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-The Project Gutenberg EBook of En Virginie, by Jean de Villiot
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
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-this ebook.
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-
-Title: En Virginie
- Épisode de la guerre de sécession, précédé d'une étude sur
- l'esclavage et les punitions corporelles en Amérique, et
- suivi d'une bibliographie raisonnée des principaux ouvrages
- français et anglais sur la flagellation
-
-Author: Jean de Villiot
-
-Release Date: December 23, 2019 [EBook #61008]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VIRGINIE ***
-
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-
-Produced by the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
-images of public domain material from the Google Books
-project.)
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- JEAN DE VILLIOT
-
- EN VIRGINIE
-
- ÉPISODE DE LA GUERRE DE SÉCESSION
-
- PRÉCÉDÉ D'UNE ÉTUDE
- SUR
- L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES
- EN AMÉRIQUE
-
- ET SUIVI D'UNE
- BIBLIOGRAPHIE RAISONNÉE
- DES PRINCIPAUX OUVRAGES FRANÇAIS ET ANGLAIS SUR LA FLAGELLATION
-
- PARIS
- CHARLES CARRINGTON, ÉDITEUR
- 13, FAUBOURG MONTMARTRE, 13
-
- 1901
-
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-
-A NOS LECTEURS
-
-
-«_La vérité, l'âpre vérité_,» s'est écrié Danton. Nous aussi, nous
-voulons la vérité, toute la vérité. Dussent quelques-uns en être
-froissés, nous la voulons surtout sur des sujets historiques qui nous
-paraissent avoir été le point de départ, sinon le motif, de la
-révolution qui s'est accomplie dans nos moeurs au cours de ce siècle.
-Nous ne vivons que par le souvenir, et, seule, l'Histoire peut évoquer à
-nouveau les heures qu'elle a vécues. Nous entreprenons donc ce livre
-avec la ferme conviction de faire oeuvre utile en dévoilant des faits
-certainement ignorés de la masse du Public, faits qui nous semblent
-intéressants puisqu'ils sont intimement liés aux événements qui marquent
-l'évolution de notre civilisation moderne.
-
-Il n'est pas absolument indispensable, quand on traite des matières
-quelque peu délicates et spéciales, de tomber dans la crudité, comme
-aussi il est possible de ne pas donner un tour de phrase pornographique
-à des relations qui ne se rapportent qu'à des faits matériels, à des
-choses arrivées et qui, par conséquent, ne peuvent être que naturelles,
-car tout ce qui se passe sous le ciel ne peut être d'une autre essence.
-Un sentiment littéraire de mauvais aloi, une tartuferie affectée, sont
-mille fois plus méprisables et plus pernicieux que la bonne franchise et
-la liberté d'expression quand elles n'ont d'autre but que de mettre à
-nu, combattre, _flageller_, les vices des hommes.
-
-Nous déclarerons d'abord franchement que la présente étude n'est pas
-écrite pour les enfants, _grands ou petits_, qui n'y verraient, ou
-plutôt ne voudraient y voir qu'un appel à une excitation malsaine, but
-duquel nous nous éloignerons sensiblement. Peut-être quelques-uns de nos
-lecteurs persisteront-ils quand même à trouver le mal là où il n'existe
-pas; mais entre ceux-ci et nous, nous placerons le bon proverbe:
-
- _De gustibus et coloribus non disputandum._
-
-A ces lecteurs nous recommanderons encore--et ils feront sagement de
-suivre notre conseil--de fermer vite ce livre, de le jeter loin, sans
-achever de le lire afin que leurs chastes pensées ne soient ainsi
-nullement troublées par cette lecture. Nous avons la prétention d'écrire
-pour les admirateurs du vrai, de la Nature, et rien n'est plus beau que
-la Nature, dans toute sa splendeur nue, quelquefois aussi dans toute sa
-hideur. Nous la décrivons telle qu'elle est, dépouillée de tous les
-voiles dont la pudibonderie exagérée se plaît de la recouvrir.
-
- *
-
- * *
-
-On aurait tort de s'imaginer que l'usage des verges a été de tout temps
-un apanage des sectes religieuses ou autres et bon nombre de
-littérateurs ont, dans leurs oeuvres, largement usé de la flagellation
-et s'en sont fait un sujet pour contenter une certaine catégorie de
-lecteurs... malades.
-
-Nous le répétons,--et nous ne saurions trop le redire--nous n'avons
-nullement l'intention de mettre sous les yeux de personnes vicieuses,
-des scènes plus ou moins impudiques; contre de pareilles peintures
-s'élèverait à bon droit la morale publique.
-
-Ce genre de littérature est, d'ailleurs, réprouvé des honnêtes gens, et
-c'est pour ceux-là seuls que nous écrivons, et comme c'est aux lecteurs
-intelligents que nous nous adressons, nous voudrions que _les autres_ se
-rassurent dans le cas où leur esprit maladif ne pourrait approuver un
-ouvrage qui, ne répondant pas à leurs goûts, ne saurait être, par cela
-même, un remède à leur état d'âme. Qu'ils le critiquent donc, en
-poussant leur cri de protestation au nom de la morale outragée. Nous
-serons entièrement satisfaits de leur feinte indignation.
-
-C'est surtout d'Outre-Manche que nous arrive la fausse pudibonderie. Il
-existe en effet, quelque part, à Londres, une société dite de _Vigilance
-Nationale_ (?) laquelle s'érige en juge de nos actions, de nos moeurs,
-de nos livres. Cette société, qui se figure que son action a moralisé
-complètement les moeurs britanniques, opère maintenant chez nous,
-couvrant de sa surveillance, comme d'une égide, la pudique vertu
-d'Albion menacée par nos écrits.
-
-Cependant, John Bull avoue parfois qu'il peut être un pécheur; mais,
-alors, il explique l'accusation qu'il porte contre lui-même, en faisant
-remarquer avec hypocrisie, qu'il n'est pas loin d'être aussi mauvais que
-d'autres...
-
-Les moeurs anglaises sont curieuses. Leur isolement, leurs habitudes
-monacales exaltent les passions en les concentrant. Un reste de
-puritanisme les aggrave.
-
-Là, règne cette dangereuse maxime qu'une austérité rigoureuse est la
-seule sauvegarde de la vertu. Le mot le plus innocent effraye; le geste
-le plus naturel devient un attentat. Les sentiments, ainsi réprimés, ou
-s'étouffent ou éclatent d'une manière terrible. Tout pour le vice ou
-tout pour la vertu, point de milieu; les caractères se complaisent dans
-l'extrême, et l'on voit naître des pruderies outrées et des monstres de
-licence; il y a des dévotes qui craignent de prononcer le mot _shirt_
-(chemise) et des femmes hardies, montrant dans l'accomplissement de la
-faute suprême la plus douce sérénité.
-
-La société de _Vigilance Nationale_ n'a rien à faire avec notre livre.
-La pruderie légendaire de nos voisins doit nous préserver de ses
-démarches; aussi, est-ce avec peine que nous avons vu le Parquet
-français donner suite à des dénonciations venues d'Outre-Manche. Si la
-justice française--dont le rôle est de se prononcer moins sur la forme
-que sur le fond de tout ouvrage incriminé--continue à prêter une oreille
-attentive et complaisante aux dénonciations hypocrites des puritains
-anglais, nous verrons bientôt ceux-ci s'abattre sur les étalages de nos
-librairies.
-
-Ils en supprimeront tout ce qui ne leur conviendra pas,--à moins que ce
-ne soit pour emporter et lire, quand ils seront seuls, bien seuls, ces
-pages défendues qu'ils sont les premiers à honnir... en public...
-
-Et quand on songe aux livres qu'ils trouvent immoraux, on frémit à la
-pensée d'être bientôt obligé de se passer de lire autre chose que la
-Bible.
-
-La Bible! Ah! messieurs, entendons-nous! Voilà un livre qui vous est
-cher et qui nous appartient aussi bien qu'à vous, mais nous avons pris
-la précaution de l'expurger, et si la lecture en est ennuyeuse, du moins
-ne présente-t-elle aucun danger, tandis que telle que vous l'avez
-traduite, nous n'en permettrions la lecture à nos enfants que lorsqu'ils
-pourraient justifier de leurs quarante-cinq ans!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-C'est ici que se place une admirable page de la préface de la _Chanson
-des Gueux_[1]:
-
- [1] Jean Richepin. _La Chanson des Gueux_. Édition définitive, Paris,
- M. Dreyfous, 1881.
-
- La gauloiserie, les choses désignées par leur nom, la bonne franquette
- d'un style en manches de chemises, la gueulée populacière des termes
- propres n'ont jamais dépravé personne. Cela n'offre pas plus de
- dangers que le nu de la peinture et de la statuaire, lequel ne paraît
- sale qu'aux chercheurs de saletés.
-
- Ce qui trouble l'imagination, ce qui éveille les curiosités malsaines,
- ce qui peut corrompre, ce n'est pas le marbre, c'est la feuille de
- vigne qu'on lui met, cette feuille de vigne qui raccroche les regards,
- cette feuille de vigne qui rend honteux et obscène ce que la nature a
- fait sacré.
-
- Mon livre n'a pas de feuille de vigne et je m'en flatte. Tel quel,
- avec ses violences, ses impudeurs, son cynisme, il me paraît autrement
- moral que certains ouvrages, approuvés cependant par le bon goût,
- patronnés même par la vertu bourgeoise, mais où le libertinage passe
- sa tête de serpent tentateur entre les périodes fleuries, où l'odeur
- mondaine du lubin se marie à des relents de marée, où la poudre de riz
- qu'on vous jette aux yeux a le montant pimenté du diablotin, romans
- d'une corruption raffinée, d'une pourriture élégante, qui cachent des
- moxas vésicants sous leur style tempéré, aux fadeurs de cataplasme. La
- voilà, la littérature immorale! C'est cette _belle et honnête dame_,
- fardée, maquillée, avec un livre de messe à la main, et dans ce livre
- des photographies obscènes, baissant les yeux pour les mieux faire en
- coulisse, serrant pudiquement les jambes pour jouer plus allègrement
- de la croupe, et portant au coin de la lèvre, en guise de mouche, une
- mouche cantharide. Mais, morbleu! ce n'est pas la mienne, cette
- littérature!
-
- La mienne est une brave et gaillarde fille, qui parle gras, je
- l'avoue, et qui gueule même, échevelée, un peu ivre, haute en couleur,
- dépoitraillée au grand air, salissant ses cottes hardies et ses pieds
- délurés dans la glu noire de la boue des faubourgs ou dans l'or chaud
- des fumiers paysans, avec des jurons souvent, des hoquets parfois, des
- refrains d'argot, des gaietés de femme du peuple, et tout cela pour le
- plaisir de chanter, de rire, de vivre, sans arrière-pensée de luxure,
- non comme une mijaurée libidineuse qui laisse voir un bout de peau
- afin d'attiser les désirs d'un vieillard ou d'un galopin, mais bien
- comme une belle et robuste créature, qui n'a pas peur de montrer au
- soleil ses tétons gonflés de sève et son ventre auguste où resplendit
- déjà l'orgueil des maternités futures.
-
- Par la nudité chaste, par la gloire de la nature, si cela est immoral,
- eh bien! alors, vive l'immoralité! Vire cette immoralité superbe et
- saine, que j'ai l'honneur de pratiquer après tant de génies devant qui
- l'humanité s'agenouille, après tous les auteurs anciens, après nos
- vieux maîtres français, après le roi Salomon lui-même, qui ne mâchait
- guère sa façon de dire, et dont le _Cantique des Cantiques_, si
- admirable, lui vaudrait aujourd'hui un jugement à huis-clos.
-
- *
-
- * *
-
-Que pourrions-nous ajouter à ce qui précède?
-
-Nous tenions simplement à mettre le public d'amateurs et de
-bibliophiles, auquel nous nous adressons exclusivement, en garde contre
-les menées d'un petit nombre de faux apôtres qui ont la prétention--et
-peut-être la conviction--de nous empêcher d'exposer un sujet délicat,
-comme s'il n'était pas possible de le faire sans tomber dans
-l'obscénité.
-
- *
-
- * *
-
-Nous ferons précéder notre récit d'une explication destinée à éclairer
-le lecteur sur les pratiques en usage dans la flagellation des esclaves
-en Amérique, avant l'époque où se passe notre action.
-
-Ce sujet nous a semblé intéressant au plus haut point, c'est pourquoi
-nous n'hésitons pas à publier ces pages.
-
-JEAN DE VILLIOT.
-
-
-
-
-L'ESCLAVAGE ET LES PUNITIONS CORPORELLES EN AMÉRIQUE AVANT LA GUERRE DE
-SÉCESSION
-
-
-L'histoire de l'esclavage et la traite des noirs, tels qu'ils ont existé
-autrefois, tels qu'ils se dissimulent aujourd'hui, est encore à faire et
-cette plaie, que l'Humanité porte au flanc depuis l'enfance du Monde, ne
-peut se fermer sans avoir été sondée.
-
-Le document contient des détails souvent monstrueux, parfois horribles,
-toujours répugnants, sur les pratiques révoltantes auxquelles se
-livraient les maîtres à l'égard de la race réprouvée et maudite.
-
-Reportons-nous tout d'abord à l'histoire de l'esclavage en Amérique, où
-il était établi péremptoirement que ce système--l'esclavage--ne pouvait
-être maintenu que par la force brutale; cette déclaration ne put que
-gagner en autorité, les propriétaires d'esclaves ayant _légalement_ le
-droit de leur infliger des peines corporelles. Une loi, établie en 1740,
-tout à l'avantage des maîtres d'esclaves, disait que «dans le cas où une
-personne, _volontairement_ (ce qui est fort discutable) couperait la
-langue, éborgnerait, ou priverait d'un membre un esclave, en un mot, lui
-infligerait une punition cruelle _autre qu'en le fouettant ou le
-frappant_ avec un fouet, une lanière de cuir, une gaule ou une badine,
-ou en le mettant aux fers ou en prison, ladite personne devra payer,
-pour chaque délit de cette sorte, une amende de cent livres sterling
-(2.500 francs).»
-
-D'autre part, on lisait dans le code civil de la Louisiane:
-
-«L'esclave est entièrement soumis à la volonté de son maître, qui peut
-le corriger et le châtier, mais non avec trop de rigueur, de façon à ne
-pas le mutiler, l'estropier, ou l'exposer à perdre la vie.»
-
-En résumé, le droit pour le maître de battre son esclave comme il
-l'entendait et de lui infliger des punitions corporelles autant que son
-bon plaisir le lui commandait, mais sans le mutiler ou le tuer, ce droit
-était parfaitement établi par la loi des États esclavagistes du Sud; et,
-dans au moins deux États, le maître était expressément autorisé à se
-servir d'un fouet ou d'une lanière de cuir comme instruments de
-supplice.
-
-Parfois, un esclave était flagellé jusqu'à ce que la mort s'en suivit,
-et ces cas n'étaient malheureusement pas rares. Un nommé Simon Souther
-fut traduit devant les Assises d'octobre 1850, dans le comté de Hanover
-(État de Massachusetts), pour meurtre d'un esclave; reconnu coupable, il
-fut condamné à cinq ans de détention. A cette occasion, le juge Field
-fit au jury le récit de la punition infligée à l'esclave:
-
-Le nègre avait été attaché à un arbre et fouetté avec des baguettes
-flexibles. Lorsque Souther était las de frapper, il se faisait remplacer
-par un nègre qui continuait la flagellation avec des tiges de bois
-mince. Le malheureux esclave avait été frappé également avec la dernière
-cruauté par une négresse aux ordres du maître, puis horriblement brûlé
-sur diverses parties du corps. Il fut ensuite inondé d'eau chaude dans
-laquelle on avait fait tremper des piments rouges. Attaché à un poteau
-de lit, les pieds étroitement serrés dans une brèche, le nègre poussait
-d'affreux hurlements. Souther n'en continua pas moins à accabler le
-pauvre martyr, sur le corps duquel il se ruait et frappait des poings et
-des pieds. Cette dernière phase de la punition fut continuée et répétée
-jusqu'à ce que l'esclave mourut.
-
-Le planteur féroce fit appel de la condamnation qui le frappait si
-justement et si peu, mais la Cour suprême confirma la sentence,
-estimant, dans ses conclusions, que le prévenu aurait dû être simplement
-pendu pour homicide volontaire.
-
-Dans un autre cas qui fut jugé à Washington même l'année suivante, le
-colonel James Castleman fut poursuivi pour avoir fouetté un esclave
-jusqu'à la mort. Il n'en fut pas moins acquitté. Ce colonel fit ensuite
-rédiger et publier par son avocat, une brochure dans laquelle il
-défendait sa réputation. On y lisait que deux de ses esclaves, surpris
-en état de vol, furent immédiatement punis pour ce méfait. Le premier,
-nommé Lewis, fut fustigé au moyen d'une large courroie de cuir. Il avait
-été sévèrement puni, mais le colonel estimait que la rigueur du
-châtiment n'excédait pas l'importance du vol commis par l'esclave. Il
-admettait cependant que son compagnon avait été plus cruellement châtié
-et que si Lewis était mort, il n'y avait de la faute de personne: Lewis,
-en effet, après avoir subi la première partie de sa peine, avait été
-attaché au moyen d'une chaîne à une poutre, et suspendu par le cou. Il y
-avait juste assez de longueur de chaîne pour lui permettre seulement de
-se tenir debout et droit; s'il s'appuyait d'un côté ou d'un autre, s'il
-se courbait, le carcan devait l'étrangler. C'est du reste ce qui se
-produisit.
-
-A l'occasion des _Procès libérateurs_, qui eurent lieu à Boston en 1851,
-un policeman, cité comme témoin, affirmait qu'il était de son devoir
-d'agent de police d'appréhender toute personne de couleur, qu'il
-trouvait dans les rues après une certaine heure. Tout délinquant était
-mis au poste, et le lendemain matin, comparaissait devant un magistrat
-qui le condamnait invariablement à recevoir _trente-neuf coups de
-fouet_. Les policemen touchaient un salaire supplémentaire: un
-demi-dollar (2 fr. 50) pour l'exécution de cette punition. Des hommes,
-des femmes, des enfants furent fouettés ainsi fréquemment par la police,
-et ce à la demande formelle de leurs maîtres eux-mêmes.
-
-Weld, dans son _Slavery as it is_ (L'Esclavage tel qu'il est) publié en
-1839, raconte le fait suivant qui indique comment étaient traités les
-esclaves qui s'évadaient:
-
-«Une belle mulâtresse d'une vingtaine d'années, à l'esprit indépendant
-et qui ne pouvait supporter la dégradation de l'esclavage, s'était à
-différentes reprises, enfuie de chez son maître; pour ce crime elle
-avait été envoyée au _Workhouse_ (maison des pauvres) de Charleston,
-pour y être fouettée par le gardien. L'exécution eut lieu avec un tel
-raffinement de cruauté que sur le dos de la malheureuse pendaient de
-sanglants lambeaux de peau; il n'eût pas été possible de placer la
-largeur d'un doigt entre les très nombreuses plaies qui y saignaient.
-Mais l'amour de la liberté s'était développé chez cette femme; elle
-oublia la torture et la fuite qui en avait été la cause, et elle réussit
-à s'évader de nouveau sans qu'on pût jamais la retrouver.»
-
-Pour démontrer la _nécessité_ des punitions corporelles, Olmsted nous
-fournit l'anecdote suivante: «Une dame de New York, allant passer
-l'hiver dans un des États du Sud, avait loué les services d'une esclave,
-qui, un jour, refusa catégoriquement de faire certain petit travail
-domestique qui lui était commandé. A de douces remontrances: «Vous ne
-pouvez m'y forcer, répondait-elle, et je ne veux pas faire ce que vous
-me demandez là; je ne crains nullement que vous me fouettiez.» La
-domestique parlait avec raison; la dame ne pouvait pas la fouetter, et,
-d'un coeur plus sensible que ses congénères, ne voulait point appeler un
-homme pour faire cette besogne, ou envoyer sa domestique à un poste de
-police pour y être fouettée, comme il était d'usage dans les États du
-Sud.
-
-Pour ne pas laisser de marques sur le dos des esclaves, et ne pas
-abaisser leur valeur marchande (!), on avait substitué, en _Virginie_,
-aux instruments habituels de punition, la _courroie élastique_ et la
-_palette scientifique_. Par le vieux système, la lanière de cuir coupait
-et lacérait d'une façon si déplorable la peau, que la valeur des
-esclaves s'en trouvait singulièrement diminuée lorsqu'ils devaient être
-vendus sur un marché; aussi l'usage de la courroie était-il un immense
-progrès dans l'art de fouetter les nègres. On assure qu'avec cet
-instrument, il était possible de flageller un homme jusqu'à le mettre à
-deux doigts de la mort, et cependant, sa peau ne portant nulle trace de
-violences, il en sortait sans dommage apparent.
-
-La palette est une large et mince férule de bois, dans laquelle sont
-percés un grand nombre de petits trous; lorsqu'un coup est porté avec
-cet instrument, ces trous, par suite du mouvement précipité et de
-l'épuisement partiel de l'air qui s'y produit, agissent comme de
-véritables ventouses, et on assurait que l'application continuelle de
-cet instrument produisait absolument les mêmes résultats que ceux de la
-lanière de cuir.
-
-L'enrôlement des nègres dans les armées fédérales pendant la guerre de
-Sécession a montré jusqu'à quel point terrible les esclaves avaient été
-soumis à la flagellation. M. de Pass, chirurgien d'un régiment de
-Michigan, cantonné dans le Tennessee, dit que sur 600 recrues nègres
-qu'il avait eu à examiner, une sur cinq portait des marques de
-fustigations sévères, et la plupart montraient de nombreuses cicatrices
-qu'on n'aurait pu couvrir avec deux doigts. Il avait même rencontré
-jusqu'à mille stigmates provenant de flagellations excessives, et plus
-de la moitié des hommes qui se présentaient durent être rejetés pour
-incapacité physique, causée par les coups reçus, et par des morsures de
-chiens, visibles sur leurs mollets et leurs cuisses. M. Westley
-Richards, autre chirurgien, dit que sur 700 nègres qu'il avait examinés,
-la moitié au moins de ces esclaves portait les marques de fustigations
-cruelles et de mauvais traitements divers: quelques-uns avaient reçu des
-coups de couteau, d'autres portaient des traces de brûlures; d'autres
-enfin avaient eu les membres brisés à coups de matraque.
-
-La flagellation des esclaves se pratiquait parfois de la façon suivante:
-le coupable était étendu la face contre terre, ses bras et ses jambes
-attachés à des pitons ou à des anneaux, et, son immobilité ainsi bien
-assurée, il était fouetté jusqu'à la dernière limite.
-
-Une torture encore plus raffinée consistait à ensevelir le malheureux
-dans un trou juste suffisant pour contenir son corps, de fixer une porte
-mobile, ou trappe au-dessus de sa tête, et de l'y laisser de trois
-semaines à un mois--si, bien entendu, il ne succombait pas avant
-l'expiration du terme.
-
- *
-
- * *
-
-Les coutumes des races aborigènes de l'Amérique sont peu connues, et il
-nous serait impossible de dire d'une façon bien affirmative, que la
-flagellation ou les punitions corporelles faisaient partie du système
-judiciaire des Peaux-Rouges. Nous reviendrons donc aux premiers colons,
-ceux surtout qui s'établirent au Nord, emportant de chez eux la ferme
-croyance que le fouet était un réformateur efficace pour le maintien de
-la bonne moralité. En eux était également ancrée cette intolérance
-religieuse, dont ils cherchaient vainement à s'affranchir et qui était
-précisément l'une des principales causes de leur immigration.
-
-Le poteau d'exécution restait en permanence--il existe d'ailleurs encore
-dans certaines provinces des États-Unis--et ce furent surtout les
-Quakers[2] qui goûtèrent les premiers les bienfaits de la flagellation.
-Les chefs et les prédicateurs de cette secte furent longtemps
-persécutés. A Boston, en 1657, une femme nommée Mary Clark, accusée de
-prêcher cette doctrine, fut condamnée à recevoir vingt coups d'un fouet
-formé de grosses cordes à noeud et manié à deux mains par le bourreau.
-Puis l'infortunée expia encore, par une année de prison, le crime
-d'avoir exprimé librement son opinion. Deux prédicateurs, Christopher
-Holder et John Copeland furent chassés de leur ville natale après avoir
-été fouettés, et d'autres personnes punies également pour avoir montré
-quelque sympathie à l'égard de ces deux proscrits. Quelque temps après,
-une femme nommée Gardner fut arrêtée à Weymouth, et dirigée sur Boston
-où elle et sa servante furent publiquement fouettées avec un _chat à
-neuf queues_.
-
- [2] _Quakers_: sectaires en Angleterre et en Amérique. Ils se
- reconnaissent au tutoiement.
-
-C'est alors que la loi, dont le texte suit, fut promulguée contre les
-Quakers:
-
-«Quiconque introduira un quaker dans l'enceinte de cette juridiction
-(l'État où la loi était en vigueur), sera mis à l'amende de cent livres
-sterling (2.500 francs) au profit du pays, et maintenu en prison
-jusqu'au paiement intégral de la somme.
-
-«Quiconque hébergera un quaker, sachant qu'il l'est, sera mis à l'amende
-de 40 schellings (50 francs) pour chaque heure durant laquelle le quaker
-aura été hébergé ou caché, et maintenu en prison jusqu'au paiement
-intégral de ladite amende.
-
-«Tout quaker venant en ce pays sera soumis à cette loi et puni en
-conséquence, savoir: A la première infraction, si c'est un homme, il lui
-sera coupé une oreille, puis il sera astreint aux travaux forcés pendant
-un laps de temps. A la seconde infraction, il lui sera coupé l'autre
-oreille, et si c'est une femme, elle sera sévèrement fouettée avant son
-envoi dans une maison de correction et condamnée aux travaux forcés.
-
-«A la troisième infraction, l'accusé, homme ou femme, aura la langue
-percée d'un fer rouge et sera maintenu définitivement en maison de
-correction.»
-
-Sous le régime d'une aussi douce loi, les quakers devaient disparaître
-rapidement. Du moins le pensait-on, et le gouverneur de Plymouth (aux
-États-Unis) disait «qu'en son âme et conscience, les quakers étaient
-gens qui méritaient d'être exterminés, eux, leurs femmes et leurs
-enfants, sans la moindre pitié».
-
-Les colons Hollandais suivirent bientôt l'exemple de leurs voisins les
-puritains. Un nommé Robert Hodshone, accusé d'avoir tenu une réunion
-religieuse à Hamstead, fut attaché à l'arrière d'une charrette en
-compagnie de _deux femmes qui lui avaient donné l'hospitalité_, et
-traîné de la sorte jusqu'à New-York. Là, il fut mis dans l'obligation de
-payer une amende de 600 guilders (1.260 francs environ) et, ne le
-pouvant pas, fut condamné à _travailler à la brouette_ (terme employé
-pour les condamnés), sous la surveillance d'un nègre qui avait ordre de
-le flageller avec des cordes selon son bon plaisir. Le gardien
-s'acquitta si bien de sa tâche que le malheureux fut bientôt dans
-l'impossibilité matérielle de faire le moindre travail. Pour ce, mis à
-nu jusqu'à la ceinture, _il fut fouetté tous les deux jours_, jusqu'à ce
-qu'il en mourut.
-
-Les quakers n'en continuaient pas moins à prospérer, à tel point que des
-mesures plus rigoureuses encore furent prises à leur égard. Un nommé
-William Robinson fut condamné, à Boston, à subir le fouet, et banni
-ensuite de la ville, avec défense, sous peine de mort, d'y remettre les
-pieds. Le malheureux, attaché à l'affût d'un canon, reçut trente coups
-de fouet.
-
-En 1662, un nommé Josiah Southick, dont les parents avaient été chassés
-de Boston, retourna dans cette ville. Arrêté immédiatement et attaché
-demi-nu à une charrette, il fut traîné dans les rues de Boston et
-fouetté sur tout le parcours, puis reçut la même punition à Rocksbury et
-le lendemain à Dedham, après quoi on le relâcha. Le fouet qui servit à
-cette exécution, manié à deux mains par le bourreau, était formé de
-cordes de boyaux, séchées puis nouées, et fixées à un long manche. La
-souffrance endurée par le patient fut vraiment terrible.
-
-A Dover (New England), trois femmes, Anne Coleman, Mary Tomkins et Alice
-Ambrose furent condamnées à la peine du fouet. C'est un curieux document
-que l'arrêt de prise de corps qui fut lancé contre elles, après la
-sentence. Le voici:
-
- «Les constables de Dover, Hampton, Salisbury, Newbury, Rowley,
- Ipswich, Wenham, Lynn, Boston, Roxbury, Dedham, sont requis, au nom du
- Roi, de s'emparer des Quakeresses (ici les trois noms suivaient), de
- les attacher à une charrette, et les conduisant à travers leurs villes
- respectives, de les fouetter sur leurs dos nus, avec un maximum de dix
- coups par ville; et de les conduire ainsi de commune en commune
- jusqu'à ce que les condamnées soient hors de cette juridiction, et les
- constables sus-désignés sont responsables de la bonne exécution de
- cette sentence.
-
- Fait à Dover, par moi, Richard Malden, ce 22 décembre 1662.
-
-Le sinistre cortège commença par une froide journée de décembre, et les
-trois malheureuses subirent leur peine stoïquement, excitant sur leur
-passage la pitié de quelques-uns de leurs doctrinaires. Ces derniers
-furent immédiatement mis au pilori.
-
-Douces moeurs!...
-
-L'une de ces trois femmes, Anne Coleman, fut de nouveau flagellée à
-Salem, avec quatre de ses amies. L'instrument employé alors était le
-_chat à neuf queues_.
-
-Un nommé Wharton, ayant eu l'imprudence d'aller visiter les victimes
-dans leur prison, il fut décrété à son égard l'arrêt suivant:
-
- «Aux Constables de Boston, de Charlestown, de Malden, de Lynn.
-
- «Vous êtes requis respectivement.
-
- «D'appréhender en sa propre demeure Edward Wharton, convaincu de
- vagabondage. Le constable de Boston devra lui appliquer trente coups
- de fouet sur le corps mis préalablement à nu.
-
- «De le faire passer de commune en commune jusqu'à Salem, qu'il prétend
- être son lieu de résidence, en le fustigeant comme ordonné.
-
- «La présente vous servira de mandat.
-
- «Boston, le 30 juin 1664.»
-
-Nous citerons encore un cas. C'est celui d'Anne Needham, qui,
-appartenant à la secte des quakers, fut mise à l'amende à Boston.
-N'ayant pu payer cette amende, cette femme fut fustigée cruellement et
-subit courageusement sa peine sans pousser un seul cri.
-
- *
-
- * *
-
-Un journal de 1774 raconte de plaisante façon une histoire de
-flagellation qui trouve ici sa place:
-
-Quelques quarante années auparavant, alors que bon nombre de naïfs
-avaient à se repentir de leur affiliation à une secte biblique
-rigoureusement interdite, le capitaine Saint-Léo, commandant d'un navire
-de guerre, était appréhendé _pour s'être promené un dimanche_; et ce
-fait, considéré à cette époque comme un crime, appelait sur la tête du
-coupable un châtiment exemplaire.
-
-Le coupable fut donc tout d'abord condamné à une forte amende par le
-juge de paix. Et comme le capitaine, surpris et indigné, se refusait à
-payer, excipant judicieusement de son ignorance des lois, on s'empara de
-sa personne. Il fut solidement attaché par la tête et par les pieds à un
-pilori dressé sur la place publique où les bonnes gens du pays vinrent
-pieusement lui donner des conseils sur l'observation du dimanche et lui
-rappeler les inconvénients qui pouvaient résulter d'une promenade à
-l'heure des offices.
-
-Remis en liberté, le capitaine Saint-Léo reconnut l'incorrection de sa
-conduite et, publiquement, exprima des regrets; il déclara que,
-désormais, il était bien décidé à mener une vie pieuse et exempte de
-reproches. Les saintes personnes, ravies de cette soudaine conversion,
-l'invitèrent à souper. Le capitaine, décidément bien converti, suivait
-assidûment les offices religieux. Avant de reprendre la mer, Saint-Léo
-voulut rendre la politesse qui lui avait été faite; il invita donc une
-grande partie des sommités de la ville, y compris les prêtres et le juge
-à un repas à bord de son navire, prêt à mettre à la voile. Un excellent
-dîner fut, en effet, servi; on vida de nombreux flacons, et la gaîté,
-quelque peu excitée par de copieuses et franches libations, battait son
-plein, lorsque, brusquement, une bande de matelots fit irruption dans la
-cabine du capitaine; ceux-ci se saisirent des convives et, malgré leurs
-protestations, les pieux invités furent traînés sur le pont, où,
-solidement attachés, ils reçurent des mains de l'équipage, armées de
-verges, une magistrale correction, cependant que le capitaine les
-exhortait au calme, les assurant que la mortification de la chair
-aidait, après un plantureux repas, à sauver l'âme compromise par la
-gaieté.
-
-Après quoi, les invités encore ficelés, furent jetés dans leur
-embarcation, et abandonnés en cet état sur le rivage alors que le navire
-mettait immédiatement à la voile.
-
- *
-
- * *
-
-Le pilori et le poteau ont été et sont encore d'un usage fréquent dans
-certaines parties des États-Unis. Dans l'État de Delaware, par exemple,
-il existait, il y a peu de temps, trois poteaux à fouetter: un à Dover,
-un autre à Georgetown et le troisième à Newcastle. Dans le pays, ce
-moyen pénal est considéré comme souverainement efficace pour la
-répression des crimes de peu d'importance.
-
-A Newcastle, le pilori consiste en un très lourd poteau, haut d'environ
-douze pieds; à mi-hauteur se trouve une plate-forme: à peu près à quatre
-pieds (1m,22) au-dessus de cette plate-forme, est fixée une traverse
-percée de trois trous: un pour la tête et le cou du patient, les deux
-autres pour les mains et les poignets. La punition est infligée par le
-shérif avec le _chat à neuf queues_, mais ce magistrat s'acquitte
-généralement très mal de cette besogne, qu'il considère à juste titre
-comme dégradante pour sa dignité.
-
-Les noirs supportaient beaucoup mieux que les blancs les tortures de la
-flagellation. Ces derniers étaient surtout plus affectés de l'infamie
-attachée à cette punition, que de la douleur pourtant si violente
-qu'elle occasionnait.
-
-Il y a quelques années seulement, un cas de torture par la flagellation
-fut le sujet de toutes les conversations. _Une jeune fille de dix-sept
-ans_, élève dans une école publique de Cambridge (État de de
-Massachusetts), ayant commis le crime de chuchoter pendant un cours, fut
-condamnée par son institutrice _à être fouettée_. L'enfant, que
-révoltait un légitime sentiment de pudeur, résista avec tant de force,
-qu'on dut requérir le _directeur et deux de ses aides_. Ces trois hommes
-se saisirent de l'élève, et tandis que deux d'entre eux lui maintenaient
-les bras et les jambes, le directeur la frappait de vingt coups d'une
-forte lanière de cuir. Cette punition avait été infligée selon
-l'ancienne coutume, c'est-à-dire devant toute l'école. L'affaire fut
-cependant portée devant les tribunaux, mais le personnel de l'école en
-fut quitte pour une légère admonestation. Néanmoins, quelques mois
-après, l'affaire ayant eu quelque retentissement, les punitions
-disciplinaires de cette nature furent abolies dans toutes les écoles des
-États-Unis.
-
- *
-
- * *
-
-La flagellation domestique, que l'on nomme _spanking_, est en usage un
-peu partout, aux États-Unis, principalement en ce qui concerne les
-enfants. Au temps où les puritains régnaient en maîtres, dans ce
-pays--ça n'a d'ailleurs pas beaucoup changé--la flagellation était la
-punition ordinaire infligée aux enfants des deux sexes, et, en certains
-districts, ils devaient s'y soumettre jusqu'à ce qu'ils eussent atteint
-l'âge du mariage!
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il y aurait encore beaucoup à dire sur le sujet que nous venons de
-résumer, et il serait intéressant de faire connaître à fond les
-_coutumes flagellatrices_, si nous pouvons nous exprimer ainsi, qui
-régnèrent et qui règnent encore au Nouveau-Monde. Peut-être un jour
-donnerons-nous à nos lecteurs, s'ils veulent bien nous suivre sur ce
-terrain, de plus amples détails sur ces coutumes barbares. Mais, pour
-les besoins du présent livre, nous avons tenu à faire rapidement
-l'historique de ces moeurs étranges, historique nécessaire que nous
-présentons comme la préface de l'histoire dont nous nous sommes inspiré
-pour notre livre.
-
-Le récit que nous reproduisons est rigoureusement exact quant aux faits,
-sinon quant aux détails. Il éclairera d'un jour nouveau, du moins
-l'espérons-nous, les pratiques monstrueuses en usage chez les
-esclavagistes qui torturaient non seulement par nécessité de répression,
-mais aussi par dilettantisme, par passion et besoin de cruauté:
-_Flagellandi tam dira Cupido!_
-
-
-
-
-EN VIRGINIE
-
-ÉPISODE DE LA GUERRE DE SÉCESSION
-
-
-
-
-PROLOGUE
-
-
-Pendant l'été de 1866, peu après la signature du traité de paix qui
-termina la guerre de Sécession, j'habitais New-York, de retour d'une
-expédition de chasse et de pêche en Nouvelle-Écosse, attendant le
-paquebot qui devait me ramener à Liverpool.
-
-J'avais alors trente ans à peine, j'étais robuste, bien portant; encore
-avais-je une taille qui pouvait passer pour avantageuse: près de six
-pieds! Mon esprit aventureux et ma curiosité à l'endroit de ce qui
-m'était inconnu me poussèrent, durant mon séjour à New-York, à parcourir
-la cité en tous sens, explorant de préférence les plus vilains quartiers
-de la capitale du Nouveau Monde. Au cours de mes pérégrinations je fis
-des études de moeurs assez curieuses; j'ai conservé soigneusement des
-notes qui, peut-être un jour, formeront la relation complète de mes
-aventures. Cependant, à titre d'essai, je détache cette page du livre de
-ma vie.
-
-Un après-midi, vers cinq heures, j'étais entré à Central Park afin de
-m'y reposer un peu en fumant un cigare. Nous étions en pleine canicule;
-le soleil déclinait vers l'ouest, éclatant encore de toute sa lumineuse
-splendeur dans un ciel d'un bleu cru. Oisif, je regardais indifféremment
-les promeneurs, lorsque mon attention fut attirée vers une jeune femme
-assise sur le banc près duquel je flânais; elle était absorbée dans la
-lecture d'un livre qui paraissait l'intéresser vivement. Elle pouvait
-avoir vingt-cinq ans; son visage, d'un ovale régulier, était charmant,
-et de sa physionomie se dégageait un caractère de douceur infinie. Ses
-cheveux châtain clair--suivant la mode de la coiffure féminine à cette
-époque--étaient relevés sur sa tête en un lourd chignon. Sa robe, très
-simple, quoique de coupe élégante, ses fines bottines et son maintien
-sérieux, tout en cette jeune femme indiquait une personne du meilleur
-monde. Je la regardais d'abord à la dérobée; puis la fixais obstinément,
-comme si j'eusse voulu exercer sur cette belle étrangère un regard
-fascinateur. Un instant après, en effet, elle eut intuitivement
-conscience de cette force magnétique; car, levant enfin les yeux, elle
-m'examina des pieds à la tête; satisfaite sans doute d'une petite
-perquisition qui paraissait n'avoir rien de désobligeant pour moi, elle
-me sourit aimablement et me fit un signe discret. C'était évidemment une
-invitation à venir m'asseoir auprès d'elle. J'avoue que j'en fus tout
-d'abord on ne peut plus surpris: je ne croyais certes pas avoir affaire
-à une demi-mondaine.
-
-Une conversation avec une jolie femme ne m'a jamais déplu; c'est
-pourquoi j'acceptai sans façon la place que m'offrait à côté d'elle la
-jolie lectrice dont le corsage exhalait des parfums capiteux et
-singulièrement troublants.
-
-D'un petit air dégagé elle amorça la conversation. Mon inconnue parlait
-correctement, d'une voix très harmonieuse, à laquelle son accent
-américain ajoutait un charme infini.
-
-Je la regardais encore. Elle était vraiment adorable: ses longs yeux
-bleus, son visage un peu pâle, le mignon retroussis de son nez et sa
-petite bouche joliment meublée de deux rangées de petites dents nacrées,
-tout cela m'attirait étrangement; elle avait une loquacité de fauvette,
-babillant gentiment sur toutes choses, en employant des expressions
-gamines qui m'amusaient fort. Je pris alors la grande résolution non
-seulement de la reconduire jusqu'à sa porte, mais Dieu et mon
-porte-monnaie aidant, de me faire offrir une hospitalité toute
-écossaise. Après quelques instants d'une causerie devenue plus
-familière, je l'invitai à dîner, ce qui parut la charmer, car elle
-accepta incontinent, sans se faire prier.
-
-Nous nous installâmes dans un restaurant où je commandai un dîner au
-Champagne. La soirée s'acheva au théâtre et, la pièce terminée, je hélai
-un «hack» (voiture de place) et je reconduisis chez elle ma conquête,
-qui, en route, m'apprit qu'elle s'appelait Dolly.
-
-La maison qu'habitait Dolly était d'élégante apparence; la porte nous
-fut ouverte par une quarteronne coquettement habillée qui nous
-introduisit dans un salon. Cette pièce, d'aspect honnête, était meublée
-avec un goût exquis; le parquet était jonché d'épais tapis d'Orient; des
-tentures de velours cramoisi pendaient aux portes; tout était d'un
-confortable parfait.
-
-Dolly m'invita à m'asseoir dans un large fauteuil, et, me priant de
-l'excuser, se retira dans la pièce voisine qui, ainsi que je fus à même
-de le savoir plus tard, était sa chambre à coucher. Elle revint au bout
-d'un instant drapée d'un grand peignoir blanc orné de rubans bleus. Elle
-était chaussée de jolies sandales; maintenant ses cheveux flottaient sur
-ses épaules et tombaient jusqu'aux reins.
-
-Elle ne portait sous son peignoir--ainsi que je le vis ensuite--qu'une
-fine chemise garnie de dentelles et des bas de soie rose, attachés très
-haut au-dessus du genou par une jarretière de satin rouge. Sous ce
-vêtement d'intérieur, ma conquête était, au surplus, d'une esthétique
-qui eût fait rêver Michel-Ange lui-même: sa taille aux courbes
-accentuées s'élançait hardiment des hanches copieuses et souples et sa
-peau douce comme un velours, fine comme un satin, frissonnait au moindre
-baiser de l'air.
-
-Le cerveau troublé par cette apparition, en proie à une fièvre inconnue
-dont je n'avais encore jamais ressenti les atteintes, fou d'amour, je me
-précipitai dans sa chambre...
-
-Le lendemain matin, je m'éveillai vers huit heures et demie; ma compagne
-dormait; ses cheveux épars sur l'oreiller semblaient la nimber de
-vapeurs. Elle me parut encore plus belle, plus ravissante que la veille;
-sous la clarté des lumières elle était ainsi adorable. Sa peau gardait
-une matité incomparable qui semblait lui donner le sommeil; ses seins
-fermes et blancs comme des dômes neigeux s'agitaient doucement sous
-l'action de la respiration tranquille.
-
-Cependant elle se réveilla. Ce fut pour moi une joie, comme ce me fut un
-embarras. Ébloui, je ne savais que lui dire et comme le sujet de la
-guerre était encore à l'état d'actualité, je lui demandai banalement
-qui, des Nordistes ou des Sudistes, avaient ses sympathies.
-
-Elle vit mon trouble et ma gaucherie, et répondit:
-
---Je suis Nordiste, toutes mes sympathies vont donc à mes compatriotes
-et je suis profondément heureuse que les Sudistes aient été battus,
-l'esclavage aboli. C'était une atrocité et une honte pour notre pays.
-
---Mais, lui dis-je, si je m'en rapporte à ce que j'ai entendu dire, il
-est infiniment probable que les nègres étaient plus heureux avant la
-guerre, quoique esclaves, qu'ils ne le sont maintenant en tant que
-citoyens libres.
-
---Oui, mais ils sont _libres_, et c'est là un grand point. Peu à peu,
-les choses s'arrangeront.
-
---On m'a affirmé que les esclaves étaient généralement bien traités par
-leurs maîtres.
-
---Cela peut être exact, mais ils ne jouissaient d'aucune sécurité; du
-jour au lendemain, vendus à des maîtres étrangers, le mari était séparé
-de la femme, la mère de l'enfant; de plus, beaucoup de propriétaires
-traitaient ces malheureux avec la plus grande brutalité, les accablant
-de travail, les nourrissant plus mal que des chiens. Les filles et les
-femmes, mistis ou quarteronnes, ne pouvaient rester vertueuses, obligées
-qu'elles étaient de se plier au désir du maître, et si, par hasard,
-elles avaient la force de résister, elles étaient fouettées jusqu'au
-sang.
-
---Vous m'étonnez... J'avais bien entendu dire que ces pratiques barbares
-s'exerçaient contre des hommes, mais à l'égard des femmes...
-
---... Je ne me trompe pas, croyez-moi. Je connais à fond ce sujet; j'ai
-vécu longtemps moi-même dans un État esclavagiste avant la guerre; aussi
-ai-je pu étudier la question de très près.
-
---Les femmes étaient-elles souvent fouettées?
-
---Je ne pense pas qu'il y ait eu une seule plantation où elles ne
-fussent punies de cette façon. Naturellement il y avait des maîtres plus
-mauvais que d'autres, mais ce qui, en tout cas, rendait la punition plus
-pénible, c'est qu'elle était toujours infligée par des hommes, et
-souvent devant une réunion d'hommes.
-
---Sur quelles parties du corps fouettait-on les femmes, demandais-je
-vivement intéressé, et avec quel instrument était infligé ce châtiment?
-
---C'était presque toujours le derrière qui avait à supporter les coups.
-Quant aux instruments affectés à cet usage, les plus répandus étaient la
-baguette de noisetier, la courroie et la batte.
-
---La batte?
-
---Oui, c'est un instrument de bois rond et plat, attaché à un long
-manche. On l'emploie toujours pour frapper sur le derrière. Chaque coup
-froisse les chairs, boursoufle la peau d'une large ampoule, mais le sang
-ne coule pas. La baguette au contraire cingle comme une cravache et,
-pour peu qu'elle soit appliquée rudement, elle incise la peau et le sang
-jaillit. Il y avait encore un terrible instrument, qu'on appelait
-communément _la peau-de-vache_, mais on ne l'employait que sur les
-hommes.
-
---Vous êtes, en vérité, très au courant des différents supplices; mais
-par quel hasard vous trouviez-vous dans un état esclavagiste?
-
---J'aidais à tenir une _station souterraine_; mais savez-vous ce que
-l'on entendait par là?
-
-Et comme je répondais négativement elle reprit:
-
---Une station souterraine était une maison dans laquelle les
-abolitionistes hospitalisaient les nègres marrons. Il y avait plusieurs
-de ces établissements dans le Sud et les déserteurs étaient envoyés
-d'une station à l'autre jusqu'à ce qu'ils fussent parvenus dans un État
-libre. C'était très dangereux, car l'aide donnée à un nègre marron était
-considérée comme une grave infraction aux lois des pays du Sud. Tout
-homme ou femme surpris dans l'accomplissement de cette oeuvre
-d'affranchissement était certain d'avoir à subir une très longue période
-d'incarcération dans les prisons de l'État, avec, en surcroît, les
-travaux forcés. De plus, la majeure partie du public s'élevait _contre_
-les abolitionistes, non seulement les propriétaires d'esclaves, mais,
-chose incroyable, les blancs qui ne possédaient pas un seul
-nègre se déclaraient esclavagistes. Il arrivait souvent que les
-anti-esclavagistes étaient pris et lynchés. On leur faisait subir mille
-tortures. Il y en eut que l'on enduisit de goudron et de plumes,
-d'autres que l'on mit tout nus à cheval sur un rail suspendu...
-
---Avez-vous eu à subir de pareilles épreuves dans votre station?
-
---Certes, j'ai eu beaucoup à souffrir, et ce qui m'est arrivé là-bas a
-changé entièrement le cours de ma vie; mon séjour dans le Sud a fait de
-moi ce que je suis... une prostituée, ajouta-t-elle tristement. Oh! les
-Sudistes, comme je les hais! les bêtes féroces! reprit-elle avec une
-colère rageuse.
-
-Cette exclamation, qui me parut être l'expression de douleurs morales
-longtemps accumulées, me fit comprendre que ma petite amie devait être
-l'héroïne d'une histoire intéressante. Ma curiosité se trouvait piquée
-au vif.
-
-Je repris:
-
---Je serais bien heureux d'apprendre ce qui vous est arrivé dans le Sud,
-ma belle amie.
-
-Après un moment d'hésitation, elle se décida à me répondre:
-
---Je n'ai jamais raconté mon histoire à personne; vous me paraissez
-cependant d'un naturel affectueux. Je consentirai à vous narrer les
-épisodes de ma vie extraordinaire, si vous voulez bien me faire le
-plaisir de dîner ce soir avec moi, sans cérémonie aucune.
-
-J'acceptai cette invitation avec un empressement d'autant plus vif que,
-très amoureux encore, j'entrevoyais avec chagrin la fin probable de mon
-aventure galante.
-
-En ce moment on frappa à la porte, et la quarteronne entra, très
-proprement et presque élégamment vêtue. Elle apportait du thé et des
-tartines grillées qu'elle plaça à côté du lit.
-
---Mary, lui dit Dolly, donnez-moi un peignoir. Puis, se tournant vers
-moi, elle me dit:
-
---Mary a été esclave pendant vingt-cinq ans, et si cela vous intéresse,
-vous pouvez la questionner sur sa vie passée, elle vous répondra
-franchement; d'ailleurs elle n'est pas timide... N'est-ce pas, Mary?
-
-La quarteronne, une grosse bonne femme, sourit largement, montrant une
-rangée de dents à rendre jalouse une jeune pouliche.
-
---Non, Miss Dolly, répondit-elle, mo pas timide.
-
-J'étais également tout disposé à questionner Mary.
-
-Je lui demandai.
-
---Dites-moi, quel âge avez-vous, et de quel État venez-vous?
-
---Mo qu'avé tente années--me répondit-elle dans un charabia nègre
-presque incompréhensible,--et mo qu'a été élevée su plantation à vieux
-Massa Bascombes dans État Alabama. Là s'y trouvait avec mo 150 mouns;
-dans maison là, mais gagné douze servantes. Mo-même femme de chambre,
-ajouta-t-elle avec orgueil.
-
---Votre maître était-il bon pour vous? hasardai-je.
-
---Mon maît, assez bon Moun, baillé nous bon à manger et li pas demander
-tavail top gand, mais li sévé, et li fait baillé nous dans son
-plantation et son case, bon coup de fouets.
-
---Avez-vous été souvent fouettée, Mary?
-
-Mary me regarda avec un air stupéfait, tant la question lui paraissait
-extraordinaire.
-
---Mo qu'a été fouettée bien souvent--dit-elle en gardant son air
-étonné--mo qu'a vieux sept ans quand mo kimbé première fessade, et mo
-fini quand mo kimbé vingt-cinq ans une semaine même quand Président
-baillé liberté à tous nègres.
-
---Comment avez-vous été fouettée?
-
---Quand mo pitit fille, mo recevée fessée, et quand mo vini grand fille
-li baillé mo fessade avec courroie ou baguette bois, mo aussi gagné
-fessade su mo derrière même tout nu, avec batté, ça qu'a fait mo
-beaucoup grand mal.
-
---Qui est-ce qui fouettait les femmes?
-
---Un capataz, mais, massa li aussi qu'a donné fessée à moun dans chambre
-même gardée pour ça, femme li qu'a fouettée attachée par terre su banc,
-jupon li livé et li gagné fessade su derrière même tout nu.
-
---Les fessées étaient-elles sévèrement données?
-
---Oh! fouetté la qu'a baillé nous grand mal, nous qu'a crié beaucoup
-fort, même chose lapin, et fouettée li qu'a duré jusqu'à sang sorti.
-
-Dolly nous interrompit.
-
---Quand la peau avait été coupée par une fustigation trop vive,
-dit-elle, les marques ne disparaissaient jamais entièrement. Mary en
-porte encore les marques à l'heure qu'il est.
-
-Et je m'assurais _de visu_ de la véracité des dires de Dolly.
-
-Je remarquais sur le dos et le postérieur de Mary que la peau était
-zébrée de longues lignes blanches, profondes, produites par la baguette.
-
-La quarteronne semblait éprouver un certain plaisir à exposer ses
-charmes, et elle serait sans doute restée longtemps encore dans cette
-position si sa maîtresse ne l'avait invitée à laisser tomber ses jupons.
-Elle quitta alors la pièce en souriant, très satisfaite.
-
---Eh bien! me dit Dolly, vous avez vu les tatouages qui ornent la peau
-de ma domestique. De plus, elle a été séduite ou, pour mieux dire, prise
-de force par le fils aîné de son maître; elle n'avait alors que quinze
-ans. Elle passa ensuite par les caprices des deux plus jeunes, ce qui ne
-l'empêcha d'ailleurs nullement de recevoir le fouet pour la moindre
-peccadille. Parfois, m'a-t-elle raconté, elle était dans l'obligation de
-coucher avec un de ses maîtres et, encore toute saignante de coups, de
-se plier à toutes ses fantaisies. J'ai à mon service, comme cuisinière,
-une femme noire de trente-cinq ans environ. Elle vient de la Caroline du
-Sud. Son corps est encore plus atrocement déchiré que celui de Mary.
-
-Dolly but une gorgée de thé et continua:
-
---Ne croyez-vous pas maintenant que l'abolition de l'esclavage est une
-bonne chose?
-
-Je répondis affirmativement.
-
-Nous n'échangeâmes que peu de paroles pendant la fin du déjeuner.
-
-Je m'habillai promptement et quittai Dolly, lui rappelant notre entrevue
-du soir et sa promesse de me raconter les aventures de sa vie. Je passai
-une journée agitée, brûlant d'entendre Dolly me raconter des aventures,
-que je soupçonnais palpitantes et pleines d'intérêt.
-
-L'aiguille du temps tournait trop lentement à mon gré. Enfin, elle
-marqua sept heures, et j'accourus, on plutôt je courus chez ma nouvelle
-maîtresse. Elle me reçut avec affabilité, et, après avoir soupé
-sommairement, tant était grande mon impatience, j'allumai un cigare et
-m'installai commodément et j'attendis le récit promis. Comme il devait
-être très long, je résolus d'exercer mes talents sténographiques.
-L'occasion me parut, d'ailleurs, excellente.
-
-Donc, ce qui suit est l'exacte reproduction des paroles de Dolly. Je les
-ai reproduites sans y rien ajouter, sans nul commentaire. C'est, en
-vérité, une confession que je livre au Public. A lui d'en tirer telle
-instructive moralité qu'il lui plaira.
-
-
-
-
-I
-
-L'ENFANCE DE DOLLY
-
-
-Pour l'intelligence de mon récit, permettez-moi de vous donner d'abord
-quelques détails sur mes jeunes ans.
-
-Je m'appelle Dolly Morton, et je viens d'avoir trente ans. Je suis née à
-Philadelphie où mon père était employé de banque. J'étais fille unique,
-et ma mère, étant morte alors que j'avais à peine deux ans, je n'ai
-gardé aucun souvenir de celle qui devait guider mes premiers pas dans la
-vie.
-
-Nous étions sans fortune, et quoique mon père n'eût que de faibles
-appointements, je reçus néanmoins une éducation soignée; il avait
-l'espérance que je pourrais plus tard vivre en donnant des leçons.
-
-Puisque je parle de mon père, je crois nécessaire de vous dire quel
-était son caractère: c'était un homme froid et réservé, n'ayant jamais
-eu pour moi la moindre tendresse; je ne reçus de lui aucune marque
-d'affection paternelle. Peut-être m'aimait-il? C'est probable, quoiqu'il
-ne le laissât jamais paraître. J'étais fouettée sévèrement pour la
-moindre incartade et ces punitions honteuses ont laissé gravée dans mon
-souvenir une impression pénible que je ne me rappelle jamais qu'avec
-douleur. Après ces corrections j'allais, sanglotant, trouver la vieille
-servante qui m'avait élevée. Elle me plaignait, me soignait, et tout
-était fini, jusqu'à ce qu'une autre faute me faisait retomber sous le
-courroux paternel.
-
-Mon père, d'un caractère peu communicatif, détestait la société. Aussi
-avais-je peu d'amies. C'est là une faute. Que peut devenir une jeune
-fille, d'un caractère expansif, partageant son temps entre la lecture et
-les distractions futiles. Aliments insuffisants pour un esprit vif et
-imaginaire? Pauvre isolée dans un milieu désert, l'enfant s'étiole,
-semblable à ces fleurs abandonnées qu'on n'arrose jamais. Je possédais
-heureusement une bonne santé, un caractère gai, et j'aimais
-passionnément la lecture. C'était pour moi une grande consolation, et,
-quoique parfois triste, je n'étais pas en vérité trop malheureuse.
-
-Quand j'atteignis dix-huit ans, cette existence monotone commença à me
-peser singulièrement et je tentais de prendre quelque liberté. Ceci ne
-me réussit nullement; mon père, sans s'inquiéter autrement de
-l'indécence qu'il y avait à fouetter une jeune fille de mon âge, me
-donna le fouet, promettant d'user couramment de ce moyen de punition
-jusqu'à ce que j'eusse atteint l'âge de vingt ans. Vous pouvez juger de
-l'effet produit par la perspective du fouet! Était-ce bien un père qui
-parlait? Quoi! je me voyais dans l'expectative d'une humiliante
-correction jusqu'à l'âge de raison, peut-être jusqu'à mon mariage!
-
-Je dus m'incliner; j'étais très romanesque, je rêvais d'amour du matin
-au soir, mais l'idée de résister à l'auteur de mes jours ne se serait
-jamais présentée à mon esprit, et j'acceptais les fessées avec toute la
-philosophie possible.
-
-Cette vie changea brusquement; mon père fut enlevé en quelques jours par
-une pneumonie et je me vis seule au monde. Tout d'abord, je fus
-abasourdie, mais je ne ressentis pas un bien vif chagrin; je n'avais
-jamais éprouvé pour lui qu'une amitié modérée. Ses manières brusques
-surtout m'affligeaient et étaient cause de mon peu d'affection.
-
-Je n'en étais pas moins seule... bien seule, abandonnée dans un milieu
-indifférent, sans expérience de la vie, sans défense contre ses
-embûches; comment ne suis-je pas tombée dans les pièges tendus par le
-vice, dans les bas-fonds de la débauche, poussée par la misère, la
-misère, cette pourvoyeuse qui guette et manque rarement sa proie? C'est
-ce que je ne saurais dire. La destinée me réservait ses coups pour
-l'avenir.
-
-Mon père mourait, ne laissant que des dettes et la meute sinistre des
-créanciers commença à gronder. J'étais sans ressources pécuniaires; il
-fallut donc me résoudre à faire argent de tout, et je vendis de mon
-mobilier ce qui avait quelque valeur. Ce fut, bien entendu, pour régler
-les créanciers aux aguets, si bien qu'il ne me resta pas un rouge liard.
-
-Je ne savais où coucher, et ma bonne dut m'offrir une hospitalité qui,
-pour être généreuse, n'en était pas moins momentanée, c'est-à-dire
-jusqu'au jour où, rencontrant par bonheur une dame que j'avais un peu
-connue autrefois, je lui narrai ma détresse. Elle en fut vivement
-touchée et me recueillit dans sa demeure.
-
-Miss Ruth Dean--c'était le nom de ma bienfaitrice--était quakeresse.
-Agée de trente ans, vierge sans aucun doute, elle possédait un coeur
-d'une extrême sensiblerie. Sa bourse était sans cesse ouverte à
-l'infortune et se vidait généreusement pour les oeuvres
-philanthropiques.
-
-Sans être jolie, elle était agréable, grande et mince, un corps délicat,
-de grands yeux d'une douceur extrême, des cheveux noirs, peignés en
-bandeaux, donnaient à son visage une expression de douce quiétude et de
-sérénité et on y lisait toute la mansuétude d'une âme généreuse.
-Cependant, douée d'une indomptable énergie, elle supportait sans se
-plaindre d'accablantes fatigues.
-
-Elle fut pour moi la meilleure des amies, me traita comme une compagne,
-me fit manger à sa table. Enfin, elle mit une jolie chambre à ma
-disposition.
-
-Miss Dean avait des correspondants dans toute l'Amérique, et c'est alors
-que l'instruction que j'avais reçue me fut d'une grande utilité: Miss
-Dean, en effet, fit de moi son secrétaire, me donnant de petits
-appointements et tous les vêtements dont j'avais besoin, y compris le
-linge de corps.
-
-Peu à peu, elle devint pour moi une véritable soeur; elle me trouvait
-jolie et me le disait; rien n'était trop beau pour satisfaire mes
-désirs; elle me donnait des jupons et des chemises garnies de dentelles,
-alors qu'elle revêtait de simples dessous de toile grossière, et une
-éternelle robe gris perle, toute droite et unie. Ces petits détails me
-sont chers; ils me rappellent l'époque heureuse de ma vie. Jamais je ne
-goûtai de bonheur plus grand qu'en ce temps d'existence paisible.
-
-Il est évident qu'une aussi douce personne, au coeur si généreux, ne
-pouvait aimer l'esclavage.
-
-Miss Dean faisait partie de la ligue abolitioniste et fournissait des
-fonds aux personnes chargées des _stations_; elle-même recevait assez
-souvent des esclaves marrons, ce qu'elle pouvait faire, du reste,
-ouvertement et sans danger, la Pensylvanie étant un état libre.
-
-Deux ans s'écoulèrent. J'avais beaucoup d'amies, et quoique Miss Dean,
-en tant que quakeresse, n'aimât les bals ni le théâtre, elle donnait
-néanmoins de petites soirées; il va sans dire que j'y étais adulée et
-fêtée et que ma jeune beauté y attirait beaucoup d'adorateurs. Cette
-existence me plaisait à merveille. Mais ce n'était que le prélude, le
-tableau enchanteur qui précéda le terrible drame qui allait briser ma
-carrière.
-
-
-
-
-II
-
-UNE «STATION SOUTERRAINE»
-
-
-Les relations entre le Nord et le Sud étaient déjà très tendues lorsque
-survint la mort de John Brown, le grand abolitioniste. C'était une
-grande perte pour les amis de la liberté. Miss Dean en fut
-particulièrement touchée; elle connaissait intimement ce grand homme, et
-l'applaudissait hautement d'avoir poussé les esclaves à l'émancipation.
-Tout acte en faveur des malheureux noirs était bon et bien fait à son
-avis, et elle déclarait qu'elle n'hésiterait pas une seconde à imiter
-John Brown si l'occasion s'en présentait.
-
-De l'intention à l'action il n'y avait que peu de distance pour Miss
-Dean: elle résolut de diriger une _station souterraine_. Elle me fit
-part de son projet:
-
---Il y a longtemps que j'aurais dû commencer à aider ces malheureux
-noirs, me dit-elle. Je suis certaine de diriger la _station_ mieux qu'un
-homme; les _rôdeurs_ se méfient facilement d'hommes habitant seuls, mais
-ne supposent nullement qu'une femme ait le courage de faire ce dangereux
-métier. En vivant tranquillement et en prenant toutes les précautions
-nécessaires, je ne pourrais être inquiétée.
-
-J'étais moi-même une fervente abolitioniste et l'enthousiasme
-communicatif de Miss Dean m'enflamma à mon tour. La douleur d'autrui m'a
-toujours peinée et j'étais décidée à tout risquer pour aider mon amie
-dans son noble projet. Je lui fis part de ma décision. Elle refusa
-d'abord de m'écouter, disant que c'était une folie, me faisant envisager
-les risques d'une telle entreprise et le long emprisonnement que nous
-aurions à subir si nous venions à être découvertes.
-
---Non pas, ajouta-t-elle, que j'aie peur de la prison, mais vous, Dolly,
-vous seriez trop malheureuse. Vous êtes jeune, sensible et peu habituée
-à souffrir; vous ne pourriez supporter et la mauvaise nourriture et les
-durs travaux qu'on vous infligerait. De plus, on m'a raconté que dans le
-Sud, on coupait les cheveux des femmes captives. Non, ma chérie,
-vraiment, je ne puis vous emmener; si un malheur quelconque vous
-arrivait, je ne me le pardonnerais jamais.
-
---Eh! répondis-je, le travail ne m'effraie pas, et mes cheveux ne sont
-pas si beaux que les vôtres. Je puis donc bien courir les mêmes risques
-que vous. Ne pensez pas que je veuille vous abandonner au moment du
-danger. Je veux le partager avec vous, et, bon gré mal gré, vous
-m'emmènerez, m'écriai-je en l'embrassant câlinement.
-
-Certes, ma fidélité la touchait vivement, mais elle n'était pas encore
-convaincue.
-
-Enfin j'insistai avec tant de force qu'elle finit par m'accepter comme
-collaboratrice. Elle écrivit immédiatement à quelques «amis[3]» en les
-priant de lui faire savoir dans quelle partie du Sud une nouvelle
-«station» pourrait rendre le plus de services.
-
- [3] Des quakers.
-
-Les réponses ne se firent pas attendre, et, après avoir discuté le pour
-et le contre de tous les endroits proposés, notre choix s'arrêta sur une
-maison située au centre de la Virginie, près de la petite ville de
-Hampton, sur la rivière James, à environ 25 milles de Richmond, la
-capitale de l'État.
-
-Miss Dean donna immédiatement des ordres afin de louer et préparer la
-maison pour deux dames qui, pour des raisons de santé, désiraient passer
-quelque temps en Virginie.
-
-Nous commençâmes nos préparatifs, et mon amie décida de n'emmener qu'une
-seule domestique. Marthe--c'était son nom--quakeresse comme sa
-maîtresse, était depuis longtemps à son service. Elle n'ignorait pas le
-but de notre déplacement, et n'hésitait pas à courir les risques de la
-prison ou de l'expéditive loi de Lynch.
-
-Par mesure de prudence, nous avions laissé ignorer à tous nos amis
-l'emplacement exact de notre résidence, nous contentant de répondre aux
-nombreuses questions qui nous étaient adressées que nous allions faire
-une excursion dans le Sud.
-
-Quinze jours plus tard, nos préparatifs étant achevés, nous nous
-mettions en route, et, après un séjour de deux jours à Richmond, nous
-arrivions à notre nouvelle installation.
-
-Tout était en bon ordre et paraissait confortable dans notre nouvelle
-demeure. La maison, très isolée, située au bout d'une longue avenue, se
-cachait dans les terres à un quart de mille de la route. Il y avait cinq
-grandes pièces et une cuisine; derrière la maison un jardin, rempli de
-fleurs et d'arbustes, donnait une agréable fraîcheur. Une barrière
-entourait toute la propriété.
-
-L'aménagement des diverses chambres fut de suite commencé, et Marthe
-prépara le thé et le servit dans la salle à manger. C'était une grande
-pièce, basse de plafond, et recevant le jour par deux grandes fenêtres
-garnies de fleurs. L'ameublement en était original: des objets
-absolument modernes et des meubles lourds et antiques s'y trouvaient
-entremêlés. Néanmoins, l'ensemble produisait un agréable effet. Notre
-lunch terminé, Miss Dean écrivit aux «amis», qui dirigeaient les
-stations nord et sud, amis avec lesquels nous allions entrer en
-communication, «que nous pourrions désormais leur être utiles pour
-faciliter l'évasion des esclaves».
-
-Les plus prochaines stations se trouvaient, au Sud, à trente milles et
-celle du Nord à vingt-cinq milles.
-
-La correspondance terminée, et comme nous avions grand besoin de repos,
-nous nous couchâmes.
-
-Le lendemain matin, je me réveillai fraîche et parfaitement disposée, et
-comme Miss Dean dormait encore, je m'habillai sans bruit et me glissai
-jusqu'à la porte, dans le but d'explorer les environs.
-
-Au dehors, la végétation était ravissante, et à chaque pas je rencontrai
-des arbres et des fleurs qui m'étaient inconnus.
-
-Pendant plus d'une heure, j'allai ainsi à l'aventure, sans rencontrer un
-seul blanc, quoique je visse beaucoup de noirs travaillant dans les
-champs. Ces braves gens, s'apercevant de la présence d'une étrangère, me
-regardaient avec de grands yeux surpris, comme des boeufs qui regardent
-passer un convoi.
-
-Je rentrai enfin. Miss Dean m'attendait pour le déjeuner, que Marthe
-apporta immédiatement. J'y fis grand honneur, la promenade m'ayant mise
-en appétit.
-
-Nous fûmes bientôt complètement installées, et, insouciantes du danger,
-toutes nos précautions ayant été prises, nous semblait-il, aucun mauvais
-pressentiment ne venait troubler notre quiétude.
-
-La nouvelle vie que j'allais mener m'amusait déjà beaucoup; nous avions
-fait de nombreuses provisions et caché des matelas et couvertures dans
-une petite cabane attenante à la maison, dans le cas où un fugitif
-arriverait de la «station» située au Nord de la nôtre.
-
-
-
-
-III
-
-UNE ÉVASION
-
-
-Notre maison était fort bien située pour la mission que nous avions à
-remplir, notre plus proche voisin demeurant à trois milles, et la petite
-ville de Hampton étant à peu près à la même distance.
-
-La température était très élevée, mais je m'y habituai parfaitement et,
-tous les jours, je faisais de longues promenades dans la campagne, vêtue
-d'une robe légère et d'un chapeau de paille; les nègres eurent vite fait
-de me connaître, et, s'apercevant de l'intérêt que je leur portais, ils
-m'offraient de nombreux présents, entre autres de beaux morceaux
-d'opossum et de coon, animaux à chair délicate dont les esclaves étaient
-très friands.
-
-Souventes fois je me promenai dans les plantations et dans le quartier
-des esclaves, mais je prenais grand soin à faire ces visites
-secrètement, car si les propriétaires d'esclaves ou même les blancs des
-environs s'en étaient aperçus, nos desseins eussent bien vite été
-découverts.
-
-Trois mois passèrent ainsi tranquillement. Nous recevions en moyenne
-deux ou trois esclaves fugitifs par semaine. Ils arrivaient généralement
-à la nuit tombante; nous leur faisions prendre un repas réconfortant et
-leur donnions un abri dans la cabane. Munis de provisions, ils
-repartaient le lendemain au soir pour une autre station, se dissimulant
-soigneusement dans les sentiers ou le long des plantations.
-
-Parfois, trop fatiguées pour continuer leur route, les femmes restaient
-jusqu'à ce qu'elles fussent en état de partir.
-
-Parmi ces nègres marrons, les uns arrivaient bien vêtus et sans avoir
-trop souffert, mais d'autres, le plus grand nombre, étaient dans un état
-horrible. Beaucoup de femmes avaient des enfants sur les bras,
-quelques-unes venant de la Floride, après une marche pénible et
-dangereuse.
-
-Presque tous ces évadés portaient des traces récentes de coups de fouet,
-et certains le stigmate de leur propriétaire imprimé au fer rouge.
-J'ouvre ici une parenthèse pour vous donner une idée de la misère de ces
-pauvres diables.
-
-Un soir, nous étions, Miss Dean et moi, tranquillement installées à lire
-et à discuter sur le sujet de notre lecture; depuis près d'une semaine,
-nous n'avions eu personne à secourir et mon amie disait justement: «Je
-me demande si un de ces malheureux viendra, ce soir, nous demander
-l'hospitalité», quand nous entendîmes heurter à la porte.
-
-Je courus ouvrir. Une femme entra en chancelant et vint tomber évanouie
-à mes pieds. J'appelai à mon aide Miss Dean et Marthe et nous
-transportâmes la malheureuse sur un canapé.
-
-C'était une fort jolie fille, très claire de peau; ses cheveux bruns
-flottaient sur ses épaules, car elle ne portait pas de madras. Elle
-pouvait avoir seize ans; ses seins étaient déjà très développés.--Les
-femmes de couleur entrent très jeunes en état de nubilité. Elle n'avait
-jamais travaillé dans les plantations, car ses mains étaient fines et
-blanches et ses vêtements d'une certaine recherche étaient seulement
-déchirés et souillés. Elle était chaussée de gros souliers qui, ainsi
-que ses bas, étaient recouverts de boue. Elle revint promptement à elle
-et ses grands yeux hagards nous regardèrent avec une expression de
-douleur et de crainte. Elle but avidement un grand bol de bouillon et
-dévora la viande qu'on lui servit. La pauvre femme n'avait rien mangé
-depuis vingt-quatre heures! Au lieu de l'envoyer dans la cabane, je fis
-monter cette pauvre fille dans une chambre inoccupée où se trouvait un
-lit, et je la priai de se déshabiller. Elle me regarda timidement, puis
-après un moment d'hésitation, enleva sa robe et ses jupons--elle n'avait
-pas de pantalon. Je vis alors que sa chemise était remplie de taches de
-sang. Je compris que la malheureuse avait été fouettée récemment, et,
-doucement, je la décidai à me raconter son histoire.
-
-Elle appartenait à un planteur, un homme marié et père de famille, qui
-demeurait à 25 milles de là. Son maître, la trouvant à son goût, lui
-ordonna un jour de se trouver dans son cabinet de toilette, à une
-certaine heure. Elle était vierge et, comme elle savait ce qui
-l'attendait, elle _osa_ se soustraire à l'ordre donné. Le lendemain, on
-lui donnait une note à remettre au majordome, qui, l'emmenant à la salle
-d'exécution, lui apprit qu'elle allait être fouettée pour désobéissance.
-Couchée sur un chevalet, les membres attachés et son jupon relevé, le
-capataz la fouetta sans pitié, jusqu'à ce que le sang ruisselât. Puis on
-la releva en la menaçant du même supplice si elle ne se pliait pas aux
-exigences du maître. Courageusement, et plutôt que de sacrifier sa
-virginité, elle se sauva à travers bois, jusqu'à ce qu'elle eût atteint
-notre maison.
-
-Nous la cachâmes pendant une semaine et, un autre captif nous étant
-arrivé, ils partirent tous deux, de compagnie, réconfortés par nos
-secours et munis de provisions.
-
-Ces cruautés ne dépassent-elles pas en horreur tout ce que l'imagination
-peut concevoir de plus horrible. Honte à jamais sur ces barbares qui, au
-nom de la civilisation jetaient le sang des noirs à la face de
-l'humanité.
-
-Combien d'autres anecdotes ne pourrais-je encore vous raconter, si je ne
-craignais d'assombrir davantage mon récit. Ces actes d'inouïe
-sauvagerie, presque incroyables, se renouvelaient journellement et se
-pratiqueraient peut-être encore si l'attitude ferme d'un petit nombre
-d'hommes qui se dévouèrent à cette cause, n'avait mis un frein à ces
-actes qui déshonorent la civilisation.
-
-Mon histoire et celle de mon amie furent étroitement liées à cette
-époque de mon existence. Reprenons cette histoire.
-
-
-
-
-IV
-
-UN BEAU CAVALIER
-
-
-Nous continuions notre vie calme, mais si Miss Dean était toujours
-pleine d'empressement et d'enthousiasme dans l'accomplissement de son
-oeuvre charitable, je trouvais, quant à moi, cette existence un peu
-monotone. L'isolement commençait à me peser. J'aurais voulu une compagne
-avec laquelle j'aurais pu rire et causer gaîment, car Miss Dean, quoique
-toujours bonne et charmante, était d'un caractère enclin à la
-mélancolie; j'eusse souhaité qu'une personne moins triste partageât mes
-heures de jeune fille.
-
-Ma première bravoure était maintenant tombée, et, parfois, des idées
-noires me hantaient. L'idée d'être arrêtée, d'avoir les cheveux coupés
-ras et d'être emprisonnée me terrifiait. Je n'avais pourtant aucune
-raison de m'alarmer: nous étions bien connues dans les environs, tous
-les blancs à qui nous avions affaire étaient très polis avec nous, et
-aucun d'eux ne soupçonnait que deux femmes seules eussent osé se
-sacrifier au point de risquer leur liberté en se mettant ainsi hors la
-loi. Ce cas, d'ailleurs, ne s'était jamais produit.
-
-Chose étrange! nous étions environnées d'individus sans aveux, et qui,
-certes, ne se recommandaient pas par leurs scrupules ou leur honnêteté.
-Aucun d'eux ne possédait l'argent suffisant pour acheter un esclave, et
-pourtant la traite des noirs n'avait pas de plus ardents défenseurs.
-
-J'avais l'habitude de me promener chaque jour dans la campagne, et je
-souhaitais ardemment de trouver quelqu'un à qui parler. Enfin mes voeux
-furent exaucés.
-
-Une après-midi, je marchais lentement, en proie à je ne sais quels
-pensers tristes, lorsqu'au coin d'une route, je me trouvais face à face
-avec un petit troupeau que précédait un taureau. Celui-ci, en me voyant,
-baissa la tête, gratta la terre du sabot, et poussa un mugissement
-féroce. Il est probable que si j'étais restée immobile, l'animal aurait
-continué sa route; mais, prise d'une frayeur incompréhensible je me mis
-à courir de toutes mes forces en poussant un cri de terreur. La bête se
-mit aussitôt à ma poursuite. J'allais être atteinte et tuée sans nul
-doute, quand un cavalier, qui se trouvait là et qui avait entendu mes
-appels, sauta une haie qui nous séparait et, piquant droit à l'animal,
-le détourna de sa course en le frappant de sa lourde cravache.
-
-C'était un jeune homme; il mit pied à terre et vint à moi; j'étais
-immobile et je tremblais au point que je me serais affaissée, lorsque
-s'élançant, il me soutint en portant à mes lèvres une gourde pleine
-d'une liqueur réconfortante.
-
---Remettez-vous, dit-il, le danger est passé.
-
-Je le remerciai chaleureusement. C'était un bel homme, grand, très brun,
-portant une forte moustache; il pouvait avoir trente-cinq ans. Sa
-physionomie était très agréable, bien que je ne sais quoi d'énergique en
-tempérât la douceur.
-
-Il attacha son cheval à un arbre, et s'asseyant auprès de moi, commença
-à me parler de façon alerte et légère. Je me trouvai vite à mon aise
-avec lui, si bien que quelques minutes après, je bavardais gaiement,
-heureuse d'avoir enfin trouvé un compagnon aimable auquel j'étais
-attachée par la reconnaissance. Il me dit s'appeler Randolph,
-célibataire, et possesseur d'une grande plantation peu éloignée de notre
-maison. Je savais cela déjà et connaissais quelques-uns de ses esclaves,
-mais je me gardai bien de lui faire cette confidence. En apprenant mon
-nom, il se mit à sourire:
-
---J'ai entendu parler de vous et de Miss Dean, dit-il, et j'étais
-persuadé que mes locataires--car votre maison m'appartient--étaient deux
-vieilles filles laides et désagréables.
-
-Je ne pus m'empêcher de sourire à mon tour.
-
---Miss Dean est un peu plus âgée que moi, répondis-je, mais elle n'est
-ni laide ni désagréable; elle est au contraire tout à fait charmante.
-Quant à moi, je suis... son secrétaire.
-
---Vous pourriez ajouter que vous êtes tout à fait charmante et que vous
-voyez en moi un homme enchanté d'avoir fait votre connaissance.
-
-Je rougis, mais au fond, j'étais heureuse du compliment. Les jeunes gens
-avec lesquels je m'étais trouvée à Philadelphie étaient tous des Quakers
-plutôt austères, et peu habitués au langage doré qui tourne la tête aux
-femmes.
-
-Le jeune homme continua, toujours sur le ton le plus galant:
-
---Vous devez trouver la vie bien triste toutes seules ici, sans voisins.
-Voulez-vous me permettre d'aller vous rendre visite un jour ou l'autre?
-Vous êtes sans doute chez vous le soir?
-
-J'eus un soubresaut violent. Lui à la maison! c'était le loup dans la
-bergerie; nos pieuses manoeuvres seraient vite découvertes!
-
-Avec un calme apparent, je lui répondis qu'il m'était absolument
-impossible de prendre sur moi d'accéder à son désir; Miss Dean, il ne
-devait pas l'ignorer, était une quakeresse et par cela même d'un
-commerce assez difficile. J'ajoutais qu'elle ne voulait que moi
-pour la distraire et que des visites--fussent-elles de simple
-politesse--pourraient la mécontenter. Ce disant, je me levai, voulant à
-tout prix éviter de nouvelles questions, questions que je prévoyais
-embarrassantes.
-
---S'il en est ainsi, répliqua-t-il, je ne m'imposerai pas à Miss Dean,
-mais me permettez-vous d'insister pour vous revoir? Voulez-vous que je
-sois ici, demain, à trois heures?
-
-Il n'y avait aucun danger à accepter ce rendez-vous; de plus, si je le
-lui refusais, il était capable de venir à la maison. J'étais jeune,
-insouciante, et ignorante du danger qui pouvait résulter de telles
-entrevues. Je promis donc d'être exacte, et lui dis au revoir.
-
-Il pressa un moment ma main, me dit: «A demain», puis, sautant en selle,
-il partit au galop.
-
-Je le suivis des yeux, me sentant pleine de reconnaissance pour l'homme
-qui peut-être m'avait sauvée de la mort. Alors je repris lentement,
-comme j'étais venue, le chemin de l'habitation, roulant dans ma tête
-mille projets divers. J'étais heureuse de cette petite aventure qui,
-pour un instant, jetait dans la monotonie de ma vie une lueur de gaieté.
-
-Je trouvai Miss Dean occupée à faire des chemises pour les nègres.
-
---Vous êtes fraîche comme une rose, ce soir, me dit-elle, qu'est-ce qui
-vous a donné ces belles couleurs?
-
-Je lui racontai en riant que j'avais été poursuivie par un taureau, mais
-je me gardai bien de parler du grand danger que j'avais couru, ni de M.
-Randolph; mon amie, dont les principes étaient irréductibles à l'égard
-des hommes, ne m'eût jamais permis de revoir M. Randolph. Puis,
-j'enlevai mon chapeau et nous nous mîmes à table.
-
-Le lendemain, à l'heure dite, je trouvai Randolph au rendez-vous; il
-avait l'air très heureux en me saluant, et me prit les deux mains, me
-contemplant un instant avec un regard extatique.
-
-Une femme s'aperçoit toujours du charme qu'elle inspire. Aussi était-il
-difficile que je me méprisse sur les sentiments de M. Randolph. Après
-quelques mots aimables, il m'offrit son bras et nous allâmes nous
-asseoir dans un petit coin de verdure au bord d'un lac.
-
-Il me questionna sur ma vie passée et mes espérances. Je lui confiai que
-j'étais orpheline, et lui donnai des détails sur les fonctions que je
-remplissais auprès de Miss Dean, sans toutefois lui faire connaître les
-raisons qui nous engageaient à vivre en Virginie.
-
-Les manières de M. Randolph étaient correctes, et nous restâmes ensemble
-pendant plus d'une heure sans qu'il se fût permis la moindre privauté.
-En me quittant, il me fit promettre de revenir trois jours après.
-
-Je fus exacte au rendez-vous, puis, peu à peu, l'habitude vint de nous
-voir tous les jours. Certes, je ne ressentais pour lui aucun amour
-véritable, mais je me plaisais en sa compagnie. Il avait beaucoup
-voyagé, connaissait bien l'Europe, et ses récits étaient toujours variés
-et pleins d'intérêt.
-
-Cependant, je crus m'apercevoir qu'il était cruel et qu'il n'avait sur
-les femmes qu'une opinion de négrier. Il entendait l'amour au point de
-vue de la suprématie du maître. C'est tout au plus s'il considérait les
-femmes blanches un peu supérieures à ses nègres.
-
-Malgré cela, il me fascinait, je ne pouvais lui refuser un rendez-vous.
-Toujours très poli avec moi, je m'apercevais néanmoins de la
-condescendance qu'il me témoignait. Il était immensément riche, faisait
-partie de l'aristocratie du Sud, et était membre de «P. F. V.»
-c'est-à-dire appartenait aux premières familles de Virginie, tandis que
-je n'étais que la fille d'un employé de banque mort dans la misère. En
-un mot il avait l'air de me considérer comme lui étant tout à fait
-inférieure par la naissance comme par le sexe.
-
-Peut-être cet homme avait-il raison...
-
-
-
-
-V
-
-TENTATIVE INFRUCTUEUSE
-
-
-Peu à peu, sans m'expliquer pourquoi, je me pris à avoir un peu plus
-d'affection pour Randolph, et soit que je m'habituasse à ses manières,
-soit que je lui fusse reconnaissante de n'avoir jamais porté sur moi le
-dédaigneux jugement qu'il portait sur les femmes en général, je sentais
-qu'une détente se produisait en mon coeur. Je lui savais gré de sa
-politesse et de la galanterie pleine de réserve dont il usait à mon
-égard. Il me prêtait des livres, des poésies que je dissimulais pour que
-miss Dean ne les vît pas, et souvent, étendus sur la mousse, il me
-lisait d'une voix qu'il savait rendre harmonieuse des passages de Byron
-ou de Shelley.
-
-Une après-midi, par une chaleur torride, nous étions installés dans
-notre coin favori à l'ombre des arbres, au bord de l'eau. Il me lisait
-un poème d'amour avec une voix chaude et si vibrante qu'à chacun des
-vers passionnés, je sentais des flammes me monter au visage, et, dans ma
-poitrine, mon coeur battre avec violence.
-
-Une douce langueur me pénétrait toute, et je fermais les yeux, comme si
-j'eusse voulu prolonger par le sommeil le doux rêve que je rêvais.
-
-Il cessa de lire. Tout était calme.
-
-Un oiseau moqueur s'envola en poussant un cri strident; j'éprouvais un
-bien-être indicible.
-
-Je sentis soudain son bras se glisser autour de ma taille, et ses lèvres
-se poser sur les miennes; un frisson me parcourut toute, mais je ne fis
-aucun mouvement pour me dérober. Le baiser figé sur mes lèvres semblait
-m'avoir hypnotisée.
-
-Me pressant tendrement contre lui, il couvrit mon visage et mon cou de
-baisers, murmurant qu'il m'aimait, et me donnant les plus doux noms.
-
-Ah! s'entendre dire: «Je vous aime!» comme ces mots sonnent agréablement
-à l'oreille d'une femme quand elle les entend pour la première fois.
-
-Combien sommes-nous qui résistons au fluide enchanteur qui nous pénètre?
-
-Cette longue chanson d'amour qu'est notre vie, nous voudrions toujours
-la vivre, y revenir sans cesse, même quand elle nous a trompées.
-
-Pauvres naïves que nous sommes! Et combien Randolph avait raison de ne
-prendre nul ménagement à l'égard de la naïve jeune fille qui se livrait
-tout entière, imprudemment, presque inconsciemment; elle ne voyait pas,
-la pauvre créature, dans l'illusion d'un rêve doré, surgir le mensonge
-et le désenchantement.
-
-La réalité brutale n'apparaissait pas encore au bord du précipice où
-sombre la vertu.
-
-Cependant mon immobilité l'enhardit. Je sentis sa main glisser lentement
-sous mes jupes.
-
-Le charme était rompu! Je frémis sous l'attouchement infâme de cet
-homme, et essayai de me dresser pour m'enfuir. Vains efforts! Il m'avait
-saisie rudement et me maintenait couchée sur le sol malgré mes prières,
-malgré mes larmes.
-
-Je tentai un suprême effort. Peine perdue, il se jeta sur moi, me
-renversa et, hagard, une lueur de folie immonde éclairant ses yeux
-sombres, il arrachait mes vêtements. Cependant je résistais de toutes
-mes forces; j'essayais mes dents sur sa face et mes ongles sur ses yeux.
-J'étouffais sous le poids de son corps et sentais mes forces décroître.
-Mais j'étais vigoureuse, et je combattis vaillamment pour la défense de
-ma virginité. J'appelais à l'aide en poussant en même temps de grands
-cris que sa main étouffait. La lutte fut longue; mes membres étaient
-brisés et comme il continuait à peser de tout son poids sur ma poitrine,
-je râlais épuisée, haletante, à bout de souffle; les yeux hagards, en
-proie à une indicible épouvante, j'étais envahie de dégoût et voyais
-venir l'instant fatal où toute résistance serait vaine, lorsque soudain,
-craignant sans doute qu'attiré par mes cris quelqu'un ne survînt, il
-lâcha prise et se releva. Je me redressai d'un bond, éperdue, sanglotant
-et sans voix; je lui crachais au visage. Mes vêtements étaient déchirés
-et souillés, mes cheveux défaits inondaient mes épaules. J'allais
-m'enfuir, quand il me saisit par le bras, et, me regardant dans les
-yeux, avec un sourire cruel de négrier, il me dit:
-
---Petite folle, pourquoi me résistes-tu?
-
---Laissez-moi, misérable! Comment osez-vous me regarder en face après
-votre action infâme. Vous êtes un lâche, monsieur Randolph! J'informerai
-la justice et demanderai votre arrestation.
-
-Il éclata de rire:
-
---Ma petite fille, dit-il d'un ton hautain et méprisant, vous vous
-trompez étrangement. Vous ne donnerez aucune suite à votre projet de
-dénonciation quand vous aurez entendu ce que je vais vous dire.
-
-Je fis un brusque mouvement pour dégager mon bras de son étreinte, mais
-il me serra plus fort, et continua:
-
---Toute lutte est inutile; j'en ai fini avec vous pour aujourd'hui, et
-dans un moment vous serez libre; mais auparavant écoutez-moi. Ne croyez
-pas que j'ignore ce que vous faites ici avec Miss Dean. Vous dirigez une
-_station souterraine_. Je m'en étais douté dès le premier jour, et je
-vous ai surveillées. Pour plusieurs raisons que vous devinerez sans
-peine, je ne vous ai pas dénoncées, mais vous êtes toutes deux en mon
-pouvoir, et s'il me plaît de vous envoyer en prison, je n'ai qu'un mot à
-dire. Comprenez-vous, maintenant!
-
-J'étais épouvantée. Nous étions entièrement à la merci de cet homme;
-terrifiée, je ne trouvais rien à lui répondre. Changeant de ton, il
-continua:
-
---Mais je n'ai nulle envie de vous dénoncer. Je veux continuer à être
-votre ami. Je vous aime, et tout à l'heure quand je vous ai embrassée et
-que vous vous y êtes prêtée avec tant de complaisance, j'ai cru voir
-dans votre calme encourageant la défaite de votre vertu. J'ai été
-brutal, il est vrai; je vous en demande sincèrement pardon. Mais je veux
-que vous m'apparteniez. Laissez Miss Dean, et venez vivre avec moi; vous
-aurez tout ce qu'une femme peut désirer; je vous assurerai mille dollars
-par an, votre vie durant; de plus, je vous jure de laisser Miss Dean
-continuer tranquillement son manège et de ne la troubler en quoi que ce
-soit.
-
-Si j'avais pu prévoir l'avenir, j'aurais accepté cette offre, mais
-pleine de rage et de honte, je m'écriai:
-
---Non, misérable lâche, je ne quitterai pas Miss Dean, vous pouvez nous
-dénoncer si vous le voulez. Je préfère la prison à votre contact.
-Retirez-vous, partez, misérable! Votre vue me devient odieuse!
-
---Très bien, mademoiselle Morton, qu'il soit fait selon vos désirs, mais
-il est à croire que, lors de notre prochaine rencontre, vous regretterez
-d'avoir repoussé mes offres.
-
-Puis il pivota sur ses talons et me laissa seule.
-
-
-
-
-VI
-
-APRÈS LA LUTTE
-
-
-A peine eut-il disparu que je remis un peu d'ordre dans ma coiffure et
-dans mes vêtements; l'esprit plein encore d'un trouble extrême, je
-courus vers la maison.
-
-Je pus rentrer heureusement dans ma chambre sans être aperçue de Miss
-Dean ni de Marthe.
-
-Vivement je me déshabillai; ma robe était en loques. Le matin, quand je
-l'avais mise, elle était blanche et immaculée, elle était maintenant
-toute verte dans le dos. Les cordons de mes jupons étaient brisés et mes
-dessous en charpie. Mes cuisses étaient marbrées de taches noires et
-bleues causées par la pression des doigts de la brute, et j'étais
-horriblement courbaturée.
-
-Mes vêtements remplacés, je me jetai sur le lit, et cachant mon visage
-dans mon oreiller, je me mis à pleurer abondamment. Je ne pouvais me
-pardonner d'avoir eu confiance en Randolph.
-
-J'aurais dû surtout me méfier de lui, depuis que j'avais surpris le peu
-de cas qu'il faisait des femmes, et j'étais plus honteuse encore qu'il
-m'eût prise pour une de ces filles qui livrent leur corps au premier
-venu.
-
-Le souvenir de ses menaces me revint à l'esprit; j'étais certaine qu'il
-les mettrait à exécution, et je sentais qu'il était de mon devoir de
-prévenir Miss Dean; je n'en eus cependant pas le courage; il eût fallu
-lui avouer ma honte, et cet aveu était au-dessus de mes forces.
-
-En imagination, je nous voyais déjà, Miss Dean et moi, vêtues de
-vêtements grossiers, travaillant du matin au soir avec du pain noir pour
-toute nourriture.
-
-On frappa tout à coup à la porte.
-
-C'était Marthe qui annonçait le dîner. Miss Dean remarqua immédiatement
-mes traits décomposés, mon trouble, mes yeux rouges, et, très inquiète
-me demanda ce que j'avais. Je mis le tout sur le compte d'un mal de
-tête, ce qui était vrai; l'excellente femme me fit coucher sur le sofa,
-me baigna la tête avec de l'eau de Cologne et me fit mettre au lit.
-
-Malheureusement, je ne pus dormir; je rêvai continuellement d'un être
-formidable qui luttait avec moi, et qui réussissait à me ravir ma
-virginité.
-
-Je me levai le jour à peine éclos, me demandant anxieusement où nous
-serions dans vingt-quatre heures, m'attendant absolument à voir se
-réaliser les menaces de Randolph.
-
-Le jour passa lentement, à chaque instant il me semblait entendre les
-pas des gens de police, et je surveillai avec angoisse la grande avenue
-qui conduisait à la maison.
-
-Le soir vint enfin, sans que rien d'extraordinaire se soit passé. Vers
-neuf heures, un esclave marron vint nous demander l'hospitalité, et, en
-soignant la pauvre créature, j'oubliais mes propres peines.
-
-Plusieurs jours passèrent ainsi, en des alternatives de crainte et de
-quiétude.
-
-Je commençais à retrouver un peu d'assurance, mais j'avais grande envie
-de fuir; je demandai un jour à Miss Dean si elle ne pensait pas avoir
-assez fait pour la cause de l'émancipation et si elle ne retournerait
-pas bientôt chez elle.
-
-Elle ne voulut pas entendre parler d'une semblable chose. Elle se
-rendait très utile, disait-elle, et, au moins pour quelque temps encore,
-elle voulait rester dans la station.
-
-Quinze jours passèrent encore, et j'étais tout à fait rassurée. Je
-pensais que Randolph ne se souvenait plus de son acte de lâcheté.
-
-Je ne l'avais pas revu depuis la fameuse scène à laquelle je ne pouvais
-penser sans honte. Je devais, hélas! me retrouver avec lui, dans une
-circonstance sinon moins terrible que la dernière, du moins très
-pénible.
-
-
-
-
-VII
-
-LA LOI DE LYNCH
-
-
-Une après-midi, Miss Dean et moi étions assises sous la vérandah. Mon
-amie confectionnait des chemises pour les esclaves, tandis que
-j'arrangeais un chapeau; ce faisant, je fredonnais une chanson nègre
-intitulée: _Ramenez-moi vers ma vieille Virginie_. Il était au moins
-bizarre que je chantasse ces couplets, moi qui, précisément, aurais
-voulu me voir à mille lieues de ce maudit pays, et qui, certes, n'aurais
-jamais demandé à y revenir. Tout à coup, nous entendîmes le pas de
-plusieurs chevaux, mêlé à des voix d'hommes, et en regardant dans
-l'avenue, je vis, les uns à pied, les autres à cheval, une vingtaine
-d'individus paraissant se diriger vers la maison. Nous ne savions ce que
-ces gens pouvaient nous vouloir, aucun blanc ne se présentant jamais
-chez nous. Arrivés à notre porte, ils attachèrent leurs chevaux à la
-grille, et vinrent se placer autour de nous. Leurs regards durs et la
-façon dont ces hommes nous regardaient me terrifiaient. Ils m'étaient
-tous inconnus et leurs vêtements grossiers, leurs longues barbes, leurs
-chemises de coton, trahissaient clairement des coureurs des bois. Je
-voyais bien que leurs intentions n'étaient rien moins que pacifiques,
-mais j'ignorais absolument ce qu'ils pouvaient nous vouloir. Enfin, l'un
-d'eux, un peu mieux vêtu que les autres, et qui pouvait avoir une
-quarantaine d'années,--et que je sus après être un chef de bande, du nom
-de Jack Stevens, s'approcha de Miss Dean, et lui dit:
-
---Allons, levez-vous toutes deux. Mes amis et moi avons quelque chose à
-vous communiquer.
-
-Soumises, ainsi qu'il convient à des femmes demi-mortes de peur, nous
-nous levâmes, et Miss Dean, qui s'était ressaisie demanda sans
-hésitation:
-
---De quel droit envahissez-vous ma maison aussi brutalement?
-
-L'homme se prit à rire dédaigneusement:
-
---Vous n'en savez rien? ricana-t-il. Eh! vous m'étonnez, car vous êtes
-loin d'être aussi innocente que vous le paraissez.
-
-Il poussa un énergique juron, et continua:
-
---Nous avons appris que vous dirigez une station souterraine, et depuis
-que vous êtes ici, bon nombre d'esclaves se sont évadés par votre
-entremise. Écoutez bien, et tachez de comprendre: nous autres, Sudistes,
-ne voulons sous aucun prétexte que les Nordistes anti-esclavagistes
-viennent fourrer leur nez dans nos affaires, et s'emploient à prêcher la
-révolte parmi nos esclaves. Quand nous avons la chance d'attraper
-quelqu'un de vos semblables, nous lui faisons amèrement regretter de
-s'être occupé des nègres, et maintenant que nous vous tenons, nous
-allons vous juger, selon la loi de Lynch. Les hommes qui m'accompagnent
-constitueront le jury.
-
---Eh bien, les amis, dit Stevens se tournant vers ses compagnons, est-ce
-ainsi qu'il fallait parler?
-
---Bravo, bravo, Jack, très bien! approuvèrent quelques-uns.
-
-Je tombai sur ma chaise absolument anéantie. J'avais entendu raconter
-mille cruautés perpétrées sous l'égide de la loi de Lynch.
-
-Miss Dean était toujours très calme:
-
---Si vous avez quelque chose à nous reprocher, dit-elle, vous n'avez
-dans aucun cas le droit de faire justice vous-mêmes; vous devez prévenir
-la police et les autorités de votre État.
-
-Un murmure de voix furieuses interrompit mon amie:
-
---Nous avons le droit d'agir comme bon nous semble. La loi de Lynch est
-faite pour vous et vos pareils; taisez-vous! Allons, Jack, assez causé,
-et au travail!
-
---C'est bien, mes enfants, il nous importait de trouver les oiseaux au
-nid; maintenant, sortons un instant afin de statuer sur le sort des
-prisonnières; nous savons qu'elles sont coupables et le seul point à
-fixer est le châtiment qu'elles auront à subir.
-
-Nous restâmes seules et les hommes, dehors, s'entretinrent avec
-animation. Malheureusement, ils étaient trop éloignés pour que nous
-pussions saisir leurs paroles. J'étais affaissée sur ma chaise,
-absolument morte de peur:
-
---Oh! Miss Dean, que vont-ils nous faire?
-
---Je n'en sais rien, ma chérie, répondit-elle en me prenant la main;
-pour moi, je ne m'en inquiète guère, mais je suis terriblement désolée
-de vous avoir entraînée dans ce guêpier.
-
-Je restai près de mon amie... elle me serrait les mains, les caressant
-affectueusement. Les lyncheurs revinrent enfin; ils avaient discuté avec
-animation, ayant eu, semblait-il, beaucoup de peine à se mettre
-d'accord.
-
-Enfin, Stevens s'avança vers nous d'un air à la fois solennel et
-grotesque.
-
---La cour, dit-il avec emphase, a statué sur votre cas et voici ce
-qu'elle a décidé: Vous êtes condamnées toutes deux à être fouettées avec
-une baguette de coudrier. Vous serez ensuite mises à cheval sur le
-coupant d'une palissade, et ensuite il vous sera enjoint d'avoir à
-quitter l'État de Virginie dans les quarante-huit heures. Ce laps de
-temps passé, si on vous retrouve ici, vous aurez de nouveau affaire à
-nous.
-
-En entendant cette horrible sentence, mon sang se glaça dans mes veines.
-Je voulus me lever; mes jambes me refusèrent tout service, et je
-retombai sur mon siège.
-
---Oh! vous ne nous fouetterez pas, m'écriai-je; certainement vous ne
-voulez pas nous torturer ainsi! Ayez pitié de nous, je vous en prie...
-ayez pitié de nous.
-
-Mais il n'y avait pas la moindre trace de sensiblerie sur la figure de
-ces brutes, et l'un d'eux s'écria:
-
---Misérable petite Nordiste, si j'étais libre de mes actions, je vous
-enduirais de goudron et de plumes et je vous mettrais à cheval sur la
-palissade pendant deux heures. On verrait la tête que vous y feriez.
-
-Cette grossière plaisanterie les fit éclater de rire et je retombai sur
-ma chaise en sanglotant encore plus fort.
-
-Miss Dean, elle, ne donnait pas le moindre signe d'émotion; elle était
-extrêmement pâle, mais ses yeux brillaient d'une lueur étrange et dit en
-s'adressant au chef de la bande:
-
---J'avais toujours entendu dire, et j'étais persuadée que les Sudistes
-étaient chevaleresques et cléments envers les femmes, je regrette de
-m'être trompée.
-
---Il n'y a pas ici à être chevaleresque: vous agissez comme des hommes;
-ne vous en prenez qu'à vous-mêmes si nous vous traitons en hommes.
-
---C'est bien. Il faut que vous sachiez tous ici que je suis la seule
-coupable. Cette jeune fille, qui est mon secrétaire, n'est pour rien en
-tout ceci. Vous devez donc l'acquitter.
-
---Jamais! réclamèrent quelques voix.
-
---Taisez-vous, s'écria Stevens, et laissez-moi parler.
-
-Et se tournant vers nous, il ajouta:
-
---Nous savons parfaitement que vous êtes la directrice de ce bureau de
-soi-disant bienfaisance; mais comme cette fille vous aidait dans cette
-besogne, elle doit être punie; cependant, elle sera fouettée moins
-sévèrement que vous... Est-ce juste, amis, demanda-t-il à ses féroces
-acolytes.
-
---Parfaitement, parfaitement, soyons moins sévères envers l'enfant que
-vis-à-vis du vieux chimpanzé.
-
-L'un d'eux s'écria:
-
---Mais où donc est la servante. N'aurait-elle pas besoin d'une petite
-correction? Une petite promenade sur le grillage ne pourrait, il me
-semble, que lui être salutaire.
-
---Évidemment, approuva le chef. Que deux d'entre vous courent à sa
-recherche, et que les autres s'occupent de trouver des baguettes.
-
-Les hommes s'assirent en attendant; ils plaisantaient grossièrement et,
-à chacune de leurs remarques, le rouge me montait au visage. Miss Dean,
-toujours calme et tranquille, ne paraissait pas entendre les ignominies
-de ces sauvages. Ceux qui étaient partis à la recherche de Marthe
-revinrent au bout d'un instant:
-
---La _souillon_ est partie, dirent-ils; elle s'est sans doute défilée
-dans les bois.
-
---Bah! dit Stevens, nous avons les deux patronnes, et il est probable
-que lorsque nous en aurons fini avec elles, elles regretteront amèrement
-de s'être occupées d'abolitionisme.
-
---Vous avez raison, Jack, crièrent les hommes; nous leur ferons maudire
-le jour où elles se sont installées en Virginie... Et maintenant, à
-l'ouvrage.
-
---A l'ouvrage, répliqua Stevens. Bill, allez chercher l'échelle qui est
-sous le hangar; Peter et Sam, vos baguettes sont-elles prêtes? Ah! ah!
-ces dames ont sans doute souvent été cueillir et croquer la noisette,
-mais je doute qu'elles aient jamais reçu des coups de baguette d'hickory
-sur leur petit derrière.
-
-Les hommes riaient bruyamment, et je recommençais à trembler.
-
-Quand donc ce supplice allait-il prendre fin?
-
-
-
-
-VIII
-
-L'EXÉCUTION D'UNE SENTENCE
-
-
-L'échelle apportée fut appuyée contre la vérandah. Stevens se plaça de
-côté tenant une badine à la main. Les hommes formèrent le cercle et leur
-chef s'écria d'une voix forte:
-
---Amenez les prisonnières!
-
-On nous traîna en nous poussant par les épaules pour recevoir cette
-cruelle et ignoble punition. Je me tenais debout avec peine; Miss Dean
-marchait au martyre droite et fière. Un sourire de dédaigneux mépris
-errait sur ses lèvres pâles.
-
-Stevens prit la parole:
-
---Comme c'est vous la patronne, vous aurez l'honneur d'être fouettée la
-première. Attachez-la, mes amis.
-
-Deux hommes la saisirent, la couchèrent sur l'échelle et lui faisant de
-force étendre les bras, lui attachèrent les poignets aux barreaux, puis
-firent de même pour les chevilles. La malheureuse n'opposait qu'une
-résistance instinctive, elle ne fit entendre aucune protestation, mais
-lorsqu'elle fut bien attachée, elle tourna la tête vers Stevens:
-
---Ne pourriez-vous pas me fouetter sans enlever mes vêtements?
-demanda-t-elle ingénument.
-
---Impossible, la belle; on vous a condamnée à être fouettée sur la peau,
-et vous subirez le châtiment ainsi que c'est convenu.
-
-Ses jupons et sa chemise furent relevés et attachés au-dessus de sa
-taille; Miss Dean ne portait pas le pantalon ordinaire, mais une longue
-paire de culottes blanches attachées par des rubans autour des
-chevilles.
-
-A cette vue, ce fut une explosion de joie et de rires ironiques.
-
---Le diable m'emporte, s'écria Stevens, profondément étonné. Elle a des
-pantalons! je n'avais jamais vu une femme ainsi attifée. Enfin,
-enlevez-moi ça!
-
---Je vous en prie, supplia Miss Dean, laissez-moi mon vêtement. Il ne me
-protégera pas beaucoup contre vos coups... Ne me mettez pas nue devant
-tous!...
-
-On ne lui répondit même pas. Un des hommes s'avança, et déboutonna le
-vêtement, la laissant nue et toute frissonnante de la taille aux
-jarrets. La pauvre femme rougit, puis pâlit affreusement; enfin elle
-baissa la tête sur sa poitrine et ferma les yeux... Comme je vous l'ai
-déjà dit, Miss Dean était très maigre; ses hanches étaient étroites, ses
-jambes et ses cuisses sveltes, mais bien modelées. Sa peau, très fine et
-très blanche, laissait apparaître le réseau des veines.
-
-Les hommes, groupés autour de l'échelle, observaient cyniquement cette
-scène, leurs yeux reflétant de lueurs lubriques.
-
-Stevens leva alors la baguette, la fit siffler autour de la tête et la
-laissa retomber rapidement, frappant d'un premier coup terrible le corps
-de la malheureuse. Le bois claqua comme un fouet, et la chair frissonna
-sous l'aiguillon de la douleur.
-
-Miss Dean n'avait pas fait un mouvement.
-
-Stevens continua de frapper; chaque coup tombait au-dessous du
-précédent, et la peau était maintenant toute zébrée. Le corps de la
-suppliciée s'agitait en soubresauts convulsifs: ses dents claquaient. La
-terrible baguette continuait son horrible office. J'aurais voulu crier,
-j'étais stupéfaite du courage de mon amie. Chaque coup me faisait
-bondir; les raies rouges se multipliaient. Le sang commençait à sourdre
-et à couler le long des cuisses; elle tournait la tête chaque fois, ses
-yeux horrifiés suivaient le bras de l'homme. Enfin la brute cessa de
-frapper et jeta la baguette dont le bout était tout déchiqueté. Puis, se
-baissant, il examina attentivement les marques de la correction.
-
-La surface entière de la peau était rouge et barrée de marques livides
-qui s'entre-croisaient en tous sens; le sang coulait abondamment et
-contrastait avec la blancheur immaculée des cuisses.
-
-Cinquante coups au moins avaient été donnés.
-
---Là! dit Stevens, je suppose qu'elle en a assez. Je l'ai peu ménagée
-comme vous pouvez vous en rendre compte. Il est probable qu'elle ne
-pourra s'asseoir aisément de quelques jours, et je doute fort que les
-marques disparaissent jamais.
-
-Les vêtements de la victime furent alors baissés, ses pieds et ses mains
-déliés. Elle restait debout se tordant en proie à la plus affreuse
-douleur, et apparemment indifférente à tout ce qui l'entourait; elle
-sanglotait et d'abondantes larmes s'échappaient de ses yeux voilés par
-la terreur.
-
-Un peu remise, elle releva son pantalon qui traînait à terre, et, toute
-rougissante du regard des hommes, encore fixé sur elle, elle le rattacha
-péniblement autour de sa taille. Deux des bourreaux, la saisissant sous
-les bras, la conduisirent à la vérandah, où elle s'étendit de tout son
-long sur un canapé, incapable du moindre mouvement.
-
-Je vous laisse a penser l'état d'épouvante en lequel j'étais. Les
-paroles brutales de ces hommes me faisaient rougir; je me sentais prise
-de fureurs soudaines contre ces barbares et, aussi, prête à leur
-adresser toutes les supplications. J'étais envahie de pitié pour ma
-malheureuse compagne et terrifiée par la perspective du châtiment qui
-m'était réservé. Je n'ai jamais pu supporter la moindre douleur
-physique.
-
-Stevens ramassa la baguette neuve, et, s'adressant à ses hommes:
-
---Maintenant, dit-il, nous allons opérer sur ce tendron; amenez-la, mes
-amis.
-
-A ces mots, voyant qu'il n'y avait personne derrière moi, je résolus de
-fuir, et pris mes jambes à mon cou. J'aurais mieux fait de rester
-tranquille, je n'avais pas fait trois mètres qu'une main me saisissait
-au cou et, avec la rapidité de l'éclair, je me trouvais solidement
-attachée à l'échelle.
-
-Stevens me déshabilla lui-même lentement. Mes jupes et ma chemise furent
-roulées sous mes bras et quand il arriva au pantalon, il s'arrêta. Je
-portais le pantalon ordinaire, très large de jambe et fendu au milieu.
-
---Regardez, dit-il, elle a aussi des pantalons, mais ils sont faits
-autrement et recouverts de dentelles.
-
-Puis, sur une remarque fort grossière à propos de la fente, les hommes
-s'esclaffèrent tandis que je pleurais à chaudes larmes.
-
-Il fit tomber mon dernier vêtement et je sentis sur ma chair nue le
-frôlement caressant de la brise.
-
-J'étais anéantie par la honte. Je sentais peser sur moi le regard et une
-indicible angoisse me poignait la gorge; ce n'était là, hélas, que le
-préambule de l'horrible supplice auquel j'allais être soumise.
-
-Stevens prit la parole de nouveau:
-
---Nous allons sans plus tarder procéder à l'exécution. Je propose de lui
-infliger douze coups bien cinglés sans cependant faire sortir le sang.
-Souvenez-vous qu'elle n'a joué dans cette affaire qu'un rôle de
-comparse.
-
-Tous, cependant, n'étaient pas du même avis; quelques-uns réclamaient
-pour moi un châtiment équivalent à celui enduré par ma maîtresse.
-
-Dans mon malheur, ce me fut un soulagement d'apprendre que je n'aurais
-pas à subir un traitement aussi cruel que Miss Dean. Un des hommes cria
-au tortionnaire:
-
---Faites attention, et tapez dur, Jack; faites-la un peu sauter.
-
-Le lâche, j'eusse voulu savoir ce lâche tortionnaire, tourmenteur de
-femmes, en proie aux flammes infernales.
-
---N'ayez nulle crainte, mon garçon, répondit Stevens, je sais comment on
-se sert d'une baguette; elle va recevoir douze coups qui vont
-transformer son derrière en drapeau américain rayé rouge et blanc.
-Lorsqu'elle sortira de mes mains, elle ne demandera pas son reste, et
-sera plutôt gênée pour marcher. Pourtant, je n'en ferai pas sortir une
-goutte de sang; je vous le répète, je sais ce que c'est que de fouetter;
-j'ai été majordome durant cinq années en Géorgie.
-
-Pendant tout ce discours, j'étais restée honteuse de ma nudité, et,
-machinalement, je me serrais aussi fort que possible contre l'échelle.
-
-Le premier coup tomba enfin; ce fut horrible; la douleur était encore
-plus atroce que je ne me l'étais imaginée. La respiration me manqua, et,
-pendant quelques secondes, je restai suffoquée. Alors, je me mis
-littéralement à hurler. Il continua de frapper lentement, plaçant chaque
-coup au-dessous du précédent et la baguette, en retombant, me donnait la
-sensation d'un fer rouge appliqué sur mes chairs.
-
-Je me tordais de plus en plus, criant de toutes mes forces, faisant des
-bonds désordonnés, autant que mes liens me le permettaient, tout en
-suppliant le bourreau de cesser. J'avais oublié mon état de nudité, et
-la seule sensation que j'éprouvais était une douleur plus cuisante que
-si elle eût été provoquée par des brûlures.
-
-Quand les douze coups m'eurent été donnés, j'étais à demi évanouie.
-
-On me laissa suspendue par les poignets, et les hommes m'entourant, se
-mirent à m'examiner. Le sentiment de la pudeur me revint peu à peu, et
-je suppliai ces cruels justiciers de me laisser prendre un vêtement.
-
-Ils restèrent sourds à ma prière, occupés qu'ils étaient d'écouter la
-péroraison de Stevens.
-
---Voyez, mes amis, disait celui-ci, avec quelle régularité les coups ont
-été frappés. Voilà ce qu'on appelle une bonne correction. Mais cette
-fille n'a aucune énergie. La première noiraude venue aurait supporté le
-double de coups sans se plaindre. Parlez-moi de sa compagne, voilà au
-moins une femme courageuse.
-
-Puis, me remettant mes effets, il me conduisit à la vérandah où Miss
-Dean, toujours étendue sur le canapé, pleurait doucement de honte et de
-douleur...
-
-
-
-
-IX
-
-JACK STEVENS
-
-
-La conduite de ces batteurs d'estrade à l'égard de deux femmes dont
-l'une était jeune, belle et, en tous points désirable, peut paraître
-singulière. Comment leur nature brutale ne fut-elle pas surexcitée par
-le capiteux spectacle de ma resplendissante nudité?
-
-Ce n'est pas qu'à la perspective angoissante de la torture je préférasse
-l'ignominie qui devait résulter de la défaite de ma vertu, mais, au plus
-profond de moi, j'espérais néanmoins que la vue de mes jeunes charmes,
-avivant les instincts de concupiscence de ces brutes, serait un prétexte
-à querelle.
-
-Quoique naïve encore, malgré la leçon que m'avaient donnée les infâmes
-entreprises de Randolph, je savais que l'exhibition de mon corps pouvait
-réveiller les ignobles appétits de ces hommes grossiers et frustes;
-j'espérais, dis-je, qu'ils se seraient disputés ma possession, et qu'à
-la faveur d'une rixe j'aurais pu m'enfuir.
-
-Hélas! je ne savais pas qu'ils fussent les suppôts de Randolph lui-même,
-et payés largement par celui-ci pour l'exécution d'un ordre barbare.
-
-Chez ces hommes, la cupidité, cette fois, avait parlé plus haut que
-l'instinct bestial.
-
-Du reste, les coureurs des bois n'agissaient pas toujours ainsi quand
-l'appât du gain ne commandait pas à leurs actions, et ce même Stevens
-échappa longtemps aux recherches de la justice pour un crime
-d'assassinat précédé de viol, perpétré en des circonstances
-particulièrement atroces.
-
-Le récit du crime monstrueux me fut fait, plus tard, par une vieille
-mulâtresse, esclave de Randolph père, laquelle l'avait elle-même entendu
-raconter par le menu des détails.
-
-Je crois devoir placer digressivement ici le récit de cette femme:
-
-Malgré le surmenage dont étaient accablés les esclaves, malgré le
-surcroît de travail exigé de chacune d'elles, Randolph père n'arrivait
-pas à satisfaire aux demandes des marchands de coton; aussi était-il
-urgent que son troupeau humain augmentât en nombre.
-
-Le planteur acheta donc sur le marché de Richmond trois noirs parmi
-lesquels était une mulâtresse d'une trentaine d'années nommée Maria de
-Granier.
-
-(En certaines parties de l'Amérique du Sud, les esclaves nés dans la
-plantation, avaient leur prénom suivi du nom de leur maître.)
-
-Cette femme qui, autrefois, avait été très jolie, se trouvait, au moment
-de son exposition au marché, dans un état lamentable: prise sous un
-éboulement alors qu'elle se livrait à des travaux de terrassement, elle
-en fut tirée à demi morte et pour toujours infirme, incapable d'exécuter
-désormais les rudes travaux auxquels elle avait été soumise.
-
-Maria de Granier, marchandise avariée, fut cédée à bas prix. Mais ce qui
-engagea Randolph père à faire cette acquisition, c'est que, malgré son
-terrible accident, l'esclave allait bientôt être mère. Il comptait sans
-doute que la jeune infirme pourrait suffire à de menus travaux et que
-l'enfant dont elle était enceinte augmenterait le nombre de ses esclaves
-et lui rendrait un jour quelques services.
-
-Pour abominable qu'il fût, ce calcul n'en était pas moins exact:
-
-La mulâtresse grosse des oeuvres d'un blanc, donna le jour à une
-ravissante petite fille qu'elle appela Rosa. Et, pendant quatorze ans,
-l'enfant grandit, entourée de soins par les femmes qui, afin de cacher
-ses fautes enfantines, risquaient souvent d'être fouaillées; adorée des
-pauvres noirs qui enduraient stoïquement la bastonnade quand le
-majordome les surprenait aidant l'enfant dans son travail.
-
-Cependant Rosa était devenue une ravissante créature aux traits fins et
-réguliers, aux dents blanches, aux longs yeux noirs; des formes
-incomparables se révélaient déjà sous son ignominieux vêtement
-d'esclave, et ses bras nus à la peau veloutée, apparaissaient à peine
-teintés de ce bistre qui décèle le sang mêlé.
-
-La vue de Rosa avait inspiré à Georges Randolph qui, à cette époque,
-venait d'avoir dix-huit ans, une passion violente. Il la poursuivait de
-ses prévenantes assiduités et n'attendait qu'une occasion propice pour
-faire subir à cette enfant le sort qui attendait toutes les jeunes
-esclaves.
-
-Mais, par une sorte de prescience du danger dont elle se sentait
-menacée, Rosa, qui s'était aperçue de la nature des sentiments de
-Georges, fuyait l'occasion, aussi n'acceptait-elle les gâteries et les
-caresses du jeune homme qu'en la présence des noirs, devant lesquels,
-malgré l'impunité dont il se savait couvert, le jeune homme n'eût point
-osé perpétrer un attentat.
-
-Enfin, un jour que Rosa, seule, portait un faix de coton dans un hangar
-servant de magasin et bâti à la lisière d'un bois, Georges, en l'absence
-du majordome qu'il avait éloigné sous un prétexte spécieux, se jeta sur
-l'enfant, la couvrit de baisers et, dans un violent accès d'érotisme,
-lui commanda de se coucher.
-
-Rosa, se dégageant adroitement de l'étreinte, n'obtempéra point à
-l'ordre et s'enfuit dans la forêt où Randolph furieux la poursuivit
-longtemps.
-
-L'enfant avait franchi des haies, des futaies, des halliers, et pris, en
-courant, des sentiers qui lui étaient inconnus; tant et si bien
-qu'épuisée, haletante, elle se laissa tomber au milieu d'une sente où,
-morte de fatigue, elle s'endormit...
-
-La nuit tombait. Bientôt, les fanes mortes et les branches sèches qui
-jonchaient le sentier crièrent sous les pas d'une troupe d'hommes. Ce
-bruit, succédant tout à coup au calme profond de la forêt, réveilla
-l'enfant. Elle se souvint et elle eut peur. Mais rassurée à la pensée
-que ce bruit de pas pouvait provenir de la marche de noirs qui la
-cherchaient dans la forêt, elle se dressa et appela. Au même instant
-elle sentit sur sa peau nue la fraîche caresse des brises courant sous
-les bois.
-
-Dans sa fuite folle ses vêtements s'étaient défaits; ils étaient tombés
-un à un et, maintenant, elle se sentait honteuse d'être nue. Il lui
-semblait que l'ombre avait des curiosités malsaines.
-
-L'enfant avait appelé. Des voix d'hommes lui répondirent. Étaient-ce les
-noirs?
-
-Non! c'était Stevens escorté de deux compagnons portant guêtres de cuir
-aux jambes et carabine à l'épaule.
-
---Par les tripes du Shériff! dit-il en apercevant l'enfant, voilà une
-créature qui n'a pas peur des refroidissements.
-
-Et, s'approchant:
-
---Par la mort bleue! Elle est digne d'être hospitalisée, de force ou de
-gré, en la somptueuse demeure de Jack Stevens... Le diable que nous
-adorons a eu, sans doute, pitié de notre continence forcée; c'est
-pourquoi il nous offre aujourd'hui un morceau de choix.
-
-Rosa comprit l'effroyable signification de ces paroles. Elle fit un
-mouvement de retraite.
-
-Stevens épaula sa carabine:
-
---Halte, la belle! cria-t-il. Bien que myope le jour, je suis nyctalope
-la nuit, et sais diriger sur le but un lingot de plomb. Allons! pas tant
-de façons et suis-nous.
-
-Cernée maintenant par les trois hommes, l'enfant sentit que toute
-résistance devenait impossible. Rouge de confusion, angoissée de
-terreur, elle joignit les mains:
-
---Soyez bons, messieurs, soyez cléments... ayez pitié! Je ne suis qu'une
-enfant... Une pauvre petite esclave qui n'a pas encore quinze ans!...
-
-Les yeux des trois hommes étincelèrent:
-
---Pas quinze ans!--s'exclama Stevens dont l'autorité paraissait régler
-les actions et les paroles de ses compagnons--Pas quinze ans! Mais
-alors, c'est une friandise... un fruit mûr à point, dans lequel personne
-n'a encore mis les dents!... Par le nombril de Jacob! Vous y goûterez,
-camarades... après moi!
-
-Tout espoir s'évanouissait, mais le courage revenait à l'enfant:
-
---Eh bien! dit-elle, tuez-moi! Je ne vous suivrai pas!
-
-Et Rosa, croisant sur sa poitrine ses mains tremblantes, s'accroupit
-dans l'herbe froide que mouillait déjà la rosée des nuits.
-
-
-
-
-X
-
-ABOMINABLE FORFAIT
-
-
-Entre les rudes mains des batteurs d'estrade, Rosa s'était inutilement
-débattue, en vain avait-elle de nouveau supplié, imploré. Ils l'avaient
-immobilisée au moyen d'un lasso, emportée à travers bois et, comme ses
-supplications et ses prières étaient inutiles elle avait pris le parti
-de pousser des cris, espérant ainsi être entendue.
-
-Certes, elle n'ignorait pas la nature de la correction qui l'attendait à
-la plantation pour prix de son escapade, mais, quoique n'ayant encore
-jamais été fouettée, elle préférait néanmoins ce supplice qu'elle savait
-pourtant cruel au sort que lui réservaient les bandits.
-
-Ceux-ci, inquiets, bien qu'ils fissent diligence afin de se soustraire
-eux-mêmes aux recherches dont Rosa devait être en ce moment l'objet,
-inquiets des cris de l'enfant qui pouvaient attirer les noirs de leur
-côté, résolurent de la bâillonner.
-
-Stevens tira de son sac de cuir un lambeau de cotonnade et en fit un
-tampon qu'il enfonça profondément dans la bouche de sa victime.
-
-Et c'est ainsi que le groupe des ravisseurs arriva dans la hutte de Jack
-Stevens.
-
-C'était une cabane en planches, toiturée de branches entrelacées tombant
-jusqu'au sol et dont les fissures étaient bouchées par de lourdes mottes
-de gazon; cachée en d'épaisses frondaisons, tapie au milieu d'arbres
-croissant sur le roc, cette hutte était d'aspect sinistre. Il n'y avait
-que Jack Stevens et ses deux compagnons qui connussent l'existence de ce
-repaire. C'est là, qu'après de lointaines expéditions, ils venaient
-cacher le produit de leurs brigandages.
-
-Stevens, qui portait l'enfant, la déposa doucement sur le lit et enleva
-le bâillon qui l'étouffait. Puis, un de ces hommes tira de sa veste en
-peau de buffle un briquet d'acier et alluma une chénevotte, tandis que
-son camarade préparait le quinquet.
-
-Une lueur fauve éclaira la cabane et les provisions sorties des sacs,
-furent placées sur une large planche posée au ras du sol.
-
---Ce n'est peut-être pas d'une extrême élégance, dit Stevens, qui,
-depuis que la lampe était allumée, brûlait de regards le corps de Rosa,
-mais c'est tout de même commode; on est chez soi! James, ajouta-t-il en
-clignant de l'oeil, il est indispensable d'assaisonner avec force
-gingembre et piment notre tranche de venaison; quant à toi, Pèpe, dit-il
-en s'adressant à l'autre, tu rempliras d'hydromel les gobelets.
-
-Quand la table fut mise, Stevens dit à l'enfant:
-
---Si le coeur vous en dit, mademoiselle, il y en aura assez pour vous.
-
-Rosa ne répondit rien. Des sanglots étouffés lui poignaient la gorge.
-Elle avait trouvé une vieille veste de cuir dont elle cherchait à se
-couvrir. Stevens s'en aperçut.
-
---Bas le masque! cria-t-il. Cette parure, pour somptueuse qu'elle soit,
-est indigne de votre beauté!
-
-Il se leva, lui arracha l'oripeau dont elle couvrait éperdument ses
-seins et revint s'asseoir en ricanant.
-
-Tant que dura le repas, celui que Stevens avait appelé James ne quitta
-pas des yeux le corps merveilleux de Rosa. Son regard paraissait
-détailler complaisamment des charmes dont la possession lui était
-assurée et si, parfois, ce regard se portait sur son chef, c'était
-chargé de jalousie et d'envie. La douleur seyait, d'ailleurs, à la
-beauté de l'enfant et on eût dit que la hutte était chaude de son corps,
-parfumée du capiteux relent de sa virginité éplorée.
-
-L'homme qu'on appelait Pèpe, buvait gobelet sur gobelet. A la fin du
-repas, le cerveau envahi par les épaisses fumées de l'ivresse, il alla
-s'étendre sur un lit de feuilles et s'endormit à demi, sans toutefois
-rien perdre de la scène qui allait se passer.
-
-Les propos échangés entre Stevens et James furent banaux quand ils ne
-furent pas grossiers. Chacun d'eux avait visiblement une même
-préoccupation. L'un et l'autre se devinaient.
-
-Mais Stevens, maître absolu, avait su courber James sous une discipline
-à laquelle il eût été dangereux de résister et, souvent, il arrivait
-qu'après une expédition, Stevens gardait pour lui seul le butin,
-laissant ainsi à ses deux compagnons la consolation de se partager la
-gloire.
-
---Tu n'aurais peut-être pas le toupet de vouloir _commencer_?--dit enfin
-Stevens.
-
---Qui sait!--répondit tranquillement James en caressant le manche de sa
-redoutable navaja. La fille m'appartient comme à toi et, équitablement,
-c'est-à-dire pour la première fois, il pourrait se faire que nous
-partagions la capture. Si nous tirions au sort à qui commencera?
-
---J'ai gagné d'avance, répondit Stevens, qui, se dressant sur les
-genoux, mit sous le nez de James un revolver de gros calibre. Jette-moi
-ça ou je tire!
-
-James sortit hâtivement la navaja de sa ceinture et la lança dans la
-hutte. Stevens alla ramasser l'arme et la mit dans la poche de sa veste:
-
---Maintenant, dit-il, le mariage va s'accomplir avec toutes les
-formalités en usage dans le pays de cet ivrogne de Pèpe, qui prétend
-être catholique. Toi, James, tu seras à la fois mon témoin et celui de
-la mariée; et si Pèpe n'était pas présentement ivre comme un porc, il
-nous dirait la messe avec distribution de bénédiction nuptiale. Je ne
-demande qu'une heure, après quoi je me démettrai de mes fonctions
-d'époux en ta faveur, James! Être trompé par sa femme une heure après
-son mariage, il n'y a qu'ici qu'on voit ces choses-là!
-
-Un gros rire dont chaque éclat secouait Rosa d'un frisson d'épouvante,
-éclairait la face bestiale de Stevens.
-
-Puis, il s'avança vers l'enfant qui sanglotait et, sans dire un mot, la
-face horriblement congestionnée par la luxure, il la couvrait de
-baisers. Rosa sentait sourdre sous sa peau délicate le sang chaud dont
-les afflux lui montaient au cerveau, son coeur se brisait sous les
-immondes caresses de la brute; elle sentait sur ses lèvres passer le
-souffle bruyant du monstre, et, entre les assauts répétés qui la
-faisaient mourir, elle éprouvait une horrible sensation: il lui semblait
-qu'une bête énorme l'enlaçait et posait sur ses seins des tentacules
-tièdes et visqueuses.
-
-Les sens surchauffés par cet ignoble spectacle, James, écumant, les yeux
-flamboyants, attendait la fin, il attendait... son tour.
-
-Stevens n'en finissait pas!
-
-Tout à coup, la claie qui fermait la cabane s'ouvrit bruyamment et une
-bande de noirs, mis sur la trace de Rosa par les vêtements qu'elle avait
-perdus en s'enfuyant, envahit le repaire.
-
-En présence du danger, les deux bandits se ressaisirent. Ils
-bousculèrent les nègres, prirent leurs fusils et, comme la porte était
-gardée, Stevens, d'un coup d'épaule, fit sauter une des planches qui
-formaient le mur de la hutte; puis, par cette ouverture, il s'enfuit
-avec James.
-
-Quand le majordome s'approcha de Rosa, celle-ci ne fit pas un mouvement.
-
-Alors cet homme prit le fouet avec lequel il fustigeait les esclaves et
-la lanière redoutée frappa le corps de l'enfant qui resta immobile. Rosa
-était morte.
-
-On resta longtemps sans nouvelles des coureurs des bois. Pèpe,
-l'ivrogne, eut seul à répondre du crime devant la justice, mais comme il
-n'avait joué dans le drame qu'un rôle secondaire, il fut acquitté. Plus
-tard, on apprit que James avait été tué à Richmond au cours d'une rixe.
-Quant à Stevens, personne ne connut jamais les circonstances à la suite
-desquelles il obtint l'impunité; on ne sut jamais pourquoi il rentra
-dans les bonnes grâces de Randolph.
-
-
-
-
-XI
-
-LES SUITES D'UNE FLAGELLATION
-
-
-Je reprends ma confession:
-
-Mon supplice terminé, Miss Dean m'avait appelée auprès d'elle.
-
---Ma pauvre enfant, dit-elle, comme j'ai souffert pour vous!... Vos cris
-me perçaient le coeur. Oh! les monstres de vous avoir si cruellement
-fouettée.
-
-Elle paraissait avoir oublié sa propre peine et l'ignominie de son
-châtiment pour ne plus penser qu'à moi.
-
---Ils m'ont fouettée bien moins cruellement que vous, répondis-je; je
-n'ai reçu que douze coups, et le sang n'a pas coulé.
-
-Je l'embrassai et je m'appuyai doucement contre elle.
-
---Nous n'avons pas encore fini de souffrir, reprit Miss Dean. Vous
-souvenez-vous que cet homme a dit qu'il nous attacherait sur la
-balustrade pendant deux heures?
-
-Je me souvins alors de la menace, mais sans y attacher grande
-importance; certes, ce serait peu confortable et probablement même fort
-douloureux d'être ainsi assise pendant aussi longtemps, sur un espace
-très étroit et dans l'état où nous sommes, pensais-je; mais j'étais loin
-de m'attendre à la torture que nous allions éprouver.
-
-Mon illusion ne fut pas de longue durée, car quelques instants après nos
-bourreaux vinrent nous chercher, et nous portèrent sur la palissade
-entourant la maison. Cette barrière, haute d'environ cinq pieds, était
-faite de piquets de bois taillés en coins. Stevens nous dit avec un
-sourire cruel:
-
---Nous allons maintenant passer à un autre genre d'exercice. Deux heures
-de repos, avec ces piquets comme sièges, donneront à vos personnes le
-temps de se remettre de leurs fouettées. D'ailleurs, pour vous empêcher
-de tomber, nous vous attacherons. Préparez-les, vous autres.
-
-Je fus épouvantée en me sentant saisir par deux hommes tandis qu'un
-troisième me relevait mes jupes et m'arrachait mon pantalon. Miss Dean
-subissait le même sort. Nos vêtements étaient attachés de telle sorte
-que le bas de notre corps était exposé nu aux regards de ces misérables.
-
-Ils se mirent à plaisanter, se questionnant l'un l'autre sur notre
-virginité probable, faisant des comparaisons entre nos deux corps, et
-devisant sur notre aspect général.
-
-Une longue corde fixa solidement nos bras le long de notre corps, puis
-ils nous soulevèrent et nous fûmes placées à _califourchon_, face à
-face, sur le haut de la barrière. Nous reposions sur l'extrémité des
-pointes de cette balustrade. De chaque côté des piquets avaient été
-plantés, où furent solidement attachées nos chevilles, puis nos jupes
-furent baissées.
-
-Stevens nous regarda alors en souriant d'un air narquois.
-
-Maintenant que vous êtes bien en selle, nous allons vous quitter; dans
-deux heures, un de nos amis viendra vous aider à mettre pied à terre. Il
-est très probable que vous serez fort endolories, et aurez renoncé à
-jamais à vos théories anti-esclavagistes.
-
-Puis tous s'éloignèrent en riant avec des plaisanteries si horribles que
-malgré nos souffrances nous en rougissions encore.
-
-La nuit tombait. Le soleil avait disparu lentement à l'horizon. Un
-profond silence régnait. La douleur, légère quand on nous avait assises
-sur les piquets, commençait à devenir intolérable. Tout d'abord, j'avais
-espéré que Marthe viendrait nous délivrer. Ce fut en vain. Notre maison
-était trop isolée pour conserver un seul instant l'espoir d'être
-délivrées par un passant.
-
-Nous ne parlions pas, nos souffrances étant trop cuisantes; de violents
-sanglots nous secouaient, ajoutant aux souffrances endurées par cette
-position affreuse.
-
-La douleur devint si aiguë qu'il me sembla que tous mes nerfs allaient
-éclater. Je me tordais convulsivement sans autre résultat que de faire
-pénétrer les piquets plus avant. Folle de douleur, je me mis à crier et
-même à jurer. Miss Dean pleurait silencieusement; sa figure convulsée
-révélait seule l'intensité de sa souffrance, mais aucun cri ne sortait
-de ses lèvres. Je commençais à désespérer quand, oh! bonheur, je vis un
-homme pénétrer dans l'avenue. Mon coeur bondit de joie... nous allions
-être délivrées!... Je redoublai mes cris, suppliant l'homme d'accourir à
-notre aide, mais il n'avait pas l'air de s'en émouvoir. Enfin, il
-approcha et ne fut bientôt qu'à quelques pas de nous.
-
-Je reconnus Randolph...
-
-
-
-
-XII
-
-L'ENLÈVEMENT
-
-
-S'il était un être que je craignais de rencontrer, c'était bien
-Randolph! Mais à ce moment terriblement critique, je ne vous cacherai
-pas que j'étais heureuse de le revoir. Je l'implorai d'une voix
-entrecoupée de pleurs.
-
---Descendez-moi, oh! sauvez-moi?
-
-Il s'approcha, un sourire moqueur aux lèvres.
-
---Oh! Randolph, je vous en supplie, délivrez-nous, vite, vite!...
-
-Il resta impassible.
-
---Eh bien, Miss Ruth Dean, et vous, Miss Dolly Morton, vous voyez ce
-qu'il en coûte de secourir et protéger les esclaves évadés; et
-n'avez-vous pas deviné que c'est grâce à mes indications que ce supplice
-vous a été infligé. J'ai fait connaître vos agissements aux lyncheurs,
-et ils vous ont punies de la bonne façon. Je vous avais dit, Dolly, que
-nous nous reverrions. Invisible j'ai assisté à votre jugement et à
-l'exécution de la sentence. Je dois même avouer que vous avez poussé des
-hurlements qui n'avaient rien d'humain mais auxquels j'ai été fort
-insensible.
-
-Il s'arrêta pour rire à son aise et un sentiment d'épouvante me saisit.
-Cet homme, non seulement ne s'était pas contenté de nous livrer aux
-lyncheurs, il venait encore railler nos souffrances.
-
-Miss Dean m'interpella:
-
---Connaissez-vous cet homme?
-
-Il répondit pour moi:
-
---Oh! oui, elle me connaît; nous étions même très bons amis autrefois,
-mais nous nous sommes disputés un jour, et elle m'a donné mon congé. Pas
-vrai, Dolly?
-
-Je haïssais cet être sans coeur, mais la douleur avait tué en moi tout
-autre sentiment.
-
---Oui, oui, c'est vrai, mais pour l'amour de Dieu taisez-vous et
-délivrez-nous.
-
-Il sourit, mais ne fit pas un mouvement.
-
---Oh! m'écriai-je à moitié folle; comment pouvez-vous rester à regarder
-deux malheureuses femmes qui souffrent le martyre. Vous n'avez donc pas
-de coeur, pas de pitié?
-
---Je ne suis pas un bienfaiteur de l'humanité moi!--répondit-il
-ironiquement--et je n'ai que très peu de tendresse pour les
-abolitionistes qui viennent débaucher mes esclaves; mais cependant, je
-consens à faire en votre faveur exception. Si vous consentez à me
-suivre, je vous aiderai à descendre.
-
-En entendant cette offre cynique, Miss Dean terrifiée me cria:
-
---Oh! Dolly, n'écoutez pas cet homme; c'est un lâche... il profite de
-vos souffrances pour abuser de vous... mais ne l'écoutez pas, ma chérie,
-et supportez vos douleurs bravement. Je souffre autant, si ce n'est plus
-que vous, mais jamais je n'accepterai de telles conditions, plutôt la
-mort.
-
-Randolph éclata de rire.
-
---Je n'ai nullement l'intention de vous offrir quoi que ce soit de
-semblable, Miss Dean. Vous pouvez rester assise deux heures et plus sur
-cette barrière sans que je m'interpose. Ce que j'ai pu voir de vos
-charmes n'a rien de bien tentant. Plate comme une limande et longue
-comme une perche, voilà ce que vous êtes; or, j'aime une petite femme
-potelée comme Dolly.
-
---Brute! lâche! s'écria Miss Ruth au comble de l'exaspération.
-
-Après tout elle était femme, et il lui était désagréable d'entendre
-ainsi parler de ses charmes.
-
---Maintenant Dolly, vous m'avez entendu; voulez-vous me suivre ce soir?
-
-La façon grossière dont il me fit cette question me choqua. Aussi
-rassemblant le peu de courage qui me restait, je lui répondis.
-
---Non, non, laissez-moi, je n'irai pas avec vous.
-
-Toutefois je manquais visiblement d'assurance en parlant ainsi.
-
---Très bien, fit-il; vous avez encore près d'une heure à rester dans
-cette position, et il est probable qu'au bout de ce temps, vous serez
-terriblement endolorie. La perspective vous en sourit-elle?
-
-Je me mis à pleurer de nouveau, à le supplier encore de me délivrer sans
-conditions; mais sans prêter la moindre attention à mes prières il
-alluma un cigare et alla s'appuyer à la barrière en nous regardant d'un
-air indifférent, pendant que nous nous tordions en d'indicibles
-souffrances.
-
-Je résistai encore quelques minutes; enfin, exaspérée, à bout de forces,
-sentant qu'il me serait impossible de supporter davantage cette torture
-je criai à Randolph:
-
---Descendez-moi... je ferai tout ce que vous voudrez.
-
---Dolly, ma chérie, s'écria Miss Dean, je vous en prie, ne brisez pas
-votre vie; vos souffrances seront bientôt finies; encore un peu de
-courage; faites comme moi, je préférerais mourir que de céder à cet
-homme.
-
-Elle était de l'étoffe dont sont faits les martyrs.
-
---Êtes-vous tout à fait décidée, dit Randolph en posant sa main sur le
-noeud de la corde.
-
---Oui, oui, dépêchez-vous!
-
---Oh! Dolly, ma pauvre petite, comme je vous plains, dit Miss Dean d'un
-ton navré. Vous ne savez pas ce que l'avenir vous réserve.
-
-Puis elle baissa la tête et se reprit à pleurer.
-
-En un clin d'oeil, Randolph avait dénoué les cordes, et, m'enlevant dans
-ses bras, me porta à la vérandah, où il me fit asseoir dans un fauteuil.
-J'éprouvais à demeurer ainsi, un bien-être délicieux après les
-intolérables tortures que j'avais eu à subir. Il alla me chercher un
-verre d'eau que je bus avidement; j'avais la bouche sèche; de plus,
-l'excès de la douleur m'avait donné la fièvre.
-
-Quand je fus un peu remise, je suppliai Randolph de délivrer Miss Dean.
-Mais, furieux après la pauvre femme, il refusa tout d'abord. Enfin je le
-priai avec une telle ardeur qu'il se laissa fléchir et me promit de la
-délivrer avant de quitter la maison.
-
---Maintenant, Dolly, je vais aller chercher le _buggy_. Il est au bout
-de l'avenue, je ne serai donc pas long; restez tranquillement assise, et
-surtout n'essayez pas de vous sauver; les lyncheurs sont aux environs,
-et si vous retombiez dans leurs mains, il pourrait vous en cuire.
-
-L'idée de me sauver était bien loin de moi; mes membres étaient si
-endoloris que je n'avais même plus conscience de l'endroit où je me
-trouvais. Je m'étendis tout de mon long sur le canapé, heureuse de moins
-souffrir.
-
-Randolph reparut bientôt; il attacha son cheval et s'approcha en disant:
-
---Allons, Dolly, j'enverrai prendre vos affaires demain. Pour cette
-nuit, mes femmes vous procureront le nécessaire. Pouvez-vous marcher
-jusqu'à la voiture, ou voulez-vous que je vous porte.
-
-J'essayais de marcher, mais mes jambes se dérobaient sous moi. Il
-m'enleva dans ses bras, me porta jusqu'au _buggy_ et m'enveloppa de
-couvertures. Se dirigeant ensuite vers Miss Ruth, il défit les cordes
-qui l'attachaient, sans s'inquiéter davantage de la malheureuse. Ma
-pauvre amie descendit péniblement de son terrible perchoir, en me disant
-d'un ton suppliant:
-
---Dolly, n'allez pas avec cet homme, ma chérie, vous ne savez pas ce que
-vous faites; il vous a arraché votre promesse au moment où la douleur
-vous affolait; vous n'êtes donc pas forcée de vous y conformer, restez
-avec moi, petite.
-
-Ma lâcheté me fit répondre en tremblant:
-
---Je ne le puis; je suis en son pouvoir.
-
---Oui ma fille, dit Randolph, vous êtes à ma merci, et si vous essayez
-de vous dérober, vous ne tarderez pas à vous retrouver à cheval sur la
-palissade. Puis se tournant vers Miss Dean, il lui dit d'un ton rude:
-
---Quant à vous, vieille folle, souvenez-vous de la menace des lyncheurs;
-si dans les quarante-huit heures, vous n'avez pas disparu du pays, vous
-verrez à qui vous aurez affaire.
-
-Puis il prit place à côté de moi et cingla son cheval qui partit au
-grand trot.
-
-
-
-
-XIII
-
-DANS L'ATTENTE DU SACRIFICE
-
-
-Tant qu'il me fut possible d'apercevoir la bonne Miss Dean, je lui
-envoyai des baisers; puis lorsqu'un tournant de la route l'eut dérobée à
-mes yeux, je me pris à pleurer amèrement. J'avais perdu la seule amie
-que j'eusse vraiment aimée.
-
-Le cheval était un bon trotteur et les trois milles qui nous séparaient
-de l'habitation de Randolph furent rapidement franchis. Nous arrivâmes
-devant une grille de fer que deux nègres ouvrirent pour nous laisser
-pénétrer dans une avenue ombragée de beaux arbres. La voiture s'arrêta
-enfin devant le perron d'une élégante maison précédée d'une large
-terrasse en pente douce et d'une immense pelouse très soignée au milieu
-de laquelle bruissait une fontaine.
-
-Plusieurs nègres se précipitèrent au-devant de nous, et pendant que deux
-d'entre eux s'emparaient du cheval, les autres ouvraient la porte de la
-maison.
-
-Randolph m'enleva dans ses bras, puis, traversant un grand hall très
-luxueux, me déposa dans une chambre meublée avec goût.
-
---Là, Dolly, me dit-il, vous êtes maintenant chez vous, à l'abri des
-lyncheurs.
-
-Il sonna. Une quarteronne répondit aussitôt à son appel. C'était une
-grande belle femme, coquettement vêtue d'une robe de coton à ramages;
-elle portait des manchettes et un col très blancs; un bonnet, remplaçant
-le traditionnel madras, emprisonnait ses cheveux.
-
-Elle me regarda attentivement sans cependant exprimer la moindre
-surprise.
-
---Dinah, lui dit son maître, cette dame vient d'être victime d'un assez
-grave accident. Portez-la dans la chambre rose, et soignez-la avec zèle.
-Vous m'avez compris?
-
---Oui, maître.
-
-Puis, s'adressant à moi:
-
---Je vais aller dîner, ajouta-t-il, mais Dinah aura le plus grand soin
-de vous; je crois que ce que vous avez de mieux à faire est de vous
-coucher. Ne craignez rien, vous ne serez nullement troublée cette nuit.
-
-Je compris la signification de ces dernières paroles, mais je ne
-répondis pas, encore trop étourdie. La rapidité avec laquelle ces
-tragiques événements s'étaient déroulés m'avaient à demi troublé la
-raison. Dinah vint à moi et m'enlevant dans ses bras robustes, comme
-elle eût soulevé un enfant, me porta après avoir monté un immense
-escalier, dans une chambre à coucher, très élégamment meublée, puis elle
-m'étendit doucement sur le lit.
-
-Elle ferma la porte, et revenant près de moi, me regarda avec douceur:
-
---Mo qu'a connaît qui vous êtes, dit-elle. Vous qu'étiez bonnes
-Mam'zelles même, qu'aidez pauv' négros marrons à gagner libertés. Tous
-négs connaît bien vous-mêmes, dans plantation, mais n'a pas et' neg'
-dénoncé vous. Mo savé que Lynchers fotté vous joud'hui. Quoiqu'a fait à
-vous? Vous fotté et assir su baton pointu? Vous dire à mo, ça qu'o
-miçants fait à vous, mo bien aimer vous pour ça qu'a fait a negs
-marrons.
-
-La sympathie de cette esclave me toucha vivement et je lui racontai en
-détail toutes nos souffrances.
-
-Elle quitta aussitôt la chambre et revint portant un bassin plein d'eau
-tiède.
-
---Là, tit' coeur, mo qu'a bien soigné vous.
-
-Après m'avoir déshabillée, elle m'épongea, et frotta légèrement les
-ecchymoses douloureuses.
-
---Ça, bon pour coups, dit-elle.
-
-Sa compresse m'apportait en effet un grand soulagement.
-
-Tout en bavardant elle pansa soigneusement mes blessures, s'interrompant
-pour maugréer les lyncheurs qu'elle appelait de tous les noms maudits.
-Une constatation bizarre que je fis, c'est le profond mépris que
-professent les nègres à l'égard des blancs qui ne possèdent pas
-d'esclaves, de même que le respect mêlé de crainte envers les
-propriétaires de nègres, respect qui grandissait avec le nombre
-d'esclaves.
-
-J'ajouterai également que Dinah ne sut jamais que c'était à son maître
-que nous devions les coups reçus si honteusement.
-
-Dinah ayant fini de me soigner, s'en fut à la commode et ouvrit un
-tiroir qui, à mon grand étonnement, était plein de linge de corps d'une
-extrême finesse; elle m'enleva ma chemise et me passa une robe de nuit,
-après quoi elle me fit mettre au lit.
-
-Elle sortit et revint peu après avec un plateau chargé de différents
-plats et d'une bouteille de champagne.
-
-Elle plaça une petite table à la tête de mon lit et y mit tout ce
-qu'elle venait d'apporter.
-
-Peu habituée à boire d'alcool, je demandai à Dinah une tasse de thé
-qu'elle me prépara immédiatement. J'étais encore très faible. Je mangeai
-néanmoins de très bon appétit et ce léger repas me réconforta un peu.
-J'avais momentanément presque oublié le passé, et ne me sentais pas le
-courage de penser au présent, à l'avenir moins encore.
-
-Pendant le repas, Dinah me parla librement, mais toujours avec respect.
-
-Je lui demandai quelques détails sur son existence:
-
-Née dans la plantation même, elle s'y était mariée et y avait toujours
-vécu. Son mari était mort, la laissant sans enfants, et elle ajouta avec
-orgueil qu'elle était gouvernante de la maison et avait vingt femmes
-sous ses ordres.
-
-Enfin elle se retira.
-
-Mon lit était large et moelleux; j'étais horriblement fatiguée, et,
-cette grande lassitude aidant, je m'endormis d'un profond sommeil...
-
-La pendule de Saxe marquait huit heures lorsque je m'éveillai le
-lendemain; tout d'abord, je fus étrangement surprise du lieu où je me
-trouvais, puis, peu à peu, la foule des événements se précisèrent en mon
-esprit malade: la honteuse exposition des parties les plus secrètes de
-mon corps, la terrible fouettée, et la chevauchée sur la barrière: je
-frissonnais en pensant à Randolph, et à la promesse que je lui avais
-faite. Il pouvait venir d'un instant à l'autre. Peut-être épiait-il déjà
-mon réveil, caché là à quelques pas de moi; le rouge de la honte me
-rendit cramoisie; je sautai vivement hors du lit pour fermer la porte à
-clé... il n'y avait pas de clé!
-
-Et quand j'eusse pu m'enfermer, à quoi bon pareille précaution? Un jour
-ou l'autre, il faudrait bien me résigner au sacrifice inévitable.
-
-Toute frissonnante, je me remis au lit, avec la crainte de voir entrer
-Randolph d'un moment à l'autre. Quand viendrait-il?... Peut-être dans la
-journée, ou dans la nuit? Me cachant sous mes couvertures, je m'efforçai
-de dormir. Impossible: toujours je voyais la face de Randolph essayant
-de me sourire, ce qui me semblait l'affreuse grimace d'un satyre en
-furie.
-
-Vers neuf heures, Dinah entra portant un plateau avec du thé et une
-lettre de Randolph: il me disait avoir été appelé à Richmond pour une
-affaire importante, et peut-être, ajoutait-il, y serait-il retenu cinq
-ou six jours. Il avait fait prendre mes malles, et me disait de
-commander à Woodlands où je me trouvais, en maîtresse absolue.
-
-Heureuse de ce répit inattendu, je bus mon thé et me recouchai.
-
-Une jeune quarteronne venait d'entrer, portant un grand bassin qu'elle
-remplit d'eau froide, puis après avoir étalé tous les objets de toilette
-qui pouvaient m'être utiles, elle quitta la chambre.
-
-Je pris mon bain et, tout en me séchant, je me regardais dans une grande
-psyché; les marques de la flagellation avaient considérablement diminué,
-mais mes chairs étaient toujours sensibles au toucher. J'étais encore
-toute meurtrie entre les jambes, la barrière avait coupé mes chairs. Des
-larmes de rage jaillirent de mes yeux quand je vis les traces du honteux
-traitement que j'avais eu à subir.
-
-Dinah revint et m'aida à m'habiller et à me peigner, puis me conduisit
-dans une chambre très confortable où deux jolies quarteronnes me
-servirent à déjeuner en me regardant curieusement de leurs grands yeux
-de gazelles. Ce repas terminé, Dinah vint m'annoncer que mes malles
-étaient arrivées.
-
-
-
-
-XIV
-
-FLEURS FANÉES
-
-
-En déballant rapidement mes malles, ma pensée se reportait tout entière
-vers Miss Dean. Dinah m'avait prévenue du départ de mon amie et de
-Marthe, pour le Nord.
-
-Combien j'aurais donné pour pouvoir les suivre! L'idée de m'évader me
-traversa l'esprit et je résolus de faire tout mon possible pour
-l'exécuter.
-
-Combien Miss Dean serait heureuse de me voir revenir à elle aussi pure
-que je l'avais quittée.
-
-Et voilà qu'en ouvrant ma dernière malle, je trouvai un bouquet de
-fleurs rares que nous avions cueillies ensemble et que j'avais
-conservées, quoiqu'il commençât à se faner. Oh! ces fleurs, comme j'y
-tenais. Je les effleurai de mes lèvres, et mon âme tout entière
-s'envolait vers Miss Dean. Toute ma vie mon remords sera d'avoir
-lâchement abandonné ma bienfaitrice. Si j'avais pu prévoir la suite!...
-Mais bien peu font leur existence, et nous toutes, femmes, sommes
-poussées par cette force inexplicable qui nous dirige vers l'inconnu. La
-douleur avait été pour beaucoup dans ma résolution, mais je dois
-l'avouer, je cédai plutôt que je ne fus contrainte à suivre cet homme
-que, cependant, j'exécrais. Ainsi est fait notre caractère.
-
-Je m'habillai complètement, me coiffai soigneusement et sortis de
-l'appartement. Dans le hall qui précédait la principale porte
-extérieure, je rencontrai Dinah à qui je déclarai mon intention de faire
-un tour dans la propriété.
-
-Alors, avec des larmes dans la voix, Dinah me dit qu'elle devait
-m'accompagner partout, sans me laisser m'éloigner de l'habitation.
-
-Mon projet d'évasion s'écroulait. Dans un mouvement de rage, je lançai
-mon bouquet de fleurs fanées par-dessus la barrière--infranchissable
-pour moi.
-
---Va! m'écriai-je, que le vent emporte ma dernière espérance. Miss Dean,
-nous sommes à jamais séparées. Puisse la brise te porter mes regrets et
-un peu de l'amour que je ne cesserai jamais d'avoir pour toi.
-
-Puis, étendue sur une banquette, je me pris à sangloter.
-
-Peu à peu, je me calmai, et Dinah, dans l'espoir de me distraire, me
-proposa de me faire visiter la maison.
-
-J'acceptai son offre et nous nous promenâmes dans toute l'habitation. Je
-fus surprise du luxe qui s'étalait partout. Il y avait une vingtaine de
-chambres, toutes admirablement meublées, chacune dans un style
-différent. Je parcourus successivement plusieurs boudoirs, de vastes
-fumoirs, une merveilleuse salle de billard, et une grande bibliothèque
-remplie de livres de toutes sortes; deux corridors et deux larges
-escaliers donnaient accès dans toutes ces pièces.
-
-Ainsi que me l'avait dit Dinah, elle avait sous ses ordres vingt
-servantes, toutes portant le même costume: une robe de coton à ramages,
-un tablier blanc, un col, des manchettes et sur la tête un élégant
-bonnet. Les filles affectées aux cuisines étaient des noires ou des
-mulâtresses, mais toutes les femmes de chambre étaient quarteronnes ou
-mistis; elles pouvaient avoir de dix-huit à vingt-cinq ans; toutes
-étaient fort jolies et deux mistis surtout étaient réellement belles.
-Plusieurs enfants couraient dans les appartements, mais je n'aperçus pas
-un seul homme.
-
-J'allai ensuite me promener seule dans les jardins qui étaient
-entièrement entourés de grilles de fer; la seule entrée était la grande
-avenue par laquelle j'étais arrivée, la veille avec Randolph. J'errai à
-l'aventure pendant longtemps, mais je remarquai toutefois que les nègres
-employés au jardinage ne me quittaient pas des yeux, et surveillaient
-mes moindres mouvements. Je voulus m'assurer que j'étais vraiment
-prisonnière et je m'avançai vers la grille que j'essayai d'ouvrir. Deux
-noirs s'approchèrent immédiatement et l'un d'eux me dit:
-
---Ou pas poué allé. Nous qu'a gagné ordre de Massa pas laissé ou sorti.
-
-Je retournai tristement dans ma chambre que j'examinai soigneusement
-pour la première fois. Elle était ravissante, tendue de rose et de
-blanc. De larges fenêtres ouvraient sur un jardin. L'ameublement très
-soigné et intime, ressemblait quelque peu à celui d'un boudoir. De très
-larges fauteuils et une table carrée la garnissaient principalement.
-
-Roulant un fauteuil près de la fenêtre, et m'y allongeant, je
-m'abandonnai à mes pensées.
-
-Que Randolph était donc cruel de nous avoir livrées aux lyncheurs et de
-m'avoir arraché mon consentement par des souffrances horribles.
-
-Oh! pourquoi n'avais-je pas eu le courage de supporter bravement, comme
-Miss Dean, les tourments que ces brutes nous avaient infligés. En
-quelques heures, j'eusse été sur la route de Richmond. Je comparai ma
-position avec celle de mon amie; elle était bien tranquille maintenant;
-dans deux jours, elle serait en sûreté à Philadelphie, tandis que je
-resterai à Woodlands, prisonnière d'un monstre qui me prendrait comme
-jouet de toutes ses fantaisies.
-
-La matinée s'écoula ainsi, et vers une heure, Dinah vint m'annoncer que
-le lunch était prêt.
-
-Après m'être légèrement restaurée, je rentrai dans la bibliothèque et je
-cherchai dans la lecture l'oubli momentané de ma triste situation. A
-sept heures, je fus appelée pour le dîner, un dîner meilleur et mieux
-servi que ceux auxquels j'étais accoutumée, Miss Dean vivant très
-simplement. Deux quarteronnes, Lucie et Kate servaient à table, et
-Dinah, toujours majestueuse, faisait le service.
-
-Je fis un très bon repas; j'avais réellement faim, et comme j'étais bien
-portante, mon appétit, malgré tout ce que j'avais eu à subir, ne perdait
-pas ses droits.
-
-J'allai ensuite m'étendre sur un canapé, dans un petit salon attenant à
-la salle à manger. Les lampes en furent allumées, les rideaux tirés, et
-je m'installai très confortablement pour lire. La soirée me parut
-longue, et je me décidai enfin à me coucher. Dinah me déshabilla et je
-me glissai entre les draps. Je ne tardai pas à dormir d'un profond
-sommeil.
-
-Mon esprit versatile et léger--j'étais si jeune!--ne me rappelait plus
-ma triste situation, et c'est après des rêves enchanteurs que je
-m'éveillai, le lendemain, fraîche et disposée, comme s'il ne s'était
-rien produit dans le cours démon existence...
-
-
-
-
-XV
-
-LA FIN D'UN RÊVE
-
-
-Quatre jours s'écoulèrent, tranquilles, monotones.
-
-J'oubliais presque Randolph, lorsqu'un matin Dinah, en m'apportant mon
-déjeuner me dit avoir reçu une lettre de son maître; il annonçait son
-retour pour le soir, et lui recommandait de préparer un très bon dîner.
-Je me dressai, regardant fixement Dinah. J'étais terrifiée de savoir si
-proche le moment redouté. Eh quoi, déjà! Je m'accoutumais à la nouvelle
-vie que je menais, et c'était pour moi un coup terrible que je
-pressentais, tel le bras qui vous secoue pendant votre sommeil et
-interrompt un beau rêve.
-
-C'était maintenant la réalité, l'heure fatale et maudite qui approchait,
-l'heure où il faudra me donner tout entière à l'homme que je haïssais le
-plus au monde, n'éprouvant pour lui qu'une répulsion qui me semblait en
-ce moment ne jamais vouloir s'atténuer.
-
-Je me levai et m'habillai machinalement; il me fut impossible de
-déjeuner, et toute la journée j'errai mélancoliquement d'une chambre à
-l'autre, la tête pleine de pensées tristes.
-
-J'étais déjà épouvantée par les événements que j'entrevoyais.
-
-Maintenant, je n'avais plus d'espoir d'échapper au satyre qui guettait,
-depuis trop longtemps, sa malheureuse proie.
-
-Vers cinq heures, j'étais assise dans ma chambre, lorsque Dinah entra,
-suivie d'une quarteronne qui portait un tub. Elle le plaça au milieu de
-la pièce, le remplit d'eau chaude, puis elle sortit, me laissant seule
-avec Dinah. J'avais déjà pris mon bain, et je me demandais pourquoi
-cette fille me rapportait le tub rempli d'eau chaude; je n'avais pas
-l'habitude de prendre de bains chauds, et j'en fis la remarque à Dinah.
-
---Mo, mamzel, me répondit-elle, mo savé vou même faitement propre, Maît'
-dans lette, ma dé mo baillé à vous bain pafumé; si mo pas complir, li
-baillé mé fessée.
-
-Je rougis d'indignation, et j'étais profondément humiliée. On purifiait
-la victime et on la parfumait avant le sacrifice. Dinah n'y pouvait
-rien; elle avait reçu des ordres auxquels elle ne pouvait que se
-conformer. Je lui permis donc de me laver.
-
-Elle parut rassurée et se mit immédiatement à parfumer le bain. Elle y
-versa le contenu d'une petite fiole, puis un paquet de poudre blanche
-qui fleurait délicieusement la rose, après quoi, elle remua l'eau
-jusqu'à ce que la poudre fût complètement dissoute.
-
-J'appris par la suite que cette préparation était en usage dans les
-harems d'Orient et donnait à la peau un velouté exquis.
-
-Lorsque tout fut prêt, elle me déshabilla et me passa l'éponge sur tout
-le corps, vantant en même temps l'harmonie de mes formes et la blancheur
-de ma peau.
-
-Puis elle me sécha avec des serviettes très douces et me massa de la
-tête aux pieds, froissant légèrement la chair entre ses doigts. Mon
-corps devenait extrêmement souple, et ma peau devenait d'un blanc
-laiteux immaculé.
-
-Dinah m'habilla ensuite, portant ses plus grands soins aux linges de
-dessous. Elle me passa une chemise garnie de guipures et de rubans bleus
-et blancs, puis un pantalon avec des dentelles roses. Une paire de bas
-de soie blanche me fut attachée au-dessus du genou avec d'élégantes
-jarretières de satin bleu, ornées de boucles d'argent.
-
-Lorsque j'eus aux pieds mes plus fins souliers, elle me fit mettre mon
-corset qu'elle sangla fortement et, finalement, me passa une délicieuse
-robe blanche. Elle m'avait fait une coiffure très haute qui me seyait à
-merveille. Ces préparatifs achevés, elle recula de quelques pas et,
-satisfaite sans doute de son examen, elle s'écria:
-
---Vous très belle, li Massa li content y baillé moi compliments.
-
-Dinah savait très bien dans quel but elle m'avait ainsi parée, mais elle
-ne comprenait pas pourquoi j'étais si émue.
-
-Elle n'était pas vertueuse, et comme toutes ou presque toutes les femmes
-de couleur, elle était de moeurs faciles et d'idées peu austères. De
-plus, je crois qu'elle m'estimait heureuse d'avoir attiré l'attention du
-maître, qui était à ses yeux un très important personnage.
-
-Ces apprêts terminés, elle me fit descendre dans le salon, pour attendre
-l'arrivée de Randolph.
-
-Je m'installai dans la grande pièce, brillamment illuminée pour cette
-circonstance et, à peu près résignée à mon sort, j'attendis le coeur
-gros l'homme qui allait me ravir ma virginité.
-
-
-
-
-XVI
-
-AMANT ET MAITRESSE
-
-
-J'étais assise dans le salon, prêtant l'oreille au moindre bruit. Si
-j'avais éprouvé à l'égard de Randolph le moindre sentiment de tendresse,
-ma peine eût été moins amère, mais je le haïssais cordialement.
-
-J'entendis bientôt le roulement d'une voiture qui s'arrêtait devant la
-terrasse, puis une porte qui s'ouvrait. Mon coeur commença à battre
-violemment, mais mon énervement ne ressemblait en rien à celui d'une
-jeune fille qui attend son amant. Quelle singulière position était la
-mienne; j'étais partagée entre la crainte de revoir Randolph et le désir
-d'en finir au plus tôt.
-
-Enfin il entra. Il était en costume de soirée. Venant à moi, il me prit
-les mains et m'embrassa sur les lèvres. Je frémis de tout mon être; il
-me regardait longuement et attentivement, pendant que, les yeux baissés
-et toute rougissante, j'attendais qu'il m'adressât la parole.
-
---Vous êtes tout simplement ravissante, Dolly, dit-il après un long
-silence. Votre robe vous sied à ravir, mais à l'avenir, il faudra mettre
-une toilette décolletée pour le dîner.
-
-Il me considérait déjà comme sa propriété.
-
---Je n'en ai pas, murmurai-je en manière d'excuse sans oser lever les
-yeux.
-
---Vous en aurez bientôt plusieurs, reprit-il en souriant. Maintenant,
-dites-moi, avez-vous été bien soignée durant mon absence? Dinah a-t-elle
-bien veillé sur vous et les domestiques ont-ils été respectueux?
-
-Je n'avais certes pas eu à me plaindre, et, sans les tristes idées que
-j'avais en tête, j'aurais pu me trouver très heureuse. Je lui répondis
-donc que Dinah avait été très bonne et que les domestiques s'étaient
-montrés envers moi attentifs et pleins de déférence.
-
---C'est heureux pour eux, et, s'il en avait été autrement, il leur en
-eût cuit, depuis Dinah jusqu'à la dernière des filles de cuisine.
-
-Ses paroles me révoltèrent un peu. Il me semblait qu'il eût pu éviter de
-faire allusion à des corrections dont je ressentais encore légèrement la
-douleur.
-
-Il m'adressa encore quelques questions sans importance et une des femmes
-vint annoncer que le dîner était servi.
-
-La table était couverte de fleurs, le linge et la verrerie étaient d'une
-grande richesse.
-
-Sur le grand buffet d'acajou brillait la lourde argenterie qui
-appartenait à la famille des Randolph depuis plusieurs générations.
-C'était la première fois depuis mon arrivée que l'on servait le dîner
-dans la vaisselle plate.
-
-Randolph parlait gaîment, mangeant de bon appétit et sablant le
-champagne avec une aisance sans égale. Je ne touchais que du bout des
-lèvres aux nombreux mets servis et ne répondais que par monosyllabes.
-
-Randolph, dans l'espoir de m'animer, essaya de me faire boire une coupe
-de champagne, mais le vin me monta à la tête et ne fit que m'étourdir au
-lieu de m'exciter.
-
-Il n'insista plus pour m'en faire boire. Le repas terminé, nous passâmes
-au salon et Randolph alluma un cigare.
-
-Il avait appris à Richmond que Miss Dean était arrivée saine et sauve à
-Philadelphie, et il ajouta en riant bruyamment:
-
---Je ne pense pas que l'élégante quakeresse recommencera de sitôt à
-diriger une _station souterraine_. Par Dieu, elle a reçu une terrible
-fouettée; j'imagine qu'elle en portera toujours les marques; Quant à
-vous, Dolly, vous n'aurez pas de cicatrices, votre peau n'ayant pas été
-coupée.
-
-Vers dix heures, il se leva, et, me prenant par la taille, essaya de
-m'entraîner. Je fis un dernier appel à sa pitié:
-
---Je vous en supplie, monsieur Randolph, épargnez-moi, lui dis-je en
-joignant les mains.
-
-Sa figure changea brusquement et ses traits prirent une expression de
-colère qui m'effraya.
-
---Dolly, me répondit-il durement, n'insistez pas; vous savez ce que vous
-m'avez promis, et je suppose que c'est une affaire terminée.
-
---Oh! je vous en prie, rendez-moi ma parole. Vous savez bien que j'étais
-à demi folle de douleur lorsque je vous ai promis ce que vous me
-demandiez. Soyez généreux et laissez-moi partir...
-
---Écoutez, m'interrompit-il brusquement, tout ce que vous pourrez me
-dire est inutile. Vous êtes en mon pouvoir, à ma discrétion, et, certes,
-je ne vous rendrai pas votre parole. Si vous ne consentez pas à me
-suivre de plein gré, j'emploierai la force. M'avez-vous bien compris?
-
-Ma dernière chance de salut s'évanouissait et ses menaces
-m'épouvantaient. Toute résistance devenait inutile et la soumission
-était obligatoire. C'est en sanglotant et baissant la tête que je
-murmurai:
-
---Je suis prête à vous suivre.
-
-Oh! combien ces mots me coûtèrent. Randolph me prit le bras et me
-conduisit à ma chambre sans ajouter une parole.
-
-
-
-
-XVII
-
-NUIT D'ÉPREUVE
-
-
-Randolph avait fermé la porte, et, se tournant vers moi, me dit:
-
---Voyez-vous, belle Dolly, je suis très heureux que vous soyez revenue à
-de bons sentiments. J'eusse été très fâché d'employer la violence à
-votre égard.
-
-Me faisant tenir debout devant la glace, il défit vivement les boutons
-de mon corsage et les cordons de ma jupe, puis en un clin d'oeil, fit
-sauter mon corset. Il défit ensuite mes jupons et mes pantalons et
-m'enleva mes bas. Je me trouvais donc complètement déshabillée devant
-lui, n'ayant que ma chemise sur le corps, et, je l'avoue, malgré ce
-dernier vêtement, je me sentais rougir de honte. Quelle angoissante
-position pour une femme qui était encore une jeune fille! et je savais
-bien que les femmes, dans tous les temps et dans tous les pays du monde,
-qui ont passé par ces épreuves n'en étaient pas mortes.
-
-Puis, soudain, comme si le dernier voile qui me restait et me couvrait
-mal, l'eût impatienté, il me l'enleva et je me trouvai complètement nue
-devant cet homme. Je fermai les yeux, mais les larmes perlèrent sous mes
-paupières et coulèrent lentement sur mes joues. Cependant Randolph ne
-cessait de parler.
-
---Comme vous êtes belle et bien faite, murmurait-il. Combien vos formes
-sont élégantes et pures!
-
-Une autre femme eût peut-être été heureuse de ces compliments, mais
-j'étais trop honteuse et ne prêtais que peu d'attention à ces paroles;
-je désirais ardemment la fin de ce supplice.
-
-Enfin, Randolph m'avait étendue sur le lit. Me serrant dans ses bras, il
-m'étouffait de baisers...
-
-Je ne me soucie pas de savoir comment les autres femmes se sont tirées
-d'affaire en cette pareille circonstance. Pour moi, je la trouvai si
-bestiale et douloureuse que, dans ma naïveté, je me crus victime d'un
-abominable attentat. Je ne ressentis pas la plus fugitive sensation
-voluptueuse. Rien que de la douleur.
-
-Toutes les femmes ont passé par là; je le sais et aucune pourtant ne
-s'en est plainte: la preuve en est qu'elles y retournent.
-
-Néanmoins, je n'éprouvai que du dégoût et mon aversion pour Randolph ne
-fit que d'augmenter.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Je me réveillai le lendemain matin, courbaturée. Randolph, lui, donnait
-toujours profondément.
-
-J'étais triste et découragée, et mes pensées n'étaient pas précisément
-gaies.
-
-Après avoir longuement réfléchi sur mon affreuse situation, je crus que
-le mieux était de rester à Woodlands, pour quelque temps du moins, et de
-faire contre fortune bon coeur. Je résolus donc de tirer le meilleur
-parti de la situation.
-
-J'en étais là de mes réflexions, lorsqu'on frappa à la porte: c'était
-Suzanne, l'une des femmes de chambre, qui apportait le thé. Elle plaça
-son plateau sur une table près du lit; elle me regardait sans la moindre
-expression d'étonnement ou de curiosité, mais je me sentis toute
-honteuse de me trouver couchée avec un homme en présence de cette fille,
-et je rougis malgré moi.
-
-Elle mit un peu d'ordre dans ma chambre, ramassant mes vêtements que
-Randolph avait jetés à la volée par toute la pièce. Puis elle prépara le
-bain et se retira.
-
-Je me levai, puis une fois habillée, je descendis dans le jardin, afin
-de m'asseoir dans un coin solitaire où je pusse réfléchir à mon aise.
-
-Après tout ce que j'avais eu à subir, j'étais heureuse de me retrouver
-un instant seule; la sérénité du ciel, l'air frais du matin, le doux
-arôme des fleurs et le clair soleil qui montait à l'horizon, eurent pour
-effet de calmer un peu la surexcitation de mes nerfs. Je me sentais
-toute alanguie et je restai étendue à l'ombre jusqu'à l'heure du
-déjeuner.
-
-Après le repas, Randolph s'éloigna et Dinah entra, m'apportant un panier
-de clés, en me demandant respectueusement mes ordres pour la journée. Je
-remarquai qu'elle ne m'appelait plus Mamzelle, mais Maîtresse.
-
-Comme je n'avais nullement l'intention de me donner la peine de
-surveiller la gestion d'une maison aussi importante que Woodlands, je
-priai Dinah de garder les clés et de continuer à diriger tout comme
-auparavant.
-
-Elle parut très heureuse de ma résolution, et, reprenant fièrement son
-panier, elle partit toute joyeuse.
-
-Je passai l'après-midi sur un divan à lire tranquillement et je ne revis
-Randolph qu'au dîner.
-
-Mon appétit était revenu; je fis honneur aux excellentes choses qu'on
-nous servit et je bus une ou deux coupes de Champagne. Je trouvai, cette
-fois, ce vin délicieux; il ne tarda pas à agir et me monta même
-légèrement à la tête.
-
-A onze heures, nous nous mîmes au lit et cette nuit se passa plus
-agréablement que la précédente.
-
-
-
-
-XVIII
-
-PASSE-TEMPS AGRÉABLES
-
-
-Plusieurs semaines s'écoulèrent. J'étais confortablement installée à
-Woodlands, et je commençais à me faire à ma nouvelle vie, m'efforçant
-même de chasser toute préoccupation d'avenir.
-
-Randolph avait pris, pour mon service, la meilleure couturière de
-Richmond, et, grâce à ses soins empressés, ma garde-robe était au
-complet. J'avais quantités de toilettes de ville et de soirée, du linge
-très fin orné de dentelles de prix.
-
-Il m'avait aussi fait faire un costume d'amazone et me donnait des
-leçons d'équitation.
-
-Randolph, très généreux, m'avait offert de nombreux bijoux; c'était,
-d'ailleurs, un parfait gentleman possédant une brillante instruction.
-Malheureusement un libertinage invétéré gâtait ses bonnes qualités;
-j'eusse voulu mon amant plus sage.
-
-Toutes les femmes de sa plantation lui étaient passées par les mains. Il
-n'avait néanmoins aucun égard pour elles; elles étaient ses esclaves et,
-pour la moindre faute commise, il les faisait fouetter ou les fouettait
-lui-même sans pitié.
-
-Il en était de même avec moi, corrections exceptées, bien entendu. Il me
-répétait souvent que j'étais jolie, et ne se lassait pas de me
-contempler. Il ne m'aimait pas, il m'admirait. J'étais obligée de me
-plier à toutes les fantaisies que son cerveau surexcité lui commandait,
-d'agréer toutes ses fantaisies lubriques.
-
-Son grand amusement était de me varier mes costumes. Il me prenait en
-robe de soie, robe de ville ou de soirée, dans toutes les positions qui
-lui traversaient l'esprit.
-
-Du jour de mon entrée dans la maison, il délaissa complètement les
-servantes pour s'occuper exclusivement de moi. Au fond j'aurais préféré
-qu'il me laissât un peu plus tranquille.
-
-Peu à peu, cependant, je finis par m'habituer à lui et à l'appeler par
-son prénom, Georges. Il était toujours très doux avec moi, quoique
-parfois de très mauvaise humeur.
-
-A cause de son incorrigible libertinage, Randolph, bien qu'appartenant
-comme je vous l'ai dit, à l'aristocratie de la Virginie, n'était pas
-invité dans la société. Aussi il ne venait jamais de dames à Woodlands
-et, quand il recevait, il n'y avait que des hommes à table. Je
-m'asseyais alors en face de lui à la place d'honneur. A l'occasion de
-ces fêtes, toutes les femmes de la maison étaient vêtues de noir, avec
-le col et les manchettes blanches, et de jolis bonnets sur la tête.
-
-Malgré toute la licence accordée à ses invités, aucun d'eux ne me manqua
-jamais de respect, personne n'essaya de prendre la moindre privauté.
-Tous me traitaient comme la dame de la maison et, comme on savait que
-Randolph était très violent et tirait admirablement au pistolet, arme
-dont il était d'ailleurs constamment prêt à se servir, aucun d'eux ne se
-serait jamais avisé de me parler trop familièrement.
-
-Le temps pourtant s'écoulait sans événements notables; j'étais toujours
-très bien portante, et ne m'ennuyais pas. J'avais quantité de livres à
-ma disposition: je montais à cheval tous les jours, tantôt seule, tantôt
-avec mon amant. Souvent même, nous faisions de longues promenades en
-voiture.
-
-De temps à autre, nous allions passer quelques jours à Richmond; c'était
-là pour moi de vraies parties de plaisir.
-
-Nous descendions dans le meilleur hôtel et nous allions tous les soirs
-au théâtre ou dans un café concert quelconque. Je n'avais jamais été au
-spectacle avant de vivre avec Randolph, et je fus prise d'une grande
-envie de me faire actrice.
-
-Je m'en ouvris à Georges que la singularité de mon désir égaya beaucoup,
-mais il me déclara qu'il ne voulait plus entendre parler de cela.
-
-Lorsque nous étions à Woodlands, je me promenais toute la journée dans
-la plantation qui, très importante, comprenait plus de deux cents
-nègres, tous employés à la culture du coton.
-
-Randolph était assez bon pour eux; il les nourrissait bien et n'exigeait
-qu'un travail proportionné à leurs forces; en revanche il ne leur
-pardonnait pas la moindre faute: aussi la courroie, la baguette et la
-batte ne chômaient-elles guère.
-
-Les esclaves étaient répartis en trois quartiers. Le premier était
-réservé aux couples mariés, le second aux hommes seuls et le troisième
-aux filles.
-
-Mais, aussitôt le travail terminé, ils se réunissaient pour danser et
-chanter en s'accompagnant de tambourins. Naturellement, les registres de
-naissance que Randolph tenait soigneusement, accusaient une notable et
-continuelle augmentation dans la population.
-
-A la maison, la discipline était toujours maintenue par Dinah, et, quand
-une fille faisait mal son service ou lui manquait de respect, elle était
-impitoyablement menée à Randolph qui ne tardait pas à lui faire
-regretter un moment de négligence. Souvent j'entendais les cris des
-coupables, mais jamais je n'assistais à l'exécution d'une punition.
-
-Je crois vous avoir dit que j'avais pour femme de chambre une misti du
-nom de Rosa. Cette fille avait été avant mon arrivée la favorite de
-Randolph qui l'avait complètement délaissée depuis mon installation.
-Rosa en conçut un vif ressentiment à mon égard.
-
-Elle manifesta les premiers jours sa jalousie en faisant très mal son
-service et en affectant pour moi des airs impertinents. Je savais que si
-je me plaignais à Randolph le châtiment serait sévère et je résolus de
-patienter.
-
-Rosa était très belle fille; âgée d'environ vingt ans, elle était
-grande, à peine plus foncée de peau qu'une brune des pays chauds. Son
-corps était bien proportionné; ses mains fines n'avaient jamais été
-déformées par un travail pénible et ses cheveux non crêpés lui tombaient
-plus bas que les reins. Sa voix était mélodieuse, mais un peu traînante,
-et elle se servait du langage petit nègre en parlant.
-
-Un matin qu'elle m'aidait à ma toilette, sa mauvaise humeur éclata: elle
-se mit à me brosser les cheveux si rudement que je lui en fis
-l'observation, mais sans y prendre garde, elle les tira plus violemment
-encore en disant:
-
---Ça pas occupation moi-même, brossé bourré vous-même. Vous béqué eré
-que paque tine la peau blanche, vous êtes belle bitin, vous femme, pas
-meilleur comme mo, vous pas femme à Massa, y vous qui tini coucé toutes
-les nuits avec lui-même.
-
-Rouge de colère, je lui ordonnai de quitter la chambre, ce qu'elle fit
-en ricanant.
-
-Les larmes me vinrent aux yeux et j'eus conscience de mon abaissement.
-Il était dur après tant de malheur de s'entendre parler de la sorte par
-une esclave. Mais, après tout, elle avait dit la vérité: je ne valais
-pas mieux qu'elle.
-
-J'achevai de m'habiller seule, et je descendis. Randolph remarqua mes
-yeux rouges.
-
---Qu'avez-vous, Dolly? me demanda-t-il.
-
---Oh! rien; Rosa a été un peu impertinente avec moi.
-
-Ma réponse ne le satisfaisant point, il insista et je lui racontai toute
-la scène, intercédant pour Rosa qui, ajoutai-je, avait toujours été très
-polie avec moi.
-
---Je lui parlerai tout à l'heure, dit Georges, et il continua
-tranquillement de déjeuner.
-
-
-
-
-XIX
-
-AMOUR ET BASTONNADE
-
-
-J'avais oublié la scène qui s'était passée et, le repas fini, je passai
-dans la bibliothèque afin de lire les journaux pendant que Randolph
-fumait un cigare.
-
-Au bout d'un instant il sonna. Une des femmes, nommée Jane, répondit à
-son appel.
-
---Allez me chercher Rosa et Dinah, lui dit son maître, et revenez avec
-elles; j'ai besoin de vous trois ici.
-
-Elles arrivèrent ensemble quelques minutes après.
-
-Georges se leva de son siège et, se tournant vers Rosa qui paraissait
-épouvantée, il s'écria:
-
---Ah! vous voilà, insolente; comment osez-vous parler sur un ton
-semblable à votre maîtresse? Chienne que vous êtes! Croyez-vous que
-c'est parce que j'ai eu des bontés pour vous, que je vous laisserai
-insulter une dame blanche. C'est ce que nous allons voir.
-
-Terrifiée, Rosa pâlit, autant que le permettait son teint bronzé; elle
-éclata en sanglots et, se tournant vers son maître, s'écria en joignant
-les mains:
-
---Lagué mo, lagué mo, Massa, pas fotté moin, mo qu'a mandé pardon; puis,
-se tournant vers moi, elle me lança un regard suppliant.
-
-Je ne voulais pas que cette malheureuse fût fouettée; aussi
-intercédai-je vivement en sa faveur auprès de Randolph. Mais il ne se
-laissa pas fléchir.
-
---_Enlevez-la_, dit-il en se tournant vers Dinah.
-
-Celle-ci, s'avançant vers Rosa, la saisit par les poignets, et, faisant
-demi-tour, l'enleva sur ses épaules larges en se penchant fortement en
-avant. Les pieds de la coupable quittèrent le sol, et elle se trouva
-courbée en deux sur le dos de Dinah.
-
-Je ne tenais pas à voir le supplice et je me dirigeai vers la porte.
-
---Restez ici, je le veux, dit impérieusement Randolph. Levez les jupons,
-Jane, ordonna-t-il, et faites attention de bien les tenir hors de la
-portée de la badine.
-
-Ainsi fut fait. Rosa avait la peau très lisse; ses jambes bien moulées,
-dans des bas de coton blanc très propres, elle portait comme jarretières
-des noeuds de rubans bleus, et était chaussée de jolis souliers.
-Randolph alla chercher une badine dans un cabinet voisin, puis revint en
-disant:
-
---Je vais maintenant vous apprendre le respect dû à vos maîtres; il y a
-longtemps que vous n'avez été fouaillée, mais je vais vous remuer le
-sang convenablement.
-
-Rosa n'avait pas soufflé mot pendant ces préparatifs, mais à présent,
-elle tournait la tête vers son maître, et l'implorant:
-
---Oh! Massa, vous qu'a pas baillé fotté, fot a Rosa même.
-
-Il commença de fouetter la malheureuse, frappant lentement et posément.
-La fille frémissait, jetant les jambes en l'air pour essayer d'échapper
-au terrible contact de la badine, puis elle se mit à crier et à supplier
-son bourreau.
-
---Oh! Massa, Massa, plus baillé flonflon, Massa qu'a baille top fot, oh!
-ché doudou qu'assez!
-
-Le coudrier continuait à strier ses chairs, lui arrachant de longs cris.
-Sa peau était très fine pour une femme de couleur; elle devait sentir
-cruellement la douleur.
-
-Randolph s'arrêta enfin. La coupable fut remise sur pieds, sanglotant.
-
---Là, Rosa, lui dit son maître. Vous n'avez pas à vous plaindre; je n'ai
-pas été sévère aujourd'hui, mais faites attention à vos paroles, car si
-j'apprends de vous la moindre impertinence, vous ne vous en tirerez pas
-aussi légèrement.
-
-Rosa, toujours pleurant, quitta la chambre avec les deux femmes.
-
-Nous restâmes tous deux seuls.
-
---Je crois, me dit Randolph, que maintenant vous n'aurez plus à vous
-plaindre d'elle, mais si elle recommençait faites-le-moi savoir.
-
---Oh! Georges, répondis-je, comment avez-vous pu fouetter ainsi cette
-malheureuse, surtout après avoir eu des relations avec elle; elle est
-jolie, et c'est mal à vous.
-
-Il se mit à rire.
-
---Oui, vous avez raison, je l'ai _eue_ souvent et je l'aurai encore si
-l'envie m'en prend, mais je ne l'en fouetterai pas moins si elle se
-conduit mal et si elle en a besoin. Ce n'est qu'une négresse, malgré sa
-peau claire, et vous, incorruptible abolitioniste, ne savez ni ne voulez
-comprendre le peu de cas que nous faisons de nos esclaves. Leur corps
-nous appartient, et nous sommes libres d'en faire ce que bon nous
-semble. Pour mon compte, je fais plus de cas de mes chevaux et de mes
-chiens que de mes nègres.
-
-Je croyais connaître Randolph, mais cette dernière remarque m'indigna.
-Je m'abstins pourtant de toute observation.
-
-Lorsque je montai m'habiller pour dîner, je trouvai Rosa dans ma
-chambre; elle paraissait très humble et très soumise. J'eus pitié
-d'elle, car je savais combien les coups de badine étaient douloureux.
-
---Je regrette que vous ayez été battue, Rosa, lui dis-je; le fouet vous
-a-t-il fait très mal?
-
---Oh, que oui, maîtresse, l'a qu'a fessée, qu'a fait gand mal a mo. Li
-maît jamais qu'a baillé me fessade si fot, Dinah qu'a mo bandé tant coum
-gaisse à possuc. Ma ça qu'a faire toujours gand mal.
-
-Elle m'aida à m'habiller, et depuis ce jour, je n'eus plus jamais lieu
-de me plaindre d'elle.
-
-
-
-
-XX
-
-HEURES DE DÉSOEUVREMENT
-
-
-Trois nouveaux mois passèrent; je vis bien des choses curieuses, mais je
-ne veux pas allonger mon récit, ou plutôt ma confession.
-
-Randolph donnait toujours à ses amis des dîners ou parties amusantes et
-parfois fort libres. N'eut-il pas l'idée, un jour qu'il avait dix
-convives, de vouloir les faire servir par dix esclaves nues! Cette
-fantaisie m'épouvanta.
-
---Oh! Georges, m'écriai-je, vous ne ferez pas une chose pareille? Ce
-serait trop honteux.
-
---Mais si, certainement, répondit-il en riant; comment, Dolly, vous
-rougissez; je croyais pourtant bien que vous étiez guérie de votre
-timidité.
-
---Mais votre idée est absolument insensée. Si vous voulez agir ainsi, au
-moins, ne m'obligez pas à rester à votre table; ma position entre dix
-hommes environnés de femmes nues serait trop horrible!
-
-Hélas! il me fallut consentir à cette lubrique fantaisie d'un cerveau
-que je commençais à considérer comme malade.
-
-Le repas eut lieu, ainsi que l'avait voulu Randolph, et, mourant de
-honte, je me retirai dans ma chambre, pour ne pas voir ce qui allait
-inévitablement se passer.
-
-Quelques jours après cette scène, Randolph m'annonça qu'il était dans
-l'obligation de partir à Charlestown pour affaires et ordonna à Dinah de
-lui préparer sa valise. Avant de s'éloigner, il me fit plusieurs
-recommandations et me donna le contrôle de toute la maison, en
-m'exonérant cependant de la surveillance de la plantation: je devais
-également laisser les majordomes absolument maîtres du travail.
-
-Il ajouta que si l'une des femmes commettait quelque faute, je pourrais,
-avec l'aide de Dinah, la fouetter moi-même, ou, si je le préférais,
-l'envoyer à un des surveillants avec une note spécifiant quel instrument
-devait être employé pour la correction: la baguette, courroie, ou batte.
-
-Je lui promis de faire tout ce qu'il me disait, mais, à part moi, je
-comptais bien ne pas fouetter ou faire fouetter une seule femme sous
-quelque prétexte que ce fût. Certes, il est bon parfois de fustiger
-doucement un enfant, mais l'idée de frapper rudement une femme me
-répugne profondément.
-
-Randolph parti, je me sentais heureuse d'être libre d'agir à ma guise,
-sans avoir à subir les ordres d'un maître, car Randolph était moins mon
-amant que mon maître.
-
-Le temps passa tranquillement. Dinah était très attentive et les femmes
-se conduisaient parfaitement. Je passais mes journées à lire et à monter
-à cheval. Randolph m'en avait donné un très doux, car j'étais toujours
-fort nerveuse.
-
-Nous étions à l'époque de la récolte du coton. Cet ouvrage était fait
-par des femmes qui étaient obligées, sous peine de punition, d'en
-récolter un certain poids par jour. Elles se réunissaient à la fin de la
-journée et un surveillant, un carnet à la main, pesait leurs paniers. Si
-le poids était insuffisant, la femme était fouettée avec la courroie qui
-produisait une forte douleur sans abîmer la peau.
-
-J'ai entendu dire à un surveillant qu'on pouvait fouetter une négresse
-pendant une demi-heure avec la courroie, sans en tirer une goutte de
-sang.
-
-Nous avions alors soixante-dix femmes employées à ramasser le coton, et
-tous les soirs, quatre ou cinq recevaient la fouettée. Cette coutume
-n'était pas particulière à notre habitation, mais tous les planteurs de
-la Virginie agissaient ainsi. Les majordomes surveillant les travaux des
-champs étaient chargés du soin de punir les négresses, et toutes les
-plus jolies travailleuses leur passaient entre les mains; ils n'en
-avaient pas plus de pitié pour cela; leurs attributions comprenant les
-fustigations, c'est presque machinalement qu'ils les exerçaient.
-
-
-
-
-XXI
-
-EXISTENCE TRANQUILLE
-
-
-Cependant, je continuais à mener une existence que l'absence de Randolph
-rendait fort calme.
-
-Peu à après son départ, je reçus une lettre de Georges m'annonçant que
-ses affaires n'étaient pas terminées, et qu'il comptait rester encore
-quelques semaines à Charlestown. La nouvelle ne m'émut guère. Je
-n'aimais pas mon amant et j'étais heureuse d'avoir un peu de
-tranquillité.
-
-Le même jour, après le déjeuner, j'étais dans la bibliothèque, quand
-Dinah entra, l'air fort contrarié; elle me raconta que, depuis le départ
-du maître, Emma, une fille de cuisine, faisait très mal sa besogne, et
-restait insensible à toutes les observations. Puis Dinah me demanda si
-je voulais la fouetter moi-même.
-
---Non, répondis-je, je ne puis faire cela.
-
---Lors, vous ça ka la mandé a majordome.
-
---Non, pas davantage.
-
-Dinah me regarda très surprise. Elle ne pouvait comprendre pourquoi je
-ne voulais ni battre la fille ni l'envoyer au majordome.
-
---Oh! maîtresse, dit-elle, mo ka faire? si vous ka pas baillé fouetté a
-canaille négesse la, toutes autes bouguesses dans maisons tant comme, li
-van mal corresponde a mo même, y moi ka pas pouvoi tini ordre, dans
-habitation.
-
-Je ne pus m'empêcher de rire en entendant la façon méprisante avec
-laquelle Dinah parlait des drôlesses noires. Esclave elle-même et
-passible du fouet pour la moindre faute commise, elle avait une haute
-idée de sa propre importance et de sa position de femme de charge de
-Woodlands.
-
---Attendez le retour du maître, lui dis-je, alors vous vous plaindrez
-d'Emma et vous la punirez.
-
-Dinah était fort mécontente et me fit observer que si je ne voulais pas
-fouetter la femme avec une badine, je pouvais le faire sur mes genoux
-avec une pantoufle. Mais je lui refusai cette dernière satisfaction, et
-elle partit furieuse en grommelant contre mon indulgence pour «catin
-négesse».
-
-Une semaine se passa. Une belle après-midi, j'étais partie avec un
-livre, m'installer dans un endroit paisible des jardins, auprès d'un
-joli lac couvert de nénuphars et environné de bosquets. Sur la berge
-était construite une petite maison toute chargée de plantes grimpantes,
-et meublée de chaises longues en osier, et d'une petite table ronde.
-
-En approchant, j'entendis des éclats de rire, et j'aperçus deux galopins
-fort occupés à jeter des pierres à quelque chose qui remuait dans l'eau.
-
-C'était le frère et la soeur, enfants d'une splendide mulâtresse appelée
-Marguerite, employée comme fille de cuisine. Les deux enfants étant
-quarterons, le père était évidemment un blanc. Le garçon avait une
-douzaine d'années, et la petite un ou deux ans de plus. Comme il leur
-était interdit de venir dans ce jardin, je supposais qu'ils
-s'enfuiraient à mon approche, mais, absorbés par leur jeu ils ne
-m'aperçurent pas.
-
-En avançant encore, je m'aperçus que leur but était un pauvre petit chat
-qui luttait désespérément pour regagner le rivage, et que les petits
-sauvages repoussaient impitoyablement.
-
-J'aime beaucoup les animaux, et particulièrement les chats; ce spectacle
-me rendit furieuse. Je courus au bord de l'eau et saisis la pauvre bête
-que je couchai au soleil, espérant qu'elle reviendrait à la vie, mais
-les pierres des petites brutes l'avaient cruellement blessée et elle
-resta étendue sans vie sur l'herbe.
-
-J'entrai dans une grande colère et, saisissant les deux drôles, je les
-renversai tour à tour sur mes genoux et les fustigeai un peu fort. Puis,
-satisfaite, je m'installai confortablement et je lus le roman que
-j'avais apporté avec moi. Après le dîner, le soir, Dinah vint me
-demander divers renseignements, et j'en profitai pour la prier de me
-dire ce qu'elle connaissait de la vie de Randolph.
-
-Elle parlait longuement, prenant plaisir à s'écouter elle-même; son
-récit était semé de remarques que je ne crois pas utile de reproduire;
-aussi ne vous en donnerai-je qu'un résumé.
-
-Dinah était exactement du même âge que Randolph, étant née le même jour
-que lui, trente-cinq ans auparavant. Sa mère avait été la nourrice de
-Georges, et les deux enfants, élevés ensemble, étaient une vraie paire
-d'amis. Mais sitôt que Randolph fut en âge de comprendre la différence
-qui les séparait, il devint autoritaire, et la rouait de coups quand
-elle ne se pliait pas à ses caprices. A dix-huit ans, il lui ravit sa
-virginité, puis alla passer trois ans en Europe.
-
-A vingt-cinq ans, Dinah épousa un quarteron, et, depuis cette époque,
-Randolph ne l'avait plus approchée. Ce dernier venait d'atteindre sa
-trentième année lorsque son père et sa mère moururent à peu de temps
-l'un de l'autre; il devint alors propriétaire de Woodlands. A cette
-époque, Dinah était veuve et première femme de chambre; elle fut élevée
-à la dignité de femme de charge par Randolph qui lui conféra une
-certaine autorité sur les autres esclaves, ce qui ne l'empêchait pas de
-la fouetter quand elle avait le malheur de lui déplaire, quoique cela ne
-fût pas arrivé depuis plus de deux ans.
-
-Je congédiai Dinah et me mis au lit. Le lendemain, à mon réveil, je
-reçus une lettre de Randolph.
-
-
-
-
-XXII
-
-RETOUR DE RANDOLPH
-
-
-Georges m'annonçait son retour pour le lendemain soir, et me
-recommandait de lui faire préparer un bon dîner à l'heure habituelle.
-
-Le jour de son arrivée, vers deux heures, je fis seller mon cheval et
-partis me promener. Aidée de Rosa, j'avais mis une jolie amazone, et
-m'étais coiffée d'un grand feutre gris comme en portent les cowboys, ce
-qui m'allait à ravir. Je rentrai vers cinq heures. Le groom m'attendait
-sur le perron, et m'annonça que son maître était arrivé depuis plus
-d'une demi-heure. Épouvantée, j'entrai en courant au salon.
-
---Oh! Georges, lui dis-je, je suis vraiment peinée de ne pas avoir été
-là pour vous recevoir, mais je ne pouvais penser que vous arriveriez
-avant six heures.
-
-Je croyais le trouver furieux, mais il était au contraire de bonne
-humeur. Il se leva, vint à moi, et répondit en m'embrassant:
-
---Cela importe peu, ma petite chérie, je suis seul fautif.
-
-Je fus surprise de ces manières affectueuses auxquelles je n'étais pas
-accoutumée, manières presque tendres et qui contrastaient singulièrement
-avec l'humeur habituelle de mon amant.
-
-Nous descendîmes à la salle à manger, et nous fîmes honneur au repas
-qui, d'ailleurs, était excellent.
-
-Randolph me questionna sur la conduite des femmes; je lui dis sans
-hésitation que je n'avais eu qu'à me louer d'elles durant son absence.
-
-Après le dîner, une fois installés au salon, Randolph me fit part de ses
-craintes sur la situation présente. Les rapports entre Nord et Sud
-étaient très tendus. Georges, naturellement, Sudiste convaincu, avait
-voué une haine invétérée à ses adversaires qu'il agonisait d'injures.
-J'étais Yankee, et, comme telle, j'espérais en mon âme sur l'entière
-victoire de mes compatriotes; je me gardais cependant d'exprimer tout
-haut mon opinion; Randolph, selon son habitude, m'eût violemment imposé
-silence.
-
-Le lendemain, nous fîmes en buggy une longue promenade, qui nous
-conduisit jusqu'à l'habitation où j'avais vécu si heureuse avec Miss
-Dean.
-
-Les souvenirs se pressaient en foule dans mon esprit.
-
---Oh! partons, dis-je à Georges qui s'aperçut de mon émotion. Mais le
-cruel ne fit que rire bruyamment de ce qu'il appelait ma «sensiblerie
-mouillée»,--mouillée! parce que mon émotion se traduisait en larmes
-silencieuses!--et nous reprîmes lentement le chemin de Woodlands.
-
-Les jours succédaient aux jours, dans un morne désoeuvrement. La
-continuité du calme dans cette ruche monotone pesait lourdement sur mes
-esprits; il me semblait que je souffrais de ma tranquillité. Depuis le
-retour de Randolph, tout allait pourtant pour le mieux et aucune femme
-n'avait encore eu ses jupons relevés--pour recevoir le fouet, s'entend,
-car--pour le reste... L'amour existe dans tous les pays.
-
-Cette quiétude ne pouvait durer. Un petit accident arrivé dans la
-récolte--accident peu important, du reste, eut le don de mettre Randolph
-dans une violente colère.
-
-J'étais dans la bibliothèque, étendue négligemment sur une chaise
-longue, chaussée d'espadrilles légères, Randolph entra brusquement, les
-yeux chargés d'éclairs. Il mordillait rageusement sa moustache, et, ne
-trouvant personne sur qui passer la colère qui grondait sourdement en
-lui, il m'adressa violemment la parole.
-
---Drôlesse! vous savez que ces espadrilles me déplaisent. Eh quoi!
-avez-vous l'intention maintenant de vous affubler plus mal qu'une
-chienne d'esclave...
-
---Mais...
-
---Taisez-vous, ou je vous gifle.
-
-Alors, un peu calmé, il m'annonça qu'il avait un rendez-vous très
-important avec un planteur des environs. Il appela Dinah qui accourut
-aussitôt, et lui commanda de faire seller son cheval, puis alla
-s'habiller.
-
-Au bout d'une demi-heure, il rentrait, en costume de route. Le groom
-n'avait pas encore fait son apparition et Randolph se mit à arpenter
-rageusement la pièce en consultant sa montre à chaque minute. Il jurait
-de faire attacher et fouetter le groom jusqu'au sang, s'il manquait son
-rendez-vous et finalement sonna encore Dinah.
-
---Je parie que la garce a oublié de prévenir le groom, grommela-t-il
-entre ses dents.
-
-Dinah parut, calme.
-
---Avez-vous commandé mon cheval?
-
-La femme se mit à trembler, affreusement pâle.
-
---No, Massa, mo ka oublié.
-
-Il bondit de fureur.
-
---C'est ainsi; c'est bien, je vous réponds que cela ne vous arrivera
-plus.
-
-Et bondissant sur la pauvre Dinah, il la renversa, d'un tour de main lui
-releva ses jupes, et commença à la frapper furieusement, s'excitant,
-tapant de plus en plus fort sur la chair qui frémissait sous le cruel
-contact de ses gros poings.
-
-Enfin il la repoussa violemment, en jurant.
-
---Oh! Georges, lui dis-je. Comment avez-vous pu battre cette fille?
-
-Il me regarda durement:
-
---Je vous serais reconnaissant de vous mêler de ce qui vous regarde. Je
-fais ce qu'il me plaît de mes esclaves.
-
-Il s'animait en parlant.
-
---Dieu me damne, jura-t-il, jamais personne ne s'est permis semblable
-remarque, et j'ai bien envie de vous fouetter comme cette femme.
-
-Il l'aurait fait. Mon sang se glaça dans mes veines.
-
---Je vous demande pardon, fis-je d'une voix étranglée... Je suis désolée
-que ma prière ait pu vous contrarier.
-
---C'est bien. Mais sachez que je déteste les observations.
-
-Enfin, il quitta la salle. Je poussai un soupir de soulagement en le
-voyant disparaître dans l'avenue, au grand trot de son cheval.
-
-La nouvelle de la punition de Dinah s'était vivement répandue par toute
-la maison. Comme elle était femme de charge, et obligée de rapporter à
-son maître toutes les fautes commises par ses gens, elle n'était pas
-très aimée des noirs.
-
-Je fis venir Dinah auprès de moi. Je fus surprise de la trouver plus
-fraîche que jamais, ses cheveux bien en ordre sous un bonnet blanc, un
-tablier, un col et des manchettes très propres. Sa figure avait son
-habituelle expression de placidité mais ses yeux étaient un peu rouges.
-
---Je vous plains, ma pauvre Dinah, lui dis-je, votre maître vous a
-battue bien sévèrement.
-
-Quoiqu'un peu surprise de la sympathie que je lui témoignais, elle parut
-néanmoins s'en montrer reconnaissante, et me remercia, en disant:
-
---Mo ka tini bocoup fouettée dans ma vie, mais mo jamais croire que
-Massa baillé à mo fessée tan coin pitit fille. Mo l'a pas reçu chose
-comme ça depuis mo tini treize ans. Mo ha reçu deux fois la batte mais
-la main de Massa être quasi dure comme batte.
-
-Dinah avait parlé sans émotion: elle ne trouvait pas étrange qu'une
-femme de son âge fût fouettée d'une manière aussi cruelle, et elle ne
-paraissait pas en garder rancune à son maître. Elle était son esclave:
-son corps était sa propriété: il était par conséquent libre de faire
-d'elle ce que bon lui semblait. Et l'état d'âme de Dinah était semblable
-à celui de tous les noirs, pauvres gens subissant de gaîté de coeur la
-pire des dégradations, résignés à souffrir comme des bêtes sous le
-bâton, sans aucune velléité de révolte.
-
-Je m'habillai pour dîner et, en entrant dans la salle à manger, j'y
-trouvai Randolph déjà installé.
-
-Il avait manqué son rendez-vous. Je m'attendais donc à le trouver de
-fort méchante humeur, mais, à ma grande surprise, il se montra fort doux
-et aimant, la nuit qui suivit surtout.
-
-Quel étrange caractère que celui de cet homme?...
-
-
-
-
-XXIII
-
-NORD CONTRE SUD
-
-
-Je vais franchir une période de quatre mois. Pendant ce temps, les
-événements s'étaient aggravés: les États esclavagistes, séparés du Nord,
-avaient élu un Président du Sud, Jeff Davis, et s'étaient brusquement
-emparés du fort Sum; la guerre enfin était commencée.
-
-Malgré le mauvais état des affaires, le travail continuait à la
-plantation, mais tout y allait assez mal. Les noirs, informés de ce qui
-se passait à l'extérieur, donnaient fréquemment des signes
-d'insubordination; Randolph et ses surveillants se promenaient
-continuellement, armés de revolvers. Les punitions étaient encore plus
-nombreuses et plus terribles que par le passé et grâce à ce surcroît de
-sévérité, la discipline était quand même maintenue.
-
-Dans la maison, à de rares exceptions près, les femmes devenaient
-difficiles à conduire, mais de ce côté non plus, Randolph ne supportait
-pas la moindre faute. Aussi Dinah, aidée d'une esclave nommée Milly,
-devait-elle constamment infliger de terribles fustigations. Le sang
-coulait parfois.
-
-Puis, subitement, les affaires subirent un arrêt. Les greniers et
-magasins pleins de coton ne se vidaient plus. Comme les revenus de
-Randolph consistaient surtout dans la vente du coton, il se trouva
-brusquement avec peu d'argent liquide, et malgré sa douloureuse
-détresse, il espérait fermement que le Sud sortirait victorieux de la
-lutte.
-
-Quant à moi, est-il besoin de le répéter, toutes mes sympathies allaient
-aux Nordistes. Je me gardais bien, naturellement, de faire part de mes
-espérances à Georges, qui, très violent, m'eût peut-être tuée en
-apprenant ce qui se passait en mon âme.
-
-Randolph quittait rarement la plantation et ne recevait plus personne.
-Ses amis étaient d'ailleurs, tous enrôlés dans les rangs des
-combattants. Entre temps, il avait été élu membre de Congrès de la
-Confédération du Sud. Contraint de demeurer à Woodlands, Georges
-commença à m'apprécier davantage et me traita un peu moins en machine à
-plaisir.
-
-Avec ses esclaves, il était de plus en plus strict; depuis le
-commencement de la guerre, plusieurs noirs s'étaient évadés et Randolph
-avait offert deux cents dollars pour la capture de chaque déserteur,
-mais ce fut inutilement, heureusement pour les fugitifs. Ces pertes de
-bétail humain le tracassaient beaucoup: ces noirs valaient chacun de
-quinze cents à deux mille dollars. Jusqu'alors aucune des femmes n'avait
-tenté de s'échapper, lorsqu'un matin, Dinah vint nous prévenir qu'une
-esclave appelée Sophie, sortie la veille au soir, n'avait pas reparu.
-
-Sophie était une belle mulâtresse de vingt-six ans, qui pouvait valoir
-dix-huit cents dollars. Randolph envoya immédiatement son signalement de
-tous côtés, promettant une forte récompense à qui la ramènerait à
-Woodlands ou la ferait incarcérer dans une prison de l'État. L'effet ne
-s'en fit pas attendre. Un soir vers cinq heures, deux hommes arrivèrent,
-ramenant la mulâtresse dans une voiture; ils l'avaient retrouvée dans le
-quartier des esclaves d'une habitation située à vingt-cinq milles de
-Woodlands.
-
-La femme, dont les poignets étaient ligotés, n'avait évidemment pas
-souffert depuis son départ; sa robe était propre; elle paraissait
-seulement épouvantée, n'ignorant pas ce qui l'attendait.
-
-Randolph était très heureux d'avoir retrouvé son esclave. Le lendemain,
-à déjeuner, il me dit qu'il avait décidé d'infliger à Sophie un
-châtiment exemplaire; elle serait fouettée avec la _batte_, dans le
-hall, devant toutes les femmes réunies.
-
-Puis il sortit faire tout préparer pour l'exécution. Vingt minutes
-après, il rentrait, me disant:
-
---Tout est prêt en bas; vous n'avez jamais vu appliquer la batte; si
-vous voulez, vous pouvez descendre, ça vous amusera.
-
-Certes, il était triste de voir fouetter une femme, mais je m'y étais
-quelque peu habituée, et ma curiosité avivée par la promesse d'un
-spectacle que je n'avais jamais vu, je suivis Georges.
-
-Dans le milieu de la pièce, était installé un long bloc de bois, large
-d'environ deux pieds, et supporté par quatre piquets munis de courroies.
-Sur le plancher, à côté, était la batte: c'était une espèce de battoir
-semblable à celui des laveuses, mais n'ayant qu'un demi-centimètre à
-peine d'épaisseur, et monté sur un manche de deux pieds et demi de long;
-c'était là l'instrument le plus redouté, car après son application, la
-peau restait endolorie beaucoup plus longtemps qu'avec la courroie ou la
-baguette.
-
-Toutes les femmes de la maison étaient présentes. Dinah, seule, se
-tenait près du bloc. Aidée de Milly, elles s'emparèrent de la coupable.
-
---Oh! massa, criait celle-ci, étendant les bras en sanglotant, vous pas
-baillé batte à ma, baillé ma fessade avec courroie ou baguette, mais pas
-baillé batte...
-
---Étendez-la, commanda Randolph.
-
-En un instant, elle fut solidement ligotée sur le chevalet, et ses jupes
-relevées.
-
-Randolph prit la batte, et se plaçant à la gauche de la coupable, lui
-dit:
-
---Maintenant, chienne, je vais recouvrer sur votre peau les quatre cents
-dollars que m'a coûtés votre évasion.
-
-Puis il leva la batte aussi haut qu'il le put. Dans l'attente du coup,
-la femme avait frissonné, serrant les jambes. L'instrument retomba,
-claquant comme un coup de fouet, sur la partie supérieure de la fesse
-gauche. Sophie remua convulsivement, et poussa un long cri de douleur.
-Une large marque rouge était apparue sur la peau. Le second coup tomba à
-gauche et fut suivi d'un nouveau cri et d'une nouvelle marque.
-
-Georges continua de frapper rudement, visant alternativement à droite et
-à gauche un endroit nouveau. Le supplice prit fin. Le châtiment avait
-été terrible; Randolph jeta la batte et ordonna à Dinah de délivrer la
-femme qui, sitôt détachée, roula à terre en proie à la plus affreuse
-douleur.
-
-Je remarquai que les femmes présentes, habituées à la vue de semblables
-corrections, n'étaient nullement émues par cette scène de sauvagerie.
-
-Les semaines s'écoulaient sans grand changement dans notre existence. La
-guerre battait son plein et les troupes nordistes approchaient; les
-fédéraux étaient entrés en Virginie et n'étaient plus qu'à peu de
-distance de Woodlands.
-
-Puis eut lieu la bataille de Bull-Run, perdue par les Nordistes. Quand
-la nouvelle de la victoire des confédérés nous parvint, Randolph ne me
-cacha pas sa joie. J'étais désolée de cette défaite, mais je ne tardais
-pas à reprendre courage, dans l'attente d'autres victoires de mes
-compatriotes.
-
-
-
-
-XXIV
-
-GUERRE ET AMOUR
-
-
-Peu après la bataille de Bull-Run, Randolph fut convoqué à Richmond pour
-assister à un Congrès tenu par les chefs des confédérés. Comme son
-absence devait être de longue durée, il me donna des instructions
-détaillées au sujet des travaux à faire exécuter, et m'ordonna de lui
-écrire deux fois par semaine.
-
-Dès le jour du départ de Randolph, je décidai qu'autant que possible, on
-ne fouetterait plus sur la plantation; ces ordres, qui ne concernaient
-que les femmes, surprirent les majordomes, mais je crois qu'ils s'y
-conformèrent.
-
-Au dehors, la guerre faisait rage et les troupes des fédérés se
-concentraient déjà autour de Richmond; beaucoup de plantations voisines
-étaient occupées militairement par les Nordistes et je m'attendais d'un
-moment à l'autre à voir mes compatriotes, les _garçons en bleu_, comme
-on les appelait, faire leur apparition chez nous.
-
-Ils arrivèrent enfin!
-
-Une après-midi, j'étais à ma fenêtre, lorsque j'aperçus une bande de
-soldats, conduite par un jeune officier, et suivie d'une voiture
-régimentaire. Ils firent une pause devant la terrasse, disposèrent leurs
-armes en faisceaux et se mirent à décharger leur voiture qui contenait
-des objets de campement et des vivres. Mon coeur battait violemment, et
-je m'assis sur un sofa en attendant le dénouement de la perquisition qui
-ne devait pas manquer d'avoir lieu.
-
-Quelques instants après, en effet, Dinah annonça l'officier, qui dit, en
-me saluant de la façon la plus courtoise:
-
---Madame, j'ai reçu l'ordre d'occuper cette plantation, mais je vous
-promets de ne rien détruire, ni d'arrêter le travail. Je logerai mes
-hommes dans le quartier des esclaves, mais je vous prierai de me faire
-donner une chambre dans la maison.
-
---Je suis heureuse de vous voir, monsieur, répondis-je en souriant. Je
-suis née dans le Nord et toutes mes sympathies sont pour vous. Prenez un
-siège, et je vais donner des ordres pour qu'une chambre confortable vous
-soit préparée.
-
-Il s'assit, l'air très surpris. Cet officier, grand et blond, pouvait
-avoir vingt-sept ans; son visage plein de distinction décelait la
-franchise; il avait une longue moustache blonde et portait élégamment
-l'uniforme simple des officiers du Nord.
-
-An bout d'un instant, la conversation avait pris entre nous un caractère
-de cordiale familiarité. Il me dit se nommer Franklin et être capitaine.
-De plus, il était né en Pensylvanie, ainsi que moi. Cette découverte
-nous réjouit; aussi notre causerie, jusqu'à l'heure du repas ne
-languit-elle pas un seul instant.
-
-Je mis pour le dîner une de mes plus jolies toilettes, et je descendis
-dans la salle à manger y attendre le capitaine Franklin.
-
-Me saluant avec une respectueuse aisance, il me remercia tout d'abord
-d'avoir bien voulu lui réserver un appartement dont l'aménagement le
-ravissait. Il avait quitté son uniforme et portait maintenant un
-vêtement civil, sous lequel il paraissait fort élégant.
-
-Nous nous mimes à table, et je m'aperçus, non sans en éprouver une
-intime satisfaction, qu'il faisait grand honneur aux plats fins et plus
-encore aux vieux vins de Woodlands. En riant il me disait sa joie
-d'avoir pu utiliser de façon si inespérée son billet de logement. La
-conversation était fort agréable et pleine de charme.
-
-Le dîner terminé, il me pria de l'excuser; il avait, disait-il, à
-s'occuper de son service.
-
-Je montai à ma chambre et écrivis à Randolph pour le mettre au courant
-de la situation; j'avais été prévenue qu'il se trouvait non loin de là.
-
-La réponse ne se fit pas attendre. Il me disait qu'il préférait ne pas
-revenir à Woodlands où il ne pourrait assister impassible à
-l'envahissement de sa propriété. Il m'annonçait que sitôt qu'il aurait
-loué une maison, à Richmond, il m'enverrait chercher.
-
-Cependant, le capitaine Franklin était toujours plein d'égards pour moi,
-et me traitait avec la plus extrême déférence.
-
-Je m'étais vite aperçue de l'impression que je lui causais, et à
-certains signes qui n'échappent jamais à une femme, je surpris
-facilement qu'il éprouvait plus que de la sympathie pour moi. De mon
-côté, le capitaine me plaisait beaucoup; ses manières galantes et polies
-m'avaient à peu près conquise, si bien que l'amour, amour que je n'avais
-jusque-là ressenti pour personne, avait envahi mon coeur.
-
-Je pressentais le danger de cette passion et, anxieuse, je me demandais
-s'il la partageait. J'avais une envie folle de sentir se poser ses
-lèvres sur mes lèvres et entendre de lui ces mots tendres qui tous
-pénètrent l'âme tant et si bien que mon amour qui grandissait chaque
-jour me fit brusquer les événements.
-
-Le capitaine m'ayant dit un soir que son parfum préféré était celui de
-la violette, je ne manquai d'en saturer ma toilette et d'en vaporiser
-mon corps et mes dessous.
-
-C'est ainsi que, dans un ajustement coquet aux mille détails féminins,
-je fis mon entrée dans la salle.
-
-Franklin, que je n'avais pas vu depuis le matin, s'y trouvait déjà. Il
-me tendit la main, et sans m'en rendre compte je lui abandonnai la
-mienne plus longtemps qu'il n'était décent.
-
-Pendant le dîner, il fut très gai, riant, causant aimablement, puis nous
-passâmes au salon. Jusque-là, le capitaine n'avait pas dépassé les
-bornes de la plus stricte courtoisie. Il fallait donc que ce fût moi qui
-devinsse entreprenante.
-
-Sous prétexte de m'aider à dévider un écheveau de laine, je le fis
-placer à coté de moi, et je m'assis sur un tabouret à ses pieds, de
-façon que son regard plongeât dans mon corset par la large échancrure de
-mon corsage.
-
-Puis, prétextant soudain un subit et violent mal de tête, je me levai en
-chancelant. Il s'élança pour me soutenir, me portant sur le canapé. D'un
-coup de genou savamment combiné, j'avais fait remonter mes jupons.
-
-Franklin vit ma jambe, et, cette fois, n'y tint plus. Il m'enlaça dans
-une étreinte à m'étouffer, et me mit sur les lèvres un baiser passionné
-en murmurant: «Je vous aime!...» Je ne me défendais nullement; bien au
-contraire. Je lui rendis son baiser et... vous devinez le reste de
-l'aventure.
-
-Je lui racontai mon odyssée et, en détails, les moyens horribles
-employés par Randolph pour me forcer à habiter Woodlands. Il fut ému par
-mon histoire, et, lorsque je l'eus terminée, il m'embrassa tendrement en
-me disant:
-
---Je suis sans grande fortune et ne puis, par conséquent, vous offrir le
-luxe que vous avez ici, mais je vous apporte mon amour et ma volonté et
-pour une âme aimante comme la vôtre, je pense que cela peut suffire.
-
---Oh! je vous suivrai avec bonheur partout où vous serez, vous qui êtes
-mon premier et seul amour, mais êtes-vous bien certain de m'aimer
-toujours?
-
---Pouvez-vous en douter, cruelle?
-
-Et après un long baiser aussitôt suivi d'une autre manifestation
-d'amour, nous nous séparâmes jusqu'au lendemain.
-
-
-
-
-XXV
-
-LES BUSHWHACKERS
-
-
-Nous étions trop heureux pour que notre bonheur fût durable!
-
-Un jour le capitaine Franklin reçut l'ordre de partir avec son
-détachement: il devait rejoindre le gros de l'armée.
-
-Notre séparation fut cruelle et je me pris à maudire la fortune, jalouse
-du moment de bonheur qu'elle avait accordé à mon âme.
-
-Franklin s'éloigna, après m'avoir fait promettre de lui écrire.
-
-Je me mis à la fenêtre, les yeux pleins de larmes, pour voir disparaître
-à la tête de son détachement le seul homme que j'aie jamais aimé d'amour
-véritable.
-
-Arrivé au bout de l'avenue, il se retourna, me salua du sabre, puis
-disparut. Je ne devais plus le revoir: l'année suivante il fut tué à la
-bataille de Cedar Mountain.
-
-Cependant quinze jours s'étaient écoulés. Randolph ne revenait pas.
-J'étais très inquiète: les esclaves donnèrent fréquemment de visibles
-signes d'insubordination et j'écrivis à Georges de venir ou de m'appeler
-auprès de lui, quoiqu'il en coûtât à mon coeur de reprendre la vie
-commune d'autrefois.
-
-Dans sa réponse il me disait d'aller le rejoindre à Richmond où il avait
-loué une superbe maison.
-
-Je fis faire immédiatement mes malles, et commandai de préparer la
-voiture qui devait me transporter avec mes bagages.
-
-Le vieux cocher, Jim, parut un peu effrayé de ma décision, m'apprenant
-que, depuis le commencement de la guerre, les chemins étaient infestés
-par les détrousseurs de grande route, des Bushwhackers et qu'il était
-peu prudent de voyager avec des valeurs sur soi. Il finit par me
-conseiller de laisser mes bijoux à la garde de Dinah, et jugeant bon
-l'avis du vieux nègre je rouvris mes malles pour en sortir mes bijoux,
-que j'enfermai dans un coffre-fort dissimulé dans la muraille de la
-chambre de Randolph.
-
-A quatre heures, le buggy, attelé de deux bons chevaux, s'arrêta devant
-le perron et, mes malles chargées, je commençai mon voyage.
-
-L'après-midi était splendide.
-
-Très légèrement vêtue, je ne souffrais nullement de la chaleur. Je
-passai les rênes à Jim et m'abandonnai à mes pensées. La route était
-superbe, et une légère brise nous caressait agréablement. Certes, je
-n'étais pas enchantée de revoir Randolph, mais j'espérais m'amuser à
-Richmond, du moins mieux qu'à Woodlands.
-
-Comme nous étions arrivés en haut d'une longue côte, et que Jim avait
-mis ses chevaux au pas, pour les laisser souffler un peu, je le fis
-causer et lui dit que bientôt peut-être il serait un homme _libre_. Il
-hocha la tête, m'affirmant qu'il était bien beau de vivre à sa guise,
-mais qu'il était absolument incapable de gagner sa vie et que presque
-tous les esclaves pensaient comme lui.
-
-Nous en étions là de notre conversation quand soudain quatre hommes à
-l'aspect peu rassurant sortirent des bois et, braquant d'énormes
-revolvers dans notre direction, nous crièrent:
-
---Lâchez les rênes et levez les mains en l'air.
-
---Par Dieu, maîtresse, les Bushwhackers, me souffla Jim à mi-voix, puis
-il leva les mains, pendant que, glacée d'épouvante, je me cachais en
-criant.
-
-Deux des bandits s'approchèrent et, avec force jurons, nous intimèrent
-l'ordre de descendre. Toute résistance était impossible et,
-immédiatement, malgré nos terreurs, il nous fallut obtempérer à l'ordre;
-les bandits s'assurèrent tout d'abord que nous n'étions pas en état de
-fuir; alors les Bushwhackers remirent leurs revolvers à la ceinture et
-se mirent à l'ouvrage: les traits de la voiture furent enlevés et l'un
-des hommes, montant sur un cheval et tenant l'autre par la bride,
-s'éloigna au grand trot.
-
-Les trois détrousseurs qui restaient jetèrent sans façon mes malles à
-terre, et les ayant brisées, commencèrent à fouiller parmi les étoffes
-et les robes.
-
-Ils furent vivement désappointés de n'y trouver ni bijoux ni argent et
-l'un d'eux, s'approchant de moi, m'ordonna rudement de lui donner ma
-bourse. Il n'y trouva que cinq dollars; il se mit à jurer furieusement.
-Puis se tournant vers Jim:
-
---Vous, vieux négro, filez rapidement sans tourner la tête. C'est
-compris, n'est-ce pas?
-
---Non Massa, répondit Jim, mo ka pas quitté maîtesse.
-
-L'homme tira son revolver et l'appliqua sur la tempe du vieux nègre.
-
---Allons, au trot, ou je vous casse la tête...
-
-Jim n'avait pas fait un mouvement, et de ses grands yeux tranquilles il
-continuait de fixer l'homme.
-
-Je crus comprendre que les bandits voulaient me garder pour me rançonner
-et je lui dis:
-
---Vous pouvez partir, Jim; allez mon ami, vous ne sauriez m'être utile
-maintenant.
-
---Oh! maitesse, mo ka pas l'aimé laissé vous seule com yon becqué, mo ka
-couri Woodlands.
-
-Puis il s'en alla lentement, tournant la tête de temps à autre.
-
-Le chef vint à moi:
-
---Il est déjà tard, dit-il, aussi nous allons vous donner l'hospitalité
-pour la nuit. Demain matin vous trouverez probablement une voiture qui
-vous conduira à Richmond.
-
-Puis, me saisissant le bras, il me fit prendre un petit sentier à
-travers bois. Nous marchâmes pendant un mille environ, et arrivâmes à
-une petite cabane de bois, grossièrement construite.
-
-Une lampe fut allumée, et je vis avec terreur le lieu dans lequel je
-devais passer la nuit.
-
-Les murs étaient faits de tronçons d'arbres, le toit de brindilles et de
-branchages; le mobilier se composait de quatre lits faits en feuillée et
-recouverts de peaux de bêtes; une planche servait de table.
-
-Au milieu de la cabane, un feu de bois se consumait lentement; l'un des
-hommes y jeta une bûche, et, détachant une poêle qui pendait au mur, y
-fit frire quelques tranches de lard qu'il plaça sur la table avec un
-morceau de pain noir et une bouteille de whiskey.
-
-Puis tous trois se mirent à manger, m'invitant à en faire autant.
-
-Naturellement, je m'en abstins et rejetai dédaigneusement l'offre.
-
-Alors, l'un d'eux prit la parole:
-
---Nous avons été très désappointés en ne trouvant rien dans vos malles,
-ma belle enfant. Comme nous n'avons pas l'habitude de travailler pour
-rien, il faut que d'une façon ou d'une autre nous soyons payés.
-
---Oh! m'écriai-je vivement, si l'un de vous veut m'accompagner à
-Richmond demain, mon mari, M. Randolph, vous donnera la somme que vous
-fixerez.
-
---Non, il est inutile que vous nous fassiez une proposition semblable.
-Et comme nous n'avons pu tirer d'argent de vous, nous allons nous payer
-sur votre personne!...
-
-
-
-
-XXVI
-
-NUIT HORRIBLE
-
-
-Je vous laisse à penser l'état dans lequel m'avait mise cette
-déclaration:
-
---Oh! implorais-je, vous ne m'infligerez pas pareil traitement;
-croyez-moi, je vous enverrai tout l'argent que vous voudrez; mais
-laissez-moi partir, ajoutai-je en sanglotant. Ils se prirent à rire
-bruyamment:
-
---Vos larmes sont superflues, la belle; nous n'en agirons pas
-différemment pour cela, dit celui qui paraissait le plus âgé des trois;
-puis se tournant vers ses sombres compagnons:
-
---Allez, camarades, déshabillez la donzelle, et attachez-la.
-
-Et malgré mes cris et ma résistance, je me trouvai en un instant nue et
-ligottée aux quatre coins d'un lit.
-
-Ils commencèrent à m'examiner, admirant à haute voix ma peau et la
-finesse de mes formes, surenchérissant sur des particularité que j'eusse
-voulu cacher et se décidèrent enfin à commencer leur monstrueuse
-besogne.
-
-Ils tirèrent au sort ma possession; mais, hélas! je n'en devais pas
-moins subir les assauts répétés de chacun d'eux; tous les trois me
-violèrent...
-
-Je ne puis vous raconter les horreurs que j'ai supportées. J'étais à
-moitié morte de dégoût; une sueur froide ruisselait sur mon front; et
-j'étais toute meurtrie, leur façon d'aimer étant faite de brutalité
-immonde et de rudesse infâme.
-
-Ils délièrent enfin mes membres: les courroies avaient laissé des
-marques rouges sur ma peau brûlée de leurs monstrueuses caresses.
-
-Je m'habillai péniblement, et m'étendis sur le lit grossier cherchant un
-peu d'oubli dans le sommeil. Mais quoique physiquement et moralement
-éreintée, je ne pus fermer l'oeil.
-
-Je n'oublierai jamais les tortures de cette épouvantable nuit. J'avais
-une peur affreuse que ces individus voulussent me garder avec eux.
-
-Le jour vint pourtant, et les rayons du soleil levant glissèrent par les
-trous des claies qui fermaient la cabane.
-
-Cependant les hommes s'éveillèrent et préparèrent du café. Inconsciente,
-j'en bus avidement un gobelet, ce qui me rafraîchit un peu.
-
-Puis ils m'annoncèrent qu'ils allaient me rendre ma liberté. L'un d'eux,
-me prenant le bras et me poussant hors de la cabane, me conduisit alors
-jusqu'à la route après m'avoir fait faire mille détours. Puis, il
-disparut dans les fourrés des bois. Je m'étais assise au revers du
-chemin ne sachant au juste ce que je devais faire, quand une voiture
-parut. Je m'avançai vers le conducteur qui voulut bien me conduire
-jusqu'à Richmond.
-
-Arrivé devant la maison de Randolph, le brave homme arrêta son cheval et
-m'aida à descendre.
-
-Je frappai à la porte; une jolie femme de chambre vint m'ouvrir et me
-considéra avec étonnement, comme hésitant. Mais, quand je lui eus dit
-qui j'étais, elle me conduisit près de Randolph.
-
---Oh! Dolly, s'exclama Georges, comme vous voilà faite!--Je devais en
-effet avoir une mine affreuse.
-
---D'où venez-vous? le vous attendais à huit heures, hier soir. Où est
-Jim? Où est la voiture?
-
-Cet accueil inattendu acheva de me déconcerter:
-
---Eh! ne m'accablez pas avec vos questions; il y a près de vingt-quatre
-heures que je n'ai mangé et je suis malade de faim, de fatigues et
-d'épouvante. J'ai besoin de secours, je parlerai ensuite.
-
-Stupéfait, il obéit. J'étais réellement affamée, et je fis un bon repas
-et bus deux grands verres de vin.
-
-Puis, me sentant remise, je m'assis dans un fauteuil et fis à Randolph
-le récit de mes aventures, mais sans parler des outrages dont je venais
-d'être victime.
-
-Je ne sais s'il se douta que je lui cachais quelque chose, mais il ne me
-posa pas de questions allusives. Il paraissait seulement très contrarié
-de la perte de ses deux beaux chevaux:
-
---Dieu damne les brutes, dit-il, je n'aurais pas donné ces deux bêtes
-pour huit cents dollars! quant à votre garde-robe, elle peut être
-facilement remontée. Je vais aller prévenir la police par acquit de
-conscience, mais sans grand espoir; par ces temps de bouleversement et
-de guerre on n'est jamais sûr.
-
-Enfin, n'y tenant plus, brisée de fatigues, je me couchai et m'endormis,
-malgré les exhortations de Randolph, qu'une continence forcée avait mis
-en appétit...
-
-
-
-
-XXVII
-
-LA PROSTITUÉE
-
-
-Je me levai tard le lendemain matin, et partis faire différentes
-courses. Randolph tenait à ce que je fusse toujours bien mise. Très
-généreux sous ce rapport il ne négligeait rien.
-
-En quelques jours, ma garde-robe fut remplacée.
-
-Georges était allé chercher mes bijoux à Woodlands.
-
-La plantation était dans un état affreux; les esclaves refusaient de
-travailler, malgré Dinah et les surveillants qui ne pouvaient maintenant
-les y contraindre.
-
-A Richmond, la vie était triste. Les nombreux échecs des Sudistes
-avaient semé le deuil partout. Randolph se décida à quitter Richmond et
-il fut convenu que nous partirions pour New York. Cette nouvelle
-m'enchanta, et c'est avec ravissement que je m'installai avec lui dans
-le meilleur hôtel de la ville.
-
-Pendant quelque temps, je fus relativement heureuse.
-
-J'avais de très belles toilettes, Georges m'emmenait fréquemment au
-spectacle et devenait très aimable pour moi.
-
-Les semaines s'écoulaient rapidement et, par un inexplicable et subit
-revirement, je remarquai que Randolph devint subitement froid et réservé
-à mon égard. Il rentrait tous les jours fort tard: je compris qu'il
-était peut-être l'amant d'autres femmes. Un jour, il m'entraîna dans sa
-chambre:
-
---J'ai résolu, me dit-il, d'aller en Europe avec plusieurs amis; en un
-mot, Dolly, l'heure de la séparation a sonné. Mais il n'y a pas de votre
-faute; je n'ai jamais eu à me plaindre de vous; en conséquence, je vais
-acheter pour vous une petite maison et la meublerai convenablement. Vous
-recevrez une bonne somme pour commencer. Vous êtes jeune, jolie et
-intelligente, je suis certain que vous réussirez à New York.
-
-C'était une façon un peu brutale de me signifier mon congé, mais en
-somme, il ne m'abandonnait pas sans ressources.
-
-Je me mis à songer; mon avenir ne m'apparut pas sous des couleurs très
-brillantes, mais il fallait que je me courbasse sous la loi
-d'inéluctables circonstances.
-
-Le lendemain donc, après de nombreuses recherches, Randolph acheta, à
-mon intention, une petite maison qui fut immédiatement meublée avec
-quelque goût. Puis, en m'y installant, il me donna mille dollars. Je
-pris deux domestiques noires et devins dès lors propriétaire.
-
-Une après-midi, Randolph me rendit visite et m'aborda en ces termes:
-
---Vous savez, Dolly, que j'adore fouetter une femme; il est peu probable
-qu'à l'avenir je puisse me payer cette agréable fantaisie en Europe;
-aussi faut-il que vous me permettiez de vous laisser fustiger
-sérieusement avant mon départ.
-
-Cette étrange proposition ne me souriait guère, mais je n'eus pas la
-force de lui refuser; j'acceptai donc, lui recommandant toutefois de ne
-pas me frapper trop fort si je lui passais cette dernière fantaisie.
-
-Prenant un mouchoir, il m'attacha les mains, malgré ma défense. Puis,
-s'asseyant sur une chaise et me renversant sur ses genoux, il me traita
-ainsi qu'une petite fille, malgré mes pleurs et mes supplications.
-
---Là, Dolly, maintenant tout est fini entre nous; vous avez reçu de moi
-la dernière fessée.
-
-Puis il m'embrassa une dernière fois, me dit adieu, et tranquillement
-sortit de ma maison.
-
-Il partit pour l'Europe dès le lendemain et depuis, je ne l'ai plus
-revu. Je sais pourtant aujourd'hui qu'il est revenu et qu'il habite
-Woodlands.
-
- *
-
- * *
-
-Au bout de peu de temps, mes ressources diminuèrent rapidement. Malgré
-toute ma volonté et la lutte intérieure qui se livrait entre ma
-conscience et la nécessité, il fallut me résoudre à me laisser pousser
-vers la chute finale.
-
-J'étais jolie, et bientôt j'eus un grand nombre d'adorateurs.
-
-Je haïssais cependant mon horrible profession et certes, je puis
-affirmer que je ne m'y suis jamais faite. A deux reprises déjà, j'ai été
-demandée en mariage, mais je me suis jurée de n'épouser que quelqu'un
-que j'aimerai réellement. Peut-être un jour mes voeux seront-ils
-exaucés.
-
-L'an dernier, je suis allée passer quelques jours à Philadelphie où j'ai
-eu des nouvelles de Miss Dean. Elle est toujours aussi bonne
-qu'autrefois et continue à être très charitable. Je crois que ses
-aventures en Virginie sont ignorées. J'aurais bien voulu revoir ma douce
-amie, mais ma présente condition me le défendait. C'est pour moi un
-grand chagrin.
-
-Maintenant, mon histoire est finie et vous savez pourquoi je hais les
-Sudistes.
-
-Ils sont la cause de tous mes malheurs et de ma chute dans le vice. Sans
-eux, je n'eusse pas été martyrisée par les Lyncheurs, et je n'aurais pas
-été obligée de me livrer à Randolph. Trois bandits ne m'auraient pas
-violée et enfin, malheur de moi! je ne serais pas
-
- UNE PROSTITUÉE
-
-
-
-
-NOTE
-
-
-Ici s'arrête le récit que m'a fait Dolly Morton.
-
-Tant que je demeurai à New York, je la revis; j'avais pitié de son
-infortune. Le jour de mon départ, je lui donnai mon adresse, lui disant
-que je serais heureux d'avoir parfois de ses nouvelles. Je crois que la
-pauvre fille m'aimait un peu: le jour où elle me dit adieu, des larmes
-coulèrent de ses doux yeux.
-
-Six mois plus tard, je l'avais à peu près oubliée--ainsi sommes-nous
-faits--lorsque je reçus d'elle une lettre m'annonçant son mariage avec
-un homme un peu plus âgé qu'elle et qui avait un commerce très
-florissant.
-
-Elle l'aimait vraiment et l'avenir s'annonçait heureux.
-
-J'en fus satisfait pour elle. C'était ma foi, une brave créature et,
-quoiqu'un peu faible de caractère, je suis persuadé qu'elle a dû être
-une excellente femme de ménage fidèle à l'homme qui l'avait tirée de
-l'abîme.
-
-Depuis, je n'ai plus entendu parler d'elle je souhaite de tout coeur que
-cette pauvre femme ait maintenant l'existence heureuse. Elle a souffert
-beaucoup sans l'avoir mérité et la vie lui doit bien la compensation de
-quelques jours heureux.
-
- *
-
- * *
-
-Dans le manuscrit écrit sous la dictée de Dolly Morton, se trouvaient
-beaucoup de passages que les besoins d'une publication m'ont obligés de
-supprimer. Ces quelques lignes non parues n'ajoutaient rien, d'ailleurs,
-à la lamentable odyssée de cette femme et j'ai cru bien faire en la
-livrant ainsi expurgée au public.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-_Supplément à_ «EN VIRGINIE»
-
-
- BIBLIOGRAPHIE DES PRINCIPAUX OUVRAGES
- PARUS
- SUR LA FLAGELLATION
- EN LANGUES FRANÇAISE ET ANGLAISE
- AVEC UN COMPTE RENDU ANALYTIQUE DE LEUR CONTENU
- PAR
- JEAN DE VILLIOT
-
-
-
-
-BIBLIOGRAPHIE DE LA FLAGELLATION
-
-
-Parmi les sujets dont on s'est le plus occupé, littérairement parlant,
-la flagellation se place aux premiers rangs. Il existe en effet une
-littérature spéciale et relativement très complète sur les pratiques
-flagellatrices dans presque toutes les langues européennes, à commencer
-par le latin.
-
-Mais c'est incontestablement l'Angleterre qui tient la tête en cette
-matière. D'innombrables ouvrages ont été écrits sur la flagellation sous
-toutes formes et cette littérature a acquis un développement qui
-pourrait, à juste titre, nous paraître étrange, à nous autres Français.
-
-Sous le pseudonyme de _Pisanus Fraxi_, un Anglais fort instruit et très
-riche, consacra son existence et sa fortune à mener à bonne fin la
-publication de trois recueils extrêmement curieux et intéressants,
-intitulés _Index librorum prohibitorum_, _Centuria librorum
-absconditorum_ et _Catena Librorum Tacendorum_, tous trois imprimés avec
-luxe et à petit nombre et _privately_, c'est-à-dire non destinés au
-commerce. Dans ces recueils, Pisanus Fraxi fait mention de la presque
-totalité des livres curieux et étranges parus depuis l'antiquité,
-consacrant à chacun une description minutieuse au point de vue matériel
-et un aperçu approximatif en ce qui concerne le contenu.
-
-On y parle longuement de la flagellation. Un très grand nombre
-d'ouvrages anglais y sont consacrés et nous avons cru utile et
-nécessaire de donner à notre tour à nos lecteurs un aperçu des livres
-les plus curieux parus sur l'intéressant sujet qui fait l'objet de notre
-étude.
-
-
-
-
-Voici d'abord: =L'Esprit de la Flagellation=, ou _Mémoires de Mistress
-Hinton, qui dirigea une école pendant de longues années à Kensington_,
-auxquels on a maintenant ajouté des anecdotes, par une dame très adonnée
-à la discipline au moyen de verges de bouleau; les modistes fouetteuses;
-la marâtre sévère, et la maîtresse d'école complaisante, avec des
-figures analogues. Londres, imprimé et publié par Mary Wilson, Wardour
-Street[4].
-
- [4] =The Spirit of Flagellation=; or, The Memoirs of Mrs. Hinton, who
- kept a school many years at Kensington. To which is now added,
- Anecdotes, by a Lady much addicted to _Birch Discipline_. _The
- Whipping Milliners_; _The Severe Stepmother_; And _The Complaisant
- Schoolmistress_. Avec des figures analogues. London: Printed and
- published by Mary Wilson, Wardour Street.
-
-Dans un avis qu'elle publie à la page 41, Mary Wilson nous informe que
-l'ouvrage a été publié le 1er mai 1852, le volume ne porte cependant pas
-de date.
-
-
-D'après les dires de l'éditeur, l'édition originale de l'_Esprit de la
-Flagellation_ semble avoir paru vers l'année 1790. Le format primitif
-in-8º fut transformé dans l'édition nouvelle en in-12 pour plus de
-commodité «étant donné, dit la dame sus-nommée, que ce format s'adapte
-plus facilement à nos poches rétrécies d'aujourd'hui».
-
-De nombreuses anecdotes fournies par un amateur de fustigations, ainsi
-qu'une série de gravures vinrent augmenter l'ouvrage original.
-
-Dans un avis qui précède une réédition de l'_Exposition des flagellants
-femelles_[5], Thérèse Berkley[6] nous informe que l'_Esprit de la
-Flagellation_ fut réimprimé par Miss Wilson en l'année 1827.
-
- [5] _Index Librorum Prohibitorum_, p. 243.
-
- [6] Voir _Index Librorum Prohibitorum_ à l'article: Mary Wilson et
- Theresa Berkley.
-
-Malheureusement, on ne peut guère tabler sur ces affirmations relatives
-aux dates pour ces sortes d'ouvrages. Il paraît établi que l'_Esprit de
-la Flagellation_ a eu trois éditions différentes: 1º en 1827, George
-Cannon avec 6 gravures, 2º E. Dyer en 1852 (?) avec six lithographies
-pliantes et 3º vers 1870, avec six lithographies non pliantes.
-
-Les anecdotes qui remplissent 81 pages du genre le plus lascif sont
-certainement dues à une personne extrêmement triviale; les
-illustrations, quoique très médiocres, valent encore mieux que le texte.
-Les trois appendices de l'ouvrage ont par la suite été publiés à nouveau
-séparément.
-
-Cet ouvrage a eu récemment un certain nombre de réimpressions vulgaires,
-sans gravures.
-
-
-Un autre volume de la même valeur littéraire et du même genre, porte
-pour titre:
-
-
-
-
-=Éléments d'intuition= et =Modes de Punition=. En lettres par _Mlle
-Dubouleau, célèbre institutrice particulière parisienne à Miss
-Smart-Bum, gouvernante d'une pension de jeunes demoiselles à..._ Avec
-développement de quelques secrets de Tuteurs pour rire, qui ont trouvé
-leurs délices dans l'administration des Verges de Bouleau à leurs élèves
-femelles. Embellie de très jolies illustrations, 1794[7].
-
- [7] =Elements of Tuition=, and Modes of Punishment. In Letters from
- Mademoiselle Dubouleau, A celebrated Parisian Tutoress, to Miss
- Smart-Bum, Governess of a young Ladies' Boarding School at... With
- some secrets developed of mock Tutors, who have taken a delight in
- administering Birch Discipline to their Female Pupils. Embellisbed
- with Most Beautiful Prints 1794.
-
-
-Les cinq lettres qui forment ce volume ne sont qu'une suite de lieux
-communs sur la flagellation, une série d'anecdotes racontées en langage
-des plus libertins laissant en maints endroits à désirer au point de vue
-grammatical. La lettre introductrice, qui constitue en quelque sorte la
-préface est ce qu'il y a de mieux dans le livre, sans que toutefois elle
-brille par l'originalité. Il y a dans une des lettres, celle adressée
-par une certaine Lady Flaybum, une répétition absolue de l'une des
-autres narrations de l'ouvrage.
-
-
-
-
-=Manon la Fouetteuse=[8], ou la _Quintessence de la Verge de Bouleau_.
-Traduit du français par Rébecca-Birch. Ex-enseignante au pensionnat de
-jeunes dames de Mistress Busby, Londres. Imprimé pour la société du
-Vice.
-
- [8] Manon la Fouetteuse; or, the Quintessence of Birch Discipline.
- Translated from the French by Rebecca Birch, Late Teacher at Mrs.
- Bushby's Young Ladies' Boarding School. London: Printed for the
- Society of Vice.
-
-Un volume in-8º de 96 pages, contenant 8 lithographies fort mal
-dessinées. Publié par Dugdale en 1860, mais la première édition remonte
-à 1805 ou 1810.
-
-
-Comme les ouvrages précédents, _Manon la Fouetteuse_ est un ouvrage
-lourd, au style ampoulé et prétentieux, formé d'anecdotes sur la
-flagellation dont aucune ne possède un cachet d'élégance ou d'esprit.
-C'est en somme le compte rendu de la carrière de Mlle Dubouleau «qui
-tient maintenant en Amérique un pensionnat pour jeunes filles». Cette
-demoiselle confia son manuscrit à son amie Rébecca Birch qui le
-traduisit pour l'édification de ses propres amis. A vrai dire, on est en
-droit de douter que l'on se trouve en présence d'une traduction.
-
-
-
-
-Dans =Le Bouquet de Verges=, ou _Anecdotes curieuses et originales de
-dames amateurs de flagellation au moyen de Verges de Bouleau, Avec de
-riches illustrations, Publié pour l'amusement et le bénéfice des dames
-ayant sous leur tutelle des jeunes dames et messieurs revêches, bêtes,
-libertins, menteurs et paresseux, Boston: imprimé pour George Fichier,
-Prix: deux guinée_[9]; on trouve 8 lithographies obscènes, de mauvais
-coloris et très mal exécutées.
-
- [9] The Birchen Bouquet; or Curious and Original Anecdotes of Ladies
- fond of administering the Birch Discipline. With Rich Engravings.
- Published for the Amusement as well as for the Benefit of those
- Ladies who have under their Tuition sulky, stupid, wanton, lying, or
- idle Young Ladies and Gentlemen. Boston. Printed for George Tickler,
- Price: Two Guineas.
-
-
-Ce livre, publié une première fois vers 1770 ou 1790 fut réimprimé en
-1826 puis en 1881. Enfin récemment.
-
-Comme dans =Les Éléments d'intuition=, les scènes de flagellation
-réunies dans le _Bouquet de verges_ ne sont qu'une compilation de faits
-qui n'ont aucune valeur littéraire. L'on est même en droit de se
-demander pourquoi cet ouvrage a été si souvent réédité.
-
-
-
-
-=L'École du Couvent=, ou _Précoces expériences d'un jeune flagellant,
-par Rosa Bellinda Coote, Londres, Édition privée_, M.DCCCLXXIX[10], est
-un récit divisé en 5 chapitres. Une lettre introductive signée Rosa
-Bellinda Coote et datée du 10 janvier 1825, nous informe que «les
-curieux faits suivants ont été portés à ma connaissance et confiés à ma
-discrétion par une jeune comtesse de ma connaissance». Une allusion y
-est faite aux propres mémoires de l'auteur, auxquels l'_École du
-Couvent_ peut bien n'être qu'un appendice. Les deux contes sont l'oeuvre
-de l'éditeur.
-
- [10] The Convent School, or Early Experiences of a Young Flagellant,
- by Rosa Bellinda Coote, London. Privately Printed. M.DCCCLXXIX.
-
-Lucile, l'héroïne, est maltraitée dès son enfance. A la mort de sa mère,
-étant encore toute enfant, son père la flagelle avec la dernière
-violence pour exciter ses passions et se mettre dans un état plus propre
-à goûter les plaisirs que la gouvernante de Lucile ne semble pas trop
-lui refuser. Quelques temps après elle est envoyée à Bruxelles dans une
-école congréganiste, où la supérieure la fouette sans pitié pour son bon
-plaisir. Mais elle réussit à s'évader de ce couvent; elle va se réfugier
-à l'hôtel d'Angleterre où l'on aurait refusé de la recevoir, n'aurait
-été l'intervention d'un gentilhomme anglais Lord Dunwich, qui se trouva
-être un ami intime du comte d'Ellington auquel elle était fiancée.
-
-Le mariage s'accomplit; mais bientôt le mari la néglige pour ses chevaux
-et la conséquence en est que la jeune femme se laisse aller dans les
-bras de Lord Dunwich. L'époux apprend la chose et, déguisé en prêtre, il
-réussit à surprendre la confession de l'infidèle. Il convient de dire
-qu'ils étaient tous deux catholiques romains. On lui impose une
-pénitence et elle est renfermée dans une pièce attenante à l'église.
-Lord Ellington, toujours revêtu d'habits sacerdotaux et aidé d'un autre
-moine la flagelle avec la dernière violence et la soumet à toutes sortes
-d'horreurs et de traitements barbares. Après avoir accompli ces
-abominations, le mari outragé se retire et revient peu après habillé en
-homme du monde et la jeune femme le reconnut de suite. Alors le
-gentilhomme s'écrie: «Femme! ma vengeance est accomplie; vous ne me
-trahirez plus. J'ai égalisé les choses en dégradant, humiliant et
-torturant mon épouse adultère. Vous ne me reverrez jamais. Tel a été mon
-moyen de divorcer d'avec une chienne adultère!» Son amant, Lord Dunwich
-accueille à bras ouvert Lucille, provoque ensuite le mari cruel et lui
-tire une balle en plein coeur. Le couple amoureux prend la fuite et Lord
-Dunwich se noie quelque temps après dans le Rhin.
-
-«Depuis cette époque, dit l'héroïne, vous savez que je me suis consolée
-en m'abandonnant sans aucune retenue à toutes sortes de manies érotiques
-et plus particulièrement en m'adonnant à la flagellation de sorte que,
-chère Rosa, je me sens m'en aller tout doucement, quoique à peine âgée
-de vingt-cinq ans...»
-
-
-Le livre n'est en somme pas mal écrit, quoique dans ses différentes
-parties il ne soit guère attrayant; au contraire, on peut dire que les
-nombreuses scènes de flagellation agrémentées de tortures plutôt
-dégoûtantes sont au plus haut point fastidieuses et révoltantes.
-
-
-
-
-=Conférence expérimentale=, par le colonel Spanker, sur les plaisirs
-excitants et voluptueux qui dérivent du fait de mater et d'humilier une
-belle et modeste jeune dame; telle qu'il l'a faite dans la salle de
-réunion de la Société des Flagellants Aristocratiques de Mayfair.
-Londres, Édition Privée. A. D. 1837[11].
-
- [11] =Experimental Lecture.= By Colonel Spanker, on The exciting and
- voluptuous pleasures to be derived from crushing and humiliating the
- spirit of a beautiful and modest young lady; as delivered by him in
- the Assembly Room of the Society of Aristocratic Flagellants,
- Mayfair. London. Privately Printed, 1836.
-
-
-Cet ouvrage qui comporte deux volumes, quoique une troisième partie a dû
-être projetée sans cependant être mise à exécution--l'on trouve en effet
-à la dernière page du deuxième volume la mention: _fin_ de la IIe
-partie, puis plus bas quelques lignes qui font assister au mariage de
-l'héroïne, suivies de la mention: FINIS?--est orné de 11 planches
-coloriées passablement obscènes, d'une exécution rudimentaire et faite
-par quatre artistes différents.
-
-A été réimprimé récemment.
-
-
-Voici d'ailleurs un compte rendu analytique de cette conférence «faite
-pour une classe spéciale de flagellants qui trouvent leurs délices dans
-la torture poussée à l'excès:
-
-«La conférence expérimentale, comme son titre le dénote, traite de
-l'état d'extase qui résulte, à ce que l'on prétend, de la jouissance que
-l'on peut puiser dans la cruauté physiquement et moralement parlant.
-
-«Un excès de volupté peut uniquement être produit par deux causes:
-premièrement par le fait de nous imaginer que l'objet de nos désirs se
-rapproche de notre idéal de beauté ou d'autre part, quand nous voyons
-cette personne éprouvant les sensations les plus violentes possibles.
-Aucun sentiment n'est aussi vif que la douleur; son effet est véritable
-et certain. Elle ne trompe jamais comme la comédie de plaisirs
-éternellement jouée par les femmes et rarement éprouvée en réalité.
-Celui qui peut produire sur une femme les plus violentes impressions,
-celui qui peut le mieux troubler et agiter la constitution féminine
-jusqu'au paroxysme réussit à se procurer à lui-même la plus forte dose
-de plaisir sensuel.»
-
-Ces remarques contiennent la quintessence de toute la philosophie que
-l'on trouve à satiété dans les volumes renommés du Marquis de Sade, où
-ce dernier, dans ses rêves exaltés d'orgies sanglantes, de phlébotomies,
-de vivisection et de tortures de toutes espèces, accompagnés de
-blasphèmes, ajoute tant d'importance à l'humiliation morale des victimes
-qu'il met en jeu. Ce à quoi il tend particulièrement, c'est la
-jouissance physique causée par la torture raffinée à laquelle ses
-victimes doivent être soumises et qui se résolvent finalement par leur
-mort.
-
-Dans ce petit ouvrage, nos flagellants réussissent à réduire leurs
-expérimentations aux moeurs actuelles; elles comprennent une série très
-longue de tourments qui sont volontairement infligés à une seule
-victime, une jeune dame très sensible et d'une éducation supérieure.
-
-Dans _Justine_ et _Juliette_, le nombre d'individus prenant part aux
-orgies et aux meurtres perpétrés exclut toute possibilité de réalité,
-tandis qu'ici, tout le procédé est si méthodiquement et si exactement
-développé, que nous sommes presque portés à croire ou à supposer que
-tout est basé sur des faits réels, étant donné que l'histoire est si
-documentairement portée à la connaissance du lecteur.
-
-Faut-il pour cela que nous soyons portés à croire que nous coudoyons
-journellement des hommes qui puisent une secrète jouissance dans
-l'action de torturer, des femmes faibles et confiantes et qu'en ce
-faisant ils puissent arriver à mettre en fonction leurs organes génitaux
-et jouir?...
-
-L'expérience nous a appris qu'il en était malheureusement ainsi et nous
-pourrions citer plusieurs cas tout à fait récents où des jeunes filles
-ont été attachées à des échelles, liées sur des canapés et brutalement
-flagellées, soit avec des verges de bouleau, soit avec le plat de la
-main, la boucle d'une courroie ou même encore avec un trousseau de
-clefs! Quelques-unes d'entre elles ont été préalablement averties
-qu'elles seraient battues «jusqu'à ce que le sang viendra» et on s'était
-mis d'accord sur la compensation pécuniaire qu'elles recevraient pour
-prix de leur complaisante soumission. D'autres, au moyen de cajoleries,
-ont été décidées à se prêter à la petite mise en scène, après qu'on leur
-eut fait accroire qu'il ne s'agissait en somme que d'une plaisanterie et
-pour mieux dire, d'une fumisterie. Mais une fois livrées sans moyen de
-défense, pieds et poings liés, entre les mains du flagellateur libertin,
-elles peuvent crier grâce! Ces lâches s'efforcent de produire le plus de
-souffrances, le plus de douleurs possibles et plus ils maltraitent leur
-malheureuse victime, plus leur jouissance est grande. Ils ressemblent,
-dans ces moments d'expansion libertine, à de véritable démons, hurlant
-de joie et de plaisir presque autant que leur souffre-douleur, de peine.
-Et cependant, ces mêmes individus, une fois leur rage érotique passée,
-entourent des soins les plus tendres, les plus attentifs, leur victime,
-lui témoignant la plus grande amabilité. Boutonnant leur redingote, ils
-redeviennent ce qu'ils étaient auparavant, c'est-à-dire de galants et
-aimables gentilshommes, car gentilshommes ils le sont tous de naissance,
-ceux qui sont possédés de cette terrible manie.
-
-Si de pareils procédés sont, en toute conscience, une chose révoltante,
-que faut-il penser de ceux qui, non contents de mater, d'anéantir le
-corps, dérivent encore une jouissance plus grande de l'écrasement, de
-l'annihilation de l'esprit chez leurs victimes?
-
-D'après l'horrible théorie du colonel Spanker, nous devons supposer que
-l'on ne saurait éprouver de véritable jouissance en fustigeant le
-postérieur calleux d'une fille de rencontre que ses parents ont
-habituée, dès sa jeunesse, aux plus rudes corrections, mais que cela
-provoque de réelles jouissances en exposant aux coups la tendre et
-délicate nudité d'une jeune dame sensitive, à l'éducation supérieure et
-à l'esprit élevé.
-
-Dans le but de mettre en pratique ce plan diabolique, le colonel loue
-une maison à Mayfair et y fonde la _Société des Flagellants
-aristocratiques_ qui comprend au moins une demi-douzaine des plus belles
-et plus _fashionables_ jeunes dames du jour.
-
-Nous voyons ainsi que l'auteur considère que les femmes aussi ne
-dédaignent pas de se délecter des souffrances infligées à un membre de
-leur propre sexe. Nos viragos «au sang bleu» sont lassées des victimes
-vulgaires et consentantes, qui se soumettent aux tortures dans un but de
-lucre... En conséquence Spanker découvre «une jeune dame connue de la
-plupart d'entre eux, Mlle Julia Ponsonby, une adorable blonde de
-dix-sept ans, dont la mère, une veuve, forcée d'aller pour quelque temps
-à l'étranger, cherche une dame honorable à laquelle elle puisse confier
-son enfant, pendant la durée de son absence.» La dame honorable et comme
-il faut qui prend charge de la demoiselle n'est autre qu'une procureuse
-de la société et miss Julia se trouve bientôt prisonnière dans la maison
-de Mayfair, dont la serre a été transformée en salle de conférences et
-où l'on a placé, an milieu de massifs de plantes en pleine floraison, de
-fontaines et d'autres ornements luxueux, l'_appareil_ «quelque chose
-comme une paire de larges marches d'escalier, en acajou massif» et
-auquel on attache les victimes lorsqu'on les soumet à la torture. Le
-colonel fait son apparition sur la scène et, après avoir abreuvé de
-toutes sortes de vilenies la jeune femme, qui le traite avec le mépris
-qu'il mérite, il commence par lui administrer une volée de claques
-retentissantes sur son derrière nu, puis se laisse aller à d'autres
-«horribles libertés» et finalement l'envoie se coucher.
-
-Le lendemain matin il la réveille, armé d'une verge, et, en dépit de sa
-honte et de sa terreur, assiste à sa toilette, qu'il accompagne de coups
-bien appliqués avec le bouleau. Quand elle est à moitié habillée, il la
-force à grimper sur une échelle, en tenant ouverts ses propres
-pantalons, tandis que des cinglements de l'impitoyable badine la forcent
-à l'obéissance. Son bourreau l'oblige enfin à se placer contre un mur la
-tête à terre et les pieds en l'air, puis il la laisse.
-
-On la revêt alors d'un élégant costume de bal, et après l'avoir fustigée
-sur les épaules nues avec une cravache de dame, on la présente à
-l'assemblée des flagellants réunis dans la serre dans l'attente du
-spectacle à venir. Il y a là six dames masquées en dominos et quatre
-messieurs affublés de fausses barbes.
-
-Alors le colonel fait un exposé de ses idées et de ses théories,
-appuyant ses dires de vigoureuses cinglées, que miss Julia est forcée de
-supporter; le conférencier dévoile tout le secret des délicieuses
-sensations et des jouissances que procure la flagellation et ce, d'une
-façon bien plus étendue que jamais...
-
-La jeune fille, après ces préliminaires, est livrée aux indécentes
-caresses de toute la société: la petite cravache est de nouveau mise à
-contribution et, tandis qu'on la déshabille avec une lenteur étudiée, on
-accompagne chaque phase de l'opération de nouvelles tortures, de plus en
-plus raffinées. On la pique avec une épingle, on la pince et on la force
-à raconter des épisodes érotiques de sa vie au pensionnat. Miss
-Debrette, l'une des dames de la société est ensuite placée sur le
-chevalet et miss Julia est contrainte de fouetter la jeune dame qui
-semble y trouver un plaisir extrême, quoiqu'elle soit maltraitée au
-point d'en être couverte de sang. Puis on se livre à d'autres indécences
-inouïes, pour prouver «que le flagellant tout autant que le flagellé
-éprouve de voluptueuses jouissances.»
-
-Ensuite commence ce que le colonel, avec un sourire sarcastique appelle
-_la flagellation pour tout de bon_!
-
-Miss Julia est attachée à une échelle avec le dos tourné vers les
-échelons.
-
-C'est ici que se termine la première partie de l'ouvrage.
-
-La deuxième partie commence par la description très en détail de
-l'opération à laquelle volontairement miss Debrette s'est soumise. L'un
-des messieurs lui succède et, après que les deux eurent cyniquement fait
-part de leurs impressions personnelles aux autres membres de la société,
-le supplice de Julia recommence: on la fouette au moyen d'une brassée
-d'orties en pleine sève. La position de la jeune femme sur l'échelle
-peut donner une idée de la trivialité de la description qui est faite de
-la scène qui s'ensuit.
-
-Après l'avoir changée de position et lui avoir fait tourner le dos à
-l'assistance inaccessible à tout sentiment de pitié, le colonel relate
-quelques autres épisodes de l'application de la torture aux victimes de
-la lubricité humaine, après quoi on soumet la pauvre enfant à une
-fustigation accélérée au moyen d'une espèce de lanière de cuir, jusqu'à
-lui faire presque perdre les sens. Les lubriques acteurs de cette scène
-révoltante se mettent à jouer à saute-mouton par dessus le dos
-ensanglanté de l'infortunée et, après cette diversion dans leur
-dégoûtante orgie, le colonel les régale d'une nouvelle histoire ayant
-pour sujet les tortures infligées à une femme mariée, durant sa première
-nuit de noces.
-
-Mais ce n'est là qu'un entr'acte: la représentation continue et, c'est
-le tour d'une courroie garnie de fines pointes d'acier, de démontrer ses
-vertus sur le corps nu et déchiqueté de miss Julia que l'on a placée
-sens dessus dessous, la tête en bas et les jambes en l'air, le long de
-l'échelle.
-
-Puis une mêlée générale s'engage, qu'il est absolument impossible de
-décrire; les participants à cette orgie se laissent aller à tous les
-excès, avec toute la lascivité et le voluptueux excitement que toute
-cette cruauté est sensée avoir déchaînés et--tout naturellement,--cela
-au détriment de la pauvre Julia. De nouveau la pauvrette est soumise à
-une flagellation impitoyable au moyen d'une lourde cravache et
-finalement--en guise de couronnement de son martyre,--on lui inflige la
-plus cruelle, la plus abominable des tortures morales: elle est
-brutalement violée avec tout le raffinement de détails qui, d'ordinaire,
-peuvent accompagner une telle opération.
-
-Nous pouvons affirmer sans crainte que ce livre est l'ouvrage le plus
-froidement cruel, le plus cyniquement indécent qu'il nous ait été donné
-de lire; il est unique en son genre dans la langue anglaise. On semble
-revivre le rêve sauvage ou plutôt le cauchemar d'un vieux satyre
-vicieux, vanné, positivement usé et dont l'épiderme tanné jusqu'à
-l'insensibilité par des flagellations quotidiennes a été saisie d'une
-folie de passions étranges pour la flagellation bestiale.
-
-Il va sans dire que le compte rendu qui précède ne donne que les grandes
-lignes de l'ouvrage, car nous avons soigneusement évité de copier le
-moindre détail, dont la minutie est d'un érotisme trop accentué pour se
-retrouver sous notre plume. Les plus impudiques descriptions y sont
-faites et toutes les phases de cette lente agonie de la pauvre fille, le
-moindre mouvement, la plus petite contraction et le moindre
-tressaillement sont notés, et commentés. La beauté de Julia est l'objet
-d'une analyse et de remarques d'une crudité inouïe et rien n'est négligé
-pour prouver que seul un Néron ou un marquis de Sade peuvent réellement
-éprouver quelque plaisir sensuel.
-
-Nous pouvons puiser quelque consolation dans le fait que ce livre est
-trop délibérément horrible pour être dangereux, car ce mélange de
-débauches lubriques, d'extravagances sadiques, d'usages d'abattoir
-froidement, cyniquement mis en oeuvre ne peut être que le produit d'une
-imagination surchauffée et surexcitée par des idées obscènes et
-lascives. Le livre est bien écrit et l'auteur s'est évidemment donné
-beaucoup de peine pour mettre bien en relief les moindres détails, comme
-s'il avait voulu convaincre le lecteur de la réalité absolue de ce
-système répugnant qu'il expose avec tant d'ampleur.
-
-
-
-
-=Curiosités en flagellation.= _Une série d'incidents et de faits
-compilés par un flagellant amateur et publiés en cinq volumes. Vol. I.
-Londres 1875_[12].
-
- [12] Curiosities of Flagellation. A series of Incidents and Facts
- collected by an amateur Flagellant and published in five volumes.
- Volume I. London 1875.
-
-Malgré l'annonce de cinq volumes, il n'en parut à l'origine qu'un seul,
-qui fut réédité en 1879-1880, avec addition d'un volume supplémentaire.
-Ces deux volumes pris séparément contiennent chacun un récit: le vol. I.
-est réservé à _The Jeweller's Housekeeper_, en français, _La Gouvernante
-du Joaillier_; le vol. II. contient _Mrs North's School_ ou l'_école de
-Mme North_. Chacun de ces volumes est illustré de cinq gravures
-exécutées avec très peu de soin; elles sont coloriées et de nature
-quelque peu obscène. L'ouvrage est publié par l'auteur lui-même.
-
-_La Gouvernante du Joaillier_ est un récit qui a pour but d'exposer la
-flagellation comme une pratique aphrodisiaque, comme un moyen d'arriver
-à un but déterminé et non pas comme le but lui-même que l'on se propose
-d'atteindre, contrairement à la tendance des livres publiés au début du
-siècle.
-
-L'auteur cependant nous semble pousser les choses un peu trop loin quand
-il cherche à nous persuader que les victimes éprouvent malgré tout une
-sensation agréable et voluptueuse, après une flagellation impitoyable
-accompagnée d'autres pratiques inhumaines, même quand ils sont sur le
-point de succomber à leurs tortures, et que ces sensations augmentent
-d'intensité quand le supplice a cessé, ce qui les fait se soumettre par
-la suite docilement à ces pratiques et les incite même à désirer
-vivement d'y être soumises encore, d'être fouettées de verges, avec des
-cravaches et d'avoir leur peau cinglée jusqu'à ce que le sang découle en
-profusion des cicatrices béantes, et tout cela pour assouvir les
-instincts voluptueux qui accompagnent et suivent leur agonie.
-
-Nous ne doutons pas que la fustigation sur les postérieurs soit
-suffisante pour provoquer une circulation anormale du sang dans cet
-endroit et dans les parties adjacentes et que par cela même elle ne
-stimule les facultés procréatrices chez certaines natures
-exceptionnellement douées. Mais nous ne pouvons admettre, en aucune
-façon, qu'un individu de l'un ou de l'autre sexe, surtout s'il est sain
-de corps et de constitution normale, puisse se soumettre volontairement
-aux tortures décrites dans le volume.
-
-La famille dans laquelle se passent les aventures relatées et dont, au
-dire de l'auteur, «beaucoup sont basées sur des faits», se compose de M.
-Warren, un bijoutier des environs de Saint-Paul[13] «réputé imbu de
-principes religieux»; de Sarah sa gouvernante; de «deux filles _de par_
-sa femme». Miss Annie âgée de seize ans et Miss Alice, de quatorze ans,
-deux des plus belles filles du quartier de Highgate où leur père a son
-domicile particulier et «maître» Willy, un gamin de onze ans, fils du
-joaillier «de par Sarah».
-
- [13] Saint Paul, la cathédrale de Londres qui donne au quartier son
- nom. Elle est située dans la cité.
-
-Suivant les instructions du joaillier, la gouvernante invente des
-histoires contre les enfants, afin de fournir à ce père modèle des
-prétextes pour flageller impitoyablement ses enfants, le garçon comme
-les filles, le soir, quand il retourne de la Cité. Après s'être adonné
-avec frénésie à ce passe-temps excitant, il calme ses ardeurs dans les
-bras de Sarah; ou bien encore, les deux amants se flagellent
-mutuellement pour prolonger leurs accès de volupté. En dépit des
-histoires inventées contre elles par Sarah et des corrections brutales
-qui en sont la conséquence, les deux jeunes filles, aussi bien Annie
-qu'Alice se prennent d'un réel attachement pour Sarah et en arrivent
-même à désirer d'être soumises à une bonne fustigation,--ce que nous
-trouvons foncièrement anormal.
-
-Nous ne croyons ni utile, ni nécessaire, de faire une description
-détaillée de ces flagellations, qui d'ailleurs se ressemblent toutes;
-elles ont ceci de particulier qu'elles sont décrites d'un style bien
-meilleur que celui que l'on est habitué à trouver dans les livres de
-cette nature. Le récit se termine d'une façon quelque peu abrupte; l'on
-voit bien que l'auteur se proposait d'y donner une suite, car vers la
-fin Sarah promet de montrer à ses jeunes amis «quelques petits
-instruments de plaisir; mais la chose doit être remise à un autre
-moment».
-
-Voici l'analyse du IIe volume qui contient l'histoire de l'école de
-mistress North.
-
-Le volume se compose de cinq lettres passablement longues qui traitent
-toutes de l'influence de la verge de bouleau sur les organes sexuels.
-Point n'est besoin de faire ressortir que le sujet est, d'un bout à
-l'autre, traité avec une désinvolture extrême et que le langage employé
-est d'une franchise outrée. L'auteur décrit dans leurs moindres détails
-les scènes de fustigation et les conséquences qui en résultent, sans
-rien cacher.
-
-Dans la première lettre, sir Charles dit qu'il a à ses gages une dame,
-miss Whippington qui dirige un pensionnat pour les jeunes filles de
-l'aristocratie. Elle flagelle ses élèves pour le plaisir de son riche
-protecteur, après avoir arrangé pour lui une cachette d'où il peut, tout
-à son aise, suivre les contorsions et jouir de la confusion et de la
-honte de ses belles et rougissantes victimes. Lady Flora Bumby, une
-jeune fille gracile, à l'air doux, d'une délicate beauté, blonde, âgée
-de quatorze ans environ est mise en scène, avec accompagnement de
-détails minutieux sur sa contenance, sur sa toilette intime, ses
-dentelles et les charmes qu'ils cachent aux regards profanes. C'est
-ensuite le tour de miss Mason, une belle brune de seize ans, aux yeux
-fulgurants, aux joues de pourpre: elle est gentiment apprêtée et
-délicatement cinglée de longues marques rouges. Ceci produit aussi bien
-chez le bourreau que chez sa victime le même effet érotique; mais nous,
-pour notre part, nous sommes en droit de supposer que cette idée existe
-seulement dans l'imagination des écrivains lascifs, quand ils forcent
-leurs effets. Néanmoins nous pouvons nous hasarder à dire qu'une femme
-encline à l'hystérie peut être soumise à bien des tourments par un amant
-préféré sans en ressentir toujours de la douleur, surtout si ce dernier
-réussit à faire naître chez elle un excitement voluptueux, alors qu'il
-lui inflige des mauvais traitements corporels. Malgré cela ces créatures
-ne sont que des exceptions: elles sont toutes anémiques et esclaves de
-leur système nerveux; elles se contredisent souvent. Elles sont
-menteuses, ont des visions et des accès d'insomnie. Elles s'adonnent à
-la boisson et souvent la morphinomanie ou l'abus du chloral les conduit
-droit à la maison de fous ou dans la tombe. Il n'y a pas de femme bien
-développée, en bonne santé, avec un sang pur et abondant circulant dans
-ses veines, qui puisse éprouver du plaisir à être battue; et avec bien
-plus de raison, il n'y a pas d'homme dans ces conditions qui peut puiser
-la moindre jouissance dans le fait d'être fustigé. Les flagellateurs du
-sexe fort sont généralement des êtres absolument usés et dépravés et il
-en est de même des femmes de cette catégorie; à moins qu'ils ne soient
-des exceptions, c'est-à-dire des êtres dominés par des passions
-anormales.
-
-Pour revenir à notre sujet après cette digression qui, nous l'espérons,
-n'est pas tout à fait déplacée, voici, après miss Mason, une autre élève
-qui tombe sous la férule de la douce institutrice. Cette fois on nous
-présente une _boulotte_, assez courte de stature, aux cheveux roux, avec
-de grands yeux d'un brun sombre: elle répond au nom de miss Howard et
-n'a atteint que son dix-septième printemps. Pour commencer, on l'expose
-dans toute la gloriole de sa captivante nudité. C'est couchée à
-plat-ventre qu'elle subit son châtiment jusqu'à ce qu'elle ait perdu
-connaissance. Ici se termine ce petit délassement et sir Charles, arrivé
-au paroxysme de l'excitation, est confortablement soigné par miss W...,
-l'institutrice, qui pendant plus de deux heures se prête à ses
-extravagances libidineuses et assouvit sa soif de luxure, faisant
-revivre de temps à autre ses forces déclinantes, au moyen de quelques
-douzaines de coups de verge bien appliqués, tandis que dans leur
-chambre, miss Mason et Lady Flora se laissent aller sans aucune retenue
-aux incitations d'une idylle amoureuse d'un genre nettement lesbien.
-
-Dans la première lettre, Wildish raconte quelques autres épisodes de
-flagellation. Une épouse corrige son ivrogne de mari au moyen d'une
-cravache et cet exercice produit chez elle un tel excitement qu'elle se
-réconforte dans les bras d'un amant qui a suivi toute la scène à travers
-le trou de la serrure. Nous avons ensuite le mariage d'un Lord
-Coachington qui, âgé de trente ans à peine et cependant déjà usé jusqu'à
-la moelle des os, épouse une jeune veuve très riche. Mais il ne réussit
-pas à remplir ses devoirs conjugaux malgré les ingénieux artifices mis
-en oeuvre par la jeune femme,--artifices décrits avec une lascivité
-extrême et que notre plume se refuse à transcrire. Alors, il offre de
-placer sur la tête de sa femme 250.000 francs, pour qu'elle consente à
-se laisser attacher au moyen de cordons de soie et à recevoir de lui une
-fessée en règle sur son postérieur, avec des verges de bouleau. Elle
-consent et le noble Lord se met à la besogne, en dépit des pleurs et des
-grincements de dents de la jeune épouse, qui se tord de douleur et
-regrette, un peu tardivement, de s'être prêtée à cette fantaisie
-maniaque. Le résultat de cette opération ne se fit pas attendre et se
-traduisit au bout de neuf mois par la naissance de jumeaux: deux
-filles!...
-
-Dans cette même lettre, on nous conte l'aventure d'un certain M.
-Robinson atteint, lui, d'une flagellomanie aiguë. Il offre cinq mille
-livres sterling, soit 125.000 francs à un jeune garçon, pour qu'il lui
-soit permis de le fouetter à coeur joie et à satiété. Mais, ayant par la
-suite acquis la certitude que le bel adolescent n'était autre qu'une
-jeune fille déguisée, il la remet aux mains de ses quatre valets de pied
-et il s'ensuit une orgie qui défie toute description. La lettre se
-termine par une communication de Miss Whippington qui s'étend
-complaisamment sur les détails d'une fustigation infligée par elle à
-Mlle Lucie Saint-Clair, l'une de ses élèves.
-
-La troisième lettre fait l'objet, de la part de Mistress North, d'une
-communication comportant une copie très exacte du journal de feu Lord
-P..., un fervent disciple et propagateur de la flagellation avec des
-verges. Ce mémoire est suffisamment nouveau et curieux, même pour les
-initiés aux pratiques flagellatoires et libertines, qui sans doute ne
-trouveront généralement dans ces livres, que très peu de choses qui ne
-leur soient connues de longue date. Il raconte les amours d'une
-gouvernante robuste qui s'amuse à flageller un frère et une soeur
-confiés à ses soins. Elle éprouve des spasmes voluptueux en administrant
-ces corrections qui, en fin de compte, la portent à faire partager son
-lit par son élève mâle, auquel elle frappe avec ivresse le derrière et
-les parties adjacentes, non sans le couvrir simultanément de caresses
-lascives. Ce couple si étrangement assorti se livre ensuite à une
-distraction d'un genre particulier, que ce Faublas en herbe appelle
-jouer «à la vache et au veau». Nous voulons passer rapidement sur les
-aimables leçons données an gamin, et glisser sur la matière, car il nous
-est franchement impossible de suivre et d'étudier les progrès de cette
-corruption inculquée à des enfants d'un âge relativement peu avancé.
-
-Les amours, ou plutôt les passions de cette gouvernante
-_nymphomaniaque_, sont continuées dans la cinquième lettre, qui termine
-le livre, dont voici la conclusion, d'une ironie vraiment cynique: «Cher
-Sir Charles, je pense qu'en voilà assez du journal de Lord P..., le
-restant est trop sale pour que je puisse le transcrire.»
-
-Vraiment! Mais alors, qu'est-ce que cela peut bien être!
-
-Dans la quatrième lettre, Sir Charles relate l'histoire d'un de ses amis
-qui possédait plusieurs grands singes auxquels il avait enseigné de se
-flageller réciproquement, dans le but de faire naître chez eux une
-excitation des sens. Si--comme on est en droit de le supposer--cette
-histoire n'est pas vraie, elle n'en a pas moins le mérite de la
-nouveauté et ouvre un nouveau champ d'études aux Buffon de l'avenir.
-
-Une fois de plus on nous sert dans cette lettre la description de trois
-jeunes demoiselles, qui, toutes frémissantes, sont attachées au chevalet
-et flagellées avec la dernière violence, au grand amusement d'un ancien
-Lord-Chancelier, M. S..., qui paie pour suivre la cérémonie à travers un
-petit trou, après quoi il est soulagé par la maîtresse de pension.
-
-Ce petit ouvrage est évidemment original, aussi original que peut l'être
-un livre de ce genre, si l'on considère que c'est toujours la même
-rengaine et qu'il est assez difficile d'apporter dans le traitement de
-ce sujet des variations continuelles et pas banales.
-
-Nous ne doutons pas que ceux qui sacrifient au vice de la flagellation,
-se délecteront à la lecture de ces cinq lettres et même en demanderont
-encore. Le style est entraînant et tout nous porte à croire que
-l'ouvrage est de la même plume que la _Conférence Expérimentale_.
-L'analogie du style dans ces deux ouvrages saute parfois aux yeux: on y
-retrouve en certains endroits les mêmes phrases interminables. La partie
-la mieux écrite est incontestablement celle dans laquelle sont décrites
-les prouesses de la gouvernante et qui nous montre combien il est
-dangereux de confier sans aucune retenue de jeunes enfants à des
-servantes. Le grand scandale de Bordeaux[14] nous fournit un exemple de
-pareille négligence de la part de parents; d'autre part on peut trouver
-de nombreux autres cas dans le livre du Dr Tardieu[15]. En somme, il y a
-de bons enseignements à tirer de partout, même d'un livre franchement
-érotique.
-
- [14] Affaire du Grand Scandale de Bordeaux. Pellerin, 1881. 8 vol.
-
- [15] Étude Médico-Légale sur les attentats aux moeurs par Ambroise
- Tardieu, Paris, J.-B. Baillère et fils, 1873, in-8º, avec gravures.
-
-Nous nous sommes plus longuement étendu sur ce dernier ouvrage, parce
-qu'il nous est présenté comme une première oeuvre de l'auteur et nous
-croyons que le lecteur nous excusera facilement.
-
-
-
-
-=La quintessence de la discipline an moyen de verges de bouleau. Suite
-du Roman de la Castigation.= _Illustré de quatre superbes planches
-coloriées. Édition privée. Londres 1870_[16].
-
- [16] The Quintessence of Birch Discipline. A sequence to the _Romance
- of Chastisement_. Illustrated by four beautifully coloured plates.
- Privately printed. London, 1870.
-
-
-Les quatre superbes planches coloriées ne sont que d'obscènes
-caricatures d'une exécution des plus rudimentaires. L'auteur et
-l'éditeur sont la même personne, quoique le _Roman de la Castigation_
-ait une autre personne pour auteur. Les sept dernières pages du volume
-sont occupées par un récit intitulé: _Lettre d'un Page Boy[17] à sa mère
-habitant la campagne_.
-
- [17] Page-boy, petit commissionnaire, garçon de courses, chasseur.
-
-Dans le livre sus-mentionné, une certaine Mme Martinet, dans une lettre
-qu'elle adresse à l'une de ses amies, nous offre le récit de la façon
-dont elle passe ses vacances à _Aspen Lodge_, près de Scarborough, la
-résidence de «mon vieux protecteur, Sir Frédéric Flaybum, qui, vous ne
-l'ignorez pas, trouva nécessaire d'installer et de mettre en vogue mon
-pensionnat aristocratique et pour lequel j'ai aménagé de secrets points
-d'observation pour son usage, dans les grandes occasions».
-
-Au moyen d'un prêt de deux cents livres sterling (5.000 francs), Sir
-Frédéric a su décider la veuve d'un officier de l'armée des Indes, à loi
-confier ses deux jeunes filles, «en lui donnant carte blanche à tous les
-points de vue, avec la seule restriction que l'exercice de son autorité
-_paternelle_ (_sic_) n'ait pas d'effets dangereux et ne laissât pas de
-traces défigurantes sur ses enfants».
-
-A l'arrivée de Mme Martinet à Aspen Lodge, Anette et Miriam s'y trouvent
-déjà. Le lendemain, elle et son protecteur se mettent à les fouetter
-toutes deux, prenant pour prétexte une plainte non motivée d'ailleurs et
-absolument inventée par Sir Frédéric. Quand l'opération, qui n'était
-d'ailleurs accompagnée d'aucune pratique particulière et cruelle, fut
-terminée, on annonce M. Handcock et Miss Vaseline, deux amis de vieille
-date de Sir Frédéric. La jeune dame, «une délicieuse blonde, de taille
-élancée mais exquisément moulée, avec des lèvres de corail, des dents de
-perles et de ces grands yeux langoureux gris bleus, qui caractérisent si
-bien un tempérament sensuel», entoure de ses bras potelés le cou de Sir
-Frédéric, qu'elle embrasse avec une ferveur amoureuse qui ne laisse pas
-que de surprendre l'honorable institutrice.
-
-Il s'ensuit une scène de la plus haute suggestivité, agrémentée de
-flagellation mutuelle et d'autres provocations plus ou moins efficaces:
-«Cette scène, dit textuellement Mme Martinet dans sa lettre, dura pas
-mal de temps et nous remplit, nous, les dames, d'une délicieuse ivresse,
-les messieurs étant trop vannés pour se laisser aller à trop
-d'excitement.»
-
-Dans la lettre d'un _Page-Boy_, le jeune Fred raconte comment, en
-regardant par le trou de la serrure, il surprend ses maîtresses, les
-dames Switchers, en train de satisfaire aux goûts dépravés de
-l'honorable M. Freecock, en le flagellant et en assouvissant d'autre
-manière encore ses lubriques appétits. Mais le gamin est surpris à son
-poste d'observation et,--laissons-le parler lui-même,--«en un clin
-d'oeil ils m'eurent lié par les poignets au chevalet; mes pantalons
-furent descendus en moins de temps qu'il ne faut pour le dire et ils se
-mirent à me tanner le derrière avec frénésie au moyen d'une formidable
-verge de bouleau».
-
-
-Le style de ce volume peut être placé au même rang que celui des trois
-ouvrages précédemment décrits. Mais ce livre a au moins un avantage,
-celui de n'être pas, dans son ensemble, farci de détails dont la crudité
-et la cruauté provoquent d'ordinaire un si profond dégoût.
-
-
-
-
-=Les mystères de la «Villa de la Verveine» ou miss Bellasis flagellée
-pour avoir volé=, par Etonensis. Prix: Quatre guinées, Londres. _Édition
-privée._ MDCCCLXXXII[18].
-
- [18] The Mysteries of Verbena House, or Miss Bellasis Birched for
- Thieving. By Etonensis, Price Four Guineas. London. Privately
- Printed. MDCCCLXXXII.
-
-
-Ce volume est dû à deux auteurs différents; orné de quatre planches
-coloriées, il n'a été tiré qu'à 150 exemplaires.
-
-
-Après avoir pataugé au milieu de tant d'ouvrages lourds, insipides,
-sinon absolument répugnants, sur la flagellation, c'est avec un réel
-plaisir que l'on tombe finalement sur un volume écrit avec tact et avec
-art, que l'on peut lire sans appréhension.
-
-Dans cet ouvrage on nous trace un tableau très fidèle et très minutieux
-de ce qu'est un pensionnat fashionable pour demoiselles à Brighton, à
-notre époque, et le récit roule principalement sur les punitions
-corporelles infligées aux aimables pensionnaires de la maison.
-
-Deux pièces d'or sont dérobées à une élève créole et miss Bellasis est
-convaincue d'avoir commis le larcin. Ce qui aggravait sa faute, c'est
-qu'elle avait caché le fruit de son vol dans la boîte à ouvrage de l'une
-des plus jeunes élèves. La perquisition générale à laquelle on se livre
-à la suite de la découverte du larcin, donne lieu à de singulières
-découvertes: chez une miss Hazeltine on découvre une bouteille
-d'eau-de-vie de genièvre, tandis que l'on trouve dans le pupitre de Mlle
-Hatherton un livre obscène. Les deux délinquantes, tout comme l'héroïne
-principale de l'histoire sont destinées à être fouettées. Mais la
-propriétaire de l'établissement, miss Sinclair, qui jusqu'alors avait
-été opposée aux châtiments corporels, croit utile de consulter
-préalablement le révérend Arthur Calvedon, aumônier du pensionnat. En
-attendant qu'il se rende à l'appel qui lui est adressé, une espèce de
-conseil de guerre est tenu et les gouvernantes françaises et allemandes
-sont admises à émettre leurs avis respectifs sur la castigation des
-jeunes filles. Le discours de l'institutrice française est reproduit en
-français qui serait évidemment irréprochable, s'il n'était défiguré par
-d'innombrables coquilles d'imprimeur. Mais le révérend arrive: il
-commence à faire un exposé très étendu de ses expériences au collège
-d'Éton et cela donne lieu à une dissertation très compliquée sur les
-différents modes de flagellation. Arthur--comme on a pris l'habitude
-d'appeler tout simplement le conseiller spirituel de l'école--brûle
-d'envie de demander l'autorisation d'assister à la fustigation de Mlle
-Bellasis; mais il n'ose et est obligé de se retirer sans avoir vu
-l'accomplissement de son secret désir; il promet toutefois de revenir
-après l'opération.
-
-Le lendemain matin, la voleuse est conduite dans la grande salle
-d'études, par la sous-directrice et la gérante. Après une vive
-résistance de sa part, elle est dépouillée de ses vêtements, liée sur un
-pupitre et publiquement fouettée en présence de toutes ses camarades et
-des domestiques.
-
-La description de la flagellation, qui suit alors, n'est pas du même
-auteur; le style est distinctement différent. L'allure légère et
-agréable du début de l'ouvrage se transforme à partir de la page 97 en
-une narration plus sérieuse, d'un style plus châtié et plus sobre
-surtout. Jusqu'alors les mots obscènes avaient été employés sans
-restriction, sans ménagements, sans scrupules: l'auteur appelle tout par
-les noms propres.
-
-Le caractère de miss Sinclair est du coup transformé du tout au tout.
-
-Mais procédons dans notre analyse. La fustigation de miss Bellasis est
-décrite avec une ampleur bien exagérée, car elle ne nous apprend rien de
-bien nouveau. Tout de suite après, nous trouvons une scène passionnelle
-entre le révérend Arthur et miss Sinclair que la fustigation de son
-élève, sur le postérieur de laquelle elle a usé trois verges, a mis dans
-un état de surexcitation sensuelle indescriptible.
-
-Le jour suivant, miss Sinclair, devenue la maîtresse d'Arthur, punit
-sévèrement les demoiselles Hatherton et Hazeltine, en particulier, chez
-elle, c'est-à-dire qu'elle inflige aux deux jeunes filles toutes sortes
-de tourments, d'abord avec une cravache, puis avec une brosse à cheveux,
-tandis que le révérend admirateur regarde à travers un trou dans la
-cloison. Le volume se termine d'une façon abrupte par quelques lignes
-d'encouragement pour les flagellants des deux sexes.
-
-En somme, ce livre est, comme nous l'avons dit déjà, le seul qui ait
-quelque mérite et qui semble se baser non sur des inventions mais sur
-des faits réels et vécus.
-
-
-
-
-=Exposition de flagellants femelles=, dans le monde modeste et
-incontinent, prouvant par des faits indubitables qu'un certain nombre de
-dames trouvent un secret plaisir à fouetter leurs propres enfants et
-ceux commis à leur charge et que leur passion pour exercer et ressentir
-le plaisir d'une verge de bouleau appliquée par des sujets de leur choix
-de l'un et de l'autre sexe est du tout au tout aussi prédominant que
-celui que leur procure le commerce avec les hommes. Publié maintenant
-pour la première fois d'après des anecdotes authentiques, françaises et
-anglaises, trouvées dans le boudoir d'une dame. Embellie de six belles
-planches in-quarto, supérieur à n'importe quoi de ce genre qui ait
-jamais été publié. Londres. Imprimé pour G. Peacock, nº 66,
-Drury-Lane[19].
-
- [19] =Exhibition of Female Flagellants=, in the Modest and Incontinent
- World. Proving from Indubitable Facts that a number of Ladies take a
- Secret Pleasure in whipping their own, and other Children committed
- (_sic_) to their care, and that their Passion for exercising and
- feeling the Pleasure of a Birch-Rod, upon Objects of their Choice of
- both Sexes, is to the full as predominant as that of Mankind. Now
- first published, from authentic Anecdotes, French and English, found
- in a Lady's Cabinet. Embellished with six beautiful Quarto Prints,
- superior to any thing of the kind ever Published. London. Printed
- for G. Peacock, nº 66. Drury Lane.
-
-Une jolie vignette ovale orne cet ouvrage. Elle représente Cupidon
-attaché à un arbre tandis qu'une jeune fille assise prépare une verge de
-bouleau pour le châtier.
-
-Au point de vue littéraire ce livre ne vaut absolument rien. L'auteur
-traite son sujet d'une façon par trop exclusive et part de ce principe
-que la flagellation en elle-même constitue la jouissance, tandis qu'en
-réalité l'on ne peut considérer cette pratique que comme un moyen
-d'arriver au but que l'on se propose, c'est-à-dire la jouissance
-sensuelle. En lui-même le châtiment corporel que l'on s'impose ne peut
-certainement avoir rien que de désagréable. Ce n'est pas la flagellation
-qui termine l'opération, puisqu'elle est suivie d'autres actes qui
-produisent les effets définitifs désirés et provoqués. D'autre part, les
-verges sont exclusivement placées dans les mains des femmes, comme si
-les hommes ne sauraient éprouver au moins tout autant de plaisir à
-fouetter des jeunes filles qu'à être fouettés par elles.
-
-Dans l'_Exposition des flagellants femelles_ cette théorie uniforme est
-adoptée d'un bout à l'autre; on nous y enseigne que dans la flagellation
-il faut un certain art, du tact, et de la délicatesse.
-
-Voici à titre de document, la traduction d'un passage qui s'y rapporte:
-«Saches donc, fille nigaude (dit Flirtilla), qu'il y a une certaine
-façon de manier ce sceptre de félicité, dans laquelle peu de femmes ont
-la main heureuse; ce n'est pas le geste passionné et violent d'une
-vulgaire femelle qui peut charmer, mais les manières délibérées et
-élégantes d'une femme de sang et du monde, qui déploie en toutes ses
-actions cette dignité qui se retrouve même dans le jeu de son éventail,
-qui souvent sert à faire de si profondes blessures. Quelle différence
-entre le vulgaire et le mondain, le distingué, précisément en cette
-matière! Quelle différence entre la vue d'une femme vulgaire qui,
-provoquée par ses enfants, les saisit comme un tigre ferait d'un agneau,
-expose brutalement leur derrière et les corrige avec le plat de la main
-ou avec une verge ressemblant beaucoup plus à un manche à balai qu'à un
-gentil faisceau de verges, élégamment nouées ensemble tandis qu'une mère
-bien-née, froidement et méthodiquement sermonnera son enfant ou son
-pupille et, quand elle se sera rendu compte qu'il est dans son tort et
-qu'il mérite une punition, ordonne à l'incorrigible miss de lui apporter
-les verges, de se mettre à genoux et de demander à mains jointes une
-bonne fouettée; puis, cette cérémonie préliminaire accomplie, elle lui
-ordonnera de se coucher en travers de ses genoux ou bien la fera monter
-sur le dos de la bonne, et puis, avec les plus jolies manières que l'on
-puisse imaginer enlèvera tout ce qui empêchera le libre accès du
-derrière frémissant de la petite demoiselle, qui pendant tout le temps,
-tout en larmes et avec des promesses et des suppliques les plus tendres
-implore sa chère maman ou sa gouvernante de lui pardonner; et à tout
-cela la belle exécutrice prêtera oreille charmée, découvrant cependant
-avec un sentiment délicieux les gentilles et aimables rotondités si
-blanches, qu'en quelques minutes elle fera passer au rose le plus sombre
-au moyen d'une verge maniée avec savoir-faire et élégance!»
-
-
-Il existe d'ailleurs encore deux autres éditions de cet ouvrage, savoir:
-
-=The Exhibition of Female Flagellants.= Suus cuique mos. London. Printed
-at the Expense of Theresa Berkley, for the Benefit of Mary Wilson, by
-John Sudbury, 252, High Holborn.
-
-L'autre Édition est celle de genre bien connu de Hollywell Street.
-
-
-
-
-=Le Chérubin= ou Gardien de l'Innocence féminine. Exposant les Artifices
-des Pensionnats loués[20], des Diseurs de Bonne Aventure, des Modistes
-corrompues et des soi-disant Femmes du monde. Londres, imprimé pour W.
-Locke, nº 12 Red Lion Street, Holborn. 1792[21].
-
- [20] Loué est pris ici dans le sens de loyer; c'est-à-dire,
- Pensionnats pris en location par de vieux messieurs.
-
- [21] =The Cherub=; or Guardian of Female Innocence. Exposing the Arts
- of Boarding Schools; Hired Fortune-Tellers; Corrupt Milliners; and
- Apparent Ladies of Fashion, London: Printed for W. Docke. nº 12 Red
- Lion Street, Holborn. 1792.
-
-Ce livre qui a été réimprimé à plusieurs reprises a pour objet, comme
-son titre compliqué l'indique assez clairement, de mettre à nu chacune
-de ces catégories de vice. De nombreuses anecdotes se suivent. En voici
-une qui a trait à la location des Pensionnats de demoiselles par de
-vieux libertins, qui trouvent plaisir à voir fouetter les jeunes élèves.
-
-«Un vieux Crésus libertin de Broad Street, dont les richesses étaient
-aussi considérables que les instincts dépravés, a entretenu depuis
-quelques années une espèce de trafic sensuel avec les directrices de
-deux pensionnats; l'un situé aux environs de Hackney et l'autre dans la
-Banlieue de Stratford. Toutes les semaines il versait à ces Dames des
-sommes importantes, rien que pour pouvoir goûter des jouissances
-visuelles qu'un homme ordinaire aurait trouvé plutôt répugnantes
-qu'agréables.
-
-Le gentleman en question fait des visites régulières et à tour de rôle
-chez chacune de ces accommodantes matrones.
-
-Voici comment le spectacle se déroule:
-
-Toutes les fautes commises, les dérogations au règlement etc., sont
-soigneusement enregistrées pendant les quatre ou cinq jours qui
-précèdent la visite du Crésus; le jour de sa venue est fixé pour
-l'exécution de toutes les punitions infligées aux élèves. Après avoir
-fait entrer le vieux birbe dans un petit cabinet adjoignant la salle et
-dans la porte duquel sont aménagés des trous d'observation, les élèves
-sont appelées l'une après l'autre, mises à nu, étendues sur un établi
-_ad hoc_ et fouettées sur leurs postérieurs en proportion de la gravité
-de leurs fautes. Dans la situation où elles se trouvent les jeunes
-filles ne peuvent pas se douter un instant qu'elles sont vues de tout
-autre personne que leur directrice. Et quand le vieux jouisseur, après
-avoir suivi, au moyen d'une lorgnette toutes les phases et les progrès
-de la flagellation en est arrivé au _summum bonum_ de sa passion il sort
-de son rôle passif et se transforme à son tour en exécuteur... Son désir
-assouvi il se retire comme un homme de bonne composition qu'il est,
-parfaitement heureux et placide.
-
-
-L'ouvrage est orné d'un frontispice suggestif par Isaac Cruikshank.
-
-
-
-
-=Part the second. The female flagellants in the Beau-Monde and the
-Demi-monde=; proving from indubitable facts that the secret Pleasure of
-Whipping their own children and those of others, and that the Delights
-of the Birch Rod are as powerful in the female as in the masculine part
-of humanity. Now first published from the Manuscript of a Lady, and from
-original correspondance addressed to the Editor of the first Part. With
-highly coloured Engravings. Two Guineas[22]. Est une continuation du
-volume mentionné plus avant, sous le titre d'_Exposition des flagellants
-féminins_.
-
- [22] =Deuxième Partie. Les Flagellants femelles dans la Beau Monde et
- dans le Demi-Monde=; prouvant par des faits indubitables que le
- secret plaisir de fouetter leurs propres enfants et ceux des autres
- et que les Délices de la Verge de Bouleau sont aussi puissants dans
- la partie féminine que dans la partie masculine de l'humanité.
- Publie maintenant pour la première fois le manuscrit d'une Dame et
- la Correspondance originale adressée au rédacteur de la première
- partie. Avec des illustrations coloriées de haut ton. Deux guinées.
-
-
-
-
-=Conférences Fashionables=, organisées et tenues avec la discipline de
-verges de bouleau, par les suivantes et nombreuses belles dames, qui ont
-rempli à l'approbation générale les rôles de mère, marâtre, gouvernante,
-femme de chambre, ménagère, gérante de maison, etc., etc.
-
- Mad. R-nson.
- Lady G-r.
- Mad. M-h-n.
- Mad. B-n-ll.
- Feue Miss Kennedy.
- Kit. Frédérick.
- Lady W-ley.
- Mad. R-pe.
- Mad. B-lli.
- Charlotte Hayes.
- Mad. Rudd.
- Miss C-t.
- Mad. H-nter.
- Mad. Miller.
- Mad. Price.
- Miss C-ver-ng.
- Clara Hay-d.
- La mère Birch.
- Mad. Arm-d.
- Mad. Coxe.
- Mad. L-w-ce.
- Mad. Hugues.
- Miss Scott.
- Miss Villers.
- Kitty Fisher.
- Mad. Austin.
- Lucy Cooper.
- Sally Harris.
- Mad. Booker.
- Charlotte Spencer.
- Mad. Corbyn.
- Mad. Judge.
- Mad. Far-ar.
- Signora Frasi.
- Signora G-lli.
- Fanny Murray.
- Fanny Herbert.
- Miss Faulkner.
- Mad. Woff-gton.
- Nancy-Parsons.
- Signora Z-lli.
- Mad. Badd-ly.
- Mad. Bridgeman.
- Mad. Baker.
- Mad. Lessingham.
- Mad. Watson.
- Mad. Dal-ple.
- Lady L-n-er.
- Signora S-i.
- Killy Tut-a-dash.
- Mad. Car-.
- Mad. Bulky.
- La comtesse de Medina.
- Miss Olliver.
- Miss Goldsmith.
- Mad. Wil-n.
- Miss Ray.
-
-Avec les observations préliminaires sur les plaisirs de la verge de
-bouleau, administrée par la jolie main d'une dame favorite. Embellie
-d'une jolie gravure, d'une demi-feuille, représentant une marâtre
-fouettant son fils.
-
- Les philosophes qui ont étudié la nature
- Et tous nos saints pères jurent
- Qu'une verge est le meilleur fortifiant,
- Une verge appliquée sur le derrière[23].
-
-Voir _la danse de Mme Birchini_.
-
- [23]
-
- Philosophers who've studied Nature,
- And all our holy Fathers swear,
- A Rod's the best invigorator,
- A Rod applied upon the Rear.
-
- _C'est un aussi grand provocateur que les cantharides ou le jus de
- vipères, parce que cela irrite le sang et donne une nouvelle vigueur
- aux esprits assoupis._
-
- (_Le Jésuite lascif_, un Opéra.)
-
-
-Quatrième édition, avec de nombreuses adjonctions. Londres. Imprimé pour
-G. Peacock, nº 66, Drury Lane[24].
-
- [24] =Fashionable Lectures=, etc... The fourth Edition. With
- considerable additions. London. Printed for G. Peacock, nº 66 Drury
- Lane.
-
-Cet ouvrage est incontestablement le plus curieux, le plus original et
-très probablement le premier publié de la série. On aurait pu
-l'intituler: _Le Drame de la flagellation_; toute l'action se déroule en
-dialogues et monologues.
-
-
-A ce sujet, nous croyons intéressant de reproduire la teneur d'un
-passage qui termine l'ouvrage: _Le Sublime de la Flagellation_.
-
-Très peu de temps après la publication des _Conférences Fashionables_ à
-Paris la carte suivante fut remise par les libraires à tous les
-acheteurs de l'ouvrage.
-
- CARTE
-
- ADRESSÉE A MESSIEURS LES FLAGELLANTS
-
-«Tous les acheteurs des _Conférences_ qui seraient curieux de juger par
-eux-mêmes de l'effet qu'elles produisent quand elles sont bien
-développées, peuvent être adressés à une dame très accomplie au point de
-vue physique comme au point de vue de l'intellect, et qui, si on sait
-lui faire un compliment approprié[25], est prête à développer n'importe
-laquelle de ces conférences avec toute l'énergie et l'éloquence de son
-talent oratoire et son action, heureusement en corrélation.
-
- [25] Un bel euphémisme!
-
-«Cette dame a une maison à elle et sa salle de conférence est meublée de
-verges, de chats à neuf queues, et de quelques-uns des meilleurs
-ouvrages sur la flagellation. La dame a également dans sa maison une
-femme robuste, capable de prendre un homme sur ses épaules, quand il lui
-prend l'envie d'être traité comme un écolier; et en outre, elle, aussi
-bien que sa bonne, sont prêtes de jouer un rôle passif dans l'usage des
-verges, quand de temps à autre on le lui demandera. Prix de la première
-conférence: un louis,--chaque lecture suivante un demi-louis et 2 fr. 50
-pour la bonne si elle sert de chevalet dans la circonstance.
-
-«N. B. Les messieurs seuls, qui éprouvent du plaisir à jouer le rôle
-d'écoliers, seront servis par la maîtresse et la servante, à toute
-heure, avant qu'ils se lèvent, le matin, dans leurs propres domiciles,
-où se jouera admirablement bien le délicieux divertissement d'être sorti
-du lit, bousculé, puis fouetté, pour n'avoir pas voulu se rendre à
-l'école.»
-
-
-
-
-=La Danse de Mme Birchini=, une histoire moderne, considérablement
-augmentée avec des anecdotes originales recueillies dans les cercles
-fashionables. Publié maintenant pour la première fois par Lady Termagant
-Flaybum.
-
- «_De tomber aux pieds d'une maîtresse impérieuse, d'obéir à ses
- ordres, d'avoir à lui demander pardon, furent pour moi les plus doux
- plaisirs._»
-
- (_Les confessions de J.-J. Rousseau_, vol. I.)
-
- «_C'est un excitateur aussi puissant que les cantharides ou que le jus
- de vipère, parce que cela irrite le sang et redonne une vigueur
- nouvelle aux esprits assoupis._»
-
- (_Le Jésuite lascif_; un opéra.)
-
-
-Neuvième édition, avec de belles planches. Londres. Imprimé pour Georges
-Peacock, et vendu Drury Lane, nº 66[26].
-
- [26] =Madame Birchini's Dance.= A Modern Tale. With Considerable
- additions, and Original Anecdotes collected in the Fashionable
- Circles. Now first published by Lady Termagant Flaybum.
-
- The Ninth Edition, with beautiful Prints. London: Printed for George
- Peacock, and sold at nº 66 Drury Lane.
-
-
-C'est un livre éminemment curieux. La première édition originale a dû
-être publiée contemporainement avec les _Révélations de Lady
-Bumtickler_. Ces anecdotes originales sont en prose et ne diffèrent pas
-grandement de ce qui nous a été présenté dans l'_exposition de
-flagellants femelles_ mais la _Danse de Mme Birchini_ est en vers,
-parfois bien terre à terre, mais empreints, en certains endroits, d'une
-belle vigueur et d'une ardeur remarquable.
-
-C'est, en somme, l'histoire d'un jeune noble qui, devenu impotent à la
-suite d'excès de tout genre, se livre aux soins habiles de Mme Birchini
-qui réussit, grâce à ses procédés spéciaux, à lui rendre son ancienne
-vigueur et à le mettre à même de remplir ses devoirs conjugaux après
-l'accomplissement desquels sa jeune épouse soupirait désespérément.
-
-
-
-
-=Le joyeux ordre de Sainte-Brigitte.= Souvenirs personnels de l'usage de
-la verge par Marguerite Anson York.
-
-
-Imprimé pour les amis de l'auteur, MDCCCLVII[27].
-
- [27] =The Merry Order of St Bridget=, Personal Recollections of the
- Use of the Rod by Margaret Anson; York: Printed for the Author's
- Friends, MDCCCLVII.
-
-On attribue ce livre au même auteur qui a écrit pour Hotten _The History
-of the Rod_ (l'Histoire de la verge). Il se compose de douze épîtres
-écrites par miss Anson à une de ses amies; la première lettre est datée
-de 1868, tandis que sur l'ouvrage le frontispice porte la date erronée
-de 1857.
-
-
-Un certain nombre de dames, assemblées dans un château en France,
-pendant le second Empire, créent, pour passe-temps, _le Joyeux Ordre de
-Sainte-Brigitte_, une société ayant pour but l'application mutuelle des
-verges, une pratique à laquelle elles sont toutes adonnées.
-
-Marguerite Anson est la soubrette de l'une de ces dames et elle est
-admise à faire partie de la société en qualité d'aide. La description de
-sa propre installation donnera une idée des rites de l'ordre.
-
-Mais laissons-la avant tout admirer son costume: «Une chemise de toile
-fine, garnie de Valenciennes avec des entre-deux de rubans. Un jupon
-moelleux en flanelle blanche garnie de soie en bordure dans le bas; un
-autre en cachemire blanc, très fin avec un ruché dans le bas, garni de
-velours bleu de ciel. J'avais en fait de corset l'un de ceux de ma
-maîtresse, tout brodé; et par-dessus le tout, un magnifique peignoir
-bleu, avec des ruchés blancs; pas de jupes ni de pantalons et rien aux
-pieds, qu'une paire de mules bleues garnies de rosettes blanches très
-mignonnes.»
-
-Ainsi accoutrée, Marguerite est placée dans une petite chambre contiguë
-à la grande salle où le _Joyeux Ordre_ tenait ses assises: elle a les
-yeux bandés.
-
-«Il me semble que j'attendis longtemps, mais je crois que ce ne fut que
-quelques minutes au bout desquelles quelqu'un entra dans la chambre:
-
---Enlevez votre manteau! me dit une voix que je reconnus pour celle de
-Mistress D..., une dame anglaise, belle, grosse et grasse, de quarante
-ans environ, pleine de vie et de malice, qui avait été une des
-promotrices de l'affaire.
-
---Maintenant, suivez-moi!
-
-La porte de la salle fut ouverte et l'on m'introduisit. Puis la porte se
-referma et fut verrouillée et j'entendis autour de moi des rires
-étouffés.
-
-Alors une voix partant du fond de la salle s'exclama: «Silence,
-mesdames, s'il vous plaît!»
-
-Trois coups secs furent frappés sur une table et la même voix demanda:
-
---Qui vient ici?...
-
-J'avais été stylée par Mistress B... et je répondis, conformément à ses
-instructions:
-
---Une candidate pour une place dans le _Joyeux Ordre de
-Sainte-Brigitte_.
-
---Êtes-vous prête à servir l'ordre du mieux que vous pourrez et d'aider,
-comme le demande votre maîtresse, dans l'accomplissement des cérémonies
-de l'ordre?
-
---Je le suis!
-
---Est-ce que vous vous engagez à ne jamais souffler mot de ce que vous
-verrez, entendrez ou ferez dans cette chambre, sous peine de perdre
-votre place sans certificat?
-
---Oui! Je m'y engage!
-
---Connaissez-vous le but du _Joyeux Ordre_?
-
---Oui!
-
---Dites-le nous!
-
-Selon mes instructions je répondis.
-
---La salutaire et agréable discipline au moyen de verges appliquées
-réciproquement par ses membres au cours de ses séances.
-
---Avez-vous jamais été fouettée?
-
---Oui!
-
---Promettez-vous de vous soumettre à telle flagellation que le _Joyeux
-Ordre_ vous imposera, sans vous rebeller ou sans murmurer?
-
---Oui!
-
---Préparez-la!
-
-«J'entendis de nouveau des rires étouffés dès que cet ordre fut donné et
-je pus me rendre compte que mistress D... était secouée d'un rire
-intérieur, tandis qu'elle exécutait sa consigne, et qu'elle m'enleva mon
-peignoir. Elle épingla mes jupons et ma chemise sur mes épaules et
-alors, ma chère, je savais ce qui allait venir. Quelqu'un d'autre se
-saisit de l'une de mes mains tandis que mistress D... me tenait l'autre
-en attendant un nouveau commandement.
-
---Avancez!
-
-«Ils me firent faire quelques pas en avant et au même instant un
-formidable coup de verge tomba sur ma hanche, puis sur l'autre et ainsi
-de suite jusqu'à ce que j'eus atteint le bout de la salle. Je pleurai et
-me débattis; mais tout fut en vain; mes guides me maintenaient
-solidement et, lorsqu'elles me lâchèrent, je ne pouvais plus que
-sangloter et haleter.
-
-Alors un nouveau commandement se fit entendre:
-
---A genoux!
-
-Je m'agenouillai devant l'ottomane du centre de la pièce. Les dames
-maintinrent mes bras par-dessus ce meuble et lady C... quitta son
-fauteuil, s'avança vers moi et me fouetta jusqu'à ce que je ne sus plus
-guère où je me trouvais. Alors elles m'aidèrent à me lever et la dame
-dit:
-
---Mesdames de l'_Ordre de Sainte-Brigitte_, recevez-vous Marguerite
-Anson en qualité de membre et de servante jurée, pour faire tout ce que
-vous demanderez?
-
---Oui! répondirent en choeur celles qui ne riaient pas.
-
---Laissez-la voir! fut le commandement qui retentit alors et, à ces
-mots, l'une des dames fit retomber mes vêtements et une autre m'enleva
-mon bandeau des yeux. J'étais tellement secouée et abrutie par la
-flagellation que pendant un certain temps, je pus à peine y voir.
-Mistress D... me prit par le bras et me ramena à l'extrémité de la
-pièce. Je me remis peu à peu et alors, en regardant autour de moi, je
-fus témoin d'un spectacle que n'aurait certainement jamais rêvé ce
-journaliste dont je mentionnais l'entrefilet dans ma dernière lettre.
-
-«Chacune des dames tenait en main un faisceau de verges souples et
-solides et nouées avec des rubans correspondant à la couleur de leurs
-vêtements.
-
-Sur l'ottomane où j'avais subi ma dernière fustigation étaient déposées
-deux autres verges.
-
---Marguerite Anson! Approchez! me dit Mme C... de nouveau. J'avançai
-timidement, appréhendant une nouvelle fessée...
-
---Agenouillez-vous!
-
-Je m'agenouillai et elle me fit cadeau d'une verge en m'informant que
-j'étais maintenant une servante du _Joyeux Ordre de Sainte-Brigitte_,
-que j'étais autorisée à prendre part à leurs cérémonies et que j'étais
-tenue de faire tout ce que l'on me demanderait.
-
-Puis on m'enjoignit d'aller me placer à l'extrémité de la salle, et de
-m'apprêter à faire à celle dont le tour était venu, absolument la même
-chose qui m'avait été faite à moi.
-
-Il saute aux yeux qu'une répétition d'une flagellation de ce genre entre
-femmes ne peut que devenir insipide à la longue, car elles ne varient
-que fort peu. Pour faire diversion, l'auteur intercale dans son récit
-des réminiscences évoquées par les dames présentes, au cours desquelles
-l'élément masculin est mis en scène.
-
-Une anecdote surtout est impayable: c'est l'histoire d'un monsieur qui,
-se faisant passer pour un inspecteur scolaire du gouvernement, fait une
-tournée d'inspection dans tous les pensionnats de jeunes filles où les
-plus belles d'entre les élèves sont fouettées en sa présence.
-
-L'auteur adopte la thèse, d'après laquelle une certaine délicatesse et
-du _savoir-faire_ sont des qualités essentiellement requises en
-flagellation.
-
-«Il y a, dit-il, une grande différence entre les différents modes
-d'administrer les verges. Il n'y a aucune jouissance à puiser dans le
-maniement des verges ou dans la réception des coups, quand la chose est
-pratiquée de la même manière qu'emploierait une femme vulgaire dans un
-accès de colère. Mais, quand la verge est maniée par une dame du monde,
-élégante, avec dignité et grâce dans le maintien et dans l'attitude, le
-fait de pratiquer la flagellation et de la subir deviennent également
-une source de réel plaisir[28].»
-
- [28] Cette phrase est incontestablement plagiée. Elle se trouve dans
- «_L'Exposition des Flagellants Féminins_».
-
-L'extrait suivant de _History of the Rod_ (l'histoire de la verge) a
-quelque analogie avec le récit de Marguerite Anson, qui précède.
-
-C'est pour cela que nous croyons utile de le reproduire ici, à titre de
-document bibliographique.
-
-«Une vieille nouvelle française, que nous avons parcourue en passant, le
-long des quais de la Seine à Paris, donnait une description très vivante
-d'une espèce de club romantique de flagellation qui existait à Paris peu
-de temps avant la Terreur. Les dames qui faisaient partie de cette
-association se fouettaient réciproquement avec une élégance pleine de
-charmes! Une sorte de procès précédait chaque correction et, quand une
-dame était reconnue coupable elle était immédiatement déshabillée et
-fouettée par ses compagnes. S'il faut en croire les affirmations
-contenues dans ce livre qui avait pour titre le _Château de Tours_, un
-grand nombre de dames du plus grand monde étaient affiliées à cette
-société et recevaient de leurs compagnes des châtiments personnels.
-
-Ces nobles dames étaient également décrites dans ce livre comme
-instigatrices et créatrices des nouvelles modes; elles donnaient le ton.
-A en juger par les descriptions de ces modes, faites dans le livre en
-question, quelques-unes ne devaient pas différer beaucoup de celles
-adoptées jadis par notre bonne aïeule, la mère Ève!»
-
-
-
-
-=Les Mystères de la flagellation=[29] ou un _Récit des Cérémonies
-secrètes de la Société des flagellants_. La sainte pratique des Verges.
-Saint-François flagellé par le Diable. Comment on domine ses passions
-par l'art de la flagellation. Avec beaucoup d'Anecdotes curieuses sur la
-Prédominance de ce Passe-temps particulier chez toutes les nations et à
-toutes les époques, soit sauvages ou civilisées (_sic_).
-
- [29] =Mysteries of Flagellation= or A History of the Secret Ceremonies
- of the Society of Flagellants. The Saintly Practice of the Birch.
- Saint Francis whipped by the Devil. How to subdue the Passions by
- the art of Flogging! With many Curious Anecdotes of the Prevalence
- of this Peculiar Pastime in all Nations and Epochs, whether Savage
- or Civilized. Printed by C. Brown, 44 Wych Street, Strand. Price 2d.
-
-
-Imprimé par C. Brown, 44 Wych Street, Strand. Prix: 2d.[30].
-
- [30] 2d. vingt centimes. Sur la couverture, en tête se trouve répétée,
- en toute lettrée cette fois, la mention: «Price Two pence».
-
-Cette publication--8 pages--qui date de 1863, avait été provoquée par
-l'arrestation d'une dame Potter, pour avoir fouetté une jeune fille
-contre sa volonté.
-
-
-En comparaison avec son genre, cette brochure n'est pas mal écrite. Elle
-nous donne un aperçu de ce qu'étaient certains établissements de Londres
-et notamment le _White House_ (maison Blanche), la _Den of Mother
-Cummings_ (Repaire de la Mère Cummings), l'_Élysée de Brydges Street_,
-etc.
-
-Voici d'ailleurs le résumé de l'affaire Potier. Elle est intéressante:
-
-«A cette époque (en juillet 1863), sur la demande de la _Société de
-Protection des Femmes_, une perquisition fut opérée dans l'_Académie_,
-alors très en vogue, de Sarah Potter, alias Stewart, dans la Wardour
-Street[31] et une rare collection d'accessoires et d'instruments de
-flagellation fut saisie et transportée au palais de justice de
-Westminster. C'est alors seulement que le grand public apprit que des
-jeunes filles étaient débauchées dans l'_École de flagellation_ de la
-femme Stewart, pour être soumises à la fustigation de la part de jeunes
-et de vieux amateurs de ce sport particulier, au grand profit de cette
-honnête dame. Les spécimens les plus curieux de son stock d'instruments
-servant à son industrie consistaient en une échelle pliante, avec des
-entraves, des verges de bouleau, des balais de chiendent et
-d'accessoires secrets à l'usage des hommes et des femmes.
-
- [31] Ce fait n'est pas tout à fait exact, en ce sens que la
- perquisition eut lieu au nº 3 de Albion Terrace, Kings Road à
- Chelsea, où cette dame habitait après avoir déménagé de Wardour
- Street.
-
-Sa méthode de procéder dans sa petite industrie était la suivante. Elle
-attirait des jeunes filles, les nourrissait, les logeait et les
-habillait et en retour elles étaient obligées de se prêter aux caprices
-des protecteurs de cette pension de famille d'un nouveau genre.
-
-Elles étaient fouettées de différentes façons. Quelquefois on les fixait
-à l'échelle: d'autres fois elles étaient pourchassées à coups de fouet
-par la chambre; parfois on les couchait sur le lit. On avait recours à
-toutes les variations et à tous les raffinements qu'une imagination
-pervertie pouvait inventer, pour varier dans la mesure du possible les
-orgies, en retour desquelles la maîtresse de maison touchait des sommes
-variant entre 5 et 15 livres sterling. Les bénéfices que la Stewart
-tirait de cette _école_ lui permettaient de tenir des valets et une
-maison de campagne, au grand scandale de la communauté.»
-
-Ce récit est évidemment exagéré. On ne pourrait admettre que la jeune
-fille fût flagellée contre sa volonté, car elle avait pour habitude de
-fouetter des messieurs et de se soumettre elle-même à l'opération quand
-elle était payée en conséquence. Il est un fait certain, c'est qu'elle
-retourna chez Mme Potter dès que celle-ci fut relâchée de prison et
-habita avec elle pendant longtemps à Howland Street.
-
-Mistress Sarah Potter, alias Stewart fut une matrone d'une certaine
-importance qui, à un moment donné réalisa de grosses sommes. Au cours de
-sa carrière accidentée elle changea très souvent de domicile.
-
-Sous ses auspices, les flagellations étaient appliquées presque
-exclusivement aux messieurs quoique de temps en temps il arrivait que
-des jeunes filles y étaient soumises. Elle avait pour spécialité de
-procurer de très jeunes filles avec les parents desquelles elle prenait
-préalablement des arrangements pour éviter dans la suite des
-désagréments éventuels. Elle habillait ces enfants de costumes
-suggestifs et leur enseignait des tours variés, pour amuser ses clients.
-
-
-
-
-=Le Roman de la Castigation=; ou les Révélations de miss Darcy.
-
- _«Un récit étrange mais plus que vrai.»
- «Les pantalons tombent, la peau délicate apparaît
- «Aussi claire que la fourrure de la plus blanche hermine.»_
-
-Shenstone.
-
-Illustré de gravures coloriées. Londres: imprimé pour les libraires[32].
-
- [32] =The Romance of Chastisement=, or The Revelation of Miss Darcy.
-
- «A Strange but o'er true tale.»
- «Down drop the drawers, appears the dainty skin
- «Fair as the furry coat of whitest ermeline.»
-
- (Shenstone.)
-
- Illustrated with coloured Drawings; London: Printed for the
- Booksellers.
-
-Belinda Darcy rend visite à son amie Dora Forester, qui l'initie aux
-plaisants mystères de la flagellation et lui révèle ce qui se passe à la
-_Villa Belvédère_, une maison de délassement où l'on fait un usage très
-étendu de la verge.
-
-
-Le livre contient en outre quelques scènes diverses, telle que la
-description d'une pénitence dans un couvent, et une scène de
-flagellation domestique, etc.
-
-Au point de vue littéraire, cet ouvrage a quelque mérite et on peut le
-lire avec intérêt.
-
-
-
-
-=Le Roman de la Castigation= ou Révélations de l'école et de la chambre
-à coucher. Par un expert.
-
- _«Experto crede.»
- «Qui, brandissant une verge se met carrément
- «A défaire ses pantalons--elle tremble d'effroi--
- «Ils tombent, la peau délicate apparaît
- «Claire comme la fourrure de la plus blanche hermine.»_
-
-(_La maîtresse d'école_, par Shenstone, 1870[33].)
-
- [33] =The Romance of Chastisement=; or Revelations of the School and
- Bedroom. By an Expert.
-
- «Experto Crede.»
- «Who brandishing the rod, doth straight begin
- To loose her pants--she trembles with affright--
- Adown they drop, appears the dainty skin,
- Fair as the furry coat of whitest ermeline!»
-
- (_The Schoolmistress_ by Shenstone, 1870.)
-
-Ce livre roule principalement sur la Castigation de jeunes filles et
-l'auteur semble y trouver un réel plaisir. Il croit qu'une femme opérant
-sur elle-même ou sur quelqu'un de son propre sexe éprouve dans la même
-mesure du plaisir.
-
-Dans l'exposé de ses théories l'auteur cherche à démontrer que celui qui
-reçoit les coups en éprouve également de la jouissance et ce, presque au
-même degré que celui qui inflige la correction.
-
-Un seul passage est vraiment nouveau et pittoresque, dans lequel
-l'auteur affirme l'existence de derrières qui rougissent de honte, tout
-comme le visage.
-
-Il cite à l'appui un cas particulier.
-
-L'auteur de cet ouvrage avait un manuscrit qui n'a pas été publié et qui
-se trouve actuellement en possession d'un bibliophile de Londres. Il
-comprend les contes suivants: «LES VACANCES DE RICHARD», «UN PLONGEON
-DANS L'ATLANTIQUE», «LE CHÂTEAU DE CARA» et «L'HISTOIRE DE SAM[34].» Il
-y a encore huit morceaux en prose et en vers soit: «LES LEÇONS
-D'ALLEMAND», «DEVAIT-IL LE FAIRE?», «RÉCITS DE L'ÉCOLE», «LE FOUR DE LA
-RECONNAISSANCE, ou RÉMINISCENCES RIVALES», «RÉMINISCENCES DE FÉLIX
-Easyman Esq.»--y compris «_Autobiographie_» et «_Barnania_», «l'Eton
-d'Antan» (comprenant l'_Histoire de Kitty_ et l'_Histoire d'Esther_)
-etc., etc. Puis un supplément au ROMAN DE LA CASTIGATION[35].
-
- [34] =Harry's Holidays. A Dip in the Atlantic; Castle Cara; Sam's
- Story.=
-
- [35] «=The German Lessons=», «=Did he ought to do it?=», «=Tales out
- of School=», «=The Reckoning Day or Rival Recollections=»,
- «=Reminiscences of Felix Easyman Esq.=», «=Eton of Old=» etc., etc.
-
-
-
-
-=La Sublimité de la flagellation=, en lettres de Mme Termagant Flaybum,
-de _Birch-Grove_, à lady Harriet Tickletail, de Bumfiddle-Hall. Dans
-lequel sont présentés le magnifique conte de la =Coquette châtie=
-(_sic_) en français et en anglais et =Le Brosseur de derrières du
-pensionnat= ou les Détresses de Laure. Orné d'une superbe planche.
-
- _De voir sa majestueuse figure
- Vous ferait trémousser avec plus de vigueur!
- La fulgurance éclatante de chaque oeil
- Soulèverait votre âme jusqu'à l'extase!
- Ses fesses au-dessus de ses hanches éclatent
- En rapides palpitations à chaque coup!
- Avec vigueur sur le derrière joufflu
- Elle enseigne aux garçons récalcitrants qui est maître à la maison._
-
-(_La danse de Mme Birchini._)
-
- Longtemps tourmenté, sans savoir exactement par quoi, je dévorais d'un
- oeil ardent, chaque belle femme; mon imagination les rappelait sans
- cesse à ma mémoire, uniquement pour les dompter à ma façon et les
- transformer en autant de demoiselles Lambercier.
-
- (J.-J. Rousseau, _Confessions_, vol. I.)
-
-Londres. Imprimé pour George Peacock.[36]
-
- [36] =Sublime of Flagellation=; In Letters from Lady Termagant
- Flaybum, of Birch-Grove, to Lady Harriet Tickletail, of
- Bumfiddle-Hall. In which are introduced The Beautiful Tale of =La
- Coquette Chatie= (_sic_), in French and English, and =The
- Boarding-School Bumbrusher=; or the Distresses of Laura. Decorated
- with a superb Print.
-
- To look at her Majestic figure,
- Would make you caper with more vigour!
- The lightening flashing from each eye
- Would lift your soul to extasy!
- Her bubbies o'er their bounddry broke,
- Quick palpitating at each Stroke!
- With Vigor o'er the bouncing bum
- She'd tell ungovern'd boys who rul'd at home!
-
- (_Madame Birchini's Dance._)
-
- Long tormented, without knowing by what, I devoured with an ardent
- eye every fine woman; my imagination recalled them incessantly to
- my memory, solely to submit them to my manner, and transform them
- into so many Miss Lamberciers.
-
- (Rousseau, _Confessions_, vol I.)
-
- London: Printed for George Peacock.
-
-
-Ce volume contient quelques anecdotes piquantes, mais au demeurant, il
-peut être placé au même rang que les ouvrages médiocres de ce genre. Il
-présente cependant une nouveauté en ce sens que l'honneur y est mêlé.
-Une jeune danseuse, amante d'un riche lord, ne veut pas répondre à
-l'amour du fils de ce dernier, qu'elle a des scrupules de trahir, mais
-elle assouvit la passion du jeune homme qui l'idolâtre, en lui
-distribuant généreusement force coups de cravache, ce dont l'amoureux
-paraît ravi.
-
-
-
-
-=Vénus Maîtresse d'école=; ou Sports du bouleau. Par R. Birch,
-traducteur des _=Mémoires de Manon=_.
-
-
-Imprimé pour Philosemus, embelli d'une jolie planche. Prix: 10s.
-6d.[37].
-
- [37] =Venus School Mistress=; or Birchen Sports. By R. Birch,
- Translater of Manon's Memoirs. Printed for Philosemus. Embellished
- with a Beautiful Print. Price 10s. 6d.
-
-Cet ouvrage fut réimprimé à plusieurs reprises. C'est une oeuvre très
-mal écrite qui relate les aventures de miss Birch, la fille d'une femme
-qui dirigeait un externat et qui ne laissait jamais passer une occasion
-de fesser ses élèves. Miss Birch y prend goût et en fin de compte monte
-à son tour une école avec une de ses amies. «Et maintenant, dit-elle,
-nous vivons ensemble et fouettons, comme deux petits diables aussi bien
-les petits garnements que les grands.» Les aventures relatées dans ce
-volume sont très terre à terre, à l'exception peut-être de quelques
-passages.
-
-Un détail à noter: une deuxième page--faux titre--d'une édition
-réimprimée vers 1830 par Carmon, porte la désignation suivante:
-
- «=Aphrodite flagellatrix=: _Sive Ludi Betulani De gustibus non est
- disputandum. Romæ Apud Plagossum Orbilium, In viam flagrorum sub signo
- flagelli 1790_[38].»
-
- [38] =Vénus Flagellatrice.=
-
- Il ne faut pas discuter sur les goûts. A Rome: Chez Plagosus
- Orbilius. Dans la rue des Flagrants, à l'Enseigne des Verges. 1790.
-
-
-
-
-=La Favorite de Vénus=; ou Secrets de mon Mémorandum: expliqué dans la
-vie d'une Dévote du Plaisir. Par THÉRÉSA BERKLEY.
-
-«Ciels! Quelle sensation! Comment puis-je décrire les plaisirs de la
-verge!--Son contact magique est si enivrant--si enchanteur--si--...»
-
-Illustré avec de belles illustrations. Londres: Imprimé et publié par J.
-Sudbury, 252, High-Holborn[39].
-
- [39] =The Favorite of Venus=; or, Secrets of my Note Book: Explained
- in the Life of a Votary of Pleasure. By Theresa Berkley.
-
- «Heavens! what a sensation! how can I describe the pleasures of the
- Rod!--its magic touch is so enthralling--so enchanting--so...
-
- Illustrated with Fine Engravings. London: Printed and Published by
- J. Sudbury, 252 High-Holborn.
-
-Ce livre traite des amours d'un garçon livreur qui va porter aux clients
-les marchandises achetées dans la boutique de son père. Mais comme cette
-clientèle se compose presque uniquement de femmes entretenues et de
-prostituées, les épisodes sont d'une nature quelque peu triviale et
-l'ouvrage en lui-même est très terre-à-terre, sans grande valeur
-littéraire.
-
-
-
-
-=Les Camarades d'École=; ou Guide des Jeunes Filles en Amour, En une
-série de lettres. Y compris quelques anecdotes-curieuses sur la
-Flagellation. Auxquelles on a ajouté, la singulière et divertissante
-Histoire de la Vie et de la Mort d'un Godemiche, enrichie de fines
-gravures. Première partie. Londres; imprimé par John Johnes,
-Whitefriars[40].
-
- [40] =The School-Fellows=; or, Young Ladies' Guide to Love. In a
- Series of Letters. Including Some Curious Anecdotes of Flagellation.
- To which is added, The Singular and Diverting History of The Life
- and Death of a Godemiche. Enriched with Fine Engravings. Part the
- First. London; Printed by John Jones, Whitefriars.
-
-En neuf lettres Cécile et Émilie rappellent l'une à l'autre les moments
-qu'elles ont passés ensemble à l'école et retracent les aventures
-amoureuses qu'elles ont eues depuis leur séparation. Ces lettres roulent
-principalement sur la masturbation et la flagellation. Le style est très
-pauvre, les expressions triviales et le sujet dépourvu d'intérêt.
-
-
-
-
-=La Nuit de noces=; ou BATAILLES DE VÉNUS, UNE RÉVÉLATION VOLUPTUEUSE,
-FORMANT LA Vie Intéressante d'une courtisane de qualité, forcée par le
-besoin à Prostituer son Corps pour de l'Or; elle est prise en garde par
-différentes Personnes Riches et Pieuses et devient fameuse par ses
-méthodes Artistiques et Licencieuses de ranimer les instincts animals,
-de faire renaître l'énergie décroissante avec l'âge, et pour rendre à la
-Torche qui s'éteint une nouvelle Lumière. Dans cet ouvrage on trouvera
-quelques curieuses ANECDOTES SUR LA FLAGELLATION et sur d'autres
-succédanés pratiqués en cette science méritoire sur les Vieux et les
-Jeunes. Le tout formant la narration (sic) la plus intéressante
-d'intrigues et de débauche qui ait jamais été offerte au public!!![41]
-
- [41] =The Wedding Night=; OR, BATTLES OF VENUS, A VOLUPTUOUS
- DISCLOSURE, BEING THE _Interesting Life of a Courtezan of quality,
- compelled by necessity to Prostitute her Person for Gold_, etc.,
- etc... _In this Work will be found some_ CURIOUS ANECDOTES OF
- FLAGELLATION _and of other strange succedaneums practiced in the
- meretricious science upon old and young._ etc., etc. Illustrated
- with curious Engravings. J. Turner, 50 Holywell street. Price 3s.
- 6d.
-
- «Avec quels délices n'entends-je point tes transports, ô Amour
- «Tant de douceur ravit mon oreille aux écoutes;
- «Avec toi je veux parcourir cette plaine délicieuse
- «Et tu devras céder à mes tendres étreintes!!!
-
-Illustré de curieuses gravures. J. Turner, 50 Holywell Street. Prix 3s.
-6d.
-
-
-Le titre de cet ouvrage n'a absolument rien de commun avec son contenu.
-Il n'est pas question du tout d'une nuit de noces, pas même en passant.
-Le livre n'est nullement obscène. Il retrace la vie d'une jeune fille de
-tempérament ardent que les instincts sensuels, les revers de ses parents
-et d'autres circonstances jettent dans les bras d'un homme de position
-qui l'entretient, mais qu'elle ne parvient pas à aimer. Elle change
-d'amant, mais ne trouve le bonheur qu'auprès d'un jeune homme pauvre
-qui, mourant bientôt, la laisse de nouveau seule.
-
-Elle mène une existence aventureuse, fait le trottoir, et parvient, au
-moyen de ses économies, à monter une _maison hospitalière_, où les vieux
-messieurs trouvent tout ce qu'il leur faut. Ayant amassé un magot, elle
-se retire à la campagne où elle mène la vie d'une veuve d'officier
-colonial, finit par se marier avec un gentilhomme campagnard qui la
-trompe et s'enfuit en Jamaïque avec la jeune servante. L'épouse trompée
-se voue au bien et ferme les yeux de son mari repentant auquel elle a
-pardonné à son retour.
-
-
-
-
-=The Cabinet of Fancy=, or Bon Ton of the Day; A Whimsical, Comical,
-Friendly, Agreeable Composition; Intended to please All, and offend
-None; suitable to amuse Morning, Noon, and Night, Writte (sic) and
-compiled by Timothy Fiekle Pitcher.
-
- _With songs and strange extravagancies
- She tries to tickle all your fancies._
-
-London, printed for J. Mc. Lean, Lhips Alley, Wellelsse Square; F.
-Sudbury, Nº 16 Tooby Street Borough; and Sold by all the Booksellers in
-Town and Country.
-
-
-
-
-THE CHARM, THE NIGHT SCHOOL, THE BEAUTIFUL JEWESS and THE BUTCHER'S
-DAUGHTER. All Rights reserved.
-
-Brussels 1874. Hartcupp et Cie, 8 fr.
-
-(_Le Charme_, _l'École de Nuit_, _La Belle Juive_, _la Fille du
-Boucher_.)
-
-Tous Droits réservés, in-12. A Bruxelles chez Hartcupp et Cie. 1874. 8
-fr.
-
-
-
-
-=Jupes troussées=, par E. D. Auteur de la _Comtesse de Lesbos_. Londres,
-1899, 1 vol. in-12.
-
-Voici 180 pages superbement érotiques. Un avant-propos donne au
-lecteur--qui doit s'armer de patience... et de courage pour avaler le
-récit entier--toutes explications sur le but poursuivi dans cette
-publication.
-
-«Un bibliophile français de mes amis--y est-il dit--chercheur érudit et
-infatigable, a réuni une collection d'anecdotes sur la flagellation à
-diverses époques, collection que nous avons à notre disposition, jointe
-à ses souvenirs personnels. Nous donnons ici une partie de ses
-souvenirs, et à la suite quelques extraits de sa collection, pour ne pas
-grossir démesurément le volume.»
-
-Qui s'en plaindrait? Personne. Le lecteur, puisqu'il y a lecteurs pour
-ce genre de littérature, ne verrait aucun inconvénient à quelques pages
-de plus. D'autre part, le chercheur, qui voit là matière à
-dissertation--voire à philosophie--ne demande qu'à recueillir le plus
-possible. D'ailleurs la préface de _Jupes troussées_ nous fait espérer
-une suite. Voyez plutôt:
-
-«Si la présente publication obtient auprès de nos lecteurs le succès que
-nous sommes en droit d'en espérer, je m'empresserai de publier la suite
-de la collection, qui pour ma part, m'a vivement intéressé, par le
-charme du récit, et par le piquant des descriptions des jolies scènes
-qui s'y déroulent, et qu'on sent prises sur le vif. C'est comme le
-panorama de la discipline, de la fin du siècle dernier à nos jours.»
-
-Que voilà belles promesses. Et allez donc. Dix chapitres s'offrent au
-lecteur qui peut y puiser maints enseignements, peut-être aussi
-répulsion et dégoût!
-
-Et maintenant, voulez-vous quelques extraits de ce livre? En voici le
-prologue, l'entrée en matière, le frontispice en quelque sorte.
-
-«Comment je devins professeur d'anglais, dans le pensionnat que
-dirigeait Mme Tannecuir»--pourquoi toujours ces noms appropriés au
-sujet?--«dans une des plus grandes villes de France, cela importe peu à
-ce récit. Il suffit de savoir qu'un mois après mon installation dans
-l'établissement, j'avais acquis un autre titre auprès de la maîtresse,
-qui était devenue doublement la mienne. Après un siège assez court et
-bien mené, la place s'était rendue à discrétion.»
-
-Voilà qui promet. Cependant le style est doux, tout doux, trop doux pour
-ce genre d'ouvrage, mais n'ayez crainte, dès la seconde page l'auteur se
-rattrape. Un portrait de ladite directrice «fouillé jusqu'aux moindres
-détails»; une description du pensionnat, et les verges entrent en danse.
-
-Des verges, encore des verges, toujours des verges! C'est tantôt une
-méchante écolière, qui a battu une de ses petites compagnes, qui est
-conduite dans la salle de discipline. «C'est une mignonne petite blonde
-de treize ans, déjà grassouillette, deux yeux très tendres, figure
-douce. Elle rougit, tremble de honte. On l'assoit sur les genoux de la
-directrice, et flic, flac,» etc., etc., cliché connu.
-
-Et d'une.
-
-Autre scène:
-
-Cette fois «c'est Eliane de P. qui a un caractère indomptable; toutes
-les réprimandes qu'on lui adresse sont sans effet sur elle. Et la voilà
-qui crache à la figure d'une sous-maîtresse.
-
-Eliane est une superbe créature, beauté troublante, dix-huit ans,
-svelte, bien cambrée, beaux dessous, belles chairs... Toute la lyre,
-quoi.
-
-Et de nouveau voilà un postérieur qui rougit, car Mme Tannecuir a pris
-sur une table une longue verge souple et élastique, et l'applique sur le
-beau postérieur, d'abord sans trop de sévérité, rosant à peine le satin,
-pour préparer la peau à un plus rude châtiment. Quand la croupe a pris
-une teinte plus colorée, réchauffée par les légères atteintes, Mme
-Tannecuir, jugeant que la préparation est ainsi suffisante, accentue la
-force de ses coups, qui rougissent la surface cinglée.
-
-Et de deux.
-
-Vous croyez que c'est terminé. Patience, il n'y a encore que deux
-chapitres de passés.
-
-Une fustigation par chapitre ce n'est point trop. Il est vrai qu'ils
-sont singulièrement allongés par les scènes intimes qui se passent entre
-la directrice et le professeur d'anglais. Vous savez, la flagellation,
-c'est un puissant aphrodisiaque... Demandez plutôt à Mme Tannecuir, ou
-non lisez les chapitres suivants. Vous y trouverez que le professeur
-d'anglais ne peut suffire à éteindre les feux de cette extraordinaire
-directrice qui s'adresse à des personnes de son sexe.
-
-En tout bien, tout honneur; c'est sans témoins: malheureusement, ce
-satané professeur d'anglais qui est partout et voit tout, s'aperçoit
-d'un spectacle charmant qui se passe tout près de sa cachette, et est
-assez peu galant pour troubler ces... ces... comment dirai-je... ces...
-débats.
-
-Et voilà une scène du plus haut érotisme qui termine l'histoire.
-
-Déjà? Oui, et il y en a dix chapitres!
-
-Il est vrai que je ne vous ai pas donné tous les détails des corrections
-infligées à Mlle Héloïse de R..., «un joli tendron de dix-sept ans aux
-cheveux blond cendré, aux doux yeux de gazelle, dont la candeur
-angélique ne laissait pas soupçonner que la mignonne était la plus
-indisciplinée des pensionnaires», ni à Rosine de B..., «une belle brune,
-au teint lilial, de seize ans, la taille parfaite, entre les deux,
-développée pour son âge»; des charmes! des charmes mystérieux! ni à «la
-tendre Victoire, blondinette de treize ans qui va recevoir une fessée
-pour la guérir de sa paresse habituelle», ni à la blonde sous-maîtresse
-elle-même, «qui prend un grand plaisir à voir donner le fouet».
-
-Je ne vous ai pas parlé non plus de ce qui se passait pendant ces
-corrections où l'on bandait les yeux aux victimes pendant que le
-professeur d'anglais et Mme Tannecuir... mais j'allais en dire trop
-long. Lisez l'ouvrage, il en vaut la peine.
-
-D'ailleurs, cette très véridique histoire est suivie de =La discipline
-au Couvent=, _à l'abbaye de Thétien_ 1780-1788. «Extraits des mémoires
-du R.-P. Chapelain--je copie exactement--de l'abbaye de Thétien, copiés
-textuellement sur les souvenirs écrits de sa main, trouvés dans son
-secrétaire après sa mort.
-
-Et ainsi commencent ces extraits:
-
-«Deux tendres novices embéguinées depuis six mois, soeur Véronique et
-soeur Gudule, la première, une mignonne blonde de dix-neuf ans, la
-seconde, une belle brune de vingt ans, ont fait un accroc à leur robe
-d'innocence.»
-
-Figurez-vous qu'on les a trouvées dans la même couche, égrenant un
-chapelet qui n'était pas leur chapelet habituel.
-
-Et pour punir un crime à ce point atroce, voilà la mère abbesse--la
-sainte femme!--qui fouette vigoureusement les deux coupables, sous les
-yeux ébahis et fort satisfaits du Père Prieur.
-
-Flic, Flac, et flic et flac, et voilà quatre chapitres sur le même
-sujet.
-
-Inutile de dire qu'on fouette d'abord une soeur Radogune, «une superbe
-professe de trente ans--bigre!--plantureuse brune, aux rondeurs
-opulentes,» ou bien c'est «une tendre novice, qui s'offre toute rouge de
-honte, avec un délicieux corps de vierge blonde, grassouillette, dodue,
-aimablement (?) potelée», et encore Hélène de Belvèlize, une mignonne
-petite blonde potelée, qui a eu dix-sept ans aux dernières cerises,
-toute ronde, replète, bien garnie partout; une belle chevelure blonde
-encadre son front virginal--(encore! elle aussi)--tordue ordinairement
-en deux longues tresses, dont les pointes nouées d'une faveur bleue, lui
-battent les... jambes; mais les tresses sont défaites et les cheveux
-épars sur les épaules tombent dans le dos: deux grands yeux bleus
-limpides et languissants, fendus comme une longue amande, sont ombragés
-par des franges dorées de cils longs et soyeux, surmontés d'épais
-sourcils plus foncés, qui se rejoignent au-dessus d'un nez pur et
-délicat, dont les ailes transparentes palpitent, au-dessus d'une toute
-petite bouche, fendue dans une cerise».
-
- * * * * *
-
-Clic, clac, et clic et clac.
-
-Et soeur Sévère, et soeur Hache-Cuir (!) s'en donnent _à coeur que
-veux-tu_.
-
- * * * * *
-
-Voici venir «Yolande de Beaupertuis, une superbe fille, à qui on
-donnerait plutôt dix-huit ans que seize sous une opulente chevelure
-noire, un teint mat de la blancheur des lis, fait ressortir ses épais
-sourcils d'ébène, et les longs cils soyeux, qui descendent sur deux
-grands yeux noirs veloutés mais hautains dont l'éclat n'est pas fait
-pour atténuer l'orgueil qu'elle porte dans ses traits.
-
-Une petite bouche aux lèvres ronges, sensuelles complète cette belle
-figure de Diane chasseresse.»
-
-Et en route pour cent coups de martinets administrés sous la compétente
-direction du Père Prieur, qui moralise à sa façon.
-
-Un point, c'est tout.
-
-Suivent deux pièces de vers, intitulées _La discipline au couvent_
-(1830).
-
-Et l'auteur avoue _modestement_ que ces deux pièces, extraites des
-souvenirs rimés de l'aumônier de couvent des Lorettes de L. vers 1830,
-sont tout simplement le chef-d'oeuvre du genre.
-
-Jugez-en un peu par ces extraits:
-
- Dans l'oratoire on vient de traîner Lise,
- Beau tendron de quinze ans, que le fouet va punir
- D'un gros péché de gourmandise
- Deux nonnains s'en viennent tenir
- La belle qui résiste,
- Tandis que soeur Agnès, qu'assiste,
- La plantureuse soeur Tourment,
- La trousse pour le châtiment.
-
-Ouf! Et d'un. Point ne se termine là ce chef-d'oeuvre. Oyez encore:
-
- Pendant que gémit la pauvre fille,
- Redoublant d'ardeur, la nonnain
- La fustige et la catéchise:
- «Flic, flac, eh bien, est-ce aussi bon,
- «Que le péché de gourmandise
- «Qui vous valut cette fessée, ô Lise?
- «Flic, flac, et ceci donc?
- «C'est encore meilleur, je l'espère
- «Tantôt notre bon père,
- «En guise de bonjour,
- «Vous dira deux mots à son tour
- «Flic, flac, ah! vous sentez la chose!»
-
-Flic, flac, ô poésie, voilà de tes coups!
-
-Voici la fin de la première poésie:
-
- Je l'entraîne dans ma cellule,
- Et là dans l'ombre et le secret,
- Je confesse à loisir la chaude pénitente,
- Encore toute palpitante...
- Mais là-dessus soyons discret.
-
-Soyons discret! Après dix pages de versification érotique! Dieu grand,
-il était temps!
-
-Enfin le volume se termine par _une séance au Club des Flagellants_,
-traduction d'une lettre écrite par un certain John Seller qui a assisté,
-déguisé en femme à cette séance.
-
-Peu intéressante cette lettre.
-
-Beaucoup d'obscénités. Pas le moindre effort littéraire.
-
-Je n'en parlerai donc pas.
-
-
-
-
-=Les Callipyges ou Les Délices de la Verge=, par E. D. Paris. Aux dépens
-de la Compagnie, 1892, 2 volumes.
-
-C'est là le compte rendu de conférences qui auraient été faites aux
-séances d'un comité formé de dix charmantes femmes, aux formes
-opulentes, qui s'étaient donné le titre bien approprié de «Callipyges».
-
-L'ouvrage est donc divisé en chapitres différents pour chaque
-conférence. Nous les passerons rapidement en revue.
-
-Voici d'abord une _Conférence sur l'Utilité et l'Agrément de la verge_.
-La conférencière parle des _causes_ qui font donner le fouet dans les
-pensionnats, puis du _but_ poursuivi en cela. Ici nous citons: le
-passage en vaut la peine.
-
-«Pour nous, et pour vous aussi, mesdames, qui m'avez fait l'honneur de
-me demander mon avis franc et sincère, il y a un double but, que résume
-admirablement ce proverbe latin: _utile dulci_, mêler l'utile à
-l'agréable.»
-
-On n'est pas plus franc, en effet.
-
-Après le _but_, voilà les _moyens_: ils sont nombreux, et... accompagnés
-d'exemples.
-
-Passons. Suit une _conférence sur le pantalon_, «ce recéleur charmant
-des plus riches et des plus aimables trésors».
-
-Hum! hum!
-
-Mrs Flog va nous dire ce qu'elle pense de _la Pudeur et de la
-Confusion_. Voilà qui, placé dans une telle bouche, promet d'être
-intéressant. Elle commence ainsi:
-
-«Un des plus séduisants attraits de la flagellation, c'est sans
-contredit la confusion qui empourpre les joues d'une pudique jeune
-fille, à la seule pensée qu'elle va montrer son postérieur nu.»
-
-Celte confusion n'a rien qui nous étonne, mais que ce soit là un attrait
-séduisant?...
-
-A l'appui de ces dires, Mrs Flog organise une conférence
-_expérimentale_, tenue chez elle, et soyez certains que les expériences
-sont poussées dans leurs détails les plus extrêmes. La cruauté et la
-luxure s'y sont donné rendez-vous; mais en somme, ce n'est qu'un roman.
-
-La fin du premier volume contient quelques observations du plus haut
-intérêt, mais comme elles sont enjolivées (?) de scènes plus ou moins...
-odieuses, nous regrettons de ne pouvoir citer que les titres des
-chapitres, savoir:
-
-Conférence expérimentale, tenue chez Mrs Flog.
-
-Five O'Clock chez Lady Fine (conférence anecdotique).
-
-Conférence sur les diverses manières de fouetter.
-
-Conférence anecdotique chez Lady Richbut.
-
-Enfin: Conférence expérimentale tenue chez Mrs S. Tear, et nous passons
-au second volume.
-
-En voici les principaux chapitres:
-
-Sur les pratiques voluptueuses pendant la flagellation.
-
-Sur la sévérité dans le châtiment.
-
-Sur la discipline dans la famille.
-
-Sur la discipline entre amies.
-
-Le tout semé d'anecdotes et de conférences expérimentales.
-
-Il est fâcheux que l'auteur de ce volume ne l'ait pas écrit en termes
-pins modérés et plus... littéraires. L'ouvrage y eût gagné.
-
-Que ne soigne-t-on pas davantage l'impression. Nous relevons dans notre
-lecture une moyenne de trois ou quatre fautes par page!
-
-
-
-
-=Mémoires d'une procureuse anglaise=, faisant suite à l'ouvrage
-FILLETTES ET GENTLEMEN. Paris. A la librairie de Cupidon, 1891.
-
-Un affreux petit ouvrage, où les fautes abondent; mal imprimé. Quelques
-scènes de flagellation sans importance, où, seule, la note érotique est
-cherchée.
-
-
-
-
-=Étude sur la flagellation= A TRAVERS LE MONDE, AUX POINTS DE VUE
-HISTORIQUE, MÉDICAL, RELIGIEUX, DOMESTIQUE ET CONJUGAL, AVEC UN EXPOSÉ
-DOCUMENTAIRE DE LA FLAGELLATION DANS LES ÉCOLES ANGLAISES ET LES PRISONS
-MILITAIRES.
-
-_Dissertation documentée basée en partie sur les principaux ouvrages de
-la littérature anglaise en matière de flagellation et contenant un grand
-nombre de faits absolument inédits avec de nombreuses annotations et des
-commentaires originaux._ Paris, 1899, 1 vol. in-8º tiré à 500
-exemplaires sur papier de Hollande.
-
-
-
-
-=Préface à «l'étude sur la flagellation».= En publiant cette étude, nous
-avons voulu franchement rompre en visière avec un préjugé suranné qui
-veut que certains sujets d'une nature parfois--mais pas
-toujours--scabreuse soient systématiquement exclus de la discussion. LA
-FLAGELLATION, dont l'origine remonte aux époques les plus éloignées est
-un de ces thèmes que l'on s'est plu à classer dans la catégorie des
-_questions délicates_ que l'on ne doit aborder qu'avec la plus extrême
-réserve. Notre but n'est pas d'imprimer aux idées de nos lecteurs une
-direction bien déterminée dans un sens ou dans un autre; de porter aux
-nues, grâce à une surexcitation pernicieuse des sens, cette antique
-institution qui, de nos jours, quoi qu'on en dise, n'en subsiste pas
-moins sous une forme identique au fond mais modifiée dans les détails de
-son exécution; nous nous bornons à soumettre au public un exposé aussi
-complet que possible, un recueil très consciencieux de toutes les
-théories émises sur ce sujet, une collection de faits s'y rattachant,
-sans commentaires, tels qu'ils nous sont transmis par d'antiques
-chroniques et de plus récentes études. A nos lecteurs d'en tirer la
-conclusion qui leur plaira. Déviant cependant du point de vue
-essentiellement documentaire auquel nous nous plaçons en ce qui concerne
-strictement la publication de cet ouvrage, nous croyons tout de même
-pouvoir émettre un avis tout à fait personnel, qui peut se résumer en
-quelques mots: «La flagellation n'est, en somme, qu'un moyen comme un
-autre de provoquer une surexcitation des sens, que l'on a employé de
-tous temps plutôt dans ce but réel que dans un autre et qui a constitué,
-comme il le constitue encore aujourd'hui, un moyen détourné de faire
-naître chez les _émoussés_ des désirs et des jouissances qui doivent
-fatalement amener un assouvissement d'appétits charnels. Le fanatisme
-religieux, les pénitences ascétiques et tous les autres prétextes qui
-ont servi de couverture à cette pratique n'ont dû avoir cependant qu'un
-résultat unique qu'il conviendrait plutôt de considérer et d'analyser au
-point de vue médical.»
-
-Ce recueil, qui contient un certain nombre de faits et de relations
-entièrement inédits, intéressera certainement le lecteur à quelque
-classe qu'il appartienne: la lecture de cette étude produira sur lui,
-selon son tempérament ou ses principes, des impressions bien diverses:
-il pourra y puiser de l'étonnement; il pourra aussi s'en délecter, comme
-également il n'y trouvera peut-être qu'une amusante distraction,
-peut-être même éprouvera-t-il un certain dégoût. Mais ce dernier cas se
-produirait-il, que nous ne saurions nous en plaindre, parce que nous
-aurions au moins réussi à faire prendre par ce lecteur-là, en légitime
-horreur cette manie qui n'a pu éclore et n'éclôt encore qu'en des
-cerveaux maladifs.
-
-Nous n'éprouvons aucun embarras pour déclarer ici franchement que nous
-considérons la flagellation comme une des passions vicieuses inhérentes
-au genre humain. A ce titre, nous croyons le sujet digne d'attirer toute
-notre attention, et nous sommes persuadés que son analyse et sa
-discussion s'imposent. Au grand public de s'ériger en juge de nos
-efforts, qui ne s'appuient certainement pas sur une pudibonderie
-déplacée. Nous pouvons, en effet, avec une légère variante, faire nôtre,
-en la circonstance, un adage latin: «_Castigat scribendo mores._»
-
-En présence des lois de la nature, lois que certainement l'homme n'a pas
-inspirées, nos préjugés surannés, nos vertus hypocrites s'évanouissent
-comme fumée: la réalité, la vérité nous apparaît nue, entièrement nue,
-et quand nous cherchons à la travestir nous commettons tout simplement
-un crime de lèse-nature: ce n'est plus la vérité, ce n'est plus la
-réalité dès qu'on l'affuble des oripeaux de nos conventions stupides qui
-permettent bien de penser en toute liberté de conscience, mais
-n'admettent pas que cette liberté se traduise franchement et sans
-ambages, nous mettant ainsi dans l'obligation de vivre en un perpétuel
-mensonge à l'égard de nous-mêmes.
-
-On nous a enseigné que le mariage, c'est-à-dire l'accouplement des deux
-sexes en vue de perpétuer la race humaine, tel qu'il nous est imposé par
-les lois, est le seul et unique système de copulation logique et
-légitime, l'idéal de l'hyménée, et que tous les autres systèmes,
-c'est-à-dire les rapports sexuels basés sur des principes différents,
-sont illicites et criminels et comportent forcément la damnation.
-
-Cette théorie est identique à celles qui règlent toutes les religions:
-elle est trop consolante, trop idéale, pour répondre à la réalité des
-faits, car elle implique la bonté excessive et la vertu, ainsi que
-l'abnégation à toute épreuve chez les deux sexes.
-
-Malheureusement l'homme, tout comme la femme, et cette dernière
-peut-être à un bien plus haut degré, sont dominés, subjugués par des
-passions qui ne sauraient obéir aux lois humaines, parce qu'elles
-subissent l'impulsion de la nature, souveraine maîtresse en ces sortes
-de choses.
-
-Et ce sont précisément ces passions qui font naître en nous ces manies
-baroques, ces extravagances voluptueuses qui provoquent, de la part de
-notre pudibonderie de convention, les hauts cris que l'on pousse quand,
-par hasard, il se trouve quelqu'un qui s'attaque à la matière et
-entreprend de la disséquer et de l'analyser au point de vue
-psychologique.
-
-De toutes les passions, la luxure est précisément celle qui s'impose le
-plus tyranniquement au genre humain: La flagellation,--et c'est un fait
-indéniablement établi,--est un des agents les plus actifs de cette
-luxure innée, à laquelle la chasteté la plus stricte n'échappe que très
-rarement.
-
-L'homme a de tous temps cherché et trouvé dans la souffrance et dans
-l'influction de douleurs corporelles une âpre jouissance; il n'a pas
-seulement puisé d'étranges sensations dans son propre martyre, mais il a
-aussi joui d'étrange, de cynique, et, disons-le, de révoltante façon des
-tortures infligées à son semblable.
-
-Dans les _Chants de Maldoror_ (Paris et Bruxelles, «chez tous les
-libraires,» 1874, in-18) nous cueillons ce passage qui le dit bien:
-
-«... _Tu auras fait le mal à un être humain et tu seras aimé du même
-être: c'est le bonheur le plus grand que l'on puisse concevoir._»
-
-Il serait oiseux, dans cette préface, de refaire en abrégé l'historique
-de la Flagellation qui se développe avec toute l'ampleur que comporte le
-sujet dans le volume que nous présentons à nos lecteurs.
-
-Notre rôle se borne ici à expliquer le but que nous poursuivons en
-publiant cet ouvrage. Nous voulons propager, dans la mesure du possible,
-la connaissance approfondie d'une passion humaine qui se présente sous
-des aspects tellement divers et revêt des formes si variées qu'elle
-offre un champ d'études très vaste. On pourra puiser dans notre _Étude
-sur la Flagellation_ maints enseignements, en tirer maintes moralités et
-se faire une idée exacte des différentes anomalies de la nature humaine
-dans ses vices, au point de vue des jouissances toutes charnelles, qui
-n'empiètent en rien sur le domaine intellectuel et moral. On ne saurait
-en effet, taxer l'âme de tares qui n'affectent que la vile enveloppe
-humaine, le corps, et constituent, tout aussi bien que d'autres défauts
-constitutionnels, des aberrations physiques, c'est-à-dire un état
-maladif latent, dont, en somme, elles procèdent.
-
- * * * * *
-
-Cet ouvrage était accompagné de sept eaux-fortes représentant des scènes
-de flagellation.
-
-Ces illustrations, d'un caractère artistique indéniable, ont été
-=poursuivies et détruites par le Parquet=, sur la dénonciation et à la
-requête d'une Société anglaise. Toute la presse parisienne a été unanime
-à flétrir ces poursuites. Nous donnons quelques extraits des principaux
-journaux qui se sont élevés avec indignation contre les procédés
-employés en cette occurrence:
-
-
-Du _Radical_, 7 juillet 1899, sous le titre: =Les dessins de la
-Flagellation.=
-
- La neuvième chambre correctionnelle a condamné hier, à 200 francs
- d'amende, pour outrage aux bonnes moeurs, M. Carrington, éditeur, à
- raison de divers dessins qui accompagnent l'_Histoire de la
- flagellation à travers les âges_, ouvrage publié par sa maison.
-
- C'était Me Albert Meurgé qui assistait le prévenu. Il a fait
- remarquer, non sans ironie, que ce fut la plainte d'une Société
- anglaise, la «National Vigilance Association» qui mit en mouvement le
- parquet français. Et il a ajouté, aux rires de l'auditoire, que ce qui
- avait offensé cette vertueuse Société, c'était une publication
- antérieure de M. Carrington, _les Dessous de la pudibonderie
- anglaise_, où l'hypocrisie de ces messieurs d'Outre-Manche se peut
- voir à nu.
-
-
-Des _Droits de l'Homme_, 7 juillet 1899, sous le titre: =Pudibonderie
-anglo-française.=
-
- M. Carrington, éditeur à Paris, a publié un ouvrage intitulé
- l'_Histoire de la flagellation_ au point de vue médical, historique et
- religieux.
-
- A la suite d'une dénonciation d'une société de puritains anglais la
- «National Vigilance Association», le parquet a trouvé que les gravures
- de l'_Histoire de la flagellation_ étaient obscènes et M. Carrington a
- comparu devant la neuvième chambre du tribunal correctionnel.
-
- Me Meurgé assiste le prévenu.
-
- C'est bien ce qu'on peut appeler l'internationalisme de la répression,
- le parquet parisien s'étant mis à la remorque d'une société anglaise.
-
- M. Carrington avait publié récemment un livre intitulé _les Dessous de
- la pudibonderie anglaise_. Cette publication ne doit pas être
- étrangère aux représailles de la présente poursuite.
-
- Malgré les efforts de Me Meurgé, M. Carrington a été condamné à 200
- cents francs d'amende.
-
-
-Du _Petit Bleu_, 6 juillet 1899, sous le titre: =Pudeur Anglaise=:
-
- M. Carrington, a publié en France un ouvrage qui a pour titre: _la
- Flagellation à travers l'histoire_. M. Carrington a raconté les
- fustigations légendaires dont certains personnages historiques furent
- les héros ou les victimes: telle, la rivale de la duchesse du Barry,
- flagellée sur l'ordre de la favorite par «quatre robustes
- chambrières»; tel le chevalier de Boufflers à qui une épigramme
- irrévérencieuse valut une correction de même nature.
-
- M. Carrington a fait suivre ses récits de certaines eaux-fortes, dans
- le goût des dessins du XVIIIe siècle, ayant un caractère artistique
- incontestable, mais ayant aussi, paraît-il, un caractère obscène.
-
- Qui s'en est plaint? Personne en France. Mais notre «Ligue contre la
- licence des rues» a été mise en mouvement par une société analogue
- qui, vigilante et inexorable, fait bonne garde autour de la pudique
- Albion.
-
- M. Carrington ayant vendu des exemplaires de son livre en Angleterre,
- la «National Vigilance Association», ayant son siège à Londres, a
- demandé à M. le sénateur Bérenger de faire poursuivre la répression de
- l'outrage aux bonnes moeurs commis par l'auteur.
-
- Le président de la ligne française a transmis la plainte au parquet
- qui a déféré M. Carrington au tribunal correctionnel.
-
- M. le substitut Rambaud, avec cette largeur d'idées et cette finesse
- d'esprit qu'on lui connaît, a soutenu la prévention avec austérité
- mais sans passion.
-
- Me Meurgé a défendu le prévenu, qui déclarait que ses compatriotes
- avaient voulu se venger de la publication qu'il a faite d'un livre
- intitulé _la Pudibonderie anglaise_.
-
- M. Carrington a été condamné à 200 francs d'amende.
-
- La tribunal a ordonné, en outre, la destruction des objets saisis.
-
- Pauvres eaux-fortes galantes!
-
-
-De l'_Intransigeant_, 8 juillet 1899, sous le titre: =La flagellation en
-correctionnelle=:
-
- Fichtre! on ne s'est pas ennuyé, hier, à la neuvième chambre
- correctionnelle!
-
- M. Carrington, éditeur à Paris, a publié un ouvrage intitulé:
- «l'_Histoire de la flagellation aux points de vue médical, historique
- et religieux_.
-
- Or, ledit ouvrage est illustré de nombreuses planches, lesquelles on
- le devine ne manquent pas d'un certain... intérêt.
-
- Tant et si bien que la pudeur anglaise s'est émue, mais émue au point
- que la «National Vigilance Association» a fait un appel désespéré à la
- pudeur française, en la personne de son père et vigilant gardien, M.
- Bérenger; et c'est ainsi que M. Carrington se trouve assis en police
- correctionnelle en compagnie de ses bouquins.
-
- Voilà-t-il pas Me Meurgé qui, dans sa malice, s'avise de vouloir
- prouver que, chaque jour, le parquet laisse en vente de pires
- horreurs! Et alors non, je ne peux pas vous dire tout ce qui défila
- devant les yeux du tribunal!
-
- Ah! sapristi, c'est un joyeux métier que celui de juges!...
-
- Mais, enfin, les fautes des uns n'innocentent pas les autres, et M.
- Carrington n'en a pas moins attrapé 200 cents francs d'amende.
-
- Allez donc faire de l'art, après ça!...
-
-
-Du _Rappel_, 8 juillet 1899, sous le titre: =une Morale d'exportation=.
-
- C'est de nos voisins qu'il s'agit.
-
- Nous avons la bonne fortune de posséder une Société qui nous sauve,
- paraît-il, de la pluie de feu qui détruisait les villes maudites. _Ils
- en ont une en Angleterre!_ et terrible! auprès de laquelle notre
- «Bérengère» paraît toute de mansuétude et de tolérance. De très hauts
- personnages composent le comité de cette _National Vigilance
- Association_ dont Sa Grâce le duc de Westminster est le président.
-
- Nationale, dit le titre. C'est Internationale qu'il faut lire.
-
- Notre ami Blondeau vous a conté hier le procès fait à un éditeur de
- Paris, M. Carrington, sur la plainte de cette Société.
-
- L'éditeur a été condamné; il s'agissait d'une publication en langue
- française. Il est étrange que le parquet ait cru devoir poursuivre sur
- la plainte d'une association étrangère.
-
- La Vigilance Association a donc des attributions plus étendues que la
- nôtre, tellement étendues que son action s'exerce surtout, vous vous
- en doutez un peu, contre les productions littéraires du continent:
- _Sapho_ de Daudet; les nouvelles de Maupassant; les romans de Zola;
- _la Vie de Bohême_ de Murger, etc., ont encouru ses foudres et la
- justice anglaise a poursuivi et condamné les traducteurs et les
- éditeurs de ces ouvrages.
-
- Faut-il ajouter à cette liste Boccace et Rabelais et la Reine de
- Navarre? Ceux-là aussi furent proscrits.
-
- Ne rions pas! La Vigilance Association a fait des victimes. Un éditeur
- estimé de l'autre côté du détroit, M. Vizetelly, dont le catalogue
- semblait le livre d'or de nos gloires tant il avait pris à coeur de
- répandre les noms des meilleurs écrivains français, cet éditeur,
- dis-je, un vieillard de soixante-dix-huit ans poursuivi à la requête
- des _Vigilants_ pour avoir traduit et publié l'_Assommoir_ d'Émile
- Zola, fut condamné à dix-huit mois de hard-labour. Il mourut en
- prison.
-
- Mais, direz-vous, ces poursuites témoignent d'un état morbide de la
- pensée: toutefois, comme elles sont dirigées contre les traductions en
- langue anglaise et des éditions faites en Angleterre, nous perdons
- tout droit de protester, du moins dans une certaine mesure. Cela est
- évident, mais puisque les pères la pudeur de Londres viennent chez
- nous, cela devient plus grave.
-
- Qu'a donc publié d'horrible M. Carrington? Une _Étude sur la
- Flagellation au point de vue historique et médical_, livre tiré sur
- grand papier, à petit nombre, pour des souscripteurs, et accompagné de
- gravures représentant des scènes historiques de flagellation. Dans ces
- gravures, sans qu'il soit possible d'y découvrir la moindre pensée
- obscène, les personnages fouettés sont représentés vêtus, n'ayant de
- découvert que la partie du corps flagellée.
-
- Le délicieux Willette, dans un numéro récent du _Courrier Français_ ne
- représentait-il pas plus crûment encore et sans que personne pût
- songer à s'en offenser une scène de ce genre: une horrible scène de
- flagellation d'une jeune fille... en pays de langue anglaise?
-
- Dans sa spirituelle plaidoirie, Me Meurgé, a fait bonne justice des
- allégations du parquet. Il a d'ailleurs découvert le véritable mobile
- non des poursuites engagées mais de la plainte: M. Carrington, sujet
- anglais, a publié dernièrement _les Dessous de la Pudibonderie
- anglaise_. Tout s'explique! L'accès de pudicité est une petite
- vengeance.
-
- Malheureusement pour la Vigilance Association, il ne s'agissait pas
- dans l'espèce d'une officine pornographique, mais d'une librairie
- d'art et de sciences, de l'éditeur des traductions anglaises du
- _Cabinet secret de l'Histoire_ du docteur Cabanès (également
- poursuivies) d'un ouvrage de Tarnowsky, professeur de l'Académie
- impériale de Russie, l'un des plus célèbres psychologues de notre
- temps et d'autres livres luxueux et précieux.
-
- Je m'empresse d'ajouter que de courageux et nobles esprits n'ont, en
- Angleterre même, jamais cessé de lutter contre les agissements de
- cette pudibonde Société, et j'ai sous les yeux l'admirable plaidoyer
- que rédigea pour Vizetelly, Robert Buchanan, l'un des maîtres de la
- littérature anglaise.
-
- Et pour qu'on sache bien à quels esprits nous avons affaire, citons ce
- dernier trait. Il montrera leur discernement, leur science et leur
- goût et leur aptitude à mettre sur le même plan quelques ordures
- indiscutablement ordures et d'admirables oeuvres.
-
- Richard Burton, le célèbre voyageur anglais et le merveilleux
- traducteur des _Mille et une Nuits_, le premier Européen qui, après
- Burckhardt, put pénétrer jusqu'à la Mecque, avait recueilli au cours
- de ses voyages incessants à travers toute l'Asie, un nombre
- considérable de manuscrits précieux, uniques. Ces manuscrits orientaux
- formaient une collection que les savants auxquels il fut donné de les
- parcourir déclaraient inestimable. Ils étaient destinés à jeter un
- nouveau jour sur une foule de questions littéraires, scientifiques et
- historiques et des experts consultés les avaient estimés, pour leur
- seule valeur artistique, à la somme de vingt-cinq mille francs! Ce
- dernier détail, peu important en soi, a cependant quelque intérêt.
-
- Or,--je n'invente pas, je cite--dans son IIe rapport (1896) la
- National Vigilance Association annonçait à ses membres qu'elle avait
- reçu des mains de la veuve de Richard Burton cette collection
- précieuse _et qu'elle l'avait détruite_.
-
- Ami John Bull! Vous qui lisez si bien la Bible, consultez un peu
- l'évangile et, si la paille française vous ennuie, songez à la poutre
- britannique.
-
-La place nous manque pour donner les extraits de tous les journaux qui
-se sont occupés de cette affaire.
-
-Nous citerons encore:
-
-Le _Temps_, le _Journal_, le _Journal du Peuple_, la _Presse_, le _XIXe
-siècle_, la _Petite République_ et nombre de journaux anglais: _Daily
-Telegraph_, _Daily Chronicle_, _Daily Messenger_, _Reynolds Newspaper_,
-etc. etc., etc.
-
-
-
-
-=Mémoires d'une danseuse russe=, par E. D., auteur de _Défilé de fesses
-nues_. Paris, sous les galeries du Palais-Royal, 1892, 3 _volumes
-in-18º_ (Une édition possède des gravures).
-
-L'ouvrage est divisé en trois parties:
-
-1º Mon enfance chez un boyard;
-
-2º Chez la modiste à Moscou;
-
-3º A l'académie impériale de Danse.
-
-Voici quelques extraits de l'avant-propos:
-
-«Je liai connaissance à Paris, pendant l'Exposition de 78, avec une
-danseuse russe, qui faisait partie d'un corps de ballet en
-représentation dans un théâtre du Trocadéro. Mariska--c'est le nom que
-nous donnerons à la danseuse qui l'a pris pour signer ses
-mémoires--avait trente-huit ans sonnés, et n'en paraissait pas plus de
-trente, malgré les nombreuses tribulations par lesquelles elle était
-passée dans le cours de son existence.
-
-«L'ampleur de ses formes postérieures m'intriguait, au dernier point,
-par le développement qui bombait d'une façon exagérée les jupes
-repoussées. J'avais, chaque fois que je la rencontrais, une question sur
-le bout de la langue, mais je n'étais pas encore assez familier avec la
-ballerine, pour m'informer de la cause d'une pareille envergure, que
-j'attribuais aux exercices physiques, auxquels devaient se livrer dès
-leur enfance les élèves de Terpsichore.
-
-«Je tournais autour de la belle Slave, lorgnant d'un oeil d'envie le
-superbe ballonnement, tenté de palper l'étoffe comme par hasard, mais
-j'osais à peine l'effleurer, craignant des rebuffades, bien que Mariska
-parût m'encourager de l'oeil.
-
-«Un soir, j'eus l'occasion de tâter l'étoffe soyeuse, qui couvrait la
-somptueuse mappemonde. Nous allions souper au cabaret, deux de mes amis
-et moi, avec la danseuse, en cabinet particulier. Je montai derrière
-elle les degrés qui conduisaient au salon du premier; j'en profitai pour
-prendre dans mes mains la mesure de la circonférence, qui me parut d'un
-volume remarquable, sans qu'elle s'en montrât le moins du monde
-offusquée.
-
-«Pendant le souper, arrosé de Champagne frappé, nous la plaisantions sur
-ce que nous appelions sa difformité. Elle avait un sourire goguenard,
-comme si elle méditait quelque farce épicée, dont on la disait
-coutumière dans les soupers où on l'invitait.
-
-«Quand la table fut desservie, elle avait une pointe d'ivresse. Elle
-avait vidé coup sur coup quatre ou cinq coupes de Champagne, comme pour
-se donner du coeur. Elle sauta sur la table, s'agenouilla, nous tournant
-le dos, et sans crier gare! elle se troussa lestement, s'exhibant des
-genoux à la ceinture.
-
-«Nous crûmes à ce geste qu'elle avait gardé son maillot. Nous fûmes bien
-vite détrompés le plus agréablement du monde. Elle était nue des genoux
-aux hanches...
-
-«... Nous étions un peu surpris du sans-gêne et du sans-façon avec
-lequel la danseuse nous exhibait ainsi toutes ses nudités dans la plus
-riche indécence.
-
-«--Eh bien, criait-elle, mon postérieur est-il difforme, mes seigneurs?
-
-«Ah! non, il n'était pas difforme. Certain aimable chroniqueur qui les
-aime amples, larges, opulents, serait tombé en extase devant cette
-merveille de croupe rebondie.
-
-«Les jupes étaient retombées, la danseuse avait repris sa place sur sa
-chaise qu'elle garnissait de telle débordante façon, qu'ici encore elle
-eût fait tomber à genoux le chroniqueur fasciné.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-«Elle nous demanda si nous désirions connaître la cause du développement
-anormal de ses fesses.
-
-«Elle nous raconta, avec le bagout d'une véritable Parisienne,
-entretenant sa verve par des coupes de champagne qu'elle vidait de temps
-en temps, qu'elle était née, qu'elle avait passé son enfance, son
-adolescence et une partie de sa jeunesse dans le servage.
-
-«Elle avait souffert physiquement et moralement dans les diverses
-conditions où elle avait passé son existence, fouettée à tout propos
-chez le boyard, par la gouvernante, les maîtres et les enfants, chez la
-modiste où on l'avait mise en apprentissage par la maîtresse et par les
-clients qui venaient se plaindre; à l'Académie impériale de Danse, où la
-chorégraphie s'enseigne le fouet en main. Et rien n'aide au
-développement des fesses comme la flagellation continue. On ne lui avait
-pas ménagé les corrections depuis son enfance...»
-
- * * * * *
-
-La première partie de l'ouvrage est consacrée à l'enfance de Mariska
-chez un riche boyard. Là, la malheureuse se voit dans l'obligation de
-passer par toutes les fantaisies des maîtres, des enfants et des
-invités.
-
-Les verges et le knout tiennent une place honorable dans ce premier
-volume, où il n'est guère question que de flagellations diverses,
-infligées aux esclaves.
-
- * * * * *
-
-«La boïarine--c'est Mariska qui parle--décida qu'on me mettrait en
-apprentissage chez une grande modiste de Moscou, Mme K... pour y
-apprendre la confection des vêtements de femmes. Ma nouvelle maîtresse
-avait tous droits sur moi. On lui avait recommandé de ne pas négliger
-les coups, pour me faire entrer le métier par derrière. C'était le seul
-moyen de m'encourager à bien faire.»
-
- * * * * *
-
-Et, dans cette seconde partie, des «Mémoires d'une danseuse russe», nous
-voyons se dérouler des scènes d'atelier, parfois fort intéressantes et
-non dépourvues d'une note documentaire. Mariska était non seulement
-fouettée par sa maîtresse, mais elle recevait encore de nombreuses
-fouaillées de clientes et clients mécontents.
-
-Enfin, le troisième et dernier volume contient les tribulations de
-Mariska à l'Académie impériale de Danse.
-
-Nous regrettons que le texte vraiment trop épicé ne nous permette de
-citer quelques passages.
-
-
-
-
-=Utilité de la flagellation=, DANS LES PLAISIRS DE L'AMOUR ET DU
-MARIAGE, traduit du latin de J.-H. MEIBOMIUS.
-
-
-Avant de parler de cet ouvrage par lui-même, nous donnerons quelques
-notes bibliographiques.
-
-
-La première édition parut à Leyde (Lugdunum Batav.) en 1629. Elle ne
-contient que le seul traité.
-
-Viennent ensuite les éditions suivantes:
-
-2º _Leyde_ (Lugd. Batav.), sans date, petit in-12º de 48 pages.
-
-3º _Lubecæ, editio secunda_, 1639, petit in-12, 48 pages. Nombreuses
-fautes.
-
-4º _Lugd. Batav., ex off. Elz._, 1643, in-4º de 48 pages.
-
-5º _Londres_, 1795, in-32, dont il a été fait à _Paris_, sous la date de
-1757, une contrefaçon erronée.
-
-6º _Londres_, 1770, in-32.
-
-Ces cinq dernières éditions, de même que la première, ne renferment que
-le traité de Meibomius.
-
-En 1669, Thomas Bartholin en donna à _Hafnia_ (Copenhague) une édition
-latine in-8º, augmentée: 1º de sa Lettre à Henri Meibomius fils; 2º de
-la Réponse de celui-ci; 3º d'une petite dissertation académique
-intitulée: _De renum officio in re venerea_, de Joachim OElhaf, médecin
-à Dantzick; et 4º d'une «_dissertatiuncula_» d'Olaüs Worm, médecin à
-Copenhague.
-
-Cette édition ainsi augmentée fut rééditée à _Francfort_, 1669, in-8º;
-puis en 1670, à _Francfort_ également, in-12º (ou petit in-8º) de 144
-pages. Quoique mal imprimée, sur d'assez mauvais papier, cette édition
-est recherchée, comme très complète.
-
-Mercier donna une nouvelle édition latine d'après le texte des éditions
-de Francfort; _Parisiis_, 1792, petit in-12.
-
-La traduction française de Meibomius avec les additions de Thomas
-Bartholin et la lettre de Meibomius _le jeune_, est attribuée à Claude
-Mercier de Compiègne, l'éditeur. Elle parut sous les titres suivants:
-
-1º _De l'utilité de la flagellation dans les plaisirs du mariage et dans
-la médecine, et dans les fonctions des lombes et des reins. Ouvrages
-_curieux_, traduit du latin de Meibomius, orné de gravures en
-taille-douce, et enrichi de notes historiques et critiques, auxquelles
-on a joint le texte latin. Paris, chez Jac. Gironard, 1792._
-
-Petit in-12 (in-18 Cazin) de 168 pages. Frontispice et figure par
-Texier. Pas de faux titre. Certains exemplaires sans nom d'éditeur avec
-la simple rubrique. _Paris_, 1792.
-
-2º _De l'utilité de la flagellation dans la médecine et dans les
-plaisirs du mariage et des fonctions des lombes et des reins. Ouvrage
-_singulier_, traduit du latin de J.-H. Meibomius, etc., enrichi de notes
-historiques et critiques. Paris, C. Mercier, 1759._
-
-Petit in-12, 156 pages. Un joli frontispice non signé.
-
-3º _De la flagellation dans la médecine et dans les plaisirs de l'amour;
-ouvrage singulier, traduit du latin de J.-H. Meibomius; nouvelle
-édition, revue, corrigée et augmentée du joli poème de l'_Amour
-fouetté_, A Paris, chez Mercier, éditeur du Furet littéraire, rue
-d'Angivilliers, nº 151, an VIII_ (1800).
-
-In-12 (in-18 Cazin); 148 pages dont 4 de titre et faux titre, et 3 pages
-d'annonces. Même frontispice que l'édition précédente. Sur le faux
-titre, on lit: _Éloge de la Flagellation_. L'_Amour fouetté_ est de
-Fuzelier. Cette édition fut corrigée par l'abbé Mercier de Saint-Léger.
-
-4º _De l'utilité de la flagellation dans la médecine et dans les
-plaisirs du mariage, et des fonctions des lombes et des reins; ouvrage
-singulier, traduit du latin de J.-H. Meibomius; enrichi de notes, d'une
-introduction et d'un index. Londres_ (Besançon, Metoyer aîné), 1801.
-
-In-8º de 100 pages, édition très soignée, conforme (comme texte) à
-l'édition de l'an VIII.
-
-Édition moderne (_la dernière parue_): _Utilité de la Flagellation dans
-les plaisirs de l'Amour et du Mariage, traduit du latin de J.-H.
-Meibomius. Nouvelle édition, augmentée de notes historiques, critiques
-et bibliographiques, suivie de la Bastonnade et de la Flagellation
-pénale, par J.-D. Languinais. A Amsterdam, Aug. Brancart.
-Libraire-Éditeur_, 1891.
-
-In-12º de 200 pages. Pap. vergé, bien imprimé.
-
-«Voici enfin, mon cher Cassius, le petit traité que je vous ai promis
-dans une orgie bachique.
-
-«Vous vous convaincrez en le lisant, que l'usage de la flagellation
-n'est pas aussi extraordinaire qu'il le paraît au premier coup d'oeil.
-
-«... Je vous ai dit que les coups et la flagellation servaient
-quelquefois à la guérison de plusieurs maladies. Je vais vous démontrer
-que l'expérience a confirmé la bonté de ce remède, en m'appuyant sur
-l'autorité des médecins qui l'ont enseigné et pratiqué.»
-
-Ainsi commence Meibomius. Et, ce thème posé, il le développe tout au
-long. C'est la partie qui traite de la Flagellation _dans la médecine_.
-Puis suit _la flagellation en amour_.
-
-A la suite de ce traité, nous lisons[42] une étude intitulée: DE LA
-FLAGELLATION, PAR THOMAS BARTHOLIN (_Observations extraites de la lettre
-de Thomas Bartholin à Henri Meibomius fils_), dissertation curieuse et
-intéressante.
-
- [42] Nous parlons de l'édition marquée _Amsterdam_, 1891, édition dont
- nous nous occupons exclusivement.
-
-Puis DE LA FLAGELLATION, PAR HENRI MEIBOMIUS FILS, sous forme d'un
-extrait _de la réponse_ de H. Meibomius fils à Th. Bartholin.
-
-Enfin l'ouvrage se termine par LA BASTONNADE ET LA FLAGELLATION PÉNALES,
-étude en dix chapitres, dont la conclusion se termine, à propos des
-dépravés qui tentent de restaurer l'antique usage de la bastonnade par
-ces mots pleins de bons sens:
-
-«Le moderne qui veut rétablir les anciens usages se prépare de grands
-malheurs.»
-
-
-
-
-=Mémoires de Miss Ophélia Cox.=--_Traduit pour la première fois de
-l'anglais par les soins de la société des Bibliophiles Cosmopolites._
-Londres, imprimerie de la Société cosmopolite, 1892.
-
-Un volume in-16, 216 pages, imprimé sur papier vergé à 500 exemplaires.
-
-L'éditeur s'exprime ainsi dans la préface:
-
-«L'auteur du livre que nous présentons au public, prévient son lecteur
-vers la fin de l'ouvrage, que son livre est vrai de tous points.
-
-«Cette assertation est exacte. Nous connaissons miss Ophélia.
-
-«Nous avons surtout été décidés à publier cet opuscule par la peinture
-réelle et vibrante des scènes qui se passent, à Londres, dans
-l'intérieur des maisons de rendez-vous.
-
-«On trouve dans ces scènes un singulier mélange de respectabilité et de
-sadisme qui est un des traits les plus curieux du caractère anglais.»
-
-L'ensemble de l'ouvrage traite surtout des dessous d'une maison de
-rendez-vous de Londres.
-
-La verge y tient un grand rôle--le plus important.
-
-Nous ne savons pas si les scènes qui y sont décrites se passent
-réellement à Londres: elles dépassent en cruauté et en sadisme tout ce
-que l'on peut imaginer de plus horrible.
-
-Ouvrage bien imprimé, dans un style soigné. Les descriptions y sont
-poussées jusqu'à l'extrême.
-
-
-
-
-JEAN DE VILLIOT.--=Curiosités et Anecdotes sur la flagellation.=--Sur la
-Flagellation et les Punitions corporelles; le Knout; la Flagellation en
-Russie; après le Bal; la Cour Martiale de miss Fanny Hayward; la
-Détention féminine en Sibérie; la Flagellation pénale; un Remède pour la
-Kleptomanie dans la Société Anglaise; les Étrangleurs; les Larrons et le
-Bâton; la Flagellation dans l'Art; le Marquis de Sade et Rose Keller;
-Sarah Bernardt et son Fouet; la Flagellation dans les Cours royales;
-psychologie du Fouet; les Punitions dans l'Armée anglaise; la
-Flagellation en Orient.--Paris, librairie des Bibliophiles (Ch.
-Carrington). Tirage privé à 500 exemplaires, 1900.
-
-Un volume in-8º carré de 436-xx pages. Imprimé à 750 exemplaires sur
-papier vergé de Hollande et 20 exemplaires sur papier du Japon.
-
-_Extrait de l'introduction._--Les pages que l'on va lire ne sont pas
-écrites évidemment... pour les petites filles, dont on coupe le pain en
-tartines...
-
-«Les petites filles! les petites filles! Mon Dieu! n'y a-t-il pas des
-écrivains qui se dévouent par vocation ou par nécessité à composer des
-historiettes sans dard et sans venin? Est-ce qu'il n'y a pas des auteurs
-pour enfants et même des auteurs pour dames[43]?»
-
- [43] Charles Asselineau.
-
-Donc ces pages sont seulement pour le philosophe. Il y trouvera matière
-à méditation, soit à propos de cet attrait qu'exerce sur un si grand
-nombre d'hommes la peine du fouet infligée à leurs semblables, combien
-il faut peu de chose pour démuseler le fauve qui sommeille au fond du
-coeur de tous; soit qu'il cherche à démêler par quelle aberration des
-sens cette même flagellation ranime la volupté aussi bien chez les
-bourreaux blasés que chez les victimes impuissantes.
-
-L'aberration, en effet, est à son comble quand le plaisir n'est excité
-que par la vue de la douleur ou quand la douleur ressentie aboutit au
-plaisir. Ce dernier sentiment même, bien que diamétralement opposé au
-premier, témoigne lui aussi d'une perversion singulière. L'origine,
-toutefois, en est plus mystérieuse. Deux classes distinctes d'hommes
-recherchent en effet dans la douleur une excitation au plaisir: le
-mystique et le débauché. Mais le plaisir que chacun d'eux recherche est,
-en son essence, trop différent pour que la question ne soit pas par cela
-même éminemment complexe.
-
- ... _La sainteté
- Ainsi que dans la pourpre un délicat se vautre
- Dans les clous et le crin cherchant la volupté_
-
-et l'impuissant ou le blasé flagellant ses reins appauvris pour ranimer
-une ardeur qui n'y fut jamais ou qui s'y éteignit par l'abus, demandent
-au même instrument de supplice des sensations totalement différentes.
-
-Tous deux relèvent peut-être de la psychopathie, mais chacun réclame une
-étude spéciale.
-
-Si le sadisme et le masochisme ont, sous ces plumes expertes, vu leurs
-arcanes abominables savamment dévoilés, il reste un travail non moins
-intéressant à tenter sur le goût de la souffrance chez les mystiques de
-toute race et de tous credo. Ce travail constituerait un chapitre et non
-l'un des moindres, d'un traité de l'_Érotologie mystique_, traité qui
-reste à faire et qui devrait tenter la verve érudite d'un poète.
-
-La flagellation considérée comme châtiment ou comme adjuvant de luxure,
-donnée ou soufferte, est évidemment un sujet capable d'attirer et de
-fixer l'attention.
-
-Dans l'un et dans l'autre cas, elle doit sa vogue dont témoigne
-l'histoire des moeurs chez tous les peuples, à l'humiliation profonde
-endurée par le patient, humiliation d'où provient, quand elle joue le
-rôle d'un aphrodisiaque, la volupté du masochiste humilié et savourant
-sa souffrance.
-
-Donnée sur les épaules ou sur le dos, elle ne peut exciter que cette
-sensation et pourquoi la flagellation pénale est le plus souvent
-appliquée de cette façon, sauf dans la famille où les parents s'ils
-n'ont en but qu'une correction régulière et sans arrière-pensée,
-l'appliquent sur les fesses de leur progéniture.
-
-Elle l'est presque toujours de cette façon quand on l'applique ou qu'on
-la reçoit comme aphrodisiaque externe, et c'est là incontestablement un
-des rites les plus en faveur auprès des dévots de la Vénus Callipyge. La
-vue des trésors impudiquement étalés ajoute au plaisir de ce noir
-orgueil jouissant de la douleur du patient ou de la patiente, et comme
-Vénus n'est pas la seule à posséder ces trésors, peut-être faut-il voir
-dans ce fait l'explication de l'appétit malsain des fessées sur la chair
-nue que bien des pédagogues ressentent maladivement.
-
-Il n'est pas besoin d'insister sur l'humiliation que ressent le patient
-sous les cuisants baisers des verges ou du fouet. Cette torture était
-celle que les Romains infligeaient à leurs esclaves et, comme pour
-abaisser jusqu'à ce degré,--le dernier pour eux--ils l'infligeaient
-également aux Vestales qui, dans leur veille sacrée devant le feu de
-Vesta l'avaient laissé s'éteindre. Cela ne le rallumait pas. Il n'en est
-pas de même, paraît-il, de ce feu que des vestales à rebours savent
-raviver dans les reins flagellés de ces vieux qui veulent redevenir
-jeunes ou de ces jeunes qui sont déjà vieux.
-
-
-
-
-UNDER THE SJAMBOK. A TALE OF THE TRANSVAAL, by George Hansby Russell.
-London, John Murray, 1899, in-8º, 348 pages[44].
-
- [44] Sous le _Sjambok_. Conte du Transvaal, par George Hansby Russell.
- Londres, 1899. Prix 6 shellings (7 fr. 50).
-
-D'abord qu'est le _Sjambok_? C'est un énorme fouet dont se servent les
-Boers pour conduire leurs bestiaux. On le fabrique généralement avec la
-peau du rhinocéros. S'il était destiné seulement aux animaux, tout
-serait pour le mieux, mais plus d'un indigène du pays des Boers a senti
-sur ses épaules la caresse cinglante du _Sjambok_.
-
-A vrai dire, il y a de cela une ou deux générations.
-
-Les effets de ce terrible instrument équivalent à ceux du
-_Chat-à-neuf-queues_ employé dans les prisons anglaises, et beaucoup de
-Cafres ont succombé sous les coups de ce fouet.
-
-L'ouvrage dont je m'occupe actuellement n'a aucun caractère érotique ou
-même léger. C'est, en réalité, une étude physiologique des moeurs des
-Boers; mais, je le répète, je crois qu'il serait préférable de reporter
-de semblables coutumes à quelques générations en arrière. L'auteur, très
-chauvin--pour ne pas dire davantage--donne de telles descriptions qu'on
-se croirait en plein état sauvage. Au fond, l'ouvrage n'offre que peu
-d'intérêt. Je le mentionne seulement parce que le fouet y joue un rôle
-prépondérant.
-
-L'intrigue est simple:
-
-Richard Hanson, un vieux camarade de George Leigh, le héros du livre,
-recommande à celui-ci de s'occuper de sa fille qui se trouve au moment
-de sa mort, dans le Sud Afrique.
-
-Voilà George Leigh, parti à la recherche de miss Hanson. D'où récits
-d'aventures plus ou moins fantastiques, certainement peu véridiques, si
-peu même à mon avis, que je ne crois pas utile de donner des extraits de
-ce roman.
-
-
-
-
-=Scarlet and Steel.= SOME MODERN MILITARY EPISODES, by E. Livingston
-Prescott. London, 1897, in-8º, 362 pages[45].
-
- [45] Écarlate[46] et Acier. Épisodes de la vie militaire actuelle, par
- E. L. Prescott.
-
- [46] Allusion aux jaquettes rouges des soldats anglais.
-
-Un hasard m'a appris que ce magistral ouvrage a été écrit par une femme.
-A la fois bien documentées et d'un style clair et impressionnant, ces
-pages laissent sur l'esprit un indéfinissable sentiment de tristesse.
-
-C'est vraiment avec plaisir que j'ai lu ces pages émouvantes,
-aujourd'hui où les oeuvres malsaines ou nulles s'entassent, où chaque
-auteur semble apporter son tribut à l'inutilité.
-
-Chaque page de ce passionnant roman--car n'en doutez pas, profanes, il
-est des romans passionnants--chaque page est pleine d'action, de
-mouvement, de vie. Point de mauvaise sentimentalité. L'auteur a
-recherché avec soin ses documents avant de les placer dans son livre et,
-chose curieuse dans ce genre d'ouvrages, rien n'a été négligé. Les
-renseignements ont certainement été pris à bonne source.
-
-En 1879, parut la loi anglaise sur les règlements et la discipline dans
-l'armée. Cette loi barbare en plus d'un point, comprend LES PUNITIONS
-CORPORELLES à infliger aux soldats dans les prisons militaires. Et ce
-livre répond à un besoin. Il fallait lutter contre cette discipline
-atroce qui fait appliquer le fouet à des hommes.
-
-Ami John Bull, tant que tu traiteras tes soldats en enfants auxquels on
-donne la fessée, tu seras déshonoré devant le monde civilisé[47].
-
- [47] Dans l'_Étude sur la flagellation aux points de vue historique et
- médical_, se trouvent de longs extraits de _Scarlet and Steel_. Les
- personnes qui ne pourraient pas lire l'original dont il n'existe
- malheureusement pas de traduction française, trouveront dans
- l'_Étude sur la flagellation_, la traduction des principaux passages
- sur le sujet qui nous occupe.
-
-
-
-
-=The Story of the Australian Bushrangers=, by Geo. E. Boxall. London,
-1899, in-8º, 392 pages[48].
-
- [48] _Histoire des Batteurs de buissons australiens_, par G.-E.
- Boxall. N'a pas été traduit en français.
-
-Il semble presque impossible de se faire aujourd'hui la moindre idée de
-l'importance des _Bushrangers_[49], au commencement du siècle. Il est
-infiniment probable que l'Australie, las Tasmanie, voire la
-Nouvelle-Zélande ont été peuplées au début par les forçats exportés
-d'Angleterre, d'autant plus qu'à ce moment, il fallait vraiment peu de
-chose pour transformer un honnête homme en forçat. Sous l'égide féroce
-des rois Georges d'Angleterre, le moindre crime voyait son auteur finir
-sur la potence et pour les délits insignifiants, on envoyait les
-délinquants peupler les plaines de _Botany Bay_.
-
- [49] Le mot _Bushranger_ est difficilement traduisible en français.
- C'est l'équivalent de coureur ou batteur de buissons. Dans le cas
- qui nous occupe, il s'agit des évadés des bagnes australiens qui,
- postés sur la lisière des bois et des forêts, arrêtaient et
- dévalisaient les voyageurs qui s'attardaient dans ces parages.
-
-L'ouvrage en question s'occupe donc en grande partie des forçats évadés.
-Dans les descriptions du bagne, l'auteur est arrivé au dernier degré de
-la férocité dans l'application des peines corporelles. Et j'ai tout lieu
-de croire que rien n'est exagéré.
-
-Je vais maintenant m'efforcer de résumer quelques parties de ce livre.
-
-Les punitions des forçats atteignaient le plus haut point de sauvagerie.
-
-La moindre peccadille était punie de fort douce façon, à coups d'un
-instrument appelé _Chat-de-voleurs_, et auprès duquel le
-_Chat-à-neuf-queues_ n'est que jeu d'enfant.
-
-L'auteur de l'ouvrage que je cite est d'avis que l'emploi de cet
-instrument était plutôt nuisible, tant au physique qu'au moral.
-
-Chose curieuse: les soldats gardiens des forçats étaient soumis à une
-discipline plus sévère encore et l'on vit des malheureux commettant
-délibérément les plus grosses fautes pour changer leur sort en celui de
-forçats! Si ces derniers montraient une conduite empreinte à l'égard des
-supérieurs d'obséquiosité et de bassesses, ils voyaient leur sort
-s'adoucir considérablement; si, par malheur, les prisonniers essayaient
-de montrer de l'indépendance--indépendance forcément relative--il n'y
-avait pas de répit pour eux jusqu'à la mort qui avait souvent lieu sur
-l'échafaud.
-
-Je trouve, en continuant ma lecture, de curieuses anecdotes: c'est ainsi
-qu'il habitait à Sydney--actuellement l'une des plus belles villes de
-l'Australie--deux _flagellateurs_, véritables _artistes_ (?) en leur
-genre. Ils _travaillaient_ toujours ensemble, l'un de la main droite,
-l'autre de la gauche, et se disaient capables de fouetter cruellement un
-homme sans lui soutirer la moindre goutte de sang. Le dos des malheureux
-suppliciés avait l'aspect d'une véritable pomme soufflée, tout parsemé
-qu'il était de boursouflures qui restaient sensibles et faisaient
-endurer aux patients une douleur beaucoup plus longue que celle produite
-par la coupure de la peau.
-
-Ordinairement les bourreaux entamaient les chairs: il se trouvait à
-Sydney tout autour du champ d'exécution situé dans Barrack Square, un
-sol saturé de sang humain.
-
-Une curieuse anecdote racontée par l'auteur: Un individu fouetté par les
-deux _flagellateurs_ dont j'ai parlé quitta le lieu d'exécution, le
-sourire aux lèvres, remettant sur ses épaules horriblement tuméfiées sa
-flanelle de forçat d'un geste de défi, se vantant que les bourreaux
-étaient incapables de lui arracher le moindre soupir.
-
-Un autre prisonnier, flagellé avec la plus grande force sur les reins,
-s'époumonnait en vain à crier: «Plus haut, plus haut.» Le bourreau
-continuait froidement son oeuvre. Le malheureux, une fois débarrassé de
-ses liens, saute sur l'exécuteur et le couche à terre d'un coup de
-poing. Aussitôt saisi, il dut subir, dans le triste état où il se
-trouvait, une punition équivalente à la première.
-
-Parfois, un prisonnier reconnu innocent était nonobstant fouetté: Un
-malheureux forçat fut condamné à recevoir 50 coups du _chat_. Au moment
-de l'exécution de la sentence une circonstance imprévue prouve sa
-parfaite innocence.
-
---Qu'importe, dit le juge de Launceston, chargé de faire exécuter la
-punition; qu'il soit puni d'abord et je lui ferai grâce une autre fois.
-
-Les prisonniers étaient astreints à saluer en se découvrant tous les
-_officiels_ de la colonie. A ce sujet, l'auteur raconte le cas de ces
-forçats qui, en janvier 1839, exécutant une construction à Woolloomollô
-Bay, sur la propriété de Sir Maurice O'Connell, blessèrent grièvement
-leur contremaître en lâchant, pour saluer leur maître, une énorme pierre
-qu'ils transportaient.
-
-Le capitaine O'Connell décréta de ce fait que les ouvriers employés chez
-lui ne seraient plus astreints à saluer pendant le travail. Ce qui
-n'empêche qu'un beau jour le Préfet de police de Sydney fasse fustiger
-un nommé Joseph Todd qui, chargé d'un lourd fardeau, était dans
-l'impossibilité absolue de saluer ledit chef de police (le colonel
-Wilson[50]).
-
- [50] Voici comment l'auteur raconte cette anecdote:
-
- «... Le colonel Wilson passait là, accompagné de sa fille. Les
- forçats continuèrent leur tâche, ne prêtant nulle attention au
- Préfet de police, quand celui-ci s'écria d'une voix furieuse: «Otez
- vos chapeaux!» Quelques-uns s'exécutèrent, mais l'un d'eux, nommé
- Joseph Todd, chargé d'un lourd fardeau, ne broncha pas sous l'ordre.
- «Otez votre chapeau, canaille!» reprit le colonel. «Je suis autorisé
- à ne pas le faire,» répondit Todd. Le Préfet se répandit en
- grossières injures. Enfin, n'y tenant plus: «Qu'on l'arrête,»
- cria-t-il, et aussitôt accoururent un sergent et quelques hommes.
- Todd opposait une vive résistance. Il n'en fut pas moins saisi et
- fustigé cruellement. Le jugement portait que Todd avait commis une
- grave infraction en refusant de se livrer aux soldats qui venaient
- l'arrêter, refus qui n'était acceptable que pour un homme libre!»
-
-Joseph Todd, qui reçut pour ce fait 50 coups du _chat_ était arrêté la
-semaine suivante pour une incartade légère et condamné de nouveau à
-recevoir 30 coups du _chat-à-neuf-queues_.
-
-L'ouvrage est composé surtout d'anecdotes dans ce genre et, vu la
-modicité de son prix (7 fr. 50) nous le recommandons au lecteur.
-
-
-
-
-CURIOUS EPISODES OF PRIVATE HISTORY.--=The Court Martial on Miss Fanny
-Hayward= BY AN EX-INFANTRY-CAPTAIN[51]. Paris, Librairie des
-Bibliophiles, 1899; 1 volume in-8º carré. 70 pages. Imprimé sur papier
-de Hollande.
-
- [51] Épisodes Curieuses de l'Histoire Privée.--La Cour martiale pour
- Miss Fanny Hayward, par un ex-Capitaine d'Infanterie. Paris, 1899.
-
-
-Voici un très curieux conte: Une courtisane, miss Fanny Hayward, accusée
-d'avoir volé une montre dans la chambre d'un officier, est traduite par
-les amis de ce dernier devant une cour martiale improvisée et condammée
-à recevoir un certain nombre de coups de fouets. On lui donne le choix
-entre cette punition honteuse et une dénonciation à la police. L'accusée
-choisit la fustigation et la scène s'accomplit à la grande joie des
-officiers et des petites dames invitées à la fête (?)
-
-Telle est toute l'intrigue. Ce conte a été traduit en français et se
-trouve tout au long dans l'ouvrage _Curiosités et Anecdotes sur la
-flagellation_, dont j'ai parlé précédemment.
-
-L'auteur de cette histoire affirme qu'elle est vraie en tous points et
-que seuls les noms de lieux et de personnes ont été changés, pour les
-besoins d'une publication.
-
-
-
-
-_Curious Sidelights of social History._ HOW WOMEN ARE FLOGGED IN RUSSIAN
-PRISONS. Narrative of a Visit to a Convent Prison in Siberia by AN
-ENGLISH DOCTOR. Paris, Librairie des Bibliophiles, 1899. Un volume
-in-8º, 48 pages[52].
-
- [52] Curieux aperçus de l'Histoire sociale: Comment les femmes sont
- fouettées dans les prisons russes. Narration d'une visite faite dans
- une prison de femmes en Sibérie, par un docteur anglais. 1 plaquette
- in-8º carré, 48 pages.
-
-
-C'est la copie d'une lettre écrite par un jeune docteur anglais,
-voyageant en Sibérie, à un ami intime habitant Londres. Cette lettre est
-datée: Tomsk, Western Siberia, 24th July 1880.
-
-Cette lettre est authentique. Si le docteur n'a pas été témoin des
-scènes qu'il décrit, il est certain qu'il a puisé ses renseignements à
-bonne source.
-
-L'éditeur de ce volume a écrit une très intéressante préface.
-
-Cette lettre traduite en français se trouve également tout au long dans
-l'ouvrage: «_Curiosités et anecdotes sur la flagellation._»
-
-
-
-
-DÉFILÉ DE FESSES NUES.--RECUEIL DE LETTRES ÉROTIQUES, PAR E. D. AUTEUR
-DE MES ÉTAPES AMOUREUSES. _Paris. Chez la petite Lollote. Galeries du
-Palais-Royal_, 1891. Petit in-16, VI-210 pages.
-
-
-Ce volume vient de m'être communiqué par un bibliophile de mes amis. Le
-titre indique ce qu'est le livre: un recueil de lettres _érotiques_.
-Pour cela, oui. Quant à la petite Lollote, c'est vainement que j'ai
-cherché son adresse au Palais-Royal.
-
-Au dos du faux titre de ce livre, se trouve une liste d'ouvrages faits
-par le même auteur (E. D.), savoir: _Le marbre animé_, _Mes Amours avec
-Victoire_, _La Comtesse de Lesbos ou la Nouvelle Gamiani_, _Lèvres de
-Velours_, _L'Odyssée d'un Pantalon_, _Les Callipyges, ou les délices de
-la Verge_, _Jupes Troussées_, _Étapes Amoureuses_, _Défilé de Fesses
-nues_, _Odor di Femina_, _Exploits d'un Galant précoce_.
-
-Voilà une belle liste, aux titres suggestifs, et si l'on songe au peu
-d'années que M. E. D. a mis à faire tous ces volumes, je frémis à l'idée
-de ce qu'il m'aurait fallu analyser de livres, si M. E. D. ne s'était
-pas arrêté.
-
-Cet ouvrage me paraît, sinon traduit de l'Anglais, du moins écrit par un
-étranger. J'ai d'ailleurs remarqué que les ouvrages signés E. D.
-présentent des différences de styles assez considérables. Dans tous les
-cas, le style en est pauvre: la note cherchée et poussée à l'excès est
-uniquement celle de l'obscénité.
-
-Il m'est impossible de donner ici des extraits in extenso. Les adoucir
-serait leur enlever le seul mérite qu'ils ont.
-
-Voici cependant l'_Avant-Propos_:
-
- Ce recueil contient un choix de lettres sur des sujets très piquants,
- prises dans la collection d'un bibliophile anglais, qui a bien voulu
- me les communiquer. J'ai traduit les unes, copié le texte des autres,
- en déguisant les noms des lieux et des personnages.
-
- Je crois cette publication destinée à un grand succès. Rien de plus
- émoustillant que ces récits alertes, qui chatouillent le lecteur et la
- lectrice par la verve salace qui les distingue des ouvrages parus dans
- ce genre jusqu'à ce jour, sans en excepter les piquants souvenirs de
- M. Martinett, que je viens de savourer. Puis la variété des récits
- écrites par des plumes différentes, ajoute un grand charme à l'intérêt
- déjà considérable de cet ouvrage sans rival. C'est un chef-d'oeuvre
- qui complète la collection des érotiques. Je suis d'autant plus à
- l'aise pour en parler ainsi, sans qu'on puisse me taxer de
- forfanterie, que je ne suis ici que le fidèle traducteur, ou le
- modeste copiste.
-
- A vous, charmantes lectrices, je dédie ce nouveau chatouilleur, bien
- digne d'éclipser tous ces aînés: car quoi de plus séduisant en ce
- monde, que le défilé sous nos yeux émerveillés de ces ravissants
- objets, désignés par le titre un peu gros de cet ouvrage, gracieux
- ornement, suspendu dans l'espace, que vous balancez dans un
- déhanchement voluptueux, riche, somptueux, opulent, l'orgueil d'un
- sexe adorable, le plus lorgné de ses appas, devant lequel le genre
- humain, hommes et femmes, tombe à genoux, pour lui adresser ses
- fervents hommages.
-
-Après un tel panégyrique de cet ornement suspendu dans l'espace (?!)
-tirons le rideau.
-
-
-
-
-RANDIANA, OR EXCITABLE TALES, contient des détails poussés jusque dans
-leurs plus infimes parties. L'auteur ne cherche pas à déguiser sa
-pensée. J'ignore absolument quel peut être cet auteur, mais c'est
-certainement un homme du monde, et du meilleur.
-
-L'ouvrage se compose de vingt-quatre chapitres, écrits avec beaucoup de
-verve, dans un très pur anglais. Ce n'est certainement pas une
-traduction, les scènes se passant d'ailleurs en grande partie à Londres.
-Il y a cinq chapitres sur les vingt-quatre, que je dois signaler
-spécialement, attendu qu'ils se rapportent à notre sujet.
-
-Dans le chapitre V, on trouve un abrégé de l'histoire de la flagellation
-et dans le chapitre VI, on entre dans le vif de la question, avec
-l'histoire de deux ecclésiastiques qui ont persuadé à une jeune femme de
-laisser expérimenter sur son corps les bienfaits de la flagellation.
-
-Ce volume, publié vers 1880 à Londres (?) est devenu presque
-introuvable. Il a été réimprimé en 1897 à Paris, en une charmante
-édition tirée, sur papier de Hollande, à 200 exemplaires numérotés à la
-presse. Le titre de cette édition porte: _Social Studies of the
-Century._ RANDIANA, OR EXCITABLE TALES. Paris, _Société de Bibliophiles_
-for the Delectation of the Amorous and the instruction of the amateur in
-the Year of the excitement of the sexes, MDCCCXCVIII.
-
-Pisanus Fraxi, l'éminent bibliographe fait, sur ce volume, les remarques
-suivantes:
-
- Chacun des vingt-quatre chapitres de cet intéressant ouvrage, contient
- une petite affaire d'amour, brièvement et habilement racontée, et dont
- l'auteur est le héros.
-
- Aucune de ces aventures ne dépasse le domaine des choses possibles:
- elles peuvent même fort bien--exagération mise à part--arriver à tout
- homme du monde possédant, en sus de l'amabilité, une bourse bien
- garnie. Néanmoins, l'auteur me permettra d'être sceptique quand il
- affirme:
-
- «Je suis homme à ne pas farder la vérité, mais aussi à ne raconter que
- ce qui est, et si extraordinaire que puissent paraître quelques-uns de
- mes racontars à ceux qui n'ont jamais passé par de semblables
- habitudes, elles n'en sont pas moins exactes. La lecture de cet exposé
- fera, je crois, grandir le zèle avec lequel il sera lu.»
-
- J'hésite vraiment à porter croyance--ajoute Pisanus Fraxi--aux effets
- magiques du baume Pinero, ni à l'emploi sans danger d'un semblable
- aphrodisiaque dans de semblables scènes d'orgie et de flagellation
- pratiquées par le père Pierre de Sainte-Marthe des Anges, de South
- Kensington, ni à l'aventure audacieuse avec la vertueuse Mme Leveson.
-
- L'improbabilité même de ces scènes peut être sans doute considérée par
- quelques-uns des lecteurs comme une marque d'originalité et le volume
- sera certainement salué comme joyeuse arrivée par tous les philosophes
- de la même école que l'auteur.
-
-
-
-
-THÉODORE DE BANVILLE.--CONTES HÉROÏQUES. Paris, 1884.
-
-
-Je ne classe pas cet ouvrage parmi ceux écrits exclusivement sur la
-flagellation. Théodore de Banville n'était pas coutumier de tels livres.
-N'empêche que le premier des contes, _La Borgnesse_, se terminait par un
-sujet de flagellation qui vient apporter là sa note sombre.
-
-Christmant, amant d'une femme de monde quelconque, est surpris par le
-mari. Mais la maîtresse a le temps de s'échapper et serait bientôt hors
-d'atteinte si le modèle du peintre, Léo, n'avait, d'un signe
-imperceptible, indiqué au mari outragé la porte par laquelle avait
-disparu la fugitive.
-
- «Cependant ce clin d'oeil de trahison jeté par Léo, Christmant l'avait
- vu, lui aussi, et surpris au vol. Alors il saisit un fouet accroché à
- la muraille entre deux bébés japonais, et de toutes ses forces en
- cingla le visage du modèle. L'oeil blessé horriblement sortit de son
- orbite, et les joues et la bouche déchirés ne furent plus qu'une
- plaie. Et furieuse, hurlant, toute sanglante, de longs filets de sang
- coulant sur sa gorge nue, tordant ses bras, la grande Léo eut encore
- un air de défi, et de son oeil unique regardant Léopold Christmant
- avec l'expression d'une haine farouche:
-
- --«Tant pis! je vous aimais! dit-elle.»
-
-Dans le même ouvrage, un autre des contes _La Bonne_ nous donne une
-scène différente. Il serait téméraire de ma part d'essayer d'analyser
-Banville. Je cite donc:
-
- «En voyant la colère qui brillait dans les yeux de la grande femme,
- les visiteurs voulurent s'interposer mais les écartant d'un geste
- terrible, elle saisit Audren, et l'ayant mis sur son bras, comme
- lorsqu'il était enfant, le déculotta et lui donna le fouet. Le vicomte
- de Larmor hurlait de douleur; mais toujours Annan Goën le frappait de
- toutes ses forces, et acharnée à le châtier, elle ensanglantait sa
- main vengeresse dans la chair déchirée et meurtrie de ce mauvais
- gentilhomme.»
-
-
-
-
-RARE TRACTS ON FLAGELLATION.--Voici sept opuscules qu'il serait de
-coupable négligence d'omettre dans cette bibliographie.
-
-
-Un érudit nommé Henry Thomas Buckle, né en Angleterre de parents
-fortunés, et mort à l'âge de trente-trois ans a laissé un certain nom
-dans la littérature anglaise. C'est l'auteur de l'_Histoire de la
-civilisation en Angleterre_ (3 volumes) oeuvre monumentale, restée
-inachevée par la mort de l'auteur, ouvrage renommé pour la clarté du
-style et la profonde philosophie qui s'en dégage. Parmi les sujets qui
-attirèrent l'attention de ce chercheur, vient s'ajouter celui qui se
-rapporte aux punitions corporelles. Du moins, on le dit, et je vois là
-l'explication de la réunion de son nom. Voici en effet le titre général
-des sept opuscules:
-
-=Rare Tracts=: REPRINTED FROM THE ORIGINAL EDITIONS COLLECTED BY THE
-LATE HENRY THOMAS BUCKLE, author of «_A History of Civilization in
-England_» autrement dit: Traités rares sur la flagellation, réimprimés
-sur les éditions originales, réunis par feu Henry Thomas Buckle auteur
-de l'«Histoire de la civilisation en Angleterre».
-
-On prétend que Thomas Buckle avait prêté ces opuscules en 1872, à un
-éditeur de Londres, nommé J. C. Hotten, qui les a publiés dans sa
-Bibliothèque dite du _Progrès social_, d'après les éditions originales
-collectionnées par Thomas Buckle. L'éditeur de l'édition originale, en
-1777 était G. Peacock, et il est probable que Buckle se serait servi de
-ces opuscules pour un chapitre curieux et intéressant de son ouvrage sur
-la civilisation.
-
-Les sept volumes de la réimpression sont très rares et valent de 250 à
-300 francs. Ils sont formés en partie de révélations sur certaines dames
-du _grand monde_ anglais, dames qui s'adonnaient beaucoup au sport tout
-particulier de la flagellation. Les noms sont peu déguisés.
-
-Entre autres documents, on trouve un opéra-comique représenté sur une
-scène privée ainsi que des conférences _fashionables_ qui, paraît-il,
-ont été faites avec accompagnement d'expériences pratiques! Ces volumes
-éclairent d'un jour nouveau les pratiques en usage au siècle dernier en
-Angleterre.
-
-Voici les titres complets des sept volumes:
-
-1. Exhibition of Female Flagellants in the Modest and Incontinent World.
-
-2. Part Second of the Exhibition of Female Flagellants in the Modest and
-Incontinent World.
-
-3. Lady B--r's Revels. A Comic Opera, as Performed at a Private Theatre
-with unbounded Applause.
-
-4. A Treatise of the Use of Flogging in Venereal Affairs. Also of the
-Office of the Loins and Reins. By Meibomius.
-
-5. Madame Birchini's Dance. A Modern Tale, with Original Anecdotes
-collected in Fashionable Circles. By Lady Termagant F--m.
-
-6. Sublime of Flagellation: in Letters from Lady Termagant F--m to Lady
-Harriet T--l.
-
-7. Fashionable Lectures; Composed and Delivered with Birch Discipline,
-by the Following Beautiful Ladies.
-
-London, printed by G. Peacock, 1777[53].
-
- [53] 1. Exposition des Flagellants femelles dans le monde modeste et
- incontinent.
-
- 2. Seconde partie de l'Exposition des Flagellants femelles dans le
- monde modeste et incontinent.
-
- 3. Les orgies de Lady B--r's--Opéra-comique, comme exécuté sur un
- Théâtre privé, avec applaudissements sans frein.
-
- 4. Traité de l'usage de la verge dans les plaisirs vénériens, et
- dans l'office des reins et des lombes, par Meibomius. (Voyez plus
- haut: Meibomius, De l'utilité de la flagellation.)
-
- 5. La danse de Mme Birchini. Conte moderne, avec Anecdotes
- originales recueillies dans des _fashionables_ Cercles, par Lady
- Termagant F--m.
-
- 6. La majesté de la flagellation: en lettres de Lady Termagant F--m
- à Lady Harriet T--l.
-
- 7. Lectures _fashionables_; composées et prononcées avec la
- discipline du fouet, par les magnifiques dames suivantes. Londres,
- imprimé par G. Peacock, 1777.
-
-
-
-
-LASHED INTO LUST. A CAPRICE OF A FLAGELLATION. Paris, 1899[54].
-
- [54] La luxure dans le fouet. Caprice d'un flagellateur. 1 volume
- petit in-8º. Deux éditions dont l'une sur papier de Hollande.
-
-Voici maintenant un ouvrage absolument moderne et qui démontre par son
-existence même, que l'étrange goût de la flagellation n'est pas encore
-éteint.
-
-Voici le problème que l'auteur anonyme (nous le connaissons
-personnellement, et c'est un gentleman distingué, ce qui prouve le peu
-de bonne foi qui préside à l'établissement de ces ouvrages) cherche à
-résoudre: comment domestiquer et réduire à la soumission une courtisane
-à la langue acérée qui pense que chaque homme représente sur terre un
-imbécile, plus qu'un naïf.
-
-L'auteur a résolu ce problème avec beaucoup d'habileté. Ce volume n'a
-jamais été publié en français quoique l'original ait été écrit dans
-cette langue. Les acheteurs de cet ouvrage, s'ils supposent acquérir un
-bréviaire de piété, doivent être tristement déçus: l'auteur a choisi ses
-héroïnes et leur a assigné un rang hiérarchique dans la haute prêtrise
-de la galanterie.
-
-Les actrices de ce petit drame sont des parvenues, de naissance et
-origines diverses.
-
-L'assemblée à la _Villa du Nid d'Amour_ est suffisamment hétéroclite:
-nous y trouvons la fille du faubourg, coudoyant la femme pervertie du
-commerçant honnête, à laquelle fait vis-à-vis la dame _raisonnable_ et
-d'âge presque mûr qui donne de _sages_ conseils à la jeune fille de
-bonne famille «folle de son corps», enfin toute l'assemblée s'incline
-devant la hautaine courtisane à la mode qui tout à l'heure criera,
-suppliera sous les cuisantes morsures de la verge. La principale scène
-de flagellation a lieu sur un yacht, en pleine Méditerranée. Ce yacht
-est commandé par un anglais de goûts bizarres, nommé Sir Ralph. A bord
-une nièce de ce dernier, une jeune femme d'admirable beauté du nom de
-miss Violet Stafford, maîtresse de Sir Ralph, et la courtisane dont j'ai
-parlé, formaient l'élément féminin qui devait entrer en scène.
-
-Le premier sujet d'une castigation fut miss Violet, qui pour une
-peccadille commise un mois auparavant, fut fouettée sans pitié. La
-courtisane française avait assisté avec grande surprise à la punition de
-sa jeune amie anglaise, et même essayé de dissuader les bourreaux de
-leur action infâme. Aussi, je laisse à penser l'indignation qu'elle
-ressentit lorsque son amant l'informa tranquillement que son tour était
-venu. Je cite son propre récit que l'auteur lui fait raconter à des
-amies:
-
- «Je crus qu'il plaisantait et je me mis à rire. Mais lui se tenant
- debout, le fouet à la main me dit placidement:
-
- «Allons, Nini, déshabillez-vous, la belle!
-
- Comme je le regardais, hébétée, pétrifiée d'étonnement, il reprit
- criant presque:
-
- «Allons... fais vite,» et au même instant son fouet s'abattait
- cinglant mes épaules.
-
- «Je poussai un cri de douleur et de rage, et bondis comme une tigresse
- pour lui arracher le fouet: deux coups rapides me firent battre en
- retraite.
-
- «Nous étions restés seuls. Je courus vers la porte; elle était fermée
- en dehors.
-
- «Assassin! misérable lâche!» m'écriai-je éperdument; à chacune de mes
- exclamations, le fouet retombait sur mes épaules.
-
- «Sir Ralph, d'une voix calme, me disait:
-
- «Prends garde à la figure. Je ne voudrais pas te blesser.» Puis, il
- continuait, par saccades: «sois raisonnable... déshabille-toi, ou...
- j'emploie la force--Osez donc, misérable! criai-je de nouveau.»
-
-Et la scène se continue entre amant et maîtresse jusqu'à l'intrusion de
-nouveaux témoins qui vont prêter appui à l'orgie sanguinaire qui va se
-dérouler.
-
-Les détails qui accompagnent les descriptions m'empêchent de les citer.
-
-C'est, je crois, le livre le plus érotique qu'il m'ait été donné de lire
-en anglais.
-
-
-
-
-=Théâtre des cruautés des hérétiques au XVIe siècle.=--Reproduction du
-texte et des gravures de l'édition française de 1558. Publié sans doute
-à Londres, 96 pages.
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-=Prison Characters= DRAWN FROM LIFE WITH SUGGESTIONS FOR PRISON
-GOVERNMENT. FEMALE LIFE IN PRISON BY F. W. ROBINSON[55].
-
- [55] Caractères de la prison (en Angleterre); basé sur la vie, avec
- conseils au gouvernement des prisons. Vie des femmes en prison, par
- F. W. Robinson.
-
-Deux illustrations, deux volumes, 736 pages.
-
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-=Les duels par la flagellation.=--Je viens de passer rapidement en revue
-les principaux ouvrages, où des auteurs talentueux ou nuls se sont
-efforcés de nous raconter par «des scènes vécues» (?) disaient-ils
-presque tous, que la flagellation fut, est, et sera toujours à l'ordre
-du jour, qu'elle fait partie intégrante de notre vie. Je suis loin de
-les approuver, considérant plutôt les malheureux adonnés à cette
-pratique comme des malades, et rien de plus. Cependant, il est des
-circonstances où le fouet ou le bâton ont joué un rôle prépondérant. Je
-me souviens avoir lu dans les journaux américains, il y a quelques
-semaines à peine, que deux habitants du pays, qui s'étaient voués une
-haine mortelle, dont la jalousie était la base (cherchez la femme) ont
-trouvé un ingénieux moyen de mettre fin au conflit qui les séparait.
-Attachés tous deux solidement à deux arbres vis-à-vis, n'ayant que la
-main droite de libre, et cette main armée d'un gourdin, ils se sont
-administrés réciproquement une telle volée de coups, qu'il est plus que
-probable qu'ils ont trouvé dans la mort l'unité qu'ils n'avaient pu
-avoir de leur vivant. Voilà un duel, qui, je crois, ne sera pas goûté de
-sitôt dans la vieille Europe. Mais en Amérique...
-
- *
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- * *
-
-Le _Journal illustré_, dans son numéro du 4 mars 1900 donne en première
-page une gravure représentant un duel au fouet entre deux charretiers,
-duel qui se termina tragiquement, l'un des deux combattants ayant eu
-l'oeil crevé.
-
-Voici les faits tels que les a relatés _le Petit Journal_:
-
- «Deux charretiers, Georges Falga et Emmanuel Ricci, âgés vingt-trois
- ans et vingt-six ans, vivaient en paix... lorsqu'à La
- Garenne-Colombes, où ils demeurent, ils firent la connaissance d'une
- fort jolie fille dont ils s'éprirent éperdument et que tous deux
- désiraient épouser. Falga, plus heureux que son rival, ayant obtenu,
- avec le consentement du père, celui de la jeune personne qui ne
- voulait pas de Ricci parce qu'il est Italien, s'empressa de faire part
- à ce dernier du résultat de sa démarche.
-
- Furieux d'être ainsi évincé, l'Italien jura de se venger.
-
- Hier matin, vers six heures, comme les deux rivaux, avant de se rendre
- à leur travail, prenaient leur repas dans un débit de la Garenne, une
- violente discussion s'éleva entre eux, à propos du prochain mariage de
- Falga, et de grossières invectives furent échangées. Ils allaient en
- venir aux mains, lorsque d'autres charretiers, témoins de la scène,
- s'interposèrent et proposèrent aux deux hommes d'aller vider leur
- querelle dans un duel en champ clos.
-
- L'arme choisie serait le fouet dont chacun d'eux était armé. Les
- conditions de ce singulier duel réglées, Falga et Ricci, suivis de
- leurs témoins allèrent se placer dans un terrain situé à quelque
- distance du débit.
-
- Mis en face l'un de l'autre, chacun tenant son arme, les combattants,
- qui, au préalable s'étaient dévêtus jusqu'à la ceinture, attendirent
- le signal et se mirent immédiatement à se cingler consciencieusement
- le visage et le torse de terribles coups de fouet.
-
- D'énormes zébrures, laissant échapper le sang, ne tardèrent pas à
- apparaître sur la peau des deux adversaires, qui redoublant d'ardeur,
- se frappaient comme des sourds. Le combat durait depuis quelques
- minutes, lorsque tout à coup, Ricci poussa un cri terrible et
- chancela. Le fouet de son rival venait de lui atteindre l'oeil.»
-
-
-
-
-=Les corrections conjugales et les littérateurs, anciens et
-modernes.=--Cette grave question: Doit-on ou ne doit-on pas battre sa
-femme? a fait couler des flots d'encre à pas mal de littérateurs.
-
-
-Il est bien un vieux proverbe qui dit «qu'il est permis de battre sa
-femme, mais qu'il ne faut pas l'assommer», et comme il est
-universellement reconnu que les proverbes sont la sagesse des nations,
-nous devons prendre celui-là en bonne part.
-
-«Battre sa femme, dit M. Esquiros, est un usage fort ancien dans le
-monde et notamment en France... Toutes les sociétés commencent, comme
-l'humanité, par l'état sauvage, lequel entraîne toujours l'emploi
-aveugle de la force. De vieilles cérémonies religieuses consacraient
-même cet usage en plusieurs provinces; le droit en était accordé au mari
-comme une franchise.»
-
- *
-
- * *
-
-En Angleterre, écrit M. Larcher, la loi qui permettait au mari de battre
-sa femme _gratuitement_ a subsisté jusqu'en 1660.
-
-Depuis ce temps, moyennant une faible amende, tout mari anglais peut
-infliger de rudes corrections à sa femme.
-
-A notre époque, dans ce pays, il ne se passe pas une semaine, pas un
-jour même, sans qu'une feuille publique, soit de Londres, soit de la
-province, n'annonce qu'un mari a horriblement maltraité sa femme. Ces
-actes de brutalité conjugale sont depuis longtemps si communs en
-Angleterre, que le public n'y donne plus aucune attention; ils passent
-en quelque sorte inaperçus. On se dit: «Ce n'est rien, c'est un homme
-qui a corrigé sa femme,» tout aussi simplement qu'on se dirait: «Ce
-n'est rien, c'est un homme qui a battu son chien.» Il est même à
-supposer que les chiens, s'ils subissaient les mauvais traitements que
-subissent un grand nombre de femmes, trouveraient plutôt des défenseurs
-que ces dernières... Dès l'instant que de tels actes de barbarie ne
-soulèvent plus l'indignation publique, le devoir des législateurs serait
-d'aviser au moyen d'y mettre un terme... Est-ce au mari, au mariage ou à
-la femme qu'il faut s'en prendre? Que l'on cherche et l'on trouvera.
-
- *
-
- * *
-
-Une bonne correction, dit Salomon, vaut mieux aux femmes qu'un collier
-de perles.
-
- *
-
- * *
-
-Tilly fait la remarque que les femmes résistent souvent aux plus nobles
-procédés, et sont presque toujours subjuguées par le charme des plus
-mauvais traitements.
-
- *
-
- * *
-
-Le _Petit Bleu_ du 15 mars 1900, publiait l'entrefilet suivant:
-
- =Battu et ridiculisé.=--MONTLUÇON.--Il existe à Montluçon une vieille
- et originale coutume locale qui veut que tout mari qui se laisse
- battre par sa femme soit promené par la ville la tête coiffée d'un
- bonnet de coton, une quenouille en main en guise de sceptre et monté à
- l'envers sur un âne.
-
- Cette pratique quelque peu comique est toujours en vigueur. Aussi,
- avant-hier soir, vers six heures, à la sortie des usines, plus de
- trois mille personnes se trouvaient-elles sur le pont Saint-Pierre et
- aux abords pour voir passer un cortège de mari battu.
-
- Le patient était un ouvrier d'usine, à qui sa femme avait donné une
- maîtresse gifle à la suite d'une querelle conjugale, et à qui ses
- camarades d'atelier appliquaient la peine encourue en pareil cas,
- suivant le rite usité.
-
- Le malheureux, cavalcadant à l'envers sur un âne de marinier, le chef
- ceint d'un casque à mèche et portant dans le dos une pancarte
- infamante, où étaient écrits ces mots: «Battu par sa femme et
- content,» fut promené par toute la ville, essuyant les lazzis les plus
- sanglants d'une foule sans pitié.
-
- *
-
- * *
-
-Bien d'autres auteurs ont agité cette question, mais les citer tous
-m'écarterait sensiblement de mon programme.
-
- *
-
- * *
-
-
-
-
-=A l'ombre.=--Traduit pour la première fois de l'Anglais pour la Société
-des Bibliophiles, 1 volume, in-18º papier vergé. (Édité à 10 francs.)
-
-
-Dans son prospectus, l'éditeur de cet ouvrage dit:
-
-«Il est assez délicat de donner une idée du livre, vu sa nature
-ultra-légère. Contentons-nous de dire que ceux que ne choquent pas les
-robes qui se retroussent et les cotillons qui découvrent ce qu'ils
-devraient cacher, ceux-là, disons-le, trouveront leur compte dans ce
-volume singulièrement pimenté. Est-il besoin d'ajouter que l'application
-de la verge et de la main sur d'affriolantes rondeurs y joue un rôle
-prépondérant; c'est un des traits caractéristiques de cette sorte de
-littérature, et, dans cet ouvrage, c'est pour ainsi dire à chaque page
-que se manifeste ce goût étrange dont tant d'ouvrages sérieux ont
-affirmé et commenté l'existence.»
-
-
-
-
-=Les Loups de Paris=, par JULES LERMINA[56].--Ce n'est pas sous un titre
-semblable que l'amateur d'ouvrages sur la flagellation, penserait
-trouver une terrible scène de fustigation. Le hasard--qui fait parfois
-bien les choses au profit des bibliomanes--m'a fait rencontrer ce livre
-qui, à première vue, semble être un roman-feuilleton fort banal. En le
-feuilletant, j'y ai trouvé quelques études intéressantes, où le document
-n'est pas dédaigné, mais l'auteur, obéissant aux lois inexorables de la
-compréhension populaire, a dû mettre sa tâche à la hauteur de Mme
-Pipelet qui s'en est donnée à coeur joie: des massacres, cambriolages,
-vols avec effractions, assassinats: «O ma chère! c'est palpitant.»
-
- [56] Grand in-8º, avec un frontispice en couleurs (grande
- chromolithographie pliante).
-
-Arrivons au passage qui nous intéresse. Il s'agit d'une tentative
-d'évasion dans un bagne. Le forçat coupable est condamné à recevoir
-cinquante coups de bâton. Je cite textuellement:
-
- On entraîna le coupable. Entraîner n'est pas le mot propre, car il
- suppose résistance. Et il se laissait faire, comme s'il n'eût été
- qu'une masse inerte...
-
- Les forçats avaient été convoqués, selon l'usage, pour assister au
- châtiment, à l'expiation...
-
- L'évadé fut dépouillé jusqu'à la ceinture...
-
- Un condamné à vie s'avança tenant en main l'instrument du supplice. En
- cette année-là, on faisait l'essai d'un fouet d'importation anglaise,
- le _cat-o-nine tails_, touffe de neuf lanières, garnies de petites
- balles de plomb.
-
- L'exécuteur fit siffler dans l'air le cuir, qui rendit un bruit sec
- comme un coup de feu.
-
- Le condamné resta immobile, les poignets appuyés sur le billot de
- bois.
-
- Il faut dire que chaque coup du _cat-o-nine tails_, était compté pour
- dix coups ordinaires. C'était donc cinq rasades seulement, terme
- consacré, que le patient devait recevoir.
-
- Un!... Son dos se marbra de bleu et de rouge.
-
- Il ne remua pas.
-
- Deux! Il y eut du sang.
-
- Même immobilité.
-
- --Diable! fit un des assistants, voilà une forte nature. Qui se serait
- attendu à cela? Ordinairement, on tombe au troisième.
-
- Bah! ce sera pour le quatrième.
-
- Mais le troisième tomba net sur les épaules l'homme...
-
- Le quatrième enleva quelques lambeaux de chair...
-
- L'autorité n'en revenait pas. Ce fouet britannique ne remplissait pas
- les conditions du programme...
-
- --Cinq!
-
- C'est fait. Le condamné se redressa. Il y avait là un baquet rempli
- d'eau dans laquelle on avait fait dissoudre quelques kilos de sel
- marin.
-
- --Vous permettez? demanda-t-il.
-
- Et sans attendre la réponse, il plongea dans l'eau la toile grossière
- qui servait d'éponge, et le liquide ruissela sur ses épaules...
-
- Il ne frémissait même pas. Et cependant, à voir la chair écrasée, la
- douleur devait être atroce...
-
- Mais lui, sachant que, sa peine subie, il rentrait dans les rangs, à
- sa place, alla se mettre dans le groupe des forçats, endossant la
- casaque dont on l'avait dépouillé...
-
- --C'est une mystification, dit un surveillant.
-
- De fait, ils étaient tous consternés.
-
- --Il y a un autre condamné, fit un garde-chiourme. On pourrait
- essayer.
-
- --Soit...
-
- La condamnation était moins grave. Vingt coups, ce qui se résolvait en
- deux coups de fouet de nouvelle invention...
-
- --C'est l'exécuteur qui a le poignet trop mou, objecta quelqu'un.
-
- Celui qui venait de recevoir les cinq coups dit, mettant le bonnet à
- la main:
-
- --J'offre de frapper le patient.
-
- --Tu n'auras pas la force.
-
- --Essayez.
-
- --Soit.
-
- Le forçat qui avait encouru la peine, pour quelque peccadille
- d'insubordination, était un énorme colosse dont les épaules, le torse,
- le _râble_ semblaient taillés en plein bronze...
-
- Il se posa, arrogant, défiant du regard le poignet fin et sans doute
- faible de cet exécuteur de hasard.
-
- --Bonne affaire! murmura-t-il. Si celui-là me démolit...
-
- Il n'acheva pas.
-
- On entendit un cri, un râle.
-
- L'homme était par terre, crispant ses ongles au sol.
-
- Un seul coup du _cat-o-nine tails_ l'avait abattu.
-
- Le médecin s'approcha... Une sorte de gloussement sortait de sa
- poitrine, tandis qu'une écume rougeâtre souillait ses lèvres.
-
- --Il ne résisterait pas au second coup, dit le médecin. Bien heureux
- s'il réchappe de cette première alerte...
-
- C'était fait.
-
- Les gardes-chiourmes appelèrent les hommes à la grande fatigue.
-
-
-
-
-=La flagellation dans la gravure, la caricature, en politique.=--Là
-aussi, la flagellation a joué un rôle important. Mais cette partie
-demande une étude spéciale. Je ne citerai donc que quelques exemples.
-
-Qui ne se rappelle le numéro publié par le _Le Rire_, entièrement
-illustré par le dessinateur Willette? Une des gravures, la plus amusante
-peut-être, représente un intérieur britannique, et, cependant que le
-père lit la _Bible_, la mère éponge le postérieur d'une fillette.
-Légende: _En Angleterre, les petites filles sont bien gentilles, mais
-trop souvent fouettées._
-
- *
-
- * *
-
-Au moment où j'écris ces lignes, _La Caricature_, journal satyrique
-donne en première page un dessin représentant la reine Victoria,
-flagellée vigoureusement par le Président Krüger. Cette caricature,
-considérée à juste titre comme outrageante, a eu un immense
-retentissement de l'autre côté du détroit.
-
-
-
-
-Dans son numéro du 30 avril 1800, _Le Courrier français_ donne un
-merveilleux dessin de Willette à propos du rétablissement de la
-flagellation en Virginie. La légende du dessin porte:
-
- «Les journaux publient une dépêche de New-York annonçant que
- l'Assemblée législative de l'État de Virginie a voté une loi
- permettant d'appliquer les châtiments corporels en public.
-
- «La première à qui cette loi a été appliquée est une jeune fille de
- dix-huit ans qui a été fouettée sur la place publique de Manassas,
- parce qu'elle avait des relations immorales avec un clergyman.»
-
- Sans commentaires.
-
-
-
-
-Une petite brochure vient de paraître, sous le titre. =Les Crimes des
-couvents=[57], qui contient des détails si révoltants sur des faits qui
-se sont passés dernièrement, d'une telle férocité que le sujet mérite
-d'être étudié à fond.
-
- [57] B. GUINAUDEAU.--LES CRIMES DES COUVENTS.--L'exploitation des
- Orphelins. Paris, 1889. 1 brochure de 72 pages, 50 centimes.
-
-Je réserverai donc cette étude pour un autre ouvrage, car ici, la place
-me fait défaut.
-
-
-
-
-=Traité du fouet, et de ses effets sur le physique de l'amour, ou
-aphrodisiaque externe.=--Ouvrage médico-philosophique, suivi d'une
-dissertation sur les moyens d'exciter aux plaisirs de l'amour, par D...
-(Doppet) médecin, 1788, 1 vol. in-18 de 108 pages, plus 18 feuillets
-préliminaires.
-
-
-Le _Traité du fouet_ est une imitation plagiaire du traité de Meibomius,
-dont j'ai déjà parlé. Ici tout est libertinage et satire grossière. Le
-lecteur n'y apprendrait rien d'utile; en revanche, il y peut trouver les
-moyens de ruiner sa santé, car l'ouvrage contient une pharmacopée très
-étendue des plus actifs aphrodisiaques, réduits en électuaires formulés,
-suivie d'une liste raisonnée des plantes analogues à la vertu de ses
-récipés.
-
-J'ai sous les yeux une réimpression de ce volume qui porte: Londres,
-1891. Cette édition est précédée d'une _notice bibliographique_ dont je
-cite quelques passages intéressants:
-
- L'auteur du _Traité du fouet_ est François-Amédée Doppet, médecin,
- littérateur et général français, d'origine savoisienne, né a Chambéry
- en mars 1753, et mort à Aix (Savoie) vers l'an 1800. Sauf Quérard,
- _France litt._ et la _Biogr. génér._ de Hoefer qui donnent
- l'énumération exacte de ses nombreux ouvrages, il n'est guère
- brièvement cité par les autres biographes, que pour l'ouvrage qui nous
- occupe.
-
- La première édition a pour titre: _Aphrodisiaque externe_, ou _Traité
- du fouet et de ses effets sur le physique de l'amour, ouvrage
- médico-philosophique suivi d'une dissertation sur tous les moyens
- capables d'exciter aux plaisirs de l'amour, par D***_, sans lieu
- d'impression (Genève) 1788, in-18 (disent Brunet, Graesse et le comte
- d'I***), in-16 (disent Barbier, Quérard et Hoefer) de 158 pages.
-
- Il est à remarquer que tous les biographes indiquent _Genève_ comme
- lieu d'impression, tandis que la _Bibliographie_ du comte d'I***,
- seule, indique _Paris_.
-
- La _Bibliographie des ouvrages relatifs à l'amour, aux femmes_, etc.
- Turin et San Remo, 1871-1873, en annonçant, au _Traité du fouet_, une
- figure-frontispice, qui n'a jamais existé que dans l'imagination un
- peu vagabonde des éditeurs, ajoute que le _Médecin de l'amour_ paru à
- _Paphos_ (Paris) en 1787, in-8º, est un essai du même ouvrage. C'est
- une profonde erreur. Le _Médecin de l'amour_, est tout simplement une
- véritable histoire médico-romanesque n'ayant aucun point de
- ressemblance avec le _Traité du fouet_.
-
- *
-
- * *
-
- Il se rencontre aussi des exemplaires de cette édition originale
- portant un titre ainsi libellé: _Traité du fouet_, ou _Aphrodisiaque
- externe_, etc. A Paris, chez les marchands de nouveautés.
-
- Une réimpression à très petit nombre a eu lieu à Paris ou à Lille, au
- commencement de ce siècle (1820 à 1825). Cette édition contient 108
- pages, la table comprise; elle porte sur le titre, pour épigraphe, un
- passage latin, tiré de l'ouvrage de Meibomius. Elle est bien imprimée,
- son bon papier ordinaire collé, d'une teinte légèrement bleuâtre.
-
- *
-
- * *
-
- Il est à remarquer que la seconde partie de cet ouvrage, intitulée:
- _Dissertation sur tout les moyens capables d'exciter aux plaisirs de
- l'amour_, ne fait point partie essentielle du _Traité du fouet_. C'est
- plutôt une pharmacopée aphrodisiaque très curieuse.
-
- Aussi cette partie a-t-elle été détachée de l'ouvrage et reproduite
- avec des annotations, depuis peu, à l'étranger.
-
- On y a même joint un frontispice très épicé, dont l'allégorie, aussi
- frappante qu'ingénieuse, rappelle d'une façon toute gaillarde, le
- souvenir des _Fleurs animées_ de Granville.
-
-
-
-
-=Histoire des Flagellans=, où l'on fait voir le bon et le mauvais usage
-des Flagellations parmi les chrétiens, par des preuves tirées de
-l'Écriture sainte, etc., traduit du latin de M. L'ABBÉ BOILEAU, docteur
-de Sorbonne (par l'abbé Granet), Amsterdam, chez Henri Sauzet, 1732 (1
-vol. in-12).
-
-
-_Diverses éditions en latin, français et anglais._
-
---Tout est vraiment digne d'attention dans ce livre, publié vers la fin
-de l'année 1700, par l'abbé Boileau, frère du célèbre Despréaux. Cet
-excellent écrit que l'abbé Irailh, a eu le grand tort d'appeler un livre
-saintement obscène traduit en français dès 1701, puis en 1732 par l'abbé
-Granet, l'éditeur des oeuvres du savant de Launoy, n'excita pas moins,
-quand il paru une grande rumeur parmi les moines, les théologiens et
-surtout chez les jésuites, soit à cause des opinions jansénistes
-imputées à l'auteur, soit par une suite de cette déplorable prédilection
-que les jésuites ont toujours eue pour la _discipline d'en bas_. Le père
-du Cerceau et l'infatigable controversiste Jean-Baptiste Thiers, curé de
-Vibraye, s'emportèrent cruellement contre l'abbé Boileau. De leur côté
-les moines et les moinesses firent grand bruit. Mais de réfutation
-concluante, il n'en parut aucune.
-
-L'abbé Boileau poursuit, en dix chapitres, la flagellation, spécialement
-la flagellation volontaire, depuis son origine jusqu'à son époque, sous
-toutes ses formes et ses prétextes, comme une indigne coutume née du
-paganisme et de l'esprit de libertinage.
-
-Ne fait-il pas beau voir le père Girard donnant la discipline à la belle
-Cadière, pour commencement de satisfaction, et cela, parce que liberté
-pareille a été prise, sans encombre de chasteté, par saint Edmond,
-Bernardin de Sienne, et par le capucin Mathieu d'Avignon?
-
-A en juger par la nature humaine, qui est la même partout, la
-flagellation du christianisme n'a pas eu d'avantages sur celle des
-lupercables, et dans le nombre des dévotes fouettées, nous avons dû
-avoir autant de femmes compromises que les Romains.
-
-
-
-
-HECTOR FRANCE dans «=Le Péché de soeur Cunégonde=» (Paris s. d. In-4º
-illustré) nous donne une très amusante scène de pénitence religieuse. Je
-cite textuellement:
-
- «Cependant, ce n'était pas de l'_Ave Maria_ dont s'occupait une
- religieuse, car en passant devant une porte sur laquelle était écrit
- le nom de _soeur Sainte-Irène_, on entendit le bruit de ce que
- Rabelais nomme une _Cinglade_, mais une cinglade timide et molle,
- précédée et suivie de petits gémissements.
-
- --Restez là, dit monseigneur à la petite fille en s'arrêtant et
- frappant trois coups. Peut-on entrer? ajouta-il.
-
- --Je me meurtris aux épines de la mortification, répondit une voix
- plaintive.
-
- --Quelle mortification?
-
- --Je me flagelle.
-
- --Eh! ma soeur, dit le directeur en poussant la porte qu'il referma
- sur lui, c'est sur la chair qu'il faut frapper, ma soeur, la chair! la
- misérable chair! Avez-vous le cordon de _Jésus-Marie-Joseph_?
-
- --Oui, monseigneur, le voici.
-
- --Allons, plus haut, retroussez votre tunique de lin!
-
- Et presque aussitôt la petite fille, terrifiée, entendit les
- cinglements de la corde devenir plus stridents, et à chaque coup
- s'accentuer les plaintes.
-
- --Invoquez le nom de Jésus, dit le prélat et les épines de la
- mortification se changeront pour vous en feuilles de rose.
-
- --Oh! doux Jésus! dit la soeur.
-
- --Les morsures de la flagellation se tourneront en suaves blandices.
-
- --Oh! doux Jésus!
-
- --Les souffrances du martyre en jubilation.
-
- --Oh! doux Jésus!
-
- --Les angoisses de l'agonie se transformeront en céleste béatitude.
-
- --Oh! doux Jésus! Grâce, monseigneur! vous frappez trop fort.
-
- --«Alors Ponce Pilate, après avoir fait fouetter Jésus, le livra aux
- Juifs pour être crucifié.» C'est en mémoire de cet acte que notre
- sainte patronne Élisabeth de Hongrie livrait sa chair à la
- flagellation et la sainte ne se plaignait pas de la violence du pieux
- Conrad. Elle disait à chaque coup: «Plus fort, très cher père Conrad,
- plus fort!» Aussi elle est assise à la droite du Père.
-
- --Plus fort, monseigneur! Frappez sur ma misérable chair. Oh! doux
- Jésus! Aïe! Aïe!
-
- --Le sol est durci sous la lourde pression de vos péchés, il faut
- frapper, ma fille, pour pouvoir enfoncer la racine de vertu.
-
- --Oh! doux Jésus! Quelles délices! oh! doux Jésus! monseigneur! Oui...
- enfoncez... la... racine... de... vertu... Oh! Joies du Paradis!
-
- --Vous avez gagné 643 jours d'indulgence plénière, agenouillez-vous,
- priez et réjouissez-vous.
-
- --«Réjouissons-nous! J'ai vu la rosée tombée du ciel, j'ai vu la
- chaste nuée d'où le juste est sorti, j'ai vu le désiré, j'ai vu le
- rejeton de David, j'ai vu le fils de la Vierge, j'ai vu le Messie,
- j'ai vu Emmanuel, j'ai vu Jéhovah, notre juste, c'est en mon Jésus! Il
- va bientôt venir. Oh! Joies du Paradis!»
-
- --_Amen!_ Le voici, ma soeur!
-
- --Jésus! Marie! Joseph!
-
- --Courbez plus bas la tête, ma fille.
-
- --Ah! doux Jésus! L'esprit saint est en moi! Et la petite fille, qui
- écoutait toute tremblante, n'entendit plus que des soupirs étouffés.
- Sans doute la soeur Sainte-Irène, touchée par l'onction intérieure de
- la grâce, demeurait plongée dans la contemplation des perfections
- infinies et noyée dans une amoureuse union avec le fils du Père
- éternel... ou avec son ministre, Mgr de Ratiski... Mystère[58]!...
-
- [58] Une curieuse gravure illustre ce passage.
-
-
-
-
-HECTOR FRANCE.--=La pudique Albion. Les nuits de Londres.= 1 vol. in-18º
-jésus, 332 pp. (Paris, 1885).
-
-
-Dans ce volume, page 203 commence un chapitre intitulé _Filles fessées_.
-Comme ce chapitre occupe 13 pages, je ne puis le citer en entier,
-quoiqu'il en vaille la peine. Voici quelques-uns des passages les plus
-pittoresques:
-
- *
-
- * *
-
- «Traversant un matin un corridor pour se rendre à sa classe, il (La
- Cecilia, professeur de français à cette époque) entendit des
- supplications suivies d'un bruit ressemblant a ce que nos pères
- appelaient une _cinglade_, et nous, une forte fessée. Or, comme les
- plus jeunes élèves de l'école n'avaient pas moins de douze ans, le
- châtiment lui parut si extraordinaire en raison de la pudibonderie
- anglaise qu'il prit avec toutes sortes de précautions, des
- informations sur la nature de ce bruit insolite, près de la
- sous-maîtresse assistant à son cours.
-
- --Oh! répondit-elle en rougissant un peu, c'est une petite fessée
- (_little whipping_) qu'on a infligée à cette mauvaise tête de miss
- O'Brien.
-
- Miss O'Brien était précisément une des plus grandes élèves, superbe
- Irlandaise de dix-sept ans mais qui en paraissait vingt, tant la
- nature avait pour elle été prodigue.
-
- --Vous ne voulez pas dire, répliqua La Cecilia stupéfait, qu'on a
- donné le fouet à cette grande fille?
-
- --Parfaitement, «le fouet», comme vous l'appelez; c'est l'usage de la
- maison.
-
- *
-
- * *
-
-Voici une lettre reproduite dans ce livre; elle est d'un gentleman nommé
-G. Ferguson:
-
- «Quant à l'abominable pratique de fouetter les jeunes filles dans les
- écoles, écrit-il, je veux vous relater ce qui vient d'arriver dans une
- pension du nord de Londres à une jeune personne dont je suis le
- tuteur. Elle a dix-huit ans et y fut envoyée pour terminer sa dernière
- année d'éducation. Un soir, une des plus jeunes du pensionnat,
- fillette de douze ans, ayant été fort désobéissante, la maîtresse
- ordonna à ma pupille de fouetter, en sa présence, la petite dont elle
- retroussa aussitôt, elle-même, les jupons. L'autre naturellement,
- stupéfiée de cet ordre, refusa nettement de l'exécuter. Alors, la
- maîtresse, après avoir fessé très sévèrement la fillette, conduisit ma
- pupille dans la classe où sept ou huit autres de ses compagnes
- travaillaient, leur disant qu'elle allait faire un exemple. Elle
- ordonna à la jeune fille d'ôter sa robe et son pantalon, la menaçant,
- si elle n'obéissait pas, d'envoyer chercher le maître d'allemand pour
- la déshabiller. Affolée, elle céda et fut contrainte de se tenir
- devant ses camarades dans la plus humiliante et la plus indécente des
- attitudes, la moitié de ses effets enlevée et l'autre moitié
- retroussée jusque sur ses épaules, tandis que la maîtresse la frappait
- avec une verge de bouleau jusqu'à ce que le sang ruisselât sur ses
- cuisses; alors seulement elle s'arrêta et l'envoya au lit.»
-
- *
-
- * *
-
-Je détache ce passage de la lettre d'une dame:
-
- «L'âge où le fouet agit le plus efficacement sur les jeunes personnes
- varie entre quinze et dix-huit ans. C'est l'époque où les passions
- fermentent, prennent de la force, et il faut user d'un traitement
- radical. Pour les filles plus jeunes, quelques coups de baguettes bien
- appliqués sur le gras des jambes ou des bras produit d'ordinaire
- l'effet désiré. Naturellement il n'est pas possible d'établir une
- règle quant au nombre des coups. Tout dépend des tempéraments et des
- caractères. Deux filles recevant le fouet ne se conduisent pas toutes
- deux de la même façon sous la douleur; les unes ont la chair plus
- sensible que les autres, mais en général, un coup par année est ce
- qu'il y a de plus équitable et de plus logique. Ainsi douze coups pour
- une fillette de douze ans. Une de trois lustres en recevra quinze et
- ainsi de suite.»
-
-«A cette théorie si simplement exposée», dit Hector France, «je
-n'ajouterai pas un mot. Tout commentaire serait superflu».
-
-
-
-
-MAURICE ALHOY.--=Les Bagnes; Histoire, types, moeurs,
-mystères.=--_Édition illustrée._ Paris, 1845. Un volume grand in-8º de
-480 pages.
-
-Très intéressant ouvrage qui contient un long chapitre sur la bastonnade
-et les punitions corporelles au bagne. Je cite les passages qui m'ont
-semblé les plus intéressants au point de vue du document.
-
- *
-
- * *
-
- De nos jours dans les bagnes, l'office de l'exécuteur existe encore;
- mais ses fonctions se réduisent presque toujours à appliquer la
- bastonnade, châtiment qui résume là, à quelque exception près, presque
- toute la collection des peines... Le forçat voleur, faussaire, faux
- monnayeur, vit sous la tutelle de la loi, qui semble morte pour lui
- comme il est mort pour elle, et il peut commettre impunément tous les
- crimes contre la propriété, il ne court risque que de se voir étendu
- sur une souche qu'on nomme _banc de justice_, et frappé par un bras
- vigoureux d'un nombre de coups de gercette ou corde goudronnée, qui
- varie de dix à cent; et à moins que le condamné ne joue du couteau
- contre son gardien, qu'il ne l'étouffe dans ses bras ou qu'il ne le
- jette dans les flots, il rachètera tous les crimes par la
- flagellation.
-
- *
-
- * *
-
- Il y eut à Rochefort un forçat surnommé Jean le Bourreau, qui
- accomplissait ses fonctions avec un appétit carnassier qui s'exaltait
- tellement quand le sang venait à saillir, qu'il fallait mettre près de
- lui plusieurs agents afin qu'il ne prolongeât pas le supplice du
- patient au delà des limites fixées par le jugement. Cet homme était
- d'une haute stature, et quoique bancal, sa force était prodigieuse.
- Les cicatrices d'un coup de couteau dans la main et plusieurs autres
- blessures dont les stigmates tatouaient ses membres, témoignaient de
- la haine profonde qu'il inspirait. Les liens de la parenté ou de
- l'intimité n'avaient aucune puissance sur la nature de cet homme; on
- le voyait vers le soir attendre l'heure de la rentrée des condamnés,
- comme le fauve qui guette un troupeau dans lequel il lui faut une
- proie. Un jour on lui livra pour la correction son propre neveu,
- forçat comme lui; et celui-ci fut si vigoureusement châtié par son
- inflexible oncle, qu'il faillit perdre la vie.
-
- J'ai vu à l'hôpital le forçat Pitrou, qui avait passé par les mains de
- Jean le Bourreau jusqu'à vingt-cinq fois; il était impossible de
- regarder sans horreur le corps de ce condamné: de la nuque au talon on
- eût dit un spécimen de ces grandes figures d'écorchés qui servent aux
- études anatomiques.
-
- La bastonnade produit un effet qui varie suivant la nature du
- condamné. Tel forçat n'éprouve, en la subissant, que la douleur
- physique, tel autre en ressent un ébranlement moral qui le rend plus
- indomptable ou le frappe d'atonie. Le fameux Pontis de Sainte-Hélène
- reçut les coups de corde sans rien perdre de cette dignité qui
- imposait même aux plus cyniques de la chiourme. Il subit ce châtiment
- sans se plaindre, et dit qu'il ressemblait au Christ innocent et
- flagellé. L'abbé Molitor, victime d'une cabale formée par ses
- compagnons de chaîne, subit la bastonnade et oublia plus vite la
- douleur que l'humiliation... M. le Dr Lauvergne cite un forçat,
- voleur, incorrigible qui, chaque jour avant le ramas, venait régler
- avec le commissaire la balance de ses larcins et de sa bastonnade.
-
- *
-
- * *
-
- EXTRAIT DU CODE PÉNAL DES CHIOURMES
-
- Sera puni de la bastonnade:
-
- Le forçat qui aura limé ses fers ou employé un moyen quelconque pour
- s'évader;
-
- Le forçat sur lequel il sera trouvé des objets de travestissement;
-
- Le forçat qui volera une valeur au-dessous de 5 francs;
-
- Le forçat qui s'enivrera;
-
- Le forçat qui jouera des jeux de hasard;
-
- Le forçat qui fumera dans le port ou dans sa localité;
-
- Le forçat qui vendra ou dégradera ses effets;
-
- Le forçat qui écrira sans permission;
-
- Le forçat sur lequel il sera trouvé une somme au-dessus de 10 francs;
-
- Le forçat qui battra son camarade;
-
- Le forçat qui refusera de travailler ou commettra un acte
- d'insubordination.
-
-
-
-
-=A la campagne= (traduction de _Country retirement_) ou comment employer
-agréablement les loisirs de la vie de château, traduit pour la première
-fois de l'anglais pour la société des Bibliophiles cosmopolites.
-
-1 volume in-18, papier vergé (publié à 10 francs).
-
-
-Cet ouvrage, fort libre, écrit avec beaucoup de chaleur, est une suite
-de scènes lubriques où la flagellation joue le rôle principal.
-
-Ces tableaux sont curieux par leur originalité, mais franchement
-obscènes.
-
- *
-
- * *
-
-
-
-
-QUELQUES OUVRAGES ALLEMANDS
-
-SUR LA FLAGELLATION
-
-Depuis quelques années, un certain intérêt s'est manifesté outre-Rhin,
-sur les sujets touchant la flagellation et les punitions corporelles.
-
-Aussi, pour bien compléter cette bibliographie, je crois bon de donner
-un résumé des principaux ouvrages allemands en la matière.
-
-
-
-
-_Die Körperstrafen bei allen Völkern_ von den ältesten Zeiten bis auf
-die Gegenwart. CULTURGESCHICHTLICHE STUDIEN VON DR. RICHARD WREDE. Mit
-118 Illustrationen und 1 Tafel. Gross 8º. 480 Seiten[59].
-
- [59] _Les punitions corporelles chez tout les peuples_--depuis les
- temps les plus reculés jusqu'à nos jours. Étude morale très
- documentée de M. le Dr Richard Wrede avec 118 illustrations et 1
- tableau, volume in-8º, 480 pages.
-
-
-Cet ouvrage est très documenté et très étendu dans ses détails. Il
-traite des persécutions des chrétiens et des fustigations employées à
-leur égard, puis il s'occupe des sectes des _flagellants_ et de
-l'_inquisition_. Suit une description des droits de justice au moyen
-âge, du rôle joué par le bâton et le fouet dans l'armée et la flotte, et
-des punitions corporelles dans les nations slaves. Les punitions à
-l'école et l'emploi de la fustigation au point de vue sexuel et anormal
-sont traitées sous les titres généraux de Masochisme, Sadisme et
-Massage. L'ouvrage contient quelques illustrations intéressantes.
-
-
-
-
-=Stock und Peitsche= IM XIX. JAHRHUNDERT. _Ihre Anwendung und ihr
-Missbrauch im Dienste des modernen Straf und Erziehungswesens._ Von D.
-Hansen[60].
-
- [60] _Bâton et fouet au XIXe siècle,--leurs applications et leurs abus
- au système des punitions corporelles et de l'éducation_, par D.
- Hansen, 2 volumes.
-
-
-Deux volumes qui, comme l'indique le titre, traitent du bâton et du
-fouet au point de vue de la discipline morale. Le second volume est
-réservé à l'emploi de ces deux instruments dans les différents pays,
-ainsi que de leur application dans les maladies sexuelles. Très
-intéressant ouvrage. La façon de traiter est très moderne.
-
-
-
-
-=Der Flagellantismus und die Flagellanten.= EINE GESCHICHTE DER RUTE IN
-ALLEN LÄNDERN von Wm. M. Cooper. In das Deutsche übertragen von Hans
-Dohrn[61].
-
- [61] _La flagellation et les flagellants.--Une histoire du bâton dans
- tout les pays_, par Wm. M. Cooper, traduite en allemand par Hans
- Dohrn.
-
-
-Un volume de 196 pages. Quelques curieuses illustrations, mais point
-libres. Ce volume paraît être une traduction littérale de l'ouvrage
-anglais «_History of the Rod_», dont j'ai déjà parlé plus haut.
-
-
-
-
-=Das Deutsche Zuchthaus.= Ein Beitrag zur Geschichte seiner Entstehung,
-Einrichtung und der darin geltenden _Disciplinar-Strafen_. Nebst einem
-Anhang: «Hausordnung des Zuchthauses zu Waldheim» von Cäsar Krause. Mit
-1 Abbildung (Der Willkomm)[62].
-
- [62] _La maison de correction allemande._--Une contribution à
- l'histoire de son origine, établissement, et de la punition
- disciplinaire qui sont appliquées,--avec un
- appendice.--Réglementation sur la direction de la maison
- correctionnelle de Waldheim, par César Krause, avec frontispice.
-
-
-Brochure traitant des punitions corporelles dans les prisons allemandes.
-Plus la lutte pour l'existence devient difficile, plus les punitions à
-infliger aux criminels devient importante et l'un des éléments
-primordiaux de cette question est l'application des peines corporelles.
-
-Qu'est au juste une maison de correction allemande? Quels en sont le but
-et la direction? Comment y applique-t-on les punitions corporelles? Quel
-sentiment domine le règlement des punitions appliquées? C'est à ces
-questions complexes que répond cette brochure. Comme l'auteur l'indique
-dans sa préface, ceci n'est qu'un essai pour tirer de l'obscurité un
-sujet qui n'a pas reçu jusqu'ici l'attention qu'il méritait. La présente
-petite brochure comble une lacune dans ce genre de littérature.
-L'ouvrage contient une illustration représentant la correction infligée
-à un malheureux qui, presque nu, est entouré d'une foule curieuse où
-_les femmes dominent_ avides de sensations mauvaises. Le prisonnier,
-couché sur un chevalet, est fortement maintenu.
-
-
-
-
-=Die Geheimnisse der Inquisition.= Von M. Féréal. _Grosse Ausgabe mit
-Illustrationen._ Ein starker Band. (600 Seiten.) Bestes Werk über die
-Gräuel der Inquisition in Spanien.[63]
-
- [63] _Les secrets de l'Inquisition_, par M. Féréal, grande édition
- avec illustrations (600 pages). Ouvrage sur la cruauté de
- l'Inquisition en Espagne (voir pour le contenu très détaillé,
- l'édition française de cet ouvrage bien connu).
-
-Eine Orgie von Mönchen. Der Günstling des Inquisitors. Die Leidenschaft
-des Inquisitors. Wieder Joseph. Die Aebtissin der Carmeliterianer. Das
-Amulet des Gross-Inquisitors. Die Marterkammer. Die Kerker der
-Inquisition. Ein grosses Fest in Sevilla. Die Gnadenkammer. Tortur des
-Wassers. Die Busskammer. Der Lampenball. Eine Verschwörung. Das
-Autodafé. Ein Märtyrer, etc.
-
-
-Ce volume qui traite des secrets de l'Inquisition est certainement
-traduit de l'ouvrage français bien connu de M. Féréal. Il ne manque pas
-d'intérêt, si l'on s'en rapporte aux titres des chapitres. L'inquisition
-a été si souvent traitée dans la littérature française, qu'il serait
-superflu de donner un compte rendu des tortures décrites dans ce volume
-de 600 pages. Nombreuses illustrations.
-
-
-
-
-=Die Strafen der Chinesen.= NACH DEM ENGLISCHEN von H. Dohrn. Mit 21
-Abbildungen in Kunstdruck und 1 Titelbilde[64].
-
- [64] _Les punitions des Chinois._ Traduit de l'anglais, par H.
- Dohrn.--Avec 21 illustrations artistiques et frontispice.
-
-
-Traite des punitions dans le peuple chinois, où la bastonnade joue un
-rôle important. Traduit de l'anglais.
-
-
-
-
-=Grausamkeit und Verbrechen= IM SEXUELLEN LEBEN. Von Russalkow 2.
-Auflage. 80 Seiten[65].
-
- [65] _La cruauté et le crime dans la vie sexuelle_, par Russalkow, 2e
- édition, 80 pages.
-
-
-Voici un titre mystérieux qui, certes, promet de ne pas manquer
-d'intérêt. _La cruauté et le crime dans la vie sexuelle_ en disent long.
-Cet ouvrage qui en est à sa seconde édition et a comme suite le volume
-suivant:
-
-
-
-
-=Ueber Schmerzzufügen.= PRÜGELKUREN.--MASSAGE.--SCHLÄGE ALS WEIHE.--HANG
-ZUR GRAUSAMKEIT, von Gutzeit[66].
-
- [66] _L'accoutumance à la douleur.--La guérison par le bâton.--Le
- massage.--Les coups comme consécration.--La pendaison comme
- cruauté_, par Gutzeit.
-
-
-
-
-=Das Prügeln in der Schule.= EINE GEFAHR FUR BILDUNG UND SITTLICHKEIT,
-von Gutzeit[67].
-
- [67] _Le bâton à l'école: un danger pour l'éducation et la
- civilisation_, par Gutzeit.
-
-
-Trop d'instituteurs, surtout dans les écoles villageoises, se
-complaisent à casser maintes baguettes sur le dos des enfants qui leur
-sont confiés. Une façon comme une autre de faire entrer les sciences! Ce
-volume est dirigé _contre_ cette odieuse pratique. Dans l'intérêt de
-l'enfance, nous aimerions voir cet ouvrage traduit en français et
-répandu parmi les éducateurs de nos enfants.
-
-
-
-
-=Der Gebrauch der Alten= IHRE GELIEBTE ZU SCHLAGEN. Aus dem
-Französischen, mit Anmerkungen. Stuttgart 1856.--80. S.[68]
-
- [68] _L'usage des anciens de battre leurs fiancées._--Traduit du
- français avec annotations.
-
-
-Le titre de cet ouvrage fait sourire... Battre sa fiancée! Voilà une
-coutume qui, je crois, aurait de la peine à s'acclimater en France.
-Quoique parfois, après le mariage, cette coutume donne trop d'exemples,
-je ne crois pas qu'elle serait acceptée avant le mariage. Ce volume est
-traduit du français; mais je n'en connais pas l'original.
-
-
-
-
-=Flagellum salutis=, ODER HEILUNG DURCH SCHLÄGE, von Paullini, nach der
-Ausgabe von 1698. Stuttgart, 1847.--350 Seiten[69].
-
- [69] _Le salut par la flagellation_, par Paullini, d'après l'édition
- de 1698. 350 pages.
-
-Ouvrage de religion mystique, traduit du latin.
-
-
-
-
-=Kudejar=, EINE HISTORISCHE CHRONIK AUS DER ZEIT IWANS DES
-SCHRECKLICHEN, von Kastomarow[70].--347 Seiten.
-
- [70] KUDEJAR. _Chronique historique du temps d'Ivan le Terrible_, par
- Kastomarow.
-
-
-Que de mystères dans cette Russie du Nord! Que de cruautés sont cachées
-dans les profondeurs de ce pays! Ce présent volume voit son action se
-dérouler sous le règne d'Ivan dit _le Terrible_. Je ne crois pas qu'il
-en existe une traduction française. Pour les lecteurs de romans
-palpitants, cette chronique historique de 359 pages vient à point.
-
-
-
-
-=Lenchen im Zuchthause.= Schilderung des Strafverfahrens
-(Flagellantismus) in einem Süddeutschen Zuchthause vor 1848.--Ein
-Beitrag zur Sittengeschichte, von =W. Reinhard=. Hamburg, 1890[71].
-
- [71] _Hélène en prison._--Description des systèmes de punitions
- corporelles dans une maison pénitentiaire de femmes, située dans
- l'Allemagne du Sud, avant 1848. Aperçu de l'histoire des moeurs.
-
-
-Cet ouvrage paraît des plus sérieux. Le lecteur en quête de scènes
-érotiques pour ranimer ses sens malades ne trouvera rien de semblable
-dans ce livre.
-
-Parmi tous les ouvrages sur la flagellation des femmes--et ils sont
-légion--je crois que c'est le seul qui soit réellement vrai. Poursuivi
-en Allemagne au moment de sa publication, ce volume est devenu très
-rare, et c'est à l'érudit libraire de Dresde, M. D... qui s'occupe
-exclusivement de livres allemands sur ce sujet, que je dois la
-communication de l'exemplaire que je possède. Le plan de l'ouvrage est
-peu compliqué et ce n'est pas là son moindre mérite. Hélène, l'héroïne
-de l'ouvrage, une jeune femme d'assez bonne éducation et employée comme
-domestique, est accusée d'avoir volé, arrêtée, condamnée et envoyée dans
-une maison de correction. Pendant toute sa détention, elle entretient
-une correspondance suivie avec son fiancé, établi à ce moment dans un
-autre pays, et écrit également à une de ses anciennes amies. Dans ces
-lettres, elle décrit tout au long ses souffrances dans la maison de
-correction, ainsi que les scènes de flagellation dont elle est parfois
-le témoin involontaire. Comme je l'ai fait observer, l'auteur ne
-s'attache nullement à faire ressortir les diverses sensations plus ou
-moins voluptueuses qui accompagnent ordinairement ces pratiques. La
-jeune héroïne, certainement ignorante à ce sujet, raconte naïvement que
-les nobles dames du voisinage de la prison ne manquaient jamais une
-occasion de venir voir fouetter les hommes ou les jeunes garçons envoyés
-dans cette maison pour y recevoir leur peine!
-
-A l'arrivée à la prison, les condamnées étaient préalablement soumises à
-la visite du chirurgien, puis fouettées. Le passage où la jeune
-domestique raconte son arrivée dans cet endroit infâme est certes un des
-plus intéressants de tout le volume. La place me manquant, je ne puis en
-citer malheureusement que quelques lignes[72].
-
- [72] Je ne traduis pas littéralement. Je me contente de citer à peu
- près pour la compréhension de lecteur français.
-
-Hélène, arrivant en voiture à la maison de détention, écrit:
-
-«En descendant, je m'imaginais que quelqu'un avait prononcé ces mots:
-
-«Ah! Ah! voilà un morceau délicat pour «la bienvenue»[73].
-
- [73] La correction infligée à l'arrivée dans la prison s'appelait _la
- bienvenue_.
-
-«Le cocher, qu'un gros rire soulevait approuvait de la tête. On me
-conduisit alors dans un petit bureau situé au rez-de-chaussée, où
-bientôt entra un homme qu'on me dit être le chirurgien de
-l'établissement.
-
-«Hélas! c'était la conséquence obligatoire de mon entrée dans cette
-maison, et je devais me courber sous la loi d'inéluctable circonstance,
-mais, quoique je reconnaisse maintenant que je devais passer par là, je
-trouve qu'il n'en est pas moins honteux et dégradant de se plier à de
-telles exigences.
-
-«Cependant sans avoir prononcé un seul mot, le chirurgien s'était
-approché de moi, et m'examinait minutieusement. Épargnez-moi l'exposé de
-mes sentiments pendant que cet homme me regardait: j'en mourrais de
-honte.
-
-«--Elle est parfaitement saine, dit-il enfin, intacte et vigoureuse;
-emmenez-la.
-
-«On me conduisit dans une autre pièce, à coté, où un commis inscrivit
-sur un registre mon état civil, et... mon crime! oui, mon crime!
-Pourtant, malheureuse que j'étais, je ne pouvais m'imaginer que j'étais
-une criminelle. Devant la loi, oui; devant ma conscience, jamais! Et
-c'est là une cruauté nouvelle ajoutée à ma torture.»
-
-L'ouvrage se continue dans un sens approximatif, toujours bien
-documenté. Il vaut la peine d'être lu[74].
-
- [74] Il vient de paraître cette année même une édition anglaise de cet
- ouvrage. Elle est due à l'éditeur du présent volume. Souhaitons
- qu'une édition française suivra bientôt.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-
-
-
-=Von der Nützlichkeit der Geisselhiebe in medizinischer und physischer
-Beziehung.= AUS DEM LATEINISCHEN ÜBERSETZT VON J. H. MEIBOMIUS.
-(_Seltene Uebersetzung von Meibomius, de usu flagrorum in re medica et
-venerea._) ZWEI THEILE. _Das Geisseln und seine Einwirkung._ EINE
-MEDIZIN-PHILOSOPH. ABHANDLUNG. AUS DEM FRANZÖSISCHEN, in-8º,
-_Stuttgart_, 1847.
-
-Traduction allemande du traité de Meibomius, dont j'ai déjà parlé.
-
-
-
-
-=Indecent Whipping=, being accounts by numerous persons of their
-experiences of indecent punishments inflicted in Schools and elsewhere.
-Reprinted from «Town Talk» by desire. London, 1885[75].
-
- [75] Fustigations indécentes, étant le récit fait par de nombreuses
- personnes de leurs expériences personnelles sur les fustigations
- indécentes infligées dans les écoles et ailleurs. Réimprimé d'après
- le «Town Talk», sur le désir qui en fut exprimé. Londres, 1885.
-
-(Plaquette grand in-8º de 32 pages.)
-
-
-Très intéressant volume. Édité au prix modeste de 1 fr. 25, on ne le
-trouve guère aujourd'hui qu'en le payant 10 ou 12 fois ce prix. C'est
-une série de lettres et d'histoires évidemment très véridiques qui ont
-paru sur le journal «Town Talk» qui, à ce moment, s'attira à Londres un
-mouvement de curiosité au moins aussi vif que celui provoqué par la
-«Pall Mall Gazette», au moment de ses révélations faites par ces vieux
-messieurs qui violaient de toutes jeunes fillettes, attirées par des
-proxénètes.
-
-Les flagellations racontées dans cette brochure avaient été infligées en
-grande part à des jeunes filles d'un âge déjà respectable, soit chez
-elles, soit dans les écoles. L'éditeur, dans une très brève préface
-s'excuse d'avoir édité ces lettres, ajoutant que c'est dans le désir de
-voir la fustigation indécente effacée dans les maisons d'éducation.
-
-Je crois que l'espoir d'une bonne vente n'était pas absolument étranger
-à cette publication. Les journaux anglais contiennent assez souvent de
-semblables histoires parfois très scabreuses, pour qu'il soit inutile de
-s'excuser de les avoir publiées. Que voulez-vous? c'est une partie de la
-nourriture intellectuelle des jeunes miss!
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Un point d'arrêt. La place me manque et le lecteur me demande de quitter
-momentanément la plume. Je m'incline.
-
-De tout cet amas de littérature spéciale, de toutes ces élucubrations
-qu'enfantèrent cerveaux sains et cervelles folles, que devons-nous
-conclure? J'ai parcouru dans tous les sens ce vaste labyrinthe, et, non
-sans m'être parfois égaré en route, je me retrouve à mon point de
-départ, observant toutefois que le trajet accompli m'a montré force
-beaux chemins, recoins ignorés, mystères non approfondis. Aussi vais-je
-m'efforcer de résumer en quelques lignes l'impression subie en route.
-
- *
-
- * *
-
-Avant tout, je dois encore signaler au lecteur qu'à l'heure même où
-j'écris ces lignes, de nouveaux ouvrages sur la flagellation sont mis en
-vente. D'autre part, j'ai fait dans la présente bibliographie de
-nombreuses omissions, souvent volontaires. C'est ainsi que j'ai
-intentionnellement mis de coté les oeuvres du trop fameux marquis de
-Sade.
-
-Je puis citer parmi les ouvrages anglais oubliés: _The Yellow Room_,
-_Lady Gay Spanker_, _The Lustful Turk_, etc. J'y reviendrai d'ailleurs.
-
- *
-
- * *
-
-Maintenant quelle utile moralité pouvons-nous déduire de cette
-bibliographie? Je crois que sa lecture attentive permet d'affirmer à
-nouveau ce que je n'ai cessé de répéter à propos de ce genre tout
-spécial d'ouvrages, qu'au fond de la nature humaine sommeille ce besoin
-de destruction, qui rend l'homme comparable à l'animal, avec cette
-différence toutefois, que celui-ci met bien moins de raffinement que
-celui-là et de cruauté dans l'assouvissement de ses passions. Quelle en
-est exactement la cause? Je crois que les sentiments comprimés, loin de
-s'étouffer tendent au contraire à éclater avec beaucoup plus de
-violences, et chaque siècle et chaque pays produit ses Néron, ses Sade,
-ou ses... Oscar Wilde.
-
-Le crime passionnel a de tout temps vivement préoccupé l'opinion
-publique, et provoqué l'attention des savants. Les cas isolés qui se
-sont déroulés en notre pays, depuis Sade jusqu'à Vacher, ne sont que la
-reproduction en petit, la répétition, l'imitation sanglante d'un petit
-nombre, contemplateur, parfois admirateur des forfaits des peuples. Et
-encore ces faits sont-ils le plus souvent considérés comme des
-_incidents_ qui passent sans laisser trace dans l'existence universelle.
-
-Peut-être quelques-uns de nos lecteurs ont-ils lu les admirables
-articles que publia Vigné d'Octon dans un grand journal parisien. Ils se
-rattachaient exclusivement à la _colonisation_, à l'apport de _notre_
-civilisation chez les peuples qui n'en veulent pas. Et toujours, il en
-sera ainsi, tant qu'un petit nombre d'hommes, s'arrogera le droit
-d'imposer à des races inférieures leurs lois, leurs moeurs, leurs
-croyances.
-
-Après les conquêtes, les luttes entre les races soeurs, le faible a dû
-de tous temps céder au plus fort, et l'un des plus grands
-capitaines--sinon bandits--que l'Europe ait possédé n'a pas craint de
-posséder cette phrase odieuse: _La force prime le droit._ Autrefois, les
-races aborigènes de l'Amérique, hier la Pologne, aujourd'hui d'autres
-peuples disputent héroïquement, aux envahisseurs doublés d'oppresseurs
-habillés en civilisés leurs territoires, leurs biens. Demain, les
-nations s'entredévoreront.
-
-Sang, amour, massacre! ces trois mots semblant liés par un lien
-indissoluble régneront encore longtemps sur l'esprit des hommes. Folie
-sadique ou folie des grandeurs, meurtres érotiques ou viols en temps de
-guerre, même recommencement sinistre de l'humanité qui croît en grandeur
-mais aussi en épouvante.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Pourquoi ai-je été amené à parler de la flagellation? J'ai cru que
-c'était là le seul moyen capable de montrer combien il faut peu de chose
-pour réveiller le monstre qui sommeille en nous.
-
-La luxure est certainement le mal qui fait le plus de ravages dans
-l'humanité. Or la luxure est bien rarement indépendante de la cruauté
-et, pour exercer cette dernière, la flagellation semble venir comme
-corollaire indispensable, complétant merveilleusement cet instinct du
-mal, et, qu'elle soit donnée ou soufferte, elle ne fait pas moins partie
-intégrante du sadisme. Parcourez les nombreux thèmes émis sur la
-matière. Lisez sans vous interrompre ces pages où chaque auteur s'est
-efforcé de dépasser son prédécesseur en horreur, et comparez à ces
-ordures--incontestablement ordures--les nombreuses études sérieuses
-publiées à ce sujet par des plumes autorisées. La différence est minime.
-Dans la première catégorie de ces ouvrages, une note domine: l'érotisme,
-mais enfanté par le cerveau quelque peu en délire d'un auteur qui
-rarement a du talent. Dans la seconde catégorie, les sujets étudiés--je
-parle des sujets humains--sont tous possédés de la manie érotique
-poussée à son extrême limite. Ce sont des _fous_.
-
-Je n'ai nullement la prétention d'avoir mis sous les yeux des
-bibliophiles une liste très complète des ouvrages parus sur la
-flagellation. Mon intention a été plus modeste! J'ai voulu seulement
-montrer que ce grave sujet a des bases inébranlables dans la religion,
-les moeurs, depuis les temps les plus éloignés et qu'aujourd'hui, il ne
-le cède en rien pour sa vigueur. Et pour prouver cela, que faire, sinon
-s'appuyer sur l'immuable littérature. Aussi, je me promets bien de
-reprendre le sujet plus à fond un de ces jours et de donner une
-bibliographie plus complète et surtout plus ordonnée que la présente.
-J'ai voulu me contenter d'une esquisse, d'un léger aperçu des ouvrages
-sur la flagellation parus en français ou en d'autres langues, mais non
-pousser cette étude à fond.
-
-Pour que tant et tant d'auteurs divers s'en soient occupés, il faut que
-cette passion tienne une assez large place dans nos moeurs, qu'elle s'y
-soit implantée d'une façon indéracinable.
-
-Mais, me direz-vous, la presque totalité de ce genre de littérature est
-composée d'ouvrages anglais ou traduits de l'anglais!
-
-C'est vrai et c'est bien là-bas que fleurit cette pratique, si,
-toutefois, on doit s'en rapporter à la quantité de volumes élaborés sur
-la matière.
-
-A toi la palme, John Bull, car en France, tout se termine par des
-chansons. Oyez plutôt:
-
-
-TAPEZ, MESSIEURS[76]!
-
- [76] Extrait du _Nouvelliste des concerts_ (25 janvier 1900).
-
-CHANSONNETTE
-
-_Paroles de_ P.-L. FLERS. _Musique de_ S. BOUSSAGOL-RAITER.
-
-
-I
-
- Les hommes qui sont amoureux,
- Prétendent qu'ils sont malheureux,
- Que la femme est un être affreux,
- Quell' plaisant'rie;
- Je leur dirai, sans les fâcher,
- Qu'ils ne savent pas l'attacher
- Il faut quelquefois la moucher,
- Pour qu'ell' sourie!
- C'est une crème assurément.
- Mais pour qu'elle prenn' solid'ment
- Il faut la fouetter simplement;
- La pauv' chérie.
-
-REFRAIN
-
- Tapez, tapez,
- Messieurs, faut taper sur ces dames
- Voulez-vous être aimés des femmes
- Tapez, tapez,
- Qu'elle soit volcan ou statue
- La femme adore être battue.
-
-II
-
- Ça vous renverse et vous abat,
- Pourtant n'en soyez pas baba,
- Car la femme, lorsqu'on la bat,
- Est très heureuse.
- C'est un être adorant les coups.
- Quand elle en a reçu beaucoup,
- En vous passant les bras au cou,
- Très langoureuse,
- Elle vous aime et vous dit tu,
- Et, que ce soit vice ou vertu,
- Vous revient comme un chien battu,
- Très amoureuse.
-
-_Au refrain._
-
-III
-
- Il faut doser selon le cas.
- Flanquer la pile sans fracas,
- Avec un jonc, un en-tout-cas,
- Même une chaise;
- Mais frapper délicatement,
- Le coup doit paraître charmant,
- Presqu'une caresse vraiment,
- Non un malaise.
- Il faut battre sans éreinter.
- C'est une affaire de doigté,
- C'est comme pour ne pas rater
- La mayonnaise.
-
-_Au refrain._
-
-IV
-
- Pour les Durand, ou les Dubois,
- Dont les épous's sont comm' du bois,
- Et qu'cett' froideur met aux abois,
- C'est une aubaine
- Quand leurs femm's les appell'ront daim.
- Sans discuter, d'un air badin,
- Ils n'auront qu'à prendr' leur gourdin
- Et sans mitaine
- Puis après cett' conversation,
- Quand vient la réconciliation,
- Ils auront d'la satisfaction,
- J'en suis certaine.
-
-_Au refrain._
-
-
-FIN DE LA BIBLIOGRAPHIE
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-
-LA FLAGELLATION A TRAVERS LE MONDE
-
-DÉJÀ PARU DANS CETTE COLLECTION:
-
-
-=ÉTUDE SUR LA FLAGELLATION=
-
-=Aux Points de Vue Médical, Domestique et Conjugal=
-
-Dissertation documentée, basée en partie sur les principaux ouvrages de
-la littérature anglaise en matière de flagellation et contenant un grand
-nombre de faits absolument inédits, avec de nombreuses annotations et
-des commentaires originaux.
-
-_Un volume in-8º carré de 500 pages, imprimé sur papier vergé_
-
-=PRIX: 30 francs.=
-
-
-CURIOSITÉS & ANECDOTES
-
-_Sur la Flagellation et les Punitions corporelles_
-
-CONTENANT: La Cour Martiale de Miss Hayward, la Flagellation en Russie,
-les Larrons et le bâton, le Marquis de Sade, les punitions dans l'armée
-anglaise, etc., etc., etc.
-
-=Bel ouvrage in-8º carré, soigneusement imprimé, 420 pages.=
-
-Prix du volume imprimé sur vergé de Hollande: =40 fr.=
-
-
-_=Les Mystères de la Maison de la Verveine=_
-
-OU
-
-MISS BELLASIS FOUETTÉE POUR VOL
-
-=(Tableau de l'Éducation des Jeunes Anglaises)=
-
-Un volume in-8º carré, imprimé à 500 exemplaires, sur papier vergé de
-Hollande, avec illustrations dans le texte.
-
-=PRIX: 20= francs.
-
-
-ÉVREUX. IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
-
-[Note sur la transcription électronique
-
-On a représenté entre soulignés les _italiques_ et entre signes "égale"
-les =passages en gras=.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of En Virginie, by Jean de Villiot
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK EN VIRGINIE ***
-
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