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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: La leçon d'amour dans un parc - -Author: René Boylesve - -Release Date: February 9, 2020 [EBook #61351] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC *** - - - - -Produced by Laurent Vogel (This file was produced from -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - RENÉ BOYLESVE - - La Leçon d'amour dans un parc - - roman - - PARIS - ÉDITIONS DE LA REVUE BLANCHE - 23, BOULEVARD DES ITALIENS, 23 - - Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège. - - - - -DU MÊME AUTEUR - - - Le Médecin des Dames de Néans. - Les Bains de Bade. - Sainte Marie des Fleurs. - Le Parfum des Iles Borromées. - Mademoiselle Cloque. - La Becquée. - - - - - Il a été tiré de cet ouvrage: - Trois exemplaires sur Chine, hors commerce - et quinze exemplaires numérotés, savoir: - Trois exemplaires sur Japon, de 1 à 3 - et douze exemplaires sur vélin des Papeteries du Marais - _fabriqué spécialement_ pour les _Éditions de la Revue blanche_, - de 4 à 15. - - JUSTIFICATION DU TIRAGE: - [Illustration] - - - - -A CHARLES GUÉRIN, - -Mon cher ami, j'ose vous offrir ce livre qui ne paraîtra que futile à -beaucoup, mais où votre sûr instinct de poète discernera sous le -papillonage de mes poupées, quelques-uns de ces grondements du coeur -humain dont le bruit prolongé nous a arrêtés quelquefois, vous en -souvenez-vous?--tous deux soudain muets, et la gorge un peu -gênée,--lorsque vous veniez de me lire une admirable page du _Semeur de -Cendres_, ou simplement lorsque nous avions parlé, encore une fois, de -l'éternel et cher sujet, celui où l'idée divine se mêle à l'amour, à la -terre, à l'air du soir. - -R. B. - - - - -LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC - - - - -I - -CE CHAPITRE EST ÉCRIT EN GUISE DE PRÉFACE POUR AVERTIR LE LECTEUR QUE -L'ON COMMENCE UN CONTE LIBRE. - - -Je sais que votre désir secret, en ouvrant un livre, est de trouver un -ami qui vous parle et qui vous donne l'illusion de ne parler qu'à vous. -Et moi, quand j'écris, je voudrais composer mes récits comme une lettre, -où l'on rapporte ce que l'on veut, au gré de son humeur, en ayant -présente à l'esprit l'image de celui qui demain brisera l'enveloppe à -son réveil. Aussi je vais m'offrir le plaisir, entre de graves romans -qui sont difficiles, de raconter--une fois--ce qu'il me plaira, comme on -improvise de jolis contes aux enfants. - -Quel bonheur! D'abord, je choisirai mon sujet. Vous croyez qu'il en est -toujours ainsi? Détrompez-vous. On choisit le sujet d'un conte parce que -c'est la fantaisie, aux trésors infinis, qui nous l'offre; mais la -vérité, principal aliment du roman moderne, est une matière austère et -rebutante qui nous impose sa tyrannie; il faut en avoir énormément -absorbé, l'avoir goûtée, assimilée, l'avoir faite plus chair que notre -chair pour oser en toucher mot, sous peine de ne vous servir que de -misérables notes de carnet acidulées ou rances, aussi éloignées de -former oeuvre vive que le sont les petits bocaux renfermant les diverses -céréales de France, de vous évoquer l'idée du manteau de prairies et de -moissons qui couvre notre beau pays.--Par exemple, je vous avertis, -puisque j'adopte le sujet de mon goût, que je me risque à vous raconter -une aventure délicate. Oh! comme il est périlleux de raconter une -aventure délicate, à une époque où la licence dans les ouvrages -romanesques est sans bornes. Les abus des cyniques, dans la liberté -d'écrire, tueront,--si ce n'est déjà fait--ce qu'il y avait de charmant -à écrire librement, en notre langue, pourvu que l'on fût honnête homme. -Plus sûrement qu'un régime oppressif, les excès nous raviront la liberté -même; pis peut-être que la liberté même: le goût de parler d'amour. - -En second lieu, je choisis mes personnages! Vous me voyez joyeux comme -un écolier qu'on a laissé faire main basse dans un bazar. Ah! mon -lecteur, foin des créatures viles, des êtres écoeurants, des louches -tripoteurs, des veules voyous dont vivote la librairie moderne! Il -s'agit d'oublier ces misères. Point davantage de personnages -impeccables: race odieuse comme l'absolu, comme l'idée pure, comme -toutes les conceptions des pédants, qui ne participent pas de la -gracieuse imperfection des choses créées. Pour moi, je me plais dans la -compagnie de gens qui sont capables de commettre d'insignes faiblesses, -et qui les commettent, mais avec bonne grâce, d'une allure aisée et -naturelle, telle, en un mot, que l'on sent que le bon Dieu les a mis au -monde pour cela, et qu'il les regarde faire, du coin de l'oeil, sans -trop froncer le sourcil. - -Maintenant je vous prie de croire que je ne vais pas placer mon monde -dans des endroits où l'odorat et la vue courent risque d'être offensés, -ni dans ces maisons pauvres et grises où nous puisons nos documents -quand il s'agit de fixer l'histoire des moeurs, ni dans ces hôtels -somptueux de Paris qu'il est indispensable de faire habiter par des gens -tarés, pour peu que l'on tienne à prouver, dès la première page, que -l'on est un écrivain sérieux. - -Enfin, je dirigerai les péripéties à ma guise, ce qui ne bouleversera -probablement pas beaucoup l'ordre logique des actions humaines, car tout -ce qui contrarie le rythme immuable de cette marche me choque; mais je -ne ferai pas exprès de m'y conformer, et je me réjouis de m'imaginer que -je suis le maître des événements. - - - - -II - -LE PAYS LE PLUS ATTRAYANT; DES JARDINS MAGNIFIQUES; UNE JEUNE FEMME DE -CORPS PARFAIT; UN MARIAGE. - - -Il y avait autrefois un marquis de Chamarante, appelé Foulques, de son -petit nom, qui épousa une jeune orpheline nommée Ninon, héritière d'un -beau château. - -Ce château était situé sur la pente d'une de ces douces collines, comme -il y en a tant et de si jolies, au bord de la Loire; et il avait été -très bien aménagé, surtout quant à ses jardins, par feu M. Lemeunier de -Fontevrault, qui raffolait des belles allées à la française, élancées en -droite ligne entre des arbres de haute futaie dont les libres panaches -balaient le ciel, tandis que leurs corps disposés symétriquement, soumis -au ciseau, parés et unis comme une rangée de courtisans, donnent l'idée -d'une grande politesse de moeurs, d'une entente parfaite sur les choses -primordiales de la vie courante, en même temps que d'une certaine -réserve de liberté non dépourvue d'audaces pour ce qui est des hauteurs, -ou bien ne donnent l'idée de rien du tout, sinon d'un plaisir pour la -vue, ce qui vaut tout autant. Il aimait les perspectives lointaines, la -surprise d'une statue de marbre magnifique et isolée sous les ombrages, -ou ayant l'air, à l'automne, de courir avec les feuilles que poursuit le -vent; et les terrasses à l'italienne d'où retombent les pampres et les -vignes-vierges en baldaquins lourds; les balustrades où l'on prend -aisément une pose élégante et où l'on s'imagine volontiers qu'on ne peut -point ne pas penser à quelque chose de noble et de beau. Aussi avait-il -répandu à profusion ces ornements sur sa terre de Fontevrault, allant -depuis le sommet du coteau planté de moulins à vent, jusqu'au bac -d'Ablevois, où les gens de Touraine traversent le fleuve pour gagner la -vallée d'Anjou. - -Je regrette bien de n'avoir pas connu M. Lemeunier de Fontevrault, car -son goût pour les jardins me l'eût fait beaucoup aimer. Mais il est doux -aussi de regretter une belle figure dont un long espace de temps nous -sépare; on l'imagine plus pure et plus séduisante, et l'on a le droit de -ne pas douter qu'elle vous eût choisi pour ami, ce qui n'est pas sûr. Et -puis, je me dis que M. Lemeunier de Fontevrault ayant planté lui-même -son parc, vit ses arbres moins hauts, ses berceaux moins touffus, ses -charmilles moins mystérieuses que nous n'allons les contempler. Enfin, à -parler franc, puisque nous avons une dizaine d'années à passer dans ce -château de Fontevrault, je préfère y voir la jeune héritière en sa -pleine beauté, c'est-à-dire de vingt à trente ans, plutôt que de l'y -suivre à l'âge ingrat; d'autant plus qu'elle ne va pas tarder à avoir -une fille qui sera beaucoup plus intéressante qu'elle sous le rapport de -l'intelligence. A ce propos, j'avouerai même que je m'étonne du choix -que fit de Ninon M. Lemeunier de Fontevrault quand il l'adopta à moins -qu'elle ne fût déjà très belle ou, comme on l'a prétendu, son propre -sang, née clandestinement de quelque princesse sans doute plus -remarquable par ses formes que par son esprit. Il avait ramené l'enfant -on ne sait d'où, car il était grand voyageur, l'avait fort mal élevée, -ce qui est assez naturel, même à un homme de valeur; enfin l'avait tenue -chez lui jusqu'à sa vingtième année sans vouloir lui donner un liard de -dot, tandis qu'il la couchait sur son testament et lui laissait toute sa -fortune. - -Ninon avait à cette époque-là un visage arrondi, avenant, sans grimaces; -un corps potelé, souple, frais, éclatant sous la peau. Mais elle n'avait -point de préférence pour aucun des hommes qui demandèrent sa main, et -elle eût épousé aussi bien un vieux qu'un jeune si on le lui eût imposé. -Ces messieurs tirèrent au sort en buvant gaiement du vin blanc, car il y -a beaucoup de caractères heureux dans le pays, et Ninon accueillit celui -que la fortune avait désigné, et lui apporta son château en échange du -titre de marquise de Chamarante. - -Foulques se trouvait entre deux âges et n'était ni beau ni laid. Il -tenait tant de son père que des vignes de Chinon, Bourgueil, -Saint-Nicolas et Saumur, ses bonnes nourrices, un sang ardent, mousseux, -propre à l'action, mais vite apaisé, et ne tirant sa vertu complète -qu'au cours de digestions tranquilles et prolongées. Il fut très content -de sa femme et dit à tous qu'il ne l'eût pas fait faire autrement pour -ses propres mesures. Tous deux s'aimèrent pendant plusieurs semaines -sans rechercher de compagnie. Au bout de ce temps, le marquis retourna à -la chasse, et la marquise, comprenant que la lune de miel était -terminée, eut l'aimable idée de faire élever une statuette au dieu de -l'Amour, afin de lui manifester sa reconnaissance. Elle n'était donc pas -trop exigeante, prenant la vie comme elle venait et montrant à -l'occasion son excellent coeur. - - - - -III - -FAITES ATTENTION: VOILÀ UNE STATUETTE DE L'AMOUR TEL QU'IL EST. ELLE A -UN RÔLE TRÈS IMPORTANT DANS LA SUITE DU RÉCIT. - - -Ninon confia l'exécution de son projet à un M. François Gillet, de -Paris, dont elle avait entendu vanter le talent par feu son père -adoptif. M. Gillet accepta moyennant un bon prix, fit la statuette et -vint la poser lui-même. - -Ce fut l'occasion d'inviter plusieurs parents et quelques personnes des -environs, qui vinrent en équipage ou en chaise, selon leur goût ou leurs -moyens. Mme de Matefelon vint de Rochecotte avec son petit-neveu le -chevalier Dieutegard. Mme de Châteaubedeau vint avec son jeune fils. -Deux cousins du marquis, MM. de la Vallée-Chourie et de la -Vallée-Malitourne, amenèrent chacun leur femme. Un vieil ami, M. le -baron de Chemillé, habitant Montsoreau, tout près, vint à pied, remuant -les cailloux avec sa canne et parlant haut avec lui-même. - -Il y avait dans le parc une rotonde d'été à ciel ouvert, au milieu d'un -bouquet d'arbres des plus anciens. Elle était ornée d'une colonnade en -hémicycle que M. Lemeunier de Fontevrault avait apportée fût à fût de -Rome et laissée inachevée à sa mort. L'aspect incomplet de ce cirque de -ruines doublement vénérables, donnait à l'endroit plus de charme et plus -d'éloquence. Un bassin y dormait, ayant au centre un caillou d'un -demi-pied environ, avec un petit trou fermé d'une cheville de bois. -Quand vous ôtiez autrefois la cheville, il en sortait un beau jet d'eau -de la hauteur de trois toises; mais les conduites étant demeurées -longtemps mal entretenues, cela vous chassait toutes les minutes une -malheureuse pluie d'un effet comparable à l'éternuement. La marquise -décida que l'on étoufferait la mécanique enrhumée et que l'on placerait -à cet endroit même, sur un piédestal, le Fils de Vénus. - -La caisse qui le contenait fut menée à bras jusqu'à la rotonde, et le -sculpteur, homme vigoureux, armé d'un coin de fer, d'un marteau, cogna -dessus avec prudence et pendant longtemps, forçant les planchettes à -bâiller une à une, comme font les écaillères avec leur petit couteau -solide et ébréché. - -Il eut chaud, transpira; sa mâle odeur environnait les narines des -personnes qui le regardaient, toutes rangées en rond, dans l'attitude de -gens qui assistent à un baptême. - -Ninon, la plus impatiente, ne craignait pas de se pencher au-dessus des -minces copeaux frisés qui matelassaient le Cupidon. Qu'un chef-d'oeuvre -allât sortir de là-dedans, elle n'en doutait plus. - -M. Gillet s'arrêta un moment; il fit des yeux le tour de l'assistance en -s'épongeant le front avec sa manche de chemise, et prévint que, s'il se -trouvait là de la jeunesse, il convenait de la renvoyer, parce qu'il -avait profité de son éloignement de l'Académie pour tailler dans le -marbre une figure libre. Dès lors, chacun eut peur de voir apparaître -une horreur, et l'on piétina d'impatience. - -Enfin l'artiste s'enfonça à mi-corps, palpa, soupesa, tira à lui, -mouilla fortement des aisselles, et accoucha la caisse. Il se redressa -et présenta son ouvrage. - -Pris dans l'âge incertain où l'être pourvu de l'attribut viril semble -encore l'ignorer et hésiter entre un geste d'enfant et celui d'une -femme, Cupidon décochait une flèche au hasard. Et l'exquise -particularité de cette figure était qu'au lieu de fixer le but où va -voler la pointe mortelle, l'adolescent, les paupières basses, regardait -avec une surprise ingénue cette autre menue flèche suspendue au bas de -son joli ventre, et qui, pour la première fois, révélait son usage. - -Je vous laisse à penser s'il y eut des exclamations et des «oh!» et des -«ah!» à croire que tout ce monde, prévenu qu'il allait voir l'Amour, -était à cent lieues de se douter qu'il pût être ainsi fait. Au bruit, -les domestiques eux-mêmes accoururent, et l'on voyait des servantes -craintives s'arrêter en rougissant derrière les fûts de la colonnade. -Mme de Matefelon les chassait comme des mouches, avec son éventail d'une -main, son mouchoir de l'autre, et elle faisait de grandes enjambées, -criant au scandale, menaçant d'aller chercher le curé. - -Ninon semblait la moins courroucée et, comme elle était d'une grande -sincérité, elle dit fort heureusement qu'elle ne voyait point de mal à -représenter les hommes tels qu'ils sont. Et elle se mit à rire de bon -coeur avec tout le monde; la glace fut rompue. On s'accoutumait déjà à -l'image inacadémique, et la grosse belle Mme de Châteaubedeau lui -trouvait de la ressemblance avec son petit garçon. - -Là-dessus, M. de Chemillé, qui avait envie de parler depuis longtemps, -s'offrit une prise et abattit les voix du bout de sa canne: - -«Quant à moi, dit-il, je loue hautement l'artiste d'avoir marqué cette -statuette de l'Amour d'un signe éclatant--jusqu'à choquer même--qui -montre bien qu'il ne s'agit pas là d'une amusette, mais d'un dieu -redoutable. Et, loin de faire sortir la jeunesse, je l'amènerais là et -je lui dirais: «Voilà, en vérité, celui que les menteurs ont partout -figuré sous l'aspect d'un bébé joufflu, ou de colombes avec des rubans -à la patte. Or vous détournez la tête: sa première vue vous épouvante. -Que fût-il advenu si vous l'eussiez rencontré par surprise, au bord -d'un chemin, à la brune? Voyez-le: il a le petit front borné et têtu, -la bouche vulgaire d'un portefaix, le nez au vent d'une catin, le -doigt court et spatuleux de la brute, l'oeil oblique et le prompt -jarret du lâche. C'est un coquin, un hypocrite, un impudique, un -sanguinaire...--c'est le chérubin secret auquel tout homme ouvre plus -volontiers qu'au plus éprouvé et au meilleur de ses amis, à qui toute -femme est exposée à sacrifier son honneur, son mari loyal, l'avenir de -ses enfants...» - -«--Monsieur, objecta Mme de Matefelon, il se peut que les choses soient -telles que vous le dites, encore qu'il y ait parmi nous, grâce à Dieu, -bon nombre de femmes qui ont trouvé à l'amour une autre figure que -celle-là, et qui l'ont pu toucher sans se salir ni se déshonorer. Mais -si c'est vous qui avez raison, que ne laissez-vous caché dans l'ombre ce -vilain démon, au lieu d'en étaler la crudité au grand jour, comme un -objet propre à frapper d'horreur? Exposer la jeunesse à l'émotion de la -rencontre brutale, au bord d'un chemin, à la brune, me paraît moins -cruel que de l'avertir, dès sa fleur, de cette fatale destinée. Pourquoi -assombrir de jeunes fronts? Je serais plutôt portée à croire, Monsieur, -que nous leur devons d'innocents mensonges, et qu'en leur voilant les -yeux le plus longtemps possible, nous leur faisons la vie moins -pénible...» - -M. le baron de Chemillé et Mme de Matefelon continuèrent à parler au -moins dix bonnes minutes sur ce ton; mais j'arrêterai là leur discours, -car les dissertations morales m'ennuient énormément. - -Vous ai-je dit que, pendant que les deux vieillards péroraient, Foulques -avait demandé à boire, et que le saumur pétait à rendre jalouse la -mousqueterie française? - -Après quoi, des hommes entrés dans l'eau, les jambes nues, étranglèrent -les conduites de plomb de l'appareil ancien, hissèrent la statuette, et -l'assujettirent solidement sur un socle, en plaquant la chaux vive -qu'ils étalaient à la truelle, donnant l'idée d'une ménagère qui -confectionne pour les enfants de belles tartines de beurre. M. Gillet -lui-même, ayant retroussé ses culottes, avait aux cuisses deux -bourrelets verdâtres quand il eut achevé sa besogne, et plus d'une dame -les lui eût essuyés, si elle eût osé. - - - - -IV - -D'ABORD, QUATRE BELLES FEMMES AU BAIN (ÉLOGE D'UNE FEMME MURE); ENSUITE -VIENT LE RÉCIT D'UN ENFANTILLAGE PASSIONNÉ QU'ACCOMPLIT L'OISIVE NINON, -ET QUI N'EST PAS DU TOUT UN HORS-D'OEUVRE, COMME ON POURRAIT ÊTRE TENTÉ -DE LE CROIRE. - - -Ninon, depuis lors, affectionna beaucoup cet endroit. Elle fit creuser, -agrandir, embellir le bassin, et un canal souterrain y entretint une eau -pure et courante où elle se baignait volontiers, au coucher du soleil, -avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau et Mmes de la Vallée-Chourie -et de la Vallée-Malitourne, tandis que Mme de Matefelon, qui, par -bonheur pour notre vue, craignait l'eau froide, s'employait à retenir -loin de là son petit-neveu, le chevalier Dieutegard, et le jeune -Châteaubedeau, celui qui ressemblait à l'Amour. - -Autour de la margelle fut déposée une épaisse couche de sable fin pris -dans le lit de la Loire, et un gazon agréable aux pieds nus, s'étendant -jusqu'à l'hémicycle, recevait les belles nonchalantes au sortir de -l'eau. - -J'ai peur que vous ne vous imaginiez que Mme de Châteaubedeau ne soit -point jolie à voir en cet état, parce que j'ai dit qu'elle était forte. -Ce serait une erreur. Assurément elle avait perdu ce qu'on est convenu -d'appeler la fleur de la jeunesse, et on lui donnait bon gré mal gré -trente-cinq ans. Mais il ne manque pas de femmes de cet âge, de qui les -charmes, au lieu de faiblir, ont grandi d'année en année. Cela menace de -tomber tout d'un coup, me direz-vous, comme ces poires de superbe -apparence qu'on trouve par terre et la chair blette, un beau matin. -Point du tout! Si je ne me faisais scrupule d'entrer dans ces -descriptions de chair nue qui rendent suspectes les intentions de -l'écrivain, lorsqu'elles ne sont pas nécessitées rigoureusement,--ce qui -est le cas,--rien ne me serait plus aisé que de vous prouver que Mme de -Châteaubedeau tenait encore ferme à l'arbre. C'était une de ces grandes -femmes si bien proportionnées qu'aucune de leurs parties, qui, -considérées à part, semblent de dimensions inusitées, n'expose à la -critique si l'on en prend une vue d'ensemble. Combien l'eussent préférée -par exemple à Mme de la Vallée-Chourie, de dix ans plus jeune, qui était -petite, avait la peau brune et presque pas plus de gorge qu'un garçon? -M. de la Vallée-Chourie tout le premier, comme il vous en sera donné -maintes preuves par la suite! Ceci dit, pour ôter toute ambiguïté -touchant les grâces réelles de cette belle femme. C'est que je serais si -fâché de vous avoir donné à considérer au bain une femme mal faite ou -défraîchie! - -Pour les trois autres, il n'y a pas lieu d'insister, puisqu'elles sont -toutes jeunes, que vous savez déjà quelques particularités de l'une -d'elles et que nous aurons trop d'occasions de connaître cette petite -merveille physique de Ninon. De Mme de la Vallée-Malitourne je n'ai pas -envie de dire grand chose; c'est une chatte doucereuse, blanche, -onduleuse et ronronnante. Est-ce que vous aimez ces bêtes, dont l'échine -serpentine recherche le frôlement d'un pied de la table à l'égal de la -caresse de votre main? Leur grâce les sauve, mais c'est donc qu'il en -est besoin. - -Les voilà couchées, les quatre belles, sur l'herbe ou sur la mousse, et -dans ce lieu charmant, à l'heure où le soir marche à pas de loup dans -les bois. Ceci n'est point une fiction; cela a plus de corps que le -présent que nous touchons du doigt, puisqu'il n'y a guère d'yeux qui -aient contemplé les bassins d'un vieux parc sans évoquer un tableau de -ce genre, et les aveugles eux-mêmes le voient lorsqu'ils entendent -prononcer les noms de Versailles, de Fragonard ou de Watteau. -Entendez-vous comme moi le vent léger dans les feuillages qui fait lever -la tête à la plus peureuse, le bruit intermittent et régulier d'un -insecte qui semble tourner un rouet minuscule, et le sable fin qu'un -pied nu soulève et qui retombe en grésillant, ayant laissé sa poudre -d'or au duvet d'une jambe? Voyez-vous le nuage rondelet qui se déchire -là-haut comme une peau d'orange? le vol céleste des hirondelles? la cime -heureuse d'un érable tout frémissant? la grosse perle d'eau qui coule à -regret suivant la courbe d'une hanche humide? Soudain la brise -entr'ouvre la haie d'arbustes touffus, et le couchant éclatant apparaît -comme un dieu qui vient surprendre les nymphes. Elles se lèvent, -effarouchées, courent à leur linge et s'habillent, avec des pudeurs, à -l'abri des colonnes. - -Proche de là, Ninon fit construire un champignon pouvant couvrir une -compagnie de musiciens et une chaumière rustique où s'abriter en cas de -pluie. Elle aimait les concerts à la nuit tombante, aussitôt poussé le -dernier cri d'oiseau. Et elle s'énervait par l'effet de la musique et à -la contemplation du jeune Amour. Parfois même, elle restait seule ici, -s'asseyait à portée de ses traits, et la crainte fictive de la blessure -de l'enfant pubère l'alanguissait de longues heures durant. - -Elle regrettait que son mari passât ses journées à la chasse, répandît -une si forte odeur et fût si velu. Cependant elle fermait les yeux et -l'imaginait près d'elle, la saisissant dans ses grandes mains, comme aux -premiers jours. Mais elle se donnait le plaisir de le rêver plus jeune -et plus beau. - -Voilà le moment venu de raconter la folie qu'accomplit Ninon vis-à-vis -de la statuette. Je devrais la passer sous silence, si je n'écoutais que -cette noble décence à quoi je voudrais toujours me soumettre, car elle -me plaît infiniment chez les auteurs qui s'interdisent de parler de ce -qu'il y a d'intime au fond de nous. Mais je ne puis que les envier. -Quand j'ai entrepris de faire connaître une créature vivante, il me -semble qu'étouffer la source de désirs secrets qui bouillonne et murmure -dans l'arrière-fonds de sa chair, équivaut à lui retirer ce sang mouvant -et chaud qui la différencie des figures de cire, d'ailleurs admirables, -que l'industrie fournit abondamment. - -Pourquoi ne pas t'évoquer, ô trouble pensée des femmes oisives et jeunes -que la solitude, l'été et le bonheur des choses font fermenter souvent -jusqu'à concevoir et jusqu'à exécuter un désir que l'on n'avoue pas à -son amant? Beaux yeux qu'une ombre ardente envahit, sourcils froncés, -narines fermées, souffle haletant, moue des lèvres pareille à celle que -les artistes prêtent aux dieux, signes d'un plaisir farouche et qui se -confond presque avec la douleur, pourquoi vous taire? - -Vous savez le cas de notre pauvre petite marquise; je ne vous ai pas -caché qu'elle avait été élevée sans principes et qu'elle était dépourvue -de cette intelligence robuste qui parfois supplée à cet inconvénient. -Malgré cela, je suis convaincu que si la Providence n'eût pas tant tardé -à lui accorder la fillette qui devrait être née depuis longtemps pour -que mon conte fût bien composé, rien de regrettable ne se fût produit. A -défaut de cela, voilà ce qui advint: - -Quand Ninon allait rêver seule auprès du bassin de l'Amour, elle -regardait tomber les feuilles que la fin de l'été détachait une à une; -et celles que les marronniers semblaient jeter du haut du ciel avaient -l'apparence de grandes mains gantées d'or qui palpaient l'air tiède en -tâtonnant et souvent s'arrêtaient à caresser l'Amour avant de s'aplatir -à la surface de l'eau. Certaines étaient gluantes et n'en finissaient -plus de se détacher du petit corps. Ninon s'amusait, avec une baguette, -à piquer ou fouetter les importunes sur une des épaules ou entre les -lèvres du marbre. - -Or, un jour de chaleur accablante, Ninon étendue sur la mousse, -regardait son Cupidon avec ces yeux bêtes qui ne nous déplaisent pas -toujours chez les femmes. C'est comme une taie légère que Dieu dépose, -en passant dans l'air chaud, et en disant: «Regard! participe à la -sublime imbécillité de la terre...!»; puis il va plus loin répandre le -même bienfait. Une meute fût passée là que Ninon ne l'eût pas vue: son -front et ses tempes se rétrécissaient comme le haut d'une bourse dont on -serre les cordons, pour presser une seule et malheureuse petite idée, la -plus innocente et la plus enfantine en apparence. - -Figurez-vous que le même coup de vent tiède où j'ai supposé que le -Seigneur se faisait porter, avait vêtu le Cupidon d'une courte culotte -de feuilles mortes, qui, pour comique qu'elle parût, n'en était pas -moins disgracieuse. Et la petite idée de Ninon consistait à aller ôter -ce vêtement végétal, de sa propre main. Pourquoi pas avec la baguette? -Parce que, se disait-elle, il y aurait danger d'endommager le hardi mais -délicat relief qui valait tant de piquant à l'oeuvre de M. Gillet. - -La voici debout; puis elle s'accroupit, éprouve l'eau du dos de la main, -se dégrafe, laisse aller ses vêtements. Elle est assise sur la margelle; -ses deux belles jambes tout entières s'entr'ouvrent sur le profond -miroir. Hop! elle gagne à la nage les degrés du socle, et surgit, -emperlée de la nuque aux talons. Elle entoure d'un bras la taille du -jeune dieu, et, d'une main agile, tâtant sous la feuillée le fragile -objet dérobé aux regards, le découvre, le débarrasse, en fait jaillir la -pulpe charnue, tout de même qu'elle s'y fût prise pour peler des -châtaignes. - -«--Holà! madame la marquise! elles ne sont point mûres, vous allez vous -casser les dents!» - -C'était le jardinier Cornebille, qui, entre les branches à demi -dégarnies, ne pouvait contenir sa surprise. - - - - -V - -LE CHEVALIER DIEUTEGARD CONTRIBUE PAR AMOUR À L'EXPULSION DE CORNEBILLE, -PUIS ON APPREND À DISTINGUER CE JEUNE HOMME RÉSERVÉ, DE SON BOUILLANT -CAMARADE CHÂTEAUBEDEAU. IL EST CLAIR COMME LE JOUR QUE CES DEUX PAGES DE -LA MARQUISE SONT DESTINÉS À SE DÉCHIRER ENTRE EUX. MAIS, QUE VOIS-JE? -NINON ACCOUCHE DE LA PETITE FILLE ANNONCÉE. - - -Les événements les plus graves ont souvent leur source dans de méchants -petits hasards de rien du tout, et je ne sais quoi me dit que cette -rencontre fortuite du jardinier Cornebille et de la marquise va avoir -sur la suite de notre histoire des conséquences infiniment ramifiées. - -Pour commencer, Ninon chassa du château ledit Cornebille, sans consentir -à en fournir le motif. Le marquis en fut très fâché, car il était -content des services de cet homme et se montrait généralement paternel -avec ses serviteurs. De plus, une grosse femme, nommée Marie Coquelière, -qui se trouvait en couches au moment où le jardinier fut mis dehors, -faillit avoir les sangs tournés, comme on dit dans le pays, parce -qu'elle savait, prétendait-elle, que Cornebille était sorcier et fort -capable de jeter à la marquise un mauvais sort: il avait changé un -enfant de quatre ans en un agneau, et engrossé la fille Martin, de -Bourgueil, rien qu'en la regardant, et qui pis est, d'un seul oeil, car -il louchait affreusement. - -Mais Ninon avait trop de honte à rencontrer dans le parc le témoin de sa -malheureuse excentricité, et elle eût voulu lui payer son transport aux -grandes Indes, avec le risque d'une bonne tempête chemin faisant, de -préférence même à lui interdire de mettre le pied sur son domaine. Elle -n'était cependant pas méchante; eh bien, pour le peu de chose qui était -arrivé, elle eût été parfaitement capable de tuer un homme. Les gens -sévères ont donc raison de dire qu'il n'y a pas de petites fautes, car -toutes se tiennent étroitement par la main, sans distinction de taille. - -Ninon, disais-je donc, fut inflexible, malgré l'effroi contagieux -qu'avaient répandu les craintes de Marie Coquelière. Personne ne se -prêtait à signifier à Cornebille l'ordre de la marquise; les gens -s'éclipsaient l'un après l'autre ou prétendaient qu'ils ne trouvaient -point l'homme au pavillon où il logeait; les hôtes prétextaient des -migraines; ces messieurs étaient sans cesse à la chasse. Alors ce fut la -première occasion qu'eut Ninon d'éprouver le dévouement du jeune -chevalier Dieutegard. - -Ce jeune chevalier ayant su que la marquise était dans la peine eût -donné sa croix de Malte pour lui venir en aide, car il aimait Ninon avec -toute la candeur généreuse de sa douzième année. Mais il était trop -gêné, en présence de la marquise, pour oser lui avouer qu'il désirait la -servir, quelle qu'en fût la difficulté. Il cherchait en lui-même mille -moyens de lui faire deviner son intention; mais, peu adroit de sa -nature, il s'en tint à celui de l'embarrasser de sa personne, dix fois -le jour, en lui obstruant le passage, si bien qu'il réussit seulement à -aggraver l'état de colère où elle n'était que trop, par suite de la -mauvaise volonté ou de la lâcheté de tous autour d'elle. Elle le bourra -du pied à plusieurs reprises, le traita de paquet, menaça de le jeter -par la fenêtre. Enfin, comme elle s'exaspérait de voir cette petite -figure d'apparence impassible et qui la regardait doucement, comme un -pauvre chien qu'on a fouetté, elle lui dit: «Tiens! vas-y, toi...» Et il -partit aussitôt en courant, sans attendre qu'elle lui donnât une plus -longue instruction. Elle s'étonna qu'il l'eût comprise à demi-mot et -qu'il lui obéît si volontiers, et elle suivit du regard les pas légers -du chevalier qui s'éloignait par l'allée des fontaines, goûtant, quant à -lui, dans son âme neuve, la saveur du premier ravissement. - -Dieutegard alla jusqu'au logis de Cornebille, situé contre le mur de -clôture, au fond des jardins bas. Un lierre épais le dissimulait à demi, -la cheminée fumait à travers la verdure, un chèvrefeuille garnissait -l'entrée. Le chevalier porta la main à son coeur en traversant un petit -potager planté de choux bien en ordre, de carottes, de chicorées -écrasées sous des briques, et il regardait le trou noir de la porte -grande ouverte, où il ne distinguait rien à cause du soleil. Quand il -eut franchi le seuil, seulement, il vit le jardinier, un long couteau à -la main, qui faisait le signe de la croix sur l'envers du pain bis avant -de trancher les parts de ses deux petits enfants et de sa femme, -attablés vis-à-vis de lui. Puis Dieutegard entra et dit, sans prendre -haleine, que Madame la marquise faisait savoir à Cornebille qu'il eût à -quitter le château, lui et les siens, aussitôt le coucher du soleil. -Alors la femme commença à trembloter de la tête; on voyait remuer les -ailes de son caillon blanc; elle croisa ensuite les mains sur la table -et ses larmes coulèrent. Les deux petits se mirent à crier et se -réfugièrent dans son giron. Cornebille ne disait rien et coupait son -pain en petits cubes réguliers qu'il piquait de la pointe de son couteau -et s'introduisait coup sur coup dans la bouche jusqu'à ce qu'elle fût -pleine; puis il mâcha cela lentement, sans changer de figure, et enfin -dit qu'il avait bien entendu et que cela suffisait. - -Le chevalier s'en alla content, car les enfants sont rarement -pitoyables. Il ne pensait qu'au plaisir de Ninon. Il vint la retrouver -et lui annonça le bon résultat de sa mission, sans lui fournir de -détails, tant il était ému. Ninon n'envisagea que sa volonté accomplie -et la possibilité de descendre désormais dans le parc sans avoir à -rougir. Elle se pencha sur le front du jeune garçon et le baisa, bien -loin de se douter que par ce seul geste elle fixait une destinée. Et -tout continua à aller au château comme devant. - -Ne croyez pas un instant qu'il s'agisse de vous édifier en vous montrant -les vices des grands et la misère des petits: un tel procédé est à cent -lieues de mes intentions; je vous assure que c'est mon histoire qui va -comme cela, et il n'y a rien de plus. - -Vous avez remarqué, ou bien vous le ferez plus tard, que toutes les -personnes qui étaient venues chez le marquis et la marquise de -Chamarante pour l'érection de la statue, y sont encore. Cela n'a rien -d'extraordinaire, car, invité à la campagne, on y reste tant que les -maîtres de maison ne vous font pas comprendre qu'ils désirent ardemment -votre départ; considérez aussi qu'un couple qui n'a pas d'enfants a -toutes les peines du monde à demeurer seul. Une intrigue est en train de -se nouer, pendant que nous parlons, entre Mme de Châteaubedeau et M. de -la Vallée-Chourie; les deux belles-soeurs ne se quittent pas, et M. de -la Vallée-Malitourne fleurète avec tout le monde, sans jamais pousser -plus avant, ce qui explique sa perpétuelle ardeur. Quant à Mme de -Matefelon, son but est que le jeune chevalier, son petit-neveu, prenne -l'usage du monde; elle ne s'absente guère de Fontevrault que pour aller -surveiller ses vignobles. Il n'y a donc que le baron de Chemillé qui -vienne là par intermittence; mais c'est un vieil homme indépendant, -maniaque, et qui s'accoutumerait mal aux moeurs d'une maison étrangère. -Je pense que nous aurons l'occasion de le voir chez lui, avec ses deux -jolies soubrettes, ses oeuvres d'art, ses livres et ses rosiers; ce -n'est pas loin, il habite à côté. Il est de ces gens agréables à voir en -passant, mais dont la compagnie prolongée fatigue, à cause d'un goût -excessif à moraliser. - -Vais-je arriver maintenant à la naissance de la petite fille attendue? -Je voulais la présenter tout de suite! Vous voyez combien peu un conteur -fait à sa guise. Et il faut encore, auparavant, que je vous parle du -petit Châteaubedeau. - -C'était le compagnon de jeux de Dieutegard; mais autant le chevalier -demeurait timide, tendre et doux, autant Châteaubedeau était hardi et -précoce. Châteaubedeau, à cent coudées, lançait une pierre de la -grosseur du poing au milieu d'une vitre de l'orangerie; il prétendait -passer ses nuits dans le lit des servantes et se vantait d'avoir vu, de -ses yeux, la marquise de Chamarante toute nue. - -Encore une image que j'eusse préféré éviter, d'autant plus qu'elle se -répète. La marquise de Chamarante toute nue! Voilà ce pauvre Cornebille -qui a goûté la surprise de cette image et l'a payée cher; voilà un gamin -qui se flatte d'en avoir eu l'aubaine. Tous ne pensent donc qu'à cela! -La vérité m'oblige à dire qu'il en est ainsi. Il y a des femmes exquises -que jamais un homme sain n'imaginera dépouillées de leurs vêtements dont -la grâce décente fait corps avec leur personne, et qu'il semblerait -sacrilège de soulever même jusqu'à la cheville. Celles-ci, je les aime -trop pour en introduire seulement une dans un conte où l'on badine un -peu. Mais Ninon n'était pas de cette espèce-là; elle était de cette -espèce que tout homme sain déshabille à première vue; il faut dire la -chose sans périphrase, parce que cela se passe comme cela et que je -défie le plus puritain de faire autrement. Malheur à qui aime une de ces -femmes-là par le coeur! - -Le chevalier disait à son ami que la seule idée de coucher contre une -femme nue lui rompait les jambes, et il avait peur de n'oser jamais, -quoiqu'il en eût un grand désir. Quant au fait de voir Ninon dans l'état -où Châteaubedeau l'avait vue, si la fortune le favorisait d'un tel -spectacle, il en perdrait certainement l'usage de ses sens. Il avouait -qu'il la voyait fréquemment dans ses songes, et qu'au seul aspect de -cette fallacieuse image, il sentait son sang s'écouler hors de lui. -Châteaubedeau haussait les épaules; il parlait des femmes en prodiguant -des détails et prononçant des mots qui faisaient frémir son ami. Ce que -Dieutegard ne comprenait pas, c'est que les relations d'homme à femme -prissent dans la bouche de tout le monde l'aspect de polissonneries -joviales, à tel point que, lorsqu'on entend quelqu'un pouffer de rire, -on puisse affirmer, les trois quarts du temps, qu'il s'agit d'un sujet -d'amour. - -Lorsque Châteaubedeau rencontrait la femme de chambre Thérèse, il la -pinçait par derrière ou la tripotait ferme sous les aisselles, et elle -et lui riaient de tout leur coeur. Parfois Thérèse se retournait et lui -donnait le nom d'un animal répugnant et Châteaubedeau disait: «Comme -elle m'aime!» Alors, Dieutegard sentait quelque chose comme une vague -amère qui lui frappait la poitrine et lui obstruait la bouche, le nez, -les yeux, et il en demeurait tout défait, longtemps, sans savoir -pourquoi. - -Quand on parlait des deux enfants, on disait, bien entendu, «les pages», -sans doute parce que le mot est joli et la fonction charmante, et que -l'un et l'autre séduiront de tout temps. - -Ce fut Châteaubedeau, l'un des premiers au château, qui sut que la -marquise était grosse. Il l'annonça à Dieutegard, non pas en ces termes -qui ménagent le respect que l'on doit à une femme, mais en énumérant sur -un ton polisson les symptômes physiologiques qu'il tenait de Thérèse. On -en parla pendant quelque temps à mots couverts ou avec des clignements -d'yeux, des dodelinements de la tête très significatifs. Mme de -Matefelon ne se tint pas de s'en ouvrir à M. l'abbé Pucelle, curé de -Montsoreau, qui vint de suite et mit les pieds dans le plat en parlant -du baptême avant que l'événement fût seulement certain. Par bonheur, la -nature n'osa pas donner au prêtre un démenti, et toutes ces dames -s'employèrent à préparer la layette. - -Ninon passait ses jours étendue sur une chaise longue, coiffée d'un -petit bonnet de dentelle, bien attristée de sa difformité, mais contente -tout de même à l'idée de voir bientôt un enfant courir autour d'elle, -contente surtout d'échapper aux allusions des uns et des autres: -«Comment! point d'enfant encore!... Mais qu'attendent-ils donc?» Et «ce -pauvre marquis» par ci, et «ce pauvre marquis» par là; toutes marques de -sollicitude qui l'impatientaient beaucoup. Mmes de la Vallée-Chourie et -de la Vallée-Malitourne cousaient ou brodaient en se faisant de doux -yeux à la dérobée; Mme de Châteaubedeau secouait son ample poitrine -toutes les fois que son fils commettait une espièglerie; elle l'attirait -à elle, de son splendide bras nu et lui mangeait les joues de baisers, à -lui laisser des blancs parmi ses couleurs naturelles. Le gamin ne -sortait plus des jupes des dames et il avait des hardiesses qui les -remplissaient de joie. On confiait à Dieutegard le soin de faire la -lecture, et il se rendait agréable, parce que sa voix était pure et -parce qu'il sentait vivement les beaux sujets; mais ses yeux se -brouillaient si Ninon le regardait; il ânonnait et se disait sujet à des -éblouissements. - -Ce fut le beau temps de Mme de Matefelon, car l'approche des grands -événements de la vie, comme la naissance, le mariage ou la mort, -restitue leur royauté aux vieillards en même temps qu'elle met trêve aux -folies, et on écoute leur parole expérimentée. Cette dame, qui abondait -en conseils, se soulagea dans la plus large mesure. Ninon fut si bien -prêchée qu'elle était prise d'une infinité de scrupules touchant la -manière d'élever sa progéniture. - -Enfin, pour la fête de la Nativité, qu'on nomme dans le pays la -Bonne-Dame de septembre, par une heureuse coïncidence, la marquise mit -au monde une fille, qui eut pour marraine Mme de Matefelon, vous vous en -doutiez, et pour parrain M. le baron de Chemillé, dont le prénom était -Jacques; c'est pourquoi la petite fut appelée Jacquette. - - - - -VI - -IL S'AGIT MAINTENANT DE JACQUETTE. ON LA FAIT GRANDIR SOUS VOS YEUX LE -PLUS VITE POSSIBLE, AFIN DE NE PAS TROP NOUS ÉCARTER DE NOTRE SUJET QUI -EST L'ÉDUCATION PÉRILLEUSE DE CETTE PETITE AU MILIEU DE NOMBREUX -EXEMPLES D'AMOUR. - - -Nous voici donc en présence de Jacquette, qui, j'ai dû vous en avertir, -sera notre héroïne principale. Aussi, je prie les personnes qui -n'auraient point pu jusqu'ici, malgré toute leur bonne volonté, honorer -de leur sympathie quelqu'un des hôtes du château de Fontevrault, de ne -point encore se décourager. - -Jacquette commença par vider très gloutonnement les grosses bonbonnes -que sa nourrice Marie Coquelière,--cette grosse femme qui craignait le -sorcier Cornebille et qui a accouché une seconde fois depuis que nous -avons parlé d'elle,--tirait à discrétion de son corsage; et elle suçait -quelquefois le bout du doigt paternel, venu là, en passant, faire -toc-toc, comme au flanc des barriques pour savoir où en est le niveau. A -cet âge-là, elle n'était pas plus agréable à fréquenter que les autres -nourrissons. Offrons-nous donc l'avantage de la voir grandir à vue -d'oeil. - -La voici, au bout des lisières, qui trottine sur ses jambes de poupée, -lancée en avant, ou virant tout à coup, pareille à un joujou à ressort. -Elle aime à voir, à la cuisine, tourner la broche des rôtis par un -marmiton aux mains sales ou par un chien qui court sans avancer jamais, -dans une grande roue, en tirant la langue; elle va visiter, dans leur -toit, les lapins domestiques qui rongent une feuille de chou quand ils -ont les oreilles en haut, ou dorment quand ils ont les oreilles en bas; -les vaches dans une grande salle voûtée et tendue de toiles d'araignées; -les carrosses des la Vallée-Chourie et des la Vallée-Malitourne, dont -les cuirs moisissent, et la chaise qui sert à conduire sa marraine à la -messe. Le grand bonheur est de descendre au bout des jardins, jusqu'à la -Loire, ce qui est une longue promenade, et de regarder glisser les lents -bateaux plats que mènent tantôt une voile gonflée, tantôt des chevaux -percherons attelés à la queu-leu-leu sur le chemin de halage. Pour -parvenir là, non loin de l'ancien logis du jardinier, une grille de fer -qu'il faut pousser contient, dit-on, dans ses gonds, un pauvre petit -oiseau que l'on écrase un peu chaque fois, soit que l'on sorte du parc, -soit que l'on y revienne. Et c'est le chemin du Bac d'Ablevois, où l'on -s'amuse à attendre le radeau du passeur, gros comme un sabot au départ -de l'autre rive, et qui atterrit sans bruit près de vous, chargé d'une -voiture, d'une couple de boeufs ou d'un troupeau de chèvres gênées par -leurs pis brimballants. - -Jacquette joue en liberté sur les pelouses inclinées, dans les régions -du jardin privées d'eau, et, lorsqu'elle tombe, elle pousse des -hurlements de petit porc au dos rose qui va à la foire. Alors Marie -Coquelière s'élance sur la pente, soutenant à deux mains ses mamelles; -elle s'accroupit, relève le rouleau de fanfreluches et sait très bien -tirer, de la toilette un peu tassée, mille plis nouveaux à coups de -chiquenaudes. - -Jacquette court sous les charmilles pour attraper le rond de soleil, -qu'elle voit au bout de l'allée, de la largeur d'un chapeau de paille, -et qui vivement se sauve à l'autre bout dès qu'elle va mettre la main -dessus. Elle possède déjà de beaux habits; on la poudre et la décollète, -les grands jours. On lui montre à faire la révérence lorsqu'elle -rencontre par hasard Madame sa mère ou sa marraine de Matefelon, qui lui -en impose énormément; déjà elle sait rendre le salut aux pages, de l'air -de dire: «Bonjour, gamins». - -Son nom, ses cris, son babillage se perdent l'été dans l'immensité des -avenues ombreuses et des pelouses; ils égayent, l'hiver, les corridors -et les pièces sonores de Fontevrault. - -Ah! çà, est-ce qu'il va falloir que je vous décrive le château? -Croyez-moi, rien n'est plus fastidieux ni plus inutile. Et, pour être -sincère, je ne le vois pas moi-même. Chaque scène porte avec elle son -atmosphère et son décor; je vois clairement jusqu'en ses moindres -détails ce que chacun de mes personnages voit en même temps qu'il agit, -mais, si je vous peignais en dix pages un château, je devrais en -emprunter les matériaux à quelque manuel d'archéologie, et vous -sentiriez tout de suite la froideur et l'artifice de ce calque. Tout ce -que je puis vous dire, c'est que, lorsque Jacquette et sa nourrice -allaient au Bac d'Ablevois, elles apercevaient, par-dessus une forêt -d'arbres, l'extrémité pointue d'une vieille tour accommodée en colombier -et surmontée d'un épi de terre cuite; et l'on avait ordre de ne jamais -s'éloigner jusqu'à perdre de vue ce signe de ralliement qui dominait -tous les corps de logis. Quand elles remontaient par l'allée descendant -aux fontaines, que distinguaient-elles du château? Un pan de muraille -grise, en partie couvert de vigne-vierge et auquel les marronniers -formaient un cadre arrondi; un peu plus haut, des ardoises brillaient -entre les cimes moins feuillues. Et, quand elles arrivaient au pied du -château, elles ne voyaient plus rien du tout, d'abord parce que c'était -une grosse masse qui s'élevait tout droit en l'air, ensuite parce que -l'on avait toujours peur d'être grondées pour être en retard. - -Dans l'intérieur il y avait deux parties que Jacquette affectionna dès -sa plus tendre enfance: premièrement les anciens appartements de M. -Lemeunier de Fontevrault, où des moulins, armes parlantes, étaient -brodés au satin des courtines et sur toutes les tentures; elle faisait -le tour des pièces en soufflant sur les ailes et croyait qu'elles se -mettaient à tourner lorsqu'elle avait disparu; deuxièmement, la tour du -Nord, où l'on montait par un escalier de pierre en colimaçon et très -étroit, pour atteindre de petites chambres dallées où il fallait -déchirer de la main les échevaux de soie grise et molle que tendent les -araignées; mais, une fois là, elle grimpait sur un escabeau et -considérait le pays lointain, qui semblait toujours très joli, pincé -entre le cadre étroit des meurtrières; la Loire y ressemblait à un ruban -d'argent, que de tout petits arbres piquaient d'épingles d'or, quand -c'était l'automne. On voyait dans les champs de mignonnes bêtes, grosses -comme les pucerons des rosiers, et, à l'horizon, une ville de la -dimension d'un écu; lorsqu'il avait plu, on eût pu compter les peupliers -sur la ligne nette des coteaux de Saumur. Ou bien, au bras solide de la -nourrice, elle se faisait pencher aux lucarnes et regardait au-dessous -d'elle les pages jouant à la paume sur la terrasse. On entendait leurs -cris et la marquise qui les appelait par leur nom pour leur essuyer le -front, de son mouchoir. La petite crachait, pour leur faire un tour; -mais sa salive, bue par l'espace, n'arrivait jamais jusqu'en bas. - -Et ce que Jacquette préférait à tout cela, c'était d'écouter aux portes, -parce qu'elle avait remarqué que l'on coupait certains mots en deux -lorsqu'elle montrait le bout de son nez. Elle quittait l'un de ses -souliers à talons hauts, et se juchait de l'autre pied sur cette petite -borne pour atteindre le trou de la serrure, une menotte mordant le -bec-de-cane, l'autre en arrière, au creux de la taille, frétillant comme -la queue d'un roquet. - - - - -VII - -A L'OCCASION DE CERTAINS DÉSORDRES DANS LA CONDUITE DES HÔTES DU -CHÂTEAU, JACQUETTE PRONONCE UN MOT ÉNORME QUI NOUS VAUT UNE DISCUSSION -DES DEUX VIEILLARDS SUR LA PUDEUR. ON SE RÉSOUT ENSUITE À CONFIER -L'ENFANT À UNE GOUVERNANTE. - - -A l'heure où nous en sommes, il y avait précisément du grabuge au -château, et l'on échangeait à table, ou après dîner, dans les coins, des -expressions très peu propres à former l'oreille d'une enfant. - -Figurez-vous qu'après un si long temps,--que vous pouvez d'ailleurs -mesurer à la taille de Jacquette,--Mme de la Vallée-Chourie venait -seulement de faire du bruit à propos des relations adultères de son mari -avec la grosse belle Mme de Châteaubedeau. Cela tenait à ce que M. de la -Vallée-Chourie avait mis littéralement des années à parvenir à ses fins. - -Il est vrai qu'il s'était produit quelques interruptions dans le séjour -de tout ce monde-là, à Fontevrault. Par décence, chacun retournait chez -soi l'espace de quelques mois, et c'était autant de perdu pour la -conquête. Mais cela n'eût pas suffi encore à faire ainsi piétiner -l'amour sur place, d'autant plus qu'il n'y avait pas apparence que Mme -de Châteaubedeau fût une femme à opposer une résistance opiniâtre. A -vrai dire, elle n'en opposait presque pas; mais M. de la Vallée-Chourie -était d'une hésitation extrême. Lui et son frère souffraient d'une -infirmité curieuse, héritée assurément du grand-père de la Vallée, vieux -débauché du temps de la Régence, et qui se traduisait chez l'un par une -maladresse extraordinaire en tous ses gestes,--d'où le surnom de -Malitourne,--chez l'autre par une sorte de bégaiement de la volonté, -s'il est permis de s'exprimer ainsi, incapacité de se décider à quoi que -ce fût, malgré certains désirs violents. M. de la Vallée-Chourie -désirait Mme de Châteaubedeau, quoi qu'il aimât beaucoup sa femme; il se -disait que celle-ci aurait du chagrin s'il la trompait, il en mesurait -minutieusement les conséquences, et temporisait. Mais, d'autre part, -quand il voyait les bras pleins, forts, consistants, blanc de lait, de -Mme de Châteaubedeau, ses épaules arrondies et lisses comme le dos des -otaries qui ondulent dans l'eau, sa gorge puissante que toutes ces dames -disaient sans défaut, il en mesurait l'attrait avec le charme acide de -sa petite femme, et, ce faisant, se ruait sur celle-ci avec l'espoir de -tromper l'appétit qu'il avait de l'autre; ce qui, effectivement, -contribuait à lui donner de la patience. Il poursuivrait très -probablement encore aujourd'hui ce manège, si sa femme elle-même, lassée -de ses assiduités intempestives, n'en eût par ses propres soins dérivé -le cours vers celle à qui elles étaient mentalement destinées. Et ce -qu'elle dut encore se donner de mal est inouï. Mais elle n'avait pas -plus tôt mené à bien son entreprise, qu'elle fonçait sur le pauvre -Chourie encore tout moulu de plaisir, avec les imprécations ordinaires à -l'épouse outragée. En présence de cette malchance, M. de la -Vallée-Chourie désirait ardemment reconquérir l'amitié de sa femme, mais -en même temps jugeait indélicat d'abandonner sa maîtresse sur ce coup -d'essai. Pour lui, désormais, agir c'était rompre avec Mme de -Châteaubedeau, et il ne pouvait pas s'y décider. Ajoutons que sa femme -courroucée, en se refusant à ses baisers, le rejetait aiguillonné vers -sa maîtresse, et le savait bien, la coquine, tandis que la veuve -aspirait l'indécis amant comme une éponge de Venise boit un verre d'eau. - -Ces événements apportaient un certain trouble dans la conversation, car -chacun les avait présents à l'esprit et s'y intéressait si vivement que -l'on éprouvait bien de la peine à parler d'autre chose. Aussi, pour un -oui, pour un non, appelait-on Jacquette qui faisait diversion. Ces -messieurs l'embrassaient, se la passaient, lui versaient à boire. Elle -profitait des gelées, des croquignoles, de la mousse qu'on lui faisait -humer au bord des verres, recueillait, entre temps, des allusions -chuchotées à l'oreille auprès d'elle, les répétait tout haut, faisait -scandale, et on la mettait à la porte. - -Les choses s'envenimèrent un beau jour, par l'intermédiaire de Mme de -Matefelon qui s'indignait de ce désordre. Usant de son ascendant sur -Ninon, cette dame ne l'avait-elle pas convaincue de la nécessité -d'expulser les Châteaubedeau, mère et fils? On s'attendait à l'exécution -de cette mesure de rigueur, et on s'ingéniait à l'éviter, car la maman -était bonne âme, et le fils amusant par les sottises mêmes qu'il -commettait. Au beau milieu du silence qui accueillit une pièce de -pâtisserie, Jacquette lança une phrase glanée par elle on ne sait où et -qui bouleversa la situation: - -«--Je ne vois qu'un moyen de tout raccommoder, dit-elle: c'est de -coucher ce vaurien de Châteaubedeau dans le lit de maman.» - -On peut tout attendre des choses excessives. Ce coup de théâtre eut les -conséquences les plus imprévues: au lieu de mettre le feu aux poudres, -il les noya. - -Soit par un détour habile, soit par une inclinaison instinctive, Ninon -ne retint de cette énormité que le fait qu'elle sortait de la bouche de -sa fille, et elle s'alarma à bon droit au sujet de son éducation qu'il -devenait urgent de surveiller de près. La marraine renchérissant, bien -entendu, on oublia le reste et même les Châteaubedeau. Chacun d'ailleurs -se cramponna au sujet nouveau qui redonnait de l'aise aux relations, et -ce fut à qui fournirait les plus utiles préceptes de morale. - -Mme de Matefelon voulait que l'enfant fût soustraite à toute influence -fâcheuse, qu'on lui donnât des appartements, une gouvernante éprouvée, -des principes et des livres édifiants, enfin que tout ce qui participe à -la vie toujours impure du monde fût épargné à la fleur de son âme. M. le -baron de Chemillé lui fit observer que c'était tout le contraire qu'elle -semblait rechercher pour son petit-neveu le chevalier Dieutegard. - -«Il est vrai, dit-elle, mais il s'agit de faire de M. le chevalier un -homme!» - -«--Et de Jacquette?» - -«--Une femme, cela va sans dire.» - -M. de Chemillé remuait le pois chiche qu'il portait à l'aile droite du -nez, et, puisant une pincée de poudre blonde dans sa tabatière, il -referma celle-ci d'un coup sec: - -«--Depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui font -l'amour, dit-il, nous venons trop tard, ma bonne madame, pour empêcher -que notre filleule en surprenne le secret. Qu'elle ouvre les yeux sur -cet ingénieux mécanisme aujourd'hui ou bien plus tard, l'inconvénient -n'est pas capital...» - -Je vous laisse à penser si Mme de Matefelon se trémoussait. - -«--Ah! monsieur, dit-elle, fallait-il que j'atteignisse l'âge que j'ai -pour entendre blasphémer de la sorte ce qui, depuis que le monde est -monde, fait l'objet du plus cher souci des mères: la pudeur de la jeune -fille!...» - -«--Tout beau! dit M. de Chemillé, je me garde bien de médire, madame, du -délicat sentiment que vous évoquez; je dis seulement que les oeillères -que l'on met aux filles pour les garantir, ne font que les émoustiller -davantage, en leur inspirant le désir du fruit défendu, qui de tout -temps exerça un grand attrait sur l'animal pensant. C'est leur déformer -la figure véritable des choses qu'elles auront tant de mal, après, à -remettre au point, puisqu'aussi bien il faudra tôt ou tard qu'elles les -envisagent de front. Que ne laissez-vous faire la nature et la vie comme -elles vont... La pudeur!» dit le baron, en faisant claquer sa langue -comme s'il parlait d'une sauce, «quelle chose exquise! Et, tenez, elle -est peut-être le plus substantiel aliment de l'amour. La dédaigner est -le fait d'un tempérament affaibli qui renie par impuissance le noble -désir de conquête ou le secret appétit du viol qui est le propre de la -virilité. A parler franc, l'homme méprise la femme qui se donne à lui: -il a le goût de la lutte, du combat; il aime enlever la femelle de vive -force, et l'orgueil de la victoire le dispose au sentiment durable de -l'amour.» - -«--Nous n'entendons pas ces choses-là de la même oreille, je le vois -bien, interrompit Mme de Matefelon; mais puisque vous consentez à donner -quelque prix à la pudeur, dites-moi donc comment vous éviterez que ce -sentiment s'émousse s'il est soumis aux rudes assauts que le spectacle -de la vie lui fournira, d'après votre méthode.» - -«--Il ne s'émousse pas plus, dit le baron, que la bonté, par exemple, ou -bien que le caractère grincheux que nous apportons en naissant, et qui -ne nous abandonnent qu'avec notre dernière chemise. Le spectacle du -monde, ou la mode, nous apprennent à faire fi, dans le public, de tel ou -tel penchant naturel qui se retrouve infailliblement, au moment venu, -dans le particulier. Tantôt c'est le bon ton d'être subtil en amour, -tantôt de le faire quasi comme les bêtes: des mots, des mots, Madame! -bouche à bouche les vrais amants se retrouvent et prononcent les mêmes -onomatopées que proféraient nos grands-papas et nos grand'mamans d'avant -le déluge. Il en est de même de l'effroi pudique, que bien des belles -foulent aux pieds aux chandelles et quand une brillante compagnie les -entoure, qui sont des petites filles, les rideaux tirés, et contre la -poitrine d'un homme, pourvu que le coeur s'en mêle. La pudeur! elle -renaît chez la catin la plus éhontée, tout à coup, quand elle se met à -aimer, sans frime, une bonne canaille d'homme.» - -«--Il n'y a point à raisonner avec vous là-dessus, reprit la marraine; -vous parlez des vertus des femmes comme vous le feriez de la qualité du -rouge dont elles s'ornent le visage pour vous séduire, et l'on dirait -qu'elles ne sont honteuses et réservées que pour aiguillonner vos sens. -Ainsi la femme aurait des qualités garanties bon teint et d'autres qui -risquent de passer au premier lavage? Qu'importent la pluie et les -orages, si la pudeur se retrouve au moment de s'en servir!--Dieu me -pardonne! ce maudit baron me fait parler une langue de Parc aux -Cerfs!...--Eh bien! monsieur, nous envisageons, nous autres, la pudeur -en elle-même, et nous disons qu'elle mérite de n'être pas froissée, -uniquement parce qu'elle est la plus tendre et la plus délicate parure -que le Ciel ait donnée à la jeunesse, parce qu'il y a pour la créature -qui a reçu cette grâce divine, au premier heurt, une douleur d'un genre -trop particulier pour qu'un homme la comprenne jamais,--ce qui, -peut-être, la rend plus précieuse encore à notre sexe,--enfin parce que -je ne sais pas de spectacle plus pénible pour quiconque a l'épiderme un -peu sensible, que d'être témoin de ces chocs...» - -«--Je trouve, dit Ninon, que vous savez tous les deux de fort belles -choses et que vous parlez très bien; mais je ne vois point, dans tout -cela, le parti que je dois prendre vis-à-vis de ma fille, qui prononce -des mots à faire dresser les cheveux.» - -«--Pratiquez uniquement la vertu autour d'elle,» dit le baron. - -«--Pour une fois que vous hasardez une chose sensée, dit Mme de -Matefelon, que n'avez-vous le courage de le faire sans ricaner?» - -Ninon songea à mettre Jacquette au couvent. Il y en avait un célèbre -dans le pays; mais, outre que Mmes de la Vallée-Chourie et de la -Vallée-Malitourne y avaient été élevées, on n'en disait point de bien. -Ces dames racontaient que l'on s'y baignait deux fois l'an, à partir de -l'âge nubile, et vêtues d'un grand sac de toile qu'une converse, les -yeux baissés, vous passait et vous nouait au cou, sous la chemise, avant -d'enlever celle-ci, et vous arrachait de même au sortir de l'eau, après -avoir repassé la chemise, de telle manière qu'à aucun moment le corps ne -pût apparaître à nu, que les mains ne fussent tentées d'en frôler les -contours et les yeux d'y exercer la concupiscence. Le même usage était -pratiqué, disait-on, par les religieuses, et, grâce à lui, un homme -avait pu se dissimuler et vivre au couvent, sous figure de nonne, onze -mois durant. - -«--Vraiment! faisait Ninon; et comment finit-on par s'apercevoir de son -sexe?» - -«--En crevant le sac, à la suite de graves désordres: un certain nombre -de ces dames et plusieurs élèves nobles accouchaient.» - -On en revint à l'idée première, qui était de donner à Jacquette une -gouvernante. - -«--De cette façon, dit Ninon, nous ne cesserons d'avoir la chère enfant -sous les yeux, et nous aurons mis notre responsabilité à couvert.» - -On avisa le marquis de ce projet. Foulques fronça d'abord le sourcil, -comme toutes les fois qu'on le consultait pour la forme, car il tenait à -paraître rouler mille objections dans sa tête. Puis il jugea le projet -convenable. - -La difficulté était de trouver la gouvernante, car on ne connaissait -personne qui fût apte à remplir cette fonction. - -Mme de Châteaubedeau avait justement dans ses relations une certaine -demoiselle de Quinsonas, issue d'une famille des plus honorables, mais -ruinée par le Système, et dont elle savait le plus grand bien quant à la -science et à la moralité. - -Le marquis Foulques haïssait les figures ingrates et décrépites; il les -prétendait néfastes à la jeunesse, et pour rien au monde n'eût consenti -à ce qu'une d'elles respirât au chevet de sa fille. C'est pourquoi il -avait tout d'abord froncé le sourcil un peu plus longuement qu'à -l'ordinaire, au seul mot de gouvernante. - -«--Ma fille, dit-il, ne sera point élevée par une duègne. Ces vieilles -sottes inculquent à l'enfance des idées d'un autre âge; elles ont des -manies invétérées et l'obstination des mules, sans compter qu'il leur -arrive fréquemment de répandre une aigre odeur.» - -Mais Mme de Châteaubedeau le tranquillisa en lui affirmant que Mlle de -Quinsonas réunissait précisément le double avantage d'offrir des dehors -agréables et une docilité parfaite aux exigences des familles touchant -les méthodes d'éducation. Elle était la propre nièce et filleule de Mgr -l'évêque d'Angers, et vivait présentement dans une petite ruelle -avoisinant la cathédrale, d'une maigre rente servie par la munificence -épiscopale. La description de cette maison humide et basse abritant une -personne pleine de mérites, suffit à gagner le coeur excellent de Ninon, -qui ne savait plus comment témoigner sa reconnaissance à Mme de -Châteaubedeau. - -Il fut sensible pour tout le monde que la maîtresse de M. de la -Vallée-Chourie avait aujourd'hui tiré la famille de la situation la plus -difficile. - -La seule Mme de Matefelon, qui ne perdait point la tête, s'avisa, le -soir, de faire observer à Ninon, qu'en somme, on avait pris un parti -bien promptement. - -«--Croyez-vous?» dit Ninon. - -«--Je le crois, dit Mme de Matefelon, car cette gouvernante ne vous est -connue, en somme, que par Mme de Châteaubedeau, qui a rendu elle-même -son intervention nécessaire par les désordres de sa conduite.» - -«--Je l'oubliais, fit Ninon; mais tout cela c'est de quoi se rompre la -tête...» - - - - -VIII - -ARRIVÉE DE MADEMOISELLE DE QUINSONAS ET SON INSTALLATION. CE QUE -JACQUETTE APPREND TOUT D'ABORD, DU FAIT DE SA GOUVERNANTE. - - -La gouvernante arriva un beau jour de septembre, à la tombée de la -chaleur, dans un carrosse poudreux que le marquis avait envoyé, tout -exprès, au-devant d'elle, jusqu'aux Ponts-de-Cé. - -Les hôtes du château étaient cachés dans une grande pièce aménagée en -lingerie, donnant sur la cour, afin d'avoir l'oeil sur la Quinsonas au -moment où elle mettrait pied à terre. Seules, Ninon et Mme de -Châteaubedeau l'attendaient au salon. Le marquis s'avança dans la cour, -en rejetant du coin de la semelle, les marrons tombés, avec leur coque -épineuse à demi éclatée, dans les petites rigoles, entre les pavés -ventrus; et, arrivé au porche d'entrée, il regarda sur la route de -Saumur, la main en abat-jour, et la figure grimaçante, à cause du soleil -qui se trouvait bas, juste en face. On remarqua soudain qu'il rajustait -sa perruque et faisait des pichenettes sur son jabot, d'où l'on augura -que la voiture était en vue et que le marquis se souvenait du portrait -avantageux que Mme de Châteaubedeau avait tracé de la gouvernante. - -Le bon Fleury, le cocher de Fontevrault, eut, en faisant tourner les -chevaux dans la cour, un coup de langue qui en disait long sur l'effet -que lui avait produit la voyageuse. Celle-ci était aussitôt par terre, -très simplement, très vivement, avant que Foulques fût là pour lui -présenter la main. - -L'avis de la lingerie fut unanime: la nouvelle venue était quelconque. -Cependant M. de la Vallée-Malitourne,--qui n'avait rien vu parce qu'on -l'avait posté près de la porte, en sentinelle,--ayant ouvert, avec la -malchance qui le caractérisait, juste de façon à se trouver nez à nez -avec Mlle de Quinsonas, réapparut en se baisant le dessus de la main et -disant que la nouvelle venue avait la bouche la plus affriolante qui -fût. Son frère Chourie se précipitait et dessinant dans l'espace une -ample circonférence: - -«--Quel derrière!» s'écria-t-il. - -Il n'en fallait pas plus pour que celle à qui l'on trouvait du même coup -d'aussi grandes qualités aux antipodes, eût contre elle toutes les -femmes présentes. - -On lui donna les appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, un peu -surannés quant aux tentures, mais spacieux et commodes, situés au -rez-de-chaussée, vis-à-vis un petit parterre, au couchant, bien planté -et tenu frais. Le marquis tint à l'y accompagner, pour lui faire -honneur, cela va sans dire, et lui énumérer tout de suite et point par -point ses instructions. - -Jacquette, enorgueillie de valoir, à elle seule, un si grand -remue-ménage, s'amusa seule dans le parterre, en attendant, après avoir -vu Fleury dételer les chevaux. Elle marchait avec précaution dans les -sentiers étroits garnis d'un sable fin soigneusement ratissé, entre les -bordures de buis, puis jetait un regard en arrière pour voir la trace de -ses chaussures, pareille à un semis de points d'exclamation. Elle piqua -tout à coup dans le sol un de ses talons et tourna sur elle-même, comme -un toton, clignant de l'oeil toutes les fois qu'elle passait en face -d'un rayon de soleil qui venait par l'allée des fontaines et semblait -mettre le feu aux panaches des marronniers. Ce rayon atteignit bientôt -les vitres des appartements de la gouvernante, et Jacquette se plut à -imaginer que l'ancienne chambre de M. Lemeunier de Fontevrault était -bondée de pots de confitures de groseilles et elle eût bien voulu y -regarder de plus près mais c'était difficile. Alors elle trouva le temps -long et s'ennuya. - -Les pigeons exécutaient autour du château la dernière ronde du jour, et -le parc entier retentissait du ramage des oiseaux. Puis tout cela -s'apaisa d'un coup: les pots de confitures fondirent, la belle lumière -s'envola, et tous les bruits avec elle. On pouvait distinguer le pas -menu d'un chat qui se brûlait les pattes au bord du toit, en courant sur -les rigoles de plomb échauffées. - -Jacquette en revint toutefois à son idée, qui était de regarder par les -fenêtres de la gouvernante, et elle appela, dans ce but, le chevalier -Dieutegard qui s'en allait tout seul vers les bassins, en rêvant, au -coucher du soleil, selon sa coutume. Jacquette le tenait en une estime -particulière parce qu'il affectionnait les étangs, les fontaines et le -bord du fleuve, hantés, au dire de sa nourrice, par des génies -redoutables, et elle le soupçonnait de commercer avec les fées. - -Il interrompit sa promenade à la prière de sa jeune amie et pénétra dans -le parterre en enjambant la clôture. Il s'agissait de descendre dans le -fossé à demi comblé et de se dresser au long de la muraille, avec -Jacquette sur les épaules, à l'endroit où une giroflée croissait entre -les pierres. La petite surprendrait ainsi Mlle de Quinsonas; on rirait -de part et d'autre, et ce serait une jolie façon de faire un peu -connaissance. - -Le chevalier se prêta volontiers à ce caprice d'enfant, et Jacquette, -ayant essuyé la semelle de ses souliers sur l'herbe du fossé, escalada -le dos d'un habit feuille morte, qui était renommé à Fontevrault pour -fournir le ton exact des pensées du chevalier Dieutegard. L'habit se -tendit; les petits pieds gazouillèrent sur la soie et s'établirent le -plus fermement possible de chaque côté du col. Le chevalier serrait -prudemment contre ses paumes, les fins mollets de Mlle de Chamarante. - -Tout d'abord, Jacquette ne vit rien que l'allée des fontaines, les -marronniers et un petit bout de clocheton du colombier, qui se -reflétaient dans la vitre; mais, en appliquant bien les mains sur chaque -tempe, elle distingua les moulins brodés sur les tentures, puis du linge -blanc, une robe au dossier d'une chaise, un guéridon portant la boîte à -poudre, et soudain Thérèse, la femme de chambre, qui parut et disparut, -tirant à soi le linge qui courait après elle, dans cette pièce -assombrie, comme un fantôme. Un rai de lumière jaillit vivement et -s'évanouit, mouvement d'une psyché, sans doute. Enfin il fut possible de -reconnaître Mlle de Quinsonas, tout au fond, sur la droite, quasi -dissimulée par une grande ombre. Elle s'adossait dans la bergère à -oreillettes, toute coiffée, mais la gorge nue, qu'elle garantissait -pudiquement à deux mains, sans y parvenir, car elle l'avait forte; puis, -s'adossant au siège incliné, elle confiait à Thérèse le soin de tirer -ses caleçons. A ce moment la grande ombre bougea, et le dos du marquis -couvrit Mlle de Quinsonas. Alors Jacquette vit de ses yeux et entendit -de ses oreilles que la gouvernante souffletait vigoureusement monsieur -son père. - ---Êtes-vous satisfaite, Mademoiselle? demandait sous elle, et sans -penser à mal, le chevalier Dieutegard. - -Elle le pria de la déposer à terre et, quand elle fut dans le fossé, lui -raconta fidèlement ce qu'elle avait vu. Il en fut chagrin et dit qu'il -regrettait d'avoir servi d'instrument à ce spectacle. - ---Pourquoi donc? dit-elle. - ---Mais, parce qu'il est très mauvais de regarder dans une chambre à -coucher où des personnes des deux sexes sont assemblées. - ---Ah! fit Jacquette. - - - - -IX - -CE QUE JACQUETTE N'APPREND PAS DE SA GOUVERNANTE. MAIS L'ESSENTIEL EST -QUE MADEMOISELLE DE QUINSONAS A TOUT CE QU'IL FAUT POUR INSPIRER À LA -FAMILLE UNE TRANQUILLITÉ PARFAITE. - - -Jacquette ne fit ni une ni deux quand elle put attraper sa gouvernante; -elle lui posa des questions sur quelques points dont l'incertitude lui -pesait: - -«Comment se fait-il que les grandes personnes disent des horreurs que -les enfants ne doivent pas entendre?» - -«Pourquoi faut-il un monsieur et une dame pour faire des cochonneries?» - -«Qu'est-ce qui fait rire quand on parle de M. l'abbé Pucelle?» - -«Pourquoi avez-vous giflé papa?» - -Mlle de Quinsonas reçut ces interrogations sans sourciller et dit que -les enfants devaient se contenter de ce qu'on leur apprend aux heures de -leçon, se garder de chercher au delà, et surtout de mettre l'oeil aux -fenêtres et au trou des serrures, parce qu'on risque de s'y voir par -avance en enfer, grillée comme une côtelette. - -Jacquette se montra un peu désappointée, car elle avait pensé qu'on lui -donnait une gouvernante pour s'éclairer sur ce qui se passait -communément autour d'elle. Elle se demanda si Marie Coquelière n'eût pas -suffi encore longtemps aux soins de sa petite personne; au moins la -nourrice savait des histoires de fées et se soumettait à ses trente-six -mille volontés. - -C'était bien mal estimer la valeur de Mlle de Quinsonas, qui lui apprit -à lire, à compter autrement que sur ses doigts, à connaître à fond la -vie des grands hommes de Plutarque, et lui enseigna la religion d'une -manière un peu plus difficile à comprendre que l'on n'avait fait -jusque-là. Songez que Mlle de Chamarante savait tout juste ses prières -du matin et du soir. En plus de cela, sa gouvernante lui fit apprendre -par coeur un petit traité de morale composé par Mgr de Trélazé, évêque -d'Angers, son propre oncle, lequel contenait un appendice indiquant mot -à mot tout ce qu'il faut savoir, croire et pratiquer pour être sauvé. -Elle jugeait tout commentaire superflu, périlleux pour l'élève et pour -le maître plus encore. - -L'étude des textes achevée, Mlle de Quinsonas devenait une longue -personne à déhanchement de fausse maigre, qui se tenait sans cesse aux -côtés de Jacquette et la menait promener en lui parlant du beau temps, -de la pluie et, à la rigueur, des beaux exemples que l'antiquité nous -fournit. - -On ne pouvait dire ni qu'elle fût jolie, ni qu'elle fût laide, ni -qu'elle fût sotte, ni qu'elle fût intelligente. Instruite par -l'adversité à apprécier l'aubaine d'une place avantageuse, elle -cultivait elle-même une prudente neutralité et vivait dans la crainte -d'offenser quelqu'un. Elle ne mangeait pas à sa faim, ne buvait pas à sa -soif, car toute sa personne indiquait qu'elle était gourmande et portée -vers la satisfaction de nombreuses sensualités. Ses traits, quoique peu -harmonieux, n'étaient point vulgaires; elle avait l'oeil vif, ces lèvres -rouges et charnues que Malitourne avait remarquées à la porte de la -lingerie et dont les dents les plus irrégulières n'arrivaient point à -rompre la séduction puissante; par exemple, un menton parfait; le tout -soutenu par une taille heureusement assez longue pour porter allègrement -des seins pesants qui eussent excédé un buste ordinaire. - -Ces dames, qui la jugeaient beaucoup trop haut montée sur jambes, -apprécièrent la discrétion de sa tenue, et, malgré les hommages que les -hommes lui rendaient, se rallièrent à elle, tant elle semblait les -recevoir avec candeur et bonhomie. Elle n'avait jamais l'air d'entendre -un compliment, laissait tomber une oeillade dans son corsage comme en un -puits perdu, et arrêtait au bon moment un geste indiscret, mais en ayant -l'air d'attraper des mouches. - -Un tact si parfait lui conquit la confiance absolue de la marquise, -voire celle de Mme de Matefelon, qui peu à peu se reposèrent entièrement -sur elle du soin de Jacquette; et l'on fut tellement tranquille à ce -point de vue-là, qu'on ne se gêna pas plus qu'avant le fameux esclandre -qui avait motivé l'intervention d'une nièce d'évêque: la petite allait -et venait dans le château, dans les corridors, les jardins, à l'office -ou à table, et il semblait à tous que les influences les plus fâcheuses -dussent être paralysées par la seule présence de la gouvernante. - -De toutes les personnes de la maison, Jacquette était celle qui -l'appréciait le moins. Elle apprenait à mentir et à dissimuler pour le -plaisir de fâcher durant un bon quart d'heure la figure toujours trop -pareille de Mlle de Quinsonas. Par exemple, elle descendait avec sa -gouvernante l'allée des fontaines, et, arrivée à l'escalier qui mène aux -jardins bas, elle virait brusquement et remontait, les jambes à son cou, -sous le prétexte qu'elle avait oublié son mouchoir, la passementerie à -parfilage ou le manuel de Mgr de Trélazé. Elle avait tôt fait de mettre -une bonne distance entre elle et Mlle de Quinsonas, de qui elle -escomptait le train de derrière alourdi, et, quand elle savait ne plus -figurer aux yeux de celle-ci qu'une quille bleuâtre au bout de la longue -allée, elle lui adressait un pied de nez ou lui tirait la langue. A qui -la rencontrait essoufflée, elle feignait l'émotion et disait que sa -gouvernante avait ses vapeurs, «là-bas, au pied du grand vase où il y a -des hommes poilus qui ont une petite queue pointue de chaque côté»; et -elle lui faisait porter des élixirs par quelqu'un de ces messieurs, qui, -en la courtisant, la mettaient au supplice, car elle craignait sans -cesse d'être compromise. - - - - -X - -ON RACONTE L'AVENTURE UN PEU CAVALIÈRE DE LA CHAISE PERCÉE DE NINON QUI, -PAR UN TOUR SINGULIER, CONTRIBUE À NOUS FAIRE SAVOURER LE PARFUM D'UN -PUR AMOUR. - - -Si vous vous souvenez du propos que Jacquette avait tenu à table et qui -nous a valu l'installation de Mlle de Quinsonas, vous devez penser qu'il -n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd et que ce vaurien de -Châteaubedeau avait dû pour le moins en tirer fortement vanité. L'idée -était venue à quelqu'un de le donner pour amant à Ninon! Et par le -hasard de la présence d'un petit perroquet, cette idée était maintenant -si répandue qu'elle semblait avoir fait le tour du monde. Le chevalier -Dieutegard qui adorait Ninon en secret, et la femme de chambre, Thérèse, -qui aimait caresser Châteaubedeau la nuit, lui manifestaient de la -jalousie, chacun à leur manière. Quant à lui, il n'avait pas hésité à -glisser dans l'oreille de l'une et de l'autre «qu'il n'y a pas de fumée -sans feu». Dieutegard, enclin aux interprétations chagrines croyait au -feu, mais non Thérèse. - -Cette fille servait la marquise de trop près pour ignorer qu'elle -n'avait pas d'amant. Car enfin, et je ne sais si vous le remarquez, -Ninon, qui tout d'abord paraissait si légère, est la personne de la -maison qui se conduit le mieux. - -Thérèse se prêta donc à l'accomplissement d'une fantaisie que ce petit -drôle de Châteaubedeau eut le toupet de lui proposer et qui consistait à -l'introduire subrepticement dans la chambre de Mme de Chamarante. - -Elle le laissa monter derrière elle, un matin, sans trahir un geste de -dépit ou de jalousie; Châteaubedeau même en était vexé, et il la pinçait -dans les parties protubérantes, ce qui faisait souffler la malheureuse -sur le chocolat de la marquise, la bouche en cul de poule, pour ne pas -crier. - -On entrait chez Ninon par le cabinet de toilette, qu'une toile de Jouy à -vignettes rouges séparait de la garde-robe. Thérèse dit à Châteaubedeau -de se faufiler derrière la toile et de s'y tenir coi jusqu'à ce que la -marquise vînt à sa toilette et qu'elle-même quittât la chambre sous un -prétexte qu'elle saurait dénicher, la finaude. - -Avant de se cacher, il huma les petits pots épars sur le marbre, toucha -les peignes, enfonça le nez dans la poudre et se rougit les lèvres. Il -était plus ému qu'il n'eût voulu le dire et éprouvait le besoin de faire -beaucoup de choses, successivement ou confusément, plutôt que de rester -tranquille. De ce qu'il ferait quand il se trouverait nez à nez avec la -marquise, il ne savait rien exactement. Il était prêt à tout, mais -ignorait à quoi. Il ne débutait pas dans les entreprises; aucune de ses -prouesses passées, toutefois, ne se laissait mesurer avec celle-là. Il -imaginait un grand roulement de tonnerre: la foudre tombe; elle vous -dérobe votre montre au gousset, vous met le feu à la perruque, ou vous -coupe en deux comme un tronc d'arbre, au petit bonheur! Il se voyait -surtout racontant l'exploit à Dieutegard, de ce ton calme, ou refroidi, -duquel on narre un épisode sur quoi l'on a dormi des semaines. - -Il s'approcha de la porte, faisant de ses pieds un velours; il cligna de -l'oeil au trou de la serrure, qu'une clé posée tout de guingois rendait -impropre à laisser distinguer quoi que ce fût; il écouta et entendit -Ninon qui ânonnait, la bouche pleine, quelque chose comme: «ê... ô... -ê... ô... bulu... bulu... bulu...»; puis, la cuillerée de chocolat -passée, la marquise articula: «Bougresse! que c'est chaud!...» Thérèse -murmurait des excuses; Ninon s'emportait et évacuait de ces mots -particuliers à l'humeur du réveil et qui s'allient si peu avec la pureté -universelle du matin. Quand Ninon eut mangé, elle poussa un petit «han!» -de satisfaction, et tout s'adoucit. Une odeur d'ambre venait avec un air -frais par la serrure. - -Soudain la porte s'ouvre contre Châteaubedeau qui, surpris, tombe à la -renverse. - -«--Qu'est-ce qu'il y a?» demande de son lit la marquise. - -«--Rien, Madame», dit Thérèse, qui a peine à retenir un éclat de rire; -«c'est le couvercle de la chaise de Madame la marquise que Madame la -marquise avait sans doute laissé ouvert.» - -«--Ce n'est pas possible!» dit Ninon qui saute à bas de son lit et -accourt, tandis que Thérèse pousse le garnement derrière la toile, comme -un paquet de linge. - -Quand Ninon arriva, elle ne vit rien et demeura là, un moment, debout. -Elle avait l'oeil brouillé encore, et elle se grattait à travers la -chemise qui montait et descendait du genou à mi-cuisse, selon les -mouvements de la main. - -Châteaubedeau reprit ses sens au milieu de robes, de jupes, de caleçons -soyeux et parfumés. Son premier soin fut de voir Ninon, qu'il entendait -marcher, là, tout près, et pieds nus. Il y parvint par une crevasse qui -trouait le visage d'une bergère assise élégamment sur une gerbe de blé -écarlate. - -Ninon, coiffée d'un petit bonnet de nuit, allait et venait sur le -parquet frais qui flattait la plante de son pied grassouillet, car elle -semblait faire fi des mules tenues à la main par Thérèse. - -Elle marchait ainsi jusqu'à la fenêtre située au fond du cabinet, et -revenait face à Châteaubedeau en se caressant le corps avec sollicitude, -notamment dans la région abdominale, comme on fait d'un fruit pour en -éprouver la maturité. Elle fronçait le sourcil, frappait parfois le sol; -son angoisse était répétée sur le visage de la fidèle Thérèse. Tout à -coup, elle troussa haut sa chemise, s'assit sur la chaise, et son regard -s'éclaircit, tandis que la femme de chambre, rassérénée, posait les -mules sous les talons de sa maîtresse. - -On entendit un bruit pareil à celui qu'un enfant produit en soufflant, -les lèvres serrées, dans une bouteille vide, sans en boucher -hermétiquement le goulot. Thérèse hocha la tête et dit avec compétence: - -«--Autant de perdu.» - -La marquise, d'un mouvement de dépit, envoya promener les deux mules, et -ses talons nus martelaient le sol en faisant vibrer la chair des mollets -et des cuisses. - -«--Madame la marquise reconnaîtra, dit Thérèse, que j'avais prévenu -Madame la marquise que c'était le jour de sa rhubarbe.» - -Ninon, les coudes aux genoux, les deux poings appuyés contre les joues, -rougissait et dardait un oeil cruel. Thérèse lui conseilla de se cogner -sur les genoux, en se fondant sur l'exemple de M. Goubin, l'apothicaire, -qui n'obtenait de sa femme aucune selle hormis par cette méthode toute -mécanique. Et Ninon abaissa les poings, fort gravement, sur ses genoux -arrondis et lisses comme de belles pommes de Calville. Pour l'exciter, -la femme de chambre battait la mesure en frappant l'une contre l'autre, -par la semelle, les petites mules vagabondes qu'elle venait de quérir au -bout de la pièce. - -Enfin la méthode Goubin fut couronnée de succès, et Thérèse, se penchant -avec intérêt sur la chaise, dit que, sauf le respect qu'elle devait à -Madame la marquise, elle eût juré que Madame la marquise avait rendu des -noix grollières. - -Ceci fait, elle poussa prestement le meuble béant, jusque sous la -tenture de Jouy, selon un dessein assurément prémédité et dont -Châteaubedeau sentit toute la malice à son endroit. D'accroupi qu'il -était, il se releva d'un bond et pinça si fort le bras de la pauvre -fille qu'elle cria. - -Ninon, qui se trouvait à califourchon sur un bassin de faïence -rouennaise, et regardait devant soi avec des yeux de carpe flottante, -fut réveillée en sursaut et surprit la jambe du page au moment où il se -mettait debout. Elle démêla la farce et, comme elle n'était point femme -à se troubler pour la présence d'un homme dans sa chambre, elle dit -seulement «Sortez, Monsieur!» d'un ton qui défit totalement -Châteaubedeau. Il montra son nez enfariné, ses lèvres rougies, et il -n'osait seulement pas lever les yeux sur la marquise, tant il était -penaud. Elle profita de son trouble et lui jeta avec adresse, en pleine -figure, son éponge souillée d'une eau saumâtre. - -Ce n'est pas pour le médiocre plaisir de taquiner un lecteur pudibond, -que je vous ai raconté cette scène, mais bien pour que vous croyiez -davantage à mon histoire, car vous savez de reste, comme dit Montaigne, -que «nous avons beau nous monter sur des échasses, encore faut-il -marcher de nos jambes, et, au plus élevé trône du monde, ne sommes-nous -assis que sur notre derrière». Les marquises, même dans les contes, sont -sujettes à cet inconvénient. J'aurais assez, pour ma part, le goût des -nobles récits; j'avoue n'être tout à fait heureux que lorsque le ton se -hausse et qu'une belle gravité se répand sur ma page; mais je ne puis -m'offrir cela qu'au prix de maintes humiliations, car je ne sens bien -vivre un homme qu'après que j'ai touché quelqu'une de ses petitesses. - -Le véritable amour, dites-moi, n'est-ce pas celui qui transpose les cent -misères du corps et de l'âme, qu'il voit de près, plutôt que celui qui -s'exalte de loin à l'idée de princesses séraphiques? Le parler de tous -les jours m'émeut plus que la langue des dieux, et, s'il est vrai que la -poésie, comme tout art, doit s'élever vers le ciel sous peine d'être -reniée des hommes à bref délai, encore faut-il qu'elle touche le sol -d'un talon ferme. - -Et vous allez voir tout de suite comme la chaise percée de Ninon va nous -éclairer sur les sentiments de deux jeunes gens rivaux, plus et mieux -que n'eussent fait de longues dissertations amoureuses. - -Voilà donc notre Châteaubedeau qui descend en s'essuyant, crachant, -grommelant, tamponnant son jabot; démoli, honteux, pis qu'abîmé par la -marquise, raillé par une femme de chambre! - -Il ne tarda pas à rencontrer le chevalier Dieutegard, qui rôdait -toujours sous les appartements de Ninon. A la vue de Châteaubedeau, -Dieutegard fut tenté de fuir et également tenté de s'approcher, de lui -parler et de l'entendre prononcer le nom de celle qu'il aimait. Certes, -il était dévoré de jalousie, mais le sentiment de sa grande timidité -l'entraînait, non sans une miette d'admiration, vers celui qui osait -toucher l'objet de son culte. Car il ne doutait pas qu'avec cette mine -défaite, Châteaubedeau ne sortît du lit de la marquise. Il lui souhaita -donc le bonjour, mais n'osa rien lui demander. - -L'autre, tout en rajustant son habit, prenait cet air fat et lassé des -jeunes blancs-becs qui viennent de livrer un assaut galant. Il souffla, -en gonflant de grosses joues. - -«--Il fait bon, dit-il, respirer le grand air.» - -Dieutegard ne dit rien. Alors Châteaubedeau ajouta: - -«--Peste soit des alcôves!» - -Dieutegard ne bronchait pas. - -«--... Avec leurs poudres et leurs parfums...» - -«--Qui a des poudres et des parfums?» dit enfin le chevalier. - -Châteaubedeau de ne point répondre. Il mit les deux pouces aux aisselles -et cracha loin. - -«--Veux-tu des femmes? dit-il; j'en ai soupé!» - -Dieutegard pensait à Ninon; il rougit que l'autre la mêlât au nombre des -femmes. Mais Châteaubedeau était ouvert; il parla tout net de Ninon et -raconta que cette femme insatiable ne pouvait se résoudre à se séparer -de lui le matin et l'obligeait à assister à sa toilette intime. Il dit -avec une grande précision tout ce dont il avait été témoin -effectivement, et il prenait chaque chose si bien par le menu que -Dieutegard ne doutait pas qu'il dît la vérité. - -Mais, par le merveilleux privilège de l'amour, le chevalier ne retenait -rien des réalités décevantes dont un balourd affligeait une personne -chérie, et l'injure faite à son idole l'élevait encore plus haut dans la -région imaginaire où il avait coutume de l'honorer. - -Il pensa un moment souffleter son camarade; il en fut retenu, non par la -peur, mais par la crainte de perdre à jamais Ninon s'il endommageait ce -garçon aimé d'elle. Il le pria donc seulement de ne plus lui parler de -ce sujet; et, s'étant calmé, il lui demandait aussitôt après des détails -nouveaux, car il s'enivrait d'entendre parler de Ninon, même de cette -manière. - -La voix de la marquise, au-dessus de leurs têtes, fit fuir Châteaubedeau -et retint au contraire le chevalier. Cette voix se répandait sur toute -sa personne comme un baume, et, toutes les fois qu'il l'entendait, il -avait l'idée que, si elle ne s'adressait pas à lui, pour le combler -d'expressions de tendresse, c'était par suite d'un malentendu qui ne -saurait tarder à être dissipé, car il le méritait bien. Et il était sans -cesse repossédé par l'espérance. - - - - -XI - -LE BARON DE CHEMILLÉ DONNE À JACQUETTE UNE POUPÉE NOMMÉE POMME D'API. - - -M. le baron de Chemillé arriva un matin avec un paquet sous le bras, et -demanda où était Jacquette. On lui dit qu'elle prenait sa leçon sous les -charmilles, et il l'aperçut en effet, en même temps qu'il entendait un -petit son de voix aigrelet maintenu sur la même note, puis interrompu -soudain, pour se relever identique: le bruit d'une mécanique, si vous -voulez bien, dont le mouvement serait gêné à intervalles égaux par un -méchant grain de sable. En avançant, le baron observa que Jacquette, qui -marchait à côté de sa gouvernante, perdait le pas, comme par hasard, -environ toutes les deux minutes, et tirait à Mlle de Quinsonas une -langue rose, de la longueur de la main. Il retint lui-même son pas, pour -ne point empiéter sur le temps consacré à l'étude, et s'assit sur le -premier banc. Là, il posa à côté de lui le paquet, tira sa tabatière et -s'offrit une prise. Puis il parla haut, selon sa coutume. - -«Je suis content, dit-il, d'avoir décidé de donner à ma filleule une -poupée, car j'estime que la figure de carton peinturluré qui est -enfermée là-dedans sera plus profitable à cette enfant que quatre -demoiselles de Quinsonas. Ce qu'il faut à Jacquette, ce n'est pas un -précepteur, c'est une amie, ou, à défaut, une bonne, mais à qui elle -puisse parler à coeur ouvert. La femme ne se développe qu'autant qu'elle -peut épancher les petites affaires de sa tête et de son coeur, et elle -ne s'ouvre tout à fait qu'à quelqu'un qu'elle sent inférieur ou tout au -plus égal à elle. C'est à cette condition qu'elle ne ment point. Il est -inutile, lorsque nous causons, que notre interlocuteur nous écoute et -nous réponde: qui ne sait que de cela nous ne tenons nul compte? Qu'il -ait l'air de nous entendre, c'est tout ce qu'il faut. Nous sommes -assurés, à partir d'un certain âge, que les poupées ne nous entendent -point: c'est pourquoi nous les délaissons. Mais ma filleule ne sait pas -cela encore; elle formulera devant cette figure complaisante ses -impressions et sa pensée; elle apprendra par là qu'elle a des -impressions et une pensée, autrement dit prendra conscience de soi-même, -ce qui n'est jamais facile sans le miracle des mots et la magie de la -forme. Car, contrairement à beaucoup d'esprits distingués, je suis porté -à croire que rien n'existe, même au plus profond de notre intimité, tant -que l'expression verbale ne l'a pour ainsi dire fécondé et fait éclore à -la lumière. Mais c'est là un sujet qui m'entraînerait fort loin. -Contentons-nous d'avoir l'air d'un bon parrain qui paie un joujou à sa -filleule, sans plus.» - -Le baron remit sous son bras le paquet et s'avança vers ces demoiselles -au moment où Jacquette venait de recevoir une verte semonce, pour être -incapable de citer dans leur ordre les trois vertus théologales. - -«--Mademoiselle», dit-il en saluant Jacquette aussi bas que possible, -«je vous fais bien mes compliments, car une fille vous est née.» - -«--Comment! dit Jacquette; mais je ne suis pas mariée?» - -«--C'est juste, dit le baron, aussi cette fille n'est-elle qu'une -poupée.» - -«--Ah! dit Jacquette, voyons-la.» - -«--Quel nom allez-vous lui donner?» - -Jacquette répondit sans hésiter, comme si ce nom eût été choisi de toute -éternité: - -«--Pomme d'Api.» - -«--C'est un nom qui lui va bien», opina Mlle de Quinsonas, «car elle a -joliment bonne mine.» - -«--Oh! dit Jacquette, c'est sans doute qu'elle vient de naître; les -petits lapins sont bien plus rouges que cela... Quand est-elle née, mon -parrain?» - -«--Heuh!... Hier au soir, à la brune.» - -«--C'est donc cela, dit Jacquette, que j'avais tant de mal à boutonner -ma ceinture, ces jours derniers. Pomme d'Api, ma fille, dit-elle, je -vous élèverai sévèrement. Et, pour commencer, vous ne verrez personne au -château.» - -«--Oh! pourquoi cela?» dit le baron. - -«--Ah bien! merci! elle en apprendrait de belles!» - -«--Méfiez-vous, dit le baron; c'est une fille intelligente.» - -«--Qu'est-ce qu'elle sait déjà?» demanda Jacquette. - -«--Rien du tout.» - -«--Alors, pourquoi dites-vous qu'elle est intelligente?» - -«--L'intelligence ne consiste pas à avoir appris beaucoup, mais à être -apte à tout deviner.» - -Jacquette fut très contente de sa fille Pomme d'Api, en ce sens qu'elle -s'amusa beaucoup à la gronder et à la battre. Elle la prenait sans cesse -en défaut. Le plus grave qu'elle lui reprochât était une curiosité sans -répit. Pomme d'Api, prétendait-elle, la questionnait sur toutes choses, -et, comme les enfants ne doivent rien connaître, ce n'était pas une -sinécure que de faire entendre raison à cette poupée. - -«Ma pauvre Pomme d'Api, lui disait-elle dans ses bons moments, si tu -dois continuer à vouloir t'informer de tout, je te donnerai une -gouvernante; elle saura bien te fermer la bouche. Une fois pour toutes, -tu ne dois m'interroger que depuis la création du monde jusqu'à Noé, -parce que je n'en ai pas appris plus long. Quant à ce qui est des -personnes qui nous entourent, mais, ma fille! tu n'as pas idée de -l'énormité que tu commets en me demandant sans cesse ce qu'elles font -avec leurs cachotteries, leurs mystères, leurs chamailleries, leurs yeux -en coulisse et cette manie qu'ont les messieurs de pincer le derrière -des dames. Apprends, Pomme d'Api, que les grandes personnes ont le droit -de faire entre elles les plus grosses malpropretés. Je ne sais pas ce -qu'elles font; mais aux précautions qu'elles prennent pour nous le -cacher, il faut que cela soit abominable. Tu as de la chance d'être une -poupée, toi, tu resteras toujours honnête... Tu me demandes s'ils sont -tous ainsi? Ah! ma chère! depuis l'âge de douze ans, sauf M. le Curé et -Mlle de Quinsonas. Et plus ils vieillissent, pires ils sont! Tu ne te -doutes pas de ce qu'on dit de mon parrain de Chemillé! C'est à ce point -que, quoiqu'il te tienne pour ma fille, je le soupçonne de t'avoir eue -d'une de ses soubrettes. Par moments, ma petite, il faut te le dire, tu -as des odeurs de graillon!» - - - - -XII - -MADAME DE MATEFELON ET MADEMOISELLE DE QUINSONAS PARTENT EN CROISADE, DE -BON MATIN, AVEC UN PETIT MARTEAU ET UN FILET À PAPILLONS. ELLES FONT -DANS LE LABYRINTHE UNE RENCONTRE IMPRÉVUE ET EXÉCUTENT UNE OPÉRATION -ÉTRANGE, CRUELLE ET DÉLICATE. - - -Vous vous souvenez que Mme de Matefelon avait vu d'un très mauvais oeil -la statuette de l'Amour, autour de laquelle ces dames allaient se -baigner en été. Ses appréhensions vis-à-vis du petit dieu impudique -augmentèrent, cela va sans dire, lorsque Jacquette fut en état de courir -dans le parc. Elle avait pris un assez grand ascendant sur Ninon, qui ne -demandait qu'à recevoir de bons conseils, et elle essaya d'en user pour -faire abattre cette innocente figure. Mais Ninon s'y refusa toujours. -Elle se piquait d'avoir hérité de M. Lemeunier de Fontevrault le respect -des beaux ouvrages d'art,--quoique, entre nous, elle n'y entendît -goutte,--et elle gardait aussi, dans un coin secret de sa jolie tête, le -souvenir de cette heure d'automne, heure de bien-être et d'ennui mêlés, -où elle avait éprouvé une si vive tentation d'approcher du Cupidon -pubère. - -«--Que l'on fasse enclore l'endroit!» insistait Mme de Matefelon. -«--Allons donc! avait répliqué le baron de Chemillé qui se trouvait -toujours là au moment voulu, c'est une solution disgracieuse.» Et il -fournit l'idée qui séduisit la marquise, tout en obtenant l'approbation -de Mme de Matefelon: établir autour du bassin un labyrinthe, tel qu'il -était de mode d'en avoir dans les anciens jardins français. - -Un maître jardinier de Chinon apporta des dessins à choisir; on adopta -le plus compliqué, et le petit bois inextricable fut planté le prochain -hiver. - -On respecta le bouquet d'arbres de haute futaie environnant la -colonnade, mais pour l'atteindre il fallait connaître le secret du -labyrinthe, sous peine de se perdre une demi-journée dans un dédale -d'allées et de contre-allées sans issue. Le système de clôture fut -efficace: Ninon s'amusa une fois ou deux à triompher de la difficulté, -et elle ne retourna plus jamais au bassin. - -Mme de Matefelon prit un jour à part la gouvernante et lui confia ses -angoisses. Elle lui dit, avec mille circonlocutions, l'élément de -scandale enfermé dans ces bosquets d'aspect innocent, et ajouta qu'elle -tremblait que sa filleule ne s'aventurât par hasard dans la tortueuse -allée et ne tombât sur la statue «narguant le ciel d'un geste obscène -qu'une femme ne saurait imiter», telles étaient ses expressions. - -Cela fait, elle lui proposa, en qualité d'alliée, une campagne non -dépourvue de hardiesse. Il s'agissait de briser ce geste sans endommager -autant que possible l'oeuvre d'art, rendue par cette opération aussi -inoffensive à contempler qu'un saint Sébastien, par exemple, bien que -les formes de ces jeunes gens, tout martyrs qu'ils sont, s'approchassent -beaucoup trop, à son gré, de la nature. - -A l'heure convenue, la marraine de Jacquette et Mlle de Quinsonas -partirent pour leur croisade, munies d'un marteau, arme offensive, et -d'un filet à papillons pouvant servir à donner le change sur leurs -intentions, si elles étaient rencontrées, destiné en réalité à -recueillir les «pièces» à l'instant de leur chute, afin qu'elles ne -s'égarassent point dans le bassin pour en être exhumées quelque jour à -la faveur d'un curage, ou pour blesser le pied d'une des jeunes femmes, -si par hasard la fantaisie les prenait de revenir se baigner ici. - -C'était le matin, de bonne heure; elles mouillaient leurs chaussures -dans la rosée en trottinant par l'allée des fontaines, comme des dames -qui vont à la messe. Mme de Matefelon étant sèche de nature, ayant de -grands pieds et une forte idée morale, allait plus vite; Mlle de -Quinsonas, malgré sa taille mince, avait du poids, vous le savez bien, -et elle était partagée entre l'appréhension des risques de l'escapade, -et le désir de voir et toucher de près l'objet qui méritait une -entreprise si romanesque. - -Pour gagner l'entrée du labyrinthe, on tournait à droite, au lieu de -descendre l'escalier des bas jardins, et l'on s'engageait aussitôt sous -une charmille taillée en voûte, qui vous menait fort loin; après quoi on -pénétrait dans un bois de chênes où la direction était repérée au moyen -de petites lunes peintes en blanc sur les troncs, presque un chemin de -Petit Poucet; là commençaient insensiblement les fourrés d'ormes, -d'abord clairsemés et libres, puis épais et taillés, enfin -s'entr'ouvrant en une allée bien dessinée, qui bientôt se dédoublait, se -mêlait, se nouait en mystérieux enchevêtrements. - -Mlle de Quinsonas proposa de s'asseoir, aussitôt arrivée sous le bois de -chênes; elle portait la main à son coeur, ouvrait la bouche plus qu'à -l'ordinaire et soufflait de tous ses poumons. On dut marcher encore pour -gagner un banc aussi éclatant de blancheur que les petites lunes, et que -l'on voyait de loin. Un merle s'enfuit à leur approche, et un lapereau -leur partit dans les jambes, ce qui fit rire la gouvernante, à cause de -ce bout de queue blanche qui sautillait en s'éloignant comme un morceau -de papier que le vent emporte. Mais Mme de Matefelon, qui ne perdait pas -son sujet, parla de cette sorte de malignité d'esprit, propre aux -artistes, et qui semble les pousser tous à violenter la morale dans -leurs peintures et dans leurs écrits, à tel point qu'il est peu d'hommes -ayant accompli ce que l'on nomme un chef-d'oeuvre, qui ne porte, en sa -vie et en ses travaux, la marque de cette possession démoniaque. - -A ce propos, Mlle de Quinsonas dit qu'elle avait vu de bien mauvaises -images chez son oncle Mgr de Trélazé, l'auteur du _Manuel_. Et comme -elle était peu familiarisée par son éducation première avec le langage -travesti des libertins, elle décrivait ce qu'elle avait vu dans les -cartons de l'évêché, en termes crus à vous faire dresser les cheveux. La -vieille dame ne savait où s'en mettre, et elle crut devoir prendre la -défense de ces messieurs ecclésiastiques, qui parfois préfèrent souiller -leur propre appartement d'immondices, plutôt que de les laisser dans la -rue, exposés à corrompre des yeux innocents. - -Mlle de Quinsonas faisait tourner entre ses doigts le long bambou du -filet à papillons, et le manchon de gaze verte attrapait au-dessus de -son front, en guise d'insectes, quelques essaims de ces «esprits de -malignité» qui voltigent autour de nous dans l'air matinal et aussi dans -bien des occasions, principalement quand on parle d'eux. Elle ouvrait -ses belles lèvres humides, et son regard rejoignait quelque rêve de la -nuit, interrompu par la croisade. - -Mme de Matefelon fit observer que le soleil s'élevait, et l'on reprit -son chemin. Aussitôt engagés dans le labyrinthe, on apercevait la -statuette par des fenêtres machiavéliques, ménagées dans l'épaisseur des -arbustes, et l'on croyait volontiers qu'il eût suffi d'étendre le bras -dans ces lunettes pour toucher le dos du petit Amour. Remarquez que ceux -qui n'arrivaient point à gagner le bassin n'apercevaient jamais l'Amour -que de dos. En vérité, ce travail avait été très bien fait. Et, à tout -touche, on rencontrait des bancs vous invitant au repos, et destinés à -vous faire gaspiller le temps. Ces dames regrettèrent bien d'avoir été -en chercher un si loin, dans le bois de chênes. Vous devinez qu'elles -avaient donné du premier coup dans le piège, le banc du bois de chênes -n'étant fait que pour vous éloigner du labyrinthe. A combien d'autres -pièges ne se fussent-elles pas heurtées, si un incident surprenant, qui -faillit avoir des conséquences plus fâcheuses encore, ne se fût produit -sous leurs pas incertains. - -Elles marchaient depuis une bonne demi-heure dans le labyrinthe, tantôt -chantant victoire parce qu'elles approchaient du Cupidon jusqu'à presque -le toucher avec le bambou, mais rejetées par derrière par trois pas de -plus en avant, lorsque, enfonçant la tête dans l'une des fenêtres de -verdure comme on le ferait dans l'âme d'un canon, la gouvernante observa -que la statuette se voilait par intermittence sous quelque chose de roux -qui passait. Mme de Matefelon mit cela sur le compte de troubles de la -vue et dit que de telles illusions se produisent fréquemment lorsqu'on -s'est levé très matin. Cependant, ayant regardé à son tour, elle fut -témoin du même phénomène. Mlle de Quinsonas hasarda l'oeil de nouveau et -poussa un cri. Le «quelque chose de roux» était une tignasse humaine. -Cette tignasse humaine grossissait à chaque apparition nouvelle. Au -bruit, elle s'arrêta, se fixa au bord de la lunette, comme ces bustes -qu'on pose au milieu d'un cartouche, et un seul de ses yeux regardait. -Mme de Matefelon, l'ayant vue, s'écria: «C'est le diable!» et tomba. -Mlle de Quinsonas était déjà affaissée sur le banc voisin. - -La tignasse humaine, c'était Cornebille. - -Que venait faire Cornebille, à cette heure, en plein coeur d'un parc où -la marquise lui avait interdit de jamais reposer le pied? pis que cela, -sur le lieu même où sa présence malencontreuse lui avait valu ce -malheur? Puisque tout s'explique, nous saurons ceci tôt ou tard. -Toujours est-il que la figure qu'il présentait n'était pas pour faire -bien augurer de ses intentions. Son aspect était misérable, ses -vêtements troués, ses pieds nus, sa tête hirsute, son visage décharné, -ses yeux, déjà disgracieux par leur défaut naturel, dévorés d'un -terrible feu. - -Non, jamais on n'eût cru qu'un tel monstre se fût penché avec des gestes -de bonté vers deux femmes en défaillance. Il le fit cependant, au lieu -de profiter de cette circonstance pour se sauver à toutes jambes, ce -qui, il me semble, fût rapidement venu à l'esprit d'un malfaiteur. -Cornebille donc les secourut, en commençant toutefois par la plus jeune. -Il leur tapa dans le dos et leur frotta les tempes d'une main qui eût -fait feu à frotter du bois, et, tout en se livrant à cette besogne -charitable, il les rassurait de la voix, il les implorait plutôt, -demandant à ces demi-mortes de ne point trahir son secret. - -Mme de Matefelon, qui l'avait connu autrefois, remit assez bien ses -traits, dès qu'elle put ouvrir l'oeil, et elle l'appela par son nom pour -l'adoucir; mais c'était lui qui était à ses genoux. Cette attitude -rassura pleinement la gouvernante. Toutes deux demandèrent à l'homme: - -«--Mais enfin, qu'y a-t-il? Nous expliquerez-vous?» - -Cornebille n'expliquait rien et continuait à implorer de ces dames -qu'elles gardassent le secret. - -«--Mais que faites-vous là?» répétaient-elles. - -Il les pria alors de le suivre et les mena promptement, et sans hésiter -sur le choix des allées, jusqu'au bassin. Elles virent que le labyrinthe -lui était familier et furent en même temps très étonnées de trouver en -si bon état un endroit à peu près abandonné, et depuis si longtemps, par -la marquise. Le marbre du Cupidon était pur et luisant comme au premier -jour; pas une feuille ne tachait le miroir de l'eau, pas un brin d'herbe -le tapis de sable, pas un défaut le tapis de gazon. Tout cela, sans -doute, eût été beaucoup plus beau livré aux seuls soins de la nature; -mais Mme de Matefelon était fort sensible à cette propreté, et elle la -faisait remarquer à Mlle de Quinsonas, qui ne l'eût peut-être point vue, -occupée qu'elle était de découvrir enfin l'autre face du jeune Amour. - -La vieille dame tira de sa poche le petit marteau et, sans plus admirer -la circonstance providentielle qui venait de la conduire comme par la -main jusqu'en ce lieu difficile, elle se mit en devoir d'accomplir sa -mission. Elle dit à Cornebille: - -«--Écoutez un peu, mon bonhomme. Vous ne voulez pas que je révèle votre -présence dans le parc; c'est très bien: quoique je ne comprenne -absolument rien à l'intérêt qui vous pousse à entretenir cet endroit -aussi net qu'une armoire à linge. Mais enfin, je n'entre pas dans ce -mystère. Je me tairai donc, à condition que vous me rendiez le petit -service d'atteindre le piédestal de la statuette, selon le moyen que -vous possédez, puisqu'elle est si bien époussetée. Je vous confierai cet -outil et guiderai moi-même votre travail.» - -Cornebille, qui n'était pas une bête, comprit ce qu'on exigeait de lui. -Il demanda s'il s'agissait là d'un ordre de la marquise. Mme de -Matefelon ne voulant pas mentir, surtout en présence de la gouvernante, -répondit que non. Alors Cornebille dit qu'il ne ferait rien et qu'il -préférait que l'on trahît son secret. Il se redressa en prononçant ces -mots, et sa physionomie, d'ordinaire si déplaisante, s'ornait, ma foi, -d'une certaine beauté, tant il était ferme et respectueux dans toute son -attitude. Mme de Matefelon lui mit dans la main un écu de six livres. Il -demanda si c'était Mme la marquise qui lui faisait remettre cet argent, -pour prix des services rendus nuitamment à l'endroit préféré de Mme la -marquise. On lui répondit encore non. Il se frappa la poitrine et dit -que c'était son plaisir de servir Mme la marquise, du ton d'un -mousquetaire qui va mourir pour le roi. Les deux femmes le prirent pour -un hâbleur, mais n'obtinrent rien de lui, sinon qu'il s'en allât. - -Une fois seules, elles se regardèrent, ou, pour être plus exact, Mme de -Matefelon regarda Mlle de Quinsonas qui ne perdait guère de vue le but -précis de la croisade. - -La marraine de Jacquette considérait les ravages que la statuette eût pu -produire sur l'âme de sa filleule, puisque l'effet en était si grand sur -une personne déjà mûre et de vertu éprouvée. Elle en fut fortifiée dans -son dessein et conçut par là même le moyen de le réaliser. - -Elle toucha l'épaule de la gouvernante et lui dit qu'il fallait passer -cette eau et faire à elles deux l'ouvrage. - -«--Veuillez retirer vos habits, dit-elle; pendant ce temps je me -détournerai et prierai Dieu qu'il bénisse notre entreprise.» - -Nous imiterons la discrétion de la vieille dame, bien que plusieurs -puissent regretter à bon droit de ne pas faire plus ample connaissance -avec Mlle de Quinsonas. Je n'ajouterai pas un mot parce que le tableau -que je découvrirais en ce moment ferait un hors-d'oeuvre au cours de mon -récit. - -Quand Mlle de Quinsonas eut atteint le socle, elle en gravit les degrés -sous-marins, puis sortit de l'eau en se cramponnant à l'Amour. Elle -attrapa adroitement le marteau, quoique bien émue, à plusieurs titres, -car elle avait aussi grand peur de perdre sa place si jamais Ninon -apprenait ce qu'elle s'apprêtait à faire. Elle poussa un gros soupir et -chercha la position la plus favorable. Mais voilà que, lorsqu'elle l'eut -trouvée, elle n'osait pas porter sa main sur l'objet. Mme de Matefelon -l'excitait du rivage et tendait à bout de bras le filet. - -«--Courage, Mademoiselle Dieu vous voit!» lui cria-t-elle. - -Parole malheureuse! car Mlle de Quinsonas, qui était pieuse et pudique, -fut gênée; sa figure, comme celle des petites filles, prenait une -expression chagrine; peu s'en fallut qu'elle ne se mouillât de larmes. - -Enfin, saisissant à pincée le relief, elle l'abattit d'un coup sec, -comme fait un maître d'hôtel d'une pièce montée de nougat. Un second -coup suffit à l'achèvement de l'oeuvre. Les tristes débris creusèrent la -gaze du filet en un longue pointe que retira vivement Mme de Matefelon. - -Mais l'Amour, tout meurtri qu'il était, en regardant la blanche petite -plaie de son ventre, souriait, soit du néant d'un endroit naguère si -riche de fruits, soit du néant de l'ouvrage de ces femmes. - - - - -XIII - -LE CHÂTIMENT INFLIGÉ À CHÂTEAUBEDEAU. LA PLUIE DE MOELLONS DE LA TOUR DU -NORD. ON ÉPIE LE PRISONNIER PAR LE JUDAS. MALCHANCE DE MADEMOISELLE DE -QUINSONAS. ENFIN L'ON DONNE UN EXEMPLE DE LA MANIÈRE DONT FINISSENT -SOUVENT LES SCÈNES DE FAMILLE ET LES AUTRES. - - -Revenons à l'affaire de Châteaubedeau. - -Lorsque ce gamin descendit l'escalier du cabinet de toilette, Ninon fut -saisie d'un éclat de rire qu'on entendit de fort loin, et Mme de -Châteaubedeau, qui couchait dans les environs et avait pour l'heure M. -de la Vallée-Chourie sous la main, dépêcha celui-ci aux nouvelles. La -mère du coupable fut donc informée promptement et résolut de se montrer -très fâchée, quoiqu'elle ne regrettât intimement qu'une chose, à savoir -que son fils n'eût pas mené à bien son entreprise, ce dont elle eût été -fière. - -Pendant ce temps, Thérèse racontait en bas l'événement, à sa façon. -Marie Coquelière allait le dire à Fleury, qui pansait les chevaux; -Fleury croyait devoir s'en ouvrir au marquis. Foulques donnait un coup -de pied au derrière de Fleury pour lui apprendre à parler quand c'était -l'heure de partir pour la chasse, pestait contre Chourie toujours en -retard et, après un coup d'oeil satisfait à son équipage, s'éloignait -allègrement du côté des bois de Bourgueil. - -Mme de Châteaubedeau se rendit chez la marquise pour lui exprimer ses -regrets et son désir de punir son fils sévèrement. Elle avait si peur -qu'on ne la priât de retourner à sa terre, qu'elle se hâta d'indiquer -elle-même le châtiment le plus pénible à l'amour-propre du jeune homme, -et c'était de le traiter comme un enfant, de le mettre au cabinet noir. - -L'idée parut plaisante, et l'on choisit pour le lieu de la peine une -petite pièce située tout en haut de la vieille tour du Nord, non point -tout à fait obscure, il est vrai, mais prenant jour par des meurtrières, -d'aspect rébarbatif, et ayant servi de prison pour d'authentiques -huguenots. - -Ce fut madame sa mère qui le mena là, en le tenant par les poignets, car -il eût envoyé promener toute autre personne, et à cette époque c'était -une grave affaire que de lever la main contre l'auteur de ses jours. Il -faut dire que Mme de Châteaubedeau se repentit d'avoir choisi ce lieu -élevé, car elle eut beaucoup de mal à grimper jusqu'au haut de la tour, -par un escalier étroit, en colimaçon, et étant obligée, la malheureuse, -de marcher à reculons afin de tenir le vaurien qui, s'il respectait sa -mère, du moins ne se faisait pas faute de lui donner un véritable -cul-de-plomb à traîner. - -Tout le domestique mâle suivait pour prêter main-forte, le bon Fleury en -tête, portant la main à son endroit meurtri, mais néanmoins goguenard, -mal convaincu de la grandeur du crime qu'il contribuait à châtier, et -traitant volontiers de «fameux luron» le page qui avait eu le front de -tâter la peau de la marquise. - -La porte de la geôle était munie d'un judas où tout le monde se haussa -pour voir le prisonnier, dès que les gros verrous furent tirés. -Châteaubedeau affecta de sifflotter, de chantonner, d'esquisser quelques -pas de danse sur le sol inégal de la cellule; puis il se mit à cracher -par les meurtrières, le plus loin qu'il put. On avait, comme d'usage, -disposé contre la muraille une cruche à eau et un petit siège de bois à -trois pieds qui supportait une miche de pain bis; un grabat achevait de -donner à ce lieu la figure classique des cachots. Quand on vit qu'il ne -se passait rien d'extraordinaire, chacun redescendit et l'on déjeuna -tranquillement, malgré l'absence du marquis et de Chourie partis pour la -chasse. - -On touchait au dessert quand le bon Fleury ayant frappé à la porte, vint -prévenir la marquise que le jeune Châteaubedeau faisait un grand vacarme -dans sa tour et jetait des moellons par les meurtrières, à donner à -croire qu'il avait déchaussé la muraille. Ces pierres tombaient dans la -cour des communs; l'une d'elles avait atteint à la tête un petit de -Marie Coquelière qui braillait comme un damné dans l'enfer. Ces dames -voulurent aussitôt voir le pauvre petit blessé et jouir en même temps du -coup d'oeil de cette avalanche de moellons vomis par la tour du Nord. - -Marie Coquelière tenait entre ses jambes le moutard barbouillé de mûres -jusqu'aux yeux, ouvrant une bouche de la largeur d'une chatière et d'où -sortaient sans répit des beuglements assourdissants. La mère prévoyante -lui appliquait sur la tempe une pièce de deux sols fermement liée avec -un mouchoir, dans le but d'empêcher la chair de se soulever en bosse. - -L'attrait de ce spectacle ne put tenir contre celui de la cour, où tous -les gens du château, abrités de leur mieux, étaient réunis et -regardaient comme un prodige céleste la mince fente de muraille d'où -s'échappaient, à intervalles presque égaux, des cailloux de la grosseur -du poignet, lancés vigoureusement et qui, suivant une trajectoire -invariable, frappaient les vitres des écuries, où l'on entendait les -chevaux hennir et ruer sans qu'il fût possible de les secourir sous ce -feu. - -Ninon dit à Fleury de monter chez le prisonnier et de transiger avec -lui, au besoin de lui ouvrir la porte; car enfin, à tout prendre, mieux -valait un châtiment incomplet que les dégradations de ce forcené. Mme de -Châteaubedeau joignait ses lamentations à celles du jeune Coquelière et -envisageait avec angoisse la nécessité de hisser de nouveau jusque -là-haut ses formes opulentes, si son fils ne s'apaisait point. - -Fleury revint, un oeil poché, les doigts en sang, un grand couteau -pointu à la main. On crut qu'il avait tué le page. Mais il raconta, en -soufflant, qu'au contraire il avait arraché à celui-ci le présent -couteau, moyennant lequel le «luron» dégradait un pan de muraille -récemment restauré en petit appareil, lorsqu'on avait coiffé la tour -d'un pignon d'ardoises. Le prisonnier réduit à ses seules mains, on -pouvait espérer la paix. Marie Coquelière pansa le pauvre Fleury. Et à -mesure que l'on considérait les linges blancs dont s'enveloppaient les -deux premières victimes de Châteaubedeau, une sorte de considération -naissait dans les esprits pour ce garnement qui, du haut de la tour, -mettait tout le château en émoi. - -On profita du calme pour aller voir par le judas. Mmes de la -Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne,--dont je ne parle pas souvent -parce que leur conduite privée me déplaît,--furent les premières dans -l'escalier; Ninon, la gouvernante, Jacquette, Malitourne, et la grosse -belle maman elle-même, à son corps défendant, y allèrent. On gravissait -malaisément et une à une les marches étroites, peu éclairées, et les -pieds enfonçaient dans la fiente des colombes, ou écrasaient comme des -grains de millet les petites crottes desséchées des souris. Soudain -l'une des deux belles-soeurs poussait un cri parce qu'elle avait touché -un insecte mou qui rampait sur la muraille, l'autre parce qu'elle avait -senti un baiser sur le cou, ou bien c'était Mlle de Quinsonas qui -geignait parce que M. de Malitourne la pinçait, dans les sombres -passages. - -Fut-ce le grand benêt qui lui communiqua sa malchance? Voilà-t-il pas -qu'après que tout le monde eut mis l'oeil au judas et contemplé -Châteaubedeau, et tandis que déjà la plupart redescendaient faute -d'intérêt, Châteaubedeau s'avise qu'il est épié par la grille -traîtresse. Il rougit; il entre en fureur; il cherche un moyen de jouer -un tour fameux qui demeure inscrit dans les mémoires. Il ne se frappe -pas le front, ne se presse pas les tempes, il n'empoigne pas la cruche à -eau. D'un geste rapide, il entr'ouvre sa culotte et dirige un vigoureux -et long jet blond, avec adresse, sur l'indiscrète ouverture. - -C'était Mlle de Quinsonas qui regardait dans le moment, et d'autant plus -attentivement que le geste premier du jeune homme l'avait intriguée, -captivée même, on peut le dire, et qu'elle s'était appliqué les deux -mains en oeillères, sur chaque tempe, afin d'en accaparer tout pour -elle. - -Jacquette, qui la tenait par un pli de sa robe et l'interrogeait sur le -spectacle, fut très surprise de la voir s'écarter du judas si vivement -et la figure trempée comme une lessive. Précisément, la gouvernante -venait de la prier de la laisser tranquille, le prisonnier ne faisant -rien, disait-elle, que tirer de sa poche son étui à chapelet. Le liquide -coulait en trois grosses larmes inégales et dorées, le long de la porte -du cachot, et Mlle de Quinsonas, au comble du dépit, tamponnait à l'aide -de son mouchoir sa gorge abondante, où de minces ruisselets charriaient -la poudre. - -«--Je sais, dit Jacquette, ce que vous avez pris pour l'étui à -chapelet.» - -Malitourne se trouva encore assez haut dans l'escalier pour recueillir -le propos. Il remonta quelques marches pour en avoir l'explication et la -trouva sur la figure humide et décomposée de la pauvre gouvernante. -Quatre à quatre il redescend les marches et jette la nouvelle qui -dégringole en spirale dans le colimaçon. - -Mme de Châteaubedeau ne put s'empêcher de pouffer, malgré son -essoufflement et malgré l'outrecuidance de l'action commise par son -fils. Les deux belles-soeurs ne se tenaient pas de gaieté. M. de la -Vallée-Malitourne croyait avoir enfin, une fois en sa vie, eu la langue -heureuse. Mais, quand le propos heurta Mme de Matefelon et la marquise, -l'infortuné reprit conscience de son destin. - -Ninon, qui, personnellement, n'était rien moins que bégueule, reçut un -coup très pénible. Oui, vraiment, il est juste de dire qu'elle souffrit -plus que Mme de Matefelon, qui n'était choquée que dans ses principes, -tandis que Ninon l'était dans sa pudeur maternelle. Il faudrait être une -bien vilaine femme pour ne pas admettre ce sentiment. Ninon fut légère -et souvent coupable,--vous n'avez pas fini de vous en apercevoir,--par -suite de son défaut d'éducation, mais le fond de sa nature était bon et, -presque toujours, son premier mouvement excellent. - -Elle entra donc dans une grande colère, et, en dépit du fâcheux état où -se trouvait la gouvernante, elle la gourmanda vivement pour n'avoir pas -su prévenir une telle inclination d'esprit chez Jacquette, et la somma -de lui indiquer où sa fille avait puisé une documentation physique aussi -scandaleuse. - -Mlle de Quinsonas jura ses grands dieux qu'elle n'enseignait pas à -l'enfant un iota qui ne fût contenu dans le Manuel de Mgr de Trélazé; -que, d'autre part, elle ordonnait à Jacquette de baisser les yeux en -passant devant les tapisseries ou les toiles représentant des figures -immodestes, et qu'enfin elle lui faisait vivement prendre une -contre-allée dès qu'elle apercevait dans le parc soit un de ces -messieurs, soit un homme de peine, rendus pareils par le commun besoin -des épanchements naturels, plantés en échalas contre un tronc d'arbre, -ou immobiles comme une fontaine. - -Mme de Matefelon, qui connaissait le beau dévouement de la gouvernante, -voulait venir à son secours et ne savait comment faire. Ninon -trépignait, devenait rouge, parlait à tort et à travers, voulait à toute -force que l'on répondît à la seule idée qui lui demeurât dans son -emportement, à savoir comment sa fille avait eu connaissance de ce que -Mlle de Quinsonas prenait pour un étui à chapelet. - -Tout à coup Malitourne, inspiré, se frappa le front et dit: - -«--La statuette!» - -Mme de Matefelon et la gouvernante tremblèrent. Mais la colère de Ninon -redoublait, car l'évocation de la statuette lui prouvait qu'elle avait -pu elle-même, par sa complaisance pour l'ouvrage de marbre, contribuer -à molester l'innocence de sa fille. Ne l'avait-on pas prévenue -de ce danger, dès avant la naissance de l'enfant? Plus elle était -convaincue de la culpabilité de la statuette, plus elle s'acharnait -à démontrer l'innocuité du lointain Cupidon.--«Et le labyrinthe?» -disait-elle.--«Beau jeu pour une enfant! Sa nourrice a dû l'y mener tous -les jours!» Enfin, chacun chargeait l'Amour de marbre afin d'innocenter -la pauvre gouvernante. Un sombre remords se dissimulait maintenant sous -la colère de la marquise. Mme de Matefelon s'en aperçut, et comme elle -était la conscience même, elle se résolut, afin de tout concilier, à un -coup de théâtre. - -Elle portait sans cesse sur elle, pour plus de sécurité, les vestiges du -marbre mutilé. Elle les tira de sa poche, enveloppés soigneusement d'un -papier de soie bien ficelé, et les montra à Ninon et aux personnes -présentes entre ses deux mains creusées en noix de coco, comme on tient -un petit oiseau vivant. - -«--Ci-gît le mal», dit-elle. - -On ne comprenait point tout d'abord. Elle dit l'expédition du -labyrinthe, étala le zèle de la gouvernante. Celle-ci se mit à pleurer. -L'aventure stupéfia à tel point Ninon, déjà fort énervée, qu'elle fit -comme la gouvernante. Pour ne point s'expliquer davantage, on se sépara. - -Mme de Matefelon et Mlle de Quinsonas demeurèrent seules vis-à-vis du -vestige de marbre qui jouait le rôle d'un presse-papier sur la feuille -de soie. La gouvernante, entre deux sanglots, le regardait encore; elle -le toucha du doigt. - -«--Il me sauve», dit-elle. - -«--Il a tant perdu de vos pareilles!» dit Mme de Matefelon. - -Ainsi se terminent bien des scènes, dans le cours de la vie, -c'est-à-dire par de véritables coq-à-l'âne. Remarquez qu'on n'a rien -éclairci, rien résolu. La marquise est offensée des connaissances -prématurées de sa fille. Elle en demande raison à la personne qu'elle -paie pour que l'enfant reçoive une éducation parfaite. Elle est saisie -d'une violente colère, très probablement,--soit dit entre nous,--parce -que c'était le jour où elle eût dû prendre sa rhubarbe, vous vous en -souvenez. L'aigreur de son sang l'égare; il lui faut un coupable. On lui -montre qu'elle-même eut peut-être le plus grand tort dans l'affaire. -Puis on la suffoque par le récit de l'expédition la plus romanesque et -l'exhibition des pièces les plus inattendues. On pleure, on a oublié le -point de départ de l'aventure, et chacun vaque à ses affaires. - - - - -XIV - -NINON, PENDANT QU'ELLE S'ACHEMINE VERS LE LABYRINTHE AVEC LE PETIT -PAQUET CONTENANT LES VESTIGES DE LA STATUETTE MUTILÉE, EST POSSÉDÉE DU -DÉSIR DE RECEVOIR LE BAISER D'UN BEAU JEUNE HOMME. ELLE RENCONTRE LE -CHEVALIER DIEUTEGARD ET ELLE A AVEC LUI UN ENTRETIEN MOUVEMENTÉ QUI NE -S'ACHÈVE, MALHEUREUSEMENT, AU GRÉ DE L'UN NI DE L'AUTRE. - - -Au bout d'un quart d'heure à peine, l'esprit de Ninon avait tourné, -comme les girouettes des tourelles, et ne tenait plus compte que des -avaries infligées au gracieux Cupidon de François Gillet par le zèle -stupide des deux femmes. Et elle s'étonna de ne pas s'être irritée -davantage en apprenant cette mutilation. - -Elle rentra en coup de vent, saisit l'attribut de l'Amour pubère entre -les mains de Mlle de Quinsonas, où il était encore, et sortit sans mot -dire, au grand désappointement de la gouvernante, qui croyait que la -marquise venait lui demander pardon de ses vivacités. - -«--Les raccommodements ne vont pas si vite, dit Mme de Matefelon, car on -ne s'entend jamais: c'est le temps qui est le remède.» - -Ninon s'achemina vers la statuette, dans le dessein de mesurer l'étendue -de la dégradation et de voir s'il était possible de réappliquer les -débris. Que voulez-vous! cette femme était ainsi faite. Tout à l'heure -elle se reprochait comme un crime d'avoir laissé la statuette au grand -jour, parce que sa fille y pouvait heurter sa candeur; maintenant la -voilà qui va réédifier la statuette! C'est que Ninon, se reposant -ordinairement sur une étrangère du soin d'élever sa fille, avait parfois -des accès de sensibilité pour ce qui touchait cette enfant, mais elle -revenait promptement à ses habitudes. Et c'était une de ses habitudes, -depuis bien des années déjà, de penser de temps en temps au Cupidon de -François Gillet. - -Il va sans dire qu'en ses souvenirs elle ne le voyait pas ébréché. - -Ordinairement, elle en chassait l'image, comme une honnête femme rejette -la mémoire d'un soir de griserie où elle a failli commettre une grosse -faute. Petit à petit, dans le recul du temps, cette statue de marbre -qu'elle avait entourée de ses bras et baisée, prenait un peu des airs -d'amant. Si Cornebille ne se fût pas trouvé là pour glacer de honte la -petite folle, qui sait si cette première excentricité n'eût pas été le -début d'une vie désordonnée! - -Elle ne songeait pas à cela sans sourire, car elle cherchait en vain -quel complice elle eût trouvé à ces désordres. Elle voyait peu de monde; -des châtelains venaient trois fois l'an, retenus par l'incommodité du -voyage; M. de la Vallée-Chourie était exténué par son ardente maîtresse, -et son frère eût fait un amant ridicule. Avait-elle un bien grand mérite -rester pure? Est-ce que son mari lui en savait gré? C'était un bonhomme -qui chassait, qui buvait, qui lorgnait les appas de la gouvernante; bien -serein pour le reste des éventualités. - -Elle descendait doucement l'allée des fontaines, son petit paquet à la -main. Le vent jouait dans les arbres; les marronniers, bien taillés par -en bas, secouaient leurs hauts panaches au-dessus de sa tête, et, tout -au bout de l'allée, un bouquet de géraniums plantés dans le vase au -bas-relief de satyres simulait un vol de papillons écarlates sur un doux -ciel de soie grise. - -Vous savez que ce vase était situé à droite de l'escalier qui menait aux -jardins bas; vis-à-vis il n'y avait qu'un socle servant de table -rustique lorsqu'on avait quelque chose à déposer au cours de sa -promenade. Par-dessus le vase et le socle, un grand pin d'Italie ouvrait -tout grand son parasol noir. Au delà, mais assez loin, comme un horizon -de nuages moutonneux, on apercevait la cime de vieux platanes dont les -pieds baignaient dans la Loire. - -Que tout cela était donc égal à Ninon! Elle regardait la pointe de ses -petits souliers. Elle trouvait le temps un peu lourd, et avait bien de -la peine à penser à quelque chose de suivi. - -Elle se reposa un moment, quand elle eut atteint l'escalier, à l'ombre -du pin parasol. Que de gens, mon Dieu! se fussent estimés heureux à -jouir seulement d'une si belle vue! - -C'était là,--il faut que je vous en parle!--que M. Lemeunier de -Fontevrault avait ménagé sous les pins, une terrasse longue d'une -demi-lieue, qu'agrémentait à main droite une balustrade dominant ces -jardins en pelouses et en bassins auxquels huit grands jets d'eau -avaient valu le nom de fontaines. Le large ruban du fleuve se déroulait -dans le lointain, et l'on découvrait, par les jours clairs, les toits -miroitants de Saumur. Mais Ninon venait d'être piquée par un désir qui -ne lui laissait à peu près rien voir des beautés du ciel et de la terre. - -Elle s'enfonça sous la charmille, et, pendant qu'elle marchait, elle -enviait le sort des femmes qui sont pressées dans leur lit par le bras -d'un homme. - -M. Lemeunier de Fontevrault ne se gênait pas, autrefois, pour raconter -des aventures romaines auxquelles elle attachait alors peu de prix; ces -aventures se représentaient à elle en vives couleurs, comme les livres -d'enfance que l'on vient à feuilleter, par hasard, à trente ans. Et elle -ne pouvait s'empêcher de souhaiter que quelqu'une d'elles lui arrivât. - -Elle en rougit, parce que les discours de Mme de Matefelon -l'entretenaient dans la crainte des passions, et parce que sa vie morale -était ordinaire et modeste. Mais rien ne tenait contre l'appétit -déterminé qu'elle avait de se sentir baiser la bouche par quelqu'un qui -appliquerait son corps tout entier contre le sien. - -Je ne sais pas si ce qu'elle tenait à la main, dans le papier de soie, -contribuait à cette démangeaison, ou bien si la seule approche du bassin -de l'Amour y suffisait, mais son cas présent avait une grande analogie -avec la crise qui lui avait fait perdre la tête, une après-midi -d'automne, Dieu sait combien il y a d'années! Il ne faut pas incriminer -une femme qui met de si beaux intervalles entre ces fantaisies-là! - -Ce fut en de telles dispositions qu'elle s'engagea dans le labyrinthe. -Comme celui-ci était resté exactement dans le même état depuis le jour -qu'elle l'avait vu pour la dernière fois, elle ne remarqua pas les soins -secrets qui lui étaient rendus. Mais elle fut surprise, lorsqu'elle -atteignit le bassin, de trouver là le chevalier Dieutegard. - -Qu'on ne m'accuse point de placer juste en ce lieu Dieutegard, au moment -même où la marquise y vient avec l'ardente envie de toucher un beau -jeune homme; ce serait un procédé trop facile. J'ai pris la précaution -de vous avertir depuis longtemps que le chevalier affectionnait les -étangs, les rivières, les fontaines, et qu'il avait coutume d'aller à -peu près tous les jours, un petit livre à la main, dans les régions du -parc ornées d'eau. L'ancienne nourrice, Marie Coquelière, qui croyait -aux fées et à toutes les choses merveilleuses le révérait à cause de ses -goûts aquatiques qui s'allient volontiers à la poésie et aux mystères -nocturnes. C'est elle qui l'avait engagé à venir là, et voici comment: - -Mlle de Quinsonas, après sa fameuse expédition au bassin de l'Amour, -n'avait pu tenir complètement sa langue, malgré la prière de Cornebille, -et, sans trahir toutefois la personnalité de cet homme soi-disant -sorcier, elle avait dit un matin à la femme de chambre qu'elle était -parvenue par hasard, en se promenant, jusqu'à un bel endroit où l'on -n'allait jamais et qui, malgré cela, demeurait aussi propre que s'il eût -été entretenu par des anges. Marie Coquelière, ayant su cela, l'avait -redit en confidence au chevalier, qui se souvenait fort bien -qu'autrefois sa grand'tante de Matefelon l'éloignait du bassin, ainsi -que Châteaubedeau, sous le prétexte que la marquise s'y baignait; il y -était revenu se convaincre de la circonstance extraordinaire, et il -n'avait point fait de difficulté à croire à quelque miracle dû à -l'essence divine de Ninon. Depuis lors, il y accomplissait de fréquents -pèlerinages. - -Il était là, étendu tout de son long sur le sable tiède, et tenant à la -main un petit livre. Il lisait, et puis se cachait la figure entre les -feuillets, comme pour méditer ou pour boire avidement les paroles -poétiques qui, sans doute, charmaient son coeur. Ninon le considéra un -moment et le vit baiser pieusement, à la margelle du bassin, la pierre -où elle s'était maintes fois assise en barbottant dans l'eau du bout de -son pied nu. Comme elle n'ignorait pas qu'elle fût aimée du chevalier, -elle y prit plaisir pour la première fois, et appela aussitôt le jeune -homme par son nom. Il sursauta et devint plus blanc que le marbre du -Cupidon. - -Ninon lui dit ce qu'elle venait faire là et lui conta, non sans se -moquer, la croisade de sa grand'tante et de Mlle de Quinsonas. Elle -désignait du doigt l'ouvrage de François Gillet privé de sa fleur. Elle -tira celle-ci hors de la feuille de papier et la montra à Dieutegard. - -Mais le chevalier s'attrista quand il vit cela entre les mains de celle -qu'il aimait. Pour lui, depuis qu'il était là, il n'avait seulement pas -remarqué que la statuette fût émasculée, quoiqu'il la regardât beaucoup -parce qu'il savait qu'elle avait été jadis chère à Ninon. Celle-ci lui -demanda pourquoi il faisait la grimace. Il eût été en peine de le dire, -mais il se sentait blessé dans la région de son grand amour. - -Ninon ne comprit pas cette tendre nuance de la passion d'une âme pure, -et elle le fit souffrir en insistant sur la possibilité de réappliquer -l'objet à sa place, soit par le moyen d'une colle spéciale, soit par -quelque habile procédé. Il dit que ce n'était point l'affaire d'une -femme de s'occuper de ces détails et offrit de s'en charger lui-même, -pour lui être agréable, à la condition qu'elle voulût bien lui confier -le petit paquet et n'en plus parler. Elle y consentit, et il le mit dans -sa poche. - -Alors Ninon le considéra comme elle n'avait jamais fait. Elle lui -trouvait une figure charmante. Il avait des yeux d'un assez joli bleu, -de beaux cheveux bruns, une peau à peine hâlée, à peine ombrée d'un -duvet naissant, par-dessus tout la plus jolie bouche que l'on puisse -souhaiter d'un homme. Par cette dernière particularité, quelquefois il -lui avait plu; elle avait reposé les yeux sur ses lèvres quand il -faisait la lecture à haute voix. Et elle sentait qu'elle mourait d'envie -de recevoir un baiser sur la bouche. - -A vrai dire, cela ne lui était arrivé qu'une seule fois, à quinze ans, -de la part d'un officier qu'hébergea une nuit M. Lemeunier de -Fontevrault. Ce militaire, la croisant au moment de son départ, l'avait -prise à pleins bras entre deux portes, et laissée ahurie, sans aucune -autre émotion. Quant à Foulques, il était trop rustaud pour goûter ce -genre de plaisir, et pour l'inspirer surtout. Elle ne savait comment -faire pour obtenir que le chevalier la baisât ainsi. S'il ne l'eût pas -tant aimée, il eût bien vu ce désir dans ses yeux. - -Elle lui demanda ce qu'il lisait; il dit que c'était peu de chose et -glissa le livre sous son habit. Elle voulut le lui prendre; il l'en -empêcha. Elle riait, cela tournait au jeu. Ils coururent bientôt l'un -après l'autre autour du bassin, elle heureuse de voir briller les dents -du jeune homme, lui troublé, éperdu de mériter son attention. Il -trébuchait, ne savait plus courir. Quand il sentit la main de Ninon -contre lui et le souffle chéri lui effleurer le visage, il porta la main -à son coeur qui battait trop fort, et la marquise dut le soutenir dans -ses bras pour qu'il ne tombât pas. Elle s'assit à l'endroit que tout à -l'heure il baisait par amour d'elle, et elle le garda sur ses genoux, à -demi pâmé, en lui mouillant les tempes avec un peu d'eau qu'elle puisait -dans le creux de sa main. - -Lorsqu'il rouvrit les yeux sur le sein qu'il adorait, il eut dans le -regard tant de confusion, de bonheur et d'amour, que Ninon même en fut -intimidée, et, si près de lui, si autorisée à le baiser qu'elle fût par -son attitude, elle se retint, parce qu'elle sentait un trop grand -désaccord entre l'appétit qu'elle avait de ses lèvres et le beau -sentiment du chevalier. Du moins, elle sentit cela l'espace d'un -instant, sans que cela même lui laissât de souvenir, mais assez pour -contenir un geste, enfin par ce moyen qui empêche souvent les femmes de -commettre des fautes contre le tact, sans qu'on puisse leur en savoir -gré. - -Aussi, presque aussitôt après ce gracieux hommage rendu par les sens à -l'amour, Ninon redevint ordinaire et dit au chevalier qu'il avait -attrapé chaud en courant. Il répondait: - -«--Mais non, madame.» - -«--Si, si», disait-elle. - -Et elle lui plongeait un doigt dans le cou. - -Elle était de nouveau saisie par la gourmandise et elle sentait qu'elle -n'y résisterait pas longtemps; mais elle espérait que Dieutegard la -devancerait. Le chevalier semblait savourer quelque chose en lui-même, -et le mouvement et la parole lui étaient retirés. - -Elle eut de l'impatience. Elle le secoua par les deux épaules, et elle -attendit, comme lorsqu'on sollicite une boîte à musique. Le coeur du -chevalier se gonflait et aspirait la vie de tous ses membres. Les -expressions de son amour s'amoncelaient aussi sous son front, mais rien -que là. Alors Ninon le baisa goulûment, comme si elle l'eût voulu -manger; elle lui entr'ouvrit ses belles dents, et le happa, branlant sa -chevelure à la façon d'une houppe qui répandait une poudre blanche sur -les épaules de Dieutegard. - -Elle avait chaviré sur lui en désordre; un de ses seins avait jailli -hors du corsage ouvert très bas, et sa fleur, sensible et menue, -pareille à une rose thé cueillie depuis le matin, semblait attendre la -goutte d'eau qui ramène la fraîcheur première. Ninon le vit bien et ne -le cacha pas. Mais le chevalier, lui, ne le vit point, tant il était -descendu profondément dans l'ivresse. Il fermait les yeux et semblait -cueillir au dedans de lui un étrange ravissement, comme les personnes -qui viennent de mourir. Ninon le froissait tout entier de ses caresses, -molestait son visage de vierge, à deux mains; lui crevait contre les -dents sa gorge gonflée. Mais elle se rajusta tout à coup, en faisant une -vilaine grosse moue de petite fille, puis elle lança un éclat de rire et -dit sèchement: - -«--Venez-vous?» - -Elle prit les devants dans la tortueuse allée du labyrinthe, et il la -suivit en silence. - -Tout à coup, alors qu'ils allaient sortir, Dieutegard lui sauta au cou -et l'embrassa avec l'audace stupéfiante des jeunes gens très timides et -très émus, et il essayait de la palper comme pâte de pain dans la huche. -Elle l'écarta de même que si elle ne l'avait connu de sa vie, et parut -hautement offensée. Alors il demanda pardon, et fut tellement malheureux -qu'il vaut autant n'en pas parler. - - - - -XV - -BON! VOILÀ CHÂTEAUBEDEAU QUI RECOMMENCE DE PLUS BELLE! LE PRISONNIER -SANGLANT. NINON DANS LA TOUR ET DANS LA CELLULE. L'OPINION. NOUVEAU ZÈLE -INTEMPESTIF DE MADAME DE MATEFELON. LA CHAPELLE, LES CLOCHES. ARRIVÉE DU -MARQUIS. LE MARQUIS MONTE À LA TOUR. HORRIBLE ÉVÉNEMENT ACCOMPLI DANS LA -PHARMACIE. - - -Ninon était encore toute chaude de cette aventure quand elle s'entendit -héler à grands cris, et elle vit de loin des gens qui descendaient -l'allée des fontaines en courant. Elle apprit d'eux que Châteaubedeau -était en proie à une sorte d'attaque de folie dans la tour. - -Vers les cinq heures, après un grand calme, il avait recommencé le -charivari de la matinée. Fleury, toujours dévoué, était remonté là-haut -et avait vu par le judas que le prisonnier maniait un grand couteau -pointu pareil à celui qu'il lui avait retiré précédemment. Il s'était -taillé dans la figure une longue balafre qui prenait à un pouce de -l'oreille droite, dévalait jusque sous le menton et laissait couler le -sang en gouttière sur les dentelles du jabot. Fleury avait tenté -d'ouvrir; mais Châteaubedeau, on ne savait comment, s'était barricadé à -l'intérieur et annonçait à haute voix son intention de terminer ses -jours. Tout le monde était à la tour, vis-à-vis de la porte -inébranlable, et Mme de Châteaubedeau, remontée une fois encore, -emplissait l'escalier de ses cris et n'attendait plus, des personnes -assez hardies pour risquer un oeil au judas, que la funèbre nouvelle. Or -on n'osait même pas regarder, parce qu'à chaque fois qu'il apercevait -quelqu'un, Châteaubedeau se faisait une entaille. Thérèse, qui avait vu -cela, gisait sur les marches, et plusieurs femmes qui l'avaient vue -tomber ne valaient pas mieux qu'elle. - -Ninon monta le plus vite qu'elle put, enjamba tous ces corps, prit le -temps de souffler et prononça d'une manière très intelligible: - -«--Monsieur de Châteaubedeau, reconnaissez-vous ma voix?» - -Châteaubedeau répondit de l'intérieur: - -«--Oui, madame.» - -«--Eh bien, monsieur, reprit-elle, foi de la marquise de Chamarante, je -jure de vous passer vos caprices, pour peu que vous consentiez à -m'ouvrir la porte.» - -Châteaubedeau, qui ne faisait rien, même en se tailladant la figure, que -par amour-propre, fut flatté, et il ouvrit. - -Ainsi qu'il arrive de beaucoup de paroles historiques, il est bien -difficile de savoir si Ninon, en se liant par ce serment, y attacha le -sens que personne n'hésita à entendre. Que dit-elle, en somme? La -première parole qui vient à l'esprit d'une maman réduite à composer avec -un enfant rebelle. Je me refuse à croire à des résolutions tragiques de -sa part. C'était une si pauvre petite tête que celle de Ninon! Ajoutez -qu'elle devait avoir peine à contenir les émotions diverses accumulées -depuis le matin. - -Toujours est-il que, peu après, on vit Ninon passer le bras par la porte -entre-bâillée et sa main s'agita en manière de balai, signifiant: -«Allez-vous-en, et tout ira bien.» - -On releva les malades; on les descendit; l'escalier se vida et le calme -se rétablit dans la tour. On eût dit qu'il n'y avait plus là-haut que -les pigeons, dont les petites pattes onglées grattaient les ardoises, et -qui imitaient avec leur arrière-gorge le bougonnement des cultivateurs -risquant le nez dehors après l'orage. - -Cependant vous vous imaginez peut-être, avec tous les gens du château, -que les plus folles orgies s'accomplissent en haut de cette tour: -Châteaubedeau, incarcéré pour avoir tenté de violer la marquise dans la -matinée, reçoit en ses bras la même marquise, rendue, corps et biens, -avant le coucher du soleil. Détrompez-vous! Châteaubedeau s'était si -bien arrangé la figure qu'il ressemblait à un homme sauvage tout -croisillonné des tatouages les plus terrifiants. Ninon ne l'eut pas plus -tôt vu s'approcher d'elle qu'elle s'affaissa sur le grabat, sans -mouvement. Et celui qui devait la mettre à mal lui tapa dans le creux -des mains pendant un petit quart d'heure, exercice qui calma sa propre -exaltation. Quand elle reprit possession de ses sens, le jour était déjà -bien bas, de sorte qu'elle n'eut pas à subir l'horrible spectacle. Elle -se hâta seulement d'entraîner Châteaubedeau, par le plus court, à la -pharmacie, et là le pansa de ses mains et l'embobelina de linges. Il -avait l'aspect de ces paquets qu'on voit traîner dans les coins, les -jours de lessive. - -Eh bien! le croirez-vous? ce fut sous cet appareil que Châteaubedeau -consomma son forfait. Mais, avant d'exposer à vos yeux une telle -extrémité, il faut vous informer de ce qui se passait en bas, chez nos -gens. - -Tous les témoins de la scène de l'escalier s'étaient sentis soulagés -d'un grand poids, lorsque Ninon les avait rassurés en agitant son bras -par la porte de la cellule. La prompte détermination de la marquise, et -son succès, les sauvait de voir un garçon se suicider sous leurs yeux, -ce qui n'était pas un mince avantage, et personne ne songea à en trouver -tout d'abord le prix trop élevé, dût ce prix être le sacrifice de -l'honneur de Ninon. Chacun, d'ailleurs, regagnait ses affaires, et le -reste des événements se fût accompli sans bruit, très probablement, si -Mme de Matefelon, de qui les intentions étaient pourtant excellentes, -n'y eût mis la main. - -Je suis porté à croire qu'il n'y a pas de plus grands perturbateurs de -la paix publique que les personnes pourvues d'une conscience morale, -pour peu que leur esprit soit, malgré cela, demeuré médiocre. Mme de -Matefelon arrêta tout son monde au bas de la tour, et le conduisit à la -chapelle, afin d'attirer par ses prières le pardon de Dieu sur madame la -marquise, en «raison de l'héroïsme dont sa faute s'était, pour ainsi -dire, embellie»; et elle chargea Fleury de faire tinter la cloche comme -les jours où M. l'abbé Pucelle venait officier au château. Elle récita -le chapelet à haute voix et en donnant beaucoup de chaleur à son accent. - -Le marquis Foulques arriva de la chasse avec Chourie tandis que les -prières duraient encore. Il entendit tinter la cloche, et ne trouva ni -Fleury ni un garçon d'écurie à qui remettre les chevaux. Il en confia -donc la garde à son compagnon et monta à la chapelle afin de savoir ce -qu'il y avait. - -Une grande obscurité comblait la nef; un pauvre lumignon brillotait -seulement dans le choeur, et quand les gens répondaient tout d'une voix -à Mme de Matefelon, on eût juré qu'ils étaient pour le moins une -centaine. - -Foulques pinça par le bras la première forme agenouillée qu'il heurta et -l'interrogea sans songer à contrefaire sa voix. C'était une pauvre fille -de basse-cour, qui reconnut parfaitement son maître, fut terrorisée et -ne sut dire que: - -«--Monsieur le marquis!... Monsieur le marquis!...» - -Le bruit que le marquis était là se répandit aussitôt, et Foulques avait -beau demander: «Mais, qu'est-ce que vous avez, tas de jean-f...?» -personne n'osait lui avouer le sujet des présentes prières. Malitourne -crut de son devoir de faire quelque chose; il se leva, prit le marquis -par le bras et lui souffla: - -«--Sortons, je vous dirai.» - -L'assistance tremblait et répondait tout de travers. Mme de Matefelon -s'inquiéta à son tour, et, voyant s'agiter Malitourne, elle n'hésita pas -à penser que le maladroit était sur le point de commettre une sottise. - -Elle s'élance, renverse Jacquette qui récitait elle aussi son _Ave_, -d'une petite voix pointue, la relève, l'embrasse et trouve le temps de -lui glisser à l'oreille: - -«--Ma chère enfant, quoi qu'il arrive, tu ne dois pas mépriser ta mère.» - -Quand elle atteignit le seuil de la chapelle, le marquis était informé. -Il tirait son grand nez et disait simplement: - -«--Bougre de bougre de bougre!» - -Mme de Matefelon lui dit - -«--Soyez miséricordieux!» - -Il demanda: - -«--Où ça se passe-t-il?» - -On le lui apprit. Tout le monde sortait de la chapelle. On le vit -s'acheminer vers la tour du Nord. - -Il était dans une vive colère en gravissant les premières marches; le -sang lui injectait le visage, et ses deux globes oculaires semblaient -repoussés au dehors par l'indignation. Il ne savait à qui en vouloir -davantage, à sa femme ou à ce bandit de gamin. Il éprouvait surtout le -besoin de cogner quelqu'un; il eût aussi bien abîmé le premier venu. - -A la vérité, ses idées, étaient brouillées. Puis il fut incommodé par -les ténèbres de la tour. Il se traitait d'imbécile pour ne pas avoir -songé à se munir d'un flambeau. Petit à petit, il commença à souffler, -car il avait beaucoup couru à la chasse; et l'escalier, on le sait, -était souillé d'excréments d'animaux. Il ne serait pas exagéré -d'affirmer qu'à un moment il ne désirait plus rien au monde que de tenir -un bougeoir à la main. - -En vain il essayait de se représenter mentalement la scène qu'il se -donnait tant de mal à aller interrompre; en vain s'enfonçait-il plus -avant qu'à l'ordinaire dans sa conscience afin de juger avec -discernement l'acte qu'il se disposait à châtier. Il détestait -absolument les problèmes psychologiques. Par-dessus tout il aimait la -paix. - -Il s'arrêta, pour respirer, devant une petite fenêtre où le vent -soufflait, et il jugea que le ciel serait favorable ce soir à la pêche -aux écrevisses. Depuis qu'il montait, cette idée était la première qui -lui sourît. - -Si l'on voulait aller ce soir aux écrevisses, il était urgent de -commander les poêlettes. - -Peut-être n'eût-il pas eu l'audace de redescendre, dans le but de -commander les poêlettes, mais une issue s'offrait à lui par où la tour -communiquait avec les étages supérieurs du château. C'était par là que -Ninon avait pris pour gagner la pharmacie. Il s'y engagea, heureux de -poser les pieds l'un devant l'autre sur un sol égal. - -Tout à coup, il entendit pleurer et distingua une petite lueur. - -Nous avons vu que Ninon avait pansé soigneusement Châteaubedeau. Elle -s'était servie pour cela de bandelettes toutes préparées que l'on -rencontrait sous la main, dans une boîte spéciale, en entrant à la -pharmacie. Mais le malheureux s'était taillé la chair en de si nombreux -endroits que la toile se trouva épuisée alors qu'il avait encore tout un -avant-bras sanguinolent. Il y avait belle heure que Ninon appelait en -vain ses gens. Le trajet était long de là à son appartement. Elle ne -savait comment se procurer du linge. - -Elle eut l'obligeante idée d'employer celui qu'elle portait sur elle. -Elle dit à la chose informe qu'était devenu Châteaubedeau de demeurer -tranquillement sur la chaise; elle prit la lumière et s'en alla à -l'autre bout de la pièce, derrière un gros buffet. Là, posant le pied -sur une chaise, elle retroussa sa robe et son jupon et se mit en devoir -d'atteindre le fin linge de corps, sans trop l'endommager, c'est-à-dire -en l'écourtant seulement d'une mince bande, tout autour: car elle avait -de l'ordre en ses affaires. - -Déjà le lin craquait entre ses deux paumes, quand elle se sentit saisie -à bras-le-corps d'une manière très vigoureuse. Elle poussa un cri, se -retourna et se trouva nez à nez, si on peut le dire, avec une grosse -boule blanche comparable aux bonshommes de neige que construisent les -enfants l'hiver, d'où sortait l'éclat de deux yeux, mais d'où -n'émergeait ni nez ni apparence de lèvres humaines. Elle reconnut bien -que c'était son malade, son oeuvre même, dont le singulier aspect la -faisait plutôt sourire un instant auparavant, mais elle ne fut pas moins -effrayée de l'attitude qu'il adoptait et dont elle était à cent lieues -d'avoir conçu le moindre soupçon. Ce paquet de Châteaubedeau semblait -aussi loin de se douter du ridicule qu'il joignait à l'odieux de son -attentat. De son moignon ficelé et de sa main sanglante, il achevait de -déchirer le linge de la marquise, mais non par bandes régulières, je -vous prie de le croire. Ce fut pendant qu'il travaillait à cet ouvrage, -que la cloche de la chapelle tinta. Ces sons insolites à pareille heure, -joints à l'effroi et à l'horreur de l'attaque que subissait Ninon, -achevèrent de lui soustraire le restant de ses forces, et elle succomba, -comme toute autre à sa place eût été forcée de le faire. - -Elle en eut aussitôt un grand chagrin, ce qui arrive assez communément -aux femmes qui pèchent pour la première fois; mais elle se disait qu'il -était vraiment triste de le faire d'une manière aussi disgracieuse, -lorsque précisément on y a été si bien disposée en d'autres -circonstances, dans la même journée. Et elle se mit à pleurer, de si bon -coeur et si abondamment que Châteaubedeau avait presque regret de son -audace. Il retourna s'asseoir sur sa chaise, et, de sa main blessée, -faute de savoir que faire, il souillait la muraille et les étiquettes -des bocaux, par une habitude de mal agir. - -C'est à ce moment que le marquis passait dans le corridor. Il ouvrit la -porte de la pharmacie, vit d'abord sa femme qui était demeurée derrière -le buffet, puis là-bas, le bonhomme de neige assis, du sang, des pleurs. -Ce spectacle ressemblait aussi peu que possible à une scène d'adultère. -Foulques s'en montra tout de suite satisfait, et, dans le premier moment -de plaisir, il demanda à sa femme si elle ne l'accompagnerait pas ce -soir aux écrevisses. Elle bégayait à travers ses larmes et tâchait de -dire qu'elle pleurait de désespoir parce qu'elle manquait de linge pour -achever de panser M. de Châteaubedeau, là-bas. - -«--Ah! dit le marquis, c'est là Monsieur de Châteaubedeau!» - -Et, quelles que fussent les atrocités qu'on lui eût rapportées du page -rebelle, il ne put s'empêcher de rire vis-à-vis de ce qui restait de lui -sur la chaise. Il tournait autour, en se demandant par où prendre cette -chose pour lui faire entendre ou en tirer parole humaine, et la gaîté -l'emportait sur tout autre sentiment. Il alla lui-même chercher du linge -et soutint la main pendant que Ninon achevait le pansement. - - - - -XVI - -NOUS FAISONS NOS ADIEUX À MADAME DE MATEFELON. BON VOYAGE! MAIS LE -CHEVALIER DIEUTEGARD EST BIEN MALHEUREUX. INFLUENCE INCERTAINE, -POSSIBLE, APRÈS TOUT, DE LA PETITE QUEUE POINTUE D'UN SATYRE SUR LA -DESTINÉE DU PAUVRE CHEVALIER. - - -Ce fut une belle surprise lorsque l'on vit apparaître, au seuil de la -salle à manger, le marquis et sa femme tenant chacun par en haut une -momie emmaillotée qui s'avançait en sautillant. Foulques n'avait pas -manqué de descendre le bougeoir, et il en éclairait de son mieux -l'étonnant bagage. - -L'aventure eut tant de succès que chacun oubliait même qu'elle avait -failli tourner si mal. Châteaubedeau se portait assez bien là-dessous, -riait même, était fier comme un paladin. Sa grosse maman embrassait ses -linges et y taillait adroitement une petite ouverture sur la bouche, que -Ninon, dans son empressement et son inexpérience, avait couverte de -bandelettes. Enfin on allait se mettre à table assez dispos, lorsque -Jacquette, se détachant d'un groupe, alla vers sa mère, avec le sérieux -d'un ambassadeur et lui dit: - -«--Sois tranquille, maman, quoi qu'il arrive, je ne te mépriserai pas.» - -Ninon n'en crut pas immédiatement ses oreilles. A la réflexion, elle se -demanda si cette enfant innocente n'avait pas reçu, par faveur du ciel, -l'intuition miraculeuse de ce qui s'était passé à la pharmacie. -Finalement, elle prit Jacquette à part et lui demanda d'où elle tenait -ses paroles. Jacquette répondit qu'elle les tenait de sa marraine de -Matefelon. - -Ninon contint sa colère tant qu'elle put; mais elle ne le pouvait guère. -Le temps du dîner, pendant qu'elle faisait seulement grise mine à Mme de -Matefelon, elle combinait mille plans afin de lui être désagréable. - -Je vous avoue, moi qui imagine pour vous ces choses, que je vois -approcher avec plaisir le moment où la vieille dame va payer les pots -cassés. Ses intentions, me direz-vous, sont toujours bonnes; c'est bien -possible; mais je ne méprise rien tant que les intentions. Ce sont les -résultats qui comptent. Et j'ai remarqué, d'ailleurs, que les gens zélés -à l'excès sont presque toujours maladroits. La maladresse est la pire -chose du monde; je préférerais, pour mon compte, encourir la haine dont -vous poursuivez la méchanceté, plutôt que de bénéficier du pardon -misérable que vous ne manquez pas d'accorder à celui qui se trompe en -ses calculs, qui joue mal, ou qui vous casse le bras ou la jambe juste -en volant à votre secours. - -Ninon lança donc quelques mots amers à Mme de Matefelon dès avant la fin -du repas. Il est inutile de vous les répéter. Ce sont toujours, en -pareil cas, des allusions voilées, c'est-à-dire beaucoup plus nues que -si elles étaient découvertes, et où le pronom «vous» est remplacé par -«on» ou bien par «il y a des gens qui». Cet emploi du style indirect, ou -méthode du ricochet, était usité aux siècles précédents comme au nôtre, -afin d'atteindre son adversaire plus sûrement. - -Mme de Matefelon comprit fort bien et fut très digne. Sans manifester la -moindre mauvaise humeur, elle annonça, tandis qu'on se levait de table, -qu'elle avait reçu tantôt des nouvelles de sa terre de Rochecotte et que -sa présence y était nécessaire pour les vendanges. Elle demanda sa -chaise pour le lendemain dans la matinée, qui était précisément le jour -du passage du coche d'eau. Mais, en plus, elle ajouta qu'elle emmènerait -avec elle son neveu Dieutegard. - -Et voilà comment les événements s'imposent les uns aux autres, et -comment un conteur n'est pas du tout libre de faire la pluie et le beau -temps. Je tiens beaucoup à ce que Mme de Matefelon s'en aille, parce -qu'elle m'ennuie. Je profite d'une occasion qui me paraît très bonne -pour l'éloigner. Mais, pan! du même coup elle nous emmène le petit -chevalier. Et vous sentez bien qu'elle ne peut pas faire autrement que -de l'emmener. Mon Dieu! qu'il va avoir de chagrin! - -Ni la tante ni le neveu ne partirent cependant le lendemain, parce que, -selon un phénomène de l'esprit que vous avez dû observer maintes fois, -Ninon se radoucit dès qu'elle se fut aperçue que ses paroles avaient -porté, et elle insista aussitôt pour garder Mme de Matefelon. Celle-ci, -de son côté, était également très en colère, et si elle eût obéi à son -premier mouvement, elle eût secoué incontinent ses sandales sur le seuil -de la marquise de Chamarante; mais l'amour-propre, en elle, fut plus -fort que le ressentiment, et elle préféra simuler vingt-quatre heures de -plus la meilleure entente avec Ninon, afin que personne ne s'avisât -qu'en somme on la mettait à la porte. - -Mieux eût valu pour le chevalier s'en aller tout de suite. Il passa une -affreuse nuit à pleurer, sur son lit, les mains croisées sur les genoux, -vis-à-vis un petit motif sculpté composé d'un carquois mis en X avec -trois fléchettes aiguës qui lui entraient dans le coeur. - -Il ne s'était guère préoccupé, lui, de ce qu'on avait pu dire touchant -la rencontre de la marquise et de Châteaubedeau dans la tour, puisqu'il -les croyait amants depuis longtemps déjà. Et il avait l'habitude de -souffrir de cette idée. Mais il se souvenait de la scène du bassin, où -Ninon l'avait positivement accablé de ses caresses, puis, peu après, -s'était moquée de lui. Et il tirait de cette double attitude une série -de motifs d'espérance et de désespoir. Il faut avouer qu'il avait -éprouvé un secret plaisir, quoiqu'il ne fût pas méchant, à voir -Châteaubedeau redescendre si mal en point de la tour. Il se disait en -lui-mème que, malgré son admiration pour son rival, il n'avait pu se -défendre de désirer, pendant que Châteaubedeau se tailladait la figure, -qu'il se tailladât plus avant. Il n'était ni fier ni très satisfait -d'avoir souhaité cela mais il aimait tant Ninon qu'il trouvait tout -ordinaire de l'avoir souhaité. - -Lorsque sa tante lui annonça qu'elle l'emmenait avec elle et qu'il ne -reviendrait plus, il n'éprouva pas cette douleur mortelle que l'on -pouvait craindre pour lui; non, il ne l'éprouva pas, parce qu'il ne crut -pas possible d'être séparé définitivement d'une personne qu'il aimait si -fort. Quelque chose lui disait qu'aucun pouvoir du monde ne saurait le -contraindre à une si dure extrémité. Sa tante pouvait bien lui ordonner -de garnir sa valise, le pousser avec elle dans le coche; mais, à moins -qu'il ne fût solidement maintenu dans une prison du roi, il pourrait -toujours s'échapper et revenir. Allons au pire: à supposer que Ninon le -mît lui aussi à la porte, il aurait la consolation de demeurer à cette -porte, de savoir Ninon peu éloignée de lui, de l'apercevoir peut-être -quelquefois au travers des lames disjointes, ou bien quand elle -passerait en faisant craquer le sable sous ses petits pieds, ou en -jouant du mouvement de ses deux jambes chéries contre la soie des -jupons, musique divine tant de fois savourée, qui retentissait encore à -ses oreilles amoureuses. - -Et cela lui évita de s'abandonner complètement au désespoir. Il passa la -matinée à s'imaginer que Ninon aurait de la peine à le voir partir et -qu'elle insisterait encore auprès de Mme de Matefelon pour la garder, ou -bien, tout au moins, qu'elle lui dirait à lui, gentiment, la peine -qu'elle avait. Oh! certainement il se fût contenté de cela. - -Mais Ninon ne s'occupa que des soins à donner à Châteaubedeau. - -Le chirurgien vint de Saumur; toutes les femmes furent employées à -découper, à rouler et à dérouler des bandages, à pétrir des onguents, à -éfaufiler le vieux linge. - -Mme de Châteaubedeau commandait à tous. Telle est la vertu mystérieuse -du sang répandu: un garnement qui, hier, déshonorait le nom de sa mère, -aujourd'hui, pour quatre égratignures, lui vaut d'abord l'oubli du passé -et quasiment cette auréole ou ce bonnet glorieux que tout le monde voit -sur la tête de la maman des héros. - -Le chevalier rencontra Jacquette sous les marronniers, l'après-midi, et -la salua. Les enfants distinguent très bien à leurs traits les personnes -qui ne sont pas à leur affaire, et la petite, qui sautait et riait, se -tut soudain à l'approche de Dieutegard. Dans l'intention de lui être -agréable, elle l'invita à l'accompagner à la promenade. - -Ils descendirent ensemble l'allée des fontaines, puis l'escalier des -jardins bas, où sont le vase au bas-relief de satyres et le beau pin -d'Italie. Mlle de Quinsonas était avec eux. On poussa jusqu'au bac -d'Ablevois. Là, ils s'assirent sous un grand arbre, au bord de la Loire, -et ouvrirent des paris sur ce que contiendrait le bac que l'on voyait -quitter l'autre bord. Le chevalier prétendait voir souvent ce bac dans -ses rêves, et il disait que ce frêle assemblage de planches avançant -doucement sur le fleuve lui versait parfois des délices, parfois lui -amenait des objets grouillants, visqueux, le plus souvent de ton -verdâtre, dont le toucher et la vue, de la plus vive répugnance, -l'éveillaient et le laissaient en proie à une longue épouvante. Mlle de -Quinsonas disait:--«Oh! Monsieur le chevalier est un délicat!» Jacquette -affirmait qu'elle toucherait à des grenouilles, à des couleuvres, voire -à des crapauds, si laids fussent-ils, sans dégoût. Elle s'ingéniait à -chercher dans l'herbe toutes sortes de bêtes qu'elle rapportait au creux -de la main, et elle faisait pousser des cris à la gouvernante en -menaçant de les introduire dans son corsage. Mais elle n'osait pas -plaisanter avec Dieutegard. - -Les arbustes du bord se miraient dans l'eau unie; de temps en temps un -poisson piquait la surface aussi paisible en apparence que celle d'un -étang, et la blessure légère infligée au calme des choses s'élargissait -en ondes arrondies, promptement déformées, puis effacées par le courant -invisible, pareil au temps qui guérit tout. - -Le chevalier, assis contre un tronc d'orme et les genoux dans ses mains -croisées, regardait au loin; et, comme il était joli à voir, dans les -moments surtout où l'émotion l'animait, la gouvernante et l'enfant se -tenaient tranquilles et reposaient les yeux sur lui. Il les sentit et en -fut troublé par une sorte de pudeur exquise qu'il avait. C'est pourquoi -il voulut mettre son trouble sur le compte des choses extérieures, et il -dit que l'on était à une de ces minutes bien étonnantes où le ciel et la -terre s'arrêtent pour écouter battre le coeur de l'été. - -Jacquette dressa l'oreille, pour faire comme le ciel et la terre; et -l'on entendait en effet distinctement un coeur qui battait, mais c'était -celui du chevalier. - -Il ne put pas se contenir longtemps et pleura. Il avait quinze ans; il -versait de chaudes et belles larmes, sans compter, comme il donnait son -coeur. - -A ce moment commença de grincer la poulie sur laquelle le long câble -barrant la Loire s'enroulait pour amener le bac; et l'on distingua sur -l'autre rive un lourd chariot chargé de foin qui, en touchant le radeau, -produisit un coup sourd dont l'ébranlement imitait le bruit du canon. Et -le cheval, la voiture et le conducteur immobiles vinrent vers eux, en -grossissant peu à peu. Ils ne pouvaient s'empêcher de les regarder, à -cause de cet attrait naturel qu'ont les choses qui glissent à la surface -de l'eau. - -Quand le radeau fut tout proche, le conducteur ôta son chapeau, et la -gouvernante reconnut, à son oeil louche, Cornebille. Alors, elle poussa -un grand cri et entraîna Jacquette, que le chevalier suivit, tandis -qu'on entendait ricaner le sorcier. Jusqu'au château, en remontant à -travers les jardins, ils parlèrent de cet homme étrange, dont Mlle de -Quinsonas n'osait pas dire ce qu'elle savait. - -Dieutegard regardait les bassins allongés dans la verdure, où pleuraient -les saules au feuillage tremblant. Il avait beaucoup aimé marcher le -soir sur les pelouses, son petit livre à la main, ou bien laisser -endormir sa pensée, au bord de l'eau stagnante. Et, en remontant les -marches, sous le sombre parasol du pin d'Italie, son coeur se serra -davantage encore, parce qu'il avait souvent vu la silhouette de Ninon se -découper là contre le ciel. Et il ne la verrait plus jamais, puisqu'il -ne lui restait guère que le temps de surveiller son bagage avant le -souper. - -Dans les moments où l'on n'est plus séparé d'un terme fatal que par une -heure rapide, il arrive souvent que l'on prenne tout à coup des -résolutions insoupçonnées. - -Pendant que le chevalier gravissait ces marches, à l'instant précis où -son oeil se fixait sur la petite queue pointue d'un des satyres du vase -de marbre, il résolut d'avoir une entrevue avec Ninon, coûte que coûte. - -Et aussitôt arrivé au château, il s'informa de l'endroit où se trouvait -la marquise. On lui répondit qu'on ne l'avait pas vue depuis tantôt deux -heures, mais qu'elle était très fatiguée de la nuit passée près de M. de -Châteaubedeau et que, sans doute, elle reposait chez elle, sur une -chaise longue. Dieutegard eût fui au bout du monde, en temps ordinaire, -plutôt que de risquer de troubler la marquise en pareille circonstance; -mais il obéissait à une puissance supérieure; il lui semblait maintenant -que la petite queue pointue du satyre le piquait aux reins, comme un -dard; et il allait malgré lui en avant. - -Il connaissait le chemin de la chambre de Ninon par les confidences de -Châteaubedeau. Il entra, comme lui, par le cabinet de toilette, reconnut -la tenture de Jouy, la chaise, les petits pots de porcelaine. Mais il ne -s'arrêta pas; il allait très vite à son but. Il frappa à la porte de la -chambre à coucher et contint son coeur avec sa main. On ne lui répondit -point. Il tourna le bouton et entra. Une glace lui offrit son image; il -recula, car il ne se reconnaissait pas; mais, s'étant rassuré, il -avança. - - * * * * * - -Maudite petite queue pointue de satyre sculptée en bas-relief sur le -vase de marbre, qu'êtes-vous? N'êtes-vous qu'un objet avec quoi le -hasard se plaît à jouer, ou bien l'artiste qui vous apointucha de son -joyeux ciseau a-t-il laissé en vous une étincelle du feu divin que tout -homme libre qui crée, porte et répand? De quel venin avez-vous piqué -notre pauvre chevalier? Ce jeune homme n'était que malheureux de la -grande douleur de son coeur, mais la suavité de sa peine, j'en suis sûr, -lui eût été comme un baume au parfum doux, et il se fût endormi bien des -soirs, même en l'exil qui l'attend, en souriant à des souvenirs purs et -reposants. Au lieu de cela, il vit un spectacle qui arracha à jamais la -paix de son corps et de son esprit. - - * * * * * - -Ninon s'était en effet sentie très fatiguée, ce qui est bien naturel à -la suite des événements nombreux auxquels nous l'avons vue prendre part -en aussi peu de temps. Et elle avait été se jeter sur son lit, tout -habillée probablement, comme l'attestaient sa jupe et son corsage tombés -sur la descente de lit, en désordre, et arrachés dans cette impatience -de bien-être que le corps réclame à l'approche du sommeil. Ninon dormait -profondément, la tête tournée vers la muraille, l'épaule et le bras nus, -et une main, une jolie main ballante, agitée par cette portion de l'âme -qui en nous ne dort pas, il faut bien le croire, puisqu'elle veillait -alors à ce qu'une vilaine mouche n'incommodât point Ninon dans la chair -superbe qui se gonfle si agréablement pour les yeux, au-dessous des -reins. - -Le chevalier vit cette chose-là, ainsi que le bras, l'épaule et le -commencement de la pente grasse d'un sein. Ce n'était rien: il vit la -pose abandonnée d'une femme qui se vautre tout à son aise! - -Et il demeura bouche bée, cloué sur pieds, étonné comme un mort qui, -ayant été régulièrement administré, croit s'éveiller en face de la -figure de Dieu et voit le diable. Quelle qu'eût été son émotion avant de -voir cela, il sentait sa poitrine battre plus fort maintenant; mais il -lui semblait que c'était un autre coeur qui y battait. Et il ne se -réjouissait pas, comme l'eût fait un autre; il ne se réjouissait pas; -mais il ne pouvait pas s'en aller de là, ni poser les yeux sur un autre -objet que celui qu'il voyait. On lui eût offert de retourner au moment -d'avant qu'il entrât dans la chambre, il eût refusé. D'ailleurs, il -était bien loin d'en penser si long. Son oeil était stupide, ses joues -écarlates, et, mû par l'instinct souverain qui gouverne toutes les -créatures, il allait se jeter sur l'endroit de Ninon où la chair lui -semblait le plus abondante, et le baiser ou le dévorer. - -Il en fut empêché par une voix qui venait de la pièce voisine, et qu'il -reconnut pour être celle de Jacquette en conversation animée avec sa -fille Pomme d'Api. Mais comme il avait fait un pas, la dormeuse, au -bruit, se retourna légèrement, et Dieutegard vit cette fois le fleuron -du sein, couleur d'une rose thé, qui avait été sous ses yeux, le jour de -son extase au bord du bassin, sans qu'il l'eût vu ce jour-là. Il se -donna le prétexte de tâter, au fond de sa poche, si la clef de sa valise -s'y trouvait bien; il la reconnut, et rougit jusqu'aux oreilles de -s'être menti à lui-même, car il ne se souciait pas de la clef de sa -valise. Mais un de ces génies qui nous entourent et que nous ne voyons -pas, était le maître de la main du chevalier. - -Jacquette, qui chantonnait pour endormir Pomme d'Api, ouvrit doucement -la porte et surprit Dieutegard, les deux mains dans ses poches, l'oeil -hagard, la lèvre boudeuse, et qui fixait comme un chien à l'arrêt le -derrière de la marquise de Chamarante. Elle en fut très saisie et, sans -comprendre rien à ce qui se passait, jugea prudent de ne pas exposer -Pomme d'Api à cette scène. Elle remporta sa fille dans sa chambre, -revint, referma la porte sans que le chevalier entendît rien; puis sans -plus tergiverser, d'un instinct sûr et d'un mouvement charmant, elle -alla droit au lit, tira le drap, et en couvrit le corps de sa mère. - -Dieutegard s'enfuit, honteux pour le restant de ses jours. Il n'attendit -pas sa tante pour partir. Il sortit du château par la première porte, -sans se retourner, sans penser même à son bagage; et il marcha -longtemps, devant lui, jusqu'à ce que le soleil fût couché. Il y avait -une belle rivière à sa gauche, à sa droite des collines semées de -verdure et au haut desquelles des moulins agitaient leurs ailes; il -croisa un carrosse, plusieurs moines, des troupeaux de moutons et de -vaches, des charrettes qui allaient lentement et dont les conducteurs, -dévisageant un jeune homme si bien mis, le saluaient; mais il ne vit -rien, rien que l'image de Ninon vautrée sur son lit, à demi nue. La nuit -tomba. Il ne savait ni où il était ni où il allait. Il continua à -marcher tant que le sol de la route se distingua d'avec les ténèbres. - - - - -XVII - -BRIBES DE CONVERSATION ENTRE JACQUETTE ET POMME D'API. EFFETS INATTENDUS -DE LA DISPARITION DE LA VIEILLE DAME. LES FOURMIS DE LA GOUVERNANTE. SES -ANGOISSES LA PORTENT À DEMANDER LES CONSEILS DU BARON DE CHEMILLÉ, -TANDIS QUE TOUT S'ARRANGE DE SOI-MÊME. - - -«--Tu me demandes, dit Jacquette à Pomme d'Api, pourquoi le chevalier -Dieutegard a disparu. Oui ou non, est-ce que cet événement est situé -entre la création du monde et Noé? Je t'ai défendu, il me semble, de -m'interroger plus loin? Maintenant j'ai appris jusqu'au sacrifice -d'Abraham, mais c'est tout ce que je puis faire pour toi... Alors tu -insistes? En vérité, c'est extraordinaire! Ma parole, il n'y a plus de -poupées! «--Mais, me dis-tu, c'est une affaire qui a encore une fois -bouleversé le château! On a été chercher le chevalier aux lanternes dans -le parc; on a vidé les bassins, où il aurait pu se noyer; on a parcouru -tous les greniers, on est descendu dans les caves, parce qu'on avait -peur qu'il ne se fût pendu; enfin Mme de Matefelon a failli ne pas s'en -aller... Et je pourrais, toute poupée que je suis, ne pas m'intéresser à -ce mystère?» Turlututu! Pomme d'Api, ma fille, on ne me fait pas prendre -des vessies pour des lanternes: ce qui t'intéresse dans tout cela, c'est -que tu sais que je sais quelque chose que je n'ai pas dit.» - -Tel était le sujet de conversation entre Jacquette et sa fille depuis le -départ de Dieutegard. Jacquette aurait payé cher pour que Pomme d'Api -lui posât réellement une question de plus, car elle soupçonnait la -poupée d'avoir ouvert un oeil au moment où elle poussait la porte -communiquant avec la chambre de la marquise, et elle eût voulu que Pomme -d'Api lui demandât: «Alors vous croyez que c'est pour cela que le -chevalier s'est sauvé et qu'on n'a plus entendu parler de lui?» En -discutant avec Pomme d'Api, peut-être se fût-elle éclairée elle-même sur -ce qu'était _cela_. Mais Jacquette n'osa jamais entendre cette -question-là de Pomme d'Api, malgré tout le désir qu'elle en avait, et -ceci, uniquement parce qu'elle avait déjà un grand respect de la pudeur -de sa fille. Elle se rattrapa en s'enorgueillissant vis-à-vis de Pomme -d'Api d'avoir un secret et de le garder. Il lui en coûtait beaucoup, à -la pauvre petite, de garder un secret; mais elle ne le livrait à -personne autre non plus, parce que la marquise se trouvait mêlée à cette -affaire et d'une façon bien délicate; or Jacquette avait aussi un grand -respect de la pudeur de sa mère. - -Il en résulta qu'on ne sut jamais pourquoi Dieutegard avait fui. -Quelques-uns le soupçonnaient de s'être seulement caché pour ne point -partir avec sa tante, et pensaient qu'il se montrerait, un jour ou -l'autre, au château. Mais il ne se montra plus, et l'on sut que Mme de -Matefelon n'avait point de nouvelles de lui, bien qu'elle eût fait -battre le pays à sa recherche. On parla beaucoup de cette disparition -pendant quelque temps. Le marquis, plutôt optimiste de nature, -prétendait que le chevalier, lassé de vivre dans le giron des femmes, -avait été prendre du service à l'armée. La marquise ne disait pas -grand'chose de plus que «Ce pauvre chevalier!... ce pauvre -chevalier!...» Elle pensait bien que le chevalier avait pu éprouver par -elle un grand chagrin, mais elle chassait vite cette pensée, parce -qu'elle lui était pénible. L'avis de Mme de Châteaubedeau était que ce -jeune garçon avait dû poursuivre quelque fille de campagne, et que là où -il l'avait poursuivie, il demeurait, parce qu'il s'y trouvait bien. Mlle -de Quinsonas rappelait qu'elle avait vu le chevalier pleurer au bord de -l'eau. Jacquette ne disait rien. Je ne vous parle pas de l'opinion des -deux jeunes femmes de la Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, -parce que ces deux petites bêtes, rendues tout à fait stupides par la -manie de se becquotter dans les coins, ne sauraient rien penser qui -vaille. Leurs maris sont plus sots qu'elles encore. C'est pourquoi,--que -je vous le dise en passant,--je ne vous parle pas souvent de ces -personnages-là. Ne vous étonnez pas que je les emploie cependant: c'est -que partout où l'on va, on rencontre de ces espèces d'êtres qui ne -comptent que par leur présence physique. Je ne veux pas trop m'éloigner -de la vraisemblance. Par contre, je vous citerai encore l'opinion de M. -le baron de Chemillé: il disait que le chevalier Dieutegard était marqué -au front d'un signe tragique, et il aimait à rappeler à propos de lui -les paroles qu'il avait prononcées lors de l'érection du petit Amour de -François Gillet. Aussi faisait-il trembler, toutes les fois qu'il -parlait de Dieutegard. - -On se distrayait par les soins que l'on donnait à Châteaubedeau, le page -emmailloté. Ninon l'avait installé dans une jolie chambre d'où la vue -s'étendait sur le parc et, au delà, sur les belles prairies qu'arrosent -la Loire et la Vienne, mêlées tout près de là. Ces dames se réunissaient -dans cette chambre pour causer, jouer, goûter, travailler à l'aiguille. -On coiffait le page avec de petits bonnets, on le pansait, on lui -changeait sa chemise, on lui donnait à boire des tisanes. Il payait ces -soins avec des propos d'un cynisme éhonté qui amusaient énormément les -jeunes femmes et dont sa mère seule le grondait, en profitant de -l'occasion pour s'éloigner, les jours où Chourie n'allait pas à la -chasse. - -Ninon était la plus assidue auprès de Châteaubedeau, et elle ne savait -pas au juste ce qu'elle éprouvait pour lui. Elle avait, très -sincèrement, jugé sa conduite odieuse dans la pharmacie, et elle avait -quelque temps conservé contre lui un courroux secret qui s'atténuait de -jour en jour, à force de vivre avec l'idée que ce gamin avait abusé -d'elle. - -Il est bien rare qu'une femme ne pardonne pas un attentat peu ou prou du -cousinage de celui-ci. Son ressentiment se fondait d'ailleurs au milieu -de ses soins charitables. Il se loge aussi, facilement, un peu de -tendresse entre un malade et la femme qui le panse, le fait manger, -boire, le voit dormir, le voit tout nu, se laisse faire presque, par -lui, on peut le dire, pipi dans la main. - -Au lieu de recourir à la violence pour renouveler son acte audacieux, -Châteaubedeau, lorsque le sang recommença à circuler vivement dans ses -veines, n'eut au contraire qu'à employer la douceur la plus inoffensive, -et cette fois-là, en vérité, Ninon n'eut pas plus de secousse que s'il -se fût agi de se faire ramasser son éventail. Petit à petit, elle y prit -plaisir, et au bout de très peu de temps, il lui arriva même, tant elle -avait de franchise, de remercier Châteaubedeau de la satisfaction qu'il -lui donnait. - -Nous pouvons nous rendre compte, à présent, des effets de l'absence de -Mme de Matefelon. Ils étaient assez singuliers. La disparition de cette -vieille dame avait donné un regain de vigueur aux amours de la grosse -maman Châteaubedeau et de Chourie, à l'ardeur dont le marquis brûlait -pour la gouvernante, à l'amitié exagérée de ces deux petites perruches -de belles-soeurs; enfin il n'y avait pas jusqu'au baron de Chemillé qui -ne crût devoir fêter la liberté nouvelle en propos d'une égrillardise -assez malséante pour un bonhomme de son âge. - -C'est très bien. Voilà chaque couple qui s'enflamme: on croirait tout -notre monde embarqué pour Cythère. - -Point du tout! Sachez qu'aucun de ces amours n'était avoué vis-à-vis des -autres; chacun pour soi recherchait le mystère, et tous étant sortis de -l'ombre où les maintenait la présence de la vieille dame, se gênaient -mutuellement, se heurtaient sans cesse, s'obligeaient à des simagrées -beaucoup plus difficiles que l'uniforme contrainte de jadis. Ajoutez que -Ninon, désormais coupable, se montrait moins indulgente pour les -déportements de ses hôtes. - -Car il est tout à fait inexact de croire que ce sont les personnes -immorales qui ont le plus de tolérance: les plus tolérants sont les -grands saints, espèce rare, ou les simples bonnes gens dont la conduite -sans prétention est pure et parfumée comme la violette des bois. - -Enfin, sous Mme de Matefelon, on se donnait des allures de persécutés, -on prenait les uns pour les autres des airs de considération. La -tortionnaire étant partie, les victimes se persécutaient mutuellement. - -Le marquis Foulques, qui, sous des manières brutales, cachait le naturel -craintif d'un enfant, avait toujours redouté que l'oeil aigu de la -vieille Minerve ne surprît la flamme dont il brûlait pour la bouche en -cerise et les hanches dandinantes de Mlle de Quinsonas. Mme de Matefelon -n'avait pas tourné les talons qu'il empoignait à pleines mains cette -ample chute de reins dont les oscillations lui causaient des -éblouissements. Au cri que poussait la gouvernante, trois personnes, par -hasard en ces environs, retournaient la tête, et le galant demeurait -tout penaud, ouvrant de grands yeux, une grande bouche, au lieu d'ouvrir -ses grands doigts refermés sur ce fruit plantureux et pesant qu'il avait -l'air de porter à l'office. - -Foulques était très ennuyé qu'on l'eût vu et que la gouvernante -s'entêtât dans une résistance aussi puritaine. Mais, malgré ces -inconvénients, il ne pouvait plus apercevoir son déhanchement, sa forte -poitrine ou ses lèvres humides, sans tendre les mains en avant. Quand il -ne touchait que le vide, par suite d'un adroit mouvement de la belle, il -portait sa main honteuse vers son nez, et en tirait la pointe arrondie -et rougeaude, comme on fait d'un gland de sonnette. - -Mlle de Quinsonas inventa d'abord de se couvrir de Jacquette comme d'une -égide; mais le marquis, fouetté par la lutte, ne connaissait plus -d'obstacles, et il ouvrait ses grandes mains jusqu'en présence de -Jacquette. L'enfant, pour excuser son père devant Pomme d'Api, confiait -à celle-ci que Mlle de Quinsonas portait deux gros ballons sous ses -jupes--ce qui était bien vraisemblable,--et que le marquis les lui -voulait prendre parce qu'il raffolait de ce jeu. - -La pauvre gouvernante, ne sachant plus que faire de son corps, se -réfugiait l'après-midi dans les allées du labyrinthe, dont elle avait -retenu le secret, et elle ne craignait pas d'y emmener Jacquette, -jugeant que l'Amour, depuis l'opération, était devenu inoffensif pour la -fillette. Cependant, soit par un reste d'effroi du trouble étrange que -le damné petit homme de marbre lui avait causé à elle-même, soit par -crainte de revoir à vif la blessure qui avait tant excité la colère de -la marquise, elle n'osait plus lever les yeux sur la statuette et -s'arrangeait de telle sorte que Jacquette eût le moins possible -l'occasion de l'envisager de face. Quelle ne fut pas sa surprise, un -beau jour, lorsque, prêtant l'oreille au bavardage de Jacquette avec sa -poupée, elle entendit ces paroles soufflées au nez de la curieuse Pomme -d'Api: - -«--Tu me demandes, disait Jacquette, pourquoi ce jeune homme tout nu est -muni d'un tuyau qui ressemble à une lance d'arrosage; eh bien! ma fille, -pour me poser une telle question, tu mériterais que je te misse au pain -et à l'eau!» - -La gouvernante fut aussitôt debout, saisit Jacquette par la main et -l'entraîna hors de ce lieu. Mais, au moment de s'engager dans l'allée -serpentante, elle se pencha en arrière et vit le profil du jeune Amour. -Il était intact, et tel exactement que M. François Gillet l'avait fait. - -Lorsque la stupéfaction de Mlle de Quinsonas commença de s'atténuer au -cours du dédale des allées, elle pensa à la responsabilité qu'elle avait -encourue vis-à-vis de Jacquette par sa négligence à regarder elle-même -en quel état se trouvait la statuette de l'Amour; elle ne savait par -quels antidotes combattre l'empoisonnement de cette jeune imagination. -Elle dit à Jacquette: - ---Mon enfant, les oeuvres d'art comportent des détails insolites qu'un -oeil chrétien doit... - -«--Chut! interrompit Jacquette; Pomme d'Api nous entend!» - -Ainsi Mlle de Quinsonas vit bien qu'il n'y a jamais à revenir en -arrière, et que l'on n'efface point par des paroles le sens premier -qu'une image a revêtu, fût-ce dans un oeil chrétien. Elle se tut donc -devant Pomme d'Api, dont Jacquette voulait sauvegarder l'innocence, et -s'adonna de nouveau à l'étonnement que lui causait une si parfaite -réparation de la statuette, car la marquise n'avait point dit qu'elle -l'eût fait restaurer. Simulant l'ignorance, elle demanda simplement à -Ninon si elle était parvenue à rétablir la statuette dans son premier -état. - -«--Sapristi! fit Ninon, c'est ce pauvre chevalier qui en a emporté les -morceaux!» - -Mlle de Quinsonas faillit s'écrier: «--Madame! ces morceaux sont en -place!» Mais elle ne dit rien et fut beaucoup plus étonnée encore -qu'avant d'interroger Ninon, car si les morceaux avaient été remis aux -mains du chevalier, qui avait disparu, comment pouvaient-ils avoir été -rétablis à leur place? - -Mais passons sur cet épisode qui est venu nous distraire des poursuites -amoureuses qu'avait à subir la gouvernante, du matin au soir. La pauvre -fille les évitait de son mieux, et avec d'autant plus de soin, -peut-être, qu'elle commençait à en être troublée. Non que la figure du -marquis fût fort affriolante, mais en somme c'était un gaillard, bâti -solidement, vigoureux et sain; et quand Mlle de Quinsonas voyait se -mouvoir ces mains immenses qui convoitaient voracement sa chair -inquiète, elle sentait quelque chose de comparable à une fourmilière qui -lui grouillait avec des millions de petites pattes autour des reins, -puis partait en campagne, dégringolait, enveloppait le pays alentour, -monts et vallées, enfin lui causait une telle fatigue des membres -inférieurs, que parfois elle s'arrêtait dans sa fuite, comme si -quelqu'un lui eût jeté le lasso. - -Mais elle avait résolu de ne sacrifier jamais l'équilibre de sa -situation à la rapidité d'un plaisir, et elle éprouvait une grande -tristesse des imprudences du marquis, parce qu'elle savait que l'opinion -a tôt fait de loger dans le même sac une femme qu'on courtise et une -femme qui a succombé. Et elle souhaitait trouver un moyen de se -soustraire au danger imminent d'un scandale qui pouvait la rejeter du -jour au lendemain dans la petite maison humide due à la générosité de -son oncle l'évêque et située dans une méchante ruelle, derrière la -cathédrale. Elle craignait aussi beaucoup, d'autre part, que Jacquette -n'allât parler de ce qu'elle avait vu au bassin de l'Amour, et elle -n'osait pas interdire à la petite d'en parler, de peur qu'elle ne le -racontât plus vite encore, et à tout venant. - -Voilà donc où en est notre infortunée gouvernante. Que va-t-elle faire? - -Lorsqu'on a grande envie de se laisser aller à quelque chose de mauvais, -ou qui vous doit causer de graves ennuis, on va demander conseil à -quelqu'un dont on connaît à peu près exactement l'avis par avance, et -qui vous engagera à vous abstenir de l'action répréhensible ou -dangereuse. On sort de chez cette personne en se disant: «Cette personne -a certainement raison.» On fait quatre pas en admirant comme elle pense -conformément aux principes selon lesquels nous avons été élevés, puis au -cinquième pas on se dit: «Mais, tout de même, je serais curieux de -savoir ce que ferait cette personne si elle se trouvait exactement dans -mon cas.» Ce qu'elle ferait? Mais, elle viendrait vous demander conseil. - -Mlle de Quinsonas se fût adressée à Mme de Matefelon, si la vieille se -fût trouvée là; cela va sans dire. Elle pouvait encore recourir, tout -aussi bien, à M. l'abbé Pucelle, son confesseur. Je n'affirmerais pas -qu'elle ne lui parla pas de ses embarras; mais si je la mène à confesse, -le moyen, s'il vous plaît, d'avoir l'air de connaître la réponse du -vénérable ecclésiastique, puisqu'aucun prêtre n'a jamais trahi le secret -de la confession? Que diriez-vous de conduire la gouvernante chez le -baron de Chemillé? Il y a quelque temps que nous n'avons vu ce bonhomme, -et je me suis engagé, il me semble, à vous mener une fois chez lui. -Pourquoi Mlle de Quinsonas n'aurait-elle pas eu l'idée de consulter, -dans la détresse, un philosophe, malgré que la tournure d'esprit de -celui-ci fût tenue pour paradoxale? - -Justement, Mlle de Quinsonas alla interroger le baron de Chemillé, parce -qu'elle se promit, en souriant, qu'elle ne suivrait pas ses avis, qui -étaient au rebours du sens commun. Elle prit Jacquette par la main, et -toutes deux s'engagèrent dans un sentier conduisant, en raccourci, à -Montsoreau, où le baron habitait. Elles sonnèrent à sa petite maison. Le -portail était ombragé par un tilleul, et les fenêtres du rez-de-chaussée -garnies de glycine. Une très jolie soubrette les introduisit dans la -bibliothèque de M. de Chemillé. Une odeur de poussière et de tabac y -était répandue, bien que les deux fenêtres fussent ouvertes sur un -jardinet fleuri des roses de l'arrière-saison. - -M. de Chemillé leva ses besicles et fit fête à ses visiteuses. Il donna -aussitôt des livres d'images à Jacquette, et ayant compris que Mlle de -Quinsonas avait quelque chose de confidentiel à lui dire, il lui fit -signe qu'il l'écoutait. - -Mlle de Quinsonas ne se défendit point d'être un tantinet intimidée; -aussi, comme elle avait l'intention de débuter par l'aveu de son -intrigue avec le marquis, elle parla de tout autre chose et raconta le -phénomène de la statuette restaurée. - -«--Ne vous émerveillez point, dit le baron, que ce marbre ait été -restauré, même par l'effet d'un miracle; car cette image--que je ne -cesse d'admirer, pour ma part,--est le symbole d'une force vive, -éternelle sans doute, et qui prévaudra contre tous les petits coups de -marteau de l'honorable Mme de Matefelon et les vôtres, ma belle enfant. -Je prise tant l'oeuvre de M. François Gillet, que je me refuse à y voir -un marbre périssable! Non! Vraiment, c'est une divine substance qui -s'élève au milieu de ce bassin; et vous me viendriez raconter demain que -vous avez vu le Cupidon se mouvoir, venir à vous et vous faire frémir, -mademoiselle, par un contact, non froid, mais chaud, que je n'en serais -pas le moins du monde étonné.» - -Mlle de Quinsonas rougissait, elle toussicotait, et la nef arrondie de -son séant tanguait et roulait dans la mer de duvet d'une grande bergère -où elle était assise. De la main, elle chassait la vision de ce coquin -d'Amour s'avançant vers elle, non froid, mais chaud. - -«--Fi donc! dit-elle, Monsieur, vous admettez aisément la liberté dans -l'amour!...» - -«--La liberté! dit le baron, non point, car il est le plus farouche et -le plus puissant despote; mais l'aisance dans les rapports amoureux, -c'est notre revanche, mademoiselle, contre les coups de force de ce -butor. Il nous terrasse: plions les reins avec élégance.» - -«--Eh quoi! faut-il nous livrer sans vergogne au premier satyre...» - -«--Je m'indigne, dit M. de Chemillé, que l'on fasse tant d'affaires -d'une intrigue amoureuse. Un rendez-vous ne prend d'importance que par -les difficultés dont on s'ingénie à l'embarrasser. Que n'y met-on plus -de simplicité et de bonne grâce! il ne pèserait pas sur notre vie le -poids d'un grain de tabac sur la main.» - -«--Ah! Monsieur, puisque vous y allez de ce ton, permettez-moi de vous -exposer un cas.» - -Et la voilà qui glisse à propos sa petite histoire. - -Le baron lui dit aussitôt que pour ce qui était du désir amoureux du -marquis, il le comprenait fort bien, du moment que Foulques négligeait -sa femme, ce qui était son seul tort. Mais, étant donné qu'il était -vraisemblable que la marquise s'égayait avec le jeune page, le marquis -ne pouvait mieux diriger son choix... - -«--Ah! Monsieur, je devrais bondir, et je sais comment il se fait que je -vous écoute!» - -«--Je me garde bien de vous indiquer, Mademoiselle, ce que vous devez -faire: je vous expose ce qui se fait: l'amour, quand il prend seulement -la forme d'un gamin, nous fouette comme de vils esclaves, à plus forte -raison quand il adopte les apparences d'un maître.» - -«--Mais, Monsieur, en admettant que nous fassions taire nos préjugés ou -nos répugnances, il reste un trouble public, un scandale!» - -«--Il est, dit le baron, un attribut de l'amour que les artistes -oublient de joindre à son petit bagage ordinaire et que je tiens pour le -plus joli et le plus précieux: c'est le silence.» - -Et comme Mlle de Quinsonas se levait, il ajouta: - -«--Et souvenez-vous, Mademoiselle, qu'il ne se fait presque rien -d'efficace en ce monde, qui ne soit le fruit d'une opinion téméraire.» - -En rentrant au château, Mlle de Quinsonas et Jacquette virent une -personne noire qui se promenait de long en large sur le perron avec la -marquise. Et elles reconnurent le vénérable curé de Montsoreau, l'abbé -Pucelle. - -M. l'abbé Pucelle était venu demander à Mme la marquise si elle -entendait faire préparer Jacquette à la première communion, car elle -courait sur ses dix ans.--Comme le temps passe!--Ninon répondit que -telle était en effet son intention, et M. le curé lui donna quelques -avis touchant la manière de vivre qu'il lui semblait décent d'adopter -pour Jacquette pendant les deux années qui la séparaient du grand jour. -Il conseilla de ne lui laisser voir le monde que le moins possible et de -l'entourer d'exemples édifiants. Ninon, qui était très contrariée de se -livrer au péché si près de sa fille, trouva que le curé disait des -choses justes et décida de cloîtrer Jacquette et sa gouvernante dans les -anciens appartements de feu M. Lemeunier de Fontevrault, qui se -trouvaient pour ainsi dire isolés. On les prépara donc de façon que -Jacquette et sa gouvernante y pussent demeurer à l'abri du va-et-vient -de la maison. - -En un clin d'oeil toutes les difficultés contre lesquelles essayait de -lutter Mlle de Quinsonas se trouvaient résolues, ou du moins -paraissaient bien l'être, et la bonne fille se demandait s'il n'était -pas préférable, en toute occasion, au lieu de se mettre martel en tête, -de s'abandonner aux soins excellents de la Providence. - - - - -XVIII - -LES AVENTURES DU CHEVALIER DIEUTEGARD. - - -Bien que je n'aie de dédain pour aucune des classes de la société, je -préfère éviter la compagnie des maçons, plâtriers, peintres et ébénistes -que l'on emploie à l'heure qu'il est, et pour longtemps encore, c'est -probable, aux anciens appartements de M. Lemeunier de Fontevrault, afin -de les transformer en gynécée. Nous aurons l'occasion de revenir à -loisir en ce lieu, où désormais deux vierges,--non compris Pomme -d'Api,--vont vivre à l'abri du siècle, selon l'expression de M. l'abbé -Pucelle. D'autre part, j'ai bonne envie de revoir le pauvre chevalier, -que nous avons laissé dans un triste état, au moment où la nuit devenait -noire et lorsque l'infortuné jeune homme tomba sur la route. - -Cette route était celle de Chinon, une petite ville bien jolie, bâtie au -pied et sur la pente d'une colline qui porte les débris d'un château -célèbre, et le souvenir de Rabelais, notre gros Shakespeare à nous. -C'est un endroit qui me plaît tant, que je n'en finirais pas de le -décrire, si mon sujet me le permettait; mais avouez qu'il serait absurde -de vous chanter une ville dans laquelle aucun de nos personnages ne -s'est aventuré. - -Dieutegard était tombé sur le bord du chemin, succombant plutôt au -chagrin qu'à la fatigue, et il s'était endormi, là même, très -profondément. Il y fut réveillé, dès les premières heures du jour, par -un roulier qui faisait claquer fort son grand fouet et conduisait un -bruyant attelage. Le chevalier se frotta les yeux et revit la scène -mémorable de la veille, qui, pour lui, semblait fidèlement retracée sur -les sacs de blé entassés dans le chariot du roulier. Sur ces sacs, il -voyait nettement le dos de Ninon, sa peau nue, la fleur de son sein tout -à coup. Et Jacquette s'avançait à petits pas et tirait le drap sur tout -cela. A la place il n'y avait plus qu'une chevelure blonde de fillette -qui n'osait pas se retourner vers lui. Il eut parfaitement le temps de -voir tout, sur les sacs, avant que la lourde voiture eût disparu vers la -gauche, derrière un rideau de peupliers. Et il se leva et fit quelques -pas pour retrouver sur les sacs de blé les images qui l'avaient -poursuivi, la veille, en sens inverse, et l'avaient amené si loin. - -Mais la honte le ressaisit en même temps que l'air vif du matin lui -débrouillait les yeux, et il pensa gagner Chinon, puis y louer un cheval -et se faire conduire à Rochecotte, chez sa tante de Matefelon, qui -devait y arriver ce jour-là même. - -Alors il se représenta en esprit, Rochecotte, qui était un beau château, -assurément, sur le bord de la Loire, comme celui de Fontevrault, mais où -Ninon ne viendrait jamais. Il vit cela, le pauvre petit: un château -superbe où Ninon ne viendrait jamais. Et à aucun moment de sa vie il -n'avait pensé quelque chose qui lui eût fait plus de mal. Les pelouses, -les terrasses, les charmilles, où Ninon ne viendrait jamais; le son de -la cloche au porche d'entrée, le ramage des oiseaux, l'aboiement des -chiens, que Ninon n'entendrait jamais!... chaque nuit que l'on verrait -tomber avec la certitude que Ninon n'apparaîtrait pas!... chaque journée -de soleil, chaque sourire du ciel qui semblerait si vain, n'étant pas -fait pour elle!... - -Voilà comment Dieutegard n'alla pas jusqu'à Chinon, ne loua pas de -cheval et ne se trouva pas à Rochecotte au moment de l'arrivée de Mme de -Matefelon, ce dont celle-ci eut une surprise très vive et désagréable. - -C'était une excellente femme, qui aimait beaucoup son neveu; mais vous -n'attendez pas de moi que je vous tienne au courant de ses angoisses. -Que voulez-vous? on ne peut s'occuper de tout le monde. Peut-être, le -hasard aidant, vous donnerai-je de ses nouvelles! J'avoue que la vieille -dame m'est plus sympathique depuis que je ne la vois plus bourdonner -comme une mouche autour de ma table à écrire. Mais nous sommes -d'implacables bêtes, et quel que soit le respect que nous professions -pour les vieillards, nous ne donnons notre coeur qu'au sang qui bout, -qu'à la fleur qui s'épanouit, qu'à ce qui s'élève vers la plénitude de -la vie; et tout ce qui penche la tête, et tout ce qui se flétrit, et -tout ce qui est sur le revers de la colline, environné par nous de soins -hypocrites, ne reçoit à aucun instant la flamme vive de notre attention. - -Dieutegard suivit la voiture du roulier qui le ramenait vers -Fontevrault. Tout seul il n'eût peut-être pas eu la triste audace de -retourner aux endroits qu'il avait fuis; mais il chargeait les sacs de -blé de sa lâcheté amoureuse; il se laissait traîner par ce brutal -chariot. Le chariot ayant passé la rivière au premier bac, il la passa -avec lui; il marchait dans le voisinage du roulier et il répondait au -bavardage grossier de cet homme avec cette condescendance que nous avons -pour le cocher qui nous mène à un rendez-vous heureux. - -Cependant, ayant abordé l'autre rive, le roulier prit un méchant chemin -qui descendait vers Bourgueil, et Dieutegard fut dans une grande -indécision sur le parti qu'il allait adopter. Car il se plaisait à -s'imaginer qu'un décret de la Providence avait fait passer cette voiture -pour l'engager à revenir vers Fontevrault; mais du moment que la voiture -s'éloignait de Fontevrault, il cessait de croire au décret de la -Providence. En outre, il ne voulait pas, vis-à-vis du roulier, avoir -l'air d'un jeune homme qui ne sait pas où il va; or, comme trois chemins -s'ouvraient précisément, en patte de canard, à l'endroit du bac, il eût -été curieux, pour le moins, que son chemin fût juste celui du roulier. -Il dit donc très haut à l'homme: «--Ah! vous allez par là, vous? moi, -non.» Et il s'élança résolument à côté, en jetant un dernier coup d'oeil -aux images qui lui semblaient peintes sur les sacs de blé. - -Alors il s'aperçut que ces images avançaient maintenant devant lui sur -sa nouvelle route: le dos de Ninon prolongé en deux parties gonflées, -son épaule, un sein, puis la fleur de ce sein tout à coup. - -Et il s'arrêta pour les voir plus à l'aise; il s'assit même. D'une main -il faisait signe à Jacquette de ne pas entrer. Mais la petite, mue par -un ressort secret, ouvrait invariablement la porte, allait déposer sa -poupée, revenait et rabattait le drap d'une main résolue. Il est vrai -que c'était toujours à recommencer. Bientôt ce jeu l'énerva. Il dardait -en face de lui des yeux stupides. Une fille passa, conduisant un -troupeau de dindons, et il se sentait attiré vers cette créature au -cotillon ignoble qu'il eût volontiers retroussé. Mais celle-ci s'étant -moquée de lui, un flot de larmes emplit sa poitrine et il se jeta sur le -bord du fossé en pleurant. Il ne savait pas au juste ce qui se passait -en lui, mais c'était son coeur qui lui faisait mal; son coeur, -c'est-à-dire son grand amour pour Ninon, l'amour qui lui faisait adorer -Ninon comme quelque chose de magnifique, de saint, d'auguste, de plus -beau que tout ce qui existe; enfin, si vous voulez, comme un bon Dieu -charmant. Et cet amour semblait perdu et remplacé par quelque chose -qu'une gardeuse de dindons eût été presque aussi apte à satisfaire que -la marquise de Chamarante! - -Dieutegard n'avait plus de goût pour rien. Il resta longtemps où il -était. Le soleil n'avait plus l'air d'avancer; les heures étaient -interminables. Heureusement pour le pauvre chevalier, il eut faim, car -autrement il avait chance de se laisser abêtir tout à fait, ce qui est à -craindre quand l'amour vous a touché de cette façon-là. Mais grâce au -besoin de manger, qu'on dit vulgaire, Dieutegard se releva et se -retrouva plein d'énergie et de volonté, au moins pour un but déterminé: -déjeuner. - -Dans ce pays-là c'est bien facile, car les maisons ne sont pas rares, -ni, dans les maisons, les poulets, les fromages exquis, le beurre frais, -le vin blanc ou le rouge, aussi délicieux l'un que l'autre, voire même -l'aménité chez les gens. - -Vous pensez que le chevalier, qui était fort bien mis, et dont l'air -était si distingué, trouva crédit sans grande peine. Et il mangea bien, -malgré son malheur. C'était de son âge. Oui, oui, il mangea bien et but -de même. La bonne femme qui le servait le regardait avec le paradis dans -les yeux, tant elle était contente de voir un si gentil monsieur faire -honneur à sa cuisine. Elle tenait ses deux poings appuyés sur les -hanches et racontait qu'elle aussi avait un joli gars, mais non si -blanc, ni si mignon que lui. - -Quand Dieutegard se fut bien restauré, il eut une pensée joyeuse, et se -dit que s'il rentrait en ce moment-ci tout bonnement au château, il y -serait probablement fort bien accueilli de tout le monde, et qu'il était -superflu de faire tant d'affaires pour ce qui lui était arrivé. Mais -cette pensée lui venait tout droit du vin de Bourgueil qu'il avait bu et -qui est la plus divine liqueur que l'homme puisse goûter. L'ivresse que -ce vin contient et communique ne dure qu'un moment, ce qui est déjà très -bien. Elle se dissipa vite. Le chevalier demanda alors à son hôtesse -comment elle s'appelait. Elle dit qu'on la nommait dans le pays la mère -Martin et que son fils et sa bru étaient pour le moment à la foire de -Beaufort, qui se tient pendant cinq jours. Après quoi, Dieutegard fut -sur le point de raconter toute son histoire à la mère Martin. Par -bonheur, il songea à temps qu'il ne fallait pas compromettre la -marquise. Il raconta néanmoins son histoire, mais en changeant les noms -et les lieux et en omettant, bien entendu, tous les détails qui eussent -pu être désavantageux pour lui. La mère Martin l'écoutait avec -admiration et disait de temps en temps en joignant les mains: «Mon Dieu! -faut-il; mon Dieu! faut-il avoir tant de malheur quand on est si riche -et qu'on a une figure si avenante!» - -Pendant qu'elle achevait ces mots, Dieutegard entendit le galop d'un -cheval, et alla voir à la fenêtre. Il pâlit tout à coup, et, pinçant la -manche de la mère Martin, il lui promit une grosse somme d'argent si -elle ne parlait pas de lui à l'homme qui montait ce cheval. Puis il alla -se blottir dans le cellier. - -L'homme était le bon Fleury. Il parcourait le pays, tant par ordre du -marquis que de Mme de Matefelon pour retrouver le chevalier disparu. - -Il mit pied à terre et demanda à la mère Martin si elle n'avait pas vu -un jeune gentilhomme. - -«--Non, dit la mère Martin; mais quel gentilhomme cherchez-vous donc?» - -Et elle offrit un verre de vin à Fleury, qui accepta et raconta tout ce -qu'il savait du chevalier Dieutegard, de la marquise de Chamarante, de -Châteaubedeau et du reste. De sorte que la vieille n'eut qu'à répartir -les vrais noms selon leur place, pour connaître l'aventure de son -pensionnaire. Celui-ci, qui entendait tout, pestait très fort dans son -cellier, et, sachant d'ailleurs que sa grand'tante se courrouçait -aisément, il s'imaginait qu'elle ne lui pardonnerait pas de l'avoir -ainsi abandonnée, au moment où elle quittait Fontevrault dans des -circonstances aussi désobligeantes pour son amour-propre. Enfin il -s'estima heureux que la mère Martin ne l'eût point trahi, et, quand -Fleury eut tourné les talons, il la remercia et lui promit autant -d'argent pour avoir été discrète qu'il lui en avait promis pour qu'elle -le fût. - -De cette heure-là, Dieutegard n'osa plus sortir. Il se montait la tête -sous mille prétextes; il croyait aussi qu'au château, Jacquette avait -raconté la scène de la chambre de Ninon et que celle-ci le faisait -rechercher afin de lui infliger une humiliation exemplaire. - -Le pauvre garçon n'était cependant point lâche; il eût affronté de -grands périls; mais le terrible amour l'avait jeté dans une situation -honteuse, où toute fierté se dissout. Réfléchissez à ceci, je vous prie, -que si ce jeune homme s'était précipité sur le corps de la marquise et -l'eût violé comme un soudard, il n'eût pas éprouvé de honte du tout, et -au contraire se fût taillé une belle renommée aux yeux des autres et -même aux siens. Car l'amour ne sourit qu'allié à l'audace et à -l'irrespect. Celui qui fléchit le genou devant l'objet des désirs de son -coeur s'engage à souffrir les plus nobles douleurs, certes, mais les -pires. - -Le chevalier faisait de bons repas chez la mère Martin, et couchait dans -une chambre assez propre où il y avait deux lits: l'un pour le fils -Martin et sa femme, encore à la foire de Beaufort, l'autre pour les -hôtes de passage. Il voyait toujours Ninon, sur les murs blancs ou sur -les rideaux d'indienne, sur n'importe quoi; et, loin qu'il s'accoutumât -à cette image, il en était troublé davantage. - -A l'heure où la nuit barbouille les murailles, quand les petits crapauds -tapent sur leur enclume dans les champs, et que la lune, marchande -d'images, nous donne à choisir entre mille esquisses fantasques, le -corps de Ninon sortait tout vivant de l'ombre, et le chevalier se -dressait sur son séant pour l'étreindre. Si cette belle masse de chair -était en retard, il l'appelait en fermant les yeux et disant: «Viens, -chère épaule, cher sein», etc., car il nommait chaque partie par son -nom. Mais, chose étrange, quand il nommait quelque endroit de cette -chair bien-aimée, il ne prononçait pas le nom de Ninon; il s'en -apercevait bien, en souffrait, car jadis ce nom seul le comblait d'un -ravissement incomparable. Il lui paraissait sacrilège de mêler ce nom à -sa débauche imaginaire. - -Franchement, c'était bien dommage qu'une âme si délicate et qu'une si -tendre jeunesse de corps fussent réduites à embrasser des fantômes. Une -femme en eût reçu tant d'agrément! - -Comme il n'avait aucune occupation, la longueur des journées favorisait -son malheureux penchant aux souvenirs, et l'absence de Ninon rendait -ceux-ci plus aigus. Il commençait à sentir les effets de l'affreux -poison de l'absence, qui pénètre le sang et la moelle petit à petit et, -au bout de peu de temps, vous ronge la chair et les os. Il écrivait les -initiales de Ninon sur l'écorce des arbres, ou sur la terre, en la -labourant de son pied; il les imprima aussi sur son linge de corps, en -lettres de sang, grâce à une piqûre qu'il se fit à la main avec une -longue épine. Et, toutes les fois qu'il traçait une de ces lettres, il -s'arrêtait dans sa besogne, les yeux intimidés, les gestes gauches, gêné -dans toute sa personne comme par l'arrivée d'un être étranger, qui se -blottissait contre son ventre. Il se roulait par terre, agité d'une -ivresse sombre et farouche, dont il ne savait s'il devait souhaiter la -prolongation ou la fin. - -Des petits porcs, qui erraient en liberté dans la cour de la mère -Martin, ou galopaient en grognant, l'approchaient et le touchaient -quelquefois de leur groin dégoûtant, et lui, qui d'ordinaire eût fui ces -vilaines bêtes, ne faisait pas un mouvement pour les éloigner, car il se -croyait voué aux persécutions immondes. Quand sa folie le prenait, il -attendait les porcs; le seul aspect des porcs provoquait aussi sa folie. -Peu à peu ces cochons se lièrent aux représentations qu'il se faisait du -corps de Ninon, et la colère, l'horreur et le dégoût qu'il éprouvait de -ce mélange aggravaient son enivrement. - -Il maigrissait, ses beaux yeux s'enfonçaient dans des puits aux -margelles grisâtres. La mère Martin lui disait de prendre garde et qu'il -se pourrait bien qu'il couvât une maladie. - -Enfin, le quatrième jour, la bru revint de la foire de Beaufort, -conduisant elle-même une charrette où il y avait six veaux. C'était une -forte femme, jeune, sentant l'ail et portant sous sa cotte un sac d'écus -de la grosseur d'un jambon, qui lui frappait les cuisses, -alternativement, quand elle marchait ou tirait les veaux par la corde -pour les faire entrer dans l'étable. Ce fut un divertissement. Il fallut -lui raconter toute l'aventure du chevalier, qui lui parut extraordinaire -et peu croyable. Elle n'ajoutait point foi à la vérité, mais croyait -Dieutegard, à son habit et à son air distingué, un prince, pour le moins -un bâtard du roi. Elle dit qu'elle avait laissé son homme saoûl, à -Beaufort, et qu'on ne le verrait certainement pas avant vingt-quatre -heures. - -Le chevalier alla se coucher après souper et s'endormit plus aisément -qu'à l'ordinaire, parce que la bru de la mère Martin, ou Joséphine, -l'avait amusé un peu avec ses veaux, son sac d'écus, son incrédulité, sa -crédulité et son mari ivre-mort. - -Mais, vers le milieu de la nuit, ses rêves habituels, dont la turpitude -augmentait sans cesse, vinrent le tirer du sommeil. Cette fois-ci il -voyait la pauvre petite Jacquette dans un rôle odieux, juste contraire à -celui qu'elle avait joué, qui venait le chercher pour le mener dans la -chambre de sa mère et qui, au lieu d'abriter chastement le corps de -celle-ci comme elle l'avait fait, relevait le drap entièrement et -dévoilait au chevalier haletant tous les retraits d'une chair admirable -devenue par l'horrible circonstance une source d'impudicité. - -Et, entr'ouvrant les yeux dans l'accès de fièvre que la luxure lui -causait, l'infortuné chevalier vit contre le lit voisin une femme très -grasse qui s'épuçait à la lueur fumeuse de la chandelle. Était-il -complètement éveillé? ce n'est pas certain. Il saute à bas du lit, -saisit à bras-le-corps Joséphine qui pousse un cri, lâche la lumière, -puis se laisse rouler sur le lit et sur le corps éperdu du chevalier. - -De toutes les causes de tristesse que nous offre le spectacle du monde, -je crois bien qu'une des plus détestables est l'appétit bestial qui, par -la permission d'un dieu cruel, envahit parfois de préférence une âme et -un corps délicats. J'ai tant de pitié de mon pauvre chevalier que je -voudrais ne pas m'étendre sur une épreuve à ce point odieuse. Vous -rappelez-vous la suavité de ses impressions et de ses sentiments, au -bord du bassin de l'Amour, alors que les caresses de Ninon, sans -atteindre ses sens, faisaient déborder les parfums dont son jeune coeur -était plein? Ne semblait-il pas créé pour goûter ce que l'amour a de -délicieux? Et le voilà sur ce lit, tenant la place d'un ivrogne, contre -une créature aussi éloignée de son noble sang que l'eût été la génisse -que l'on entend beugler dans l'étable. Cette maritorne mal odorante et -souillée de vermine, il la presse de ses fines mains; cette croupe -difforme et bleuie par le choc des écus, il la baise de ses lèvres; -devant un corps qu'il n'a jamais désiré ni vu même, il s'agenouille, il -l'adore, il l'exhausse en son esprit jusqu'à cette région céleste où -l'illusion que l'on se confond en la matière universelle ou bien en -Dieu, nous fait hoqueter et défaillir d'extase. Mais le pauvre petit, -las d'embrasser d'idéales ombres, palpe enfin quelque chose de réel. -Mystère profond! Défaite du rêve! Abdication de la splendeur des -créations de l'esprit en faveur du plus abject morceau de viande, mais -vivant! - -De ce que cette femme éprouva, vous pensez bien que je ne vais pas vous -entretenir: cela lui est bien égal! - -Quand le démon qui gonfle la misérable chair de l'homme se fut écoulé de -son corps, le chevalier sentit dans sa bouche un goût plus amer que s'il -avait mangé des excréments; il eut des nausées et vomit. Puis il pleura -abondamment et voulut retourner dans son lit. Mais Joséphine, trop fière -de posséder un prince entre ses draps, ne le laissa pas s'en aller. Elle -le caressa de nouveau. Il se débattait et mâchait le drap pour ne point -hurler sa répugnance. Mais la femme ramena le démon sous sa rude main, -et Dieutegard embrassa une seconde fois et aima jusqu'au délire ce qui -lui soulevait le coeur. - -Enfin les images de Ninon vinrent couvrir l'horreur de ces dégradants -plaisirs; la chandelle éteinte et les narines serrées, il ne -reconnaissait plus la femme de l'ivrogne de Beaufort, et il criait de -volupté entre ses gros bras, croyant embrasser Ninon elle-même, quand -l'ivrogne entra, plus tôt qu'on ne l'attendait. - -Cet homme était de taille à briser le chevalier entre ses doigts. Par -bonheur, à la vue de ce qui se passait dans son lit, cette brute, au -lieu de châtier les coupables, rompit les meubles qui se trouvaient sous -sa main, ce qui lui occasionna sans doute une grande fatigue, car il -tomba après cela tout de son long et ronfla presque aussitôt. - -Et voilà notre chevalier obligé de fuir en pleine nuit, malgré la mère -Martin qui s'était levée en chemise et courait après lui, pieds nus, -pareille à une vieille sorcière, et lui réclamant son dû. Mais les -préoccupations de Dieutegard n'étaient point de cet ordre-là; il ne -pensait qu'à l'épaisse honte dont son coeur débordait. - -Il se trouva par hasard au bord de la Loire, qui jetait une lueur par -endroits, comme un miroir dans la nuit; et il s'assit en attendant le -jour. - -Il pensait à tout ce qu'il avait désiré de pur et de splendide, durant -plusieurs années, sous les charmilles et près des bassins du parc de -Fontevrault, en lisant des poètes. En vérité, il s'était créé un monde -de beauté qui depuis longtemps environnait son front et le suivait -partout. Il n'avait jamais aperçu la vilaine face des choses. Il se -rappelait son orgueil, lorsque enivré de poésie, il remontait les -marches de marbre sous le pin parasol, vis-à-vis le vase au bas-relief -de satyres; et tout lui semblait mener à un royal amour, d'une manière -aussi sûre que les belles et droites allées du parc convergeaient au -pied du château où vivait Ninon. - -A ce moment, il osa élever son esprit vers Dieu et lui dit: - -«Mon Dieu, qui passez probablement en ce moment-ci à travers les -étoiles, trop haut pour m'entendre, j'éprouve cependant le besoin de -vous parler. J'ai le coeur si gros, si gros, qu'il n'est pas possible -que vous ne vous en aperceviez pas, même de loin. Alors prenez-moi en -pitié, parce que je ne suis pas méchant et n'ai jamais eu de mauvaise -intention en ce que j'ai fait. J'aime à en mourir Mme la marquise de -Chamarante, la plus belle de vos créatures. Cette femme merveilleuse m'a -caressé un jour au bord du bassin, et j'ai été trop ému pour faire comme -cela, à l'improviste, ce que vous avez décidé de toute éternité qu'un -homme doit faire en pareil cas pour plaire aux femmes. Et je crois que -Ninon ne me l'a pas pardonné. A côté de cela, il y a Châteaubedeau qui -n'est qu'un gros patapouf et qui s'en paie jusque-là avec la marquise, -sans l'aimer, je le sais. Lui est là-bas, au château; et moi je couche -dehors, comme vous voyez, au bord de la Loire. Et il m'est arrivé des -choses abominables! Voilà tout; je tenais seulement à vous prévenir... -Maintenant vous savez, mon Dieu, combien je suis un admirateur fervent -de tout ce que vous faites, et, quoi qu'il arrive, je resterai animé -pour vous d'un invincible amour et d'une respectueuse terreur.» - -Dieutegard n'avait pas du tout espoir en l'efficacité de sa prière; mais -il la faisait cependant, comme feront toujours la plupart des hommes -jusque dans les temps les plus avancés. Il se releva aussitôt après et -vit l'aube qui répandait la rosée sur les collines de Chinon. Le frais -et charmant début du jour donne de l'espérance à l'homme le plus -découragé; aussi le chevalier sentit le jeune soleil animer ses jambes -et partit, suivant au bord de l'eau le chemin de halage. Il ne -souhaitait plus guère autre chose, dans le domaine du possible, que de -voir, par-dessus les arbres, le sommet du gros colombier de Fontevrault. - -La pureté du matin lui permit de penser à Ninon comme autrefois. Ce fut -peut-être aussi la bonté de Dieu qui lui accorda ces quelques minutes -exquises, durant lesquelles il fit beaucoup de chemin. Les oiseaux -chantaient, les troupeaux descendaient dans les prairies, les poissons -de la Loire montaient baiser à la surface de l'eau la lumière du jour, -et le chevalier encadrait l'image de sa bien-aimée dans les ondes qu'ils -laissaient sur l'eau paresseuse. - -Tout à coup Dieutegard vit une tête d'homme roux, et il reconnut -Cornebille. Mais, au lieu de concevoir l'effroi que le sorcier répandait -habituellement, il fut heureux jusqu'en la profondeur de son coeur de -retrouver quelqu'un qui avait approché de près Ninon. Et au lieu de -l'éviter, il alla vers lui. - -Cornebille n'éprouva pas à le revoir le même plaisir que lui, car il -était en train de retirer ses verveux sans avoir aucun droit au -privilège de la pêche. Mais le mécontentement qu'il reçut de ce chef fut -mélangé à la surprise de voir le chevalier, que l'on cherchait dans tous -les coins du pays. Enfin vint à l'esprit de Cornebille le souvenir d'une -après-midi d'autrefois, bien marquée dans sa mémoire, à savoir celle où -le chevalier descendit au fond du parc et entra dans la petite maison du -jardinier pour lui signifier le congé de la marquise. A cause de cela, -Cornebille ne lui voulait pas de bien. Mais Dieutegard, lui, ne se -souvenait pas de cette circonstance, parce qu'il n'avait pensé qu'à -faire plaisir à Ninon, nullement à ennuyer Cornebille. - -Le chevalier dit simplement: - -«--Oui, c'est moi. Est-ce que vous allez bien, Cornebille?» - -Cornebille ne parla pas si vite, parce qu'il était prudent et pesait ses -paroles. - -Il réfléchit, tout en faisant passer dans un sac de toile le poisson -qu'il avait pris, et dit au chevalier qu'il s'étonnait beaucoup de le -voir là, pendant qu'on avait tant de mal à savoir où il était. -Dieutegard lui demanda si les recherches duraient encore. - -«--Pas plus tard que tout à l'heure, dit Cornebille, un nommé Martin est -passé là, à bride abattue, en demandant M. le chevalier; même que le -voilà bien arrivé au château à l'heure qu'il est, s'il court encore.» - -Le chevalier dut s'asseoir sur un gros caillou, au bord de l'eau, car -les paroles de Cornebille lui avaient retiré d'un coup tout le sang du -corps. - -Si l'ivrogne Martin le poursuivait et allait raconter au château -l'aventure de la nuit, comment jamais--en admettant qu'il osât -reparaître devant Jacquette et devant la marquise,--comment jamais faire -accroire à celle-ci qu'il se mourait d'amour pour elle dans les bras -d'une femme de campagne, nommée Joséphine? Ce n'était pas de Martin -qu'il avait peur, mais de cela! - -Et Cornebille, de son oeil louche, voyait bien que le chevalier se -rapetissait et tremblotait sur son caillou. Il en augura que le jeune -homme avait commis quelque fredaine peu catholique et qu'il se -trouverait volontiers à l'abri entre quatre murs. Il lui offrit donc de -venir chez lui, sous le prétexte que le matin était frisquet. Et il -pensait, par derrière la tête, que moyennant l'hospitalité, le chevalier -serait discret sur sa pêche. Dieutegard ne dit pas non et le suivit. - -Cornebille habitait à présent une toute petite cabane, dissimulée sous -les saules, non loin de la maison du passeur, au bac d'Ablevois. Sa -femme avait dû s'engager comme servante depuis le malheur qui avait -chassé du château le paisible ménage, et ses petits enfants eux-mêmes -s'étaient loués dans les fermes. Lui seul demeurait là, vis-à-vis les -pignons de Fontevrault, empêché de travailler, prétendait-il, par un -sort qu'on lui avait jeté et qui le faisait tomber du haut mal s'il -touchait seulement la terre. Tout indiquait qu'il vivait de rapines. Sa -personne déguenillée inspirait l'inquiétude et la pitié; quant à son -toit, il était sordide. - -Ce fut là, par une suite de circonstances tenant tant du hasard que de -l'état d'esprit du chevalier, que celui-ci échoua et vint achever de -briser son frêle coeur. - -Certes, c'est un assemblage disparate que celui de ces deux hommes, -Cornebille et le chevalier; l'un si laid, l'autre si gracieux. Qui -jamais eût songé à les réunir? Celui-là même qui a créé le coeur de -l'homme plein de mystère, y avait songé. Car vous savez déjà que l'amour -d'une même femme avait pénétré l'âme et le sang de Cornebille et du -chevalier. - -Cornebille n'avait pas recouvré la paix depuis le jour néfaste où le -corps de la marquise lui était apparu enlacé à l'Amour de marbre, au -travers des arbustes dégarnis par l'automne; et le fait d'avoir été -chassé du château n'avait été qu'un médiocre épisode au prix de la -terrible perturbation apportée dans sa cervelle par un regard indiscret. -Tel était le sort qu'on lui avait jeté. Ses forces et son courage -étaient à bas; il n'avait plus de bras pour nourrir sa famille, et -lui-même végétait d'une vie quasi-animale, ne retrouvant de coeur que la -nuit, pour pénétrer clandestinement dans le parc de Fontevrault, se -faufiler au long des allées du labyrinthe et rendre son culte à l'Amour -qui l'avait blessé, mais que Ninon avait enserré de ses bras et baisé, -un jour. - -Dieutegard découvrit le secret qui rongeait Cornebille, et il n'en fut -pas jaloux, contrairement à ce qui arrive ordinairement en pareil cas. -C'est qu'il sentait bien que Cornebille n'aurait jamais qu'à souffrir -d'une passion si disproportionnée et qu'il ne serait jamais un rival -pour lui. Il avait été à peine jaloux de Châteaubedeau, parce qu'il ne -lui semblait pas possible que Ninon pût l'aimer comme elle l'eût aimé, -lui. - -Mais lorsque Cornebille connut l'amour de Dieutegard, il eut envie de -fondre sur lui à coups de pieds et à coups de poings et de le jeter, -bien meurtri, dans la Loire. Cependant il se contint et ne laissa jamais -rien paraître de la démangeaison qu'il avait. Tantôt son oeil brillait -comme celui d'un loup, lorsqu'il regardait le chevalier; tantôt -c'étaient des cajoleries maternelles, car il espérait sans doute tirer -parti de lui. - -D'ailleurs, il haïssait Châteaubedeau plus que Dieutegard; et toutes les -fois qu'il entendait le nom de l'amant heureux de la marquise, -Cornebille étranglait quelque chose: une ombre, une vision, entre ses -doigts noueux. - -Il emmena Dieutegard avec lui dans le parc. Les chiens le connaissaient -de longtemps et venaient lui lécher les mains. Ils firent bon accueil à -Dieutegard. - -Cornebille et le chevalier allaient non seulement au bassin, mais, par -les nuits noires, ils s'approchaient du château, le plus près possible. -Ils ne voyaient absolument rien. Mais ils savaient où étaient placées -les fenêtres de Ninon, et ils s'accroupissaient au pied du mur, sans -parler et sans souffler, heureux d'être moins éloignés d'elle, jusqu'aux -premières lueurs du jour. - -Dieutegard apprit aussi que Cornebille voyait l'ancienne nourrice, Marie -Coquelière, femme crédule qu'il avait domptée par la peur, grâce à sa -renommée de sorcier. Elle s'aventurait à certains jours jusqu'au bord de -la rivière, et Cornebille, surgissant là comme par, enchantement, lui -tirait mille détails concernant Ninon. Elle vint, un jour de pluie, -jusqu'à la cabane, et vit le chevalier. Mais elle se crut morte ou le -prit pour un revenant. Puis, ayant recouvré ses sens, elle se mit à -pleurer. Il lui demanda pourquoi: elle se refusa à dire qu'elle avait -grande pitié de l'état dans lequel elle le rencontrait. Il l'interrogea -sur l'opinion que Ninon conservait de lui. Mais la vérité était que -Ninon ne pensait rien de lui. Depuis longtemps déjà on avait cessé de -prononcer son nom. Mme la marquise sortait avec M. de Châteaubedeau. -Mlle Jacquette était cloîtrée avec Mlle de Quinsonas, en attendant sa -communion. - -Vous savez que la première impression qu'ont les bonnes gens en présence -d'une situation est de la trouver naturelle. Marie Coquelière avait, il -est vrai, été surprise de retrouver le chevalier qu'on disait perdu. -Mais, le voyant vivant, elle fut un bon moment avant de se demander -pourquoi il était là et ce qui l'obligeait à demeurer dans le bouge -infect de Cornebille et dans la compagnie de ce sorcier. Elle se mit à -pleurer quand l'idée lui vint de s'en informer. Mais le chevalier fut -étonné à son tour, car il était maintenant accoutumé à sa misère et -n'éprouvait plus guère d'autre besoin que d'aller s'accroupir la nuit -sous les fenêtres de Ninon. - - - - -XIX - -VOICI UN CHAPITRE BIEN LONG! MAIS QUELLE GRAPPE D'ÉVÉNEMENTS! ON VOUS -TRANSPORTE AU GYNÉCÉE OU APPARTEMENT RÉSERVÉ DE CES DEMOISELLES, ET VOUS -Y ÊTES TÉMOINS D'UN ENCHAÎNEMENT DE FAITS QUI NOUS AMÈNE À UNE -CONCLUSION MORALE, UN PEU PESSIMISTE, QU'EXPRIME ADMIRABLEMENT NINON EN -LEVANT LES DEUX JAMBES À LA FOIS. - - -Marie Coquelière fut bien plus troublée, une fois revenue au château, -que lorsqu'elle reconnut le chevalier Dieutegard chez Cornebille. Elle -ne parlait jamais de ses entrevues avec le sorcier, parce que celui-ci -inspirait l'épouvante, et ce secret lui était si dur à porter qu'elle en -avait maigri de treize livres depuis que cela durait, et que sa figure, -auparavant prospère, se plaquait de teintes jaunâtres. Mais ne pas dire -qu'elle avait vu le chevalier lui valut une maladie. Et, tandis qu'elle -était au lit, au milieu de ses étouffements, elle rendit cette nouvelle -et respira enfin. - -On la crut folle personne n'ajouta foi à ses sornettes. Cependant l'idée -était si cocasse du chevalier Dieutegard croupissant par amour dans la -vermine avec l'horrible sorcier Cornebille, que l'on s'en empara comme -d'une légende tragi-comique, et elle fut longtemps l'aliment des -plaisanteries. - -Une nuit même, que Châteaubedeau et la marquise roucoulaient, la fenêtre -ouverte, le page se plut à renverser le vase de nuit au pied de la -muraille, par dérision, en disant hautement qu'il compissait le Sorcier -et le Chevalier des contes de Marie Coquelière. Mais Ninon, ayant penché -la tête à ce moment, crut voir deux ombres qui fuyaient, et elle pâlit -aussitôt et se trouva mal. Pendant le reste de la nuit elle crut à la -vérité de la légende; mais le jour dissipa les frayeurs superstitieuses -de son esprit. - -La légende avait pénétré dans le gynécée, où il faut vous mener, à -présent que les maçons en sont partis. - -Si parfaits qu'eussent été leurs travaux, vous voyez donc qu'ils -laissaient transpercer quelques bruits du dehors. A la vérité, Marie -Coquelière, en qualité d'ancienne nourrice, y jouissait d'un droit de -passage. C'était elle qui apportait le petit déjeuner du matin et -servait les autres repas. Hormis elle, le marquis et la marquise seuls, -ainsi que le vénérable abbé Pucelle, devaient, à jours et heures -déterminés, franchir la petite porte conduisant aux appartements -réservés de Jacquette, et de Mlle de Quinsonas. - -De toutes les personnes de la maison, Mlle de Quinsonas était l'unique -qui osât ne point traiter de balivernes les histoires de Marie -Coquelière. C'est qu'elle se souvenait de la rencontre de Cornebille, au -petit jour, dans les allées du labyrinthe, et de l'entretien merveilleux -de ce lieu ainsi que de la statuette de l'Amour, ce qui, effectivement, -pouvait être le fait d'une grande passion. Et Jacquette s'était beaucoup -enflammée sur l'aventure, à cause de ce qu'elle contenait de romanesque, -ce qui ne lui semblait pas opposé au caractère de son ancien ami le -chevalier Dieutegard. Et elle disait à Pomme d'Api: - -«Tu me demandes, ma chère Pomme d'Api, de te raconter l'histoire du -chevalier Dieutegard. Je n'y vois pas d'inconvénient, parce que tu n'es -pas, toi, sur le point de faire ta première communion; mais, quand tu en -seras là, je te préviens que je te renfermerai dans une boîte et sous -clef. Voilà: ce jeune homme était tombé amoureux de maman. Quand un -jeune homme est amoureux,--à moins que ce ne soit d'une jeune fille à -marier,--il est convenable qu'il se tienne caché parce qu'il lui devient -impossible de chausser ses culottes. C'est comme cela. Voilà pourquoi -tous nos galants s'enferment; voilà pourquoi on ne doit pas regarder la -statuette de marbre qui est au milieu du bassin: le petit coquin est -tout nu, et c'est l'Amour lui-même. Or, Dieutegard ayant reconnu son -état, un jour, dans la chambre de maman, s'est sauvé, et depuis ce -temps-là il se cache. C'est un jeune homme très comme il faut. -Là-dessus, comme sur tout le reste, chacun bâtit des histoires; mais ce -n'est pas la peine que tu ailles te monter la tête à ton tour. Je sais à -quoi m'en tenir.» - -L'aile du château affectée depuis des mois déjà à abriter l'innocence de -Jacquette, se composait, comme on sait, des anciens appartements de feu -M. Lemeunier de Fontevrault, mis d'abord en partie à la disposition de -la gouvernante, puis restaurés, isolés et abandonnés totalement à -Jacquette, à Mlle de Quinsonas et à Pomme d'Api. Vers la fin de -l'automne, on permit qu'une chatte s'y établît à demeure, pour y -détruire les souris d'abord, ensuite pour apporter un peu de gaieté aux -solitaires. C'était une chatte noire, de poil ras, qui avait deux yeux -d'un jaune éclatant et l'air d'un diable: M. le curé lui-même la nomma -Belzébuth, nom d'un démon; c'est pourquoi Marie Coquelière l'appela -aussitôt «la belle Zébute». - -Vous vous souvenez sans doute que, des fenêtres de cet appartement -situées au couchant, l'oeil plongeait obliquement dans l'allée des -fontaines, terminée par le pin parasol; que l'on voyait aussi, -par-dessus les marronniers, le ventre rond et le haut toit moussu du -colombier; enfin, qu'au bas des fenêtres s'étalait un petit parterre à -la française, bordé d'une grille. C'est ce jardin qui était désormais -réservé aux promenades et aux jeux de Jacquette. Encore avait-on fait -grimper de hauts lierres sur la grille afin de mieux marquer l'enclos -qu'occupaient ces demoiselles, au milieu d'une demeure et d'un parc -livrés au désordre de la vie profane. - -M. le curé venait deux fois la semaine donner sa leçon de catéchisme; M. -de Chemillé faisait le dimanche à sa filleule une visite de cérémonie, -ainsi que les hôtes de Fontevrault, tous un peu guindés, rangés en -cercle et ne sachant que dire, à cause du ton châtié qui leur était -recommandé. Les jours paraissaient parfois longs dans le gynécée, et -Jacquette aspirait avec ardeur à la date de sa communion, d'autant plus -qu'on lui avait promis qu'elle ferait, aussitôt après, son entrée dans -le monde et, selon l'usage du temps, s'y marierait, dans un assez bref -délai. - -Quand le vent d'automne faisait courir les feuilles mortes dans l'allée -des fontaines, on pouvait voir, à l'une des fenêtres du petit parterre, -une haute personne soufflant une forte buée sur les vitres: c'était Mlle -de Quinsonas; et, sous la gorge opulente qui jouait le rôle d'un -baldaquin étoffé, une tête aplatie au front, au nez, et dont la bouche, -lippue comme celle d'un affreux nègre, donnait assez bien l'aspect d'un -gros et gras limaçon vu en dessous et rampant: c'était la tête de -Jacquette, déformée pour le plaisir de s'appliquer contre la vitre. -Elles demeuraient là jusqu'à ce qu'il fût l'heure d'allumer les lampes. - -M. l'abbé Pucelle avait fait suspendre la lecture de Plutarque, jugée -pour le moment un peu païenne, et l'on se contentait de lire le Nouveau -Testament ou de répéter le catéchisme, du matin au soir. Pomme d'Api, -qui assistait à toutes les leçons, se montrait à l'égard du catéchisme, -d'une inaptitude allant parfois jusqu'à la rébellion; aussi Jacquette -coupait-elle ces exercices ardus par de grands mouvements de colère -contre sa fille et par des châtiments corporels, tel celui qui -consistait à la livrer, corps et biens, à la belle Zébute figurant -Satan. La belle Zébute roulait Pomme d'Api comme pelote de laine, lui -labourait la poitrine de ses ongles fins, et mettait ses vêtements en -lambeaux. Ces scènes amusaient énormément Jacquette et trouvaient grâce -devant la gouvernante, qui se relâchait un peu de sa gravité depuis -qu'elle avait recouvré la paix à l'abri du gynécée. - -Je m'avance un peu en affirmant que Mlle de Quinsonas avait recouvré la -paix. Qu'est-ce que l'on peut jamais affirmer de ces natures-là et de -malheureuses filles dans une situation aussi étrange que celle de -gouvernante? Tout au plus pourrai-je hasarder, pour ne point m'éloigner -de la vraisemblance, que Mlle de Quinsonas devait ressentir un -apaisement dans ses sens, parce qu'elle était garantie de la poursuite -du marquis, dont je vous ai dit qu'elle avait eu beaucoup à souffrir. - -Mais il y a mille circonstances infimes qui prennent pour les recluses -une importance considérable. - -Quand le marquis venait voir sa fille, par exemple, à des heures -réglementaires, je le veux bien, et qu'il s'asseyait en faisant tourner -sa canne entre ses doigts, ou bien en jouant, pour se donner contenance, -avec le bout de son nez rubicond, est-ce que vous croyez qu'il échappait -à Mlle de Quinsonas, que ce papa d'apparence débonnaire, piquait, à la -dérobée, ses formes plantureuses, d'un désir aigu comme une alêne? - -Notez qu'il y a quantité de menus faits que je ne puis relater et qui se -sont passés pendant que nous suivions le chevalier Dieutegard: un -esclandre entr'autres, causé par les deux perruches, Mmes de la -Vallée-Chourie et de la Vallée-Malitourne, que l'on a surprises à -l'entrée de l'hiver dans une attitude sur laquelle je me garderai bien -d'attirer votre attention.--Mon Dieu! que ces deux sottes sont -exaspérantes!--Si encore elles étaient jolies à tel point que l'on -pardonne tout! Mais, outre que leur grâce ne fut jamais qu'ordinaire, je -suis porté à croire que les amours déviées du droit chemin -n'embellissent pas. Certes, ce n'est pas moi qui regrette que le bruit -fait autour d'elles ne soit pas parvenu jusqu'à nous! - -Mais il faudrait posséder l'âme chaste du bon abbé Pucelle ou la crédule -simplicité de Ninon pour goûter l'illusion que le mur élevé entre le -château et le gynécée est de taille à barrer la route au subtil et malin -fluide qu'est l'esprit du siècle. Telle la belle Zébute se faufilait, en -se faisant toute petite, par le trou de la chatière ménagée dans la -porte de chêne, tel le scandale, par les lèvres candides de Marie -Coquelière, pénétra, amenuisé, étiré en longueur, dans la demeure des -vierges, et s'y présenta sur ses quatre pieds, noirci d'horreurs, et -d'aspect satanique. - -Je ne reconstituerai pas le récit de la nourrice, auquel nous avons -échappé et dont, aussi bien, nous n'avons que faire. Je n'y touche en -passant que pour vous apitoyer sur le cas de notre pauvre gouvernante -qui, étant de chair sensible, dut éprouver des picotements cruels à -l'audition de ces lascives historiettes, agrandies une fois encore par -une imagination solitaire. - -Des relations de la grosse maman Châteaubedeau avec Chourie, des -relations de Châteaubedeau le fils avec la marquise, elle était informée -quotidiennement, mieux que par la gazette, vous n'en doutez pas: de quoi -donc eût parlé Marie Coquelière? De ce qui advint à Dieutegard, vous -savez qu'elles n'ont rien ignoré. Enfin, la dernière nouvelle était que -le marquis redevenait amoureux de sa femme. - -Ah! çà, n'allez pas croire cependant que la digne nourrice racontait -tout cela au plein air, et sans souci des oreilles de Jacquette! Non. -Elle excellait à employer un langage imagé qui agrémentait d'un voile -fleuri le sens dangereux de la vérité, et elle savait aussi profiter des -moments où la fillette était absorbée par l'avidité des interrogations -de Pomme d'Api. - -D'ailleurs on couchait Jacquette de bonne heure, et, tout au bout de -l'immense pièce où flottaient encore les tentures à moulins brodés de M. -Lemeunier de Fontevrault, Marie Coquelière et la gouvernante -chuchotaient longuement, la porte entr'ouverte, un léger courant d'air -semblant agiter les ailes des moulins. - -Enfin Mlle de Quinsonas fermait la porte, tirait le verrou et s'avançait -sur la pointe des pieds, afin de voir si Jacquette était endormie. Et, -quand elle s'en était assurée, elle poussait devant le feu la -bouillotte, afin de faire ses ablutions à l'eau chaude, car elle était -frileuse. - -C'était une de ces grosses bonnes bouillottes ventripotentes, goitreuses -et cabossées par un long usage, vieilles servantes tassées sur jambes, -mais souriantes et honorées de servir, telles enfin que l'on n'en voit -plus aujourd'hui que tout devient mince, étriqué, anguleux et chagrin. -Et cette bouillote chantait délicieusement sur les cendres. Mlle de -Quinsonas en aimait la musique tour à tour plaintive et ardente, -mélancolique ainsi qu'une voix entendue le soir dans la campagne, et -gaillarde tout à coup, frétillante, rieuse, d'une fantaisie sans cesse -renouvelée; puis elle courait au secours de la chanteuse suffoquée par -un vomissement de glouglous qui lui soulevaient le couvercle et -inondaient le brasier parmi des nuages de fumée. - -Elle se déshabillait lentement devant les flammes d'un grand feu de -hêtre, dont les bûches énormes étaient elles-mêmes un spectacle. A cette -heure-là, la pièce était chaude, et il faisait bon s'étirer les membres, -une fois dévêtue, dans la pénombre à peine violée de temps en temps par -une grande flamme téméraire qui se cassait rapidement le cou à vouloir -s'élever trop haut. - -Mlle de Quinsonas se mettait volontiers à cheval sur une chaise qu'elle -approchait du feu le plus possible; elle conservait alors ses mules, -pour s'accrocher par leurs talons à l'un des barreaux; et, les yeux -larges ouverts sur quelque point brillant, elle envoyait sa main à la -promenade, sur le devant des jambes et sur l'envers de ses longues et -belles cuisses qui rôtissaient agréablement. - -Que lui disait le feu de bois, qui parle comme un ballet d'opéra, comme -un coucher de soleil? Seuls peuvent s'en douter ceux qui ont rêvé, des -soirées entières, à la campagne, devant ses inimitables féeries. Et que -lui disait la chanson de l'eau? Que lui disait l'ombre? Que lui disait -le silence? A parler franc, je crois que le cerveau de Mlle de Quinsonas -était trop strictement discipliné pour entendre, de la part de la -nature, quoi que ce fût qu'on ne lui eût appris à entendre. Mais -lorsqu'une personne a le cerveau si bien élevé et, d'autre part, le -corps mûr et parfaitement sain de Mlle de Quinsonas, je me plais à -croire qu'une entente secrète s'établit entre le chuchotement innocent -des choses créées par la main de Dieu, et notre chair, leur soeur. - -Donc, l'intelligence de Mlle de Quinsonas ne saisissait pas un traître -mot de ce langage, et cependant qui sait si la vie même de Mlle de -Quinsonas ne résultait pas de cet échange de vues, de ces épanchements -puérils entre son corps et l'eau et le feu et les milliers d'éléments -invisibles qui flottaient entre les moulins brodés des anciennes -tentures? La nature et notre chair réparent, à elles seules, bien des -désordres que l'esprit humain a introduits dans nos affaires. Aussi je -prie que l'on me permette de ne pas m'éloigner si tôt de cette opération -merveilleuse qui a lieu ce soir d'hiver devant le feu du gynécée, au -bénéfice d'une pauvre gouvernante privée des expansions les plus -légitimes, et que Dieu cependant avait formée, assurément,--eu égard à -sa belle santé et à sa plénitude,--pour s'épanouir dans l'acte d'amour, -comme tout ce qu'il se plaît à faire sortir du néant. - -Lorsque le chant de la bouillotte s'exalte, qu'une fièvre agite ses -flancs, et que l'on sent approcher le moment où un spasme violent va -projeter l'eau au dehors, Mlle de Quinsonas empoigne la queue -emmaillotée d'osier, et emplit à demi un bassin haut sur pieds qu'elle -enjambe prestement, car elle adore, avant de toucher l'eau, se sentir -embrassée par la vapeur brûlante. Tel est même parfois son bien-être, -qu'elle ne retient pas un cri suffisant à réveiller Jacquette; et -l'enfant, un oeil entr'ouvert, assiste, au hasard de la complaisance des -flammes mourantes, au dialogue mystérieux de l'eau avec la chair de sa -gouvernante. - -Mlle de Quinsonas semble chevaucher une nue, et je suis bien certain que -nombre de romanciers saisiraient l'occasion pour vous dire que Jacquette -croit voir en rêve Junon ou quelque déesse académique reproduite par une -gravure du temps. Mais point du tout. Jacquette se moque bien de Junon! -Jacquette se demande ce qu'elle dira à Pomme d'Api, si Pomme d'Api, par -hasard, désire savoir pourquoi la gouvernante apporte à sa toilette du -soir un temps et une attention qu'on ne tolérerait pas aux enfants. - -Mlle de Quinsonas reçoit de la vapeur de terribles caresses; le nuage -brutal la frappe, la meurtrit, la fait se soulever sur ses jambes -flexibles; puis rapidement il s'adoucit, devient câlin, flatteur, -l'embrasse à la fois de toutes parts d'une lèvre humide et douce, -commande à ses flocons de suivre étroitement les courbes du corps; et -ceux-ci, comme cent doigts avides, rôdent, glissent, frôlent, se -nichent, se blottissent, s'exténuent; et c'est cent, c'est mille amants -que cette fille refusée aux hommes reçoit ainsi des éléments, sans -provocation de sa part, croyez-moi:--elle n'eût pas inventé ces -attentats multiples;--sans responsabilité aussi, croyez-moi -encore:--elle se fût reproché comme un crime de ne les pas -repousser.--Non, non, cela se fait par une permission spéciale du -Créateur, qui veille à ce que l'humble matière participe au divin -plaisir. - -Enfin, d'un doigt, puis de deux, puis de la main, Mlle de Quinsonas ose -toucher l'eau brûlante encore; et, à voir ces petits doigts agiles -barboter, vous diriez une couvée de canards prenant leurs ébats sous -l'arche ogivale d'un pont. - -Ces jeux sont sans méchanceté, il le faut reconnaître; et nous, qui -avons le bonheur de nous endormir le soir contre une bonne personne -vivante, soyons indulgents aux belles gouvernantes privées par un destin -cruel de la douce secousse qui procure le sommeil paisible. - -Mais plaignons plutôt la petite Jacquette, qui se torture l'esprit sur -son oreiller afin de donner de ces phénomènes une explication plausible -à Pomme d'Api; car elle sait bien qu'à elle-même personne ne la donnera, -quoique tout ce qui se passe à l'intérieur du gynécée ne puisse être -qu'avouable et décent. Enfin, pour avoir la paix, elle bâcle à la hâte -cette opinion qu'elle transmet aussitôt à sa fille: - -«Tu me demandes, Pomme d'Api, dit-elle, pourquoi Mlle de Quinsonas -s'échaude ainsi le soir, nue comme la main, en roulant des yeux de -poisson cuit au bain-marie? Elle expie par ce moyen les péchés de -gourmandise qu'elle a commis dans la journée et qui la font engraisser -si fort par derrière.» - -Pomme d'Api se déclare satisfaite; Jacquette reprend son sommeil -interrompu, et la gouvernante, ayant passé sa chemise de nuit et étant -venue voir si la fillette reposait chastement, les deux mains sur les -couvertures, se glisse dans son lit et s'endort. - -Vous croyez le gynécée en paix? Ah! que non! - -Vers minuit, une petite porte dérobée qui communique avec le château, a -été poussée furtivement, et quelqu'un qui se sauvait, pieds nus et sans -lumière, est entré. La marquise seule, pourtant, a la clef de cette -porte. Marie Coquelière va la recevoir de ses mains le matin et la lui -remet le soir... - -Mais avant de vous conter qui vient ainsi violer le repos de nos -vierges, il nous faut retourner en arrière, vers des personnages que -nous avons délaissés depuis plusieurs chapitres, et vous verrez comment -cette incursion, qui semble nous éloigner du gynécée, au contraire nous -y ramène. - -Vous vous souvenez de la manière toute fortuite dont Ninon est devenue -la maîtresse de Châteaubedeau fraîchement ligotté, emmailloté comme un -panaris, et comment elle s'est accoutumée à une situation qui, tout -d'abord, l'avait non pas précisément choquée, car sa nature n'était pas -d'une délicatesse à se froisser pour des accidents de ce genre, mais -enfin l'avait un peu secouée, tourmentée tout au moins, dans la région -d'honnêteté fondamentale qu'elle avait. Petit à petit, le fait de -presser contre elle, la nuit, voire le jour, ce gros paquet de muscles -qu'était Châteaubedeau, devenait un besoin aussi impérieux que celui de -boire et de manger. Elle recevait donc son page dans sa chambre, après -que l'on s'était assuré du coucher du marquis, et ceci, de la façon -suivante: - -On se rendait à pas de loup sur la terrasse où donnait la chambre de -Foulques, qui allait volontiers au lit de bonne heure. Sa fenêtre -s'éclairait soudain, et, comme elle était un peu haute, on n'apercevait -que le plafond et un pan de mur blanc. Alors l'ombre du marquis, déjà -allongée démesurément, se haussait presque aussitôt d'une sorte de tiare -pointue,--effet dû à un beau bonnet de soie,--et simulait une pantomime -invariablement répétée. - -La noire figure géante avisait un coffre d'aspect imposant, et en tirait -une urne enflée, au moins d'apparence, à contenir la cuvée de trois -arpents de vigne, puis la soutenait à mi-corps dans cette attitude -d'expectative propre au pichet que l'on présente à la chantepleure. -Après quoi, tout devenait inerte, pétrifié, solennel. On eût eu le temps -de réciter trois _Pater_. Une chauve-souris coupait parfois le spectacle -de sa petite tache tremblotante. Enfin quelque chose pointait: une ligne -d'ombre vigoureuse, décrivant l'arc de cercle, joignait l'urne patiente -à la fontaine monumentale, et l'oreille reconnaissait à s'y méprendre le -gargouillis de la gouttière du Nord vomissant une pluie d'équinoxe. - -Lorsque le marquis avait procédé à cette opération et renfermé le -liquide dans la table de nuit, on pouvait être assuré qu'il ne ferait -plus un pas pour s'éloigner de ce dépôt, et qu'il se coucherait et -s'endormirait là contre, en vertu de quelque chose de plus fort que sa -volonté ou son caprice: une habitude, singulière à la vérité, mais -héritée de ses pères. - -Ninon n'assistait pas à cette séance de très bon gré, car ni la -méchanceté ni l'espièglerie n'avaient de part dans ses actes. Elle -aimait son jeune amant pour le plaisir, et son plaisir ne s'augmentait -point de la disgracieuse situation qu'il créait au marquis. Elle eût -beaucoup donné pour ne point songer qu'elle endommageait son mari en -passant des quarts d'heure délectables avec Châteaubedeau. Mais -Châteaubedeau au contraire, s'ébaudissait royalement à voir le marquis -coucher le nez sur son pot de chambre, tandis qu'il respirait, lui, le -souffle agréable de Ninon; elle s'y prêtait par bonté d'âme et -faiblesse, mais elle était très contente lorsque c'était fini et qu'elle -allait se mettre au lit. - -Or il arriva qu'une nuit, Foulques, qui s'était régulièrement couché -comme à l'ordinaire, se leva, ôta son bonnet, prit une chemise propre, -son bougeoir, sa robe de chambre, et marcha droit, d'un air guilleret, à -l'appartement de la marquise. Et, arrivé par le cabinet de toilette, il -gratta à la porte. - -Ninon reconnut aussitôt la présence de son mari et fut ennuyée, non -qu'elle redoutât quelque conséquence tragique, que les caractères de -Foulques et de Châteaubedeau rendaient peu probable, mais parce qu'il -lui répugnait intimement de savoir son mari si proche et lui demandant -une hospitalité légitime, dans le moment précis où son amant l'enlaçait -avec une vive ardeur. - -Le pire fut que Châteaubedeau, qui n'était qu'un bravache, perdit la -tête en même temps que toute contenance; et il allait et venait tout nu -dans la chambre, essayant d'ouvrir les placards pour s'y cacher, au -moyen d'une clef qu'il avait trouvée sur la table, au risque de -compromettre Ninon, qui simulait un profond sommeil pour se dispenser -d'ouvrir. - -Foulques, vous le savez, n'aimait pas se mettre martel en tête; mais, -lorsqu'une envie le démangeait, il était tenace comme un roc de -Bretagne. Il ne s'inquiétait aucunement, pour l'heure, de savoir si sa -femme recevait un amant dans son lit; mais il avait l'envie bien nette -d'occuper la place qui lui était due dans le lit de sa femme, et il -s'armait seulement de patience en attendant que sa femme lui ouvrît. - -Ninon faisait à Châteaubedeau des gestes désespérés pour lui donner à -entendre qu'il poussât tout bonnement l'autre porte et s'en allât. - -«--Moi, m'en aller, fuir!» exprimait Châteaubedeau d'un geste noble, que -sa nudité rendait plus solennel,--«jamais!» - -Il préférait entrer dans l'armoire et reparaître quand Ninon se serait -expliquée avec son époux. Et il introduisait la clef dans une serrure et -puis dans une autre. - -«--Mais, malheureux! soufflait Ninon, c'est la clef des appartements de -ma fille!» - -Enfin, comme le temps pressait et que le marquis grattait toujours à la -porte du cabinet, Ninon se leva et fit mine de se résoudre à le laisser -entrer. Elle jeta au page ses vêtements et courut toucher le verrou. - -Châteaubedeau fut saisi d'une telle venette qu'il décampa aussitôt, sans -même prendre soin d'emporter ses vêtements, et muni seulement de cette -clef qu'il avait gardée à la main. - -Beaucoup de lecteurs vont certainement m'accuser de recourir ici à un -procédé bien vulgaire en mettant dans la main de Châteaubedeau tout nu -la clef du gynécée. Je vous assure que vous avez tort. Rien n'est plus -conforme au caractère de ce jeune homme que de vouloir s'introduire dans -un placard lors de l'arrivée du mari de sa maîtresse, ce qui équivaut à -s'abriter du danger, et fournit une occasion de se flatter, après, qu'on -en a couru un colossal. Rien de plus naturel à quelqu'un qui souhaite -s'introduire dans une armoire fermée, que d'essayer de l'ouvrir avec la -première clef qu'on rencontre. Rien enfin de plus logique, étant donné -l'esprit aventureux et éhonté de Châteaubedeau, que de profiter de ce -qu'on a la clef de l'appartement des vierges et de ce qu'on est nu, pour -s'y diriger tout droit. - -Châteaubedeau n'avait pas fait trois pas hors de la chambre de Ninon -qu'il était résolu à aller jouer un tour pendable à Mlle de Quinsonas. - -Il n'eut pas de peine à se diriger à tâtons jusqu'à la petite porte -qu'il connaissait pour l'avoir vu percer par les maçons. Il tourna la -clef et entra, ne sachant plus où il se trouvait, par exemple, car -l'obscurité était complète. Il interrogea de la main un pan de mur, puis -un autre, et toucha une lourde portière de tapisserie qu'il souleva. -Alors il sentit plutôt qu'il ne vit qu'il était dans une pièce vaste, et -il marcha plus librement. Deux petites lueurs demeuraient dans le foyer, -comparables à des vers luisants; elles n'éclairaient aucun objet. Le pas -de Châteaubedeau, un peu lourd, car c'était un gaillard râblé, faisait -osciller la cuiller dans le verre d'eau de la gouvernante, et une grande -armoire craquait. - -Mlle de Quinsonas s'éveilla au milieu d'un cauchemar. Son premier acte, -en pareil cas, était de faire de la lumière. Elle se dressa sur le coude -et alluma sa bougie selon la méthode qu'on employait en ce temps-là. -Mais, comme elle était peureuse, la bougie étant allumée, elle hésita -encore à regarder autour d'elle, dans la crainte de découvrir quelque -chose d'effrayant. Châteaubedeau la regardait flegmatiquement; il ne -bougeait plus. Parfait silence. La gouvernante se rassura et consentit à -explorer des yeux la chambre. - -Alors elle vit, à moins de deux pas de son chevet, un grand et gros -homme qui la regardait, nu comme un ver. - -Elle jeta un cri, retomba sur le dos et s'évanouit instantanément. - -Jacquette, à l'autre bout de la pièce, fut réveillée par le cri de la -gouvernante et aperçut, en pleine clarté, le favori de sa maman. Elle le -remit aussitôt, parce qu'elle ne s'émouvait pas, elle, de le voir en cet -appareil, et elle conservait toute sa présence d'esprit. Elle s'inquiéta -seulement et demanda: - -«--Qu'est-ce qu'il y a, monsieur de Châteaubedeau? Est-ce que maman est -malade?» - -Châteaubedeau n'avait point vu Jacquette. En entendant sa voix -innocente, ce malappris effronté connut quelque chose de plus fort que -son impudique forfanterie, à savoir la loi naturelle qui commande à -l'homme de respecter la jeunesse; et il fut en proie à un étrange -malaise: il couvrit rapidement, de ses mains, ce qu'il put couvrir de -son corps. - -Et il s'en alla plus vite qu'il n'était venu, en se tenant le derrière à -deux mains. Il était tout à fait ridicule. - -Dès qu'il fut dehors, Jacquette se rendormit. Mlle de Quinsonas demeura -je ne sais combien de temps sans connaissance. Quand elle s'éveilla, il -faisait bien plus grand jour que de coutume, parce que Marie Coquelière, -n'ayant pas trouvé la clef du gynécée chez la marquise, n'avait pu -ouvrir et apporter le déjeuner de ces demoiselles. - -A défaut du témoignage de la bougie qui était consumée jusqu'au bout, la -clef égarée eût suffi à prouver à Mlle de Quinsonas qu'elle n'avait pas -rêvé en voyant l'homme nu: quelqu'un s'était emparé de la clef du -gynécée et s'y était introduit; ce n'était pas un monstre, car l'émotion -lui avait laissé le temps de l'estimer bien fait, sinon celui de lui -examiner la figure. - -Tout autre que Mlle de Quinsonas eût promptement soupçonné -Châteaubedeau; mais elle était si bien élevée qu'elle ne se fût pas -permis, même au plus secret de sa pensée, d'accuser un hôte du château -de la double infamie d'avoir dérobé une clef près du chevet de la -marquise et de s'être montré à ses yeux dans un si outrageant appareil. -Par une de ces générosités d'esprit que procurait autrefois une -éducation accomplie, elle jugea que quelqu'un de ces messieurs était -sujet à des accès de somnambulisme et que le parti le plus prudent -serait de ne point parler de l'aventure, qui pouvait aussi, hélas! la -desservir personnellement. Jacquette étant dressée à ne dire jamais rien -de ce qu'elle avait vu, demeura muette vis-à-vis du monde, se réservant -d'en philosopher à son aise avec Pomme d'Api. Marie Coquelière attribua -la disparition de la clef à un tour de sorcellerie et en accusa -Cornebille. - -Châteaubedeau, pour ajouter une farce à une farce, porta la clef sous -l'oreiller de sa mère, endormie d'un puissant sommeil. - -La grosse maman Châteaubedeau se réveilla, la clef quasiment dans la -main. Mais, ayant presque aussitôt entendu dire par la femme de chambre -que l'on avait dû enfoncer la porte des appartements de feu M. Lemeunier -de Fontevrault, elle se tut à son tour, par sa prudence de femme adonnée -aux amours coupables.--Vous voyez que les fautes comme l'innocence -concourent à nous rendre circonspects.--Cependant, aiguillonnée tout le -jour par une curiosité bien légitime, elle ne put tenir, vers le soir, -contre le désir de savoir si la clef qu'elle possédait n'était point -celle du gynécée. Et elle alla, avec toutes sortes de précautions, -jusqu'à la petite porte. - -La nuit tombait, le corridor était dans l'ombre; une grande paix -semblait répandue dans le château comme dans l'appartement des vierges. -Mme de Châteaubedeau tira de sa poche la clef, l'introduisit, la tourna -dans la serrure sans rencontrer de résistance. Soudain, un bruit au fond -du corridor... Elle songe à revenir sur ses pas; mais on s'expliquera -mal sa présence à cet endroit: le plus sûr moyen d'éviter la personne -qui s'approche est d'entrer chez ces demoiselles. Elle pousse la porte, -elle est dans l'antichambre mais elle n'a pas le loisir de refermer! son -amant Chourie, sans cesse sur ses pas, a pénétré derrière elle. - -Elle s'affaisse sur le premier siège qui se rencontre, et elle comprime -les battements de son coeur, car Chourie lui a fait peur, vraiment; elle -croit étouffer. Son amant aux abois cherche de l'air; il ouvre une -porte: c'est la salle d'étude, actuellement déserte. Il y entraîne sa -forte maîtresse et, l'ayant déposée sur une chaise longue, près d'une -fenêtre, il délace amoureusement son corsage gorgé à pleins bords. - -Elle revient à elle, se laisse cajoler, tourne de gros yeux langoureux; -cette femme vieillissante oublie tout sous le charme magique des -caresses. Son regard va de son amant au petit parterre si bien dessiné, -si bien planté, à l'allée des fontaines, au bon vieux pigeonnier. Ce -n'est que peu à peu qu'elle songe à la qualité de l'endroit où elle est: -on entend, dans une pièce voisine qui sert d'oratoire, la voix de -Jacquette, et celle de M. le curé qui lui donne sa leçon de catéchisme. - -Quel dommage que ces appartements-ci soient réservés! Quelle -tranquillité on y goûte! Chourie fait observer que la poussière envahit -les meubles, que des toiles d'araignée doublent les tentures, de leur -tissu léger. En effet, depuis que l'on avoisine l'époque de la première -communion, la salle d'étude est délaissée en faveur de l'oratoire. -Peut-être ne vient-on jamais par ici? - -Et Mme de Châteaubedeau se représente son existence au château, où le -pauvre Chourie est épié sans répit par sa femme, par son frère -maladroit, par la marquise qui emploie ses scrupules à sauvegarder les -apparences où elle-même a quelque répugnance à s'exhiber en galante -aventure aux yeux de son fils, quelque vaurien qu'il soit; enfin où -chacun, portant le fardeau de ses fredaines, marche en louvoyant comme -un renard qui frôle le mur du poulailler. «--Chourie, si nous y -revenions?...» - -Elle garda donc la clef et revint chaque jour ici, à la même heure, avec -Chourie. Pour elle, d'une nature grasse et abondante, cette combinaison -offrait l'avantage d'une grande paix amoureuse; pour le pauvre Chourie, -devenu maigre et efflanqué par un rude service d'amant, il s'y joignait -un adjuvant qui puait bien un peu l'apothicaire, mais efficace, en -somme, et qui provenait d'une sorte de viol d'un lieu saint, rendu plus -sensible par le murmure des voix de la fillette et du vieux prêtre, dans -l'oratoire, et par la présence, parfois, de l'inquiétante belle Zébute, -dardant dans un coin sombre ses fixes prunelles de soufre, ou animée -tout à coup d'une danse barbare, arrivée là par quelque trou mystérieux, -disparue de même. - -Moins de huit jours après, les deux amants, jamais troublés, tenaient -cette pièce du gynécée pour un pavillon à eux; ils y apportaient des -friandises, y croquaient des gâteaux secs, et muaient le pupitre de Mlle -de Quinsonas en une cave à liqueurs et à vins variés. Chourie, ayant -dérobé à l'office un petit plumeau, commençait à épousseter par ci par -là, à nettoyer les glaces tout au moins, afin que sa maîtresse pût, en -se retirant, mettre de l'ordre dans sa toilette et dans sa chevelure. - -Tout se passait au gynécée avec la régularité des couvents. M. le curé -arrivait au château à quatre heures et demie; un petit bonjour à la -marquise quand il la rencontrait, un brin de causette avec celui-ci ou -celui-là: à cinq heures moins dix, invariablement, la leçon était -commencée dans l'oratoire. Elle se poursuivait jusqu'à six heures et -demie précises. A six heures et demie la marquise entrait à l'oratoire, -prenait congé du bon curé et accompagnait sa fille dans la salle à -manger du gynécée, où le dîner de ces demoiselles était servi. Elle -s'informait du menu, chatouillait d'un doigt le cou de Jacquette et -disait bonsoir. - -Mlle de Quinsonas assistait à la leçon, ainsi que Pomme d'Api et, du -moins en principe, la belle Zébute. Quand le laps de temps jugé -suffisant pour instruire, sans le fatiguer, le cerveau de la jeune -catéchumène était écoulé, M. le curé tolérait qu'une aimable détente -succédât à l'attention soutenue, et il prolongeait en causerie édifiante -la partie dogmatique de son enseignement. Quelques sauts étaient même -permis à Jacquette, dont le tempérament enjoué s'accommodait mal des -longues stations, et elle en profitait pour se livrer à maintes -cabrioles avec la belle Zébute. - -M. l'abbé Pucelle contemplait ces ébats avec indulgence et les -encourageait volontiers de sa franche et cordiale hilarité, encore qu'il -lui arrivât souvent de se mettre à croppetons, sa soutane tordue entre -les deux genoux, afin de saisir plus prestement la chatte, par la queue, -au passage. Puis il se relevait, la figure rouge comme une tranche de -boeuf, et s'entretenait avec la gouvernante, soit de Mgr l'évêque -d'Angers, vénérable parent de celle-ci, soit de la satisfaction que -donnait à son coeur l'édifiante préparation à la communion de Mlle de -Chamarante. Il louait Mlle de Quinsonas de sa collaboration intelligente -et zélée, et, parcourant de son honnête regard les murs blanchis du -petit oratoire, les pieuses images qui l'ornaient et l'auditoire rare et -charmant, composé «premièrement, disait-il, d'une sainte gouvernante qui -portera aux pieds de Dieu le mérite d'avoir soustrait une enfant aux -embûches du siècle; deuxièmement, de cette enfant, tabernacle de toutes -les grâces, héritière des plus beaux biens de ce monde et candidate aux -ineffables richesses de l'autre; troisièmement, de Mlle Pomme d'Api, -exemple de sagesse et de modération dans l'exubérance de la santé et de -la belle mine; quatrièmement, enfin, de cette chère bête, digne joujou -de l'homme, et à qui il ne manque qu'une âme pour être notre soeur en -gentillesse et en agilité», il élevait son âme vers le ciel et lui -offrait avec une touchante sincérité son pur contentement. - -Il arriva que Jacquette, le moment venu de cette courte récréation, ne -trouva plus la belle Zébute à son poste ordinaire et la chercha en vain -dans les coins et recoins de l'oratoire. Elle s'en affligeait; et elle -trépignait de l'envie de découvrir par quelle issue la chatte noire -avait pu ainsi lui fausser compagnie. M. le curé, lui aussi, regrettait -la perte de la belle Zébute. - -Voilà donc Jacquette à quatre pattes, M. le curé à genoux, Mlle de -Quinsonas elle-même ployant sa vaste et belle taille, balayant le sol de -cette pesante poitrine qui avait troublé le marquis de Chamarante et qui -faillit plus d'une fois, sous les chastes regards du vieux prêtre, -s'échapper du corsage ouvert, à la mode du temps. On remue le prie-Dieu, -les chaises, le confessionnal rococo, joli comme une pièce de nougat; on -dérange la statue des saints; on met en lambeaux les toiles d'araignées. - -Tout à coup, Jacquette, à plat ventre contre un vieux panneau de -boiserie, les deux menottes en abat-jour, semble attentive ou pétrifiée -comme un chien à l'arrêt. Elle a trouvé! - -Mlle de Quinsonas se relève en tenant sa gorge à deux mains; le bon curé -ajuste ses lunettes et, désignant du doigt la petite, qui a été la plus -heureuse à la chasse, il rit de tout son coeur et de tout ce qu'il lui -reste de dents, peu nombreuses, mais longues comme des bâtons de sucre -d'orge. - -C'était une chatière, trou rond, dissimulé par un clapet mobile ouvrant -de ci de là, au gré des allées et venues de l'animal. Lorsque Jacquette -eut pesé du doigt sur cette porte secrète, elle vit, droit devant elle, -au beau milieu de la salle d'étude, la belle Zébute qui la regardait de -ses deux yeux jaunes, ayant l'oreille fine et sensible au plus menu -bruit. Puis, quelque chose de compact intercepta l'image de la chatte -noire. Puis celle-ci reparut, léchant goulûment une timbale de -pâtisserie qui bavait de bien belle crème. Puis elle disparut de -nouveau. Puis Jacquette la revit qui se pourléchait les babines avec une -petite langue rose et friande; des miettes de pâte gluante lui restaient -collées entre trois longs crins de moustache. - -C'est très bien. Jacquette était au comble de la joie et annonçait tout -haut les détails du spectacle. Mais elle était curieuse de savoir la -nature de l'écran opaque qui lui dérobait, à intervalles presque -réguliers, la vue de cette coquine de belle Zébute. Peu à peu son oeil -discerna un soulier, un grand soulier de monsieur, et aussi un soulier -plus petit et qui semblait de satin blanc. Le grand soulier était -emmanché au bout d'une jambe maigre, et le soulier blanc attenait à un -fort gros mollet. La jambe maigre s'entortillait au gros mollet comme un -lierre mince et vorace s'enroule autour de la verrue d'un orme et -l'étouffe en lui pompant les sucs nourriciers. Le tout faisait, si vous -voulez, une sorte de balancier de pendule, en style de colonne torse, -posé horizontalement et oscillant d'une manière franchement hostile aux -lois de la pesanteur. - -Rien n'est plus parfait que n'était la joie du bon curé lorsque -Jacquette disait qu'elle voyait un pied noir et un pied blanc. Il en -toussait, il se pliait en deux la bedaine, il communiquait sa gaieté à -la gouvernante, qui, penchée sur le corps de Jacquette, la main étalée à -l'échancrure du corsage, interrogeait elle-même: - -«--Et après, Mademoiselle? que voyez-vous? que voyez-vous? Qui donc aura -laissé un pied noir et un pied blanc dans la salle d'étude, avec des -friandises?... Après? après?» - -«--Après... dit Jacquette; oh! ce n'est pas bien!» - -Elle se releva d'elle-même et s'en alla dans un coin de l'oratoire en -faisant la moue comme s'il lui était arrivé quelque chose de -désagréable. - -Mlle de Quinsonas fut sur le point de s'allonger pour mettre l'oeil à la -chatière. M. l'abbé Pucelle, très ingambe encore malgré son âge, ne le -souffrit pas. - -«--Permettez, Mademoiselle, dit-il; permettez!» - -En un instant, voilà M. le curé à quatre pattes, fermant un oeil, -ouvrant l'autre à la chatière, se souvenant d'avoir été gamin. Sa vue -est bonne; il distingue à merveille, mais il ne peut en croire ses sens; -il faut qu'il soit bien troublé pour qu'une telle expression lui -échappe: «--Bon dieu de bois!» s'écrie-t-il. - -Car il voit plus non un pied noir et un pied blanc, mais une épaule de -femme grasse, un cou, un sein pareil à de la pâte bien levée, qu'une -main éprouve par pressions interrogatives ou bien flatte par petits -tapotements amicaux, à l'instar du mitron qui va porter son pain au -four. - -Il se redresse, retombe aussitôt sur un siège, s'essuie le front du -revers de la main; puis il se frictionne vigoureusement les yeux, comme -pour en chasser quelque chose d'immonde. L'indignation, la stupeur -l'emportent, en sa vieille âme probe, sur la prudence et la diplomatie, -et il ne songe plus qu'à la petite catéchumène qui a vu ce que lui-même -a vu. Il se précipite vers elle; il l'entoure de ses bras, lui baise le -front; il invoque au plus haut du ciel la grâce d'un divin oubli sur -cette jeune imagination; il voudrait qu'une source clarifiée jaillît de -quelque part afin d'y laver sa petite amie à grande eau; il a tant de -chagrin, le digne prêtre, qu'il en pleure, et, à défaut de source -miraculeuse, ses grosses larmes, qui coulent peut-être par la permission -de Dieu, se répandent sur les cheveux blonds de Jacquette. - -Mais, sous cette tempête morale, Jacquette, dont les préoccupations sont -bien différentes, dit tout simplement: - -«--C'est la belle Zébute que je voudrais bien ravoir!» - -Pendant ce temps, Mlle de Quinsonas est sur le gril. C'est qu'elle a la -fringale de regarder par la chatière, et qu'elle n'ose; et c'est aussi, -toute curiosité mise à part, qu'il faudrait bien qu'elle sût ce que -Jacquette a vu dans la salle d'étude, car s'il y a dommage, qui, sinon -elle, paiera les pots cassés? Elle attend que M. le curé l'autorise à -pénétrer dans cette salle. Mais M. le curé est tout à ses lamentations -et à ses exorcismes. - -Il se fait tard; l'heure a sonné; et la marquise entre dans l'oratoire -avant que l'on ait eu le temps de prendre un parti sur ce qu'il est -opportun de lui dire. - -Elle trouve la gouvernante défaite; elle voit Jacquette essuyer -tranquillement avec son mouchoir les larmes que M. le curé répand, et le -curé encore en feu, levant les mains au ciel ou les abaissant pour -désigner du doigt, dans la boiserie, le trou dérobé de la chatière. - -Ninon interdite ouvre vainement les yeux; elle ne comprend rien. Tout à -coup le clapet se soulève comme un couvercle de tabatière, et les deux -chandelles jaunes de la belle Zébute illuminent sa frimousse de -négrillon. Ninon veut rire, mais le curé l'arrête d'un geste, et dit: - -«--Madame, cet animal est l'image du démon qui s'est introduit dans ce -saint asile, selon un usage qui lui est familier et que Dieu permet, car -ses desseins sont insondables: Satan est votre hôte, Madame la marquise; -il rampe et s'agite immodérément de l'autre côté de cette cloison!» - -Ninon les croit devenus fous: elle va tout droit à la porte de la salle -d'étude, veut l'ouvrir, l'ébranle, mais en vain: un verrou est poussé à -l'intérieur; elle court à l'autre porte communiquant à la chambre à -coucher: même obstacle. - -La voici possédée d'une de ses grandes colères, maintes fois provoquées -sous vos yeux par le souci de la bonne éducation de sa fille. En outre, -elle n'aime point avoir fait de vains frais de clôture et -d'aménagements;--c'est une sensibilité de propriétaire;--disons aussi -que, malgré sa personnelle faiblesse vis-à-vis de l'amour, elle commence -à ressentir un épais dégoût de ces créatures partout vautrées et qui -souillent sa maison. Non, à la fin, cela vous écoeure! Or elle se doute -bien qu'il s'agit encore de tels déportements. - -Elle tente de défoncer la porte à coups de talon, elle crie, elle -piétine. On l'a entendue on vient. Voici son mari qui la suit maintenant -de près comme il faisait jadis de Mlle de Quinsonas; voici -Châteaubedeau; voici Malitourne l'empressé, toujours prêt à se rendre -serviable. Il fait bélier de ses reins, heureux de plaire à la marquise. -Le verrou a sauté; la porte s'ouvre. Malitourne tombé net sur son séant, -demeure aplati comme pelletée de terre. - -On l'enjambe; on se rue dans la pièce. Qu'y voit-on? Personne, mais les -débris d'une collation. Ah! regardez à la fenêtre! Qu'est cela? Un vol -d'outardes? une armoire à chiffons? le panier de la blanchisseuse? Non: -une femme qui a sauté par le balcon! On s'y porte. Ciel! un amas de -chairs innombrables dans une corbeille de linge et de dentelles, -titanesque bouquet jeté des nues à un long pieu fourchu qu'on voit fiché -en terre au fond du fossé! C'est Mme de Châteaubedeau, toutes jupes en -l'air, qui va rejoindre Chourie par la route aérienne fréquentée des -classiques amants. Mais ils sont d'ordinaire plus agiles. - -Vous croyez que l'accident va tourner à la confusion de cette grosse -dame? Elle l'eût mérité, car, franchement, à l'âge qu'elle a, il sied de -garder plus de pudeur. Mais je ne sais si Celui qui a réglé les affaires -du monde raisonne comme nous et j'incline à le croire, au contraire, -disposé à prendre toujours et aveuglément le parti de l'amour. Du haut -de son siège, il n'aperçoit guère le ridicule,--il est possible aussi -qu'il le néglige,--et, pour peu qu'il soupçonne qu'un couple a quelque -chance de contribuer à cette prolificité des races qui est vraiment -tournée chez lui à la manie, il étend sur ce couple sa main du pouce et -de l'index, il en rapproche les éléments et, du restant de ses doigts, -couvre l'ouvrage, comme vous vous y prenez pour enflammer une allumette -contre le vent. - -Mme de Châteaubedeau eut la chance, en l'occasion, de se casser la -cuisse. Vaste cassure! Les personnes qui regardaient tomber par la -fenêtre cette grande quantité de chair nue et qui se félicitaient ou se -courrouçaient d'assister à un délit si flagrant, éprouvèrent un bref -retour dans leurs sentiments quand ils purent vérifier que ce qu'ils -apercevaient de Mme de Châteaubedeau renversait par son poids M. de la -Vallée-Chourie, le couvrait tout entier--quoiqu'il fût fort long,--enfin -que le tout demeurait au fond du fossé, aussi inerte qu'un pot à fleurs -aplati par la chute d'un troisième étage. On ne songea plus qu'à voler -au secours. Les deux complices se métamorphosaient en victimes. - -Ninon, elle-même, si furieuse, n'écouta que son bon coeur, et elle -soigna Mme de Châteaubedeau comme elle avait soigné son fils. Chourie en -était quitte pour une côte enfoncée, mais il faisait si mauvaise mine -que sa femme lui épargna les invectives multiples amoncelées dans son -acide arrière-gorge. - -Et M. le curé? direz-vous.--M. le curé ne consentait plus à s'en aller -sans avoir administré les deux malheureux qu'il voulait croire punis par -la Providence. Ils n'eurent pas besoin de cette sollicitude suprême, et -l'accident, qui eût pu avoir les conséquences les plus graves, se -termina à la satisfaction de tous. - -Cependant Ninon souffrit beaucoup, en son coeur maternel, de ce que -Jacquette eût assisté, par la chatière, à la scène de la salle d'étude, -et elle se reprochait de ne pas réparer l'outrage fait à des yeux -innocents, par un châtiment exemplaire. Une expulsion impitoyable de -ceux qui y avaient joué un rôle, telle était vraiment la solution qui -s'imposait à son esprit logique. - -Elle ressentait un grand chagrin, mais elle s'avouait qu'elle en aurait -un plus grand encore à se priver de presser contre sa poitrine les gros -muscles de Châteaubedeau. Et la pauvre marquise en devenait toute -ténébreuse, car ces contradictions créent, pour une femme, une vilaine -situation. Elle se maudissait, mais courait à son plaisir avec un -entrain plus farouche. - -Elle adopta donc la mesure de réparation que lui proposait M. le curé. - -Cela consistait en une retraite de neuf jours, prêchée spécialement pour -Jacquette, mais à laquelle le bon prêtre exhortait Mme la marquise à -assister, car elle était aux yeux de Dieu, disait-il, responsable de la -souillure infligée à l'âme de sa fille par l'incontinence de ses hôtes. -Pour donner à la chose plus de solennité et lui faire porter plus de -fruit, M. l'abbé Pucelle était décidé à confier la parole à un saint -moine de l'abbaye de Ligugé, en Poitou, qui, par hasard, se trouvait à -Saumur et qu'il comptait au nombre de ses amis. - -On vit un noir bénédictin aux yeux de braise ardente. Son froc était -râpé, ses poignets crasseux, ses pieds crottés; à sa taille était noué -un cuir gras dont les bouts superflus ballaient devant les jambes, en -lanières menaçantes. Un poil nombreux lui sortait des oreilles, et sa -figure osseuse et blême était sillonnée de rides profondes imitant le -dessin des fleuves et des canaux sur une carte de Hollande. Il n'avait -point de dents: quand il fermait la bouche, de molles membranes tendues -des narines au menton, se plissant à mille plis, se réduisaient en une -boulette de papier froissé qu'il avalait d'une seule gorgée et -restituait presque aussitôt, fidèlement. Quand il ouvrait la bouche, le -défaut d'articulation donnait à sa parole caverneuse un air lointain, -parent des vagissements d'outre-tombe, tel qu'on imagine la voix des -spectres; et la moindre chose qu'il disait produisait une grande -épouvante. - -Il parla dans le petit oratoire, en présence de ces demoiselles, de la -marquise et de M. le curé. Ni Pomme d'Api ni la belle Zébute n'avaient -été admises. Jacquette en voulait beaucoup au capucin d'être cause qu'on -la privait de sa compagnie ordinaire; elle se vengeait en se moquant du -vieil édenté et en pouffant de rire derrière l'écran de ses mains -jointes, toutes les fois que le bonhomme mâchait la moitié de sa figure, -entre son menton et son nez. - -Dès la première conférence, Ninon fondit en larmes, se priva de dîner et -eut la force de fermer la porte de sa chambre à Châteaubedeau. Elle le -recevait encore jusque-là, car elle n'avait pas été en peine d'opposer -aux desseins amoureux de son mari des fins de non-recevoir irréfutables, -et le brave homme retournait dormir chaque soir le nez sur sa table de -nuit, comme par le passé. Mais il ne pouvait maîtriser le regain d'amour -qu'il éprouvait pour sa femme, et il la poursuivait d'agaceries tout le -long du jour, ouvrant ses grandes mains comme du temps que la -gouvernante vivait en liberté, et tirant le bout de son nez comme un -gland de sonnette. - -Le terrible capucin, loin de s'apaiser, le lendemain, foudroya la -débauche et les plaisirs illégitimes. Il ne faisait pas énormément de -bruit, mais le souffle de sa voix semblait venir du ciel même, par une -petite fissure, et ce chuchotement divin, dans l'ombre de l'oratoire, -pour les âmes de bonne volonté, était plus bruyant que le tonnerre. - -Jacquette, pour qui l'on se donnait tant de peine, à vrai dire n'en -profitait guère. Les béatitudes célestes et les tourments de l'enfer -étaient sans prise sur son esprit positif et pur. Elle en faisait le -récit fidèle à Pomme d'Api avant de s'endormir, mais de la même façon -qu'elle lui eût répété un conte de fées ou une légende de Marie -Coquelière. Elle rangeait cela dans sa tête parmi les «choses qu'on -dit». Et cela prenait place à côté des «choses qu'on fait» et des -«choses qu'on voit», sur une ligne bien droite et bien unie. Des unes -comme des autres elle ne tirait ni motif d'édification ni matière à -s'indigner. Elle avait une âme docile et courageuse, qui acceptait le -monde tel qu'il est. - -Mlle de Quinsonas était à l'épreuve de l'éloquence sacrée, ayant entendu -d'illustres prédicateurs à la cathédrale d'Angers, alors qu'elle -habitait la petite ruelle. Mais il n'en était pas de même de Ninon, qui, -hormis les remontrances de Mme de Matefelon, n'avait jamais été atteinte -par une parole émouvante. Elle se crut une grande coupable ayant mérité -une éternité de supplices affreux, tant par son inconduite particulière -que pour avoir favorisé dans sa maison les débordements de la luxure. -Elle voulait couvrir sa fine peau d'un cilice; elle inaugura ce régime -par de gros torchons rugueux, qu'elle ne put d'ailleurs supporter. Elle -jeûna, passa des heures en prières, s'abîma les genoux. Enfin, comme la -retraite touchait à sa fin, elle se jeta aux pieds du capucin et lui dit -de disposer de sa vie selon la volonté de Dieu: elle était toute -préparée, s'il le fallait, à se retirer dans le désert. - -Le capucin lui dit que Dieu était touché d'un si beau repentir, mais -qu'il se contentait à moins de frais. Il ne l'appelait point au désert, -il ne lui demandait point de mortifications surhumaines, mais bien de -vivre dignement et de remplir avec ponctualité ses devoirs d'épouse et -ceux de mère. - -Ninon respira et s'estima bien heureuse d'être quitte à si bon compte. -Une grande paix descendit dans son âme quand le moine la bénit, et elle -souriait doucement et remerciait Dieu, car il lui semblait maintenant -qu'elle ferait son salut très sûrement et avec une grande facilité. - -Ninon était demeurée assez longtemps avec le capucin dans l'oratoire, -après la dernière instruction. Les auditeurs s'étaient retirés, M. -l'abbé Pucelle le dernier, tout rayonnant de l'issue inespérée de cette -retraite; car par la purification de Ninon, il estimait que les -dernières traces du scandale étaient effacées. Le moine laissa lui-même -Ninon abîmée sur son prie-Dieu, et il quitta l'oratoire, satisfait de -son oeuvre. - -Pendant ce temps-là, le marquis cherchait sa femme, car il la désirait -sans cesse plus violemment, et, quant à lui, il envoyait «aux cinq cents -diables ces tonnerre de d... de capucins», qui, à son sens, n'étaient -bons qu'à détourner les femmes de l'amour. - -Il vint donc rôder autour de l'oratoire et gratta à la porte, selon la -coutume que vous lui connaissez quand il veut entrer chez sa femme. -Ninon prêta l'oreille et reconnut son mari. Elle fit le signe de la -croix, alla vers l'époux que le ciel lui avait départi et lui ouvrit les -bras en lui disant: - -«--Mon ami, je suis votre servante; faites de moi ce qu'il vous plaira.» - -Foulques, qui était loin de s'attendre à de si agréables paroles, -demeura un tantinet stupide mais il accueillit galamment sa femme, et en -peu de temps, tandis qu'il la baisait dans le cou, il résolut de -parachever l'aubaine. Il enveloppait Ninon dans ses grands membres et la -pressait comme une belle vendange. Elle avait clos les yeux et elle -balbutiait: «Pas ici!... Non... non... pas ici!... je vous en prie!» Il -la souleva à trois pieds du sol, quoiqu'elle fût lourde de chair, et, -ayant franchi l'antichambre avec la rapidité d'un courant d'air, il la -jeta sur le premier lit qu'il entrevoyait dans la pénombre du soir. - -Ninon continuait de crier: «Pas ici! Pas ici!» Mais le marquis guignait -ce moment-là depuis trop longtemps pour être en état de discerner un -lieu de l'autre; la pièce semblait solitaire; et d'ailleurs il soufflait -fort par ses narines, faisait grand bruit, n'entendait rien. - -Et Jacquette, qui était en train de réciter à Pomme d'Api le dernier -sermon du capucin, baissa la voix pour ne pas gêner son papa et sa -maman. Mais elle ne s'interrompit pas, afin d'éviter que Pomme d'Api lui -demandât pourquoi elle s'interrompait. Non qu'elle fût le moins du monde -troublée par ce qu'elle eût dû répondre à sa fille, mais enfin elle -aimait autant n'avoir pas à en parler. - -Cependant elle se leva, mit Pomme d'Api dans son tablier, et gagna la -porte à pas de loup, lorsqu'elle eut fini de répéter le sermon du -capucin, parce qu'elle jugea, dans sa petite cervelle, qu'il était plus -convenable de s'en aller. Elle mit contre la porte un tabouret pour -atteindre le verrou que son papa avait eu soin de pousser; mais, en se -haussant sur son tabouret, elle le fit chavirer, et elle tomba avec -Pomme d'Api. - -La marquise sa mère se leva d'un bond, comprit ce qui était arrivé, et -un mot très juste sortit du fond de sa nature, mot vraiment justifié par -le machiavélisme qui préside parfois à l'enchaînement des événements de -ce monde: - ---«Ah! zut, alors!...» - -Et elle retomba sur le dos, jetant à la fois ses deux jambes en l'air, -ce qui signifiait bien clairement: «Que le diable m'emporte si je me -casse la tête désormais pour garantir l'innocence d'une jeune fille!» - - - - -XX - -LA CHASSE DANS LE PARC. LA MARQUISE TIRE UN COUP DE FUSIL DANS LE -LABYRINTHE. DISCOURS DE DIEU AU CHEVALIER DIEUTEGARD ET TRISTE CHUTE DE -CELUI-CI DU HAUT D'UN PIN. COMBAT SANGLANT ET AFFREUX. QUELQUES MOTS DE -PHILOSOPHIE; VANITÉ DE CES MOTS. LA LEÇON D'AMOUR EST FINIE. - - -Tout porte à croire qu'il y a dans le monde un principe malin que l'on -nomme communément le diable et qui s'introduit à travers nos affaires, -pour nous décourager de pratiquer la vertu. Les méfaits de ce fâcheux -sont de tous les instants: n'allez donc pas prétendre que je l'aie fait -intervenir arbitrairement dans les aventures du gynécée. - -M. de Chemillé, vieux libertin qui ne croit ni à Dieu ni à diable, vous -dirait que dans le cas qui nous a retenus, il n'y a aucune intervention -surhumaine, mais la manifestation de la toute-puissance de l'Amour, qui -règne sur l'univers immense, et se faufile jusqu'au plus petit lieu, qui -culbute les tempéraments les mieux établis et déjoue les combinaisons -les plus subtilement machinées. Serait-ce à cause de cette grande force -de l'Amour que nos vieux pères le confondirent souvent avec le prince -des Ténèbres, c'est-à-dire avec la seule puissance qui pût se mesurer à -Dieu? Je vous ennuierais beaucoup en essayant d'approfondir ce mystère. -Retenons seulement que les bonnes gens et messieurs les esprits forts -recourent à des termes différents pour désigner une même chose qui nous -surpasse les uns et les autres, et de haut, c'est trop évident. - -A la façon dont la marquise a prononcé les mots significatifs, rappelés -à la fin du dernier chapitre, en jetant ses deux jambes en l'air, il -était facile de prévoir que sa conversion ne porterait pas tous ses -fruits. Elle fut, en effet, tellement dépitée du maudit hasard qui -l'avait fait,--elle, mère dévouée et pleine des meilleures -intentions,--mettre le comble aux scandales de sa maison dans le moment -même où elle accomplissait, je ne dirai pas la pénitence, mais le devoir -imposé par le saint prédicateur, qu'elle eût voulu se livrer -sur-le-champ à quelque action abominable, qui l'exposât à être montrée -au doigt par l'humanité tout entière. Elle n'en trouva pas l'occasion, -mais elle courut presque tout de suite se pelotonner contre son amant, -et se moqua avec lui des terreurs que lui avait causées la retraite. - -Châteaubedeau, pendant ses loisirs, s'était adonné au divertissement de -la chasse. Il chassait au dehors, chassait au dedans: forêts, landes, -vignes, moissons, enclos du parc; il tirait partout, tirait au hasard, -ayant juré de dépeupler Fontevrault de tous les lapins, de tous les -oiseaux, de toutes ces jolies bêtes qu'il est si agréable de voir passer -effarouchées dans la campagne ou dans les bois. - -Ninon ne tarda pas à prendre goût à cet exercice. Ce que disait ou -faisait Châteaubedeau était merveille. Elle avait même abdiqué la pudeur -qui lui était naturelle et ne craignait pas qu'on la vît à toute heure -de jour et de nuit avec ce gros fougueux. Elle tirait avec lui, tuait -avec lui; c'était, dans le château, un vrai carnage. Les paons, les -cygnes des bassins, au moins la moitié des colombes, d'inoffensifs, -agneaux, des chèvres avec leurs biquets, les chiens des bergers, les -daims qui couraient librement sous les charmilles; tout cela tomba en -peu de temps. - -Ces fous, un jour nous tuèrent la belle Zébute! - -Il y avait dans le parc une compagnie de daims qui pullulaient depuis -des années, car il n'était venu à personne l'idée de troubler leurs -ébats. Châteaubedeau n'eut point de cesse que le dernier ne fût atteint. -Après les avoir poursuivis, traqués, massacrés durant des semaines, il -arriva, lors d'une des dernières belles journées de l'automne, qu'on eut -la certitude qu'il n'en restait plus qu'un. - -C'était au commencement de la tombée du jour. Châteaubedeau et la -marquise traversaient ce bois de chênes dont je vous ai parlé, vous vous -en souvenez peut-être, lorsque je vous ai raconté la croisade matinale -de Mme de Matefelon et de la gouvernante. Ces dames s'y étaient assises -un moment sur un banc avant de pénétrer dans le labyrinthe. Les deux -amants ayant beaucoup couru, s'assirent, eux aussi, sur ce banc, et y -exprimèrent le regret de n'avoir pu exterminer le dernier daim, qui, -selon toute apparence, avait dû venir se réfugier dans ces parages. - -Le pauvre Fleury, bon à tout faire et à qui, pour le moment, étaient -dévolues les fonctions de rabatteur, vint leur annoncer que les chiens -s'étaient ralliés dans le labyrinthe, et qu'il y avait une jolie partie -à faire avant nuit noire «dans ces b...... d'allées aussi habiles à -tromper les bêtes que le monde». - -Châteaubedeau fut sur pied; Ninon comme lui. Les voilà dans le -labyrinthe, dont Ninon sait par coeur les méandres. - -Elle s'arrêta devant une de ces lunettes ménagées dans les fourrés, à -peu près à hauteur d'homme, et par l'une desquelles Mlle de Quinsonas -avait aperçu la tignasse rousse de Cornebille. Ninon distingua très -nettement encore, malgré l'approche du soir, la statuette de marbre, et -elle la montra à Châteaubedeau. Il la vit comme elle; mais il s'étonna -que ces lunettes demeurassent si bien taillées dans des fourrés -d'arbustes vivaces, et il fit remarquer en même temps le bon état des -allées, où cependant personne ne fréquentait. Ninon, qui n'avait point -pensé à cela, s'en émerveilla à son tour. Elle alla à une autre lunette, -y mit l'oeil et vit nettement la statuette, blanche comme au premier -jour; et cependant ce jour remontait maintenant à bien des années. -Châteaubedeau se souvint en effet qu'il n'était qu'un gamin lorsque Mme -de Matefelon le tenait éloigné du bain des dames ainsi que le chevalier -Dieutegard. - -«--Pauvre chevalier!...» soupira Ninon. - -Elle se souvint aussi de Cornebille, qui l'avait vue là, toute nue, un -soir d'automne presque pareil à celui-ci. - -Les chiens tenaient l'animal. Ninon vit passer dans le champ de la -lunette, un objet rapide; et il lui prit fantaisie d'asseoir le canon de -son fusil dans ce cylindre creusé à même le feuillage. Elle se disposa à -tirer à première vue sur ce qu'elle jugeait être le daim bondissant à la -gueule des chiens. - -Elle épaula donc son arme, et attendit, un oeil clos, l'autre brillant -d'une cruelle ardeur, ses belles lèvres recroquevillées comme pour -saisir un grain de mil. - -Tel était à ce moment, son appétit de détruire, qu'à défaut du passage -de l'innocent animal, elle avait résolu de massacrer la statuette. - -Mais, pan!... Elle a tiré. - -Plus haut que les aboiements de la meute, un cri a retenti. Et Ninon, -dans son coeur de femme, et son imbécile amant lui-même, ont tressailli, -en reconnaissant que l'âme d'un homme s'échappait. - -Ils courent vers le bassin, à travers le dédale du labyrinthe. Faisons -comme eux. Ah! mais, nous voilà perdus... - -Profitons-en, si vous voulez bien, pour revenir en arrière et nous -retrouver là-bas, au bord de la Loire, près de la maison du passeur, -dans la cabane de Cornebille, où nous avons laissé le chevalier -Dieutegard. - -Oh! que ces deux malheureux faisaient un triste ménage! Ils dormaient le -jour, par honte de se montrer dans leur dénuement, et aussi parce qu'ils -passaient la nuit, comme je vous l'ai dit, tantôt sous les fenêtres de -Ninon, tantôt à entretenir le labyrinthe, le bassin et la statuette -baisée un jour par Ninon, tantôt enfin à pêcher au verveux dans la -Loire, au risque de se faire prendre par la maréchaussée, ou bien -encore,--il faut l'avouer à la confusion de notre chevalier amoureux,--à -voler la volaille et les oeufs frais dans les fermes. Le reste du temps, -Dieutegard faisait redire à Cornebille la scène du bain de Ninon, et il -éprouvait un sombre plaisir à voir étinceler les prunelles de son rival -barbare. Cornebille excitait Dieutegard à parler de la marquise, et il -avait sans cesse l'envie de se précipiter sur lui et de l'étrangler, -quand il était question des faveurs qu'elle lui avait témoignées, mais -il ne l'étranglait pas, parce qu'il voulait entendre encore parler de -Ninon, le lendemain. Alors il faisait dévier l'entretien sur -Châteaubedeau, et c'était celui-là de qui il étranglait le fantôme. - -Ils couchaient sur la paille et sur de vieux chiffons que Marie -Coquelière apportait parfois, en cachette, dans ses poches, car cette -honnête femme n'eût osé voler une aune de drap à ses maîtres. Elle ne -s'aventurait d'ailleurs plus guère à la cabane, car elle se mourait du -regret d'avoir parlé, après avoir failli mourir de ne point parler, et -elle croyait que Cornebille l'avait punie en lui envoyant la maladie qui -la consumait. - -Dieutegard avait eu son habit feuille morte très endommagé par le -contenu du vase de nuit reçu sous les fenêtres de Ninon; il avait fallu -le laver parce qu'il était imprégné d'une mauvaise odeur, et sa belle -soie rétrécie, ridée, était pareille maintenant à la pelure d'une pomme -de reinette qui a passé l'hiver. Nous ne parlons pas des trous, des -taches, ni de la guenille qui provient de porter un vêtement jour et -nuit, et d'en arracher les pans, le petit matin, à la gueule des chiens. -Il fallait signaler cette misère parce qu'elle a de l'importance: il est -pénible à un homme bien né d'être mal mis. Le chevalier en souffrait -beaucoup. - -Il ne prévoyait pas de terme à sa détresse, car son amour s'aggravait -avec le temps, par la recherche quotidienne de Ninon qu'il ne voyait -jamais, et par l'émulation diabolique qu'il recevait du féroce amour de -son compagnon. - -L'aventure du vase de nuit ne l'avait pas détourné du besoin d'approcher -Ninon, car lorsqu'on a commencé de souffrir par un grand amour, toute -douleur nouvelle est plus avidement souhaitée qu'un rendez-vous par un -amant heureux. Il était retourné sous les fenêtres; il avait passé des -nuits dans la volupté amère d'un bien-aimé voisinage. Il avait aussi -pris goût à la besogne de jardinier d'amour, au labyrinthe. Cornebille -et lui, munis de vieux instruments qu'ils cachaient dans un endroit du -parc connu d'eux, taillaient, émondaient, ratissaient; ils entretenaient -la margelle du bassin aussi propre qu'une assiette de faïence; ils se -jetaient à l'eau et époussetaient l'Amour de marbre avec les soins -qu'une mère a pour son enfant. - -Quand vint la fin de l'automne, ils avaient fort à faire, parce que les -pluies salissaient le cher objet, et parce que les feuilles gluantes s'y -tenaient attachées, enfin parce que les nuits étaient noires, par les -temps couverts, et il leur fallait travailler vite aux premières lueurs -du jour, en courant de grands dangers. - -C'est ainsi qu'ils avaient été surpris un matin par les coups de fusil -de la chasse de Ninon et de Châteaubedeau. On tirait dans le bois où le -bassin se trouvait enclos, et ils avaient dû demeurer cachés dans le -labyrinthe. Une balle perçant les fourrés avait blessé Cornebille à -l'épaule. - -Cet homme, dont la vie était pire que la mort, après s'être lavé dans le -bassin, et pansé de son mieux, conseilla à Dieutegard de monter sur un -arbre élevé, où l'on aurait moins de risques d'être atteint et plus de -chances de voir Ninon. Le chevalier grimpa dans un haut pin et, pour la -première fois depuis le jour fatal où il avait vu Ninon à demi nue sur -son lit, il la vit, de très loin, c'est vrai, mais enfin il la vit. Et -il fut tout à coup plus pâle que s'il avait reçu la blessure dont -souffrait Cornebille, et il faillit tomber de son arbre. Cornebille, qui -était sur un chêne plus touffu et qui n'avait point vu Ninon, lui -demanda ce qu'il avait. Mais Dieutegard ne le lui dit pas, afin de -savourer davantage, en lui-même, sa douleur ou sa joie. Comme il ne -soufflait mot, Cornebille cessa de lui parler, et le chevalier demeura -sur sa branche, bouleversé par une émotion immense. Son coeur faisait le -bruit d'une fillette qui court en sabots sur la route, et le vent, dans -le feuillage du pin, jouait de la harpe, grave et enivrante musique. - -Le chevalier n'avait vu Ninon qu'un instant. Mais il peut se faire qu'un -être qui passe entre deux troncs d'arbres et qui est aperçu de loin, -soit cause que le sang s'arrête dans les veines d'un homme. Aussi, pour -si peu, le chevalier sentit que la mort avait touché ses membres, un à -un, et qu'il se trouvait devant le bon Dieu tel qu'on lui avait appris -qu'il était, c'est-à-dire entouré d'anges magnifiques, de prophètes -barbus et de saints à la figure douce. Des personnes que l'on ne voyait -point touchaient de l'orgue avec bien du talent. Et on lui faisait -excellent accueil dans cette belle assemblée. Bien entendu, il n'osait -pas avancer trop, mais il entendait que l'Éternel en personne lui -parlait du haut de son trône et lui disait: - -«Monsieur le chevalier, soyez le bienvenu pour avoir porté dans votre -coeur la pure flamme d'amour qui soulève les hommes au-dessus de la -terre, et qui vous a amené ici ainsi que toutes les personnes que vous y -voyez réunies. Je vous ai très bien entendu, le matin où vous m'avez -prié, au bord de la rivière. Vous aimiez, m'avez-vous dit, Mme la -marquise de Chamarante... Il est curieux que les hommes en soient encore -à se faire d'aussi plaisantes illusions! dit-il, en souriant et se -tournant de gauche et de droite vers la nombreuse assistance.--Non, -Monsieur! votre âme brûlait du feu qui distingue les plus valeureux de -ma noblesse, comme l'ordre du Saint-Esprit marque la poitrine des -meilleurs serviteurs du roi. Ce feu vous élevait vers la beauté, qui -revêt mille formes; vous avez été sensible à mon soleil, à ma nuit, aux -eaux, aux bassins qui reflètent mon ciel et mes étoiles, au charme de -mes provinces de Touraine et d'Anjou qui, en effet, est exquis; vous -avez goûté les poètes qui ont le secret de rendre durables les fleurs de -ma création; vous avez cru à quelque chose de superbe qui flotterait -au-dessus du monde, et pour cette chose qui, à vos yeux d'enfant, -n'était encore que confuse, vous eussiez donné votre vie aussi gentiment -que votre mouchoir. Vous eussiez pu être un martyr, un apôtre, un grand -soldat. Le hasard vous a placé en présence d'une femme de fraîche figure -et de corps engageant, et vous l'avez parée de toute la beauté qui était -en vous. Et, tenez! à vous parler franc, Monsieur le chevalier, je ne -suis pas fâché que de cette femme vous ayez eu l'occasion de voir le -derrière; et je me flatte que vous ayez souffert les maux que le goût de -la chair vous causa; en sorte que vous puissiez aujourd'hui faire la -part de ce qu'est proprement l'amour tel que les hommes de votre monde -le conçoivent, et de ce qu'est l'amour qui brille sous la perruque des -héros, qui brille, Monsieur, à ce point qu'on le peut distinguer d'ici, -à l'oeil nu... Penchez-vous plutôt, je vous prie...» - -A ces mots, le chevalier se pencha; mais il n'eut point le temps de rien -voir, car il tomba du haut de son arbre dans le bassin, ce qui lui évita -de se casser les reins, mais le tira du songe où il avait entendu Dieu -le père lui parler. Et comme il était fort jeune, il fut content de -n'être pas mort, malgré la belle réception qui semblait lui être -destinée au Paradis, car les paroles du Créateur ne lui plaisaient qu'à -demi, et pour lui, il demeurait fermement dans «l'illusion» d'aimer -Ninon d'une flamme qui était héroïque, ou pure, ou tout ce qu'on voudra, -mais d'une flamme qui le consumait et qui l'empêchait même de sentir -qu'il était trempé de la tête aux pieds. - -Il sourit donc encore à la vie, quelle qu'elle fût, et envoya de la main -un baiser à Ninon qu'il savait n'être pas loin de là; puis il profita de -ce qu'il était près de la statuette, pour l'enlacer et baiser la place -où Ninon, un jour, avait posé ses lèvres. - -Ce fut dans ce mouvement, et comme il interceptait de son corps le -marbre, vis-à-vis de la lunette où Ninon épaulait son fusil, que le coup -tiré par elle l'atteignit en plein coeur. Et il retomba, à demi dans -l'eau, à demi sur les marches du socle de l'Amour. - -Ninon, qui accourait avec Châteaubedeau par le plus court chemin, arriva -au bassin presque aussitôt le malheur accompli, et elle vit ce jeune -homme, les pieds baignant dans l'eau, et sa belle tête exsangue -renversée sur la dure marche de pierre. Elle ne se pâma point, car elle -avait de l'énergie dans les circonstances graves, ainsi qu'on l'a vu -souvent; mais elle croyait avoir blessé un malandrin. Ce fut en -s'inclinant à la margelle, dans une attitude inquiète et charmante qui -eût rappelé à la vie le chevalier s'il l'eût pu voir, qu'elle reconnut -la victime de sa chasse malheureuse. Et dans le temps qu'elle remettait -le visage de Dieutegard,--presque pareil, quoique amaigri et flétri, à -celui qu'il avait en ce lieu même, le jour où elle avait voulu d'abord -le baiser sur la bouche, et puis se sentir appliquer tout à fait et -vigoureusement contre lui,--le passé se représenta à sa courte mémoire -de femme, et elle eut aussitôt une douleur aiguë et bien sincère qui lui -arracha un cri déchirant. - -Mais, sans perdre la tête, elle commanda à Châteaubedeau de se jeter à -l'eau et de secourir son ancien ami; puis elle cria «Au secours, au -secours!» et s'enfuit afin de guider les gens à leur arrivée dans le -labyrinthe. - -Châteaubedeau jeta son habit, en réfléchissant que ce qui venait de se -passer là était déplaisant. Il éprouva l'eau, du gras de l'orteil, et -s'élança. - -Il allait atteindre le milieu du bassin, lorsqu'une masse d'os, lourde -comme un tronc de chêne vert, lui tomba du haut d'un arbre, entre les -épaules, et le fit plonger jusqu'au fond de l'eau. Il revint à la -surface en même temps que ce bolide et vit, en s'ébrouant, un visage -horrible qui s'ébrouait aussi, et si près du sien, qu'ils se soufflaient -de grandes eaux au nez l'un de l'autre. - -Châteaubedeau reconnut le sorcier Cornebille, et le soupçonna aussitôt -de ne lui vouloir pas de bien. Dans tous les cas, cet homme, en lui -tombant dessus, lui avait fait très mal. Il ne songea donc plus qu'à se -sauver. Mais Cornebille nagea plus vite que lui vers le bord, et il -était hors de l'eau quand Châteaubedeau mettait le pied sur l'échelle -marine. Cornebille l'attrapa par une jambe et le rejeta à l'eau; ensuite -il lui empoigna l'autre jambe, et, à genoux sur la margelle, il le -secouait, la tête en bas, comme on voit les laveuses tremper dans la -rivière une longue chemise de nuit. - -Mais Châteaubedeau était si souple qu'il se redressa avec la vigueur -d'une vipère. Il parvint, d'un élan, à ressaisir ses jambes à poignées, -et il trancha d'un seul coup de dents deux phalanges de la main du -monstre qui lui broyait les chevilles. Cornebille lâcha prise à cause de -l'atroce douleur; le page bondit dans l'eau comme une otarie, et en -sortit sans échelle, d'un saut d'animal traqué. - -Mais aussitôt Cornebille se représenta à lui, saignant de l'épaule, -dégouttant d'eau, et secouant sa main rompue, retenue par une peau -coriace, et qui pissait le sang. Alors les deux hommes se ruèrent l'un -sur l'autre à bras-le-corps. - -Châteaubedeau était affaibli de sa secousse et de la terreur, Cornebille -par la douleur physique et le sang perdu; Châteaubedeau défendait sa -vie, mais Cornebille assouvissait sa haine, ce qui le rendait très fort. - -Ils tombèrent sur le sable qui saupoudra leurs dos humides d'une -poussière d'or. Un dernier rayon descendait de la cime des grands -arbres. Chaque fois que le sorcier voyait la figure du page, il gonflait -son cou et ses amygdales, et lui vomissait un bol de crachats. Quand ils -étaient tous deux par terre et qu'ils roulaient, en un seul tronc, -contre la margelle de marbre, leurs os craquaient. - -Enfin on arriva: les domestiques, les hôtes du château, M. de Chemillé, -le marquis, et jusqu'à Jacquette et sa gouvernante, tous essoufflés, -Ninon avec eux. - -Elle pensait trouver Dieutegard étendu sur la mousse et Châteaubedeau -genoux à côté de lui et lavant sa blessure avec du linge. Elle fut très -stupéfaite de ce qu'elle découvrait: le pauvre chevalier était toujours -étendu, immobile, sur les degrés de l'Amour, et quelque chose de -terrifiant, un animal bicéphale, informe et sans nom, se tordait, en -soufflant, et hurlant, sur un sol de boucherie. - -Les hommes firent un pas en avant, les premiers, et, ayant reconnu ce -qui se passait, s'employèrent à séparer les combattants. Châteaubedeau -demandait grâce; mais Cornebille le tenait serré dans un garrot et -disait distinctement qu'il voulait lui faire exprimer son dernier jus, -comme à un marc de raisin. Ils étaient sanglants et hideux. Tout effort -pour arracher les membres du page aux tentacules de cette pieuvre était -vain. - -Ninon parvint à se faire jour à travers le groupe d'hommes qui voulaient -lui épargner ce spectacle. Elle approcha, contint de la main son coeur; -elle essaya plusieurs fois de parler avant d'y réussir, tant elle était -émue; enfin elle prononça sur un ton suppliant: - -«--Cornebille!» - -Comme un chien appesanti par le sommeil se trouve soudain sur les pattes -à la voix de son maître, le monstre, en entendant son nom tomber de -cette bouche, détourna les yeux de sa proie, et il laissa un instant -s'égarer dans le vide sa prunelle rougeoyante. Je ne sais pas ce qu'il -voyait, car la passion sauvage de cet homme me dépasse. Cependant, il ne -lâchait point les membres de Châteaubedeau, qui, lui, si peu digne -d'intérêt qu'il fût, faisait pitié, je vous assure. - -Ninon s'approcha davantage encore, et elle essaya de commander -impérieusement du doigt à Cornebille, en répétant son nom. Cornebille -releva la prunelle, et il vit le doigt, et au-dessus, penché sur lui, le -visage de Ninon. Pour le visage, il n'osa pas le regarder, mais il se -fixa sur le doigt. - -Alors il saisit ce doigt, de sa demi-main sanglante, et lâcha tout pour -le porter à sa bouche. Ninon défaillait d'horreur. On voulait, à coups -de pieds, faire lâcher prise à la brute odieuse. Mais Ninon eut l'âme à -endurer ce martyre et elle ordonna d'emporter Châteaubedeau pendant que -le monstre léchait le doigt. - -Il léchait le doigt de Ninon, ce seul doigt, en rampant et faisant -entendre un cri sourd. Il se tordait dans la boue ensanglantée du sol, -en léchant ce doigt, ce seul doigt; car il n'osa pas aller plus haut; et -de sa tête inhumaine sortaient des hoquets incompréhensibles parmi -lesquels on distinguait «Merci!» Puis cela devint des grondements -d'orage apaisé; il consacrait tout son restant de vie à se soutenir afin -d'atteindre le doigt et le lécher encore. Enfin il retomba tout d'un -bloc, et Ninon alla se laver dans le bassin. - -Alors les uns donnèrent des soins à Châteaubedeau qui en avait grand -besoin, les autres au malheureux chevalier qui était maintenant -au-dessus de toutes les infortunes de ce monde. On le déshabilla pour -examiner sa blessure. La petite balle l'avait touché au coeur, comme je -vous l'ai dit. Quand on eut passé dessus un linge humide, on vit le nom -de Ninon écrit en hautes lettres qu'une pointe malhabile avait tracées. -De sorte que Ninon apprit en un même moment la grande passion de ce -jeune homme et sa mort. Toutes les autres personnes qui se trouvaient -là,--gens qui ne savent jamais rien de ce qui se passe au fond des -âmes--furent fort étonnées. Marie Coquelière ne put se retenir de -répéter ce qu'elle avait déjà dit sur la vie mystérieuse des deux êtres -qui gisaient là, sur leurs visites nocturnes dans le parc, sur -l'entretien miraculeux du labyrinthe et de l'Amour; et cette fois-ci, il -fallut la croire; mais ces aventures parurent bien extraordinaires. - -La nuit était venue; on ne distinguait plus qu'avec peine les objets, -sauf la statuette de l'Amour, dont le marbre blanc retenait la lumière, -et qui se dressait intacte, indifférente et impudique, au milieu des -événements. - - * * * * * - -M. le baron de Chemillé crut le moment venu de prendre Jacquette par la -main et de lui parler en termes nets de tout ce qu'elle avait vu, non -seulement en cette journée, mais depuis le temps qu'on s'efforçait de -lui tout cacher. Il lui dit qu'il ne fallait pas qu'elle recueillît de -tout cela matière à se dégoûter de l'amour, qui est un sentiment très -noble et très beau quand il vient à son heure et dans des conditions -telles que rien ne le fasse dévier de sa route droite. Il lui dit -qu'elle était grande à présent et qu'on pouvait lui parler comme à une -femme. Et il se donna en effet la peine de lui éclaircir diverses -particularités du jeu de l'amour, afin que rien, pour ainsi dire, ne lui -en demeurât inconnu et n'excitât sa jeune imagination par l'attrait du -mystère. - -Avec des termes qu'il s'efforça de trouver mesurés, il toucha devant sa -filleule à ce grand sujet qui bat comme un coeur au centre de l'univers -et l'alimente, et que seule la méchanceté des hommes et des moeurs -parvient à rabaisser et à avilir. Enfin il s'éleva très haut là-dessus -et dit des choses superbes. - -En effet, c'était un philosophe; et il s'était construit, comme ses -pareils, sur toutes choses, des systèmes ingénieux et séduisants. - -Jacquette l'écoutait, car elle était toujours attentive à ce qu'on lui -disait. Sachez cependant que rien de ce qu'elle avait vu, rien de ce qui -lui fut caché, rien de ce qui lui fut éclairci, ce modifia la contenance -que Jacquette devait prendre vis-à-vis de l'amour lorsque celui-ci se -présenta. - -Car elle épousa, vers l'âge de quinze ans, un beau jeune homme qu'elle -aima tendrement dès qu'il eut demandé sa main, quoiqu'elle ne l'eût -jamais vu auparavant. Et, aussitôt qu'elle sentit qu'elle l'aimait, elle -fut si pudique, que le moindre mot malséant, qu'il lui était bien égal -d'entendre jusque-là, lui devint désagréable: elle rougissait et croyait -très volontiers que son mari était un ange; elle oublia tout ce qu'elle -avait vu, tout ce qu'elle avait appris malgré elle et tout ce que son -parrain le philosophe lui avait enseigné, et il n'y eut jamais de femme -plus vertueuse à la fois et plus agréable à son mari, car elle était -venue au monde avec une âme simple dans une chair bien portante. - -Les exemples du monde et la philosophie sont bien peu de chose au prix -d'une gouttelette de beau sang. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Chapitre I. 1 - Chapitre II. 5 - Chapitre III. 11 - Chapitre IV. 19 - Chapitre V. 29 - Chapitre VI. 43 - Chapitre VII. 51 - Chapitre VIII. 65 - Chapitre IX. 73 - Chapitre X. 79 - Chapitre XI. 91 - Chapitre XII. 97 - Chapitre XIII. 113 - Chapitre XIV. 127 - Chapitre XV. 141 - Chapitre XVI. 153 - Chapitre XVII. 173 - Chapitre XVIII. 195 - Chapitre XIX. 225 - Chapitre XX. 279 - - -6892.--Imp. de Vaugirard, 152, rue de Vaugirard. Paris (XVe). - - - - -Note du transcripteur - - -Les corrections suivantes ont été effectuées: - - n'émeut > m'émeut (m'émeut plus que la langue des dieux) - borne > bonne (une amie, ou, à défaut, une bonne) - repairée > repérée (où la direction était repérée) - -ainsi que quelques coquilles non détaillées. - - - - - - - -End of Project Gutenberg's La leçon d'amour dans un parc, by René Boylesve - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC *** - -***** This file should be named 61351-8.txt or 61351-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/1/3/5/61351/ - -Produced by Laurent Vogel (This file was produced from -images generously made available by the Bibliothèque -nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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