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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: La Danse de Sophocle: Poemes - -Author: Jean Cocteau - -Release Date: December 6, 2019 [EBook #60863] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANSE DE SOPHOCLE: POEMES *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - -JEAN COCTEAU - -LA - -DANSE DE SOPHOCLE - -POÈMES - -Dans sa première jeunesse, Sophocle -fut choisi par Athènes pour -danser aux fêtes de Salamine. -ATHÉNÉE - -PARIS - -MERCURE DE FRANCE - -XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI - - - -TABLE -_LA VISITATION_ - -LES POÈMES DE PARIS -LE DELIRE MATINAL -ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL -C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE! -LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE - -LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE -HYMNE A LA POÉSIE -LE VOYAGE IMMOBILE -LA DÉPÊCHE AU JARDIN -NOËL -LE FAUNE TROUBLÉ -LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES -LE CŒUR ÉTERNEL -LE PAGE -LES PAPILLONS -LE CRÉPUSCULE -LA PEUR DU SOIR -L'AUTOMNE ET LE DÉSIR -THÉOSOPHIE -LES DEUX LABYRINTHES -DE MON LIT -LE SUBLIME CACHOT -LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE -PIROÜS ET LES SIRÈNES -À UNE FUGITIVE -LES VILLES - -LA JOIE PANIQUE -L'ORGUEIL -LA MÉDITERRANÉE -LA FAIBLESSE D'ULYSSE -PRIÈRE DU CAP MARTIN -LE VISAGE -LA PALLAS D'HOMÈRE -APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE - -LE SÉJOUR PRÈS DU LAC -TROIS POÈMES - -LE SOIR -LE JET D'EAU -LE COUPLE ET LES PARFUMS -LA LAMPE ET LES PHALÈNES -LES SOLITUDES -LE MONOLOGUE DE L'AMOUR - -SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND -_LA LIBERTÉ CAPTIVE_ -_L'INSOMNIE AMOUREUSE_ -_LE MIROIR VAINCU_ -_LES RÊVES PROBABLES_ -_LA VRAIE MORT DE NARCISSE_ -_ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES_ -_LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES_ -_SEPTENTRION_ -_LE BONHEUR INCOMPLET_ - -LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN - -LES STANCES DE SEPTEMBRE - -_À MON LIVRE_ - - - - - -_LA VISITATION_ - - -_Cher livre inachevé qui me jaillis du cœur, -Ton poids fatal, si doux Jamais ne diminue! -Voici le soir, où l'âme est nue -De fiévreuse et d'âpre torpeur._ - -_J'enlace avec amour auprès de la fenêtre -Les mots impétueux qui te composeront, -Et devant le beau jardin rond -Je défaille à te sentir naître._ - -_Comme un chapeau pointu, l'immobile sapin -Cache un tronc séculaire et sur l'herbe repose; -Avant de s'enfuir, chaque chose -Contre ma poitrine se peint._ - -_Douce expiration de la pelouse moite, -Geste perpétuel du pur jet d'eau central... -Et bientôt le grand ciel astral -Avec Cassiopée à droite!_ - -_Ah! lorsque tu descends par mon bras et ma main, -Mon livre peu à peu libre et fier d'être libre, -Quel miraculeux équilibre, -Quelle trêve jusqu'à demain!_ - -_Lorsque je me réveille et que je vois tes pages -Sur la table où s'augmente et se tait leur troupeau, -Je me les déclame tout haut -Avec quels enfantins tapages!_ - -_Alexandre, César, Pallas, Persépolis! -T'en ai-je assez rempli de tous les noms que j'aime, -Pour t'en illuminer, de même -Qu'on éblouit un jeune fils!_ - -_Ô mon livre, ce soir combien je te sens vivre! -Un fil ténu retient chaque strophe à ma chair; -Ô mon livre que tu m'es cher, -Plus que n'est jamais cher un livre_ - -_Je t'ai chassé de moi comme un immense cri -Dont l'appel enivré s'épuise et se reforme, -Et que je veille ou que je dorme -Ce cri se compose et s'inscrit._ - -_Or, ce soir y je suis sûr de la bonne parole, -La grâce autour de moi prend l'aspect d'un laurier, -Être poète c'est prier, -La foi m'anime et m'auréole._ - -_La Visitation frissonne autour de moi, -La nuit veut supprimer les terrestres limites: -Elles étaient par trop petites, -Pour mon incalculable émoi._ - -_Ô mon Dieu qui ce soir m'envoyez un archange -Et pardonnez si bien que j'adore les Dieux, -Les humains Dieux mélodieux -De l'Adriatique et du Gange;_ - -_Mon Dieu, ce livre naît, et par vous et pour vous. -J'ignore la terrestre et folle comédie!... -C'est à vous que je le dédie -Et que je l'offre à deux genoux._ - - - - -LES POÈMES DE PARIS - - -Pensez-vous si Virgile, ou l'aveugle divin, -Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main -Négligeât de saisir ces fécondes richesses? - -ANDRÉ CHÉNIER. - - - - -LE DELIRE MATINAL - - -Comme un tapis divin que pétrira ma danse, -Le jour se déroulant peu à peu sous mes pas, -Offre à l'élan brutal de ma jeune imprudence -Tous les dessins secrets que je ne voyais pas. - -Sûr du trésor caché dont je suis le seul garde, -Et sachant que pour vaincre il faut des ennemis, -Je vois sur ce tapis que ma fierté regarde, -Des serpents attentifs et des tigres soumis. - -Je sais bien que ce jour bénévole ou farouche -Brûle en me remplissant des cendres du passé, -Qu'il est le beau fuyard que nul appel ne touche -Et qui n'écoute pas le cri qu'on a poussé. - -Je sais bien qu'il m'emporte et sans que je m'en doute, -Comme un char sur lequel un vaincu tremble et fuit, -Et ne regarde, au lieu de contempler la route, -Que le fond de ce char qui se sauve avec lui! - -Mais quel ample plaisir de laisser dans la chambre -Le fauteuil, les journaux, le livre et l'encrier! -Pour aller se plonger mollement, membre à membre, -Dans ce miraculeux matin de Février. - -Tout attend le Printemps! tout s'énerve d'attendre! -Avril s'est insurgé pour paraître plus tôt; -Et mon visage ému sépare en deux l'air tendre -Qu'enfonce avec douceur la bondissante auto. - -Le froid gardénia qui se pâme à ma veste -Parfume comme un arbre au centre d'un verger. -Mon chagrin hivernal s'écroule et me déleste. -Je ne suis plus qu'un cœur palpitant et léger. - -Si quelque Dieu vermeil laissait tomber un aigle, -Tel un archange obscur, pour s'emparer de moi, -Mon espoir sans limite et mon désir sans règle -N'attendraient pas son vol d'un plus superbe émoi. - -Je me sens naître un cœur semblable au fauve avide -Qui tourne et qui bondit, plus fou que courageux. -Lorsqu'on lui cache encor le cirque intense et vide -Pour l'horreur du carnage ou pour l'éclat des jeux. - -Quel soleil pathétique aussi devait descendre -Sur le monde éclatant et gai comme un bazar, -Le jour où sur son socle un buste d'Alexandre -Fit couler de regret les larmes de César! - -Ô chaleur qui descend! O fraîcheur qui s'élève! -Ce dut être un matin semblable à celui-là, -Où Lamartine vit, sur le lac de Genève, -Byron ganté de clair rentrer dans sa villa. - -Je me trouve à la fois si fort et si fragile -Que j'ai peur de mourir à vivre trop d'un coup; -Et, sans bouger, je suis pareil au faon agile -Qui court et qui halète et renverse le cou! - -Mais si j'ignore encor mes élans et mes doutes, -Mes espoirs, mes essais, mes larmes et mes cris, -Je sais que le chaos de ces multiples joutes -Aura pour y lutter l'arène de Paris. - -Je sais que sous le ciel qui lui pose un rond dôme -Il ne m'est plus besoin de regarder pour voir -Le bassin lumineux de la place Vendôme, -Où la gloire palpite en haut d'un jet d'eau noir! - -Je sais que sous l'écran des paupières grisées, -Comme un objet demeure et persiste longtemps, -Je verrai, les yeux clos, les purs Champs-Élysées, -Où les arbres ont l'air des soldats du printemps! - -Je sais de quel instinct mon amour capte et jauge, -Vérone si française et seule entre ses murs, -Le carré rose et gris de la place des Vosges, -Avec sa galerie et ses porches obscurs. - -Invisible miracle au milieu d'une marche, -Évanouissement par quoi je suis dissous, -Lorsque je passe auprès de l'Arc à la grande arche, -Je sais qu'un peu de moi veut bondir par-dessous! - -Et tout cela m'émeut d'un si large vertige, -Ce matin, lorsqu'hier encore il faisait froid, -Laisse en mon corps, flexible et haut comme une tige, -Circuler un tel miel de douceur et d'effroi, - -Que je suis Phaéton pendant quelques secondes, -Lorsque vaincu, puni d'un impossible effort, -Son char désattelé tombant entre les mondes, -Il semait son cri droit, comme un sillage d'or! - - - - -ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL - - -La ville est un pont de navire -Avec des agrès de rayons; -Appareillons, appareillons, -Vers le grand soir où tout chavire! -Comme il fait clair! Comme il fait beau! -Je ne songe plus au tombeau, -Je désire à chaque boutique, -Je me sens brave et pathétique, -Et soudain parce que je vois, -Chez un fleuriste, une anémone, -J'entends les appels et les voix -Des guerriers de Lacédémone, -Qui marchaient, cette fleur aux dents, -Au milieu des trilles stridents -Et des purs soupirs de la flûte, -Vers la sanglante et sombre lutte! -Et je songe en voyant un ciel -D'où pleut un tiède et pâle miel -Sur ma tête et sur mes épaules, -Qu'il devait enchanter César, -Ivre de risque et de hasard, -Sur le bord d'un marais des Gaules! -Pourquoi des rails, pourquoi des mers, -Le voyage aux départs amers, -Et l'encombrement des valises? -Un autre ciel? un autre sol? -Les roses en rond parasol -Sous lequel Bulbul gonfle un col -Plein de persanes vocalises? -Pourquoi la Sicile où l'on doit -Sentir sur sa tempe le doigt -De l'adorable Théocrite? -À cause d'une phrase écrite -Ou d'une toile de Roussel, -Pourquoi le vif baiser au sel -D'un peu de Méditerranée? -Pourquoi cette peur de l'année? -J'ai bien le temps! J'ai bien le temps! -Voici l'incroyable Printemps -Qui surgit, tournoie et s'étale, -Et rien de tout ce que j'attends -Ne vaut la blanche capitale! -Ô Paris! Paris! cher Paris! -Je t'adore et je te souris -Avec mes yeux et ma mémoire, -Et je ne cesse de te boire -Dans le cristal de la saison -Avec tout mon corps qui s'ébroue -Comme la figure de proue -Qui boit la ligne d'horizon. -Partir! Quelle inutile offense -À cet oiseau qui sur la France -Glorieusement s'est posé! -Seul et perdu sur notre sphère -S'acharner, se mouvoir, oser, -Pour des lieux où rien ne diffère -Malgré les fleuves, les détroits, -Si ce n'est à l'eau d'une source -De voir, au lieu de la Grande Ourse, -Miroiter une grande Croix. -Plus de voyage! Plus de livre! -Ce matin, vivre me rend ivre, -Je ne sais plus ce que je crois, -Et mélange divin, mélange -Où je vois d'un œil ébloui -Mercure voler près d'un Ange, -Pour un culte neuf, inouï! -Assis les uns contre les autres -Au fond du translucide éther, -Je vois Jésus et Jupiter -Et les dieux avec les Apôtres! - - - - -C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE! - - -C'est l'Hellespont, la mer Égée! -Une aube sur l'archipel grec. -Toute la ville est allégée -D'un parfum d'algue et de varech. -Tout s'efforce, tout recommence, -C'est la salutaire démence; -Le Printemps et la Grèce avec! -Et ses chars et ses édifices.... - -Pur matin qui trembles et glisses, -Dénouant ton obscur lien -Comme un navire athénien -Vers de ténébreuses délices, -Délivre-moi! Brise le scel -Qui me tient captif et malade! -Emporte-moi vers l'Iliade, -Vers le plaisir universel. - -Ô promenade! ô clair voyage, -Où l'on croit respirer le sel -D'une mythologique plage! - -Matin calme, net, balancé, -Joyeux comme une flotte à l'ancre, -La cité s'incruste et s'échancre -Sur ton vaste ciel nuancé -Où du bleu à du bleu succède; -Tandis que si haut et si clair, - -Un vif aviateur a l'air -De cingler vers une Andromède. -Salubre, suave remède! -Onde qu'on boit en s'y trempant! -Rire inévitable de Pan -Joie ardente, immense, panique, -Où flotte et claque la tunique -Des pâles nymphes s'échappant! -Envahisseur que nul n'empêche... -... Comme un géant filet de pêche -La tour Eiffel à l'azur pend! -Et là-bas c'est l'arche fragile, -Si jeune et si brillante encor -(Vert trajet d'un sauteur agile), -Suspendue à huit ailes d'or. - -Beau temps d'Ovide et de Virgile, -Solaire et brusque crescendo -Sur le tapis, sur le rideau, -Paix lumineuse qui circule! -Bouclé, rieur petit Hercule -Étouffant, à peine au berceau, -L'hiver qui succombe et bascule, - -Mon cœur s'auréole de toi. -Il est la colombe du toit, -La dentelle de la fenêtre, -Le lys des pays merveilleux -Qui n'existent que par mes yeux, -Que mon humble regard fait naître, -Mais où je sens que tu dois être, -Multiple et seul comme les dieux! -Plus rien dans le soleil n'hésite, -Il est stable, énorme, certain, -Et j'aurai la blonde visite, -À mon réveil demain matin, -Immobile au seuil de la chambre, -De cet archange aux ailes d'ambre, -Avec un regard enfantin. - -C'est vous Paris, ma chère Athènes, -Ses intarissables fontaines, -Ses Dieux près du sol et du ciel, -Ses douces collines lointaines, -Ses olives, son lait, son miel, -Ses Pallas debout sur leur socle, -Et c'est ce matin de Printemps -Où le jeune et divin Sophocle, - -Parmi les cuivres éclatants -Qu'un soleil oblique illumine, -Pour les vainqueurs de Salamine -Jonglait avec ses dix-sept ans! - - - - -LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE - - -L'oisiveté m'emplit d'une aimable fatigue, -Un beau soir violet et bon comme une figue -Mélange la nature et l'artificiel... -Plus de jeux, de nounous ni de têtes frisées, -Car la lune de Mai sur les Champs-Élysées -Pose un blanc nymphéa dans le bol bleu du ciel. - -Avec l'orgueil sacré des pigeons de Venise, -Les marronniers pansus que l'heure divinise -Dorment leur sommeil grave et font la haie au bord; -Ils versent en rêvant leurs ruisseaux d'odeurs molles, -Et l'on craint de troubler par le chœur des paroles -Ce troupeau parfumé qui s'aligne et qui dort. - ---Une miraculeuse indulgence m'inonde, -Je voudrais être un peu l'ami de tout le monde, -Et déployer mes bras autour des beaux corps nus! -Je berce mille Éros que des regards font naître, -Et je songe aux pays que je voudrais connaître -Et que je m'éteindrai sans même avoir connus. - -Je préfère ce bar sans fleurs et sans tziganes -À ces lieux de plaisir aux captieux organes -Où les femmes d'amour, le menton sur la main, -Combinant sous le flot d'un cymbalum qui saute -L'heure de la modiste et l'heure de la faute, -Songent au clair et vide et banal lendemain. - -On y voit mal... le bar pourrait être une auberge, -Une auto glisse... il rampe une fraîcheur de berge, -Et l'on dirait que tous ils sont venus s'asseoir -(Car le soir au milieu comme un grand fleuve coule) -Chercher, loin des fracas du luxe et de la foule, -L'oubli du jour actif sur les berges du soir. - ---Je t'adore, ô Paris, d'un œil visionnaire! -Sur ton Arc de Triomphe un aigle a fait son aire -Parce qu'un cerf-volant s'étire au bout d'un fil. -Et lorsque le soleil qu'un monument confisque -Va blanchir en Égypte un bleuâtre obélisque -Son adieu roseau tien change la Seine en Nil! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - ---Là-bas mon parc m'oublie, un jet d'eau s'y fracasse, -Sur un perchoir d'émail chante un oiseau cocasse, -Un livre de Hafiz traîne au fond du hamac; -Le silence est peuplé d'un doux jasmin de Perse, -Le noir cyprès le troue et le paon blanc le perce, -Et mon palais sommeille à l'envers dans le lac. - ---On ratisse le sable autour d'une pelouse... -La princesse qui doit devenir mon épouse -Ignore le rimmel et la poudre de riz; -Et me griffonne un mot que ce soupir termine: -«Ah! dites-moi pourquoi j'ai si mauvaise mine -Puisque vous m'écrivez qu'on sait tout à Paris.» - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Bien que je laisse en paix les journaux sous leur bande, -Je sais qu'on me reveut ce qu'on me redemande, -La révolution fait place au désarroi! -Mon peuple est un Pylade et je suis son Oreste! -Qu'importe! Il m'a chassé î L'exil me plaît, je reste; -J'ai trop peur de la mort pour vouloir être roi. - ---Ma joie augmente au lieu que mon regret empire, -L'avenir pavoisé semble un joyeux empire -Où j'entre en souriant comme un jeune vainqueur. -Je ne suis pas de ceux qu'un grand rêve dévaste, -Le cœur le plus tranquille est le cœur le moins vaste, -Et je porte une rose à la place du cœur. - -Le Printemps verse en moi son superbe malaise, -Je préfère à mon ample trône une humble chaise, -Mon parc oriental était un triste enclos! -L'épouvante et l'ennui me détruisaient l'extase! -La plus modeste rose a droit au plus beau vase, -Et Paris est le vase où mon cœur est éclos. - -Mes frères de Paris, votre divin royaume -Rayonne tout autour de la place Vendôme -Que vous aimez peut-être avec des yeux ingrats, -À l'heure où vous flânez, silhouettes pareilles, -Votre chapeau trop large entré jusqu'aux oreilles, -Votre œillet rouge, et votre canne sous le bras. - -Je connaîtrai le mal d'être loin de vos rues; -Et, prince évocateur des choses disparues, -Je pleurerai la ville où, les nuits de Printemps, -Je pouvais, spectateur que le respect fascine, -Toucher après un bal la maison de Racine, -Et celle où Bonaparte espérait à vingt ans! - - - - -LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE - - ---La jeunesse est une chose -charmante; elle part au commencement -de la vie, couronnée de -fleurs comme la flotte athénienne -pour aller conquérir la Sicile et -les délicieuses campagnes d'Enna. - -CHATEAUBRIAND. - - - - -HYMNE A LA POÉSIE - - -À l'âge sans désirs, sublime Poésie, -Déjà je t'attendais! -Et maintenant mon cœur, avec sa frénésie, -Palpite sous ton dais. - -Ivre de toi, je cours, je titube et je marche -Sous l'invisible toit, -Et veux, puisque David dansait autour de l'arche, -Danser autour de toi! - -Lorsque je n'avais pas dans ma chétive gorge, -Ta musique et tes mots; -Que j'ignorais encor la cristalline forge -Où cuisent tes émaux; - -Lorsque ta lumineuse et soudaine magie -Ne m'avait pas encor -Appris qu'on peut, le soir, pleurer de nostalgie, -Au choc d'un seul accord! - -Que je ne tenais pas l'inépuisable conque -Où l'on souffle en marchant, -Et qui fait d'une phrase ou d'un appel quelconque -Un innombrable chant! - -Lorsque je languissais dans ma prison naïve, -Tel un prince captif, -Qui regarde un vaisseau balancé sur la rive -Entre un if et un if... - -Sous la lune de Juin qui roule entre les mondes -Son globe abandonné, -Alors je me croyais, avec mes mèches blondes, -Éternellement né. - -Je pensais à quelqu'un de vague et de superbe -Qui viendrait un beau soir, -Entrant par la fenêtre avec l'odeur de l'herbe, -Contre mon lit s'asseoir. - -À quelqu'un qui serait simple comme un archange -Et pompeux comme un roi, -Et dont, malgré ce trouble et nocturne mélange, -Je n'aurais nul effroi; - -C'est alors, Poésie, à travers le doux prisme -Des larmes de mes yeux, -Que je te vis surgir sur le char du lyrisme, -Aux bondissants essieux! - -Sur le bouillonnement épanoui des harpes -Je me sentis élu; -J'étais enveloppé d'éclatantes écharpes, -J'avais tout su! tout lu! - -Tout vu! tout entendu! L'Histoire et ses tumultes -M'imprégnait jusqu'aux os, -Et j'étais brusquement les Dieux de tous les cultes -Avec tous les Héros! - -Je sortais du lotus! Je prêchais sur des plages! -Je frappais un cheval! -Et j'étais étouffé par la cendre des âges, -Jusqu'à m'en trouver mal. - -Était-ce un pur poison? Était-ce un vif remède? -J'étais tout, au hasard! -Phaéton et Kritchna, saint Jean et Ganymède! -Bonaparte et César! - -C'était toi, Poésie! indispensable et neuve, -Troublant, envahissant, -Pour t'apaiser ensuite et te joindre à son fleuve, -Les sources de mon sang. - -... Jusqu'au jour où j'aurai si peur, une peur telle, -Une si froide peur, -Que je n'entendrai plus ta présence immortelle -Affluer à mon cœur! - - - - -LE VOYAGE IMMOBILE - - -L'arrosage mouvant sur la pelouse fraîche -Tourne comme un derviche habillé de cristal. -Je suis dans l'herbe molle à côté de ma bêche. -Un nuage échafaude un fort monumental. - -Imagination, fille de la paresse, -Empenne-moi le corps, remplis-moi d'air les os! -Et... Dans les marronniers qu'aucun vent ne caresse, -Ah! les secrets divins que chantent les oiseaux! - -Voyageur magnifique et toujours immobile -Je ne veux pas savoir ce que les autres font... -Je m'envole à Délos consulter la Sybille! -Et j'enfourche Pégase avec Bellérophon! - -Je menais du bétail, un aigle me dérobe; -Je verse l'hydromel à la place d'Hébé; -Thétis saute à la mer, je m'accroche à sa robe, -Et les monstres marins nous regardent tomber! - -Que de temples si nets au bord des rouges côtes! -De déserts ennoblis d'un stérile abandon! -Je pars pour la Colchyde avec les Argonautes -Et je fuis le bûcher où va périr Didon. - -Quel voyage innombrable au hasard des époques! -Par la terre et la mer aux inlassables flots, -Où les dauphins, luisants comme de petits phoques, -Se poursuivent à l'aube autour des bleus îlots. - -Quel auguste départ sans vulgaires fatigues, -Vers l'hymne initial qu'on n'a jamais ouï, -Sous un ciel où Phébus est le beau roi prodigue, -Dispersant tout son or sur son peuple ébloui! - -Ô l'ivresse de voir à la même seconde, -L'enfant Dyonysos bercé dans un pressoir, -David choisir au sol des silex pour sa fronde, -Et Pompéï, le soir avant le fameux soir! - -Être (y était-on mieux?), être à Lacédémone, -Et vaincre, et regarder après qu'on est vainqueur, -Adonis que Vénus transforme en anémone, -Ariane et le fil enroulé sur son cœur. - -Enfin, las de bondir toujours, de date en date, -D'un vol universel et de plus en plus haut, -Descendre, après avoir, sur le globe écarlate, -Vu, par un matin pur, naître Homère à Chio! - - - - -LA DÉPÊCHE AU JARDIN - - -Las or est-il à sa dernière danse. - -CLÉMENT MAROT. - - -Il fait chaud. Une rose escamote une abeille, -Comme un pourpre et charmant prestidigateur. -Le bassin arrondit une fraîche corbeille, -D'où jaillirait un lys enivré de hauteur. - -On pense à des ruisseaux sur des chemins de marbre -Pour oublier le joug implacable du sol. -Cet oiseau qui s'échappe a l'air d'un cri de l'arbre. -Je suffoque, étendu sous un clair parasol. - -Tout ronfle, tout grésille; un courbe bambou pêche, -Les papillons pâmés font d'amoureux paris, -Et voilà que j'apprends, tout à coup, par dépêche, -Qu'un ami de mon âge est mort près de Paris. - -Mort ce matin! À l'heure où tout aime et se ligue, -À l'heure où l'arrosoir enivre les pistils, -À l'heure où pour subir l'offre d'un ciel prodigue -Il faut courber la tête et rapprocher les cils. - -Mort, tandis que j'ouvrais ma joyeuse fenêtre -Avec des doigts hâtifs et tendrement brutaux, -Pour écouter frémir, chuchoter et renaître, -Le doux peuple ingénu des humbles végétaux. - -Il est mort! Un danseur manque à la grande danse! -Et soudain, au milieu de son beau parc d'été, -Il a senti, malgré la joyeuse abondance, -Poindre un bourdonnement étrange et sans gaîté. - -Son cœur contre sa main frappait comme une balle, -Et s'arrêtait de battre et reprenait ses heurts, -Et il crut que l'été, nouvel Héliogabale, -Étouffait son plaisir sous un excès des fleurs. - -Mais, hélas! l'implacable et muette immortelle -Porte un linceul tissé de célèbres frissons. -Nous demandons souvent: _Comment est-elle? Est-ce elle?_ -Et quand c'est elle enfin, nous la reconnaissons. - - - - -NOËL - - -Pourquoi n'est-il pas né dans un peu d'ombre fraîche, -Un jour torride et vert, -L'Enfant dont l'auréole illumina la crèche -Au centre de l'hiver? - -De quel cœur plus penchant, plus enivré de joie, -Plus fertile et plus neuf, -Nous eussions adoré son petit corps qui ploie, -Entre l'âne et le bœuf! - -Ô réciproque amour, ô merveilleux échanges! -Quel sourire entre nous! -Un ciel d'où neigeraient d'invisibles archanges... -Des fleurs à nos genoux. - - - - -LE FAUNE TROUBLÉ - - -Je suis païen sans doute à la façon d'un faune -Qui, triste et grelottant par une nuit d'hiver, -Aurait à Bethléem tout à coup découvert -Le Sauveur endormi dans de la paille jaune. - -On chuchote, il fait sombre, un groupe est assemblé, -Joseph aide à mieux voir un valet des Rois Mages, -De beaux pâtres naïfs apportent des fromages... -On ne le chasse pas... et son cœur est troublé. - - - - -LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES - - -L'indulgence est en moi. Je plains les misanthropes. -Mon cœur s'emplit d'un sombre miel. -Ma corbeille d'héliotropes -Est un brûle-parfums allumé par le ciel. - -Ô miracle subtil d'un estival arôme! -Saurais-je être actif ou méchant -Lorsque vers le sublime dôme -Monte le _Te Deum_ d'un innombrable chant? - -Le peuple violet bout, s'assemble, grésille, -Sous le droit soleil de midi. -Quel vêtement! Quelle résille! -Quel velours tout autour de mon corps engourdi! - -Fermons les yeux; là-bas vers la pleine pelouse -Bombarde un vif géranium... -Je navigue avec La Pérouse -Sur un voilier rempli de vanille et d'opium. - -Quel rêve jusqu'à l'heure où le soir va descendre -Éteignant, étouffant, noyant, -Les fleurs en feu sous une cendre -D'héliotropes frais, pâles et tournoyants. - - - - -LE CŒUR ÉTERNEL - - -Si nous devons mourir, pourquoi mettre en nos veines -Le philtre merveilleux du désir immortel? -Et pourquoi nous avoir munis d'un orgueil tel, -Si nous sommes vainqueurs après des luttes vaines? - -J'ai beau me dire: on meurt, je mourrai, nous mourrons! -Et même en nous cachant, comme le bel Achille, -Nous serions aussitôt découverts entre mille -Pour recevoir le trait qui se cloue à nos fronts! - -Je ne peux pas, si fort vibre le chaud vertige, -Croire qu'un jour pareil, bref et illimité, -Un âpre et brusque hiver au centre de l'été -M'annoncera soudain l'incroyable prodige. - -Ne plus sentir se fondre et couler sous sa chair -Une sève et un suc de soleil et de gloire, -Et n'avoir même pas l'émouvante mémoire -Du monde abandonné qui nous était si cher! - -N'être rien! n'être plus! et, comme avant de naître -On ne sait pas encor qu'on connaîtra les fleurs, -Ne plus se rappeler qu'on vient de les connaître -Et n'avoir même pas l'apaisement des pleurs. - -N'être qu'un éphémère et fragile passage -À travers un rayon enveloppé de nuit -Et devoir regarder la jeunesse qui fuit -D'un œil plus attentif, plus secret et plus sage. - -J'ai beau me dire: ils sont tous partis avant moi, -Et même l'invincible et divin Alexandre, -Tous ils ont eu mon âge et tous ont vu descendre. -Après leurs clairs émois le ténébreux émoi! - -Pour tous l'actif Éros, au fond du carquois vide, -A conservé le dard imprégné de poison; -Ils sont morts n'importe où, dehors, à la maison, -Sur un sol radieux et sous un ciel livide. - -Tous! Je crois cependant qu'un miracle se peut, -Par lequel notre orgueil, qui jamais ne s'étonne, -Verrait tous les hivers suivre tous les automnes, -Lui qui devait, hélas, en contempler si peu. - -Toujours la nuit et l'aube après le crépuscule! -Ma fabuleuse foi se mêle à la saison; -Et, pareil au marin courbé vers l'horizon, -Ma nef joyeuse avance et l'horizon recule. - -Nature, laisse-moi parmi tes cheveux verts, -Être ton jeune amant jusqu'à la fin du monde; -Et que mon cœur alors, rejeté par sa fronde, -Gravite autour de lui comme un rouge univers! - - - - -LE PAGE - - -Je n'imagine plus le retour de l'hiver -Aux couleurs rares et suspectes, -Je suis dans l'herbe chaude un joyeux Gulliver -Au milieu d'un peuple d'insectes. - -Les nuages, ce sont les chevaux du soleil -Gonflant leur poitrail et leur croupe; -Ils se ressemblent tous, mais pas un n'est pareil, -De leur éblouissante troupe. - -Un papillon a l'air, parmi le désarroi -De ses stations incomplètes, -D'un petit peintre ailé qui cherche un bon endroit -Et vole avec ses deux palettes. - -Je pense à ce matin où j'écrivais des vers... -Au titre démon prochain livre... -Étendu sur le dos je vois l'arbre à l'envers -Et j'ai l'impression d'être ivre! - -Je pense aux lourds rébus que les gens chercheront -Dans ma simple et jeune pensée!... -Une branche supporte un beau petit nid rond, -Ô douce maison balancée! - -Alors que je raconte avec un tendre émoi, -Au hasard, sur la blanche page, -Ce que dit la nature en se penchant vers moi, -Comme une reine vers son page. - - - - -LES PAPILLONS - - -Grâce au vent imprévu, fantaisiste et adroit, -Ce candide, pâmé sur le col d'un lys droit, -Est un nœud de cravate impeccable et mobile! -Le pavot tortueux tend sa rouge sébille, -Ce jaune s'y fait choir comme un royal cadeau! -Celui-là, dont un phlox ne sent pas le fardeau, -Rapproche étroitement ses deux ailes éteintes... -Il parti L'une sur l'autre a décalqué ses teintes! -Cet autre, à plat sur l'herbe a l'air d'être exposé; -Et ce roux qui sur une rose s'est posé, -Après une amoureuse et céleste querelle, -Est un pastel qui rôde autour d'une aquarelle. -Ce blanc montre, frotté de pollen et d'odeur, -La preuve des larcins dont il est maraudeur; -Et grisé, saturé de grappes de glycine, -Ne sachant pas qu'il porte un nom de médecine, -Rafraîchit sa paresse avec deux éventails! -Ces noirs, des pucerons sont les épouvantails; -Et ce multicolore, au milieu des jacinthes -Bat l'air chaud pour sécher ses ailes fraîches peintes. -Et tous pensent: Dansons! Éblouissons! Pillons! -Nous sommes le troupeau des épars papillons; -Et tandis que les Dieux sont les auteurs superbes -Du chef-d'œuvre qui va de la forêt aux herbes, -L'enfant Éros couché sur le ciel nuageux -Nous invente et nous jette au hasard de ses jeux! -De la plus pauvre fleur nous fûmes les rois mages, -Chargés de poudre d'or, de parfums et d'images; -Aucune à notre luxe encor ne s'égala! -Nous mettons tous les jours nos habits de gala; -Et pour vivre sans crainte au milieu de nos zèles, -Nous avons de gros yeux dessinés sur les ailes! -Notre éclat est celui d'un trésor découvert. -L'homme guette à l'affût avec un filet vert -Nos vols incohérents, éblouis, peu solides -Au sortir du cachot obscur des chrysalides; -Et lorsqu'enfin la nuit, où tout est triste et laid, -Engouffre les jardins sous un sombre filet -Et change nos velours en défroques moroses; -Nous attendons, ayant pour nid le cœur des roses, -L'aube où nous quitterons ces magiques perchoirs -En agitant l'adieu de nos petits mouchoirs. - - - - -LE CRÉPUSCULE - - -La nuit vient et le jour déjà s'en est allé; -Il règne comme un roi précaire. -Une abdication l'avait vite installé, -Un avènement clôt son ère. - -Le grand chœur des grillons a l'air d'être le bruit -Qu'il fait lorsqu'il tournoie et tombe; -Le jour blond ruisselait comme un énorme fruit, -Il descend comme une colombe. - -D'un beau nuage rond, immobile coussin, -Où la lune en montant s'appuie, -Il fait, sans la rider, choir sur l'eau du bassin -Une silencieuse pluie. - -Rien ne se soumet plus aux défaillantes lois -De la lumineuse évidence; -Et des nymphes peut-être, en enlaçant leurs doigts, -Lui règlent sa tournante danse. - -Et dans les chauds jardins où le jour remuait, -Tous les yeux sont doucement myopes, -Lorsqu'il laisse à travers les feuillages muets -Pleuvoir ses lents héliotropes. - - - - -LA PEUR DU SOIR - - -Le soir, dans mon jardin entouré de grillages, -Va se poser comme un pigeon; -Laissons le beau pays de nos tendres voyages, -Quittons la chaise longue en jonc. - -Je sais trop que le mauve et tournant crépuscule -Apporte le soir après lui, -Et que le soir placide où rien ne se bouscule -N'est que le héraut de la nuit. - -Je sais que la maison, la pelouse et l'allée -Disparaîtront jusqu'à demain, -Et que le souvenir de leur forme en allée -Guidera mon pas et ma main. - -Je sais que peu à peu s'évanouit ta jupe, -Ta chemisette et mon complet; -Et qu'enfin notre cœur ne sera plus la dupe -De tout ce luxe qui nous plaît. - -Le soir apporte ailleurs l'illusion charmante -Et l'art des voiles inconnus, -Il sait être le masque et l'écharpe et la mante; -Prends garde! Il va nous mettre nus. - -Nos yeux caressent trop nos corps jeunes et souples, -Hélas! nous aimons trop nous voir. -Laissons, il n'est que temps, à de plus tristes couples -Le clair bonheur qu'il fasse noir. - -Saurions-nous le secret si divin de nous taire? -Dirions-nous ce qu'il ne faut pas? -Sur le muet sommeil de l'herbe et de la terre -C'est déjà trop du bruit des pas. - -Je me sens si frivole et le soir est si grave; -Rentrons! Allume tout! J'ai peur! -Le silence est un mur, le souvenir s'y grave, -Et le silence est dans mon cœur. - -Nous n'avons pas la foi de ces amants illustres! -Et c'est déjà, sans rêver d'eux, -Sous le soleil du ciel ou sous celui des lustres -Si difficile d'être deux! - - - - -L'AUTOMNE ET LE DÉSIR - - -Un vieux chêne se penche au-dessus des roseaux; -Le jardin, doucement, jongle avec ses oiseaux; -Chaque géranium qui se dresse ou retombe -Fait aux yeux le fracas d'une petite bombe; -Le jet d'eau vif a l'air d'une offrande au beau temps. -Pitié, Dyonysos! Ne viens pas... Je t'entends... -Je sais l'hymne lascif que ton escorte entonne; -Mon cœur a vendangé tout le sang de l'automne, -Et ce sang me rappelle en qui je suis lié, -La forme de mon corps que j'avais oublié! -Ne viens pas sur ton char traîné par dix panthères, -J'ai peur de tes cils roux où dorment des cratères, -J'ai peur de ton corps souple, impudique et debout, -Dans lequel un feu clair circule, éclate et bout. -J'ai peur de ton front bas casqué de molles grappes, -Des deux cymbales d'or que tu brandis et frappes, -De tes genoux verdis par l'herbe où tu roulas, -De tes rires brutaux, de tes sourires las, -Et de tout ce cortège orgueilleux de te suivre! -Passe, car j'ai déjà, comme un aegipan ivre, -Vu dans mon miroir rond que j'ai peine à saisir -Le visage égaré de l'immortel désir. - - - - -THÉOSOPHIE - - -Pourquoi veux-tu, ma sœur, que je m'étonne et tremble -Parce que sans appel tu viens t'offrir à moi, -Puisqu'une vaste, grave et décisive loi, -Sur le livre éternel nous inscrivit ensemble? - -Ton visage connu jamais ne m'a quitté, -Nous sommes morts et nés et morts et pour renaître; -Mes yeux divers toujours savaient te reconnaître, -Et je t'entends venir depuis l'antiquité! - - - - -LES DEUX LABYRINTHES - - -Ariane éphémère au seuil du labyrinthe, -Vous m'avez bien tendu votre lèvre et le fil; -Mais plus que vous, le monstre était neuf et subtil, -Et j'ai cassé le fil, et je n'ai pas de crainte. - -Si, l'oreille attentive et la pelote en main, -Vous guettez mon retour victorieux et tendre, -J'ai peur, hélas, j'ai peur de vous laisser attendre, -Car mon guide inactif traîne sur le chemin. - -Vous attendez le soir, et la nuit et l'aurore, -Et le jour, et le soir, et la nuit et les jours! -Peut-être bien, ma sœur, attendrez-vous toujours... -Car je parle de vous avec le Minotaure. - -Sous un canal de ciel nous marchons. Il me tend -Les gâteaux et les fruits dont, dit-il, on l'accable. -Il raconte sa paix, le monde inextricable, -Et le monstre immortel qui dans vos yeux m'attend... - - - - -DE MON LIT - - -Ô chaleur! insomnie! insupportable toile! -Je regarde une étoile et j'écoute un crapaud... -Astre ému, détaché du sidéral troupeau, -Ce chant limpide et seul vient-il pas de l'étoile? - -Je pense à tous les chocs dont je n'ai pas souffert. -(Ô mon cœur averti, quel sachet de Pandore!) -L'avenir alterné se dore et se dédore, -Et j'ai peur de finir et j'aspire à l'Enfer. - -Tout plutôt que soudain (_courbe-toi fier Sicambre!_) -Recevoir ce hideux baptême de Néant, -Ce droit à devenir l'éternel fainéant, -Cet échange de Rien contre la douce chambre. - - - - -LE SUBLIME CACHOT - - -Il y en a (le croirait-on?) à qui -la prison devient si chère, qu'ils -craignent d'en être délivrés! -ALFRED DE VIGNY - - -Joie intense d'un matin chaud, -Prodigue et sublime cachot! -Merci, Destin qui me le donnes! -D'un néant à l'autre néant, -Ce ciel, cette eau, ces belladones, -Ce sourire de doux géant, -Épanoui sur la nature, -Cette fraîche et nette peinture. - -Que mon œil, chaque nouvel an, -Porte sur son limpide écran; -Et même l'hivernale neige! -Comment peut-on, comment pourrai-je. -Destin vague et sans horizon, -Ne pas pleurer cette prison, -Que ton obscur vouloir abrège? - - - - -LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE - - -Implacable besoin de créer et d'écrire, -Laisse-moi le repos auquel j'aspirais tant! -Le cher repos de voir, de soupirer, de rire, -D'être un prêtre muet du jardin éclatant! - -Vois, j'ai laissé dormir mon travail sur la table, -Tellement le dehors frappait au store écru, -Et voilà que ton choc perfide et délectable -Me fait rasseoir plus tôt que je ne l'avais cru; - -Demain je chanterai l'herbe vivante et fine -D'où l'on voit, l'œil mi-clos, couché sur le côté, -Le turbulent matin qui ressemble à _Delphine_ -Lorsqu'elle déclamait son «Ode à la beauté». - -Je chanterai demain l'approche de l'automne, -Qui ne peut plus cacher les gestes nus d'Éros; -Et la fille et le fils que la forte Latone -Mit au monde, au milieu des lauriers de Délos. - -Fais grâce! Tu sais bien de quel vaste délire -Je me sens défaillir sous les doigts d'Apollon, -Lorsque je ne suis plus qu'une harpe, une lyre, -Un docile, un sonore el divin violon! - -Tu sais que c'est mon sang que le papier recueille, -Mon pauvre sang mortel qui coule par mes doigts, -Et se transforme en encre au contact de la feuille, -Comme s'il ruisselait pour la dernière fois! - -Mon âge à tes assauts offre un appui débile, -Peut-être que demain je te servirai plus! -Ne m'abandonne pas, semblable à la Sybille -Après qu'elle a crié: _Deus! Ecce Deus!_ - -Tout le jardin d'odeurs et de couleurs s'encombre, -Et je serai pareil au naïf parasol, -Qui reçoit du soleil et qui donne de l'ombre -Pour qu'on repose un peu sur l'implacable sol. - -Laisse-moi, fugitif, enfantin, inutile, -Recevoir sur ma main sans plume et sans crayons, -Les coups universels de ce poing qui rutile -Et supporte le monde au bout de ses rayons. - -Caron ne peut toujours et d'un prodige unique ---Insecte radieux sous quel divin chapeau!-- -Capturer la nature au lin de Véronique, -Et l'offrir, et le vendre, et s'en faire un drapeau! - - - - -PIROÜS ET LES SIRÈNES - - -ULYSSE - - -Je n'entends rien. Je n'ai plus peur. -La cire est ferme à mon oreille. -L'horizon de pourpre se raye... -Indéfinissable torpeur! - -On m'a dit qu'elles sont des hordes, -Et qu'elles aiment ce climat. -J'appuie à la fraîcheur du mât -Mon torse enveloppé de cordes. - -Mes rameurs en ont fait autant -Contre l'harmonieuse attaque. -Je veux revoir la ronde Ithaque, -Ithaque où Pénélope attend! - -Le vaisseau penche, monte et penche, -Et remonte et repenche encor; -Quel peut être le divin cor -Suspendu sur leur froide hanche? - -Il paraît qu'au lieu de genoux -Elles ont une souple queue, -Une queue écailleuse et bleue, -Des yeux tristes levés sur nous. - -Au bord des mouvantes vallées -Sur leurs plages de sable clair, -On m'a conté qu'elles ont l'air -De molles vagues déroulées. - -Le mouvement universel -Se répercute et nous balance... -Oh! regarder avec silence -Le domaine onduleux du sel. - -Rien d'extérieur ne m'arrive, -Je suis enclos, fixe, engourdi. -Leurs baisers dont on a tant dit -Ne valent pas la bonne rive! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . - -Mais quel est ce jeune marin -Qui surgit d'un paquet de voiles? -Et pourquoi libre? Jusqu'aux moelles -Un malaise nouveau m'étreint. - -Piroüs! Je te connais brave, -Mais tous sont braves sur ma nef -Et tous captifs! Et moi, le chef, -Par mon ordre je suis esclave! - -Piroüs!... Il ne m'entend pas! -Des larmes roulent sur sa joue; -Il se dirige vers la proue, -D'un exact, d'un terrible pas! - -Je veux! Piroüs! Je supplie! -Toi le plus jeune et le plus beau, -Détourne tes regards de l'eau, -De l'eau qui se gonfle et qui plie! - -Je comprends! Tu mis nos liens, -Chanvre qui grince et fer qui sonne; -Mais il ne resta plus personne -Pour rouler et nouer les tiens! - -Pardonne, Piroüs! Sans doute -Vers leurs inentendables chants, -Il va, parmi les mornes champs, -Se fendre une écumeuse route! - -Piroüs...! Au bord du vaisseau -Il se penche! Proche avalanche... -Puis à cheval. Comme il se penche! -Et plus rien après un seul saut. - -Plus rien... Si! tout à coup, mirage -Déformé d'un glauque miroir, -(La nuit tombe, il fait presque noir) -La forme de quelqu'un qui nage... - -Oh! peu à peu, là-bas, nageant -Avec des bras naïfs et frêles, -Le malheureux tiré vers elles -Par le fil de leur voix d'argent!... - - - - -À UNE FUGITIVE - - -Presque toujours l'espoir pendant la libre course -Se transforme en regret amer. -Et le fleuve emporté reviendrait à sa source -S'il n'était pas bu par la mer! - - - - -LES VILLES - - -Apporte-moi, voyage, un superbe repos; -Je meurs d'imaginer tes villes inconnues, -Sur le courbe univers doucement répandues, -Comme un silencieux et célèbre troupeau. - -Je les porte si fort au pavois de mon rêve -Que je pourrais toucher leurs arbres et leurs murs: -Et c'est, dans le soleil de leurs accueils futurs, -Que mon vague avenir se précise et s'achève. - -J'imagine, en marchant sous le ciel de Paris, -Leurs climats dont le cœur s'accable et se délecte, -Leur tumulte nouveau, leur âpre dialecte, -Leur odeur de maïs, de vanille et de riz. - -Elles sont là. Ce sont mille terres promises, -Où notre frais matin entraîne un soir si chaud, -Que, contre leur terrasse aux balustres de chaux, -Les gens sont presque nus sous de molles chemises. - -L'une a la mer aux flots pliés et dépliés; -L'autre, le lac épais, torpide et circulaire; -Une autre encor, le fleuve, et toutes pour me plaire -Des palais lumineux et de clairs espaliers. - -On y cueille des fruits sans craindre de reproches, -Tellement ce larcin soulage un arbre las; -Et les nombreux parfums aux tendres entrelacs -Sont exacts et brouillés comme un concert de cloches. - -Ah! dans ce morne hiver où nous nous surmenons, -Malgré le froid tardif qui s'incruste aux façades, -Combien je fais crouler ces obstacles maussades, -Pour rejoindre ces lieux enguirlandés de noms! - -... Sur ce fleuve où s'éloigne un vert ricochet d'iles, -Chateaubriand rêvait d'unir en quelques mots, -Le singe à masque noir, les flexibles rameaux, -Le parfum d'algue et d'ambre autour des crocodiles. - -C'est près de ce jet d'eau, bel acteur jaillissant -D'un poème étranger dont le bruit seul me touche, -Que Saadi lâcha la rose de sa bouche, -Pour que Ronsard un jour la reçoive en naissant. - -Chacune a son autel où le souvenir fume, -Et brûle un feu divin de respect et d'orgueil, -Lorsqu'on voudrait baiser les trois marches d'un seuil, -Ou mordre un peu de terre, ou boire un peu d'écume. - -Palos, David, Calem, Bagdad, Louqsor, Alger! -Mon multiple désir s'élance vers vous toutes, -Semblable à ces pigeons qui découvrent leurs routes, -Lorsqu'un secret instinct les aide à voyager. - -Je suis votre support, votre cariatide; -Et, lourd de vos maisons, de vos fruits, de vos fleurs, -De tout votre sommeil, de toutes vos chaleurs, -Entassés, réunis sur mon cœur intrépide! - -Je pense à l'avenir où, vous voyant soudain, -Sans que je vous invente, et d'un œil net et large, -Je me délivrerai de l'accablante charge, -Demeure par demeure, et jardin par jardin. - - -* * * - - -Je me rappelle un soir dans un parc de Cocagne, -Un parc italien au décor fabuleux, -D'où je voyais au loin, entre les cactus bleus, -Un express noir ourler le bord de la montagne. - -Des cèdres de la Chine et des lys de Ceylan -Rapprochaient leur fatigue humide et contournée -Et comme un monstre ému, la Méditerranée, -Ne servait qu'au loisir d'un petit voilier blanc. - -Et le ciel à la mer mêlait si bien ses teintes, -On distinguait si mal la ligne d'horizon, -Qu'il s'imposait de faire un effort de raison, -Pour n'y pas voir un ange avec les ailes jointes. - -Des roses se pressaient aux crêtes des murs secs -Comme autour de Priam les compagnes d'Hélène, -Et laissaient choir en bas leur suppliante haleine -Vers les durs aloès pareils aux guerriers grecs. - -Et moi pâle, épuisé par cette libre serre -Où rien n'était jailli comme un soupir du sol, -J'appelais Robinson et Virginie et Paul, -Et toute mon enfance indigente et sincère! - -Et toute mon enfance où, du sable aux genoux, -Lorsqu'un doigt maternel m'indiquait la Grande Ourse, -J'ignorais qu'il existe un terme à notre course -Et des cœurs inconnus toujours en deuil de nous. - - - - -LA JOIE PANIQUE - - -Rire inévitable de Pan, -Joie ardente, immense, panique, -Où flotte et claque la tunique -Des pâles nymphes s'échappant... - - - - -L'ORGUEIL - - -Orgueil! royal orgueil dont nous nous embrasons, -Jusqu'à porter nos cœurs plus haut que les maisons, -Lorsque le tiède avril régénère la ville; -Bel orgueil, ennemi de la vanité vile, -Que vous étiez en moi dans l'éclat du matin! -Le passé palpitant, si proche et si lointain, -Frémissait à mon dos comme de vastes ailes; -Tandis que l'avenir rempli de futurs zèles, -Jaillissement vermeil de vacarme et d'effort, -Semblait être à ma bouche une trompette d'or! - -Grâce à vous, cher orgueil, je portais l'auréole -Offerte par le Dieu charmant de la parole, -Qui fait bondir au bout de ses dix bras jumeaux -Les prismes éternels des innombrables mots! -Ô suprêmes instants! Ô vibrantes minutes! -Grâce à vous, j'ai connu les frénétiques luttes -Où la plume et la feuille et le morne encrier -Sont les liens des vers que l'on voudrait crier, -Que l'on voudrait hurler, chanter, soupirer, rire, -Que leur bousculement nous empêche d'écrire, -Et qu'il faut, lorsqu'ils sont en nous et qu'on le sent, -Les laisser ruisseler comme un superbe sang, -Pour vivre tout le long de la courte journée -Les feux de la Sybille et la ferveur d'Énée! - -Orgueil de se savoir porteur d'un trésor tel -Qu'on en est à la fois et le prêtre et l'autel; -Orgueil d'avoir son âge, orgueil de vivre en France, -Comment vous posséder avec indifférence? -J'étais enveloppé de votre large vent, -Je n'étais qu'un bonheur de voler en avant! -Grâce à vous, sur les pieds de mes désirs rapides, -Je faisais le parcours du jeune Philippides; - -Et m'arrêtais au soir, exténué, vaincu, -Ivre de ce beau jour que j'avais tant vécu, -Pour la petite mort du sommeil et du rêve, -Et pour, après la courte et noire et calme trêve, -Repartir de nouveau, limpide et palpitant, -Avec le lourd secret que tout un peuple attend! - -J'avais dû, grâce à vous, être dans un autre âge, -L'enfant Septentrion qui dansait sur la plage -Et dont on ne sait rien par le trouble passé, -Sinon qu'il se tua pour avoir trop dansé!... -Car de l'aube au couchant vous régliez ma danse; -Au fond de vos replis de corne d'abondance, -Vous me gardiez les fleurs que nul ne connaît plus! -Le bruit chantait en moi des siècles révolus, -Comme l'auguste mer hante un doux coquillage... -Et j'étais un vaisseau plus clair que son sillage. - -Mais hélas! loin du sol dont nous étions partis. -Quand le monde à la fois trop vaste et trop petit -Nous était devenu ce que l'arbre est à l'aigle; -Lorsque hors des saisons, du siècle et de la règle, -L'orgueil nous emportait sans crainte de retour -Comme un docile agneau pendu sous un vautour; -Un Dieu volant aussi d'un vol brutal et tendre -Était déjà monté plus haut, pour nous attendre! -Et nous devons alors redescendre avec lui. -Il tourne, il fonce, il joue, il tire, il pousse, il suit! -Depuis longtemps ses mains nous préparaient des chaînes -Et dans le fol espoir de libertés prochaines -Nous tendons nos poignets, pâles et renversés. - -Éros, épargne-nous: l'orgueil était assez! - - - - -LA MÉDITERRANÉE - - -Quel soleil! On dirait une cymbale ronde -Attendant le grand choc d'une cymbale sœur, -Dont le disque inconnu, soudain, envahisseur, -Sonnera contre lui l'auguste fin du monde! - -Sous le ciel courbe où seul un astre a fait son nid, -On a l'impression si sublime et si nette -Que la mer, suspendue au flanc de la planète, -Brille et tremble à l'envers sur le gouffre infini. - -Le tendre vent qui lisse et qui boucle les vagues, -Agite sur mon front les rameaux de la paix; -Le sol, pareil aux toits, sous un azur épais, -Astreint ma frénésie aux somnolences vagues. - -Ô Jouvence! Jouvence, où mon cœur est allé -Se rajeunir d'un mal dont le chagrin me hante; -J'aime ta solitude humide et scintillante, -Où le ciel de midi mire un ciel étoilé! - - - - -LA FAIBLESSE D'ULYSSE - - -Je pensais: tout s'achève où cette mer commence! -Quel calme et quel retour à la noble raison, -D'entendre, du rivage au mur de l'horizon, -Son bruit chaud répandu comme un divin silence. - -De quel œil altéré de rêve universel -Je verrai le soleil, éblouissant Saint-George, -Transpercer le matin de la queue à la gorge, -Ce dragon du corail, de l'éponge et du sel! - -Sur un sable marqué des dix-huit pas des Muses, -Où le flot d'un tel bleu se peint et se repeint, -Je jugerai, couché sous le dôme d'un pin, -Le jeu contraire et joint dont l'air et l'eau s'amusent. - -Dans l'éternel décor que rien n'a pu changer, -Des jeunes gens, massifs comme de souples marbres, -Prendront les balles d'or parmi l'odeur des arbres -Et se battront avec, au lieu de les manger. - -Ivres de jeune audace et de forces marines, -Sur l'herbe rousse et sèche ils formeront deux camps, -Et riront dans le soir aux souffles suffocants -De s'être fait la guerre avec des mandarines! - -Un petit faune roux courra prendre son bain, -Ses sabots claqueront sur le rocher cubique, -Et j'entendrai dans l'air noble et mythologique -Son bêlement de chèvre et ses cris de bambin. - -Ce sera comme aux jours où l'humide Andromède -Vit, dans un remous blanc de plume et de métal, -Sur un cheval ailé de conte oriental, -Poindre et grandir l'amant qui volait à son aide! - -Ce sera comme aux jours où tout était si beau, -Que les dieux descendaient par les hautes montagnes -Et d'un geste mortel choisissaient des compagnes -Avant de les contraindre au secret du tombeau. - -Et peut-être qu'un soir je verrai le mystère, -Ivre d'antique et grave et merveilleuse peur, -Du sol, jaloux de l'eau, secouant sa torpeur, -Pour s'ébranler d'un flux et d'un reflux de terre. - -Et je pensais: ici tout est pressé, tissé, -Tassé, rempli; couleur, chaleur, tumulte, arome! -Je ne trouverai pas la place du fantôme -Que déjà le voyage avait rapetissé! - -Combien j'étais joyeux du passé qui s'efface! -Quel plaisir de ne plus recevoir comme un coup -L'image de vos traits si hauts sur votre cou. -Votre œil qui de profil a l'air d'être de face... - -... C'est alors que surgit le chant de votre voix, -Une impossible voix qui montait sans limite... -Et je compris soudain les sirènes du mythe, -Et je connus l'amour pour la première fois. - -Comment un soir pareil le trop charnel Ulysse -Put-il n'avoir rien su, rien vu, rien entendu? -Ma corde est en lambeaux et ma cire a fondu; -J'écoute... Et libre enfin, je retourne au supplice! - - - - -PRIÈRE DU CAP MARTIN - - -Respectueux salut des pins devant la mer, -Immense et bleu baquet d'un sublime Mesmer -Où tout mal se guérit par un brusque miracle; -Mer sans farouche assaut et sans sourde débâcle; -Calme où le ciel fait choir sur les compactes eaux, -Un pur filet tissé de lumineux réseaux, -Celui qui vous créa se perd dans votre gloire! -Son règne qui subsiste au fond de ma mémoire -Se meurt entre vos noms prestigieux et clairs. -Mon Dieu! apparaissez au centre des éclairs, -Pour la foi décevante où mon esprit s'efforce; -Sans cela vous serez, mon Dieu, comme la Corse, -Dont je sais qu'elle est là, dont toute ma raison -M'affirme qu'elle est là, présente à l'horizon, -Sur le tendre versant de la mer ample et ronde, -Bien que je croie encor que c'est le bout du monde. - - - - -LE VISAGE - - -Quand le masque intangible où l'enfance reluit -S'envolera soudain de mon jeune visage, -La mer pleine de ciel et le chaud paysage -Ne seront plus ceux-là que j'aimais avec lui. - -Triste de leur beauté renaissante et rivale, -Vieux avant l'heure auguste où l'on sait être vieux, -Je ne leur tendrai plus que mes yeux envieux, -Moi qui les reflétais dans un miroir ovale. - -Vienne le soir lassé si le malin fut beau! -Mais lorsque le matin est trop bref ou trop grave, -Le doux charme en allé fait gémir le plus brave -Et le premier refus est un petit tombeau. - -Mais qu'importe! Brûlons! Vers ma divine cendre -Je ferai retourner mon cœur se dispersant, -Ainsi que les soldats du bataillon Persan -S'interrompaient de fuir pour revoir Alexandre. - - - - -LA PALLAS D'HOMÈRE - - ---On pleure, on rit, on ne sait plus -Quel est le moins touchant passage; -Le plus fou succède au plus sage, -Parmi les vers lus et relus, -Et dans la flotte énumérée -Je connais les chefs par leur nom, -Depuis l'immense Agamemnon -Jusqu'au faible et charmant Nirée. -On ne sait plus! J'étais avec -Le terrible cortège grec -De tout mon désir hors d'haleine; -Mais Hector embrasse son fils, -L'enfant a peur du casque; Hélène -Brode avec de la douce laine -Le profil étroit de Pâris; -Priam, en haut des portes Scées, -Voit les cohortes courroucées -Rouler leurs vagues de métal -Jusqu'à la mer aux molles vagues; -Pâris enlève enfin ses bagues -Pour mieux tenir le cuir brutal -D'un bouclier rond comme un disque; -Et, fier de la beauté qu'il risque, -Court sur le sol brûlant et blanc, -Comme un baigneur un peu tremblant, -Un peu craintif, descend la plage. -J'aime ce séducteur volage, -Priam, Astianax, Hector, -Et tout ce peuple qu'on attaque! -On pleure Ulysse dans Ithaque; -Mais est-ce mal? Mais ai-je tort -De pleurer avec Andromaque? -Ô Jupiter, par quels moyens -Aimer les Grecs et les Troyens? -Car je sens bien que mon cœur ploie, -Sans reconnaître au juste, hélas! -Quelle est sa tristesse ou sa joie, -Autant vers l'âpre Ménélas -Que vers la douloureuse Troie. - -Criez, les Grecs, et combattez! -Minerve effleure à vos côtés -Le sol roussi de canicule! -Son grand vol jamais ne recule, -Elle tombe du ciel, circule, -Remonte au ciel voir Jupiter, -Retombe, déchire l'éther -De son éblouissante lance! -L'air chaud que sa double aile bat -Lorsque son vol actif s'élance -À droite, à gauche, en haut, en bas, -Fait couler ses cheveux du casque; -Elle est la superbe bourrasque, -Et l'ouragan clair du combat! -Quels beaux efforts! Quels jeux épiques! -Quel cliquetis ses armes font -Lorsqu'elle est peinte au bleu plafond -Au-dessus d'un tapis de piques! -Elle écarte un fer ou le tord, -Pousse la main de Diomède, -Enfonce un trait, verse un remède, -Prend la forte voix de Stentor; -Et pour mieux leur venir en aide, -Se transfigure tour à tour -En jeune homme, en char, en vautour! -En haut d'une invisible tour -Plante sa gigantesque égide; -Et reparaît, souple et rigide, -Souple et rigide comme un lys -Qu'un bourdon anime et talonne, -Plus indomptable que Bellone -Et plus charmante que Cypris! -Elle blesse Mars, frappe Énée, -Et rapide, folle, acharnée, -Vise Vénus qui le défend! -La délicate main se fend, -Un cri de femme! Du sang tombe! -Vénus quitte son brave enfant -Qu'Apollon ravit à la tombe; -Et tandis que la tendre Hébé -Panse avec soin les tissus roses -On voit fleurir de pourpres roses, -Où le sang divin est tombé. - -Pallas! que d'efforts! que de zèles! -Quelles infatigables ailes! -Quelle ardeur à compter les morts! -Quel éclat fourbe en ton œil large -Lorsque tu saisis par leurs mors, -Éton, Lampus, Xante et Podarge, -Pour briser leur quadruple charge -Sous les harnais aux triples ors! - -Ah! tu sais bien que dans Athènes -Les seuils, les temples, les fontaines, -Disent ton geste triomphant -Porteur de l'invincible épée, -Depuis ton image en poupée -Qu'embrasse le petit enfant, -Jusqu'à la pierre dure et blanche -Où, tes pieds nus brunis par l'eau, -Tu rêves, la main sur la hanche, -Et le front contre un javelot... - -Déesse turbulente et sage -Qui te laisses, tel un fruit mûr, -Choir du haut en bas de l'azur -Où rien ne t'arrête au passage, -Et voltige sur le terrain -Que ton regard rapide embrasse -Comme un faucon casqué d'airain -Tournoie au-dessus d'une chasse -Et plane en aiguisant son bec! -C'est parce que le peuple grec -Veut t'offrir une autre statue -Et s'abandonne entre tes mains, -Que ta colère enflamme et tue -(Ah! que les Dieux sont donc humains!) -Cette Ilion qui s'évertue. -C'est parce que tu veux du miel, -L'encens qui parfume le ciel -Et de blancs troupeaux de génisses, -Que tu vas, viens, tournes et glisses -Comme un sublime ludion -À travers l'air si doux à fendre, -Contre Mars qui cherche à défendre -Les murs menacés d'Ilion! - -Et c'est peut-être, et c'est sans doute, -Bien qu'Homère n'en dise rien, -Cette miraculeuse joute, -Tout ce manège aérien -Parce que Diomède trouble -Et enveloppe ton cœur double -D'un étrange et fiévreux lien! -Et que sur son char où se dresse -La surnaturelle tendresse -De tout ton beau vol déplié -Comme une victoire de proue, -Il t'a promis, s'il broie et troue -Et mutile Hector sous sa roue, -Une cuirasse et un collier! - - - - -APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE - - -Samos, Glaphyre, Elone, Hyria, Coronée, -Médéon, Haliarte, Orchomène et Daulis, -Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys, -Mais de vos noms divins ma vie est couronnée! - - - - -LE SÉJOUR PRÈS DU LAC - - -TROIS POÈMES - - - - -Tu te disais: Plus tard au temps des beaux voyages, -Respirer l'air, soufré par de secrets orages, -Dans les jardins pleins d'ombre et de magnolias. - -COMTESSE DE NOAILLES. - - - - -I - - -Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne, -Le soir est intime et clément; -Vais-je aller retrouver l'ami qui me fait signe -À Clarens sur le lac Léman? - -Simple et miraculeuse abondance française... -On naît, on meurt et je suis là. -La fraîcheur du gravier tourne autour de ma chaise, -Ma chaise longue de villa. - -Chaque nuage a l'air d'être un tapis de conte, -Où s'envole un jeune vizir! -Plus rien d'extérieur ne subsiste ou ne compte, -Je suis seul avec mon plaisir. - -Parce que l'air m'enroule un arôme de roses -Comme une écharpe autour du cou; -J'aime les dieux de l'Inde avec leurs molles poses, -Charmant la rose et le coucou. - -J'imagine leurs yeux retroussés vers les tempes, -Lorsqu'au centre d'un chaud bassin -Ils sortent du lotus, qu'on voit sur les estampes -Arrondir son pâle coussin. - -Une princesse dort contre un cyprès de Perse... -Un nègre brûle du santal... -Parce qu'un paon rôdeur, dont l'appel me transperce, -Traîne un trésor oriental. - -L'héliotrope, avec des chants et des huées, -De l'épinette et du canon, -Fait surgir, bleu troupeau d'orageuses nuées, -Les arbres du grand Trianon. - -Tout mon humble jardin suscite, éveille, évoque! -Un murmure apporte un pays; -Un parfum réinvente une lointaine époque, -L'histoire peuple les taillis. - -L'heure n'impose plus la contrainte ou la ligne, -Et plus d'esclavage d'amant. -Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne, -Le soir est intime et clément. - -Il a cette langueur d'une convalescence -Avec des amis près de soi; -Le vif Éros lassé de trop d'effervescence, -Silencieusement s'assoit. - -Et je crains de meurtrir cet impalpable rêve, -Et ce soir doux comme un hamac, -Pour aller à Clarens sur le lac de Genève, -Ce calme lac! Ce traître lac! - -Où tant de volupté se mêle à l'eau sournoise, -Que j'ai, plein de troublantes peurs, -Désiré mon jardin naïf de Seine-et-Oise, -À bord de ses petits vapeurs. - - - - -II - - -Mon rêve, tour à tour, s'échafaude et s'écroule, -Je ne distingue plus dans quel sens l'express roule; -Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier, -Me rythme un air connu que j'avais oublié, -Et peu à peu, tandis que je divague encore, -Une immense fraîcheur vient d'annoncer l'aurore! -Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons; -Le sifflet de l'express, sur les toits des wagons, -Est un drapeau qui flotte et ploie et se renverse. -Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse, -Et derrière les fils d'un grillage incertain, -Tout renaît et sourit comme au dernier matin. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La douane éveille ceux que la paresse empêche -De voir chaque matin le ciel être une pêche; -Et tout à coup, après cette pénible nuit, -De sommeil maladif et de fiévreux ennui, -Où l'heure ralentit, recule et recommence: -Vallorbe!... Et le glacier comme un sorbet immense! ---On descend des filets les valises de cuir, -On a l'impression de poursuivre et de fuir; -Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares. -Voici l'usine rose où l'on fait les cigares, -La vigne où chaque grappe habite un petit sac, -Les mouettes qui sont le leit motiev du lac, -Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche -Que tous les jours pour elle ont l'air d'être Dimanche; -Et, sans l'avide espoir d'un nouvel horizon, -Dans le jardin en pente où leur chaude maison -Sous les pétunias bicolores se vautre, -Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d'autre! - - - - -III - - -J'ai voulu me contraindre et me mettre à l'ouvrage -Mais l'air est imprégné d'un invisible orage; -Une étrange, croissante et nouvelle torpeur -Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur, -Coupant avec le fer de sa mouvante hélice, -Un hôtel à l'envers qui tremble dans l'eau lisse. -Un nuage est au ciel, un grand Pégase las; -Un autre, au flanc du mont où dorment des villas, -Un silène ventru couché parmi les vignes. -Les mouettes ont l'air d'être des petits cygnes, -Et le lac paternel balance leur troupeau. -Le glacier s'attendrit sous un rose chapeau, -Et regarde, étonné d'avoir des cimes roses, -Clarens dont Lord Byron a respiré les roses. -Voyageur immobile au creux du doux hamac -Je vogue! Et tout à coup sur le cirque du lac, -Où son reflet disperse une molle fortune, -C'est le quotidien miracle de la lune! -Son limpide ballon somnole au bout d'un fil; -Et je me crois César alangui par le Nil -Lorsque, don qui s'apporte et qui lui-même s'offre, -De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre -Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints! -Au-dessus de Montreux les forêts de sapins -Semblent, sur les rochers, d'envahissantes mousses; -Et je songe à l'express plein de sourdes secousses -Où se dévidera, sur un rythme moqueur, -Le triste fil tendu des pays à mon cœur. - - - - -LE SOIR - - -_Jam Cytherea choros ducit Venus, imminente luna._ - -HORACE. - - - - -LE JET D'EAU - - -UN NYMPHÉA - -Il ne sait plus quel pourpoint mettre. - - -UN AUTRE - -Il en a tant! - - -LE CRÉPUSCULE - -Las de me renverser au miroir de l'étang, -Narcisse épouvanté de sa splendeur morose, -Je me promène en gris avec un feutre rose -Et je porte un manteau de brouillard violet. - - -LES TUBÉREUSES - -Comme il est fier et beau! - - -LES SOLEILS - -Comme il est fat et laid! - - -LA COLLINE LOINTAINE - -Le jour perd l'équilibre à ma crête et bascule... - - -LE CRÉPUSCULE - -Saluez tous! je suis le prince Crépuscule... - - -UNE GRENOUILLE - -Je crois que l'herbe croît. - - -UN CRAPAUD - -Crois-tu? Crois-tu? - - -LE DERNIER RAYON - -Je meurs... - - -LE CRÉPUSCULE - -Je conduis comme un chef d'orchestre des rumeurs; -Universel amant, exact, subtil et tendre, -J'entre dans chaque chambre où l'on rêve à m'attendre, -Avec les souvenirs accrochés après moi. -Je suis l'ordonnateur du calme et de l'émoi, -Je verse tour à tour l'insomnie ou le songe, -J'enseigne aux miroirs francs la beauté du mensonge, -Et lorsqu'Éros, semeur d'inguérissables maux, -Cruel comme un enfant avec les animaux, -Remplit un cœur fané de ses muets tumultes, -Je rappelle à ce cœur l'oubli des autres cultes: -Que d'une Vierge un fils comme à Vénus est né; -Et que s'il est un dieu de roses couronné, -Il en existe un autre auréolé d'épines! -Alors tout le jardin ferme ses aubépines, -Ses gloires de Dijon, ses Maréchal Niel, -Son sérail alangui de parfums, et le ciel -Pour me récompenser de ma pieuse course, -Accroche à mon manteau _l'Ordre de la Grande Ourse!_ -Je suis le doux voleur aux invisibles mains -Qui dérobe aux œillets, aux lys et aux jasmins -Leur arôme excessif tout le long des allées, -Pour le charme incomplet des pâles azalées! -Je suis bon, je suis pur; rien de beau ne me nuit; -Je suis le fils rêveur du jour et de la nuit, -Et je porte le nom charmant de Crépuscule... - - -LES TUBÉREUSES - -Comme il est radieux! - - -LES SOLEILS - -Comme il est ridicule! - - -LE CRÉPUSCULE - -Qu'aperçois-je? un lecteur encor, dans son hamac? - - -LE HAMAC - -Je suis le lourd filet d'un impalpable lac. - - -LE CRÉPUSCULE - -La rêverie approche avec son équipage. - - -LA RÊVERIE - -Emportons-le!... - - -LE LECTEUR - -Qui donc me parle? - - -LA RÊVERIE - -Emportons-le!... - - -LE CRÉPUSCULE - -J'embrouille doucement les lettres sur sa page. - - -LE LECTEUR - -Entre le livre et moi quel est ce geste bleu? - - -UNE VOIX - -À demain! - - -LE SILENCE - -Chut!... - - -LE CRÉPUSCULE - -Quel est ce long cri? - - -LE SILENCE - -Le tapage, -Comme un aigle blessé qui s'envole... Il se tait. - - -LE JET D'EAU - -Il était une fois... il était... il était... -Il était une fois... tout mon collier s'égraine! -Il s'égraine! il était une reine qui... non! -Taisez-vous!... tout ce bruit!... je m'embrouille!... une reine -Qui... j'ai perdu le fil de l'histoire, son nom -Je ne le connais plus... une reine... - - -LE BASSIN - -Ça traîne. - - -LE JET D'EAU - -Il était... - - -LE CYPRÈS - -Qu'il finisse! - - -LE JET D'EAU - -Il était une fois... -Tout mon collier cassé me roule entre les doigts! -Je cherche, je descends, je monte... il était une... -Une reine... - - -LE BASSIN - -Je suis le lac. - - -LE REFLET DE LA LUNE - -Je suis la lune. - - -LE JET D'EAU - -Il était une fois une reine et un roi... -Il était... Le fil craque encor c'est diabolique! - - -UNE GOUTTE D'EAU - -Il explique au public. - - -UNE AUTRE - -Ça complique. - - -UNE AUTRE - -Il s'applique. - - -LE JET D'EAU - -Autour d'un rayon bleu je mets mon crochet froid. -Tant pis! Je ne sais plus! la lune me traverse! -Je m'élance et me laisse choir à la renverse! - - -LE REFLET DE LA LUNE - -Il va m'étreindre avec sa jacassante averse! - - -LE NUAGE - -Ô toi, dont la blancheur n'est au miroir de l'eau -Qu'un des mille reflets de ce divin falot, -Autour duquel, parmi d'autres falots plus vagues -Nous sommes tour à tour des vaisseaux et des vagues, -Je vais anéantir ton orgueil en passant. -(_Il cache la lune._) - - -LES TÉNÈBRES - -Nous venons com me un vol de corbeaux gigantesques; -Nous aimons les soupirs, les larmes et le sang, -Et nous peignons sur tous les murs de noires fresques! -Nous sommes... - - -LE NUAGE - -C'est fini. (_Il s'éloigne, la lune réapparaît._) - - -LE REFLET DE LA LUNE - -Je suis la lune! - - -LE NUAGE - -Il ment. - - -LE BASSIN - -Non, puisqu'il fait obscur dès qu'il part. - - -LE NUAGE - -Compliment! -(_Il prend la forme d'une figure rieuse qui s'évapore._) - - -LE JET D'EAU - -Je jongle, j'exécute une fraîche voltige! -Je suis une fusée, une aigrette, une tige! -Regardez-moi: je n'en peux plus, j'ai le vertige! - - -LE CYPRÈS - -Pitre! - - -LE JET D'EAU - -Je vais, je vais, et tout à coup je sens -Un choc, j'ai rencontré le ciel, je redescends! -J'ai l'air d'un cri silencieux. Je suis superbe! - - -LE CYPRÈS - -Je suis l'obscur jet d'eau jailli d'un bassin d'herbe. - - -UNE ABEILLE - -Adieu! Dans mon miel clair comme une blonde poix, -Je mêlerai ce soir un rien de fleur de pois. - - -UN BOURDON - -Sur mon mât, pour me fuir, chaque rose trémière -Semble vouloir en haut arriver la première. - - -UNE FUMÉE - -Je connais mal ma route et je flâne au détour; -Je déroule un ruban, j'échafaude une tour, -Je fabrique une amphore et je modèle une anse... -Une fois mon travail fini... je recommence. -Je zèbre le ciel net comme un plafond d'onyx. -Chacune de mes sœurs est un petit phénix, -Que le vent éparpille et que la flamme enfante! -Je ne suis pas toujours la fleur du toit en pente, -Et lorsqu'un encensoir m'exhale en encensant, -Je suis le bouquet bleu du vase incandescent. -Je trace, avec le geste doux d'un col de cygne, -Le nom mystérieux que je signe et résigne; -Et lasse d'enrouler, comme on parle tout bas, -Ce même nom toujours qu'on ne déchiffre pas -Et qui s'évanouit loin de ma cheminée, -J'agonise et je meurs sitôt que je suis née. - - - - -LE COUPLE ET LES PARFUMS - - -LES COULEURS - -Violentes couleurs! Impondérables tons! -Il faut partir clans l'ombre hostile. -(_Elles disparaissent._) - - -LES PARFUMS - -Nous restons. ---Tournons, rampons, sautons, dansons autour des couples, -Soyons vifs, nonchalants, impérieux et souples, -Faisons surgir des lieux, des dates et des noms; -Il faut que leur esprit naïf et tendre parte, -Aux pays inconnus qu'ils rêvaient sur la carte, -Errer parmi les parcs lointains d'où nous venons. - -On entend quatre pas sur l'invisible sable, -Le jet d'eau fatigué ne cherche plus sa fable; -Sur l'invisible sable on entend quatre pas. -Sautons comme des daims, glissons comme des cygnes -Et remplaçons, à l'heure où s'estompent les lignes, -Les mots qu'ils devraient dire et qu'ils ne disent pas. - -Brodons nos fils soyeux sur le célèbre thème, -Faisons un vers exquis du trop banal... - - -LE COUPLE - -Je t'aime! - - -LES PARFUMS - -Et s'ils sont, ces pantins de l'éternel complot, -Bêtes comme un glaïeul ou comme une anémone, -Nous ferons de l'amante Hélène et Desdémone, -Adorant pour un soir Pâris et Othello. - - -LE PARFUM DES ROSES - -Langoureux comme un chat qu'un jeune vizir berce, -Je suis un coussin tiède où le soir vient s'asseoir; -Et chaque rose a l'air d'un petit encensoir -D'où je sors, pour conter comment on conte en Perse. - -Je me traîne à pas lents sur un fin tapis d'air, -Un tapis de Bagdad qu'un souffle de vent moire, -Et peu à peu j'éveille au fond de leur mémoire -_Aladin, Mariam et les trois Calander._ - -Dans des flacons fluets qu'un cristal doré bouche, -On veut garder captif mon charme de rôdeur! -Je suis la plus charnelle et la plus tendre odeur -Et je vais parfumer leur bouche... - - -LE PARFUM DE L'OEILLET - -Je suis pressant comme un billet, -J'incite aux pires confidences, -Je pâme à la sueur des danses -Dans le cœur compact de l'œillet. - -J'aime les beaux ébats farouches, -Les paumes chaudes sur les seins, -Le désordre mou des coussins -Et les inépuisables couches. - -Et je vais, pour de chers accords, -Puisqu'un poivre sucré m'imprègne, -Régner comme un despote règne, -Aux endroits secrets de leurs corps. - - -LE PARFUM DES LYS - -L'entendez-vous monter du troupeau des eunuques, -Le chœur chaste et impur des pâles soprani? - - -LE POLLEN - -Je veux blondir d'un peu d'or blond leurs blondes nuques. - - -LE PARFUM DES LYS - -L'entendez-vous monter vers la nef d'infini, -Loin des sanglots profonds et des douloureux râles, -Le chœur inquiétant des longs soprani pâles? - - -LE PARFUM DU RÉSÉDA - -Moi, je suis à leurs pieds le discret réséda. - - -LE PARFUM DE L'HÉLIOTROPE - -Je peux m'y hasarder puisqu'il s'y hasarda; -Je suis timide... - - -LE MUSC - -Assez! Tout ce mélange empeste! -Ils assaillent sa robe, ils grimpent à sa veste, -J'étouffe! Les voilà tout à coup presque cent! -On ne distingue plus au juste ce qu'on sent! -Chacun avec fierté dit son nom de baptême! - - -LUI - -Ton parfum est exquis! - - -LE MUSC - -C'est moi. - - -LES PARFUMS - -C'est nous. - - -ELLE - -Je t'aime. - - -LE DÉSIR - -Je vole à leur visage et rampe à leurs genoux. - - -LUI - -Quel est-il ton parfum? - - -ELLE - -C'est toi! - - -LE MUSC - -C'est moi. - - -LES PARFUMS - -C'est nous. - - - - -LA LAMPE ET LES PHALÈNES - - -L'EXPRESS (_au loin, dont la voix diminue_). - -Demain, à leur réveil, ce sera ma surprise -D offrir aux voyageurs un coin de mer qui frise, -Lorsque sur mes carreaux qu'un bras frileux atteint -Ils auront effacé l'haleine du matin. - - -L'AUTO - -Je vois fuir sur la route aux lueurs de mon phare -La chaumière éperdue et l'arbre qui s'effare! - - -LA BARQUE - -Je stagne. Au fond de moi, de l'eau verte croupit. -Je suis le vieux palais d'un crapaud accroupi; -Et, romantique acteur privé de mélodrames, -Je laisse un liseron s'enrouler à mes rames. - - -UN NYMPHÉA - -À chaque nymphéa, sur son petit plateau -Le ciel jette une étoile! - - -UNE BELLE DE JOUR - -Il est tard. -(_Elle se ferme._) - - -UNE BELLE DE NUIT - -Il est tôt. -(_Elle s'ouvre._) - - -LA CHAUVE-SOURIS - -La sorcière avait une étrange défroque, -Pour courir au sabbat, et j'en suis une loque; -Et je tournique, avant que je me laisse choir -Contre un volet, comme un hideux petit mouchoir. - - -LA LAMPE - -Viens! J'ai de l'or pour te broder! Je suis prodigue. -Autour de ma clarté tourne une frêle digue; -On craint le gaspillage et l'on prévoit le vol; -Je voudrais enrichir ton terne et sombre vol, -Avec le clair trésor de mes richesses jaunes! -Viens! Je n'ai pas hélas! la voix du roi des Aulnes... -Mais regarde: brodeur à l'éblouissant fil, -J'ourle déjà d'or blond ce virginal profil, -Ce virginal profil penché vers son ouvrage! - - -LA CHAUVE-SOURIS - -Je ne veux pas venir. - - -L'ÉLECTRICITÉ - -C'est bien fait! Elle rage. - - -LA LAMPE - -À ton gré, la fenêtre est grande ouverte, et si -Cela te plaît soudain d'entrer, entre! - - -LA CHAUVE-SOURIS - -Merci. -(_Elle zigzague._) - - -UNE PHALÈNE - -Quel est ce papillon au fond d'un tube en verre? - - -LA LAMPE - -Mon bec! Viens t'y chauffer! - - -L'ÉLECTRICITÉ - -La goule persévère... - - -LA LAMPE - -Approche... - - -LA PHALÈNE - -Justement je disais à l'iris -Que... - - -LA LAMPE - -J'entends mal... approche! - - -LA PHALÈNE - -Oh! -(_Elle tombe._) - - -LA LAMPE - -Paf! - - -L'ÉLECTRICITÉ - -_De Profundis!_ - - -LA LAMPE - -Quel bon hasard?... - - -SECONDE PHALÈNE - -Bonjour, lampe! - - -LA LAMPE - -Bonjour, phalène! - - -SECONDE PHALÈNE - -La nuit souffle à cette heure une adorable haleine... -J'ai vu trois papillons de jour, ils sont hideux! -Et... - - -LA LAMPE - -J'entends mal... approche... approche encore... - - -SECONDE PHALÈNE - -Ah! -(_Elle tombe._) - - -L'ÉLECTRICITÉ - -Deux! - - -LA LAMPE - -Victoire! -(_On la souffle._) - - -L'ÉLECTRICITÉ - -Trois!... Enfin ils vont pouvoir s'ébattre, -Ces pauvres animaux, et moi luire en paix. -(_On l'éteint._) - - -L'OMBRE - -Quatre! -Et ce sera mon tour lorsque de coq en coq, -J'entendrai, grelottant sous mon grisâtre froc, -Appel qu'un autre appel précède et accompagne, -Ma condamnation courir par la campagne. - - -LE SOIR - -Je suis le soir! La nuit n'apparaît pas encor, -Mais elle approche et je l'annonce au son du cor... - - - - -LES SOLITUDES - - -LES CORS DE CHASSE - -_Un chevreau baigne à la fontaine. -Son corps blessé d'une centaine de tons; -Chantons notre plainte incertaine, -La forêt est lointaine et nous vous l'apportons..._ - - -UN POÈTE - -Le soir charmant et flou que la nuit brusque achève, -Est comme un ami mort qu'on revoit dans un rêve; -Un train sème son cri. Le ciel à l'horizon -Semble une pâle, immense et légère cloison, -Où le nuage met sa suave guirlande; -Tant que, si l'on était un bon Saint de Légende, -On partirait avec du pain sec et du miel -Pour le rivage heureux où Ton touche le ciel. -L'herbe jeune et crépue est une brebis verte; -On voit le salon clair par la fenêtre ouverte. -Éros, qui se promène avec des pieds mouillés, -Répare son carquois rempli de fers rouillés, -Et laisse en paix mon cœur meurtri par ses saccages. -Les arbres sont peuplés comme de grandes cages; -Le parfum pleut sur moi d'un vernis de Japon; -La terre a la fraîcheur d'une berge ou d'un pont, -Et je vois, longuement et sans un geste d'ailes, -Ces petits voiliers noirs que sont les hirondelles -Cingler sur un flot pur vers d'invisibles ports. -Émotion divine! Adorables transports! -Mon esprit allégé, pour le rêve appareille! -Cent mille bruits confus me tournent dans l'oreille; -Ma chaise longue est là.--Le Monde est alentour! -Je me sens au sommet d'une impalpable tour -Que n'atteindra jamais la laideur ennemie! -L'air parfumé m'enroule ainsi qu'une momie, -Je sens ses linges fins me coller aux genoux; -Ma main gauche, qui pend parmi les rosiers mous, -Trouve la douceur souple et lourde qu'on remarque -Lorsqu'on laisse traîner son bras hors d'une barque, -Dans le calme chauffé des lacs italiens. -Je ne veux plus ce soir de terrestres liens, -Ma joie est un jet d'eau qui jamais ne retombe! -Un prodige inouï m'évitera la tombe; -On est mort avant moi, mais sait-on si je meurs? -L'avenir plein d'appels, de drapeaux, de rumeurs, -Est un royaume ouvert que mon désir pavoise! - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Ô calme, ô tout petit jardin de Seine-et-Oise... - - -UN SOLITAIRE - -Dans la chambre, un beau soir qu'on remarque et qu'on orne, -Plein de l'espoir fugace et du doute obssesseur, -Recevoir comme un coup le choc de l'ascenseur... -S'évanouir pour une auto qui passe et corne... -Et regarder, honteux d'être son confesseur, -Le bouquet inutile auprès du fauteuil morne. - - -LA PENDULE - -La ville est loin. Ici tu n'attends que la nuit. -Laisse les souvenirs, demeure avec l'ennui, -L'épouvantable Ennui! - - -LE BOUQUET - -Je m'endors dans mon vase... - - -LE FAUTEUIL - -Je tends mes bras de cuir vers une absente extase. - - -LA VILLE LOINTAINE - -On naît, on meurt, on rit, on pleure, on meurt, on naît -Dans toutes mes maisons et dans toutes mes rues... - - -LA PENDULE - -La vie est un roman et l'exil un signet; -Ne te raccroche pas aux heures disparues... - - -LE SOLITAIRE - -Et quelquefois... très rarement! elle venait. - - -UN ADOLESCENT - -Le printemps verse en moi sa délectable gêne -Et je suis seul... et je voudrais être à Paris -Pour sentir dans un restaurant du Bois -Mon cœur trop lourd se fondre aux rythmes des tziganes... -Ou bien encor descendre avec douceur -Les nocturnes Champs-Élysées, -Avec leurs becs de gaz entre leurs marronniers... -Et surtout n'être pas seul! -On voudrait tant quelqu'un pour connaître avec soi -Ces jouissances inexplicables. -Ô Paris si tranquille et si bleu après l'heure, -Où le grand soleil rouge inonde les voitures, -Et joue au passe-boule avec l'Arc-de-Triomphe! -Paris si parfumé de toutes les charrettes, -Où les narcisses, les muguets et les oranges -Ont des odeurs et des couleurs qui se mélangent -Et traînent... -Ou bien je voudrais être à Montmartre, très haut, -Et goûter, en montant les marches de la butte, -Le charme confiant des fenêtres ouvertes, -Lorsqu'on entend, dans les maisons, des voix qui causent. - - -UN AUTRE ADOLESCENT - -Les héros immortels dont le passé rutile, -Vainqueurs du destin orageux, -Ont aimé la douceur de l'effort inutile, -Et le plaisir naïf des jeux. - -Bien avant le stylet, le compas ou l'épée, -Ils ont tous connu, comme nous, -Le cheval de carton, la balle et la poupée, -Et le sommeil sur des genoux. - -La jeunesse accrochait comme des escarboucles, -Des cœurs au bord de leurs chemins, -Et posait sur leurs fronts sa couronne de boucles, -Avec ses maternelles mains. - -Et l'on vit sur le seuil de cet étrange empire, -Des jours encor qu'on n'a pas eus, -Le petit Bonaparte et le petit Shakespeare, -Et le divin petit Jésus. - -Tous ils se préparaient pour un effort splendide, -Et d'un désir jamais lassé; -Serez-vous, ô mon avenir obscur et vide, -Un lumineux et lourd passé? - -Entendra-t-on ma voix dans l'orchestre trop vaste, -Au milieu du remous des temps? -Moi qui rêve ce soir couché sur mon lit chaste, -Avec des yeux de dix-sept ans. - - -LE PAON - -Le soir que mon cri heurte et déchire et transperce, -A soufflé sur ma traîne un œil... un œil... un œil... -J'avais l'air d'un prince de Perse, -Et je semble une reine en deuil! - -J'étalais contre un mur ma traîne en forme d'urne... -Il a, pour mieux voler ce lourd trésor qui pend, -Mis dans un capuchon nocturne, -Mon petit front vert de serpent. - -Le jour, dans le jardin dont j'ai formé le temple, -Où j'enseigne aux rosiers qu'il faut être orgueilleux, -Afin que je me recontemple, -Me rendra mes quatre cents yeux! - -Mais pour l'instant, meurtri, je l'appelle et je rôde... -Et ma paonne s'approche avec un tendre bond, -Pareille à la claire émeraude, -Devenue un sombre charbon. - - -UNE FEMME - -Un jour interminable, inutile et aride, -S'ajoute aux autres jours. Il ne m'a pas écrit. -Et vers les chauds climats où son cœur se débride, -Je crie... et je voudrais pouvoir suivre mon cri! - -Le magique Orient lui verse des extases, -Peut-être il met ses bras autour de beaux corps nus! -Moi j'entends le silence où s'envolaient ses phrases, -Et je vois les objets que ses doigts ont tenus. - -Il admire, il remue, il vibre, il se dépense, -Avec des cœurs nouveaux qu'il a trouvés là-bas; -Et moi je reste seule et j'y rêve et j'y pense! -Et je ne pense plus, si je n'y pense pas. - -Lorsque j'entends son nom qu'un étranger prononce, -Son cher nom que je cache et qui partout me suit, -Mon regard me démasque et ma voix me dénonce, -Et je voudrais me taire et je parle de lui! - -Nous sommes séparés par la mer et par l'âge, -J'ai quarante ans bientôt et il en a dix-neuf! -Et lorsqu'il reviendra du terrible voyage, -Mon cœur sera plus vieux, le sien sera plus neuf. - -Mon Dieu s'il doit un jour voir d'un œil pitoyable, -Ma face où le chagrin met son masque mouvant, -Faites que ce départ soit irrémédiable... -Et s'il doit revenir que je m'éteigne avant. - -Mais par pitié!... C'est peu de chose! Qu'il écrive! -Je meurs de son silence ainsi qu'on meurt de faim. -Ô mon Dieu, remplacez, lorsque la poste arrive, -Le morne: «pas encor», par le joyeux: «enfin»! - -Un pur soleil doit l'éblouir sur des terrasses... -Et le soir cache ici sous ses voiles de deuil, -La sincérité froide et brutale des glaces, -Où s'encadrait jadis son juvénile orgueil! - -Il use indolemment, s'il se moque, ou s'il aime, -Des mots que mon amour, un soir lui révéla; -Et portant la fierté de n'être plus le même, -Il court joyeux de ville en ville... Et je suis là. - - - - -LE MONOLOGUE DE L'AMOUR - - -UN HEUREUX - -Un bon repos d'oisif me couvre de sa vague; -Quelqu'un chantonne au piano; -La paresse m'étreint d'un vague -Anneau. - -Mes amis sont tous là... je suis doucement ivre; -Le tangage du _rocking-chair_ -Me fait le chaud bonheur de vivre -Plus cher. - -L'amour, ce petit Dieu dont on voit la statue, -N'existe que pour le roman! -On a môme conté qu'il tue! -On ment. - - -L'AMOUR - -C'est moi! Mille pâleurs s'assemblent sur ma joue. -Je suis l'enfant farouche, et qui jamais ne joue -Sur les chemins rugueux et sur les gazons verts! -Je cours, furtif, actif, autour de l'univers; -Et je volette, une aile courte à chaque épaule, -Infatigablement de l'un à l'autre pôle. -J'ai posé mes petits pieds nus sur tous les sols! -Ce soir je suis passé sous tes pins parasols -Et j'ai su que ton cœur était fier d'être libre. -Tu n'interrompras plus le divin équilibre, -Je viens! Personne ici ne sait que je suis là; -Un calme humide et chaud pénètre ta villa... -Une femme déchiffre, on joue, on boit, on fume; -Et moi qui suis le Dieu dont l'haleine parfume, -Je m'avance, invisible et muet et puissant. -Dans tes veines déjà je fais bondir ton sang -Et nul, sauf toi, dont l'œil effrayé me contemple, -Ne sait que ce Samson vient d'entrer dans ce temple -Et qu'il le fait crouler avec ses bras menus! -Vois, je n'ai pas chargé, ce soir, mes membres nus -De mon arc inutile ni de mes vaines flèches; -Ton orgueil est un fort où mes mots font des brèches, -Et mon geste fait fuir les gardes de ce fort! -Naïf, qui te croyais inébranlable et fort, -Regarde les humains des continents du monde, -Affluer vers ma bouche immortelle et profonde! -Reste là! Les express enivrés sur les rails, -Déversent les humains aux caravansérails -Où, libre de mon joug dont la douceur terrasse -On s'aperçoit, soudain, un soir sur la terrasse, -Futur Éden de jours harmonieux et longs, -Que c'est Éros qui chante aux creux des violons; -Que, parmi les massifs, c'est Éros qui s'embusque; -Et qu'il est là, tendant son arc aimable ou brusque, -Contre les tamaris et près des aloès, -Invisible, implacable et beau, comme Gygès! -Alors on ne sait plus! La fuite est impossible; -Le cœur le plus étroit devient sa large cible; -Et l'on trouve où l'on va, si l'on s'en est allé, -Le sourire éternel du beau chasseur ailé! -Prédicateur muet de la furtive étreinte -Il est un minotaure avec son labyrinthe; -Perdu, sans fil, sans voix, on erre, on saute, on court, -Et c'est toujours l'amour ou l'ombre de l'amour! -Si l'on retourne aux lieux des douleurs anciennes, -Il vous attend déjà derrière les persiennes; -Et tandis qu'il remue, et se vautre, et s'assoit, -On a le cœur si fier d'avoir un Dieu chez soi, -Que la maison devient son domaine ou son antre! -On fait de son orgueil un tapis pour qu'il entre! -Au lieu de le chasser comme un enfant maudit -On cherche à retenir les mots sournois qu'il dit! -On l'écoute mentir! On répare ses armes! -On trouve une musique au fond de ses vacarmes! -On boit l'eau de ses yeux où rêve le néant! -On le traîne après soi comme un roi fainéant! -Il vous accroche au cou le collier et la laisse; -Et puis un jour de joie, il s'ennuie, et vous laisse. -Tu te disais: Je suis oublié! Jamais plus -Ne me battra le flux, l'infatigable flux -Qui monte autour de l'homme, et l'étouffe, et le lie! -Je visite au hasard, mais jamais je n'oublie. -Je suis un et multiple et mondial. J'étreins -Tous les cœurs, au départ des bateaux et des trains -Qui creuse une si vive et si molle blessure! -Ma puissance est célèbre, universelle et sûre; -J'ai fait le désespoir et l'éclat des cités, -Par l'ébullition des peuples excités, -Dans l'heure désastreuse ou l'heure triomphale; -Et j'ai fait le miracle adorable d'Omphale. -Pense, toi dont la gorge étouffe un pauvre cri, -Que j'ai senti la robe en lin de Jésus-Christ -Me caresser le front comme un saint Jean plus souple, -Et qu'il n'est pas d'étreinte, et qu'il n'est pas de couple, -Pas de délire intense ou de fragile émoi -Qui ne soit préparé par moi, rien que par moi! -Que l'univers enfin autour de moi gravite; -Et que, globe éperdu, s'il roule et court si vite, -Et s'il y a toujours des matins, des matins, -Et des soirs et des soirs, et toujours des pantins -Pour peupler ce théâtre immense et giratoire, -C'est parce que je règne au sommet de l'histoire; -Et qu'on me voit de l'Occident à l'Orient, -Une rose à l'oreille, et grave, et souriant! - -Je viens, comme un guerrier pâle et blond qui bouscule -Le repos émouvant qu'on goûte au crépuscule, -Moi qui n'ai pas connu l'ineffable plaisir -Des larmes de l'enfance et du naïf désir! -Ah! Dans l'été lascif, frénétique et fébrile, -Où le nuage au ciel est une charmante île, -Pouvoir pencher son cœur sur un joyeux jardin -Avec le calme gai d'un enfant de Chardin, -Qui joue à la toupie ou qui gonfle des bulles! -Au matin traversé de conciliabules, -Pouvoir s'être penché sur l'eau d'un bassin rond, -Qui reflète à l'envers vos yeux sous votre front -Sans rien que le plaisir dans ce reflet qui bouge, -De voir comme un fruit froid glisser un poisson rouge. -Ouïr dans un glaïeul au fragile entonnoir -Ou dans la lourde rose un rut de frelon noir, -Et dans ce rut ne rien discerner autre chose -Qu'un frelon, qu'un glaïeul et qu'une rose rose! -Suivre dans l'air, parmi de soleilleux remous, -Les papillons pareils à mille chiffons mous; -Et ne voir dans l'ébat de leurs forces vitales, -Que des mouchoirs qui vont s'embaumer aux pétales! -Supporter sans faiblir l'âpre conseil des lys, -Aimer sa mère, et l'âne, et la charrette et miss, -Et ne pas se sentir chargé de brusques rêves -À la senteur des sucs, des gommes et des sèves! -Et traverser enfin ces ivresses, ces peurs, -Ces bonheurs, ces douceurs, ces rires, ces torpeurs, -Ces danses, ces soupirs, ces vives jouissances, -Ce concert éperdu de couleurs et d'essences, -Ces exemples de fougue et de rébellions, -Comme un petit Daniel au milieu des lions! - -Mais moi qui sais pourquoi la naïve colombe -Roule un triste grelot dans sa gorge qui bombe; -Moi qui connais, rempli d'un soin grave et subtil, -Le plus pâle pollen du plus obscur pistil; -Moi qui sais de quel mal invisible est minée -Parmi ses vertes sœurs une humble graminée, -Et pourquoi, comme au bord d'un balcon espagnol, -Module un pathétique et fervent rossignol! -Moi qui sais tous les noms, immense et douce liste, -Des petits auditeurs du nocturne soliste; -Et qui, toujours en marche, écoute sans m'asseoir -Bourdonner le grand chœur des prières du soir... -Moi qui suis supplié par la fleur et la feuille, -Afin de retarder le geste qui les cueille; -Moi qui sais chaque plante et le moindre animal, -Depuis que je suis né sous l'arbre du cher mal, -Et que j'ai pour sacrer ma force qui se lève -Poussé le jeune Adam contre la bouche d'Ève, -Moi qui n'ai pas connu le plaisir sous un toit, -D'être faible et naïf, je suis jaloux de toi! -Donc ne résiste plus! Ne tente pas de lutte, -Que ce soit à l'appel du cuivre ou de la flûte, -Je pille les vaincus et je vaincs les vainqueurs! -Je suis le beau vautour qui dévore les cœurs; -Et, lorsque ta jeunesse à jamais emportée, -L'âge éparpillera tes fers de Prométhée, -Et te refera libre, et tranquille, et normal, -Tu maudiras un bien qui te fera si mal! -Toi qui voulais me fuir, ivre de sourde rage, -Tu tendras ta poitrine au divin labourage; -Et seul, et plein de cris, au flanc du roc pelé, -Tu mourras, de m'avoir tellement appelé! - - - - -SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND - - - - -_Sur le vierge papier que la blancheur défend._ - -S. MALLARMÉ. - - - - -_LA LIBERTÉ CAPTIVE_ - - -_Ce matin je sentais un cœur nouveau me naître, -Et voici que soudain scintille à ma fenêtre -Un grillage mouvant qui va du ciel au sol. -Un grillage en biais, implacable, et si mol -Que ma main l'interrompt, le ploie et le traverse. -Je soupire: Je suis encagé par l'averse._ - - - - -_L'INSOMNIE AMOUREUSE_ - - -_En vain ma volonté soupèse, heurte et crève -Au-dessus de mes draps la molle outre du rêve! -Mon lit est un vaisseau qui ne peut pas partir. -Puis qu'Éros porte ailleurs son adorable tir, -Viens avec tes pavots à mon aide, Morphée!_ - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -_Sur un sein pâle et rond sa robe dégrafée!_ - - - - -_LE MIROIR VAINCU_ - - -_Il respire à ta paume, écarlate et verni, -Avec son Bulbul nain dont la rose est le nid, -Transformé par son col prodigue en vide-perles, -Dedans, un jeune faon palpite entre deux merles, -Contre un obscur miroir. Quatre merles--deux faons-- -Ouvre! et tout cela meurt pour tes cils triomphants._ - - - - -_LES RÊVES PROBABLES_ - - -_Chaleur. Le sol crépite. Un troupeau saute et bêle. -Je relis étendu la courte lettre, où Beyle -Raconte comme il vit Lord Byron à vingt ans. -L'air est comblé d'odeurs, de pollens et de taons... -Faisait il du soleil le jour de leur rencontre? -Je vais fermer le cher volume et dormir contre._ - - - - -LA VRAIE MORT DE NARCISSE - - -«_Son étrange folie l'accompagna -jusqu'aux enfers, où il essayait -encore de se regarder dans le -Styx._» - -OVIDE. - - -_Dans le miroir nouveau, tendrement découvert, -Sous le divin secret d'un temple, humide et vert, -La nymphe a dérangé, d'un caillou, le mirage; -Et Narcisse interdit de stupeur et de rage, -Soudain défiguré, tortueux et mouvant, -Plonge pour retrouver ce qu'il était avant._ - - - - -_ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES_ - - -_Ménélas étonnait lorsqu'il était debout -Gesticulant, tenant son sceptre par le bout, -Plus haut et plus actif que le prudent Ulysse, -Il bossuait de coups son armure d'or lisse -Et s'exprimait avec des mots durs et concis! -Mais tout cela changeait lorsqu'ils étaient assis._ - - - - -_LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES_ - - -_Ramez! Sculptez l'eau souple avec la lourde nef! -La mer n'emplirait pas le cœur de votre chef! -Car, moins loin que la terre où sont les Amazones, -Mais de plus en plus proche au fond des vastes zones, -But d'or, cible mouvante et seule contre cent, -C'est au poing de Phébus que la Toison descend!_ - - - - -_SEPTENTRION_ - - -_Dans ce coin mémorable où l'eau découpe une anse, -À voir danser la mer il inventa la danse -Qu'on ne connaissait pas sur les plages du Nord, -Fallut-il qu'il dansât pour enfin tomber mort. -Inventeur génial, stérile et solitaire, -Après trois jours de ce qu'il crut être un mystère!_ - - - - -_LE BONHEUR INCOMPLET_ - - -_Il fait beau. Je suis fier d'avoir beaucoup écrit. -Mon fraternel silence est plus joyeux qu'un cri! -Je suis le roi content dont ma pelouse est l'île. -L'accord parfait des nerfs était donc si facile: -Boire un jour clairet clos comme un doux bol de lait. -Ô plaisir achevé du bonheur incomplet!_ - - - - -LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN - - -«--Tu es le plus beau des fils -de l'homme, -«La grâce est répandue sur tes -lèvres; -«C'est pourquoi Dieu t'a béni -pour toujours.» - -_IIe livre des Psaumes._ - - - - -LES ARCHERS - - -Comme il est beau! Regardez-le! -Son corps, si net sur le ciel bleu, -Sur une hanche penche et ploie; -Sa chevelure en doux métal -Brille sous le soleil brutal -Comme un petit casque de soie. - -Il semble, immobile et lié, -Un fruit mûr contre un espalier -Où s'amassent des guêpes fourbes; -Et ces guêpes fourbes c'est nous, -Qui plions nos faibles genoux -Pour mieux tendre nos grands arcs courbes. - -On dirait que des jeunes gens, -Vainqueurs cruels et diligents, -Veulent venger toutes leurs larmes; -Et qu'ils ont capturé l'Amour, -Afin de pouvoir, à leur tour, -Le percer de ses propres armes! - -Il est là, muet et debout. -Le sol crépite, le ciel bout, -La chaleur s'étire dans l'herbe; -Il va falloir à quelques pas -(Pourvu qu'il ne gémisse pas!) -Tirer sur notre frère imberbe. - -Un pâtre chante au fond du val; -Notre chef calme son cheval. -Parmi le tourbillon des mouches. -Son Dieu vaut-il donc tous nos Dieux? -Car nous n'osons lever les yeux -Et la peur fait trembler nos bouches! - -Son corps robuste et sans défaut -Tient la place exacte qu'il faut -Dans l'ordre universel du monde. -Nous avons vingt ans tous les vingt, -Mais lui seul est jeune et divin -De ses pieds à sa tête blonde! - -Et c'est dans ce beau torse nu, -Que nous avions jadis connu -Si preste aux combats inutiles, -Dans ce torse aux souples attraits -Que nous allons planter nos traits -Pareils à de volants reptiles! - -C'est, jaillis hors de cette chair -Et de ce cœur qui nous est cher, -Ce cœur dont sa poitrine bouge, -De ses bras liés sur ses reins, -Que de chauds ruisseaux purpurins -Le ceindront de leurs mailles rouges! - -Il le faut, l'Empereur le veut; -Faisons l'épouvantable vœu -De trouver, au signal, la force, -Et de le laisser plein de sang, -Comme un Marsyas innocent, -Cloué contre la rude écorce! - -Peut-être il pense à tous nos noms, -Aux provinces d'où nous venons, -À sa puissance avant la geôle! -Au parc, où lorsque le soir naît, -Notre Empereur se promenait -Avec la main sur son épaule... - -Peut-être, envahi de douceur, -Il retrouve comme une sœur, -Une époque lointaine et bonne; -Et que, sous l'arbre qui le tient, -Il est le petit Sébastien -Dans une maison de Narbonne. - -Voit-il seulement ses bourreaux? -Ses cils lui font de doux barreaux, -Son cœur est ivre de délire! -Au lieu de vingt cruels archers -Aux arcs pareils et rapprochés, -Croit-il voir des porteurs de lyre? - -Comme il attend! Comme il attend! -La main de notre chef se tend, -C'est l'ordre fatal qu'il nous crie! - - -SÉBASTIEN - -_Jésus!_ - - -LE CHEF - -Pas de sensible émoi, -Marchez deux par deux; suivez-moi, -Ne vous retournez pas. - - -SÉBASTIEN - -_Marie!_ - - -LE DERNIER ARCHER - -Malgré l'ordre de notre chef, -J'ai regardé, d'un coup d'œil bref, -Et j'ai vu--Je l'ai vu, vous dis-je: -Un collier d'or splendide et rond -Flotter au-dessus de son front, -Par l'effet d'un divin prodige... - -Sa tête était penchée ainsi, -Et le beau collier d'or aussi, -Et quelque chose en moi s'éveille! -Et toujours, toujours je le vois, -Et j'entends une étrange voix, -Une voix neuve à mon oreille. - -Et la voix me dit: _Il fait pur! -Joue à la balle contre un mur! -Rêve au balcon de la fenêtre! -Danse autour du joyeux bassin! -Tu viens de faire un nouveau saint, -Car saint Sébastien vient de naître!_ - - - - -LES STANCES DE SEPTEMBRE - - -Cette cage m'est hostile -Car j'ai la voix mélodieuse... -Je veux partir vers les jardins célestes -Puisque je suis un rossignol -Des bosquets du paradis. - -HAFIZ. - - - - -I - - -Bétail silencieux des célestes prairies, -Nuages assemblés! -En route on ne sait pas vers quelles métairies... -Et quels suaves blés... - -Je vous regarde au soir dans le ciel de Septembre -Partir en longs troupeaux; -Et vos chemins déserts versent jusqu'à ma chambre -Un pastoral repos. - - - - -II - - -Le célèbre parfum sort de la noble rose, -Et se déroule autour, -Et tourne dans le soir où le jardin repose, -Après les jeux du jour. - -Il raconte: «_Elle est fraîche, elle est penchante et sombre, -Elle aime un rossignol_». -Ainsi mon amour sort de mon cœur qu'il encombre, -Et rampe et prend son vol! - - - - -III - - -Je pense à vous ce soir, pays de mes voyages, -Terrasse des hôtels, -Violons qui laissez de si fiévreux sillages, -Serments accidentels. - -Je revois tous ces halls où notre désir reste, -Ivre de lendemains, -L'express sombre et têtu parmi le calme agreste, -Les quais fleuris de mains... - - - - -IV - - -Cruel désir tendu vers une vaste cible -Aux cercles nuageux, -Comment vous supporter, lorsque mon corps sensible -À la forme des jeux? - -Je vous lance, pareil au discobole antique, -Comme une balle d'or, -Qui part et qui revient au bout d'un élastique, -Et qui vous frappe à mort. - - - - -V - - -Toi qui m'as fait si mal, je ne peux plus me taire; -C'est la chaude saison. -Que fais-tu? Où vis-tu? Sur quel lambeau de terre, -Et dans quelle maison? - -Je regarde mes mains où la forme demeure -De tes tièdes genoux; -Et respire en pleurant le mois, le jour et l'heure, -Qui sont pareils pour nous. - - - - -VI - - -Après la mort on ne voit rien qui plaise. - -RONSARD. - - -Chaque instant que je vis marque un pas de ma course, -Vers mon tombeau certain; -Il est court le chemin de la mer à la source, -Et du soir au matin! - -Je pense avec horreur à cette porte étroite, -Où rit le bel Archer; -Et je regarde à gauche, et je regarde à droite. -Et n'ose plus marcher! - - - - -VII - - -Dans ces jours sans éclat, ô Byron, je t'envie, -Avec ta jeune mort! -La nef éblouissante où tu voguas ta vie, -Fait oublier ce port. - -Qu'importe la terrible et dernière seconde, -Où s'arrête le sang, -Lorsqu'on est reconnu plus beau que tout le monde, -Plus noble et plus puissant! - - - - -VIII - - -Et celui-là qui sculpte, et celui-là qui chante, -Et celui-là qui peint, -Je voudrais tous les être à cette heure touchante, -Où sombre le sapin. - -Praxitèle! Chopin! Manet! Je vous envie, -Si distants et si beaux... -Et la bercelonnette où me berce la vie, -Penche sur vos tombeaux. - - - - -IX - - -Vous étiez mon reflet, mon double et ma complice, -Mon rocher et mon eau, -Et je vous souriais comme le dur Narcisse, -À la docile Écho. - -Vous pensiez: «C'est par moi qu'il est tendre ou lyrique, -Je sais plus qu'il ne sait!» -Mais un jour mon orgueil a dansé la Pyrrhique! -... Vous n'avez pas dansé. - - - - -X - - -Vingt fois l'été fébrile a précédé l'automne -Que l'hiver a suivi; -Et vingt fois le printemps qui s'éveille et s'étonne, -M'a tendrement ravi. - -Combien de fois encor, combien de fois verrai-je, -Ces torpeurs, ces éveils? -Ce pompeux, immuable et célèbre cortège, -Et ses quatre soleils? - - - - -XI - - -Respire à ton matin la rose épanouie, -Au jardin des parents; -Les rosiers de plus tard, au centre de la vie, -Seront moins apparents. - -Crédule et chaque fois trompé dans ton délice, -Et chaque fois rôdeur, -Tu trouveras des fleurs... mais jamais ce calice, -Et jamais cette odeur. - - - - -XII - - -Ne sens-tu pas la chute et sa croissante étreinte, -Et son vol vertical? -Ils sont loin maintenant le haineux Labyrinthe, -Et l'azur amical. - -Le soleil a déjà fondu tes ailes promptes, -Pour ton échec amer; -Et ce ciel délectable où tu crois que tu montes, -C'est le ciel dans la mer! - - - - -XIII - - -Jeunes gens que l'espoir emplit d'un cher malaise, -Jeunes femmes rêvant, -Ô vous, sans rien de vif qui vous peine ou vous plaise, -Rien après... rien avant! - -Mon livre tout à coup fera frémir des ailes, -Entre vos doigts nerveux; -Et vous serez émus, et vous rêverez d'elles, -Et vous rêverez d'eux. - - - - -_À MON LIVRE_ - - -Pren mon livre, pren cœur. - -RONSARD. - - - - -_À MON LIVRE_ - - -_Comme un pâtre qui chante écoute en se penchant -S'évanouir son chant sur la confuse route, -Après l'avoir chanté je me penche, et j'écoute -Sur les chemins confus s'évanouir mon chant._ - -_Des jeunes hommes doux, attentifs et moroses, -Appuyaient leur fatigue aux terrasses du soir; -Et remplis de scrupule, ils n'osaient pas s'asseoir, -Au centre des jardins illuminés de roses._ - -_Moroses, attentifs et doux ils restaient là... -Leurs pauvres yeux ouverts exténués d'attendre; -Et leur rêve unissait dans un mélange tendre -La blanche Virginie et la sombre Atala._ - -_Ils se disaient: «Hélas! À quoi sert d'être jeunes? -Quelle attente nous fait si sombrement nerveux? -Pour quel combat divin ce casque de cheveux? -Pour quel verger futur ces impossibles jeûnes?_ - -_Pourquoi sentir en nous frémir nos lendemains, -Comme un fils qui se forme et croît et se secoue? -Pourquoi ce Beethoven que notre mère joue -Vient-il pétrir nos cœurs entre de chaudes mains?_ - -_Romanesques, pareils, et loin les uns des autres, -Prenant leurs langes clairs pour de pâles linceuls, -Ils sentaient naître en eux, à force d'être seuls, -L'humble rébellion et l'orgueil des apôtres._ - -_Mon livre, enchaîne-les par leurs faibles poignets; -Attache à ton beau char cet le émouvante escorte; -Traîne-les doucement, ô mon livre, et m'apporte, -Ces captifs éblouis sur lesquels je régnais._ - -_Alors grave, debout, chef qui doute et recule, -J'écouterai leurs pas se rapprocher en chœur; -Comme au jour où Jésus entendit dans son cœur, -Ceux des Samaritains remplir le crépuscule._ - - - - - - -End of Project Gutenberg's La Danse de Sophocle: Poemes, by Jean Cocteau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANSE DE SOPHOCLE: POEMES *** - -***** This file should be named 60863-0.txt or 60863-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/6/60863/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: La Danse de Sophocle: Poemes - -Author: Jean Cocteau - -Release Date: December 6, 2019 [EBook #60863] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANSE DE SOPHOCLE: POEMES *** - - - - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - - - - - -</pre> - - -<div class="figcenter" style="width: 500px;"> -<img src="images/sophocle_cover.jpg" width="500" alt="" /> -</div> - - - -<h2>JEAN COCTEAU</h2> - -<h3>LA</h3> - -<h3>DANSE DE SOPHOCLE</h3> - -<h3>POÈMES</h3> - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Dans sa première jeunesse, Sophocle</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">fut choisi par Athènes pour</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">danser aux fêtes de Salamine.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">ATHÉNÉE</span></p> - -<h4>PARIS</h4> - -<h4>MERCURE DE FRANCE</h4> - -<h5>XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI</h5> - - - -<hr class="chap" /> - - - -<p style="margin-left: 20%; font-size: 0.8em;"> -<a id="TABLE"></a><a>TABLE</a> -<br /> -<a href="#LA_VISITATION"><i>LA VISITATION</i></a><br /> -<br /> -<a href="#LES_POEMES_DE_PARIS">LES POÈMES DE PARIS</a><br /> -<a href="#LE_DELIRE_MATINAL">LE DELIRE MATINAL</a><br /> -<a href="#ENTHOUSIASME_DUN_MATIN_DAVRIL">ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL</a><br /> -<a href="#CEST_LHELLESPONT_LA_MER_EGEE">C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!</a><br /> -<a href="#LE_DERNIER_CHANT_DU_PRINCE_FRIVOLE">LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE</a><br /> -<br /> -<a href="#LA_FLOTTE_ENGUIRLANDEE">LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE</a><br /> -<a href="#HYMNE_A_LA_POESIE">HYMNE A LA POÉSIE</a><br /> -<a href="#LE_VOYAGE_IMMOBILE">LE VOYAGE IMMOBILE</a><br /> -<a href="#LA_DEPECHE_AU_JARDIN">LA DÉPÊCHE AU JARDIN</a><br /> -<a href="#NOEL">NOËL</a><br /> -<a href="#LE_FAUNE_TROUBLE">LE FAUNE TROUBLÉ</a><br /> -<a href="#LA_CORBEILLE_DHELIOTROPES">LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES</a><br /> -<a href="#LE_COEUR_ETERNEL">LE CŒUR ÉTERNEL</a><br /> -<a href="#LE_PAGE">LE PAGE</a><br /> -<a href="#LES_PAPILLONS">LES PAPILLONS</a><br /> -<a href="#LE_CREPUSCULE">LE CRÉPUSCULE</a><br /> -<a href="#LA_PEUR_DU_SOIR">LA PEUR DU SOIR</a><br /> -<a href="#LAUTOMNE_ET_LE_DESIR">L'AUTOMNE ET LE DÉSIR</a><br /> -<a href="#THEOSOPHIE">THÉOSOPHIE</a><br /> -<a href="#LES_DEUX_LABYRINTHES">LES DEUX LABYRINTHES</a><br /> -<a href="#DE_MON_LIT">DE MON LIT</a><br /> -<a href="#LE_SUBLIME_CACHOT">LE SUBLIME CACHOT</a><br /> -<a href="#LE_DRAPEAU_DE_VERONIQUE">LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE</a><br /> -<a href="#PIROUS_ET_LES_SIRENES">PIROÜS ET LES SIRÈNES</a><br /> -<a href="#A_UNE_FUGITIVE">À UNE FUGITIVE</a><br /> -<a href="#LES_VILLES">LES VILLES</a><br /> -<br /> -<a href="#LA_JOIE_PANIQUE">LA JOIE PANIQUE</a><br /> -<a href="#LORGUEIL">L'ORGUEIL</a><br /> -<a href="#LA_MEDITERRANEE">LA MÉDITERRANÉE</a><br /> -<a href="#LA_FAIBLESSE_DULYSSE">LA FAIBLESSE D'ULYSSE</a><br /> -<a href="#PRIERE_DU_CAP_MARTIN">PRIÈRE DU CAP MARTIN</a><br /> -<a href="#LE_VISAGE">LE VISAGE</a><br /> -<a href="#LA_PALLAS_DHOMERE">LA PALLAS D'HOMÈRE</a><br /> -<a href="#APRES_AVOIR_RELU_DES_NOMS_DE_LILIADE">APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE</a><br /> -<br /> -<a href="#LE_SEJOUR_PRES_DU_LAC">LE SÉJOUR PRÈS DU LAC</a><br /> -<a href="#TROIS_POEMES">TROIS POÈMES</a><br /> -<br /> -<a href="#LE_SOIR">LE SOIR</a><br /> -<a href="#LE_JET_DEAU">LE JET D'EAU</a><br /> -<a href="#LE_COUPLE_ET_LES_PARFUMS">LE COUPLE ET LES PARFUMS</a><br /> -<a href="#LA_LAMPE_ET_LES_PHALENES">LA LAMPE ET LES PHALÈNES</a><br /> -<a href="#LES_SOLITUDES">LES SOLITUDES</a><br /> -<a href="#LE_MONOLOGUE_DE_LAMOUR">LE MONOLOGUE DE L'AMOUR</a><br /> -<br /> -<a href="#SUR_LE_VIERGE_PAPIER_QUE_LA_BLANCHEUR_DEFEND">SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND</a><br /> -<a href="#LA_LIBERTE_CAPTIVE"><i>LA LIBERTÉ CAPTIVE</i></a><br /> -<a href="#LINSOMNIE_AMOUREUSE"><i>L'INSOMNIE AMOUREUSE</i></a><br /> -<a href="#LE_MIROIR_VAINCU"><i>LE MIROIR VAINCU</i></a><br /> -<a href="#LES_REVES_PROBABLES"><i>LES RÊVES PROBABLES</i></a><br /> -<a href="#LA_VRAIE_MORT_DE_NARCISSE"><i>LA VRAIE MORT DE NARCISSE</i></a><br /> -<a href="#ANTENOR_A_HELENE_OU_LES_DEUX_MANIERES"><i>ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES</i></a><br /> -<a href="#LE_SUBTIL_JASON_AUX_CREDULES_ARGONAUTES"><i>LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES</i></a><br /> -<a href="#SEPTENTRION"><i>SEPTENTRION_</i></a><br /> -<a href="#LE_BONHEUR_INCOMPLET"><i>LE BONHEUR INCOMPLET</i></a><br /> -<br /> -<a href="#LES_ARCHERS_DE_SAINT_SEBASTIEN">LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN</a><br /> -<br /> -<a href="#LES_STANCES_DE_SEPTEMBRE">LES STANCES DE SEPTEMBRE</a><br /> -<br /> -<a href="#A_MON_LIVRE"><i>À MON LIVRE</i></a></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LA_VISITATION"><i>LA VISITATION</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Cher livre inachevé qui me jaillis du cœur,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ton poids fatal, si doux Jamais ne diminue!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Voici le soir, où l'âme est nue</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>De fiévreuse et d'âpre torpeur.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>J'enlace avec amour auprès de la fenêtre</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Les mots impétueux qui te composeront,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Et devant le beau jardin rond</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Je défaille à te sentir naître.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Comme un chapeau pointu, l'immobile sapin</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Cache un tronc séculaire et sur l'herbe repose;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Avant de s'enfuir, chaque chose</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Contre ma poitrine se peint.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Douce expiration de la pelouse moite,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Geste perpétuel du pur jet d'eau central...</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Et bientôt le grand ciel astral</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Avec Cassiopée à droite!</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ah! lorsque tu descends par mon bras et ma main,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mon livre peu à peu libre et fier d'être libre,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Quel miraculeux équilibre,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Quelle trêve jusqu'à demain!</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Lorsque je me réveille et que je vois tes pages</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Sur la table où s'augmente et se tait leur troupeau,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Je me les déclame tout haut</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Avec quels enfantins tapages!</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Alexandre, César, Pallas, Persépolis!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>T'en ai-je assez rempli de tous les noms que j'aime,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Pour t'en illuminer, de même</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Qu'on éblouit un jeune fils!</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ô mon livre, ce soir combien je te sens vivre!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Un fil ténu retient chaque strophe à ma chair;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Ô mon livre que tu m'es cher,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Plus que n'est jamais cher un livre</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Je t'ai chassé de moi comme un immense cri</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Dont l'appel enivré s'épuise et se reforme,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Et que je veille ou que je dorme</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Ce cri se compose et s'inscrit.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Or, ce soir y je suis sûr de la bonne parole,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La grâce autour de moi prend l'aspect d'un laurier,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Être poète c'est prier,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>La foi m'anime et m'auréole.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La Visitation frissonne autour de moi,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La nuit veut supprimer les terrestres limites:</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Elles étaient par trop petites,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Pour mon incalculable émoi.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ô mon Dieu qui ce soir m'envoyez un archange</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Et pardonnez si bien que j'adore les Dieux,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Les humains Dieux mélodieux</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>De l'Adriatique et du Gange;</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mon Dieu, ce livre naît, et par vous et pour vous.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>J'ignore la terrestre et folle comédie!...</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>C'est à vous que je le dédie</i></span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;"><i>Et que je l'offre à deux genoux.</i></span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LES_POEMES_DE_PARIS">LES POÈMES DE PARIS</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Pensez-vous si Virgile, ou l'aveugle divin,</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Renaissaient aujourd'hui, que leur savante main</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Négligeât de saisir ces fécondes richesses?</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">ANDRÉ CHÉNIER.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_DELIRE_MATINAL">LE DELIRE MATINAL</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Comme un tapis divin que pétrira ma danse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jour se déroulant peu à peu sous mes pas,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Offre à l'élan brutal de ma jeune imprudence</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tous les dessins secrets que je ne voyais pas.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sûr du trésor caché dont je suis le seul garde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et sachant que pour vaincre il faut des ennemis,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je vois sur ce tapis que ma fierté regarde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des serpents attentifs et des tigres soumis.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais bien que ce jour bénévole ou farouche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Brûle en me remplissant des cendres du passé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'il est le beau fuyard que nul appel ne touche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qui n'écoute pas le cri qu'on a poussé.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais bien qu'il m'emporte et sans que je m'en doute,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un char sur lequel un vaincu tremble et fuit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ne regarde, au lieu de contempler la route,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que le fond de ce char qui se sauve avec lui!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais quel ample plaisir de laisser dans la chambre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le fauteuil, les journaux, le livre et l'encrier!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour aller se plonger mollement, membre à membre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans ce miraculeux matin de Février.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout attend le Printemps! tout s'énerve d'attendre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avril s'est insurgé pour paraître plus tôt;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et mon visage ému sépare en deux l'air tendre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'enfonce avec douceur la bondissante auto.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le froid gardénia qui se pâme à ma veste</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parfume comme un arbre au centre d'un verger.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon chagrin hivernal s'écroule et me déleste.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne suis plus qu'un cœur palpitant et léger.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Si quelque Dieu vermeil laissait tomber un aigle,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tel un archange obscur, pour s'emparer de moi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon espoir sans limite et mon désir sans règle</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">N'attendraient pas son vol d'un plus superbe émoi.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me sens naître un cœur semblable au fauve avide</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui tourne et qui bondit, plus fou que courageux.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'on lui cache encor le cirque intense et vide</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour l'horreur du carnage ou pour l'éclat des jeux.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel soleil pathétique aussi devait descendre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le monde éclatant et gai comme un bazar,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jour où sur son socle un buste d'Alexandre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Fit couler de regret les larmes de César!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô chaleur qui descend! O fraîcheur qui s'élève!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce dut être un matin semblable à celui-là,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où Lamartine vit, sur le lac de Genève,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Byron ganté de clair rentrer dans sa villa.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me trouve à la fois si fort et si fragile</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que j'ai peur de mourir à vivre trop d'un coup;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, sans bouger, je suis pareil au faon agile</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui court et qui halète et renverse le cou!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais si j'ignore encor mes élans et mes doutes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mes espoirs, mes essais, mes larmes et mes cris,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais que le chaos de ces multiples joutes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aura pour y lutter l'arène de Paris.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais que sous le ciel qui lui pose un rond dôme</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il ne m'est plus besoin de regarder pour voir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le bassin lumineux de la place Vendôme,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où la gloire palpite en haut d'un jet d'eau noir!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais que sous l'écran des paupières grisées,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un objet demeure et persiste longtemps,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je verrai, les yeux clos, les purs Champs-Élysées,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où les arbres ont l'air des soldats du printemps!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais de quel instinct mon amour capte et jauge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vérone si française et seule entre ses murs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le carré rose et gris de la place des Vosges,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec sa galerie et ses porches obscurs.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Invisible miracle au milieu d'une marche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Évanouissement par quoi je suis dissous,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque je passe auprès de l'Arc à la grande arche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais qu'un peu de moi veut bondir par-dessous!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tout cela m'émeut d'un si large vertige,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce matin, lorsqu'hier encore il faisait froid,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Laisse en mon corps, flexible et haut comme une tige,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Circuler un tel miel de douceur et d'effroi,</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que je suis Phaéton pendant quelques secondes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque vaincu, puni d'un impossible effort,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son char désattelé tombant entre les mondes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il semait son cri droit, comme un sillage d'or!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="ENTHOUSIASME_DUN_MATIN_DAVRIL">ENTHOUSIASME D'UN MATIN D'AVRIL</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">La ville est un pont de navire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec des agrès de rayons;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Appareillons, appareillons,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vers le grand soir où tout chavire!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme il fait clair! Comme il fait beau!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne songe plus au tombeau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je désire à chaque boutique,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me sens brave et pathétique,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et soudain parce que je vois,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chez un fleuriste, une anémone,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'entends les appels et les voix</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des guerriers de Lacédémone,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui marchaient, cette fleur aux dents,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au milieu des trilles stridents</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et des purs soupirs de la flûte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vers la sanglante et sombre lutte!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je songe en voyant un ciel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'où pleut un tiède et pâle miel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur ma tête et sur mes épaules,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'il devait enchanter César,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ivre de risque et de hasard,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le bord d'un marais des Gaules!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pourquoi des rails, pourquoi des mers,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le voyage aux départs amers,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'encombrement des valises?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un autre ciel? un autre sol?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les roses en rond parasol</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous lequel Bulbul gonfle un col</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plein de persanes vocalises?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pourquoi la Sicile où l'on doit</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sentir sur sa tempe le doigt</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De l'adorable Théocrite?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À cause d'une phrase écrite</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ou d'une toile de Roussel,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pourquoi le vif baiser au sel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un peu de Méditerranée?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pourquoi cette peur de l'année?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai bien le temps! J'ai bien le temps!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Voici l'incroyable Printemps</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui surgit, tournoie et s'étale,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et rien de tout ce que j'attends</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne vaut la blanche capitale!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô Paris! Paris! cher Paris!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je t'adore et je te souris</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec mes yeux et ma mémoire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je ne cesse de te boire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans le cristal de la saison</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec tout mon corps qui s'ébroue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme la figure de proue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui boit la ligne d'horizon.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Partir! Quelle inutile offense</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À cet oiseau qui sur la France</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Glorieusement s'est posé!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Seul et perdu sur notre sphère</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">S'acharner, se mouvoir, oser,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour des lieux où rien ne diffère</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Malgré les fleuves, les détroits,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Si ce n'est à l'eau d'une source</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De voir, au lieu de la Grande Ourse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Miroiter une grande Croix.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plus de voyage! Plus de livre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce matin, vivre me rend ivre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne sais plus ce que je crois,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et mélange divin, mélange</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où je vois d'un œil ébloui</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mercure voler près d'un Ange,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour un culte neuf, inouï!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Assis les uns contre les autres</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au fond du translucide éther,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je vois Jésus et Jupiter</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et les dieux avec les Apôtres!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="CEST_LHELLESPONT_LA_MER_EGEE">C'EST L'HELLESPONT, LA MER ÉGÉE!</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">C'est l'Hellespont, la mer Égée!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une aube sur l'archipel grec.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Toute la ville est allégée</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un parfum d'algue et de varech.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout s'efforce, tout recommence,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est la salutaire démence;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le Printemps et la Grèce avec!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ses chars et ses édifices....</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pur matin qui trembles et glisses,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dénouant ton obscur lien</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un navire athénien</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vers de ténébreuses délices,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Délivre-moi! Brise le scel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui me tient captif et malade!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Emporte-moi vers l'Iliade,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vers le plaisir universel.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô promenade! ô clair voyage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où l'on croit respirer le sel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'une mythologique plage!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Matin calme, net, balancé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Joyeux comme une flotte à l'ancre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La cité s'incruste et s'échancre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur ton vaste ciel nuancé</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où du bleu à du bleu succède;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tandis que si haut et si clair,</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un vif aviateur a l'air</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De cingler vers une Andromède.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Salubre, suave remède!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Onde qu'on boit en s'y trempant!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rire inévitable de Pan</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Joie ardente, immense, panique,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où flotte et claque la tunique</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des pâles nymphes s'échappant!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Envahisseur que nul n'empêche...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">... Comme un géant filet de pêche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La tour Eiffel à l'azur pend!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et là-bas c'est l'arche fragile,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Si jeune et si brillante encor</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">(Vert trajet d'un sauteur agile),</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Suspendue à huit ailes d'or.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Beau temps d'Ovide et de Virgile,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Solaire et brusque crescendo</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le tapis, sur le rideau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Paix lumineuse qui circule!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bouclé, rieur petit Hercule</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Étouffant, à peine au berceau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'hiver qui succombe et bascule,</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon cœur s'auréole de toi.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il est la colombe du toit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La dentelle de la fenêtre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le lys des pays merveilleux</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui n'existent que par mes yeux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que mon humble regard fait naître,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais où je sens que tu dois être,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Multiple et seul comme les dieux!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plus rien dans le soleil n'hésite,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il est stable, énorme, certain,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'aurai la blonde visite,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À mon réveil demain matin,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Immobile au seuil de la chambre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De cet archange aux ailes d'ambre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec un regard enfantin.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est vous Paris, ma chère Athènes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses intarissables fontaines,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses Dieux près du sol et du ciel,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses douces collines lointaines,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses olives, son lait, son miel,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses Pallas debout sur leur socle,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et c'est ce matin de Printemps</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le jeune et divin Sophocle,</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parmi les cuivres éclatants</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'un soleil oblique illumine,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour les vainqueurs de Salamine</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Jonglait avec ses dix-sept ans!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_DERNIER_CHANT_DU_PRINCE_FRIVOLE">LE DERNIER CHANT DU PRINCE FRIVOLE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">L'oisiveté m'emplit d'une aimable fatigue,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un beau soir violet et bon comme une figue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mélange la nature et l'artificiel...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plus de jeux, de nounous ni de têtes frisées,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Car la lune de Mai sur les Champs-Élysées</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pose un blanc nymphéa dans le bol bleu du ciel.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec l'orgueil sacré des pigeons de Venise,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les marronniers pansus que l'heure divinise</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dorment leur sommeil grave et font la haie au bord;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils versent en rêvant leurs ruisseaux d'odeurs molles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'on craint de troubler par le chœur des paroles</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce troupeau parfumé qui s'aligne et qui dort.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">—Une miraculeuse indulgence m'inonde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je voudrais être un peu l'ami de tout le monde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et déployer mes bras autour des beaux corps nus!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je berce mille Éros que des regards font naître,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je songe aux pays que je voudrais connaître</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que je m'éteindrai sans même avoir connus.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je préfère ce bar sans fleurs et sans tziganes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À ces lieux de plaisir aux captieux organes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où les femmes d'amour, le menton sur la main,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Combinant sous le flot d'un cymbalum qui saute</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'heure de la modiste et l'heure de la faute,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Songent au clair et vide et banal lendemain.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">On y voit mal... le bar pourrait être une auberge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une auto glisse... il rampe une fraîcheur de berge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'on dirait que tous ils sont venus s'asseoir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">(Car le soir au milieu comme un grand fleuve coule)</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chercher, loin des fracas du luxe et de la foule,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'oubli du jour actif sur les berges du soir.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">—Je t'adore, ô Paris, d'un œil visionnaire!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur ton Arc de Triomphe un aigle a fait son aire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parce qu'un cerf-volant s'étire au bout d'un fil.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et lorsque le soleil qu'un monument confisque</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Va blanchir en Égypte un bleuâtre obélisque</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son adieu roseau tien change la Seine en Nil!</span></p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">—Là-bas mon parc m'oublie, un jet d'eau s'y fracasse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur un perchoir d'émail chante un oiseau cocasse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un livre de Hafiz traîne au fond du hamac;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le silence est peuplé d'un doux jasmin de Perse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le noir cyprès le troue et le paon blanc le perce,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et mon palais sommeille à l'envers dans le lac.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">—On ratisse le sable autour d'une pelouse...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La princesse qui doit devenir mon épouse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ignore le rimmel et la poudre de riz;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et me griffonne un mot que ce soupir termine:</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">«Ah! dites-moi pourquoi j'ai si mauvaise mine</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Puisque vous m'écrivez qu'on sait tout à Paris.»</span></p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Bien que je laisse en paix les journaux sous leur bande,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais qu'on me reveut ce qu'on me redemande,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La révolution fait place au désarroi!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon peuple est un Pylade et je suis son Oreste!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'importe! Il m'a chassé î L'exil me plaît, je reste;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai trop peur de la mort pour vouloir être roi.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">—Ma joie augmente au lieu que mon regret empire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'avenir pavoisé semble un joyeux empire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où j'entre en souriant comme un jeune vainqueur.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne suis pas de ceux qu'un grand rêve dévaste,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le cœur le plus tranquille est le cœur le moins vaste,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je porte une rose à la place du cœur.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le Printemps verse en moi son superbe malaise,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je préfère à mon ample trône une humble chaise,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon parc oriental était un triste enclos!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'épouvante et l'ennui me détruisaient l'extase!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La plus modeste rose a droit au plus beau vase,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et Paris est le vase où mon cœur est éclos.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mes frères de Paris, votre divin royaume</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rayonne tout autour de la place Vendôme</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que vous aimez peut-être avec des yeux ingrats,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À l'heure où vous flânez, silhouettes pareilles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Votre chapeau trop large entré jusqu'aux oreilles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Votre œillet rouge, et votre canne sous le bras.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je connaîtrai le mal d'être loin de vos rues;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, prince évocateur des choses disparues,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pleurerai la ville où, les nuits de Printemps,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pouvais, spectateur que le respect fascine,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Toucher après un bal la maison de Racine,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et celle où Bonaparte espérait à vingt ans!</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LA_FLOTTE_ENGUIRLANDEE">LA FLOTTE ENGUIRLANDÉE</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">—La jeunesse est une chose</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">charmante; elle part au commencement</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">de la vie, couronnée de</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">fleurs comme la flotte athénienne</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">pour aller conquérir la Sicile et</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">les délicieuses campagnes d'Enna.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">CHATEAUBRIAND.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="HYMNE_A_LA_POESIE">HYMNE A LA POÉSIE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">À l'âge sans désirs, sublime Poésie,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Déjà je t'attendais!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et maintenant mon cœur, avec sa frénésie,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Palpite sous ton dais.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ivre de toi, je cours, je titube et je marche</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Sous l'invisible toit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et veux, puisque David dansait autour de l'arche,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Danser autour de toi!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque je n'avais pas dans ma chétive gorge,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ta musique et tes mots;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que j'ignorais encor la cristalline forge</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Où cuisent tes émaux;</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque ta lumineuse et soudaine magie</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ne m'avait pas encor</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Appris qu'on peut, le soir, pleurer de nostalgie,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Au choc d'un seul accord!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que je ne tenais pas l'inépuisable conque</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Où l'on souffle en marchant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qui fait d'une phrase ou d'un appel quelconque</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Un innombrable chant!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque je languissais dans ma prison naïve,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Tel un prince captif,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui regarde un vaisseau balancé sur la rive</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Entre un if et un if...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous la lune de Juin qui roule entre les mondes</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Son globe abandonné,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Alors je me croyais, avec mes mèches blondes,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Éternellement né.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pensais à quelqu'un de vague et de superbe</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Qui viendrait un beau soir,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Entrant par la fenêtre avec l'odeur de l'herbe,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Contre mon lit s'asseoir.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">À quelqu'un qui serait simple comme un archange</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et pompeux comme un roi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et dont, malgré ce trouble et nocturne mélange,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Je n'aurais nul effroi;</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est alors, Poésie, à travers le doux prisme</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Des larmes de mes yeux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que je te vis surgir sur le char du lyrisme,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Aux bondissants essieux!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le bouillonnement épanoui des harpes</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Je me sentis élu;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'étais enveloppé d'éclatantes écharpes,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">J'avais tout su! tout lu!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout vu! tout entendu! L'Histoire et ses tumultes</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">M'imprégnait jusqu'aux os,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'étais brusquement les Dieux de tous les cultes</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Avec tous les Héros!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sortais du lotus! Je prêchais sur des plages!</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Je frappais un cheval!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'étais étouffé par la cendre des âges,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Jusqu'à m'en trouver mal.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Était-ce un pur poison? Était-ce un vif remède?</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">J'étais tout, au hasard!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Phaéton et Kritchna, saint Jean et Ganymède!</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Bonaparte et César!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'était toi, Poésie! indispensable et neuve,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Troublant, envahissant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour t'apaiser ensuite et te joindre à son fleuve,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Les sources de mon sang.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">... Jusqu'au jour où j'aurai si peur, une peur telle,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Une si froide peur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que je n'entendrai plus ta présence immortelle</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Affluer à mon cœur!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_VOYAGE_IMMOBILE">LE VOYAGE IMMOBILE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">L'arrosage mouvant sur la pelouse fraîche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tourne comme un derviche habillé de cristal.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis dans l'herbe molle à côté de ma bêche.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un nuage échafaude un fort monumental.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Imagination, fille de la paresse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Empenne-moi le corps, remplis-moi d'air les os!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et... Dans les marronniers qu'aucun vent ne caresse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ah! les secrets divins que chantent les oiseaux!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Voyageur magnifique et toujours immobile</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne veux pas savoir ce que les autres font...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je m'envole à Délos consulter la Sybille!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'enfourche Pégase avec Bellérophon!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je menais du bétail, un aigle me dérobe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je verse l'hydromel à la place d'Hébé;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Thétis saute à la mer, je m'accroche à sa robe,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et les monstres marins nous regardent tomber!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que de temples si nets au bord des rouges côtes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De déserts ennoblis d'un stérile abandon!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pars pour la Colchyde avec les Argonautes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je fuis le bûcher où va périr Didon.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel voyage innombrable au hasard des époques!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Par la terre et la mer aux inlassables flots,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où les dauphins, luisants comme de petits phoques,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Se poursuivent à l'aube autour des bleus îlots.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel auguste départ sans vulgaires fatigues,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vers l'hymne initial qu'on n'a jamais ouï,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous un ciel où Phébus est le beau roi prodigue,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dispersant tout son or sur son peuple ébloui!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô l'ivresse de voir à la même seconde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'enfant Dyonysos bercé dans un pressoir,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">David choisir au sol des silex pour sa fronde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et Pompéï, le soir avant le fameux soir!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Être (y était-on mieux?), être à Lacédémone,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et vaincre, et regarder après qu'on est vainqueur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Adonis que Vénus transforme en anémone,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ariane et le fil enroulé sur son cœur.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Enfin, las de bondir toujours, de date en date,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un vol universel et de plus en plus haut,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Descendre, après avoir, sur le globe écarlate,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vu, par un matin pur, naître Homère à Chio!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_DEPECHE_AU_JARDIN">LA DÉPÊCHE AU JARDIN</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Las or est-il à sa dernière danse.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 65%;">CLÉMENT MAROT.</span></p> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il fait chaud. Une rose escamote une abeille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un pourpre et charmant prestidigateur.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le bassin arrondit une fraîche corbeille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'où jaillirait un lys enivré de hauteur.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">On pense à des ruisseaux sur des chemins de marbre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour oublier le joug implacable du sol.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cet oiseau qui s'échappe a l'air d'un cri de l'arbre.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suffoque, étendu sous un clair parasol.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout ronfle, tout grésille; un courbe bambou pêche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les papillons pâmés font d'amoureux paris,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et voilà que j'apprends, tout à coup, par dépêche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'un ami de mon âge est mort près de Paris.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mort ce matin! À l'heure où tout aime et se ligue,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À l'heure où l'arrosoir enivre les pistils,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À l'heure où pour subir l'offre d'un ciel prodigue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il faut courber la tête et rapprocher les cils.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mort, tandis que j'ouvrais ma joyeuse fenêtre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec des doigts hâtifs et tendrement brutaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour écouter frémir, chuchoter et renaître,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le doux peuple ingénu des humbles végétaux.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il est mort! Un danseur manque à la grande danse!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et soudain, au milieu de son beau parc d'été,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il a senti, malgré la joyeuse abondance,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Poindre un bourdonnement étrange et sans gaîté.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son cœur contre sa main frappait comme une balle,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et s'arrêtait de battre et reprenait ses heurts,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et il crut que l'été, nouvel Héliogabale,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Étouffait son plaisir sous un excès des fleurs.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais, hélas! l'implacable et muette immortelle</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Porte un linceul tissé de célèbres frissons.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous demandons souvent: <i>Comment est-elle? Est-ce elle?</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et quand c'est elle enfin, nous la reconnaissons.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="NOEL">NOËL</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Pourquoi n'est-il pas né dans un peu d'ombre fraîche,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Un jour torride et vert,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'Enfant dont l'auréole illumina la crèche</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Au centre de l'hiver?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">De quel cœur plus penchant, plus enivré de joie,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Plus fertile et plus neuf,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous eussions adoré son petit corps qui ploie,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Entre l'âne et le bœuf!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô réciproque amour, ô merveilleux échanges!</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Quel sourire entre nous!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un ciel d'où neigeraient d'invisibles archanges...</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Des fleurs à nos genoux.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_FAUNE_TROUBLE">LE FAUNE TROUBLÉ</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je suis païen sans doute à la façon d'un faune</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui, triste et grelottant par une nuit d'hiver,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aurait à Bethléem tout à coup découvert</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le Sauveur endormi dans de la paille jaune.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">On chuchote, il fait sombre, un groupe est assemblé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Joseph aide à mieux voir un valet des Rois Mages,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De beaux pâtres naïfs apportent des fromages...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On ne le chasse pas... et son cœur est troublé.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_CORBEILLE_DHELIOTROPES">LA CORBEILLE D'HÉLIOTROPES</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">L'indulgence est en moi. Je plains les misanthropes.</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Mon cœur s'emplit d'un sombre miel.</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ma corbeille d'héliotropes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Est un brûle-parfums allumé par le ciel.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô miracle subtil d'un estival arôme!</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Saurais-je être actif ou méchant</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Lorsque vers le sublime dôme</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Monte le <i>Te Deum</i> d'un innombrable chant?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le peuple violet bout, s'assemble, grésille,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Sous le droit soleil de midi.</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Quel vêtement! Quelle résille!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel velours tout autour de mon corps engourdi!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Fermons les yeux; là-bas vers la pleine pelouse</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Bombarde un vif géranium...</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Je navigue avec La Pérouse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur un voilier rempli de vanille et d'opium.</span><br /> - -<span style="margin-left: 16em;">Quel rêve jusqu'à l'heure où le soir va descendre</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Éteignant, étouffant, noyant,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Les fleurs en feu sous une cendre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'héliotropes frais, pâles et tournoyants.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_COEUR_ETERNEL">LE CŒUR ÉTERNEL</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Si nous devons mourir, pourquoi mettre en nos veines</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le philtre merveilleux du désir immortel?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et pourquoi nous avoir munis d'un orgueil tel,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Si nous sommes vainqueurs après des luttes vaines?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai beau me dire: on meurt, je mourrai, nous mourrons!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et même en nous cachant, comme le bel Achille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous serions aussitôt découverts entre mille</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour recevoir le trait qui se cloue à nos fronts!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne peux pas, si fort vibre le chaud vertige,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Croire qu'un jour pareil, bref et illimité,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un âpre et brusque hiver au centre de l'été</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">M'annoncera soudain l'incroyable prodige.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne plus sentir se fondre et couler sous sa chair</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une sève et un suc de soleil et de gloire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et n'avoir même pas l'émouvante mémoire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Du monde abandonné qui nous était si cher!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">N'être rien! n'être plus! et, comme avant de naître</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On ne sait pas encor qu'on connaîtra les fleurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne plus se rappeler qu'on vient de les connaître</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et n'avoir même pas l'apaisement des pleurs.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">N'être qu'un éphémère et fragile passage</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À travers un rayon enveloppé de nuit</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et devoir regarder la jeunesse qui fuit</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un œil plus attentif, plus secret et plus sage.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai beau me dire: ils sont tous partis avant moi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et même l'invincible et divin Alexandre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tous ils ont eu mon âge et tous ont vu descendre.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Après leurs clairs émois le ténébreux émoi!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour tous l'actif Éros, au fond du carquois vide,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">A conservé le dard imprégné de poison;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils sont morts n'importe où, dehors, à la maison,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur un sol radieux et sous un ciel livide.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tous! Je crois cependant qu'un miracle se peut,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Par lequel notre orgueil, qui jamais ne s'étonne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Verrait tous les hivers suivre tous les automnes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lui qui devait, hélas, en contempler si peu.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Toujours la nuit et l'aube après le crépuscule!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma fabuleuse foi se mêle à la saison;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, pareil au marin courbé vers l'horizon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma nef joyeuse avance et l'horizon recule.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nature, laisse-moi parmi tes cheveux verts,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Être ton jeune amant jusqu'à la fin du monde;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que mon cœur alors, rejeté par sa fronde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Gravite autour de lui comme un rouge univers!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_PAGE">LE PAGE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je n'imagine plus le retour de l'hiver</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Aux couleurs rares et suspectes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis dans l'herbe chaude un joyeux Gulliver</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Au milieu d'un peuple d'insectes.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les nuages, ce sont les chevaux du soleil</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Gonflant leur poitrail et leur croupe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils se ressemblent tous, mais pas un n'est pareil,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">De leur éblouissante troupe.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un papillon a l'air, parmi le désarroi</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">De ses stations incomplètes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un petit peintre ailé qui cherche un bon endroit</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et vole avec ses deux palettes.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pense à ce matin où j'écrivais des vers...</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Au titre démon prochain livre...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Étendu sur le dos je vois l'arbre à l'envers</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et j'ai l'impression d'être ivre!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pense aux lourds rébus que les gens chercheront</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Dans ma simple et jeune pensée!...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une branche supporte un beau petit nid rond,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ô douce maison balancée!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Alors que je raconte avec un tendre émoi,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Au hasard, sur la blanche page,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce que dit la nature en se penchant vers moi,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Comme une reine vers son page.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LES_PAPILLONS">LES PAPILLONS</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Grâce au vent imprévu, fantaisiste et adroit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce candide, pâmé sur le col d'un lys droit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Est un nœud de cravate impeccable et mobile!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le pavot tortueux tend sa rouge sébille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce jaune s'y fait choir comme un royal cadeau!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Celui-là, dont un phlox ne sent pas le fardeau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rapproche étroitement ses deux ailes éteintes...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il parti L'une sur l'autre a décalqué ses teintes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cet autre, à plat sur l'herbe a l'air d'être exposé;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ce roux qui sur une rose s'est posé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Après une amoureuse et céleste querelle,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Est un pastel qui rôde autour d'une aquarelle.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce blanc montre, frotté de pollen et d'odeur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La preuve des larcins dont il est maraudeur;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et grisé, saturé de grappes de glycine,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne sachant pas qu'il porte un nom de médecine,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rafraîchit sa paresse avec deux éventails!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces noirs, des pucerons sont les épouvantails;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ce multicolore, au milieu des jacinthes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bat l'air chaud pour sécher ses ailes fraîches peintes.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tous pensent: Dansons! Éblouissons! Pillons!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous sommes le troupeau des épars papillons;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tandis que les Dieux sont les auteurs superbes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Du chef-d'œuvre qui va de la forêt aux herbes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'enfant Éros couché sur le ciel nuageux</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous invente et nous jette au hasard de ses jeux!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De la plus pauvre fleur nous fûmes les rois mages,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chargés de poudre d'or, de parfums et d'images;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aucune à notre luxe encor ne s'égala!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous mettons tous les jours nos habits de gala;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et pour vivre sans crainte au milieu de nos zèles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous avons de gros yeux dessinés sur les ailes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Notre éclat est celui d'un trésor découvert.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'homme guette à l'affût avec un filet vert</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nos vols incohérents, éblouis, peu solides</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au sortir du cachot obscur des chrysalides;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et lorsqu'enfin la nuit, où tout est triste et laid,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Engouffre les jardins sous un sombre filet</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et change nos velours en défroques moroses;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous attendons, ayant pour nid le cœur des roses,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'aube où nous quitterons ces magiques perchoirs</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">En agitant l'adieu de nos petits mouchoirs.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_CREPUSCULE">LE CRÉPUSCULE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">La nuit vient et le jour déjà s'en est allé;</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Il règne comme un roi précaire.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une abdication l'avait vite installé,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Un avènement clôt son ère.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le grand chœur des grillons a l'air d'être le bruit</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Qu'il fait lorsqu'il tournoie et tombe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jour blond ruisselait comme un énorme fruit,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Il descend comme une colombe.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un beau nuage rond, immobile coussin,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Où la lune en montant s'appuie,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il fait, sans la rider, choir sur l'eau du bassin</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Une silencieuse pluie.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rien ne se soumet plus aux défaillantes lois</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">De la lumineuse évidence;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et des nymphes peut-être, en enlaçant leurs doigts,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Lui règlent sa tournante danse.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et dans les chauds jardins où le jour remuait,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Tous les yeux sont doucement myopes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'il laisse à travers les feuillages muets</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Pleuvoir ses lents héliotropes.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_PEUR_DU_SOIR">LA PEUR DU SOIR</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Le soir, dans mon jardin entouré de grillages,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Va se poser comme un pigeon;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Laissons le beau pays de nos tendres voyages,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Quittons la chaise longue en jonc.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais trop que le mauve et tournant crépuscule</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Apporte le soir après lui,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que le soir placide où rien ne se bouscule</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">N'est que le héraut de la nuit.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais que la maison, la pelouse et l'allée</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Disparaîtront jusqu'à demain,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que le souvenir de leur forme en allée</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Guidera mon pas et ma main.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais que peu à peu s'évanouit ta jupe,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ta chemisette et mon complet;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qu'enfin notre cœur ne sera plus la dupe</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">De tout ce luxe qui nous plaît.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le soir apporte ailleurs l'illusion charmante</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et l'art des voiles inconnus,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il sait être le masque et l'écharpe et la mante;</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Prends garde! Il va nous mettre nus.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nos yeux caressent trop nos corps jeunes et souples,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Hélas! nous aimons trop nous voir.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Laissons, il n'est que temps, à de plus tristes couples</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Le clair bonheur qu'il fasse noir.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Saurions-nous le secret si divin de nous taire?</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Dirions-nous ce qu'il ne faut pas?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le muet sommeil de l'herbe et de la terre</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">C'est déjà trop du bruit des pas.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me sens si frivole et le soir est si grave;</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Rentrons! Allume tout! J'ai peur!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le silence est un mur, le souvenir s'y grave,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et le silence est dans mon cœur.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous n'avons pas la foi de ces amants illustres!</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et c'est déjà, sans rêver d'eux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous le soleil du ciel ou sous celui des lustres</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Si difficile d'être deux!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LAUTOMNE_ET_LE_DESIR">L'AUTOMNE ET LE DÉSIR</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Un vieux chêne se penche au-dessus des roseaux;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jardin, doucement, jongle avec ses oiseaux;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chaque géranium qui se dresse ou retombe</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Fait aux yeux le fracas d'une petite bombe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jet d'eau vif a l'air d'une offrande au beau temps.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pitié, Dyonysos! Ne viens pas... Je t'entends...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sais l'hymne lascif que ton escorte entonne;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon cœur a vendangé tout le sang de l'automne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ce sang me rappelle en qui je suis lié,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La forme de mon corps que j'avais oublié!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne viens pas sur ton char traîné par dix panthères,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai peur de tes cils roux où dorment des cratères,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai peur de ton corps souple, impudique et debout,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans lequel un feu clair circule, éclate et bout.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai peur de ton front bas casqué de molles grappes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des deux cymbales d'or que tu brandis et frappes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De tes genoux verdis par l'herbe où tu roulas,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De tes rires brutaux, de tes sourires las,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et de tout ce cortège orgueilleux de te suivre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Passe, car j'ai déjà, comme un aegipan ivre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vu dans mon miroir rond que j'ai peine à saisir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le visage égaré de l'immortel désir.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="THEOSOPHIE">THÉOSOPHIE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Pourquoi veux-tu, ma sœur, que je m'étonne et tremble</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parce que sans appel tu viens t'offrir à moi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Puisqu'une vaste, grave et décisive loi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le livre éternel nous inscrivit ensemble?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ton visage connu jamais ne m'a quitté,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous sommes morts et nés et morts et pour renaître;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mes yeux divers toujours savaient te reconnaître,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je t'entends venir depuis l'antiquité!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LES_DEUX_LABYRINTHES">LES DEUX LABYRINTHES</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ariane éphémère au seuil du labyrinthe,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vous m'avez bien tendu votre lèvre et le fil;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais plus que vous, le monstre était neuf et subtil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'ai cassé le fil, et je n'ai pas de crainte.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Si, l'oreille attentive et la pelote en main,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vous guettez mon retour victorieux et tendre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai peur, hélas, j'ai peur de vous laisser attendre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Car mon guide inactif traîne sur le chemin.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vous attendez le soir, et la nuit et l'aurore,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le jour, et le soir, et la nuit et les jours!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Peut-être bien, ma sœur, attendrez-vous toujours...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Car je parle de vous avec le Minotaure.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous un canal de ciel nous marchons. Il me tend</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les gâteaux et les fruits dont, dit-il, on l'accable.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il raconte sa paix, le monde inextricable,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le monstre immortel qui dans vos yeux m'attend...</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="DE_MON_LIT">DE MON LIT</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ô chaleur! insomnie! insupportable toile!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je regarde une étoile et j'écoute un crapaud...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Astre ému, détaché du sidéral troupeau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce chant limpide et seul vient-il pas de l'étoile?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pense à tous les chocs dont je n'ai pas souffert.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">(Ô mon cœur averti, quel sachet de Pandore!)</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'avenir alterné se dore et se dédore,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'ai peur de finir et j'aspire à l'Enfer.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout plutôt que soudain (<i>courbe-toi fier Sicambre!</i>)</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Recevoir ce hideux baptême de Néant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce droit à devenir l'éternel fainéant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cet échange de Rien contre la douce chambre.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_SUBLIME_CACHOT">LE SUBLIME CACHOT</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Il y en a (le croirait-on?) à qui</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">la prison devient si chère, qu'ils</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">craignent d'en être délivrés!</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 60%;">ALFRED DE VIGNY.</span></p> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Joie intense d'un matin chaud,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Prodigue et sublime cachot!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Merci, Destin qui me le donnes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un néant à l'autre néant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce ciel, cette eau, ces belladones,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce sourire de doux géant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Épanoui sur la nature,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cette fraîche et nette peinture.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que mon œil, chaque nouvel an,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Porte sur son limpide écran;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et même l'hivernale neige!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comment peut-on, comment pourrai-je.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Destin vague et sans horizon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne pas pleurer cette prison,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que ton obscur vouloir abrège?</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_DRAPEAU_DE_VERONIQUE">LE DRAPEAU DE VÉRONIQUE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Implacable besoin de créer et d'écrire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Laisse-moi le repos auquel j'aspirais tant!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le cher repos de voir, de soupirer, de rire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'être un prêtre muet du jardin éclatant!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vois, j'ai laissé dormir mon travail sur la table,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tellement le dehors frappait au store écru,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et voilà que ton choc perfide et délectable</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Me fait rasseoir plus tôt que je ne l'avais cru;</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Demain je chanterai l'herbe vivante et fine</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'où l'on voit, l'œil mi-clos, couché sur le côté,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le turbulent matin qui ressemble à <i>Delphine</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'elle déclamait son «Ode à la beauté».</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je chanterai demain l'approche de l'automne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui ne peut plus cacher les gestes nus d'Éros;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et la fille et le fils que la forte Latone</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mit au monde, au milieu des lauriers de Délos.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Fais grâce! Tu sais bien de quel vaste délire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me sens défaillir sous les doigts d'Apollon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque je ne suis plus qu'une harpe, une lyre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un docile, un sonore el divin violon!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu sais que c'est mon sang que le papier recueille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon pauvre sang mortel qui coule par mes doigts,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et se transforme en encre au contact de la feuille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme s'il ruisselait pour la dernière fois!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon âge à tes assauts offre un appui débile,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Peut-être que demain je te servirai plus!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne m'abandonne pas, semblable à la Sybille</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Après qu'elle a crié: <i>Deus! Ecce Deus!</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout le jardin d'odeurs et de couleurs s'encombre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je serai pareil au naïf parasol,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui reçoit du soleil et qui donne de l'ombre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour qu'on repose un peu sur l'implacable sol.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Laisse-moi, fugitif, enfantin, inutile,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Recevoir sur ma main sans plume et sans crayons,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les coups universels de ce poing qui rutile</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et supporte le monde au bout de ses rayons.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Caron ne peut toujours et d'un prodige unique</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">—Insecte radieux sous quel divin chapeau!—</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Capturer la nature au lin de Véronique,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'offrir, et le vendre, et s'en faire un drapeau!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="PIROUS_ET_LES_SIRENES">PIROÜS ET LES SIRÈNES</a></h4> - - -<p class="actor">ULYSSE</p> - - -<p><span style="margin-left: 18em;">Je n'entends rien. Je n'ai plus peur.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">La cire est ferme à mon oreille.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">L'horizon de pourpre se raye...</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Indéfinissable torpeur!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">On m'a dit qu'elles sont des hordes,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et qu'elles aiment ce climat.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">J'appuie à la fraîcheur du mât</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mon torse enveloppé de cordes.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mes rameurs en ont fait autant</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Contre l'harmonieuse attaque.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Je veux revoir la ronde Ithaque,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Ithaque où Pénélope attend!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le vaisseau penche, monte et penche,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et remonte et repenche encor;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Quel peut être le divin cor</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Suspendu sur leur froide hanche?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il paraît qu'au lieu de genoux</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Elles ont une souple queue,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Une queue écailleuse et bleue,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Des yeux tristes levés sur nous.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Au bord des mouvantes vallées</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Sur leurs plages de sable clair,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">On m'a conté qu'elles ont l'air</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">De molles vagues déroulées.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le mouvement universel</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Se répercute et nous balance...</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Oh! regarder avec silence</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le domaine onduleux du sel.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Rien d'extérieur ne m'arrive,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Je suis enclos, fixe, engourdi.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Leurs baisers dont on a tant dit</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Ne valent pas la bonne rive!</span></p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;">Mais quel est ce jeune marin</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Qui surgit d'un paquet de voiles?</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et pourquoi libre? Jusqu'aux moelles</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Un malaise nouveau m'étreint.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Piroüs! Je te connais brave,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mais tous sont braves sur ma nef</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et tous captifs! Et moi, le chef,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Par mon ordre je suis esclave!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Piroüs!... Il ne m'entend pas!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Des larmes roulent sur sa joue;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il se dirige vers la proue,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">D'un exact, d'un terrible pas!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Je veux! Piroüs! Je supplie!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Toi le plus jeune et le plus beau,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Détourne tes regards de l'eau,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">De l'eau qui se gonfle et qui plie!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Je comprends! Tu mis nos liens,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Chanvre qui grince et fer qui sonne;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mais il ne resta plus personne</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Pour rouler et nouer les tiens!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Pardonne, Piroüs! Sans doute</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Vers leurs inentendables chants,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il va, parmi les mornes champs,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Se fendre une écumeuse route!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Piroüs...! Au bord du vaisseau</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il se penche! Proche avalanche...</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Puis à cheval. Comme il se penche!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et plus rien après un seul saut.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Plus rien... Si! tout à coup, mirage</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Déformé d'un glauque miroir,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">(La nuit tombe, il fait presque noir)</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">La forme de quelqu'un qui nage...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Oh! peu à peu, là-bas, nageant</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Avec des bras naïfs et frêles,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le malheureux tiré vers elles</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Par le fil de leur voix d'argent!...</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="A_UNE_FUGITIVE">À UNE FUGITIVE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Presque toujours l'espoir pendant la libre course</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Se transforme en regret amer.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le fleuve emporté reviendrait à sa source</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">S'il n'était pas bu par la mer!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LES_VILLES">LES VILLES</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Apporte-moi, voyage, un superbe repos;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je meurs d'imaginer tes villes inconnues,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le courbe univers doucement répandues,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un silencieux et célèbre troupeau.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je les porte si fort au pavois de mon rêve</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que je pourrais toucher leurs arbres et leurs murs:</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et c'est, dans le soleil de leurs accueils futurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que mon vague avenir se précise et s'achève.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'imagine, en marchant sous le ciel de Paris,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Leurs climats dont le cœur s'accable et se délecte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Leur tumulte nouveau, leur âpre dialecte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Leur odeur de maïs, de vanille et de riz.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Elles sont là. Ce sont mille terres promises,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où notre frais matin entraîne un soir si chaud,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que, contre leur terrasse aux balustres de chaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les gens sont presque nus sous de molles chemises.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'une a la mer aux flots pliés et dépliés;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'autre, le lac épais, torpide et circulaire;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une autre encor, le fleuve, et toutes pour me plaire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des palais lumineux et de clairs espaliers.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">On y cueille des fruits sans craindre de reproches,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tellement ce larcin soulage un arbre las;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et les nombreux parfums aux tendres entrelacs</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sont exacts et brouillés comme un concert de cloches.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ah! dans ce morne hiver où nous nous surmenons,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Malgré le froid tardif qui s'incruste aux façades,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Combien je fais crouler ces obstacles maussades,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour rejoindre ces lieux enguirlandés de noms!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">... Sur ce fleuve où s'éloigne un vert ricochet d'iles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chateaubriand rêvait d'unir en quelques mots,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le singe à masque noir, les flexibles rameaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le parfum d'algue et d'ambre autour des crocodiles.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est près de ce jet d'eau, bel acteur jaillissant</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un poème étranger dont le bruit seul me touche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que Saadi lâcha la rose de sa bouche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour que Ronsard un jour la reçoive en naissant.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chacune a son autel où le souvenir fume,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et brûle un feu divin de respect et d'orgueil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'on voudrait baiser les trois marches d'un seuil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ou mordre un peu de terre, ou boire un peu d'écume.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Palos, David, Calem, Bagdad, Louqsor, Alger!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon multiple désir s'élance vers vous toutes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Semblable à ces pigeons qui découvrent leurs routes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'un secret instinct les aide à voyager.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis votre support, votre cariatide;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, lourd de vos maisons, de vos fruits, de vos fleurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De tout votre sommeil, de toutes vos chaleurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Entassés, réunis sur mon cœur intrépide!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pense à l'avenir où, vous voyant soudain,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sans que je vous invente, et d'un œil net et large,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me délivrerai de l'accablante charge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Demeure par demeure, et jardin par jardin.</span></p> - - -<p class="center">* * *</p> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je me rappelle un soir dans un parc de Cocagne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un parc italien au décor fabuleux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'où je voyais au loin, entre les cactus bleus,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un express noir ourler le bord de la montagne.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des cèdres de la Chine et des lys de Ceylan</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rapprochaient leur fatigue humide et contournée</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et comme un monstre ému, la Méditerranée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne servait qu'au loisir d'un petit voilier blanc.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le ciel à la mer mêlait si bien ses teintes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On distinguait si mal la ligne d'horizon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'il s'imposait de faire un effort de raison,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour n'y pas voir un ange avec les ailes jointes.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des roses se pressaient aux crêtes des murs secs</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme autour de Priam les compagnes d'Hélène,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et laissaient choir en bas leur suppliante haleine</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vers les durs aloès pareils aux guerriers grecs.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et moi pâle, épuisé par cette libre serre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où rien n'était jailli comme un soupir du sol,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'appelais Robinson et Virginie et Paul,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et toute mon enfance indigente et sincère!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et toute mon enfance où, du sable aux genoux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'un doigt maternel m'indiquait la Grande Ourse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ignorais qu'il existe un terme à notre course</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et des cœurs inconnus toujours en deuil de nous.</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LA_JOIE_PANIQUE">LA JOIE PANIQUE</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Rire inévitable de Pan,</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Joie ardente, immense, panique,</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Où flotte et claque la tunique</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Des pâles nymphes s'échappant...</span></p></blockquote> - - - - -<h4><a id="LORGUEIL">L'ORGUEIL</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Orgueil! royal orgueil dont nous nous embrasons,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Jusqu'à porter nos cœurs plus haut que les maisons,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque le tiède avril régénère la ville;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bel orgueil, ennemi de la vanité vile,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que vous étiez en moi dans l'éclat du matin!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le passé palpitant, si proche et si lointain,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Frémissait à mon dos comme de vastes ailes;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tandis que l'avenir rempli de futurs zèles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Jaillissement vermeil de vacarme et d'effort,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Semblait être à ma bouche une trompette d'or!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Grâce à vous, cher orgueil, je portais l'auréole</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Offerte par le Dieu charmant de la parole,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui fait bondir au bout de ses dix bras jumeaux</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les prismes éternels des innombrables mots!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô suprêmes instants! Ô vibrantes minutes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Grâce à vous, j'ai connu les frénétiques luttes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où la plume et la feuille et le morne encrier</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sont les liens des vers que l'on voudrait crier,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que l'on voudrait hurler, chanter, soupirer, rire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que leur bousculement nous empêche d'écrire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qu'il faut, lorsqu'ils sont en nous et qu'on le sent,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les laisser ruisseler comme un superbe sang,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour vivre tout le long de la courte journée</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les feux de la Sybille et la ferveur d'Énée!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Orgueil de se savoir porteur d'un trésor tel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'on en est à la fois et le prêtre et l'autel;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Orgueil d'avoir son âge, orgueil de vivre en France,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comment vous posséder avec indifférence?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'étais enveloppé de votre large vent,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je n'étais qu'un bonheur de voler en avant!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Grâce à vous, sur les pieds de mes désirs rapides,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je faisais le parcours du jeune Philippides;</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et m'arrêtais au soir, exténué, vaincu,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ivre de ce beau jour que j'avais tant vécu,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour la petite mort du sommeil et du rêve,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et pour, après la courte et noire et calme trêve,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Repartir de nouveau, limpide et palpitant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec le lourd secret que tout un peuple attend!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'avais dû, grâce à vous, être dans un autre âge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'enfant Septentrion qui dansait sur la plage</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et dont on ne sait rien par le trouble passé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sinon qu'il se tua pour avoir trop dansé!...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Car de l'aube au couchant vous régliez ma danse;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au fond de vos replis de corne d'abondance,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vous me gardiez les fleurs que nul ne connaît plus!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le bruit chantait en moi des siècles révolus,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme l'auguste mer hante un doux coquillage...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'étais un vaisseau plus clair que son sillage.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais hélas! loin du sol dont nous étions partis.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quand le monde à la fois trop vaste et trop petit</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous était devenu ce que l'arbre est à l'aigle;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque hors des saisons, du siècle et de la règle,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'orgueil nous emportait sans crainte de retour</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un docile agneau pendu sous un vautour;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un Dieu volant aussi d'un vol brutal et tendre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Était déjà monté plus haut, pour nous attendre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et nous devons alors redescendre avec lui.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il tourne, il fonce, il joue, il tire, il pousse, il suit!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Depuis longtemps ses mains nous préparaient des chaînes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et dans le fol espoir de libertés prochaines</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous tendons nos poignets, pâles et renversés.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Éros, épargne-nous: l'orgueil était assez!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_MEDITERRANEE">LA MÉDITERRANÉE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Quel soleil! On dirait une cymbale ronde</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Attendant le grand choc d'une cymbale sœur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dont le disque inconnu, soudain, envahisseur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sonnera contre lui l'auguste fin du monde!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous le ciel courbe où seul un astre a fait son nid,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On a l'impression si sublime et si nette</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que la mer, suspendue au flanc de la planète,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Brille et tremble à l'envers sur le gouffre infini.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le tendre vent qui lisse et qui boucle les vagues,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Agite sur mon front les rameaux de la paix;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le sol, pareil aux toits, sous un azur épais,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Astreint ma frénésie aux somnolences vagues.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô Jouvence! Jouvence, où mon cœur est allé</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Se rajeunir d'un mal dont le chagrin me hante;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'aime ta solitude humide et scintillante,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le ciel de midi mire un ciel étoilé!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_FAIBLESSE_DULYSSE">LA FAIBLESSE D'ULYSSE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je pensais: tout s'achève où cette mer commence!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel calme et quel retour à la noble raison,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'entendre, du rivage au mur de l'horizon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son bruit chaud répandu comme un divin silence.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">De quel œil altéré de rêve universel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je verrai le soleil, éblouissant Saint-George,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Transpercer le matin de la queue à la gorge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce dragon du corail, de l'éponge et du sel!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur un sable marqué des dix-huit pas des Muses,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le flot d'un tel bleu se peint et se repeint,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je jugerai, couché sous le dôme d'un pin,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jeu contraire et joint dont l'air et l'eau s'amusent.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans l'éternel décor que rien n'a pu changer,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des jeunes gens, massifs comme de souples marbres,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Prendront les balles d'or parmi l'odeur des arbres</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et se battront avec, au lieu de les manger.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ivres de jeune audace et de forces marines,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur l'herbe rousse et sèche ils formeront deux camps,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et riront dans le soir aux souffles suffocants</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De s'être fait la guerre avec des mandarines!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un petit faune roux courra prendre son bain,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses sabots claqueront sur le rocher cubique,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'entendrai dans l'air noble et mythologique</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son bêlement de chèvre et ses cris de bambin.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce sera comme aux jours où l'humide Andromède</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vit, dans un remous blanc de plume et de métal,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur un cheval ailé de conte oriental,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Poindre et grandir l'amant qui volait à son aide!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce sera comme aux jours où tout était si beau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que les dieux descendaient par les hautes montagnes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et d'un geste mortel choisissaient des compagnes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avant de les contraindre au secret du tombeau.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et peut-être qu'un soir je verrai le mystère,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ivre d'antique et grave et merveilleuse peur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Du sol, jaloux de l'eau, secouant sa torpeur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour s'ébranler d'un flux et d'un reflux de terre.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je pensais: ici tout est pressé, tissé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tassé, rempli; couleur, chaleur, tumulte, arome!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne trouverai pas la place du fantôme</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que déjà le voyage avait rapetissé!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Combien j'étais joyeux du passé qui s'efface!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel plaisir de ne plus recevoir comme un coup</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'image de vos traits si hauts sur votre cou.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Votre œil qui de profil a l'air d'être de face...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">... C'est alors que surgit le chant de votre voix,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une impossible voix qui montait sans limite...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je compris soudain les sirènes du mythe,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je connus l'amour pour la première fois.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comment un soir pareil le trop charnel Ulysse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Put-il n'avoir rien su, rien vu, rien entendu?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma corde est en lambeaux et ma cire a fondu;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'écoute... Et libre enfin, je retourne au supplice!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="PRIERE_DU_CAP_MARTIN">PRIÈRE DU CAP MARTIN</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Respectueux salut des pins devant la mer,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Immense et bleu baquet d'un sublime Mesmer</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où tout mal se guérit par un brusque miracle;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mer sans farouche assaut et sans sourde débâcle;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Calme où le ciel fait choir sur les compactes eaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un pur filet tissé de lumineux réseaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Celui qui vous créa se perd dans votre gloire!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son règne qui subsiste au fond de ma mémoire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Se meurt entre vos noms prestigieux et clairs.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon Dieu! apparaissez au centre des éclairs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour la foi décevante où mon esprit s'efforce;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sans cela vous serez, mon Dieu, comme la Corse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dont je sais qu'elle est là, dont toute ma raison</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">M'affirme qu'elle est là, présente à l'horizon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur le tendre versant de la mer ample et ronde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bien que je croie encor que c'est le bout du monde.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_VISAGE">LE VISAGE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Quand le masque intangible où l'enfance reluit</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">S'envolera soudain de mon jeune visage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La mer pleine de ciel et le chaud paysage</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne seront plus ceux-là que j'aimais avec lui.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Triste de leur beauté renaissante et rivale,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vieux avant l'heure auguste où l'on sait être vieux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne leur tendrai plus que mes yeux envieux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui les reflétais dans un miroir ovale.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vienne le soir lassé si le malin fut beau!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais lorsque le matin est trop bref ou trop grave,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le doux charme en allé fait gémir le plus brave</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le premier refus est un petit tombeau.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais qu'importe! Brûlons! Vers ma divine cendre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ferai retourner mon cœur se dispersant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ainsi que les soldats du bataillon Persan</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">S'interrompaient de fuir pour revoir Alexandre.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_PALLAS_DHOMERE">LA PALLAS D'HOMÈRE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">—On pleure, on rit, on ne sait plus</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel est le moins touchant passage;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le plus fou succède au plus sage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parmi les vers lus et relus,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et dans la flotte énumérée</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je connais les chefs par leur nom,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Depuis l'immense Agamemnon</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Jusqu'au faible et charmant Nirée.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On ne sait plus! J'étais avec</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le terrible cortège grec</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De tout mon désir hors d'haleine;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais Hector embrasse son fils,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'enfant a peur du casque; Hélène</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Brode avec de la douce laine</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le profil étroit de Pâris;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Priam, en haut des portes Scées,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Voit les cohortes courroucées</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Rouler leurs vagues de métal</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Jusqu'à la mer aux molles vagues;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pâris enlève enfin ses bagues</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour mieux tenir le cuir brutal</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un bouclier rond comme un disque;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, fier de la beauté qu'il risque,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Court sur le sol brûlant et blanc,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un baigneur un peu tremblant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un peu craintif, descend la plage.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'aime ce séducteur volage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Priam, Astianax, Hector,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tout ce peuple qu'on attaque!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On pleure Ulysse dans Ithaque;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais est-ce mal? Mais ai-je tort</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De pleurer avec Andromaque?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô Jupiter, par quels moyens</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aimer les Grecs et les Troyens?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Car je sens bien que mon cœur ploie,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sans reconnaître au juste, hélas!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quelle est sa tristesse ou sa joie,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Autant vers l'âpre Ménélas</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que vers la douloureuse Troie.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Criez, les Grecs, et combattez!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Minerve effleure à vos côtés</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le sol roussi de canicule!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son grand vol jamais ne recule,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Elle tombe du ciel, circule,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Remonte au ciel voir Jupiter,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Retombe, déchire l'éther</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De son éblouissante lance!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'air chaud que sa double aile bat</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque son vol actif s'élance</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À droite, à gauche, en haut, en bas,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Fait couler ses cheveux du casque;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Elle est la superbe bourrasque,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'ouragan clair du combat!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quels beaux efforts! Quels jeux épiques!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel cliquetis ses armes font</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'elle est peinte au bleu plafond</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au-dessus d'un tapis de piques!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Elle écarte un fer ou le tord,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pousse la main de Diomède,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Enfonce un trait, verse un remède,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Prend la forte voix de Stentor;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et pour mieux leur venir en aide,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Se transfigure tour à tour</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">En jeune homme, en char, en vautour!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">En haut d'une invisible tour</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plante sa gigantesque égide;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et reparaît, souple et rigide,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Souple et rigide comme un lys</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'un bourdon anime et talonne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plus indomptable que Bellone</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et plus charmante que Cypris!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Elle blesse Mars, frappe Énée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et rapide, folle, acharnée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vise Vénus qui le défend!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La délicate main se fend,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un cri de femme! Du sang tombe!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vénus quitte son brave enfant</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'Apollon ravit à la tombe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tandis que la tendre Hébé</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Panse avec soin les tissus roses</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On voit fleurir de pourpres roses,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le sang divin est tombé.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pallas! que d'efforts! que de zèles!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quelles infatigables ailes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quelle ardeur à compter les morts!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Quel éclat fourbe en ton œil large</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque tu saisis par leurs mors,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Éton, Lampus, Xante et Podarge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour briser leur quadruple charge</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous les harnais aux triples ors!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ah! tu sais bien que dans Athènes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les seuils, les temples, les fontaines,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Disent ton geste triomphant</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Porteur de l'invincible épée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Depuis ton image en poupée</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'embrasse le petit enfant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Jusqu'à la pierre dure et blanche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où, tes pieds nus brunis par l'eau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu rêves, la main sur la hanche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le front contre un javelot...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Déesse turbulente et sage</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui te laisses, tel un fruit mûr,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Choir du haut en bas de l'azur</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où rien ne t'arrête au passage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et voltige sur le terrain</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que ton regard rapide embrasse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un faucon casqué d'airain</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tournoie au-dessus d'une chasse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et plane en aiguisant son bec!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est parce que le peuple grec</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Veut t'offrir une autre statue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et s'abandonne entre tes mains,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que ta colère enflamme et tue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">(Ah! que les Dieux sont donc humains!)</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cette Ilion qui s'évertue.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est parce que tu veux du miel,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'encens qui parfume le ciel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et de blancs troupeaux de génisses,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que tu vas, viens, tournes et glisses</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un sublime ludion</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À travers l'air si doux à fendre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Contre Mars qui cherche à défendre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les murs menacés d'Ilion!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et c'est peut-être, et c'est sans doute,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bien qu'Homère n'en dise rien,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cette miraculeuse joute,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout ce manège aérien</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parce que Diomède trouble</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et enveloppe ton cœur double</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'un étrange et fiévreux lien!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que sur son char où se dresse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La surnaturelle tendresse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De tout ton beau vol déplié</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme une victoire de proue,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il t'a promis, s'il broie et troue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et mutile Hector sous sa roue,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une cuirasse et un collier!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="APRES_AVOIR_RELU_DES_NOMS_DE_LILIADE">APRÈS AVOIR RELU DES NOMS DE L'ILIADE</a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Samos, Glaphyre, Elone, Hyria, Coronée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Médéon, Haliarte, Orchomène et Daulis,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne verrai jamais vos marbres ni vos lys,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais de vos noms divins ma vie est couronnée!</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LE_SEJOUR_PRES_DU_LAC">LE SÉJOUR PRÈS DU LAC</a></h4> - - -<h4><a id="TROIS_POEMES">TROIS POÈMES</a></h4> - - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 22em;">Tu te disais: Plus tard au temps des beaux voyages,</span><br /> -<span style="margin-left: 22em;">Respirer l'air, soufré par de secrets orages,</span><br /> -<span style="margin-left: 22em;">Dans les jardins pleins d'ombre et de magnolias.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 65%;">COMTESSE DE NOAILLES.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>I</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Le soir est intime et clément;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vais-je aller retrouver l'ami qui me fait signe</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">À Clarens sur le lac Léman?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Simple et miraculeuse abondance française...</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">On naît, on meurt et je suis là.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La fraîcheur du gravier tourne autour de ma chaise,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ma chaise longue de villa.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chaque nuage a l'air d'être un tapis de conte,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Où s'envole un jeune vizir!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plus rien d'extérieur ne subsiste ou ne compte,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Je suis seul avec mon plaisir.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parce que l'air m'enroule un arôme de roses</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Comme une écharpe autour du cou;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'aime les dieux de l'Inde avec leurs molles poses,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Charmant la rose et le coucou.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'imagine leurs yeux retroussés vers les tempes,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Lorsqu'au centre d'un chaud bassin</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils sortent du lotus, qu'on voit sur les estampes</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Arrondir son pâle coussin.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une princesse dort contre un cyprès de Perse...</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Un nègre brûle du santal...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parce qu'un paon rôdeur, dont l'appel me transperce,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Traîne un trésor oriental.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'héliotrope, avec des chants et des huées,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">De l'épinette et du canon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Fait surgir, bleu troupeau d'orageuses nuées,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Les arbres du grand Trianon.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout mon humble jardin suscite, éveille, évoque!</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Un murmure apporte un pays;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un parfum réinvente une lointaine époque,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">L'histoire peuple les taillis.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'heure n'impose plus la contrainte ou la ligne,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et plus d'esclavage d'amant.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma paresse au jardin glisse comme un beau cygne,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Le soir est intime et clément.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il a cette langueur d'une convalescence</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Avec des amis près de soi;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le vif Éros lassé de trop d'effervescence,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Silencieusement s'assoit.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je crains de meurtrir cet impalpable rêve,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Et ce soir doux comme un hamac,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour aller à Clarens sur le lac de Genève,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Ce calme lac! Ce traître lac!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où tant de volupté se mêle à l'eau sournoise,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">Que j'ai, plein de troublantes peurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Désiré mon jardin naïf de Seine-et-Oise,</span><br /> -<span style="margin-left: 19.5em;">À bord de ses petits vapeurs.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>II</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Mon rêve, tour à tour, s'échafaude et s'écroule,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne distingue plus dans quel sens l'express roule;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un bruit sourd, incessant, grondant, régulier,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Me rythme un air connu que j'avais oublié,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et peu à peu, tandis que je divague encore,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une immense fraîcheur vient d'annoncer l'aurore!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le cauchemar se sauve avec ses noirs dragons;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le sifflet de l'express, sur les toits des wagons,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Est un drapeau qui flotte et ploie et se renverse.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le cri pur des oiseaux se meurt en sens inverse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et derrière les fils d'un grillage incertain,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout renaît et sourit comme au dernier matin.</span></p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">La douane éveille ceux que la paresse empêche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De voir chaque matin le ciel être une pêche;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tout à coup, après cette pénible nuit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De sommeil maladif et de fiévreux ennui,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où l'heure ralentit, recule et recommence:</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vallorbe!... Et le glacier comme un sorbet immense!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">—On descend des filets les valises de cuir,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On a l'impression de poursuivre et de fuir;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un bonheur ingénu fleurit les humbles gares.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Voici l'usine rose où l'on fait les cigares,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La vigne où chaque grappe habite un petit sac,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les mouettes qui sont le leit motiev du lac,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vevey dont la couleur est si fraîche et si franche</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que tous les jours pour elle ont l'air d'être Dimanche;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, sans l'avide espoir d'un nouvel horizon,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans le jardin en pente où leur chaude maison</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sous les pétunias bicolores se vautre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces bienheureux Vaudois qui ne savent rien d'autre!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>III</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">J'ai voulu me contraindre et me mettre à l'ouvrage</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais l'air est imprégné d'un invisible orage;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une étrange, croissante et nouvelle torpeur</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Me fait voir sans désir passer un blanc vapeur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Coupant avec le fer de sa mouvante hélice,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un hôtel à l'envers qui tremble dans l'eau lisse.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un nuage est au ciel, un grand Pégase las;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un autre, au flanc du mont où dorment des villas,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un silène ventru couché parmi les vignes.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les mouettes ont l'air d'être des petits cygnes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le lac paternel balance leur troupeau.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le glacier s'attendrit sous un rose chapeau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et regarde, étonné d'avoir des cimes roses,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Clarens dont Lord Byron a respiré les roses.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Voyageur immobile au creux du doux hamac</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je vogue! Et tout à coup sur le cirque du lac,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où son reflet disperse une molle fortune,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est le quotidien miracle de la lune!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son limpide ballon somnole au bout d'un fil;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je me crois César alangui par le Nil</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque, don qui s'apporte et qui lui-même s'offre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De vingt-cinq voiles noirs déroulés dans un coffre</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Surgissait, svelte ibis, la reine aux ongles peints!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au-dessus de Montreux les forêts de sapins</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Semblent, sur les rochers, d'envahissantes mousses;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je songe à l'express plein de sourdes secousses</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où se dévidera, sur un rythme moqueur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le triste fil tendu des pays à mon cœur.</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LE_SOIR">LE SOIR</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 22em;"><i>Jam Cytherea choros ducit Venus, imminente luna.</i></span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 75%;">HORACE.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_JET_DEAU">LE JET D'EAU</a></h4> - - -<p class="actor">UN NYMPHÉA</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il ne sait plus quel pourpoint mettre.</span></p> - - -<p class="actor">UN AUTRE</p> - -<p><span style="margin-left: 32em;">Il en a tant!</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Las de me renverser au miroir de l'étang,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Narcisse épouvanté de sa splendeur morose,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me promène en gris avec un feutre rose</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je porte un manteau de brouillard violet.</span></p> - - -<p class="actor">LES TUBÉREUSES</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Comme il est fier et beau!</span></p> - - -<p class="actor">LES SOLEILS</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;">Comme il est fat et laid!</span></p> - - -<p class="actor">LA COLLINE LOINTAINE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Le jour perd l'équilibre à ma crête et bascule...</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Saluez tous! je suis le prince Crépuscule...</span></p> - - -<p class="actor">UNE GRENOUILLE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je crois que l'herbe croît.</span></p> - - -<p class="actor">UN CRAPAUD</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;">Crois-tu? Crois-tu?</span></p> - - -<p class="actor">LE DERNIER RAYON</p> - -<p><span style="margin-left: 32em;">Je meurs...</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je conduis comme un chef d'orchestre des rumeurs;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Universel amant, exact, subtil et tendre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'entre dans chaque chambre où l'on rêve à m'attendre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec les souvenirs accrochés après moi.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis l'ordonnateur du calme et de l'émoi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je verse tour à tour l'insomnie ou le songe,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'enseigne aux miroirs francs la beauté du mensonge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et lorsqu'Éros, semeur d'inguérissables maux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cruel comme un enfant avec les animaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Remplit un cœur fané de ses muets tumultes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je rappelle à ce cœur l'oubli des autres cultes:</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que d'une Vierge un fils comme à Vénus est né;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que s'il est un dieu de roses couronné,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il en existe un autre auréolé d'épines!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Alors tout le jardin ferme ses aubépines,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ses gloires de Dijon, ses Maréchal Niel,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son sérail alangui de parfums, et le ciel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour me récompenser de ma pieuse course,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Accroche à mon manteau <i>l'Ordre de la Grande Ourse!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis le doux voleur aux invisibles mains</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui dérobe aux œillets, aux lys et aux jasmins</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Leur arôme excessif tout le long des allées,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour le charme incomplet des pâles azalées!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis bon, je suis pur; rien de beau ne me nuit;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis le fils rêveur du jour et de la nuit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je porte le nom charmant de Crépuscule...</span></p> - - -<p class="actor">LES TUBÉREUSES</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Comme il est radieux!</span></p> - - -<p class="actor">LES SOLEILS</p> - -<p><span style="margin-left: 23em;">Comme il est ridicule!</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Qu'aperçois-je? un lecteur encor, dans son hamac?</span></p> - - -<p class="actor">LE HAMAC</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je suis le lourd filet d'un impalpable lac.</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">La rêverie approche avec son équipage.</span></p> - - -<p class="actor">LA RÊVERIE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Emportons-le!...</span></p> - - -<p class="actor">LE LECTEUR</p> - -<p><span style="margin-left: 21em;">Qui donc me parle?</span></p> - - -<p class="actor">LA RÊVERIE</p> - -<p><span style="margin-left: 29em;">Emportons-le!...</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">J'embrouille doucement les lettres sur sa page.</span></p> - - -<p class="actor">LE LECTEUR</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Entre le livre et moi quel est ce geste bleu?</span></p> - - -<p class="actor">UNE VOIX</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">À demain!</span></p> - - -<p class="actor">LE SILENCE</p> - -<p><span style="margin-left: 22em;">Chut!...</span></p> - - -<p class="actor">LE CRÉPUSCULE</p> - -<p><span style="margin-left: 21.5em;">Quel est ce long cri?</span></p> - - -<p class="actor">LE SILENCE</p> - -<p><span style="margin-left: 32em;">Le tapage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un aigle blessé qui s'envole... Il se tait.</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il était une fois... il était... il était...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il était une fois... tout mon collier s'égraine!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il s'égraine! il était une reine qui... non!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Taisez-vous!... tout ce bruit!... je m'embrouille!... une reine</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui... j'ai perdu le fil de l'histoire, son nom</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne le connais plus... une reine...</span></p> - - -<p class="actor">LE BASSIN</p> - -<p><span style="margin-left: 31em;">Ça traîne.</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il était...</span></p> - - -<p class="actor">LE CYPRÈS</p> - -<p><span style="margin-left: 20em;">Qu'il finisse!</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;">Il était une fois...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tout mon collier cassé me roule entre les doigts!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je cherche, je descends, je monte... il était une...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une reine...</span></p> - - -<p class="actor">LE BASSIN</p> - -<p><span style="margin-left: 21em;">Je suis le lac.</span></p> - - -<p class="actor">LE REFLET DE LA LUNE</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;">Je suis la lune.</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il était une fois une reine et un roi...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il était... Le fil craque encor c'est diabolique!</span></p> - - -<p class="actor">UNE GOUTTE D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il explique au public.</span></p> - - -<p class="actor">UNE AUTRE</p> - -<p><span style="margin-left: 23em;">Ça complique.</span></p> - - -<p class="actor">UNE AUTRE</p> - -<p><span style="margin-left: 30em;">Il s'applique.</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Autour d'un rayon bleu je mets mon crochet froid.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tant pis! Je ne sais plus! la lune me traverse!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je m'élance et me laisse choir à la renverse!</span></p> - - -<p class="actor">LE REFLET DE LA LUNE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Il va m'étreindre avec sa jacassante averse!</span></p> - - -<p class="actor">LE NUAGE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ô toi, dont la blancheur n'est au miroir de l'eau</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'un des mille reflets de ce divin falot,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Autour duquel, parmi d'autres falots plus vagues</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous sommes tour à tour des vaisseaux et des vagues,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je vais anéantir ton orgueil en passant.</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">(<i>Il cache la lune.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">LES TÉNÈBRES</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Nous venons com me un vol de corbeaux gigantesques;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous aimons les soupirs, les larmes et le sang,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et nous peignons sur tous les murs de noires fresques!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous sommes...</span></p> - - -<p class="actor">LE NUAGE</p> - -<p><span style="margin-left: 21em;">C'est fini. (<i>Il s'éloigne, la lune réapparaît.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">LE REFLET DE LA LUNE</p> - -<p><span style="margin-left: 24em;">Je suis la lune!</span></p> - - -<p class="actor">LE NUAGE</p> - -<p><span style="margin-left: 30em;">Il ment.</span></p> - - -<p class="actor">LE BASSIN</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Non, puisqu'il fait obscur dès qu'il part.</span></p> - - -<p class="actor">LE NUAGE</p> - -<p><span style="margin-left: 28em;">Compliment!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">(<i>Il prend la forme d'une figure rieuse qui s'évapore.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je jongle, j'exécute une fraîche voltige!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis une fusée, une aigrette, une tige!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Regardez-moi: je n'en peux plus, j'ai le vertige!</span></p> - - -<p class="actor">LE CYPRÈS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Pitre!</span></p> - - -<p class="actor">LE JET D'EAU</p> - -<p><span style="margin-left: 19em;">Je vais, je vais, et tout à coup je sens</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un choc, j'ai rencontré le ciel, je redescends!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai l'air d'un cri silencieux. Je suis superbe!</span></p> - - -<p class="actor">LE CYPRÈS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je suis l'obscur jet d'eau jailli d'un bassin d'herbe.</span></p> - - -<p class="actor">UNE ABEILLE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Adieu! Dans mon miel clair comme une blonde poix,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je mêlerai ce soir un rien de fleur de pois.</span></p> - - -<p class="actor">UN BOURDON</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Sur mon mât, pour me fuir, chaque rose trémière</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Semble vouloir en haut arriver la première.</span></p> - - -<p class="actor">UNE FUMÉE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je connais mal ma route et je flâne au détour;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je déroule un ruban, j'échafaude une tour,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je fabrique une amphore et je modèle une anse...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une fois mon travail fini... je recommence.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je zèbre le ciel net comme un plafond d'onyx.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chacune de mes sœurs est un petit phénix,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que le vent éparpille et que la flamme enfante!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne suis pas toujours la fleur du toit en pente,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et lorsqu'un encensoir m'exhale en encensant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis le bouquet bleu du vase incandescent.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je trace, avec le geste doux d'un col de cygne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le nom mystérieux que je signe et résigne;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et lasse d'enrouler, comme on parle tout bas,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce même nom toujours qu'on ne déchiffre pas</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qui s'évanouit loin de ma cheminée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'agonise et je meurs sitôt que je suis née.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_COUPLE_ET_LES_PARFUMS">LE COUPLE ET LES PARFUMS</a></h4> - - -<p class="actor">LES COULEURS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Violentes couleurs! Impondérables tons!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il faut partir clans l'ombre hostile.</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">(<i>Elles disparaissent.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">LES PARFUMS</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;">Nous restons.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">—Tournons, rampons, sautons, dansons autour des couples,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Soyons vifs, nonchalants, impérieux et souples,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Faisons surgir des lieux, des dates et des noms;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il faut que leur esprit naïf et tendre parte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aux pays inconnus qu'ils rêvaient sur la carte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Errer parmi les parcs lointains d'où nous venons.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">On entend quatre pas sur l'invisible sable,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jet d'eau fatigué ne cherche plus sa fable;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur l'invisible sable on entend quatre pas.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sautons comme des daims, glissons comme des cygnes</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et remplaçons, à l'heure où s'estompent les lignes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les mots qu'ils devraient dire et qu'ils ne disent pas.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Brodons nos fils soyeux sur le célèbre thème,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Faisons un vers exquis du trop banal...</span></p> - - -<p class="actor">LE COUPLE</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;">Je t'aime!</span></p> - - -<p class="actor">LES PARFUMS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Et s'ils sont, ces pantins de l'éternel complot,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bêtes comme un glaïeul ou comme une anémone,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous ferons de l'amante Hélène et Desdémone,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Adorant pour un soir Pâris et Othello.</span></p> - - -<p class="actor">LE PARFUM DES ROSES</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Langoureux comme un chat qu'un jeune vizir berce,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis un coussin tiède où le soir vient s'asseoir;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et chaque rose a l'air d'un petit encensoir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'où je sors, pour conter comment on conte en Perse.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me traîne à pas lents sur un fin tapis d'air,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un tapis de Bagdad qu'un souffle de vent moire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et peu à peu j'éveille au fond de leur mémoire</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Aladin, Mariam et les trois Calander.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans des flacons fluets qu'un cristal doré bouche,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On veut garder captif mon charme de rôdeur!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis la plus charnelle et la plus tendre odeur</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et je vais parfumer leur bouche...</span></p> - - -<p class="actor">LE PARFUM DE L'OEILLET</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je suis pressant comme un billet,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'incite aux pires confidences,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pâme à la sueur des danses</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans le cœur compact de l'œillet.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'aime les beaux ébats farouches,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les paumes chaudes sur les seins,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le désordre mou des coussins</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et les inépuisables couches.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je vais, pour de chers accords,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Puisqu'un poivre sucré m'imprègne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Régner comme un despote règne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aux endroits secrets de leurs corps.</span></p> - - -<p class="actor">LE PARFUM DES LYS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">L'entendez-vous monter du troupeau des eunuques,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le chœur chaste et impur des pâles soprani?</span></p> - - -<p class="actor">LE POLLEN</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je veux blondir d'un peu d'or blond leurs blondes nuques.</span></p> - - -<p class="actor">LE PARFUM DES LYS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">L'entendez-vous monter vers la nef d'infini,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Loin des sanglots profonds et des douloureux râles,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le chœur inquiétant des longs soprani pâles?</span></p> - - -<p class="actor">LE PARFUM DU RÉSÉDA</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Moi, je suis à leurs pieds le discret réséda.</span></p> - - -<p class="actor">LE PARFUM DE L'HÉLIOTROPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je peux m'y hasarder puisqu'il s'y hasarda;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis timide...</span></p> - - -<p class="actor">LE MUSC</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;">Assez! Tout ce mélange empeste!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils assaillent sa robe, ils grimpent à sa veste,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'étouffe! Les voilà tout à coup presque cent!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On ne distingue plus au juste ce qu'on sent!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Chacun avec fierté dit son nom de baptême!</span></p> - - -<p class="actor">LUI</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ton parfum est exquis!</span></p> - - -<p class="actor">LE MUSC</p> - -<p><span style="margin-left: 24em;">C'est moi.</span></p> - - -<p class="actor">LES PARFUMS</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">C'est nous.</span></p> - - -<p class="actor">ELLE</p> - -<p><span style="margin-left: 28em;">Je t'aime.</span></p> - - -<p class="actor">LE DÉSIR</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je vole à leur visage et rampe à leurs genoux.</span></p> - - -<p class="actor">LUI</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Quel est-il ton parfum?</span></p> - - -<p class="actor">ELLE</p> - -<p><span style="margin-left: 24em;">C'est toi!</span></p> - - -<p class="actor">LE MUSC</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">C'est moi.</span></p> - - -<p class="actor">LES PARFUMS</p> - -<p><span style="margin-left: 28em;">C'est nous.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_LAMPE_ET_LES_PHALENES">LA LAMPE ET LES PHALÈNES</a></h4> - - -<p class="actor">L'EXPRESS (<i>au loin, dont la voix diminue</i>).</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Demain, à leur réveil, ce sera ma surprise</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D offrir aux voyageurs un coin de mer qui frise,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque sur mes carreaux qu'un bras frileux atteint</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils auront effacé l'haleine du matin.</span></p> - - -<p class="actor">L'AUTO</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je vois fuir sur la route aux lueurs de mon phare</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La chaumière éperdue et l'arbre qui s'effare!</span></p> - - -<p class="actor">LA BARQUE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je stagne. Au fond de moi, de l'eau verte croupit.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis le vieux palais d'un crapaud accroupi;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, romantique acteur privé de mélodrames,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je laisse un liseron s'enrouler à mes rames.</span></p> - - -<p class="actor">UN NYMPHÉA</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">À chaque nymphéa, sur son petit plateau</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le ciel jette une étoile!</span></p> - - -<p class="actor">UNE BELLE DE JOUR</p> - -<p><span style="margin-left: 24em;">Il est tard.</span><br /> -<span style="margin-left: 28em;">(<i>Elle se ferme.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">UNE BELLE DE NUIT</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">Il est tôt.</span><br /> -<span style="margin-left: 28em;">(<i>Elle s'ouvre.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">LA CHAUVE-SOURIS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">La sorcière avait une étrange défroque,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour courir au sabbat, et j'en suis une loque;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je tournique, avant que je me laisse choir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Contre un volet, comme un hideux petit mouchoir.</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Viens! J'ai de l'or pour te broder! Je suis prodigue.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Autour de ma clarté tourne une frêle digue;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On craint le gaspillage et l'on prévoit le vol;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je voudrais enrichir ton terne et sombre vol,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec le clair trésor de mes richesses jaunes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Viens! Je n'ai pas hélas! la voix du roi des Aulnes...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais regarde: brodeur à l'éblouissant fil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ourle déjà d'or blond ce virginal profil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce virginal profil penché vers son ouvrage!</span></p> - - -<p class="actor">LA CHAUVE-SOURIS</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je ne veux pas venir.</span></p> - - -<p class="actor">L'ÉLECTRICITÉ</p> - -<p><span style="margin-left: 22em;">C'est bien fait! Elle rage.</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">À ton gré, la fenêtre est grande ouverte, et si</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cela te plaît soudain d'entrer, entre!</span></p> - - -<p class="actor">LA CHAUVE-SOURIS</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">Merci.</span><br /> -<span style="margin-left: 28em;">(<i>Elle zigzague.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">UNE PHALÈNE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Quel est ce papillon au fond d'un tube en verre?</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Mon bec! Viens t'y chauffer!</span></p> - - -<p class="actor">L'ÉLECTRICITÉ</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">La goule persévère...</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Approche...</span></p> - - -<p class="actor">LA PHALÈNE</p> - -<p><span style="margin-left: 19em;">Justement je disais à l'iris</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que...</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;">J'entends mal... approche!</span></p> - - -<p class="actor">LA PHALÈNE</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">Oh!</span><br /> -<span style="margin-left: 30em;">(<i>Elle tombe.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 28em;">Paf!</span></p> - - -<p class="actor">L'ÉLECTRICITÉ</p> - -<p><span style="margin-left: 30em;"><i>De Profundis!</i></span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Quel bon hasard?...</span></p> - - -<p class="actor">SECONDE PHALÈNE</p> - -<p><span style="margin-left: 22em;">Bonjour, lampe!</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 26em;">Bonjour, phalène!</span></p> - - -<p class="actor">SECONDE PHALÈNE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">La nuit souffle à cette heure une adorable haleine...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai vu trois papillons de jour, ils sont hideux!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et...</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 17em;">J'entends mal... approche... approche encore...</span></p> - - -<p class="actor">SECONDE PHALÈNE</p> - -<p><span style="margin-left: 30em;">Ah!</span><br /> -<span style="margin-left: 28em;">(<i>Elle tombe.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">L'ÉLECTRICITÉ</p> - -<p><span style="margin-left: 31em;">Deux!</span></p> - - -<p class="actor">LA LAMPE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Victoire!</span><br /> -<span style="margin-left: 28em;">(<i>On la souffle.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">L'ÉLECTRICITÉ</p> - -<p><span style="margin-left: 19em;">Trois!... Enfin ils vont pouvoir s'ébattre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces pauvres animaux, et moi luire en paix.</span><br /> -<span style="margin-left: 28em;">(<i>On l'éteint.</i>)</span></p> - - -<p class="actor">L'OMBRE</p> - -<p><span style="margin-left: 29em;">Quatre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ce sera mon tour lorsque de coq en coq,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'entendrai, grelottant sous mon grisâtre froc,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Appel qu'un autre appel précède et accompagne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma condamnation courir par la campagne.</span></p> - - -<p class="actor">LE SOIR</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je suis le soir! La nuit n'apparaît pas encor,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais elle approche et je l'annonce au son du cor...</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LES_SOLITUDES">LES SOLITUDES</a></h4> - - -<p class="actor">LES CORS DE CHASSE</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;"><i>Un chevreau baigne à la fontaine.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Son corps blessé d'une centaine de tons;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 18em;"><i>Chantons notre plainte incertaine,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La forêt est lointaine et nous vous l'apportons...</i></span></p> - - -<p class="actor">UN POÈTE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Le soir charmant et flou que la nuit brusque achève,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Est comme un ami mort qu'on revoit dans un rêve;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un train sème son cri. Le ciel à l'horizon</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Semble une pâle, immense et légère cloison,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le nuage met sa suave guirlande;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tant que, si l'on était un bon Saint de Légende,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On partirait avec du pain sec et du miel</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour le rivage heureux où Ton touche le ciel.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'herbe jeune et crépue est une brebis verte;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On voit le salon clair par la fenêtre ouverte.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Éros, qui se promène avec des pieds mouillés,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Répare son carquois rempli de fers rouillés,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et laisse en paix mon cœur meurtri par ses saccages.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les arbres sont peuplés comme de grandes cages;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le parfum pleut sur moi d'un vernis de Japon;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La terre a la fraîcheur d'une berge ou d'un pont,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je vois, longuement et sans un geste d'ailes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces petits voiliers noirs que sont les hirondelles</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cingler sur un flot pur vers d'invisibles ports.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Émotion divine! Adorables transports!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon esprit allégé, pour le rêve appareille!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Cent mille bruits confus me tournent dans l'oreille;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma chaise longue est là.—Le Monde est alentour!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je me sens au sommet d'une impalpable tour</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que n'atteindra jamais la laideur ennemie!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'air parfumé m'enroule ainsi qu'une momie,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je sens ses linges fins me coller aux genoux;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma main gauche, qui pend parmi les rosiers mous,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Trouve la douceur souple et lourde qu'on remarque</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'on laisse traîner son bras hors d'une barque,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans le calme chauffé des lacs italiens.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je ne veux plus ce soir de terrestres liens,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma joie est un jet d'eau qui jamais ne retombe!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un prodige inouï m'évitera la tombe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On est mort avant moi, mais sait-on si je meurs?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'avenir plein d'appels, de drapeaux, de rumeurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Est un royaume ouvert que mon désir pavoise!</span></p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ô calme, ô tout petit jardin de Seine-et-Oise...</span></p> - - -<p class="actor">UN SOLITAIRE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Dans la chambre, un beau soir qu'on remarque et qu'on orne,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Plein de l'espoir fugace et du doute obssesseur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Recevoir comme un coup le choc de l'ascenseur...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">S'évanouir pour une auto qui passe et corne...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et regarder, honteux d'être son confesseur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le bouquet inutile auprès du fauteuil morne.</span></p> - - -<p class="actor">LA PENDULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">La ville est loin. Ici tu n'attends que la nuit.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Laisse les souvenirs, demeure avec l'ennui,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'épouvantable Ennui!</span></p> - - -<p class="actor">LE BOUQUET</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;">Je m'endors dans mon vase...</span></p> - - -<p class="actor">LE FAUTEUIL</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je tends mes bras de cuir vers une absente extase.</span></p> - - -<p class="actor">LA VILLE LOINTAINE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">On naît, on meurt, on rit, on pleure, on meurt, on naît</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans toutes mes maisons et dans toutes mes rues...</span></p> - - -<p class="actor">LA PENDULE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">La vie est un roman et l'exil un signet;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne te raccroche pas aux heures disparues...</span></p> - - -<p class="actor">LE SOLITAIRE</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Et quelquefois... très rarement! elle venait.</span></p> - - -<p class="actor">UN ADOLESCENT</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Le printemps verse en moi sa délectable gêne</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je suis seul... et je voudrais être à Paris</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour sentir dans un restaurant du Bois</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon cœur trop lourd se fondre aux rythmes des tziganes...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ou bien encor descendre avec douceur</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les nocturnes Champs-Élysées,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec leurs becs de gaz entre leurs marronniers...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et surtout n'être pas seul!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On voudrait tant quelqu'un pour connaître avec soi</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces jouissances inexplicables.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô Paris si tranquille et si bleu après l'heure,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le grand soleil rouge inonde les voitures,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et joue au passe-boule avec l'Arc-de-Triomphe!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Paris si parfumé de toutes les charrettes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où les narcisses, les muguets et les oranges</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ont des odeurs et des couleurs qui se mélangent</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et traînent...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ou bien je voudrais être à Montmartre, très haut,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et goûter, en montant les marches de la butte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le charme confiant des fenêtres ouvertes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'on entend, dans les maisons, des voix qui causent.</span></p> - - -<p class="actor">UN AUTRE ADOLESCENT</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Les héros immortels dont le passé rutile,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Vainqueurs du destin orageux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ont aimé la douceur de l'effort inutile,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et le plaisir naïf des jeux.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bien avant le stylet, le compas ou l'épée,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Ils ont tous connu, comme nous,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le cheval de carton, la balle et la poupée,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et le sommeil sur des genoux.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">La jeunesse accrochait comme des escarboucles,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Des cœurs au bord de leurs chemins,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et posait sur leurs fronts sa couronne de boucles,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Avec ses maternelles mains.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'on vit sur le seuil de cet étrange empire,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Des jours encor qu'on n'a pas eus,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le petit Bonaparte et le petit Shakespeare,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et le divin petit Jésus.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tous ils se préparaient pour un effort splendide,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et d'un désir jamais lassé;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Serez-vous, ô mon avenir obscur et vide,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Un lumineux et lourd passé?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Entendra-t-on ma voix dans l'orchestre trop vaste,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Au milieu du remous des temps?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui rêve ce soir couché sur mon lit chaste,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Avec des yeux de dix-sept ans.</span></p> - - -<p class="actor">LE PAON</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Le soir que mon cri heurte et déchire et transperce,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">A soufflé sur ma traîne un œil... un œil... un œil...</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">J'avais l'air d'un prince de Perse,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et je semble une reine en deuil!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'étalais contre un mur ma traîne en forme d'urne...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il a, pour mieux voler ce lourd trésor qui pend,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mis dans un capuchon nocturne,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mon petit front vert de serpent.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le jour, dans le jardin dont j'ai formé le temple,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où j'enseigne aux rosiers qu'il faut être orgueilleux,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Afin que je me recontemple,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Me rendra mes quatre cents yeux!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais pour l'instant, meurtri, je l'appelle et je rôde...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ma paonne s'approche avec un tendre bond,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Pareille à la claire émeraude,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Devenue un sombre charbon.</span></p> - - -<p class="actor">UNE FEMME</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Un jour interminable, inutile et aride,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">S'ajoute aux autres jours. Il ne m'a pas écrit.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et vers les chauds climats où son cœur se débride,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je crie... et je voudrais pouvoir suivre mon cri!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le magique Orient lui verse des extases,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Peut-être il met ses bras autour de beaux corps nus!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi j'entends le silence où s'envolaient ses phrases,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je vois les objets que ses doigts ont tenus.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il admire, il remue, il vibre, il se dépense,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec des cœurs nouveaux qu'il a trouvés là-bas;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et moi je reste seule et j'y rêve et j'y pense!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je ne pense plus, si je n'y pense pas.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsque j'entends son nom qu'un étranger prononce,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Son cher nom que je cache et qui partout me suit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon regard me démasque et ma voix me dénonce,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je voudrais me taire et je parle de lui!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Nous sommes séparés par la mer et par l'âge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai quarante ans bientôt et il en a dix-neuf!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et lorsqu'il reviendra du terrible voyage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon cœur sera plus vieux, le sien sera plus neuf.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon Dieu s'il doit un jour voir d'un œil pitoyable,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma face où le chagrin met son masque mouvant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Faites que ce départ soit irrémédiable...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et s'il doit revenir que je m'éteigne avant.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais par pitié!... C'est peu de chose! Qu'il écrive!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je meurs de son silence ainsi qu'on meurt de faim.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô mon Dieu, remplacez, lorsque la poste arrive,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le morne: «pas encor», par le joyeux: «enfin»!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un pur soleil doit l'éblouir sur des terrasses...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et le soir cache ici sous ses voiles de deuil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La sincérité froide et brutale des glaces,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où s'encadrait jadis son juvénile orgueil!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il use indolemment, s'il se moque, ou s'il aime,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des mots que mon amour, un soir lui révéla;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et portant la fierté de n'être plus le même,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il court joyeux de ville en ville... Et je suis là.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_MONOLOGUE_DE_LAMOUR">LE MONOLOGUE DE L'AMOUR</a></h4> - - -<p class="actor">UN HEUREUX</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">Un bon repos d'oisif me couvre de sa vague;</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Quelqu'un chantonne au piano;</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">La paresse m'étreint d'un vague</span><br /> -<span style="margin-left: 23em;">Anneau.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mes amis sont tous là... je suis doucement ivre;</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Le tangage du <i>rocking-chair</i></span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Me fait le chaud bonheur de vivre</span><br /> -<span style="margin-left: 23em;">Plus cher.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'amour, ce petit Dieu dont on voit la statue,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">N'existe que pour le roman!</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">On a môme conté qu'il tue!</span><br /> -<span style="margin-left: 23em;">On ment.</span></p> - - -<p class="actor">L'AMOUR</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;">C'est moi! Mille pâleurs s'assemblent sur ma joue.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis l'enfant farouche, et qui jamais ne joue</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sur les chemins rugueux et sur les gazons verts!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je cours, furtif, actif, autour de l'univers;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je volette, une aile courte à chaque épaule,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Infatigablement de l'un à l'autre pôle.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai posé mes petits pieds nus sur tous les sols!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce soir je suis passé sous tes pins parasols</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'ai su que ton cœur était fier d'être libre.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu n'interrompras plus le divin équilibre,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je viens! Personne ici ne sait que je suis là;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Un calme humide et chaud pénètre ta villa...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une femme déchiffre, on joue, on boit, on fume;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et moi qui suis le Dieu dont l'haleine parfume,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je m'avance, invisible et muet et puissant.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans tes veines déjà je fais bondir ton sang</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et nul, sauf toi, dont l'œil effrayé me contemple,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne sait que ce Samson vient d'entrer dans ce temple</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qu'il le fait crouler avec ses bras menus!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vois, je n'ai pas chargé, ce soir, mes membres nus</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De mon arc inutile ni de mes vaines flèches;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ton orgueil est un fort où mes mots font des brèches,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et mon geste fait fuir les gardes de ce fort!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Naïf, qui te croyais inébranlable et fort,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Regarde les humains des continents du monde,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Affluer vers ma bouche immortelle et profonde!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Reste là! Les express enivrés sur les rails,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Déversent les humains aux caravansérails</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où, libre de mon joug dont la douceur terrasse</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On s'aperçoit, soudain, un soir sur la terrasse,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Futur Éden de jours harmonieux et longs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que c'est Éros qui chante aux creux des violons;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que, parmi les massifs, c'est Éros qui s'embusque;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qu'il est là, tendant son arc aimable ou brusque,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Contre les tamaris et près des aloès,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Invisible, implacable et beau, comme Gygès!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Alors on ne sait plus! La fuite est impossible;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le cœur le plus étroit devient sa large cible;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et l'on trouve où l'on va, si l'on s'en est allé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le sourire éternel du beau chasseur ailé!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Prédicateur muet de la furtive étreinte</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il est un minotaure avec son labyrinthe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Perdu, sans fil, sans voix, on erre, on saute, on court,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et c'est toujours l'amour ou l'ombre de l'amour!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Si l'on retourne aux lieux des douleurs anciennes,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il vous attend déjà derrière les persiennes;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tandis qu'il remue, et se vautre, et s'assoit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On a le cœur si fier d'avoir un Dieu chez soi,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que la maison devient son domaine ou son antre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On fait de son orgueil un tapis pour qu'il entre!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au lieu de le chasser comme un enfant maudit</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On cherche à retenir les mots sournois qu'il dit!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On l'écoute mentir! On répare ses armes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On trouve une musique au fond de ses vacarmes!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On boit l'eau de ses yeux où rêve le néant!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">On le traîne après soi comme un roi fainéant!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il vous accroche au cou le collier et la laisse;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et puis un jour de joie, il s'ennuie, et vous laisse.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu te disais: Je suis oublié! Jamais plus</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ne me battra le flux, l'infatigable flux</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui monte autour de l'homme, et l'étouffe, et le lie!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je visite au hasard, mais jamais je n'oublie.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis un et multiple et mondial. J'étreins</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tous les cœurs, au départ des bateaux et des trains</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui creuse une si vive et si molle blessure!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ma puissance est célèbre, universelle et sûre;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">J'ai fait le désespoir et l'éclat des cités,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Par l'ébullition des peuples excités,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Dans l'heure désastreuse ou l'heure triomphale;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et j'ai fait le miracle adorable d'Omphale.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pense, toi dont la gorge étouffe un pauvre cri,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que j'ai senti la robe en lin de Jésus-Christ</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Me caresser le front comme un saint Jean plus souple,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qu'il n'est pas d'étreinte, et qu'il n'est pas de couple,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pas de délire intense ou de fragile émoi</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui ne soit préparé par moi, rien que par moi!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que l'univers enfin autour de moi gravite;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que, globe éperdu, s'il roule et court si vite,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et s'il y a toujours des matins, des matins,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et des soirs et des soirs, et toujours des pantins</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pour peupler ce théâtre immense et giratoire,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">C'est parce que je règne au sommet de l'histoire;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qu'on me voit de l'Occident à l'Orient,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Une rose à l'oreille, et grave, et souriant!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je viens, comme un guerrier pâle et blond qui bouscule</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le repos émouvant qu'on goûte au crépuscule,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui n'ai pas connu l'ineffable plaisir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des larmes de l'enfance et du naïf désir!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ah! Dans l'été lascif, frénétique et fébrile,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Où le nuage au ciel est une charmante île,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pouvoir pencher son cœur sur un joyeux jardin</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Avec le calme gai d'un enfant de Chardin,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui joue à la toupie ou qui gonfle des bulles!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Au matin traversé de conciliabules,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Pouvoir s'être penché sur l'eau d'un bassin rond,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui reflète à l'envers vos yeux sous votre front</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Sans rien que le plaisir dans ce reflet qui bouge,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">De voir comme un fruit froid glisser un poisson rouge.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ouïr dans un glaïeul au fragile entonnoir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ou dans la lourde rose un rut de frelon noir,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et dans ce rut ne rien discerner autre chose</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'un frelon, qu'un glaïeul et qu'une rose rose!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Suivre dans l'air, parmi de soleilleux remous,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les papillons pareils à mille chiffons mous;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ne voir dans l'ébat de leurs forces vitales,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que des mouchoirs qui vont s'embaumer aux pétales!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Supporter sans faiblir l'âpre conseil des lys,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Aimer sa mère, et l'âne, et la charrette et miss,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ne pas se sentir chargé de brusques rêves</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">À la senteur des sucs, des gommes et des sèves!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et traverser enfin ces ivresses, ces peurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces bonheurs, ces douceurs, ces rires, ces torpeurs,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces danses, ces soupirs, ces vives jouissances,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce concert éperdu de couleurs et d'essences,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ces exemples de fougue et de rébellions,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comme un petit Daniel au milieu des lions!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais moi qui sais pourquoi la naïve colombe</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Roule un triste grelot dans sa gorge qui bombe;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui connais, rempli d'un soin grave et subtil,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le plus pâle pollen du plus obscur pistil;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui sais de quel mal invisible est minée</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Parmi ses vertes sœurs une humble graminée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et pourquoi, comme au bord d'un balcon espagnol,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Module un pathétique et fervent rossignol!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui sais tous les noms, immense et douce liste,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Des petits auditeurs du nocturne soliste;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et qui, toujours en marche, écoute sans m'asseoir</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Bourdonner le grand chœur des prières du soir...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui suis supplié par la fleur et la feuille,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Afin de retarder le geste qui les cueille;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui sais chaque plante et le moindre animal,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Depuis que je suis né sous l'arbre du cher mal,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et que j'ai pour sacrer ma force qui se lève</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Poussé le jeune Adam contre la bouche d'Ève,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Moi qui n'ai pas connu le plaisir sous un toit,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">D'être faible et naïf, je suis jaloux de toi!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Donc ne résiste plus! Ne tente pas de lutte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que ce soit à l'appel du cuivre ou de la flûte,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pille les vaincus et je vaincs les vainqueurs!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je suis le beau vautour qui dévore les cœurs;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et, lorsque ta jeunesse à jamais emportée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'âge éparpillera tes fers de Prométhée,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et te refera libre, et tranquille, et normal,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu maudiras un bien qui te fera si mal!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Toi qui voulais me fuir, ivre de sourde rage,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu tendras ta poitrine au divin labourage;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et seul, et plein de cris, au flanc du roc pelé,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu mourras, de m'avoir tellement appelé!</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="SUR_LE_VIERGE_PAPIER_QUE_LA_BLANCHEUR_DEFEND">SUR LE VIERGE PAPIER QUE LA BLANCHEUR DÉFEND</a></h4> - - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;"><i>Sur le vierge papier que la blancheur défend.</i></span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">S. MALLARMÉ.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_LIBERTE_CAPTIVE"><i>LA LIBERTÉ CAPTIVE</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Ce matin je sentais un cœur nouveau me naître,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Et voici que soudain scintille à ma fenêtre</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Un grillage mouvant qui va du ciel au sol.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Un grillage en biais, implacable, et si mol</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Que ma main l'interrompt, le ploie et le traverse.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Je soupire: Je suis encagé par l'averse.</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LINSOMNIE_AMOUREUSE"><i>L'INSOMNIE AMOUREUSE</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>En vain ma volonté soupèse, heurte et crève</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Au-dessus de mes draps la molle outre du rêve!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mon lit est un vaisseau qui ne peut pas partir.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Puis qu'Éros porte ailleurs son adorable tir,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Viens avec tes pavots à mon aide, Morphée!</i></span></p> - -<p class="center">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Sur un sein pâle et rond sa robe dégrafée!</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_MIROIR_VAINCU"><i>LE MIROIR VAINCU</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Il respire à ta paume, écarlate et verni,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Avec son Bulbul nain dont la rose est le nid,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Transformé par son col prodigue en vide-perles,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Dedans, un jeune faon palpite entre deux merles,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Contre un obscur miroir. Quatre merles—deux faons—</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ouvre! et tout cela meurt pour tes cils triomphants.</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LES_REVES_PROBABLES"><i>LES RÊVES PROBABLES</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Chaleur. Le sol crépite. Un troupeau saute et bêle.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Je relis étendu la courte lettre, où Beyle</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Raconte comme il vit Lord Byron à vingt ans.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>L'air est comblé d'odeurs, de pollens et de taons...</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Faisait il du soleil le jour de leur rencontre?</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Je vais fermer le cher volume et dormir contre.</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LA_VRAIE_MORT_DE_NARCISSE"><i>LA VRAIE MORT DE NARCISSE</i></a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">«<i>Son étrange folie l'accompagna</i></span><br /> -<span style="margin-left: 25em;"><i>jusqu'aux enfers, où il essayait</i></span><br /> -<span style="margin-left: 25em;"><i>encore de se regarder dans le</i></span><br /> -<span style="margin-left: 25em;"><i>Styx.</i>»</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">OVIDE.</span></p> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Dans le miroir nouveau, tendrement découvert,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Sous le divin secret d'un temple, humide et vert,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La nymphe a dérangé, d'un caillou, le mirage;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Et Narcisse interdit de stupeur et de rage,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Soudain défiguré, tortueux et mouvant,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Plonge pour retrouver ce qu'il était avant.</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="ANTENOR_A_HELENE_OU_LES_DEUX_MANIERES"><i>ANTÉNOR A HÉLÈNE OU LES DEUX MANIÈRES</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Ménélas étonnait lorsqu'il était debout</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Gesticulant, tenant son sceptre par le bout,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Plus haut et plus actif que le prudent Ulysse,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Il bossuait de coups son armure d'or lisse</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Et s'exprimait avec des mots durs et concis!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mais tout cela changeait lorsqu'ils étaient assis.</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_SUBTIL_JASON_AUX_CREDULES_ARGONAUTES"><i>LE SUBTIL JASON AUX CRÉDULES ARGONAUTES</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Ramez! Sculptez l'eau souple avec la lourde nef!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La mer n'emplirait pas le cœur de votre chef!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Car, moins loin que la terre où sont les Amazones,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mais de plus en plus proche au fond des vastes zones,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>But d'or, cible mouvante et seule contre cent,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>C'est au poing de Phébus que la Toison descend!</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="SEPTENTRION"><i>SEPTENTRION</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Dans ce coin mémorable où l'eau découpe une anse,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>À voir danser la mer il inventa la danse</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Qu'on ne connaissait pas sur les plages du Nord,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Fallut-il qu'il dansât pour enfin tomber mort.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Inventeur génial, stérile et solitaire,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Après trois jours de ce qu'il crut être un mystère!</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><a id="LE_BONHEUR_INCOMPLET"><i>LE BONHEUR INCOMPLET</i></a></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Il fait beau. Je suis fier d'avoir beaucoup écrit.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mon fraternel silence est plus joyeux qu'un cri!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Je suis le roi content dont ma pelouse est l'île.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>L'accord parfait des nerfs était donc si facile:</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Boire un jour clairet clos comme un doux bol de lait.</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ô plaisir achevé du bonheur incomplet!</i></span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LES_ARCHERS_DE_SAINT_SEBASTIEN">LES ARCHERS DE SAINT SÉBASTIEN</a></h4> - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">«—Tu es le plus beau des fils</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">de l'homme,</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">«La grâce est répandue sur tes</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">lèvres;</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">«C'est pourquoi Dieu t'a béni</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">pour toujours.»</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 60%;"><i>II<sup>e</sup> livre des Psaumes.</i></span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<p class="actor">LES ARCHERS</p> - - -<p><span style="margin-left: 18em;">Comme il est beau! Regardez-le!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Son corps, si net sur le ciel bleu,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Sur une hanche penche et ploie;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Sa chevelure en doux métal</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Brille sous le soleil brutal</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Comme un petit casque de soie.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il semble, immobile et lié,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Un fruit mûr contre un espalier</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Où s'amassent des guêpes fourbes;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et ces guêpes fourbes c'est nous,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Qui plions nos faibles genoux</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Pour mieux tendre nos grands arcs courbes.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">On dirait que des jeunes gens,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Vainqueurs cruels et diligents,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Veulent venger toutes leurs larmes;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et qu'ils ont capturé l'Amour,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Afin de pouvoir, à leur tour,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le percer de ses propres armes!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il est là, muet et debout.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le sol crépite, le ciel bout,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">La chaleur s'étire dans l'herbe;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il va falloir à quelques pas</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">(Pourvu qu'il ne gémisse pas!)</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Tirer sur notre frère imberbe.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Un pâtre chante au fond du val;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Notre chef calme son cheval.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Parmi le tourbillon des mouches.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Son Dieu vaut-il donc tous nos Dieux?</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Car nous n'osons lever les yeux</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et la peur fait trembler nos bouches!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Son corps robuste et sans défaut</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Tient la place exacte qu'il faut</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Dans l'ordre universel du monde.</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Nous avons vingt ans tous les vingt,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Mais lui seul est jeune et divin</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">De ses pieds à sa tête blonde!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et c'est dans ce beau torse nu,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Que nous avions jadis connu</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Si preste aux combats inutiles,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Dans ce torse aux souples attraits</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Que nous allons planter nos traits</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Pareils à de volants reptiles!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">C'est, jaillis hors de cette chair</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et de ce cœur qui nous est cher,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Ce cœur dont sa poitrine bouge,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">De ses bras liés sur ses reins,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Que de chauds ruisseaux purpurins</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Le ceindront de leurs mailles rouges!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il le faut, l'Empereur le veut;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Faisons l'épouvantable vœu</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">De trouver, au signal, la force,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et de le laisser plein de sang,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Comme un Marsyas innocent,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Cloué contre la rude écorce!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Peut-être il pense à tous nos noms,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Aux provinces d'où nous venons,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">À sa puissance avant la geôle!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Au parc, où lorsque le soir naît,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Notre Empereur se promenait</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Avec la main sur son épaule...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Peut-être, envahi de douceur,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il retrouve comme une sœur,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Une époque lointaine et bonne;</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et que, sous l'arbre qui le tient,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Il est le petit Sébastien</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Dans une maison de Narbonne.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Voit-il seulement ses bourreaux?</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Ses cils lui font de doux barreaux,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Son cœur est ivre de délire!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Au lieu de vingt cruels archers</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Aux arcs pareils et rapprochés,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Croit-il voir des porteurs de lyre?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Comme il attend! Comme il attend!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">La main de notre chef se tend,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">C'est l'ordre fatal qu'il nous crie!</span></p> - - -<p class="actor">SÉBASTIEN</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;"><i>Jésus!</i></span></p> - - -<p class="actor">LE CHEF</p> - -<p><span style="margin-left: 20em;">Pas de sensible émoi,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Marchez deux par deux; suivez-moi,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Ne vous retournez pas.</span></p> - - -<p class="actor">SÉBASTIEN</p> - -<p><span style="margin-left: 25em;"><i>Marie!</i></span></p> - - -<p class="actor">LE DERNIER ARCHER</p> - -<p><span style="margin-left: 18em;">Malgré l'ordre de notre chef,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">J'ai regardé, d'un coup d'œil bref,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et j'ai vu—Je l'ai vu, vous dis-je:</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Un collier d'or splendide et rond</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Flotter au-dessus de son front,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Par l'effet d'un divin prodige...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Sa tête était penchée ainsi,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et le beau collier d'or aussi,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et quelque chose en moi s'éveille!</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et toujours, toujours je le vois,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et j'entends une étrange voix,</span><br /> -<span style="margin-left: 18em;">Une voix neuve à mon oreille.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 18em;">Et la voix me dit: <i>Il fait pur!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 18em;"><i>Joue à la balle contre un mur!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 18em;"><i>Rêve au balcon de la fenêtre!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 18em;"><i>Danse autour du joyeux bassin!</i></span><br /> -<span style="margin-left: 18em;"><i>Tu viens de faire un nouveau saint,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 18em;"><i>Car saint Sébastien vient de naître!</i></span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="LES_STANCES_DE_SEPTEMBRE">LES STANCES DE SEPTEMBRE</a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Cette cage m'est hostile</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Car j'ai la voix mélodieuse...</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Je veux partir vers les jardins célestes</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Puisque je suis un rossignol</span><br /> -<span style="margin-left: 25em;">Des bosquets du paradis.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">HAFIZ.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>I</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Bétail silencieux des célestes prairies,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Nuages assemblés!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">En route on ne sait pas vers quelles métairies...</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et quels suaves blés...</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je vous regarde au soir dans le ciel de Septembre</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Partir en longs troupeaux;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et vos chemins déserts versent jusqu'à ma chambre</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Un pastoral repos.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>II</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Le célèbre parfum sort de la noble rose,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et se déroule autour,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et tourne dans le soir où le jardin repose,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Après les jeux du jour.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il raconte: «<i>Elle est fraîche, elle est penchante et sombre,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 20em;"><i>Elle aime un rossignol</i>».</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ainsi mon amour sort de mon cœur qu'il encombre,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et rampe et prend son vol!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>III</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Je pense à vous ce soir, pays de mes voyages,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Terrasse des hôtels,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Violons qui laissez de si fiévreux sillages,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Serments accidentels.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je revois tous ces halls où notre désir reste,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Ivre de lendemains,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">L'express sombre et têtu parmi le calme agreste,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Les quais fleuris de mains...</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>IV</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Cruel désir tendu vers une vaste cible</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Aux cercles nuageux,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Comment vous supporter, lorsque mon corps sensible</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">À la forme des jeux?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je vous lance, pareil au discobole antique,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Comme une balle d'or,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qui part et qui revient au bout d'un élastique,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et qui vous frappe à mort.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>V</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Toi qui m'as fait si mal, je ne peux plus me taire;</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">C'est la chaude saison.</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Que fais-tu? Où vis-tu? Sur quel lambeau de terre,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et dans quelle maison?</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je regarde mes mains où la forme demeure</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">De tes tièdes genoux;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et respire en pleurant le mois, le jour et l'heure,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Qui sont pareils pour nous.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>VI</h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Après la mort on ne voit rien qui plaise.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 70%;">RONSARD.</span></p> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Chaque instant que je vis marque un pas de ma course,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Vers mon tombeau certain;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Il est court le chemin de la mer à la source,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et du soir au matin!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je pense avec horreur à cette porte étroite,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Où rit le bel Archer;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je regarde à gauche, et je regarde à droite.</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et n'ose plus marcher!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>VII</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Dans ces jours sans éclat, ô Byron, je t'envie,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Avec ta jeune mort!</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">La nef éblouissante où tu voguas ta vie,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Fait oublier ce port.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Qu'importe la terrible et dernière seconde,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Où s'arrête le sang,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Lorsqu'on est reconnu plus beau que tout le monde,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Plus noble et plus puissant!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>VIII</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Et celui-là qui sculpte, et celui-là qui chante,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et celui-là qui peint,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Je voudrais tous les être à cette heure touchante,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Où sombre le sapin.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Praxitèle! Chopin! Manet! Je vous envie,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Si distants et si beaux...</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et la bercelonnette où me berce la vie,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Penche sur vos tombeaux.</span><br /></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>IX</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Vous étiez mon reflet, mon double et ma complice,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Mon rocher et mon eau,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et je vous souriais comme le dur Narcisse,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">À la docile Écho.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Vous pensiez: «C'est par moi qu'il est tendre ou lyrique,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Je sais plus qu'il ne sait!»</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mais un jour mon orgueil a dansé la Pyrrhique!</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">... Vous n'avez pas dansé.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>X</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Vingt fois l'été fébrile a précédé l'automne</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Que l'hiver a suivi;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et vingt fois le printemps qui s'éveille et s'étonne,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">M'a tendrement ravi.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Combien de fois encor, combien de fois verrai-je,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Ces torpeurs, ces éveils?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ce pompeux, immuable et célèbre cortège,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et ses quatre soleils?</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>XI</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Respire à ton matin la rose épanouie,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Au jardin des parents;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Les rosiers de plus tard, au centre de la vie,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Seront moins apparents.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Crédule et chaque fois trompé dans ton délice,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et chaque fois rôdeur,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Tu trouveras des fleurs... mais jamais ce calice,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et jamais cette odeur.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>XII</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Ne sens-tu pas la chute et sa croissante étreinte,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et son vol vertical?</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ils sont loin maintenant le haineux Labyrinthe,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et l'azur amical.</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Le soleil a déjà fondu tes ailes promptes,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Pour ton échec amer;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et ce ciel délectable où tu crois que tu montes,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">C'est le ciel dans la mer!</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4>XIII</h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;">Jeunes gens que l'espoir emplit d'un cher malaise,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Jeunes femmes rêvant,</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Ô vous, sans rien de vif qui vous peine ou vous plaise,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Rien après... rien avant!</span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;">Mon livre tout à coup fera frémir des ailes,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Entre vos doigts nerveux;</span><br /> -<span style="margin-left: 16em;">Et vous serez émus, et vous rêverez d'elles,</span><br /> -<span style="margin-left: 20em;">Et vous rêverez d'eux.</span></p> - - - - -<hr class="chap" /> - - - - -<h4><a id="A_MON_LIVRE"><i>À MON LIVRE</i></a></h4> - - -<blockquote> -<p><span style="margin-left: 25em;">Pren mon livre, pren cœur.</span></p></blockquote> - -<p><span style="margin-left: 65%;">RONSARD.</span></p> - - - - -<hr class="r5" /> - - - - -<h4><i>À MON LIVRE</i></h4> - - -<p><span style="margin-left: 16em;"><i>Comme un pâtre qui chante écoute en se penchant</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>S'évanouir son chant sur la confuse route,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Après l'avoir chanté je me penche, et j'écoute</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Sur les chemins confus s'évanouir mon chant.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Des jeunes hommes doux, attentifs et moroses,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Appuyaient leur fatigue aux terrasses du soir;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Et remplis de scrupule, ils n'osaient pas s'asseoir,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Au centre des jardins illuminés de roses.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Moroses, attentifs et doux ils restaient là...</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Leurs pauvres yeux ouverts exténués d'attendre;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Et leur rêve unissait dans un mélange tendre</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>La blanche Virginie et la sombre Atala.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ils se disaient: «Hélas! À quoi sert d'être jeunes?</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Quelle attente nous fait si sombrement nerveux?</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Pour quel combat divin ce casque de cheveux?</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Pour quel verger futur ces impossibles jeûnes?</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Pourquoi sentir en nous frémir nos lendemains,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Comme un fils qui se forme et croît et se secoue?</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Pourquoi ce Beethoven que notre mère joue</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Vient-il pétrir nos cœurs entre de chaudes mains?</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Romanesques, pareils, et loin les uns des autres,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Prenant leurs langes clairs pour de pâles linceuls,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ils sentaient naître en eux, à force d'être seuls,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>L'humble rébellion et l'orgueil des apôtres.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Mon livre, enchaîne-les par leurs faibles poignets;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Attache à ton beau char cet le émouvante escorte;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Traîne-les doucement, ô mon livre, et m'apporte,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ces captifs éblouis sur lesquels je régnais.</i></span><br /> -<br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Alors grave, debout, chef qui doute et recule,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>J'écouterai leurs pas se rapprocher en chœur;</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Comme au jour où Jésus entendit dans son cœur,</i></span><br /> -<span style="margin-left: 16em;"><i>Ceux des Samaritains remplir le crépuscule.</i></span></p> - - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of Project Gutenberg's La Danse de Sophocle: Poemes, by Jean Cocteau - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DANSE DE SOPHOCLE: POEMES *** - -***** This file should be named 60863-h.htm or 60863-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/8/6/60863/ - -Produced by Laura Natal Rodrigues at Free Literature (Images -generously made available by Hathi Trust.) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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