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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Voyage aux montagnes Rocheuses - -Author: Pierre-Jean de Smet - -Release Date: November 17, 2019 [EBook #60711] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - LE R. P. DE SMET. - - VOYAGES - - AUX - - MONTAGNES - - ROCHEUSES - - chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant - des Etats-Unis d’Amérique. - - LIBRAIRIE DE J. LEFORT, ÉDITEUR - - A LILLE A PARIS - rue Charles de Muyssart, 24 rue des Saints-Pères, 30 - - - - - VOYAGES - - AUX - - MONTAGNES ROCHEUSES - - In-8º. 2ᵉ série. - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -Envoi _franco_ contre timbres-poste joints à la demande. - - -SOUVENIRS DE VOYAGE: la Suisse, le Piémont, Rome, Naples, - toute l’Italie; par Mᵐᵉ de Grandville. in-8º. 4 50 - -Mgr AUVERGNE: ses voyages au mont Liban, au Sinaï, à - Rome, etc. in-8º. 2 50 - -CONSTANTINOPLE, histoire de cette ville célèbre; par M. de - Montrond. in-8º. 2 50 - -NAPLES: histoire, monuments, beaux-arts, littérature. L. L. F. in-8º. 2 50 - -LA SICILE: souvenirs, récits et légendes; par M. l’abbé V. Postel. - in-8º. 2 50 - -LA SYRIE en 1860 et 1861: massacres du Liban et de Damas, et - expédition française; par M. l’abbé Jobin. in-8º. 2 50 - -L’ALGÉRIE: promenade historique et topographique; par le Dʳ - Andry. in-8º. 1 25 - -L’AFRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85 - -L’AMÉRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85 - -L’OCÉANIE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85 - -L’AUSTRALIE: esquisses et tableaux; par A. S. de Doncourt, in-12. " 60 - -[Illustration: Cette machine floattait sur l’eau comme -un cygne magestueux.] - - - - - VOYAGES - - AUX - - MONTAGNES - - ROCHEUSES - - chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant - des Etats-Unis d’Amérique. - - PAR LE R. P. DE SMET - - SIXIÈME ÉDITION - - LIBRAIRIE DE J. LEFORT - - IMPRIMEUR ÉDITEUR - - LILLE - rue Charles de Muyssart, 24 - - PARIS - rue des Saints-Pères, 30 - - 1875 - - _Propriété et droit de traduction réservés._ - - - - -PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE[1] - - -Nous offrons cet intéressant récit aux amis de la patrie et de leurs -concitoyens, avec l’espoir, disons mieux, avec la certitude que la -lecture qu’ils en feront leur fera goûter le plaisir le plus pur. -Rarement avons-nous rencontré quelque chose de plus attrayant. -L’éloquence simple et virile qui le caractérise ravit l’attention du -lecteur. Les faits que l’auteur rapporte sur les régions les plus -reculées de l’Occident, les mœurs et les usages des tribus indiennes qui -errent dans l’immense territoire de l’Orégon, leur état et leurs -dispositions actuelles, leurs vues pour l’avenir, sont des sujets qui ne -peuvent manquer d’inspirer de l’intérêt à quiconque aime de porter ses -regards au delà de l’étroit horizon des scènes journalières, et -d’apprendre ce que les pieux serviteurs de Dieu font pour sa gloire et -son nom dans les contrées les plus lointaines. Nous avons eu un -entretien avec l’homme apostolique de la plume duquel nous tenons ces -récits; et en l’écoutant, nous avons éprouvé tout à la fois le sentiment -d’un noble orgueil et d’une joie pure, dans la pensée qu’il nous -retraçait en sa personne ce généreux esprit de dévouement et ces scènes -animées de la vie et des aventures indiennes, si admirables dans les -pages des Charlevoix et des Bancroft. - -Notre pays est réellement plein d’intérêt pour ceux qui suivent la -marche de ses progrès et qui les comparent avec le passé. Qui aurait -jamais songé, par exemple, que l’Iroquois, le sauvage Mohawk (nom sous -lequel nous connaissons mieux cette peuplade), lui dont les hurlements -terribles ont tant de fois fait tressaillir d’effroi nos ancêtres, que -ce même Iroquois eût été choisi pour allumer le premier les faibles -étincelles de la civilisation et du christianisme parmi une grande -partie des tribus indiennes d’au delà des Montagnes Rocheuses? Plusieurs -de ces peuplades ont actuellement soif des eaux salutaires de la vie; -elles aspirent après le jour où la vénérable _Robe-noire_ paraîtra au -milieu d’elles; elles envoient même à des milliers de lieues de distance -des messagers pour en hâter l’arrivée. Une telle ardeur pour la sainte -vérité, tout en faisant honte à notre froide piété, devrait enflammer -nos cœurs et nous porter à souhaiter du moins qu’il y ait des ouvriers -suffisants pour cette vigne immense. Elle devrait nous ouvrir à tous la -main pour aider les hommes pieux qui, après avoir abandonné famille, -amis, patrie, vont s’ensevelir dans les déserts avec leurs chers -Indiens, afin de vivre pour eux et avec Dieu. - -L’un de leurs plans favoris en ce moment est d’introduire parmi les -Indiens le goût de l’agriculture avec les moyens de s’y livrer. Ils sont -d’avis que c’est le plus prompt moyen, peut-être le seul, de les -arracher à la vie errante qu’ils mènent encore généralement à présent et -aux habitudes d’oisiveté qu’elle engendre. Les aider dans ce -philanthropique dessein est pour nous un devoir sacré, en notre qualité -d’hommes, d’Américains, de chrétiens. C’est là au moins l’un des moyens -en notre pouvoir d’expier les torts sans nombre que les blancs ont faits -à cette race infortunée. Que personne ne laisse donc échapper cette -belle occasion de faire le bien et de donner ainsi un gage de son amour -pour Dieu, pour sa patrie et pour ses semblables. - - - - -VOYAGES - -AUX - -MONTAGNES ROCHEUSES - - - - -PREMIER VOYAGE - -du 27 mars au 31 décembre 1840. - -RELATION - -ADRESSÉE A M. LE CHANOINE DE LA CROIX, A GAND - - -Université de Saint-Louis, 4 février 1841. - -Vous vous attendez sans doute à des détails intéressants sur mon long, -très-long voyage de Saint-Louis jusqu’au delà des Montagnes Rocheuses -(_Rocky Meuntains_). J’ai mis soixante jours à traverser le fameux -désert américain, et près de quatre mois à revenir sur mes pas par un -nouveau et très-hasardeux chemin. - -Envoyé par le T. R. évêque et par mon provincial pour nous assurer des -dispositions des sauvages et des succès probables qu’on pourrait espérer -en établissant une mission au milieu d’eux, je quittai Saint-Louis le 27 -mars 1840, dans un bateau à vapeur, et je remontai le Missouri à une -distance de 500 milles, pour me rendre aux frontières de l’Etat. Le -navire où j’étais embarqué était (comme ils le sont tous dans ce pays où -l’émigration et le commerce ont pris une si grande extension) encombré -de marchandises et de passagers de tous les Etats de l’Union; je puis -même dire de différentes nations de la terre, blancs, noirs, jaunes et -rouges, avec les nuances de toutes ces couleurs. Le bateau ressemblait à -une petite Babel flottante, à cause des différents langages et jargons -qu’on y entendait. Ces passagers débarquent pour la plupart sur l’une et -l’autre rive, pour y ouvrir des fermes, y construire des moulins, -diriger des fabriques de toutes sortes d’espèces; ils augmentent de jour -en jour le nombre des habitants des petites villes et des villages qui -s’élèvent comme par enchantement sur les deux rives. - -A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays charmant et -rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à pic et des coteaux -d’argile très-élevés et souvent entrecoupés. Les bas-fonds présentent à -l’œil une grande variété d’arbres et d’arbrisseaux, des chênes et des -noyers de douze différentes espèces; _le sassafras_ et l’_accacia -triacanthos_, dont les fleurs embaument l’air de leurs parfums; -l’_érable_, qui le premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le -sycomore, _platanus occidentalis_, roi de la forêt de l’ouest, s’érige -dans les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches, étendues -et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc brillant, et ajoute un -trait distinctif de grandeur à l’imposante beauté des forêts. J’en ai vu -qui mesuraient quinze pieds et demi de diamètre. Le cotonnier, _populus -deltoides_, est un autre géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le -_bignonia radicans_ paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque -dans ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de couleur -de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur admire ici les mille -grandes et hautes colonnes du cotonnier, enveloppées, de la terre -jusqu’aux branches, d’une draperie de lierre d’une profonde verdure. -C’est un de ces charmes de la nature qu’on ne peut se lasser de -contempler. Le cornouiller, _cornus florida_, et le bouton rouge, -_cercis canadencis_, tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau. -Le premier a une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en -parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes fleurs -blanches; dans l’automne, elles présentent de belles baies écarlates. -L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit en fleurs le long du -Missouri. - -Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt; et au -commencement du printemps, leurs masses de fleurs brillantes forment un -contraste gracieux avec le brun dominant de la forêt. Le bouton rouge -donne au paysage un charme que le voyageur qui le voit pour la première -fois ne saurait oublier. Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont -très-communs. Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement -riche, fortement imprégné de substances salines et de pierres calcaires -décomposées. - -Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent -continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs très-légère -et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les bancs de sable et les -arbres au fond de l’eau sont si nombreux, que l’on s’y habitue et qu’on -ne songe guère aux dangers qu’on court à chaque instant. Il est -intéressant d’observer à quelles étendues les racines s’enfoncent dans -ce sol fertile; là où la terre s’éboule, on en observe toute la -profondeur; en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale, -pénétrant à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent à -l’entour. - -Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite ville -frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me mettre en route -pour les Montagnes. - -Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition annuelle de la -Compagnie américaine des pelleteries, qui se rendait à la -_Rivière-Verte_, l’une des fourches du _Rio-Colorado_. Jusqu’au 17 mai, -nous nous dirigeâmes vers l’ouest, traversant des plaines immenses, -dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux, excepté sur les petites rivières, -et entrecoupées de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une -cordelle pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de l’été -commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant était favorable; -souvent le matin le thermomètre ne se trouvait qu’à 27 degrés, mais il -s’élevait jusqu’à 90 vers midi. Les vents frais qui règnent sans cesse -dans ces vastes plaines rendent les chaleurs supportables. Le gibier -était rare; mon chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de -canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux, cerfs et -cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés pendant les premiers -jours, étaient quelques sauvages _Kants_, qui se rendaient à Wesport -pour y vendre leurs pelleteries. Ils résident sur le _Lanzas_ ou rivière -des Kants. Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de -l’Etat Missouri, et leurs villages en sont à la distance de -quatre-vingts milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les -mêmes que chez les _Osages_. En paix et en guerre, ces deux nations -unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire qu’une seule -d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans les villages et placent -pêle-mêle et sans ordre leurs huttes construites d’écorces, comme les -wigwans des _Pottowatomies_, ou de joncs, comme celles des _Osages_, ou -en terre, comme les akozos des _Pawnées_ et des _Ottoes_. Ces dernières -sont rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds -d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs poteaux. -Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme le plancher; le foyer est -au milieu, et la fumée s’échappe par un trou pratiqué dans le sommet. La -porte est si basse et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle -consiste dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont paru -très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient à pied. La -veille de notre rencontre, les _Ottoes_ leur avaient volé vingt-cinq -chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir d’avoir une mission de nos -Pères parmi eux. - -A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes des côtes -élevées, qui nous donnaient de temps en temps des vues étendues et fort -belles. La grande plaine était parsemée de hautes futaies; on y voyait -surtout le _waggère-roussé_, ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde -dans ces parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve sur -le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se jette dans le -Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles bas-fonds et sont -bien boisées. Tout le sommet de la grande côte est rempli de -pétrifications. La surface de la terre, dans une partie considérable de -cette région, est couverte de grosses pierres plates, grisâtres et -jaunes, confusément arrangées comme si elles étaient sorties du sein de -la terre par quelque agitation souterraine. - -Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage lorsque je -me sentis accablé par la fièvre intermittente, avec les frissons qui -précèdent d’ordinaire les accès de chaleur. Cette fièvre ne m’a quitté -que sur la Roche-Jaune, à mon retour des Montagnes. Il me serait -impossible de vous donner une idée de mon accablement. Mes amis me -conseillaient de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations -des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons qu’ils purent me -donner. Je suivis donc la caravane de mon mieux, me tenant à cheval -aussi longtemps que j’en avais la force; et j’allai ensuite me coucher -dans un chariot, sur des caisses où j’étais ballotté comme un -malheureux; car souvent il nous fallait traverser des ravins profonds -et à pic, qui me mettaient dans les positions les plus singulières: -tantôt j’avais les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un -voleur entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou -couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que pendant trois -jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je n’eus pour me désaltérer -que des eaux stagnantes et sales. - -Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de 30 milles de large, -nous arrivâmes sur les bords de la _Nebraska_ (rivière au Cerf), -désignée par les Français sous le nom moins heureux de _Plate_ ou de -Rivière-Plate. La Plate est la plus grande tributaire du Missouri, et -peut être considérée comme la plus merveilleuse et la plus inutile des -rivières de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges de large -d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère que de deux à six -pieds; le fond est un sable mouvant. Elle vient d’une distance immense à -travers une large et verte vallée, et reçoit la grande abondance de ses -eaux de plusieurs fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses. -L’embouchure de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis par -eau, et forme le point de division du bas et du haut Missouri. J’étais -souvent saisi d’admiration à la vue des scènes pittoresques dont nous -jouissions tout le long de la Plate. Imaginez-vous de grands étangs, -dans les beaux parcs des seigneurs européens, parsemés de petites îles -boisées; la Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes. -J’ai vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin pour -des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes de verdure -et de festons de fleurs; et parce qu’autour d’elles le fleuve était -rapide, elles semblaient elles-mêmes fuir sur les eaux, complétant le -charme de l’illusion par cette apparence de mouvement. Les deux bords de -cette rivière ne sont point boisés. Les arbres que les îles produisent -sont les peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les -coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux. Sur la -plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux cabris; j’en comptais -souvent plusieurs centaines d’un seul coup d’œil; c’est l’animal le plus -agile des prairies. Le chasseur emploie la ruse pour en approcher: il -s’élance au grand galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair, -laissant le cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il -s’arrête pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant ce -temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre à terre; il fait -toutes sortes de cabrioles avec les bras et les jambes, secouant de -temps en temps son mouchoir ou un bonnet rouge au bout de la baguette de -son fusil. Le cabri approche à pas lents pour le reconnaître et -l’observer; et lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui -lâche son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à six -avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont rares dans cette -région; il y a cependant des signes évidents que le gibier n’y a pas -toujours manqué. - -Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes toute la plaine -couverte d’ossements et de crânes de buffles rangés en cercles ou en -demi-lunes, et peints de différentes devises. C’est au milieu de ces -crânes que les _Pawnées_ ont coutume de pratiquer leurs sortiléges -superstitieux lorsqu’ils vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot, -après un long voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes, -ou de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les cordages du -navire, lui donnent des signes certains qu’il approche du terme de sa -course. De même, dans ce désert, le voyageur, fatigué de vivre si -longtemps de viande salée, se réjouit à la vue de ces ossements blanchis -par le temps qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi -n’entendait-on dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs avaient -compris que la plaine des buffles n’était pas éloignée, et ils saluaient -par de bruyants vivats l’espoir de porter bientôt le carnage parmi les -paisibles troupeaux. - -Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le _wistanwish_ des sauvages ou -le chien des prairies, auquel les voyageurs donnent à plus juste titre -le nom d’_écureuil américain_. Ces animaux paraissent avoir une espèce -de police établie dans leur société. Les cellules de leurs villages sont -généralement placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un -petit lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau, afin -que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation. Ils -sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre qui est blanc; leur -queue n’est pas si longue que celle de l’écureuil gris; mais ils ont -exactement la même forme; les dents, la tête, les ongles et le corps -sont l’écureuil parfait, excepté qu’ils sont plus grands et plus gras -que cet animal. Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la -racine du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage. - -En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps les tombeaux -solitaires des _Pawnées_, probablement ceux de quelques chefs ou braves, -qui étaient tombés en combattant contre leurs ennemis héréditaires, les -_Scioux_, les _Sheyennes_, les _Osages_. Ces tombeaux étaient ornés de -crânes de buffles peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite -cabane faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée -pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée de -vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux ornements de guerre, -et à côté on voit des provisions de toute espèce, viandes sèches, tabac, -poudre et plomb, fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les -familles viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont l’idée -que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu où le corps repose -avant qu’elle prenne son essor vers le pays des âmes. - -Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes dans les -plaines habitées par les buffles. De grand matin, je quittai seul le -camp pour les voir plus à mon aise; j’en approchai par des ravins, sans -me montrer et sans leur donner le vent qui m’était favorable. C’est -l’animal qui a l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la -présence de l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il -s’enfuit, cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une -haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo; de là je -jouissais d’une vue d’environ douze milles d’étendue. Cette vaste plaine -était tellement couverte d’animaux, que les marchés ou les foires -d’Europe ne vous en donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment -comme la foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles -plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds bœufs -sauvages, marchant en file et en silence, tandis que d’autres broutaient -avec avidité le riche pâturage qu’on appelle l’herbe courte des buffles. -Des bandes entières étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs: -toute la scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de -l’Ecriture sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient, -où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais me lasser -de contempler cette scène ravissante, et pendant deux heures je regardai -ces masses mouvantes dans le même étonnement. Tout à coup l’immense -armée parut éveillée; un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute -la troupe était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient eu -le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient élancés au grand -galop au milieu d’eux. La terre semblait trembler sous leurs pas, et les -bruits sourds que l’on entendait étaient semblables aux mugissements du -tonnerre éloigné. Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils -firent un grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai -avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux de langues, de -bosses, de côtes, etc., abandonnant le reste aux loups et aux vautours. -Nous campâmes à une petite distance de cette boucherie, et chacun se -mit en mouvement dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois -sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente sèche du -buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut recourir souvent au -même expédient dans les prairies des Côtes-Noires. - -Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements, des aboiements -m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre tribus _Pawnées_ s’étaient -rassemblées pour nous disputer le passage sur leur territoire. Je -réveillai mon guide pour savoir la cause de ce bruit et pour le disposer -à recevoir l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant: -«Tranquillisez-vous, ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après -leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des vaches que -les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les loups sont -très-nombreux dans ces régions. D’après le dire des sauvages, ils tuent -tous les ans le tiers des veaux des buffles: souvent même, lorsqu’ils -sont en fortes bandes, ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se -portent tous ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent -par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai ici, -pour vous donner une idée du grand nombre de ces animaux dans le -Missouri, que cette année 1840, la compagnie des pelleteries a descendu -soixante-sept mille robes de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à -cent mille le nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous -les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs vêtements -et leurs couvertures de selle. - -Le 28, nous passâmes à gué la _Fourche du Sud_ de la Plate. Toute cette -région, jusqu’aux grandes montagnes, est une véritable bruyère, rocheuse -et sablonneuse, couverte de scories et d’autres substances volcaniques; -il n’y a d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux. -Cette région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux déserts de -l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies de bois, et par -ses terres incultes, sablonneuses et solitaires, qui fatiguent l’œil par -leur étendue et leur monotonie. C’est un pays où l’homme ne fait point -sa demeure; dans certaines saisons de l’année, le chasseur même et son -coursier y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit; les -rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et le chevreuil -se retirent dans des parties éloignées, se tiennent sur les bords de la -verdure expirante, et laissent derrière eux une vaste solitude -inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits d’anciens torrents qui -aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter le voyageur et à augmenter sa -soif. D’espace en espace la monotonie de ce grand désert est interrompue -par des monceaux de pierres confusément entassées contre des ruines; ou -bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent devant le -voyageur comme d’infranchissables barrières; telles sont les -_Côtes-noires_. Au delà s’élèvent les _Montagnes Rocheuses_, les limites -du monde atlantique. Les gorges et les vallées de cette vaste chaîne -donnent asile à un grand nombre de tribus sauvages, dont plusieurs ne -sont que les restes mutilés de différents peuples, jadis paisibles -possesseurs des prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des -défilés presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de les -poursuivre. - -Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire, semble devoir -défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques terres, plus -heureusement situées sur le bord des fleuves, seraient peut-être avec -succès soumises à la culture; d’autres pourraient se changer en -pâturages aussi fertiles que ceux de l’est; mais il est à craindre que, -dans sa presque totalité, cette immense région ne forme comme un océan -entre la civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs, -organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent impunément leurs -déprédations. Ce sera peut-être un jour le berceau d’un nouveau peuple, -composé des anciennes races sauvages et de cette classe d’aventuriers, -de fugitifs et de bannis que la société repousse de son sein, population -hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle comme un -sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle accroît sans cesse -l’irritation et les forces en transportant des tribus entières -d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont pris naissance, dans les -solitudes de l’ouest qu’elle leur assigne pour exil. Ces sauvages -emportent avec eux une haine implacable contre les blancs, qui les ont, -disent-ils, injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de -leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage. Si -quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes semblables aux -peuples nomades, moitié pasteurs, moitié guerriers, qui parcourent avec -leurs troupeaux les plaines de la haute Asie, n’est-il pas à craindre -qu’avec le temps d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et -d’assassins, qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies, -le désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers -inaccessibles pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté? - -Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une des curiosités -les plus remarquables de cette région sauvage. C’est un monticule en -forme de cône de près d’une lieue de circonférence, entrecoupé de -beaucoup de ravins, et placé sur une plaine unie. Du sommet du monticule -s’élève une colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur -cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner le nom -de _Cheminée_; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus de la -plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance. La Cheminée est -composée d’argile dans un état de pétrification, avec des couches -entremêlées de pierres à sables blanches et grisâtres. Il semble que -c’est le reste d’une haute montagne que les vents et les orages auront -aplanie peu à peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et -cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera qu’un petit -monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine de près, on aperçoit à -sa cime une énorme crevasse. Dans le voisinage de cette merveille, les -coteaux sont tous d’un aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de -tours, de châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on -pourrait à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux -fantaisies de la nature. Des bandes de _lashata_, animal aussi appelé -_grosse-corne_, se tiennent au milieu de ces mauvaises terres. La -Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent un coteau -élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y avons trouvé un passage -étroit entre deux rochers perpendiculaires de trois cents pieds de haut. - -Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de glauber se -trouve presque partout et en plusieurs endroits en grande quantité dans -un état de cristallisation. Les serpents à sonnettes et autres reptiles -dangereux qu’on y rencontre à chaque pas seraient un fléau pour la -contrée, si les sauvages n’avaient découvert, dans une racine -très-commune en ces parages, un spécifique infaillible contre toutes les -morsures venimeuses. - -Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de trois journées -des _Côtes-noires_, on les voyait déjà très-distinctement. Partout nous -étions au milieu des buffles. Si la terre est ingrate et produit peu de -chose, la Providence a pourvu d’une autre manière à la subsistance des -Indiens et des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans -peine six buffles par jour pour les quarante personnes que contenait -notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me lasser de contempler -avec admiration ces animaux vraiment majestueux, avec leurs épaules, -leurs cous et leurs têtes raboteuses. Si leur nature pacifique n’était -connue, le seul aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans -méchanceté, et ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans -leur propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près. Leur -force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds, leur course -est cependant très-rapide; il faut un bon cheval pour les suivre à une -grande distance. - -Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons et sauvages sont -très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse et des chevaux à longue -haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains et en général les -Indiens sont adroits dans cette sorte de chasse; il est rare qu’ils -manquent, quoiqu’à la course, à leur passer le lacet autour du cou. - -Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la _Fourche-à-la-Ramée_, -l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous y trouvâmes une -quarantaine de loges de _Sheyennes_, qui nous reçurent avec toutes les -marques de bonté et d’estime; ils étaient polis, propres et décents dans -leurs manières. Les hommes, en général, sont d’une grande taille, droits -et vigoureux; ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé. -L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages des -prairies: ils sont les restes de la puissante nation des _Schaways_, -anciens habitants de la _Rivière-Rouge_, qui se jette dans le lac -Wiunepeg. Les _Scioux_, leurs irréconciliables ennemis, les forcèrent, -après une longue guerre, à passer le Missouri et à se réfugier sur une -petite rivière appelée _Warrikane_, où ils se fortifièrent; mais les -vainqueurs les y attaquèrent de nouveau, et les poussèrent, de poste en -poste, jusqu’au milieu des _Côtes-noires_, sur les eaux de la -_Grande-Sheyenne_. Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même son -nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière qu’ils -fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus d’effort pour -s’établir dans une demeure permanente, de crainte d’une autre attaque de -leurs cruels ennemis. Ils ont embrassé la vie nomade, vivent de la -chasse et suivent le buffle dans ses différentes migrations. - -Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et me firent -passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire qu’ils font -d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant la pipe vers le ciel, ensuite -vers le soleil, la terre et l’eau; puis le calumet fait trois fois le -tour de la loge; il passe de main en main, et chacun en tire une -demi-douzaine de bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le -bonjour en me disant: «_Robe-noire_, mon cœur a tressailli de joie -lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de jour plus -grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre arrivée, j’ai fait -remplir ma grande chaudière pour vous fêter au milieu de mes braves. -Soyez le bien venu. J’ai fait tuer en votre honneur mes trois meilleurs -chiens; ils étaient gras à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous -dis que c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage est -très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à celle d’un petit -cochon. La portion qu’on m’accorda était grande: les deux cuisses et les -pattes avec cinq ou six côtes. La loi du festin ordonnait de tout -manger, je n’en pouvais venir à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se -débarrasser de son plat en l’avançant à un autre convive avec un présent -de tabac. - -Je pris occasion de leur parler des principaux points de la religion; je -leur expliquai les dix commandements de Dieu et plusieurs articles du -Symbole. Je leur fis connaître l’objet de mon voyage aux Montagnes, leur -demandant si eux aussi ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi -eux, pour apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le -Grand-Esprit. La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me -répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour des -Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé missionnaire -réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur langue, dit-on, est -très-difficile; leur nombre est d’environ deux mille. Les nations -voisines considèrent ces sauvages comme les guerriers les plus courageux -des prairies. - -Le fort la Ramée se trouve au pied des _Côtes-noires_. On ne remarque -rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes, ni dans celle des -rochers, qui puisse leur donner ce nom; elles le doivent à la sombre -verdure des petits cèdres et des pins qui ombragent leurs flancs. La -terre végétale près des rivières et dans les vallées est assez bonne; -les terres hautes sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de -blocs de granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de -pierres entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée -il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines. - -On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses à la distance de -quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus de la plaine. Le -thermomètre montait tous les jours jusqu’à quatre-vingt et -quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces montagnes; et cependant -leurs sommets étaient couverts de neige. Souvent je me suis trompé par -rapport aux distances; quelquefois je désirais examiner de près un grand -rocher ou une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la -persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais au moins -deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la grande pureté de -l’atmosphère dans les prairies de cette haute région. L’absinthe est une -production spontanée de ce pays; elle y croît à une hauteur de huit à -dix pieds, et en si grande abondance qu’elle rend le voyage en -charrettes très-incommode. Les cerises à grappes, les groseilles, les -poires des côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le -sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces est commun -dans les fonds; sur les bords des rivières et sur la pente des -montagnes, on voit des bocages de cèdres et de pins. - -Le 14, nous campâmes au pied de la _Butte-Rouge_. Cette côte, -très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile dans un état de -pétrification, est un point central qui voit sans cesse passer et -repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à l’ouest, soit qu’ils -remontent vers le nord. La branche du nord de la Plate, que nous avions -suivie jusqu’ici, prend là une direction méridionale; sa source est à -cent cinquante milles plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un -coteau élevé sur la _Rivière-de-l’Eau-douce_, ainsi appelée à cause de -la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable de cette -rivière est le fameux rocher _Indépendance_; c’est le premier rocher -massif de cette fameuse chaîne de montagnes qui divise l’Amérique -septentrionale, et que les voyageurs appellent _l’épine dorsale de -l’univers_. Il est composé de granit _in situ_ d’une grosseur -prodigieuse, et couvre une surface de plusieurs milles d’étendue; il est -entièrement découvert de la cime jusqu’à la base. C’est le grand -registre du désert; car on y lit en gros caractères le nom de tous les -voyageurs qui y ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre -qui ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées, nous -avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus, bien proprement -appelés _Montagnes Rocheuses_. Ce ne sont que des rochers entassés sur -rochers; on dirait qu’on a sous les yeux les ruines d’un monde entier -recouvertes comme d’un linceul par des neiges éternelles. - -Le 19, nous découvrîmes les _Montagnes-au-Vent_, où la caravane a son -rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant encore éloignés de -neuf journées de marche. Tous les jours nous nous apercevions que le -froid était de plus en plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des -plaines couvertes de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux -tributaires du Missouri sur celles du _Colorado_, qui se jette dans la -mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus au sud que la -Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes est presque -imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq milles de largeur, et -quatre-vingts de longueur. On calcule que ces montagnes ont de vingt à -vingt-quatre mille pieds au-dessus de la mer Atlantique. - -Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de _Têtes-plates_, qui -avaient été avertis de mon approche, m’attendait déjà. Il eut lieu, -comme je l’ai dit plus haut, sur la _Rivière-Verte_, un tributaire du -Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs aux castors et les sauvages -des différentes nations se rendent tous les ans pour vendre leurs -pelleteries et pour se procurer les choses nécessaires. - -Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les caractères et -les localités des différents peuples des montagnes, d’après mes propres -observations et d’après les meilleures informations que j’en ai pu -obtenir. - -Les _Soshonies_, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés les -_Serpents_, se trouvaient en grand nombre au rendez-vous. Ils habitent -la partie méridionale du territoire de l’_Orégon_, dans le voisinage de -la haute Californie. Leur population d’environ dix mille âmes se partage -en plusieurs peuplades disséminées çà et là dans le pays le plus inculte -de toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface y -est couverte de scories et d’autres productions volcaniques. On les a -surnommés _Serpents_, parce que, dans leur indigence, ils sont réduits -comme ces reptiles à fouiller la terre et à se nourrir de racines. -Quelques bandes de chasseurs se rendent parfois à l’est des montagnes à -la chasse des buffles, et dans la saison où le poisson remonte, ils -descendent sur les bords de la _Rivière-aux-Saumons_ et de ses -tributaires pour faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien -pourvus de chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer -les blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se -rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp. Ils -étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues, et tout -couverts de plumes, de perles, de queues de loups, de dents et de -griffes d’animaux, bizarres ornements, dont chacun s’était paré selon -son caprice. Ceux qui avaient reçu des blessures dans les batailles, et -ceux qui avaient tué des ennemis de leur tribu, montraient avec -ostentation leurs cicatrices et faisaient flotter, au bout de perches en -formes d’étendards, les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir -fait plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des cris -de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la main à tous les -blancs en signe d’amitié. - -Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent à un -conseil. Comme parmi les _Sheyennes_, il fallut aussi passer par toutes -les cérémonies du calumet. Le chef fit d’abord un petit cercle sur la -terre, y plaça un petit morceau brûlant de fiente sèche de vache et y -alluma son calumet. Il offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au -soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux. Les autres -observaient tous le plus profond silence et restaient assis immobiles -comme des statues. Le calumet passa de main en main, et je remarquai que -chacun avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le -calumet avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait un -demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en l’air; un -quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite. Je suis -naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion j’ai dû faire -des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant la gravité que -ces pauvres sauvages observaient au milieu de toutes ces simagrées -ridicules. Ces façons de fumer entrent dans leurs pratiques -superstitieuses de religion; chacun a la sienne, dont il n’oserait -dévier pendant toute sa vie, de peur de déplaire à ses manitous. Je leur -fis connaître les motifs de ma visite, le commandement que Dieu avait -fait aux Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations -de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la suivre dès -qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle procure à tous ceux -qui la suivraient fidèlement jusqu’à la mort, et l’enfer avec tous ses -tourments, qui serait le partage de quiconque fermerait l’oreille à la -parole de Jésus-Christ. Je leur fis concevoir les avantages que leur -procurerait une mission, et je finis en leur prêchant les principaux -points du christianisme. Les sauvages m’accordèrent la plus grande -attention et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je -venais de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace -d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs, m’adressa les -paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles ont trouvé accès dans nos -cœurs, elles n’en sortiront jamais. Nous désirons de connaître et de -pratiquer la sublime loi dont vous venez de nous faire part, au nom du -Grand-Esprit, que nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous -n’avez qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous, tant -que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts, pour venir -nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je leur conseillai, en -attendant cet heureux jour, de choisir des hommes sages dans leurs -différents camps, pour faire les prières en commun soir et matin; que là -les bons chefs trouveraient occasion d’exciter tout le monde à la vertu. -Le soir même ils s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à -l’avenir celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale serait -puni en public. - -Les _Serpents_ croient que le Grand-Esprit réside particulièrement dans -le soleil, le feu et la terre. Lorsqu’ils font une promesse solennelle, -ils prennent le soleil, le feu et la terre à témoin de l’obligation -qu’ils contractent. Lorsqu’un chef ou un brave de la nation meurt, ses -femmes, ses enfants et ses plus proches parents se coupent les cheveux; -c’est leur grand deuil. Ils rasent même les crinières et les queues à -tous les chevaux que le défunt possédait, ce qui donne à ces pauvres -animaux un air bien triste. Ils font ensuite au milieu de sa loge un tas -de tout son butin, coupent en petits bouts les perches qui la -supportent, et brûlent tout son avoir à la fois. Le cadavre est garrotté -sur son coursier favori et conduit sur le bord de la rivière voisine. -Là, les guerriers poursuivent l’animal, et le cernent de près en jetant -des cris si affreux, qu’ils le forcent à s’élancer dans le courant avec -le corps de son maître. Alors, redoublant leurs cris, ils recommandent -au cheval de transporter sans délai son maître au pays des âmes. Ce -n’est pas tout; pour témoigner leur douleur, ils se font des incisions -sur toutes les parties charnues du corps; et plus l’attachement au -défunt est grand, plus les incisions qu’ils se font sont profondes. On -m’a assuré qu’ils prétendent que la douleur s’échappe par ces plaies. -Croiriez-vous que ces mêmes gens, si sensibles à la mort d’un parent, -ont, comme les _Scioux_, les _Pawnées_ et la plupart des nations -nomades, la coutume barbare d’abandonner sans pitié aux bêtes féroces du -désert les vieillards et les malades, dès qu’ils commencent à leur -causer de l’embarras dans leurs expéditions de chasse. - -Tandis que je me trouvais dans leur camp, les _Serpents_ se préparaient -à une expédition contre les _Pieds-noirs_. Aussitôt que le chef eut -annoncé à tous les jeunes guerriers sa résolution de porter la guerre -sur les terres de l’ennemi, tous ceux qui se proposaient de le suivre -préparèrent leurs munitions, souliers, arcs et flèches. La veille du -départ, le chef, à la tête de ses soldats, fit sa danse d’adieu à chaque -loge; partout il reçut un morceau de tabac ou quelque autre présent. Si -dans ces expéditions ils font des femmes prisonnières, ils les emmènent -au camp, et les livrent à leurs femmes, mères et sœurs. Celles-ci les -assomment aussitôt à coups de hache et de couteau, vomissant contre ces -pauvres malheureuses, dans leur rage effrénée, les paroles les plus -accablantes et les plus outrageantes. «Chiennes de _Pieds-noirs_! -s’écrient-elles; ah! si nous pouvions aujourd’hui dévorer les cœurs de -tous vos enfants et nous baigner dans le sang de votre maudite nation!» - -Les _Jouts_, une tribu des _Serpents_, brûlent les corps de leurs -parents avec les meilleurs chevaux que possédait le défunt. Le cadavre, -avec les chevaux égorgés, est placé sur un grand tas de bois sec. Quand -la fumée s’élève en tourbillons, ils croient que l’âme du sauvage -s’envole vers la région des esprits, emportée par ses fidèles -coursiers; et pour exciter ceux-ci à un plus rapide essor, ils poussent -tous à la fois des hurlements affreux. - -Les _Sampectches_, les _Pagouts_ et les _Ampayouts_ sont les plus -proches voisins des _Serpents_. Il n’y a peut-être pas dans tout -l’univers un peuple plus misérable, plus dégradé et plus pauvre. Les -Français les appellent communément les _Dignes-de-pitié_, et ce nom leur -convient à merveille. Le pays qu’ils habitent est une véritable bruyère. -Ils logent dans les crevasses des rochers ou dans des trous creusés en -terre; ils n’ont pas d’habillements; pour toute arme, un arc, des -flèches et un bâton pointu; ils parcourent les plaines incultes à la -recherche des fourmis et des sauterelles, dont ils se nourrissent, et -ils croient faire un festin quand ils rencontrent quelques racines -insipides ou quelques graines nauséabondes. Des personnes respectables -et dignes de foi m’ont assuré qu’ils se repaissent des cadavres de leurs -proches et qu’ils mangent même quelquefois leurs propres enfants. On ne -connaît pas leur nombre, car ils ne sont guère que deux, trois ou quatre -ensemble. Ils sont si timides qu’un étranger aurait bien de la peine à -les aborder. Dès qu’ils en aperçoivent un, soit blanc, soit sauvage, ils -donnent l’alarme en faisant un boucan (fumée de bois); un instant après, -le même signal se multiplie dans tous les endroits où ils se trouvent. -On en a compté plus de quatre cents à la fois qui, à ce signal, -couraient se cacher dans des roches inaccessibles; ce qui fait présumer -qu’ils sont très-nombreux. Lorsqu’ils vont à la recherche des racines et -des fourmis, ils cachent leurs petits enfants dans les herbes ou dans -les trous des rochers. Quelques-uns, de temps en temps, se hasardent à -quitter leurs cachettes, viennent trouver les blancs, et leur vendent -leurs enfants pour des bagatelles. Les Espagnols de la Californie font -quelquefois des incursions dans leur pays pour leur enlever leurs -enfants. On m’a assuré qu’ils les traitent avec humanité, qu’ils les -instruisent dans la religion, et que, lorsqu’ils sont parvenus à un -certain âge, ils leur accordent la liberté, ou les retiennent dans une -espèce d’esclavage en leur confiant la garde de leurs chevaux ou en les -faisant travailler dans leurs fermes. J’ai eu la consolation de baptiser -plusieurs de ces êtres malheureux; eux aussi m’ont raconté les -circonstances que je vous rapporte. Il serait facile de trouver des -guides parmi les nouveaux convertis; par ce moyen on pourrait -s’introduire chez ces pauvres abandonnés, leur apprendre la nouvelle -consolante de l’Evangile, et rendre leur sort, sinon plus heureux sur la -terre, au moins meilleur par l’espérance d’un avenir de bonheur éternel. -Si Dieu m’accorde la grâce de retourner aux Montagnes, et que mes -supérieurs me le permettent, je me dévouerai avec bonheur à la -conversion de ces hommes misérables et vraiment dignes de pitié. - -Le pays des _Utaws_ est situé à l’est et au sud-est de celui des -_Soshonies_, aux sources du _Rio-Colorado_; ils sont environ quatre -mille. Ils paraissent doux et affables, très-polis et hospitaliers pour -les étrangers, et charitables entre eux. Ils subsistent de la chasse, de -la pêche, de fruits et de racines, productions spontanées de leur -territoire. Leur habillement n’a rien d’extraordinaire; ils sont d’une -grande simplicité dans leurs mœurs. Le pays est chaud, le climat -favorable, et la terre très-propre à la culture. - -En s’avançant vers le nord, on trouve les _Nez-percés_; leur pays a des -endroits très-fertiles et propres à la culture; il y a aussi de riches -et vastes pâturages. Ces sauvages possèdent un grand nombre de chevaux; -quelques-uns en ont jusqu’à cinq ou six cents. La nation des -_Nez-percés_ compte à peu près deux mille cinq cents habitants. -Quoiqu’ils aient des ministres protestants, sur les rapports -qu’eux-mêmes m’en ont faits, et d’après les entretiens que j’ai eus avec -plusieurs de leurs chefs, ils seraient charmés d’avoir des missionnaires -catholiques parmi eux. - -A l’ouest des _Nez-percés_ sont les _Kayuses_, sauvages honnêtes, -pacifiques et hospitaliers. Ils sont au delà de deux mille. Leur -richesse, comme celle des _Nez-percés_, consiste en chevaux, mais de la -plus belle race des montagnes. Une grande partie de leur territoire est -très-fertile, et produit dans une grande abondance une certaine racine -appelée la _kammache_, dont ils font du pain et qui, avec le poisson et -le gibier, forme leur nourriture habituelle. - -Les _Walla-walla_ habitent, sur la rivière du même nom, l’un des -tributaires de la Colombie, et leur pays s’étend aussi le long de ce -fleuve. Ils sont environ cinq cents. Leur caractère, leurs mœurs et -leurs habitudes ne diffèrent point de ceux des sauvages que je viens de -nommer. - -La tribu _Paloose_ appartient à la nation des _Nez-percés_, et leur -ressemble sous tous les rapports. Elle habite les bords des deux -rivières des _Nez-percés_ et du _Pavillon_. Ils ne sont guère que trois -cents. - -Les quatre nations que je viens de citer parlent la même langue avec une -légère différence de dialecte. - -Au nord-ouest des _Palooses_ se trouve la nation des _Spokanes_. Ils -sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites tribus, qu’on peut -considérer comme appartenant à la même nation, se tiennent dans le -voisinage. Leur pays est diversifié par des montagnes et des vallées -dont quelques parties sont très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les -_Enfants du soleil_, dans leur langue _Spokani_. Leur subsistance -principale est la pêche et la chasse, les racines et les fruits. - -A l’est de ceux-ci sont les _Cœurs-d’alène_, environ sept cents âmes. -Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et la bonté. Leur pays -est plus ouvert que celui des _Spokanes_ et plus propre à la culture. - -Le pays de mes chères _Têtes-plates_ est encore plus à l’est et au -sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Cette tribu est sans -contredit la plus intéressante de tout l’Orégon. Francs, nobles et -généreux dans leurs dispositions, ils ont toujours montré une grande -bienveillance envers les blancs, et un grand désir de connaître la -religion chrétienne. Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent -une vie nomade; ils chassent le buffle sur les rivières _Clarck_ ou du -_Saumon_; et tous les printemps ils traversent les montagnes et -descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri. Cette -nation a été beaucoup réduite par les assauts continuels que lui ont -livrés les _Pieds-noirs_. Quoique d’une grande bravoure, ils sont -très-paisibles dans leurs dispositions, et, pour éviter leurs ennemis, -ils désirent s’établir en permanence sur leurs terres. Ils attendant le -retour de nos missionnaires pour exécuter leurs louables desseins. -«Cultiver la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est, -disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux, mais -entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches en pâturages. Les -montagnes sont froides, couvertes de neige pendant une partie de -l’année; mais dans les vallées le climat est doux. - -Les _Pondéras_, communément appelés les _Pends-d’oreille_, ressemblent -aux _Têtes-plates_, de corps, de caractère, de manières, de -dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font maintenant avec eux -qu’un seul et même peuple. Leur nombre s’élève à plus de douze cents. -Ils habitent au nord de la rivière _Clarck_ et aux bords d’un lac qui -porte leur nom. Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils -attendent avec impatience notre retour, pour commencer leur culture et -pour continuer à vivre ensemble avec les _Têtes-plates_, sous la sainte -loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de leur prêcher pendant trois -mois, et à laquelle ils se sont tous soumis avec le plus grand -empressement et la plus grande docilité. - -Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice de mon -séjour parmi eux et de mes excursions dans leur compagnie. Ne vous -étonnez pas de ce que depuis le mois d’avril jusqu’au mois de décembre -j’ai mené la vie nomade d’un sauvage, vivant de chasse et de racine, -sans pain, sans sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de -buffle et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile -lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes sous une -petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait s’obstiner à -ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure que je menais, il est arrivé -que j’en fus tout à fait débarrassé, et je me porte à merveille depuis -le mois de septembre. - -Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que durant mon -séjour parmi ces bons _Têtes-plates_ et _Pondéras_; le Seigneur m’a -amplement dédommagé de toutes les privations et souffrances que j’avais -endurées dans ce long et pénible voyage. J’ai dit plus haut que j’avais -trouvé une députation de ces deux tribus au rendez-vous de la -Rivière-Verte. Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me -servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre rencontre -ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient comme des enfants -qui accourent à la rencontre de leur père après une longue absence. Je -pleurais de joie en les embrassant, et eux aussi, les larmes aux yeux, -m’accueillaient avec les expressions les plus tendres. Avec une naïveté -vraiment patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de -la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un combat de -soixante des leurs contre deux cents _Pieds-noirs_, combat qui avait -duré cinq jours, et dans lequel ils avaient tué environ cinquante de -leurs ennemis sans perdre un seul homme. «Nous nous sommes battus en -braves, me disaient-ils, dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a -eu pitié de nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route -qui doit vous conduire à notre camp. Les _Pieds-noirs_ ne nous -molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en pleurant. -Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.» Nous remerciâmes -ensemble le Seigneur de nous avoir préservés jusqu’ici au milieu de tant -de dangers, et nous implorâmes sa protection dans les nouvelles et -longues courses qui nous restaient à faire. - -Je m’étais arrêté quatre jours sur la _Rivière-Verte_, pour laisser le -temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues, pour donner de -bons et salutaires avis aux chasseurs canadiens, qui paraissaient en -avoir grand besoin, pour m’entretenir avec les sauvages des différentes -nations. Le 4 juillet, je me remis en route avec mes _Têtes-plates_; dix -braves Canadiens voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de Gand, -_Jean-Baptiste De Velder_, ancien grenadier de Napoléon, qui avait -quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les quatorze derniers -aux Montagnes en qualité de chasseur de castors, offrit généreusement de -me servir et de m’aider dans toutes mes courses. Il était résolu, me -disait-il, à passer le reste de ses jours dans les pratiques de sa -sainte religion. Il avait presque oublié la langue flamande, excepté ses -prières et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il -avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il récitait -tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes la _Rivière-Verte_, -et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant à travers une plaine élevée -qui sépare les eaux du Colorado de celles de la Colombie. Le lin, dans -cette plaine, ainsi que dans toutes les vallées des montagnes que j’ai -traversées, croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au -lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel: même tige, -calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le jour et s’ouvre le soir. -En quittant la plaine, nous descendîmes par un sentier de plusieurs -mille pieds et nous arrivâmes dans la vallée de _Jacson_. Le penchant -des montagnes voisines abonde en plantes des plus rares et offre une -superbe collection pour l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles -de long sur cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé -étroit et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque et -sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent jusqu’à la région -des neiges perpétuelles, et se projettent souvent au-dessus d’un sentier -étroit et raboteux où chaque pas offre la menace d’une chute. Nous le -suivîmes, l’espace de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne -inclinée à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui -s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds plus bas -que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes de chaque -côté si hautes, que le soleil avait peine à y pénétrer pendant une ou -deux heures de la journée. Des forêts de pins comme ceux de Norwége, de -sapins à baume, de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de -plusieurs autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes. - -Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous arrivâmes sur les -bords de la _Rivière-à-Henri_, l’un des principaux tributaires de la -_Rivière-au-Serpent_. La masse des neiges fondues pendant les chaleurs -de juillet avait gonflé ce torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux -mugissantes s’élançaient avec fureur et blanchissaient de leur écume de -gros blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce -spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens: accoutumés à ces -sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval dans le torrent et le -passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder à faire de même. Pour me -passer, ils firent une espèce de sac avec ma loge de peau; ils y mirent -tous mes effets et me placèrent dessus. Les trois _Têtes-plates_, qui -s’étaient jetés à la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en -riant de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en -effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux; et en -moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre bord, où nous campâmes -pour la nuit. Le lendemain, nous eûmes encore à gravir une haute -montagne à travers une épaisse forêt de pins, et sur la cime nous -trouvâmes la neige qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de -deux pieds. C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand il -pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur les -montagnes. En descendant dans le gros vallon de _Pierre_, nous trouvâmes -le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux et les mulets sont -très-adroits dans ces sortes de passages dangereux; on n’a qu’à les -laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier qui voudrait s’obstiner à -les guider dans ces circonstances, serait en danger, à chaque pas, de se -casser le cou. - -Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre, -quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne et de substances -marines dans un état de décomposition. Cette espèce de sol pénètre à une -grande profondeur, comme on le voit dans les vastes coupures des ravins -et sur les bords des rivières. La végétation dans ces vallées est -très-abondante. C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements -d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup d’intérêt à -examiner les différentes formations des laves, etc. - -Une journée de marche dans le grand vallon de _Pierre_ nous mena au camp -des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. - -Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A mon approche, -hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble à ma rencontre pour me -donner la main et pour me souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre -d’environ mille six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis -que les jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des cris -d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge du vieux chef, -appelé dans sa langue le _Grand-Visage_. Il avait l’aspect d’un -véritable patriarche, et me reçut au milieu de tout son conseil avec la -plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite les paroles suivantes, que je -vous rapporte mot à mot, pour vous donner une idée de son éloquence et -de son caractère: «_Robe-noire_, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est -aujourd’hui que _Kyleêeyou_ (le Grand-Esprit) a accompli nos vœux. Nos -cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Vous êtes au milieu -d’un peuple pauvre et grossier, plongé dans les ténèbres de l’ignorance. -J’ai toujours exhorté mes enfants à aimer _Kyleêeyou_. Nous n’ignorons -pas que tout ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance -repose dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous ont -donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur de notre -cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne notre salut, -nous avons député de nos gens, à différentes reprises, à la _grande -Robe-noire_ de Saint-Louis (Mgr l’évêque), afin qu’il nous envoie un -Père pour nous parler... _Robe-noire_, nous suivrons les paroles de -votre bouche.» J’eus alors un long entretien sur la religion avec ces -braves gens; je leur expliquai l’objet et les avantages de ma mission et -la nécessité de se fixer en permanence dans un endroit avantageux et -fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement, et montraient -beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le carquois contre la bêche et -la charrue. - -J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels, -particulièrement pour les prières du matin et du soir en commun, et pour -les heures des instructions. Un des chefs m’apporta ensuite une cloche -pour donner les signaux, et, dès la première soirée, je rassemblai tout -le monde autour de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec -leurs chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les -dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux, pour -comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ, qui seule pouvait -les sauver des peines de l’enfer, les rendre heureux sur la terre et -leur procurer après cette vie un bonheur éternel avec Dieu dans le ciel. -Je dis ensuite les prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent -ensemble, dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai -admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de leur propre -composition à la louange de Dieu. Il me serait impossible de vous -décrire les émotions que j’éprouvais en ce moment. Qu’il est touchant -pour un missionnaire d’entendre publier les bienfaits du Très-Haut par -de pauvres enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de -recevoir la lumière de l’Evangile! - -Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait le premier; -puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp pour haranguer son -peuple. C’est une coutume qu’il a toujours observée, et qui a tenu, je -pense, ces Indiens dans la grande union et dans la simplicité admirable -que l’on remarque parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses -soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une seule -famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière vraiment -étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes enfants, ouvrez les yeux. -Adressez vos premières pensées et vos premières paroles au Grand-Esprit. -Dites-lui que vous l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le -soleil va paraître, il est temps que vous alliez à la rivière pour vous -laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père au premier -son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos oreilles pour -entendre, et votre cœur pour retenir toutes les paroles qu’il vous -dira.» Il faisait ensuite des remontrances paternelles sur ce que lui et -les autres chefs avaient remarqué de défectueux dans leur conduite de la -veille. A la voix de ce vieillard, que tous aiment et respectent comme -un tendre père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement -dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière se -couvraient de monde. - -Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière, et depuis -le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué à montrer la même -avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement était si grand, -qu’ils couraient pour avoir une bonne place; les malades mêmes s’y -faisaient porter. Quelle leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes -des anciens pays catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se -rendre aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au -premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’_Ite missa -est_; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et l’apparence du -mauvais temps pour se dispenser de l’obligation d’assister à la sainte -messe et aux sermons de leurs pasteurs! Cette ardeur pour la prière et -l’instruction (je leur prêchais régulièrement quatre fois par jour), au -lieu de diminuer, s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient -souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de Dieu. Le -lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien de plus pressé que de -traduire les prières dans leur langue, à l’aide d’un bon interprète. -Quinze jours après, dans une instruction, je promis une médaille à celui -qui le premier pourrait réciter sans faute le _Pater_, l’_Ave_, le -_Credo_, les dix commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se -leva: «Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à ma grande -surprise, il récita toutes ces prières sans manquer un mot; je -l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon sauvage mit tant de zèle et -de persévérance dans son emploi, qu’en moins de dix jours toute la -nation sut réciter les prières. - -Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur de régénérer -près de six cents d’entre eux dans les eaux salutaires du baptême; tous -désiraient ardemment d’obtenir la même grâce, et leurs dispositions -étaient sans doute excellentes, mais comme l’absence des missionnaires -ne devait être que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année -suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité du -sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde l’indissolubilité -des liens du mariage, qui est une affaire inconnue parmi les nations -indiennes de l’Amérique; car ils se séparent souvent pour les causes les -plus frivoles. Parmi les adultes baptisés se trouvaient les deux grands -chefs, celui des _Têtes-plates_ et celui des _Pondéras_, tous deux -octogénaires. Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les -excitais à renouveler la contrition de leurs péchés, l’_Ours-ambulant_ -(c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune, et même -jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde ignorance du -bien et du mal, et dans cet intervalle sans doute j’ai dû souvent -déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement de lui le pardon. Mais -toutes les fois que j’ai reconnu qu’une chose était mauvaise, je l’ai -aussitôt bannie de mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie -offensé le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe -beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage? - -Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, si ce -n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils risquent souvent tout ce -qu’ils possèdent. Ces jeux ont été abolis à l’unanimité aussitôt que je -leur eus expliqué qu’ils étaient contraires au commandement de Dieu, qui -dit: «Vous ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.» -Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; jamais -ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce qu’on trouve est -porté à la loge du chef, qui proclame les objets et les remet au -propriétaire. La médisance est inconnue même aux femmes; le mensonge -surtout leur est odieux. Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu, -c’est pourquoi ils n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une _langue -fourchue_ (un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni -avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent à son -malheur et ne viennent au secours de sa détresse; aussi n’ont-ils point -d’orphelins parmi eux. Ils sont polis, toujours d’une humeur joviale, -très-hospitaliers, et s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs -loges sont toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas -même l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence -qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les combats et sa -sagesse dans les conseils, conduit la peuplade entière: il n’a besoin ni -de garde, ni de verrous, ni de barres de fer, ni de prisons d’Etat. -Souvent je me suis répété: Sont-ce là des peuples que les gens civilisés -osent appeler du nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens -dans ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité -dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La vivacité de -leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de leur caractère et -leurs dispositions entre eux sont remarquables. Trop longtemps on s’est -accoutumé à juger les sauvages de l’intérieur par ceux des frontières: -ces derniers ont appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif -insatiable d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les -encouragent par leur exemple. - -J’ai trouvé le camp des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_ dans le vallon -de _Pierre_; ce vallon est situé au pied des trois _Têtons_, montagnes -pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque -perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de -neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être -vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches -principales de la _Rivière-à-Henri_, faisant tous les jours de petits -campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent, -dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes, -des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux. -Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts, -riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs, -et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors -même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux, -embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les -défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore -notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la -hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à -cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres -représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien -brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion -de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles -flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les -directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles -paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits, -on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches -argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales; -mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien -elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour -l’ouvrage de l’art. - -Le 22 juillet, le camp se rendit au lac _Henri_, l’une des sources -principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence. -Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux -grands fleuves: du _Missouri_, qui est à proprement parler la branche -principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique, -et de la _Colombie_, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan -Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais -facilement le lac des _Maringouins_, source d’une des principales -branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de -_Jefferson_. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de -l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour -examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces -deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur -immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils -formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine -de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout -de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté -plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à -plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne -était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc -contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la -Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de -ses tributaires, depuis _Cunccill-Bluffs_ jusqu’au golfe du Mexique, me -venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui -s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait -daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette -vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les -nations de l’Orégon, et en particulier pour les _Têtes-plates_ et les -_Pondéras_, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger -sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une -pierre tendre cette inscription: SANCTUS IGNATIUS PATRONUS MONTIUM. DIE -JULII 23, 1840. - -Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré -de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et -je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant -son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense -désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de -dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable -pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du -protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les -meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme -civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable -influence des vices des frontières interposera la même barrière à -l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un -grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons -_Têtes-plates_ et les _Pondéras_, avec fidélité. - -Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte -messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les -sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de -saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était -ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en -dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins -et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec -la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait -de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en -tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et -moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin. -Les _Têtes-plates_ avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne -jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de -dévotion. - -Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta du lac -Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, nous passâmes encore -par une grande variété de pays. Tantôt nous nous trouvions dans des -vallons ouverts et riants, tantôt dans des terres stériles à travers de -hautes montagnes et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines -élevées et étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments de -granit. - -Le 10, nous campâmes sur la rivière de _Jefferson_. Le bas-fond est -riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une chétive croissance. -Nous le descendîmes, faisant tous les jours de douze à quinze milles, et -le 21 du même mois nous arrivâmes à la jonction des trois fourches du -_Missouri_, là où ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes -sur celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles se -montraient en bandes innombrables. Depuis la _Rivière-Verte_ jusqu’ici, -nos sauvages s’étaient nourris de racines et de la chair d’animaux, tels -que le cherveuil rouge et à queue noire, l’élan, la gazelle, la -grosse-corne ou mouton des montagnes, l’ours gris et noir, le brelan, le -lièvre et le chat-pard, tuant de temps à autre de la volaille, comme le -coq des montagnes, la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne, -l’oie, la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les -rivières, particulièrement la truite saumonée. Mais la viande de vache -est le met favori de tous les chasseurs, et aussi longtemps qu’ils la -trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. Se trouvant donc -maintenant au milieu de l’abondance, les _Têtes-plates_ se préparèrent à -faire leurs provisions d’hiver; ils érigèrent des échafaudages de saules -autour de leurs loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son -arme à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux et -jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de bon matin pour -la grande chasse. Je voulus les accompagner pour contempler de près ce -spectacle frappant. A un signal donné, ils se rendirent au grand galop -parmi les bandes; tout parut bientôt confusion et déroute dans toute la -plaine; les chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses, -déchargèrent leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de -trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les femmes, -les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à l’aide des chevaux, -ils emportèrent les peaux et la viande, et bientôt tous les échafaudages -furent remplis et donnèrent au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les -buffles sont difficiles à tuer; on doit les blesser dans les parties -vitales. La balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre -effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; au -contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. Plusieurs -bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent avec fureur. - -Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes des nations -indiennes de l’ouest en général. Dans toutes les tribus des montagnes, -le costume est à peu près le même. Les hommes portent une tunique -très-longue de peau de gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau -de chevreuil ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau -de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, verte ou -blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues -franges: ils en ôtent la crasse en les frottant avec de la terre blanche -(c’est le savon des sauvages). L’Indien aime à entasser parure sur -parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce. La -plume de l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand -oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier -sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, des -rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. -Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’apocoins (une -écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de la mer Pacifique). Le -matin, tous se lavent; mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout -de leur tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette, -c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et la -poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche -de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux; souvent je -m’imaginais, en les rencontrant, de voir devant moi ces visages -boursoufflés qu’on appelle en Belgique _vagevuers gezichten_ (faces du -purgatoire). Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de -dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce -qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, sans culotte et -sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils n’ont rien pour se couvrir -pendant l’été; ils passent les journées entières à se jouer dans l’eau -ou dans les bourbiers; en hiver, on les enveloppe dans des morceaux de -cuir. Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents -d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet -habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet. -Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour -sa propre personne; la tête, la poitrine et les flancs de l’animal sont -couverts de pendants de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de -longues franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes. - -On peut dire en général que la propreté ne compte pas au nombre des -vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps pour les supporter; il -m’en faudra peut-être bien plus pour les corriger. Pardonnez-moi si -j’entre ici dans quelques détails bien dégoûtants; celui qui se croit -appelé à ces missions doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les -_Sheyennes_ les _Serpents_, les _Youts_, etc., manger la vermine les uns -des autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant qu’ils -m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en ma présence, et, -tout en causant, s’amusaient à faire cette espèce de chasse dans les -coutures; à mesure qu’ils délogeaient le gibier, ils le croquaient avec -autant d’appétit que des bouches plus civilisées croquent les amandes et -les noisettes, les pattes d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières, -leurs marmites et leurs plats, à moins de tomber par accident dans -l’eau, ne touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes -portent des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés -et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent de vases à boire -et de plats pour manger la soupe, et ce qui vous paraîtra incroyable au -premier abord, elles s’en servent même pour bouillir la viande; c’est à -l’aide de cailloux chauffés que l’eau bout dans cette espèce de marmite. - -La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent à avoir -des chevaux, une belle loge, une bonne couverture ou casaque et un bon -fusil. Au delà, à peine y a-t-il quelque chose qui puisse le tenter. Le -seul avantage que lui donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la -chasse il peut tuer autant de buffles qu’il le désire et emporter -beaucoup de viande. - -Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. Ils ôtent -les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une petite pioche: alors -la peau, frottée avec le cerveau de l’animal, devient très-molle et -propre au travail. Ils ne sont pas moins habiles à faire leurs arcs d’un -bois très-élastique ou de la corne du cerf; leurs flèches sont faites -d’un bois pesant, et garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme -de lance; l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des -grosses-cornes et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et -d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire -dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de formes: -en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. Ils font de bons -paniers de saules, d’écorces ou de paille. - -En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence d’un Etre -suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes choses; l’immortalité de -l’âme, et une vie future où l’homme est récompensé ou puni d’après ses -mérites. Ce sont les points principaux de leur croyance. Leurs idées -religieuses sont très-bornées. Ils croient que le Grand-Esprit dirige -tous les événements importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par -conséquent seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite ils -s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie des -calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre dans l’autre -monde avec la même forme qu’avait le corps sur la terre. Ils s’imaginent -que leur bonheur consistera dans la jouissance et l’abondance de ces -mêmes choses qu’ils ont le plus estimées pendant la vie, que les sources -de leur bonheur présent seront portées à la perfection, et que la -punition des méchants consistera dans une privation de tout bonheur, -tandis que le démon les accablera de misères d’une manière effrayante. -Cette croyance du bonheur et du malheur éternel varie d’après les -circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur la terre. - -Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques et se font -rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour se défendre. C’est -avec les _Pieds-noirs_ seuls, qui habitent à l’est, qu’ils ont souvent -des rencontres sanglantes. Ces maraudeurs sont toujours en marche, -pillant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de -l’ouest aperçoivent cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais -s’ils sont obligés de se battre, ils montrent un courage ferme et -invincible, et chargent leurs adversaires avec la plus grande -impétuosité. Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de -guerre, déchargent leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des -coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour recharger, -retournent à la charge, et bravent la mort avec le plus grand -sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que la victoire soit -décidée. On dit communément dans les montagnes qu’un _Tête-plate_ ou -_Pends-d’oreille_ vaut quatre _Pieds-noirs_. Lorsqu’un parti de ces -derniers rencontre un de _Têtes-plates_, égal ou supérieur en nombre, le -_Pied-noir_ aussitôt se montre disposé à la paix, déploie un étendard et -présente son calumet. Le chef _Tête-plate_ accepte toujours, mais il ne -manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi s’en tenir -sur ses intentions pacifiques: «_Pied-noir_, dit-il, j’accepte ton -calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton cœur veut la guerre et -que ta main est souillée par le meurtre; mais moi, j’aime la paix. -Fumons, tandis que tu m’offres le calumet, quoique je sois assuré que le -sang sera bientôt répandu de nouveau.» - -Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au nombre des passions -dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà mention plus haut. Les -Indiens de la Colombie ont porté les jeux de hasard au dernier excès. -Après avoir perdu tout ce qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le -tapis, d’abord une main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras, -et ainsi de suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la -perdent, ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes et leurs -enfants. - -Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les mains des -chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs exploits. Leur -pouvoir consiste seulement dans leur influence; elle est grande ou -petite, en proportion de la sagesse, de la bienveillance et du courage -qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce pas l’autorité en commandant, mais -par la persuasion. Il ne lève jamais de taxe; au contraire, il a -tellement l’habitude de contribuer de ses propres biens, soit à soulager -un individu dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est -ordinairement un des plus pauvres du village. Son autorité est néanmoins -très-grande; son désir est accompli aussitôt que connu; son opinion est -généralement suivie. Si quelqu’un s’obstine déraisonnablement, la voix -de la nation y met fin aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui -accorde plus de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu -d’anarchie, tant de subordination et de dévouement. - -Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines -des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. Au nord de ces derniers, se -trouvent les _Kootenays_; ils habitent la rivière _Mac-Gillevray_, on -les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est -différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des -mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en -nombre. - -Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus -sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en -voici les principales: au nord des _Kootenays_ sont les _Porteurs_, -environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages _des Lacs_, -au nombre de cinq cents, résident sur le _Lac-aux-flèches_; plus au sud -encore, sont les _Chaudières_, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci, -se trouvent les _Sinpavelist_, au nombre de mille; plus bas, les -_Schoopshaps_, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les -_Okanagans_, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes -nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations. - -Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept -guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand -matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les -avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me -trouverais dans le pays des _Pieds-noirs_ et des _Corbeaux_, deux -nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais -quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière -la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les -dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y -périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais -les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la -nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la -douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les -consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps -prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières -du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils -m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le -moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à -continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout -sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre -sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien -fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière -plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir -soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les -exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les -petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime -d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me -souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux _Grand-Visage_ se leva et -dit: «_Robe-noire_, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long -et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que -vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à -former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes. -Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la -verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent, -commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie -deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous -remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!» - -Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je -partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer -à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux -jours la _Gallatine_, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là -par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de -la _Roche-jaune_, le second des grands tributaires du Missouri. Là il -nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne -formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de -vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où -à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes -étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; -toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, -furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher -d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de -l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre -d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de -chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a -foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable -pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort -avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une -attaque soudaine. - -Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus -terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces -effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses -pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La -force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul -coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un -buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à -la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours -lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval, -mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les -chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour -mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la -satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules -avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare -qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement -sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se -retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous -les autres animaux. - -Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par le bas-fond de -la _Roche-jaune_. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant, -des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la -contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de -cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de -petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de -l’embouchure de la _Rivière-à-Klark_, la _Roche-jaune_ rase de hauts -rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner -les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait -traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à -souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les -lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments -détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y -faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y -montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une -petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre -végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des -pommes de roquette (espèce de _cactus_ épineux), et quelques variétés de -plantes, qui, pareilles aux _cactus_, croissent le mieux dans le sol le -plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des -rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout -entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les -bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides -solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques. - -Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5 -septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une -troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des -ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les -hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le -rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer -d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent -dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou -les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant -même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu, -aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les -préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille -rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous -résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui -nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées -sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces -pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages, -réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef -principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je -crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les -yeux. Les _Corbeaux_ ne sont pas loin; dans deux heures nous les -verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de -bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce -monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des -guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les -mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts -(voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est -d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions -dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres, -en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs -lamentations.» - -Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de -sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des _Corbeaux_ -qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à -quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu -des _Pieds-noirs_. Comme ils sont en ce moment alliés des -_Têtes-plates_, ils nous reçurent avec les plus grands transports de -joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang -caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion -et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de -deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant -que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent -se laver. - -Les chefs des _Corbeaux_ nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent -un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue -des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les -tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et -s’entendent parfaitement. Bientôt les _Corbeaux_ eurent envie d’acheter -les beaux chevaux des _Têtes-plates_. Voici comment un marché se conclut -sous mes yeux. Un jeune chef _Corbeau_, d’une taille gigantesque et -couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée -en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le -_Tête-plate_, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne -donnant aucun signe d’approbation, le _Corbeau_ mit alors à ses pieds -son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les -uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le -_Tête-plate_ prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et -le marché fut conclu sans dire mot. Le chef _Corbeau_, tout dépouillé -qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec -joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour -du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes -ses allures. - -La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux; -chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit -paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets -de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils -passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les -chevaux que les _Corbeaux_ possèdent sont tirés principalement des races -maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux -_Scioux,_ aux _Sheyennes_, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui -elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur -le territoire mexicain. On considère les _Corbeaux_ comme les plus -infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les -montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur -l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’_Abshâroké_, qui signifie -_Corbeau_. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y -acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre -de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un -héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les _Côtes-noires_ jusqu’aux -Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la _Rivière-au-Vent_, -et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la -_Roche-jaune_, la _Rivière-à-la-Poudre_ et les eaux supérieures de -plusieurs branches de la _Plate_. Le sol et le climat de ce pays sont -très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve -des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est -partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie -rencontrés dans mes courses. - -Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se -trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le -temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour -vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans -une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine -m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais -mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me -contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de -tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire -accompagner avaient soin de vider le plat pour moi. - -De ce camp nous nous dirigeâmes sur la _Grosse-Corne_, le plus grand -tributaire de la _Roche-jaune;_ c’est une belle et large rivière dont -les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines -très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux -pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de _Corbeaux_, au nombre -d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes -démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant -de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler -sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement -les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit -l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit -une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois -qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des _Corbeaux_ qui n’iront -pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la _loutre_ et la -_belette_; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué, -ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant -me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le -lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une -belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec -lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa -clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six -milles de son village. - -Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du -passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes -enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le -fort des _Corbeaux_. Les Américains qui y résident nous reçurent avec -beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de -mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a -entièrement quitté. Les _Têtes-plates_ y édifièrent tout le monde par -leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous -étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et -matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques -à la louange de Dieu. - -J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me -séparer ici de mes fidèles _Têtes-plates_. Je leur déclarai que le pays -dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région -que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse -des partis de guerre des _Pieds-noirs_, des _Assiniboins_, des -_Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Scioux_, nations qui leur avaient -toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je -remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation, -et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je -les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec -ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie -d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un -heureux voyage. - -Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et -dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir -ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et -sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la -_Roche-jaune_, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers -interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits -et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds -d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de -guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage; -ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y -passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a -cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment -la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous -les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière -qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui -offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier -sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus -généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la -meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était -l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien, -mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu. - -Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à -la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de -rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de -temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous -gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent, -nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de -quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que -deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages, -rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous -empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me -roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me -recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla -bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par -toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond -soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait. -Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle -une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en -route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays -que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers -midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ -deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la -langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous -tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et -cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait -ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous -dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante -nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux -ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon -compagnon ne me troubla pas. - -Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque -fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les -traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous -arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient -pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin -nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant -cent loges d’_Assiniboins_ venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une -faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des _Corbeaux_ -au fort _Union_, situé à l’embouchure de la _Roche-jaune_. - -Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit -aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a -envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite -les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux -me rappeler le beau texte des Psaumes: _Angelis suis mandavit de te, ut -custodiant te in omnibus viis tuis_. Jamais je ne me suis aperçu -davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre -missionnaire. Le pays de la _Roche-jaune_ abonde en gibier; je ne crois -pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la -chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux -innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans -majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de -gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou -grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces -animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de -rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est -abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve -guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal, -couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds -à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher -la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans -notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor, -la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de -leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y -manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La -_Roche-jaune_ m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si -ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges, -se précipitent en torrents des montagnes. - -Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la -Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux -mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident -nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur -étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement -de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement -à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des _Mandans_, ils -nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai -pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance. - -Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes eaux du -baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet jusqu’au village -des _Mandans_ nous prit dix jours. Le sol que le grand fleuve parcourt -est beaucoup plus fertile que celui de la _Roche-jaune_; c’est cependant -toujours la même vaste prairie, diversifiée par de hautes côtes et -plutôt par des montagnes sillonnées de ravins. Les lits des rivières -sont à sec pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une -hauteur prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant des côtes -et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, on trouve çà et là de -beaux bocages; mais en général toute la région ne présente à l’œil -qu’une plaine ondulante, couverte de gazon et de différentes herbes. Le -sol y est fortement imprégné de soufre, de couperose, d’alun et de sel -de glauber; les _strates_ de terre colorent fortement les rivières qui -les traversent, et avec les éboulements des bancs du Missouri, -communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières qui les rendent -bourbeuses. Il y a dans cette région quelques endroits sablonneux -remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai de gros troncs d’arbres -et des ossements de différentes espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai -entre autres un gros crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le -porphyre. Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette -charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à peine de -quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me forcèrent bientôt à -l’abandonner avec regret dans la prairie, comme j’avais été obligé de -faire auparavant dans les Côtes-noires et dans les Montagnes Rocheuses -de toutes les autres curiosités que j’avais ramassées. - -Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de quinze -_Assiniboins_, qui revenaient d’une expédition infructueuse contre les -_Gros-Ventres_ du Missouri. C’est dans ces sortes d’occasions que la -rencontre des sauvages est principalement dangereuse. Retourner dans -leur pays sans chevaux, sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour -eux le comble du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils -beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que de sinistre. -Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient d’ailleurs mal armés. -J’étais accompagné de trois hommes du fort qui se rendaient chez les -_Arikaras_ avec une bande de chevaux, et quoique nous ne fussions que -cinq, chacun de nous mit la main sur son arme; et affectant un air de -détermination, nous eûmes un petit entretien avec eux et nous -continuâmes notre route sans être molestés. Le lendemain, nous -traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été en 1835 -le quartier d’hiver des _Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Mandans_; -c’était là que ces malheureuses nations avaient été attaquées par -l’épidémie qui, dans le courant de cette année, fit tant de ravages -parmi les tribus indiennes; plusieurs milliers de sauvages moururent de -la petite vérole. Nous remarquâmes, en passant, que les cadavres, -enveloppés dans des peaux de buffle, étaient restés attachés aux -branches des plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien -triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons de voyage de -raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables que tragiques. A deux -journées de là nous rencontrâmes les misérables restes de ces trois -infortunées tribus. Les _Mandans_, qui ne forment guère aujourd’hui -qu’une dizaine de familles, se sont unis aux _Gros-Ventres_, qui -eux-mêmes s’étaient joints aux _Arikaras_; ils sont ensemble environ -trois mille. Quelques jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent -avis aux chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt -par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du fort Union se -firent connaître, et me présentèrent à leurs chefs en qualité de -_Robe-noire_ des Français. Ils nous reçurent avec les plus grandes -démonstrations d’amitié et nous forcèrent de passer l’après-dînée et la -nuit dans leur camp. Les marmites furent bientôt remplies dans toutes -les loges, et les morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée. -C’était encore ici, comme parmi les _Corbeaux_, une succession -d’invitations aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit. -S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous croient -d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à toute outrance et à -toute heure du jour et de la nuit. Un sauvage est un être singulier sur -ce rapport; il est insatiable et infatigable; on le trouve toujours prêt -lorsqu’il s’agit de manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la -disette, il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus -rigoureux pendant des semaines entières. - -Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri dans -leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un panier rond fait de -saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, et qu’on couvre d’une peau de -buffle. Les femmes conduisent ce bateau de leur fabrique avec beaucoup -de dextérité. Le poids et le nombre de personnes que ces canots portent -est vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à la nage, -s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il fallut un demi-jour -de travail pour les retirer de la vase. - -Le même soir, nous arrivâmes au premier village permanant des -_Arikaras_. Leurs maisons sont très-commodes et spacieuses; elles sont -formées de quatre gros troncs d’arbres dressés et fourchus qui -supportent les poutres et une charpente de grosses perches entrelacées -d’osiers; toute la construction est couverte de terre. Un trou creusé -dans la terre au milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au -sommet laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la -loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un navire, et -cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. A l’extrémité de chaque -loge, ou bien sur le sommet, on voit une espèce de trophée de chasse ou -de guerre, consistant en deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une -manière bizarre, et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et -d’autres armes. - -D’ordinaire, ces _Arikaras_ ne portent d’autre vêtement qu’une ceinture. -Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, des guêtres et des -souliers de peau de gazelle brodés en porc-épic teint de vives couleurs; -puis ils s’enveloppent d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de -couleurs, jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches, -et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui qui tue un -ennemi sur sa propre terre se distingue par des queues d’animaux qu’il -s’attache aux jambes. Celui qui tue un ours gris porte les griffes de -cet animal en forme de collier, c’est le plus glorieux trophée d’un -chasseur indien. Le guerrier qui revient de l’ennemi avec une ou -plusieurs chevelures, peint une main rouge à travers une bouche, pour -montrer qu’il a bu du sang de ses ennemis. - -Les guerriers des _Arikaras_ et des _Gros-Ventres_, avant de partir pour -la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou plutôt ils s’abstiennent -totalement de boire et de manger pendant quatre jours. Dans cet -intervalle, leur imagination s’exalte jusqu’au délire; soit -affaiblissement de leurs organes, soit effet naturel des projets -belliqueux qu’ils nourrissent, ils prétendent avoir d’étranges visions. -Les anciens et les sages de la tribu, appelés à donner l’interprétation -de ces rêves, en tirent des augures plus ou moins favorables au succès -de l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles sur -lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que dure le jeûne -préparatoire, les guerriers se font des incisions sur le corps, -s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois au-dessous de l’omoplate, -y attachent des liens de cuir, et se font suspendre à un poteau fixé -horizontalement sur le bord d’un abîme qui a cent cinquante pieds de -profondeur; souvent même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils -offrent en sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des -chevelures dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de leurs -dernières escarmouches contre les _Scioux_, les _Arikaras_ tuèrent vingt -de leurs ennemis et en placèrent les cadavres en tas au milieu de leur -village. Alors commença leur grande danse de guerre; hommes, femmes et -enfants y assistaient. Après avoir longuement célébré les exploits de -leurs braves, ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps -inanimés, les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au bout -de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à ce qu’ils -eussent fait plusieurs fois le tour du village. - -On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand nombre de ces -tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu’ils font à leurs -voisins. Quand ils savent que les guerriers d’une tribu rivale sont -partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village, -massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent -prisonniers tous les hommes qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se -placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de -la bande, tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur -l’ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence -aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le casse-tête et la -hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur -valeur, et vomissant un torrent d’injures contre les malheureux vaincus. -La mort s’y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui -glacerait d’épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire -qu’enflammer la rage de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds -les cadavres mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le -sang comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les membres -palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à -leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au -supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements -épouvantables dans la supposition qu’elles auront à pleurer la mort de -leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails -circonstanciés de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers, -et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris perçants des -femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et -de douleur qui passe l’imagination. La dernière cérémonie est la -proclamation de la victoire: oubliant aussitôt leurs propres malheurs, -elles s’empressent de célébrer le triomphe de leur nation; par une -transition inexplicable, elles passent dans un instant d’un deuil -frénétique à la joie la plus extravagante. - -Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu’ils -infligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort; l’un lui arrache les -ongles jusqu’à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait -entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur -écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des -fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on -se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant -plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu’à ce -que la victime succombe à tant d’affreux tourments. Les femmes, comme de -véritables furies, l’emportent souvent en cruauté sur les hommes dans -ces scènes d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la -tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime; -ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion. -Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur -vraiment stoïque: «Je ne crains point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui -craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des -femmes. Que mes ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune -plainte; qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les -dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière goutte!» - -Nous arrivâmes enfin au grand village des _Arikaras_, qui n’est qu’à dix -milles de celui des _Mandans_. La Compagnie des pelleteries y a aussi un -fort. Je fus surpris de trouver autour des habitations de beaux champs -de maïs, cultivés avec le plus grand soin. Ces Indiens continuent à -fabriquer les mêmes pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs) -qu’on trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les -Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir appartenu à -une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. Les jongleurs ou -conjureurs des _Arikaras_ jouissent d’une grande réputation parmi les -Indiens, à cause des tours étonnants qu’ils exécutent pour se donner -plus d’importance; ils prétendent avoir des communications avec l’esprit -de ténèbres. Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau -bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont ils se -frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des flèches sans se -nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique le sauvage ne voulût pas -l’exécuter en ma présence, disant que ma médecine (religion) était plus -forte que la sienne. Il se fit garrotter les mains, les pieds, les -jambes et les bras par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand -filet, puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait -promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute après -il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de tous les -spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre cheval s’il -voulait lui communiquer son secret; il fut pris au mot. «Faites-vous -lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles qui sont à mes -ordres; j’en détacherai trois de ma bande pour vous les donner; ils vous -détacheront, mais n’en ayez pas peur, car ils vous accompagneront -partout.» Le commandant fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa -accepter l’offre. - -Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri au -fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises de la Compagnie -destinées aux besoins des sauvages qui habitent le fleuve. Comme sur la -_Roche-jaune_, je fus encore sans guide dans ce voyage de dix jours. Un -Canadien, qui devait faire la même route, nous accompagna. On -s’accoutume par degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la -protection de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où il n’y a -aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à travers ces plages -désertes, comme le nautonnier sur le vaste Océan. Les habitants du fort -nous avaient bien recommandé d’éviter la rencontre des _Jantonnais_, des -_Santées_, des _Ampapas_, des _Ogallalas_, des _Pieds-noirs_ et des -_Scioux_. Nous avions cependant à traverser les plaines qu’ils -parcourent. Le troisième jour, un parti de _Jantonnais_ et de _Santées_, -qui se tenaient cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste; -mais bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et -après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent des -provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes plusieurs -autres partis qui nous témoignèrent tous la même amitié et les mêmes -attentions; ils nous donnèrent la main, et nous fumâmes avec eux. Le -cinquième jour, nous nous trouvâmes dans le voisinage des -_Scioux-Pieds-noirs_, une tribu détachée des _Pieds-noirs_ des -montagnes. Le nom seul et la race dont ils descendent nous effrayaient; -nous marchions donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher -à l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers midi, -nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour prendre un moment de -repos et pour dîner. Comme nous nous félicitions de n’avoir pas encore -rencontré ces redoutables _Pieds-noirs_, tout à coup un bruit affreux se -fit entendre sur la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions -arrêtés; une bande de _Pieds-noirs_, qui depuis plusieurs heures -suivaient nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand galop. -Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque nus, et -barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai aussitôt et je -présentai la main à celui qui paraissait être le chef de la bande; il me -dit froidement: «Pourquoi te caches-tu dans ce ravin? as-tu peur de -nous?» Je lui répondis que nous avions faim et que la fontaine nous -avait invités à prendre un moment de repos. Il me regarda avec -étonnement, et s’adressant au Canadien qui parlait un peu la langue -sciouse, il lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui -est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que je portais -sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. Le Canadien -lui répondit (dans cette circonstance il était prodigue de grands -titres): «C’est l’homme qui parle au Grand-Esprit. C’est un chef ou -_Robe-noire_ des Français.» Son regard farouche changea aussitôt; il -ordonna à ses guerriers de mettre bas les armes, et chacun me donna la -main. Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit en -cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me pria alors de -l’accompagner et de passer la nuit dans son village, qui n’était pas à -une grande distance. Je le suivis, et arrivé en vue du camp, qui -comprenait une centaine de loges ou environ mille âmes, je m’arrêtai à -un quart de mille de distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une -belle rivière, et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à -souper avec moi. Comme je disais le _Benedicite_, il demanda au Canadien -ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais au Grand-Esprit -pour le remercier de nous avoir procuré de quoi manger. Il fit une -exclamation d’approbation. Douze guerriers et leur chef proprement -habillés se présentèrent bientôt devant ma loge et y étendirent une -grande et belle peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et -m’ayant conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne -comprenais rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant que -c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez de ma -surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette espèce de -tapis par les extrémités, me soulever de terre et, précédé de leur chef, -me porter en triomphe jusqu’au village, où tout le monde fut sur pied en -un instant pour voir la _Robe-noire_. On m’assigna la place la plus -honorable dans la loge du chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses -principaux guerriers, me harangua en ces termes: «_Robe-noire_, voici le -jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la première -fois que nous contemplons au milieu de nous un homme qui approche de si -près le Grand-Esprit. Voici les principaux braves de ma tribu, je les ai -invités au festin que je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent -jamais la mémoire d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir -encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; je fis le -signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle dura, tous les -convives sauvages, à l’exemple de leur chef, tinrent les mains levées -vers le ciel; au moment où je terminai, ils abaissèrent la main droite -jusqu’à terre. Je fis demander au chef une explication de cette -cérémonie. «Nous levons les mains, me répondit-il, parce que nous sommes -entièrement dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui -fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, parce que -nous sommes des êtres misérables, des vers qui rampent devant sa face.» -Il prit alors dans mon plat un morceau de pomme blanche (racine dont ils -se nourrissent), et me le mit dans la bouche avec un petit morceau de -buffle. - -Je désirais parler à ces braves gens des principaux points du -christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans la langue -pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, quoique nous fussions -encore à cinq journées du fort, le chef me fit accompagner par son fils -et par deux autres jeunes gens, me priant de les instruire. Il désirait -absolument de connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur -communiquer de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes gens -seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages mal intentionnés. - -Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de viande de -vache. Voyant que nous étions sans provisions, il jeta sa charge à terre -en nous priant de vouloir l’accepter, «Car, nous disait-il, vous -approchez du fort où le gibier est très-rare.» Nous arrivâmes au fort -Pierre le 17 octobre. - -Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes sur notre -route: _le Corbeau de fer_, _le Bon Ours_, _la Main du chien_, _les Yeux -noirs_, _l’Homme qui ne mange point de vache_, _l’Homme qui marche -nu-pieds_. Ce dernier est le chef des _Pieds-noirs_. Les principales -rivières que nous avons traversées pendant ce trajet sont la rivière du -Cœur, la rivière au Boulet, la rivière Grande, le Moreau et la grande -Sheyenne. - -Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis en route -pour le fort Vermillon, dans la compagnie de deux Canadiens. Les plaines -que nous traversâmes étaient presque entièrement dénuées de bois; -souvent nous fûmes obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il -fallut faire flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de -sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était brûlée. Nous -traversâmes la rivière de Médecine, la rivière de la Chapelle, la -rivière de Jacques et le Vermillon. - -La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se divise en -plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que j’ai pu obtenir, -les _Santées_ et les _Jantons_ sont au nombre de trois mille; les -_Jantonnais_, quatre mille trois cents; les _Pieds-noirs_, quinze cents; -les _Ampapas_, deux mille; les _Brûlés_, deux mille cinq cents; les -_Sausares_, mille; les _Minnikanjoos_, deux mille; les _Ogallalas_, -quinze cents; les _Deux-Chaudières_, huit cents; les _Sayons_, deux -mille; les _Unkepatines_, deux mille. Ce sont là les _Scioux_ du -Missouri. On en trouve encore de huit à dix mille sur le Mississipi, -dispersés en différentes bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la -rivière Rouge. - -La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque tribu a une -forme différente qu’il est facile de reconnaître. L’extérieur des loges -sciouses est gai; elles sont peintes en lignes onduleuses rouges, jaunes -et blanches, ou décorées de figures de chevaux, de cerfs et de buffles, -de lunes, de soleils et d’étoiles. - -Parmi les _Scioux_, comme parmi les _Arikaras_, les guerriers qui se -préparent à une expédition sont soumis à un jeûne très-rigoureux de -plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge religieuse où ils étendent -une peau de buffle et plantent un poteau peint en rouge; au sommet de la -loge est attachée une peau de veau contenant toutes sortes de devises. -Là, pour obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y -passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi -plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour, -chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner leurs massues -au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de fortes incisions sur -l’omoplate, font passer des cordes à travers les plaies, et traînent -deux grosses têtes de buffle sur une éminence située à environ un mille -de distance du village; là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en -défaillance. Une dernière offrande avant le départ consiste à se couper, -en différentes parties du corps, de petits morceaux de chair qu’ils -offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, pour se -rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires des différents -éléments. - -Le _Scioux_ qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime -de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires -de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer -en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus -glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et -placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai -tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la -religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux -aurait les résultats les plus consolants. - -A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre _Santées_ revenait -d’une excursion contre mes chers _Potowatomies_ de Council-Bluffs; ils -apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds -jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de -vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu -du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout -à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je -leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils -m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins -les _Potowatomies_. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient -en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui -même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les _Ottoes_, les -_Pawnées_, les _Sancs_, les _Renards_, et les _Aouways_, de venir fondre -sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour -opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles -dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais -que bientôt les _Potowatomies_ et leurs alliés viendraient tirer -vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus -de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de -leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les -_Potowatomies_ de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs -casse-têtes. - -Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je -m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de -fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid -qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant -avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation -doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de -Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le -Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les -herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du -fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous -tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait -immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel. -Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les -nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré -tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et -inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne -faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour -toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La -nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se -ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en -me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille -lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays -des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer -les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, -avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre -côté les invasions des _Scioux_, avaient fini par disperser mes pauvres -sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP. -Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au -milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister -à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission -de la part des _Scioux_, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront -tranquilles de ce côté-là. - -Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port, -ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident -sur les terres des _Ottoes_, des _Aouways_, des _Sancs_, des -_Kickapoux_, des _Delawares_ et _Shawanous_, que j’ai traversées. La -nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain, -je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du -nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de -Saint-Louis. - -Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur. -Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères -et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille -entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un -fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la -Providence et dans le zèle de mes amis. - -P. J. DE SMET, S. J. - - - - -SECOND VOYAGE - -du 21 avril au 31 octobre 1842. - - - - -PREMIÈRE LETTRE - -A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE -SMET, JUGE DE PAIX, A GAND - - -Des bords de la Plate, 2 janvier 1841. - -Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes -Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus -belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis -sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre -de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages -l’appellent la _Nébraska_ ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la -_Plate_, Irving, dans son _Astoria_, l’appelle la plus merveilleuse et -la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces -dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et -de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de -vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une -goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront -besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me -procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous -intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets -traités dans celle de mon premier voyage. - -Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de la nôtre ont eu -leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût -infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur -lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie -des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, -à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. -Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais -occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine -d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour -leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart -pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la -Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de -différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant, -depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie; -ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit. - -La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent. -Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce, -des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur, -un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à -parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que -des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en -trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de -ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent -quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en -tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue -ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins: -d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de -Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville -que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres -quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes, -et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle -de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P. -provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont -mis à même d’entreprendre ce long voyage. - -Le but de mon voyage de l’année passée, chez les _Têtes-plates_, était -de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des _Robes-noires_ qu’ils -demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840, -j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le -rendez-vous, précisément au moment où une bande de _Têtes-plates_ y -était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre -les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les -_Pends-d’oreilles_ ou _Kalispels_, les _Nez-percés_ ou _Sapetans_, les -_Sheyennes_, les _Serpents_ ou _Soshonies_, les _Corbeaux_ ou -_Absharokès_, les _Gros-Ventres_ ou _Minatarées_, les _Ricaras_, les -_Mandans_, les _Kants_, plusieurs tribus de la nombreuse nation des -_Scioux_ ou _Dacotas_, les _Omahas_, les _Ottas_, les _Aouways_, etc. -Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que, -dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la -Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de -l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à -travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de -parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et -de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples -ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin -d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et -le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer. - -Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la -relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille -est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de -l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant -que je pus faire sur le compte des _Têtes-plates_, tout avait contribué -à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que -presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux -d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq -seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point, -Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut -autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi; -le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P. -général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à -cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les -langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères -coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens, -charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et -un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux, -pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté -du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces -missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener -à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à -Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu -désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du _Far -West_, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de -Racine: - - O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels - Ta sagesse conduit tes desseins éternels! - -Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest des -Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours pour faire en -bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; ce qui peut donner la -mesure des difficultés que présente la navigation sur le Missouri au -sortir de l’hiver. Alors, il est vrai, les glaces sont fondues; mais -l’eau est encore si basse, les bancs de sable si rapprochés, les chicots -si nombreux, que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes -précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de -l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique de -cette rivière. - -Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite cabane -abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de nos pauvres -campagnards belges, et où quelques jours auparavant une pauvre -sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, si semblable à celui qui -mérita la préférence du Sauveur naissant, que nous nous casâmes avec -empressement; car nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers, -d’autre abri qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture -brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant pour ne -plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser en route, bien des -choses qui demandaient supplément et réparation, nous arrêtèrent en cet -endroit jusqu’au 10 mai. - -Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir passé par les -terres des Shwanées et des Delawares, où nous ne vîmes de remarquable -qu’un collége de méthodistes bâti au milieu des meilleures terres du -pays, nous arrivâmes après cinq jours de marche sur les bords de la -belle rivière des _Kants_, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous -avaient précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents -du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre à plus de vingt -milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos bêtes de somme à passer -la rivière en nageant devant elles, l’autre annonçait notre arrivée aux -premiers de la peuplade qui nous attendait sur l’autre rive, et le -bagage, les voitures et les hommes traversaient l’eau dans une grande -pirogue ou tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces -gondoles qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que les -Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que nous allions camper -sur les bords de la _Rivière-aux-Soldats_, qui n’est qu’à six milles de -leurs village, ils se séparèrent de la caravane au grand galop et -disparurent bientôt au milieu d’un nuage de poussière. A peine notre -tente était-elle dressée, que le grand chef lui-même arriva avec six de -ses plus braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après -m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, il tira -solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta les titres -honorables qu’il tenait du Congrès américain. J’en pris lecture, et -après que je lui eus procuré de quoi fumer le calumet, à son tour, en -homme qui connaissait les convenances, il me fit accepter pour notre -garde les deux braves qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux -étaient armés en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre -avait un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des griffes -de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces deux braves -restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée de notre tente, -pendant les trois jours et les trois nuits qu’il nous fallut attendre -après les retardataires de la caravane. En les quittant, nous leur fîmes -présent de quelques bagatelles, qui achevèrent de nous gagner leur -affection. - -Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ soixante-dix -personnes, dont plus de cinquante étaient en état de se servir de la -carabine, nombre plus que suffisant pour entreprendre avec prudence la -longue course qui nous restait à fournir. Pendant que le gros de la -troupe s’avançait vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi, -nous déclinâmes sur la gauche pour visiter le premier village de nos -hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes frappés de -la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules de froment qui -couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y en avait guère qu’une -vingtaine groupées sans ordre à quelque distance les unes des autres; -mais chacune d’elles couvrait un espace circulaire d’environ cent vingt -pieds de circonférence, ce qui suffit pour abriter commodément de trente -à quarante personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à -huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre total -de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, répartis en -deux villages à une vingtaine de milles de distance l’un de l’autre. Ces -loges, quoique humides, paraissent cependant réunir à la solidité la -commodité et l’agrément. De la muraille circulaire, faite de terre, et -qui s’élève perpendiculairement à hauteur d’homme, partent des perches -courbées, aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois -de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau brute; -elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le foyer est placé -au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées à soutenir la rotonde; -les lits sont rangés en cercle autour de la muraille, et dans l’espace -compris entre les lits et le foyer, se trouvent les habitués de la loge, -les uns debout, les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des -nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur à leurs -yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque nous entrâmes dans -la loge, on nous en présenta une de cette espèce. - -Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes de curieux -pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu de ces figures -étranges; bien certainement un Teniers y eût vu des trésors; ce qui me -frappa davantage, c’était la physionomie vraiment à caractère de la -plupart de ces personnages, le naturel de l’attitude, la vivacité de -l’expression, la singularité des costumes, la variété des occupations. - -Les femmes seules se livraient à un travail proprement dit: il semblait -que la tâche de gagner le pain à la sueur de son front ne regardât -qu’elles. Pour n’être point détournées de leurs travaux par le soin de -ceux de leurs enfants qui ne marchent pas encore, elles les avaient -attachés par les pieds et les mains à un morceau d’écorce ou à une -planche d’assez grande dimension pour les préserver des blessures que -pourraient leur causer les objets environnants, et avaient déposé ce -meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il réunisse -les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur un lit, d’autres à -leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, elles s’en servent -également, et le portent, tantôt sur le dos, à la façon des Egyptiennes -ou diseuses de bonne aventure, quelquefois à leur côté, le plus souvent -suspendu au pommeau de leur selle; tandis qu’en même temps elles -traînent derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de somme -qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les armes de leurs -maris, elles galopent en cet équipage aussi vite qu’eux; et ces -innocentes créatures paraissent comprendre que crier et pleurer ne les -soulage pas, car c’est rare qu’on entende leurs sons plaintifs. - -Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? Lorsque nous -entrâmes, les uns causaient en attendant le repas (car manger est leur -principale occupation lorsqu’ils ne dorment pas); d’autres fumaient, -s’amusant à renvoyer la fumée par leurs narines; d’autres s’occupaient -de leur toilette; et comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de -la barbe et des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que -l’embellissement de la tête était le principal objet de leurs soins. -Contre la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur -chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure est de -onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la réserve d’un bouquet -fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet de la tête, pour recevoir le -plus bel ornement, selon eux, dont une tête d’homme soit susceptible, je -veux dire la plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le -symbole du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et flotte -en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, quelquefois voltige -autour des tempes. Pendant que nous fumions le calumet avec les -principaux de la loge, je ne pouvais me lasser de considérer une espèce -de dandy, qui se mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure -la plus gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il -paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention et -presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu de soin qu’il avait -mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton sans barbe, yeux sans cils -et sans sourcils, tête sans cheveux, voilà autant de conditions de -beauté essentielles. Mais ce n’est là qu’une partie de leur parure, et -les peines qu’ils se donnent pour arriver à la perfection du genre sont -vraiment inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil, -surmontée d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; sur tout -le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui serpentent dans tous -les sens; aux oreilles, trouées du haut en bas, des pendants formés de -morceaux de fer, d’étain, de faïence ou de porcelaine, qui se rabattent -en grosses touffes et tintent sur les épaules; au cou un collier de -fantaisie qui tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de -ce collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras et aux -poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre ou de -fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur tranchante; à -laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de _kennekenic_ (herbe -qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre une gaîne à coutelas; aux -jambes des mitaines, et aux pieds des souliers brodés en porc-épic; et, -par-dessus tout cela, en guise de manteau, une couverture, n’importe de -quelle couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin du -porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un _Kant_ -enchanté de lui-même et de sa parure. - -Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la manière de -prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent beaucoup aux sauvages -leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils sont en relation d’amitié de -temps immémorial. Leur taille est généralement haute et bien prise: -leur physionomie, comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur -langage, saccadé et guttural, est encore remarquable par la longueur et -la forte accentuation de ses désinences, ce qui n’empêche pas leur chant -d’être on ne peut plus monotone; d’où l’on pourrait conclure que les -eaux de leur rivière, quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu -des eaux du Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la -brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps et au -courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que n’ont pas tous les -sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, ils se servent, comme les -blancs, de la carabine, ce qui leur donne sur leurs ennemis une grande -supériorité. - -Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des hommes -vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus connu de tous, parce -que Bonneville en parle dans ses mémoires, s’appelait la -_Plume-blanche_. L’auteur de la conquête de Grenade nous le représente -d’une forme et d’un caractère tout à fait chevaleresque; le fait est -qu’il était doué d’une intelligence, d’une franchise, d’un courage et -d’une générosité peu communs. Il avait connu particulièrement le -révérend M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques qui -visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour lui, et par -suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires, une profonde -vénération. Il n’en était pas de même des ministres protestants, il -méprisait également leur personne et leur réforme. Un jour que l’un -d’eux lui parlait de conversion, «Se convertir, lui répondit ce -philosophe sauvage; oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion -que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne que celle -qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires. Si donc tu veux me -convertir, il faut d’abord que tu laisses là ta femme, puis que tu -endosses l’habit que je vais te montrer; ensuite nous verrons.» Cet -habit était une soutane, autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il -y avait laissée avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt -apportée. Mais que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à -le savoir. - -Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait pas en -conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère: loin de là: -semblables en ce point à toutes les tribus indiennes, les Kants sont -toujours sérieux quand ils parlent ou entendent parler de la religion. -Pour peu qu’on les observe, on s’apercevra même que le sentiment le plus -enraciné dans leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le -détail de leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais, -par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les prémices à -leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi sans avoir -consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions les plus fougueuses, -ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant une femme ou un enfant -sans défense, ils invoqueront le Maître de la vie. Enlever beaucoup de -chevelures à l’ennemi, lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de -leurs vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent -ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice. Dans le -cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se rendre le Ciel -propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de parvenir heureusement à -massacrer, dans l’absence de leurs maris et de leurs pères, toutes les -femmes et tous les enfants qu’ils trouveraient dans le premier village -des Pawnées, leurs voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à -quatre-vingt-dix victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à -propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est permis à la -vengeance; les massacres les plus horribles, loin d’être un crime, sont -pour eux des actes de vertu religieuse, de la vertu par excellence des -grandes âmes. Le Kant se venge, parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme -basse qui puisse pardonner des affronts, et il nourrit sa rancune, parce -que sa vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont -il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de leur -faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire à massacrer -un ennemi sans défense, ce serait peine perdue. Il n’y a qu’une -exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi vient de lui-même se -réfugier dans leur village. Tant qu’il y demeure, son asile est -inviolable, sa vie même y est plus en sûreté que dans sa propre loge: -mais malheur à lui s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il -sorti, qu’il a rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que -l’esprit de vengeance leur avait donnés sur lui. - -Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les Kants ne sont -pas étrangers aux sentiments les plus tendres de la pitié, de l’amitié -ou de la compassion. A la mort de leurs proches parents, ils sont -quelquefois inconsolables, et laissent croître leur chevelure pour -exprimer leur douleur. Le grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il -avait les cheveux longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la -tristesse de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore -pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux et de -compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de trois Kants venus -à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on leur montra un _Ecce -Homo_ et une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs; surtout quand -l’interprète leur eut fait comprendre que cette tête couronnée d’épines -et qui versait de grosses larmes, était bien réellement l’image du -Sauveur du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de sa -Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion de -rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à l’appui de cette -belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement chrétienne, et que -si l’on commençait à y jeter des germes de foi pure et d’amour de Dieu -bien entendu, il serait facile, avec le secours d’en haut, qui ne -manquerait pas alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus -tendre compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois avant -leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis? Pourquoi les -Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les confins de la -civilisation américaine, sont-ils si différents de plusieurs peuplades -du Far-West et conservent-ils cette férocité de mœurs? Pourquoi les -dépenses faites en leur faveur par la philanthropie protestante -n’amènent-elles aucun résultat satisfaisant? Pourquoi les germes de -civilisation, répandus dans le sein de ces peuplades par la main de -leurs sociétés savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah! -il ne faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser, -convertir, surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique -humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de bonté, en qui -seul nous mettons notre confiance, bénir notre entreprise, et prouver -ainsi que les gouttes de nos sueurs ont besoin de la rosée du ciel pour -féconder le sein de la terre et lui faire porter autre chose que des -ronces et des épines! - -Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs guerriers, -l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on donnait le titre de -capitaine, vinrent nous donner le pas de conduite. En quittant le -premier village, nous traversâmes un grand champ dévasté, que les -Etats-Unis avaient fait défricher et ensemencer pour eux quelques années -auparavant; triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de -civilisation employés par les protestants. - -Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain, et ils -fussent demeurés beaucoup plus longtemps, s’ils n’avaient pas eu à -craindre les plus terribles représailles de la part des Pawnées, à cause -des massacres dont j’ai parlé plus haut. Ayant donc reçu de nous des -remercîments et de quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient -prise, ils s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et -bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux jours, que -quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti de Pawnées, se -dirigeant de leur côté et ne respirant que vengeance. - -Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans les fertiles -environs de la Plate et sur les fourches supérieures de la rivière des -Kants. Quoique six fois plus nombreux que les Kants, ils ont presque -toujours été battus par ceux-ci, parce qu’ils n’ont ni les armes, ni -l’adresse, ni la force, ni le courage de leurs rivaux. Cependant, comme -le parti en question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez -eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier point, par le -souvenir encore récent du massacre de leurs mères, de leurs femmes et de -leurs enfants, nous ne pouvions nous empêcher de craindre beaucoup pour -les Kants; déjà même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le -sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage nous les -vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui s’approchèrent de -nous se faisaient remarquer, l’un par une chevelure humaine pendu au -mors de son cheval, l’autre par un drapeau américain drapé autour de son -corps en guise de manteau: symbole de victoire qui nous firent mal -augurer du sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant -interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous apprîmes -d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi, et qu’ils avaient -grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une quinzaine d’autres qui les -suivaient de près, non-seulement de quoi manger, mais encore de quoi -fumer. Ils mangèrent beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la -coutume des sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours -un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient pas -contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de côté, ce retour -précipité de leur expédition, le voisinage rapproché de leurs peuplades, -leur amour bien connu pour un pillage facile, tout contribuait à nous -faire craindre de leur part quelques tentatives, sinon contre nos -personnes, du moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu, -nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne reparut. - -Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les _Pawnées_ sont -presque vrais croyants au sujet de la vie à venir, et plus que -pharisiens dans l’observance de leurs pratiques superstitieuses. La -danse, la musique, aussi bien que le jeûne, la prière et le sacrifice, -font partie essentielle de leur culte. Le plus ordinaire est celui -qu’ils rendent à un oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines -auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce -manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur -servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander au Ciel. -Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre quelque affaire -importante, ou d’éloigner quelque fléau de la peuplade, l’oiseau -médiateur est exposé à la vénération publique, et pour le rendre -propice, ainsi que le grand manitou dont il n’est que l’envoyé, on fume -le calumet, et la première fumée qui en sort est dirigée vers la partie -du ciel où brille leur astre protecteur. - -A l’oblation du calumet, les _Pawnées_, dans les occasions solennelles, -joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils disent avoir appris -de l’_oiseau_ et de l’_étoile_, l’holocauste le plus agréable au -Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé de la manière la plus cruelle -possible. On ne peut entendre sans horreur les circonstances qui -accompagnèrent l’immolation d’une jeune _Sciouse_, dans le cours de -l’année 1837. C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir -une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris. - -Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir été nourrie -six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête pour le retour de la -belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir les derniers jours de -l’hiver. La veille du jour marqué pour la prétendue fête, on fit une -coupe de bois dans la forêt, et l’on fit comprendre à la jeune fille -qu’elle devait aider à abattre les arbres et à aiguiser les poteaux. Le -lendemain, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au -milieu des guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur. -Lorsque le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre ses -armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux pièces de bois -qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci était elle-même -chargée de trois poteaux; mais croyant marcher à un triomphe, et n’ayant -dans l’imagination que des idées riantes, elle s’avançait vers le lieu -de son sacrifice, dans la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de -timidité et de joie si naturelle à une enfant prévenue de tant -d’hommages. - -Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu que par -des chants religieux et des invocations réitérées au Maître de la vie; -en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait à entretenir l’illusion si -flatteuse dont on l’avait bercée jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu -au terme, et qu’elle ne vit plus que des feux, des torches et des -instruments de supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le -véritable sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et -lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort, -qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des torrents de larmes -coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait en cris lamentables; ses -mains suppliantes s’élevaient vers le ciel; puis elle priait, conjurait -ses bourreaux d’avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses -parents; mais en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni -les promesses libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut -capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la jeune fille, -ils l’attachent impitoyablement aux branches de deux arbres et aux trois -poteaux dont ses épaules avaient été chargées comme d’un trophée; ils -lui brûlent ensuite les parties du corps les plus sensibles, avec des -torches ardentes faites de ce même bois que ses propres mains avaient -distribué aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré -aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme -peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si horrible -spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une flèche qui fut à -l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels, après avoir été -violemment tournés et retournés dans ses blessures, en furent arrachés -de manière à ne faire de son corps qu’un amas de chairs meurtries d’où -le sang ruisselait de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le -grand sacrificateur, pour couronner dignement tant d’atrocités, -s’approcha de la victime expirante, en arracha le cœur encore palpitant, -et vomissant mille imprécations contre la nation sciouse, le porta à sa -bouche et le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des -enfants de la tribu. Après avoir laissé le corps en proie aux bêtes -féroces, et répandu le sang sur les semences pour les féconder, chacun -se retira dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance -d’une bonne récolte. - -De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces sauvages les -plus cruelles représailles. Aussi à peine la nouvelle s’en fut-elle -répandue, que les Scioux, brûlant de venger leur nation, jurèrent tous -qu’ils ne seraient satisfaits que lorsqu’ils auraient massacré autant de -Pawnées que leur victime avait de phalanges aux doigts et -d’articulations dans chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à -suivre la menace. Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups -de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs enfants, -commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble à leur désolation. - -A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l’influence -invisible de l’ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour -donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du -véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d’apaiser la -justice divine? - - - - -DEUXIÈME LETTRE - - -Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841. - -Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais enfin nous -commençons à apercevoir ces chères montagnes, où nos vœux nous -transportent depuis si longtemps. On les appelle _Rocheuses_, à cause de -leur composition qui n’admet guère que le granit et le silex. La -longueur, le cours et l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait -donner le surnom d’_Epine dorsale_ du Nouveau-Monde. Parcourant du nord -au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant les sources -des plus grands et des plus beaux fleuves de l’univers, elle a pour -branche du côté de l’ouest, l’éperon des _Cordilières_, qui s’étendent -dans le Mexique, et du côté du levant, les montagnes moins connues -peut-être, mais non moins admirables, de la _Rivière-aux-Vents_. Ces -dernières renferment les sources de plusieurs grandes rivières, dont les -unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans le grand -fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. Les -_Côtes-Noires_, les plaines élevées qui séparent les sources du haut -Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le _Coteau des -prairies_, les montagnes _Azark_ et les _Massernes_ peuvent être -considérées comme les ramifications des Montagnes Rocheuses. - -D’après les observations faites au moyen du baromètre, d’accord avec les -calculs de la trigonométrie, les mémoires de Bonneville portent la -hauteur de quelques-uns de leurs pics à vingt-cinq mille pieds au-dessus -du niveau de la mer, élévation qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on -s’en rapportait au seul témoignage des yeux; mais tout le monde sait que -les montagnes placées au milieu d’une plaine immense ressemblent aux -vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours moins -élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit de leur plus ou -moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses de la création que nous -avions l’espérance de trouver nos chers néophytes; mais un exprès envoyé -pour leur annoncer notre arrivée prochaine vient de revenir avec la -nouvelle que des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours, -sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces sauvages -appartiennent-ils à la tribu des _Têtes-plates_ ou à d’autres, nous n’en -savons rien; un second messager va partir pour s’en informer; en -attendant son retour, je continue ma relation. - -L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de prendre de -nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir l’exactitude, -qualité d’autant plus désirable qu’elle ne se trouve pas toujours dans -les récits publiés sur ces régions lointaines. Cependant, pour ne pas -outrepasser les bornes d’une très-longue lettre, je ne dirai que -quelques mots sur les perspectives, les fleurs, les oiseaux, les -animaux, les sauvages et les aventures de notre route. - -A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux côtés de la -_Plate_ jusqu’aux _Côtes-Noires_, et des Côtes-Noires elles-mêmes qui -viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, on pourrait appeler un -océan de prairies, les quinze cents milles que nous avons parcourues de -_West-Port_ aux sources de l’_Eau sucrée_; le terrain offre partout ce -genre d’accidents qui ressemblent aux ondulations de la mer quand elle -est agitée par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet de -quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels qu’il s’en -trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne doute nullement que -des géologues de bonne foi ne reconnaissent ici, comme ailleurs, des -vestiges incontestables du déluge. Un fragment de pierre que je conserve -me semble en renfermer plusieurs. - -A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans les contrées de -l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation et de profondeur, -à peu près en raison directe de la moindre quantité d’eau qui les -arrose. Bientôt sur les bords des torrents on ne voit plus qu’une -lisière de bois assez étroite, où se trouvent rarement des arbres de -haute futaie. Dans le voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des -buissons de saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre -chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans les plaines -fertiles qui s’étendent de _West-Port_ jusqu’à la _Plate_. Cette liaison -intime entre les eaux et les bois est si sensible à tous les yeux, que -nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé huit jours dans ce désert, que -déjà on les voyait, surtout quand la marche avait été longue, -tressaillir et doubler le pas, à la vue des arbres qui s’élevaient dans -le lointain. Cette rareté de bois dans les contrées de l’ouest, si -contraire à ce qui se faisait remarquer dans les autres parties de -l’Amérique septentrionale, provient de deux causes principales: dans les -plaines situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume -qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies vers la fin -de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au retour du printemps; -et dans le Far-West, où les sauvages se gardent bien d’agir ainsi, soit -pour ne pas éloigner les animaux nécessaires à leur subsistance, soit -pour ne pas se laisser découvrir par les partis ennemis, cette rareté de -bois provient de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable -et de terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des -éternelles absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure -des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la végétation est -obligée, sous peine de mort, de chercher un refuge dans les sinuosités -des rivières, ce qui rend les voyages du _Far-West_ extraordinairement -longs et ennuyeux. - -De loin en loin, surtout dans la rivière des _Kants_ et la _Plate_, on -trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; le -rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On voit aussi dans -quelques sites pierreux des _Côtes-Noires_ une infinité de petits -cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu de tellement coagulés -ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une seule masse; bien polis, ces -blocs feraient de superbes mosaïques. La fameuse colonnade de la chambre -du Congrès américain, qui passe pour une des plus riches qui existent, -est de cette composition. - -Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière non moins -curieuse, que nous prîmes d’abord pour du marbre blanc; mais bientôt -nous nous aperçûmes que c’était quelque chose de mieux. Etonnés de la -facilité avec laquelle se façonnait cette pierre, la plupart des -voyageurs s’en firent des calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs -dans le dessein d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que -pendant deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, hélas! -incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets se brisèrent -à la première épreuve; c’était une belle carrière d’albâtre. - -Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, et -comme le premier degré de cette fameuse chaîne que nous allions gravir, -est le roc _Indépendance_. Il est de la même nature que les Montagnes -Rocheuses. D’abord je crus que ce titre fastueux lui venait de son -isolement des autres et de la force extraordinaire de son assiette; mais -ensuite j’appris qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les -voyageurs qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient -arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis célèbrent -l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. Nous y arrivâmes -le lendemain du même jour. Nous avions avec nous un jeune Anglais non -moins jaloux que les Américains de la gloire de sa nation, raison de -plus pour ne pas crier _Vive l’Indépendance_. Cependant, le jour -suivant, pour qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence -devant ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur le -flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de Jésus (IHS), -que nous voudrions avoir gravé partout, et à côté d’un grand nombre -d’autres dont plusieurs peut-être ne devraient se trouver nulle part. A -cause de ces noms et de toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que -des hiéroglyphes des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon -premier voyage, _le grand Registre du désert_. - -Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la _Plate_. La -plus curieuse de toutes, du moins la plus connue des voyageurs -ordinaires, est celle qu’ils nomment _la Cheminée_. Elle est ainsi -appelée à cause de sa forme extérieure; mais à ne consulter que la -ressemblance, peut-être eût-il mieux valu l’appeler l’_Entonnoir_. En y -comprenant le soubassement, la base et la colonne, sa hauteur ne serait -guère que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite n’en -aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est donc pas dans la -grandeur de ces dimensions que consiste le merveilleux; mais comment ce -reste d’une montagne de sable et d’argile a-t-il pu, malgré les vents -dont la violence est extrême dans ces contrées, subsister aussi -longtemps sous cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se -former ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai que, comme -toutes les buttes qui l’environnent, elle présente successivement dans -sa composition des couches horizontales et perpendiculaires, et que -toutes ces buttes ont à mi-côté une espèce de ceinture d’argile à l’état -de pétrification ou qui tient de milieu entre la terre et la pierre. Si -l’on pouvait conclure de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon -la portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette espèce -de terrain est susceptible de se durcir de manière à se rapprocher de -la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à expliquer l’étonnante -formation de ce singulier monument; mais son existence n’en resterait -pas moins un problème. Si quelque savant désire en donner la solution, -qu’il se hâte de visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne -dans le haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, nous -prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir. - -La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer dans -cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, l’une est appelée _la -Maison_, une autre _le Château_, une troisième _le Fort_, etc.; et -vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage dans un désert où il n’existe -réellement d’autre édifice que la tente que l’on dresse le soir et qu’on -enlève le matin, on dirait que toutes les buttes comprises dans un -espace d’environ cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et -de châteaux gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture -d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques castels de -la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; là, de hautes -murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, des vergers; plus loin, -le parc, les étangs, la haute futaie: vous croyez voir un de ces vieux -manoirs du moyen âge. Aidez encore un peu à l’illusion, et le château va -vous apparaître sur ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa -voix que vous venez d’entendre dans le murmure confus des brises du -désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires, -vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en tous sens par la -chute des eaux, un repaire où s’agite une infinité de serpents à -sonnettes et d’autres reptiles venimeux. - -Après le _Missouri_, qui est dans l’ouest ce que le _Mississipi_ est du -nord au sud, les plus belles rivières sont le _Kanzas_, la _Plate_, la -_Roche-jaune_ et l’_Eau-sucrée_. La première se décharge immédiatement -dans le Missouri et se fait remarquer par un grand nombre de ses -tributaires. Dans le seul espace qui la sépare de la _Plate_, nous en -avons compté jusqu’à dix-huit, ce qui suppose un grand nombre de -sources, conséquemment un sol compact; aussi l’herbe y croît partout. -C’est le contraire dans le voisinage de la _Plate_: même sur les buttes -qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de ses rives, on -ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que le sol, qui n’est guère -composé que de sable, est partout si poreux, que les eaux à peine -tombées des nues coulent déjà dans le fond des vallées; aussi, en -revanche, les prairies voisines sont d’une grande fertilité, parce que -les eaux de la rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent -constamment la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort -belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. La -veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une de chaque espèce, et -il y en eut assez pour former une corbeille magnifique. - -Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description de la -_Plate_, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon premier -voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si commun, qu’on se -souvienne que la plus belle de ses buttes ne se nomme que la _Cheminée_; -et qu’on le pardonne à de pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour -terme de comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses -du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont devant -les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière le nom de -_Plate_, à cause de sa largeur, qui est souvent de six mille pieds, -tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq ou six de profondeur. Ce -peu de proportion lui fait perdre aux yeux du commerce plus des trois -quarts de sa valeur; car il est inouï qu’on ait vu le moindre canot la -remonter; et si des berges, partant du fort _la Ramée_, la descendent -jusqu’à son embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles -peuvent devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on fait -avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en donne, -corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré dans une seule -expression, en la nommant en même temps la plus _magnifique_ et la plus -_inutile_ des rivières. - -Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de le dire, rien -de plus magnifique ni de plus varié que la perspective offerte par la -_Plate_, surtout vers le milieu de son cours. Vous ne voyez partout sur -ses rives délicieuses, outre les fleurs de la plaine, que la rose des -forêts avec toutes ses teintes imaginables, la vigne des prairies et la -renoncule de nos jardins; la haute végétation a été obligée de chercher -un refuge contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui -couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et si -capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des flots, comme -un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les nuances qui flattent la -vue. Tout respire un air de jeunesse. La souplesse des rameaux, qui -obéissent au moindre souffle des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur -de l’ensemble. Aux ondulations si suaves de la rivière et de la verdure, -joignez une distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à -chaque instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes -derrière les autres de manière à graduer la perspective, les coteaux de -la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de l’atmosphère, enfin -le déplacement du spectateur qui dans sa marche saisit à chaque pas un -point de vue nouveau, et vous aurez l’idée des sensations qu’éprouve le -voyageur en parcourant ces bords enchantés. A leur aspect, on se -croirait transporté au moment où la création venait de sortir des mains -de son Dieu. - -Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels; cependant il -arrive de loin en loin que les nuages, en pressant leur course, ouvrent -des courants d’une violence si grande, qu’ils glacent l’air subitement -et produisent des grêles capables de tout détruire. J’ai vu de ces -grêlons de la grosseur d’un œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se -trouve en rase campagne! Un _Sheyenne_ renversé par ses grêlons demeura -une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait sa -fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment sublime s’offrit à -nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les airs, à peu de distance de -nous, comme un vaste abîme se creuser en spirale, et dans son sein les -nuages se poursuivre avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous -les objets d’alentour; d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands -pour subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit -épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que tous les -vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de l’horizon; et, -ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés tant soit peu plus -près de nous, la caravane entière, hommes, chevaux, bœufs, mulets, -chariots et charrettes, eût fait une ascension dans les nuages; mais, -comme aux flots de la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: _Vous n’irez -que jusque-là_. De dessus nos têtes, le tourbillon recula -majestueusement vers le nord et s’arrêta sur le lit de la _Plate_. Alors -nouveau spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se -mirent à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait, -et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage pour tomber des -nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la forme d’une immense corne -d’abondance, dont les mouvements onduleux ressemblaient à l’action d’un -serpent qui essaierait de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était -pas moindre d’un mille. La force des vents qui descendaient -perpendiculairement était telle, que dans un clin d’œil les arbres -étaient écrasés et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des -troncs, couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est -violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante spirale -cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le poids, on la vit se -fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. Bientôt le soleil -reparut, le calme se rétablit, et nous continuâmes en paix notre route. - -A mesure que nous remontions vers les sources de cette merveilleuse -rivière, les teintes de la végétation devenaient plus sombres, la forme -des collines plus sévère, le front des montagnes plus sourcilleux; tout -paraissait offrir l’image, non de la caducité, mais de la vieillesse, ou -plutôt de l’antiquité la plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il -nous fut permis de chanter notre cantique sur les Montagnes -Rocheuses[2]: - - Non, ce n’est plus une ombre vaine, - Dans l’azur d’un brillant lointain - Mes yeux out vu, j’en suis certain, - Des Monts Rocheux la haute chaîne. - - J’ai vu la neige éblouissante - Blanchir leur front majestueux, - Et d’un beau jour les premiers feux - En dorer la masse imposante. - - Comment de leurs cimes glacées - Descendent les fécondes eaux? - Et d’un miel pur les doux ruisseaux - Serpentent-ils dans leurs vallées? - - C’est que sur la plus haute cime - Flotte l’étendard des élus, - Et que là le Roi des vertus - Place son pavillon sublime. - - Salut roche majestueuse, - Futur asile du bonheur; - De ses trésors le divin Cœur - T’ouvre aujourd’hui la source heureuse. - - Non, non, désormais plus d’alarmes; - De la paix j’entends les concerts, - Et les sauvages des déserts - En l’écoutant versent des larmes. - - Bientôt de leur vive allégresse - L’écho redira les accents; - Et la bouche de leurs enfants - du Ciel publiera la tendresse. - - Grand Dieu, qu’ils sont donc admirables - Les chemins par où ton amour - Appelle au céleste séjour - Des cœurs naguère si coupables! - -Ayant parlé de la _Plate_, il faut bien que je dise un mot de -l’_Eau-bourbeuse_ ou du _Missouri_ qui se grossit de ses eaux; toutefois -je ne toucherai que quelques points géographiques qui le regardent. Le -Missouri est le fleuve que je connais le mieux. Dans les quatre années -qui viennent de s’écouler, je l’ai monté et descendu de toutes les -manières, par eau, par terre, en berge, en canot de bois et de peau, en -bateau à vapeur. J’ai parcouru les plaines de ses deux plus grands -tributaires, à travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai -traversé presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs -eaux, depuis la source de la _Roche jaune_, jusqu’à l’endroit où le -_Missouri_, s’associant au _Mississipi_, va communiquer sa fougue au -plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides de ses sources; et -à une distance de trois milles, j’ai goûté les eaux bourbeuses de son -embouchure. Sa prodigieuse étendue, son volume d’eau, sa bourbe -remarquable, son caractère variable, impétueux, sauvage et destructeur, -arrachant souvent avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et -déposant sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui -l’ombragent pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent à -chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes îles. Ce -fleuve _Furieux_ (c’est le nom que les _Dacotahs_ lui donnent) semble, -surtout dans un espace de six à sept milles (la basse plaine), se jouer -de tous les obstacles qu’il rencontre; car là où il veut passer, il -passe, rien n’a jamais pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il -traverse lui donnent un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime. -Chaque fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de -l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées lointaines, -dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux pieds des colosses -américains qui lui donnent naissance. - -C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le _Missouri_ -sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’_Arkansas_, la -_Rivière-Rouge_, le _Mississipi_, qui tous s’entremêlent ensuite dans un -seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs immenses -étendues, des riches débris arrachés aux montagnes. - -Le _Missouri_ proprement dit est formé par trois fourches considérables, -qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des principales chaînes -des Montagnes Rocheuses. La fourche du nord s’appelle _Gefferson_; celle -du milieu, le _Madison_, et celle du sud, le _Gallatin_. Chacune se -divise en petites branches qui descendent des montagnes dans tous les -sens, et entrelacent leurs eaux avec les fourches supérieures de la -_Columbie_ et du _Rio-Colorado_[3], qui coulent à l’ouest des montagnes. -J’ai bu des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins de -cinquante verges, le même champ de neige fournissant des eaux au grand -Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction des trois fourches, le -_Missouri_ ne présente à une distance considérable qu’un torrent -fougueux et écumant. Il s’étend ensuite dans un lit plus spacieux et par -conséquent plus tranquille; on y rencontre de petites îles et des -rochers noirâtres et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille -pieds au-dessus de son courant. Les montagnes dont il lave les bases -sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et le -cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup de -grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible. Bientôt ces -montagnes prennent un aspect solitaire et offrent aux regards les masses -les plus imposantes. Dans un parcours de dix-sept milles, la rivière est -dans une rage éternelle, roulant et lançant ses ondes écumantes de -cataracte avec des mugissements épouvantables dont tous les échos -d’alentour retentissent. La première chute est de quatre-vingt-dix-huit -pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept, et la -quatrième de vingt-six. Le _Missouri_ conserve la fougue et la rapidité -de son cours assez loin au delà. Immédiatement après sa dernière chute, -il reçoit la belle _Rivière-à-Marie_, qui vient paisiblement du nord. -Plus bas, du côté opposé, entre le _Déarn-Born_ et la _Fantaisie_, -chacune par une embouchure de cent cinquante verges, les _Manolles_, la -_Grosse-Corne_, la _Coquille_, toutes de cent verges; la _Grande-Sèche_ -de quatre cents verges, la _Sèche_ de cent, et le _Porc-épic_ de cent -douze. Après ces rivières, on voit paraître la _Roche-jaune_, le second -en grandeur de tous les tributaires du _Missouri_. Elle lui ressemble -sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes; son -lit est large, son courant rapide; aux deux cents derniers milles de son -cours, ses deux bords sont bien boisés, et ses bas-fonds larges et -fertiles. L’ours gris et l’ours noir, la biche, la grosse-corne, le -chevreuil commun et le chevreuil à queue noire, la gazelle et le buffle, -sont les animaux les plus communs de ces parages. Les mines de charbon -et de fer y paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles -fourniront de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La -_Roche-jaune_ se décharge dans le _Missouri_ par le sud, après un cours -de seize cents milles; à son embouchure, qui est de huit cent cinquante -verges, elle paraît plus large que le fleuve qui la reçoit. - -Le _Missouri_, après sa jonction avec la _Roche-jaune_, commence à -s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement dénués de -bois, ce qui retardera encore longtemps la culture de ces riches terres. -Il reçoit successivement par le nord la _Rivière-de-la-terre-blanche_, -et par le sud la _Rivière-à-l’oie_, le _Petit-Missouri_, peu profond et -très-rapide; la _Rivière-aux-couteaux_, près des villages des Mandans; -la _Rivière-aux-boulets_, le _Winnipentin_, la _Sewarzerna_, la -_Sheyenne_, navigable jusqu’à environ trois cents milles de son -embouchure, qui est de quatre cents verges; son courant est -très-rapide, et son eau très-bourbeuse; ensuite la _Rivière-à-Tyber_ et -la _Rivière-blanche_. Cette dernière tire son nom de la blancheur de ses -eaux qui sont très-malsaines et resserrent le corps lorsqu’on en boit; -les terres hautes qui l’avoisinent sont stériles et abondent en -pétrification du règne animal et végétal; ses coteaux sont d’un aspect -fantastique et singulier; son flux est rapide; depuis son embouchure, -qui est de trois cents verges, on peut la remonter en bateau à la -distance de trois cents milles. Le _Poncas_ et l’_Eau-qui-court_ -entrent du même côté; du côté opposé on rencontre la petite -_Rivière-à-médecine_, la _Rivière-à-Jacques_, qui est de temps -immémorial un rendez-vous de chasseurs à castors; la _Pierre-blanche_, -le _Vermillon_, la _Sciouse_ qui possède une belle carrière rouge à -calumets, la _Petite-Sciouse_, la _Rivière-à-Floy_, le _Royer_, le -_Maringouin_, le _Nishuebatlana_, la _Rivière-aux-tonneaux_, le -_Torquios_, le _Nodowa_. - -Alors vient la _Plate_, la principale fourche du _Missouri_; elle prend -sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes Rocheuses, parcourt une -étendue d’environ deux mille milles, et présente à son embouchure -environ un mille de largeur, mais si peu de profondeur, qu’elle n’est -pas navigable. Les deux _Newahas_ entrent par le sud, la _Petite-Plate_ -par le nord; le _Kanzas_, par le sud, a un cours d’environ mille milles, -navigable à une grande distance; l’_Eau-bleue_ et trois autres petites -rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent la -_Rivière-grande_, large, profonde et navigable; les deux _Charetons_, la -_Bonne-femme_ et le _Manitou_. Au sud sont la _Mine_, la _Salée_ et -l’_Osage_, belle rivière et de grande importance, navigable jusqu’à six -cents milles; vers sa source, ses eaux s’entrelacent avec celles de -l’_Arkansas_. Trois autres, peu considérables, entrent du côté opposé, -la _Bourbeuse_, la _Houtre_ et le _Cèdre_. La _Gasconnade_ est navigable -à soixante-six milles; elle est importante, à cause de ses belles -forêts de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du pays -adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le _Missouri_ se décharge -dans le _Mississipi_, on rencontre encore plusieurs autres rivières, -telles que le _Buffalo_, le _Saint-Jean_, la _Rivière-au-bois_, le -_Bon-Homme_, au sud, et la _Charrette_, la _Femme_, etc., au nord. - -Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se déchargent -immédiatement dans le _Missouri_: celles que je nomme suffiront pour -donner une idée de l’immense volume d’eau que cette rivière charrie. -Depuis ses sources jusqu’à l’embouchure de la _Roche-jaune_, elle a une -étendue de huit cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la -_Roche-jaune_ jusqu’à sa jonction au _Mississipi_, deux mille deux cents -milles. - -Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le _Mississipi_ -après sa jonction au _Missouri_. La plus grande fourche du haut -_Mississipi_ est la _Rivière-Saint-Pierre_, qui prend sa source dans les -plaines du nord-ouest, et entre dans le grand fleuve en bas des chutes -Saint-Antoine. Le _Kaskaskias_ et la _Rivière-des-Illinois_ le joignent -ensuite après un cours de plusieurs centaines de milles. Vient alors le -_Missouri_; puis l’_Ohio_, grand fleuve formé par la jonction de -l’_Alleghany_ et du _Monongahela_; la _Rivière-blanche_, qui parcourt -une distance d’au delà de mille milles; plus bas l’_Arkansas_, qui -descend des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du -_Mississipi_ est la _Rivière-rouge_, qui prend sa source dans le Mexique -et parcourt une distance d’au delà de deux mille milles. - -Le _Père-des-eaux_, après avoir ainsi rassemblé toutes les eaux d’une -région d’un million trois cent mille milles carrés, a un lit de -plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses de profondeur. Dans -ses marées annuelles, en bas de l’_Ohio_, il se déborde et s’étend -quelquefois de trente à quarante milles dans l’intérieur, couvrant, pour -une partie de l’année, les prairies, les bas-fonds et les marais. Après -la jonction de la _Rivière-rouge_, ce grand fleuve ne peut plus se -contenir dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter -dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance les unes -des autres. - -Un auteur récent, parlant des avantages que le _Mississipi_ présente au -commerce, fait la remarque suivante. Quatre berges peuvent partir des -points les plus opposés de l’Amérique septentrionale: une du lac -_Chataque_, dans l’Etat de New-York; une autre de l’intérieur de la -Virginie; une troisième des lacs au Riz, où le _Mississipi_ prend sa -source principale, au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du -_Missouri_ aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront à -l’embouchure de l’_Ohio_ et descendront en compagnie jusqu’à l’Océan. - -J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où, quittant la -fourche nord de la _Plate_, nous traversâmes pendant deux jours des -côtes arides pour arriver aux bords de l’_Eau-sucrée_. Mais il est temps -de prendre un peu de repos. Aussi bien faut-il que je sois tout oreille -pour entendre les bonnes nouvelles qu’on nous rapporte. - - -Fourches principales des grands tributaires du Missouri que j’ai vues et -traversées dans mes différents voyages. - - { Tête au castor. -Fourches du Jefferson. { Fourche du grand trou. - { L’eau qui pue. - - { Rivière à la foudre - { -- à la langue. - { -- bouton de rose. -Fourches de la Roche-jaune. { -- grosse-corne. - { -- à Clark. - { La Rocheuse. - { Rivière à travers. - { -- à la loutre. - { -- des 25 verges. - { -- gallatine. - { -- au vent. - - { Grand os. - { Jungar. -Fourches de l’Osage. { Palate. - { Grande fourche. - - { Rivière aux soldats. - { Waggère-roussé. - { Vermillon. -Fourches du Kansas. { Vermillon noir. - { Rivière malade. - { -- aux couteaux. - { -- de l’eau bleue. - - { La Corne. - { Rivière au loup. - { Gros-bois. - { Fourche du sud. -Fourches de la Plate. { Fourche du nord. - { Perche de loge. - { Rivière aux chevaux. - { Fourche la ramée. - { Eau-sucrée. - - {Grande sableuse. - { Fer à cheval. - { Saint-Pierre. -Branche de la fourche du nord qui se {Rivière-rouge. -jette dans la Plate. { Cotonnier. - { Kennion. - { Rivière aux chevreuils. - { Le Torrent. - - - - -TROISIÈME LETTRE - - -Fort-Hall, 16 août 1841. - -C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré l’avant -garde des _Têtes-plates_; sous quels meilleurs auspices pouvait se faire -cette rencontre? Aussi, que de joie de part et d’autre! La joie du -sauvage n’est pas démonstrative; celle de nos chers néophytes était -tranquille; mais à la sérénité de leurs regards, à la manière -affectueuse dont ils nous serraient la main, il était facile de sentir -qu’elle était profonde et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la -vertu. Que n’avaient-ils pas fait pour obtenir des _Robes-noires_? -Depuis vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du -Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil de -quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi eux, ils s’étaient -rapprochés, autant que possible, de nos croyances, de nos mœurs et même -de nos pratiques religieuses. Le dimanche, par exemple, dans quelle -paroisse catholique fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je -reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix dernières -années, quatre députations, parties des bords de la _Racine-amère_, où -ils se réunissent le plus ordinairement, avaient eu le courage d’aller -jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire de traverser plus de trois mille -milles de vallées et de montagnes, presque toutes infestées de -_Pieds-noirs_ et d’autres ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la -troisième députation, partie en 1837, avaient été impitoyablement -massacrés par les _Scioux_. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés -iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer d’un -autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire encore les -plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils avaient un si grand -besoin, _une Robe-noire pour les conduire au ciel_. Cette fois, leurs -vœux furent exaucés et au delà de leurs espérances: un missionnaire fut -chargé de les visiter, et on leur en promit plusieurs s’ils étaient -nécessaires pour leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de -retourner vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa -mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au -missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre sainte; je -les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, de leurs -dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, après une -absence qui avait duré près d’un an, je revenais au milieu d’eux, non -plus seul comme l’année précédente, mais avec deux Pères, trois Frères, -trois ouvriers et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser -leurs espérances. De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents -milles pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de santé -et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle joie ne devaient -pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant comment exprimer leur -bonheur, ils restaient muets devant nous, et assurément leur silence ne -venait ni d’un défaut d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les -_Têtes-plates_ sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la -députation était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide -dénombrement. - -Le chef de la petite ambassade s’appelait _Wittispô_; il se peignit -lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à ses compagnons -quelques jours après, à la vue du plan de la première réduction: «Mes -enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un ignorant et un méchant; cependant -je remercie le Grand-Esprit de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant -ici dans un détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes -chers amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je ne -désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre que pour prier; -jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai jusqu’à la mort, et quand -viendra ma dernière heure, je me remettrai entre les bras du Maître de -la vie. S’il veut me perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai -mérité; s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois, -mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à nos Pères que -nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions pratiques; mais je -dois me borner. - -_Simon_, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si accablé sous le -poids de la vieillesse, que même assis il avait besoin de son bâton pour -se soutenir, était un des adultes que j’avais baptisés l’année dernière. -A peine eut-il appris que nous étions en route, que, montant à cheval et -se confondant avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à -notre rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si je -meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je suis mort.» Dans -le cours du voyage, il répétait souvent: «Courage, mes enfants, -souvenez-vous que nous allons au-devant de nos Pères.» Et, le fouet -animant les coursiers, on faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles -par jour. - -_Francis_, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, orphelin dès -le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; il voulut absolument -accompagner son grand-père; son cœur lui disait qu’il allait retrouver -auprès des _Robes-noires_ le bonheur qu’il avait à peine eu le temps de -goûter dans les bras de ses parents. - -_Ignace_, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en avait fait -partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait introduit le premier -la _Robe-noire_ dans la peuplade, qui venait tout récemment encore de -s’exposer à de nouveaux dangers pour faciliter notre retour, Ignace -avait couru sans boire ni manger pendant quatre jours, afin de nous -revoir plutôt. - -_Pilchimoë_, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs de la -troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé brave parmi -les braves; l’année dernière, par sa présence d’esprit et son courage, -il avait sauvé soixante-dix de ses frères d’armes de la fureur de près -de quinze cents Pieds-noirs qui les enveloppaient. - -_François-Xavier_ était fils du grand Ignace, qui fut le chef de la -seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec cette -dernière, victime de son dévouement pour la religion et pour ses frères. -A l’âge de dix ans, ce jeune homme était venu à Saint-Louis, dans la -compagnie de son courageux père, uniquement pour avoir le bonheur d’y -recevoir le baptême. S’étant ensuite attaché sans réserve au service de -la mission, il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa -pêche. - -_Gabriël_, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation et -interprète des missionnaires, fut le premier qui nous rejoignit sur les -bords de la _Rivière-verte_; il mérita ainsi le titre de précurseur des -Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et assez zélé pour entreprendre -trois fois à cause de nous de franchir un espace de quatre cents milles -qui nous séparaient du grand camp. - -Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils à -nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes. Ils nous dirent qu’ils -n’avaient cessé de prier tous les jours pour m’obtenir du Ciel un -heureux voyage et un prompt retour; que leurs frères étaient toujours -dans les mêmes dispositions; que la plupart, même les vieillards et les -petits enfants, savaient par cœur les prières que je leur avais -enseignées l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et -trois fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en -commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur garde était -portée comme une arche de salut partout où l’on transportait le camp; -que cinq ou six enfants, du nombre de ceux que j’avais baptisés, étaient -allés au ciel pendant mon absence; que le lendemain de mon départ, un -jeune guerrier que j’avais baptisé la veille, était mort des suites -d’une blessure mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois -auparavant; qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des -Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort de maladie en -revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes dispositions, que sa mère -était toute consolée de sa perte, dans la pensée qu’il était au ciel; -qu’une petite fille de douze ans, se voyant sur le point de mourir, -avait demandé le baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre -l’Iroquois avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux -témoins de son bonheur: _Priez pour moi, priez pour moi, priez pour -moi_; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et qu’après avoir chanté -un cantique d’une voix plus forte que celle des assistants, elle s’écria -sur le point d’expirer: «Oh! que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon -bonheur n’est pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le -chercher! Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.» -Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir. - -Tant de faveurs du Ciel devaient exciter la jalousie de l’enfer; aussi -plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la zizanie parmi le -bon grain, en insinuant aux principaux de la peuplade qu’il en serait de -moi comme de tant d’autres, qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus. -Mais le grand chef osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je -connais notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit _Je -reviendrai_; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta que, dans -cette conviction, le vénérable vieillard, malgré son grand âge, avait -voulu se mettre à la tête du détachement de quarante hommes venu sur la -_Rivière-verte_; qu’ils étaient arrivés au rendez-vous le jour fixé, -c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet; qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et -qu’ils y seraient encore si la disette de vivre ne les avait obligés de -s’en éloigner; que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se -réunir dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans cette -vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que l’on croyait -convenables; que l’on n’attendait plus que notre présence pour prendre -une dernière détermination, et que l’on comptait tellement sur notre -arrivée prochaine, qu’en partant de la _Rivière-verte_ le chef y avait -laissé trois de ses gens pour nous attendre, en leur recommandant de -tenir bon autant qu’ils pourraient. - -Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses! Mais -avant de m’engager dans ce sujet intéressant, je dois prendre congé de -mes compagnons de voyage qui nous quittèrent au _Fort-Hall_, et payer à -M. Ermatinger, commandant du fort, le tribu de reconnaissance que nous -lui devons. Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit -l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à sa -table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire pour le -tiers de leur valeur dans le pays, toutes les choses dont nous avions -besoin, mais encore il y ajouta en pur don plusieurs objets qu’il -croyait pouvoir nous faire plaisir. Il fit plus, il promit de nous -recommander à la bienveillance du gouverneur de l’honorable Compagnie -anglaise de la baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui -est encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès de la -nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il était en relation. Tant -de zèle et de générosité lui donnent droit à notre estime et à notre -reconnaissance. Puisse le Ciel lui rendre au centuple le bien qu’il nous -a fait! - -C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de la colonie -américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route que nous depuis la -rivière des _Kants_. Déjà, sur la _Rivière-Verte_, ceux qui n’étaient -venus dans ces parages que pour leur instruction ou pour leur agrément, -s’en étaient retournés avec quelques illusions de moins, au nombre de -six, parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis -Saint-Louis, avait été notre commensal. En se séparant de nous, cet -estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence nous -réunissait encore, il nous reverrait avec le plus grand plaisir, et que -partout où il nous rencontrerait, il se ferait un bonheur de nous être -utile. Il était d’une bonne famille d’Angleterre, et comme la plupart -des Anglais, grand amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre -parties du monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise -romaine, que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible de lui être -d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel. Nous le -recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette belle réflexion: «Il -faut voyager dans le désert pour savoir combien la Providence est -attentive aux besoins de l’homme.» Quant à ceux qui étaient partis -uniquement dans le dessein d’aller chercher fortune en Californie, -poursuivant leur entreprise avec la constance qui est le propre des -Américains, il nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre -arrivée au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude qui se -jettent dans la _Rivière-à-l’Ours_. - -Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens, venus au -fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel B..., -conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant diacre -méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère fort paisible. -Ils n’eurent pour nous que des égards; mais le premier, comme tant -d’autres, fort indifférent en matière de religion, avait pour maxime: -«que le meilleur était de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du -pays où l’on se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait, -comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: _Si fueris Romæ, Romano -vivito more_. Le diacre était de son avis sur ce dernier point; mais il -voulait une religion, et, bien entendu, la sienne était la meilleure; je -dis la sienne, car il en avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni -protestant, ni catholique, pas même chrétien, prétendant que les Juifs, -les Turcs, les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu -que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il s’appuyait -sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur ce texte: _Unus -Dominus, una fides, unum baptisma_. C’est même avec ces paroles qu’il -nous salua la première fois qu’il nous vit; il les avait aussi prises -pour texte du long discours d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales -de West-Port, avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui -était-il envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent -à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de lui démontrer, -qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas bien fixes; il en -convenait lui-même; mais après avoir volé de branche en branche, il en -revenait toujours à ce qui, dans son opinion, était la racine de toute -vraie science: _l’amour de Dieu est le premier des devoirs; et pour -faire aimer Dieu, il faut être tolérant_. C’était là son point d’appui -le plus ferme, le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle. -Le mot catholique, selon lui, signifiait _amour_ et _philanthropie_. Les -absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient souvent -l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore plus grande que sa -tolérance; en voici une preuve: «Hier, me disait-il un jour, comme un -des gens de ma religion me rendait un livre que je lui avais prêté, en -lui faisant croire qu’il contenait l’exposition de la religion romaine: -Qu’en pensez-vous? lui demandai-je, et il me répondit que le livre était -rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes -méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il avec -emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!» - -Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou l’autre de la -caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et quoique l’Américain soit -lent à changer de religion, nous eûmes la consolation de voir s’éloigner -nos compagnons de voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés -contre la sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus -grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme, dont -plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait guère à ces derniers -qu’un peu plus de courage pour vaincre le respect humain et en faire une -profession publique. Ces controverses me préoccupaient tellement -l’esprit, que j’arrivai presque sans le savoir sur les bords de la -_Rivière-aux-Serpents_: Là nous attendaient un grand danger et une bonne -leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous de -finir ce qui nous reste à raconter sur le pays parcouru. - -Nous en étions restés sur les bords de l’_Eau-sucrée_. Cette rivière -n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est une des plus -belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots comparée aux eaux -bourbeuses et malsaines des environs. Ce qui la distingue aussi des -autres rivières, ce sont les nombreuses sinuosités de son cours, preuve -du peu d’inclination de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la -voit ou plutôt on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue -crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie avec le -torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les voyageurs ont -nommé cette gorge _Entrée-du-diable_; ils eussent mieux fait, selon moi, -de l’appeler _Chemin-du-ciel_; car si elle ressemble à l’enfer à cause -du désordre et de l’horreur qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un -passage, et d’ailleurs elle représente bien mieux le chemin du ciel, par -le terme délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux pans -de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au pied de ces -murailles informes, un lit tortueux, encombré de troncs, de débris et de -blocs de toute dimension; et au milieu de ce chaos d’obstacles, les -ondes mugissantes s’ouvrant une issue, tantôt en se précipitant avec -furie, tantôt en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours -elles trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus de -ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses sombres, ici éclairées -par un jet de lumière, là rembrunies par le feuillage de quelques cèdres -ou pins; enfin, dans l’enfoncement de cette suite de hautes galeries, -une perspective de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible -d’y reposer la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions -dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du roc -_Indépendance_. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse, dont -on dit tant de merveilles, puisse, du moins au premier abord, offrir -plus d’attraits à celui que la grâce appelle à la vie contemplative. -Pour moi, qui n’y suis point appelé exclusivement, après une demi-heure -de ravissement bien naturel, je finis par comprendre le mot du -chartreux, _pulchrum transeuntibus_, et je me hâtai de passer outre. - -De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs du -Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les sommets, d’où l’on -découvre un autre monde. Le 7 juillet, nous étions en vue de l’immense -Orégon. On a fait de trop pompeuses descriptions du spectacle que nous -avions sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter. Je -ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni de la variété de ces -pics éternellement couverts de neiges, ni des belles sources qui en -descendent avec fracas, ni du changement subit de leur cours, ni de la -plus grande raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour -les objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire de -Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai de graver -son saint nom sur un rocher qui dominait toutes ces grandeurs. Puisse ce -nom à jamais adorable être pour tous les voyageurs qui nous suivront un -monument de notre reconnaissance et un gage de salut! - -Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant d’abord, puis -traversant la _Petite_ et la _Grande-Sableuse_. Dans les environs de ce -dernier torrent, notre guide ayant pris une direction pour une autre, la -caravane erra trois jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau -soir, je m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je me -trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait à ma place -tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai mon cheval. De cette -manière, j’avais parcouru plusieurs milles, quand l’idée me vint de -rebrousser chemin, et bien m’en prit, car la caravane était loin -derrière moi, déjà campée, mais toujours sans savoir où, et sur un sol -si aride, que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les -fatigues de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas; -deux jours après nous étions dans l’abondance, dans une grande joie, en -grande compagnie, et sur les bords d’une rivière non moins connue des -chasseurs de l’Ouest que les rives de la Plate. Cette rivière, que vous -reconnaîtrez avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des -fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents milles -d’étendue, et où fourmillent des républiques entières de castors; mais -jamais trappier (c’est le nom propre qu’on donne aux chasseurs de -castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise paraît effrayante! Tous -les ans, à une certaine époque, affluent de toute part sur ses bords, -pour faire échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs -et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans, les -chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin à travers les -Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les colonnes d’Hercule. Cette -rivière enfin, où nous trouvâmes le précurseur des Têtes-plates, dont -j’ai déjà parlé, c’est le _Rio-Colorado_ de l’Ouest, connu dans les -montagnes sous le nom de _Rivière-Verte_. Nous nous y reposâmes deux -jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs autres qui -revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce lointain pays fit -tomber bien des illusions, et ceux de notre caravane qui voyageaient -pour leur agrément, prirent aussitôt le parti de retourner chacun chez -soi. - -Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer notre route. Avec -un train comme le nôtre, ce n’était pas une petite affaire. Le souvenir -de l’expédition de Bonneville était encore récent; mais notre but nous -encourageait. Quoique nous n’eussions avec nous que les objets de -première nécessité, les charrettes seules pouvaient les transporter -convenablement. Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers -fouettèrent leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la -rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux, -serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu d’un -labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de s’ouvrir un passage -tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le penchant d’une roche escarpée, -souvent à travers les buissons; et pour cela il fallut ici dételer les -mulets, là doubler les attelages; plus loin faire un appel à toutes les -épaules, pour soutenir le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou -l’arrêter dans une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on -n’évita pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été -témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus charretiers -par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne s’étonnèrent-ils pas de -se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là sur le cou, un autre entre les -quatre fers de ses mulets, sans trop savoir comment ils y étaient venus, -et toujours remerciant le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon -marché! Pour les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le -P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins souvent; -une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête de mon cheval qui -était tombé; et, à nous tous, en ces diverses occurrences, pas la -moindre égratignure. Mais revenons aux charrettes. - -C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à la -_Rivière-à-l’Ours_, qui coule au milieu d’une large et belle vallée, -environnée de montagnes en apparence inaccessibles, et interceptée de -distance en distance par d’affreux rochers qui occasionnèrent de longs -détours à nos charrettes. Cette rivière décrit dans sa course la figure -d’un fer à cheval, et se jette dans le grand lac _Salé_, qui a environ -trois cents milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la -mer. Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs -familles de _Soshonies_ ou _Serpents_ et de _Soshocos_ ou _Déterreurs de -racines_. Ils sont issus de la même souche, parlent la même langue, et -se montrent amis des blancs. La seule différence que l’on puisse -remarquer entre eux, c’est que les derniers sont les plus pauvres. Nous -remarquâmes de temps en temps parmi eux ce véritable grotesque indien -qu’on chercherait en vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux, -ou plutôt de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs -contours; tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés dans -toutes sortes d’objets, de manière à leur donner une hauteur double, et -alors surmontés par des êtres à forme humaine, vieux et jeunes, hommes -et femmes, dans une variété de figures et de costumes telles que les -pinceaux d’un Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec -fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de quatre -pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux de chaque côté -pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés horizontalement -d’autres paquets formant une plate-forme sur le dos de la bête; et sur -le sommet de tout cet échafaudage, à une élévation quelque peu -périlleuse, un personnage très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la -turque, fumant son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on -voyait une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans la -même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant des racines -amères, du messawia (racine noire), du kamath, des racines à biscuits, -des cerises, des graines, des baies, le ménage enfin et toutes les -productions qu’accordent à ces sauvages pour leur provision d’hiver -leurs arides montagnes et leurs riantes vallées. Nous vîmes en -différentes circonstances des familles entières sur un même cheval, -nichées du cou jusqu’à la croupe, chacun selon son âge, les petits -enfants et les femmes par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux -occasions diverses, je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux, -certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter la -pauvre bête, que le cheval était à même de supporter leur poids. - -Plusieurs endroits sur la _Rivière-à-l’Ours_ renferment de grandes -curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite plaine de quelques -arpents carrés présente une surface unie de terre blanche (terre à -foulon) sans la moindre tache; elle ressemble à une pièce de marbre -blanc ou à un champ couvert d’une neige éblouissante. Dans les environs -se trouve un grand nombre de fontaines de grandeur et de température -différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces dernières -sont froides: les autres sont d’une chaleur douce, semblable à celle du -lait qu’on vient de traire. - -Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un petit -monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre, et de la forme -d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet qu’une petite ouverture où -l’on peut à peine passer la main; de ce trou s’échappe alternativement -tantôt un jet d’eau, tantôt une vapeur. Ces eaux doivent être fort -saines; peut-être ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de -Spa et de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est -qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes ont eu tant -de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir faire l’essai ni -les santés délabrées, ni même celles qui ne le sont pas. Le terrain, -durant un certain espace, y résonne sous les pieds et effraie le -voyageur solitaire qui le traverse. - -C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la -_Rivière-à-l’Ours_. Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé dix -heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui parut le bout -du monde; à droite et à gauche, des montagnes effrayantes; derrière -nous, un chemin par où l’on n’était pas tenté de retourner; en face, un -passage où se précipitait un torrent, mais si étroit qu’à peine le -torrent seul paraissait y pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient -rendues. Pour la première fois il y eut des murmures contre le capitaine -de la caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne -reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître le -terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après, on était -hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute chaîne des -Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque en vue du Fort-Hall. - -La veille du départ des charrettes des fontaines à soude, je m’étais -acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements nécessaires, -accompagné seulement du jeune François Xavier. Nous fûmes bientôt -engagés dans un labyrinthe de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes -le sommet de la plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un -faible clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait -tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une girouette et -s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment d’errer à -l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait, celui de -desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour nous tirer d’embarras. -M’étant d’abord recommandé à Dieu, puis enveloppé dans ma couverture, la -selle me servait d’oreiller, je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à -y faire un bon somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes -entre deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité de la -nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt dans la plaine -qu’arrose le _Pont-Neuf_, tributaire de la _Rivière-aux-Serpents_. La -région que nous parcourûmes ce jour-là, au grand trot et au galop, -présenta partout, dans un espace de cinquante milles de chemin, des -restes évidents de convulsions volcaniques; nous y remarquâmes, dans -toutes les directions, des monceaux de débris de lave. Dans toute sa -longueur, la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se -vidant dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque digue -et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation. Toutes ces -digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers, l’ouvrage des castors), -sont formées de la même matière, et offrent les mêmes accidents que les -stalactites qu’on trouve dans quelques cavernes. - -Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y voyant plus et -ne sachant où nous étions, nous campâmes cette nuit dans les -broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et au milieu d’une nuée -de maringoins[4]. - - - - -QUATRIÈME LETTRE - - -Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841. - -Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ de West-Port, -que nous atteignîmes le gros de la peuplade vers laquelle nous étions -spécialement envoyés. Là se trouvaient les principaux chefs. Quatre -d’entre eux étaient venus au-devant de nous à une journée de chemin; -ils nous rencontrèrent sur l’une des sources du Missouri, dite _la -Tête-au-Castor_, où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je -parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux guides, -après avoir passé la petite rivière, nous nous avançâmes dans une grande -plaine, à l’horizon de laquelle, vers l’ouest, se trouvait le camp des -_Têtes-plates_. Nous ne l’aperçûmes distinctement que sur le soir; mais -longtemps avant de le découvrir, nous avions rencontré de distance en -distance de nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions -plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner le -contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier tête-plate, -surnommé _le Brave des braves_, m’avait envoyé jusqu’au Fort-Hall son -plus beau cheval, avec recommandation qu’il ne fût monté par personne -avant de m’être présenté. Bientôt cet Indien apparut lui-même, accourant -à toute bride; il se distinguait des autres par l’habileté avec laquelle -il faisait caracoler son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le -grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure. C’est, -comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse. - -Nous nous avancions au grand trot, et déjà nous n’étions qu’à deux ou -trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes dans le lointain un nouveau -cavalier de haute stature; bientôt plusieurs voix se font entendre: -_Paul! Paul!_ Et en effet c’était Paul, le grand chef que l’on croyait -absent, mais qui venait d’arriver, comme par une permission de Dieu, -pour avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit -peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés de part et -d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les siens pour nous -annoncer. Un quart d’heure après, tous les cœurs étaient réunis dans un -seul sentiment; c’était comme un troupeau de brebis se pressant autour -de leur pasteur. Combien les mères, en nous présentant leurs petits -enfants, étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point -que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut assurément -pour nous une des plus belles de notre vie. Il semblait que nous -pouvions dire: _Enfin nous voici arrivés au lieu de notre repos_. Toutes -les fatigues, tous les dangers, toutes les épreuves semblaient avoir -disparu; une seule pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours -de la primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes -plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations était: -«Comment allons-nous faire pour ne pas manquer à notre grande vocation?» -Je recommandai au P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le -plan des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon cœur, -au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan moral et le -plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que la relation de -Muratori; nous en avons fait notre _vade-mecum_. Ce seront ces sortes de -sujet qui nous occuperont à l’avenir, et nous laisserons de côté les -belles perspectives, les arbres, les animaux, les fleurs, ou du moins -nous n’y jetterons plus qu’un coup d’œil en passant. - -Du Fort-Hall nous remontâmes la _Rivière-aux-Serpents_ jusqu’à -l’embouchure de la _Fourche-à-Henry_. Ce désert est sans contredit le -plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, de cactus et de toutes -les herbes qui se plaisent le plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes -recours à la pêche pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme -eurent leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on une -bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes à le traverser. -Dans le lointain nous apercevions les Montagnes Rocheuses. Les -_Trois-Tétons_ étaient à notre droite, à la distance d’environ cinquante -milles, et les _Trois-Buttes_ à notre gauche, à une trentaine de milles. - -De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes vers la -montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée de ravins et parsemée -de blocs de granit; nous y passâmes un jour et une nuit sans eau. Le -lendemain, vers le soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est -l’aridité de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans les -sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour de cette -traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un défilé arrosé par -un large ruisseau, et où la verdure était encore belle et abondante. -Nous appelâmes cet endroit _le défilé des Pères_, et le ruisseau qui -n’avait point de nom, _la rivière de Saint-François Xavier_. - -Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est bien arrosé. -Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout des fontaines, de petits -lacs et des fourches. Aucun pays au monde ne fournit une eau plus -limpide et plus pure; n’importe la profondeur d’une rivière, on en voit -toujours le fond comme si rien ne l’interceptait. - -La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans les montagnes -est la _Loge-aux-chevreuils_. Elle se trouve sur les bords de la fourche -principale de la _Racine-amère_, que j’ai appelée _rivière -Saint-Ignace_. Cette fontaine est entourée d’un marais; elle jaillit -d’un monticule très-régulier d’environ trente pieds d’élévation, -accessible seulement d’un côté, et formé d’une croûte pierreuse à mesure -que la fontaine s’est élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et -s’échappe par un grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a -cinquante à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux -froides, tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des -autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire la -viande; nous en avons fait l’essai. Adieu. - - - - -CINQUIÈME LETTRE - -A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE - - -Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841. - -Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long silence, je viens -vous offrir mes observations en fait d’histoire naturelle, sachant que -les fleurs, les arbres, les animaux ne sont pas sans charmes pour vous. - -FLEURS. Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, lorsque le -P. Point fit son beau bouquet en l’honneur du Sacré-Cœur. De là, en -s’avançant vers les _Côtes-noires_, les fleurs deviennent plus rares; -cependant, de loin en loin, nous en rencontrâmes que nous n’avions vu -nulle part ailleurs. Parmi les doubles, les plus communes et les plus -caractéristiques du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la -Plate, les _lupins roses_; dans les plaines de la _Plate_ jusqu’à la -_Cheminée_, l’_épinette des prairies_, fleur jaune à cinq feuilles -(plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, trois -espèces de _cactus_; elles sont connues, parmi les botanistes, sous le -nom de _cactus americana_, et déjà naturalisées dans les parterres -d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les plus belles roses, ni d’aussi -pur ni d’aussi vif que l’incarnat de cette charmante fleur; toutes les -nuances du rose et du vert décorent l’extérieur de son calice qui va -s’évasant comme celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît -être l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée de -beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces de terre. - -Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la _cloche bleue_ -de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup par l’agrément de -ses formes et par la délicatesse de ses teintes, qui varient depuis le -blanc pur jusqu’à l’azur sombre. L’_aiguille d’Adam_, qui ne croît que -sur les côtes stériles, est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige -s’élève à plus de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de -fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme d’un -diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et diminuant de grosseur -à mesure qu’elles approchent de leur commun sommet qui se termine en -pointe. Sa base est défendue par une espèce de feuilles dures, fibrées, -oblongues et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’_aiguille_. -Sa racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a -ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en nourrissent au -besoin, et les Mexicains en fabriquent une espèce de savon. - -Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; elles -sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont inconnus du commun des -voyageurs. La première, dont les feuilles bronzées sont disposées de -manière à imiter le chapiteau corinthien, a reçu de nous le nom de -_corinthienne_. La deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige -environnée de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux -songe de Joseph; elle a été nommée la _Joséphine_. La troisième, la plus -belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant autour d’un disque -jaune, nuancé de noir et de rouge, sept à huit rayons dont chacun serait -à lui seul une belle fleur, a été appelée la _dominicale_, non-seulement -parce qu’elle nous a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore -parce que nous l’avons rencontrée un dimanche. - -ARBUSTES. Les arbustes qui portent des fruits sont en petit nombre. Les -plus communs sont le groseillier, le cerisier, le cormier, le houx et le -framboisier. Les groseilles, grosses et petites, sont, comme en Europe, -de différentes couleurs, blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on -les rencontre en grande quantité dans presque toutes les parties des -montagnes, ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, comme -étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers et les cormiers -parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui les porte n’atteint -jamais la hauteur commune d’un arbre. Le cormier, qui se présente sous -la forme d’un buisson, porte un fruit excellent que les voyageurs -appellent la _poire_ des montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce -fruit et n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise -d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des grappes sur -la tige, à peu près comme nos groseilles noires, et qu’elle n’a que la -grosseur de nos cerises des bois. La corme et la cerise forment en -partie la nourriture des sauvages dans la saison, et ils les sèchent -pour leurs provisions d’hiver. Les cénelles, fruit du houx, sont de deux -sortes, blanches et rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des -fruits, plantes et racines qui croissent spontanément dans les -différentes parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent -lieu de nourriture. - -Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine (ce qui est fort -remarquable) est assez féconde pour pousser de nouveaux jets pendant un -certain nombre d’années. Nous en avons eu la preuve sous les yeux, dans -une racine à laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de -différentes crues. Le chanvre est plus rare que le lin. - -ARBRES. Comme nous avons presque toujours côtoyé les rivières, nous -n’avons pu rencontrer une grande variété d’arbres. On n’y voit guère que -des buissons, des saules, des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le -cotonnier ou peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture -aux chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; les -Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils disent que c’est sur -ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, et que depuis la feuille ne -cesse de trembler. Sur les montagnes on ne trouve de haute futaie que le -pin et le cèdre blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les -meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de l’Ouest. Il -y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le résineux, le blanc, le -pin à goudron, et le pin élastique, dont les sauvages se servent pour -faire des arcs. L’if, quoique rare, se trouve aux montagnes, ainsi que -l’érable blanc; les tamarins y croissent en abondance. Vers les -_Côtes-noires_, la violence des vents est telle que les cotonniers, qui -y croissent à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les -formes les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment -tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par prendre -de si singulières positions, qu’il eût été impossible à une certaine -distance de dire quelle partie visible de l’arbre touchait immédiatement -la racine. - -OISEAUX. Les oiseaux ne sont pas moins variés que les fleurs: on en voit -de toute forme, de toute grandeur et de tout plumage, depuis le pélican -blanc et le cygne, jusqu’au roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans -sa relation du Paraguay, fait chanter ce dernier comme un rossignol, et -s’étonne à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des -sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique du Sud ne -soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même celui des Etats-Unis, on -doit dire que c’est par erreur que le célèbre auteur a ajouté la beauté -du chant à celle du plumage. Le seul son que l’on entende, lorsque cet -oiseau voltige d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement -semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit que par la -rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites ailes. Le -_noutka_ est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche propre à l’Orégon. -Toute la partie supérieure de l’oiseau est rougeâtre; la tête tire sur -le vert; le cou, cuivré et cramoisi, varie selon l’incidence de la -lumière. Par la gorge, il ressemble à l’oiseau-mouche commun, connu à -l’est des montagnes; mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses -plumes métalliques sont disposées en un large collier dans la partie -inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de tout le -plumage. - -INSECTES, REPTILES. Je ne ferai mention des reptiles que pour remercier -Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre le plus terrible de tous, -le fameux serpent à sonnettes, le bouclier impénétrable à leurs dards. -En effet, comment s’est-il fait que pas un homme de la caravane, ni même -un cheval ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, dans un -seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, nos -charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de fouet? - -Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet des fourmis: -c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent doit servir à leur -nourriture d’hiver ou seulement à la construction de leurs cellules. -Peut-être nos remarques pourront-elles servir à résoudre la difficulté. -Il n’y a ici dans les fourmilières ni froment ni grain qui en tiennent -lieu, par conséquent point de provision de bouche de cette nature; à -leur place, ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux -élèvent en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un pied de -haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que le grain employé -ailleurs au même usage que ces petits cailloux n’est point destiné à -nourrir la fourmi, mais bien plutôt à lui bâtir une demeure. - -Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition dans les -montagnes; la vermine, au contraire, ronge les pauvres sauvages; et ce -qu’il y a de plus triste, c’est que, loin de songer à s’en débarrasser, -ils l’entretiennent par leur malpropreté. - -On a souvent parlé des _maringoins_; ils m’ont tant tourmenté dans ce -voyage que je peux bien contribuer pour ma part à publier leur -méchanceté. Quand il s’agit de nuire à l’homme, il n’y a point d’animal -qui l’emporte sur ces insectes. Au milieu de la journée, ils ne vous -inquiéteront pas, mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que -vous alliez vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la -nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; ils -s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, et enfoncent dans -la chair leur dard empoisonné, contre lequel il n’y a point d’autre -défense que de se cacher entièrement sous sa couverture, ou de -s’envelopper la tête de quelque tissu impénétrable, au risque -d’étouffer. C’est surtout pendant le repas qu’ils sont incommodes. -Alors, pour s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri -ou d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède est -efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; car on est -presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. On pourrait -donner à ces sortes de repas le titre de festins à tristes figures: -chacun y fait la grimace, et les plus insensibles même ont les larmes -aux yeux. Tant que la fumée dure, ces petits trouble-tout voltigent à -l’entour; mais aussitôt que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à -la charge dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du -corps qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois pourri, -jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite. - -Les _frappe-d’abord_ ou _brûlots_ se trouvent par myriades au désert, et -ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. Comme ils sont si petits -que l’œil peut à peine les apercevoir, ils attaquent aisément la peau, -et se glissent jusque dans les yeux, les narines et les oreilles. Pour -s’en débarrasser, on met des gants, et sur la tête un mouchoir qui -couvre le front, le cou et les oreilles; on garantie le visage par la -fumée d’une courte pipe. - -Les _mouches-à-feu_ ou vers luisants des montagnes ne sont pas -nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. Lorsqu’on -les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe certain de pluie; -alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant l’air comme autant -d’étoiles errantes ou de feux follets, leurs belles formes phosphoriques -vous rendent la route distincte et visible. Les sauvages s’en frottent -parfois le visage, et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils -se promènent le soir comme des météores dans les environs du village. - -Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous n’avons guère eu -recours à la pêche que pour les jours maigres. Il est cependant arrivé -que, nos vivres, commençant à manquer, nous vîmes nos lignes plus -heureuses que nos fusils. Les poissons que nous prîmes le plus souvent -sont les mulets, deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois -différentes espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la -Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons en moins -d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans un grand nombre de -rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes espèces de saumons. Ces -derniers remontent les rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les -redescendre. Les jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et -les sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après. - -Nous avons vu les ouvrages des _castors_; le pays où nous sommes est -leur pays par excellence. Tout le monde sait l’emploi qu’ils font de -leurs dents et de leur queue; mais ce qu’on ignore peut-être, et ce qui -nous a été assuré par les trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre -qu’ils abattent du côté où ils veulent construire leur digue, ils -choisissent parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur -l’eau; et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante, -ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne s’étonne -donc pas qu’une tribu indienne considère les castors comme une race -dégradée d’êtres humains, dont les crimes et les vices, ayant irrité le -Grand-Esprit, celui-ci, pour les punir, les réduisit pour un temps à la -condition de brutes; mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force -primitive; et même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de -langage; car on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter, -délibérer sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers -nous assurent que les castors qui refusent de travailler sont chassés de -la république à l’unanimité des voix et à coups de dents; que ces -proscrits sont obligés de passer un hiver misérable, à moitié affamés, -dans un trou abandonné d’une rivière, où on les prend facilement. Les -trappiers les appellent _castors paresseux_, et disent que leur peau ne -vaut pas la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et la -prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à l’abri des -rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et délicate; on en -sert la queue comme en Europe le beurre. Leur peau, si recherchée, se -paie sur les lieux de neuf à dix piastres, mais en marchandises, ce qui -ne revient pas à une piastre en argent; car une seule pinte de genièvre, -par exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend ici jusqu’à -vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent si facilement des -fortunes colossales; tandis que des employés, à qui l’on donne jusqu’à -neuf cents piastres par an, n’ont pas même une chemise à la fin de -l’année? Dans cette catégorie de vendeurs n’est pas comprise l’honorable -Compagnie de la baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y -est strictement défendue. - -La _loutre_, brune et noire, abonde dans les rivières de nos montagnes; -mais comme le castor, elle est poursuivie avec avidité par les -chasseurs. - -A propos des amphibies, un mot de la _grenouille_. La plus ordinaire -est celle que l’on voit en Europe; mais il y en a une autre qui en -diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte une queue et des cornes, et -qu’elle ne se trouve que dans les sables arides. Des voyageurs donnent à -cette espèce le nom de _salamandre_. - -Le _rat des bois_, espèce de blaireau, est très-commun; on le trouve -ordinairement dans les endroits marécageux, où il se nourrit de petites -écrevisses. Voici le stratagème dont il se sert pour obtenir son met -favori: placé sur le bord d’un étang, il laisse tomber dans l’eau sa -longue queue dépourvue de poil; les écrevisses, avides d’un si bon -morceau, s’en saisissent. Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées, -il donne une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise en -quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en sûreté à une -petite distance de l’eau, puis les dévore avec avidité. Il a toujours -soin de les prendre par derrière, les tenant de travers pour garantir sa -bouche de leurs pinces. - -Le _blaireau_ proprement dit habite dans toute l’étendue du désert, mais -il ne se montre guère; il se tient toujours près de son gîte, et à -l’approche du moindre danger, il y rentre au plus vite. Il est à peu -près de la grosseur de la marmotte; sa couleur est un gris argenté; ses -pattes sont courtes; sa force est prodigieuse. Un jour, nous en -surprîmes un assez éloigné de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y -rentrer; il se réfugia dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit -aussitôt par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance -d’un camarade pour l’en retirer. - -D’où vient le nom qu’on a donné au _chien-de-prairie_? Personne n’a pu -nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la couleur, l’agilité, il -ressemble à l’écureuil, et habite en communauté dans des villages qui -ont parfois plusieurs milliers de loges; la terre répandue autour de -chaque trou fait un tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A -l’approche de l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou -en jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la -peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques minutes, on -voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le nez à la fenêtre; le -chasseur, qui le guette, choisit ce moment pour tirer son coup, ce qui -demande beaucoup d’adresse, vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet -d’une tête fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous -ensemble; c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. Quel -est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile de le -deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent la présence; -seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, on peut croire que -la sagesse y préside. Les habitués du logis sont le pigeon, l’écureuil -barré, le serpent à sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère -expliquer que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit, -dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait cette -opinion, c’est la position de leur village, toujours éloignée des eaux, -et l’herbe menue qui en tapisse le sol. - -Le _mephitis-americana_, ou la bête puante, est un gentil quadrupède de -la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes couleurs. -Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle queue touffue, et lance à -diverses reprises, à mesure qu’il s’éloigne, une décharge de fluide que -la nature lui a donné pour sa défense; cette liqueur est si infecte, -qu’il n’y a ni homme ni animal capable d’y résister. - -Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, lorsque nous -étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec moi d’une excursion, il -vit deux _mephitis_ sur sa route; et comme c’était la première fois -qu’il faisait une pareille rencontre, il crut avoir trouvé deux petits -ours. L’envie lui prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son -grand chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec -prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait plus -qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau; tout à coup -la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. Bien qu’il fût encore -à cent verges de nous, déjà nous sentions cette insupportable odeur; -pendant plusieurs jours il n’y eut presque pas moyen de l’approcher; -toute la maison était infectée; à la fin on se vit obligé de détruire -tous ses vêtements. - -Le _cabri_, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil; seulement -le bois du mâle est plus petit et n’a que deux branches. Son poil, -imitant celui du cerf, est nuancé de blanc sur la croupe et sur le -ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. Quand il traverse le -désert, son allure ordinaire est un petit galop fort élégant; de temps -en temps il s’arrête tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux -voir; c’est le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le -cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder encore; -le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser en agitant quelque objet -de couleur tranchante; l’animal s’approche de plus près, mais son -imprudence cause sa perte. Le cabri est la gazelle ou l’élan des -naturalistes. La chair en est saine, mais de moindre qualité que celle -du cerf ou du chevreuil. On ne le tue que lorsque le chevreuil, la -grosse-corne, la biche, la vache du buffle manquent. - -La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages en font un -jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord un carré de cinquante à -quatre-vingts pieds qu’ils entourent de perches et de branches d’arbres, -n’y laissant qu’une petite entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts -de cette entrée, comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne -droite deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et -qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. Alors de -nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, et les poussent devant -eux jusqu’à ce que, les ayant engagés entre les deux haies, ils les -serrent de si près qu’ils sont obligés de se jeter pêle-mêle par la -petite entrée de l’enclos préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les -assomment à coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule -fois les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà. - -La chair de la femelle du _buffle_ est la plus saine et la plus délicate -des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune qu’on peut l’appeler -le pain quotidien des sauvages; ils ne s’en dégoûtent jamais et se la -procurent avec la plus grande facilité. Elle est bonne dans toute ses -parties, mais pas également pour tous: les uns préfèrent la langue, -d’autres la bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son -morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des tranches -assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une sorte de hachis qu’on -pétrit avec la moelle des plus gros ossements, la plus esquise de toutes -les graisses. Ce hachis, auquel on donne les singuliers noms de -_taureau_ et de _fromage_, se mange ordinairement cru; mais cuit, il est -moins indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées. - -Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette majesté du -désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; rarement on le rencontre -seul. Très-souvent on en voit plusieurs milliers réunis, les mâles d’un -côté, les femelles de l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a -lieu. Dans le courant de juin, nous en vîmes aux environs de la _Plate_ -une si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble -(pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année passée), -le nombre des animaux réunis de toutes les foires de l’Europe. C’est en -pareille circonstance qu’a lieu la grande chasse. Au signal donné, les -chasseurs, tous montés sur des coursiers rapides, se précipitent vers le -troupeau qui se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa -victime, c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur, -avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, plus -estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour l’abattre plus -sûrement, il doit caracoler autour de l’animal jusqu’à ce qu’il soit à -portée de le blesser à mort. Malheur à lui si la blessure qu’il lui -fait n’est pas mortelle! la crainte alors se changeant en fureur, le -buffle se retourne brusquement et poursuit à outrance le chasseur. Un -jour, nous fumes témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit -causer la mort à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence -jusqu’à se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans -armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever une -vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage que la vache, en -l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. Malgré sa prompte fuite, -il se vit poursuivi de si près qu’il allait être la victime de sa -témérité, lorsque le jeune Anglais qui nous accompagnait vint -heureusement à son secours. Il ajusta l’animal de la rive opposée, et -d’un coup de fusil l’étendit raide mort. - -Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la gloire pour le -chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée dans un endroit où -il peut facilement s’en rendre maître. Le nôtre, nommé John Gray, était -réputé le meilleur chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une -fois les preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires, -jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant nous régaler d’un -plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au milieu de notre caravane, -d’un buffle énorme qu’il avait blessé mortellement; cet animal essuya le -feu de plus de cinquante fusils, plus de vingt balles l’atteignirent; -trois fois il succomba: mais la fureur lui rendant de nouvelles forces, -trois fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait s’en -approcher. - -La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté -affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher suffisamment sans -être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous du vent; car le buffle a -l’odorat si fin que, sans cette précaution, il est capable de sentir -l’ennemi à plusieurs milles de distance. Il doit ensuite marcher -lentement, courbé le plus possible, avec une casquette à poils sur la -tête, de manière à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin, -lorsqu’il est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans -quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de rester -inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que le chasseur tire -à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le bruit de l’arme à feu ne font -qu’étonner le reste du troupeau; le chasseur a le temps de recharger et -de tirer successivement plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles -hésitent entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq, -six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de nos -chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages croient que chez -les buffles, comme chez les abeilles, chaque troupeau a sa reine, et que -lorsque la reine tombe tout le troupeau l’environne pour la secourir. Si -le fait est vrai, on conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre -la reine, a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand -l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille de sa -peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, dont on charge -sa monture; quelquefois on ne prend que la langue, et on abandonne le -reste à la voracité des loups. Ceux-ci ne tardent pas à se rendre au -festin qui leur est préparé, à moins qu’ils n’en soient empêchés par la -proximité du camp; dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close. -Alors le voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements se -font entendre sur tous les tons et presque sans interruption tant que -dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu de tous les -loups de la contrée on finit par dormir aussi tranquillement que si l’on -était seul. - -Il y a différentes espèces de _loups_, gris, noirs, blancs et bleus. Les -loups gris sont les plus communs, du moins ceux qu’on voit le plus -souvent. Le noir est très-grand et féroce; quelquefois il s’insinue dans -un troupeau de buffles de l’air le plus paisible du monde; on ne -s’aperçoit pas de sa présence; mais malheur au jeune veau qu’il -rencontre éloigné de sa mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces. -S’ils rencontrent dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours -estropié, ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à -chercher son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à -l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la surface des -plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque la nécessité ne -les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement profonds, sont pour eux -des abris sûrs contre les chasseurs. - -Un petit loup, surnommé le _loup de médecine_, passe pour une espèce de -manitou parmi les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son -aboiement, qui se fait surtout entendre le soir et pendant la nuit. -Leurs jongleurs prétendent comprendre les nouvelles qu’il vient leur -annoncer; le nombre et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements -servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui -approchent dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans le -voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. Et aussitôt -chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle vraie que le loup -annonce, les sauvages, comme toutes les dupes, en publieront cent autres -controuvées. - -Les montagnes renferment quatre espèces d’_ours_, le gris, le blanc, le -noir et le brun. Les deux premiers sont ici les rois des animaux, comme -le lion l’est en Asie; ils ne lui cèdent guère en force et en courage. -Cette année, je me suis trouvé plusieurs fois en personne à la chasse -aux ours; j’y ai même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs -_Têtes-plates_ qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris. -Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient -furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance son agresseur. En -moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber deux sous les coups de mes -camarades, mais si bien atteints qu’ils avaient perdu tout pouvoir de -nuire. - -Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs voyages aux -sources du Missouri, donnent un exemple frappant de la force physique de -cet animal. Un soir, les hommes du dernier canot découvrirent un ours -couché dans la prairie, à peu près à trois cents verges de la rivière; -six d’entre eux, tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer -bataille. Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la -distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent alors leur -coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans le corps de -l’animal; deux passèrent à travers les poumons. L’ours, furieux, se leva -en sursaut, et, la gueule béante, se précipita vers ses ennemis. Comme -il approchait, les deux chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui -firent deux nouvelles blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule, -retarda un instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le -temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux qu’ils -furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. Deux eurent le -temps de se réfugier dans le canot, les quatre autres se séparèrent, et -se cachant derrière les saules, tirèrent coup sur coup aussi vite qu’ils -purent recharger. Toutes ces blessures ne firent que l’exaspérer -davantage; à la fin, il en poursuivit deux de si près, qu’ils -cherchèrent leur salut dans la rivière en s’élançant d’une hauteur -d’environ vingt pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus -qu’à quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti des -saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le traînèrent -ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient percé de part -en part. - -Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en hiver l’ours -suce sa patte et vit de sa propre graisse; les Indiens ajoutent qu’avant -d’entrer dans ses quartiers d’hiver, c’est-à-dire dans le creux d’un -rocher ou d’un arbre, ou dans quelque trou souterrain, il se purge, puis -se remplit de semences sèches qu’il ne digère point. Alors il reste -couché pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une -patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il ne fait que -quatre fois de tout l’hiver. - -Les _tigres_ sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris; mais il -paraît que la peur de l’homme ne les domine pas moins que les autres -animaux. Il n’y a que quelques jours un chasseur indien revenait au camp -avec trois belles peaux de tigres de huit à neuf pieds de long depuis -l’extrémité de la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et -quoiqu’il ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné seulement -de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à leur poursuite, -jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un arbre, il réussit à les tuer à -coups de flèches. Les tigres ont une force extraordinaire dans la queue, -et s’en servent adroitement pour étrangler les chevreuils, les -grosses-cornes, les cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert -de nourriture. - -Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons, oiseaux, -arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus pendant notre -voyage. - -ARBRES. - -Aune. -Bouleau. -Cèdres (rouge et blanc). -Chêne. -Cotonniers (trois espèces). -Cyprès. -Frêne. Erable blanc. -Hêtre. -Mûrier. -Noyers (de différentes espèces). -Rabajapières. -Sapin et pin (cinq espèces). -Saule. -Sureau. -Tremble. - - -ARBUSTES ET PLANTES. - -Absynthe. -Raume. -Cerisier. -Cormier. -Epinette. -Framboisier. -Genévrier. -Groseillier. -Herbe à la puce. -Houblon. -Houx. -If. -Kinnekenic. -Menthe. -Salsepareille. -Tamarin. -Vigne (fruit rouge). - - -FRUITS. - -Aiguille d’Adam. -Biscuit (racine). -Cactus americana. -Cerise. -Champignon. -Cotonnier. -Ecorce de sapin. -Framboise. -Fruit de kinnekenic. -Gadelles. -Plantain. -Pomme de sapin. -Pomme blanche. -Poire. -Pois. -Prune de prairie. -Gland d’églantier. -Graine de buffle. -Graine blanche. -Graine du bois gris. -Grappe. -Groseille. -Kamath. -Mûres. -Ognons doux. -Patate. -Racine amère. -Racine du charbon. -Tabac. -Tournesol. -Vigne. - - -FLEURS. - -Aiguille d’Adam. -Cactus (trois espèces). -Campanule. -Chanvre. -Chardon (trois espèces). -Corinthienne. -Dominicale. -Eléphantine. -Epinette. -Fleur bleu d’azur. -Fleur bleue de kamath. -Gueule de lion. -Iris (trois espèces). -Joséphine. -Lin. -Lupins (œillet). -Lynchnis. -Lis rose. -Lis Saint-Jean. -Marguerites. -Marianne. -Ognon doux. -Racine amère. -Renoncule. -Sonnette. -Tournesol. - - -ANIMAUX. - -Blaireau (deux espèces). -Buffle. -Cabri. -Carcajou. -Cerf de biche. -Chat sauvage. -Chat souris. -Cheval sauvage. -Chevreuil à mulet. -Chevreuil à queue noire. -Chevreuil commun. -Chien de prairie. -Chien sauvage. -Cochon de terre. -Ecureuil (dix espèces). -Grosse-corne. -Lapin. -Lièvre. -Loup (cinq espèces). -Marte. -Mephitis americana. -Mouton blanc. -Original. -Ours (quatre espèces). -Porc-épic. -Rat des bois. -Renard (quatre espèces). -Renne. -Taupe. -Tigre rouge. - - -OISEAUX. - -Aigle noir. -Aigle nonne. -Alouette. -Avocette. -Bec à l’envers. -Bécassine. -Bois-pourri. -Butor. -Canard. -Caracro. -Cardinal. -Coq des plaines. -Corbeaux. -Cormoran. -Dindon. -Epervier. -Etourneau. -Faisan. -Geai. -Grue. -Hibou. -Hirondelle. -Mangeur des maringoins. -Martin-pêcheur. -Moqueur. -Noutka. -Oie. -Oiseau-bleu. -Oiseau-buffle. -Oiseau-jaune. -Oiseau-mouche. -Oiseau-noir. -Oiseau-rouge. -Outarde. -Pélican. -Perroquet. -Pie. -Pique-bois. -Pivert. -Pluvier. - -Poule des prairies. -Robin. -Roitelet. -Rossignol. -Sarcelle. -Tourterelle. - - -AMPHIBIES. - -Castor. -Crapaud. -Grenouille à queue. -Grenouille commune. -Loutre. -Rat musqué. -Salamandre. -Tortue. - - -POISSONS. - -Anchois. -Carpe. -Esturgeon. -Mulet. -Saumon (six espèces). -Truites (trois espèces). - - - - -SIXIÈME LETTRE - -A MADAME ROSALIE VAN MOSSEVELDE, A TERMONDE - - -Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841. - -«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence est -attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec plaisir cette pensée -du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes lettres à Charles et à -François, parce que cette vérité si consolante est mise dans tout son -jour dans le récit que j’ai commencé, et de plus encore dans ce qui me -reste à ajouter. Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les -dangers que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des -sauvages. - -Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières, -l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace de cinq jours -seulement nous en avons traversé dix-huit, et jusqu’à cinq fois la même -en cinq quarts d’heure. Je ne parlerai donc que de ceux qui nous ont -présenté le plus de difficultés. Le premier passage vraiment difficile -fut celui de la fourche du sud de la _Plate_; mais comme nous étions -avertis depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions pris -nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en explorèrent si bien -le fond, que nous le traversâmes, sinon sans tumulte et grande peine, du -moins sans grave accident. Les chiens de la caravane eurent à faire le -plus d’efforts; laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces -pauvres bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les -déterminer à passer à la nage une rivière de près d’un mille de large, -et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les charrettes, si on -ne les eût soutenues de tous les côtés pendant que les mulets tiraient -de toutes leurs forces pour les faire avancer. Aussi nos chiens ne la -traversèrent-ils que lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux -d’autre alternative que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres. -Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement on -passe cette fourche en _bulbooat_ (c’est le nom qu’on donne à des -bateaux construits sur les lieux avec des peaux de buffle crues); quand -l’eau est grosse et qu’on ne trouve pas de gué, leur emploi est -absolument nécessaire; il ne le fut pour nous, ni dans cette occasion, -ni dans d’autres semblables. - -Le second passage est celui de la fourche du nord de la _Plate_, moins -large, mais plus rapide et plus profonde que celle du sud. Nous avions -passé celle-ci dans nos charrettes; devenus un peu plus hardis, nous -résolûmes de passer l’autre à cheval. Ce qui nous détermina à cette -tentative, ce fut l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos -une petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval -sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain dont -on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les flots. Reculer -en pareille conjoncture eût été honteux pour des missionnaires. Nous -nous avançâmes donc, les Frères dans leurs charrettes, les PP. Point, -Mangarini et moi sur nos coursiers. Après la traversée, des voyageurs -nous dirent qu’ils nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je -le crois sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et -après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes au -rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour être témoin de la -scène du monde la plus risible, si elle n’avait été plus sérieuse. Dans -un même instant, nous vîmes le plus grand wagon emporté par le courant -malgré les efforts, les cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un -attelage, un char et un charretier qui pensent se noyer; une autre -charrette renversée de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau -que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés dans leurs -traits: ici un colonel américain, les bras étendus et criant au secours; -là un petit voyageur allemand et sa faible monture disparaissant -ensemble pour se montrer, un moment après, l’un à droite et l’autre à -gauche; ailleurs un cheval abordant seul au rivage; plus loin deux -cavaliers ensemble sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son -cheval faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et -indivisible avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul -mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait montré le -plus de dévouement pour sauver et montures et cavaliers. En -reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée, lui fit présent d’un autre -cheval. - -Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes, parlant -de notre arrivée sur les bords de la _Rivière-aux-Serpents_[5], je -disais que là nous attendaient un grand danger et une bonne leçon; je -pourrais ajouter, et de beaux exemples. Cette rivière, beaucoup moins -large et, au gué que nous traversions, moins profonde que la _Plate_, ne -pouvait être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient -si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y avait donc -rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais soit inadvertance -ou distraction, soit désobéissance de l’attelage, la charrette du frère -Charles se trouva sur la pente d’un roc et déjà trop avancée pour -pouvoir reculer: mulets, voiture et voiturier, tout fit la culbute, et -malheureusement dans un trou assez profond pour ne laisser aucune -espérance de salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage -au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le pauvre -frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de l’autre toutes -les _Têtes-plates_ présentes plongeaient pour sauver la voiture, le -bagage et les mulets. Le bagage, à peu de chose près, fut sauvé. A force -d’efforts, on était parvenu à relever la charrette, lorsqu’un pauvre -sauvage, qui seul la soutenait en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus: -«Je me noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère, qui -faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était sur le -point de périr victime de son dévouement. Enfin tous ceux qui savaient -nager, hommes, femmes, enfants, ayant fait des prodiges pour nous donner -des preuves de leur attachement, il se trouva que nous n’eûmes à -regretter personne; l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû -se sauver de lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper -les traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans l’eau, -ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les plus beaux de la -caravane, quoique considérables, fut bientôt réparée. Pendant qu’on -s’occupait à faire sécher le bagage, je retournai au Fort-Hall, où, -retrouvant dans M. Ermatinger la même sympathie et la même générosité -qu’il m’avait toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres -mulets, pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse dû -payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter de la -circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit la remarque -que ce jour avait été le seul dans tout le cours de notre voyage où, à -cause de l’embarras du départ et des adieux que nous faisions à nos -amis, nous nous étions mis en marche sans songer à réciter -l’_itinéraire_. - -Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de Dieu, je n’en -doute nullement. Nous cheminions tranquillement sur les bords de la -_Plate_. Malgré les avis du capitaine Fitz-Patrick qui dirigeait la -caravane, plusieurs jeunes gens s’étaient écartés de la bande, pendant -que le capitaine, le P. Point et moi nous avions pris les devants pour -chercher un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément -de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout à coup nous -entendîmes le terrible cri d’alarme: _Les Indiens! les Indiens!_ Et, en -effet, nous vîmes dans le lointain un grand nombre de sauvages se -grouper d’abord, puis se diriger vers nous à toute bride. Sur ces -entrefaites arrive à la caravane un jeune Américain à pied et sans -armes; il s’était laissé surprendre par les sauvages, qui lui avait tout -enlevé. Pendant qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et -surtout qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement -la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il retourne à -l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance éclatante. A cette vue, -tout le monde s’émeut; la jeunesse américaine veut se battre: le -colonel, en sa qualité d’homme de guerre, range les wagons sur deux -lignes et fait placer au milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque -risque; tout se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron -sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant un -large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention d’envelopper -notre phalange; mais à notre bonne contenance, et à la vue du capitaine -qui s’avance vers eux, bientôt ils ralentissent le pas et finissent par -s’arrêter. On parlemente, et le résultat de la négociation ayant été -qu’on rendrait au jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à -condition que lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout -s’apaisa, et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces -sauvages étaient un parti d’environ quatre-vingts _Sheyennes_; leur -tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre camp -deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre table, et tout se -passa à la satisfaction générale. - -Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des _Têtes-plates_, -mais acculés dans une gorge de montagnes, après avoir marché inutilement -une journée entière, nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le -soir, on s’aperçut qu’il y avait dans les environs un parti de _Ranax_, -sauvages qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou -quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais il paraît -qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils avaient disparu. - -Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, nous -pensâmes un instant que nous allions avoir à nous défendre nous-mêmes -contre un grand parti de _Pieds-noirs_. Nous étions sur les terres que -leurs guerriers infestent le plus souvent; déjà on croyait les avoir vus -en grand nombre derrière la montagne en face de nous. Mais, incapables -de s’effrayer à la vue des _Pieds-noirs_, eussent-ils été cent fois plus -nombreux, nos braves _Têtes-plates_, dont le courage était centuplé par -le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent tout disposés à se -défendre. _Pilchimoe_, élevant en l’air sa carabine, part comme un -éclair, se dirige droit vers le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la -montagne et disparaît à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de -ses camarades. Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les -chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous vîmes descendre -de la montagne, non des _Pieds-noirs_, mais nos braves Indiens suivis -d’une douzaine de _Ranax_. Un parti de ces sauvages se trouvait dans les -environs. En nous apercevant dans le lointain, ils s’étaient rassemblés, -beaucoup plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux un -chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en faveur de la -religion. J’eus avec lui une longue conférence, dans laquelle je reçus -de lui la promesse que tous ses efforts tendraient à inspirer à ses gens -les sentiments que je lui inculquais. Il nous quitta avec sa suite, le -lendemain du jour où les quatre chefs des _Têtes-plates_ arrivèrent pour -nous féliciter de l’heureuse issue de notre voyage. - -Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage -maître de lui-même. Ce chef _ranax_ était le frère d’un _Ranax_ tué par -l’un des chefs _têtes-plates_ qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent -devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent -fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre -l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les _Têtes-plates_ ne -fumèrent pas avec les _Ranax_, qui les avaient indignement trahis en -plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de -les réconcilier enfin une bonne fois. Les _Têtes-plates_ feront -assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres -n’en exigeront pas davantage. - -Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos -prières. - - - - -SEPTIÈME LETTRE - -AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE - - -Racine-amère, de l’emplacement choisi pour la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre -1841. - -Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez -sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus -volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous -communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons -propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos -prières. - -Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et -malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de -tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons -plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la -conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de -toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en -soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler _notre vie, -notre douceur et notre espoir_, puisqu’il a plu à la divine bonté que -les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le -jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré -l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous -avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que -nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères. -C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et -leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise -célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela -cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre, -fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la -rivière qui est encore appelée la _Racine-amère_, mais où doit bientôt -couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du -saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en -plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction, -circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de -douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté -dans une autre lettre (_p._ 114). Que de motifs d’encouragement vint -encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour, -l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10 -octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du -haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous -promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze -jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la -sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première -réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq -petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq -nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de -faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous -la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette -dernière le nom de _Sainte-Marie_. - -Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces -remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées -conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la -manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages, -jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre -religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans -l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir -bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du -Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le -jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est -pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les -voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le -marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser -les fondements, mais bien d’élever le comble de la _maison de prières_ -(église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu -des _Cœurs-d’alènes_, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des -_Têtes-plates_, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs -compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes -de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que -faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre, -voilà pourquoi nous nous adressons à vous.» - -Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse -voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous -eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien -tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les -airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il -est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle -d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs -de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et -d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux -plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des -élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel -dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir -plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière! - -Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles -provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur! -Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les -_Têtes-plates_ et les _Cœurs-d’alènes_ ne sont pas nombreux, il est -vrai; mais les _Pends-d’oreilles_ forment une tribu trois fois plus -nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé -plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà -baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont -éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront -ensuite six cents _Shlishatkumche_, huit cents _Stiet-Shoi_, trois cents -_Zingomènes_, deux cents _Shaistche_, trois cents _Shuyelpi_, cinq cents -_Tchilsolomi_, quatre cents _Sim-poils_, deux cents cinquante -_Zinabsoti_, trois cents _Yinkaeêous_, mille _Yejakomi_, tous de la même -souche, et parlant à peu près la même langue. Les _Spokanes_, leurs -voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les _Nez-percés_, -déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs -prêches et nous tendent les bras. Les _Ranax_, dont le chef s’est montré -si bien disposé, les _Serpents_ et les _Corbeaux_ que j’ai visités -l’année dernière, les _Sheyennes_ que j’ai rencontrés deux fois sur les -bords de la _Plate_, la nombreuse nation des _Scioux_, les _Mandans_ -avec les _Arikaras_ et les _Gros-Ventres_ ou _Minatares_ (trois tribus -réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques -d’estime et d’amitié, les _Omathas_, d’autres nations encore qu’il -serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux. - -Il n’y a que les _Pieds-noirs_ dont on aurait lieu de désespérer, si les -pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont -des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais -qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les _Chiquites_, les -_Chiriganes_, les _Hurons_ et les _Iroquois_? et avec le temps et le -secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces -derniers que les _Têtes-plates_ sont redevables des germes de bien qui -produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les -_Pieds-noirs_ n’en veulent pas aux _Robes-noires_; loin de là, les -autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette -qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette -qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs -partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze -guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin -auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je -fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le _Benedicite_, -frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour -signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante -que le mal. - -Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos -supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les -points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut -d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à -dire; je ne dirai rien que d’exact. - -Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage -de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui -ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des -_Têtes-plates_ en particulier), enfin d’après toutes les observations -que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les _Têtes-plates_ -sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel -point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les -portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions -peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins -dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de -leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces -imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés. - -Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi -qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne, -mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de -leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus -nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les -mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste -agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux -montagnes, soixante-dix _Têtes-plates_ se voyant forcés d’en venir aux -mains avec les _Pieds-noirs_ d’environ cinq cents loges (ce qui suppose -à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque -en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi -fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au -Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit: -«Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie, -ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de -l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat -commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite, -c’est-à-dire jusqu’à ce que les _Pieds-noirs_, effrayés d’une audace qui -tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite, -abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de -blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des _Têtes-plates_, dont -chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un -prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement -plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus -baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans -la cervelle. - -C’est dans cette affaire que le brave _Pilchimoe_, dont j’ai parlé -plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement. -Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à -coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le -dessein de s’en emparer. _Pilchimoe_ voit le danger; il était à pied, -mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres -chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui -l’affaire de quelques minutes. - -Un autre guerrier, nommé _Sechelmela_, voyant un Pied-noir isolé des -autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un -des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son -cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son -arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de -se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche -quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y -attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie: -«Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort -que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé, -se met à la poursuite d’autres ennemis. - -Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre, -le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un -Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens -en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur. -Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que -plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de -faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne -n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts -ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez -peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un -coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le -ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes: -«Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas -par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les -autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans -l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu -nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le -couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son -manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre. - -Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la -peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires; -Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il -pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le -mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai -toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait -une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le -village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de -simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le -bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux -cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce -manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque -l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle -est finie. - -J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous -dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres -sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni -inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement, -d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs -amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont -irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les -divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année -dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande -partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre -dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile -d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir. - -J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées -par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que -commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne -rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur -confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée -que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la -moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur -sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des -Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies, -les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait -pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également -témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle -exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle! -quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle -ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce -qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent -leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait -qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont -absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui -surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant -modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne -l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous -le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le -savoir.» - -Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les -ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant -toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre -égard que par leur ascendant sur la tribu. - -Le plus influent d’entre eux, surnommé _le Petit-Chef_, à cause de -l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien, -serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un -jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de _Ranax_ -qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se -signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre -coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux -avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se -croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel -qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en -déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable, -si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce -jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur -criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner -au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs -pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser -leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au -Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint -d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement -l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que -lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit -soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée. - -Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni -moins prudent; aussi plusieurs fois les _Nez-percés_, nation beaucoup -plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de -grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire -sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter -un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte -raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le -petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence, -repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre -raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître -chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois -mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui -l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité -dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai -Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait, -mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni -pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui, -non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la -chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter -dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses -prières ont déjà recommencé. - -Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de -s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose -d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée, -une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne -lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille -légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle -devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un -exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut -cette correction en toute humilité et promit de se corriger. - -Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite en -commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent des -cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois bien avant dans -la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un s’éveille, il se met -encore à prier. Le bon vieux _Simon_ a pris l’habitude avant de se -coucher, de rassembler les braises de son foyer; puis il fait dévotement -sa prière, fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se -réveille, il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois ou -quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui qui s’éveillait -le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller les autres pour leur -faire recommencer la prière en commun. Ce pieux excès provenait d’un -petit avis que je leur avais donné dans ma première visite: _que quand -on s’éveillait la nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu_. On leur -a expliqué depuis comment il fallait entendre la chose. - -La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas cessé. Hier -mourut une jeune femme, baptisée quatre jours auparavant. A cette -occasion nous leur expliquâmes la doctrine de l’Eglise sur le -purgatoire, en leur recommandant de prier pour le repos de son âme. En -ce moment on dépose les restes de la défunte au pied du calvaire planté -au milieu des loges; on peut écrire en toute confiance sur la croix de -sa tombe: _In spem resurrectionis._ Bientôt nous célébrerons la -commémoration des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion -d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier sur les -tombeaux. - -Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et multipliées -qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. On sent ici que le -bonheur des petits et des humbles est de parler au Père céleste, et que -nulle maison ne leur offre tant d’attraits que la maison du Seigneur. -Ici encore, le repos du dimanche est si religieusement observé, que -même, avant notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en -toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute de -nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; car à leurs -yeux l’action de prendre son arc et de tirer une flèche en ce saint jour -n’eût pas été moins répréhensible que ne l’était chez le peuple de Dieu -l’action de ramasser du bois. Depuis qu’ils ont une idée plus juste de -la loi de grâce, ils sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non -moins attachés au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire -qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent éclaircir -leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité la permission -dont ils croient avoir besoin. - -Le grand chef se nomme _le Grand-visage_, à cause de la forme un peu -allongée de sa figure; on pourrait plus noblement l’appeler _l’Ancien -du désert_; car chez lui l’âge, la taille, la sagesse, tout est grand et -patriarcal. Dès sa plus tendre enfance, avant même qu’il eût pu -connaître ses parents, il avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son -père mourut, par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère, -quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui donne une -idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette pauvre peuplade. -Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha si bien en sa faveur le -cœur d’une pauvre femme, qu’elle s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel -bénit la généreuse tendresse de son cœur; bientôt elle eut la -consolation de voir son fils adoptif se distinguer entre tous les autres -enfants par son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était -reconnaissant, docile, charitable, et si naturellement pieux, que faute -de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance dans ce -qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu dans une forêt et réduit à -la dernière nécessité, il se mit à embrasser un gros arbre, le conjurant -d’avoir pitié de lui. Il n’y a pas deux mois encore, ayant perdu d’un -seul coup quatre grands calumets, perte considérable pour un Indien, il -retourna bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa faveur, -il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui voyez et pouvez -tout, je vous en prie, faites que je trouve ce que je cherche; -cependant, que votre volonté soit faite.» Cette prière devait être -agréable à Dieu. Il ne retrouva pas ses calumets, mais il avait reçu -mieux, les dons du Saint-Esprit par lesquels il se distingue, -simplicité, piété, sagesse, patience, courage et sang-froid. Telles sont -les qualités qui l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu, -à la première dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais -sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je l’espère, à -une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux que Moïse, ce nouveau -conducteur d’un autre peuple de Dieu, après avoir erré dans le désert -plus longtemps que le premier, a fini enfin par introduire ses enfants -dans la terre promise. Il a été baptisé le premier de sa grande famille, -se nomme Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour amener -ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur. - -Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, en quelque -sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je vous exhorte donc -beaucoup à prier sans cesse pour eux, car chacune de vous aura bientôt à -répondre pour une centaine de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le -bonheur de baptiser l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de -Dieu, encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841. - -Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai l’honneur d’être, -avec le plus profond respect, etc. - - - - -HUITIÈME LETTRE - -A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 26 octobre 1841. - -Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu dans mes -lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en suis sûr, bien -consolante pour toutes les personnes bien pensantes, et surtout pour -celles qui, tout en s’intéressant beaucoup au progrès de notre sainte -religion, veulent des faits bien prouvés avant d’asseoir leur jugement. - -De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que nous pouvons -conclure que la petite peuplade des Têtes-plates est un peuple d’élus; -qu’il est facile d’en faire un peuple modèle, la semence d’une -chrétienté qui ne le cède pas en ferveur à celle du Paraguay, et que -nous avons, pour parvenir à un but si désirable, plus de facilité que -n’en avaient nos Pères, et un concours de circonstances aussi heureux -que nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer. - -Eloignement des nations corrompues, aversion pour les sectes, horreur de -l’idolâtrie, sympathie pour les blancs, pour les catholiques, -particulièrement pour les Robes-noires, dont le nom seul, dans leur -esprit, par suite de l’idée favorable que leur ont donné les Iroquois, -est synonyme de bon, de savant, de catholique. De plus, position -centrale, emplacement assez vaste pour plusieurs réductions, terrain -fertile et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de -stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de Dieu et -de ceux qui le représentent le plus immédiatement; point de tribut à -payer que celui de leurs prières; expérience déjà sentie des avantages -de la vie civilisée sur la vie sauvage; enfin conviction profonde et -tout à la fois persuasion bien douce que, sans la religion qui leur est -prêchée, on ne peut être heureux ni en cette vie ni en l’autre. - -Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute), nous devons -conclure ensuite: que la meilleure fin que nous puissions nous proposer -est celle que nos Pères ont eue en vue au Paraguay, et que les meilleurs -moyens pour parvenir à cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces -moyens et cette fin ayant été approuvés par les autorités les plus -respectables, couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos -ennemis. - -Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être question que -de nous faire une idée nette de la fin que nos Pères du Paraguay se sont -proposée, c’est-à-dire de l’espèce de culture qu’ils ont cru devoir -donner à l’esprit et au cœur de leurs néophytes, et du degré de -perfection où ils ont cru possible de les amener avec le temps. Après -avoir fait une étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de -Muratorie, il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points -suivants: - -_A l’égard de Dieu_, foi simple, vive, ferme, éclairée pour tout ce qui -est de nécessité de moyen et de précepte. - -* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout ce qui s’y -rapporte. - -* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les autres -saints. - -* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs. - -_A l’égard du prochain_, * respect pour l’autorité, pour la vieillesse, -pour les parents. - -* Justice, charité, générosité à l’égard de tous. - -_A l’égard de soi-même_, humilité, modestie, discrétion, douceur, pureté -de mœurs, * amour du travail. - -En insistant particulièrement sur les points marqués d’un astérisque. - -1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à cause des -sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche que leur ont fait -autrefois Muratori, et de nos jours le célèbre Wiseman, font tous leurs -efforts pour avoir l’air d’être désintéressées et vraiment zélées dans -leurs prédications. - -2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que semble avoir -la Providence sur notre petit peuple. A sa grande cérémonie -d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite chapelle, faite de -branches et de paille, des représentants de vingt-cinq nations -différentes. - -3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage, vu le -voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible de ne pas -perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme. - -4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver leur -esprit de la contagion des malheureux principes qui désolent à présent -tant de nations prétendûment civilisées. - -Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le défaut -dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates; ou si ce -n’est pas la paresse proprement dite chez ces derniers, c’est du moins -une grande inaptitude au travail des mains, qu’il faut tâcher de faire -disparaître à force d’exercice et de patience. - -Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir nous arrêter: - - - MOYENS NÉGATIFS: - -1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes ici éloignés, -non-seulement de la corruption du siècle, mais de tout ce que l’Evangile -appelle le monde; il s’agit de conserver ce précieux avantage, en -prenant les plus grandes précautions dans les rapports immédiats des -sauvages avec les blancs, même avec les ouvriers que nous n’avons que -pour la nécessité; parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils -sont loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles à -des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons qu’autant -qu’ils se rapprochent des blancs. - -2º L’intelligence de la langue maternelle _seule_, en se bornant dans -des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre à lire et à écrire -dans leur langue, puis le calcul et le chant musical. Des exceptions à -cette règle ne pourraient avoir lieu qu’en faveur de ceux en qui l’on -verrait des dispositions extraordinaires, et qui feraient concevoir -l’espérance fondée de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le -bien de la religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait -fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité, je -l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des erreurs, qu’il -faudrait même éclairer du flambeau des sciences humaines, si elle se -trouvait dans le voisinage des prétendues lumières, mais qui est la -source de toutes les vérités et de toutes les vertus, quand elle peut -n’être éclairée que du flambeau de la foi. C’est en quoi Laharpe -lui-même fait consister la perfection de notre ministère auprès des -sauvages, en parlant des apôtres de notre Compagnie: - - - Eclairant par la foi l’ignorance sauvage. - - MOYENS POSITIFS: - -1º Emplacement de la première réduction, plan du village, nature des -constructions, division de terre. Tous ces points ont été longtemps -pesés et discutés. Maintenant l’emplacement est définitivement arrêté; -je vous envoie ci-joint le plan du village. Les bâtisses que nous avons -jugées nécessaires ou utiles sont, comme dans les réductions du -Paraguay: une église de cent pieds de long sur cinquante de large, des -écoles, des ateliers, des magasins, des champs publics, etc. - -2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux, le chant, la -musique, les instructions et catéchismes, l’administration des -sacrements, les congrégations. Dans toutes ces dispositions, nous -tâcherons de nous conformer, autant que possible, à ce qui se faisait au -Paraguay. - -Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant qu’elles -soient approuvées, amendées ou modifiées par les bons conseils que nous -désirons tous recevoir de tous ceux qui ont à cœur l’avancement de -l’œuvre de Dieu, et qui par leur position ont grâce d’état pour nous -communiquer le véritable esprit de la Compagnie. - -Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai l’honneur -d’être, etc., etc. - -P.J. DE SMET, S. J. - -_P. S._ Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations civilisées, -dont les représentants assistaient avant hier à nos instructions: - -Arikaras. -Chawanous. -Chippeways. -Cœurs-d’alène. -Corbeaux. -Grees. -Iroquois. -Kootenays. -Nez-percés. -Payots. -Pends-d’oreilles. -Pieds-noirs. -Ranax. -Sauks. -Serpents. -Spokanes. -Têtes-plates. -Yoots. - -Allemands. -Américains des Etats-Unis. -Belges. -Canadiens. -Français. -Irlandais. -Italiens. - - - - -NEUVIÈME LETTRE - -A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses, 28 décembre 1841. - -Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville, sur le fort -Columble, à environ trois cent vingt milles de notre établissement. - -Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent à -partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des provisions pour -l’hiver, des semences pour le printemps, des outils pour les sauvages si -bien disposés au travail, des bœufs, des vaches, enfin tout ce qu’exige -le premier établissement d’une réduction. Le second motif était de -visiter les Pends-d’oreilles ou Calispels, qui, pour la plupart, se -tiennent pendant l’automne sur la _Rivière-à-Clarck_. - -La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux Têtes-plates, -et leur demandai quelques chevaux de charge et une escorte en cas de -rencontre des Pieds-noirs. Ils m’amenèrent dix-sept chevaux et dix -jeunes guerriers. Ces dix braves, dont plusieurs avaient été criblés de -balles et de flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré, -pendant tout le voyage, un dévouement, une docilité et une complaisance -au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner et de prévenir jusqu’à -mes moindres besoins. - -Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre, et fîmes -environ quatre milles en descendant la vallée de la _Racine-amère_. Le -premier jour nous ne rencontrâmes qu’un chasseur solitaire, chargé d’un -gros chevreuil dont il nous offrit généreusement la moitié. Le -lendemain, nous eûmes à supporter la neige qui tombait à gros flocons; -chemin faisant nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait -la grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles -rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge. Nous -traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que deux célèbres -navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté en 1805 pour se rendre -dans le pays des Nez-percés ou Sapetans; je l’appelai le ruisseau de -_Saint-François de Borgia_. Six milles plus bas nous arrivâmes à -l’embouchure de la belle rivière de _Saint-Ignace_ que nous traversâmes -aussi. Elle entre dans la vallée de _Sainte-Marie_ ou de la -_Racine-amère_ par un beau défilé appelé communément par les montagnards -ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, _la porte de l’enfer_. -Ces messieurs ont habituellement les mots de diable et d’enfer à la -bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas chercher ailleurs la -raison de ces sortes d’appellations qu’on rencontre si souvent dans le -pays. Aussi j’ai examiné le _Passage-du-diable_, j’ai vogué sur la -_Course-de-Satan_, je me suis trouvé entre les dents du _Rateau de -l’abîme infernal_. Le _Rateau_ et la _Course_, sur le Missouri, méritent -réellement un nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des -écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière d’arbres -et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la vase, et contre -lesquels les flots poussés par un courant impétueux, font un fracas -épouvantable; le second, outre les mêmes difficultés, a de plus une -pente si rapide que le plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant. -Deux fois le brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon -passage en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes perdus.» -Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et nous sortîmes, sinon sans -peur, du moins sans accident. - -Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le bord d’un petit -ruisseau, au pied de la montagne que nous avions à traverser le -lendemain. Trois familles de la tribu de _Stiet-Shoi_ ou _Cœur-d’alène_ -s’y joignirent à nous, pour faire ensemble une partie du voyage. J’eus -le loisir de les entretenir longtemps sur des matières religieuses, et -leur trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures -dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter, ils me -prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade. Pendant la -prière du soir, trois _Kalispels_ arrivèrent au même endroit, et -s’arrêtèrent tout court à la distance d’une centaine de pas, pour ne pas -nous troubler dans nos exercices de piété. Un de nos chasseurs nous -apporta un beau chevreuil, un autre deux faisans; ces derniers sont -très-nombreux ici, et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur -chair est blanche et très-délicate. - -La vallée de _Sainte-Marie_ a une étendue de cent cinquante à deux cents -milles en longueur, sur quatre à sept milles de large; elle est bornée -des deux côtés par des amas de rochers entassés les uns sur les autres à -une hauteur considérable, presque inaccessible à cause des débris qui en -encombrent le pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère -couche de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de pins. -Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux, particulièrement de -chevreuils, de biches, de grosses-cornes, de moutons d’une laine blanche -comme la neige et fine comme la soie, d’ours et de loups de toute -espèce, de panthères, de tigres, de chats-tigres et de chats sauvages, -de carcajoux, animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et -d’une force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri -on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse pour y -passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi tout entière à -son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce de marmotte, et -l’original, qu’on ne parvient guère à tuer; il est si vigilant, qu’au -moindre bruit, par exemple, d’une branche qui se rompt, il cesse de -manger, regarde de tous côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître -que long-*temps après. - -Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle offre -cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque toute son -étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, de sapins, de -cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. Parmi les oiseaux les -plus remarquables, on y distingue l’aigle-nonne, ainsi appelé par les -voyageurs à cause de sa couleur noire, excepté la tête qui est blanche; -l’aigle noir, l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille. - -Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant qu’ils -paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils abusent), -nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze heures du matin. Nous -escaladâmes bientôt une crevasse de rocher garnie de pins dont toutes -les branches étaient couvertes d’une mousse noire et fine, en forme de -festons ou de guirlandes de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace -d’environ six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant -nous étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres -placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. Arrivés -enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes une jolie petite plaine -appelée la prairie de _Kamath_; c’est là que les Têtes-plates viennent -chaque année au printemps déterrer la racine du même nom qui, avec la -viande sèche du buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie. -Nous descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix milles -d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent pour se jeter -plus loin dans la _Rivière-à-Clark_. Pendant qu’on dressait la loge pour -y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui se cachait dans les environs; -je n’eus garde d’en parler à mes jeunes braves, qui n’auraient pas -manqué de l’attaquer; mais le soir je pris la précaution de faire faire -bonne garde autour des chevaux. - -Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice de la -Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène qui -m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en prières et en -instructions; Técousten, le chef de mon escorte, en fit deux à ses -camarades et parla avec beaucoup de force et de précision sur différents -points de la religion qu’il avait déjà entendu expliquer. - -Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint sacrifice, -je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un défilé d’environ six -milles, au pied de la _Rivière-à-Clark_. - -Nous y étions attendus par deux camps de _Kalispels_; avertis de notre -arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent pour me donner la main, -avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère. Le chef du -premier camp s’appelait _Chalax_; je baptisai dans sa petite peuplade -vingt-quatre enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays -que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, il nous -procura six ballots de viande de buffle. - -Le chef du second camp, nommé _Koytilpo_, avait trente loges sous ses -ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. Je fus agréablement -surpris en les entendant réciter fort bien les prières que j’avais -enseignées aux Têtes-plates lors de ma première visite. Voici le mot de -l’énigme: ayant appris que je reviendrais aux montagnes l’année -suivante, ils envoyèrent chez les Têtes-plates un jeune homme -intelligent et doué d’une bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit -et retint les prières, les cantiques et les points essentiels au salut. -Rentré dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses -compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement -instruits. La même ardeur s’était communiquée aux autres petits camps -avec le même succès. Ce fut une grande consolation pour moi de voir -faire le signe de la croix et d’entendre prier et chanter les louanges -de Dieu dans un désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais -prêtre catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient -au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt pouvoir laisser -un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait un premier essai de la -vie civilisée en cultivant les patates; ils m’en offrirent plusieurs -plats; ce fut les premières que je vis depuis mon départ des Etats-Unis. -Leurs loges sont faites en nattes de jonc, comme celles des -Potowatomies, à l’est des Montagnes. Avant de se coucher, ils -assistèrent encore à des instructions que leur firent Técousten et un -autre chef. Quelle admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs, -l’un des chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à -sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de modestie et de -recueillement, qu’à les voir on les prendrait plutôt pour des religieux -que pour des sauvages. Lorsque le chef finit, tous répondent _Koey!_ mot -qui correspond à notre _Amen_. Le lendemain, avant mon départ, je -baptisai vingt-sept de leurs petits enfants. - -Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes dans la -grande plaine de _Kamath_. Les loups y sont très-nombreux et féroces; au -printemps dernier ils ont enlevé aux Kalispels et dévoré plus de -quarante chevaux. Une fontaine d’eau bouillante se trouve à peu de -distance du nord-est. Un défilé montagneux d’environ dix milles nous -conduisit de cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze -loges de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations d’amitié -que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait fait plusieurs -milles pour venir à ma rencontre, m’avoua franchement que des ministres -américains, qu’il avait rencontrés pendant l’été, lui avaient rendu ma -prière (religion) fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé, -ajouta-t-il, et j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à -lui faire comprendre la différence entre ces messieurs et les prêtres, -et les motifs de leurs calomnies contre la véritable Eglise de -Jésus-Christ. - -A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit lac -d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes montagnes. A -cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, je l’appelai _le lac -des Ames_. - -Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin et donné une -instruction à tous les sauvages réunis, nous continuâmes notre marche -sur les bords de la _Rivière-à-Clark_, que nous devions côtoyer pendant -huit jours, nous fûmes une grande partie de la journée sur le penchant -d’une haute montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre à -cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais passages, mais -aucun ne m’avait encore paru si dangereux; le monter à cheval était -impossible; à pied j’allais m’épuiser de fatigue avant d’être au bout. -Je me rappelai que nous avions à notre suite une vieille mule assez -prudente et pas trop vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme; -au moyen de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna -fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant du plus beau -coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la rivière et ses environs; -au-dessus de nos têtes des rochers s’élevant graduellement en -amphithéâtre; en face, dans le lointain, des montagnes à perte de vue -couvertes de pins jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de -position, je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa route -pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du _mauvais rocher_ (c’est le -nom que lui donnent les sauvages). - -La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes escarpées. -Cette belle rivière présente successivement toutes les phases capables -d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux coulent majestueusement avec un -doux murmure entre deux rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt -elle s’élargit dans un lit plus spacieux, et se transforme en une -surface large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt -des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance en -courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un éclair, en chutes et en -cascades et le mugissement des ondes imite le fracas des tourbillons que -la tempête excite dans la forêt. En un mot, rien de plus varié que son -cours, rien de plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué -les différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale -dont parle Charlevoix dans son _Histoire du Canada_. - -Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. Tandis -que les vieilles femmes montaient la rivière dans leur léger canot -d’écorces d’épinettes, qui portaient en même temps leurs petits enfants -et tout leur ménage, les hommes marchaient à pied, le long de la rive, -armés d’arcs et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits -prés ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand nombre de -chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens souvent pendant -plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent _mettre les chevaux en cage_; -en effet, il est rare qu’ils s’en éloignent à une grande distance. - -Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, si épaisse, -que dans presque toute son étendue nous pouvions à peine voir à la -distance de vingt verges. Nos bêtes de somme souffrirent beaucoup du -manque d’herbe pendant les trois jours que nous mîmes à la traverser. -C’était un véritable labyrinthe; du matin au soir on n’y faisait que -tourner dans tous les sens pour éviter les milliers d’arbres que les -feux, les tempêtes ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et -nos yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des -_Kalispels_ ou _Pends-d’oreilles_, sur ses îlots boisés de pins, sur ses -haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent par -terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les -hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a environ trente milles en -longueur, et quatre à sept en largeur. - -Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés avant -d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine est dans son -genre une véritable merveille; les sauvages disent que c’est la plus -belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile de trouver ailleurs -des arbres aux proportions plus gigantesques. Du milieu des bouleaux, -des aulnes et des hêtres, qui n’y ont pas moins de deux brasses de -circonférence, le cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en -grandeur. J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre; -un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de long, sur -quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses s’entrelacent -au-dessus des hêtres et des bouleaux, et leur beau feuillage forment une -voûte si touffue que les rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur -base tapissée de lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme -toujours vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de colonnes -majestueuses, on dirait un temple immense élevé par la nature à la -gloire de son Auteur. - -Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; pendant une -demi-journée nous avions escaladé dans la forêt les flancs d’une haute -montagne par un sentier si affreux, que plusieurs fois je crus toucher à -ma dernière heure. Une fois surtout, je m’étais écarté de mon escorte, -et me trouvais seul sur une de ces projections de rochers, si fréquentes -sur les Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels -furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une pointe de -deux pieds de large seulement, ayant en face un abîme, à ma gauche un -rocher perpendiculaire, à ma droite un précipice d’environ mille pieds! -mon unique ressource était un parapet un peu plus large, à trois pieds -verticalement au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut; -ma mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de la -bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de temps à -perdre, je me recommandai à Dieu et donnai de l’éperon; le saut de ma -bête fut heureux, et je me trouvai hors de danger. Ces récits trouveront -peut-être des incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir -partager mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront avec moi -les merveilles de la nature et qu’ils auront comme moi leurs moments -d’admiration et de crainte. - -Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis dans la -forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, je découvris une -petite loge de joncs placée sur le bord de la rivière. J’appelai quelque -temps, mais point de réponse. Je me sentis comme entraîné à la visiter -et me fis accompagner par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille -femme, seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit et -des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre saint -Philippe nous apprend qu’il est des circonstances où toutes les -dispositions requises peuvent se trouver implicitement dans un acte de -foi et dans un désir sincère de ne vouloir entrer au ciel que par la -bonne porte. Toutes les réponses de la pauvre vieille exprimaient le -désir de connaître et d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de -tout mon cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux -être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt elle se mit -à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai Marie, et lui mis au cou -une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. En la quittant, je -l’entendis encore remercier Dieu de cette heureuse rencontre. - -A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencontrai le mari -de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des infirmités, il -pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre un piége aux chevreuils -dans la forêt, lorsqu’informé de mon approche par mes gens, il hâta le -pas, et d’aussi loin qu’il m’aperçut, il se mit à crier d’une voix -tremblante: «O que j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra -affectueusement la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les larmes -m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, et je fus -quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je lui annonçai que je -sortais à l’instant même de sa loge, et que j’avais baptisé sa femme. -«J’ai appris, me répondit-il, votre arrivée aux Montagnes l’année -dernière; j’ai su que vous y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis -pauvre et vieux, je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir, -Robe-noire, rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux -appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis au bord -d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême avec le nom de Simon. -En me voyant partir, le bon vieillard ne cessait de crier et de répéter: -«Oh! que Dieu est bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous -m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours Dieu! -Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!» - -Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais voulu changer -en ce moment ma situation pour aucune autre sur la terre. J’ai la ferme -conviction qu’une telle rencontre vaut seule un voyage aux Montagnes. -Ah! bons et chers Pères d’Europe, je vous en conjure au nom de -Jésus-Christ le Sauveur du monde, ne balancez pas de venir dans cette -vigne; la moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il -pas: _Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur?_ -C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes isolées que le feu de -la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur des choses du ciel, -aussitôt leurs cœurs s’embrasent de l’amour divin, et ils mettent la -main à l’œuvre. Nuit et jour ils sont à nos côtés, insatiables du pain -de la parole de vie. Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce -sont nos péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes de -connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a pas de -sauvages au monde plus avides de connaître la voie du salut et chez qui -il y ait si peu d’empêchements à l’introduction de l’Evangile. Ils n’ont -ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus parmi eux aucun vestige de -superstition; ils n’ont aucune distinction de caste, et le voisinage des -blancs avec le cortége de vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas -encore sentir. - -Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; mais -doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert à traverser -est immense et monotone, mais on en voit la fin et on s’y prépare à -l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, mais elles fuient à -l’approche de l’homme. Si quelquefois on y est condamné à un jeûne d’un -ou deux jours, ce qui arrive, on en gagne meilleur appétit pour les -jours suivants; si une nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous -empêchent de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la -route qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent la -vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne mettre notre -confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos comptes toujours en -règle, et à la crainte d’un instant succèdent une joie et une -reconnaissance durables. - -Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de souffrir -des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, je rencontre ici -partout l’heureuse application du texte si consolant de l’Evangile: -_Jugum meum suave est, et onus meum leve._ On trouvera au dernier jour -que le nom du Sauveur a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples, -car l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient du -prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance sur mon -passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits enfants à -baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières uniquement pour -assister aux instructions. Partout les personnes âgées demandent la -régénération avec instance. Ah! vraiment les entrailles se dessèchent à -la vue de tant d’âmes exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on -doit s’écrier avec l’Evangéliste: _Messis quidem multa, operarii verò -pauci._ Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme en -entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait son obole -pour coopérer à une œuvre comme celle de la _Propagation de la Foi_; -l’œuvre la plus catholique et la plus glorieuse de notre siècle, -puisqu’elle procure le salut de tant de milliers d’âmes qui, sans son -secours, resteraient ensevelies dans les ombres de la mort? - -Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je dirai ici que -pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai baptisé cent -quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes vieux ou malades, et -j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, venus exprès des différentes -parties de ces montagnes pour entendre la parole de Dieu. J’ose espérer -que, conduits par une grâce et une providence si visibles, ils ne -tarderont pas à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef -Notre-Seigneur Jésus-Christ. - -J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés par le -révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, qui demeure à Wallamette, -non loin de l’océan Pacifique, et qui a fait plusieurs excursions -jusqu’au fort Colville. - -Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de dévotion auprès de -trois familles de Kalispels, sur le bord du lac de ce nom, où nous -étions arrivés la veille, comme je l’ai dit plus haut. Deux chaloupes -chargées de marchandises et conduites par huit métis engagés à la -Compagnie de la baie d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux -offices divins. Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui -m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je rendis grâces -à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en route pour venir me -rejoindre encore cette année. Je dois cet excellent interprète au digne -et respectable gouverneur de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, -M. Mac Lauchlin, au service duquel Charles était engagé. - -Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la _traverse des -Kalispels_. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance en -distance, un grand nombre de petits camps sauvages de quatre à six -loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller en hiver pour -trouver de quoi vivre par la pêche et par la chasse. Dans une pauvre -petite hutte de jonc, je trouvai cinq vieillards presque octogénaires, -dont trois aveugles et deux borgnes. C’était une image frappante de la -misère humaine. Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du -bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent -jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur nous vient dans -nos vieux jours! Nous vous aimerons, ô notre Dieu! oui, nous vous -aimerons jusqu’à la mort.» Dès qu’ils eurent compris la nécessité du -baptême, ils se jetèrent à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore -jamais rencontré parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais -pas même la moindre marque de froideur ou d’indifférence. - -La _traverse des Pends-d’oreilles_ offre un bel emplacement pour une -réduction. La prairie est grande et fertile, le bois ne manquera jamais, -la rivière est très-poissonneuse. Au fond de la prairie est un petit lac -ou marais d’environ six milles de circonférence, véritable rendez-vous -de toute espèce d’oiseaux aquatiques. On y serait à proximité d’un grand -nombre de tribus sauvages; les _Cœurs-d’alène_, les _Spoknanes_, les -_Chaudières_, les _Simpoils_, les _Kooteneys_, les _Gens-du-Lac_, les -_Nez-percés_, et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois -journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant qu’à une -forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y pourvoir de -vivres, d’outils et d’objets d’habillement. - -Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute montagne couverte -de neige. Le soir, à peine étions-nous campés sur un petit ruisseau qui -se jette dans le fleuve Columbie, que nous reçûmes la visite de -plusieurs Kalispels. Je fus agréablement surpris de la permission que -l’un d’eux me demanda: «J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un -chevreuil; il est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain -c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous, -Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes petits enfants sont à -jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens d’Europe! Ce sauvage n’avait -vu un prêtre qu’une seule fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une -oie qu’il avait tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de -Kamath. Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction. - -Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au fort. Nous y -passâmes trois jours pour arranger nos selles et emballer nos vivres et -nos semences. Partout où l’on rencontre les Messieurs de la Compagnie de -la baie d’Hudson, on est sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas -seulement aux démonstrations de la politesse et de l’affabilité, ils -préviennent vos désirs pour vous rendre service. Dans cette -circonstance, le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation, -alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon insu parmi -nos provisions toutes sortes de petites douceurs, telles que sucre, -café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, volailles, jambons et -chandelles. Outre les instructions que j’adressai pendant la messe aux -Canadiens engagés au service du fort, j’eus plusieurs conférences avec -le chef des _Shuyelpi_ ou _Chaudières_, homme intelligent, qui m’invita -à venir évangéliser sa nation. - -Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien remarquable -pendant notre retour, si ce n’est un fait que je veux raconter pour -l’instruction de ceux qui pourraient faire la même route que nous; il ne -prouve que trop combien il est utile d’être quelquefois méfiant, et que -partout on retrouve des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse -des _Pends-d’oreilles_ cinq ballots de viandes sèches; à notre retour, -n’en trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres -étaient devenus: «J’ai honte, _Robe-noire_, me répondit-il, j’ai peur de -vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque vous avez mis vos -ballots dans ma loge. Ma femme les a ouverts pour voir si la viande -n’était pas moisie; les dépouilles (c’est-à-dire la graisse) lui -parurent si belles et si bonnes qu’elle en goûta! Quand je rentrai, elle -m’en offrit ainsi qu’à mes enfants; le bruit s’en répandit dans le -village, les voisins sont venus, et nous en avons mangé tous ensemble.» -Deux ou trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du -tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos premiers -parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette aventure me fournit -l’occasion de les instruire de cette première prévarication et de ses -tristes suites. Le chef prit ensuite la parole, et après avoir bien -grondé sa femme, il protesta au nom de tous que cela n’arriverait plus à -l’avenir. Ces pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux, -et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier remplis de -pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle forte. La nécessité nous -força d’accepter ces pâtés de nouvelle espèce; on les prépare en les -mettant dans de l’eau bouillante; ils forment alors une soupe épaisse et -élastique qui a l’apparence et le goût du savon, et qui, assaisonnée -d’une bonne faim et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse -manger. - -Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, au milieu -des _Kalispels_, qui s’y étaient rendus des différentes parties des -montagnes pour me voir à mon retour. Je restai trois jours avec eux, les -instruisant et les exhortant du matin au soir. Mes dix jeunes -_Têtes-plates_ se chargèrent tous des fonctions de catéchistes, et ils -mirent un zèle qui ne pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et -le désir d’apprendre des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de -saint François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize -adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer s’était -comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent emporta ma loge et -la jeta entre les branches d’un gros pin. Ne pouvant la replacer, je me -trouvai exposé pour le reste de la nuit aux grêles, à la neige et à la -pluie; mais comme tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais -manteau de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps qui -me restait à dormir. - -Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement de -Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de nos bons -sauvages accourus à notre rencontre. - - - - -DIXIÈME LETTRE - -À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 30 décembre 1841. - -Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails de mon -voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai les remarques que -j’ai faites, et les observations que j’ai pu recueillir dans ce voyage -sur les coutumes et les pratiques des Indiens. - -Un jour, causant avec sept des _Têtes-plates_ de mon escorte, je leur -demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux dans leur -dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; un seul en avait -tué cinquante-neuf pour sa part. Les jeunes gens cherchent à se faire -une réputation d’habiles chasseurs par des traits d’agilité, de -dextérité et de force. L’un des sept s’était distingué parmi tous ses -camarades par trois coups bien remarquables; armé seulement d’une -pierre, il avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux -cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde à coups de -couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit et l’étrangla; -aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable hercule. Ils eurent -ensuite la complaisance de me montrer, à ma demande (car ils ne sont pas -vanteurs), les cicatrices des blessures que leur avaient faites les -balles et les flèches des _Pieds-noirs_. L’un avait eu la cuisse percée -de part en part de quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de -raideur dans la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en -apercevoir. Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une -balle. Un troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances, -avait reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche armée -d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux balles dans le -corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un _Pied-noir_ caché dans -un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous que le blessé, sautant -sur l’autre jambe, fondit sur son ennemi, et que le trou devint la tombe -de l’agresseur? J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se -servent en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me -répondirent en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent -d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me fit l’année dernière -le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant quatre ans, deux armures de -flèches dans le corps. Interrogé si les blessures avaient longtemps -suppuré, il me répondit comiquement: «Dans les montagnes, la viande ne -se gâte pas.» - -Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une stature -moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, même parmi -les sauvages; leurs jupes de peau, dégoûtantes à voir, leur restent sur -le corps jusqu’à ce qu’elles tombent entièrement en lambeaux; à chaque -instant elles s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui, -toujours en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de -toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage d’une -poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir au moyen d’une -couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent moins esclaves ici -qu’à l’est des montagnes, elles sont pourtant chargées des ouvrages les -plus pénibles. Ce sont elles qui cherchent l’eau et le bois, portent les -effets dans le déménagement, pagayent le canot, nettoient le poisson -lorsqu’on veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai -vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. Elles -préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines et les fruits -dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers et des chapeaux -sans bords, espèces _d’omnibus_ comme je l’ai dit dans le récit de mon -premier voyage. Une remarque assez singulière, c’est que les hommes y -manient l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de -la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces deux -occupations. - -L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les habitants de la -rivière; on n’entre guère dans une loge sans y voir des borgnes, des -aveugles, ou du moins des gens affectés du mal d’yeux. Quelle en est la -cause? Peut-être leur assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin -au soir à la réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi -l’incommodité de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent -autour du feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée. - -On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un ancien commis -de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien voulu me communiquer son -journal; voici ce que j’y trouve au sujet de ces messieurs, qui exercent -surtout leur métier au bas du fleuve Columbie et dans les environs. -Quelle que soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis -se forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un assez -long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur entonne un -air lugubre, et tout le monde le répète après lui en battant la mesure -avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, il s’approche du malade, se -met à genoux devant lui, serre les deux poings et les lui applique sur -l’estomac en s’appuyant de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette -opération fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont -bientôt étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent -alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le médecin -joint les deux mains, les approche de ses lèvres et souffle sur le -malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, par un tour de sa -façon, il lui fait sortir de la bouche une petite pierre blanche ou la -griffe d’un oiseau ou de quelque autre animal. Aussitôt il se lève, va -d’un air de triomphe montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la -santé du sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au -reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel pour -le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire bien payer, -et il n’y manque pas. - -Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et curieuses. -Voici ce que croient les _Tchinouks_, ou du moins ce qu’ils croyaient -avant d’être mieux instruits. Selon eux les hommes furent créés par une -divinité qu’ils nomment _Etala-*passe_, mais dans un état -très-imparfait; leur bouche et leurs yeux étaient fermés, leurs mains et -leurs pieds immobiles; en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes -de chair que de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent -_Ecanuum_, moins puissante mais plus bénigne que la première, vit les -hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle leur ouvrit la -bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et donna l’agilité à leurs -pieds et à leurs mains. Cette divinité compatissante ne se contenta pas -de ces premiers bienfaits; elle enseigna aux hommes à faire des -pirogues, des pagayes, des filets, en un mot, tous les ustensiles dont -ils se servent pour la pêche, et précipita dans la rivière des rochers -pour arrêter les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il -leur en faudrait. - -Les cérémonies d’enterrement parmi les _Talkotins_, qui habitent la -nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont bizarres et -révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant sa loge pendant neuf -jours; le dixième, tous les parents et voisins se réunissent dans un -endroit élevé; on y place le cadavre sur un bûcher, et l’on y met le -feu, au milieu des manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que -le défunt possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de -distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet. -Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les sortiléges -en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant qu’il ne peut réussir, -il étend sur le cadavre une couverture de peau, cérémonie dont le but et -l’effet est d’apaiser les parents irrités du mauvais succès de sa cure. -Pendant les neuf jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt -est obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du -soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été ou de -l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; elle y reste -jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire retirer, c’est-à-dire -jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle soit couverte de brûlures. -Alors on la force à recueillir avec ses mains du milieu des flammes la -graisse qui s’écoule du cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le -corps. Lorsque les nerfs des jambes et des bras commencent à se -contracter, la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses -membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente à pourvoir -à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur le bûcher en -flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y jettent de nouveau; -elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle tombe dans un état -d’insensibilité complète. - -Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus grands os, -les envelopper dans une écorce de bouleau et les porter au cou pendant -plusieurs années. Dans cet état, on la considère comme esclave; les -travaux les plus pénibles deviennent son partage; elle est la servante -de toutes les femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de -sa part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari étant -mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et d’en ôter -les herbes. Souvent les malheureuses veuves se suicident pour éviter -tant de cruautés. Au bout de trois ou quatre ans, les parents se -concertent pour la relever de son deuil. Ils préparent un grand festin -et y invitent tout le voisinage. On introduit la veuve, portant encore -les ossements de son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un -cercueil qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds. -Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; l’un -d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre la couvre de -duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le droit de se remarier; mais -comme on peut facilement se l’imaginer, le nombre de celles qui se -hasardent une seconde fois est très-petit. - -Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes des sauvages, -j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière de l’homme civilisé, -et qui, par le commerce avec ce dernier, est généralement un être -abruti. C’est une triste vérité reconnue en Amérique, que là où les -blancs sans principes pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt -les vices les plus dégradants y règnent. - -Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et dans ses -actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis héréditaires de -sa nation, alors il ne respire que haine et vengeance; mais on peut lui -appliquer ce qu’un auteur espagnol a dit des Maures: «Que l’Indien ne se -venge pas parce que sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance -seule peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé; -il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse qui puisse -pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, parce que, s’il la -sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» Dans toute autre -occasion, il est froid et délibéré, étouffant avec soin la moindre -agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être -tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir -précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le -sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu -aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air -d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette -allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il -avait connu tous les détails relatifs au piége qu’on lui tendait. Si la -chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que -la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son -impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si -tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer de courage -et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse -recevoir le sauvage, celui de _vieille femme_. - -Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, -qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent des prisonniers et des -chevaux, le père ne montre aucune émotion de joie, et se borne à -répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses -enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est -malheureux.» Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera -que quelques jours après. - -L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec la plus grande -facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. L’expérience et -l’observation lui donnent des connaissances que n’a pas l’homme -civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une forêt ou une plaine de deux -cents milles, avec autant de précision qu’un nautonier guidé par sa -boussole sillonne l’Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne -droite. Avec la même justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous -indiquera le soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages -qui l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal, -eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse -perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est plutôt le -fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances -déjà acquises par l’expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire -excellente qui doit suppléer dans les Indiens l’avantage qui leur -manque, de fixer comme nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se -rappellent, avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités -conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été -tenus. - -Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés par l’instinct, -et que chez eux les enfants trouveraient aussi aisément leur chemin à -travers une forêt que les personnes d’un âge plus avancé. C’est une -erreur. J’ai interrogé sur ce point des sauvages intelligents, et ils -m’ont laissé la conviction que c’est à leur grande attention à la -croissance des arbres et à la position du soleil qu’ils doivent cette -grande facilité de se guider dans leurs courses. Ils retiennent -non-seulement la position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa -forme, son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, le -côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres -points cardinaux, et que le côté exposé au sud-est est celui qui a les -branches les plus fortes et les plus nombreuses. C’est d’après ces -observations et d’autres semblables, qu’ils se dirigent dans leur -marche; ils ont grand besoin de les inculquer de bonne heure à leurs -enfants. Moi-même je me suis souvent servi avec succès de leurs -remarques dans mes petites courses à travers la forêt. - -Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. D’après -toutes les observations que j’ai faites, leur journée équivaut à peu -près à cinquante ou soixante milles anglais lorsqu’ils voyagent seuls, -et à quinze ou vingt milles seulement lorsqu’ils lèvent leurs camps. -Bien qu’ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences -qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces -d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus, -marquant les distances par journées, demi-journées ou quarts de -journées. Ces plans leur servent à régler en conseil leurs excursions -lointaines pour la guerre ou pour la chasse. Leur seule astronomie -consiste à pouvoir montrer l’étoile polaire, qui est leur guide dans les -voyages de nuit. - -Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande vénération. -Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se servent le -Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître à l’homme leur -volonté, pour le guider par des conseils salutaires et pour lui donner -l’intuition de l’avenir. Partant de cette idée, et regardant le songe, -ou comme un désir de l’âme inspiré par le génie, ou comme un ordre -émanant directement de lui, ils établissent en principe que c’est un -devoir religieux d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans -son journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se -faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, après s’y -être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier dans un rêve, -ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les jongleurs, et, sur leur avis, -se fit attacher à un poteau pour être brûlé en différentes parties du -corps. Parmi les _Corbeaux_, j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un -songe, a pris des vêtements de femme, et s’est assujetti à tous les -devoirs et travaux qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au -contraire, chez les _Serpents_, une femme rêva un jour qu’elle était -homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son réveil, elle se -revêtit des habits de son mari, prit son fusil, et alla essayer -l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. Depuis ce temps, elle -n’a plus quitté l’habillement d’homme; elle va à la chasse et à la -guerre; par quelques coups intrépides, elle a obtenu le titre de _brave_ -et le privilége d’être admise à tous les conseils des chefs. Il ne -faudrait rien moins qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe. - -Les _Potowatomies_ et les sauvages du nord ont la coutume, lorsqu’ils -font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter un collier -fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent le _wampum_. Lorsqu’ils -sollicitent l’alliance définitive ou offensive d’une autre nation, ils -joignent à l’envoi du wampum un casse-tête teint de sang, invitant leurs -voisins à venir boire avec eux le sang de leurs ennemis; expression -figurative, mais qui souvent devient une triste réalité. - -Chez les nations de l’ouest, c’est le _calumet_ qui sert de wampum, -lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le calumet ensemble, -c’est prendre l’engagement solennel de se traiter en amis; celui qui y -est infidèle perd toute estime et confiance, est considéré comme infâme -et s’expose à la vengeance divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le -calumet et tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge -que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner le -calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque est versé -dans leurs usages, les désirs de la nation qui le présente, ou ce -qu’elle a résolu de faire. - -Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; c’est -l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer -est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent au Grand-Esprit, -au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau, et qu’ils les prennent pour -témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette -coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon -côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper les vapeurs -du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger -avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans les -conseils comme prologue, et devient le sceau de leurs décrets lorsque -les résolutions sont prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de -respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en -alliance ou en traité. - -L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera peut-être -pas admise de tout le monde, car l’expérience semble démontrer que la -fumée du tabac agit puissamment sur le système nerveux. Je répondrai -pour les sauvages: Si la fumée du tabac est tirée et rejetée par la -bouche, elle produit sans doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais -lorsqu’elle est aspirée dans les poumons (et c’est la pratique -universelle des sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie. - - - - -ONZIÈME LETTRE - -A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 31 décembre 1841. - -Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier et les -observations que j’y ai recueillies, il me reste encore à vous faire -l’exposé de ce qui s’est passé chez les _Têtes-plates_ pendant mon -absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, dernier jour de l’an. -Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre -réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous -feront voir que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, -et que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que j’ai -avancé dans mes lettres précédentes. - -Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il -s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement d’exécution. Ce -qui pressait le plus, c’était une clôture qui renfermât le terrain -destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir -provisoirement d’église. On se mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans -l’espace d’un mois tout fut achevé. Les _Têtes-plates_ eurent bientôt -coupé dans les forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la -clôture; et pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers -que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide de la hache, -de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et -galerie, balustrades, stalles, chœur, etc., dans laquelle on put réunir, -le jour de saint Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et -continuer à les instruire jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le -baptême. - -Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les jours une -instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées -ou en âge de l’être; elle durait ordinairement environ cinq quarts -d’heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la -parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de -la nuit, et dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par -leurs frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien -leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les Pères eurent la -consolation de baptiser deux cent deux adultes. - -Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage; -aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance -et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; maladie de -l’interprète, du sacristain, du préfet de l’église, lorsque leur -concours semblait le plus urgent; les orgues brisées involontairement -par les sauvages, au moment même où l’on devait en faire un si bon -usage; un ouragan la veille du baptême, le même qui avait renversé ma -loge dans la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt, -trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque dans ses -fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait conjurer contre la -belle cérémonie du baptême; mais, le jour arrivé, tous les nuages -disparurent. - -Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour même du -baptême; mais l’administration de ce premier sacrement s’étant prolongé -beaucoup plus longtemps qu’ils ne l’avaient cru, à cause de tout ce -qu’il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de -remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux -chrétiens la garde de leur innocence baptismale. - -Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par écrit sur la -conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être utile de rapporter -ici celle que nous avons tenue ou établie, afin qu’elle soit redressée, -si elle n’avait pas été ce qu’elle aurait dû être. - -1º Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n’y a -point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison -en est qu’on n’en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le -mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer -sa première femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre; -plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la fois. Il -est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils ne se -sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais à d’autres; -mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en ont pas dit autant? -Peut-on inférer de là que le contrat soit valide quand il est -universellement reçu qu’après de telles promesses on ne reste pas moins -libre de faire ce qu’on veut si l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous -sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il -n’y a pas eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu -l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager dans -un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C’était, si je ne -me trompe, la conduite de saint François Xavier dans les Indes, -puisqu’il est dit dans sa vie qu’il louait devant les maris celle de -leurs femmes qu’il croyait devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en -tinssent plus facilement à une seule. - -2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y avait eu que des -fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité de la réhabilitation -que pour le temps qui suivrait le baptême. - -Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour reconnaître -les degrés de parenté et en donner la dispense, on célébra la cérémonie -des mariages le lendemain du baptême; elle contribua beaucoup à donner à -la peuplade une haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre -mariages contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de -respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs indices -d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples, des vieillards -des deux sexes; leur présence à l’église pour un tel acte, qui prêterait -peut-être à rire en Europe, ne rendait la cérémonie que plus respectable -aux yeux de l’assemblée. C’est que chez les _Têtes-plates_ tout ce qui -touche à la religion est sacré; malheur à celui qui insinuerait la -moindre plaisanterie sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur -gros de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme de -la vie et surtout de la société conjugale. - -La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il fallût prendre -les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut dit que l’Eglise -l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et de dignité au contrat de -mariage, ils n’y virent plus rien que de raisonnable, et c’était à qui -serait témoin pour les autres. Le même étonnement s’était manifesté dans -le baptême au sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de -parrain, qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les -pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni quelles -obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers ni à se -choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand on se fut bien -entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant plus facilement que, pour -ne pas multiplier les affinités spirituelles, on donna seulement un -parrain aux hommes et une marraine aux femmes, et que, quant aux -obligations attachées à ce titre, les _Robes-noires_ promirent de se -charger de la plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes, -le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore que -treize chrétiens adultes; mais la section des personnes les plus âgées -ayant été baptisée avant les autres, ces nouveaux chrétiens, sans -quitter le cierge, symbole de leur foi, furent choisis pour la seconde -section, et ainsi de suite jusqu’à la fin. - -Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême, les Pères -n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à cause des -préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et d’une -indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion, mais quel fut -l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration de la chapelle! -Quelques jours auparavant, on avait chargé les femmes, les filles et les -enfants de faire le plus grand nombre possible de nattes de jonc ou -d’autres tissus; toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte -qu’on en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les -murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes ornées de -festons de verdure, de jolies draperies autour de l’autel, un ciel où se -trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau de la sainte Vierge sur le -tabernacle, la porte du tabernacle représentant le saint Cœur de Jésus, -les images des stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres -rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche d’un -grand jour, le calme du soir après un terrible ouragan: tout cela, avec -la grâce de Dieu, disposa si bien les cœurs et les esprits, que je ne -crois pas qu’il fût possible de voir sur la terre une assemblée d’hommes -plus semblables à la compagnie des saints. C’est là le beau bouquet -qu’il fut permis aux Pères d’offrir le lendemain à saint François -Xavier. Ce jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis -huit heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y eut -qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici l’ordre -suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, qui servirent -ensuite de parrains aux jeunes et aux petits garçons. Vinrent ensuites -les femmes mariées qui conservaient leurs maris, puis les veuves et les -femmes délaissées; enfin les jeunes personnes et les petites filles. - -Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec intelligence -à toutes les questions qui leur étaient adressées, réciter leurs prières -avec un redoublement de ferveur au moment où on les baptisait, et se -retirer ensuite à leurs places, tenant à la main le flambeau, symbole de -leur ardente charité! - -Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, de -leur avidité pour les entendre, du profit sensible que la peuplade en -tira; tout cela est ordinaire dans le cours d’une mission; mais ce qui -ne se voit que rarement, ce sont les sacrifices héroïques qui ont été -faits. Plusieurs avaient deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le -plus d’enfants et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un -soir, l’un d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce -moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il exposa sa -situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on lui conseilla; il -renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il avait eue, lui donnant ce -qu’il aurait souhaité qu’un autre en pareille circonstance eût donné à -sa sœur, et se remit avec la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin -d’une instruction, une jeune femme demanda à parler, et déclara -publiquement qu’elle désirait bien ardemment de recevoir le baptême, -mais que jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le -demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. Un grand -nombre de jeunes mères, mariées à la façon des sauvages et abandonnées -de leurs maris qui n’étaient pas des _Têtes-plates_, y renoncèrent à -jamais de tout leur cœur, pour avoir le bonheur d’être baptisées. Voici -comment s’y prit une femme déjà âgée pour déterminer son mari qui -balançait encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous -m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis vieille, -elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants, restez avec elle; -par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, et nous pourrons tous être -baptisés.» On sera encore plus étonné de les entendre parler ainsi, -quand on saura que primitivement, loin de vouloir faire mal en prenant -deux femmes, ces pauvres _Têtes-plates_ avaient cru bien faire, quelque -méchant leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant -Dieu. - -Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. Lorsque -l’_Angelus_ sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure après, on dit -en commun les prières du matin; tous assistent à la messe et à -l’instruction. Vers le coucher du soleil, on dit de même les prières du -soir, puis on fait une seconde instruction d’environ cinq quarts -d’heure. A deux heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les -enfants, libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés en -deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà leurs prières; -la seconde, les commençants. Un des Pères fait tous les matins la visite -des malades pour leur procurer des remèdes ou les consoler, selon le -besoin. - -Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense en usage -dans les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne. Pendant le -catéchisme, qui dure environ une heure, il y a récitation, explication -et chant de cantiques. Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne -de bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté de la -question proposée. L’expérience a prouvé que ces notes, données sur le -champ, sont moins embarrassantes lorsqu’on les donne de la main à la -main, que lorsqu’on les inscrit dans un tableau; cela prend moins de -temps, intéresse davantage les enfants et les rend plus attentifs et -plus soigneux. Elles servent en même temps de certificat de présence au -catéchisme et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que les -parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. Aussi ces -bons parents, afin de les rendre capables de mieux répondre le -lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes plus à fond, leur -font-ils répéter chez eux tout ce qu’ils ont entendu au catéchisme. Le -désir de voir les enfants s’y distinguer y a attiré presque toute la -peuplade; aucun des chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a -pas moins d’émulation parmi les parents que parmi les enfants. - -Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est l’exactitude -et la justice reconnue avec laquelle on récompense ceux qui répondent -bien. Les bonnes notes de la semaine sont récompensées le dimanche par -des croix, des médailles ou des rubans distribués publiquement à ceux -des enfants qui en ont obtenu le plus grand nombre; ils en restent -décorés toute la semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois, -on distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans le -cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent la propriété -de chacun. Ces images conservées avec soin, sont de grands stimulants, -non-seulement pour faire apprendre le catéchisme, mais encore pour -exciter à la piété. On en conçoit la raison: ce sont des monuments de -victoire, des exemples de vertu, des exhortations à la piété, des -modèles de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore, -c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les -mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut inspirer -aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, on a jugé à -propos de récompenser les petits ouvrages qu’ils sont capables de faire, -comme on récompense le catéchisme. - -Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les enfants du -catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de six chacune; les -garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la tête de chaque bande, il -y a un chef chargé d’aider les autres à apprendre et à retenir la lettre -du catéchisme. Afin que tous puissent nourrir l’espoir de mériter une -récompense à la fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a -partagés de manière à ce que les concurrents, au nombre de cinq ou six -dans chaque bande, soit de force à peu près égale. - -Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande chasse -immédiatement après les fêtes de Noël, les camps réunis des -_Têtes-plates_, des _Pends-d’oreilles_ et des _Nez-percés_, se disposa à -sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. Pour moi, dès le -lendemain de mon retour du fort Colville, je me remis à l’œuvre. -Trente-quatre couples de _Têtes-plates_ avaient voulu attendre mon -retour pour recevoir le baptême et réhabiliter leurs mariages; les -_Nez-percés_, encore plus en retard, n’avaient pas même présenté leurs -enfants au baptême, et l’on avait admis dans le camp un vieux chef -_Pied-noir_ avec sa petite famille, cinq personnes en tout: ils -montraient tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi -chrétienne. Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour, -outre les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en -profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre aux -fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze _Têtes-plates_ avec trois -de leurs chefs, trente _Nez-percés_ avec leur chef, et le chef -_Pied-noir_ avec sa famille. Ce jour, je commençai mes messes à sept -heures du matin; à cinq heures après-midi, je me trouvais encore dans la -chapelle. Je ne puis vous exprimer les consolations que j’éprouvai dans -ces heureux moments; rien de plus édifiant que le maintien et la -dévotion de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe -solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont le -Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents nouveaux -chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis dans une pauvre -chapelle couverte de jonc, au milieu d’un désert où peu auparavant le -nom du vrai Dieu était à peine connu, y offrant à leur Créateur leurs -cœurs régénérés dans les saintes eaux du baptême, et protestant de -persévérer jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute -une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons, -attirera la rosée céleste sur les _Têtes-plates_ et sur les nations -voisines. - -Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande -chasse des buffles; réunis au camp des _Pends-d’oreilles_, qui les -attendaient à deux journées de marche d’ici, ils seront au delà de deux -cents loges. Je suis rempli d’espoir dans l’attente des nouveaux succès -par lesquels le Seigneur daignera, je l’espère, récompenser le zèle de -ses serviteurs. Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini -et moi, à traduire le catéchisme en langue _tête-plate_, et à préparer à -la première communion environ cent cinquante personnes restées à -Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer -tout le terrain de la réduction d’une forte palissade munie de deux -bastions. Cet ouvrage est d’une nécessité absolue pour nous mettre à -l’abri des incursions furtives des _Pieds-noirs_, dont nous attendons de -jour à autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre -bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous -demeurons sans crainte à notre poste. - -Un jeune _Simpoil_ vient d’arriver à notre camp; voici ses paroles mot -pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; elle m’envoie pour -écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux -_Têtes-plates_; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur -exemple.» Ce brave jeune homme va passer l’hiver avec nous, et -retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la -semence de l’Evangile. - -Toute la nation _tête-plate_ convertie, quatre cents _Kalispels_ déjà -baptisés, ainsi que quatre-vingts _Nez-percés_, plusieurs -_Cœurs-d’alène_, _Kootenays_ et _Pieds-noirs_; les _Serpents_, les -_Simpoils_, les _Chaudières_ et une foule d’autres peuples qui nous -tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et le Révérend M. -Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous venions -former un établissement dans cette contrée; en un mot tout un vaste pays -qui n’attend que l’arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se -ranger sous l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend -Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! C’est au pied -du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien -spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de -suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent -à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. -Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères, -et des milliers d’âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute -l’éternité! - - - - -Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ -novembre 1841[6]. - - -Fort Van-Couver, 28 septembre 1841. - -Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a -protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un -puissant secours! - -Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et -l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien -témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond -respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos -victoires et vos succès. Dans peu d’années, vous aurez la gloire et la -consolation de voir se ranger sous l’étendard de la croix, par votre -entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie. - -Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne -vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C’est -un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête -des affaires de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des -Montagnes Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le pays; -il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d’exemples et de -faits. - -Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes -intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste -territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de -Mers et moi; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi -l’objet de votre sensibilité. - -Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement catholique de -Wallamette renferme près de soixante familles; celui de Cowlitz, cinq -seulement; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de -lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les -forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de -la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous -manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses -d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le -soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens, -prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues -dans les familles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui -ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles -au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en -montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes -réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés; -mais nous n’avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques -missions à la hâte parmi eux; nous baptisons les enfants et les adultes -en danger de mort. Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues; -jusqu’à présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire les -prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire en langue -tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités des langues. Les -_Kalapouyas_ du haut de Wallamette, les _Tchinouk_ de la Columbie, les -_Kayous_ de Wallawalla, les _Nez-percés_, les _Okinatrines_, les -_Têtes-plates_, les _Serpents_, les _Cowlitz_, les _Klikatas_ de -l’intérieur au nord de Van-Couver, les _Tchébélis_ au nord de -l’embouchure de la Columbie, les sauvages de Fesqually et de l’intérieur -de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière Travers, les _Klalams_ de -la même baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le bord -de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les sources et les -tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente. -Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos -entrailles se dessèchent de voir tant d’âmes périr sous nos yeux sans -pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie. - -De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne sommes que deux; nos -valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de -l’honorable Compagnie; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, -les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous -n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de -livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point -de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos -besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez -de notre situation, et combien nous sommes à plaindre. - -Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour -répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien -que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits: au -Wallamette, à huit milles de notre établissement; chez les Klatsaps, au -sud de l’embouchure de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux -grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. Les -missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville. - -Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous -multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est -le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d’inculquer les -principes catholiques, là où le poison n’a pas encore été répandu, soit -afin de paralyser les progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le -combat a été rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et -reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel -se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission -permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous. -Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu -d’influence. J’ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce -printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un -village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du -Wallamette. M. de Mers a visité les _Tchinouks_ du bas du fleuve -Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des cascades, à dix-huit -lieues de Van-Couver; les sauvages de ce poste avaient résisté -jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu ministre. C’était une -première mission; elle n’a duré que dix jours. Ils ont appris le signe -de la croix, l’Offrande du cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la -Salutation angélique, le Symbole des apôtres, les dix Commandements de -Dieu et ceux de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, -et en baptiser un bon nombre. - -Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund, -où les sauvages le demandent depuis long-*temps. Mes catéchumènes de -Flackémar, village converti le printemps passé, n’ont pu être visités -depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller, -établi à la chute du Wallamette. - -Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à -propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères. -Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter les fondements de la -religion; c’est ici qu’il faudrait établir un collége, un couvent, des -écoles; c’est ici qu’un jour un successeur des apôtres viendra de -quelque part s’établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d’un -vaste pays, qui promet une si abondante moisson; c’est ici que le combat -est engagé, et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il -faudrait établir une belle mission; des postes d’en bas, les -missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directions -alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles -encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous -permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez -le besoin où nous sommes d’un révérend Père et d’un Frère pour nous -secourir dans notre détresse. - -Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent que Mgr -Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; qu’une vaste église -catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères -l’automne passé, que les naturels se convertissaient en grand nombre, -que les temples des ministres protestants étaient presque abandonnés. - -Mgr de Juliopolis, de la _Rivière-Rouge_, me dit que les sauvages des -pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député un métis qui vit -avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le -révérend M. Thibault est destiné pour cette mission. - -Agréez, etc. - -F. N. BLANCHET. - - - - -DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE - -A M. FRANÇOIS DE SMET - - -Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842. - -Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à M. le chanoine de -la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais le bonheur d’y arriver. Le -Seigneur m’a ramené sain et sauf, et me voici en devoir de remplir ma -promesse. En quittant le P. Point et le camp des _Têtes-plates_, sur la -rivière _Madisson_, j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois -jours après, nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et -parcouru cent cinquante milles dans un pays souvent visité par les -_Pieds-noirs_, sans toutefois les rencontrer. - -A l’endroit où la _Rivière des vingt-cinq vierges_ se jette dans la -_Roche-jaune_, nous trouvâmes environ deux cent cinquante loges de -sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des _Têtes-plates_, des -_Kalispels_, des _Nez-percés_, des _Kayuses_ et des _Serpents_. Je -passai trois jours au milieu d’eux, pour les exhorter à la persévérance -et faire les préparatifs de mon long voyage. A mon départ, dix néophytes -se présentèrent devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire -parmi les _Corbeaux_. - -Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de cette nombreuse -peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin; quelques-uns d’entre eux me -reconnurent. Aux cris _la Robe-noire, la Robe-noire!_ tous, grands et -petits, au nombre d’environ trois mille, sortirent de leurs loges comme -les abeilles de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le -sujet d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine des -plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer et -m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre à gauche; un -troisième me tirait par la soutane; un quatrième, aux formes et à la -taille athlétiques, voulait m’enlever et me porter dans ses bras; tous -parlaient à la fois et semblaient se quereller. Ne comprenant rien à -leur querelle, je ne savais trop si je devais être gai ou sérieux. -L’interprète vint bientôt me tirer d’embarras, et m’apprit que toute -cette confusion n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à -mon égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir la -_Robe-noire_. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne l’eus pas -plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, et je suivis le -principal chef dans sa loge, la plus grande et la plus belle du camp. -Les _Corbeaux_ ne tardèrent pas à s’y rendre en foule, et tous me -comblèrent d’amitiés; le calumet social, symbole d’union et de -fraternité sauvage, fit le tour sans se refroidir, accompagné de toutes -les simagrées dans lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du -pays. - -De tous les sauvages de l’ouest des montagnes, les _Corbeaux_ sont sans -contredit les plus adroits, les plus polis et les plus avides -d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une grande admiration -pour les peuples civilisés. Ils me firent mille questions; entre autres -ils voulurent savoir quel est le nombre des blancs. «Comptez, leur -répondis-je, les brins d’herbe de vos immenses plaines, et vous saurez à -peu près ce que vous désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en -disant que la chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée -lorsque je leur expliquai la grandeur des _villages_ des blancs -(New-York, Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces grandes -loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts de la main et -entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les unes au-dessus des -autres; quand je leur appris que quelques-unes de ces loges (en parlant -des églises et des tours) étaient aussi hautes que des collines et assez -vastes pour contenir tous les _Corbeaux_ réunis, que dans la _loge du -Conseil_ (le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers -pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que les -chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de passagers qui -allaient et venaient plus nombreux que les bandes de buffles paissant -par milliers dans quelques-unes de leurs belles prairies, ils ne -pouvaient revenir de tant de merveilles. - -Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire de ces -_loges mouvantes_ (wagons) traînées par des machines qui vomissent des -flots de fumée et laissent loin derrière elles les coursiers les plus -agiles; et ces _canots à feu_ (bateaux à vapeur) qui transportent en peu -de jours, avec armes et bagages des villages entiers d’un pays à un -autre, traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent -les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que j’avais vu des -blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer au milieu des nues -comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement fut à son comble, et -tous mirent leur main sur la bouche en poussant un cri d’admiration: -«Le Maître de la vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses -favoris.» - -C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser; -quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je leur -expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient, -disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux sur la -terre, et leur procure ensuite le bonheur de la vie future. Aussi me -demandèrent-ils la permission de rassembler tout le camp, pour entendre -ces paroles du Grand-Esprit dont on leur avait dit tant de merveilles. - -Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés furent -dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent réunis; les -malades eux-mêmes avaient été apportés sur des peaux. A genoux sous les -drapeaux avec mes dix néophytes _têtes-plates_, et entourés de cette -multitude avide d’entendre la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai -d’abord deux cantiques; vint ensuite la récitation de toutes les -prières, qui leur furent interprétées; puis les chants recommencèrent, -suivis de l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements -de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent que ce jour était -le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent avec instance _de les -prendre en pitié_, et de rester parmi eux pour leur apprendre, ainsi -qu’à leurs petits enfants, la manière de connaître et de servir le -Grand-Esprit. Je leur promis qu’une _Robe-noire_ les visiterait, mais à -condition que les chefs s’engageraient à faire cesser les vols si -communs parmi eux, et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable -corruption des mœurs qui régnait dans la peuplade. - -Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient demandé -dès le commencement de nos entretiens de faire cesser la maladie qui -ravageait le camp, et de leur procurer l’abondance, c’est-à-dire de -remplir leurs plaines de gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon -instruction, que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs -maux; que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et pur, -ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à lui, il rejette -aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte loi; que, dans sa -colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq grands villages -(Sodome; etc.), à cause de leurs abominations; que les _Corbeaux_, -suivant la même route et livrés à des désordres de tout genre, ne -devaient pas se plaindre de ce que le Grand-Esprit semblait les punir -par les maladies, par la guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient -les auteurs de toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer, -ils pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce -qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur partage -pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient éviter tous ces -maux, ils le pouvaient en faisant des efforts pour arrêter et extirper -le mal. Le grand orateur du camp fut le premier à répondre: -«_Robe-noire_, je t’entends: tu nous as dit la vérité; de mon oreille -tes paroles ont pénétré jusque dans mon cœur: je voudrais que tous -pussent le comprendre.» Et, s’adressant à sa nation, il répétait avec -force: «Oui, _Corbeaux_, la _Robe-noire_ nous a dit la vérité; nous -sommes des chiens. Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos -enfants.» - -J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs réunis en -conseil; je leur proposai l’exemple des _Têtes-plates_ et des -_Pends-d’oreilles_, dont les chefs se faisaient un devoir d’exhorter -leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient pas de -déployer au besoin, dans l’intérêt même des coupables, une juste -sévérité. Ils me promirent de suivre mes avis, m’assurant que je les -trouverais mieux disposés à mon retour. J’ai lieu de croire que cette -visite, que le bon exemple de mes néophytes et surtout les prières des -_Têtes-plates_ opéreront du changement parmi les _Corbeaux_. Une de -leurs bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance, c’est -qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons enivrantes -dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de feu? disait leur chef aux -marchands qui l’importunaient. Elle brûle la gorge et l’estomac; elle -rend l’homme semblable à un ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il -grogne, il hurle, et finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu -ne fait que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront, et -leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, nous n’en -voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.» - -Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni. -Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j’en -pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur -Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix. Ensuite je remis mon -crucifix entre les mains du grand chef; il le baisa de la manière la -plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses -deux mains le Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie -pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les -assistants suivirent son exemple. - -Je me trouvais dans le village des _Corbeaux_, lorsqu’on leur annonça -que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d’une -trahison des _Pieds-noirs_. Des hérauts firent le tour du camp, -proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique -des deux braves. Un morne silence régnait partout; mais bientôt il fut -interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon -eux, à émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme -des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les -sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent tout à coup -en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. tout le corps couvert -de blessures qu’elles s’étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles -remplissaient l’air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant -leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de -leur faire la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et -terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient -au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. Un des chefs -sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l’air, -s’écria qu’il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de -jeunes gens se rangèrent à ses côtés; tous ensemble entonnèrent le -refrain guerrier, et promettant solennellement qu’ils ne retourneraient -pas les mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en -route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents -distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, ne retenant que des -haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est -obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et -des orphelins les trophées remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent -les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à -l’exaltation, ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de -couleurs, s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises -au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant, et -traînant à leur suite tout le village. - -Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons _Têtes-plates_ et aux -_Corbeaux_; je m’élançai une seconde fois dans les plaines arides de la -Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d’un métis Crie, -nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants, -voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne -reviendrai pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions; -c’est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le -théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de -meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas, -l’interprète _Corbeau_, qui avait séjourné onze ans dans le pays, -régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du -doigt l’endroit même où la chose s’était passée. Dans notre situation -présente, ces récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient -sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de -penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes -d’une attaque semblable. C’est ici principalement que les _Corbeaux_, -les _Pieds-noirs_, les _Scioux_, les _Sheyennes_, les _Assiniboins_, les -_Arikaras_ et les _Minatarées_ vident leurs querelles interminables, se -vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres. - -Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le lieu même d’un -massacre tout récent. Les membres sanglants de dix _Assiniboins_, tués -trois jours auparavant, étaient éparpillés ça et là, et presque toutes -les chairs avaient été dévorées par les oiseaux carnassiers. A la vue de -ces ossements et des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes, -j’avoue que le peu de courage dont je me croyais animé sembla -entièrement me quitter et faire place à une frayeur secrète que -j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons de -voyage. Les circonstances ne semblaient guère propres à nous -tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des traces fraîches d’hommes et -de chevaux qui ne nous laissèrent aucun doute sur la proximité de -l’ennemi; notre guide nous dit même qu’il nous croyait déjà découverts, -mais qu’en continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à -éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il est rare que -les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc la marche que nous -suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre. Nous montions à cheval dès -l’aurore; vers les dix heures, nous faisions halte pendant une heure et -demie, ayant soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir -quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite le trot -jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir, nous allumions un -grand feu, et nous dressions à la hâte une cabane de branches d’arbres -pour faire croire aux ennemis qui pouvaient être aux aguets que nous -étions campés là pour la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert -une proie, ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de -signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour concerter leur -plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à l’abri de toute surprise, -nous poursuivions notre route jusqu’à dix ou onze heures du soir, et -alors, sans feu, sans abri, chacun se disposait de son mieux au repos. - -Il me semble que je vous entends me demander: Mais comment dans ce -désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance? Voici un petit extrait -de mon journal qui vous délivrera de toute inquiétude à cet égard: - -Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et pour notre usage: -3 belles vaches en fort bon état; 2 gros bœufs, pour la langue et les os -à moelle; 2 grands cerfs; 3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1 -grosse-corne ou mouton; 2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25 -livres. Sans parler des faisans et des poules. - -Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne meurt pas -de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de gibier, on ne songe -guère ni au pain, ni au café, ni à tout ce que vous pouvez appeler les -douceurs de la vie; les bosses, les langues et les côtes tiennent lieu -de tout cela. Et le lit? Il ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne -se déchausse pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle -sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ -quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et on s’endort au -même instant. - -Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure de la -_Roche-jaune_, pour le commerce des pelleteries parmi les _Assiniboins_, -nous reçurent avec beaucoup de politesse et de bienveillance. Nous nous -y reposâmes pendant trois jours. Un voyage si long, fait sans -interruption à travers un désert où régnait alors la sécheresse et la -stérilité, avait beaucoup épuisé nos pauvres montures; une seconde -course de 1800 milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout -bien considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au -commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné d’Ignace -et de Gabriel, au courant impétueux du _Missouri_; et bien nous en prit, -car le troisième jour de notre descente, à notre grande surprise et -satisfaction, nous entendîmes de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et -bientôt après nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier -bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut dans cette -saison, chargé de marchandises pour la traite des pelleteries. Notre -première pensée fut de remercier Dieu de cette nouvelle faveur. Les -quatre propriétaires, qui étaient de New-York, et le capitaine, -m’invitèrent généreusement à venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus -d’empressement qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre -étaient en embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs -l’objet d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs cheveux -excitaient leur attention; il fallut répondre à mille questions et -raconter tous les détails de mon long voyage. - -Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, -j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les -forts. L’eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots -arrêtaient à chaque instant le bateau et le mettaient parfois en danger -d’échouer. Déjà les pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient -percé de trous; les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout -risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent -violent avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le -fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; enfin le -bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après quarante-six -jours de travail pénible plutôt que de navigation, j’arrivai sans autre -accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d’octobre à midi, j’étais à -genoux au pied de l’autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant -mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait -accordée à son pauvre et indigne ministre. - -A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai parcouru cinq -milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie, vu périr cinq de -mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives -du Wallamette et de l’Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes -Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la _Roche-jaune_ dans -toute son étendue, descendu le _Missouri_ jusqu’à Saint-Louis; et dans -tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je -n’ai pas reçu la moindre égratignure.... _Dominus memor fuit nostri, et -benedixit nobis._ - -Bien des choses de ma part à la famille et aux amis. - -P. J. DE SMET, S. J. - - - - -Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet. - - -Sainte-Marie, 28 juin 1842. - -Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un changement -salutaire s’est visiblement opéré dans notre peuplade, dont les chefs et -les membres nous font déjà goûter, par leur conduite vraiment édifiante, -les plus douces consolations. - -Le jour de la Pentecôte a été pour nous et pour nos chers néophytes un -jour de bénédiction et de grâces; quatre-vingts d’entre eux ont eu le -bonheur de recevoir pour la première fois le Pain des anges. Leur -assiduité pendant un mois aux instructions, que nous leur donnions trois -fois par jour, nous avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une -retraite de trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous -en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges de -fusil annonçaient au loin l’arrivée du grand jour. Au premier son de la -clochette, une foule de sauvages se pressèrent vers notre église. Un des -Pères, en surplis et en étole, précédé de trois enfants de chœur dont -l’un portait la bannière du Sacré-Cœur de Jésus, alla les recevoir pour -les conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques, dans -le temple du Seigneur. Quel religieux recueillement parmi cette foule! -Tous gardèrent un profond silence; mais en même temps brillait sur les -visages l’allégresse qui avait rempli les cœurs. L’ardent amour dont -brûlait déjà ces âmes innocentes fut enflammé par les fervents colloques -avec Jésus dans son sacrement d’amour, que faisait à haute voix l’un des -Pères, en y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion, -la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous a -réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils ont renouvelé -les vœux du baptême, et dans l’après-midi, ils ont fait la consécration -solennelle de leurs cœurs à la sainte Vierge, patronne titulaire de ces -lieux. Puissent ces pieux sentiments, que seule la vraie religion -inspire, se conserver parmi nos chers enfants! Nous l’espérons, et ce -qui augmente notre espoir, c’est qu’à l’occasion de cette solennité, -environ cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la -pénitence, et que, depuis cette époque à jamais mémorable, chaque -dimanche nous avons de trente à quarante communions et de cinquante à -soixante confessions. - -Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non moins touchante, et -propre à perpétuer la reconnaissance et la dévotion de nos bons sauvages -envers notre aimable Reine. Ce fut l’érection solennelle d’une statue de -la sainte Vierge, en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une -courte description de la fête. Depuis l’entrée de notre chapelle jusqu’à -l’endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée, l’avenue -n’était qu’une pelouse verte, que bordaient des deux côtés, dans toute -leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant en festons. De distance -en distance s’élevaient de gracieux arcs de triompha. A l’extrémité, au -milieu d’une espèce de reposoir, était le piédestal qui devait recevoir -la statue. Au temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans -l’ordre suivant: la bannière du Sacré-Cœur en tête, de près suivait le -petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux enfants de chœur -qui jetaient des fleurs sur leur passage. Venaient ensuite les deux -Pères, l’un en chape et l’autre en surplis. Enfin la marche était fermée -par les chefs et tous les membres de la peuplade, rivalisant d’ardeur à -payer leur tribut de remerciements et de louanges à la bonne Mère. -Arrivés à l’endroit, l’un des Pères, dans une courte exhortation. où il -rappelait le prodige et l’assistance signalée de la Reine des deux, -ranima dans le cœur de nos chers néophytes la confiance dans la -protection de Marie. Après cette allocution et le chant des litanies de -la sainte Vierge, tout le cortége revint à l’église dans le même ordre. -Oh! que nous eussions désiré que tous les amis de notre sainte religion -fussent témoins de la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles -de Sainte-Marie!... Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer -qu’après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement; mais, faute -d’ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette faveur jusqu’à la fête -du Sacré-Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement a été porté en -procession solennelle; et depuis, chaque dimanche après vêpres, les -fidèles ont le bonheur de recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle -réellement descendre du ciel sur nous et sur notre peuplade! Nous -l’attendons avec le secours de vos prières et de celles de tous nos -amis. - -GRÉGOIRE MENGARINI, S. J. - - - - -PRIÈRES - -EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS - - -Skest Kyleeyou, Oulsgesees, Oulspagpagt. Komieetzegeel. -Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. - - -PATER NOSTER - -Kyleeyou, Itchitchemask, askwees kowaaskshamenshem -Notre Père, du ciel, que votre nom soit respecté - -ailetzemilkou yeelskyloog; ntziezie telletzia spoo oez. -par toute la terre; régnez dans tous les cœurs. - -Assinteels astskole, yelstoloeg etzageel Itchichemask. -Que votre volonté soit faite, sur la terre ainsi que dans le ciel. - -Hoogwitzilt yettilgwa lokaitssia petzim. Knwaasksmeemiltem -Donnez-nous maintenant tous nos besoins. Pardonnez-nous le mal - -klotoiye kloistskeyen etzageel kaitsskolgwelem klotoiye -que nous avons commis comme nous pardonnons (le mal) - -kloistskwen klielskyloog Koaxalock shitem takaakskwentem -à ceux qui nous ont offensés. Accordez-nous assistance pour éviter - -klotaiye; kowaaaksgweeltem klotaiye. Komieetzegeel. -le mal; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. - - -AVE MARIA - -Uytchenkuytes Mary; koinkoittzeltz loetgeest, -Je vous salue, Marie; vous êtes riche dans tout ce qui est saint, - -Kaikolinzoeten, lauoui, koortzinkwen telletzia -le Grand-Esprit est avec vous, vous êtes bénie entre toutes - -telpelpilgkwe, Jesus skozees telnowiss ozitzzegoey. -les femmes, Jésus le fruit de vos entrailles est béni. - -Geest Mary, skois Kaikolinzoeten, kailchaussils, kontkoint -Sainte Marie, Mère du Grand-Esprit, priez pour nous pauvres - -taieetskweest, yettilgwa nekittchit tche-iet gloll kaaks titte lill... -pécheurs, maintenant et au moment de notre mort. - -Komieetzegeel, -Ainsi soit-il. - - -CREDO - -Noonnegweeneemen Kaikolinzoeten, Kylueeyou etzia wetskoolz, -Je crois dans le Grand-Esprit, notre Père tout-puissant, - -cheiglo epstskool lotchitchemash kwentiestsloog, Noonnegweenemen -qui a créé le ciel et la terre. Je crois - -Jesus Christ, istchinarkszeous hezees kyeleemigoem, -en Jésus-Christ, son fils unique notre Seigneur (chef,) - -kolintem Pagpagt, steetschmish Mary ikolintem, -qui a été conçu du St-Esprit, est né de la vierge Marie; - -stoetzemistess shaltemmigg, neyaw wilsem Ponce Pilate -qui a souffert sous Ponce Pilate, - -millchpitpit komminall krmmintem, eltelill, laakkentem -a été attaché sur une croix, est mort, a été enseveli; - -welkgkoop klotchittay ye, potochalask welgwilgwilt -qui est descendu aux enfers, le 3ᵉ jour est ressuscité -tiltintimnay weltelschyloog; nowistchills lotchitehemask, -d’entre les morts; qui est monté au ciel, - -glaaktschills ilstitze eetch Kolinzoetess leeêous chiimgyst -qui est assis à la droite du Grand-Esprit, son père, qui est - -telletzia; nemeltshoey ogkeoust louetsgwilgwilt lonets -tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les - -telil. Noonnegweeneemen ouls-Pagpagt, kgloulzen -morts. Je crois au St-Esprit, la Ste Eglise - -schaaemen catholique, esttchaustowegwe lopagpagt skyiloog, -catholique, la communion des saints, - -klotayye istkwen nemeets kolygwelem, nemetzia tckaltckaitemig -la rémission des péchés, la résurrection de - -eltze potske telzenilzielis, Itchitchemask takeepsoy lokweng-*wilgwiltis.... -tous les morts, la vie du ciel qui ne finira jamais. - -Komieetzegeel. -Ainsi soit-il. - - -FIN - - - - -TABLE - - -PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE V - -Relation adressée à M. le chanoine de la Croix, à Gand 7 - -PREMIÈRE LETTRE, à MM. Charles de Smet, président du tribunal de -Termonde, et François de Smet, juge-de-paix à Gand 76 - -SECONDE LETTRE 93 - -TROISIÈME LETTRE 110 - -QUATRIÈME LETTRE 125 - -CINQUIÈME LETTRE, à M. Rollier, avocat à Opdorp, près de Termonde 129 - -SIXIÈME LETTRE, à madame Rosalie Van-Mossevelde, à Termonde 148 - -SEPTIÈME LETTRE, aux religieuses thérésiennes de Termonde 155 - -HUITIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 168 - -NEUVIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 173 - -DIXIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 189 - -ONZIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 199 - -Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le -1ᵉʳ novembre 1841 209 - -DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE, à M. François de Smet 214 - -Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet 224 - -PRIÈRES EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS. _Pater noster._ _Ave Maria._ -_Credo_ 227 - ---Lille. Typ. J. Lefort. 1875-- - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -PUBLICATIONS NOUVELLES - - -=Saint Joseph=, Patron de l’Eglise catholique; sa vie et son culte; par -J. M. de Gaulle. beau volume grand in-8º raisin, orné de 4 -_gravures_.....3 » - -=Explication des Épîtres et Évangiles= de tous les dimanches et des -principales fêtes de l’année; par le T.-H. F. Philippe, Supérieur -général des Frères des Écoles chrétiennes. in-8º de 572 pages.....4 50 - -=Fastes de la Marine Française= (les); par A. S. de Doncourt. grand -in-8º.....4 » - -=Voyage dans les Indes occidentales=; traduit de l’anglais d’Angus -Reach, par Mᵐᵉ Léontine Rousseau. grand in-8º.....4 » - -=Saint Amand= (Histoire de), évêque-missionnaire, et Etude sur l’état du -christianisme chez les Francs du Nord au VIIᵉ siècle; par l’abbé C. J. -Destombes. in-8º.....2 50 - -=Marie-Antoinette et Madame Élisabeth=; par F. Lafuite. in-8º.....1 50 - -=Mosaïque de la jeunesse=: variétés intéressantes et instructives. 28 -_grav._.....1 50 - -=Siége de Paris= (le), journal historique et anecdotique; par Ed. -Delalain. in-8º.....1 50 - -=Une Héritière=; par Marie Emery. in-8º.....1 50 - -=Deux Vocations=; par S. Bigot. in-8º.....1 50 - -=Pèlerinage en Terre-Sainte=, par M. l’abbé Daspres.....1 50 - -=Voyage aux Montagnes Rocheuses=, chez les tribus indiennes du vaste -territoire de l’Orégon; par le R. P. de Smet. in-8º.....1 50 - -=Biographies lorraines=; par M. le comte de Lambel. in-8º.....1 25 - -=Une Semaine à Cracovie=; par Mᵐᵉ la comtesse Drohojowska. in-8º.....1 -25 - -=Neveux du missionnaire= (les); par J. M. de Gaulle in-8º.....1 25 - -=Trois Cœurs d’or=; par Abel George. in-8º.....1 25 - -=Job le lapidaire=; par le même in-8º.....1 25 - -=Lazzaro Lazzari=, voyage humoristique en Italie; par le même. -in-8º.....1 25 - -=Un Bienfaiteur de l’humanité=: Jean de Matha; par C. d’Aulnoy. -in-8º.....1 » - -=Captivité et mort de Louis XVI=, suivies de son testament et des -derniers moments de quelques révolutionnaires; par F. Lafuite. -in-8º.....1 » - -=Contes angéliques=, par le R. P. W. Faber; traduits de l’anglais par le -H. F. Philpin du Rivières in-8º.....1 » - -=Cœur d’une jeune fille= (le), par Mᵐᵉ la baronne de Chabannes. -in-8º.....1 » - -=Irène de Pontval=; par M. du Hausselain. in-8º.....1 » - -=Reine Berthe au long pied= (la); par Camille d’Arvor. in-8º.....1 » - -=Trois corps saints= (les); par Mᵐᵉ d’Orgeval-Dubouchet. in-18 -Jésus.....2 » - -=Zouaves pontificaux= (les): Mentana, Rome, Campagne de l’Ouest; par le -comte Eugène de Wallincourt. in-18 jésus.....2 » - -=Hygiène au village= (l’); par le docteur J. P. des Vaulx. in-18 -jésus.....1 50 - -=Merveilles de la vie dans le corps des animaux=; par le même. in-18 -jésus.....1 50 - -=Frère Philippe= (le T.-H.), Supérieur général de l’Institut des Frères -des Ecoles chrétiennes, par A. S. de Graffigny. in-12.....» 75 - -=Apparition du Pontmain= (l’); par Mᵐᵉ de Gaulle, in-12.....» 60 - -=Nunzio Sulprizio=, jeune artisan de Naples. in-12.....» 60 - -_En envoyant le prix en un mandat de poste ou en timbres-poste, on -recevra_ franco _à domicile_. - - ---Lille. Typ. J. Lefort-- - - - - -NOTES: - -[1] Cette préface nous semble très-propre à faire apprécier de nos -lecteurs les travaux du R. P. de Smet. Les sentiments qu’y expriment les -Américains trouveront certainement de l’écho dans les pays catholiques -de l’Europe. - -[2] Traduction de l’anglais. - -[3] La _Columbie_ est le réservoir commun de toutes les eaux de -l’Orégon. Le _Rio-Colorado_, après avoir traversé le désert le plus -affreux, va ensuite fertiliser la plus belle partie de la Californie. - -[4] Après la petite lettre qui suit, le P. de Smet a interrompu sa -relation, pour donner successivement différents détails sur les -productions des contrées qu’il a traversées, sur les dangers qu’il a -courus, sur les dispositions morales des tribus sauvages, sur le plan -qu’il se propose de suivre pour assurer et consolider leur conversion et -leur civilisation, sur le lieu qu’il a choisi pour leur résidence -permanente, sur les coutumes qu’il y a introduites, sur un voyage qu’il -a fait dans l’intérêt de sa peuplade, enfin sur ce qui s’est passé dans -la réduction pendant qu’il faisait ce voyage. Il n’a repris la suite de -sa narration que l’année suivante, dans sa relation d’une année de -séjour aux Montagnes Rocheuses, adressées à M. le chanoine de la Croix. - -(_Note de l’éditeur._) - - -[5] Lettre III. p. 118. - -[6] Les parties du vaste territoire de l’Orégon qui avoisinent l’océan -Pacifique, le fleuve _Columbie_ et les rivières navigables que reçoit ce -fleuve, sont exploitées par la Compagnie anglaise de la baie d’Hudson, -établie dans plusieurs forts sur les bords des rivières. Ses agents y -achètent aux sauvages leurs pelleteries, et leur fournissent en échange -des armes, de la poudre, du tabac et autres marchandises. Comme un grand -nombre d’employés subalternes de cette Compagnie sont des Canadiens -catholiques, elle s’est concertée au Canada avec Mgr l’évêque de -Juliopolis, qui y a envoyé deux prêtres, MM. Blanchet et de Mers. Ces -dignes missionnaires résident, depuis la fin de 1838, aux forts de -_Cowlitz_ et de _Wallamette_, situés à peu de distance l’un de l’autre -sur les rivières du même nom, à environ vingt-deux lieues du fort -_Van-Couver_, et à cinquante lieues de l’océan Pacifique. Ils s’y -livrent avec le plus grand zèle aux pénibles fonctions de leur -ministère. Ils font aussi de fréquentes excursions dans l’intérieur du -pays pour visiter les forts de la Compagnie, et profitent de toutes les -occasions pour propager la foi catholique parmi les nations sauvages. M. -Blanchet vient d’être élevé à la dignité épiscopale. C’est auprès de lui -que se rendent les sept Sœurs de Notre-Dame qui se sont embarquées -dernièrement à Anvers avec le P. de Smet, à bord du brick belge -_l’Infatigable_. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Voyage aux montagnes Rocheuses, by -Pierre-Jean de Smet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES *** - -***** This file should be named 60711-0.txt or 60711-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/7/1/60711/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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