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-Project Gutenberg's Voyage aux montagnes Rocheuses, by Pierre-Jean de Smet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Voyage aux montagnes Rocheuses
-
-Author: Pierre-Jean de Smet
-
-Release Date: November 17, 2019 [EBook #60711]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES ***
-
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-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
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- LE R. P. DE SMET.
-
- VOYAGES
-
- AUX
-
- MONTAGNES
-
- ROCHEUSES
-
- chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant
- des Etats-Unis d’Amérique.
-
- LIBRAIRIE DE J. LEFORT, ÉDITEUR
-
- A LILLE A PARIS
- rue Charles de Muyssart, 24 rue des Saints-Pères, 30
-
-
-
-
- VOYAGES
-
- AUX
-
- MONTAGNES ROCHEUSES
-
- In-8º. 2ᵉ série.
-
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-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-Envoi _franco_ contre timbres-poste joints à la demande.
-
-
-SOUVENIRS DE VOYAGE: la Suisse, le Piémont, Rome, Naples,
- toute l’Italie; par Mᵐᵉ de Grandville. in-8º. 4 50
-
-Mgr AUVERGNE: ses voyages au mont Liban, au Sinaï, à
- Rome, etc. in-8º. 2 50
-
-CONSTANTINOPLE, histoire de cette ville célèbre; par M. de
- Montrond. in-8º. 2 50
-
-NAPLES: histoire, monuments, beaux-arts, littérature. L. L. F. in-8º. 2 50
-
-LA SICILE: souvenirs, récits et légendes; par M. l’abbé V. Postel.
- in-8º. 2 50
-
-LA SYRIE en 1860 et 1861: massacres du Liban et de Damas, et
- expédition française; par M. l’abbé Jobin. in-8º. 2 50
-
-L’ALGÉRIE: promenade historique et topographique; par le Dʳ
- Andry. in-8º. 1 25
-
-L’AFRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85
-
-L’AMÉRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85
-
-L’OCÉANIE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85
-
-L’AUSTRALIE: esquisses et tableaux; par A. S. de Doncourt, in-12. " 60
-
-[Illustration: Cette machine floattait sur l’eau comme
-un cygne magestueux.]
-
-
-
-
- VOYAGES
-
- AUX
-
- MONTAGNES
-
- ROCHEUSES
-
- chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant
- des Etats-Unis d’Amérique.
-
- PAR LE R. P. DE SMET
-
- SIXIÈME ÉDITION
-
- LIBRAIRIE DE J. LEFORT
-
- IMPRIMEUR ÉDITEUR
-
- LILLE
- rue Charles de Muyssart, 24
-
- PARIS
- rue des Saints-Pères, 30
-
- 1875
-
- _Propriété et droit de traduction réservés._
-
-
-
-
-PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE[1]
-
-
-Nous offrons cet intéressant récit aux amis de la patrie et de leurs
-concitoyens, avec l’espoir, disons mieux, avec la certitude que la
-lecture qu’ils en feront leur fera goûter le plaisir le plus pur.
-Rarement avons-nous rencontré quelque chose de plus attrayant.
-L’éloquence simple et virile qui le caractérise ravit l’attention du
-lecteur. Les faits que l’auteur rapporte sur les régions les plus
-reculées de l’Occident, les mœurs et les usages des tribus indiennes qui
-errent dans l’immense territoire de l’Orégon, leur état et leurs
-dispositions actuelles, leurs vues pour l’avenir, sont des sujets qui ne
-peuvent manquer d’inspirer de l’intérêt à quiconque aime de porter ses
-regards au delà de l’étroit horizon des scènes journalières, et
-d’apprendre ce que les pieux serviteurs de Dieu font pour sa gloire et
-son nom dans les contrées les plus lointaines. Nous avons eu un
-entretien avec l’homme apostolique de la plume duquel nous tenons ces
-récits; et en l’écoutant, nous avons éprouvé tout à la fois le sentiment
-d’un noble orgueil et d’une joie pure, dans la pensée qu’il nous
-retraçait en sa personne ce généreux esprit de dévouement et ces scènes
-animées de la vie et des aventures indiennes, si admirables dans les
-pages des Charlevoix et des Bancroft.
-
-Notre pays est réellement plein d’intérêt pour ceux qui suivent la
-marche de ses progrès et qui les comparent avec le passé. Qui aurait
-jamais songé, par exemple, que l’Iroquois, le sauvage Mohawk (nom sous
-lequel nous connaissons mieux cette peuplade), lui dont les hurlements
-terribles ont tant de fois fait tressaillir d’effroi nos ancêtres, que
-ce même Iroquois eût été choisi pour allumer le premier les faibles
-étincelles de la civilisation et du christianisme parmi une grande
-partie des tribus indiennes d’au delà des Montagnes Rocheuses? Plusieurs
-de ces peuplades ont actuellement soif des eaux salutaires de la vie;
-elles aspirent après le jour où la vénérable _Robe-noire_ paraîtra au
-milieu d’elles; elles envoient même à des milliers de lieues de distance
-des messagers pour en hâter l’arrivée. Une telle ardeur pour la sainte
-vérité, tout en faisant honte à notre froide piété, devrait enflammer
-nos cœurs et nous porter à souhaiter du moins qu’il y ait des ouvriers
-suffisants pour cette vigne immense. Elle devrait nous ouvrir à tous la
-main pour aider les hommes pieux qui, après avoir abandonné famille,
-amis, patrie, vont s’ensevelir dans les déserts avec leurs chers
-Indiens, afin de vivre pour eux et avec Dieu.
-
-L’un de leurs plans favoris en ce moment est d’introduire parmi les
-Indiens le goût de l’agriculture avec les moyens de s’y livrer. Ils sont
-d’avis que c’est le plus prompt moyen, peut-être le seul, de les
-arracher à la vie errante qu’ils mènent encore généralement à présent et
-aux habitudes d’oisiveté qu’elle engendre. Les aider dans ce
-philanthropique dessein est pour nous un devoir sacré, en notre qualité
-d’hommes, d’Américains, de chrétiens. C’est là au moins l’un des moyens
-en notre pouvoir d’expier les torts sans nombre que les blancs ont faits
-à cette race infortunée. Que personne ne laisse donc échapper cette
-belle occasion de faire le bien et de donner ainsi un gage de son amour
-pour Dieu, pour sa patrie et pour ses semblables.
-
-
-
-
-VOYAGES
-
-AUX
-
-MONTAGNES ROCHEUSES
-
-
-
-
-PREMIER VOYAGE
-
-du 27 mars au 31 décembre 1840.
-
-RELATION
-
-ADRESSÉE A M. LE CHANOINE DE LA CROIX, A GAND
-
-
-Université de Saint-Louis, 4 février 1841.
-
-Vous vous attendez sans doute à des détails intéressants sur mon long,
-très-long voyage de Saint-Louis jusqu’au delà des Montagnes Rocheuses
-(_Rocky Meuntains_). J’ai mis soixante jours à traverser le fameux
-désert américain, et près de quatre mois à revenir sur mes pas par un
-nouveau et très-hasardeux chemin.
-
-Envoyé par le T. R. évêque et par mon provincial pour nous assurer des
-dispositions des sauvages et des succès probables qu’on pourrait espérer
-en établissant une mission au milieu d’eux, je quittai Saint-Louis le 27
-mars 1840, dans un bateau à vapeur, et je remontai le Missouri à une
-distance de 500 milles, pour me rendre aux frontières de l’Etat. Le
-navire où j’étais embarqué était (comme ils le sont tous dans ce pays où
-l’émigration et le commerce ont pris une si grande extension) encombré
-de marchandises et de passagers de tous les Etats de l’Union; je puis
-même dire de différentes nations de la terre, blancs, noirs, jaunes et
-rouges, avec les nuances de toutes ces couleurs. Le bateau ressemblait à
-une petite Babel flottante, à cause des différents langages et jargons
-qu’on y entendait. Ces passagers débarquent pour la plupart sur l’une et
-l’autre rive, pour y ouvrir des fermes, y construire des moulins,
-diriger des fabriques de toutes sortes d’espèces; ils augmentent de jour
-en jour le nombre des habitants des petites villes et des villages qui
-s’élèvent comme par enchantement sur les deux rives.
-
-A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays charmant et
-rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à pic et des coteaux
-d’argile très-élevés et souvent entrecoupés. Les bas-fonds présentent à
-l’œil une grande variété d’arbres et d’arbrisseaux, des chênes et des
-noyers de douze différentes espèces; _le sassafras_ et l’_accacia
-triacanthos_, dont les fleurs embaument l’air de leurs parfums;
-l’_érable_, qui le premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le
-sycomore, _platanus occidentalis_, roi de la forêt de l’ouest, s’érige
-dans les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches, étendues
-et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc brillant, et ajoute un
-trait distinctif de grandeur à l’imposante beauté des forêts. J’en ai vu
-qui mesuraient quinze pieds et demi de diamètre. Le cotonnier, _populus
-deltoides_, est un autre géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le
-_bignonia radicans_ paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque
-dans ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de couleur
-de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur admire ici les mille
-grandes et hautes colonnes du cotonnier, enveloppées, de la terre
-jusqu’aux branches, d’une draperie de lierre d’une profonde verdure.
-C’est un de ces charmes de la nature qu’on ne peut se lasser de
-contempler. Le cornouiller, _cornus florida_, et le bouton rouge,
-_cercis canadencis_, tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau.
-Le premier a une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en
-parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes fleurs
-blanches; dans l’automne, elles présentent de belles baies écarlates.
-L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit en fleurs le long du
-Missouri.
-
-Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt; et au
-commencement du printemps, leurs masses de fleurs brillantes forment un
-contraste gracieux avec le brun dominant de la forêt. Le bouton rouge
-donne au paysage un charme que le voyageur qui le voit pour la première
-fois ne saurait oublier. Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont
-très-communs. Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement
-riche, fortement imprégné de substances salines et de pierres calcaires
-décomposées.
-
-Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent
-continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs très-légère
-et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les bancs de sable et les
-arbres au fond de l’eau sont si nombreux, que l’on s’y habitue et qu’on
-ne songe guère aux dangers qu’on court à chaque instant. Il est
-intéressant d’observer à quelles étendues les racines s’enfoncent dans
-ce sol fertile; là où la terre s’éboule, on en observe toute la
-profondeur; en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale,
-pénétrant à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent à
-l’entour.
-
-Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite ville
-frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me mettre en route
-pour les Montagnes.
-
-Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition annuelle de la
-Compagnie américaine des pelleteries, qui se rendait à la
-_Rivière-Verte_, l’une des fourches du _Rio-Colorado_. Jusqu’au 17 mai,
-nous nous dirigeâmes vers l’ouest, traversant des plaines immenses,
-dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux, excepté sur les petites rivières,
-et entrecoupées de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une
-cordelle pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de l’été
-commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant était favorable;
-souvent le matin le thermomètre ne se trouvait qu’à 27 degrés, mais il
-s’élevait jusqu’à 90 vers midi. Les vents frais qui règnent sans cesse
-dans ces vastes plaines rendent les chaleurs supportables. Le gibier
-était rare; mon chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de
-canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux, cerfs et
-cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés pendant les premiers
-jours, étaient quelques sauvages _Kants_, qui se rendaient à Wesport
-pour y vendre leurs pelleteries. Ils résident sur le _Lanzas_ ou rivière
-des Kants. Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de
-l’Etat Missouri, et leurs villages en sont à la distance de
-quatre-vingts milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les
-mêmes que chez les _Osages_. En paix et en guerre, ces deux nations
-unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire qu’une seule
-d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans les villages et placent
-pêle-mêle et sans ordre leurs huttes construites d’écorces, comme les
-wigwans des _Pottowatomies_, ou de joncs, comme celles des _Osages_, ou
-en terre, comme les akozos des _Pawnées_ et des _Ottoes_. Ces dernières
-sont rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds
-d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs poteaux.
-Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme le plancher; le foyer est
-au milieu, et la fumée s’échappe par un trou pratiqué dans le sommet. La
-porte est si basse et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle
-consiste dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont paru
-très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient à pied. La
-veille de notre rencontre, les _Ottoes_ leur avaient volé vingt-cinq
-chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir d’avoir une mission de nos
-Pères parmi eux.
-
-A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes des côtes
-élevées, qui nous donnaient de temps en temps des vues étendues et fort
-belles. La grande plaine était parsemée de hautes futaies; on y voyait
-surtout le _waggère-roussé_, ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde
-dans ces parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve sur
-le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se jette dans le
-Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles bas-fonds et sont
-bien boisées. Tout le sommet de la grande côte est rempli de
-pétrifications. La surface de la terre, dans une partie considérable de
-cette région, est couverte de grosses pierres plates, grisâtres et
-jaunes, confusément arrangées comme si elles étaient sorties du sein de
-la terre par quelque agitation souterraine.
-
-Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage lorsque je
-me sentis accablé par la fièvre intermittente, avec les frissons qui
-précèdent d’ordinaire les accès de chaleur. Cette fièvre ne m’a quitté
-que sur la Roche-Jaune, à mon retour des Montagnes. Il me serait
-impossible de vous donner une idée de mon accablement. Mes amis me
-conseillaient de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations
-des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons qu’ils purent me
-donner. Je suivis donc la caravane de mon mieux, me tenant à cheval
-aussi longtemps que j’en avais la force; et j’allai ensuite me coucher
-dans un chariot, sur des caisses où j’étais ballotté comme un
-malheureux; car souvent il nous fallait traverser des ravins profonds
-et à pic, qui me mettaient dans les positions les plus singulières:
-tantôt j’avais les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un
-voleur entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou
-couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que pendant trois
-jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je n’eus pour me désaltérer
-que des eaux stagnantes et sales.
-
-Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de 30 milles de large,
-nous arrivâmes sur les bords de la _Nebraska_ (rivière au Cerf),
-désignée par les Français sous le nom moins heureux de _Plate_ ou de
-Rivière-Plate. La Plate est la plus grande tributaire du Missouri, et
-peut être considérée comme la plus merveilleuse et la plus inutile des
-rivières de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges de large
-d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère que de deux à six
-pieds; le fond est un sable mouvant. Elle vient d’une distance immense à
-travers une large et verte vallée, et reçoit la grande abondance de ses
-eaux de plusieurs fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses.
-L’embouchure de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis par
-eau, et forme le point de division du bas et du haut Missouri. J’étais
-souvent saisi d’admiration à la vue des scènes pittoresques dont nous
-jouissions tout le long de la Plate. Imaginez-vous de grands étangs,
-dans les beaux parcs des seigneurs européens, parsemés de petites îles
-boisées; la Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes.
-J’ai vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin pour
-des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes de verdure
-et de festons de fleurs; et parce qu’autour d’elles le fleuve était
-rapide, elles semblaient elles-mêmes fuir sur les eaux, complétant le
-charme de l’illusion par cette apparence de mouvement. Les deux bords de
-cette rivière ne sont point boisés. Les arbres que les îles produisent
-sont les peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les
-coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux. Sur la
-plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux cabris; j’en comptais
-souvent plusieurs centaines d’un seul coup d’œil; c’est l’animal le plus
-agile des prairies. Le chasseur emploie la ruse pour en approcher: il
-s’élance au grand galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair,
-laissant le cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il
-s’arrête pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant ce
-temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre à terre; il fait
-toutes sortes de cabrioles avec les bras et les jambes, secouant de
-temps en temps son mouchoir ou un bonnet rouge au bout de la baguette de
-son fusil. Le cabri approche à pas lents pour le reconnaître et
-l’observer; et lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui
-lâche son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à six
-avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont rares dans cette
-région; il y a cependant des signes évidents que le gibier n’y a pas
-toujours manqué.
-
-Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes toute la plaine
-couverte d’ossements et de crânes de buffles rangés en cercles ou en
-demi-lunes, et peints de différentes devises. C’est au milieu de ces
-crânes que les _Pawnées_ ont coutume de pratiquer leurs sortiléges
-superstitieux lorsqu’ils vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot,
-après un long voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes,
-ou de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les cordages du
-navire, lui donnent des signes certains qu’il approche du terme de sa
-course. De même, dans ce désert, le voyageur, fatigué de vivre si
-longtemps de viande salée, se réjouit à la vue de ces ossements blanchis
-par le temps qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi
-n’entendait-on dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs avaient
-compris que la plaine des buffles n’était pas éloignée, et ils saluaient
-par de bruyants vivats l’espoir de porter bientôt le carnage parmi les
-paisibles troupeaux.
-
-Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le _wistanwish_ des sauvages ou
-le chien des prairies, auquel les voyageurs donnent à plus juste titre
-le nom d’_écureuil américain_. Ces animaux paraissent avoir une espèce
-de police établie dans leur société. Les cellules de leurs villages sont
-généralement placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un
-petit lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau, afin
-que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation. Ils
-sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre qui est blanc; leur
-queue n’est pas si longue que celle de l’écureuil gris; mais ils ont
-exactement la même forme; les dents, la tête, les ongles et le corps
-sont l’écureuil parfait, excepté qu’ils sont plus grands et plus gras
-que cet animal. Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la
-racine du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage.
-
-En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps les tombeaux
-solitaires des _Pawnées_, probablement ceux de quelques chefs ou braves,
-qui étaient tombés en combattant contre leurs ennemis héréditaires, les
-_Scioux_, les _Sheyennes_, les _Osages_. Ces tombeaux étaient ornés de
-crânes de buffles peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite
-cabane faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée
-pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée de
-vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux ornements de guerre,
-et à côté on voit des provisions de toute espèce, viandes sèches, tabac,
-poudre et plomb, fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les
-familles viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont l’idée
-que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu où le corps repose
-avant qu’elle prenne son essor vers le pays des âmes.
-
-Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes dans les
-plaines habitées par les buffles. De grand matin, je quittai seul le
-camp pour les voir plus à mon aise; j’en approchai par des ravins, sans
-me montrer et sans leur donner le vent qui m’était favorable. C’est
-l’animal qui a l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la
-présence de l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il
-s’enfuit, cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une
-haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo; de là je
-jouissais d’une vue d’environ douze milles d’étendue. Cette vaste plaine
-était tellement couverte d’animaux, que les marchés ou les foires
-d’Europe ne vous en donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment
-comme la foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles
-plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds bœufs
-sauvages, marchant en file et en silence, tandis que d’autres broutaient
-avec avidité le riche pâturage qu’on appelle l’herbe courte des buffles.
-Des bandes entières étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs:
-toute la scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de
-l’Ecriture sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient,
-où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais me lasser
-de contempler cette scène ravissante, et pendant deux heures je regardai
-ces masses mouvantes dans le même étonnement. Tout à coup l’immense
-armée parut éveillée; un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute
-la troupe était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient eu
-le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient élancés au grand
-galop au milieu d’eux. La terre semblait trembler sous leurs pas, et les
-bruits sourds que l’on entendait étaient semblables aux mugissements du
-tonnerre éloigné. Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils
-firent un grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai
-avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux de langues, de
-bosses, de côtes, etc., abandonnant le reste aux loups et aux vautours.
-Nous campâmes à une petite distance de cette boucherie, et chacun se
-mit en mouvement dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois
-sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente sèche du
-buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut recourir souvent au
-même expédient dans les prairies des Côtes-Noires.
-
-Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements, des aboiements
-m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre tribus _Pawnées_ s’étaient
-rassemblées pour nous disputer le passage sur leur territoire. Je
-réveillai mon guide pour savoir la cause de ce bruit et pour le disposer
-à recevoir l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant:
-«Tranquillisez-vous, ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après
-leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des vaches que
-les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les loups sont
-très-nombreux dans ces régions. D’après le dire des sauvages, ils tuent
-tous les ans le tiers des veaux des buffles: souvent même, lorsqu’ils
-sont en fortes bandes, ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se
-portent tous ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent
-par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai ici,
-pour vous donner une idée du grand nombre de ces animaux dans le
-Missouri, que cette année 1840, la compagnie des pelleteries a descendu
-soixante-sept mille robes de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à
-cent mille le nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous
-les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs vêtements
-et leurs couvertures de selle.
-
-Le 28, nous passâmes à gué la _Fourche du Sud_ de la Plate. Toute cette
-région, jusqu’aux grandes montagnes, est une véritable bruyère, rocheuse
-et sablonneuse, couverte de scories et d’autres substances volcaniques;
-il n’y a d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux.
-Cette région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux déserts de
-l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies de bois, et par
-ses terres incultes, sablonneuses et solitaires, qui fatiguent l’œil par
-leur étendue et leur monotonie. C’est un pays où l’homme ne fait point
-sa demeure; dans certaines saisons de l’année, le chasseur même et son
-coursier y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit; les
-rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et le chevreuil
-se retirent dans des parties éloignées, se tiennent sur les bords de la
-verdure expirante, et laissent derrière eux une vaste solitude
-inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits d’anciens torrents qui
-aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter le voyageur et à augmenter sa
-soif. D’espace en espace la monotonie de ce grand désert est interrompue
-par des monceaux de pierres confusément entassées contre des ruines; ou
-bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent devant le
-voyageur comme d’infranchissables barrières; telles sont les
-_Côtes-noires_. Au delà s’élèvent les _Montagnes Rocheuses_, les limites
-du monde atlantique. Les gorges et les vallées de cette vaste chaîne
-donnent asile à un grand nombre de tribus sauvages, dont plusieurs ne
-sont que les restes mutilés de différents peuples, jadis paisibles
-possesseurs des prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des
-défilés presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de les
-poursuivre.
-
-Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire, semble devoir
-défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques terres, plus
-heureusement situées sur le bord des fleuves, seraient peut-être avec
-succès soumises à la culture; d’autres pourraient se changer en
-pâturages aussi fertiles que ceux de l’est; mais il est à craindre que,
-dans sa presque totalité, cette immense région ne forme comme un océan
-entre la civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs,
-organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent impunément leurs
-déprédations. Ce sera peut-être un jour le berceau d’un nouveau peuple,
-composé des anciennes races sauvages et de cette classe d’aventuriers,
-de fugitifs et de bannis que la société repousse de son sein, population
-hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle comme un
-sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle accroît sans cesse
-l’irritation et les forces en transportant des tribus entières
-d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont pris naissance, dans les
-solitudes de l’ouest qu’elle leur assigne pour exil. Ces sauvages
-emportent avec eux une haine implacable contre les blancs, qui les ont,
-disent-ils, injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de
-leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage. Si
-quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes semblables aux
-peuples nomades, moitié pasteurs, moitié guerriers, qui parcourent avec
-leurs troupeaux les plaines de la haute Asie, n’est-il pas à craindre
-qu’avec le temps d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et
-d’assassins, qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies,
-le désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers
-inaccessibles pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté?
-
-Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une des curiosités
-les plus remarquables de cette région sauvage. C’est un monticule en
-forme de cône de près d’une lieue de circonférence, entrecoupé de
-beaucoup de ravins, et placé sur une plaine unie. Du sommet du monticule
-s’élève une colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur
-cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner le nom
-de _Cheminée_; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus de la
-plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance. La Cheminée est
-composée d’argile dans un état de pétrification, avec des couches
-entremêlées de pierres à sables blanches et grisâtres. Il semble que
-c’est le reste d’une haute montagne que les vents et les orages auront
-aplanie peu à peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et
-cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera qu’un petit
-monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine de près, on aperçoit à
-sa cime une énorme crevasse. Dans le voisinage de cette merveille, les
-coteaux sont tous d’un aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de
-tours, de châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on
-pourrait à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux
-fantaisies de la nature. Des bandes de _lashata_, animal aussi appelé
-_grosse-corne_, se tiennent au milieu de ces mauvaises terres. La
-Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent un coteau
-élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y avons trouvé un passage
-étroit entre deux rochers perpendiculaires de trois cents pieds de haut.
-
-Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de glauber se
-trouve presque partout et en plusieurs endroits en grande quantité dans
-un état de cristallisation. Les serpents à sonnettes et autres reptiles
-dangereux qu’on y rencontre à chaque pas seraient un fléau pour la
-contrée, si les sauvages n’avaient découvert, dans une racine
-très-commune en ces parages, un spécifique infaillible contre toutes les
-morsures venimeuses.
-
-Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de trois journées
-des _Côtes-noires_, on les voyait déjà très-distinctement. Partout nous
-étions au milieu des buffles. Si la terre est ingrate et produit peu de
-chose, la Providence a pourvu d’une autre manière à la subsistance des
-Indiens et des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans
-peine six buffles par jour pour les quarante personnes que contenait
-notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me lasser de contempler
-avec admiration ces animaux vraiment majestueux, avec leurs épaules,
-leurs cous et leurs têtes raboteuses. Si leur nature pacifique n’était
-connue, le seul aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans
-méchanceté, et ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans
-leur propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près. Leur
-force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds, leur course
-est cependant très-rapide; il faut un bon cheval pour les suivre à une
-grande distance.
-
-Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons et sauvages sont
-très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse et des chevaux à longue
-haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains et en général les
-Indiens sont adroits dans cette sorte de chasse; il est rare qu’ils
-manquent, quoiqu’à la course, à leur passer le lacet autour du cou.
-
-Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la _Fourche-à-la-Ramée_,
-l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous y trouvâmes une
-quarantaine de loges de _Sheyennes_, qui nous reçurent avec toutes les
-marques de bonté et d’estime; ils étaient polis, propres et décents dans
-leurs manières. Les hommes, en général, sont d’une grande taille, droits
-et vigoureux; ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé.
-L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages des
-prairies: ils sont les restes de la puissante nation des _Schaways_,
-anciens habitants de la _Rivière-Rouge_, qui se jette dans le lac
-Wiunepeg. Les _Scioux_, leurs irréconciliables ennemis, les forcèrent,
-après une longue guerre, à passer le Missouri et à se réfugier sur une
-petite rivière appelée _Warrikane_, où ils se fortifièrent; mais les
-vainqueurs les y attaquèrent de nouveau, et les poussèrent, de poste en
-poste, jusqu’au milieu des _Côtes-noires_, sur les eaux de la
-_Grande-Sheyenne_. Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même son
-nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière qu’ils
-fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus d’effort pour
-s’établir dans une demeure permanente, de crainte d’une autre attaque de
-leurs cruels ennemis. Ils ont embrassé la vie nomade, vivent de la
-chasse et suivent le buffle dans ses différentes migrations.
-
-Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et me firent
-passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire qu’ils font
-d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant la pipe vers le ciel, ensuite
-vers le soleil, la terre et l’eau; puis le calumet fait trois fois le
-tour de la loge; il passe de main en main, et chacun en tire une
-demi-douzaine de bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le
-bonjour en me disant: «_Robe-noire_, mon cœur a tressailli de joie
-lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de jour plus
-grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre arrivée, j’ai fait
-remplir ma grande chaudière pour vous fêter au milieu de mes braves.
-Soyez le bien venu. J’ai fait tuer en votre honneur mes trois meilleurs
-chiens; ils étaient gras à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous
-dis que c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage est
-très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à celle d’un petit
-cochon. La portion qu’on m’accorda était grande: les deux cuisses et les
-pattes avec cinq ou six côtes. La loi du festin ordonnait de tout
-manger, je n’en pouvais venir à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se
-débarrasser de son plat en l’avançant à un autre convive avec un présent
-de tabac.
-
-Je pris occasion de leur parler des principaux points de la religion; je
-leur expliquai les dix commandements de Dieu et plusieurs articles du
-Symbole. Je leur fis connaître l’objet de mon voyage aux Montagnes, leur
-demandant si eux aussi ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi
-eux, pour apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le
-Grand-Esprit. La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me
-répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour des
-Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé missionnaire
-réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur langue, dit-on, est
-très-difficile; leur nombre est d’environ deux mille. Les nations
-voisines considèrent ces sauvages comme les guerriers les plus courageux
-des prairies.
-
-Le fort la Ramée se trouve au pied des _Côtes-noires_. On ne remarque
-rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes, ni dans celle des
-rochers, qui puisse leur donner ce nom; elles le doivent à la sombre
-verdure des petits cèdres et des pins qui ombragent leurs flancs. La
-terre végétale près des rivières et dans les vallées est assez bonne;
-les terres hautes sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de
-blocs de granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de
-pierres entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée
-il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines.
-
-On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses à la distance de
-quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus de la plaine. Le
-thermomètre montait tous les jours jusqu’à quatre-vingt et
-quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces montagnes; et cependant
-leurs sommets étaient couverts de neige. Souvent je me suis trompé par
-rapport aux distances; quelquefois je désirais examiner de près un grand
-rocher ou une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la
-persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais au moins
-deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la grande pureté de
-l’atmosphère dans les prairies de cette haute région. L’absinthe est une
-production spontanée de ce pays; elle y croît à une hauteur de huit à
-dix pieds, et en si grande abondance qu’elle rend le voyage en
-charrettes très-incommode. Les cerises à grappes, les groseilles, les
-poires des côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le
-sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces est commun
-dans les fonds; sur les bords des rivières et sur la pente des
-montagnes, on voit des bocages de cèdres et de pins.
-
-Le 14, nous campâmes au pied de la _Butte-Rouge_. Cette côte,
-très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile dans un état de
-pétrification, est un point central qui voit sans cesse passer et
-repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à l’ouest, soit qu’ils
-remontent vers le nord. La branche du nord de la Plate, que nous avions
-suivie jusqu’ici, prend là une direction méridionale; sa source est à
-cent cinquante milles plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un
-coteau élevé sur la _Rivière-de-l’Eau-douce_, ainsi appelée à cause de
-la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable de cette
-rivière est le fameux rocher _Indépendance_; c’est le premier rocher
-massif de cette fameuse chaîne de montagnes qui divise l’Amérique
-septentrionale, et que les voyageurs appellent _l’épine dorsale de
-l’univers_. Il est composé de granit _in situ_ d’une grosseur
-prodigieuse, et couvre une surface de plusieurs milles d’étendue; il est
-entièrement découvert de la cime jusqu’à la base. C’est le grand
-registre du désert; car on y lit en gros caractères le nom de tous les
-voyageurs qui y ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre
-qui ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées, nous
-avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus, bien proprement
-appelés _Montagnes Rocheuses_. Ce ne sont que des rochers entassés sur
-rochers; on dirait qu’on a sous les yeux les ruines d’un monde entier
-recouvertes comme d’un linceul par des neiges éternelles.
-
-Le 19, nous découvrîmes les _Montagnes-au-Vent_, où la caravane a son
-rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant encore éloignés de
-neuf journées de marche. Tous les jours nous nous apercevions que le
-froid était de plus en plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des
-plaines couvertes de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux
-tributaires du Missouri sur celles du _Colorado_, qui se jette dans la
-mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus au sud que la
-Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes est presque
-imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq milles de largeur, et
-quatre-vingts de longueur. On calcule que ces montagnes ont de vingt à
-vingt-quatre mille pieds au-dessus de la mer Atlantique.
-
-Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de _Têtes-plates_, qui
-avaient été avertis de mon approche, m’attendait déjà. Il eut lieu,
-comme je l’ai dit plus haut, sur la _Rivière-Verte_, un tributaire du
-Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs aux castors et les sauvages
-des différentes nations se rendent tous les ans pour vendre leurs
-pelleteries et pour se procurer les choses nécessaires.
-
-Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les caractères et
-les localités des différents peuples des montagnes, d’après mes propres
-observations et d’après les meilleures informations que j’en ai pu
-obtenir.
-
-Les _Soshonies_, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés les
-_Serpents_, se trouvaient en grand nombre au rendez-vous. Ils habitent
-la partie méridionale du territoire de l’_Orégon_, dans le voisinage de
-la haute Californie. Leur population d’environ dix mille âmes se partage
-en plusieurs peuplades disséminées çà et là dans le pays le plus inculte
-de toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface y
-est couverte de scories et d’autres productions volcaniques. On les a
-surnommés _Serpents_, parce que, dans leur indigence, ils sont réduits
-comme ces reptiles à fouiller la terre et à se nourrir de racines.
-Quelques bandes de chasseurs se rendent parfois à l’est des montagnes à
-la chasse des buffles, et dans la saison où le poisson remonte, ils
-descendent sur les bords de la _Rivière-aux-Saumons_ et de ses
-tributaires pour faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien
-pourvus de chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer
-les blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se
-rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp. Ils
-étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues, et tout
-couverts de plumes, de perles, de queues de loups, de dents et de
-griffes d’animaux, bizarres ornements, dont chacun s’était paré selon
-son caprice. Ceux qui avaient reçu des blessures dans les batailles, et
-ceux qui avaient tué des ennemis de leur tribu, montraient avec
-ostentation leurs cicatrices et faisaient flotter, au bout de perches en
-formes d’étendards, les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir
-fait plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des cris
-de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la main à tous les
-blancs en signe d’amitié.
-
-Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent à un
-conseil. Comme parmi les _Sheyennes_, il fallut aussi passer par toutes
-les cérémonies du calumet. Le chef fit d’abord un petit cercle sur la
-terre, y plaça un petit morceau brûlant de fiente sèche de vache et y
-alluma son calumet. Il offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au
-soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux. Les autres
-observaient tous le plus profond silence et restaient assis immobiles
-comme des statues. Le calumet passa de main en main, et je remarquai que
-chacun avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le
-calumet avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait un
-demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en l’air; un
-quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite. Je suis
-naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion j’ai dû faire
-des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant la gravité que
-ces pauvres sauvages observaient au milieu de toutes ces simagrées
-ridicules. Ces façons de fumer entrent dans leurs pratiques
-superstitieuses de religion; chacun a la sienne, dont il n’oserait
-dévier pendant toute sa vie, de peur de déplaire à ses manitous. Je leur
-fis connaître les motifs de ma visite, le commandement que Dieu avait
-fait aux Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations
-de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la suivre dès
-qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle procure à tous ceux
-qui la suivraient fidèlement jusqu’à la mort, et l’enfer avec tous ses
-tourments, qui serait le partage de quiconque fermerait l’oreille à la
-parole de Jésus-Christ. Je leur fis concevoir les avantages que leur
-procurerait une mission, et je finis en leur prêchant les principaux
-points du christianisme. Les sauvages m’accordèrent la plus grande
-attention et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je
-venais de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace
-d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs, m’adressa les
-paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles ont trouvé accès dans nos
-cœurs, elles n’en sortiront jamais. Nous désirons de connaître et de
-pratiquer la sublime loi dont vous venez de nous faire part, au nom du
-Grand-Esprit, que nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous
-n’avez qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous, tant
-que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts, pour venir
-nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je leur conseillai, en
-attendant cet heureux jour, de choisir des hommes sages dans leurs
-différents camps, pour faire les prières en commun soir et matin; que là
-les bons chefs trouveraient occasion d’exciter tout le monde à la vertu.
-Le soir même ils s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à
-l’avenir celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale serait
-puni en public.
-
-Les _Serpents_ croient que le Grand-Esprit réside particulièrement dans
-le soleil, le feu et la terre. Lorsqu’ils font une promesse solennelle,
-ils prennent le soleil, le feu et la terre à témoin de l’obligation
-qu’ils contractent. Lorsqu’un chef ou un brave de la nation meurt, ses
-femmes, ses enfants et ses plus proches parents se coupent les cheveux;
-c’est leur grand deuil. Ils rasent même les crinières et les queues à
-tous les chevaux que le défunt possédait, ce qui donne à ces pauvres
-animaux un air bien triste. Ils font ensuite au milieu de sa loge un tas
-de tout son butin, coupent en petits bouts les perches qui la
-supportent, et brûlent tout son avoir à la fois. Le cadavre est garrotté
-sur son coursier favori et conduit sur le bord de la rivière voisine.
-Là, les guerriers poursuivent l’animal, et le cernent de près en jetant
-des cris si affreux, qu’ils le forcent à s’élancer dans le courant avec
-le corps de son maître. Alors, redoublant leurs cris, ils recommandent
-au cheval de transporter sans délai son maître au pays des âmes. Ce
-n’est pas tout; pour témoigner leur douleur, ils se font des incisions
-sur toutes les parties charnues du corps; et plus l’attachement au
-défunt est grand, plus les incisions qu’ils se font sont profondes. On
-m’a assuré qu’ils prétendent que la douleur s’échappe par ces plaies.
-Croiriez-vous que ces mêmes gens, si sensibles à la mort d’un parent,
-ont, comme les _Scioux_, les _Pawnées_ et la plupart des nations
-nomades, la coutume barbare d’abandonner sans pitié aux bêtes féroces du
-désert les vieillards et les malades, dès qu’ils commencent à leur
-causer de l’embarras dans leurs expéditions de chasse.
-
-Tandis que je me trouvais dans leur camp, les _Serpents_ se préparaient
-à une expédition contre les _Pieds-noirs_. Aussitôt que le chef eut
-annoncé à tous les jeunes guerriers sa résolution de porter la guerre
-sur les terres de l’ennemi, tous ceux qui se proposaient de le suivre
-préparèrent leurs munitions, souliers, arcs et flèches. La veille du
-départ, le chef, à la tête de ses soldats, fit sa danse d’adieu à chaque
-loge; partout il reçut un morceau de tabac ou quelque autre présent. Si
-dans ces expéditions ils font des femmes prisonnières, ils les emmènent
-au camp, et les livrent à leurs femmes, mères et sœurs. Celles-ci les
-assomment aussitôt à coups de hache et de couteau, vomissant contre ces
-pauvres malheureuses, dans leur rage effrénée, les paroles les plus
-accablantes et les plus outrageantes. «Chiennes de _Pieds-noirs_!
-s’écrient-elles; ah! si nous pouvions aujourd’hui dévorer les cœurs de
-tous vos enfants et nous baigner dans le sang de votre maudite nation!»
-
-Les _Jouts_, une tribu des _Serpents_, brûlent les corps de leurs
-parents avec les meilleurs chevaux que possédait le défunt. Le cadavre,
-avec les chevaux égorgés, est placé sur un grand tas de bois sec. Quand
-la fumée s’élève en tourbillons, ils croient que l’âme du sauvage
-s’envole vers la région des esprits, emportée par ses fidèles
-coursiers; et pour exciter ceux-ci à un plus rapide essor, ils poussent
-tous à la fois des hurlements affreux.
-
-Les _Sampectches_, les _Pagouts_ et les _Ampayouts_ sont les plus
-proches voisins des _Serpents_. Il n’y a peut-être pas dans tout
-l’univers un peuple plus misérable, plus dégradé et plus pauvre. Les
-Français les appellent communément les _Dignes-de-pitié_, et ce nom leur
-convient à merveille. Le pays qu’ils habitent est une véritable bruyère.
-Ils logent dans les crevasses des rochers ou dans des trous creusés en
-terre; ils n’ont pas d’habillements; pour toute arme, un arc, des
-flèches et un bâton pointu; ils parcourent les plaines incultes à la
-recherche des fourmis et des sauterelles, dont ils se nourrissent, et
-ils croient faire un festin quand ils rencontrent quelques racines
-insipides ou quelques graines nauséabondes. Des personnes respectables
-et dignes de foi m’ont assuré qu’ils se repaissent des cadavres de leurs
-proches et qu’ils mangent même quelquefois leurs propres enfants. On ne
-connaît pas leur nombre, car ils ne sont guère que deux, trois ou quatre
-ensemble. Ils sont si timides qu’un étranger aurait bien de la peine à
-les aborder. Dès qu’ils en aperçoivent un, soit blanc, soit sauvage, ils
-donnent l’alarme en faisant un boucan (fumée de bois); un instant après,
-le même signal se multiplie dans tous les endroits où ils se trouvent.
-On en a compté plus de quatre cents à la fois qui, à ce signal,
-couraient se cacher dans des roches inaccessibles; ce qui fait présumer
-qu’ils sont très-nombreux. Lorsqu’ils vont à la recherche des racines et
-des fourmis, ils cachent leurs petits enfants dans les herbes ou dans
-les trous des rochers. Quelques-uns, de temps en temps, se hasardent à
-quitter leurs cachettes, viennent trouver les blancs, et leur vendent
-leurs enfants pour des bagatelles. Les Espagnols de la Californie font
-quelquefois des incursions dans leur pays pour leur enlever leurs
-enfants. On m’a assuré qu’ils les traitent avec humanité, qu’ils les
-instruisent dans la religion, et que, lorsqu’ils sont parvenus à un
-certain âge, ils leur accordent la liberté, ou les retiennent dans une
-espèce d’esclavage en leur confiant la garde de leurs chevaux ou en les
-faisant travailler dans leurs fermes. J’ai eu la consolation de baptiser
-plusieurs de ces êtres malheureux; eux aussi m’ont raconté les
-circonstances que je vous rapporte. Il serait facile de trouver des
-guides parmi les nouveaux convertis; par ce moyen on pourrait
-s’introduire chez ces pauvres abandonnés, leur apprendre la nouvelle
-consolante de l’Evangile, et rendre leur sort, sinon plus heureux sur la
-terre, au moins meilleur par l’espérance d’un avenir de bonheur éternel.
-Si Dieu m’accorde la grâce de retourner aux Montagnes, et que mes
-supérieurs me le permettent, je me dévouerai avec bonheur à la
-conversion de ces hommes misérables et vraiment dignes de pitié.
-
-Le pays des _Utaws_ est situé à l’est et au sud-est de celui des
-_Soshonies_, aux sources du _Rio-Colorado_; ils sont environ quatre
-mille. Ils paraissent doux et affables, très-polis et hospitaliers pour
-les étrangers, et charitables entre eux. Ils subsistent de la chasse, de
-la pêche, de fruits et de racines, productions spontanées de leur
-territoire. Leur habillement n’a rien d’extraordinaire; ils sont d’une
-grande simplicité dans leurs mœurs. Le pays est chaud, le climat
-favorable, et la terre très-propre à la culture.
-
-En s’avançant vers le nord, on trouve les _Nez-percés_; leur pays a des
-endroits très-fertiles et propres à la culture; il y a aussi de riches
-et vastes pâturages. Ces sauvages possèdent un grand nombre de chevaux;
-quelques-uns en ont jusqu’à cinq ou six cents. La nation des
-_Nez-percés_ compte à peu près deux mille cinq cents habitants.
-Quoiqu’ils aient des ministres protestants, sur les rapports
-qu’eux-mêmes m’en ont faits, et d’après les entretiens que j’ai eus avec
-plusieurs de leurs chefs, ils seraient charmés d’avoir des missionnaires
-catholiques parmi eux.
-
-A l’ouest des _Nez-percés_ sont les _Kayuses_, sauvages honnêtes,
-pacifiques et hospitaliers. Ils sont au delà de deux mille. Leur
-richesse, comme celle des _Nez-percés_, consiste en chevaux, mais de la
-plus belle race des montagnes. Une grande partie de leur territoire est
-très-fertile, et produit dans une grande abondance une certaine racine
-appelée la _kammache_, dont ils font du pain et qui, avec le poisson et
-le gibier, forme leur nourriture habituelle.
-
-Les _Walla-walla_ habitent, sur la rivière du même nom, l’un des
-tributaires de la Colombie, et leur pays s’étend aussi le long de ce
-fleuve. Ils sont environ cinq cents. Leur caractère, leurs mœurs et
-leurs habitudes ne diffèrent point de ceux des sauvages que je viens de
-nommer.
-
-La tribu _Paloose_ appartient à la nation des _Nez-percés_, et leur
-ressemble sous tous les rapports. Elle habite les bords des deux
-rivières des _Nez-percés_ et du _Pavillon_. Ils ne sont guère que trois
-cents.
-
-Les quatre nations que je viens de citer parlent la même langue avec une
-légère différence de dialecte.
-
-Au nord-ouest des _Palooses_ se trouve la nation des _Spokanes_. Ils
-sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites tribus, qu’on peut
-considérer comme appartenant à la même nation, se tiennent dans le
-voisinage. Leur pays est diversifié par des montagnes et des vallées
-dont quelques parties sont très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les
-_Enfants du soleil_, dans leur langue _Spokani_. Leur subsistance
-principale est la pêche et la chasse, les racines et les fruits.
-
-A l’est de ceux-ci sont les _Cœurs-d’alène_, environ sept cents âmes.
-Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et la bonté. Leur pays
-est plus ouvert que celui des _Spokanes_ et plus propre à la culture.
-
-Le pays de mes chères _Têtes-plates_ est encore plus à l’est et au
-sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Cette tribu est sans
-contredit la plus intéressante de tout l’Orégon. Francs, nobles et
-généreux dans leurs dispositions, ils ont toujours montré une grande
-bienveillance envers les blancs, et un grand désir de connaître la
-religion chrétienne. Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent
-une vie nomade; ils chassent le buffle sur les rivières _Clarck_ ou du
-_Saumon_; et tous les printemps ils traversent les montagnes et
-descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri. Cette
-nation a été beaucoup réduite par les assauts continuels que lui ont
-livrés les _Pieds-noirs_. Quoique d’une grande bravoure, ils sont
-très-paisibles dans leurs dispositions, et, pour éviter leurs ennemis,
-ils désirent s’établir en permanence sur leurs terres. Ils attendant le
-retour de nos missionnaires pour exécuter leurs louables desseins.
-«Cultiver la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est,
-disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux, mais
-entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches en pâturages. Les
-montagnes sont froides, couvertes de neige pendant une partie de
-l’année; mais dans les vallées le climat est doux.
-
-Les _Pondéras_, communément appelés les _Pends-d’oreille_, ressemblent
-aux _Têtes-plates_, de corps, de caractère, de manières, de
-dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font maintenant avec eux
-qu’un seul et même peuple. Leur nombre s’élève à plus de douze cents.
-Ils habitent au nord de la rivière _Clarck_ et aux bords d’un lac qui
-porte leur nom. Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils
-attendent avec impatience notre retour, pour commencer leur culture et
-pour continuer à vivre ensemble avec les _Têtes-plates_, sous la sainte
-loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de leur prêcher pendant trois
-mois, et à laquelle ils se sont tous soumis avec le plus grand
-empressement et la plus grande docilité.
-
-Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice de mon
-séjour parmi eux et de mes excursions dans leur compagnie. Ne vous
-étonnez pas de ce que depuis le mois d’avril jusqu’au mois de décembre
-j’ai mené la vie nomade d’un sauvage, vivant de chasse et de racine,
-sans pain, sans sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de
-buffle et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile
-lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes sous une
-petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait s’obstiner à
-ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure que je menais, il est arrivé
-que j’en fus tout à fait débarrassé, et je me porte à merveille depuis
-le mois de septembre.
-
-Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que durant mon
-séjour parmi ces bons _Têtes-plates_ et _Pondéras_; le Seigneur m’a
-amplement dédommagé de toutes les privations et souffrances que j’avais
-endurées dans ce long et pénible voyage. J’ai dit plus haut que j’avais
-trouvé une députation de ces deux tribus au rendez-vous de la
-Rivière-Verte. Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me
-servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre rencontre
-ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient comme des enfants
-qui accourent à la rencontre de leur père après une longue absence. Je
-pleurais de joie en les embrassant, et eux aussi, les larmes aux yeux,
-m’accueillaient avec les expressions les plus tendres. Avec une naïveté
-vraiment patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de
-la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un combat de
-soixante des leurs contre deux cents _Pieds-noirs_, combat qui avait
-duré cinq jours, et dans lequel ils avaient tué environ cinquante de
-leurs ennemis sans perdre un seul homme. «Nous nous sommes battus en
-braves, me disaient-ils, dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a
-eu pitié de nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route
-qui doit vous conduire à notre camp. Les _Pieds-noirs_ ne nous
-molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en pleurant.
-Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.» Nous remerciâmes
-ensemble le Seigneur de nous avoir préservés jusqu’ici au milieu de tant
-de dangers, et nous implorâmes sa protection dans les nouvelles et
-longues courses qui nous restaient à faire.
-
-Je m’étais arrêté quatre jours sur la _Rivière-Verte_, pour laisser le
-temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues, pour donner de
-bons et salutaires avis aux chasseurs canadiens, qui paraissaient en
-avoir grand besoin, pour m’entretenir avec les sauvages des différentes
-nations. Le 4 juillet, je me remis en route avec mes _Têtes-plates_; dix
-braves Canadiens voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de Gand,
-_Jean-Baptiste De Velder_, ancien grenadier de Napoléon, qui avait
-quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les quatorze derniers
-aux Montagnes en qualité de chasseur de castors, offrit généreusement de
-me servir et de m’aider dans toutes mes courses. Il était résolu, me
-disait-il, à passer le reste de ses jours dans les pratiques de sa
-sainte religion. Il avait presque oublié la langue flamande, excepté ses
-prières et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il
-avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il récitait
-tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes la _Rivière-Verte_,
-et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant à travers une plaine élevée
-qui sépare les eaux du Colorado de celles de la Colombie. Le lin, dans
-cette plaine, ainsi que dans toutes les vallées des montagnes que j’ai
-traversées, croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au
-lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel: même tige,
-calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le jour et s’ouvre le soir.
-En quittant la plaine, nous descendîmes par un sentier de plusieurs
-mille pieds et nous arrivâmes dans la vallée de _Jacson_. Le penchant
-des montagnes voisines abonde en plantes des plus rares et offre une
-superbe collection pour l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles
-de long sur cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé
-étroit et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque et
-sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent jusqu’à la région
-des neiges perpétuelles, et se projettent souvent au-dessus d’un sentier
-étroit et raboteux où chaque pas offre la menace d’une chute. Nous le
-suivîmes, l’espace de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne
-inclinée à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui
-s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds plus bas
-que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes de chaque
-côté si hautes, que le soleil avait peine à y pénétrer pendant une ou
-deux heures de la journée. Des forêts de pins comme ceux de Norwége, de
-sapins à baume, de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de
-plusieurs autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes.
-
-Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous arrivâmes sur les
-bords de la _Rivière-à-Henri_, l’un des principaux tributaires de la
-_Rivière-au-Serpent_. La masse des neiges fondues pendant les chaleurs
-de juillet avait gonflé ce torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux
-mugissantes s’élançaient avec fureur et blanchissaient de leur écume de
-gros blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce
-spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens: accoutumés à ces
-sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval dans le torrent et le
-passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder à faire de même. Pour me
-passer, ils firent une espèce de sac avec ma loge de peau; ils y mirent
-tous mes effets et me placèrent dessus. Les trois _Têtes-plates_, qui
-s’étaient jetés à la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en
-riant de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en
-effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux; et en
-moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre bord, où nous campâmes
-pour la nuit. Le lendemain, nous eûmes encore à gravir une haute
-montagne à travers une épaisse forêt de pins, et sur la cime nous
-trouvâmes la neige qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de
-deux pieds. C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand il
-pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur les
-montagnes. En descendant dans le gros vallon de _Pierre_, nous trouvâmes
-le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux et les mulets sont
-très-adroits dans ces sortes de passages dangereux; on n’a qu’à les
-laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier qui voudrait s’obstiner à
-les guider dans ces circonstances, serait en danger, à chaque pas, de se
-casser le cou.
-
-Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre,
-quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne et de substances
-marines dans un état de décomposition. Cette espèce de sol pénètre à une
-grande profondeur, comme on le voit dans les vastes coupures des ravins
-et sur les bords des rivières. La végétation dans ces vallées est
-très-abondante. C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements
-d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup d’intérêt à
-examiner les différentes formations des laves, etc.
-
-Une journée de marche dans le grand vallon de _Pierre_ nous mena au camp
-des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_.
-
-Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A mon approche,
-hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble à ma rencontre pour me
-donner la main et pour me souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre
-d’environ mille six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis
-que les jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des cris
-d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge du vieux chef,
-appelé dans sa langue le _Grand-Visage_. Il avait l’aspect d’un
-véritable patriarche, et me reçut au milieu de tout son conseil avec la
-plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite les paroles suivantes, que je
-vous rapporte mot à mot, pour vous donner une idée de son éloquence et
-de son caractère: «_Robe-noire_, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est
-aujourd’hui que _Kyleêeyou_ (le Grand-Esprit) a accompli nos vœux. Nos
-cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Vous êtes au milieu
-d’un peuple pauvre et grossier, plongé dans les ténèbres de l’ignorance.
-J’ai toujours exhorté mes enfants à aimer _Kyleêeyou_. Nous n’ignorons
-pas que tout ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance
-repose dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous ont
-donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur de notre
-cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne notre salut,
-nous avons député de nos gens, à différentes reprises, à la _grande
-Robe-noire_ de Saint-Louis (Mgr l’évêque), afin qu’il nous envoie un
-Père pour nous parler... _Robe-noire_, nous suivrons les paroles de
-votre bouche.» J’eus alors un long entretien sur la religion avec ces
-braves gens; je leur expliquai l’objet et les avantages de ma mission et
-la nécessité de se fixer en permanence dans un endroit avantageux et
-fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement, et montraient
-beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le carquois contre la bêche et
-la charrue.
-
-J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels,
-particulièrement pour les prières du matin et du soir en commun, et pour
-les heures des instructions. Un des chefs m’apporta ensuite une cloche
-pour donner les signaux, et, dès la première soirée, je rassemblai tout
-le monde autour de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec
-leurs chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les
-dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux, pour
-comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ, qui seule pouvait
-les sauver des peines de l’enfer, les rendre heureux sur la terre et
-leur procurer après cette vie un bonheur éternel avec Dieu dans le ciel.
-Je dis ensuite les prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent
-ensemble, dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai
-admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de leur propre
-composition à la louange de Dieu. Il me serait impossible de vous
-décrire les émotions que j’éprouvais en ce moment. Qu’il est touchant
-pour un missionnaire d’entendre publier les bienfaits du Très-Haut par
-de pauvres enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de
-recevoir la lumière de l’Evangile!
-
-Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait le premier;
-puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp pour haranguer son
-peuple. C’est une coutume qu’il a toujours observée, et qui a tenu, je
-pense, ces Indiens dans la grande union et dans la simplicité admirable
-que l’on remarque parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses
-soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une seule
-famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière vraiment
-étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes enfants, ouvrez les yeux.
-Adressez vos premières pensées et vos premières paroles au Grand-Esprit.
-Dites-lui que vous l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le
-soleil va paraître, il est temps que vous alliez à la rivière pour vous
-laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père au premier
-son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos oreilles pour
-entendre, et votre cœur pour retenir toutes les paroles qu’il vous
-dira.» Il faisait ensuite des remontrances paternelles sur ce que lui et
-les autres chefs avaient remarqué de défectueux dans leur conduite de la
-veille. A la voix de ce vieillard, que tous aiment et respectent comme
-un tendre père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement
-dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière se
-couvraient de monde.
-
-Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière, et depuis
-le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué à montrer la même
-avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement était si grand,
-qu’ils couraient pour avoir une bonne place; les malades mêmes s’y
-faisaient porter. Quelle leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes
-des anciens pays catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se
-rendre aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au
-premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’_Ite missa
-est_; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et l’apparence du
-mauvais temps pour se dispenser de l’obligation d’assister à la sainte
-messe et aux sermons de leurs pasteurs! Cette ardeur pour la prière et
-l’instruction (je leur prêchais régulièrement quatre fois par jour), au
-lieu de diminuer, s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient
-souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de Dieu. Le
-lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien de plus pressé que de
-traduire les prières dans leur langue, à l’aide d’un bon interprète.
-Quinze jours après, dans une instruction, je promis une médaille à celui
-qui le premier pourrait réciter sans faute le _Pater_, l’_Ave_, le
-_Credo_, les dix commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se
-leva: «Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à ma grande
-surprise, il récita toutes ces prières sans manquer un mot; je
-l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon sauvage mit tant de zèle et
-de persévérance dans son emploi, qu’en moins de dix jours toute la
-nation sut réciter les prières.
-
-Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur de régénérer
-près de six cents d’entre eux dans les eaux salutaires du baptême; tous
-désiraient ardemment d’obtenir la même grâce, et leurs dispositions
-étaient sans doute excellentes, mais comme l’absence des missionnaires
-ne devait être que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année
-suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité du
-sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde l’indissolubilité
-des liens du mariage, qui est une affaire inconnue parmi les nations
-indiennes de l’Amérique; car ils se séparent souvent pour les causes les
-plus frivoles. Parmi les adultes baptisés se trouvaient les deux grands
-chefs, celui des _Têtes-plates_ et celui des _Pondéras_, tous deux
-octogénaires. Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les
-excitais à renouveler la contrition de leurs péchés, l’_Ours-ambulant_
-(c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune, et même
-jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde ignorance du
-bien et du mal, et dans cet intervalle sans doute j’ai dû souvent
-déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement de lui le pardon. Mais
-toutes les fois que j’ai reconnu qu’une chose était mauvaise, je l’ai
-aussitôt bannie de mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie
-offensé le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe
-beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage?
-
-Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, si ce
-n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils risquent souvent tout ce
-qu’ils possèdent. Ces jeux ont été abolis à l’unanimité aussitôt que je
-leur eus expliqué qu’ils étaient contraires au commandement de Dieu, qui
-dit: «Vous ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.»
-Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; jamais
-ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce qu’on trouve est
-porté à la loge du chef, qui proclame les objets et les remet au
-propriétaire. La médisance est inconnue même aux femmes; le mensonge
-surtout leur est odieux. Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu,
-c’est pourquoi ils n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une _langue
-fourchue_ (un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni
-avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent à son
-malheur et ne viennent au secours de sa détresse; aussi n’ont-ils point
-d’orphelins parmi eux. Ils sont polis, toujours d’une humeur joviale,
-très-hospitaliers, et s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs
-loges sont toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas
-même l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence
-qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les combats et sa
-sagesse dans les conseils, conduit la peuplade entière: il n’a besoin ni
-de garde, ni de verrous, ni de barres de fer, ni de prisons d’Etat.
-Souvent je me suis répété: Sont-ce là des peuples que les gens civilisés
-osent appeler du nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens
-dans ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité
-dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La vivacité de
-leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de leur caractère et
-leurs dispositions entre eux sont remarquables. Trop longtemps on s’est
-accoutumé à juger les sauvages de l’intérieur par ceux des frontières:
-ces derniers ont appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif
-insatiable d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les
-encouragent par leur exemple.
-
-J’ai trouvé le camp des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_ dans le vallon
-de _Pierre_; ce vallon est situé au pied des trois _Têtons_, montagnes
-pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque
-perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de
-neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être
-vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches
-principales de la _Rivière-à-Henri_, faisant tous les jours de petits
-campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent,
-dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes,
-des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux.
-Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts,
-riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs,
-et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors
-même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux,
-embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les
-défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore
-notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la
-hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à
-cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres
-représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien
-brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion
-de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles
-flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les
-directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles
-paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits,
-on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches
-argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales;
-mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien
-elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour
-l’ouvrage de l’art.
-
-Le 22 juillet, le camp se rendit au lac _Henri_, l’une des sources
-principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence.
-Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux
-grands fleuves: du _Missouri_, qui est à proprement parler la branche
-principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique,
-et de la _Colombie_, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan
-Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais
-facilement le lac des _Maringouins_, source d’une des principales
-branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de
-_Jefferson_. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de
-l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour
-examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces
-deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur
-immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils
-formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine
-de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout
-de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté
-plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à
-plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne
-était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc
-contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la
-Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de
-ses tributaires, depuis _Cunccill-Bluffs_ jusqu’au golfe du Mexique, me
-venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui
-s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait
-daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette
-vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les
-nations de l’Orégon, et en particulier pour les _Têtes-plates_ et les
-_Pondéras_, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger
-sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une
-pierre tendre cette inscription: SANCTUS IGNATIUS PATRONUS MONTIUM. DIE
-JULII 23, 1840.
-
-Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré
-de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et
-je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant
-son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense
-désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de
-dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable
-pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du
-protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les
-meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme
-civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable
-influence des vices des frontières interposera la même barrière à
-l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un
-grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons
-_Têtes-plates_ et les _Pondéras_, avec fidélité.
-
-Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte
-messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les
-sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de
-saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était
-ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en
-dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins
-et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec
-la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait
-de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en
-tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et
-moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin.
-Les _Têtes-plates_ avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne
-jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de
-dévotion.
-
-Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta du lac
-Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, nous passâmes encore
-par une grande variété de pays. Tantôt nous nous trouvions dans des
-vallons ouverts et riants, tantôt dans des terres stériles à travers de
-hautes montagnes et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines
-élevées et étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments de
-granit.
-
-Le 10, nous campâmes sur la rivière de _Jefferson_. Le bas-fond est
-riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une chétive croissance.
-Nous le descendîmes, faisant tous les jours de douze à quinze milles, et
-le 21 du même mois nous arrivâmes à la jonction des trois fourches du
-_Missouri_, là où ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes
-sur celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles se
-montraient en bandes innombrables. Depuis la _Rivière-Verte_ jusqu’ici,
-nos sauvages s’étaient nourris de racines et de la chair d’animaux, tels
-que le cherveuil rouge et à queue noire, l’élan, la gazelle, la
-grosse-corne ou mouton des montagnes, l’ours gris et noir, le brelan, le
-lièvre et le chat-pard, tuant de temps à autre de la volaille, comme le
-coq des montagnes, la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne,
-l’oie, la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les
-rivières, particulièrement la truite saumonée. Mais la viande de vache
-est le met favori de tous les chasseurs, et aussi longtemps qu’ils la
-trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. Se trouvant donc
-maintenant au milieu de l’abondance, les _Têtes-plates_ se préparèrent à
-faire leurs provisions d’hiver; ils érigèrent des échafaudages de saules
-autour de leurs loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son
-arme à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux et
-jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de bon matin pour
-la grande chasse. Je voulus les accompagner pour contempler de près ce
-spectacle frappant. A un signal donné, ils se rendirent au grand galop
-parmi les bandes; tout parut bientôt confusion et déroute dans toute la
-plaine; les chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses,
-déchargèrent leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de
-trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les femmes,
-les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à l’aide des chevaux,
-ils emportèrent les peaux et la viande, et bientôt tous les échafaudages
-furent remplis et donnèrent au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les
-buffles sont difficiles à tuer; on doit les blesser dans les parties
-vitales. La balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre
-effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; au
-contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. Plusieurs
-bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent avec fureur.
-
-Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes des nations
-indiennes de l’ouest en général. Dans toutes les tribus des montagnes,
-le costume est à peu près le même. Les hommes portent une tunique
-très-longue de peau de gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau
-de chevreuil ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau
-de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, verte ou
-blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues
-franges: ils en ôtent la crasse en les frottant avec de la terre blanche
-(c’est le savon des sauvages). L’Indien aime à entasser parure sur
-parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce. La
-plume de l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand
-oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier
-sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, des
-rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles.
-Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’apocoins (une
-écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de la mer Pacifique). Le
-matin, tous se lavent; mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout
-de leur tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette,
-c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et la
-poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche
-de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux; souvent je
-m’imaginais, en les rencontrant, de voir devant moi ces visages
-boursoufflés qu’on appelle en Belgique _vagevuers gezichten_ (faces du
-purgatoire). Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de
-dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce
-qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, sans culotte et
-sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils n’ont rien pour se couvrir
-pendant l’été; ils passent les journées entières à se jouer dans l’eau
-ou dans les bourbiers; en hiver, on les enveloppe dans des morceaux de
-cuir. Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents
-d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet
-habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet.
-Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour
-sa propre personne; la tête, la poitrine et les flancs de l’animal sont
-couverts de pendants de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de
-longues franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes.
-
-On peut dire en général que la propreté ne compte pas au nombre des
-vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps pour les supporter; il
-m’en faudra peut-être bien plus pour les corriger. Pardonnez-moi si
-j’entre ici dans quelques détails bien dégoûtants; celui qui se croit
-appelé à ces missions doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les
-_Sheyennes_ les _Serpents_, les _Youts_, etc., manger la vermine les uns
-des autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant qu’ils
-m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en ma présence, et,
-tout en causant, s’amusaient à faire cette espèce de chasse dans les
-coutures; à mesure qu’ils délogeaient le gibier, ils le croquaient avec
-autant d’appétit que des bouches plus civilisées croquent les amandes et
-les noisettes, les pattes d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières,
-leurs marmites et leurs plats, à moins de tomber par accident dans
-l’eau, ne touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes
-portent des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés
-et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent de vases à boire
-et de plats pour manger la soupe, et ce qui vous paraîtra incroyable au
-premier abord, elles s’en servent même pour bouillir la viande; c’est à
-l’aide de cailloux chauffés que l’eau bout dans cette espèce de marmite.
-
-La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent à avoir
-des chevaux, une belle loge, une bonne couverture ou casaque et un bon
-fusil. Au delà, à peine y a-t-il quelque chose qui puisse le tenter. Le
-seul avantage que lui donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la
-chasse il peut tuer autant de buffles qu’il le désire et emporter
-beaucoup de viande.
-
-Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. Ils ôtent
-les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une petite pioche: alors
-la peau, frottée avec le cerveau de l’animal, devient très-molle et
-propre au travail. Ils ne sont pas moins habiles à faire leurs arcs d’un
-bois très-élastique ou de la corne du cerf; leurs flèches sont faites
-d’un bois pesant, et garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme
-de lance; l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des
-grosses-cornes et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et
-d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire
-dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de formes:
-en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. Ils font de bons
-paniers de saules, d’écorces ou de paille.
-
-En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence d’un Etre
-suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes choses; l’immortalité de
-l’âme, et une vie future où l’homme est récompensé ou puni d’après ses
-mérites. Ce sont les points principaux de leur croyance. Leurs idées
-religieuses sont très-bornées. Ils croient que le Grand-Esprit dirige
-tous les événements importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par
-conséquent seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite ils
-s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie des
-calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre dans l’autre
-monde avec la même forme qu’avait le corps sur la terre. Ils s’imaginent
-que leur bonheur consistera dans la jouissance et l’abondance de ces
-mêmes choses qu’ils ont le plus estimées pendant la vie, que les sources
-de leur bonheur présent seront portées à la perfection, et que la
-punition des méchants consistera dans une privation de tout bonheur,
-tandis que le démon les accablera de misères d’une manière effrayante.
-Cette croyance du bonheur et du malheur éternel varie d’après les
-circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur la terre.
-
-Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques et se font
-rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour se défendre. C’est
-avec les _Pieds-noirs_ seuls, qui habitent à l’est, qu’ils ont souvent
-des rencontres sanglantes. Ces maraudeurs sont toujours en marche,
-pillant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de
-l’ouest aperçoivent cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais
-s’ils sont obligés de se battre, ils montrent un courage ferme et
-invincible, et chargent leurs adversaires avec la plus grande
-impétuosité. Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de
-guerre, déchargent leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des
-coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour recharger,
-retournent à la charge, et bravent la mort avec le plus grand
-sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que la victoire soit
-décidée. On dit communément dans les montagnes qu’un _Tête-plate_ ou
-_Pends-d’oreille_ vaut quatre _Pieds-noirs_. Lorsqu’un parti de ces
-derniers rencontre un de _Têtes-plates_, égal ou supérieur en nombre, le
-_Pied-noir_ aussitôt se montre disposé à la paix, déploie un étendard et
-présente son calumet. Le chef _Tête-plate_ accepte toujours, mais il ne
-manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi s’en tenir
-sur ses intentions pacifiques: «_Pied-noir_, dit-il, j’accepte ton
-calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton cœur veut la guerre et
-que ta main est souillée par le meurtre; mais moi, j’aime la paix.
-Fumons, tandis que tu m’offres le calumet, quoique je sois assuré que le
-sang sera bientôt répandu de nouveau.»
-
-Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au nombre des passions
-dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà mention plus haut. Les
-Indiens de la Colombie ont porté les jeux de hasard au dernier excès.
-Après avoir perdu tout ce qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le
-tapis, d’abord une main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras,
-et ainsi de suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la
-perdent, ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes et leurs
-enfants.
-
-Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les mains des
-chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs exploits. Leur
-pouvoir consiste seulement dans leur influence; elle est grande ou
-petite, en proportion de la sagesse, de la bienveillance et du courage
-qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce pas l’autorité en commandant, mais
-par la persuasion. Il ne lève jamais de taxe; au contraire, il a
-tellement l’habitude de contribuer de ses propres biens, soit à soulager
-un individu dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est
-ordinairement un des plus pauvres du village. Son autorité est néanmoins
-très-grande; son désir est accompli aussitôt que connu; son opinion est
-généralement suivie. Si quelqu’un s’obstine déraisonnablement, la voix
-de la nation y met fin aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui
-accorde plus de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu
-d’anarchie, tant de subordination et de dévouement.
-
-Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines
-des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. Au nord de ces derniers, se
-trouvent les _Kootenays_; ils habitent la rivière _Mac-Gillevray_, on
-les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est
-différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des
-mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en
-nombre.
-
-Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus
-sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en
-voici les principales: au nord des _Kootenays_ sont les _Porteurs_,
-environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages _des Lacs_,
-au nombre de cinq cents, résident sur le _Lac-aux-flèches_; plus au sud
-encore, sont les _Chaudières_, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci,
-se trouvent les _Sinpavelist_, au nombre de mille; plus bas, les
-_Schoopshaps_, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les
-_Okanagans_, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes
-nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations.
-
-Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept
-guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand
-matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les
-avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me
-trouverais dans le pays des _Pieds-noirs_ et des _Corbeaux_, deux
-nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais
-quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière
-la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les
-dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y
-périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais
-les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la
-nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la
-douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les
-consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps
-prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières
-du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils
-m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le
-moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à
-continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout
-sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre
-sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien
-fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière
-plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir
-soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les
-exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les
-petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime
-d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me
-souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux _Grand-Visage_ se leva et
-dit: «_Robe-noire_, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long
-et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que
-vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à
-former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes.
-Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la
-verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent,
-commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie
-deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous
-remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!»
-
-Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je
-partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer
-à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux
-jours la _Gallatine_, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là
-par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de
-la _Roche-jaune_, le second des grands tributaires du Missouri. Là il
-nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne
-formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de
-vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où
-à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes
-étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain;
-toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux,
-furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher
-d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de
-l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre
-d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de
-chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a
-foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable
-pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort
-avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une
-attaque soudaine.
-
-Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus
-terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces
-effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses
-pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La
-force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul
-coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un
-buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à
-la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours
-lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval,
-mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les
-chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour
-mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la
-satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules
-avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare
-qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement
-sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se
-retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous
-les autres animaux.
-
-Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par le bas-fond de
-la _Roche-jaune_. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant,
-des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la
-contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de
-cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de
-petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de
-l’embouchure de la _Rivière-à-Klark_, la _Roche-jaune_ rase de hauts
-rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner
-les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait
-traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à
-souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les
-lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments
-détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y
-faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y
-montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une
-petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre
-végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des
-pommes de roquette (espèce de _cactus_ épineux), et quelques variétés de
-plantes, qui, pareilles aux _cactus_, croissent le mieux dans le sol le
-plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des
-rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout
-entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les
-bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides
-solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques.
-
-Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5
-septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une
-troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des
-ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les
-hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le
-rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer
-d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent
-dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou
-les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant
-même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu,
-aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les
-préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille
-rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous
-résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui
-nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées
-sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces
-pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages,
-réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef
-principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je
-crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les
-yeux. Les _Corbeaux_ ne sont pas loin; dans deux heures nous les
-verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de
-bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce
-monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des
-guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les
-mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts
-(voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est
-d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions
-dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres,
-en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs
-lamentations.»
-
-Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de
-sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des _Corbeaux_
-qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à
-quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu
-des _Pieds-noirs_. Comme ils sont en ce moment alliés des
-_Têtes-plates_, ils nous reçurent avec les plus grands transports de
-joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang
-caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion
-et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de
-deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant
-que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent
-se laver.
-
-Les chefs des _Corbeaux_ nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent
-un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue
-des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les
-tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et
-s’entendent parfaitement. Bientôt les _Corbeaux_ eurent envie d’acheter
-les beaux chevaux des _Têtes-plates_. Voici comment un marché se conclut
-sous mes yeux. Un jeune chef _Corbeau_, d’une taille gigantesque et
-couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée
-en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le
-_Tête-plate_, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne
-donnant aucun signe d’approbation, le _Corbeau_ mit alors à ses pieds
-son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les
-uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le
-_Tête-plate_ prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et
-le marché fut conclu sans dire mot. Le chef _Corbeau_, tout dépouillé
-qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec
-joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour
-du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes
-ses allures.
-
-La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux;
-chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit
-paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets
-de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils
-passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les
-chevaux que les _Corbeaux_ possèdent sont tirés principalement des races
-maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux
-_Scioux,_ aux _Sheyennes_, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui
-elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur
-le territoire mexicain. On considère les _Corbeaux_ comme les plus
-infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les
-montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur
-l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’_Abshâroké_, qui signifie
-_Corbeau_. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y
-acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre
-de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un
-héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les _Côtes-noires_ jusqu’aux
-Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la _Rivière-au-Vent_,
-et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la
-_Roche-jaune_, la _Rivière-à-la-Poudre_ et les eaux supérieures de
-plusieurs branches de la _Plate_. Le sol et le climat de ce pays sont
-très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve
-des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est
-partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie
-rencontrés dans mes courses.
-
-Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se
-trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le
-temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour
-vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans
-une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine
-m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais
-mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me
-contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de
-tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire
-accompagner avaient soin de vider le plat pour moi.
-
-De ce camp nous nous dirigeâmes sur la _Grosse-Corne_, le plus grand
-tributaire de la _Roche-jaune;_ c’est une belle et large rivière dont
-les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines
-très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux
-pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de _Corbeaux_, au nombre
-d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes
-démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant
-de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler
-sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement
-les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit
-l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit
-une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois
-qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des _Corbeaux_ qui n’iront
-pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la _loutre_ et la
-_belette_; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué,
-ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant
-me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le
-lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une
-belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec
-lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa
-clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six
-milles de son village.
-
-Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du
-passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes
-enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le
-fort des _Corbeaux_. Les Américains qui y résident nous reçurent avec
-beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de
-mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a
-entièrement quitté. Les _Têtes-plates_ y édifièrent tout le monde par
-leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous
-étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et
-matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques
-à la louange de Dieu.
-
-J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me
-séparer ici de mes fidèles _Têtes-plates_. Je leur déclarai que le pays
-dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région
-que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse
-des partis de guerre des _Pieds-noirs_, des _Assiniboins_, des
-_Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Scioux_, nations qui leur avaient
-toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je
-remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation,
-et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je
-les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec
-ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie
-d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un
-heureux voyage.
-
-Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et
-dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir
-ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et
-sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la
-_Roche-jaune_, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers
-interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits
-et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds
-d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de
-guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage;
-ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y
-passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a
-cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment
-la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous
-les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière
-qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui
-offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier
-sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus
-généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la
-meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était
-l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien,
-mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu.
-
-Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à
-la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de
-rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de
-temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous
-gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent,
-nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de
-quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que
-deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages,
-rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous
-empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me
-roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me
-recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla
-bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par
-toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond
-soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait.
-Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle
-une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en
-route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays
-que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers
-midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ
-deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la
-langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous
-tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et
-cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait
-ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous
-dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante
-nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux
-ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon
-compagnon ne me troubla pas.
-
-Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque
-fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les
-traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous
-arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient
-pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin
-nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant
-cent loges d’_Assiniboins_ venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une
-faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des _Corbeaux_
-au fort _Union_, situé à l’embouchure de la _Roche-jaune_.
-
-Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit
-aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a
-envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite
-les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux
-me rappeler le beau texte des Psaumes: _Angelis suis mandavit de te, ut
-custodiant te in omnibus viis tuis_. Jamais je ne me suis aperçu
-davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre
-missionnaire. Le pays de la _Roche-jaune_ abonde en gibier; je ne crois
-pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la
-chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux
-innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans
-majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de
-gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou
-grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces
-animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de
-rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est
-abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve
-guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal,
-couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds
-à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher
-la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans
-notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor,
-la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de
-leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y
-manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La
-_Roche-jaune_ m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si
-ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges,
-se précipitent en torrents des montagnes.
-
-Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la
-Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux
-mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident
-nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur
-étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement
-de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement
-à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des _Mandans_, ils
-nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai
-pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.
-
-Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes eaux du
-baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet jusqu’au village
-des _Mandans_ nous prit dix jours. Le sol que le grand fleuve parcourt
-est beaucoup plus fertile que celui de la _Roche-jaune_; c’est cependant
-toujours la même vaste prairie, diversifiée par de hautes côtes et
-plutôt par des montagnes sillonnées de ravins. Les lits des rivières
-sont à sec pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une
-hauteur prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant des côtes
-et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, on trouve çà et là de
-beaux bocages; mais en général toute la région ne présente à l’œil
-qu’une plaine ondulante, couverte de gazon et de différentes herbes. Le
-sol y est fortement imprégné de soufre, de couperose, d’alun et de sel
-de glauber; les _strates_ de terre colorent fortement les rivières qui
-les traversent, et avec les éboulements des bancs du Missouri,
-communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières qui les rendent
-bourbeuses. Il y a dans cette région quelques endroits sablonneux
-remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai de gros troncs d’arbres
-et des ossements de différentes espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai
-entre autres un gros crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le
-porphyre. Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette
-charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à peine de
-quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me forcèrent bientôt à
-l’abandonner avec regret dans la prairie, comme j’avais été obligé de
-faire auparavant dans les Côtes-noires et dans les Montagnes Rocheuses
-de toutes les autres curiosités que j’avais ramassées.
-
-Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de quinze
-_Assiniboins_, qui revenaient d’une expédition infructueuse contre les
-_Gros-Ventres_ du Missouri. C’est dans ces sortes d’occasions que la
-rencontre des sauvages est principalement dangereuse. Retourner dans
-leur pays sans chevaux, sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour
-eux le comble du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils
-beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que de sinistre.
-Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient d’ailleurs mal armés.
-J’étais accompagné de trois hommes du fort qui se rendaient chez les
-_Arikaras_ avec une bande de chevaux, et quoique nous ne fussions que
-cinq, chacun de nous mit la main sur son arme; et affectant un air de
-détermination, nous eûmes un petit entretien avec eux et nous
-continuâmes notre route sans être molestés. Le lendemain, nous
-traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été en 1835
-le quartier d’hiver des _Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Mandans_;
-c’était là que ces malheureuses nations avaient été attaquées par
-l’épidémie qui, dans le courant de cette année, fit tant de ravages
-parmi les tribus indiennes; plusieurs milliers de sauvages moururent de
-la petite vérole. Nous remarquâmes, en passant, que les cadavres,
-enveloppés dans des peaux de buffle, étaient restés attachés aux
-branches des plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien
-triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons de voyage de
-raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables que tragiques. A deux
-journées de là nous rencontrâmes les misérables restes de ces trois
-infortunées tribus. Les _Mandans_, qui ne forment guère aujourd’hui
-qu’une dizaine de familles, se sont unis aux _Gros-Ventres_, qui
-eux-mêmes s’étaient joints aux _Arikaras_; ils sont ensemble environ
-trois mille. Quelques jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent
-avis aux chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt
-par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du fort Union se
-firent connaître, et me présentèrent à leurs chefs en qualité de
-_Robe-noire_ des Français. Ils nous reçurent avec les plus grandes
-démonstrations d’amitié et nous forcèrent de passer l’après-dînée et la
-nuit dans leur camp. Les marmites furent bientôt remplies dans toutes
-les loges, et les morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée.
-C’était encore ici, comme parmi les _Corbeaux_, une succession
-d’invitations aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit.
-S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous croient
-d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à toute outrance et à
-toute heure du jour et de la nuit. Un sauvage est un être singulier sur
-ce rapport; il est insatiable et infatigable; on le trouve toujours prêt
-lorsqu’il s’agit de manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la
-disette, il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus
-rigoureux pendant des semaines entières.
-
-Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri dans
-leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un panier rond fait de
-saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, et qu’on couvre d’une peau de
-buffle. Les femmes conduisent ce bateau de leur fabrique avec beaucoup
-de dextérité. Le poids et le nombre de personnes que ces canots portent
-est vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à la nage,
-s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il fallut un demi-jour
-de travail pour les retirer de la vase.
-
-Le même soir, nous arrivâmes au premier village permanant des
-_Arikaras_. Leurs maisons sont très-commodes et spacieuses; elles sont
-formées de quatre gros troncs d’arbres dressés et fourchus qui
-supportent les poutres et une charpente de grosses perches entrelacées
-d’osiers; toute la construction est couverte de terre. Un trou creusé
-dans la terre au milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au
-sommet laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la
-loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un navire, et
-cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. A l’extrémité de chaque
-loge, ou bien sur le sommet, on voit une espèce de trophée de chasse ou
-de guerre, consistant en deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une
-manière bizarre, et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et
-d’autres armes.
-
-D’ordinaire, ces _Arikaras_ ne portent d’autre vêtement qu’une ceinture.
-Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, des guêtres et des
-souliers de peau de gazelle brodés en porc-épic teint de vives couleurs;
-puis ils s’enveloppent d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de
-couleurs, jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches,
-et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui qui tue un
-ennemi sur sa propre terre se distingue par des queues d’animaux qu’il
-s’attache aux jambes. Celui qui tue un ours gris porte les griffes de
-cet animal en forme de collier, c’est le plus glorieux trophée d’un
-chasseur indien. Le guerrier qui revient de l’ennemi avec une ou
-plusieurs chevelures, peint une main rouge à travers une bouche, pour
-montrer qu’il a bu du sang de ses ennemis.
-
-Les guerriers des _Arikaras_ et des _Gros-Ventres_, avant de partir pour
-la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou plutôt ils s’abstiennent
-totalement de boire et de manger pendant quatre jours. Dans cet
-intervalle, leur imagination s’exalte jusqu’au délire; soit
-affaiblissement de leurs organes, soit effet naturel des projets
-belliqueux qu’ils nourrissent, ils prétendent avoir d’étranges visions.
-Les anciens et les sages de la tribu, appelés à donner l’interprétation
-de ces rêves, en tirent des augures plus ou moins favorables au succès
-de l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles sur
-lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que dure le jeûne
-préparatoire, les guerriers se font des incisions sur le corps,
-s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois au-dessous de l’omoplate,
-y attachent des liens de cuir, et se font suspendre à un poteau fixé
-horizontalement sur le bord d’un abîme qui a cent cinquante pieds de
-profondeur; souvent même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils
-offrent en sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des
-chevelures dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de leurs
-dernières escarmouches contre les _Scioux_, les _Arikaras_ tuèrent vingt
-de leurs ennemis et en placèrent les cadavres en tas au milieu de leur
-village. Alors commença leur grande danse de guerre; hommes, femmes et
-enfants y assistaient. Après avoir longuement célébré les exploits de
-leurs braves, ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps
-inanimés, les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au bout
-de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à ce qu’ils
-eussent fait plusieurs fois le tour du village.
-
-On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand nombre de ces
-tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu’ils font à leurs
-voisins. Quand ils savent que les guerriers d’une tribu rivale sont
-partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village,
-massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent
-prisonniers tous les hommes qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se
-placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de
-la bande, tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur
-l’ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence
-aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le casse-tête et la
-hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur
-valeur, et vomissant un torrent d’injures contre les malheureux vaincus.
-La mort s’y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui
-glacerait d’épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire
-qu’enflammer la rage de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds
-les cadavres mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le
-sang comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les membres
-palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à
-leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au
-supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements
-épouvantables dans la supposition qu’elles auront à pleurer la mort de
-leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails
-circonstanciés de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers,
-et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris perçants des
-femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et
-de douleur qui passe l’imagination. La dernière cérémonie est la
-proclamation de la victoire: oubliant aussitôt leurs propres malheurs,
-elles s’empressent de célébrer le triomphe de leur nation; par une
-transition inexplicable, elles passent dans un instant d’un deuil
-frénétique à la joie la plus extravagante.
-
-Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu’ils
-infligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort; l’un lui arrache les
-ongles jusqu’à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait
-entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur
-écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des
-fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on
-se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant
-plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu’à ce
-que la victime succombe à tant d’affreux tourments. Les femmes, comme de
-véritables furies, l’emportent souvent en cruauté sur les hommes dans
-ces scènes d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la
-tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime;
-ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion.
-Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur
-vraiment stoïque: «Je ne crains point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui
-craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des
-femmes. Que mes ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune
-plainte; qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les
-dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière goutte!»
-
-Nous arrivâmes enfin au grand village des _Arikaras_, qui n’est qu’à dix
-milles de celui des _Mandans_. La Compagnie des pelleteries y a aussi un
-fort. Je fus surpris de trouver autour des habitations de beaux champs
-de maïs, cultivés avec le plus grand soin. Ces Indiens continuent à
-fabriquer les mêmes pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs)
-qu’on trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les
-Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir appartenu à
-une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. Les jongleurs ou
-conjureurs des _Arikaras_ jouissent d’une grande réputation parmi les
-Indiens, à cause des tours étonnants qu’ils exécutent pour se donner
-plus d’importance; ils prétendent avoir des communications avec l’esprit
-de ténèbres. Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau
-bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont ils se
-frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des flèches sans se
-nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique le sauvage ne voulût pas
-l’exécuter en ma présence, disant que ma médecine (religion) était plus
-forte que la sienne. Il se fit garrotter les mains, les pieds, les
-jambes et les bras par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand
-filet, puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait
-promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute après
-il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de tous les
-spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre cheval s’il
-voulait lui communiquer son secret; il fut pris au mot. «Faites-vous
-lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles qui sont à mes
-ordres; j’en détacherai trois de ma bande pour vous les donner; ils vous
-détacheront, mais n’en ayez pas peur, car ils vous accompagneront
-partout.» Le commandant fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa
-accepter l’offre.
-
-Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri au
-fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises de la Compagnie
-destinées aux besoins des sauvages qui habitent le fleuve. Comme sur la
-_Roche-jaune_, je fus encore sans guide dans ce voyage de dix jours. Un
-Canadien, qui devait faire la même route, nous accompagna. On
-s’accoutume par degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la
-protection de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où il n’y a
-aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à travers ces plages
-désertes, comme le nautonnier sur le vaste Océan. Les habitants du fort
-nous avaient bien recommandé d’éviter la rencontre des _Jantonnais_, des
-_Santées_, des _Ampapas_, des _Ogallalas_, des _Pieds-noirs_ et des
-_Scioux_. Nous avions cependant à traverser les plaines qu’ils
-parcourent. Le troisième jour, un parti de _Jantonnais_ et de _Santées_,
-qui se tenaient cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste;
-mais bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et
-après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent des
-provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes plusieurs
-autres partis qui nous témoignèrent tous la même amitié et les mêmes
-attentions; ils nous donnèrent la main, et nous fumâmes avec eux. Le
-cinquième jour, nous nous trouvâmes dans le voisinage des
-_Scioux-Pieds-noirs_, une tribu détachée des _Pieds-noirs_ des
-montagnes. Le nom seul et la race dont ils descendent nous effrayaient;
-nous marchions donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher
-à l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers midi,
-nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour prendre un moment de
-repos et pour dîner. Comme nous nous félicitions de n’avoir pas encore
-rencontré ces redoutables _Pieds-noirs_, tout à coup un bruit affreux se
-fit entendre sur la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions
-arrêtés; une bande de _Pieds-noirs_, qui depuis plusieurs heures
-suivaient nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand galop.
-Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque nus, et
-barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai aussitôt et je
-présentai la main à celui qui paraissait être le chef de la bande; il me
-dit froidement: «Pourquoi te caches-tu dans ce ravin? as-tu peur de
-nous?» Je lui répondis que nous avions faim et que la fontaine nous
-avait invités à prendre un moment de repos. Il me regarda avec
-étonnement, et s’adressant au Canadien qui parlait un peu la langue
-sciouse, il lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui
-est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que je portais
-sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. Le Canadien
-lui répondit (dans cette circonstance il était prodigue de grands
-titres): «C’est l’homme qui parle au Grand-Esprit. C’est un chef ou
-_Robe-noire_ des Français.» Son regard farouche changea aussitôt; il
-ordonna à ses guerriers de mettre bas les armes, et chacun me donna la
-main. Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit en
-cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me pria alors de
-l’accompagner et de passer la nuit dans son village, qui n’était pas à
-une grande distance. Je le suivis, et arrivé en vue du camp, qui
-comprenait une centaine de loges ou environ mille âmes, je m’arrêtai à
-un quart de mille de distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une
-belle rivière, et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à
-souper avec moi. Comme je disais le _Benedicite_, il demanda au Canadien
-ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais au Grand-Esprit
-pour le remercier de nous avoir procuré de quoi manger. Il fit une
-exclamation d’approbation. Douze guerriers et leur chef proprement
-habillés se présentèrent bientôt devant ma loge et y étendirent une
-grande et belle peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et
-m’ayant conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne
-comprenais rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant que
-c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez de ma
-surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette espèce de
-tapis par les extrémités, me soulever de terre et, précédé de leur chef,
-me porter en triomphe jusqu’au village, où tout le monde fut sur pied en
-un instant pour voir la _Robe-noire_. On m’assigna la place la plus
-honorable dans la loge du chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses
-principaux guerriers, me harangua en ces termes: «_Robe-noire_, voici le
-jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la première
-fois que nous contemplons au milieu de nous un homme qui approche de si
-près le Grand-Esprit. Voici les principaux braves de ma tribu, je les ai
-invités au festin que je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent
-jamais la mémoire d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir
-encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; je fis le
-signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle dura, tous les
-convives sauvages, à l’exemple de leur chef, tinrent les mains levées
-vers le ciel; au moment où je terminai, ils abaissèrent la main droite
-jusqu’à terre. Je fis demander au chef une explication de cette
-cérémonie. «Nous levons les mains, me répondit-il, parce que nous sommes
-entièrement dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui
-fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, parce que
-nous sommes des êtres misérables, des vers qui rampent devant sa face.»
-Il prit alors dans mon plat un morceau de pomme blanche (racine dont ils
-se nourrissent), et me le mit dans la bouche avec un petit morceau de
-buffle.
-
-Je désirais parler à ces braves gens des principaux points du
-christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans la langue
-pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, quoique nous fussions
-encore à cinq journées du fort, le chef me fit accompagner par son fils
-et par deux autres jeunes gens, me priant de les instruire. Il désirait
-absolument de connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur
-communiquer de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes gens
-seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages mal intentionnés.
-
-Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de viande de
-vache. Voyant que nous étions sans provisions, il jeta sa charge à terre
-en nous priant de vouloir l’accepter, «Car, nous disait-il, vous
-approchez du fort où le gibier est très-rare.» Nous arrivâmes au fort
-Pierre le 17 octobre.
-
-Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes sur notre
-route: _le Corbeau de fer_, _le Bon Ours_, _la Main du chien_, _les Yeux
-noirs_, _l’Homme qui ne mange point de vache_, _l’Homme qui marche
-nu-pieds_. Ce dernier est le chef des _Pieds-noirs_. Les principales
-rivières que nous avons traversées pendant ce trajet sont la rivière du
-Cœur, la rivière au Boulet, la rivière Grande, le Moreau et la grande
-Sheyenne.
-
-Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis en route
-pour le fort Vermillon, dans la compagnie de deux Canadiens. Les plaines
-que nous traversâmes étaient presque entièrement dénuées de bois;
-souvent nous fûmes obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il
-fallut faire flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de
-sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était brûlée. Nous
-traversâmes la rivière de Médecine, la rivière de la Chapelle, la
-rivière de Jacques et le Vermillon.
-
-La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se divise en
-plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que j’ai pu obtenir,
-les _Santées_ et les _Jantons_ sont au nombre de trois mille; les
-_Jantonnais_, quatre mille trois cents; les _Pieds-noirs_, quinze cents;
-les _Ampapas_, deux mille; les _Brûlés_, deux mille cinq cents; les
-_Sausares_, mille; les _Minnikanjoos_, deux mille; les _Ogallalas_,
-quinze cents; les _Deux-Chaudières_, huit cents; les _Sayons_, deux
-mille; les _Unkepatines_, deux mille. Ce sont là les _Scioux_ du
-Missouri. On en trouve encore de huit à dix mille sur le Mississipi,
-dispersés en différentes bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la
-rivière Rouge.
-
-La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque tribu a une
-forme différente qu’il est facile de reconnaître. L’extérieur des loges
-sciouses est gai; elles sont peintes en lignes onduleuses rouges, jaunes
-et blanches, ou décorées de figures de chevaux, de cerfs et de buffles,
-de lunes, de soleils et d’étoiles.
-
-Parmi les _Scioux_, comme parmi les _Arikaras_, les guerriers qui se
-préparent à une expédition sont soumis à un jeûne très-rigoureux de
-plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge religieuse où ils étendent
-une peau de buffle et plantent un poteau peint en rouge; au sommet de la
-loge est attachée une peau de veau contenant toutes sortes de devises.
-Là, pour obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y
-passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi
-plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour,
-chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner leurs massues
-au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de fortes incisions sur
-l’omoplate, font passer des cordes à travers les plaies, et traînent
-deux grosses têtes de buffle sur une éminence située à environ un mille
-de distance du village; là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en
-défaillance. Une dernière offrande avant le départ consiste à se couper,
-en différentes parties du corps, de petits morceaux de chair qu’ils
-offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, pour se
-rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires des différents
-éléments.
-
-Le _Scioux_ qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime
-de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires
-de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer
-en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus
-glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et
-placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai
-tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la
-religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux
-aurait les résultats les plus consolants.
-
-A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre _Santées_ revenait
-d’une excursion contre mes chers _Potowatomies_ de Council-Bluffs; ils
-apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds
-jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de
-vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu
-du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout
-à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je
-leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils
-m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins
-les _Potowatomies_. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient
-en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui
-même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les _Ottoes_, les
-_Pawnées_, les _Sancs_, les _Renards_, et les _Aouways_, de venir fondre
-sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour
-opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles
-dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais
-que bientôt les _Potowatomies_ et leurs alliés viendraient tirer
-vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus
-de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de
-leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les
-_Potowatomies_ de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs
-casse-têtes.
-
-Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je
-m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de
-fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid
-qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant
-avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation
-doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de
-Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le
-Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les
-herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du
-fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous
-tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait
-immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel.
-Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les
-nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré
-tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et
-inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne
-faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour
-toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La
-nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se
-ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en
-me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille
-lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays
-des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer
-les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons,
-avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre
-côté les invasions des _Scioux_, avaient fini par disperser mes pauvres
-sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP.
-Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au
-milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister
-à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission
-de la part des _Scioux_, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront
-tranquilles de ce côté-là.
-
-Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port,
-ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident
-sur les terres des _Ottoes_, des _Aouways_, des _Sancs_, des
-_Kickapoux_, des _Delawares_ et _Shawanous_, que j’ai traversées. La
-nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain,
-je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du
-nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de
-Saint-Louis.
-
-Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur.
-Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères
-et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille
-entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un
-fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la
-Providence et dans le zèle de mes amis.
-
-P. J. DE SMET, S. J.
-
-
-
-
-SECOND VOYAGE
-
-du 21 avril au 31 octobre 1842.
-
-
-
-
-PREMIÈRE LETTRE
-
-A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE
-SMET, JUGE DE PAIX, A GAND
-
-
-Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.
-
-Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes
-Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus
-belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis
-sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre
-de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages
-l’appellent la _Nébraska_ ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la
-_Plate_, Irving, dans son _Astoria_, l’appelle la plus merveilleuse et
-la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces
-dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et
-de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de
-vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une
-goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront
-besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me
-procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous
-intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets
-traités dans celle de mon premier voyage.
-
-Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de la nôtre ont eu
-leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût
-infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur
-lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie
-des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis,
-à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet.
-Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais
-occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine
-d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour
-leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart
-pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la
-Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de
-différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant,
-depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie;
-ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit.
-
-La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent.
-Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce,
-des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur,
-un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à
-parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que
-des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en
-trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de
-ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent
-quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en
-tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue
-ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins:
-d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de
-Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville
-que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres
-quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes,
-et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle
-de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P.
-provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont
-mis à même d’entreprendre ce long voyage.
-
-Le but de mon voyage de l’année passée, chez les _Têtes-plates_, était
-de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des _Robes-noires_ qu’ils
-demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840,
-j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le
-rendez-vous, précisément au moment où une bande de _Têtes-plates_ y
-était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre
-les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les
-_Pends-d’oreilles_ ou _Kalispels_, les _Nez-percés_ ou _Sapetans_, les
-_Sheyennes_, les _Serpents_ ou _Soshonies_, les _Corbeaux_ ou
-_Absharokès_, les _Gros-Ventres_ ou _Minatarées_, les _Ricaras_, les
-_Mandans_, les _Kants_, plusieurs tribus de la nombreuse nation des
-_Scioux_ ou _Dacotas_, les _Omahas_, les _Ottas_, les _Aouways_, etc.
-Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que,
-dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la
-Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de
-l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à
-travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de
-parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et
-de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples
-ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin
-d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et
-le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.
-
-Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la
-relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille
-est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de
-l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant
-que je pus faire sur le compte des _Têtes-plates_, tout avait contribué
-à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que
-presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux
-d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq
-seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point,
-Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut
-autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi;
-le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P.
-général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à
-cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les
-langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères
-coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens,
-charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et
-un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux,
-pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté
-du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces
-missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener
-à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à
-Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu
-désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du _Far
-West_, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de
-Racine:
-
- O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels
- Ta sagesse conduit tes desseins éternels!
-
-Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest des
-Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours pour faire en
-bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; ce qui peut donner la
-mesure des difficultés que présente la navigation sur le Missouri au
-sortir de l’hiver. Alors, il est vrai, les glaces sont fondues; mais
-l’eau est encore si basse, les bancs de sable si rapprochés, les chicots
-si nombreux, que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes
-précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de
-l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique de
-cette rivière.
-
-Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite cabane
-abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de nos pauvres
-campagnards belges, et où quelques jours auparavant une pauvre
-sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, si semblable à celui qui
-mérita la préférence du Sauveur naissant, que nous nous casâmes avec
-empressement; car nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers,
-d’autre abri qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture
-brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant pour ne
-plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser en route, bien des
-choses qui demandaient supplément et réparation, nous arrêtèrent en cet
-endroit jusqu’au 10 mai.
-
-Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir passé par les
-terres des Shwanées et des Delawares, où nous ne vîmes de remarquable
-qu’un collége de méthodistes bâti au milieu des meilleures terres du
-pays, nous arrivâmes après cinq jours de marche sur les bords de la
-belle rivière des _Kants_, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous
-avaient précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents
-du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre à plus de vingt
-milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos bêtes de somme à passer
-la rivière en nageant devant elles, l’autre annonçait notre arrivée aux
-premiers de la peuplade qui nous attendait sur l’autre rive, et le
-bagage, les voitures et les hommes traversaient l’eau dans une grande
-pirogue ou tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces
-gondoles qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que les
-Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que nous allions camper
-sur les bords de la _Rivière-aux-Soldats_, qui n’est qu’à six milles de
-leurs village, ils se séparèrent de la caravane au grand galop et
-disparurent bientôt au milieu d’un nuage de poussière. A peine notre
-tente était-elle dressée, que le grand chef lui-même arriva avec six de
-ses plus braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après
-m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, il tira
-solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta les titres
-honorables qu’il tenait du Congrès américain. J’en pris lecture, et
-après que je lui eus procuré de quoi fumer le calumet, à son tour, en
-homme qui connaissait les convenances, il me fit accepter pour notre
-garde les deux braves qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux
-étaient armés en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre
-avait un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des griffes
-de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces deux braves
-restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée de notre tente,
-pendant les trois jours et les trois nuits qu’il nous fallut attendre
-après les retardataires de la caravane. En les quittant, nous leur fîmes
-présent de quelques bagatelles, qui achevèrent de nous gagner leur
-affection.
-
-Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ soixante-dix
-personnes, dont plus de cinquante étaient en état de se servir de la
-carabine, nombre plus que suffisant pour entreprendre avec prudence la
-longue course qui nous restait à fournir. Pendant que le gros de la
-troupe s’avançait vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi,
-nous déclinâmes sur la gauche pour visiter le premier village de nos
-hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes frappés de
-la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules de froment qui
-couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y en avait guère qu’une
-vingtaine groupées sans ordre à quelque distance les unes des autres;
-mais chacune d’elles couvrait un espace circulaire d’environ cent vingt
-pieds de circonférence, ce qui suffit pour abriter commodément de trente
-à quarante personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à
-huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre total
-de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, répartis en
-deux villages à une vingtaine de milles de distance l’un de l’autre. Ces
-loges, quoique humides, paraissent cependant réunir à la solidité la
-commodité et l’agrément. De la muraille circulaire, faite de terre, et
-qui s’élève perpendiculairement à hauteur d’homme, partent des perches
-courbées, aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois
-de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau brute;
-elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le foyer est placé
-au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées à soutenir la rotonde;
-les lits sont rangés en cercle autour de la muraille, et dans l’espace
-compris entre les lits et le foyer, se trouvent les habitués de la loge,
-les uns debout, les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des
-nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur à leurs
-yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque nous entrâmes dans
-la loge, on nous en présenta une de cette espèce.
-
-Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes de curieux
-pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu de ces figures
-étranges; bien certainement un Teniers y eût vu des trésors; ce qui me
-frappa davantage, c’était la physionomie vraiment à caractère de la
-plupart de ces personnages, le naturel de l’attitude, la vivacité de
-l’expression, la singularité des costumes, la variété des occupations.
-
-Les femmes seules se livraient à un travail proprement dit: il semblait
-que la tâche de gagner le pain à la sueur de son front ne regardât
-qu’elles. Pour n’être point détournées de leurs travaux par le soin de
-ceux de leurs enfants qui ne marchent pas encore, elles les avaient
-attachés par les pieds et les mains à un morceau d’écorce ou à une
-planche d’assez grande dimension pour les préserver des blessures que
-pourraient leur causer les objets environnants, et avaient déposé ce
-meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il réunisse
-les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur un lit, d’autres à
-leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, elles s’en servent
-également, et le portent, tantôt sur le dos, à la façon des Egyptiennes
-ou diseuses de bonne aventure, quelquefois à leur côté, le plus souvent
-suspendu au pommeau de leur selle; tandis qu’en même temps elles
-traînent derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de somme
-qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les armes de leurs
-maris, elles galopent en cet équipage aussi vite qu’eux; et ces
-innocentes créatures paraissent comprendre que crier et pleurer ne les
-soulage pas, car c’est rare qu’on entende leurs sons plaintifs.
-
-Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? Lorsque nous
-entrâmes, les uns causaient en attendant le repas (car manger est leur
-principale occupation lorsqu’ils ne dorment pas); d’autres fumaient,
-s’amusant à renvoyer la fumée par leurs narines; d’autres s’occupaient
-de leur toilette; et comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de
-la barbe et des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que
-l’embellissement de la tête était le principal objet de leurs soins.
-Contre la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur
-chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure est de
-onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la réserve d’un bouquet
-fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet de la tête, pour recevoir le
-plus bel ornement, selon eux, dont une tête d’homme soit susceptible, je
-veux dire la plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le
-symbole du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et flotte
-en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, quelquefois voltige
-autour des tempes. Pendant que nous fumions le calumet avec les
-principaux de la loge, je ne pouvais me lasser de considérer une espèce
-de dandy, qui se mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure
-la plus gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il
-paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention et
-presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu de soin qu’il avait
-mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton sans barbe, yeux sans cils
-et sans sourcils, tête sans cheveux, voilà autant de conditions de
-beauté essentielles. Mais ce n’est là qu’une partie de leur parure, et
-les peines qu’ils se donnent pour arriver à la perfection du genre sont
-vraiment inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil,
-surmontée d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; sur tout
-le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui serpentent dans tous
-les sens; aux oreilles, trouées du haut en bas, des pendants formés de
-morceaux de fer, d’étain, de faïence ou de porcelaine, qui se rabattent
-en grosses touffes et tintent sur les épaules; au cou un collier de
-fantaisie qui tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de
-ce collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras et aux
-poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre ou de
-fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur tranchante; à
-laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de _kennekenic_ (herbe
-qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre une gaîne à coutelas; aux
-jambes des mitaines, et aux pieds des souliers brodés en porc-épic; et,
-par-dessus tout cela, en guise de manteau, une couverture, n’importe de
-quelle couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin du
-porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un _Kant_
-enchanté de lui-même et de sa parure.
-
-Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la manière de
-prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent beaucoup aux sauvages
-leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils sont en relation d’amitié de
-temps immémorial. Leur taille est généralement haute et bien prise:
-leur physionomie, comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur
-langage, saccadé et guttural, est encore remarquable par la longueur et
-la forte accentuation de ses désinences, ce qui n’empêche pas leur chant
-d’être on ne peut plus monotone; d’où l’on pourrait conclure que les
-eaux de leur rivière, quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu
-des eaux du Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la
-brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps et au
-courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que n’ont pas tous les
-sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, ils se servent, comme les
-blancs, de la carabine, ce qui leur donne sur leurs ennemis une grande
-supériorité.
-
-Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des hommes
-vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus connu de tous, parce
-que Bonneville en parle dans ses mémoires, s’appelait la
-_Plume-blanche_. L’auteur de la conquête de Grenade nous le représente
-d’une forme et d’un caractère tout à fait chevaleresque; le fait est
-qu’il était doué d’une intelligence, d’une franchise, d’un courage et
-d’une générosité peu communs. Il avait connu particulièrement le
-révérend M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques qui
-visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour lui, et par
-suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires, une profonde
-vénération. Il n’en était pas de même des ministres protestants, il
-méprisait également leur personne et leur réforme. Un jour que l’un
-d’eux lui parlait de conversion, «Se convertir, lui répondit ce
-philosophe sauvage; oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion
-que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne que celle
-qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires. Si donc tu veux me
-convertir, il faut d’abord que tu laisses là ta femme, puis que tu
-endosses l’habit que je vais te montrer; ensuite nous verrons.» Cet
-habit était une soutane, autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il
-y avait laissée avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt
-apportée. Mais que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à
-le savoir.
-
-Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait pas en
-conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère: loin de là:
-semblables en ce point à toutes les tribus indiennes, les Kants sont
-toujours sérieux quand ils parlent ou entendent parler de la religion.
-Pour peu qu’on les observe, on s’apercevra même que le sentiment le plus
-enraciné dans leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le
-détail de leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais,
-par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les prémices à
-leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi sans avoir
-consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions les plus fougueuses,
-ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant une femme ou un enfant
-sans défense, ils invoqueront le Maître de la vie. Enlever beaucoup de
-chevelures à l’ennemi, lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de
-leurs vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent
-ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice. Dans le
-cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se rendre le Ciel
-propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de parvenir heureusement à
-massacrer, dans l’absence de leurs maris et de leurs pères, toutes les
-femmes et tous les enfants qu’ils trouveraient dans le premier village
-des Pawnées, leurs voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à
-quatre-vingt-dix victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à
-propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est permis à la
-vengeance; les massacres les plus horribles, loin d’être un crime, sont
-pour eux des actes de vertu religieuse, de la vertu par excellence des
-grandes âmes. Le Kant se venge, parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme
-basse qui puisse pardonner des affronts, et il nourrit sa rancune, parce
-que sa vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont
-il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de leur
-faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire à massacrer
-un ennemi sans défense, ce serait peine perdue. Il n’y a qu’une
-exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi vient de lui-même se
-réfugier dans leur village. Tant qu’il y demeure, son asile est
-inviolable, sa vie même y est plus en sûreté que dans sa propre loge:
-mais malheur à lui s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il
-sorti, qu’il a rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que
-l’esprit de vengeance leur avait donnés sur lui.
-
-Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les Kants ne sont
-pas étrangers aux sentiments les plus tendres de la pitié, de l’amitié
-ou de la compassion. A la mort de leurs proches parents, ils sont
-quelquefois inconsolables, et laissent croître leur chevelure pour
-exprimer leur douleur. Le grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il
-avait les cheveux longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la
-tristesse de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore
-pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux et de
-compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de trois Kants venus
-à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on leur montra un _Ecce
-Homo_ et une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs; surtout quand
-l’interprète leur eut fait comprendre que cette tête couronnée d’épines
-et qui versait de grosses larmes, était bien réellement l’image du
-Sauveur du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de sa
-Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion de
-rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à l’appui de cette
-belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement chrétienne, et que
-si l’on commençait à y jeter des germes de foi pure et d’amour de Dieu
-bien entendu, il serait facile, avec le secours d’en haut, qui ne
-manquerait pas alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus
-tendre compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois avant
-leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis? Pourquoi les
-Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les confins de la
-civilisation américaine, sont-ils si différents de plusieurs peuplades
-du Far-West et conservent-ils cette férocité de mœurs? Pourquoi les
-dépenses faites en leur faveur par la philanthropie protestante
-n’amènent-elles aucun résultat satisfaisant? Pourquoi les germes de
-civilisation, répandus dans le sein de ces peuplades par la main de
-leurs sociétés savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah!
-il ne faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser,
-convertir, surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique
-humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de bonté, en qui
-seul nous mettons notre confiance, bénir notre entreprise, et prouver
-ainsi que les gouttes de nos sueurs ont besoin de la rosée du ciel pour
-féconder le sein de la terre et lui faire porter autre chose que des
-ronces et des épines!
-
-Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs guerriers,
-l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on donnait le titre de
-capitaine, vinrent nous donner le pas de conduite. En quittant le
-premier village, nous traversâmes un grand champ dévasté, que les
-Etats-Unis avaient fait défricher et ensemencer pour eux quelques années
-auparavant; triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de
-civilisation employés par les protestants.
-
-Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain, et ils
-fussent demeurés beaucoup plus longtemps, s’ils n’avaient pas eu à
-craindre les plus terribles représailles de la part des Pawnées, à cause
-des massacres dont j’ai parlé plus haut. Ayant donc reçu de nous des
-remercîments et de quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient
-prise, ils s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et
-bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux jours, que
-quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti de Pawnées, se
-dirigeant de leur côté et ne respirant que vengeance.
-
-Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans les fertiles
-environs de la Plate et sur les fourches supérieures de la rivière des
-Kants. Quoique six fois plus nombreux que les Kants, ils ont presque
-toujours été battus par ceux-ci, parce qu’ils n’ont ni les armes, ni
-l’adresse, ni la force, ni le courage de leurs rivaux. Cependant, comme
-le parti en question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez
-eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier point, par le
-souvenir encore récent du massacre de leurs mères, de leurs femmes et de
-leurs enfants, nous ne pouvions nous empêcher de craindre beaucoup pour
-les Kants; déjà même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le
-sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage nous les
-vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui s’approchèrent de
-nous se faisaient remarquer, l’un par une chevelure humaine pendu au
-mors de son cheval, l’autre par un drapeau américain drapé autour de son
-corps en guise de manteau: symbole de victoire qui nous firent mal
-augurer du sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant
-interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous apprîmes
-d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi, et qu’ils avaient
-grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une quinzaine d’autres qui les
-suivaient de près, non-seulement de quoi manger, mais encore de quoi
-fumer. Ils mangèrent beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la
-coutume des sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours
-un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient pas
-contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de côté, ce retour
-précipité de leur expédition, le voisinage rapproché de leurs peuplades,
-leur amour bien connu pour un pillage facile, tout contribuait à nous
-faire craindre de leur part quelques tentatives, sinon contre nos
-personnes, du moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu,
-nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne reparut.
-
-Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les _Pawnées_ sont
-presque vrais croyants au sujet de la vie à venir, et plus que
-pharisiens dans l’observance de leurs pratiques superstitieuses. La
-danse, la musique, aussi bien que le jeûne, la prière et le sacrifice,
-font partie essentielle de leur culte. Le plus ordinaire est celui
-qu’ils rendent à un oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines
-auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce
-manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur
-servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander au Ciel.
-Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre quelque affaire
-importante, ou d’éloigner quelque fléau de la peuplade, l’oiseau
-médiateur est exposé à la vénération publique, et pour le rendre
-propice, ainsi que le grand manitou dont il n’est que l’envoyé, on fume
-le calumet, et la première fumée qui en sort est dirigée vers la partie
-du ciel où brille leur astre protecteur.
-
-A l’oblation du calumet, les _Pawnées_, dans les occasions solennelles,
-joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils disent avoir appris
-de l’_oiseau_ et de l’_étoile_, l’holocauste le plus agréable au
-Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé de la manière la plus cruelle
-possible. On ne peut entendre sans horreur les circonstances qui
-accompagnèrent l’immolation d’une jeune _Sciouse_, dans le cours de
-l’année 1837. C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir
-une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris.
-
-Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir été nourrie
-six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête pour le retour de la
-belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir les derniers jours de
-l’hiver. La veille du jour marqué pour la prétendue fête, on fit une
-coupe de bois dans la forêt, et l’on fit comprendre à la jeune fille
-qu’elle devait aider à abattre les arbres et à aiguiser les poteaux. Le
-lendemain, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au
-milieu des guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur.
-Lorsque le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre ses
-armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux pièces de bois
-qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci était elle-même
-chargée de trois poteaux; mais croyant marcher à un triomphe, et n’ayant
-dans l’imagination que des idées riantes, elle s’avançait vers le lieu
-de son sacrifice, dans la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de
-timidité et de joie si naturelle à une enfant prévenue de tant
-d’hommages.
-
-Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu que par
-des chants religieux et des invocations réitérées au Maître de la vie;
-en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait à entretenir l’illusion si
-flatteuse dont on l’avait bercée jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu
-au terme, et qu’elle ne vit plus que des feux, des torches et des
-instruments de supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le
-véritable sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et
-lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort,
-qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des torrents de larmes
-coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait en cris lamentables; ses
-mains suppliantes s’élevaient vers le ciel; puis elle priait, conjurait
-ses bourreaux d’avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses
-parents; mais en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni
-les promesses libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut
-capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la jeune fille,
-ils l’attachent impitoyablement aux branches de deux arbres et aux trois
-poteaux dont ses épaules avaient été chargées comme d’un trophée; ils
-lui brûlent ensuite les parties du corps les plus sensibles, avec des
-torches ardentes faites de ce même bois que ses propres mains avaient
-distribué aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré
-aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme
-peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si horrible
-spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une flèche qui fut à
-l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels, après avoir été
-violemment tournés et retournés dans ses blessures, en furent arrachés
-de manière à ne faire de son corps qu’un amas de chairs meurtries d’où
-le sang ruisselait de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le
-grand sacrificateur, pour couronner dignement tant d’atrocités,
-s’approcha de la victime expirante, en arracha le cœur encore palpitant,
-et vomissant mille imprécations contre la nation sciouse, le porta à sa
-bouche et le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des
-enfants de la tribu. Après avoir laissé le corps en proie aux bêtes
-féroces, et répandu le sang sur les semences pour les féconder, chacun
-se retira dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance
-d’une bonne récolte.
-
-De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces sauvages les
-plus cruelles représailles. Aussi à peine la nouvelle s’en fut-elle
-répandue, que les Scioux, brûlant de venger leur nation, jurèrent tous
-qu’ils ne seraient satisfaits que lorsqu’ils auraient massacré autant de
-Pawnées que leur victime avait de phalanges aux doigts et
-d’articulations dans chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à
-suivre la menace. Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups
-de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs enfants,
-commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble à leur désolation.
-
-A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l’influence
-invisible de l’ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour
-donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du
-véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d’apaiser la
-justice divine?
-
-
-
-
-DEUXIÈME LETTRE
-
-
-Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841.
-
-Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais enfin nous
-commençons à apercevoir ces chères montagnes, où nos vœux nous
-transportent depuis si longtemps. On les appelle _Rocheuses_, à cause de
-leur composition qui n’admet guère que le granit et le silex. La
-longueur, le cours et l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait
-donner le surnom d’_Epine dorsale_ du Nouveau-Monde. Parcourant du nord
-au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant les sources
-des plus grands et des plus beaux fleuves de l’univers, elle a pour
-branche du côté de l’ouest, l’éperon des _Cordilières_, qui s’étendent
-dans le Mexique, et du côté du levant, les montagnes moins connues
-peut-être, mais non moins admirables, de la _Rivière-aux-Vents_. Ces
-dernières renferment les sources de plusieurs grandes rivières, dont les
-unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans le grand
-fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. Les
-_Côtes-Noires_, les plaines élevées qui séparent les sources du haut
-Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le _Coteau des
-prairies_, les montagnes _Azark_ et les _Massernes_ peuvent être
-considérées comme les ramifications des Montagnes Rocheuses.
-
-D’après les observations faites au moyen du baromètre, d’accord avec les
-calculs de la trigonométrie, les mémoires de Bonneville portent la
-hauteur de quelques-uns de leurs pics à vingt-cinq mille pieds au-dessus
-du niveau de la mer, élévation qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on
-s’en rapportait au seul témoignage des yeux; mais tout le monde sait que
-les montagnes placées au milieu d’une plaine immense ressemblent aux
-vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours moins
-élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit de leur plus ou
-moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses de la création que nous
-avions l’espérance de trouver nos chers néophytes; mais un exprès envoyé
-pour leur annoncer notre arrivée prochaine vient de revenir avec la
-nouvelle que des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours,
-sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces sauvages
-appartiennent-ils à la tribu des _Têtes-plates_ ou à d’autres, nous n’en
-savons rien; un second messager va partir pour s’en informer; en
-attendant son retour, je continue ma relation.
-
-L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de prendre de
-nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir l’exactitude,
-qualité d’autant plus désirable qu’elle ne se trouve pas toujours dans
-les récits publiés sur ces régions lointaines. Cependant, pour ne pas
-outrepasser les bornes d’une très-longue lettre, je ne dirai que
-quelques mots sur les perspectives, les fleurs, les oiseaux, les
-animaux, les sauvages et les aventures de notre route.
-
-A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux côtés de la
-_Plate_ jusqu’aux _Côtes-Noires_, et des Côtes-Noires elles-mêmes qui
-viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, on pourrait appeler un
-océan de prairies, les quinze cents milles que nous avons parcourues de
-_West-Port_ aux sources de l’_Eau sucrée_; le terrain offre partout ce
-genre d’accidents qui ressemblent aux ondulations de la mer quand elle
-est agitée par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet de
-quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels qu’il s’en
-trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne doute nullement que
-des géologues de bonne foi ne reconnaissent ici, comme ailleurs, des
-vestiges incontestables du déluge. Un fragment de pierre que je conserve
-me semble en renfermer plusieurs.
-
-A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans les contrées de
-l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation et de profondeur,
-à peu près en raison directe de la moindre quantité d’eau qui les
-arrose. Bientôt sur les bords des torrents on ne voit plus qu’une
-lisière de bois assez étroite, où se trouvent rarement des arbres de
-haute futaie. Dans le voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des
-buissons de saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre
-chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans les plaines
-fertiles qui s’étendent de _West-Port_ jusqu’à la _Plate_. Cette liaison
-intime entre les eaux et les bois est si sensible à tous les yeux, que
-nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé huit jours dans ce désert, que
-déjà on les voyait, surtout quand la marche avait été longue,
-tressaillir et doubler le pas, à la vue des arbres qui s’élevaient dans
-le lointain. Cette rareté de bois dans les contrées de l’ouest, si
-contraire à ce qui se faisait remarquer dans les autres parties de
-l’Amérique septentrionale, provient de deux causes principales: dans les
-plaines situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume
-qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies vers la fin
-de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au retour du printemps;
-et dans le Far-West, où les sauvages se gardent bien d’agir ainsi, soit
-pour ne pas éloigner les animaux nécessaires à leur subsistance, soit
-pour ne pas se laisser découvrir par les partis ennemis, cette rareté de
-bois provient de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable
-et de terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des
-éternelles absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure
-des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la végétation est
-obligée, sous peine de mort, de chercher un refuge dans les sinuosités
-des rivières, ce qui rend les voyages du _Far-West_ extraordinairement
-longs et ennuyeux.
-
-De loin en loin, surtout dans la rivière des _Kants_ et la _Plate_, on
-trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; le
-rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On voit aussi dans
-quelques sites pierreux des _Côtes-Noires_ une infinité de petits
-cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu de tellement coagulés
-ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une seule masse; bien polis, ces
-blocs feraient de superbes mosaïques. La fameuse colonnade de la chambre
-du Congrès américain, qui passe pour une des plus riches qui existent,
-est de cette composition.
-
-Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière non moins
-curieuse, que nous prîmes d’abord pour du marbre blanc; mais bientôt
-nous nous aperçûmes que c’était quelque chose de mieux. Etonnés de la
-facilité avec laquelle se façonnait cette pierre, la plupart des
-voyageurs s’en firent des calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs
-dans le dessein d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que
-pendant deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, hélas!
-incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets se brisèrent
-à la première épreuve; c’était une belle carrière d’albâtre.
-
-Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, et
-comme le premier degré de cette fameuse chaîne que nous allions gravir,
-est le roc _Indépendance_. Il est de la même nature que les Montagnes
-Rocheuses. D’abord je crus que ce titre fastueux lui venait de son
-isolement des autres et de la force extraordinaire de son assiette; mais
-ensuite j’appris qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les
-voyageurs qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient
-arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis célèbrent
-l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. Nous y arrivâmes
-le lendemain du même jour. Nous avions avec nous un jeune Anglais non
-moins jaloux que les Américains de la gloire de sa nation, raison de
-plus pour ne pas crier _Vive l’Indépendance_. Cependant, le jour
-suivant, pour qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence
-devant ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur le
-flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de Jésus (IHS),
-que nous voudrions avoir gravé partout, et à côté d’un grand nombre
-d’autres dont plusieurs peut-être ne devraient se trouver nulle part. A
-cause de ces noms et de toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que
-des hiéroglyphes des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon
-premier voyage, _le grand Registre du désert_.
-
-Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la _Plate_. La
-plus curieuse de toutes, du moins la plus connue des voyageurs
-ordinaires, est celle qu’ils nomment _la Cheminée_. Elle est ainsi
-appelée à cause de sa forme extérieure; mais à ne consulter que la
-ressemblance, peut-être eût-il mieux valu l’appeler l’_Entonnoir_. En y
-comprenant le soubassement, la base et la colonne, sa hauteur ne serait
-guère que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite n’en
-aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est donc pas dans la
-grandeur de ces dimensions que consiste le merveilleux; mais comment ce
-reste d’une montagne de sable et d’argile a-t-il pu, malgré les vents
-dont la violence est extrême dans ces contrées, subsister aussi
-longtemps sous cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se
-former ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai que, comme
-toutes les buttes qui l’environnent, elle présente successivement dans
-sa composition des couches horizontales et perpendiculaires, et que
-toutes ces buttes ont à mi-côté une espèce de ceinture d’argile à l’état
-de pétrification ou qui tient de milieu entre la terre et la pierre. Si
-l’on pouvait conclure de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon
-la portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette espèce
-de terrain est susceptible de se durcir de manière à se rapprocher de
-la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à expliquer l’étonnante
-formation de ce singulier monument; mais son existence n’en resterait
-pas moins un problème. Si quelque savant désire en donner la solution,
-qu’il se hâte de visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne
-dans le haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, nous
-prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir.
-
-La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer dans
-cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, l’une est appelée _la
-Maison_, une autre _le Château_, une troisième _le Fort_, etc.; et
-vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage dans un désert où il n’existe
-réellement d’autre édifice que la tente que l’on dresse le soir et qu’on
-enlève le matin, on dirait que toutes les buttes comprises dans un
-espace d’environ cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et
-de châteaux gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture
-d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques castels de
-la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; là, de hautes
-murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, des vergers; plus loin,
-le parc, les étangs, la haute futaie: vous croyez voir un de ces vieux
-manoirs du moyen âge. Aidez encore un peu à l’illusion, et le château va
-vous apparaître sur ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa
-voix que vous venez d’entendre dans le murmure confus des brises du
-désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires,
-vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en tous sens par la
-chute des eaux, un repaire où s’agite une infinité de serpents à
-sonnettes et d’autres reptiles venimeux.
-
-Après le _Missouri_, qui est dans l’ouest ce que le _Mississipi_ est du
-nord au sud, les plus belles rivières sont le _Kanzas_, la _Plate_, la
-_Roche-jaune_ et l’_Eau-sucrée_. La première se décharge immédiatement
-dans le Missouri et se fait remarquer par un grand nombre de ses
-tributaires. Dans le seul espace qui la sépare de la _Plate_, nous en
-avons compté jusqu’à dix-huit, ce qui suppose un grand nombre de
-sources, conséquemment un sol compact; aussi l’herbe y croît partout.
-C’est le contraire dans le voisinage de la _Plate_: même sur les buttes
-qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de ses rives, on
-ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que le sol, qui n’est guère
-composé que de sable, est partout si poreux, que les eaux à peine
-tombées des nues coulent déjà dans le fond des vallées; aussi, en
-revanche, les prairies voisines sont d’une grande fertilité, parce que
-les eaux de la rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent
-constamment la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort
-belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. La
-veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une de chaque espèce, et
-il y en eut assez pour former une corbeille magnifique.
-
-Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description de la
-_Plate_, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon premier
-voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si commun, qu’on se
-souvienne que la plus belle de ses buttes ne se nomme que la _Cheminée_;
-et qu’on le pardonne à de pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour
-terme de comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses
-du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont devant
-les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière le nom de
-_Plate_, à cause de sa largeur, qui est souvent de six mille pieds,
-tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq ou six de profondeur. Ce
-peu de proportion lui fait perdre aux yeux du commerce plus des trois
-quarts de sa valeur; car il est inouï qu’on ait vu le moindre canot la
-remonter; et si des berges, partant du fort _la Ramée_, la descendent
-jusqu’à son embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles
-peuvent devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on fait
-avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en donne,
-corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré dans une seule
-expression, en la nommant en même temps la plus _magnifique_ et la plus
-_inutile_ des rivières.
-
-Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de le dire, rien
-de plus magnifique ni de plus varié que la perspective offerte par la
-_Plate_, surtout vers le milieu de son cours. Vous ne voyez partout sur
-ses rives délicieuses, outre les fleurs de la plaine, que la rose des
-forêts avec toutes ses teintes imaginables, la vigne des prairies et la
-renoncule de nos jardins; la haute végétation a été obligée de chercher
-un refuge contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui
-couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et si
-capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des flots, comme
-un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les nuances qui flattent la
-vue. Tout respire un air de jeunesse. La souplesse des rameaux, qui
-obéissent au moindre souffle des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur
-de l’ensemble. Aux ondulations si suaves de la rivière et de la verdure,
-joignez une distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à
-chaque instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes
-derrière les autres de manière à graduer la perspective, les coteaux de
-la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de l’atmosphère, enfin
-le déplacement du spectateur qui dans sa marche saisit à chaque pas un
-point de vue nouveau, et vous aurez l’idée des sensations qu’éprouve le
-voyageur en parcourant ces bords enchantés. A leur aspect, on se
-croirait transporté au moment où la création venait de sortir des mains
-de son Dieu.
-
-Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels; cependant il
-arrive de loin en loin que les nuages, en pressant leur course, ouvrent
-des courants d’une violence si grande, qu’ils glacent l’air subitement
-et produisent des grêles capables de tout détruire. J’ai vu de ces
-grêlons de la grosseur d’un œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se
-trouve en rase campagne! Un _Sheyenne_ renversé par ses grêlons demeura
-une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait sa
-fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment sublime s’offrit à
-nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les airs, à peu de distance de
-nous, comme un vaste abîme se creuser en spirale, et dans son sein les
-nuages se poursuivre avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous
-les objets d’alentour; d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands
-pour subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit
-épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que tous les
-vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de l’horizon; et,
-ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés tant soit peu plus
-près de nous, la caravane entière, hommes, chevaux, bœufs, mulets,
-chariots et charrettes, eût fait une ascension dans les nuages; mais,
-comme aux flots de la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: _Vous n’irez
-que jusque-là_. De dessus nos têtes, le tourbillon recula
-majestueusement vers le nord et s’arrêta sur le lit de la _Plate_. Alors
-nouveau spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se
-mirent à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait,
-et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage pour tomber des
-nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la forme d’une immense corne
-d’abondance, dont les mouvements onduleux ressemblaient à l’action d’un
-serpent qui essaierait de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était
-pas moindre d’un mille. La force des vents qui descendaient
-perpendiculairement était telle, que dans un clin d’œil les arbres
-étaient écrasés et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des
-troncs, couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est
-violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante spirale
-cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le poids, on la vit se
-fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. Bientôt le soleil
-reparut, le calme se rétablit, et nous continuâmes en paix notre route.
-
-A mesure que nous remontions vers les sources de cette merveilleuse
-rivière, les teintes de la végétation devenaient plus sombres, la forme
-des collines plus sévère, le front des montagnes plus sourcilleux; tout
-paraissait offrir l’image, non de la caducité, mais de la vieillesse, ou
-plutôt de l’antiquité la plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il
-nous fut permis de chanter notre cantique sur les Montagnes
-Rocheuses[2]:
-
- Non, ce n’est plus une ombre vaine,
- Dans l’azur d’un brillant lointain
- Mes yeux out vu, j’en suis certain,
- Des Monts Rocheux la haute chaîne.
-
- J’ai vu la neige éblouissante
- Blanchir leur front majestueux,
- Et d’un beau jour les premiers feux
- En dorer la masse imposante.
-
- Comment de leurs cimes glacées
- Descendent les fécondes eaux?
- Et d’un miel pur les doux ruisseaux
- Serpentent-ils dans leurs vallées?
-
- C’est que sur la plus haute cime
- Flotte l’étendard des élus,
- Et que là le Roi des vertus
- Place son pavillon sublime.
-
- Salut roche majestueuse,
- Futur asile du bonheur;
- De ses trésors le divin Cœur
- T’ouvre aujourd’hui la source heureuse.
-
- Non, non, désormais plus d’alarmes;
- De la paix j’entends les concerts,
- Et les sauvages des déserts
- En l’écoutant versent des larmes.
-
- Bientôt de leur vive allégresse
- L’écho redira les accents;
- Et la bouche de leurs enfants
- du Ciel publiera la tendresse.
-
- Grand Dieu, qu’ils sont donc admirables
- Les chemins par où ton amour
- Appelle au céleste séjour
- Des cœurs naguère si coupables!
-
-Ayant parlé de la _Plate_, il faut bien que je dise un mot de
-l’_Eau-bourbeuse_ ou du _Missouri_ qui se grossit de ses eaux; toutefois
-je ne toucherai que quelques points géographiques qui le regardent. Le
-Missouri est le fleuve que je connais le mieux. Dans les quatre années
-qui viennent de s’écouler, je l’ai monté et descendu de toutes les
-manières, par eau, par terre, en berge, en canot de bois et de peau, en
-bateau à vapeur. J’ai parcouru les plaines de ses deux plus grands
-tributaires, à travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai
-traversé presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs
-eaux, depuis la source de la _Roche jaune_, jusqu’à l’endroit où le
-_Missouri_, s’associant au _Mississipi_, va communiquer sa fougue au
-plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides de ses sources; et
-à une distance de trois milles, j’ai goûté les eaux bourbeuses de son
-embouchure. Sa prodigieuse étendue, son volume d’eau, sa bourbe
-remarquable, son caractère variable, impétueux, sauvage et destructeur,
-arrachant souvent avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et
-déposant sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui
-l’ombragent pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent à
-chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes îles. Ce
-fleuve _Furieux_ (c’est le nom que les _Dacotahs_ lui donnent) semble,
-surtout dans un espace de six à sept milles (la basse plaine), se jouer
-de tous les obstacles qu’il rencontre; car là où il veut passer, il
-passe, rien n’a jamais pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il
-traverse lui donnent un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime.
-Chaque fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de
-l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées lointaines,
-dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux pieds des colosses
-américains qui lui donnent naissance.
-
-C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le _Missouri_
-sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’_Arkansas_, la
-_Rivière-Rouge_, le _Mississipi_, qui tous s’entremêlent ensuite dans un
-seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs immenses
-étendues, des riches débris arrachés aux montagnes.
-
-Le _Missouri_ proprement dit est formé par trois fourches considérables,
-qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des principales chaînes
-des Montagnes Rocheuses. La fourche du nord s’appelle _Gefferson_; celle
-du milieu, le _Madison_, et celle du sud, le _Gallatin_. Chacune se
-divise en petites branches qui descendent des montagnes dans tous les
-sens, et entrelacent leurs eaux avec les fourches supérieures de la
-_Columbie_ et du _Rio-Colorado_[3], qui coulent à l’ouest des montagnes.
-J’ai bu des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins de
-cinquante verges, le même champ de neige fournissant des eaux au grand
-Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction des trois fourches, le
-_Missouri_ ne présente à une distance considérable qu’un torrent
-fougueux et écumant. Il s’étend ensuite dans un lit plus spacieux et par
-conséquent plus tranquille; on y rencontre de petites îles et des
-rochers noirâtres et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille
-pieds au-dessus de son courant. Les montagnes dont il lave les bases
-sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et le
-cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup de
-grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible. Bientôt ces
-montagnes prennent un aspect solitaire et offrent aux regards les masses
-les plus imposantes. Dans un parcours de dix-sept milles, la rivière est
-dans une rage éternelle, roulant et lançant ses ondes écumantes de
-cataracte avec des mugissements épouvantables dont tous les échos
-d’alentour retentissent. La première chute est de quatre-vingt-dix-huit
-pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept, et la
-quatrième de vingt-six. Le _Missouri_ conserve la fougue et la rapidité
-de son cours assez loin au delà. Immédiatement après sa dernière chute,
-il reçoit la belle _Rivière-à-Marie_, qui vient paisiblement du nord.
-Plus bas, du côté opposé, entre le _Déarn-Born_ et la _Fantaisie_,
-chacune par une embouchure de cent cinquante verges, les _Manolles_, la
-_Grosse-Corne_, la _Coquille_, toutes de cent verges; la _Grande-Sèche_
-de quatre cents verges, la _Sèche_ de cent, et le _Porc-épic_ de cent
-douze. Après ces rivières, on voit paraître la _Roche-jaune_, le second
-en grandeur de tous les tributaires du _Missouri_. Elle lui ressemble
-sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes; son
-lit est large, son courant rapide; aux deux cents derniers milles de son
-cours, ses deux bords sont bien boisés, et ses bas-fonds larges et
-fertiles. L’ours gris et l’ours noir, la biche, la grosse-corne, le
-chevreuil commun et le chevreuil à queue noire, la gazelle et le buffle,
-sont les animaux les plus communs de ces parages. Les mines de charbon
-et de fer y paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles
-fourniront de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La
-_Roche-jaune_ se décharge dans le _Missouri_ par le sud, après un cours
-de seize cents milles; à son embouchure, qui est de huit cent cinquante
-verges, elle paraît plus large que le fleuve qui la reçoit.
-
-Le _Missouri_, après sa jonction avec la _Roche-jaune_, commence à
-s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement dénués de
-bois, ce qui retardera encore longtemps la culture de ces riches terres.
-Il reçoit successivement par le nord la _Rivière-de-la-terre-blanche_,
-et par le sud la _Rivière-à-l’oie_, le _Petit-Missouri_, peu profond et
-très-rapide; la _Rivière-aux-couteaux_, près des villages des Mandans;
-la _Rivière-aux-boulets_, le _Winnipentin_, la _Sewarzerna_, la
-_Sheyenne_, navigable jusqu’à environ trois cents milles de son
-embouchure, qui est de quatre cents verges; son courant est
-très-rapide, et son eau très-bourbeuse; ensuite la _Rivière-à-Tyber_ et
-la _Rivière-blanche_. Cette dernière tire son nom de la blancheur de ses
-eaux qui sont très-malsaines et resserrent le corps lorsqu’on en boit;
-les terres hautes qui l’avoisinent sont stériles et abondent en
-pétrification du règne animal et végétal; ses coteaux sont d’un aspect
-fantastique et singulier; son flux est rapide; depuis son embouchure,
-qui est de trois cents verges, on peut la remonter en bateau à la
-distance de trois cents milles. Le _Poncas_ et l’_Eau-qui-court_
-entrent du même côté; du côté opposé on rencontre la petite
-_Rivière-à-médecine_, la _Rivière-à-Jacques_, qui est de temps
-immémorial un rendez-vous de chasseurs à castors; la _Pierre-blanche_,
-le _Vermillon_, la _Sciouse_ qui possède une belle carrière rouge à
-calumets, la _Petite-Sciouse_, la _Rivière-à-Floy_, le _Royer_, le
-_Maringouin_, le _Nishuebatlana_, la _Rivière-aux-tonneaux_, le
-_Torquios_, le _Nodowa_.
-
-Alors vient la _Plate_, la principale fourche du _Missouri_; elle prend
-sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes Rocheuses, parcourt une
-étendue d’environ deux mille milles, et présente à son embouchure
-environ un mille de largeur, mais si peu de profondeur, qu’elle n’est
-pas navigable. Les deux _Newahas_ entrent par le sud, la _Petite-Plate_
-par le nord; le _Kanzas_, par le sud, a un cours d’environ mille milles,
-navigable à une grande distance; l’_Eau-bleue_ et trois autres petites
-rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent la
-_Rivière-grande_, large, profonde et navigable; les deux _Charetons_, la
-_Bonne-femme_ et le _Manitou_. Au sud sont la _Mine_, la _Salée_ et
-l’_Osage_, belle rivière et de grande importance, navigable jusqu’à six
-cents milles; vers sa source, ses eaux s’entrelacent avec celles de
-l’_Arkansas_. Trois autres, peu considérables, entrent du côté opposé,
-la _Bourbeuse_, la _Houtre_ et le _Cèdre_. La _Gasconnade_ est navigable
-à soixante-six milles; elle est importante, à cause de ses belles
-forêts de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du pays
-adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le _Missouri_ se décharge
-dans le _Mississipi_, on rencontre encore plusieurs autres rivières,
-telles que le _Buffalo_, le _Saint-Jean_, la _Rivière-au-bois_, le
-_Bon-Homme_, au sud, et la _Charrette_, la _Femme_, etc., au nord.
-
-Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se déchargent
-immédiatement dans le _Missouri_: celles que je nomme suffiront pour
-donner une idée de l’immense volume d’eau que cette rivière charrie.
-Depuis ses sources jusqu’à l’embouchure de la _Roche-jaune_, elle a une
-étendue de huit cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la
-_Roche-jaune_ jusqu’à sa jonction au _Mississipi_, deux mille deux cents
-milles.
-
-Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le _Mississipi_
-après sa jonction au _Missouri_. La plus grande fourche du haut
-_Mississipi_ est la _Rivière-Saint-Pierre_, qui prend sa source dans les
-plaines du nord-ouest, et entre dans le grand fleuve en bas des chutes
-Saint-Antoine. Le _Kaskaskias_ et la _Rivière-des-Illinois_ le joignent
-ensuite après un cours de plusieurs centaines de milles. Vient alors le
-_Missouri_; puis l’_Ohio_, grand fleuve formé par la jonction de
-l’_Alleghany_ et du _Monongahela_; la _Rivière-blanche_, qui parcourt
-une distance d’au delà de mille milles; plus bas l’_Arkansas_, qui
-descend des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du
-_Mississipi_ est la _Rivière-rouge_, qui prend sa source dans le Mexique
-et parcourt une distance d’au delà de deux mille milles.
-
-Le _Père-des-eaux_, après avoir ainsi rassemblé toutes les eaux d’une
-région d’un million trois cent mille milles carrés, a un lit de
-plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses de profondeur. Dans
-ses marées annuelles, en bas de l’_Ohio_, il se déborde et s’étend
-quelquefois de trente à quarante milles dans l’intérieur, couvrant, pour
-une partie de l’année, les prairies, les bas-fonds et les marais. Après
-la jonction de la _Rivière-rouge_, ce grand fleuve ne peut plus se
-contenir dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter
-dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance les unes
-des autres.
-
-Un auteur récent, parlant des avantages que le _Mississipi_ présente au
-commerce, fait la remarque suivante. Quatre berges peuvent partir des
-points les plus opposés de l’Amérique septentrionale: une du lac
-_Chataque_, dans l’Etat de New-York; une autre de l’intérieur de la
-Virginie; une troisième des lacs au Riz, où le _Mississipi_ prend sa
-source principale, au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du
-_Missouri_ aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront à
-l’embouchure de l’_Ohio_ et descendront en compagnie jusqu’à l’Océan.
-
-J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où, quittant la
-fourche nord de la _Plate_, nous traversâmes pendant deux jours des
-côtes arides pour arriver aux bords de l’_Eau-sucrée_. Mais il est temps
-de prendre un peu de repos. Aussi bien faut-il que je sois tout oreille
-pour entendre les bonnes nouvelles qu’on nous rapporte.
-
-
-Fourches principales des grands tributaires du Missouri que j’ai vues et
-traversées dans mes différents voyages.
-
- { Tête au castor.
-Fourches du Jefferson. { Fourche du grand trou.
- { L’eau qui pue.
-
- { Rivière à la foudre
- { -- à la langue.
- { -- bouton de rose.
-Fourches de la Roche-jaune. { -- grosse-corne.
- { -- à Clark.
- { La Rocheuse.
- { Rivière à travers.
- { -- à la loutre.
- { -- des 25 verges.
- { -- gallatine.
- { -- au vent.
-
- { Grand os.
- { Jungar.
-Fourches de l’Osage. { Palate.
- { Grande fourche.
-
- { Rivière aux soldats.
- { Waggère-roussé.
- { Vermillon.
-Fourches du Kansas. { Vermillon noir.
- { Rivière malade.
- { -- aux couteaux.
- { -- de l’eau bleue.
-
- { La Corne.
- { Rivière au loup.
- { Gros-bois.
- { Fourche du sud.
-Fourches de la Plate. { Fourche du nord.
- { Perche de loge.
- { Rivière aux chevaux.
- { Fourche la ramée.
- { Eau-sucrée.
-
- {Grande sableuse.
- { Fer à cheval.
- { Saint-Pierre.
-Branche de la fourche du nord qui se {Rivière-rouge.
-jette dans la Plate. { Cotonnier.
- { Kennion.
- { Rivière aux chevreuils.
- { Le Torrent.
-
-
-
-
-TROISIÈME LETTRE
-
-
-Fort-Hall, 16 août 1841.
-
-C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré l’avant
-garde des _Têtes-plates_; sous quels meilleurs auspices pouvait se faire
-cette rencontre? Aussi, que de joie de part et d’autre! La joie du
-sauvage n’est pas démonstrative; celle de nos chers néophytes était
-tranquille; mais à la sérénité de leurs regards, à la manière
-affectueuse dont ils nous serraient la main, il était facile de sentir
-qu’elle était profonde et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la
-vertu. Que n’avaient-ils pas fait pour obtenir des _Robes-noires_?
-Depuis vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du
-Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil de
-quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi eux, ils s’étaient
-rapprochés, autant que possible, de nos croyances, de nos mœurs et même
-de nos pratiques religieuses. Le dimanche, par exemple, dans quelle
-paroisse catholique fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je
-reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix dernières
-années, quatre députations, parties des bords de la _Racine-amère_, où
-ils se réunissent le plus ordinairement, avaient eu le courage d’aller
-jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire de traverser plus de trois mille
-milles de vallées et de montagnes, presque toutes infestées de
-_Pieds-noirs_ et d’autres ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la
-troisième députation, partie en 1837, avaient été impitoyablement
-massacrés par les _Scioux_. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés
-iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer d’un
-autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire encore les
-plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils avaient un si grand
-besoin, _une Robe-noire pour les conduire au ciel_. Cette fois, leurs
-vœux furent exaucés et au delà de leurs espérances: un missionnaire fut
-chargé de les visiter, et on leur en promit plusieurs s’ils étaient
-nécessaires pour leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de
-retourner vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa
-mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au
-missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre sainte; je
-les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, de leurs
-dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, après une
-absence qui avait duré près d’un an, je revenais au milieu d’eux, non
-plus seul comme l’année précédente, mais avec deux Pères, trois Frères,
-trois ouvriers et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser
-leurs espérances. De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents
-milles pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de santé
-et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle joie ne devaient
-pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant comment exprimer leur
-bonheur, ils restaient muets devant nous, et assurément leur silence ne
-venait ni d’un défaut d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les
-_Têtes-plates_ sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la
-députation était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide
-dénombrement.
-
-Le chef de la petite ambassade s’appelait _Wittispô_; il se peignit
-lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à ses compagnons
-quelques jours après, à la vue du plan de la première réduction: «Mes
-enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un ignorant et un méchant; cependant
-je remercie le Grand-Esprit de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant
-ici dans un détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes
-chers amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je ne
-désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre que pour prier;
-jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai jusqu’à la mort, et quand
-viendra ma dernière heure, je me remettrai entre les bras du Maître de
-la vie. S’il veut me perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai
-mérité; s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois,
-mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à nos Pères que
-nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions pratiques; mais je
-dois me borner.
-
-_Simon_, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si accablé sous le
-poids de la vieillesse, que même assis il avait besoin de son bâton pour
-se soutenir, était un des adultes que j’avais baptisés l’année dernière.
-A peine eut-il appris que nous étions en route, que, montant à cheval et
-se confondant avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à
-notre rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si je
-meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je suis mort.» Dans
-le cours du voyage, il répétait souvent: «Courage, mes enfants,
-souvenez-vous que nous allons au-devant de nos Pères.» Et, le fouet
-animant les coursiers, on faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles
-par jour.
-
-_Francis_, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, orphelin dès
-le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; il voulut absolument
-accompagner son grand-père; son cœur lui disait qu’il allait retrouver
-auprès des _Robes-noires_ le bonheur qu’il avait à peine eu le temps de
-goûter dans les bras de ses parents.
-
-_Ignace_, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en avait fait
-partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait introduit le premier
-la _Robe-noire_ dans la peuplade, qui venait tout récemment encore de
-s’exposer à de nouveaux dangers pour faciliter notre retour, Ignace
-avait couru sans boire ni manger pendant quatre jours, afin de nous
-revoir plutôt.
-
-_Pilchimoë_, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs de la
-troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé brave parmi
-les braves; l’année dernière, par sa présence d’esprit et son courage,
-il avait sauvé soixante-dix de ses frères d’armes de la fureur de près
-de quinze cents Pieds-noirs qui les enveloppaient.
-
-_François-Xavier_ était fils du grand Ignace, qui fut le chef de la
-seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec cette
-dernière, victime de son dévouement pour la religion et pour ses frères.
-A l’âge de dix ans, ce jeune homme était venu à Saint-Louis, dans la
-compagnie de son courageux père, uniquement pour avoir le bonheur d’y
-recevoir le baptême. S’étant ensuite attaché sans réserve au service de
-la mission, il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa
-pêche.
-
-_Gabriël_, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation et
-interprète des missionnaires, fut le premier qui nous rejoignit sur les
-bords de la _Rivière-verte_; il mérita ainsi le titre de précurseur des
-Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et assez zélé pour entreprendre
-trois fois à cause de nous de franchir un espace de quatre cents milles
-qui nous séparaient du grand camp.
-
-Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils à
-nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes. Ils nous dirent qu’ils
-n’avaient cessé de prier tous les jours pour m’obtenir du Ciel un
-heureux voyage et un prompt retour; que leurs frères étaient toujours
-dans les mêmes dispositions; que la plupart, même les vieillards et les
-petits enfants, savaient par cœur les prières que je leur avais
-enseignées l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et
-trois fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en
-commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur garde était
-portée comme une arche de salut partout où l’on transportait le camp;
-que cinq ou six enfants, du nombre de ceux que j’avais baptisés, étaient
-allés au ciel pendant mon absence; que le lendemain de mon départ, un
-jeune guerrier que j’avais baptisé la veille, était mort des suites
-d’une blessure mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois
-auparavant; qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des
-Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort de maladie en
-revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes dispositions, que sa mère
-était toute consolée de sa perte, dans la pensée qu’il était au ciel;
-qu’une petite fille de douze ans, se voyant sur le point de mourir,
-avait demandé le baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre
-l’Iroquois avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux
-témoins de son bonheur: _Priez pour moi, priez pour moi, priez pour
-moi_; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et qu’après avoir chanté
-un cantique d’une voix plus forte que celle des assistants, elle s’écria
-sur le point d’expirer: «Oh! que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon
-bonheur n’est pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le
-chercher! Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.»
-Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir.
-
-Tant de faveurs du Ciel devaient exciter la jalousie de l’enfer; aussi
-plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la zizanie parmi le
-bon grain, en insinuant aux principaux de la peuplade qu’il en serait de
-moi comme de tant d’autres, qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus.
-Mais le grand chef osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je
-connais notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit _Je
-reviendrai_; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta que, dans
-cette conviction, le vénérable vieillard, malgré son grand âge, avait
-voulu se mettre à la tête du détachement de quarante hommes venu sur la
-_Rivière-verte_; qu’ils étaient arrivés au rendez-vous le jour fixé,
-c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet; qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et
-qu’ils y seraient encore si la disette de vivre ne les avait obligés de
-s’en éloigner; que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se
-réunir dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans cette
-vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que l’on croyait
-convenables; que l’on n’attendait plus que notre présence pour prendre
-une dernière détermination, et que l’on comptait tellement sur notre
-arrivée prochaine, qu’en partant de la _Rivière-verte_ le chef y avait
-laissé trois de ses gens pour nous attendre, en leur recommandant de
-tenir bon autant qu’ils pourraient.
-
-Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses! Mais
-avant de m’engager dans ce sujet intéressant, je dois prendre congé de
-mes compagnons de voyage qui nous quittèrent au _Fort-Hall_, et payer à
-M. Ermatinger, commandant du fort, le tribu de reconnaissance que nous
-lui devons. Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit
-l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à sa
-table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire pour le
-tiers de leur valeur dans le pays, toutes les choses dont nous avions
-besoin, mais encore il y ajouta en pur don plusieurs objets qu’il
-croyait pouvoir nous faire plaisir. Il fit plus, il promit de nous
-recommander à la bienveillance du gouverneur de l’honorable Compagnie
-anglaise de la baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui
-est encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès de la
-nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il était en relation. Tant
-de zèle et de générosité lui donnent droit à notre estime et à notre
-reconnaissance. Puisse le Ciel lui rendre au centuple le bien qu’il nous
-a fait!
-
-C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de la colonie
-américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route que nous depuis la
-rivière des _Kants_. Déjà, sur la _Rivière-Verte_, ceux qui n’étaient
-venus dans ces parages que pour leur instruction ou pour leur agrément,
-s’en étaient retournés avec quelques illusions de moins, au nombre de
-six, parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis
-Saint-Louis, avait été notre commensal. En se séparant de nous, cet
-estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence nous
-réunissait encore, il nous reverrait avec le plus grand plaisir, et que
-partout où il nous rencontrerait, il se ferait un bonheur de nous être
-utile. Il était d’une bonne famille d’Angleterre, et comme la plupart
-des Anglais, grand amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre
-parties du monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise
-romaine, que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible de lui être
-d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel. Nous le
-recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette belle réflexion: «Il
-faut voyager dans le désert pour savoir combien la Providence est
-attentive aux besoins de l’homme.» Quant à ceux qui étaient partis
-uniquement dans le dessein d’aller chercher fortune en Californie,
-poursuivant leur entreprise avec la constance qui est le propre des
-Américains, il nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre
-arrivée au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude qui se
-jettent dans la _Rivière-à-l’Ours_.
-
-Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens, venus au
-fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel B...,
-conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant diacre
-méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère fort paisible.
-Ils n’eurent pour nous que des égards; mais le premier, comme tant
-d’autres, fort indifférent en matière de religion, avait pour maxime:
-«que le meilleur était de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du
-pays où l’on se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait,
-comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: _Si fueris Romæ, Romano
-vivito more_. Le diacre était de son avis sur ce dernier point; mais il
-voulait une religion, et, bien entendu, la sienne était la meilleure; je
-dis la sienne, car il en avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni
-protestant, ni catholique, pas même chrétien, prétendant que les Juifs,
-les Turcs, les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu
-que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il s’appuyait
-sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur ce texte: _Unus
-Dominus, una fides, unum baptisma_. C’est même avec ces paroles qu’il
-nous salua la première fois qu’il nous vit; il les avait aussi prises
-pour texte du long discours d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales
-de West-Port, avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui
-était-il envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent
-à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de lui démontrer,
-qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas bien fixes; il en
-convenait lui-même; mais après avoir volé de branche en branche, il en
-revenait toujours à ce qui, dans son opinion, était la racine de toute
-vraie science: _l’amour de Dieu est le premier des devoirs; et pour
-faire aimer Dieu, il faut être tolérant_. C’était là son point d’appui
-le plus ferme, le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle.
-Le mot catholique, selon lui, signifiait _amour_ et _philanthropie_. Les
-absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient souvent
-l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore plus grande que sa
-tolérance; en voici une preuve: «Hier, me disait-il un jour, comme un
-des gens de ma religion me rendait un livre que je lui avais prêté, en
-lui faisant croire qu’il contenait l’exposition de la religion romaine:
-Qu’en pensez-vous? lui demandai-je, et il me répondit que le livre était
-rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes
-méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il avec
-emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!»
-
-Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou l’autre de la
-caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et quoique l’Américain soit
-lent à changer de religion, nous eûmes la consolation de voir s’éloigner
-nos compagnons de voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés
-contre la sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus
-grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme, dont
-plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait guère à ces derniers
-qu’un peu plus de courage pour vaincre le respect humain et en faire une
-profession publique. Ces controverses me préoccupaient tellement
-l’esprit, que j’arrivai presque sans le savoir sur les bords de la
-_Rivière-aux-Serpents_: Là nous attendaient un grand danger et une bonne
-leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous de
-finir ce qui nous reste à raconter sur le pays parcouru.
-
-Nous en étions restés sur les bords de l’_Eau-sucrée_. Cette rivière
-n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est une des plus
-belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots comparée aux eaux
-bourbeuses et malsaines des environs. Ce qui la distingue aussi des
-autres rivières, ce sont les nombreuses sinuosités de son cours, preuve
-du peu d’inclination de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la
-voit ou plutôt on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue
-crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie avec le
-torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les voyageurs ont
-nommé cette gorge _Entrée-du-diable_; ils eussent mieux fait, selon moi,
-de l’appeler _Chemin-du-ciel_; car si elle ressemble à l’enfer à cause
-du désordre et de l’horreur qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un
-passage, et d’ailleurs elle représente bien mieux le chemin du ciel, par
-le terme délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux pans
-de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au pied de ces
-murailles informes, un lit tortueux, encombré de troncs, de débris et de
-blocs de toute dimension; et au milieu de ce chaos d’obstacles, les
-ondes mugissantes s’ouvrant une issue, tantôt en se précipitant avec
-furie, tantôt en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours
-elles trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus de
-ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses sombres, ici éclairées
-par un jet de lumière, là rembrunies par le feuillage de quelques cèdres
-ou pins; enfin, dans l’enfoncement de cette suite de hautes galeries,
-une perspective de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible
-d’y reposer la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions
-dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du roc
-_Indépendance_. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse, dont
-on dit tant de merveilles, puisse, du moins au premier abord, offrir
-plus d’attraits à celui que la grâce appelle à la vie contemplative.
-Pour moi, qui n’y suis point appelé exclusivement, après une demi-heure
-de ravissement bien naturel, je finis par comprendre le mot du
-chartreux, _pulchrum transeuntibus_, et je me hâtai de passer outre.
-
-De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs du
-Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les sommets, d’où l’on
-découvre un autre monde. Le 7 juillet, nous étions en vue de l’immense
-Orégon. On a fait de trop pompeuses descriptions du spectacle que nous
-avions sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter. Je
-ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni de la variété de ces
-pics éternellement couverts de neiges, ni des belles sources qui en
-descendent avec fracas, ni du changement subit de leur cours, ni de la
-plus grande raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour
-les objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire de
-Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai de graver
-son saint nom sur un rocher qui dominait toutes ces grandeurs. Puisse ce
-nom à jamais adorable être pour tous les voyageurs qui nous suivront un
-monument de notre reconnaissance et un gage de salut!
-
-Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant d’abord, puis
-traversant la _Petite_ et la _Grande-Sableuse_. Dans les environs de ce
-dernier torrent, notre guide ayant pris une direction pour une autre, la
-caravane erra trois jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau
-soir, je m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je me
-trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait à ma place
-tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai mon cheval. De cette
-manière, j’avais parcouru plusieurs milles, quand l’idée me vint de
-rebrousser chemin, et bien m’en prit, car la caravane était loin
-derrière moi, déjà campée, mais toujours sans savoir où, et sur un sol
-si aride, que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les
-fatigues de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas;
-deux jours après nous étions dans l’abondance, dans une grande joie, en
-grande compagnie, et sur les bords d’une rivière non moins connue des
-chasseurs de l’Ouest que les rives de la Plate. Cette rivière, que vous
-reconnaîtrez avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des
-fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents milles
-d’étendue, et où fourmillent des républiques entières de castors; mais
-jamais trappier (c’est le nom propre qu’on donne aux chasseurs de
-castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise paraît effrayante! Tous
-les ans, à une certaine époque, affluent de toute part sur ses bords,
-pour faire échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs
-et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans, les
-chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin à travers les
-Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les colonnes d’Hercule. Cette
-rivière enfin, où nous trouvâmes le précurseur des Têtes-plates, dont
-j’ai déjà parlé, c’est le _Rio-Colorado_ de l’Ouest, connu dans les
-montagnes sous le nom de _Rivière-Verte_. Nous nous y reposâmes deux
-jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs autres qui
-revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce lointain pays fit
-tomber bien des illusions, et ceux de notre caravane qui voyageaient
-pour leur agrément, prirent aussitôt le parti de retourner chacun chez
-soi.
-
-Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer notre route. Avec
-un train comme le nôtre, ce n’était pas une petite affaire. Le souvenir
-de l’expédition de Bonneville était encore récent; mais notre but nous
-encourageait. Quoique nous n’eussions avec nous que les objets de
-première nécessité, les charrettes seules pouvaient les transporter
-convenablement. Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers
-fouettèrent leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la
-rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux,
-serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu d’un
-labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de s’ouvrir un passage
-tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le penchant d’une roche escarpée,
-souvent à travers les buissons; et pour cela il fallut ici dételer les
-mulets, là doubler les attelages; plus loin faire un appel à toutes les
-épaules, pour soutenir le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou
-l’arrêter dans une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on
-n’évita pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été
-témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus charretiers
-par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne s’étonnèrent-ils pas de
-se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là sur le cou, un autre entre les
-quatre fers de ses mulets, sans trop savoir comment ils y étaient venus,
-et toujours remerciant le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon
-marché! Pour les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le
-P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins souvent;
-une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête de mon cheval qui
-était tombé; et, à nous tous, en ces diverses occurrences, pas la
-moindre égratignure. Mais revenons aux charrettes.
-
-C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à la
-_Rivière-à-l’Ours_, qui coule au milieu d’une large et belle vallée,
-environnée de montagnes en apparence inaccessibles, et interceptée de
-distance en distance par d’affreux rochers qui occasionnèrent de longs
-détours à nos charrettes. Cette rivière décrit dans sa course la figure
-d’un fer à cheval, et se jette dans le grand lac _Salé_, qui a environ
-trois cents milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la
-mer. Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs
-familles de _Soshonies_ ou _Serpents_ et de _Soshocos_ ou _Déterreurs de
-racines_. Ils sont issus de la même souche, parlent la même langue, et
-se montrent amis des blancs. La seule différence que l’on puisse
-remarquer entre eux, c’est que les derniers sont les plus pauvres. Nous
-remarquâmes de temps en temps parmi eux ce véritable grotesque indien
-qu’on chercherait en vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux,
-ou plutôt de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs
-contours; tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés dans
-toutes sortes d’objets, de manière à leur donner une hauteur double, et
-alors surmontés par des êtres à forme humaine, vieux et jeunes, hommes
-et femmes, dans une variété de figures et de costumes telles que les
-pinceaux d’un Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec
-fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de quatre
-pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux de chaque côté
-pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés horizontalement
-d’autres paquets formant une plate-forme sur le dos de la bête; et sur
-le sommet de tout cet échafaudage, à une élévation quelque peu
-périlleuse, un personnage très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la
-turque, fumant son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on
-voyait une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans la
-même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant des racines
-amères, du messawia (racine noire), du kamath, des racines à biscuits,
-des cerises, des graines, des baies, le ménage enfin et toutes les
-productions qu’accordent à ces sauvages pour leur provision d’hiver
-leurs arides montagnes et leurs riantes vallées. Nous vîmes en
-différentes circonstances des familles entières sur un même cheval,
-nichées du cou jusqu’à la croupe, chacun selon son âge, les petits
-enfants et les femmes par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux
-occasions diverses, je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux,
-certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter la
-pauvre bête, que le cheval était à même de supporter leur poids.
-
-Plusieurs endroits sur la _Rivière-à-l’Ours_ renferment de grandes
-curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite plaine de quelques
-arpents carrés présente une surface unie de terre blanche (terre à
-foulon) sans la moindre tache; elle ressemble à une pièce de marbre
-blanc ou à un champ couvert d’une neige éblouissante. Dans les environs
-se trouve un grand nombre de fontaines de grandeur et de température
-différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces dernières
-sont froides: les autres sont d’une chaleur douce, semblable à celle du
-lait qu’on vient de traire.
-
-Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un petit
-monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre, et de la forme
-d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet qu’une petite ouverture où
-l’on peut à peine passer la main; de ce trou s’échappe alternativement
-tantôt un jet d’eau, tantôt une vapeur. Ces eaux doivent être fort
-saines; peut-être ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de
-Spa et de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est
-qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes ont eu tant
-de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir faire l’essai ni
-les santés délabrées, ni même celles qui ne le sont pas. Le terrain,
-durant un certain espace, y résonne sous les pieds et effraie le
-voyageur solitaire qui le traverse.
-
-C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la
-_Rivière-à-l’Ours_. Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé dix
-heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui parut le bout
-du monde; à droite et à gauche, des montagnes effrayantes; derrière
-nous, un chemin par où l’on n’était pas tenté de retourner; en face, un
-passage où se précipitait un torrent, mais si étroit qu’à peine le
-torrent seul paraissait y pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient
-rendues. Pour la première fois il y eut des murmures contre le capitaine
-de la caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne
-reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître le
-terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après, on était
-hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute chaîne des
-Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque en vue du Fort-Hall.
-
-La veille du départ des charrettes des fontaines à soude, je m’étais
-acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements nécessaires,
-accompagné seulement du jeune François Xavier. Nous fûmes bientôt
-engagés dans un labyrinthe de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes
-le sommet de la plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un
-faible clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait
-tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une girouette et
-s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment d’errer à
-l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait, celui de
-desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour nous tirer d’embarras.
-M’étant d’abord recommandé à Dieu, puis enveloppé dans ma couverture, la
-selle me servait d’oreiller, je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à
-y faire un bon somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes
-entre deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité de la
-nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt dans la plaine
-qu’arrose le _Pont-Neuf_, tributaire de la _Rivière-aux-Serpents_. La
-région que nous parcourûmes ce jour-là, au grand trot et au galop,
-présenta partout, dans un espace de cinquante milles de chemin, des
-restes évidents de convulsions volcaniques; nous y remarquâmes, dans
-toutes les directions, des monceaux de débris de lave. Dans toute sa
-longueur, la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se
-vidant dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque digue
-et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation. Toutes ces
-digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers, l’ouvrage des castors),
-sont formées de la même matière, et offrent les mêmes accidents que les
-stalactites qu’on trouve dans quelques cavernes.
-
-Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y voyant plus et
-ne sachant où nous étions, nous campâmes cette nuit dans les
-broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et au milieu d’une nuée
-de maringoins[4].
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-
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-
-QUATRIÈME LETTRE
-
-
-Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841.
-
-Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ de West-Port,
-que nous atteignîmes le gros de la peuplade vers laquelle nous étions
-spécialement envoyés. Là se trouvaient les principaux chefs. Quatre
-d’entre eux étaient venus au-devant de nous à une journée de chemin;
-ils nous rencontrèrent sur l’une des sources du Missouri, dite _la
-Tête-au-Castor_, où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je
-parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux guides,
-après avoir passé la petite rivière, nous nous avançâmes dans une grande
-plaine, à l’horizon de laquelle, vers l’ouest, se trouvait le camp des
-_Têtes-plates_. Nous ne l’aperçûmes distinctement que sur le soir; mais
-longtemps avant de le découvrir, nous avions rencontré de distance en
-distance de nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions
-plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner le
-contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier tête-plate,
-surnommé _le Brave des braves_, m’avait envoyé jusqu’au Fort-Hall son
-plus beau cheval, avec recommandation qu’il ne fût monté par personne
-avant de m’être présenté. Bientôt cet Indien apparut lui-même, accourant
-à toute bride; il se distinguait des autres par l’habileté avec laquelle
-il faisait caracoler son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le
-grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure. C’est,
-comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse.
-
-Nous nous avancions au grand trot, et déjà nous n’étions qu’à deux ou
-trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes dans le lointain un nouveau
-cavalier de haute stature; bientôt plusieurs voix se font entendre:
-_Paul! Paul!_ Et en effet c’était Paul, le grand chef que l’on croyait
-absent, mais qui venait d’arriver, comme par une permission de Dieu,
-pour avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit
-peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés de part et
-d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les siens pour nous
-annoncer. Un quart d’heure après, tous les cœurs étaient réunis dans un
-seul sentiment; c’était comme un troupeau de brebis se pressant autour
-de leur pasteur. Combien les mères, en nous présentant leurs petits
-enfants, étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point
-que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut assurément
-pour nous une des plus belles de notre vie. Il semblait que nous
-pouvions dire: _Enfin nous voici arrivés au lieu de notre repos_. Toutes
-les fatigues, tous les dangers, toutes les épreuves semblaient avoir
-disparu; une seule pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours
-de la primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes
-plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations était:
-«Comment allons-nous faire pour ne pas manquer à notre grande vocation?»
-Je recommandai au P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le
-plan des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon cœur,
-au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan moral et le
-plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que la relation de
-Muratori; nous en avons fait notre _vade-mecum_. Ce seront ces sortes de
-sujet qui nous occuperont à l’avenir, et nous laisserons de côté les
-belles perspectives, les arbres, les animaux, les fleurs, ou du moins
-nous n’y jetterons plus qu’un coup d’œil en passant.
-
-Du Fort-Hall nous remontâmes la _Rivière-aux-Serpents_ jusqu’à
-l’embouchure de la _Fourche-à-Henry_. Ce désert est sans contredit le
-plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, de cactus et de toutes
-les herbes qui se plaisent le plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes
-recours à la pêche pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme
-eurent leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on une
-bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes à le traverser.
-Dans le lointain nous apercevions les Montagnes Rocheuses. Les
-_Trois-Tétons_ étaient à notre droite, à la distance d’environ cinquante
-milles, et les _Trois-Buttes_ à notre gauche, à une trentaine de milles.
-
-De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes vers la
-montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée de ravins et parsemée
-de blocs de granit; nous y passâmes un jour et une nuit sans eau. Le
-lendemain, vers le soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est
-l’aridité de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans les
-sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour de cette
-traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un défilé arrosé par
-un large ruisseau, et où la verdure était encore belle et abondante.
-Nous appelâmes cet endroit _le défilé des Pères_, et le ruisseau qui
-n’avait point de nom, _la rivière de Saint-François Xavier_.
-
-Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est bien arrosé.
-Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout des fontaines, de petits
-lacs et des fourches. Aucun pays au monde ne fournit une eau plus
-limpide et plus pure; n’importe la profondeur d’une rivière, on en voit
-toujours le fond comme si rien ne l’interceptait.
-
-La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans les montagnes
-est la _Loge-aux-chevreuils_. Elle se trouve sur les bords de la fourche
-principale de la _Racine-amère_, que j’ai appelée _rivière
-Saint-Ignace_. Cette fontaine est entourée d’un marais; elle jaillit
-d’un monticule très-régulier d’environ trente pieds d’élévation,
-accessible seulement d’un côté, et formé d’une croûte pierreuse à mesure
-que la fontaine s’est élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et
-s’échappe par un grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a
-cinquante à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux
-froides, tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des
-autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire la
-viande; nous en avons fait l’essai. Adieu.
-
-
-
-
-CINQUIÈME LETTRE
-
-A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE
-
-
-Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841.
-
-Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long silence, je viens
-vous offrir mes observations en fait d’histoire naturelle, sachant que
-les fleurs, les arbres, les animaux ne sont pas sans charmes pour vous.
-
-FLEURS. Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, lorsque le
-P. Point fit son beau bouquet en l’honneur du Sacré-Cœur. De là, en
-s’avançant vers les _Côtes-noires_, les fleurs deviennent plus rares;
-cependant, de loin en loin, nous en rencontrâmes que nous n’avions vu
-nulle part ailleurs. Parmi les doubles, les plus communes et les plus
-caractéristiques du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la
-Plate, les _lupins roses_; dans les plaines de la _Plate_ jusqu’à la
-_Cheminée_, l’_épinette des prairies_, fleur jaune à cinq feuilles
-(plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, trois
-espèces de _cactus_; elles sont connues, parmi les botanistes, sous le
-nom de _cactus americana_, et déjà naturalisées dans les parterres
-d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les plus belles roses, ni d’aussi
-pur ni d’aussi vif que l’incarnat de cette charmante fleur; toutes les
-nuances du rose et du vert décorent l’extérieur de son calice qui va
-s’évasant comme celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît
-être l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée de
-beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces de terre.
-
-Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la _cloche bleue_
-de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup par l’agrément de
-ses formes et par la délicatesse de ses teintes, qui varient depuis le
-blanc pur jusqu’à l’azur sombre. L’_aiguille d’Adam_, qui ne croît que
-sur les côtes stériles, est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige
-s’élève à plus de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de
-fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme d’un
-diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et diminuant de grosseur
-à mesure qu’elles approchent de leur commun sommet qui se termine en
-pointe. Sa base est défendue par une espèce de feuilles dures, fibrées,
-oblongues et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’_aiguille_.
-Sa racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a
-ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en nourrissent au
-besoin, et les Mexicains en fabriquent une espèce de savon.
-
-Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; elles
-sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont inconnus du commun des
-voyageurs. La première, dont les feuilles bronzées sont disposées de
-manière à imiter le chapiteau corinthien, a reçu de nous le nom de
-_corinthienne_. La deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige
-environnée de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux
-songe de Joseph; elle a été nommée la _Joséphine_. La troisième, la plus
-belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant autour d’un disque
-jaune, nuancé de noir et de rouge, sept à huit rayons dont chacun serait
-à lui seul une belle fleur, a été appelée la _dominicale_, non-seulement
-parce qu’elle nous a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore
-parce que nous l’avons rencontrée un dimanche.
-
-ARBUSTES. Les arbustes qui portent des fruits sont en petit nombre. Les
-plus communs sont le groseillier, le cerisier, le cormier, le houx et le
-framboisier. Les groseilles, grosses et petites, sont, comme en Europe,
-de différentes couleurs, blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on
-les rencontre en grande quantité dans presque toutes les parties des
-montagnes, ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, comme
-étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers et les cormiers
-parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui les porte n’atteint
-jamais la hauteur commune d’un arbre. Le cormier, qui se présente sous
-la forme d’un buisson, porte un fruit excellent que les voyageurs
-appellent la _poire_ des montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce
-fruit et n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise
-d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des grappes sur
-la tige, à peu près comme nos groseilles noires, et qu’elle n’a que la
-grosseur de nos cerises des bois. La corme et la cerise forment en
-partie la nourriture des sauvages dans la saison, et ils les sèchent
-pour leurs provisions d’hiver. Les cénelles, fruit du houx, sont de deux
-sortes, blanches et rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des
-fruits, plantes et racines qui croissent spontanément dans les
-différentes parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent
-lieu de nourriture.
-
-Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine (ce qui est fort
-remarquable) est assez féconde pour pousser de nouveaux jets pendant un
-certain nombre d’années. Nous en avons eu la preuve sous les yeux, dans
-une racine à laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de
-différentes crues. Le chanvre est plus rare que le lin.
-
-ARBRES. Comme nous avons presque toujours côtoyé les rivières, nous
-n’avons pu rencontrer une grande variété d’arbres. On n’y voit guère que
-des buissons, des saules, des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le
-cotonnier ou peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture
-aux chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; les
-Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils disent que c’est sur
-ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, et que depuis la feuille ne
-cesse de trembler. Sur les montagnes on ne trouve de haute futaie que le
-pin et le cèdre blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les
-meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de l’Ouest. Il
-y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le résineux, le blanc, le
-pin à goudron, et le pin élastique, dont les sauvages se servent pour
-faire des arcs. L’if, quoique rare, se trouve aux montagnes, ainsi que
-l’érable blanc; les tamarins y croissent en abondance. Vers les
-_Côtes-noires_, la violence des vents est telle que les cotonniers, qui
-y croissent à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les
-formes les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment
-tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par prendre
-de si singulières positions, qu’il eût été impossible à une certaine
-distance de dire quelle partie visible de l’arbre touchait immédiatement
-la racine.
-
-OISEAUX. Les oiseaux ne sont pas moins variés que les fleurs: on en voit
-de toute forme, de toute grandeur et de tout plumage, depuis le pélican
-blanc et le cygne, jusqu’au roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans
-sa relation du Paraguay, fait chanter ce dernier comme un rossignol, et
-s’étonne à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des
-sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique du Sud ne
-soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même celui des Etats-Unis, on
-doit dire que c’est par erreur que le célèbre auteur a ajouté la beauté
-du chant à celle du plumage. Le seul son que l’on entende, lorsque cet
-oiseau voltige d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement
-semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit que par la
-rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites ailes. Le
-_noutka_ est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche propre à l’Orégon.
-Toute la partie supérieure de l’oiseau est rougeâtre; la tête tire sur
-le vert; le cou, cuivré et cramoisi, varie selon l’incidence de la
-lumière. Par la gorge, il ressemble à l’oiseau-mouche commun, connu à
-l’est des montagnes; mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses
-plumes métalliques sont disposées en un large collier dans la partie
-inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de tout le
-plumage.
-
-INSECTES, REPTILES. Je ne ferai mention des reptiles que pour remercier
-Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre le plus terrible de tous,
-le fameux serpent à sonnettes, le bouclier impénétrable à leurs dards.
-En effet, comment s’est-il fait que pas un homme de la caravane, ni même
-un cheval ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, dans un
-seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, nos
-charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de fouet?
-
-Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet des fourmis:
-c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent doit servir à leur
-nourriture d’hiver ou seulement à la construction de leurs cellules.
-Peut-être nos remarques pourront-elles servir à résoudre la difficulté.
-Il n’y a ici dans les fourmilières ni froment ni grain qui en tiennent
-lieu, par conséquent point de provision de bouche de cette nature; à
-leur place, ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux
-élèvent en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un pied de
-haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que le grain employé
-ailleurs au même usage que ces petits cailloux n’est point destiné à
-nourrir la fourmi, mais bien plutôt à lui bâtir une demeure.
-
-Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition dans les
-montagnes; la vermine, au contraire, ronge les pauvres sauvages; et ce
-qu’il y a de plus triste, c’est que, loin de songer à s’en débarrasser,
-ils l’entretiennent par leur malpropreté.
-
-On a souvent parlé des _maringoins_; ils m’ont tant tourmenté dans ce
-voyage que je peux bien contribuer pour ma part à publier leur
-méchanceté. Quand il s’agit de nuire à l’homme, il n’y a point d’animal
-qui l’emporte sur ces insectes. Au milieu de la journée, ils ne vous
-inquiéteront pas, mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que
-vous alliez vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la
-nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; ils
-s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, et enfoncent dans
-la chair leur dard empoisonné, contre lequel il n’y a point d’autre
-défense que de se cacher entièrement sous sa couverture, ou de
-s’envelopper la tête de quelque tissu impénétrable, au risque
-d’étouffer. C’est surtout pendant le repas qu’ils sont incommodes.
-Alors, pour s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri
-ou d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède est
-efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; car on est
-presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. On pourrait
-donner à ces sortes de repas le titre de festins à tristes figures:
-chacun y fait la grimace, et les plus insensibles même ont les larmes
-aux yeux. Tant que la fumée dure, ces petits trouble-tout voltigent à
-l’entour; mais aussitôt que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à
-la charge dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du
-corps qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois pourri,
-jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite.
-
-Les _frappe-d’abord_ ou _brûlots_ se trouvent par myriades au désert, et
-ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. Comme ils sont si petits
-que l’œil peut à peine les apercevoir, ils attaquent aisément la peau,
-et se glissent jusque dans les yeux, les narines et les oreilles. Pour
-s’en débarrasser, on met des gants, et sur la tête un mouchoir qui
-couvre le front, le cou et les oreilles; on garantie le visage par la
-fumée d’une courte pipe.
-
-Les _mouches-à-feu_ ou vers luisants des montagnes ne sont pas
-nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. Lorsqu’on
-les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe certain de pluie;
-alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant l’air comme autant
-d’étoiles errantes ou de feux follets, leurs belles formes phosphoriques
-vous rendent la route distincte et visible. Les sauvages s’en frottent
-parfois le visage, et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils
-se promènent le soir comme des météores dans les environs du village.
-
-Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous n’avons guère eu
-recours à la pêche que pour les jours maigres. Il est cependant arrivé
-que, nos vivres, commençant à manquer, nous vîmes nos lignes plus
-heureuses que nos fusils. Les poissons que nous prîmes le plus souvent
-sont les mulets, deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois
-différentes espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la
-Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons en moins
-d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans un grand nombre de
-rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes espèces de saumons. Ces
-derniers remontent les rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les
-redescendre. Les jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et
-les sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après.
-
-Nous avons vu les ouvrages des _castors_; le pays où nous sommes est
-leur pays par excellence. Tout le monde sait l’emploi qu’ils font de
-leurs dents et de leur queue; mais ce qu’on ignore peut-être, et ce qui
-nous a été assuré par les trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre
-qu’ils abattent du côté où ils veulent construire leur digue, ils
-choisissent parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur
-l’eau; et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante,
-ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne s’étonne
-donc pas qu’une tribu indienne considère les castors comme une race
-dégradée d’êtres humains, dont les crimes et les vices, ayant irrité le
-Grand-Esprit, celui-ci, pour les punir, les réduisit pour un temps à la
-condition de brutes; mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force
-primitive; et même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de
-langage; car on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter,
-délibérer sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers
-nous assurent que les castors qui refusent de travailler sont chassés de
-la république à l’unanimité des voix et à coups de dents; que ces
-proscrits sont obligés de passer un hiver misérable, à moitié affamés,
-dans un trou abandonné d’une rivière, où on les prend facilement. Les
-trappiers les appellent _castors paresseux_, et disent que leur peau ne
-vaut pas la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et la
-prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à l’abri des
-rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et délicate; on en
-sert la queue comme en Europe le beurre. Leur peau, si recherchée, se
-paie sur les lieux de neuf à dix piastres, mais en marchandises, ce qui
-ne revient pas à une piastre en argent; car une seule pinte de genièvre,
-par exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend ici jusqu’à
-vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent si facilement des
-fortunes colossales; tandis que des employés, à qui l’on donne jusqu’à
-neuf cents piastres par an, n’ont pas même une chemise à la fin de
-l’année? Dans cette catégorie de vendeurs n’est pas comprise l’honorable
-Compagnie de la baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y
-est strictement défendue.
-
-La _loutre_, brune et noire, abonde dans les rivières de nos montagnes;
-mais comme le castor, elle est poursuivie avec avidité par les
-chasseurs.
-
-A propos des amphibies, un mot de la _grenouille_. La plus ordinaire
-est celle que l’on voit en Europe; mais il y en a une autre qui en
-diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte une queue et des cornes, et
-qu’elle ne se trouve que dans les sables arides. Des voyageurs donnent à
-cette espèce le nom de _salamandre_.
-
-Le _rat des bois_, espèce de blaireau, est très-commun; on le trouve
-ordinairement dans les endroits marécageux, où il se nourrit de petites
-écrevisses. Voici le stratagème dont il se sert pour obtenir son met
-favori: placé sur le bord d’un étang, il laisse tomber dans l’eau sa
-longue queue dépourvue de poil; les écrevisses, avides d’un si bon
-morceau, s’en saisissent. Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées,
-il donne une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise en
-quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en sûreté à une
-petite distance de l’eau, puis les dévore avec avidité. Il a toujours
-soin de les prendre par derrière, les tenant de travers pour garantir sa
-bouche de leurs pinces.
-
-Le _blaireau_ proprement dit habite dans toute l’étendue du désert, mais
-il ne se montre guère; il se tient toujours près de son gîte, et à
-l’approche du moindre danger, il y rentre au plus vite. Il est à peu
-près de la grosseur de la marmotte; sa couleur est un gris argenté; ses
-pattes sont courtes; sa force est prodigieuse. Un jour, nous en
-surprîmes un assez éloigné de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y
-rentrer; il se réfugia dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit
-aussitôt par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance
-d’un camarade pour l’en retirer.
-
-D’où vient le nom qu’on a donné au _chien-de-prairie_? Personne n’a pu
-nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la couleur, l’agilité, il
-ressemble à l’écureuil, et habite en communauté dans des villages qui
-ont parfois plusieurs milliers de loges; la terre répandue autour de
-chaque trou fait un tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A
-l’approche de l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou
-en jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la
-peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques minutes, on
-voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le nez à la fenêtre; le
-chasseur, qui le guette, choisit ce moment pour tirer son coup, ce qui
-demande beaucoup d’adresse, vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet
-d’une tête fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous
-ensemble; c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. Quel
-est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile de le
-deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent la présence;
-seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, on peut croire que
-la sagesse y préside. Les habitués du logis sont le pigeon, l’écureuil
-barré, le serpent à sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère
-expliquer que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit,
-dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait cette
-opinion, c’est la position de leur village, toujours éloignée des eaux,
-et l’herbe menue qui en tapisse le sol.
-
-Le _mephitis-americana_, ou la bête puante, est un gentil quadrupède de
-la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes couleurs.
-Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle queue touffue, et lance à
-diverses reprises, à mesure qu’il s’éloigne, une décharge de fluide que
-la nature lui a donné pour sa défense; cette liqueur est si infecte,
-qu’il n’y a ni homme ni animal capable d’y résister.
-
-Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, lorsque nous
-étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec moi d’une excursion, il
-vit deux _mephitis_ sur sa route; et comme c’était la première fois
-qu’il faisait une pareille rencontre, il crut avoir trouvé deux petits
-ours. L’envie lui prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son
-grand chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec
-prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait plus
-qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau; tout à coup
-la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. Bien qu’il fût encore
-à cent verges de nous, déjà nous sentions cette insupportable odeur;
-pendant plusieurs jours il n’y eut presque pas moyen de l’approcher;
-toute la maison était infectée; à la fin on se vit obligé de détruire
-tous ses vêtements.
-
-Le _cabri_, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil; seulement
-le bois du mâle est plus petit et n’a que deux branches. Son poil,
-imitant celui du cerf, est nuancé de blanc sur la croupe et sur le
-ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. Quand il traverse le
-désert, son allure ordinaire est un petit galop fort élégant; de temps
-en temps il s’arrête tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux
-voir; c’est le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le
-cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder encore;
-le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser en agitant quelque objet
-de couleur tranchante; l’animal s’approche de plus près, mais son
-imprudence cause sa perte. Le cabri est la gazelle ou l’élan des
-naturalistes. La chair en est saine, mais de moindre qualité que celle
-du cerf ou du chevreuil. On ne le tue que lorsque le chevreuil, la
-grosse-corne, la biche, la vache du buffle manquent.
-
-La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages en font un
-jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord un carré de cinquante à
-quatre-vingts pieds qu’ils entourent de perches et de branches d’arbres,
-n’y laissant qu’une petite entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts
-de cette entrée, comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne
-droite deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et
-qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. Alors de
-nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, et les poussent devant
-eux jusqu’à ce que, les ayant engagés entre les deux haies, ils les
-serrent de si près qu’ils sont obligés de se jeter pêle-mêle par la
-petite entrée de l’enclos préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les
-assomment à coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule
-fois les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà.
-
-La chair de la femelle du _buffle_ est la plus saine et la plus délicate
-des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune qu’on peut l’appeler
-le pain quotidien des sauvages; ils ne s’en dégoûtent jamais et se la
-procurent avec la plus grande facilité. Elle est bonne dans toute ses
-parties, mais pas également pour tous: les uns préfèrent la langue,
-d’autres la bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son
-morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des tranches
-assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une sorte de hachis qu’on
-pétrit avec la moelle des plus gros ossements, la plus esquise de toutes
-les graisses. Ce hachis, auquel on donne les singuliers noms de
-_taureau_ et de _fromage_, se mange ordinairement cru; mais cuit, il est
-moins indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées.
-
-Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette majesté du
-désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; rarement on le rencontre
-seul. Très-souvent on en voit plusieurs milliers réunis, les mâles d’un
-côté, les femelles de l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a
-lieu. Dans le courant de juin, nous en vîmes aux environs de la _Plate_
-une si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble
-(pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année passée),
-le nombre des animaux réunis de toutes les foires de l’Europe. C’est en
-pareille circonstance qu’a lieu la grande chasse. Au signal donné, les
-chasseurs, tous montés sur des coursiers rapides, se précipitent vers le
-troupeau qui se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa
-victime, c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur,
-avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, plus
-estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour l’abattre plus
-sûrement, il doit caracoler autour de l’animal jusqu’à ce qu’il soit à
-portée de le blesser à mort. Malheur à lui si la blessure qu’il lui
-fait n’est pas mortelle! la crainte alors se changeant en fureur, le
-buffle se retourne brusquement et poursuit à outrance le chasseur. Un
-jour, nous fumes témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit
-causer la mort à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence
-jusqu’à se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans
-armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever une
-vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage que la vache, en
-l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. Malgré sa prompte fuite,
-il se vit poursuivi de si près qu’il allait être la victime de sa
-témérité, lorsque le jeune Anglais qui nous accompagnait vint
-heureusement à son secours. Il ajusta l’animal de la rive opposée, et
-d’un coup de fusil l’étendit raide mort.
-
-Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la gloire pour le
-chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée dans un endroit où
-il peut facilement s’en rendre maître. Le nôtre, nommé John Gray, était
-réputé le meilleur chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une
-fois les preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires,
-jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant nous régaler d’un
-plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au milieu de notre caravane,
-d’un buffle énorme qu’il avait blessé mortellement; cet animal essuya le
-feu de plus de cinquante fusils, plus de vingt balles l’atteignirent;
-trois fois il succomba: mais la fureur lui rendant de nouvelles forces,
-trois fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait s’en
-approcher.
-
-La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté
-affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher suffisamment sans
-être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous du vent; car le buffle a
-l’odorat si fin que, sans cette précaution, il est capable de sentir
-l’ennemi à plusieurs milles de distance. Il doit ensuite marcher
-lentement, courbé le plus possible, avec une casquette à poils sur la
-tête, de manière à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin,
-lorsqu’il est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans
-quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de rester
-inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que le chasseur tire
-à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le bruit de l’arme à feu ne font
-qu’étonner le reste du troupeau; le chasseur a le temps de recharger et
-de tirer successivement plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles
-hésitent entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq,
-six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de nos
-chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages croient que chez
-les buffles, comme chez les abeilles, chaque troupeau a sa reine, et que
-lorsque la reine tombe tout le troupeau l’environne pour la secourir. Si
-le fait est vrai, on conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre
-la reine, a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand
-l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille de sa
-peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, dont on charge
-sa monture; quelquefois on ne prend que la langue, et on abandonne le
-reste à la voracité des loups. Ceux-ci ne tardent pas à se rendre au
-festin qui leur est préparé, à moins qu’ils n’en soient empêchés par la
-proximité du camp; dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close.
-Alors le voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements se
-font entendre sur tous les tons et presque sans interruption tant que
-dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu de tous les
-loups de la contrée on finit par dormir aussi tranquillement que si l’on
-était seul.
-
-Il y a différentes espèces de _loups_, gris, noirs, blancs et bleus. Les
-loups gris sont les plus communs, du moins ceux qu’on voit le plus
-souvent. Le noir est très-grand et féroce; quelquefois il s’insinue dans
-un troupeau de buffles de l’air le plus paisible du monde; on ne
-s’aperçoit pas de sa présence; mais malheur au jeune veau qu’il
-rencontre éloigné de sa mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces.
-S’ils rencontrent dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours
-estropié, ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à
-chercher son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à
-l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la surface des
-plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque la nécessité ne
-les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement profonds, sont pour eux
-des abris sûrs contre les chasseurs.
-
-Un petit loup, surnommé le _loup de médecine_, passe pour une espèce de
-manitou parmi les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son
-aboiement, qui se fait surtout entendre le soir et pendant la nuit.
-Leurs jongleurs prétendent comprendre les nouvelles qu’il vient leur
-annoncer; le nombre et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements
-servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui
-approchent dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans le
-voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. Et aussitôt
-chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle vraie que le loup
-annonce, les sauvages, comme toutes les dupes, en publieront cent autres
-controuvées.
-
-Les montagnes renferment quatre espèces d’_ours_, le gris, le blanc, le
-noir et le brun. Les deux premiers sont ici les rois des animaux, comme
-le lion l’est en Asie; ils ne lui cèdent guère en force et en courage.
-Cette année, je me suis trouvé plusieurs fois en personne à la chasse
-aux ours; j’y ai même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs
-_Têtes-plates_ qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris.
-Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient
-furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance son agresseur. En
-moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber deux sous les coups de mes
-camarades, mais si bien atteints qu’ils avaient perdu tout pouvoir de
-nuire.
-
-Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs voyages aux
-sources du Missouri, donnent un exemple frappant de la force physique de
-cet animal. Un soir, les hommes du dernier canot découvrirent un ours
-couché dans la prairie, à peu près à trois cents verges de la rivière;
-six d’entre eux, tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer
-bataille. Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la
-distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent alors leur
-coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans le corps de
-l’animal; deux passèrent à travers les poumons. L’ours, furieux, se leva
-en sursaut, et, la gueule béante, se précipita vers ses ennemis. Comme
-il approchait, les deux chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui
-firent deux nouvelles blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule,
-retarda un instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le
-temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux qu’ils
-furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. Deux eurent le
-temps de se réfugier dans le canot, les quatre autres se séparèrent, et
-se cachant derrière les saules, tirèrent coup sur coup aussi vite qu’ils
-purent recharger. Toutes ces blessures ne firent que l’exaspérer
-davantage; à la fin, il en poursuivit deux de si près, qu’ils
-cherchèrent leur salut dans la rivière en s’élançant d’une hauteur
-d’environ vingt pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus
-qu’à quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti des
-saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le traînèrent
-ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient percé de part
-en part.
-
-Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en hiver l’ours
-suce sa patte et vit de sa propre graisse; les Indiens ajoutent qu’avant
-d’entrer dans ses quartiers d’hiver, c’est-à-dire dans le creux d’un
-rocher ou d’un arbre, ou dans quelque trou souterrain, il se purge, puis
-se remplit de semences sèches qu’il ne digère point. Alors il reste
-couché pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une
-patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il ne fait que
-quatre fois de tout l’hiver.
-
-Les _tigres_ sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris; mais il
-paraît que la peur de l’homme ne les domine pas moins que les autres
-animaux. Il n’y a que quelques jours un chasseur indien revenait au camp
-avec trois belles peaux de tigres de huit à neuf pieds de long depuis
-l’extrémité de la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et
-quoiqu’il ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné seulement
-de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à leur poursuite,
-jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un arbre, il réussit à les tuer à
-coups de flèches. Les tigres ont une force extraordinaire dans la queue,
-et s’en servent adroitement pour étrangler les chevreuils, les
-grosses-cornes, les cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert
-de nourriture.
-
-Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons, oiseaux,
-arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus pendant notre
-voyage.
-
-ARBRES.
-
-Aune.
-Bouleau.
-Cèdres (rouge et blanc).
-Chêne.
-Cotonniers (trois espèces).
-Cyprès.
-Frêne. Erable blanc.
-Hêtre.
-Mûrier.
-Noyers (de différentes espèces).
-Rabajapières.
-Sapin et pin (cinq espèces).
-Saule.
-Sureau.
-Tremble.
-
-
-ARBUSTES ET PLANTES.
-
-Absynthe.
-Raume.
-Cerisier.
-Cormier.
-Epinette.
-Framboisier.
-Genévrier.
-Groseillier.
-Herbe à la puce.
-Houblon.
-Houx.
-If.
-Kinnekenic.
-Menthe.
-Salsepareille.
-Tamarin.
-Vigne (fruit rouge).
-
-
-FRUITS.
-
-Aiguille d’Adam.
-Biscuit (racine).
-Cactus americana.
-Cerise.
-Champignon.
-Cotonnier.
-Ecorce de sapin.
-Framboise.
-Fruit de kinnekenic.
-Gadelles.
-Plantain.
-Pomme de sapin.
-Pomme blanche.
-Poire.
-Pois.
-Prune de prairie.
-Gland d’églantier.
-Graine de buffle.
-Graine blanche.
-Graine du bois gris.
-Grappe.
-Groseille.
-Kamath.
-Mûres.
-Ognons doux.
-Patate.
-Racine amère.
-Racine du charbon.
-Tabac.
-Tournesol.
-Vigne.
-
-
-FLEURS.
-
-Aiguille d’Adam.
-Cactus (trois espèces).
-Campanule.
-Chanvre.
-Chardon (trois espèces).
-Corinthienne.
-Dominicale.
-Eléphantine.
-Epinette.
-Fleur bleu d’azur.
-Fleur bleue de kamath.
-Gueule de lion.
-Iris (trois espèces).
-Joséphine.
-Lin.
-Lupins (œillet).
-Lynchnis.
-Lis rose.
-Lis Saint-Jean.
-Marguerites.
-Marianne.
-Ognon doux.
-Racine amère.
-Renoncule.
-Sonnette.
-Tournesol.
-
-
-ANIMAUX.
-
-Blaireau (deux espèces).
-Buffle.
-Cabri.
-Carcajou.
-Cerf de biche.
-Chat sauvage.
-Chat souris.
-Cheval sauvage.
-Chevreuil à mulet.
-Chevreuil à queue noire.
-Chevreuil commun.
-Chien de prairie.
-Chien sauvage.
-Cochon de terre.
-Ecureuil (dix espèces).
-Grosse-corne.
-Lapin.
-Lièvre.
-Loup (cinq espèces).
-Marte.
-Mephitis americana.
-Mouton blanc.
-Original.
-Ours (quatre espèces).
-Porc-épic.
-Rat des bois.
-Renard (quatre espèces).
-Renne.
-Taupe.
-Tigre rouge.
-
-
-OISEAUX.
-
-Aigle noir.
-Aigle nonne.
-Alouette.
-Avocette.
-Bec à l’envers.
-Bécassine.
-Bois-pourri.
-Butor.
-Canard.
-Caracro.
-Cardinal.
-Coq des plaines.
-Corbeaux.
-Cormoran.
-Dindon.
-Epervier.
-Etourneau.
-Faisan.
-Geai.
-Grue.
-Hibou.
-Hirondelle.
-Mangeur des maringoins.
-Martin-pêcheur.
-Moqueur.
-Noutka.
-Oie.
-Oiseau-bleu.
-Oiseau-buffle.
-Oiseau-jaune.
-Oiseau-mouche.
-Oiseau-noir.
-Oiseau-rouge.
-Outarde.
-Pélican.
-Perroquet.
-Pie.
-Pique-bois.
-Pivert.
-Pluvier.
-
-Poule des prairies.
-Robin.
-Roitelet.
-Rossignol.
-Sarcelle.
-Tourterelle.
-
-
-AMPHIBIES.
-
-Castor.
-Crapaud.
-Grenouille à queue.
-Grenouille commune.
-Loutre.
-Rat musqué.
-Salamandre.
-Tortue.
-
-
-POISSONS.
-
-Anchois.
-Carpe.
-Esturgeon.
-Mulet.
-Saumon (six espèces).
-Truites (trois espèces).
-
-
-
-
-SIXIÈME LETTRE
-
-A MADAME ROSALIE VAN MOSSEVELDE, A TERMONDE
-
-
-Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841.
-
-«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence est
-attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec plaisir cette pensée
-du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes lettres à Charles et à
-François, parce que cette vérité si consolante est mise dans tout son
-jour dans le récit que j’ai commencé, et de plus encore dans ce qui me
-reste à ajouter. Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les
-dangers que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des
-sauvages.
-
-Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières,
-l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace de cinq jours
-seulement nous en avons traversé dix-huit, et jusqu’à cinq fois la même
-en cinq quarts d’heure. Je ne parlerai donc que de ceux qui nous ont
-présenté le plus de difficultés. Le premier passage vraiment difficile
-fut celui de la fourche du sud de la _Plate_; mais comme nous étions
-avertis depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions pris
-nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en explorèrent si bien
-le fond, que nous le traversâmes, sinon sans tumulte et grande peine, du
-moins sans grave accident. Les chiens de la caravane eurent à faire le
-plus d’efforts; laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces
-pauvres bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les
-déterminer à passer à la nage une rivière de près d’un mille de large,
-et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les charrettes, si on
-ne les eût soutenues de tous les côtés pendant que les mulets tiraient
-de toutes leurs forces pour les faire avancer. Aussi nos chiens ne la
-traversèrent-ils que lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux
-d’autre alternative que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres.
-Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement on
-passe cette fourche en _bulbooat_ (c’est le nom qu’on donne à des
-bateaux construits sur les lieux avec des peaux de buffle crues); quand
-l’eau est grosse et qu’on ne trouve pas de gué, leur emploi est
-absolument nécessaire; il ne le fut pour nous, ni dans cette occasion,
-ni dans d’autres semblables.
-
-Le second passage est celui de la fourche du nord de la _Plate_, moins
-large, mais plus rapide et plus profonde que celle du sud. Nous avions
-passé celle-ci dans nos charrettes; devenus un peu plus hardis, nous
-résolûmes de passer l’autre à cheval. Ce qui nous détermina à cette
-tentative, ce fut l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos
-une petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval
-sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain dont
-on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les flots. Reculer
-en pareille conjoncture eût été honteux pour des missionnaires. Nous
-nous avançâmes donc, les Frères dans leurs charrettes, les PP. Point,
-Mangarini et moi sur nos coursiers. Après la traversée, des voyageurs
-nous dirent qu’ils nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je
-le crois sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et
-après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes au
-rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour être témoin de la
-scène du monde la plus risible, si elle n’avait été plus sérieuse. Dans
-un même instant, nous vîmes le plus grand wagon emporté par le courant
-malgré les efforts, les cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un
-attelage, un char et un charretier qui pensent se noyer; une autre
-charrette renversée de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau
-que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés dans leurs
-traits: ici un colonel américain, les bras étendus et criant au secours;
-là un petit voyageur allemand et sa faible monture disparaissant
-ensemble pour se montrer, un moment après, l’un à droite et l’autre à
-gauche; ailleurs un cheval abordant seul au rivage; plus loin deux
-cavaliers ensemble sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son
-cheval faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et
-indivisible avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul
-mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait montré le
-plus de dévouement pour sauver et montures et cavaliers. En
-reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée, lui fit présent d’un autre
-cheval.
-
-Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes, parlant
-de notre arrivée sur les bords de la _Rivière-aux-Serpents_[5], je
-disais que là nous attendaient un grand danger et une bonne leçon; je
-pourrais ajouter, et de beaux exemples. Cette rivière, beaucoup moins
-large et, au gué que nous traversions, moins profonde que la _Plate_, ne
-pouvait être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient
-si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y avait donc
-rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais soit inadvertance
-ou distraction, soit désobéissance de l’attelage, la charrette du frère
-Charles se trouva sur la pente d’un roc et déjà trop avancée pour
-pouvoir reculer: mulets, voiture et voiturier, tout fit la culbute, et
-malheureusement dans un trou assez profond pour ne laisser aucune
-espérance de salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage
-au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le pauvre
-frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de l’autre toutes
-les _Têtes-plates_ présentes plongeaient pour sauver la voiture, le
-bagage et les mulets. Le bagage, à peu de chose près, fut sauvé. A force
-d’efforts, on était parvenu à relever la charrette, lorsqu’un pauvre
-sauvage, qui seul la soutenait en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus:
-«Je me noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère, qui
-faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était sur le
-point de périr victime de son dévouement. Enfin tous ceux qui savaient
-nager, hommes, femmes, enfants, ayant fait des prodiges pour nous donner
-des preuves de leur attachement, il se trouva que nous n’eûmes à
-regretter personne; l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû
-se sauver de lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper
-les traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans l’eau,
-ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les plus beaux de la
-caravane, quoique considérables, fut bientôt réparée. Pendant qu’on
-s’occupait à faire sécher le bagage, je retournai au Fort-Hall, où,
-retrouvant dans M. Ermatinger la même sympathie et la même générosité
-qu’il m’avait toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres
-mulets, pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse dû
-payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter de la
-circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit la remarque
-que ce jour avait été le seul dans tout le cours de notre voyage où, à
-cause de l’embarras du départ et des adieux que nous faisions à nos
-amis, nous nous étions mis en marche sans songer à réciter
-l’_itinéraire_.
-
-Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de Dieu, je n’en
-doute nullement. Nous cheminions tranquillement sur les bords de la
-_Plate_. Malgré les avis du capitaine Fitz-Patrick qui dirigeait la
-caravane, plusieurs jeunes gens s’étaient écartés de la bande, pendant
-que le capitaine, le P. Point et moi nous avions pris les devants pour
-chercher un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément
-de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout à coup nous
-entendîmes le terrible cri d’alarme: _Les Indiens! les Indiens!_ Et, en
-effet, nous vîmes dans le lointain un grand nombre de sauvages se
-grouper d’abord, puis se diriger vers nous à toute bride. Sur ces
-entrefaites arrive à la caravane un jeune Américain à pied et sans
-armes; il s’était laissé surprendre par les sauvages, qui lui avait tout
-enlevé. Pendant qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et
-surtout qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement
-la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il retourne à
-l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance éclatante. A cette vue,
-tout le monde s’émeut; la jeunesse américaine veut se battre: le
-colonel, en sa qualité d’homme de guerre, range les wagons sur deux
-lignes et fait placer au milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque
-risque; tout se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron
-sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant un
-large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention d’envelopper
-notre phalange; mais à notre bonne contenance, et à la vue du capitaine
-qui s’avance vers eux, bientôt ils ralentissent le pas et finissent par
-s’arrêter. On parlemente, et le résultat de la négociation ayant été
-qu’on rendrait au jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à
-condition que lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout
-s’apaisa, et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces
-sauvages étaient un parti d’environ quatre-vingts _Sheyennes_; leur
-tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre camp
-deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre table, et tout se
-passa à la satisfaction générale.
-
-Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des _Têtes-plates_,
-mais acculés dans une gorge de montagnes, après avoir marché inutilement
-une journée entière, nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le
-soir, on s’aperçut qu’il y avait dans les environs un parti de _Ranax_,
-sauvages qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou
-quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais il paraît
-qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils avaient disparu.
-
-Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, nous
-pensâmes un instant que nous allions avoir à nous défendre nous-mêmes
-contre un grand parti de _Pieds-noirs_. Nous étions sur les terres que
-leurs guerriers infestent le plus souvent; déjà on croyait les avoir vus
-en grand nombre derrière la montagne en face de nous. Mais, incapables
-de s’effrayer à la vue des _Pieds-noirs_, eussent-ils été cent fois plus
-nombreux, nos braves _Têtes-plates_, dont le courage était centuplé par
-le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent tout disposés à se
-défendre. _Pilchimoe_, élevant en l’air sa carabine, part comme un
-éclair, se dirige droit vers le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la
-montagne et disparaît à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de
-ses camarades. Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les
-chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous vîmes descendre
-de la montagne, non des _Pieds-noirs_, mais nos braves Indiens suivis
-d’une douzaine de _Ranax_. Un parti de ces sauvages se trouvait dans les
-environs. En nous apercevant dans le lointain, ils s’étaient rassemblés,
-beaucoup plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux un
-chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en faveur de la
-religion. J’eus avec lui une longue conférence, dans laquelle je reçus
-de lui la promesse que tous ses efforts tendraient à inspirer à ses gens
-les sentiments que je lui inculquais. Il nous quitta avec sa suite, le
-lendemain du jour où les quatre chefs des _Têtes-plates_ arrivèrent pour
-nous féliciter de l’heureuse issue de notre voyage.
-
-Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage
-maître de lui-même. Ce chef _ranax_ était le frère d’un _Ranax_ tué par
-l’un des chefs _têtes-plates_ qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent
-devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent
-fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre
-l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les _Têtes-plates_ ne
-fumèrent pas avec les _Ranax_, qui les avaient indignement trahis en
-plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de
-les réconcilier enfin une bonne fois. Les _Têtes-plates_ feront
-assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres
-n’en exigeront pas davantage.
-
-Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos
-prières.
-
-
-
-
-SEPTIÈME LETTRE
-
-AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE
-
-
-Racine-amère, de l’emplacement choisi pour la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre
-1841.
-
-Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez
-sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus
-volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous
-communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons
-propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos
-prières.
-
-Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et
-malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de
-tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons
-plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la
-conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de
-toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en
-soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler _notre vie,
-notre douceur et notre espoir_, puisqu’il a plu à la divine bonté que
-les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le
-jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré
-l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous
-avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que
-nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères.
-C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et
-leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise
-célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela
-cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre,
-fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la
-rivière qui est encore appelée la _Racine-amère_, mais où doit bientôt
-couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du
-saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en
-plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction,
-circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de
-douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté
-dans une autre lettre (_p._ 114). Que de motifs d’encouragement vint
-encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour,
-l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10
-octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du
-haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous
-promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze
-jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la
-sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première
-réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq
-petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq
-nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de
-faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous
-la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette
-dernière le nom de _Sainte-Marie_.
-
-Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces
-remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées
-conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la
-manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages,
-jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre
-religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans
-l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir
-bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du
-Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le
-jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est
-pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les
-voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le
-marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser
-les fondements, mais bien d’élever le comble de la _maison de prières_
-(église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu
-des _Cœurs-d’alènes_, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des
-_Têtes-plates_, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs
-compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes
-de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que
-faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre,
-voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»
-
-Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse
-voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous
-eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien
-tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les
-airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il
-est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle
-d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs
-de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et
-d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux
-plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des
-élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel
-dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir
-plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière!
-
-Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles
-provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur!
-Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les
-_Têtes-plates_ et les _Cœurs-d’alènes_ ne sont pas nombreux, il est
-vrai; mais les _Pends-d’oreilles_ forment une tribu trois fois plus
-nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé
-plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà
-baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont
-éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront
-ensuite six cents _Shlishatkumche_, huit cents _Stiet-Shoi_, trois cents
-_Zingomènes_, deux cents _Shaistche_, trois cents _Shuyelpi_, cinq cents
-_Tchilsolomi_, quatre cents _Sim-poils_, deux cents cinquante
-_Zinabsoti_, trois cents _Yinkaeêous_, mille _Yejakomi_, tous de la même
-souche, et parlant à peu près la même langue. Les _Spokanes_, leurs
-voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les _Nez-percés_,
-déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs
-prêches et nous tendent les bras. Les _Ranax_, dont le chef s’est montré
-si bien disposé, les _Serpents_ et les _Corbeaux_ que j’ai visités
-l’année dernière, les _Sheyennes_ que j’ai rencontrés deux fois sur les
-bords de la _Plate_, la nombreuse nation des _Scioux_, les _Mandans_
-avec les _Arikaras_ et les _Gros-Ventres_ ou _Minatares_ (trois tribus
-réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques
-d’estime et d’amitié, les _Omathas_, d’autres nations encore qu’il
-serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.
-
-Il n’y a que les _Pieds-noirs_ dont on aurait lieu de désespérer, si les
-pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont
-des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais
-qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les _Chiquites_, les
-_Chiriganes_, les _Hurons_ et les _Iroquois_? et avec le temps et le
-secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces
-derniers que les _Têtes-plates_ sont redevables des germes de bien qui
-produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les
-_Pieds-noirs_ n’en veulent pas aux _Robes-noires_; loin de là, les
-autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette
-qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette
-qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs
-partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze
-guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin
-auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je
-fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le _Benedicite_,
-frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour
-signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante
-que le mal.
-
-Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos
-supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les
-points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut
-d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à
-dire; je ne dirai rien que d’exact.
-
-Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage
-de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui
-ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des
-_Têtes-plates_ en particulier), enfin d’après toutes les observations
-que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les _Têtes-plates_
-sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel
-point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les
-portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions
-peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins
-dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de
-leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces
-imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.
-
-Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi
-qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne,
-mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de
-leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus
-nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les
-mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste
-agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux
-montagnes, soixante-dix _Têtes-plates_ se voyant forcés d’en venir aux
-mains avec les _Pieds-noirs_ d’environ cinq cents loges (ce qui suppose
-à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque
-en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi
-fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au
-Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit:
-«Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie,
-ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de
-l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat
-commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite,
-c’est-à-dire jusqu’à ce que les _Pieds-noirs_, effrayés d’une audace qui
-tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite,
-abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de
-blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des _Têtes-plates_, dont
-chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un
-prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement
-plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus
-baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans
-la cervelle.
-
-C’est dans cette affaire que le brave _Pilchimoe_, dont j’ai parlé
-plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement.
-Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à
-coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le
-dessein de s’en emparer. _Pilchimoe_ voit le danger; il était à pied,
-mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres
-chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui
-l’affaire de quelques minutes.
-
-Un autre guerrier, nommé _Sechelmela_, voyant un Pied-noir isolé des
-autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un
-des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son
-cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son
-arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de
-se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche
-quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y
-attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie:
-«Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort
-que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé,
-se met à la poursuite d’autres ennemis.
-
-Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre,
-le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un
-Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens
-en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur.
-Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que
-plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de
-faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne
-n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts
-ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez
-peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un
-coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le
-ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes:
-«Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas
-par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les
-autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans
-l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu
-nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le
-couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son
-manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre.
-
-Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la
-peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires;
-Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il
-pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le
-mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai
-toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait
-une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le
-village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de
-simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le
-bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux
-cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce
-manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque
-l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle
-est finie.
-
-J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous
-dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres
-sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni
-inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement,
-d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs
-amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont
-irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les
-divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année
-dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande
-partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre
-dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile
-d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir.
-
-J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées
-par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que
-commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne
-rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur
-confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée
-que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la
-moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur
-sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des
-Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies,
-les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait
-pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également
-témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle
-exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle!
-quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle
-ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce
-qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent
-leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait
-qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont
-absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui
-surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant
-modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne
-l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous
-le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le
-savoir.»
-
-Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les
-ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant
-toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre
-égard que par leur ascendant sur la tribu.
-
-Le plus influent d’entre eux, surnommé _le Petit-Chef_, à cause de
-l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien,
-serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un
-jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de _Ranax_
-qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se
-signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre
-coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux
-avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se
-croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel
-qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en
-déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable,
-si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce
-jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur
-criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner
-au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs
-pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser
-leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au
-Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint
-d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement
-l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que
-lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit
-soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.
-
-Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni
-moins prudent; aussi plusieurs fois les _Nez-percés_, nation beaucoup
-plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de
-grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire
-sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter
-un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte
-raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le
-petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence,
-repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre
-raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître
-chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois
-mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui
-l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité
-dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai
-Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait,
-mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni
-pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui,
-non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la
-chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter
-dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses
-prières ont déjà recommencé.
-
-Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de
-s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose
-d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée,
-une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne
-lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille
-légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle
-devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un
-exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut
-cette correction en toute humilité et promit de se corriger.
-
-Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite en
-commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent des
-cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois bien avant dans
-la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un s’éveille, il se met
-encore à prier. Le bon vieux _Simon_ a pris l’habitude avant de se
-coucher, de rassembler les braises de son foyer; puis il fait dévotement
-sa prière, fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se
-réveille, il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois ou
-quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui qui s’éveillait
-le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller les autres pour leur
-faire recommencer la prière en commun. Ce pieux excès provenait d’un
-petit avis que je leur avais donné dans ma première visite: _que quand
-on s’éveillait la nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu_. On leur
-a expliqué depuis comment il fallait entendre la chose.
-
-La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas cessé. Hier
-mourut une jeune femme, baptisée quatre jours auparavant. A cette
-occasion nous leur expliquâmes la doctrine de l’Eglise sur le
-purgatoire, en leur recommandant de prier pour le repos de son âme. En
-ce moment on dépose les restes de la défunte au pied du calvaire planté
-au milieu des loges; on peut écrire en toute confiance sur la croix de
-sa tombe: _In spem resurrectionis._ Bientôt nous célébrerons la
-commémoration des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion
-d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier sur les
-tombeaux.
-
-Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et multipliées
-qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. On sent ici que le
-bonheur des petits et des humbles est de parler au Père céleste, et que
-nulle maison ne leur offre tant d’attraits que la maison du Seigneur.
-Ici encore, le repos du dimanche est si religieusement observé, que
-même, avant notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en
-toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute de
-nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; car à leurs
-yeux l’action de prendre son arc et de tirer une flèche en ce saint jour
-n’eût pas été moins répréhensible que ne l’était chez le peuple de Dieu
-l’action de ramasser du bois. Depuis qu’ils ont une idée plus juste de
-la loi de grâce, ils sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non
-moins attachés au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire
-qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent éclaircir
-leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité la permission
-dont ils croient avoir besoin.
-
-Le grand chef se nomme _le Grand-visage_, à cause de la forme un peu
-allongée de sa figure; on pourrait plus noblement l’appeler _l’Ancien
-du désert_; car chez lui l’âge, la taille, la sagesse, tout est grand et
-patriarcal. Dès sa plus tendre enfance, avant même qu’il eût pu
-connaître ses parents, il avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son
-père mourut, par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère,
-quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui donne une
-idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette pauvre peuplade.
-Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha si bien en sa faveur le
-cœur d’une pauvre femme, qu’elle s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel
-bénit la généreuse tendresse de son cœur; bientôt elle eut la
-consolation de voir son fils adoptif se distinguer entre tous les autres
-enfants par son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était
-reconnaissant, docile, charitable, et si naturellement pieux, que faute
-de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance dans ce
-qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu dans une forêt et réduit à
-la dernière nécessité, il se mit à embrasser un gros arbre, le conjurant
-d’avoir pitié de lui. Il n’y a pas deux mois encore, ayant perdu d’un
-seul coup quatre grands calumets, perte considérable pour un Indien, il
-retourna bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa faveur,
-il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui voyez et pouvez
-tout, je vous en prie, faites que je trouve ce que je cherche;
-cependant, que votre volonté soit faite.» Cette prière devait être
-agréable à Dieu. Il ne retrouva pas ses calumets, mais il avait reçu
-mieux, les dons du Saint-Esprit par lesquels il se distingue,
-simplicité, piété, sagesse, patience, courage et sang-froid. Telles sont
-les qualités qui l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu,
-à la première dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais
-sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je l’espère, à
-une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux que Moïse, ce nouveau
-conducteur d’un autre peuple de Dieu, après avoir erré dans le désert
-plus longtemps que le premier, a fini enfin par introduire ses enfants
-dans la terre promise. Il a été baptisé le premier de sa grande famille,
-se nomme Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour amener
-ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur.
-
-Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, en quelque
-sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je vous exhorte donc
-beaucoup à prier sans cesse pour eux, car chacune de vous aura bientôt à
-répondre pour une centaine de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le
-bonheur de baptiser l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de
-Dieu, encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841.
-
-Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai l’honneur d’être,
-avec le plus profond respect, etc.
-
-
-
-
-HUITIÈME LETTRE
-
-A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
-
-
-Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 26 octobre 1841.
-
-Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu dans mes
-lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en suis sûr, bien
-consolante pour toutes les personnes bien pensantes, et surtout pour
-celles qui, tout en s’intéressant beaucoup au progrès de notre sainte
-religion, veulent des faits bien prouvés avant d’asseoir leur jugement.
-
-De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que nous pouvons
-conclure que la petite peuplade des Têtes-plates est un peuple d’élus;
-qu’il est facile d’en faire un peuple modèle, la semence d’une
-chrétienté qui ne le cède pas en ferveur à celle du Paraguay, et que
-nous avons, pour parvenir à un but si désirable, plus de facilité que
-n’en avaient nos Pères, et un concours de circonstances aussi heureux
-que nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer.
-
-Eloignement des nations corrompues, aversion pour les sectes, horreur de
-l’idolâtrie, sympathie pour les blancs, pour les catholiques,
-particulièrement pour les Robes-noires, dont le nom seul, dans leur
-esprit, par suite de l’idée favorable que leur ont donné les Iroquois,
-est synonyme de bon, de savant, de catholique. De plus, position
-centrale, emplacement assez vaste pour plusieurs réductions, terrain
-fertile et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de
-stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de Dieu et
-de ceux qui le représentent le plus immédiatement; point de tribut à
-payer que celui de leurs prières; expérience déjà sentie des avantages
-de la vie civilisée sur la vie sauvage; enfin conviction profonde et
-tout à la fois persuasion bien douce que, sans la religion qui leur est
-prêchée, on ne peut être heureux ni en cette vie ni en l’autre.
-
-Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute), nous devons
-conclure ensuite: que la meilleure fin que nous puissions nous proposer
-est celle que nos Pères ont eue en vue au Paraguay, et que les meilleurs
-moyens pour parvenir à cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces
-moyens et cette fin ayant été approuvés par les autorités les plus
-respectables, couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos
-ennemis.
-
-Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être question que
-de nous faire une idée nette de la fin que nos Pères du Paraguay se sont
-proposée, c’est-à-dire de l’espèce de culture qu’ils ont cru devoir
-donner à l’esprit et au cœur de leurs néophytes, et du degré de
-perfection où ils ont cru possible de les amener avec le temps. Après
-avoir fait une étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de
-Muratorie, il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points
-suivants:
-
-_A l’égard de Dieu_, foi simple, vive, ferme, éclairée pour tout ce qui
-est de nécessité de moyen et de précepte.
-
-* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout ce qui s’y
-rapporte.
-
-* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les autres
-saints.
-
-* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs.
-
-_A l’égard du prochain_, * respect pour l’autorité, pour la vieillesse,
-pour les parents.
-
-* Justice, charité, générosité à l’égard de tous.
-
-_A l’égard de soi-même_, humilité, modestie, discrétion, douceur, pureté
-de mœurs, * amour du travail.
-
-En insistant particulièrement sur les points marqués d’un astérisque.
-
-1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à cause des
-sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche que leur ont fait
-autrefois Muratori, et de nos jours le célèbre Wiseman, font tous leurs
-efforts pour avoir l’air d’être désintéressées et vraiment zélées dans
-leurs prédications.
-
-2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que semble avoir
-la Providence sur notre petit peuple. A sa grande cérémonie
-d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite chapelle, faite de
-branches et de paille, des représentants de vingt-cinq nations
-différentes.
-
-3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage, vu le
-voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible de ne pas
-perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme.
-
-4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver leur
-esprit de la contagion des malheureux principes qui désolent à présent
-tant de nations prétendûment civilisées.
-
-Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le défaut
-dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates; ou si ce
-n’est pas la paresse proprement dite chez ces derniers, c’est du moins
-une grande inaptitude au travail des mains, qu’il faut tâcher de faire
-disparaître à force d’exercice et de patience.
-
-Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir nous arrêter:
-
-
- MOYENS NÉGATIFS:
-
-1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes ici éloignés,
-non-seulement de la corruption du siècle, mais de tout ce que l’Evangile
-appelle le monde; il s’agit de conserver ce précieux avantage, en
-prenant les plus grandes précautions dans les rapports immédiats des
-sauvages avec les blancs, même avec les ouvriers que nous n’avons que
-pour la nécessité; parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils
-sont loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles à
-des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons qu’autant
-qu’ils se rapprochent des blancs.
-
-2º L’intelligence de la langue maternelle _seule_, en se bornant dans
-des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre à lire et à écrire
-dans leur langue, puis le calcul et le chant musical. Des exceptions à
-cette règle ne pourraient avoir lieu qu’en faveur de ceux en qui l’on
-verrait des dispositions extraordinaires, et qui feraient concevoir
-l’espérance fondée de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le
-bien de la religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait
-fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité, je
-l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des erreurs, qu’il
-faudrait même éclairer du flambeau des sciences humaines, si elle se
-trouvait dans le voisinage des prétendues lumières, mais qui est la
-source de toutes les vérités et de toutes les vertus, quand elle peut
-n’être éclairée que du flambeau de la foi. C’est en quoi Laharpe
-lui-même fait consister la perfection de notre ministère auprès des
-sauvages, en parlant des apôtres de notre Compagnie:
-
-
- Eclairant par la foi l’ignorance sauvage.
-
- MOYENS POSITIFS:
-
-1º Emplacement de la première réduction, plan du village, nature des
-constructions, division de terre. Tous ces points ont été longtemps
-pesés et discutés. Maintenant l’emplacement est définitivement arrêté;
-je vous envoie ci-joint le plan du village. Les bâtisses que nous avons
-jugées nécessaires ou utiles sont, comme dans les réductions du
-Paraguay: une église de cent pieds de long sur cinquante de large, des
-écoles, des ateliers, des magasins, des champs publics, etc.
-
-2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux, le chant, la
-musique, les instructions et catéchismes, l’administration des
-sacrements, les congrégations. Dans toutes ces dispositions, nous
-tâcherons de nous conformer, autant que possible, à ce qui se faisait au
-Paraguay.
-
-Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant qu’elles
-soient approuvées, amendées ou modifiées par les bons conseils que nous
-désirons tous recevoir de tous ceux qui ont à cœur l’avancement de
-l’œuvre de Dieu, et qui par leur position ont grâce d’état pour nous
-communiquer le véritable esprit de la Compagnie.
-
-Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai l’honneur
-d’être, etc., etc.
-
-P.J. DE SMET, S. J.
-
-_P. S._ Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations civilisées,
-dont les représentants assistaient avant hier à nos instructions:
-
-Arikaras.
-Chawanous.
-Chippeways.
-Cœurs-d’alène.
-Corbeaux.
-Grees.
-Iroquois.
-Kootenays.
-Nez-percés.
-Payots.
-Pends-d’oreilles.
-Pieds-noirs.
-Ranax.
-Sauks.
-Serpents.
-Spokanes.
-Têtes-plates.
-Yoots.
-
-Allemands.
-Américains des Etats-Unis.
-Belges.
-Canadiens.
-Français.
-Irlandais.
-Italiens.
-
-
-
-
-NEUVIÈME LETTRE
-
-A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
-
-
-Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses, 28 décembre 1841.
-
-Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville, sur le fort
-Columble, à environ trois cent vingt milles de notre établissement.
-
-Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent à
-partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des provisions pour
-l’hiver, des semences pour le printemps, des outils pour les sauvages si
-bien disposés au travail, des bœufs, des vaches, enfin tout ce qu’exige
-le premier établissement d’une réduction. Le second motif était de
-visiter les Pends-d’oreilles ou Calispels, qui, pour la plupart, se
-tiennent pendant l’automne sur la _Rivière-à-Clarck_.
-
-La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux Têtes-plates,
-et leur demandai quelques chevaux de charge et une escorte en cas de
-rencontre des Pieds-noirs. Ils m’amenèrent dix-sept chevaux et dix
-jeunes guerriers. Ces dix braves, dont plusieurs avaient été criblés de
-balles et de flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré,
-pendant tout le voyage, un dévouement, une docilité et une complaisance
-au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner et de prévenir jusqu’à
-mes moindres besoins.
-
-Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre, et fîmes
-environ quatre milles en descendant la vallée de la _Racine-amère_. Le
-premier jour nous ne rencontrâmes qu’un chasseur solitaire, chargé d’un
-gros chevreuil dont il nous offrit généreusement la moitié. Le
-lendemain, nous eûmes à supporter la neige qui tombait à gros flocons;
-chemin faisant nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait
-la grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles
-rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge. Nous
-traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que deux célèbres
-navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté en 1805 pour se rendre
-dans le pays des Nez-percés ou Sapetans; je l’appelai le ruisseau de
-_Saint-François de Borgia_. Six milles plus bas nous arrivâmes à
-l’embouchure de la belle rivière de _Saint-Ignace_ que nous traversâmes
-aussi. Elle entre dans la vallée de _Sainte-Marie_ ou de la
-_Racine-amère_ par un beau défilé appelé communément par les montagnards
-ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, _la porte de l’enfer_.
-Ces messieurs ont habituellement les mots de diable et d’enfer à la
-bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas chercher ailleurs la
-raison de ces sortes d’appellations qu’on rencontre si souvent dans le
-pays. Aussi j’ai examiné le _Passage-du-diable_, j’ai vogué sur la
-_Course-de-Satan_, je me suis trouvé entre les dents du _Rateau de
-l’abîme infernal_. Le _Rateau_ et la _Course_, sur le Missouri, méritent
-réellement un nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des
-écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière d’arbres
-et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la vase, et contre
-lesquels les flots poussés par un courant impétueux, font un fracas
-épouvantable; le second, outre les mêmes difficultés, a de plus une
-pente si rapide que le plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant.
-Deux fois le brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon
-passage en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes perdus.»
-Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et nous sortîmes, sinon sans
-peur, du moins sans accident.
-
-Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le bord d’un petit
-ruisseau, au pied de la montagne que nous avions à traverser le
-lendemain. Trois familles de la tribu de _Stiet-Shoi_ ou _Cœur-d’alène_
-s’y joignirent à nous, pour faire ensemble une partie du voyage. J’eus
-le loisir de les entretenir longtemps sur des matières religieuses, et
-leur trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures
-dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter, ils me
-prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade. Pendant la
-prière du soir, trois _Kalispels_ arrivèrent au même endroit, et
-s’arrêtèrent tout court à la distance d’une centaine de pas, pour ne pas
-nous troubler dans nos exercices de piété. Un de nos chasseurs nous
-apporta un beau chevreuil, un autre deux faisans; ces derniers sont
-très-nombreux ici, et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur
-chair est blanche et très-délicate.
-
-La vallée de _Sainte-Marie_ a une étendue de cent cinquante à deux cents
-milles en longueur, sur quatre à sept milles de large; elle est bornée
-des deux côtés par des amas de rochers entassés les uns sur les autres à
-une hauteur considérable, presque inaccessible à cause des débris qui en
-encombrent le pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère
-couche de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de pins.
-Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux, particulièrement de
-chevreuils, de biches, de grosses-cornes, de moutons d’une laine blanche
-comme la neige et fine comme la soie, d’ours et de loups de toute
-espèce, de panthères, de tigres, de chats-tigres et de chats sauvages,
-de carcajoux, animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et
-d’une force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri
-on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse pour y
-passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi tout entière à
-son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce de marmotte, et
-l’original, qu’on ne parvient guère à tuer; il est si vigilant, qu’au
-moindre bruit, par exemple, d’une branche qui se rompt, il cesse de
-manger, regarde de tous côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître
-que long-*temps après.
-
-Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle offre
-cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque toute son
-étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, de sapins, de
-cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. Parmi les oiseaux les
-plus remarquables, on y distingue l’aigle-nonne, ainsi appelé par les
-voyageurs à cause de sa couleur noire, excepté la tête qui est blanche;
-l’aigle noir, l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille.
-
-Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant qu’ils
-paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils abusent),
-nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze heures du matin. Nous
-escaladâmes bientôt une crevasse de rocher garnie de pins dont toutes
-les branches étaient couvertes d’une mousse noire et fine, en forme de
-festons ou de guirlandes de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace
-d’environ six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant
-nous étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres
-placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. Arrivés
-enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes une jolie petite plaine
-appelée la prairie de _Kamath_; c’est là que les Têtes-plates viennent
-chaque année au printemps déterrer la racine du même nom qui, avec la
-viande sèche du buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie.
-Nous descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix milles
-d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent pour se jeter
-plus loin dans la _Rivière-à-Clark_. Pendant qu’on dressait la loge pour
-y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui se cachait dans les environs;
-je n’eus garde d’en parler à mes jeunes braves, qui n’auraient pas
-manqué de l’attaquer; mais le soir je pris la précaution de faire faire
-bonne garde autour des chevaux.
-
-Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice de la
-Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène qui
-m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en prières et en
-instructions; Técousten, le chef de mon escorte, en fit deux à ses
-camarades et parla avec beaucoup de force et de précision sur différents
-points de la religion qu’il avait déjà entendu expliquer.
-
-Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint sacrifice,
-je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un défilé d’environ six
-milles, au pied de la _Rivière-à-Clark_.
-
-Nous y étions attendus par deux camps de _Kalispels_; avertis de notre
-arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent pour me donner la main,
-avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère. Le chef du
-premier camp s’appelait _Chalax_; je baptisai dans sa petite peuplade
-vingt-quatre enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays
-que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, il nous
-procura six ballots de viande de buffle.
-
-Le chef du second camp, nommé _Koytilpo_, avait trente loges sous ses
-ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. Je fus agréablement
-surpris en les entendant réciter fort bien les prières que j’avais
-enseignées aux Têtes-plates lors de ma première visite. Voici le mot de
-l’énigme: ayant appris que je reviendrais aux montagnes l’année
-suivante, ils envoyèrent chez les Têtes-plates un jeune homme
-intelligent et doué d’une bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit
-et retint les prières, les cantiques et les points essentiels au salut.
-Rentré dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses
-compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement
-instruits. La même ardeur s’était communiquée aux autres petits camps
-avec le même succès. Ce fut une grande consolation pour moi de voir
-faire le signe de la croix et d’entendre prier et chanter les louanges
-de Dieu dans un désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais
-prêtre catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient
-au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt pouvoir laisser
-un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait un premier essai de la
-vie civilisée en cultivant les patates; ils m’en offrirent plusieurs
-plats; ce fut les premières que je vis depuis mon départ des Etats-Unis.
-Leurs loges sont faites en nattes de jonc, comme celles des
-Potowatomies, à l’est des Montagnes. Avant de se coucher, ils
-assistèrent encore à des instructions que leur firent Técousten et un
-autre chef. Quelle admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs,
-l’un des chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à
-sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de modestie et de
-recueillement, qu’à les voir on les prendrait plutôt pour des religieux
-que pour des sauvages. Lorsque le chef finit, tous répondent _Koey!_ mot
-qui correspond à notre _Amen_. Le lendemain, avant mon départ, je
-baptisai vingt-sept de leurs petits enfants.
-
-Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes dans la
-grande plaine de _Kamath_. Les loups y sont très-nombreux et féroces; au
-printemps dernier ils ont enlevé aux Kalispels et dévoré plus de
-quarante chevaux. Une fontaine d’eau bouillante se trouve à peu de
-distance du nord-est. Un défilé montagneux d’environ dix milles nous
-conduisit de cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze
-loges de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations d’amitié
-que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait fait plusieurs
-milles pour venir à ma rencontre, m’avoua franchement que des ministres
-américains, qu’il avait rencontrés pendant l’été, lui avaient rendu ma
-prière (religion) fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé,
-ajouta-t-il, et j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à
-lui faire comprendre la différence entre ces messieurs et les prêtres,
-et les motifs de leurs calomnies contre la véritable Eglise de
-Jésus-Christ.
-
-A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit lac
-d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes montagnes. A
-cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, je l’appelai _le lac
-des Ames_.
-
-Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin et donné une
-instruction à tous les sauvages réunis, nous continuâmes notre marche
-sur les bords de la _Rivière-à-Clark_, que nous devions côtoyer pendant
-huit jours, nous fûmes une grande partie de la journée sur le penchant
-d’une haute montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre à
-cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais passages, mais
-aucun ne m’avait encore paru si dangereux; le monter à cheval était
-impossible; à pied j’allais m’épuiser de fatigue avant d’être au bout.
-Je me rappelai que nous avions à notre suite une vieille mule assez
-prudente et pas trop vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme;
-au moyen de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna
-fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant du plus beau
-coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la rivière et ses environs;
-au-dessus de nos têtes des rochers s’élevant graduellement en
-amphithéâtre; en face, dans le lointain, des montagnes à perte de vue
-couvertes de pins jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de
-position, je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa route
-pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du _mauvais rocher_ (c’est le
-nom que lui donnent les sauvages).
-
-La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes escarpées.
-Cette belle rivière présente successivement toutes les phases capables
-d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux coulent majestueusement avec un
-doux murmure entre deux rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt
-elle s’élargit dans un lit plus spacieux, et se transforme en une
-surface large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt
-des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance en
-courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un éclair, en chutes et en
-cascades et le mugissement des ondes imite le fracas des tourbillons que
-la tempête excite dans la forêt. En un mot, rien de plus varié que son
-cours, rien de plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué
-les différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale
-dont parle Charlevoix dans son _Histoire du Canada_.
-
-Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. Tandis
-que les vieilles femmes montaient la rivière dans leur léger canot
-d’écorces d’épinettes, qui portaient en même temps leurs petits enfants
-et tout leur ménage, les hommes marchaient à pied, le long de la rive,
-armés d’arcs et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits
-prés ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand nombre de
-chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens souvent pendant
-plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent _mettre les chevaux en cage_;
-en effet, il est rare qu’ils s’en éloignent à une grande distance.
-
-Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, si épaisse,
-que dans presque toute son étendue nous pouvions à peine voir à la
-distance de vingt verges. Nos bêtes de somme souffrirent beaucoup du
-manque d’herbe pendant les trois jours que nous mîmes à la traverser.
-C’était un véritable labyrinthe; du matin au soir on n’y faisait que
-tourner dans tous les sens pour éviter les milliers d’arbres que les
-feux, les tempêtes ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et
-nos yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des
-_Kalispels_ ou _Pends-d’oreilles_, sur ses îlots boisés de pins, sur ses
-haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent par
-terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les
-hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a environ trente milles en
-longueur, et quatre à sept en largeur.
-
-Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés avant
-d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine est dans son
-genre une véritable merveille; les sauvages disent que c’est la plus
-belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile de trouver ailleurs
-des arbres aux proportions plus gigantesques. Du milieu des bouleaux,
-des aulnes et des hêtres, qui n’y ont pas moins de deux brasses de
-circonférence, le cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en
-grandeur. J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre;
-un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de long, sur
-quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses s’entrelacent
-au-dessus des hêtres et des bouleaux, et leur beau feuillage forment une
-voûte si touffue que les rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur
-base tapissée de lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme
-toujours vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de colonnes
-majestueuses, on dirait un temple immense élevé par la nature à la
-gloire de son Auteur.
-
-Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; pendant une
-demi-journée nous avions escaladé dans la forêt les flancs d’une haute
-montagne par un sentier si affreux, que plusieurs fois je crus toucher à
-ma dernière heure. Une fois surtout, je m’étais écarté de mon escorte,
-et me trouvais seul sur une de ces projections de rochers, si fréquentes
-sur les Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels
-furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une pointe de
-deux pieds de large seulement, ayant en face un abîme, à ma gauche un
-rocher perpendiculaire, à ma droite un précipice d’environ mille pieds!
-mon unique ressource était un parapet un peu plus large, à trois pieds
-verticalement au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut;
-ma mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de la
-bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de temps à
-perdre, je me recommandai à Dieu et donnai de l’éperon; le saut de ma
-bête fut heureux, et je me trouvai hors de danger. Ces récits trouveront
-peut-être des incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir
-partager mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront avec moi
-les merveilles de la nature et qu’ils auront comme moi leurs moments
-d’admiration et de crainte.
-
-Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis dans la
-forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, je découvris une
-petite loge de joncs placée sur le bord de la rivière. J’appelai quelque
-temps, mais point de réponse. Je me sentis comme entraîné à la visiter
-et me fis accompagner par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille
-femme, seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit et
-des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre saint
-Philippe nous apprend qu’il est des circonstances où toutes les
-dispositions requises peuvent se trouver implicitement dans un acte de
-foi et dans un désir sincère de ne vouloir entrer au ciel que par la
-bonne porte. Toutes les réponses de la pauvre vieille exprimaient le
-désir de connaître et d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de
-tout mon cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux
-être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt elle se mit
-à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai Marie, et lui mis au cou
-une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. En la quittant, je
-l’entendis encore remercier Dieu de cette heureuse rencontre.
-
-A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencontrai le mari
-de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des infirmités, il
-pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre un piége aux chevreuils
-dans la forêt, lorsqu’informé de mon approche par mes gens, il hâta le
-pas, et d’aussi loin qu’il m’aperçut, il se mit à crier d’une voix
-tremblante: «O que j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra
-affectueusement la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les larmes
-m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, et je fus
-quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je lui annonçai que je
-sortais à l’instant même de sa loge, et que j’avais baptisé sa femme.
-«J’ai appris, me répondit-il, votre arrivée aux Montagnes l’année
-dernière; j’ai su que vous y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis
-pauvre et vieux, je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir,
-Robe-noire, rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux
-appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis au bord
-d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême avec le nom de Simon.
-En me voyant partir, le bon vieillard ne cessait de crier et de répéter:
-«Oh! que Dieu est bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous
-m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours Dieu!
-Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!»
-
-Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais voulu changer
-en ce moment ma situation pour aucune autre sur la terre. J’ai la ferme
-conviction qu’une telle rencontre vaut seule un voyage aux Montagnes.
-Ah! bons et chers Pères d’Europe, je vous en conjure au nom de
-Jésus-Christ le Sauveur du monde, ne balancez pas de venir dans cette
-vigne; la moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il
-pas: _Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur?_
-C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes isolées que le feu de
-la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur des choses du ciel,
-aussitôt leurs cœurs s’embrasent de l’amour divin, et ils mettent la
-main à l’œuvre. Nuit et jour ils sont à nos côtés, insatiables du pain
-de la parole de vie. Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce
-sont nos péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes de
-connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a pas de
-sauvages au monde plus avides de connaître la voie du salut et chez qui
-il y ait si peu d’empêchements à l’introduction de l’Evangile. Ils n’ont
-ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus parmi eux aucun vestige de
-superstition; ils n’ont aucune distinction de caste, et le voisinage des
-blancs avec le cortége de vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas
-encore sentir.
-
-Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; mais
-doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert à traverser
-est immense et monotone, mais on en voit la fin et on s’y prépare à
-l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, mais elles fuient à
-l’approche de l’homme. Si quelquefois on y est condamné à un jeûne d’un
-ou deux jours, ce qui arrive, on en gagne meilleur appétit pour les
-jours suivants; si une nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous
-empêchent de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la
-route qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent la
-vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne mettre notre
-confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos comptes toujours en
-règle, et à la crainte d’un instant succèdent une joie et une
-reconnaissance durables.
-
-Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de souffrir
-des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, je rencontre ici
-partout l’heureuse application du texte si consolant de l’Evangile:
-_Jugum meum suave est, et onus meum leve._ On trouvera au dernier jour
-que le nom du Sauveur a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples,
-car l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient du
-prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance sur mon
-passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits enfants à
-baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières uniquement pour
-assister aux instructions. Partout les personnes âgées demandent la
-régénération avec instance. Ah! vraiment les entrailles se dessèchent à
-la vue de tant d’âmes exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on
-doit s’écrier avec l’Evangéliste: _Messis quidem multa, operarii verò
-pauci._ Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme en
-entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait son obole
-pour coopérer à une œuvre comme celle de la _Propagation de la Foi_;
-l’œuvre la plus catholique et la plus glorieuse de notre siècle,
-puisqu’elle procure le salut de tant de milliers d’âmes qui, sans son
-secours, resteraient ensevelies dans les ombres de la mort?
-
-Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je dirai ici que
-pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai baptisé cent
-quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes vieux ou malades, et
-j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, venus exprès des différentes
-parties de ces montagnes pour entendre la parole de Dieu. J’ose espérer
-que, conduits par une grâce et une providence si visibles, ils ne
-tarderont pas à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef
-Notre-Seigneur Jésus-Christ.
-
-J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés par le
-révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, qui demeure à Wallamette,
-non loin de l’océan Pacifique, et qui a fait plusieurs excursions
-jusqu’au fort Colville.
-
-Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de dévotion auprès de
-trois familles de Kalispels, sur le bord du lac de ce nom, où nous
-étions arrivés la veille, comme je l’ai dit plus haut. Deux chaloupes
-chargées de marchandises et conduites par huit métis engagés à la
-Compagnie de la baie d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux
-offices divins. Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui
-m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je rendis grâces
-à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en route pour venir me
-rejoindre encore cette année. Je dois cet excellent interprète au digne
-et respectable gouverneur de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson,
-M. Mac Lauchlin, au service duquel Charles était engagé.
-
-Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la _traverse des
-Kalispels_. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance en
-distance, un grand nombre de petits camps sauvages de quatre à six
-loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller en hiver pour
-trouver de quoi vivre par la pêche et par la chasse. Dans une pauvre
-petite hutte de jonc, je trouvai cinq vieillards presque octogénaires,
-dont trois aveugles et deux borgnes. C’était une image frappante de la
-misère humaine. Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du
-bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent
-jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur nous vient dans
-nos vieux jours! Nous vous aimerons, ô notre Dieu! oui, nous vous
-aimerons jusqu’à la mort.» Dès qu’ils eurent compris la nécessité du
-baptême, ils se jetèrent à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore
-jamais rencontré parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais
-pas même la moindre marque de froideur ou d’indifférence.
-
-La _traverse des Pends-d’oreilles_ offre un bel emplacement pour une
-réduction. La prairie est grande et fertile, le bois ne manquera jamais,
-la rivière est très-poissonneuse. Au fond de la prairie est un petit lac
-ou marais d’environ six milles de circonférence, véritable rendez-vous
-de toute espèce d’oiseaux aquatiques. On y serait à proximité d’un grand
-nombre de tribus sauvages; les _Cœurs-d’alène_, les _Spoknanes_, les
-_Chaudières_, les _Simpoils_, les _Kooteneys_, les _Gens-du-Lac_, les
-_Nez-percés_, et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois
-journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant qu’à une
-forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y pourvoir de
-vivres, d’outils et d’objets d’habillement.
-
-Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute montagne couverte
-de neige. Le soir, à peine étions-nous campés sur un petit ruisseau qui
-se jette dans le fleuve Columbie, que nous reçûmes la visite de
-plusieurs Kalispels. Je fus agréablement surpris de la permission que
-l’un d’eux me demanda: «J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un
-chevreuil; il est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain
-c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous,
-Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes petits enfants sont à
-jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens d’Europe! Ce sauvage n’avait
-vu un prêtre qu’une seule fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une
-oie qu’il avait tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de
-Kamath. Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction.
-
-Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au fort. Nous y
-passâmes trois jours pour arranger nos selles et emballer nos vivres et
-nos semences. Partout où l’on rencontre les Messieurs de la Compagnie de
-la baie d’Hudson, on est sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas
-seulement aux démonstrations de la politesse et de l’affabilité, ils
-préviennent vos désirs pour vous rendre service. Dans cette
-circonstance, le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation,
-alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon insu parmi
-nos provisions toutes sortes de petites douceurs, telles que sucre,
-café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, volailles, jambons et
-chandelles. Outre les instructions que j’adressai pendant la messe aux
-Canadiens engagés au service du fort, j’eus plusieurs conférences avec
-le chef des _Shuyelpi_ ou _Chaudières_, homme intelligent, qui m’invita
-à venir évangéliser sa nation.
-
-Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien remarquable
-pendant notre retour, si ce n’est un fait que je veux raconter pour
-l’instruction de ceux qui pourraient faire la même route que nous; il ne
-prouve que trop combien il est utile d’être quelquefois méfiant, et que
-partout on retrouve des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse
-des _Pends-d’oreilles_ cinq ballots de viandes sèches; à notre retour,
-n’en trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres
-étaient devenus: «J’ai honte, _Robe-noire_, me répondit-il, j’ai peur de
-vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque vous avez mis vos
-ballots dans ma loge. Ma femme les a ouverts pour voir si la viande
-n’était pas moisie; les dépouilles (c’est-à-dire la graisse) lui
-parurent si belles et si bonnes qu’elle en goûta! Quand je rentrai, elle
-m’en offrit ainsi qu’à mes enfants; le bruit s’en répandit dans le
-village, les voisins sont venus, et nous en avons mangé tous ensemble.»
-Deux ou trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du
-tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos premiers
-parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette aventure me fournit
-l’occasion de les instruire de cette première prévarication et de ses
-tristes suites. Le chef prit ensuite la parole, et après avoir bien
-grondé sa femme, il protesta au nom de tous que cela n’arriverait plus à
-l’avenir. Ces pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux,
-et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier remplis de
-pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle forte. La nécessité nous
-força d’accepter ces pâtés de nouvelle espèce; on les prépare en les
-mettant dans de l’eau bouillante; ils forment alors une soupe épaisse et
-élastique qui a l’apparence et le goût du savon, et qui, assaisonnée
-d’une bonne faim et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse
-manger.
-
-Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, au milieu
-des _Kalispels_, qui s’y étaient rendus des différentes parties des
-montagnes pour me voir à mon retour. Je restai trois jours avec eux, les
-instruisant et les exhortant du matin au soir. Mes dix jeunes
-_Têtes-plates_ se chargèrent tous des fonctions de catéchistes, et ils
-mirent un zèle qui ne pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et
-le désir d’apprendre des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de
-saint François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize
-adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer s’était
-comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent emporta ma loge et
-la jeta entre les branches d’un gros pin. Ne pouvant la replacer, je me
-trouvai exposé pour le reste de la nuit aux grêles, à la neige et à la
-pluie; mais comme tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais
-manteau de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps qui
-me restait à dormir.
-
-Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement de
-Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de nos bons
-sauvages accourus à notre rencontre.
-
-
-
-
-DIXIÈME LETTRE
-
-À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
-
-
-Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 30 décembre 1841.
-
-Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails de mon
-voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai les remarques que
-j’ai faites, et les observations que j’ai pu recueillir dans ce voyage
-sur les coutumes et les pratiques des Indiens.
-
-Un jour, causant avec sept des _Têtes-plates_ de mon escorte, je leur
-demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux dans leur
-dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; un seul en avait
-tué cinquante-neuf pour sa part. Les jeunes gens cherchent à se faire
-une réputation d’habiles chasseurs par des traits d’agilité, de
-dextérité et de force. L’un des sept s’était distingué parmi tous ses
-camarades par trois coups bien remarquables; armé seulement d’une
-pierre, il avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux
-cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde à coups de
-couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit et l’étrangla;
-aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable hercule. Ils eurent
-ensuite la complaisance de me montrer, à ma demande (car ils ne sont pas
-vanteurs), les cicatrices des blessures que leur avaient faites les
-balles et les flèches des _Pieds-noirs_. L’un avait eu la cuisse percée
-de part en part de quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de
-raideur dans la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en
-apercevoir. Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une
-balle. Un troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances,
-avait reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche armée
-d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux balles dans le
-corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un _Pied-noir_ caché dans
-un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous que le blessé, sautant
-sur l’autre jambe, fondit sur son ennemi, et que le trou devint la tombe
-de l’agresseur? J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se
-servent en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me
-répondirent en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent
-d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me fit l’année dernière
-le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant quatre ans, deux armures de
-flèches dans le corps. Interrogé si les blessures avaient longtemps
-suppuré, il me répondit comiquement: «Dans les montagnes, la viande ne
-se gâte pas.»
-
-Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une stature
-moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, même parmi
-les sauvages; leurs jupes de peau, dégoûtantes à voir, leur restent sur
-le corps jusqu’à ce qu’elles tombent entièrement en lambeaux; à chaque
-instant elles s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui,
-toujours en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de
-toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage d’une
-poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir au moyen d’une
-couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent moins esclaves ici
-qu’à l’est des montagnes, elles sont pourtant chargées des ouvrages les
-plus pénibles. Ce sont elles qui cherchent l’eau et le bois, portent les
-effets dans le déménagement, pagayent le canot, nettoient le poisson
-lorsqu’on veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai
-vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. Elles
-préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines et les fruits
-dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers et des chapeaux
-sans bords, espèces _d’omnibus_ comme je l’ai dit dans le récit de mon
-premier voyage. Une remarque assez singulière, c’est que les hommes y
-manient l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de
-la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces deux
-occupations.
-
-L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les habitants de la
-rivière; on n’entre guère dans une loge sans y voir des borgnes, des
-aveugles, ou du moins des gens affectés du mal d’yeux. Quelle en est la
-cause? Peut-être leur assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin
-au soir à la réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi
-l’incommodité de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent
-autour du feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée.
-
-On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un ancien commis
-de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien voulu me communiquer son
-journal; voici ce que j’y trouve au sujet de ces messieurs, qui exercent
-surtout leur métier au bas du fleuve Columbie et dans les environs.
-Quelle que soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis
-se forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un assez
-long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur entonne un
-air lugubre, et tout le monde le répète après lui en battant la mesure
-avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, il s’approche du malade, se
-met à genoux devant lui, serre les deux poings et les lui applique sur
-l’estomac en s’appuyant de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette
-opération fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont
-bientôt étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent
-alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le médecin
-joint les deux mains, les approche de ses lèvres et souffle sur le
-malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, par un tour de sa
-façon, il lui fait sortir de la bouche une petite pierre blanche ou la
-griffe d’un oiseau ou de quelque autre animal. Aussitôt il se lève, va
-d’un air de triomphe montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la
-santé du sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au
-reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel pour
-le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire bien payer,
-et il n’y manque pas.
-
-Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et curieuses.
-Voici ce que croient les _Tchinouks_, ou du moins ce qu’ils croyaient
-avant d’être mieux instruits. Selon eux les hommes furent créés par une
-divinité qu’ils nomment _Etala-*passe_, mais dans un état
-très-imparfait; leur bouche et leurs yeux étaient fermés, leurs mains et
-leurs pieds immobiles; en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes
-de chair que de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent
-_Ecanuum_, moins puissante mais plus bénigne que la première, vit les
-hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle leur ouvrit la
-bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et donna l’agilité à leurs
-pieds et à leurs mains. Cette divinité compatissante ne se contenta pas
-de ces premiers bienfaits; elle enseigna aux hommes à faire des
-pirogues, des pagayes, des filets, en un mot, tous les ustensiles dont
-ils se servent pour la pêche, et précipita dans la rivière des rochers
-pour arrêter les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il
-leur en faudrait.
-
-Les cérémonies d’enterrement parmi les _Talkotins_, qui habitent la
-nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont bizarres et
-révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant sa loge pendant neuf
-jours; le dixième, tous les parents et voisins se réunissent dans un
-endroit élevé; on y place le cadavre sur un bûcher, et l’on y met le
-feu, au milieu des manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que
-le défunt possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de
-distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet.
-Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les sortiléges
-en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant qu’il ne peut réussir,
-il étend sur le cadavre une couverture de peau, cérémonie dont le but et
-l’effet est d’apaiser les parents irrités du mauvais succès de sa cure.
-Pendant les neuf jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt
-est obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du
-soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été ou de
-l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; elle y reste
-jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire retirer, c’est-à-dire
-jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle soit couverte de brûlures.
-Alors on la force à recueillir avec ses mains du milieu des flammes la
-graisse qui s’écoule du cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le
-corps. Lorsque les nerfs des jambes et des bras commencent à se
-contracter, la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses
-membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente à pourvoir
-à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur le bûcher en
-flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y jettent de nouveau;
-elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle tombe dans un état
-d’insensibilité complète.
-
-Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus grands os,
-les envelopper dans une écorce de bouleau et les porter au cou pendant
-plusieurs années. Dans cet état, on la considère comme esclave; les
-travaux les plus pénibles deviennent son partage; elle est la servante
-de toutes les femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de
-sa part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari étant
-mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et d’en ôter
-les herbes. Souvent les malheureuses veuves se suicident pour éviter
-tant de cruautés. Au bout de trois ou quatre ans, les parents se
-concertent pour la relever de son deuil. Ils préparent un grand festin
-et y invitent tout le voisinage. On introduit la veuve, portant encore
-les ossements de son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un
-cercueil qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds.
-Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; l’un
-d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre la couvre de
-duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le droit de se remarier; mais
-comme on peut facilement se l’imaginer, le nombre de celles qui se
-hasardent une seconde fois est très-petit.
-
-Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes des sauvages,
-j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière de l’homme civilisé,
-et qui, par le commerce avec ce dernier, est généralement un être
-abruti. C’est une triste vérité reconnue en Amérique, que là où les
-blancs sans principes pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt
-les vices les plus dégradants y règnent.
-
-Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et dans ses
-actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis héréditaires de
-sa nation, alors il ne respire que haine et vengeance; mais on peut lui
-appliquer ce qu’un auteur espagnol a dit des Maures: «Que l’Indien ne se
-venge pas parce que sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance
-seule peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé;
-il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse qui puisse
-pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, parce que, s’il la
-sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» Dans toute autre
-occasion, il est froid et délibéré, étouffant avec soin la moindre
-agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être
-tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir
-précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le
-sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu
-aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air
-d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette
-allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il
-avait connu tous les détails relatifs au piége qu’on lui tendait. Si la
-chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que
-la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son
-impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si
-tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer de courage
-et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse
-recevoir le sauvage, celui de _vieille femme_.
-
-Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats,
-qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent des prisonniers et des
-chevaux, le père ne montre aucune émotion de joie, et se borne à
-répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses
-enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est
-malheureux.» Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera
-que quelques jours après.
-
-L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec la plus grande
-facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. L’expérience et
-l’observation lui donnent des connaissances que n’a pas l’homme
-civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une forêt ou une plaine de deux
-cents milles, avec autant de précision qu’un nautonier guidé par sa
-boussole sillonne l’Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne
-droite. Avec la même justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous
-indiquera le soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages
-qui l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal,
-eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse
-perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est plutôt le
-fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances
-déjà acquises par l’expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire
-excellente qui doit suppléer dans les Indiens l’avantage qui leur
-manque, de fixer comme nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se
-rappellent, avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités
-conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été
-tenus.
-
-Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés par l’instinct,
-et que chez eux les enfants trouveraient aussi aisément leur chemin à
-travers une forêt que les personnes d’un âge plus avancé. C’est une
-erreur. J’ai interrogé sur ce point des sauvages intelligents, et ils
-m’ont laissé la conviction que c’est à leur grande attention à la
-croissance des arbres et à la position du soleil qu’ils doivent cette
-grande facilité de se guider dans leurs courses. Ils retiennent
-non-seulement la position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa
-forme, son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, le
-côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres
-points cardinaux, et que le côté exposé au sud-est est celui qui a les
-branches les plus fortes et les plus nombreuses. C’est d’après ces
-observations et d’autres semblables, qu’ils se dirigent dans leur
-marche; ils ont grand besoin de les inculquer de bonne heure à leurs
-enfants. Moi-même je me suis souvent servi avec succès de leurs
-remarques dans mes petites courses à travers la forêt.
-
-Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. D’après
-toutes les observations que j’ai faites, leur journée équivaut à peu
-près à cinquante ou soixante milles anglais lorsqu’ils voyagent seuls,
-et à quinze ou vingt milles seulement lorsqu’ils lèvent leurs camps.
-Bien qu’ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences
-qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces
-d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus,
-marquant les distances par journées, demi-journées ou quarts de
-journées. Ces plans leur servent à régler en conseil leurs excursions
-lointaines pour la guerre ou pour la chasse. Leur seule astronomie
-consiste à pouvoir montrer l’étoile polaire, qui est leur guide dans les
-voyages de nuit.
-
-Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande vénération.
-Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se servent le
-Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître à l’homme leur
-volonté, pour le guider par des conseils salutaires et pour lui donner
-l’intuition de l’avenir. Partant de cette idée, et regardant le songe,
-ou comme un désir de l’âme inspiré par le génie, ou comme un ordre
-émanant directement de lui, ils établissent en principe que c’est un
-devoir religieux d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans
-son journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se
-faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, après s’y
-être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier dans un rêve,
-ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les jongleurs, et, sur leur avis,
-se fit attacher à un poteau pour être brûlé en différentes parties du
-corps. Parmi les _Corbeaux_, j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un
-songe, a pris des vêtements de femme, et s’est assujetti à tous les
-devoirs et travaux qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au
-contraire, chez les _Serpents_, une femme rêva un jour qu’elle était
-homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son réveil, elle se
-revêtit des habits de son mari, prit son fusil, et alla essayer
-l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. Depuis ce temps, elle
-n’a plus quitté l’habillement d’homme; elle va à la chasse et à la
-guerre; par quelques coups intrépides, elle a obtenu le titre de _brave_
-et le privilége d’être admise à tous les conseils des chefs. Il ne
-faudrait rien moins qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe.
-
-Les _Potowatomies_ et les sauvages du nord ont la coutume, lorsqu’ils
-font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter un collier
-fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent le _wampum_. Lorsqu’ils
-sollicitent l’alliance définitive ou offensive d’une autre nation, ils
-joignent à l’envoi du wampum un casse-tête teint de sang, invitant leurs
-voisins à venir boire avec eux le sang de leurs ennemis; expression
-figurative, mais qui souvent devient une triste réalité.
-
-Chez les nations de l’ouest, c’est le _calumet_ qui sert de wampum,
-lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le calumet ensemble,
-c’est prendre l’engagement solennel de se traiter en amis; celui qui y
-est infidèle perd toute estime et confiance, est considéré comme infâme
-et s’expose à la vengeance divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le
-calumet et tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge
-que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner le
-calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque est versé
-dans leurs usages, les désirs de la nation qui le présente, ou ce
-qu’elle a résolu de faire.
-
-Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; c’est
-l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer
-est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent au Grand-Esprit,
-au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau, et qu’ils les prennent pour
-témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette
-coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon
-côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper les vapeurs
-du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger
-avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans les
-conseils comme prologue, et devient le sceau de leurs décrets lorsque
-les résolutions sont prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de
-respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en
-alliance ou en traité.
-
-L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera peut-être
-pas admise de tout le monde, car l’expérience semble démontrer que la
-fumée du tabac agit puissamment sur le système nerveux. Je répondrai
-pour les sauvages: Si la fumée du tabac est tirée et rejetée par la
-bouche, elle produit sans doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais
-lorsqu’elle est aspirée dans les poumons (et c’est la pratique
-universelle des sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie.
-
-
-
-
-ONZIÈME LETTRE
-
-A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS
-
-
-Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 31 décembre 1841.
-
-Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier et les
-observations que j’y ai recueillies, il me reste encore à vous faire
-l’exposé de ce qui s’est passé chez les _Têtes-plates_ pendant mon
-absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, dernier jour de l’an.
-Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre
-réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous
-feront voir que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs,
-et que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que j’ai
-avancé dans mes lettres précédentes.
-
-Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il
-s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement d’exécution. Ce
-qui pressait le plus, c’était une clôture qui renfermât le terrain
-destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir
-provisoirement d’église. On se mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans
-l’espace d’un mois tout fut achevé. Les _Têtes-plates_ eurent bientôt
-coupé dans les forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la
-clôture; et pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers
-que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide de la hache,
-de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et
-galerie, balustrades, stalles, chœur, etc., dans laquelle on put réunir,
-le jour de saint Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et
-continuer à les instruire jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le
-baptême.
-
-Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les jours une
-instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées
-ou en âge de l’être; elle durait ordinairement environ cinq quarts
-d’heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la
-parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de
-la nuit, et dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par
-leurs frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien
-leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les Pères eurent la
-consolation de baptiser deux cent deux adultes.
-
-Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage;
-aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance
-et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; maladie de
-l’interprète, du sacristain, du préfet de l’église, lorsque leur
-concours semblait le plus urgent; les orgues brisées involontairement
-par les sauvages, au moment même où l’on devait en faire un si bon
-usage; un ouragan la veille du baptême, le même qui avait renversé ma
-loge dans la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt,
-trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque dans ses
-fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait conjurer contre la
-belle cérémonie du baptême; mais, le jour arrivé, tous les nuages
-disparurent.
-
-Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour même du
-baptême; mais l’administration de ce premier sacrement s’étant prolongé
-beaucoup plus longtemps qu’ils ne l’avaient cru, à cause de tout ce
-qu’il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de
-remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux
-chrétiens la garde de leur innocence baptismale.
-
-Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par écrit sur la
-conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être utile de rapporter
-ici celle que nous avons tenue ou établie, afin qu’elle soit redressée,
-si elle n’avait pas été ce qu’elle aurait dû être.
-
-1º Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n’y a
-point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison
-en est qu’on n’en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le
-mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer
-sa première femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre;
-plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la fois. Il
-est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils ne se
-sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais à d’autres;
-mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en ont pas dit autant?
-Peut-on inférer de là que le contrat soit valide quand il est
-universellement reçu qu’après de telles promesses on ne reste pas moins
-libre de faire ce qu’on veut si l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous
-sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il
-n’y a pas eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu
-l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager dans
-un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C’était, si je ne
-me trompe, la conduite de saint François Xavier dans les Indes,
-puisqu’il est dit dans sa vie qu’il louait devant les maris celle de
-leurs femmes qu’il croyait devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en
-tinssent plus facilement à une seule.
-
-2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y avait eu que des
-fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité de la réhabilitation
-que pour le temps qui suivrait le baptême.
-
-Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour reconnaître
-les degrés de parenté et en donner la dispense, on célébra la cérémonie
-des mariages le lendemain du baptême; elle contribua beaucoup à donner à
-la peuplade une haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre
-mariages contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de
-respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs indices
-d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples, des vieillards
-des deux sexes; leur présence à l’église pour un tel acte, qui prêterait
-peut-être à rire en Europe, ne rendait la cérémonie que plus respectable
-aux yeux de l’assemblée. C’est que chez les _Têtes-plates_ tout ce qui
-touche à la religion est sacré; malheur à celui qui insinuerait la
-moindre plaisanterie sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur
-gros de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme de
-la vie et surtout de la société conjugale.
-
-La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il fallût prendre
-les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut dit que l’Eglise
-l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et de dignité au contrat de
-mariage, ils n’y virent plus rien que de raisonnable, et c’était à qui
-serait témoin pour les autres. Le même étonnement s’était manifesté dans
-le baptême au sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de
-parrain, qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les
-pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni quelles
-obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers ni à se
-choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand on se fut bien
-entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant plus facilement que, pour
-ne pas multiplier les affinités spirituelles, on donna seulement un
-parrain aux hommes et une marraine aux femmes, et que, quant aux
-obligations attachées à ce titre, les _Robes-noires_ promirent de se
-charger de la plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes,
-le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore que
-treize chrétiens adultes; mais la section des personnes les plus âgées
-ayant été baptisée avant les autres, ces nouveaux chrétiens, sans
-quitter le cierge, symbole de leur foi, furent choisis pour la seconde
-section, et ainsi de suite jusqu’à la fin.
-
-Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême, les Pères
-n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à cause des
-préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et d’une
-indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion, mais quel fut
-l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration de la chapelle!
-Quelques jours auparavant, on avait chargé les femmes, les filles et les
-enfants de faire le plus grand nombre possible de nattes de jonc ou
-d’autres tissus; toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte
-qu’on en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les
-murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes ornées de
-festons de verdure, de jolies draperies autour de l’autel, un ciel où se
-trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau de la sainte Vierge sur le
-tabernacle, la porte du tabernacle représentant le saint Cœur de Jésus,
-les images des stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres
-rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche d’un
-grand jour, le calme du soir après un terrible ouragan: tout cela, avec
-la grâce de Dieu, disposa si bien les cœurs et les esprits, que je ne
-crois pas qu’il fût possible de voir sur la terre une assemblée d’hommes
-plus semblables à la compagnie des saints. C’est là le beau bouquet
-qu’il fut permis aux Pères d’offrir le lendemain à saint François
-Xavier. Ce jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis
-huit heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y eut
-qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici l’ordre
-suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, qui servirent
-ensuite de parrains aux jeunes et aux petits garçons. Vinrent ensuites
-les femmes mariées qui conservaient leurs maris, puis les veuves et les
-femmes délaissées; enfin les jeunes personnes et les petites filles.
-
-Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec intelligence
-à toutes les questions qui leur étaient adressées, réciter leurs prières
-avec un redoublement de ferveur au moment où on les baptisait, et se
-retirer ensuite à leurs places, tenant à la main le flambeau, symbole de
-leur ardente charité!
-
-Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, de
-leur avidité pour les entendre, du profit sensible que la peuplade en
-tira; tout cela est ordinaire dans le cours d’une mission; mais ce qui
-ne se voit que rarement, ce sont les sacrifices héroïques qui ont été
-faits. Plusieurs avaient deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le
-plus d’enfants et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un
-soir, l’un d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce
-moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il exposa sa
-situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on lui conseilla; il
-renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il avait eue, lui donnant ce
-qu’il aurait souhaité qu’un autre en pareille circonstance eût donné à
-sa sœur, et se remit avec la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin
-d’une instruction, une jeune femme demanda à parler, et déclara
-publiquement qu’elle désirait bien ardemment de recevoir le baptême,
-mais que jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le
-demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. Un grand
-nombre de jeunes mères, mariées à la façon des sauvages et abandonnées
-de leurs maris qui n’étaient pas des _Têtes-plates_, y renoncèrent à
-jamais de tout leur cœur, pour avoir le bonheur d’être baptisées. Voici
-comment s’y prit une femme déjà âgée pour déterminer son mari qui
-balançait encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous
-m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis vieille,
-elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants, restez avec elle;
-par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, et nous pourrons tous être
-baptisés.» On sera encore plus étonné de les entendre parler ainsi,
-quand on saura que primitivement, loin de vouloir faire mal en prenant
-deux femmes, ces pauvres _Têtes-plates_ avaient cru bien faire, quelque
-méchant leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant
-Dieu.
-
-Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. Lorsque
-l’_Angelus_ sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure après, on dit
-en commun les prières du matin; tous assistent à la messe et à
-l’instruction. Vers le coucher du soleil, on dit de même les prières du
-soir, puis on fait une seconde instruction d’environ cinq quarts
-d’heure. A deux heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les
-enfants, libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés en
-deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà leurs prières;
-la seconde, les commençants. Un des Pères fait tous les matins la visite
-des malades pour leur procurer des remèdes ou les consoler, selon le
-besoin.
-
-Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense en usage
-dans les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne. Pendant le
-catéchisme, qui dure environ une heure, il y a récitation, explication
-et chant de cantiques. Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne
-de bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté de la
-question proposée. L’expérience a prouvé que ces notes, données sur le
-champ, sont moins embarrassantes lorsqu’on les donne de la main à la
-main, que lorsqu’on les inscrit dans un tableau; cela prend moins de
-temps, intéresse davantage les enfants et les rend plus attentifs et
-plus soigneux. Elles servent en même temps de certificat de présence au
-catéchisme et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que les
-parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. Aussi ces
-bons parents, afin de les rendre capables de mieux répondre le
-lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes plus à fond, leur
-font-ils répéter chez eux tout ce qu’ils ont entendu au catéchisme. Le
-désir de voir les enfants s’y distinguer y a attiré presque toute la
-peuplade; aucun des chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a
-pas moins d’émulation parmi les parents que parmi les enfants.
-
-Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est l’exactitude
-et la justice reconnue avec laquelle on récompense ceux qui répondent
-bien. Les bonnes notes de la semaine sont récompensées le dimanche par
-des croix, des médailles ou des rubans distribués publiquement à ceux
-des enfants qui en ont obtenu le plus grand nombre; ils en restent
-décorés toute la semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois,
-on distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans le
-cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent la propriété
-de chacun. Ces images conservées avec soin, sont de grands stimulants,
-non-seulement pour faire apprendre le catéchisme, mais encore pour
-exciter à la piété. On en conçoit la raison: ce sont des monuments de
-victoire, des exemples de vertu, des exhortations à la piété, des
-modèles de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore,
-c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les
-mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut inspirer
-aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, on a jugé à
-propos de récompenser les petits ouvrages qu’ils sont capables de faire,
-comme on récompense le catéchisme.
-
-Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les enfants du
-catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de six chacune; les
-garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la tête de chaque bande, il
-y a un chef chargé d’aider les autres à apprendre et à retenir la lettre
-du catéchisme. Afin que tous puissent nourrir l’espoir de mériter une
-récompense à la fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a
-partagés de manière à ce que les concurrents, au nombre de cinq ou six
-dans chaque bande, soit de force à peu près égale.
-
-Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande chasse
-immédiatement après les fêtes de Noël, les camps réunis des
-_Têtes-plates_, des _Pends-d’oreilles_ et des _Nez-percés_, se disposa à
-sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. Pour moi, dès le
-lendemain de mon retour du fort Colville, je me remis à l’œuvre.
-Trente-quatre couples de _Têtes-plates_ avaient voulu attendre mon
-retour pour recevoir le baptême et réhabiliter leurs mariages; les
-_Nez-percés_, encore plus en retard, n’avaient pas même présenté leurs
-enfants au baptême, et l’on avait admis dans le camp un vieux chef
-_Pied-noir_ avec sa petite famille, cinq personnes en tout: ils
-montraient tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi
-chrétienne. Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour,
-outre les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en
-profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre aux
-fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze _Têtes-plates_ avec trois
-de leurs chefs, trente _Nez-percés_ avec leur chef, et le chef
-_Pied-noir_ avec sa famille. Ce jour, je commençai mes messes à sept
-heures du matin; à cinq heures après-midi, je me trouvais encore dans la
-chapelle. Je ne puis vous exprimer les consolations que j’éprouvai dans
-ces heureux moments; rien de plus édifiant que le maintien et la
-dévotion de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe
-solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont le
-Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents nouveaux
-chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis dans une pauvre
-chapelle couverte de jonc, au milieu d’un désert où peu auparavant le
-nom du vrai Dieu était à peine connu, y offrant à leur Créateur leurs
-cœurs régénérés dans les saintes eaux du baptême, et protestant de
-persévérer jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute
-une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons,
-attirera la rosée céleste sur les _Têtes-plates_ et sur les nations
-voisines.
-
-Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande
-chasse des buffles; réunis au camp des _Pends-d’oreilles_, qui les
-attendaient à deux journées de marche d’ici, ils seront au delà de deux
-cents loges. Je suis rempli d’espoir dans l’attente des nouveaux succès
-par lesquels le Seigneur daignera, je l’espère, récompenser le zèle de
-ses serviteurs. Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini
-et moi, à traduire le catéchisme en langue _tête-plate_, et à préparer à
-la première communion environ cent cinquante personnes restées à
-Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer
-tout le terrain de la réduction d’une forte palissade munie de deux
-bastions. Cet ouvrage est d’une nécessité absolue pour nous mettre à
-l’abri des incursions furtives des _Pieds-noirs_, dont nous attendons de
-jour à autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre
-bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous
-demeurons sans crainte à notre poste.
-
-Un jeune _Simpoil_ vient d’arriver à notre camp; voici ses paroles mot
-pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; elle m’envoie pour
-écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux
-_Têtes-plates_; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur
-exemple.» Ce brave jeune homme va passer l’hiver avec nous, et
-retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la
-semence de l’Evangile.
-
-Toute la nation _tête-plate_ convertie, quatre cents _Kalispels_ déjà
-baptisés, ainsi que quatre-vingts _Nez-percés_, plusieurs
-_Cœurs-d’alène_, _Kootenays_ et _Pieds-noirs_; les _Serpents_, les
-_Simpoils_, les _Chaudières_ et une foule d’autres peuples qui nous
-tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et le Révérend M.
-Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous venions
-former un établissement dans cette contrée; en un mot tout un vaste pays
-qui n’attend que l’arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se
-ranger sous l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend
-Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! C’est au pied
-du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien
-spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de
-suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent
-à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive.
-Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères,
-et des milliers d’âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute
-l’éternité!
-
-
-
-
-Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ
-novembre 1841[6].
-
-
-Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.
-
-Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a
-protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un
-puissant secours!
-
-Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et
-l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien
-témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond
-respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos
-victoires et vos succès. Dans peu d’années, vous aurez la gloire et la
-consolation de voir se ranger sous l’étendard de la croix, par votre
-entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie.
-
-Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne
-vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C’est
-un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête
-des affaires de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des
-Montagnes Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le pays;
-il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d’exemples et de
-faits.
-
-Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes
-intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste
-territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de
-Mers et moi; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi
-l’objet de votre sensibilité.
-
-Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement catholique de
-Wallamette renferme près de soixante familles; celui de Cowlitz, cinq
-seulement; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de
-lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les
-forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de
-la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous
-manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses
-d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le
-soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens,
-prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues
-dans les familles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui
-ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles
-au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en
-montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes
-réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés;
-mais nous n’avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques
-missions à la hâte parmi eux; nous baptisons les enfants et les adultes
-en danger de mort. Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues;
-jusqu’à présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire les
-prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire en langue
-tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités des langues. Les
-_Kalapouyas_ du haut de Wallamette, les _Tchinouk_ de la Columbie, les
-_Kayous_ de Wallawalla, les _Nez-percés_, les _Okinatrines_, les
-_Têtes-plates_, les _Serpents_, les _Cowlitz_, les _Klikatas_ de
-l’intérieur au nord de Van-Couver, les _Tchébélis_ au nord de
-l’embouchure de la Columbie, les sauvages de Fesqually et de l’intérieur
-de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière Travers, les _Klalams_ de
-la même baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le bord
-de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les sources et les
-tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente.
-Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos
-entrailles se dessèchent de voir tant d’âmes périr sous nos yeux sans
-pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie.
-
-De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne sommes que deux; nos
-valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de
-l’honorable Compagnie; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages,
-les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous
-n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de
-livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point
-de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos
-besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez
-de notre situation, et combien nous sommes à plaindre.
-
-Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour
-répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien
-que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits: au
-Wallamette, à huit milles de notre établissement; chez les Klatsaps, au
-sud de l’embouchure de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux
-grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. Les
-missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville.
-
-Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous
-multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est
-le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d’inculquer les
-principes catholiques, là où le poison n’a pas encore été répandu, soit
-afin de paralyser les progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le
-combat a été rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et
-reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel
-se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission
-permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous.
-Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu
-d’influence. J’ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce
-printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un
-village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du
-Wallamette. M. de Mers a visité les _Tchinouks_ du bas du fleuve
-Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des cascades, à dix-huit
-lieues de Van-Couver; les sauvages de ce poste avaient résisté
-jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu ministre. C’était une
-première mission; elle n’a duré que dix jours. Ils ont appris le signe
-de la croix, l’Offrande du cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la
-Salutation angélique, le Symbole des apôtres, les dix Commandements de
-Dieu et ceux de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver,
-et en baptiser un bon nombre.
-
-Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund,
-où les sauvages le demandent depuis long-*temps. Mes catéchumènes de
-Flackémar, village converti le printemps passé, n’ont pu être visités
-depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller,
-établi à la chute du Wallamette.
-
-Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à
-propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères.
-Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter les fondements de la
-religion; c’est ici qu’il faudrait établir un collége, un couvent, des
-écoles; c’est ici qu’un jour un successeur des apôtres viendra de
-quelque part s’établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d’un
-vaste pays, qui promet une si abondante moisson; c’est ici que le combat
-est engagé, et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il
-faudrait établir une belle mission; des postes d’en bas, les
-missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directions
-alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles
-encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous
-permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez
-le besoin où nous sommes d’un révérend Père et d’un Frère pour nous
-secourir dans notre détresse.
-
-Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent que Mgr
-Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; qu’une vaste église
-catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères
-l’automne passé, que les naturels se convertissaient en grand nombre,
-que les temples des ministres protestants étaient presque abandonnés.
-
-Mgr de Juliopolis, de la _Rivière-Rouge_, me dit que les sauvages des
-pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député un métis qui vit
-avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le
-révérend M. Thibault est destiné pour cette mission.
-
-Agréez, etc.
-
-F. N. BLANCHET.
-
-
-
-
-DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE
-
-A M. FRANÇOIS DE SMET
-
-
-Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842.
-
-Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à M. le chanoine de
-la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais le bonheur d’y arriver. Le
-Seigneur m’a ramené sain et sauf, et me voici en devoir de remplir ma
-promesse. En quittant le P. Point et le camp des _Têtes-plates_, sur la
-rivière _Madisson_, j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois
-jours après, nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et
-parcouru cent cinquante milles dans un pays souvent visité par les
-_Pieds-noirs_, sans toutefois les rencontrer.
-
-A l’endroit où la _Rivière des vingt-cinq vierges_ se jette dans la
-_Roche-jaune_, nous trouvâmes environ deux cent cinquante loges de
-sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des _Têtes-plates_, des
-_Kalispels_, des _Nez-percés_, des _Kayuses_ et des _Serpents_. Je
-passai trois jours au milieu d’eux, pour les exhorter à la persévérance
-et faire les préparatifs de mon long voyage. A mon départ, dix néophytes
-se présentèrent devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire
-parmi les _Corbeaux_.
-
-Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de cette nombreuse
-peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin; quelques-uns d’entre eux me
-reconnurent. Aux cris _la Robe-noire, la Robe-noire!_ tous, grands et
-petits, au nombre d’environ trois mille, sortirent de leurs loges comme
-les abeilles de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le
-sujet d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine des
-plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer et
-m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre à gauche; un
-troisième me tirait par la soutane; un quatrième, aux formes et à la
-taille athlétiques, voulait m’enlever et me porter dans ses bras; tous
-parlaient à la fois et semblaient se quereller. Ne comprenant rien à
-leur querelle, je ne savais trop si je devais être gai ou sérieux.
-L’interprète vint bientôt me tirer d’embarras, et m’apprit que toute
-cette confusion n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à
-mon égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir la
-_Robe-noire_. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne l’eus pas
-plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, et je suivis le
-principal chef dans sa loge, la plus grande et la plus belle du camp.
-Les _Corbeaux_ ne tardèrent pas à s’y rendre en foule, et tous me
-comblèrent d’amitiés; le calumet social, symbole d’union et de
-fraternité sauvage, fit le tour sans se refroidir, accompagné de toutes
-les simagrées dans lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du
-pays.
-
-De tous les sauvages de l’ouest des montagnes, les _Corbeaux_ sont sans
-contredit les plus adroits, les plus polis et les plus avides
-d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une grande admiration
-pour les peuples civilisés. Ils me firent mille questions; entre autres
-ils voulurent savoir quel est le nombre des blancs. «Comptez, leur
-répondis-je, les brins d’herbe de vos immenses plaines, et vous saurez à
-peu près ce que vous désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en
-disant que la chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée
-lorsque je leur expliquai la grandeur des _villages_ des blancs
-(New-York, Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces grandes
-loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts de la main et
-entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les unes au-dessus des
-autres; quand je leur appris que quelques-unes de ces loges (en parlant
-des églises et des tours) étaient aussi hautes que des collines et assez
-vastes pour contenir tous les _Corbeaux_ réunis, que dans la _loge du
-Conseil_ (le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers
-pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que les
-chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de passagers qui
-allaient et venaient plus nombreux que les bandes de buffles paissant
-par milliers dans quelques-unes de leurs belles prairies, ils ne
-pouvaient revenir de tant de merveilles.
-
-Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire de ces
-_loges mouvantes_ (wagons) traînées par des machines qui vomissent des
-flots de fumée et laissent loin derrière elles les coursiers les plus
-agiles; et ces _canots à feu_ (bateaux à vapeur) qui transportent en peu
-de jours, avec armes et bagages des villages entiers d’un pays à un
-autre, traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent
-les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que j’avais vu des
-blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer au milieu des nues
-comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement fut à son comble, et
-tous mirent leur main sur la bouche en poussant un cri d’admiration:
-«Le Maître de la vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses
-favoris.»
-
-C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser;
-quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je leur
-expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient,
-disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux sur la
-terre, et leur procure ensuite le bonheur de la vie future. Aussi me
-demandèrent-ils la permission de rassembler tout le camp, pour entendre
-ces paroles du Grand-Esprit dont on leur avait dit tant de merveilles.
-
-Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés furent
-dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent réunis; les
-malades eux-mêmes avaient été apportés sur des peaux. A genoux sous les
-drapeaux avec mes dix néophytes _têtes-plates_, et entourés de cette
-multitude avide d’entendre la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai
-d’abord deux cantiques; vint ensuite la récitation de toutes les
-prières, qui leur furent interprétées; puis les chants recommencèrent,
-suivis de l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements
-de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent que ce jour était
-le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent avec instance _de les
-prendre en pitié_, et de rester parmi eux pour leur apprendre, ainsi
-qu’à leurs petits enfants, la manière de connaître et de servir le
-Grand-Esprit. Je leur promis qu’une _Robe-noire_ les visiterait, mais à
-condition que les chefs s’engageraient à faire cesser les vols si
-communs parmi eux, et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable
-corruption des mœurs qui régnait dans la peuplade.
-
-Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient demandé
-dès le commencement de nos entretiens de faire cesser la maladie qui
-ravageait le camp, et de leur procurer l’abondance, c’est-à-dire de
-remplir leurs plaines de gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon
-instruction, que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs
-maux; que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et pur,
-ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à lui, il rejette
-aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte loi; que, dans sa
-colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq grands villages
-(Sodome; etc.), à cause de leurs abominations; que les _Corbeaux_,
-suivant la même route et livrés à des désordres de tout genre, ne
-devaient pas se plaindre de ce que le Grand-Esprit semblait les punir
-par les maladies, par la guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient
-les auteurs de toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer,
-ils pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce
-qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur partage
-pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient éviter tous ces
-maux, ils le pouvaient en faisant des efforts pour arrêter et extirper
-le mal. Le grand orateur du camp fut le premier à répondre:
-«_Robe-noire_, je t’entends: tu nous as dit la vérité; de mon oreille
-tes paroles ont pénétré jusque dans mon cœur: je voudrais que tous
-pussent le comprendre.» Et, s’adressant à sa nation, il répétait avec
-force: «Oui, _Corbeaux_, la _Robe-noire_ nous a dit la vérité; nous
-sommes des chiens. Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos
-enfants.»
-
-J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs réunis en
-conseil; je leur proposai l’exemple des _Têtes-plates_ et des
-_Pends-d’oreilles_, dont les chefs se faisaient un devoir d’exhorter
-leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient pas de
-déployer au besoin, dans l’intérêt même des coupables, une juste
-sévérité. Ils me promirent de suivre mes avis, m’assurant que je les
-trouverais mieux disposés à mon retour. J’ai lieu de croire que cette
-visite, que le bon exemple de mes néophytes et surtout les prières des
-_Têtes-plates_ opéreront du changement parmi les _Corbeaux_. Une de
-leurs bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance, c’est
-qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons enivrantes
-dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de feu? disait leur chef aux
-marchands qui l’importunaient. Elle brûle la gorge et l’estomac; elle
-rend l’homme semblable à un ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il
-grogne, il hurle, et finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu
-ne fait que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront, et
-leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, nous n’en
-voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.»
-
-Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni.
-Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j’en
-pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur
-Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix. Ensuite je remis mon
-crucifix entre les mains du grand chef; il le baisa de la manière la
-plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses
-deux mains le Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie
-pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les
-assistants suivirent son exemple.
-
-Je me trouvais dans le village des _Corbeaux_, lorsqu’on leur annonça
-que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d’une
-trahison des _Pieds-noirs_. Des hérauts firent le tour du camp,
-proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique
-des deux braves. Un morne silence régnait partout; mais bientôt il fut
-interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon
-eux, à émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme
-des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les
-sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent tout à coup
-en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. tout le corps couvert
-de blessures qu’elles s’étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles
-remplissaient l’air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant
-leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de
-leur faire la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et
-terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient
-au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. Un des chefs
-sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l’air,
-s’écria qu’il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de
-jeunes gens se rangèrent à ses côtés; tous ensemble entonnèrent le
-refrain guerrier, et promettant solennellement qu’ils ne retourneraient
-pas les mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en
-route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents
-distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, ne retenant que des
-haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est
-obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et
-des orphelins les trophées remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent
-les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à
-l’exaltation, ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de
-couleurs, s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises
-au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant, et
-traînant à leur suite tout le village.
-
-Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons _Têtes-plates_ et aux
-_Corbeaux_; je m’élançai une seconde fois dans les plaines arides de la
-Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d’un métis Crie,
-nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants,
-voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne
-reviendrai pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions;
-c’est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le
-théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de
-meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas,
-l’interprète _Corbeau_, qui avait séjourné onze ans dans le pays,
-régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du
-doigt l’endroit même où la chose s’était passée. Dans notre situation
-présente, ces récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient
-sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de
-penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes
-d’une attaque semblable. C’est ici principalement que les _Corbeaux_,
-les _Pieds-noirs_, les _Scioux_, les _Sheyennes_, les _Assiniboins_, les
-_Arikaras_ et les _Minatarées_ vident leurs querelles interminables, se
-vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres.
-
-Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le lieu même d’un
-massacre tout récent. Les membres sanglants de dix _Assiniboins_, tués
-trois jours auparavant, étaient éparpillés ça et là, et presque toutes
-les chairs avaient été dévorées par les oiseaux carnassiers. A la vue de
-ces ossements et des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes,
-j’avoue que le peu de courage dont je me croyais animé sembla
-entièrement me quitter et faire place à une frayeur secrète que
-j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons de
-voyage. Les circonstances ne semblaient guère propres à nous
-tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des traces fraîches d’hommes et
-de chevaux qui ne nous laissèrent aucun doute sur la proximité de
-l’ennemi; notre guide nous dit même qu’il nous croyait déjà découverts,
-mais qu’en continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à
-éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il est rare que
-les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc la marche que nous
-suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre. Nous montions à cheval dès
-l’aurore; vers les dix heures, nous faisions halte pendant une heure et
-demie, ayant soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir
-quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite le trot
-jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir, nous allumions un
-grand feu, et nous dressions à la hâte une cabane de branches d’arbres
-pour faire croire aux ennemis qui pouvaient être aux aguets que nous
-étions campés là pour la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert
-une proie, ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de
-signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour concerter leur
-plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à l’abri de toute surprise,
-nous poursuivions notre route jusqu’à dix ou onze heures du soir, et
-alors, sans feu, sans abri, chacun se disposait de son mieux au repos.
-
-Il me semble que je vous entends me demander: Mais comment dans ce
-désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance? Voici un petit extrait
-de mon journal qui vous délivrera de toute inquiétude à cet égard:
-
-Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et pour notre usage:
-3 belles vaches en fort bon état; 2 gros bœufs, pour la langue et les os
-à moelle; 2 grands cerfs; 3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1
-grosse-corne ou mouton; 2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25
-livres. Sans parler des faisans et des poules.
-
-Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne meurt pas
-de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de gibier, on ne songe
-guère ni au pain, ni au café, ni à tout ce que vous pouvez appeler les
-douceurs de la vie; les bosses, les langues et les côtes tiennent lieu
-de tout cela. Et le lit? Il ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne
-se déchausse pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle
-sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ
-quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et on s’endort au
-même instant.
-
-Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure de la
-_Roche-jaune_, pour le commerce des pelleteries parmi les _Assiniboins_,
-nous reçurent avec beaucoup de politesse et de bienveillance. Nous nous
-y reposâmes pendant trois jours. Un voyage si long, fait sans
-interruption à travers un désert où régnait alors la sécheresse et la
-stérilité, avait beaucoup épuisé nos pauvres montures; une seconde
-course de 1800 milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout
-bien considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au
-commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné d’Ignace
-et de Gabriel, au courant impétueux du _Missouri_; et bien nous en prit,
-car le troisième jour de notre descente, à notre grande surprise et
-satisfaction, nous entendîmes de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et
-bientôt après nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier
-bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut dans cette
-saison, chargé de marchandises pour la traite des pelleteries. Notre
-première pensée fut de remercier Dieu de cette nouvelle faveur. Les
-quatre propriétaires, qui étaient de New-York, et le capitaine,
-m’invitèrent généreusement à venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus
-d’empressement qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre
-étaient en embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs
-l’objet d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs cheveux
-excitaient leur attention; il fallut répondre à mille questions et
-raconter tous les détails de mon long voyage.
-
-Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre,
-j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les
-forts. L’eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots
-arrêtaient à chaque instant le bateau et le mettaient parfois en danger
-d’échouer. Déjà les pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient
-percé de trous; les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout
-risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent
-violent avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le
-fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; enfin le
-bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après quarante-six
-jours de travail pénible plutôt que de navigation, j’arrivai sans autre
-accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d’octobre à midi, j’étais à
-genoux au pied de l’autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant
-mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait
-accordée à son pauvre et indigne ministre.
-
-A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai parcouru cinq
-milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie, vu périr cinq de
-mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives
-du Wallamette et de l’Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes
-Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la _Roche-jaune_ dans
-toute son étendue, descendu le _Missouri_ jusqu’à Saint-Louis; et dans
-tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je
-n’ai pas reçu la moindre égratignure.... _Dominus memor fuit nostri, et
-benedixit nobis._
-
-Bien des choses de ma part à la famille et aux amis.
-
-P. J. DE SMET, S. J.
-
-
-
-
-Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet.
-
-
-Sainte-Marie, 28 juin 1842.
-
-Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un changement
-salutaire s’est visiblement opéré dans notre peuplade, dont les chefs et
-les membres nous font déjà goûter, par leur conduite vraiment édifiante,
-les plus douces consolations.
-
-Le jour de la Pentecôte a été pour nous et pour nos chers néophytes un
-jour de bénédiction et de grâces; quatre-vingts d’entre eux ont eu le
-bonheur de recevoir pour la première fois le Pain des anges. Leur
-assiduité pendant un mois aux instructions, que nous leur donnions trois
-fois par jour, nous avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une
-retraite de trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous
-en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges de
-fusil annonçaient au loin l’arrivée du grand jour. Au premier son de la
-clochette, une foule de sauvages se pressèrent vers notre église. Un des
-Pères, en surplis et en étole, précédé de trois enfants de chœur dont
-l’un portait la bannière du Sacré-Cœur de Jésus, alla les recevoir pour
-les conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques, dans
-le temple du Seigneur. Quel religieux recueillement parmi cette foule!
-Tous gardèrent un profond silence; mais en même temps brillait sur les
-visages l’allégresse qui avait rempli les cœurs. L’ardent amour dont
-brûlait déjà ces âmes innocentes fut enflammé par les fervents colloques
-avec Jésus dans son sacrement d’amour, que faisait à haute voix l’un des
-Pères, en y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion,
-la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous a
-réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils ont renouvelé
-les vœux du baptême, et dans l’après-midi, ils ont fait la consécration
-solennelle de leurs cœurs à la sainte Vierge, patronne titulaire de ces
-lieux. Puissent ces pieux sentiments, que seule la vraie religion
-inspire, se conserver parmi nos chers enfants! Nous l’espérons, et ce
-qui augmente notre espoir, c’est qu’à l’occasion de cette solennité,
-environ cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la
-pénitence, et que, depuis cette époque à jamais mémorable, chaque
-dimanche nous avons de trente à quarante communions et de cinquante à
-soixante confessions.
-
-Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non moins touchante, et
-propre à perpétuer la reconnaissance et la dévotion de nos bons sauvages
-envers notre aimable Reine. Ce fut l’érection solennelle d’une statue de
-la sainte Vierge, en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une
-courte description de la fête. Depuis l’entrée de notre chapelle jusqu’à
-l’endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée, l’avenue
-n’était qu’une pelouse verte, que bordaient des deux côtés, dans toute
-leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant en festons. De distance
-en distance s’élevaient de gracieux arcs de triompha. A l’extrémité, au
-milieu d’une espèce de reposoir, était le piédestal qui devait recevoir
-la statue. Au temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans
-l’ordre suivant: la bannière du Sacré-Cœur en tête, de près suivait le
-petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux enfants de chœur
-qui jetaient des fleurs sur leur passage. Venaient ensuite les deux
-Pères, l’un en chape et l’autre en surplis. Enfin la marche était fermée
-par les chefs et tous les membres de la peuplade, rivalisant d’ardeur à
-payer leur tribut de remerciements et de louanges à la bonne Mère.
-Arrivés à l’endroit, l’un des Pères, dans une courte exhortation. où il
-rappelait le prodige et l’assistance signalée de la Reine des deux,
-ranima dans le cœur de nos chers néophytes la confiance dans la
-protection de Marie. Après cette allocution et le chant des litanies de
-la sainte Vierge, tout le cortége revint à l’église dans le même ordre.
-Oh! que nous eussions désiré que tous les amis de notre sainte religion
-fussent témoins de la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles
-de Sainte-Marie!... Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer
-qu’après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement; mais, faute
-d’ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette faveur jusqu’à la fête
-du Sacré-Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement a été porté en
-procession solennelle; et depuis, chaque dimanche après vêpres, les
-fidèles ont le bonheur de recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle
-réellement descendre du ciel sur nous et sur notre peuplade! Nous
-l’attendons avec le secours de vos prières et de celles de tous nos
-amis.
-
-GRÉGOIRE MENGARINI, S. J.
-
-
-
-
-PRIÈRES
-
-EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS
-
-
-Skest Kyleeyou, Oulsgesees, Oulspagpagt. Komieetzegeel.
-Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
-
-
-PATER NOSTER
-
-Kyleeyou, Itchitchemask, askwees kowaaskshamenshem
-Notre Père, du ciel, que votre nom soit respecté
-
-ailetzemilkou yeelskyloog; ntziezie telletzia spoo oez.
-par toute la terre; régnez dans tous les cœurs.
-
-Assinteels astskole, yelstoloeg etzageel Itchichemask.
-Que votre volonté soit faite, sur la terre ainsi que dans le ciel.
-
-Hoogwitzilt yettilgwa lokaitssia petzim. Knwaasksmeemiltem
-Donnez-nous maintenant tous nos besoins. Pardonnez-nous le mal
-
-klotoiye kloistskeyen etzageel kaitsskolgwelem klotoiye
-que nous avons commis comme nous pardonnons (le mal)
-
-kloistskwen klielskyloog Koaxalock shitem takaakskwentem
-à ceux qui nous ont offensés. Accordez-nous assistance pour éviter
-
-klotaiye; kowaaaksgweeltem klotaiye. Komieetzegeel.
-le mal; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
-
-
-AVE MARIA
-
-Uytchenkuytes Mary; koinkoittzeltz loetgeest,
-Je vous salue, Marie; vous êtes riche dans tout ce qui est saint,
-
-Kaikolinzoeten, lauoui, koortzinkwen telletzia
-le Grand-Esprit est avec vous, vous êtes bénie entre toutes
-
-telpelpilgkwe, Jesus skozees telnowiss ozitzzegoey.
-les femmes, Jésus le fruit de vos entrailles est béni.
-
-Geest Mary, skois Kaikolinzoeten, kailchaussils, kontkoint
-Sainte Marie, Mère du Grand-Esprit, priez pour nous pauvres
-
-taieetskweest, yettilgwa nekittchit tche-iet gloll kaaks titte lill...
-pécheurs, maintenant et au moment de notre mort.
-
-Komieetzegeel,
-Ainsi soit-il.
-
-
-CREDO
-
-Noonnegweeneemen Kaikolinzoeten, Kylueeyou etzia wetskoolz,
-Je crois dans le Grand-Esprit, notre Père tout-puissant,
-
-cheiglo epstskool lotchitchemash kwentiestsloog, Noonnegweenemen
-qui a créé le ciel et la terre. Je crois
-
-Jesus Christ, istchinarkszeous hezees kyeleemigoem,
-en Jésus-Christ, son fils unique notre Seigneur (chef,)
-
-kolintem Pagpagt, steetschmish Mary ikolintem,
-qui a été conçu du St-Esprit, est né de la vierge Marie;
-
-stoetzemistess shaltemmigg, neyaw wilsem Ponce Pilate
-qui a souffert sous Ponce Pilate,
-
-millchpitpit komminall krmmintem, eltelill, laakkentem
-a été attaché sur une croix, est mort, a été enseveli;
-
-welkgkoop klotchittay ye, potochalask welgwilgwilt
-qui est descendu aux enfers, le 3ᵉ jour est ressuscité
-tiltintimnay weltelschyloog; nowistchills lotchitehemask,
-d’entre les morts; qui est monté au ciel,
-
-glaaktschills ilstitze eetch Kolinzoetess leeêous chiimgyst
-qui est assis à la droite du Grand-Esprit, son père, qui est
-
-telletzia; nemeltshoey ogkeoust louetsgwilgwilt lonets
-tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les
-
-telil. Noonnegweeneemen ouls-Pagpagt, kgloulzen
-morts. Je crois au St-Esprit, la Ste Eglise
-
-schaaemen catholique, esttchaustowegwe lopagpagt skyiloog,
-catholique, la communion des saints,
-
-klotayye istkwen nemeets kolygwelem, nemetzia tckaltckaitemig
-la rémission des péchés, la résurrection de
-
-eltze potske telzenilzielis, Itchitchemask takeepsoy lokweng-*wilgwiltis....
-tous les morts, la vie du ciel qui ne finira jamais.
-
-Komieetzegeel.
-Ainsi soit-il.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
-PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE V
-
-Relation adressée à M. le chanoine de la Croix, à Gand 7
-
-PREMIÈRE LETTRE, à MM. Charles de Smet, président du tribunal de
-Termonde, et François de Smet, juge-de-paix à Gand 76
-
-SECONDE LETTRE 93
-
-TROISIÈME LETTRE 110
-
-QUATRIÈME LETTRE 125
-
-CINQUIÈME LETTRE, à M. Rollier, avocat à Opdorp, près de Termonde 129
-
-SIXIÈME LETTRE, à madame Rosalie Van-Mossevelde, à Termonde 148
-
-SEPTIÈME LETTRE, aux religieuses thérésiennes de Termonde 155
-
-HUITIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 168
-
-NEUVIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 173
-
-DIXIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 189
-
-ONZIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 199
-
-Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le
-1ᵉʳ novembre 1841 209
-
-DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE, à M. François de Smet 214
-
-Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet 224
-
-PRIÈRES EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS. _Pater noster._ _Ave Maria._
-_Credo_ 227
-
---Lille. Typ. J. Lefort. 1875--
-
-
-
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-PUBLICATIONS NOUVELLES
-
-
-=Saint Joseph=, Patron de l’Eglise catholique; sa vie et son culte; par
-J. M. de Gaulle. beau volume grand in-8º raisin, orné de 4
-_gravures_.....3 »
-
-=Explication des Épîtres et Évangiles= de tous les dimanches et des
-principales fêtes de l’année; par le T.-H. F. Philippe, Supérieur
-général des Frères des Écoles chrétiennes. in-8º de 572 pages.....4 50
-
-=Fastes de la Marine Française= (les); par A. S. de Doncourt. grand
-in-8º.....4 »
-
-=Voyage dans les Indes occidentales=; traduit de l’anglais d’Angus
-Reach, par Mᵐᵉ Léontine Rousseau. grand in-8º.....4 »
-
-=Saint Amand= (Histoire de), évêque-missionnaire, et Etude sur l’état du
-christianisme chez les Francs du Nord au VIIᵉ siècle; par l’abbé C. J.
-Destombes. in-8º.....2 50
-
-=Marie-Antoinette et Madame Élisabeth=; par F. Lafuite. in-8º.....1 50
-
-=Mosaïque de la jeunesse=: variétés intéressantes et instructives. 28
-_grav._.....1 50
-
-=Siége de Paris= (le), journal historique et anecdotique; par Ed.
-Delalain. in-8º.....1 50
-
-=Une Héritière=; par Marie Emery. in-8º.....1 50
-
-=Deux Vocations=; par S. Bigot. in-8º.....1 50
-
-=Pèlerinage en Terre-Sainte=, par M. l’abbé Daspres.....1 50
-
-=Voyage aux Montagnes Rocheuses=, chez les tribus indiennes du vaste
-territoire de l’Orégon; par le R. P. de Smet. in-8º.....1 50
-
-=Biographies lorraines=; par M. le comte de Lambel. in-8º.....1 25
-
-=Une Semaine à Cracovie=; par Mᵐᵉ la comtesse Drohojowska. in-8º.....1
-25
-
-=Neveux du missionnaire= (les); par J. M. de Gaulle in-8º.....1 25
-
-=Trois Cœurs d’or=; par Abel George. in-8º.....1 25
-
-=Job le lapidaire=; par le même in-8º.....1 25
-
-=Lazzaro Lazzari=, voyage humoristique en Italie; par le même.
-in-8º.....1 25
-
-=Un Bienfaiteur de l’humanité=: Jean de Matha; par C. d’Aulnoy.
-in-8º.....1 »
-
-=Captivité et mort de Louis XVI=, suivies de son testament et des
-derniers moments de quelques révolutionnaires; par F. Lafuite.
-in-8º.....1 »
-
-=Contes angéliques=, par le R. P. W. Faber; traduits de l’anglais par le
-H. F. Philpin du Rivières in-8º.....1 »
-
-=Cœur d’une jeune fille= (le), par Mᵐᵉ la baronne de Chabannes.
-in-8º.....1 »
-
-=Irène de Pontval=; par M. du Hausselain. in-8º.....1 »
-
-=Reine Berthe au long pied= (la); par Camille d’Arvor. in-8º.....1 »
-
-=Trois corps saints= (les); par Mᵐᵉ d’Orgeval-Dubouchet. in-18
-Jésus.....2 »
-
-=Zouaves pontificaux= (les): Mentana, Rome, Campagne de l’Ouest; par le
-comte Eugène de Wallincourt. in-18 jésus.....2 »
-
-=Hygiène au village= (l’); par le docteur J. P. des Vaulx. in-18
-jésus.....1 50
-
-=Merveilles de la vie dans le corps des animaux=; par le même. in-18
-jésus.....1 50
-
-=Frère Philippe= (le T.-H.), Supérieur général de l’Institut des Frères
-des Ecoles chrétiennes, par A. S. de Graffigny. in-12.....» 75
-
-=Apparition du Pontmain= (l’); par Mᵐᵉ de Gaulle, in-12.....» 60
-
-=Nunzio Sulprizio=, jeune artisan de Naples. in-12.....» 60
-
-_En envoyant le prix en un mandat de poste ou en timbres-poste, on
-recevra_ franco _à domicile_.
-
-
---Lille. Typ. J. Lefort--
-
-
-
-
-NOTES:
-
-[1] Cette préface nous semble très-propre à faire apprécier de nos
-lecteurs les travaux du R. P. de Smet. Les sentiments qu’y expriment les
-Américains trouveront certainement de l’écho dans les pays catholiques
-de l’Europe.
-
-[2] Traduction de l’anglais.
-
-[3] La _Columbie_ est le réservoir commun de toutes les eaux de
-l’Orégon. Le _Rio-Colorado_, après avoir traversé le désert le plus
-affreux, va ensuite fertiliser la plus belle partie de la Californie.
-
-[4] Après la petite lettre qui suit, le P. de Smet a interrompu sa
-relation, pour donner successivement différents détails sur les
-productions des contrées qu’il a traversées, sur les dangers qu’il a
-courus, sur les dispositions morales des tribus sauvages, sur le plan
-qu’il se propose de suivre pour assurer et consolider leur conversion et
-leur civilisation, sur le lieu qu’il a choisi pour leur résidence
-permanente, sur les coutumes qu’il y a introduites, sur un voyage qu’il
-a fait dans l’intérêt de sa peuplade, enfin sur ce qui s’est passé dans
-la réduction pendant qu’il faisait ce voyage. Il n’a repris la suite de
-sa narration que l’année suivante, dans sa relation d’une année de
-séjour aux Montagnes Rocheuses, adressées à M. le chanoine de la Croix.
-
-(_Note de l’éditeur._)
-
-
-[5] Lettre III. p. 118.
-
-[6] Les parties du vaste territoire de l’Orégon qui avoisinent l’océan
-Pacifique, le fleuve _Columbie_ et les rivières navigables que reçoit ce
-fleuve, sont exploitées par la Compagnie anglaise de la baie d’Hudson,
-établie dans plusieurs forts sur les bords des rivières. Ses agents y
-achètent aux sauvages leurs pelleteries, et leur fournissent en échange
-des armes, de la poudre, du tabac et autres marchandises. Comme un grand
-nombre d’employés subalternes de cette Compagnie sont des Canadiens
-catholiques, elle s’est concertée au Canada avec Mgr l’évêque de
-Juliopolis, qui y a envoyé deux prêtres, MM. Blanchet et de Mers. Ces
-dignes missionnaires résident, depuis la fin de 1838, aux forts de
-_Cowlitz_ et de _Wallamette_, situés à peu de distance l’un de l’autre
-sur les rivières du même nom, à environ vingt-deux lieues du fort
-_Van-Couver_, et à cinquante lieues de l’océan Pacifique. Ils s’y
-livrent avec le plus grand zèle aux pénibles fonctions de leur
-ministère. Ils font aussi de fréquentes excursions dans l’intérieur du
-pays pour visiter les forts de la Compagnie, et profitent de toutes les
-occasions pour propager la foi catholique parmi les nations sauvages. M.
-Blanchet vient d’être élevé à la dignité épiscopale. C’est auprès de lui
-que se rendent les sept Sœurs de Notre-Dame qui se sont embarquées
-dernièrement à Anvers avec le P. de Smet, à bord du brick belge
-_l’Infatigable_.
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Voyage aux montagnes Rocheuses, by
-Pierre-Jean de Smet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES ***
-
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-works. See paragraph 1.E below.
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-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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-
-
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-works.
-
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-concept of a library of electronic works that could be freely shared
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-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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-
-
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-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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@@ -1,8871 +0,0 @@
-<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN"
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- The Project Gutenberg eBook of Voyage aux Montages Rocheuses.
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-
-
-<pre>
-
-Project Gutenberg's Voyage aux montagnes Rocheuses, by Pierre-Jean de Smet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Voyage aux montagnes Rocheuses
-
-Author: Pierre-Jean de Smet
-
-Release Date: November 17, 2019 [EBook #60711]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
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-<tr><td align="left"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">
-<img src="images/cover.jpg" width="358" height="550" alt="" title="" />
-</p>
-
-<p class="c"><img src="images/title.jpg"
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-alt="LE R. P. DE SMET.
-
-VOYAGES
-
-AUX
-
-MONTAGNES
-
-ROCHEUSES
-
-chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant
-des Etats-Unis d’Amérique."
-/></p>
-
-<p class="c">LE R. P. DE SMET.</p>
-
-<h1>VOYAGES<br />
-<small>AUX</small><br />
-<big>MONTAGNES</big><br />
-ROCHEUSES</h1>
-
-<p class="c">chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant
-des Etats-Unis d’Amérique.</p>
-
-<table border="1" cellpadding="5" cellspacing="0" summary=""
- class="c">
-<tr><td colspan="2">LIBRAIRIE DE J. LEFORT, ÉDITEUR</td></tr>
-<tr><td>A LILLE<br />
-rue Charles de Muyssart, 24</td><td>A PARIS<br />
-rue des Saints-Pères, 30</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c">
-VOYAGES<br />
-<br />
-AUX<br />
-<br />
-MONTAGNES ROCHEUSES<br />
-<br /><small>
-In-8º. 2ᵉ série.<br /></small>
-
-<br /><br /><br />A LA MÊME LIBRAIRIE<br /><br />
-<small>Envoi <i>franco</i> contre timbres-poste joints à la demande.</small></p>
-
-<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td valign="top">SOUVENIRS DE VOYAGE: la Suisse, le Piémont, Rome, Naples, toute l’Italie; par Mᵐᵉ de Grandville. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">4&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td valign="top">Mgr AUVERGNE: ses voyages au mont Liban, au Sinaï, à Rome, etc. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td valign="top">CONSTANTINOPLE, histoire de cette ville célèbre; par M. de Montrond. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td valign="top">NAPLES: histoire, monuments, beaux-arts, littérature. L. L. F. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td valign="top">LA SICILE: souvenirs, récits et légendes; par M. l’abbé V. Postel. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td valign="top">LA SYRIE en 1860 et 1861: massacres du Liban et de Damas, et expédition française; par M. l’abbé Jobin. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td valign="top">L’ALGÉRIE: promenade historique et topographique; par le Dʳ Andry. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td valign="top">L’AFRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1&nbsp;85</td></tr>
-<tr><td valign="top">L’AMÉRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1&nbsp;85</td></tr>
-<tr><td valign="top">L’OCÉANIE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1&nbsp;85</td></tr>
-<tr><td valign="top">L’AUSTRALIE: esquisses et tableaux; par A. S. de Doncourt, in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1&nbsp;60</td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_i" id="page_i">{i}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_ii" id="page_ii">{ii}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p class="c">
-<a href="images/voyage-rocheuses-illu_lg.jpg">
-<img src="images/voyage-rocheuses-illu.jpg" width="394" height="550" alt="Cette machine floattait sur l’eau comme
-un cygne magestueux." /></a>
-<br />
-<span class="c"><i>Cette machine floattait sur l’eau comme
-un cygne magestueux.</i></span>
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_iii" id="page_iii">{iii}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h1>
-VOYAGES<br />
-<br />
-AUX<br />
-<br />
-MONTAGNES<br />
-<br />
-ROCHEUSES</h1>
-
-<p class="c">chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant<br />
-des Etats-Unis d’Amérique.<br />
-<br />
-PAR LE R. P. DE SMET<br />
-<br />
-SIXIÈME ÉDITION<br />
-<br />
-LIBRAIRIE DE J. LEFORT<br />
-<br />
-IMPRIMEUR ÉDITEUR<br />
-</p>
-
-<table border="0" cellpadding="8" cellspacing="0" summary="">
-<tr class="c" valign="top"><td>
-LILLE<br />
-rue Charles de Muyssart, 24</td>
-<td style="border-left:1px solid black;">
-PARIS<br />
-rue des Saints-Pères, 30</td></tr>
-
-</table>
-
-<p class="c">1875<br />
-<i>Propriété et droit de traduction réservés.</i><br />
-</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_iv" id="page_iv">{iv}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_v" id="page_v">{v}</a></span>&nbsp; </p>
-
-<h3><a name="PREFACE_DE_LEDITION_AMERICAINE1" id="PREFACE_DE_LEDITION_AMERICAINE1"></a>PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h3>
-
-<p>Nous offrons cet intéressant récit aux amis de la patrie et de
-leurs concitoyens, avec l’espoir, disons mieux, avec la certitude
-que la lecture qu’ils en feront leur fera goûter le plaisir le plus
-pur. Rarement avons-nous rencontré quelque chose de plus
-attrayant. L’éloquence simple et virile qui le caractérise ravit
-l’attention du lecteur. Les faits que l’auteur rapporte sur les
-régions les plus reculées de l’Occident, les mœurs et les usages
-des tribus indiennes qui errent dans l’immense territoire de
-l’Orégon, leur état et leurs dispositions actuelles, leurs vues pour
-l’avenir, sont des sujets qui ne peuvent manquer d’inspirer de
-l’intérêt à quiconque aime de porter ses regards au delà de l’étroit
-horizon des scènes journalières, et d’apprendre ce que les pieux
-serviteurs de Dieu font pour sa gloire et son nom dans les contrées
-les plus lointaines. Nous avons eu un entretien avec l’homme
-apostolique de la plume duquel nous tenons ces récits; et en
-l’écoutant, nous avons éprouvé tout à la fois le sentiment d’un
-noble orgueil et d’une joie pure, dans la pensée qu’il nous retraçait
-en sa personne ce généreux esprit de dévouement et ces
-scènes animées de la vie et des aventures indiennes, si admirables
-dans les pages des Charlevoix et des Bancroft.</p>
-
-<p>Notre pays est réellement plein d’intérêt pour ceux qui suivent
-la marche de ses progrès et qui les comparent avec le passé. Qui<span class="pagenum"><a name="page_vi" id="page_vi">{vi}</a></span>
-aurait jamais songé, par exemple, que l’Iroquois, le sauvage
-Mohawk (nom sous lequel nous connaissons mieux cette peuplade),
-lui dont les hurlements terribles ont tant de fois fait tressaillir
-d’effroi nos ancêtres, que ce même Iroquois eût été choisi
-pour allumer le premier les faibles étincelles de la civilisation et
-du christianisme parmi une grande partie des tribus indiennes d’au
-delà des Montagnes Rocheuses? Plusieurs de ces peuplades ont
-actuellement soif des eaux salutaires de la vie; elles aspirent après
-le jour où la vénérable <i>Robe-noire</i> paraîtra au milieu d’elles; elles
-envoient même à des milliers de lieues de distance des messagers
-pour en hâter l’arrivée. Une telle ardeur pour la sainte
-vérité, tout en faisant honte à notre froide piété, devrait enflammer
-nos cœurs et nous porter à souhaiter du moins qu’il y ait
-des ouvriers suffisants pour cette vigne immense. Elle devrait nous
-ouvrir à tous la main pour aider les hommes pieux qui, après
-avoir abandonné famille, amis, patrie, vont s’ensevelir dans les
-déserts avec leurs chers Indiens, afin de vivre pour eux et avec
-Dieu.</p>
-
-<p>L’un de leurs plans favoris en ce moment est d’introduire parmi
-les Indiens le goût de l’agriculture avec les moyens de s’y livrer.
-Ils sont d’avis que c’est le plus prompt moyen, peut-être le seul,
-de les arracher à la vie errante qu’ils mènent encore généralement
-à présent et aux habitudes d’oisiveté qu’elle engendre. Les
-aider dans ce philanthropique dessein est pour nous un devoir
-sacré, en notre qualité d’hommes, d’Américains, de chrétiens.
-C’est là au moins l’un des moyens en notre pouvoir d’expier les
-torts sans nombre que les blancs ont faits à cette race infortunée.
-Que personne ne laisse donc échapper cette belle occasion
-de faire le bien et de donner ainsi un gage de son amour pour
-Dieu, pour sa patrie et pour ses semblables.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p>
-
-<h1>VOYAGES<br />
-<small>AUX</small><br />
-MONTAGNES ROCHEUSES</h1>
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-<h2><a name="PREMIER_VOYAGE" id="PREMIER_VOYAGE"></a>PREMIER VOYAGE<br /><br />
-<small>du 27 mars au 31 décembre 1840.</small></h2>
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-<p class="c">RELATION</p>
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-<p class="c">ADRESSÉE A M. LE CHANOINE DE LA CROIX, A GAND</p>
-
-<p class="r">
-Université de Saint-Louis, 4 février 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Vous vous attendez sans doute à des détails intéressants
-sur mon long, très-long voyage de Saint-Louis jusqu’au delà
-des Montagnes Rocheuses (<i>Rocky Meuntains</i>). J’ai mis soixante
-jours à traverser le fameux désert américain, et près de quatre
-mois à revenir sur mes pas par un nouveau et très-hasardeux
-chemin.</p>
-
-<p>Envoyé par le T. R. évêque et par mon provincial pour<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span>
-nous assurer des dispositions des sauvages et des succès probables
-qu’on pourrait espérer en établissant une mission au
-milieu d’eux, je quittai Saint-Louis le 27 mars 1840, dans
-un bateau à vapeur, et je remontai le Missouri à une distance
-de 500 milles, pour me rendre aux frontières de l’Etat.
-Le navire où j’étais embarqué était (comme ils le sont
-tous dans ce pays où l’émigration et le commerce ont pris
-une si grande extension) encombré de marchandises et de
-passagers de tous les Etats de l’Union; je puis même dire de
-différentes nations de la terre, blancs, noirs, jaunes et
-rouges, avec les nuances de toutes ces couleurs. Le bateau
-ressemblait à une petite Babel flottante, à cause des différents
-langages et jargons qu’on y entendait. Ces passagers débarquent
-pour la plupart sur l’une et l’autre rive, pour y ouvrir
-des fermes, y construire des moulins, diriger des fabriques
-de toutes sortes d’espèces; ils augmentent de jour en jour le
-nombre des habitants des petites villes et des villages qui
-s’élèvent comme par enchantement sur les deux rives.</p>
-
-<p>A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays
-charmant et rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à
-pic et des coteaux d’argile très-élevés et souvent entrecoupés.
-Les bas-fonds présentent à l’œil une grande variété d’arbres
-et d’arbrisseaux, des chênes et des noyers de douze différentes
-espèces; <i>le sassafras</i> et l’<i>accacia triacanthos</i>, dont
-les fleurs embaument l’air de leurs parfums; l’<i>érable</i>, qui le
-premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le sycomore,
-<i>platanus occidentalis</i>, roi de la forêt de l’ouest, s’érige dans
-les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches,
-étendues et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc
-brillant, et ajoute un trait distinctif de grandeur à l’imposante
-beauté des forêts. J’en ai vu qui mesuraient quinze pieds et
-demi de diamètre. Le cotonnier, <i>populus deltoides</i>, est un autre
-géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le <i>bignonia radicans</i>
-paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque dans<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span>
-ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de
-couleur de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur
-admire ici les mille grandes et hautes colonnes du cotonnier,
-enveloppées, de la terre jusqu’aux branches, d’une draperie
-de lierre d’une profonde verdure. C’est un de ces charmes
-de la nature qu’on ne peut se lasser de contempler. Le cornouiller,
-<i>cornus florida</i>, et le bouton rouge, <i>cercis canadencis</i>,
-tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau. Le premier a
-une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en
-parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes
-fleurs blanches; dans l’automne, elles présentent de belles
-baies écarlates. L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit
-en fleurs le long du Missouri.</p>
-
-<p>Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt;
-et au commencement du printemps, leurs masses de fleurs
-brillantes forment un contraste gracieux avec le brun dominant
-de la forêt. Le bouton rouge donne au paysage un charme que
-le voyageur qui le voit pour la première fois ne saurait oublier.
-Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont très-communs.
-Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement
-riche, fortement imprégné de substances salines et de
-pierres calcaires décomposées.</p>
-
-<p>Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent
-continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs
-très-légère et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les
-bancs de sable et les arbres au fond de l’eau sont si nombreux,
-que l’on s’y habitue et qu’on ne songe guère aux dangers
-qu’on court à chaque instant. Il est intéressant d’observer
-à quelles étendues les racines s’enfoncent dans ce sol fertile;
-là où la terre s’éboule, on en observe toute la profondeur;
-en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale, pénétrant
-à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent
-à l’entour.</p>
-
-<p>Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span>
-ville frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me
-mettre en route pour les Montagnes.</p>
-
-<p>Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition
-annuelle de la Compagnie américaine des pelleteries, qui se
-rendait à la <i>Rivière-Verte</i>, l’une des fourches du <i>Rio-Colorado</i>.
-Jusqu’au 17 mai, nous nous dirigeâmes vers l’ouest,
-traversant des plaines immenses, dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux,
-excepté sur les petites rivières, et entrecoupées
-de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une cordelle
-pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de
-l’été commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant
-était favorable; souvent le matin le thermomètre ne se trouvait
-qu’à 27 degrés, mais il s’élevait jusqu’à 90 vers midi.
-Les vents frais qui règnent sans cesse dans ces vastes plaines
-rendent les chaleurs supportables. Le gibier était rare; mon
-chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de
-canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux,
-cerfs et cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés
-pendant les premiers jours, étaient quelques sauvages
-<i>Kants</i>, qui se rendaient à Wesport pour y vendre leurs
-pelleteries. Ils résident sur le <i>Lanzas</i> ou rivière des Kants.
-Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de l’Etat
-Missouri, et leurs villages en sont à la distance de quatre-vingts
-milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les
-mêmes que chez les <i>Osages</i>. En paix et en guerre, ces deux
-nations unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire
-qu’une seule d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans
-les villages et placent pêle-mêle et sans ordre leurs huttes
-construites d’écorces, comme les wigwans des <i>Pottowatomies</i>,
-ou de joncs, comme celles des <i>Osages</i>, ou en terre, comme
-les akozos des <i>Pawnées</i> et des <i>Ottoes</i>. Ces dernières sont
-rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds
-d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs
-poteaux. Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span>
-le plancher; le foyer est au milieu, et la fumée s’échappe
-par un trou pratiqué dans le sommet. La porte est si basse
-et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle consiste
-dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont
-paru très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient
-à pied. La veille de notre rencontre, les <i>Ottoes</i> leur avaient
-volé vingt-cinq chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir
-d’avoir une mission de nos Pères parmi eux.</p>
-
-<p>A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes
-des côtes élevées, qui nous donnaient de temps en
-temps des vues étendues et fort belles. La grande plaine était
-parsemée de hautes futaies; on y voyait surtout le <i>waggère-roussé</i>,
-ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde dans ces
-parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve
-sur le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se
-jette dans le Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles
-bas-fonds et sont bien boisées. Tout le sommet de la
-grande côte est rempli de pétrifications. La surface de la
-terre, dans une partie considérable de cette région, est couverte
-de grosses pierres plates, grisâtres et jaunes, confusément
-arrangées comme si elles étaient sorties du sein de la
-terre par quelque agitation souterraine.</p>
-
-<p>Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage
-lorsque je me sentis accablé par la fièvre intermittente,
-avec les frissons qui précèdent d’ordinaire les accès de chaleur.
-Cette fièvre ne m’a quitté que sur la Roche-Jaune, à
-mon retour des Montagnes. Il me serait impossible de vous
-donner une idée de mon accablement. Mes amis me conseillaient
-de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations
-des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons
-qu’ils purent me donner. Je suivis donc la caravane de mon
-mieux, me tenant à cheval aussi longtemps que j’en avais la
-force; et j’allai ensuite me coucher dans un chariot, sur des
-caisses où j’étais ballotté comme un malheureux; car souvent<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span>
-il nous fallait traverser des ravins profonds et à pic, qui me
-mettaient dans les positions les plus singulières: tantôt j’avais
-les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un voleur
-entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou
-couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que
-pendant trois jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je
-n’eus pour me désaltérer que des eaux stagnantes et sales.</p>
-
-<p>Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de
-30 milles de large, nous arrivâmes sur les bords de la <i>Nebraska</i>
-(rivière au Cerf), désignée par les Français sous le
-nom moins heureux de <i>Plate</i> ou de Rivière-Plate. La Plate
-est la plus grande tributaire du Missouri, et peut être considérée
-comme la plus merveilleuse et la plus inutile des rivières
-de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges
-de large d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère
-que de deux à six pieds; le fond est un sable mouvant. Elle
-vient d’une distance immense à travers une large et verte
-vallée, et reçoit la grande abondance de ses eaux de plusieurs
-fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses. L’embouchure
-de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis
-par eau, et forme le point de division du bas et du haut
-Missouri. J’étais souvent saisi d’admiration à la vue des
-scènes pittoresques dont nous jouissions tout le long de la
-Plate. Imaginez-vous de grands étangs, dans les beaux parcs
-des seigneurs européens, parsemés de petites îles boisées; la
-Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes. J’ai
-vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin
-pour des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes
-de verdure et de festons de fleurs; et parce qu’autour
-d’elles le fleuve était rapide, elles semblaient elles-mêmes
-fuir sur les eaux, complétant le charme de l’illusion par cette
-apparence de mouvement. Les deux bords de cette rivière ne
-sont point boisés. Les arbres que les îles produisent sont les
-peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span>
-coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux.
-Sur la plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux
-cabris; j’en comptais souvent plusieurs centaines d’un seul
-coup d’œil; c’est l’animal le plus agile des prairies. Le chasseur
-emploie la ruse pour en approcher: il s’élance au grand
-galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair, laissant le
-cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il s’arrête
-pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant
-ce temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre
-à terre; il fait toutes sortes de cabrioles avec les bras et les
-jambes, secouant de temps en temps son mouchoir ou un
-bonnet rouge au bout de la baguette de son fusil. Le cabri
-approche à pas lents pour le reconnaître et l’observer; et
-lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui lâche
-son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à
-six avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont
-rares dans cette région; il y a cependant des signes évidents
-que le gibier n’y a pas toujours manqué.</p>
-
-<p>Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes
-toute la plaine couverte d’ossements et de crânes de buffles
-rangés en cercles ou en demi-lunes, et peints de différentes
-devises. C’est au milieu de ces crânes que les <i>Pawnées</i> ont
-coutume de pratiquer leurs sortiléges superstitieux lorsqu’ils
-vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot, après un long
-voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes, ou
-de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les
-cordages du navire, lui donnent des signes certains qu’il
-approche du terme de sa course. De même, dans ce désert,
-le voyageur, fatigué de vivre si longtemps de viande salée,
-se réjouit à la vue de ces ossements blanchis par le temps
-qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi n’entendait-on
-dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs
-avaient compris que la plaine des buffles n’était pas
-éloignée, et ils saluaient par de bruyants vivats l’espoir<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span>
-de porter bientôt le carnage parmi les paisibles troupeaux.</p>
-
-<p>Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le <i>wistanwish</i>
-des sauvages ou le chien des prairies, auquel les voyageurs
-donnent à plus juste titre le nom d’<i>écureuil américain</i>. Ces
-animaux paraissent avoir une espèce de police établie dans
-leur société. Les cellules de leurs villages sont généralement
-placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un petit
-lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau,
-afin que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation.
-Ils sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre
-qui est blanc; leur queue n’est pas si longue que celle de
-l’écureuil gris; mais ils ont exactement la même forme; les
-dents, la tête, les ongles et le corps sont l’écureuil parfait,
-excepté qu’ils sont plus grands et plus gras que cet animal.
-Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la racine
-du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage.</p>
-
-<p>En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps
-les tombeaux solitaires des <i>Pawnées</i>, probablement ceux de
-quelques chefs ou braves, qui étaient tombés en combattant
-contre leurs ennemis héréditaires, les <i>Scioux</i>, les <i>Sheyennes</i>,
-les <i>Osages</i>. Ces tombeaux étaient ornés de crânes de buffles
-peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite cabane
-faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée
-pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée
-de vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux
-ornements de guerre, et à côté on voit des provisions de
-toute espèce, viandes sèches, tabac, poudre et plomb,
-fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les familles
-viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont
-l’idée que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu
-où le corps repose avant qu’elle prenne son essor vers le
-pays des âmes.</p>
-
-<p>Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes
-dans les plaines habitées par les buffles. De grand<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span>
-matin, je quittai seul le camp pour les voir plus à mon aise;
-j’en approchai par des ravins, sans me montrer et sans leur
-donner le vent qui m’était favorable. C’est l’animal qui a
-l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la présence de
-l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il s’enfuit,
-cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une
-haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo;
-de là je jouissais d’une vue d’environ douze milles
-d’étendue. Cette vaste plaine était tellement couverte d’animaux,
-que les marchés ou les foires d’Europe ne vous en
-donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment comme la
-foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles
-plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds
-bœufs sauvages, marchant en file et en silence, tandis que
-d’autres broutaient avec avidité le riche pâturage qu’on
-appelle l’herbe courte des buffles. Des bandes entières
-étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs: toute la
-scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de l’Ecriture
-sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient,
-où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais
-me lasser de contempler cette scène ravissante, et pendant
-deux heures je regardai ces masses mouvantes dans le même
-étonnement. Tout à coup l’immense armée parut éveillée;
-un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute la troupe
-était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient
-eu le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient
-élancés au grand galop au milieu d’eux. La terre semblait
-trembler sous leurs pas, et les bruits sourds que l’on entendait
-étaient semblables aux mugissements du tonnerre éloigné.
-Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils firent un
-grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai
-avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux
-de langues, de bosses, de côtes, etc., abandonnant le
-reste aux loups et aux vautours. Nous campâmes à une<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span>
-petite distance de cette boucherie, et chacun se mit en mouvement
-dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois
-sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente
-sèche du buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut
-recourir souvent au même expédient dans les prairies des
-Côtes-Noires.</p>
-
-<p>Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements,
-des aboiements m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre
-tribus <i>Pawnées</i> s’étaient rassemblées pour nous disputer le
-passage sur leur territoire. Je réveillai mon guide pour
-savoir la cause de ce bruit et pour le disposer à recevoir
-l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant: «Tranquillisez-vous,
-ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après
-leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des
-vaches que les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les
-loups sont très-nombreux dans ces régions. D’après le dire
-des sauvages, ils tuent tous les ans le tiers des veaux des
-buffles: souvent même, lorsqu’ils sont en fortes bandes,
-ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se portent tous
-ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent
-par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai
-ici, pour vous donner une idée du grand nombre de ces
-animaux dans le Missouri, que cette année 1840, la compagnie
-des pelleteries a descendu soixante-sept mille robes
-de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à cent mille le
-nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous
-les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs
-vêtements et leurs couvertures de selle.</p>
-
-<p>Le 28, nous passâmes à gué la <i>Fourche du Sud</i> de la
-Plate. Toute cette région, jusqu’aux grandes montagnes,
-est une véritable bruyère, rocheuse et sablonneuse, couverte
-de scories et d’autres substances volcaniques; il n’y a
-d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux. Cette
-région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux dé<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span>serts
-de l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies
-de bois, et par ses terres incultes, sablonneuses et solitaires,
-qui fatiguent l’œil par leur étendue et leur monotonie. C’est
-un pays où l’homme ne fait point sa demeure; dans certaines
-saisons de l’année, le chasseur même et son coursier
-y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit;
-les rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et
-le chevreuil se retirent dans des parties éloignées, se tiennent
-sur les bords de la verdure expirante, et laissent derrière eux
-une vaste solitude inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits
-d’anciens torrents qui aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter
-le voyageur et à augmenter sa soif. D’espace en espace la
-monotonie de ce grand désert est interrompue par des monceaux
-de pierres confusément entassées contre des ruines;
-ou bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent
-devant le voyageur comme d’infranchissables barrières;
-telles sont les <i>Côtes-noires</i>. Au delà s’élèvent les <i>Montagnes
-Rocheuses</i>, les limites du monde atlantique. Les gorges et les
-vallées de cette vaste chaîne donnent asile à un grand nombre
-de tribus sauvages, dont plusieurs ne sont que les restes
-mutilés de différents peuples, jadis paisibles possesseurs des
-prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des défilés
-presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de
-les poursuivre.</p>
-
-<p>Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire,
-semble devoir défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques
-terres, plus heureusement situées sur le bord des fleuves,
-seraient peut-être avec succès soumises à la culture; d’autres
-pourraient se changer en pâturages aussi fertiles que ceux de
-l’est; mais il est à craindre que, dans sa presque totalité,
-cette immense région ne forme comme un océan entre la
-civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs,
-organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent
-impunément leurs déprédations. Ce sera peut-être un jour<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span>
-le berceau d’un nouveau peuple, composé des anciennes
-races sauvages et de cette classe d’aventuriers, de fugitifs et
-de bannis que la société repousse de son sein, population
-hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle
-comme un sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle
-accroît sans cesse l’irritation et les forces en transportant des
-tribus entières d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont
-pris naissance, dans les solitudes de l’ouest qu’elle leur
-assigne pour exil. Ces sauvages emportent avec eux une
-haine implacable contre les blancs, qui les ont, disent-ils,
-injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de
-leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage.
-Si quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes
-semblables aux peuples nomades, moitié pasteurs, moitié
-guerriers, qui parcourent avec leurs troupeaux les plaines
-de la haute Asie, n’est-il pas à craindre qu’avec le temps
-d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et d’assassins,
-qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies, le
-désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers inaccessibles
-pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté?</p>
-
-<p>Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une
-des curiosités les plus remarquables de cette région sauvage.
-C’est un monticule en forme de cône de près d’une lieue de
-circonférence, entrecoupé de beaucoup de ravins, et placé
-sur une plaine unie. Du sommet du monticule s’élève une
-colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur
-cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner
-le nom de <i>Cheminée</i>; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus
-de la plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance.
-La Cheminée est composée d’argile dans un état de pétrification,
-avec des couches entremêlées de pierres à sables
-blanches et grisâtres. Il semble que c’est le reste d’une haute
-montagne que les vents et les orages auront aplanie peu à
-peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span>
-cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera
-qu’un petit monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine
-de près, on aperçoit à sa cime une énorme crevasse. Dans
-le voisinage de cette merveille, les coteaux sont tous d’un
-aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de tours, de
-châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on pourrait
-à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux
-fantaisies de la nature. Des bandes de <i>lashata</i>, animal aussi
-appelé <i>grosse-corne</i>, se tiennent au milieu de ces mauvaises
-terres. La Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent
-un coteau élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y
-avons trouvé un passage étroit entre deux rochers perpendiculaires
-de trois cents pieds de haut.</p>
-
-<p>Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de
-glauber se trouve presque partout et en plusieurs endroits
-en grande quantité dans un état de cristallisation. Les serpents
-à sonnettes et autres reptiles dangereux qu’on y rencontre à
-chaque pas seraient un fléau pour la contrée, si les sauvages
-n’avaient découvert, dans une racine très-commune en ces
-parages, un spécifique infaillible contre toutes les morsures
-venimeuses.</p>
-
-<p>Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de
-trois journées des <i>Côtes-noires</i>, on les voyait déjà très-distinctement.
-Partout nous étions au milieu des buffles. Si la
-terre est ingrate et produit peu de chose, la Providence a
-pourvu d’une autre manière à la subsistance des Indiens et
-des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans
-peine six buffles par jour pour les quarante personnes que
-contenait notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me
-lasser de contempler avec admiration ces animaux vraiment
-majestueux, avec leurs épaules, leurs cous et leurs têtes
-raboteuses. Si leur nature pacifique n’était connue, le seul
-aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans méchanceté, et
-ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans leur<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span>
-propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près.
-Leur force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds,
-leur course est cependant très-rapide; il faut un bon cheval
-pour les suivre à une grande distance.</p>
-
-<p>Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons
-et sauvages sont très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse
-et des chevaux à longue haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains
-et en général les Indiens sont adroits dans
-cette sorte de chasse; il est rare qu’ils manquent, quoiqu’à
-la course, à leur passer le lacet autour du cou.</p>
-
-<p>Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la <i>Fourche-à-la-Ramée</i>,
-l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous
-y trouvâmes une quarantaine de loges de <i>Sheyennes</i>, qui
-nous reçurent avec toutes les marques de bonté et d’estime;
-ils étaient polis, propres et décents dans leurs manières. Les
-hommes, en général, sont d’une grande taille, droits et vigoureux;
-ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé.
-L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages
-des prairies: ils sont les restes de la puissante nation
-des <i>Schaways</i>, anciens habitants de la <i>Rivière-Rouge</i>, qui se
-jette dans le lac Wiunepeg. Les <i>Scioux</i>, leurs irréconciliables
-ennemis, les forcèrent, après une longue guerre, à passer le
-Missouri et à se réfugier sur une petite rivière appelée <i>Warrikane</i>,
-où ils se fortifièrent; mais les vainqueurs les y attaquèrent
-de nouveau, et les poussèrent, de poste en poste,
-jusqu’au milieu des <i>Côtes-noires</i>, sur les eaux de la <i>Grande-Sheyenne</i>.
-Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même
-son nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière
-qu’ils fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus
-d’effort pour s’établir dans une demeure permanente, de
-crainte d’une autre attaque de leurs cruels ennemis. Ils ont
-embrassé la vie nomade, vivent de la chasse et suivent le
-buffle dans ses différentes migrations.</p>
-
-<p>Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span>
-me firent passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire
-qu’ils font d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant
-la pipe vers le ciel, ensuite vers le soleil, la terre et l’eau;
-puis le calumet fait trois fois le tour de la loge; il passe de
-main en main, et chacun en tire une demi-douzaine de
-bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le bonjour
-en me disant: «<i>Robe-noire</i>, mon cœur a tressailli de joie
-lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de
-jour plus grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre
-arrivée, j’ai fait remplir ma grande chaudière pour vous fêter
-au milieu de mes braves. Soyez le bien venu. J’ai fait tuer
-en votre honneur mes trois meilleurs chiens; ils étaient gras
-à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous dis que
-c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage
-est très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à
-celle d’un petit cochon. La portion qu’on m’accorda était
-grande: les deux cuisses et les pattes avec cinq ou six côtes.
-La loi du festin ordonnait de tout manger, je n’en pouvais venir
-à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se débarrasser de son plat
-en l’avançant à un autre convive avec un présent de tabac.</p>
-
-<p>Je pris occasion de leur parler des principaux points de la
-religion; je leur expliquai les dix commandements de Dieu
-et plusieurs articles du Symbole. Je leur fis connaître l’objet
-de mon voyage aux Montagnes, leur demandant si eux aussi
-ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi eux, pour
-apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le Grand-Esprit.
-La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me
-répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour
-des Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé
-missionnaire réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur
-langue, dit-on, est très-difficile; leur nombre est d’environ
-deux mille. Les nations voisines considèrent ces sauvages
-comme les guerriers les plus courageux des prairies.</p>
-
-<p>Le fort la Ramée se trouve au pied des <i>Côtes-noires</i>. On ne<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span>
-remarque rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes,
-ni dans celle des rochers, qui puisse leur donner ce nom;
-elles le doivent à la sombre verdure des petits cèdres et des
-pins qui ombragent leurs flancs. La terre végétale près des
-rivières et dans les vallées est assez bonne; les terres hautes
-sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de blocs de
-granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de pierres
-entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée
-il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines.</p>
-
-<p>On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses
-à la distance de quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus
-de la plaine. Le thermomètre montait tous les jours jusqu’à
-quatre-vingt et quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces
-montagnes; et cependant leurs sommets étaient couverts de
-neige. Souvent je me suis trompé par rapport aux distances;
-quelquefois je désirais examiner de près un grand rocher ou
-une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la
-persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais
-au moins deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la
-grande pureté de l’atmosphère dans les prairies de cette haute
-région. L’absinthe est une production spontanée de ce pays;
-elle y croît à une hauteur de huit à dix pieds, et en si grande
-abondance qu’elle rend le voyage en charrettes très-incommode.
-Les cerises à grappes, les groseilles, les poires des
-côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le
-sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces
-est commun dans les fonds; sur les bords des rivières et sur
-la pente des montagnes, on voit des bocages de cèdres et
-de pins.</p>
-
-<p>Le 14, nous campâmes au pied de la <i>Butte-Rouge</i>. Cette
-côte, très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile
-dans un état de pétrification, est un point central qui voit sans
-cesse passer et repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span>
-l’ouest, soit qu’ils remontent vers le nord. La branche du nord
-de la Plate, que nous avions suivie jusqu’ici, prend là une
-direction méridionale; sa source est à cent cinquante milles
-plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un coteau
-élevé sur la <i>Rivière-de-l’Eau-douce</i>, ainsi appelée à cause de
-la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable
-de cette rivière est le fameux rocher <i>Indépendance</i>; c’est le
-premier rocher massif de cette fameuse chaîne de montagnes
-qui divise l’Amérique septentrionale, et que les voyageurs
-appellent <i>l’épine dorsale de l’univers</i>. Il est composé de granit
-<i>in situ</i> d’une grosseur prodigieuse, et couvre une surface de
-plusieurs milles d’étendue; il est entièrement découvert de la
-cime jusqu’à la base. C’est le grand registre du désert; car on
-y lit en gros caractères le nom de tous les voyageurs qui y
-ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre qui
-ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées,
-nous avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus,
-bien proprement appelés <i>Montagnes Rocheuses</i>. Ce ne sont que
-des rochers entassés sur rochers; on dirait qu’on a sous les
-yeux les ruines d’un monde entier recouvertes comme d’un
-linceul par des neiges éternelles.</p>
-
-<p>Le 19, nous découvrîmes les <i>Montagnes-au-Vent</i>, où la
-caravane a son rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant
-encore éloignés de neuf journées de marche. Tous
-les jours nous nous apercevions que le froid était de plus en
-plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des plaines couvertes
-de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux
-tributaires du Missouri sur celles du <i>Colorado</i>, qui se jette
-dans la mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus
-au sud que la Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes
-est presque imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq
-milles de largeur, et quatre-vingts de longueur. On calcule que
-ces montagnes ont de vingt à vingt-quatre mille pieds au-dessus
-de la mer Atlantique.<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p>
-
-<p>Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de <i>Têtes-plates</i>,
-qui avaient été avertis de mon approche, m’attendait
-déjà. Il eut lieu, comme je l’ai dit plus haut, sur la <i>Rivière-Verte</i>,
-un tributaire du Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs
-aux castors et les sauvages des différentes nations se
-rendent tous les ans pour vendre leurs pelleteries et pour se
-procurer les choses nécessaires.</p>
-
-<p>Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les
-caractères et les localités des différents peuples des montagnes,
-d’après mes propres observations et d’après les meilleures
-informations que j’en ai pu obtenir.</p>
-
-<p>Les <i>Soshonies</i>, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés
-les <i>Serpents</i>, se trouvaient en grand nombre au
-rendez-vous. Ils habitent la partie méridionale du territoire de
-l’<i>Orégon</i>, dans le voisinage de la haute Californie. Leur population
-d’environ dix mille âmes se partage en plusieurs peuplades
-disséminées çà et là dans le pays le plus inculte de
-toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface
-y est couverte de scories et d’autres productions volcaniques.
-On les a surnommés <i>Serpents</i>, parce que, dans leur
-indigence, ils sont réduits comme ces reptiles à fouiller la
-terre et à se nourrir de racines. Quelques bandes de chasseurs
-se rendent parfois à l’est des montagnes à la chasse des buffles,
-et dans la saison où le poisson remonte, ils descendent sur
-les bords de la <i>Rivière-aux-Saumons</i> et de ses tributaires pour
-faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien pourvus de
-chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer les
-blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se
-rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp.
-Ils étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues,
-et tout couverts de plumes, de perles, de queues de loups,
-de dents et de griffes d’animaux, bizarres ornements, dont
-chacun s’était paré selon son caprice. Ceux qui avaient reçu
-des blessures dans les batailles, et ceux qui avaient tué des<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span>
-ennemis de leur tribu, montraient avec ostentation leurs cicatrices
-et faisaient flotter, au bout de perches en formes d’étendards,
-les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir fait
-plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des
-cris de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la
-main à tous les blancs en signe d’amitié.</p>
-
-<p>Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent
-à un conseil. Comme parmi les <i>Sheyennes</i>, il fallut
-aussi passer par toutes les cérémonies du calumet. Le chef fit
-d’abord un petit cercle sur la terre, y plaça un petit morceau
-brûlant de fiente sèche de vache et y alluma son calumet. Il
-offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au soleil, à la terre et
-aux quatre points cardinaux. Les autres observaient tous le plus
-profond silence et restaient assis immobiles comme des statues.
-Le calumet passa de main en main, et je remarquai que chacun
-avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le calumet
-avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait
-un demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en
-l’air; un quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite.
-Je suis naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion
-j’ai dû faire des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant
-la gravité que ces pauvres sauvages observaient au
-milieu de toutes ces simagrées ridicules. Ces façons de fumer
-entrent dans leurs pratiques superstitieuses de religion; chacun
-a la sienne, dont il n’oserait dévier pendant toute sa vie, de
-peur de déplaire à ses manitous. Je leur fis connaître les motifs
-de ma visite, le commandement que Dieu avait fait aux
-Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations
-de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la
-suivre dès qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle
-procure à tous ceux qui la suivraient fidèlement jusqu’à la
-mort, et l’enfer avec tous ses tourments, qui serait le partage
-de quiconque fermerait l’oreille à la parole de Jésus-Christ. Je
-leur fis concevoir les avantages que leur procurerait une mis<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>sion,
-et je finis en leur prêchant les principaux points du christianisme.
-Les sauvages m’accordèrent la plus grande attention
-et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je venais
-de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace
-d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs,
-m’adressa les paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles
-ont trouvé accès dans nos cœurs, elles n’en sortiront jamais.
-Nous désirons de connaître et de pratiquer la sublime loi dont
-vous venez de nous faire part, au nom du Grand-Esprit, que
-nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous n’avez
-qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous,
-tant que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts,
-pour venir nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je
-leur conseillai, en attendant cet heureux jour, de choisir des
-hommes sages dans leurs différents camps, pour faire les prières
-en commun soir et matin; que là les bons chefs trouveraient
-occasion d’exciter tout le monde à la vertu. Le soir même ils
-s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à l’avenir
-celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale
-serait puni en public.</p>
-
-<p>Les <i>Serpents</i> croient que le Grand-Esprit réside particulièrement
-dans le soleil, le feu et la terre. Lorsqu’ils font une
-promesse solennelle, ils prennent le soleil, le feu et la terre à
-témoin de l’obligation qu’ils contractent. Lorsqu’un chef ou un
-brave de la nation meurt, ses femmes, ses enfants et ses plus
-proches parents se coupent les cheveux; c’est leur grand deuil.
-Ils rasent même les crinières et les queues à tous les chevaux
-que le défunt possédait, ce qui donne à ces pauvres animaux
-un air bien triste. Ils font ensuite au milieu de sa loge un tas
-de tout son butin, coupent en petits bouts les perches qui la
-supportent, et brûlent tout son avoir à la fois. Le cadavre est
-garrotté sur son coursier favori et conduit sur le bord de la
-rivière voisine. Là, les guerriers poursuivent l’animal, et le
-cernent de près en jetant des cris si affreux, qu’ils le forcent<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span>
-à s’élancer dans le courant avec le corps de son maître. Alors,
-redoublant leurs cris, ils recommandent au cheval de transporter
-sans délai son maître au pays des âmes. Ce n’est pas
-tout; pour témoigner leur douleur, ils se font des incisions sur
-toutes les parties charnues du corps; et plus l’attachement au
-défunt est grand, plus les incisions qu’ils se font sont profondes.
-On m’a assuré qu’ils prétendent que la douleur s’échappe
-par ces plaies. Croiriez-vous que ces mêmes gens, si sensibles
-à la mort d’un parent, ont, comme les <i>Scioux</i>, les <i>Pawnées</i>
-et la plupart des nations nomades, la coutume barbare d’abandonner
-sans pitié aux bêtes féroces du désert les vieillards et
-les malades, dès qu’ils commencent à leur causer de l’embarras
-dans leurs expéditions de chasse.</p>
-
-<p>Tandis que je me trouvais dans leur camp, les <i>Serpents</i> se
-préparaient à une expédition contre les <i>Pieds-noirs</i>. Aussitôt
-que le chef eut annoncé à tous les jeunes guerriers sa résolution
-de porter la guerre sur les terres de l’ennemi, tous ceux qui se
-proposaient de le suivre préparèrent leurs munitions, souliers,
-arcs et flèches. La veille du départ, le chef, à la tête de ses
-soldats, fit sa danse d’adieu à chaque loge; partout il reçut un
-morceau de tabac ou quelque autre présent. Si dans ces expéditions
-ils font des femmes prisonnières, ils les emmènent au
-camp, et les livrent à leurs femmes, mères et sœurs. Celles-ci
-les assomment aussitôt à coups de hache et de couteau,
-vomissant contre ces pauvres malheureuses, dans leur rage
-effrénée, les paroles les plus accablantes et les plus outrageantes.
-«Chiennes de <i>Pieds-noirs</i>! s’écrient-elles; ah! si nous
-pouvions aujourd’hui dévorer les cœurs de tous vos enfants
-et nous baigner dans le sang de votre maudite nation!»</p>
-
-<p>Les <i>Jouts</i>, une tribu des <i>Serpents</i>, brûlent les corps de
-leurs parents avec les meilleurs chevaux que possédait le défunt.
-Le cadavre, avec les chevaux égorgés, est placé sur un
-grand tas de bois sec. Quand la fumée s’élève en tourbillons,
-ils croient que l’âme du sauvage s’envole vers la région des<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span>
-esprits, emportée par ses fidèles coursiers; et pour exciter
-ceux-ci à un plus rapide essor, ils poussent tous à la fois
-des hurlements affreux.</p>
-
-<p>Les <i>Sampectches</i>, les <i>Pagouts</i> et les <i>Ampayouts</i> sont les
-plus proches voisins des <i>Serpents</i>. Il n’y a peut-être pas dans
-tout l’univers un peuple plus misérable, plus dégradé et plus
-pauvre. Les Français les appellent communément les <i>Dignes-de-pitié</i>,
-et ce nom leur convient à merveille. Le pays qu’ils
-habitent est une véritable bruyère. Ils logent dans les crevasses
-des rochers ou dans des trous creusés en terre; ils
-n’ont pas d’habillements; pour toute arme, un arc, des flèches
-et un bâton pointu; ils parcourent les plaines incultes à la
-recherche des fourmis et des sauterelles, dont ils se nourrissent,
-et ils croient faire un festin quand ils rencontrent quelques
-racines insipides ou quelques graines nauséabondes. Des personnes
-respectables et dignes de foi m’ont assuré qu’ils se repaissent
-des cadavres de leurs proches et qu’ils mangent même
-quelquefois leurs propres enfants. On ne connaît pas leur
-nombre, car ils ne sont guère que deux, trois ou quatre ensemble.
-Ils sont si timides qu’un étranger aurait bien de la
-peine à les aborder. Dès qu’ils en aperçoivent un, soit blanc,
-soit sauvage, ils donnent l’alarme en faisant un boucan (fumée
-de bois); un instant après, le même signal se multiplie dans
-tous les endroits où ils se trouvent. On en a compté plus de
-quatre cents à la fois qui, à ce signal, couraient se cacher dans
-des roches inaccessibles; ce qui fait présumer qu’ils sont très-nombreux.
-Lorsqu’ils vont à la recherche des racines et des
-fourmis, ils cachent leurs petits enfants dans les herbes ou dans
-les trous des rochers. Quelques-uns, de temps en temps, se
-hasardent à quitter leurs cachettes, viennent trouver les blancs,
-et leur vendent leurs enfants pour des bagatelles. Les Espagnols
-de la Californie font quelquefois des incursions dans leur
-pays pour leur enlever leurs enfants. On m’a assuré qu’ils les
-traitent avec humanité, qu’ils les instruisent dans la religion,<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span>
-et que, lorsqu’ils sont parvenus à un certain âge, ils leur
-accordent la liberté, ou les retiennent dans une espèce d’esclavage
-en leur confiant la garde de leurs chevaux ou en les
-faisant travailler dans leurs fermes. J’ai eu la consolation de
-baptiser plusieurs de ces êtres malheureux; eux aussi m’ont
-raconté les circonstances que je vous rapporte. Il serait facile
-de trouver des guides parmi les nouveaux convertis; par ce
-moyen on pourrait s’introduire chez ces pauvres abandonnés,
-leur apprendre la nouvelle consolante de l’Evangile, et rendre
-leur sort, sinon plus heureux sur la terre, au moins meilleur
-par l’espérance d’un avenir de bonheur éternel. Si Dieu m’accorde
-la grâce de retourner aux Montagnes, et que mes supérieurs
-me le permettent, je me dévouerai avec bonheur à la
-conversion de ces hommes misérables et vraiment dignes de
-pitié.</p>
-
-<p>Le pays des <i>Utaws</i> est situé à l’est et au sud-est de celui
-des <i>Soshonies</i>, aux sources du <i>Rio-Colorado</i>; ils sont environ
-quatre mille. Ils paraissent doux et affables, très-polis
-et hospitaliers pour les étrangers, et charitables entre eux.
-Ils subsistent de la chasse, de la pêche, de fruits et de racines,
-productions spontanées de leur territoire. Leur habillement
-n’a rien d’extraordinaire; ils sont d’une grande simplicité
-dans leurs mœurs. Le pays est chaud, le climat favorable,
-et la terre très-propre à la culture.</p>
-
-<p>En s’avançant vers le nord, on trouve les <i>Nez-percés</i>; leur
-pays a des endroits très-fertiles et propres à la culture; il y
-a aussi de riches et vastes pâturages. Ces sauvages possèdent
-un grand nombre de chevaux; quelques-uns en ont jusqu’à
-cinq ou six cents. La nation des <i>Nez-percés</i> compte à peu
-près deux mille cinq cents habitants. Quoiqu’ils aient des ministres
-protestants, sur les rapports qu’eux-mêmes m’en ont
-faits, et d’après les entretiens que j’ai eus avec plusieurs de
-leurs chefs, ils seraient charmés d’avoir des missionnaires
-catholiques parmi eux.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p>
-
-<p>A l’ouest des <i>Nez-percés</i> sont les <i>Kayuses</i>, sauvages honnêtes,
-pacifiques et hospitaliers. Ils sont au delà de deux
-mille. Leur richesse, comme celle des <i>Nez-percés</i>, consiste
-en chevaux, mais de la plus belle race des montagnes. Une
-grande partie de leur territoire est très-fertile, et produit dans
-une grande abondance une certaine racine appelée la <i>kammache</i>,
-dont ils font du pain et qui, avec le poisson et le gibier, forme
-leur nourriture habituelle.</p>
-
-<p>Les <i>Walla-walla</i> habitent, sur la rivière du même nom, l’un
-des tributaires de la Colombie, et leur pays s’étend aussi le
-long de ce fleuve. Ils sont environ cinq cents. Leur caractère,
-leurs mœurs et leurs habitudes ne diffèrent point de ceux des
-sauvages que je viens de nommer.</p>
-
-<p>La tribu <i>Paloose</i> appartient à la nation des <i>Nez-percés</i>, et
-leur ressemble sous tous les rapports. Elle habite les bords
-des deux rivières des <i>Nez-percés</i> et du <i>Pavillon</i>. Ils ne sont
-guère que trois cents.</p>
-
-<p>Les quatre nations que je viens de citer parlent la même
-langue avec une légère différence de dialecte.</p>
-
-<p>Au nord-ouest des <i>Palooses</i> se trouve la nation des <i>Spokanes</i>.
-Ils sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites
-tribus, qu’on peut considérer comme appartenant à la même
-nation, se tiennent dans le voisinage. Leur pays est diversifié
-par des montagnes et des vallées dont quelques parties sont
-très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les <i>Enfants du soleil</i>,
-dans leur langue <i>Spokani</i>. Leur subsistance principale est la
-pêche et la chasse, les racines et les fruits.</p>
-
-<p>A l’est de ceux-ci sont les <i>Cœurs-d’alène</i>, environ sept
-cents âmes. Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et
-la bonté. Leur pays est plus ouvert que celui des <i>Spokanes</i>
-et plus propre à la culture.</p>
-
-<p>Le pays de mes chères <i>Têtes-plates</i> est encore plus à l’est
-et au sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses.
-Cette tribu est sans contredit la plus intéressante de tout<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span>
-l’Orégon. Francs, nobles et généreux dans leurs dispositions,
-ils ont toujours montré une grande bienveillance envers les
-blancs, et un grand désir de connaître la religion chrétienne.
-Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent une vie
-nomade; ils chassent le buffle sur les rivières <i>Clarck</i> ou du
-<i>Saumon</i>; et tous les printemps ils traversent les montagnes et
-descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri.
-Cette nation a été beaucoup réduite par les assauts
-continuels que lui ont livrés les <i>Pieds-noirs</i>. Quoique d’une
-grande bravoure, ils sont très-paisibles dans leurs dispositions,
-et, pour éviter leurs ennemis, ils désirent s’établir en
-permanence sur leurs terres. Ils attendant le retour de nos
-missionnaires pour exécuter leurs louables desseins. «Cultiver
-la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est,
-disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux,
-mais entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches
-en pâturages. Les montagnes sont froides, couvertes
-de neige pendant une partie de l’année; mais dans les vallées
-le climat est doux.</p>
-
-<p>Les <i>Pondéras</i>, communément appelés les <i>Pends-d’oreille</i>,
-ressemblent aux <i>Têtes-plates</i>, de corps, de caractère, de manières,
-de dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font
-maintenant avec eux qu’un seul et même peuple. Leur
-nombre s’élève à plus de douze cents. Ils habitent au nord
-de la rivière <i>Clarck</i> et aux bords d’un lac qui porte leur nom.
-Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils attendent
-avec impatience notre retour, pour commencer leur culture
-et pour continuer à vivre ensemble avec les <i>Têtes-plates</i>,
-sous la sainte loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de
-leur prêcher pendant trois mois, et à laquelle ils se sont tous
-soumis avec le plus grand empressement et la plus grande
-docilité.</p>
-
-<p>Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice
-de mon séjour parmi eux et de mes excursions dans leur<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span>
-compagnie. Ne vous étonnez pas de ce que depuis le mois
-d’avril jusqu’au mois de décembre j’ai mené la vie nomade
-d’un sauvage, vivant de chasse et de racine, sans pain, sans
-sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de buffle
-et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile
-lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes
-sous une petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait
-s’obstiner à ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure
-que je menais, il est arrivé que j’en fus tout à fait débarrassé,
-et je me porte à merveille depuis le mois de septembre.</p>
-
-<p>Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que
-durant mon séjour parmi ces bons <i>Têtes-plates</i> et <i>Pondéras</i>;
-le Seigneur m’a amplement dédommagé de toutes les privations
-et souffrances que j’avais endurées dans ce long et pénible
-voyage. J’ai dit plus haut que j’avais trouvé une députation
-de ces deux tribus au rendez-vous de la Rivière-Verte.
-Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me
-servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre
-rencontre ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient
-comme des enfants qui accourent à la rencontre de leur père
-après une longue absence. Je pleurais de joie en les embrassant,
-et eux aussi, les larmes aux yeux, m’accueillaient avec
-les expressions les plus tendres. Avec une naïveté vraiment
-patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de
-la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un
-combat de soixante des leurs contre deux cents <i>Pieds-noirs</i>,
-combat qui avait duré cinq jours, et dans lequel ils avaient
-tué environ cinquante de leurs ennemis sans perdre un seul
-homme. «Nous nous sommes battus en braves, me disaient-ils,
-dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a eu pitié de
-nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route qui
-doit vous conduire à notre camp. Les <i>Pieds-noirs</i> ne nous
-molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en
-pleurant. Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.»<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span>
-Nous remerciâmes ensemble le Seigneur de nous avoir préservés
-jusqu’ici au milieu de tant de dangers, et nous implorâmes
-sa protection dans les nouvelles et longues courses
-qui nous restaient à faire.</p>
-
-<p>Je m’étais arrêté quatre jours sur la <i>Rivière-Verte</i>, pour
-laisser le temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues,
-pour donner de bons et salutaires avis aux chasseurs
-canadiens, qui paraissaient en avoir grand besoin, pour m’entretenir
-avec les sauvages des différentes nations. Le 4 juillet,
-je me remis en route avec mes <i>Têtes-plates</i>; dix braves Canadiens
-voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de
-Gand, <i>Jean-Baptiste De Velder</i>, ancien grenadier de Napoléon,
-qui avait quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les
-quatorze derniers aux Montagnes en qualité de chasseur de
-castors, offrit généreusement de me servir et de m’aider dans
-toutes mes courses. Il était résolu, me disait-il, à passer le
-reste de ses jours dans les pratiques de sa sainte religion. Il
-avait presque oublié la langue flamande, excepté ses prières
-et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il
-avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il
-récitait tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes
-la <i>Rivière-Verte</i>, et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant
-à travers une plaine élevée qui sépare les eaux du Colorado
-de celles de la Colombie. Le lin, dans cette plaine, ainsi que
-dans toutes les vallées des montagnes que j’ai traversées,
-croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au
-lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel:
-même tige, calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le
-jour et s’ouvre le soir. En quittant la plaine, nous descendîmes
-par un sentier de plusieurs mille pieds et nous arrivâmes dans
-la vallée de <i>Jacson</i>. Le penchant des montagnes voisines abonde
-en plantes des plus rares et offre une superbe collection pour
-l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles de long sur
-cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé étroit<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span>
-et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque
-et sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent
-jusqu’à la région des neiges perpétuelles, et se projettent
-souvent au-dessus d’un sentier étroit et raboteux où chaque
-pas offre la menace d’une chute. Nous le suivîmes, l’espace
-de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne inclinée à
-un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui
-s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds
-plus bas que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes
-de chaque côté si hautes, que le soleil avait peine à y
-pénétrer pendant une ou deux heures de la journée. Des
-forêts de pins comme ceux de Norwége, de sapins à baume,
-de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de plusieurs
-autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes.</p>
-
-<p>Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous
-arrivâmes sur les bords de la <i>Rivière-à-Henri</i>, l’un des principaux
-tributaires de la <i>Rivière-au-Serpent</i>. La masse des
-neiges fondues pendant les chaleurs de juillet avait gonflé ce
-torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux mugissantes s’élançaient
-avec fureur et blanchissaient de leur écume de gros
-blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce
-spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens:
-accoutumés à ces sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval
-dans le torrent et le passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder
-à faire de même. Pour me passer, ils firent une espèce
-de sac avec ma loge de peau; ils y mirent tous mes effets et me
-placèrent dessus. Les trois <i>Têtes-plates</i>, qui s’étaient jetés à
-la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en riant
-de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en
-effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux;
-et en moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre
-bord, où nous campâmes pour la nuit. Le lendemain, nous
-eûmes encore à gravir une haute montagne à travers une
-épaisse forêt de pins, et sur la cime nous trouvâmes la neige<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span>
-qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de deux pieds.
-C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand
-il pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur
-les montagnes. En descendant dans le gros vallon de <i>Pierre</i>,
-nous trouvâmes le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux
-et les mulets sont très-adroits dans ces sortes de passages dangereux;
-on n’a qu’à les laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier
-qui voudrait s’obstiner à les guider dans ces circonstances,
-serait en danger, à chaque pas, de se casser le cou.</p>
-
-<p>Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre,
-quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne
-et de substances marines dans un état de décomposition. Cette
-espèce de sol pénètre à une grande profondeur, comme on le
-voit dans les vastes coupures des ravins et sur les bords des
-rivières. La végétation dans ces vallées est très-abondante.
-C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements
-d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup
-d’intérêt à examiner les différentes formations des laves, etc.</p>
-
-<p>Une journée de marche dans le grand vallon de <i>Pierre</i> nous
-mena au camp des <i>Têtes-plates</i> et des <i>Pondéras</i>.</p>
-
-<p>Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A
-mon approche, hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble
-à ma rencontre pour me donner la main et pour me
-souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre d’environ mille
-six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis que les
-jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des
-cris d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge
-du vieux chef, appelé dans sa langue le <i>Grand-Visage</i>. Il avait
-l’aspect d’un véritable patriarche, et me reçut au milieu de
-tout son conseil avec la plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite
-les paroles suivantes, que je vous rapporte mot à mot,
-pour vous donner une idée de son éloquence et de son caractère:
-«<i>Robe-noire</i>, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est
-aujourd’hui que <i>Kyleêeyou</i> (le Grand-Esprit) a accompli nos<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span>
-vœux. Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli.
-Vous êtes au milieu d’un peuple pauvre et grossier,
-plongé dans les ténèbres de l’ignorance. J’ai toujours exhorté
-mes enfants à aimer <i>Kyleêeyou</i>. Nous n’ignorons pas que tout
-ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance repose
-dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous
-ont donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur
-de notre cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne
-notre salut, nous avons député de nos gens, à différentes
-reprises, à la <i>grande Robe-noire</i> de Saint-Louis (Mgr l’évêque),
-afin qu’il nous envoie un Père pour nous parler... <i>Robe-noire</i>,
-nous suivrons les paroles de votre bouche.» J’eus alors un
-long entretien sur la religion avec ces braves gens; je leur
-expliquai l’objet et les avantages de ma mission et la nécessité
-de se fixer en permanence dans un endroit avantageux
-et fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement,
-et montraient beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le
-carquois contre la bêche et la charrue.</p>
-
-<p>J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels,
-particulièrement pour les prières du matin et du soir
-en commun, et pour les heures des instructions. Un des chefs
-m’apporta ensuite une cloche pour donner les signaux, et,
-dès la première soirée, je rassemblai tout le monde autour
-de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec leurs
-chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les
-dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux,
-pour comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ,
-qui seule pouvait les sauver des peines de l’enfer, les rendre
-heureux sur la terre et leur procurer après cette vie un
-bonheur éternel avec Dieu dans le ciel. Je dis ensuite les
-prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent ensemble,
-dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai
-admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de
-leur propre composition à la louange de Dieu. Il me serait<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span>
-impossible de vous décrire les émotions que j’éprouvais en
-ce moment. Qu’il est touchant pour un missionnaire d’entendre
-publier les bienfaits du Très-Haut par de pauvres
-enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de
-recevoir la lumière de l’Evangile!</p>
-
-<p>Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait
-le premier; puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp
-pour haranguer son peuple. C’est une coutume qu’il a toujours
-observée, et qui a tenu, je pense, ces Indiens dans la
-grande union et dans la simplicité admirable que l’on remarque
-parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses
-soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une
-seule famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière
-vraiment étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes
-enfants, ouvrez les yeux. Adressez vos premières pensées et
-vos premières paroles au Grand-Esprit. Dites-lui que vous
-l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le soleil va paraître,
-il est temps que vous alliez à la rivière pour vous
-laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père
-au premier son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos
-oreilles pour entendre, et votre cœur pour retenir toutes les
-paroles qu’il vous dira.» Il faisait ensuite des remontrances
-paternelles sur ce que lui et les autres chefs avaient remarqué
-de défectueux dans leur conduite de la veille. A la voix de ce
-vieillard, que tous aiment et respectent comme un tendre
-père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement
-dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière
-se couvraient de monde.</p>
-
-<p>Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière,
-et depuis le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué
-à montrer la même avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement
-était si grand, qu’ils couraient pour avoir une
-bonne place; les malades mêmes s’y faisaient porter. Quelle
-leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes des anciens pays<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span>
-catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se rendre
-aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au
-premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’<i>Ite
-missa est</i>; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et
-l’apparence du mauvais temps pour se dispenser de l’obligation
-d’assister à la sainte messe et aux sermons de leurs pasteurs!
-Cette ardeur pour la prière et l’instruction (je leur
-prêchais régulièrement quatre fois par jour), au lieu de diminuer,
-s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient
-souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de
-Dieu. Le lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien
-de plus pressé que de traduire les prières dans leur langue,
-à l’aide d’un bon interprète. Quinze jours après, dans une
-instruction, je promis une médaille à celui qui le premier
-pourrait réciter sans faute le <i>Pater</i>, l’<i>Ave</i>, le <i>Credo</i>, les dix
-commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se leva:
-«Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à
-ma grande surprise, il récita toutes ces prières sans manquer
-un mot; je l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon
-sauvage mit tant de zèle et de persévérance dans son emploi,
-qu’en moins de dix jours toute la nation sut réciter les prières.</p>
-
-<p>Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur
-de régénérer près de six cents d’entre eux dans les eaux
-salutaires du baptême; tous désiraient ardemment d’obtenir
-la même grâce, et leurs dispositions étaient sans doute excellentes,
-mais comme l’absence des missionnaires ne devait être
-que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année
-suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité
-du sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde
-l’indissolubilité des liens du mariage, qui est une affaire inconnue
-parmi les nations indiennes de l’Amérique; car ils se
-séparent souvent pour les causes les plus frivoles. Parmi les
-adultes baptisés se trouvaient les deux grands chefs, celui des
-<i>Têtes-plates</i> et celui des <i>Pondéras</i>, tous deux octogénaires.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span>
-Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les excitais à
-renouveler la contrition de leurs péchés, l’<i>Ours-ambulant</i>
-(c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune,
-et même jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde
-ignorance du bien et du mal, et dans cet intervalle sans
-doute j’ai dû souvent déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement
-de lui le pardon. Mais toutes les fois que j’ai reconnu
-qu’une chose était mauvaise, je l’ai aussitôt bannie de
-mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie offensé
-le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe
-beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage?</p>
-
-<p>Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible,
-si ce n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils
-risquent souvent tout ce qu’ils possèdent. Ces jeux ont été
-abolis à l’unanimité aussitôt que je leur eus expliqué qu’ils
-étaient contraires au commandement de Dieu, qui dit: «Vous
-ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.»
-Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats;
-jamais ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce
-qu’on trouve est porté à la loge du chef, qui proclame les
-objets et les remet au propriétaire. La médisance est inconnue
-même aux femmes; le mensonge surtout leur est odieux.
-Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu, c’est pourquoi ils
-n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une <i>langue fourchue</i>
-(un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni
-avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent
-à son malheur et ne viennent au secours de sa détresse;
-aussi n’ont-ils point d’orphelins parmi eux. Ils sont
-polis, toujours d’une humeur joviale, très-hospitaliers, et
-s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs loges sont
-toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas même
-l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence
-qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span>
-combats et sa sagesse dans les conseils, conduit la peuplade
-entière: il n’a besoin ni de garde, ni de verrous, ni de barres
-de fer, ni de prisons d’Etat. Souvent je me suis répété:
-Sont-ce là des peuples que les gens civilisés osent appeler du
-nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens dans
-ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité
-dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La
-vivacité de leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de
-leur caractère et leurs dispositions entre eux sont remarquables.
-Trop longtemps on s’est accoutumé à juger les sauvages
-de l’intérieur par ceux des frontières: ces derniers ont
-appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif insatiable
-d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les encouragent
-par leur exemple.</p>
-
-<p>J’ai trouvé le camp des <i>Têtes-plates</i> et des <i>Pondéras</i> dans
-le vallon de <i>Pierre</i>; ce vallon est situé au pied des trois <i>Têtons</i>,
-montagnes pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles
-s’élèvent presque perpendiculairement à plus de dix mille pieds,
-et sont couvertes de neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais
-trois seulement peuvent être vues à une grande distance. De
-là nous remontâmes l’une des fourches principales de la <i>Rivière-à-Henri</i>,
-faisant tous les jours de petits campements de
-neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent, dans
-ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes
-côtes, des torrents larges et rapides, des défilés étroits et
-dangereux. Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons,
-unis et ouverts, riches en pâturages, qui offraient une
-belle verdure émaillée de fleurs, et où le baume des montagnes
-(le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors même qu’il
-a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux,
-embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons
-et les défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes
-attirèrent encore notre attention: quelques-unes représentaient
-des cônes s’élevant à la hauteur de plusieurs milliers<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span>
-de pieds à un angle de quarante-cinq à cinquante degrés,
-très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres représentaient
-des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique
-bien brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque
-grande convulsion de la nature; les scories et la lave étaient
-tellement poreuses qu’elles flottaient sur l’eau; on les trouvait
-répandues dans toutes les directions, et en plusieurs endroits
-en si grande abondance, qu’elles paraissaient avoir
-rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits, on distinguait
-encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches
-argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales;
-mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement,
-ou bien elles sont courbées ou ondulantes:
-souvent on les prendrait pour l’ouvrage de l’art.</p>
-
-<p>Le 22 juillet, le camp se rendit au lac <i>Henri</i>, l’une des
-sources principales de la Colombie; il a environ dix milles
-de circonférence. Nous gravissions à cheval la montagne qui
-sépare les eaux des deux grands fleuves: du <i>Missouri</i>, qui
-est à proprement parler la branche principale du Mississipi et
-se jette avec lui dans le golfe du Mexique, et de la <i>Colombie</i>,
-qui porte le tribut de ses eaux à l’océan Pacifique. De la
-place élevée où je me trouvais, je distinguais facilement le lac
-des <i>Maringouins</i>, source d’une des principales branches de
-la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de <i>Jefferson</i>.
-Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de
-l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne,
-pour examiner mieux la distance des fontaines qui donnent
-naissance à ces deux grandes rivières; je les vis descendre en
-cascades d’une hauteur immense, se jetant avec fracas de
-roc en roc; même à leur source ils formaient déjà deux gros
-torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine de pas l’un de
-l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout de
-six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir
-monté plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span>
-amoncelées à plus de vingt pieds de profondeur, et cependant
-la cime de la montagne était encore à une grande élévation
-au-dessus de ma tête. Je me vis donc contraint d’abandonner
-mon projet, et je m’assis. Les Pères de la Compagnie
-qui desservent les missions sur les bords du Mississipi
-et de ses tributaires, depuis <i>Cunccill-Bluffs</i> jusqu’au golfe
-du Mexique, me venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux
-heureux souvenirs qui s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai
-le Seigneur de ce qu’il avait daigné favoriser les travaux
-de ses serviteurs, dispersés dans cette vaste vigne, implorant
-en même temps sa grâce divine pour toutes les nations
-de l’Orégon, et en particulier pour les <i>Têtes-plates</i> et les <i>Pondéras</i>,
-qui venaient si récemment et de si bon cœur de se
-ranger sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères
-sur une pierre tendre cette inscription: <span class="smcap">Sanctus
-Ignatius Patronus Montium. Die julii 23, 1840.</span></p>
-
-<p>Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne,
-entouré de mes sauvages qui entonnaient des cantiques
-à la louange de Dieu, et je m’installai dans le pays au
-nom de notre saint fondateur, implorant son secours, afin
-que, par son intercession dans le ciel, cet immense désert,
-qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir
-de dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps
-favorable pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations.
-Les apôtres du protestantisme commencent à s’y rendre en
-foule et à choisir les meilleurs endroits, et bientôt la cupidité
-et l’avarice de l’homme civilisé feront les mêmes agressions
-ici que dans l’est, et l’abominable influence des vices
-des frontières interposera la même barrière à l’introduction
-de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un grand
-désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons <i>Têtes-plates</i>
-et les <i>Pondéras</i>, avec fidélité.</p>
-
-<p>Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement
-la sainte messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span>
-que les jours où les sauvages ne levaient point le camp le
-matin. L’autel était construit de saules; ma couverture formait
-le devant d’autel, et toute la loge était ornée d’images
-et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en dehors
-dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits
-pins et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient
-assidûment avec la plus grande modestie, attention et dévotion,
-et comme il y en avait de différentes nations, ils chantaient
-les louanges de Dieu en tête-plate, en nez-percé et en
-iroquois; les Canadiens, mon Flamand et moi nous chantions
-des cantiques en français, en anglais et en latin. Les <i>Têtes-plates</i>
-avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne jamais
-lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques
-de dévotion.</p>
-
-<p>Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta
-du lac Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août,
-nous passâmes encore par une grande variété de pays. Tantôt
-nous nous trouvions dans des vallons ouverts et riants,
-tantôt dans des terres stériles à travers de hautes montagnes
-et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines élevées et
-étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments
-de granit.</p>
-
-<p>Le 10, nous campâmes sur la rivière de <i>Jefferson</i>. Le bas-fond
-est riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une
-chétive croissance. Nous le descendîmes, faisant tous les
-jours de douze à quinze milles, et le 21 du même mois nous
-arrivâmes à la jonction des trois fourches du <i>Missouri</i>, là où
-ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes sur
-celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles
-se montraient en bandes innombrables. Depuis la <i>Rivière-Verte</i>
-jusqu’ici, nos sauvages s’étaient nourris de racines et
-de la chair d’animaux, tels que le cherveuil rouge et à queue
-noire, l’élan, la gazelle, la grosse-corne ou mouton des montagnes,
-l’ours gris et noir, le brelan, le lièvre et le chat-pard,<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span>
-tuant de temps à autre de la volaille, comme le coq des montagnes,
-la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne, l’oie,
-la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les rivières,
-particulièrement la truite saumonée. Mais la viande
-de vache est le met favori de tous les chasseurs, et aussi
-longtemps qu’ils la trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux.
-Se trouvant donc maintenant au milieu de l’abondance,
-les <i>Têtes-plates</i> se préparèrent à faire leurs provisions d’hiver;
-ils érigèrent des échafaudages de saules autour de leurs
-loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son arme
-à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux
-et jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de
-bon matin pour la grande chasse. Je voulus les accompagner
-pour contempler de près ce spectacle frappant. A un signal
-donné, ils se rendirent au grand galop parmi les bandes; tout
-parut bientôt confusion et déroute dans toute la plaine; les
-chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses, déchargèrent
-leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de
-trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les
-femmes, les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à
-l’aide des chevaux, ils emportèrent les peaux et la viande,
-et bientôt tous les échafaudages furent remplis et donnèrent
-au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les buffles sont difficiles
-à tuer; on doit les blesser dans les parties vitales. La
-balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre
-effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande;
-au contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre.
-Plusieurs bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent
-avec fureur.</p>
-
-<p>Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes
-des nations indiennes de l’ouest en général. Dans toutes
-les tribus des montagnes, le costume est à peu près le même.
-Les hommes portent une tunique très-longue de peau de
-gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau de chevreuil<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span>
-ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau
-de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue,
-verte ou blanche. Les coutures de leurs habillements sont
-ornées de longues franges: ils en ôtent la crasse en les frottant
-avec de la terre blanche (c’est le savon des sauvages).
-L’Indien aime à entasser parure sur parure; il attache à sa
-longue chevelure des plumes de toute espèce. La plume de
-l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand
-oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier
-sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets,
-des rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets
-et des écailles. Ils portent au cou des colliers de perles
-entrelacées d’apocoins (une écaille oblongue qu’ils ramassent
-sur les bords de la mer Pacifique). Le matin, tous se lavent;
-mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout de leur
-tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette,
-c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et
-la poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une
-forte couche de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche
-et hideux; souvent je m’imaginais, en les rencontrant,
-de voir devant moi ces visages boursoufflés qu’on appelle
-en Belgique <i>vagevuers gezichten</i> (faces du purgatoire).
-Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de
-dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux
-bords, ce qui donne un air tout à fait singulier à ces petits,
-sans culotte et sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils
-n’ont rien pour se couvrir pendant l’été; ils passent les journées
-entières à se jouer dans l’eau ou dans les bourbiers; en
-hiver, on les enveloppe dans des morceaux de cuir. Les
-femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents
-d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs.
-Cet habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait
-un bel effet. Le sauvage met autant de soin à orner son coursier
-qu’il en emploie pour sa propre personne; la tête, la<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span>
-poitrine et les flancs de l’animal sont couverts de pendants
-de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de longues
-franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes.</p>
-
-<p>On peut dire en général que la propreté ne compte pas au
-nombre des vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps
-pour les supporter; il m’en faudra peut-être bien plus pour
-les corriger. Pardonnez-moi si j’entre ici dans quelques détails
-bien dégoûtants; celui qui se croit appelé à ces missions
-doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les <i>Sheyennes</i> les
-<i>Serpents</i>, les <i>Youts</i>, etc., manger la vermine les uns des
-autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant
-qu’ils m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en
-ma présence, et, tout en causant, s’amusaient à faire cette
-espèce de chasse dans les coutures; à mesure qu’ils délogeaient
-le gibier, ils le croquaient avec autant d’appétit que des bouches
-plus civilisées croquent les amandes et les noisettes, les pattes
-d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières, leurs marmites
-et leurs plats, à moins de tomber par accident dans l’eau, ne
-touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes portent
-des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés
-et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent
-de vases à boire et de plats pour manger la soupe, et ce qui
-vous paraîtra incroyable au premier abord, elles s’en servent
-même pour bouillir la viande; c’est à l’aide de cailloux chauffés
-que l’eau bout dans cette espèce de marmite.</p>
-
-<p>La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent
-à avoir des chevaux, une belle loge, une bonne couverture
-ou casaque et un bon fusil. Au delà, à peine y a-t-il
-quelque chose qui puisse le tenter. Le seul avantage que lui
-donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la chasse il peut tuer
-autant de buffles qu’il le désire et emporter beaucoup de viande.</p>
-
-<p>Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal.
-Ils ôtent les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une
-petite pioche: alors la peau, frottée avec le cerveau de l’ani<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span>mal,
-devient très-molle et propre au travail. Ils ne sont pas
-moins habiles à faire leurs arcs d’un bois très-élastique ou de
-la corne du cerf; leurs flèches sont faites d’un bois pesant, et
-garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme de lance;
-l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des grosses-cornes
-et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et
-d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire
-dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de
-formes: en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive.
-Ils font de bons paniers de saules, d’écorces ou de paille.</p>
-
-<p>En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence
-d’un Etre suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes
-choses; l’immortalité de l’âme, et une vie future où l’homme
-est récompensé ou puni d’après ses mérites. Ce sont les points
-principaux de leur croyance. Leurs idées religieuses sont très-bornées.
-Ils croient que le Grand-Esprit dirige tous les événements
-importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par conséquent
-seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite
-ils s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie
-des calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre
-dans l’autre monde avec la même forme qu’avait le corps sur
-la terre. Ils s’imaginent que leur bonheur consistera dans la
-jouissance et l’abondance de ces mêmes choses qu’ils ont le
-plus estimées pendant la vie, que les sources de leur bonheur
-présent seront portées à la perfection, et que la punition des
-méchants consistera dans une privation de tout bonheur, tandis
-que le démon les accablera de misères d’une manière
-effrayante. Cette croyance du bonheur et du malheur éternel
-varie d’après les circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur
-la terre.</p>
-
-<p>Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques
-et se font rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour
-se défendre. C’est avec les <i>Pieds-noirs</i> seuls, qui habitent à
-l’est, qu’ils ont souvent des rencontres sanglantes. Ces ma<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>raudeurs
-sont toujours en marche, pillant et tuant tous ceux
-qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de l’ouest aperçoivent
-cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais s’ils sont obligés
-de se battre, ils montrent un courage ferme et invincible,
-et chargent leurs adversaires avec la plus grande impétuosité.
-Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de guerre, déchargent
-leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des
-coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour
-recharger, retournent à la charge, et bravent la mort avec le
-plus grand sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que
-la victoire soit décidée. On dit communément dans les montagnes
-qu’un <i>Tête-plate</i> ou <i>Pends-d’oreille</i> vaut quatre <i>Pieds-noirs</i>.
-Lorsqu’un parti de ces derniers rencontre un de <i>Têtes-plates</i>,
-égal ou supérieur en nombre, le <i>Pied-noir</i> aussitôt se
-montre disposé à la paix, déploie un étendard et présente son
-calumet. Le chef <i>Tête-plate</i> accepte toujours, mais il ne
-manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi
-s’en tenir sur ses intentions pacifiques: «<i>Pied-noir</i>, dit-il,
-j’accepte ton calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton
-cœur veut la guerre et que ta main est souillée par le meurtre;
-mais moi, j’aime la paix. Fumons, tandis que tu m’offres le
-calumet, quoique je sois assuré que le sang sera bientôt
-répandu de nouveau.»</p>
-
-<p>Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au
-nombre des passions dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà
-mention plus haut. Les Indiens de la Colombie ont porté les
-jeux de hasard au dernier excès. Après avoir perdu tout ce
-qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le tapis, d’abord une
-main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras, et ainsi de
-suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la perdent,
-ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes
-et leurs enfants.</p>
-
-<p>Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les
-mains des chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span>
-exploits. Leur pouvoir consiste seulement dans leur influence;
-elle est grande ou petite, en proportion de la sagesse, de la
-bienveillance et du courage qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce
-pas l’autorité en commandant, mais par la persuasion. Il ne
-lève jamais de taxe; au contraire, il a tellement l’habitude de
-contribuer de ses propres biens, soit à soulager un individu
-dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est ordinairement
-un des plus pauvres du village. Son autorité est
-néanmoins très-grande; son désir est accompli aussitôt que
-connu; son opinion est généralement suivie. Si quelqu’un
-s’obstine déraisonnablement, la voix de la nation y met fin
-aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui accorde plus
-de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu
-d’anarchie, tant de subordination et de dévouement.</p>
-
-<p>Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes,
-voisines des <i>Têtes-plates</i> et des <i>Pondéras</i>. Au nord
-de ces derniers, se trouvent les <i>Kootenays</i>; ils habitent la
-rivière <i>Mac-Gillevray</i>, on les représente comme un peuple
-très-intéressant. Leur langage est différent de celui de leurs
-voisins, très-sonore et ouvert, libre des mots gutturaux. Ils
-sont propres, honnêtes et affables, environ mille en nombre.</p>
-
-<p>Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs
-autres tribus sauvages, qui se ressemblent en coutumes,
-mœurs, manières et langage; en voici les principales: au
-nord des <i>Kootenays</i> sont les <i>Porteurs</i>, environ quatre mille
-âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages <i>des Lacs</i>, au nombre
-de cinq cents, résident sur le <i>Lac-aux-flèches</i>; plus au sud
-encore, sont les <i>Chaudières</i>, environ six cents; à l’ouest de
-ceux-ci, se trouvent les <i>Sinpavelist</i>, au nombre de mille; plus
-bas, les <i>Schoopshaps</i>, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est,
-les <i>Okanagans</i>, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore
-différentes nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que
-de vagues informations.</p>
-
-<p>Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ.<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span>
-Dix-sept guerriers, l’élite des braves des deux nations, se
-trouvaient de grand matin à l’entrée de ma loge avec trois
-chefs. Le conseil des anciens les avait désignés pour me servir
-d’escorte aussi longtemps que je me trouverais dans le pays
-des <i>Pieds-noirs</i> et des <i>Corbeaux</i>, deux nations si hostiles aux
-blancs, que les premiers ne leur font jamais quartier lorsqu’ils
-les rencontrent, mais les massacrent de la manière la
-plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent,
-les dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans
-le désert pour y périr de faim et de misère; quelquefois ils
-leur accordent la vie, mais les font prisonniers. Longtemps
-avant le lever du soleil, toute la nation s’était assemblée autour
-de ma loge; personne ne parlait, mais la douleur était peinte
-sur tous les visages. La seule parole qui parut les consoler, fut
-la promesse formelle d’un prompt retour au printemps prochain
-et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les
-prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces
-bons sauvages. Ils m’arrachaient malgré moi les larmes que
-j’aurais voulu étouffer pour le moment. Je leur fis voir la nécessité
-de mon voyage; je les excitai à continuer à servir le
-Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout sujet de
-scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte
-religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien
-fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une
-manière plus particulière; il devait me représenter dans mon
-absence, les réunir soir et matin, ainsi que les dimanches,
-leur dire les prières, les exhorter à la vertu, ondoyer les
-moribonds et, en cas de besoin, les petits enfants. Il n’y eut
-qu’une seule voix, un sentiment unanime d’observer tout ce
-que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitèrent
-tous un heureux voyage. Le vieux <i>Grand-Visage</i> se
-leva et dit: «<i>Robe-noire</i>, que le Grand-Esprit vous accompagne
-dans votre long et dangereux voyage. Nous formerons
-des vœux soir et matin, afin que vous arriviez sauf parmi vos<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span>
-frères à Saint-Louis. Nous continuerons à former des vœux
-jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque
-les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la
-verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent,
-commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera,
-notre joie deviendra plus grande; lorsque les plantes
-fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre
-rencontre. Adieu!»</p>
-
-<p>Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé
-jusqu’alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand,
-qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux.
-Nous remontâmes pendant deux jours la <i>Gallatine</i>,
-fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là par un défilé
-étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la
-<i>Roche-jaune</i>, le second des grands tributaires du Missouri.
-Là il nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est
-pourquoi nous ne formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser
-des plaines à perte de vue, des terres stériles et arides,
-entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait
-rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes étaient envoyées
-dans toutes les directions pour reconnaître le terrain;
-toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux,
-furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne
-peut s’empêcher d’admirer la sagacité du sauvage; il vous
-dira le jour du passage de l’Indien à l’endroit où il en voit les
-traces; il calculera le nombre d’hommes et de chevaux; il
-distinguera si c’est un parti de guerre ou de chasse; même à
-l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le
-terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable pour
-y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit
-fort avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri
-contre une attaque soudaine.</p>
-
-<p>Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le
-plus terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span>
-les traces effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta
-au camp: ses pattes avaient treize pouces de long, et
-ses ongles en avaient sept. La force de cet animal est surprenante.
-Un sauvage m’a assuré que d’un seul coup de patte
-il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un buffle, qui
-tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à
-la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de
-l’ours lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur
-vers son cheval, mit sa patte formidable sur la croupe du
-coursier, et, déchirant les chairs jusqu’aux os, le renversa avec
-son cavalier. Heureusement pour mon homme, en un clin
-d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la satisfaction de
-voir son terrible adversaire retourner dans les saules avec la
-même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare
-qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive
-subitement sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer
-sans injure, il se retire, montrant que la crainte de l’homme
-est sur lui comme sur tous les autres animaux.</p>
-
-<p>Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par
-le bas-fond de la <i>Roche-jaune</i>. Le buffle y était rare; car
-quelques jours auparavant, des partis de guerre avaient parcouru
-les mêmes plaines. Toute la contrée le long de cette
-rivière est très-graveleuse et remplie de cailloux rouges et
-oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de petits bois
-dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de l’embouchure
-de la <i>Rivière-à-Klark</i>, la <i>Roche-jaune</i> rase de hauts
-rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour
-gagner les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux
-qu’il fallait traverser pendant six jours. Dans cette
-marche, nous eûmes beaucoup à souffrir de la soif. Nous trouvâmes
-toutes les sources épuisées et les lits des ruisseaux à
-sec. La plage entière était couverte de fragments détachés de
-rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y faisait
-remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span>
-s’y montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres
-rouges d’une petite croissance; mais en général nous n’y
-vîmes aucune autre végétation qu’une mauvaise herbe d’une
-crue mince et rabougrie; des pommes de roquette (espèce de
-<i>cactus</i> épineux), et quelques variétés de plantes, qui, pareilles
-aux <i>cactus</i>, croissent le mieux dans le sol le plus aride et le
-plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des rochers, les
-tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout entassés
-au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés
-sur les bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient
-en pyramides solitaires et ressemblaient aux différentes formes
-d’obélisques.</p>
-
-<p>Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux.
-Le 5 septembre, nous arrivâmes à un endroit où une
-heure auparavant une troupe nombreuse de cavaliers avait
-passé. Etaient-ce des alliés ou des ennemis? Je ferai observer
-ici que, dans ces solitudes, bien que les hurlement des loups,
-les sifflements des serpents venimeux, le rugissement du tigre
-et de l’ours gris soient capables de glacer d’épouvante, cette
-terreur n’a rien de comparable à celle que jettent dans l’âme
-du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou
-les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A
-l’instant même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina
-son arme à feu, aiguisa son couteau et la pointe de ses
-flèches, et fit tous les préparatifs pour une résistance à mort;
-car se rendre en pareille rencontre serait s’exposer à périr
-dans les plus affreux tourments. Nous résolûmes de suivre le
-sentier, déterminés à connaître les individus qui nous devançaient;
-il nous conduisit à un monceau de pierres entassées
-sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent:
-ces pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu;
-mes sauvages, réunis à l’entour, les examinaient avec
-une morne attention. Le chef principal, homme de beaucoup
-de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je crois pouvoir vous<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span>
-donner l’explication de ce que nous avons sous les yeux. Les
-<i>Corbeaux</i> ne sont pas loin; dans deux heures nous les verrons.
-Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs
-de bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande
-perte. Ce monceau de pierres a été érigé comme un monument
-à la mémoire des guerriers qui ont succombé sous les coups
-de leurs ennemis. Ici les mères, les épouses, les sœurs, les
-filles de ceux qui sont morts (voyez-en les traces) sont venues
-pleurer sur leurs tombeaux. Il est d’usage parmi elles de se
-déchirer le visage, de se faire des incisions dans les bras et les
-jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres, en faisant
-retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs
-lamentations.»</p>
-
-<p>Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe
-considérable de sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient
-en effet des <i>Corbeaux</i> qui retournaient à leur camp après avoir
-payé le tribut du sang à quarante de leurs guerriers, massacrés
-deux ans auparavant par la tribu des <i>Pieds-noirs</i>. Comme ils
-sont en ce moment alliés des <i>Têtes-plates</i>, ils nous reçurent
-avec les plus grands transports de joie. Bientôt nous rencontrâmes
-des groupes des femmes couvertes de sang caillé, et
-tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion
-et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette
-scène de deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de
-leurs parents; et tant que la moindre tache de sang leur reste
-sur le corps, elles ne peuvent se laver.</p>
-
-<p>Les chefs des <i>Corbeaux</i> nous reçurent avec cordialité et
-nous donnèrent un grand festin. La conversation fut vraiment
-plaisante; comme la langue des deux nations est différente,
-elle se fit par signes. Toutes les tribus de cette partie de l’Amérique
-correspondent de même et s’entendent parfaitement.
-Bientôt les <i>Corbeaux</i> eurent envie d’acheter les beaux chevaux
-des <i>Têtes-plates</i>. Voici comment un marché se conclut sous
-mes yeux. Un jeune chef <i>Corbeau</i>, d’une taille gigantesque<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span>
-et couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu
-de l’assemblée en conduisant son cheval par la bride, et le
-plaça devant le <i>Tête-plate</i>, comme pour l’offrir en échange du
-sien. Celui-ci, ne donnant aucun signe d’approbation, le <i>Corbeau</i>
-mit alors à ses pieds son fusil, ensuite son manteau d’écarlate,
-puis tous ses ornements les uns après les autres,
-puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le <i>Tête-plate</i>
-prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et le marché
-fut conclu sans dire mot. Le chef <i>Corbeau</i>, tout dépouillé
-qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança
-avec joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la
-course le tour du camp, jetant des cris de triomphe et essayant
-le cheval dans toutes ses allures.</p>
-
-<p>La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en
-chevaux; chaque chef et chaque guerrier en possèdent en
-grand nombre, qu’on voit paître par troupeaux autour de leur
-camp. Ils sont pour eux des objets de trafic en temps de paix,
-et de butin à la guerre, en sorte qu’ils passent souvent d’une
-tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les chevaux que
-les <i>Corbeaux</i> possèdent sont tirés principalement des races maronnes
-des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs
-aux <i>Scioux,</i> aux <i>Sheyennes</i>, et à quelques autres tribus du Sud-ouest,
-qui elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols
-dans leurs excursions sur le territoire mexicain. On considère
-les <i>Corbeaux</i> comme les plus infatigables maraudeurs des
-plaines; ils passent et repassent les montagnes en tous sens,
-emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur l’autre. C’est de là
-que leur vient le nom d’<i>Abshâroké</i>, qui signifie <i>Corbeau</i>. Dès
-leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y acquièrent
-une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre
-de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux
-un héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les <i>Côtes-noires</i>
-jusqu’aux Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes
-de la <i>Rivière-au-Vent</i>, et toutes les plaines et vallées qu’arro<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span>sent
-ses eaux, ainsi que la <i>Roche-jaune</i>, la <i>Rivière-à-la-Poudre</i>
-et les eaux supérieures de plusieurs branches de la
-<i>Plate</i>. Le sol et le climat de ce pays sont très-variés; il y a de
-vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve des fontaines
-d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est partout
-très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie rencontrés
-dans mes courses.</p>
-
-<p>Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne;
-ils se trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume,
-ils passaient le temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai
-rien de caché pour vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé
-en apprenant que, dans une seule après-dînée, j’ai
-assisté à vingt différents banquets; à peine m’étais-je assis
-dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais mon
-estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je
-me contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit
-morceau de tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution
-de me faire accompagner avaient soin de vider le plat
-pour moi.</p>
-
-<p>De ce camp nous nous dirigeâmes sur la <i>Grosse-Corne</i>, le
-plus grand tributaire de la <i>Roche-jaune;</i> c’est une belle et
-large rivière dont les eaux sont pures comme le cristal. Elle
-traverse des plaines très-étendues, bien boisées sur ses deux
-rives, qui offrent de beaux pâturages. Nous y trouvâmes un
-autre camp de <i>Corbeaux</i>, au nombre d’environ mille âmes.
-Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes démonstrations
-d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant de festin
-à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler sur
-différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement
-les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le
-Grand-Esprit l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses
-lois, l’un des chefs fit une exclamation que je ne saurais
-vous rendre, et me dit: «Je crois qu’il n’y en a que deux
-dans toute la nation des <i>Corbeaux</i> qui n’iront pas à cet enfer<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span>
-dont vous nous parlez, c’est la <i>loutre</i> et la <i>belette</i>; ce sont
-les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué, ni volé,
-ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant
-me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie
-en enfer.» Le lendemain, je partis; l’un des principaux chefs
-me fit présent d’une belle cloche et la pendit au cou de mon
-cheval. Il m’invita à faire avec lui le tour du camp; je le
-suivis, et ma bête faisait sonner sa clochette. Il m’accompagna
-ensuite par civilité à la distance de six milles de son village.</p>
-
-<p>Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les
-difficultés du passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées,
-nous arrivâmes enfin au premier fort de la Compagnie
-des pelleteries. On l’appelle le fort des <i>Corbeaux</i>. Les Américains
-qui y résident nous reçurent avec beaucoup de bienveillance
-et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de mes fatigues.
-C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a entièrement
-quitté. Les <i>Têtes-plates</i> y édifièrent tout le monde par
-leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et
-lorsque nous étions en route, nous ne manquions jamais de
-nous rassembler soir et matin pour dire les prières en commun
-et pour chanter quelques cantiques à la louange de
-Dieu.</p>
-
-<p>J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus
-de me séparer ici de mes fidèles <i>Têtes-plates</i>. Je leur déclarai
-que le pays dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux
-que la région que nous venions de parcourir ensemble,
-puisqu’il y passait sans cesse des partis de guerre des <i>Pieds-noirs</i>,
-des <i>Assiniboins</i>, des <i>Gros-Ventres</i>, des <i>Arikaras</i> et des
-<i>Scioux</i>, nations qui leur avaient toujours été hostiles; que je
-n’osais davantage exposer leur vie; que je remettais entre les
-mains de la Providence le soin de ma conservation, et qu’aidé
-de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je les
-exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit
-avec ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span>
-en compagnie d’autres missionnaires, je les embrassai tous et
-leur souhaitai un heureux voyage.</p>
-
-<p>Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage
-le trajet solitaire et dangereux de plusieurs centaines de milles
-que nous avions à parcourir ensemble à travers un désert
-inconnu, où nul chemin n’était tracé, et sans autre guide
-que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la <i>Roche-jaune</i>,
-excepté dans quelques endroits où des chaînes de
-rochers interceptaient notre marche en nous obligeant à faire
-de grands circuits et à travers des coteaux raboteux de quatre
-à cinq cents pieds d’élévation. A chaque pas, nous apercevions
-des forts que les partis de guerre élèvent pour le temps de
-leurs courses, de meurtre et de pillage; ils pouvaient contenir
-des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y passions.
-Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a cependant
-un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment
-la mort en face, et où elle se présente sans cesse à
-l’imagination sous les formes les plus hideuses. On y sent
-d’une manière toute particulière qu’on est tout entier sous la
-main de Dieu. Il est facile alors de lui offrir le sacrifice d’une
-vie qui est bien moins à vous qu’au premier sauvage qui
-voudra la prendre, et de former les résolutions les plus généreuses
-dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet,
-la meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation
-était l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage;
-mon guide, mon soutien, mon refuge, c’était la Providence
-paternelle de mon Dieu.</p>
-
-<p>Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en
-m’éveillant, à la distance d’un quart de mille, la fumée d’un
-grand feu; une pointe de rocher nous séparait seule d’un
-parti de guerre sauvage. Sans perdre de temps, nous sellâmes
-nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous gagnâmes
-la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent,
-nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span>
-jour de quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous
-ne campâmes que deux heures après le coucher du soleil, de
-crainte que les sauvages, rencontrant nos traces, ne nous
-poursuivissent. La même crainte nous empêcha d’allumer du
-feu; il fallut donc se passer de souper. Je me roulai dans ma
-couverture et je m’étendis sur le gazon en me recommandant
-au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla
-bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement;
-passant par toutes les notes d’une gamme chromatique, il
-terminait par un profond soupir, en guise d’accord, chacun
-des tons sur lesquels il préludait. Quant à moi, j’eus beau
-me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle une nuit
-blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en
-route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que
-le pays que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus
-grands. Vers midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait
-d’être tué depuis environ deux heures dans un endroit où
-nous devions passer; on lui avait ôté la langue, les os à moelle
-et quelques autres morceaux friands. Nous tressaillîmes à
-cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et cependant
-nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous
-avait ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir.
-Nous nous dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages,
-et la nuit suivante nous campâmes parmi des rochers qui servent
-de repaire aux tigres et aux ours. J’y fis un bon somme.
-Pour cette fois, la musique ronflante de mon compagnon ne
-me troubla pas.</p>
-
-<p>Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais
-c’était chaque fois pour affronter de nouveaux dangers, pour
-rencontrer çà et là les traces récentes de pieds d’hommes et
-de chevaux. Vers dix heures, nous arrivâmes dans un camp
-abandonné de quarante loges; les feux n’étaient pas encore
-éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin
-nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span>
-auparavant cent loges d’<i>Assiniboins</i> venaient de le traverser.
-Ce n’est là qu’une faible esquisse du dangereux trajet que j’ai
-fait du fort des <i>Corbeaux</i> au fort <i>Union</i>, situé à l’embouchure
-de la <i>Roche-jaune</i>.</p>
-
-<p>Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage;
-il me répondit aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous
-(esprits tutélaires): il les a envoyés sur vos pas au-devant de
-vous, pour étourdir et mettre en fuite les ennemis qui auraient
-pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux me
-rappeler le beau texte des Psaumes: <i>Angelis suis mandavit de
-te, ut custodiant te in omnibus viis tuis</i>. Jamais je ne me suis
-aperçu davantage qu’une Providence toute spéciale protége le
-pauvre missionnaire. Le pays de la <i>Roche-jaune</i> abonde en
-gibier; je ne crois pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une
-contrée plus favorable à la chasse. Je me trouvai pendant sept
-jours au milieu des troupeaux innombrables de buffles. A
-tout moment j’apercevais des bandes d’élans majestueux bondir
-dans cette solitude animée, tandis que des nuées de gazelles
-s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou
-grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence;
-ces animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des
-projections de rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil.
-Le chevreuil y est abondant, particulièrement le chevreuil à
-queue noire, qu’on ne trouve guère que dans des pays montagneux.
-C’est un noble et bel animal, couvert d’une pélisse
-de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds à la fois,
-et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher la
-terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes
-dans notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux
-castor, la loutre et le rat musqué étaient encore
-les possesseurs paisibles de leurs eaux solitaires. Les canards,
-les oies et les cygnes n’y manquaient pas. Ce pays abonde en
-charbon et en mines de fer. La <i>Roche-jaune</i> m’a paru remplie
-de courants; elle n’est pas navigable, si ce n’est au milieu de<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span>
-l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges, se précipitent
-en torrents des montagnes.</p>
-
-<p>Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts
-que la Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il
-est situé à deux mille deux cents milles de Saint-Louis. Les
-messieurs qui y résident nous comblèrent de politesses; ils
-ne pouvaient revenir de leur étonnement au sujet du dangereux
-voyage que nous venions si heureusement de terminer.
-Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement
-à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des <i>Mandans</i>,
-ils nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je
-leur en conserverai pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.</p>
-
-<p>Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes
-eaux du baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet
-jusqu’au village des <i>Mandans</i> nous prit dix jours. Le sol que
-le grand fleuve parcourt est beaucoup plus fertile que celui
-de la <i>Roche-jaune</i>; c’est cependant toujours la même vaste
-prairie, diversifiée par de hautes côtes et plutôt par des montagnes
-sillonnées de ravins. Les lits des rivières sont à sec
-pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une hauteur
-prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant
-des côtes et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières,
-on trouve çà et là de beaux bocages; mais en général toute la
-région ne présente à l’œil qu’une plaine ondulante, couverte
-de gazon et de différentes herbes. Le sol y est fortement imprégné
-de soufre, de couperose, d’alun et de sel de glauber;
-les <i>strates</i> de terre colorent fortement les rivières qui les traversent,
-et avec les éboulements des bancs du Missouri,
-communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières
-qui les rendent bourbeuses. Il y a dans cette région quelques
-endroits sablonneux remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai
-de gros troncs d’arbres et des ossements de différentes
-espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai entre autres un gros<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span>
-crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le porphyre.
-Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette
-charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à
-peine de quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me
-forcèrent bientôt à l’abandonner avec regret dans la prairie,
-comme j’avais été obligé de faire auparavant dans les Côtes-noires
-et dans les Montagnes Rocheuses de toutes les autres
-curiosités que j’avais ramassées.</p>
-
-<p>Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de
-quinze <i>Assiniboins</i>, qui revenaient d’une expédition infructueuse
-contre les <i>Gros-Ventres</i> du Missouri. C’est dans ces
-sortes d’occasions que la rencontre des sauvages est principalement
-dangereuse. Retourner dans leur pays sans chevaux,
-sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour eux le comble
-du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils
-beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que
-de sinistre. Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient
-d’ailleurs mal armés. J’étais accompagné de trois hommes du
-fort qui se rendaient chez les <i>Arikaras</i> avec une bande de
-chevaux, et quoique nous ne fussions que cinq, chacun de
-nous mit la main sur son arme; et affectant un air de détermination,
-nous eûmes un petit entretien avec eux et nous continuâmes
-notre route sans être molestés. Le lendemain, nous
-traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été
-en 1835 le quartier d’hiver des <i>Gros-Ventres</i>, des <i>Arikaras</i> et
-des <i>Mandans</i>; c’était là que ces malheureuses nations avaient
-été attaquées par l’épidémie qui, dans le courant de cette
-année, fit tant de ravages parmi les tribus indiennes; plusieurs
-milliers de sauvages moururent de la petite vérole. Nous remarquâmes,
-en passant, que les cadavres, enveloppés dans des
-peaux de buffle, étaient restés attachés aux branches des
-plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien
-triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons
-de voyage de raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span>
-que tragiques. A deux journées de là nous rencontrâmes les
-misérables restes de ces trois infortunées tribus. Les <i>Mandans</i>,
-qui ne forment guère aujourd’hui qu’une dizaine de familles,
-se sont unis aux <i>Gros-Ventres</i>, qui eux-mêmes s’étaient joints
-aux <i>Arikaras</i>; ils sont ensemble environ trois mille. Quelques
-jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent avis aux
-chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt
-par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du
-fort Union se firent connaître, et me présentèrent à leurs
-chefs en qualité de <i>Robe-noire</i> des Français. Ils nous reçurent
-avec les plus grandes démonstrations d’amitié et nous forcèrent
-de passer l’après-dînée et la nuit dans leur camp. Les marmites
-furent bientôt remplies dans toutes les loges, et les
-morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée. C’était
-encore ici, comme parmi les <i>Corbeaux</i>, une succession d’invitations
-aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit.
-S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous
-croient d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à
-toute outrance et à toute heure du jour et de la nuit. Un
-sauvage est un être singulier sur ce rapport; il est insatiable
-et infatigable; on le trouve toujours prêt lorsqu’il s’agit de
-manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la disette,
-il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus
-rigoureux pendant des semaines entières.</p>
-
-<p>Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri
-dans leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un
-panier rond fait de saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur,
-et qu’on couvre d’une peau de buffle. Les femmes conduisent
-ce bateau de leur fabrique avec beaucoup de dextérité. Le
-poids et le nombre de personnes que ces canots portent est
-vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à
-la nage, s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il
-fallut un demi-jour de travail pour les retirer de la vase.</p>
-
-<p>Le même soir, nous arrivâmes au premier village perma<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span>nant
-des <i>Arikaras</i>. Leurs maisons sont très-commodes et
-spacieuses; elles sont formées de quatre gros troncs d’arbres
-dressés et fourchus qui supportent les poutres et une charpente
-de grosses perches entrelacées d’osiers; toute la construction
-est couverte de terre. Un trou creusé dans la terre au
-milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au sommet
-laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la
-loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un
-navire, et cachées au moyen de peaux en guise de rideaux.
-A l’extrémité de chaque loge, ou bien sur le sommet, on voit
-une espèce de trophée de chasse ou de guerre, consistant en
-deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une manière bizarre,
-et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et d’autres
-armes.</p>
-
-<p>D’ordinaire, ces <i>Arikaras</i> ne portent d’autre vêtement
-qu’une ceinture. Les jours de fête, ils mettent une belle tunique,
-des guêtres et des souliers de peau de gazelle brodés
-en porc-épic teint de vives couleurs; puis ils s’enveloppent
-d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de couleurs,
-jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches,
-et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui
-qui tue un ennemi sur sa propre terre se distingue par des
-queues d’animaux qu’il s’attache aux jambes. Celui qui tue
-un ours gris porte les griffes de cet animal en forme de collier,
-c’est le plus glorieux trophée d’un chasseur indien. Le guerrier
-qui revient de l’ennemi avec une ou plusieurs chevelures,
-peint une main rouge à travers une bouche, pour montrer
-qu’il a bu du sang de ses ennemis.</p>
-
-<p>Les guerriers des <i>Arikaras</i> et des <i>Gros-Ventres</i>, avant de
-partir pour la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou
-plutôt ils s’abstiennent totalement de boire et de manger pendant
-quatre jours. Dans cet intervalle, leur imagination s’exalte
-jusqu’au délire; soit affaiblissement de leurs organes, soit
-effet naturel des projets belliqueux qu’ils nourrissent, ils<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span>
-prétendent avoir d’étranges visions. Les anciens et les sages
-de la tribu, appelés à donner l’interprétation de ces rêves,
-en tirent des augures plus ou moins favorables au succès de
-l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles
-sur lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que
-dure le jeûne préparatoire, les guerriers se font des incisions
-sur le corps, s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois
-au-dessous de l’omoplate, y attachent des liens de cuir, et se
-font suspendre à un poteau fixé horizontalement sur le bord
-d’un abîme qui a cent cinquante pieds de profondeur; souvent
-même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils offrent en
-sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des chevelures
-dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de
-leurs dernières escarmouches contre les <i>Scioux</i>, les <i>Arikaras</i>
-tuèrent vingt de leurs ennemis et en placèrent les cadavres
-en tas au milieu de leur village. Alors commença leur grande
-danse de guerre; hommes, femmes et enfants y assistaient.
-Après avoir longuement célébré les exploits de leurs braves,
-ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps inanimés,
-les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au
-bout de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à
-ce qu’ils eussent fait plusieurs fois le tour du village.</p>
-
-<p>On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand
-nombre de ces tribus sauvages, dans les guerres continuelles
-qu’ils font à leurs voisins. Quand ils savent que les guerriers
-d’une tribu rivale sont partis pour la chasse, ils entrent inopinément
-dans leur village, massacrent les enfants, les femmes
-et les vieillards, et emmènent prisonniers tous les hommes
-qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se placent en embuscade,
-ils laissent passer tranquillement une partie de la bande,
-tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur l’ennemi
-une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort
-commence aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le
-casse-tête et la hache à la main, et font une horrible boucherie,<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span>
-se glorifiant de leur valeur, et vomissant un torrent d’injures
-contre les malheureux vaincus. La mort s’y montre sous mille
-formes hideuses, dont le spectacle, qui glacerait d’épouvante
-tout homme civilisé, ne fait au contraire qu’enflammer la rage
-de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds les cadavres
-mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le sang
-comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les
-membres palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs
-retournent à leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers
-destinés au supplice. Les femmes viennent à leur
-rencontre en jetant des hurlements épouvantables dans la
-supposition qu’elles auront à pleurer la mort de leurs maris
-ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails circonstanciés
-de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers,
-et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris
-perçants des femmes se renouvellent, et leur désespoir présente
-une scène de rage et de douleur qui passe l’imagination.
-La dernière cérémonie est la proclamation de la victoire: oubliant
-aussitôt leurs propres malheurs, elles s’empressent de
-célébrer le triomphe de leur nation; par une transition inexplicable,
-elles passent dans un instant d’un deuil frénétique
-à la joie la plus extravagante.</p>
-
-<p>Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les
-tourments qu’ils infligent au pauvre prisonnier dévoué à la
-mort; l’un lui arrache les ongles jusqu’à la racine, un autre
-lui mord la chair des doigts, fait entrer le doigt déchiré dans
-son calumet et en fume le sang; on leur écrase les doigts des
-pieds entre deux pierres, on leur applique des fers rouges sur
-toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on se
-repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent
-pendant plusieurs heures, quelquefois pendant une journée
-entière, jusqu’à ce que la victime succombe à tant d’affreux
-tourments. Les femmes, comme de véritables furies, l’emportent
-souvent en cruauté sur les hommes dans ces scènes<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span>
-d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la
-tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat
-la victime; ils fument et regardent ces scènes tragiques sans
-la moindre émotion. Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux
-avec une froideur vraiment stoïque: «Je ne crains
-point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui craignent vos tourments
-sont des poltrons, ils sont au-dessous des femmes. Que mes
-ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune plainte;
-qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les
-dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière
-goutte!»</p>
-
-<p>Nous arrivâmes enfin au grand village des <i>Arikaras</i>, qui
-n’est qu’à dix milles de celui des <i>Mandans</i>. La Compagnie des
-pelleteries y a aussi un fort. Je fus surpris de trouver autour
-des habitations de beaux champs de maïs, cultivés avec le
-plus grand soin. Ces Indiens continuent à fabriquer les mêmes
-pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs) qu’on
-trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les
-Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir
-appartenu à une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui.
-Les jongleurs ou conjureurs des <i>Arikaras</i> jouissent
-d’une grande réputation parmi les Indiens, à cause des tours
-étonnants qu’ils exécutent pour se donner plus d’importance;
-ils prétendent avoir des communications avec l’esprit de ténèbres.
-Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau
-bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont
-ils se frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des
-flèches sans se nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique
-le sauvage ne voulût pas l’exécuter en ma présence, disant
-que ma médecine (religion) était plus forte que la sienne. Il
-se fit garrotter les mains, les pieds, les jambes et les bras
-par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand filet,
-puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait
-promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span>
-après il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de
-tous les spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre
-cheval s’il voulait lui communiquer son secret; il fut pris au
-mot. «Faites-vous lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles
-qui sont à mes ordres; j’en détacherai trois de ma bande
-pour vous les donner; ils vous détacheront, mais n’en ayez pas
-peur, car ils vous accompagneront partout.» Le commandant
-fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa accepter l’offre.</p>
-
-<p>Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri
-au fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises
-de la Compagnie destinées aux besoins des sauvages qui habitent
-le fleuve. Comme sur la <i>Roche-jaune</i>, je fus encore sans
-guide dans ce voyage de dix jours. Un Canadien, qui devait
-faire la même route, nous accompagna. On s’accoutume par
-degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la protection
-de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où
-il n’y a aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à
-travers ces plages désertes, comme le nautonnier sur le vaste
-Océan. Les habitants du fort nous avaient bien recommandé
-d’éviter la rencontre des <i>Jantonnais</i>, des <i>Santées</i>, des <i>Ampapas</i>,
-des <i>Ogallalas</i>, des <i>Pieds-noirs</i> et des <i>Scioux</i>. Nous avions
-cependant à traverser les plaines qu’ils parcourent. Le troisième
-jour, un parti de <i>Jantonnais</i> et de <i>Santées</i>, qui se tenaient
-cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste; mais
-bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et
-après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent
-des provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes
-plusieurs autres partis qui nous témoignèrent tous
-la même amitié et les mêmes attentions; ils nous donnèrent la
-main, et nous fumâmes avec eux. Le cinquième jour, nous
-nous trouvâmes dans le voisinage des <i>Scioux-Pieds-noirs</i>, une
-tribu détachée des <i>Pieds-noirs</i> des montagnes. Le nom seul
-et la race dont ils descendent nous effrayaient; nous marchions
-donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher à<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span>
-l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers
-midi, nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour
-prendre un moment de repos et pour dîner. Comme nous nous
-félicitions de n’avoir pas encore rencontré ces redoutables
-<i>Pieds-noirs</i>, tout à coup un bruit affreux se fit entendre sur
-la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions arrêtés;
-une bande de <i>Pieds-noirs</i>, qui depuis plusieurs heures suivaient
-nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand
-galop. Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque
-nus, et barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai
-aussitôt et je présentai la main à celui qui paraissait être le
-chef de la bande; il me dit froidement: «Pourquoi te caches-tu
-dans ce ravin? as-tu peur de nous?» Je lui répondis que
-nous avions faim et que la fontaine nous avait invités à prendre
-un moment de repos. Il me regarda avec étonnement, et s’adressant
-au Canadien qui parlait un peu la langue sciouse, il
-lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui
-est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que
-je portais sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité.
-Le Canadien lui répondit (dans cette circonstance il était
-prodigue de grands titres): «C’est l’homme qui parle au
-Grand-Esprit. C’est un chef ou <i>Robe-noire</i> des Français.»
-Son regard farouche changea aussitôt; il ordonna à ses guerriers
-de mettre bas les armes, et chacun me donna la main.
-Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit
-en cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me
-pria alors de l’accompagner et de passer la nuit dans son village,
-qui n’était pas à une grande distance. Je le suivis, et
-arrivé en vue du camp, qui comprenait une centaine de loges
-ou environ mille âmes, je m’arrêtai à un quart de mille de
-distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une belle rivière,
-et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à
-souper avec moi. Comme je disais le <i>Benedicite</i>, il demanda
-au Canadien ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span>
-au Grand-Esprit pour le remercier de nous avoir procuré de
-quoi manger. Il fit une exclamation d’approbation. Douze
-guerriers et leur chef proprement habillés se présentèrent
-bientôt devant ma loge et y étendirent une grande et belle
-peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et m’ayant
-conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne comprenais
-rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant
-que c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez
-de ma surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette
-espèce de tapis par les extrémités, me soulever de terre et,
-précédé de leur chef, me porter en triomphe jusqu’au village,
-où tout le monde fut sur pied en un instant pour voir la <i>Robe-noire</i>.
-On m’assigna la place la plus honorable dans la loge du
-chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses principaux guerriers,
-me harangua en ces termes: «<i>Robe-noire</i>, voici le
-jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la
-première fois que nous contemplons au milieu de nous un
-homme qui approche de si près le Grand-Esprit. Voici les
-principaux braves de ma tribu, je les ai invités au festin que
-je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent jamais la mémoire
-d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir
-encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin;
-je fis le signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle
-dura, tous les convives sauvages, à l’exemple de leur chef,
-tinrent les mains levées vers le ciel; au moment où je terminai,
-ils abaissèrent la main droite jusqu’à terre. Je fis demander
-au chef une explication de cette cérémonie. «Nous levons
-les mains, me répondit-il, parce que nous sommes entièrement
-dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui
-fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre,
-parce que nous sommes des êtres misérables, des vers qui
-rampent devant sa face.» Il prit alors dans mon plat un morceau
-de pomme blanche (racine dont ils se nourrissent), et
-me le mit dans la bouche avec un petit morceau de buffle.<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p>
-
-<p>Je désirais parler à ces braves gens des principaux points
-du christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans
-la langue pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain,
-quoique nous fussions encore à cinq journées du fort, le chef
-me fit accompagner par son fils et par deux autres jeunes
-gens, me priant de les instruire. Il désirait absolument de
-connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur communiquer
-de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes
-gens seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages
-mal intentionnés.</p>
-
-<p>Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de
-viande de vache. Voyant que nous étions sans provisions, il
-jeta sa charge à terre en nous priant de vouloir l’accepter,
-«Car, nous disait-il, vous approchez du fort où le gibier est
-très-rare.» Nous arrivâmes au fort Pierre le 17 octobre.</p>
-
-<p>Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes
-sur notre route: <i>le Corbeau de fer</i>, <i>le Bon Ours</i>, <i>la Main du
-chien</i>, <i>les Yeux noirs</i>, <i>l’Homme qui ne mange point de vache</i>,
-<i>l’Homme qui marche nu-pieds</i>. Ce dernier est le chef des
-<i>Pieds-noirs</i>. Les principales rivières que nous avons traversées
-pendant ce trajet sont la rivière du Cœur, la rivière au Boulet,
-la rivière Grande, le Moreau et la grande Sheyenne.</p>
-
-<p>Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis
-en route pour le fort Vermillon, dans la compagnie de
-deux Canadiens. Les plaines que nous traversâmes étaient
-presque entièrement dénuées de bois; souvent nous fûmes
-obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il fallut faire
-flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de
-sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était
-brûlée. Nous traversâmes la rivière de Médecine, la rivière
-de la Chapelle, la rivière de Jacques et le Vermillon.</p>
-
-<p>La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se
-divise en plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que
-j’ai pu obtenir, les <i>Santées</i> et les <i>Jantons</i> sont au nombre de<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span>
-trois mille; les <i>Jantonnais</i>, quatre mille trois cents; les <i>Pieds-noirs</i>,
-quinze cents; les <i>Ampapas</i>, deux mille; les <i>Brûlés</i>,
-deux mille cinq cents; les <i>Sausares</i>, mille; les <i>Minnikanjoos</i>,
-deux mille; les <i>Ogallalas</i>, quinze cents; les <i>Deux-Chaudières</i>,
-huit cents; les <i>Sayons</i>, deux mille; les <i>Unkepatines</i>, deux
-mille. Ce sont là les <i>Scioux</i> du Missouri. On en trouve encore
-de huit à dix mille sur le Mississipi, dispersés en différentes
-bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la rivière Rouge.</p>
-
-<p>La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque
-tribu a une forme différente qu’il est facile de reconnaître.
-L’extérieur des loges sciouses est gai; elles sont peintes en
-lignes onduleuses rouges, jaunes et blanches, ou décorées
-de figures de chevaux, de cerfs et de buffles, de lunes, de
-soleils et d’étoiles.</p>
-
-<p>Parmi les <i>Scioux</i>, comme parmi les <i>Arikaras</i>, les guerriers
-qui se préparent à une expédition sont soumis à un jeûne
-très-rigoureux de plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge
-religieuse où ils étendent une peau de buffle et plantent un
-poteau peint en rouge; au sommet de la loge est attachée une
-peau de veau contenant toutes sortes de devises. Là, pour
-obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y
-passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi
-plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour,
-chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner
-leurs massues au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de
-fortes incisions sur l’omoplate, font passer des cordes à travers
-les plaies, et traînent deux grosses têtes de buffle sur
-une éminence située à environ un mille de distance du village;
-là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en défaillance. Une
-dernière offrande avant le départ consiste à se couper, en
-différentes parties du corps, de petits morceaux de chair
-qu’ils offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux,
-pour se rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires
-des différents éléments.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p>
-
-<p>Le <i>Scioux</i> qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse,
-ou victime de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas
-les honneurs ordinaires de la sépulture; on l’enterre sans
-cérémonie et sans provisions. Expirer en combattant les ennemis
-de la nation est pour eux la mort la plus glorieuse. Les
-cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et placés
-sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins.
-J’ai tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai
-eus sur la religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une
-mission parmi eux aurait les résultats les plus consolants.</p>
-
-<p>A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre <i>Santées</i>
-revenait d’une excursion contre mes chers <i>Potowatomies</i>
-de Council-Bluffs; ils apportaient une chevelure. Les meurtriers
-étaient charbonnés des pieds jusqu’à la tête, à l’exception
-des lèvres qui étaient frottées de vermillon. Fiers de leur
-victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu du camp, portant
-la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout
-à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil.
-Là je leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse
-solennelle qu’ils m’avaient faite l’année précédente, de vivre
-en paix avec leurs voisins les <i>Potowatomies</i>. Je leurs fis sentir
-l’injustice qu’ils commettaient en attaquant une nation paisible,
-qui ne leur voulait que du bien, qui même avait empêché
-leurs ennemis héréditaires, les <i>Ottoes</i>, les <i>Pawnées</i>, les
-<i>Sancs</i>, les <i>Renards</i>, et les <i>Aouways</i>, de venir fondre sur
-eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens
-pour opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles
-représailles dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes,
-assuré que j’étais que bientôt les <i>Potowatomies</i> et leurs
-alliés viendraient tirer vengeance de leur parjure et peut-être
-anéantir toute leur tribu. Confus de leur faute et en redoutant
-les conséquences, ils me conjurèrent de leur servir encore
-une fois de médiateur, et d’assurer les <i>Potowatomies</i> de leur
-résolution sincère d’enterrer à jamais leurs casse-têtes.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p>
-
-<p>Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois,
-je m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car
-mon cheval, excédé de fatigue, était incapable de me porter
-plus loin. Les neiges et le froid qui survinrent remplirent le
-fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant avec les chicots dont
-le fleuve est rempli, rendirent la navigation doublement dangereuse.
-Nous étions encore à trois cents milles de Council-Bluffs,
-le premier établissement qu’on rencontre après le Vermillon,
-et dans une région où tous les foins des prairies et les
-herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux
-bords du fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux
-s’étaient retirés. Nous tuâmes cependant un beau chevreuil,
-qui semblait embarrassé et se tenait immobile sur le bord de
-la rivière comme pour recevoir le coup mortel. Cinq fois nous
-fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les nombreux
-chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient
-malgré tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette
-dangereuse et inquiétante navigation, dormant la nuit sur des
-bancs de sable, et ne faisant que deux repas, le soir et le
-matin; encore n’avions-nous, pour toute nourriture, que des
-patates gelées et un peu de viande fraîche. La nuit même de
-notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se
-ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que
-j’éprouvai en me retrouvant au milieu de nos Frères, après
-avoir parcouru deux mille lieues flamandes au milieu des plus
-grands dangers et à travers les pays des nations les plus barbares.
-J’eus cependant la douleur de remarquer les dégâts que
-les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, avaient
-causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre
-côté les invasions des <i>Scioux</i>, avaient fini par disperser mes
-pauvres sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses,
-les bons PP. Verreydt et Hoecken s’y occupent des
-soins de leur saint ministère au milieu d’une cinquantaine de
-familles qui ont eu le courage de résister à ces deux ennemis.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span>
-Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission de la part
-des <i>Scioux</i>, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront tranquilles
-de ce côté-là.</p>
-
-<p>Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à
-West-Port, ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni
-obstacle ni accident sur les terres des <i>Ottoes</i>, des <i>Aouways</i>,
-des <i>Sancs</i>, des <i>Kickapoux</i>, des <i>Delawares</i> et <i>Shawanous</i>,
-que j’ai traversées. La nuit du 22, je me trouvai chez le
-P. Point, à West-Port. Le lendemain, je pris la diligence dans
-la ville d’Indépendance; et la veille du nouvel an, j’arrivai au
-milieu de mes chers Frères, à l’université de Saint-Louis.</p>
-
-<p>Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte
-du Seigneur. Je partirai de bonne heure dans le printemps,
-accompagné de deux Pères et de trois Frères de notre communauté.
-Vous savez qu’une pareille entreprise ne peut s’exécuter
-sans des moyens proportionnés, et c’est un fait que je
-n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la Providence
-et dans le zèle de mes amis.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">P. J. de Smet</span>, S. J.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p>
-
-<h2><a name="SECOND_VOYAGE" id="SECOND_VOYAGE"></a>SECOND VOYAGE<br /><br />
-<small>du 21 avril au 31 octobre 1842.</small></h2>
-
-<h3><a name="PREMIERE_LETTRE" id="PREMIERE_LETTRE"></a>PREMIÈRE LETTRE<br /><br />
-A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE SMET, JUGE DE PAIX, A GAND</h3>
-
-<p class="r">
-Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes
-Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et
-plein des plus belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé),
-nous sommes assis sur les bords d’une rivière qui, comme je
-vous l’ai dit dans ma lettre de février dernier, n’a pas sa pareille
-au monde. Les sauvages l’appellent la <i>Nébraska</i> ou la
-rivière au Cerf; les voyageurs, la <i>Plate</i>, Irving, dans son
-<i>Astoria</i>, l’appelle la plus merveilleuse et la plus utile des
-rivières. La suite fera voir que toutes ces dénominations lui
-conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et de la
-fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus
-de vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où
-pas une goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres
-montures auront besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis
-pas fâché, puisque cela me procure le plaisir de commencer
-une relation qui, j’en suis sûr, vous intéressera, quoique je
-revienne une seconde fois sur différents sujets traités dans
-celle de mon premier voyage.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p>
-
-<p>Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de
-la nôtre ont eu leurs preuves; peu s’en fallut même que dès
-son début elle ne fût infiniment arrêtée, par l’ajournement
-imprévu de deux caravanes sur lesquelles nous avions trop
-compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie des pelleteries
-américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, à la
-tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. Heureusement
-Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont
-j’aurais occasion de parler dans la suite, et peu après à une
-soixantaine d’autres, la bonne idée de faire la même route
-que nous, les uns pour leur santé, les autres pour leur instruction
-et leur plaisir, la plupart pour aller chercher fortune
-dans les terres beaucoup trop vantées de la Californie. Cette
-caravane formait un mélange extraordinaire de différentes nations;
-chaque pays de l’Europe y avait son représentant,
-depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la
-Russie; ma petite compagnie seule, composée de onze personnes,
-en comptait huit.</p>
-
-<p>La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui
-succédèrent. Il fallait des provisions, des armes, des instruments
-de toute espèce, des moyens de transport, des conducteurs
-de charrettes, un bon chasseur, un capitaine, enfin
-tout ce qui devient nécessaire quand on a à parcourir un désert
-de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que des
-ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand
-ils en trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels
-qu’une foule de ravins, de marais, de rivières et de montagnes,
-qui vous arrêtent quelquefois tout court. Ce n’est souvent
-qu’à force de bras qu’on en tire les bêtes de charge; toutes
-ces choses ne se font ni sans fatigue ni surtout sans argent.
-Ce secours ne manqua pas à nos besoins: d’abondantes aumônes
-nous furent envoyées de Philadelphie, de Cincinnati,
-du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville
-que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span>
-autres quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse.
-Ces aumônes, et une partie des fonds que l’Association
-de la Foi, cette belle perle de l’Eglise militante, avait placés
-à la disposition de notre R. P. provincial pour l’avancement
-des missions chez les sauvages, nous ont mis à même d’entreprendre
-ce long voyage.</p>
-
-<p>Le but de mon voyage de l’année passée, chez les <i>Têtes-plates</i>,
-était de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des
-<i>Robes-noires</i> qu’ils demandaient depuis longtemps. Parti de
-Saint-Louis au mois d’avril 1840, j’étais arrivé sur les bords
-du Colorado, lieu désigné pour le rendez-vous, précisément
-au moment où une bande de <i>Têtes-plates</i> y était venue à
-ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre les
-Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les <i>Pends-d’oreilles</i>
-ou <i>Kalispels</i>, les <i>Nez-percés</i> ou <i>Sapetans</i>, les
-<i>Sheyennes</i>, les <i>Serpents</i> ou <i>Soshonies</i>, les <i>Corbeaux</i> ou <i>Absharokès</i>,
-les <i>Gros-Ventres</i> ou <i>Minatarées</i>, les <i>Ricaras</i>, les
-<i>Mandans</i>, les <i>Kants</i>, plusieurs tribus de la nombreuse nation
-des <i>Scioux</i> ou <i>Dacotas</i>, les <i>Omahas</i>, les <i>Ottas</i>, les <i>Aouways</i>,
-etc. Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre
-faveur, que, dans le désir de seconder plus activement
-les desseins invisibles de la Providence sur tant de pauvres
-âmes, je résolus, malgré les approches de l’hiver et de fréquents
-accès de fièvre, de me remettre en route à travers
-une autre partie de l’immense solitude que je venais de parcourir,
-n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies
-et de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi
-vingt peuples ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier
-de Napoléon; enfin d’autres provisions, au sein d’un
-désert aride, que ce que la poudre et le plomb avec une
-grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.</p>
-
-<p>Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus
-que la relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue.
-La merveille est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span>
-santé, au plus fort de l’hiver. La promptitude inespérée de
-mon retour, le rapport si consolant que je pus faire sur le
-compte des <i>Têtes-plates</i>, tout avait contribué à faire sur l’âme
-généreuse de mes confrères une si vive impression, que
-presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager
-les travaux d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle.
-Néanmoins cinq seulement furent élus pour m’accompagner:
-c’étaient le P. Nicolas Point, Vendéen, aussi zélé et courageux
-pour le salut des âmes que le fut autrefois Larochejacquelin,
-son compatriote, dans la cause de son roi; le P. Grégoire
-Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre
-R. P. général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à
-cette mission, à cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité
-étonnante pour les langues, de ses connaissances en musique
-et en médecine, et trois Frères coadjuteurs, dont deux
-Belges, le frère Guillaume Claessens, charpentier; le frère
-Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et un Allemand,
-le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux,
-pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la
-meilleure volonté du monde. Depuis longtemps ils avaient
-demandé et ardemment désiré ces missions comme étant les
-plus nécessiteuses et les plus faciles à amener à la perfection
-des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à Dieu
-de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu
-désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert
-du <i>Far West</i>, combien de fois ne me suis-je pas rappelé
-ces beaux vers de Racine:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels<br /></span>
-<span class="i0">Ta sagesse conduit tes desseins éternels!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest
-des Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours
-pour faire en bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles;
-ce qui peut donner la mesure des difficultés que présente la<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span>
-navigation sur le Missouri au sortir de l’hiver. Alors, il est
-vrai, les glaces sont fondues; mais l’eau est encore si basse,
-les bancs de sable si rapprochés, les chicots si nombreux,
-que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes
-précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de
-l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique
-de cette rivière.</p>
-
-<p>Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite
-cabane abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de
-nos pauvres campagnards belges, et où quelques jours auparavant
-une pauvre sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit,
-si semblable à celui qui mérita la préférence du Sauveur
-naissant, que nous nous casâmes avec empressement; car
-nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers, d’autre abri
-qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture
-brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant
-pour ne plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser
-en route, bien des choses qui demandaient supplément et réparation,
-nous arrêtèrent en cet endroit jusqu’au 10 mai.</p>
-
-<p>Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir
-passé par les terres des Shwanées et des Delawares, où nous
-ne vîmes de remarquable qu’un collége de méthodistes bâti
-au milieu des meilleures terres du pays, nous arrivâmes après
-cinq jours de marche sur les bords de la belle rivière des
-<i>Kants</i>, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous avaient
-précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents
-du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre
-à plus de vingt milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos
-bêtes de somme à passer la rivière en nageant devant elles,
-l’autre annonçait notre arrivée aux premiers de la peuplade
-qui nous attendait sur l’autre rive, et le bagage, les voitures
-et les hommes traversaient l’eau dans une grande pirogue ou
-tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces gondoles
-qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span>
-les Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que
-nous allions camper sur les bords de la <i>Rivière-aux-Soldats</i>,
-qui n’est qu’à six milles de leurs village, ils se séparèrent de
-la caravane au grand galop et disparurent bientôt au milieu
-d’un nuage de poussière. A peine notre tente était-elle dressée,
-que le grand chef lui-même arriva avec six de ses plus
-braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après
-m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre,
-il tira solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta
-les titres honorables qu’il tenait du Congrès américain.
-J’en pris lecture, et après que je lui eus procuré de quoi fumer
-le calumet, à son tour, en homme qui connaissait les convenances,
-il me fit accepter pour notre garde les deux braves
-qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux étaient armés
-en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre avait
-un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des
-griffes de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces
-deux braves restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée
-de notre tente, pendant les trois jours et les trois nuits
-qu’il nous fallut attendre après les retardataires de la caravane.
-En les quittant, nous leur fîmes présent de quelques bagatelles,
-qui achevèrent de nous gagner leur affection.</p>
-
-<p>Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ
-soixante-dix personnes, dont plus de cinquante étaient en
-état de se servir de la carabine, nombre plus que suffisant
-pour entreprendre avec prudence la longue course qui nous
-restait à fournir. Pendant que le gros de la troupe s’avançait
-vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi, nous déclinâmes
-sur la gauche pour visiter le premier village de nos
-hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes
-frappés de la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules
-de froment qui couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y
-en avait guère qu’une vingtaine groupées sans ordre à quelque
-distance les unes des autres; mais chacune d’elles couvrait un<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span>
-espace circulaire d’environ cent vingt pieds de circonférence,
-ce qui suffit pour abriter commodément de trente à quarante
-personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à
-huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre
-total de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents,
-répartis en deux villages à une vingtaine de milles de distance
-l’un de l’autre. Ces loges, quoique humides, paraissent cependant
-réunir à la solidité la commodité et l’agrément. De la
-muraille circulaire, faite de terre, et qui s’élève perpendiculairement
-à hauteur d’homme, partent des perches courbées,
-aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois
-de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau
-brute; elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le
-foyer est placé au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées
-à soutenir la rotonde; les lits sont rangés en cercle
-autour de la muraille, et dans l’espace compris entre les lits
-et le foyer, se trouvent les habitués de la loge, les uns debout,
-les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des
-nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur
-à leurs yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque
-nous entrâmes dans la loge, on nous en présenta une de cette
-espèce.</p>
-
-<p>Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes
-de curieux pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu
-de ces figures étranges; bien certainement un Teniers y eût
-vu des trésors; ce qui me frappa davantage, c’était la physionomie
-vraiment à caractère de la plupart de ces personnages,
-le naturel de l’attitude, la vivacité de l’expression, la singularité
-des costumes, la variété des occupations.</p>
-
-<p>Les femmes seules se livraient à un travail proprement
-dit: il semblait que la tâche de gagner le pain à la sueur de
-son front ne regardât qu’elles. Pour n’être point détournées
-de leurs travaux par le soin de ceux de leurs enfants qui ne
-marchent pas encore, elles les avaient attachés par les pieds<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span>
-et les mains à un morceau d’écorce ou à une planche d’assez
-grande dimension pour les préserver des blessures que pourraient
-leur causer les objets environnants, et avaient déposé
-ce meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il
-réunisse les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur
-un lit, d’autres à leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage,
-elles s’en servent également, et le portent, tantôt sur le dos,
-à la façon des Egyptiennes ou diseuses de bonne aventure,
-quelquefois à leur côté, le plus souvent suspendu au pommeau
-de leur selle; tandis qu’en même temps elles traînent
-derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de
-somme qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les
-armes de leurs maris, elles galopent en cet équipage aussi
-vite qu’eux; et ces innocentes créatures paraissent comprendre
-que crier et pleurer ne les soulage pas, car c’est rare
-qu’on entende leurs sons plaintifs.</p>
-
-<p>Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes?
-Lorsque nous entrâmes, les uns causaient en attendant le
-repas (car manger est leur principale occupation lorsqu’ils ne
-dorment pas); d’autres fumaient, s’amusant à renvoyer la fumée
-par leurs narines; d’autres s’occupaient de leur toilette; et
-comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de la barbe et
-des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que l’embellissement
-de la tête était le principal objet de leurs soins. Contre
-la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur
-chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure
-est de onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la
-réserve d’un bouquet fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet
-de la tête, pour recevoir le plus bel ornement, selon eux,
-dont une tête d’homme soit susceptible, je veux dire la
-plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le symbole
-du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et
-flotte en forme de panache, tantôt descend sur la nuque,
-quelquefois voltige autour des tempes. Pendant que nous<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span>
-fumions le calumet avec les principaux de la loge, je ne pouvais
-me lasser de considérer une espèce de dandy, qui se
-mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure la plus
-gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il
-paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention
-et presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu
-de soin qu’il avait mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton
-sans barbe, yeux sans cils et sans sourcils, tête sans cheveux,
-voilà autant de conditions de beauté essentielles. Mais
-ce n’est là qu’une partie de leur parure, et les peines qu’ils
-se donnent pour arriver à la perfection du genre sont vraiment
-inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil, surmontée
-d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon;
-sur tout le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui
-serpentent dans tous les sens; aux oreilles, trouées du haut
-en bas, des pendants formés de morceaux de fer, d’étain, de
-faïence ou de porcelaine, qui se rabattent en grosses touffes
-et tintent sur les épaules; au cou un collier de fantaisie qui
-tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de ce
-collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras
-et aux poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre
-ou de fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur
-tranchante; à laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de
-<i>kennekenic</i> (herbe qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre
-une gaîne à coutelas; aux jambes des mitaines, et aux pieds
-des souliers brodés en porc-épic; et, par-dessus tout cela,
-en guise de manteau, une couverture, n’importe de quelle
-couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin
-du porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un
-<i>Kant</i> enchanté de lui-même et de sa parure.</p>
-
-<p>Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la
-manière de prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent
-beaucoup aux sauvages leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils
-sont en relation d’amitié de temps immémorial. Leur taille<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span>
-est généralement haute et bien prise: leur physionomie,
-comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur langage,
-saccadé et guttural, est encore remarquable par la
-longueur et la forte accentuation de ses désinences, ce qui
-n’empêche pas leur chant d’être on ne peut plus monotone;
-d’où l’on pourrait conclure que les eaux de leur rivière,
-quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu des eaux du
-Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la
-brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps
-et au courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que
-n’ont pas tous les sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse,
-ils se servent, comme les blancs, de la carabine, ce qui leur
-donne sur leurs ennemis une grande supériorité.</p>
-
-<p>Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des
-hommes vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus
-connu de tous, parce que Bonneville en parle dans ses mémoires,
-s’appelait la <i>Plume-blanche</i>. L’auteur de la conquête
-de Grenade nous le représente d’une forme et d’un caractère
-tout à fait chevaleresque; le fait est qu’il était doué d’une
-intelligence, d’une franchise, d’un courage et d’une générosité
-peu communs. Il avait connu particulièrement le révérend
-M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques
-qui visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour
-lui, et par suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires,
-une profonde vénération. Il n’en était pas de même
-des ministres protestants, il méprisait également leur personne
-et leur réforme. Un jour que l’un d’eux lui parlait de
-conversion, «Se convertir, lui répondit ce philosophe sauvage;
-oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion
-que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne
-que celle qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires.
-Si donc tu veux me convertir, il faut d’abord que tu laisses là
-ta femme, puis que tu endosses l’habit que je vais te montrer;
-ensuite nous verrons.» Cet habit était une soutane,<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span>
-autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il y avait laissée
-avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt apportée. Mais
-que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à le
-savoir.</p>
-
-<p>Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait
-pas en conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère:
-loin de là: semblables en ce point à toutes les tribus indiennes,
-les Kants sont toujours sérieux quand ils parlent ou
-entendent parler de la religion. Pour peu qu’on les observe,
-on s’apercevra même que le sentiment le plus enraciné dans
-leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le détail de
-leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais,
-par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les
-prémices à leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi
-sans avoir consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions
-les plus fougueuses, ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant
-une femme ou un enfant sans défense, ils invoqueront
-le Maître de la vie. Enlever beaucoup de chevelures à l’ennemi,
-lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de leurs
-vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent
-ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice.
-Dans le cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se
-rendre le Ciel propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de
-parvenir heureusement à massacrer, dans l’absence de leurs
-maris et de leurs pères, toutes les femmes et tous les enfants
-qu’ils trouveraient dans le premier village des Pawnées, leurs
-voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à quatre-vingt-dix
-victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à
-propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est
-permis à la vengeance; les massacres les plus horribles, loin
-d’être un crime, sont pour eux des actes de vertu religieuse,
-de la vertu par excellence des grandes âmes. Le Kant se venge,
-parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme basse qui puisse pardonner
-des affronts, et il nourrit sa rancune, parce que sa<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span>
-vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont
-il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de
-leur faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire
-à massacrer un ennemi sans défense, ce serait peine perdue.
-Il n’y a qu’une exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi
-vient de lui-même se réfugier dans leur village. Tant
-qu’il y demeure, son asile est inviolable, sa vie même y est
-plus en sûreté que dans sa propre loge: mais malheur à lui
-s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il sorti, qu’il a
-rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que l’esprit de
-vengeance leur avait donnés sur lui.</p>
-
-<p>Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les
-Kants ne sont pas étrangers aux sentiments les plus tendres
-de la pitié, de l’amitié ou de la compassion. A la mort de leurs
-proches parents, ils sont quelquefois inconsolables, et laissent
-croître leur chevelure pour exprimer leur douleur. Le
-grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il avait les cheveux
-longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la tristesse
-de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore
-pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux
-et de compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de
-trois Kants venus à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on
-leur montra un <i>Ecce Homo</i> et une statue de Notre-Dame
-des Sept-Douleurs; surtout quand l’interprète leur eut fait
-comprendre que cette tête couronnée d’épines et qui versait
-de grosses larmes, était bien réellement l’image du Sauveur
-du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de
-sa Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion
-de rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à
-l’appui de cette belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement
-chrétienne, et que si l’on commençait à y jeter des
-germes de foi pure et d’amour de Dieu bien entendu, il serait
-facile, avec le secours d’en haut, qui ne manquerait pas
-alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus tendre<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span>
-compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois
-avant leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis?
-Pourquoi les Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les
-confins de la civilisation américaine, sont-ils si différents de
-plusieurs peuplades du Far-West et conservent-ils cette férocité
-de mœurs? Pourquoi les dépenses faites en leur faveur
-par la philanthropie protestante n’amènent-elles aucun résultat
-satisfaisant? Pourquoi les germes de civilisation, répandus
-dans le sein de ces peuplades par la main de leurs sociétés
-savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah! il ne
-faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser, convertir,
-surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique
-humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de
-bonté, en qui seul nous mettons notre confiance, bénir notre
-entreprise, et prouver ainsi que les gouttes de nos sueurs ont
-besoin de la rosée du ciel pour féconder le sein de la terre et
-lui faire porter autre chose que des ronces et des épines!</p>
-
-<p>Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs
-guerriers, l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on
-donnait le titre de capitaine, vinrent nous donner le pas de
-conduite. En quittant le premier village, nous traversâmes un
-grand champ dévasté, que les Etats-Unis avaient fait défricher
-et ensemencer pour eux quelques années auparavant;
-triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de civilisation
-employés par les protestants.</p>
-
-<p>Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain,
-et ils fussent demeurés beaucoup plus longtemps,
-s’ils n’avaient pas eu à craindre les plus terribles représailles
-de la part des Pawnées, à cause des massacres dont j’ai parlé
-plus haut. Ayant donc reçu de nous des remercîments et de
-quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient prise, ils
-s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et
-bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux
-jours, que quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span>
-de Pawnées, se dirigeant de leur côté et ne respirant que
-vengeance.</p>
-
-<p>Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans
-les fertiles environs de la Plate et sur les fourches supérieures
-de la rivière des Kants. Quoique six fois plus nombreux que
-les Kants, ils ont presque toujours été battus par ceux-ci,
-parce qu’ils n’ont ni les armes, ni l’adresse, ni la force, ni
-le courage de leurs rivaux. Cependant, comme le parti en
-question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez
-eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier
-point, par le souvenir encore récent du massacre de leurs
-mères, de leurs femmes et de leurs enfants, nous ne pouvions
-nous empêcher de craindre beaucoup pour les Kants; déjà
-même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le
-sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage
-nous les vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui
-s’approchèrent de nous se faisaient remarquer, l’un par une
-chevelure humaine pendu au mors de son cheval, l’autre par
-un drapeau américain drapé autour de son corps en guise de
-manteau: symbole de victoire qui nous firent mal augurer du
-sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant
-interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous
-apprîmes d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi,
-et qu’ils avaient grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une
-quinzaine d’autres qui les suivaient de près, non-seulement
-de quoi manger, mais encore de quoi fumer. Ils mangèrent
-beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la coutume des
-sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours
-un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient
-pas contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de
-côté, ce retour précipité de leur expédition, le voisinage rapproché
-de leurs peuplades, leur amour bien connu pour un
-pillage facile, tout contribuait à nous faire craindre de leur
-part quelques tentatives, sinon contre nos personnes, du<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span>
-moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu,
-nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne
-reparut.</p>
-
-<p>Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les
-<i>Pawnées</i> sont presque vrais croyants au sujet de la vie à venir,
-et plus que pharisiens dans l’observance de leurs pratiques
-superstitieuses. La danse, la musique, aussi bien que
-le jeûne, la prière et le sacrifice, font partie essentielle de
-leur culte. Le plus ordinaire est celui qu’ils rendent à un
-oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines auxquelles ils
-attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce manitou a
-été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur
-servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander
-au Ciel. Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre
-quelque affaire importante, ou d’éloigner quelque fléau de la
-peuplade, l’oiseau médiateur est exposé à la vénération publique,
-et pour le rendre propice, ainsi que le grand manitou
-dont il n’est que l’envoyé, on fume le calumet, et la première
-fumée qui en sort est dirigée vers la partie du ciel où
-brille leur astre protecteur.</p>
-
-<p>A l’oblation du calumet, les <i>Pawnées</i>, dans les occasions
-solennelles, joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils
-disent avoir appris de l’<i>oiseau</i> et de l’<i>étoile</i>, l’holocauste le
-plus agréable au Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé
-de la manière la plus cruelle possible. On ne peut entendre
-sans horreur les circonstances qui accompagnèrent l’immolation
-d’une jeune <i>Sciouse</i>, dans le cours de l’année 1837.
-C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir
-une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris.</p>
-
-<p>Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir
-été nourrie six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête
-pour le retour de la belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir
-les derniers jours de l’hiver. La veille du jour marqué pour
-la prétendue fête, on fit une coupe de bois dans la forêt, et<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span>
-l’on fit comprendre à la jeune fille qu’elle devait aider à abattre
-les arbres et à aiguiser les poteaux. Le lendemain, elle fut
-revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu des
-guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur. Lorsque
-le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre
-ses armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux
-pièces de bois qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci
-était elle-même chargée de trois poteaux; mais croyant marcher
-à un triomphe, et n’ayant dans l’imagination que des
-idées riantes, elle s’avançait vers le lieu de son sacrifice, dans
-la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de timidité et de
-joie si naturelle à une enfant prévenue de tant d’hommages.</p>
-
-<p>Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu
-que par des chants religieux et des invocations réitérées
-au Maître de la vie; en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait
-à entretenir l’illusion si flatteuse dont on l’avait bercée
-jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu au terme, et qu’elle
-ne vit plus que des feux, des torches et des instruments de
-supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le véritable
-sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et
-lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son
-sort, qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des
-torrents de larmes coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait
-en cris lamentables; ses mains suppliantes s’élevaient
-vers le ciel; puis elle priait, conjurait ses bourreaux d’avoir
-pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses parents; mais
-en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni les promesses
-libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut
-capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la
-jeune fille, ils l’attachent impitoyablement aux branches de
-deux arbres et aux trois poteaux dont ses épaules avaient été
-chargées comme d’un trophée; ils lui brûlent ensuite les
-parties du corps les plus sensibles, avec des torches ardentes
-faites de ce même bois que ses propres mains avaient distribué<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span>
-aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré
-aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme
-peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si
-horrible spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une
-flèche qui fut à l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels,
-après avoir été violemment tournés et retournés dans ses
-blessures, en furent arrachés de manière à ne faire de son
-corps qu’un amas de chairs meurtries d’où le sang ruisselait
-de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le grand sacrificateur,
-pour couronner dignement tant d’atrocités, s’approcha
-de la victime expirante, en arracha le cœur encore
-palpitant, et vomissant mille imprécations contre la nation
-sciouse, le porta à sa bouche et le dévora aux acclamations
-des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu. Après
-avoir laissé le corps en proie aux bêtes féroces, et répandu
-le sang sur les semences pour les féconder, chacun se retira
-dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance
-d’une bonne récolte.</p>
-
-<p>De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces
-sauvages les plus cruelles représailles. Aussi à peine la
-nouvelle s’en fut-elle répandue, que les Scioux, brûlant de
-venger leur nation, jurèrent tous qu’ils ne seraient satisfaits
-que lorsqu’ils auraient massacré autant de Pawnées que leur
-victime avait de phalanges aux doigts et d’articulations dans
-chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à suivre la menace.
-Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups
-de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs
-enfants, commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble
-à leur désolation.</p>
-
-<p>A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître
-l’influence invisible de l’ennemi du genre humain, et être
-prêt à tout faire, pour donner à ces pauvres peuples la connaissance
-du vrai Médiateur et du véritable sacrifice, sans
-lesquels il est impossible d’apaiser la justice divine?<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span></p>
-
-<h3><a name="DEUXIEME_LETTRE" id="DEUXIEME_LETTRE"></a>DEUXIÈME LETTRE</h3>
-
-<p class="r">
-Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais
-enfin nous commençons à apercevoir ces chères montagnes,
-où nos vœux nous transportent depuis si longtemps. On
-les appelle <i>Rocheuses</i>, à cause de leur composition qui n’admet
-guère que le granit et le silex. La longueur, le cours et
-l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait donner le
-surnom d’<i>Epine dorsale</i> du Nouveau-Monde. Parcourant du
-nord au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant
-les sources des plus grands et des plus beaux fleuves
-de l’univers, elle a pour branche du côté de l’ouest, l’éperon
-des <i>Cordilières</i>, qui s’étendent dans le Mexique, et du côté
-du levant, les montagnes moins connues peut-être, mais non
-moins admirables, de la <i>Rivière-aux-Vents</i>. Ces dernières renferment
-les sources de plusieurs grandes rivières, dont les
-unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans
-le grand fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique.
-Les <i>Côtes-Noires</i>, les plaines élevées qui séparent les sources
-du haut Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le
-<i>Coteau des prairies</i>, les montagnes <i>Azark</i> et les <i>Massernes</i>
-peuvent être considérées comme les ramifications des Montagnes
-Rocheuses.</p>
-
-<p>D’après les observations faites au moyen du baromètre,
-d’accord avec les calculs de la trigonométrie, les mémoires de
-Bonneville portent la hauteur de quelques-uns de leurs pics à
-vingt-cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, élévation<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span>
-qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on s’en rapportait au seul
-témoignage des yeux; mais tout le monde sait que les montagnes
-placées au milieu d’une plaine immense ressemblent
-aux vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours
-moins élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit
-de leur plus ou moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses
-de la création que nous avions l’espérance de trouver nos
-chers néophytes; mais un exprès envoyé pour leur annoncer
-notre arrivée prochaine vient de revenir avec la nouvelle que
-des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours,
-sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces
-sauvages appartiennent-ils à la tribu des <i>Têtes-plates</i> ou à
-d’autres, nous n’en savons rien; un second messager va partir
-pour s’en informer; en attendant son retour, je continue ma
-relation.</p>
-
-<p>L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de
-prendre de nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir
-l’exactitude, qualité d’autant plus désirable qu’elle ne
-se trouve pas toujours dans les récits publiés sur ces régions
-lointaines. Cependant, pour ne pas outrepasser les bornes d’une
-très-longue lettre, je ne dirai que quelques mots sur les perspectives,
-les fleurs, les oiseaux, les animaux, les sauvages et
-les aventures de notre route.</p>
-
-<p>A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux
-côtés de la <i>Plate</i> jusqu’aux <i>Côtes-Noires</i>, et des Côtes-Noires
-elles-mêmes qui viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses,
-on pourrait appeler un océan de prairies, les quinze cents milles
-que nous avons parcourues de <i>West-Port</i> aux sources de
-l’<i>Eau sucrée</i>; le terrain offre partout ce genre d’accidents qui
-ressemblent aux ondulations de la mer quand elle est agitée
-par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet
-de quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels
-qu’il s’en trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne
-doute nullement que des géologues de bonne foi ne recon<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span>naissent
-ici, comme ailleurs, des vestiges incontestables du
-déluge. Un fragment de pierre que je conserve me semble en
-renfermer plusieurs.</p>
-
-<p>A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans
-les contrées de l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation
-et de profondeur, à peu près en raison directe de la
-moindre quantité d’eau qui les arrose. Bientôt sur les bords
-des torrents on ne voit plus qu’une lisière de bois assez étroite,
-où se trouvent rarement des arbres de haute futaie. Dans le
-voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des buissons de
-saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre
-chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans
-les plaines fertiles qui s’étendent de <i>West-Port</i> jusqu’à la <i>Plate</i>.
-Cette liaison intime entre les eaux et les bois est si sensible à
-tous les yeux, que nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé
-huit jours dans ce désert, que déjà on les voyait, surtout quand
-la marche avait été longue, tressaillir et doubler le pas, à la
-vue des arbres qui s’élevaient dans le lointain. Cette rareté de
-bois dans les contrées de l’ouest, si contraire à ce qui se faisait
-remarquer dans les autres parties de l’Amérique septentrionale,
-provient de deux causes principales: dans les plaines
-situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume
-qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies
-vers la fin de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au
-retour du printemps; et dans le Far-West, où les sauvages se
-gardent bien d’agir ainsi, soit pour ne pas éloigner les animaux
-nécessaires à leur subsistance, soit pour ne pas se laisser
-découvrir par les partis ennemis, cette rareté de bois provient
-de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable et de
-terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des éternelles
-absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure
-des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la
-végétation est obligée, sous peine de mort, de chercher un
-refuge dans les sinuosités des rivières, ce qui rend les<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span>
-voyages du <i>Far-West</i> extraordinairement longs et ennuyeux.</p>
-
-<p>De loin en loin, surtout dans la rivière des <i>Kants</i> et la <i>Plate</i>,
-on trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs;
-le rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On
-voit aussi dans quelques sites pierreux des <i>Côtes-Noires</i> une
-infinité de petits cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu
-de tellement coagulés ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une
-seule masse; bien polis, ces blocs feraient de superbes mosaïques.
-La fameuse colonnade de la chambre du Congrès américain,
-qui passe pour une des plus riches qui existent, est
-de cette composition.</p>
-
-<p>Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière
-non moins curieuse, que nous prîmes d’abord pour du
-marbre blanc; mais bientôt nous nous aperçûmes que c’était
-quelque chose de mieux. Etonnés de la facilité avec laquelle se
-façonnait cette pierre, la plupart des voyageurs s’en firent des
-calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs dans le dessein
-d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que pendant
-deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais,
-hélas! incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets
-se brisèrent à la première épreuve; c’était une belle carrière
-d’albâtre.</p>
-
-<p>Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes,
-et comme le premier degré de cette fameuse chaîne
-que nous allions gravir, est le roc <i>Indépendance</i>. Il est de la
-même nature que les Montagnes Rocheuses. D’abord je crus
-que ce titre fastueux lui venait de son isolement des autres
-et de la force extraordinaire de son assiette; mais ensuite j’appris
-qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les voyageurs
-qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient
-arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis
-célèbrent l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre.
-Nous y arrivâmes le lendemain du même jour. Nous avions
-avec nous un jeune Anglais non moins jaloux que les Amé<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span>ricains
-de la gloire de sa nation, raison de plus pour ne pas
-crier <i>Vive l’Indépendance</i>. Cependant, le jour suivant, pour
-qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence devant
-ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur
-le flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de
-Jésus (IHS), que nous voudrions avoir gravé partout, et à
-côté d’un grand nombre d’autres dont plusieurs peut-être ne
-devraient se trouver nulle part. A cause de ces noms et de
-toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que des hiéroglyphes
-des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon
-premier voyage, <i>le grand Registre du désert</i>.</p>
-
-<p>Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la
-<i>Plate</i>. La plus curieuse de toutes, du moins la plus connue
-des voyageurs ordinaires, est celle qu’ils nomment <i>la Cheminée</i>.
-Elle est ainsi appelée à cause de sa forme extérieure;
-mais à ne consulter que la ressemblance, peut-être eût-il
-mieux valu l’appeler l’<i>Entonnoir</i>. En y comprenant le soubassement,
-la base et la colonne, sa hauteur ne serait guère
-que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite
-n’en aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est
-donc pas dans la grandeur de ces dimensions que consiste le
-merveilleux; mais comment ce reste d’une montagne de sable
-et d’argile a-t-il pu, malgré les vents dont la violence est extrême
-dans ces contrées, subsister aussi longtemps sous
-cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se former
-ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai
-que, comme toutes les buttes qui l’environnent, elle présente
-successivement dans sa composition des couches horizontales
-et perpendiculaires, et que toutes ces buttes ont à mi-côté une
-espèce de ceinture d’argile à l’état de pétrification ou qui tient
-de milieu entre la terre et la pierre. Si l’on pouvait conclure
-de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon la
-portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette
-espèce de terrain est susceptible de se durcir de manière à se<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span>
-rapprocher de la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à
-expliquer l’étonnante formation de ce singulier monument;
-mais son existence n’en resterait pas moins un problème. Si
-quelque savant désire en donner la solution, qu’il se hâte de
-visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne dans le
-haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied,
-nous prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir.</p>
-
-<p>La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer
-dans cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses,
-l’une est appelée <i>la Maison</i>, une autre <i>le Château</i>, une troisième
-<i>le Fort</i>, etc.; et vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage
-dans un désert où il n’existe réellement d’autre édifice que la
-tente que l’on dresse le soir et qu’on enlève le matin, on
-dirait que toutes les buttes comprises dans un espace d’environ
-cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et de châteaux
-gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture
-d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques
-castels de la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés;
-là, de hautes murailles; ailleurs, des avenues, des jardins,
-des vergers; plus loin, le parc, les étangs, la haute futaie:
-vous croyez voir un de ces vieux manoirs du moyen âge. Aidez
-encore un peu à l’illusion, et le château va vous apparaître sur
-ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa voix que vous
-venez d’entendre dans le murmure confus des brises du
-désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires,
-vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en
-tous sens par la chute des eaux, un repaire où s’agite une
-infinité de serpents à sonnettes et d’autres reptiles venimeux.</p>
-
-<p>Après le <i>Missouri</i>, qui est dans l’ouest ce que le <i>Mississipi</i>
-est du nord au sud, les plus belles rivières sont le <i>Kanzas</i>,
-la <i>Plate</i>, la <i>Roche-jaune</i> et l’<i>Eau-sucrée</i>. La première se
-décharge immédiatement dans le Missouri et se fait remarquer
-par un grand nombre de ses tributaires. Dans le seul espace
-qui la sépare de la <i>Plate</i>, nous en avons compté jusqu’à dix-<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span>huit,
-ce qui suppose un grand nombre de sources, conséquemment
-un sol compact; aussi l’herbe y croît partout. C’est
-le contraire dans le voisinage de la <i>Plate</i>: même sur les buttes
-qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de
-ses rives, on ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que
-le sol, qui n’est guère composé que de sable, est partout si
-poreux, que les eaux à peine tombées des nues coulent déjà
-dans le fond des vallées; aussi, en revanche, les prairies
-voisines sont d’une grande fertilité, parce que les eaux de la
-rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent constamment
-la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort
-belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent.
-La veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une
-de chaque espèce, et il y en eut assez pour former une corbeille
-magnifique.</p>
-
-<p>Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description
-de la <i>Plate</i>, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon
-premier voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si
-commun, qu’on se souvienne que la plus belle de ses buttes
-ne se nomme que la <i>Cheminée</i>; et qu’on le pardonne à de
-pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour terme de
-comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses
-du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont
-devant les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière
-le nom de <i>Plate</i>, à cause de sa largeur, qui est souvent de
-six mille pieds, tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq
-ou six de profondeur. Ce peu de proportion lui fait perdre aux
-yeux du commerce plus des trois quarts de sa valeur; car il
-est inouï qu’on ait vu le moindre canot la remonter; et si des
-berges, partant du fort <i>la Ramée</i>, la descendent jusqu’à son
-embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles peuvent
-devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on
-fait avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en
-donne, corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span>
-dans une seule expression, en la nommant en même temps
-la plus <i>magnifique</i> et la plus <i>inutile</i> des rivières.</p>
-
-<p>Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de
-le dire, rien de plus magnifique ni de plus varié que la perspective
-offerte par la <i>Plate</i>, surtout vers le milieu de son cours.
-Vous ne voyez partout sur ses rives délicieuses, outre les
-fleurs de la plaine, que la rose des forêts avec toutes ses teintes
-imaginables, la vigne des prairies et la renoncule de nos jardins;
-la haute végétation a été obligée de chercher un refuge
-contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui
-couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et
-si capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des
-flots, comme un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les
-nuances qui flattent la vue. Tout respire un air de jeunesse.
-La souplesse des rameaux, qui obéissent au moindre souffle
-des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur de l’ensemble. Aux
-ondulations si suaves de la rivière et de la verdure, joignez une
-distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à chaque
-instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes
-derrière les autres de manière à graduer la perspective, les
-coteaux de la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de
-l’atmosphère, enfin le déplacement du spectateur qui dans sa
-marche saisit à chaque pas un point de vue nouveau, et vous
-aurez l’idée des sensations qu’éprouve le voyageur en parcourant
-ces bords enchantés. A leur aspect, on se croirait transporté
-au moment où la création venait de sortir des mains de
-son Dieu.</p>
-
-<p>Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels;
-cependant il arrive de loin en loin que les nuages, en pressant
-leur course, ouvrent des courants d’une violence si grande,
-qu’ils glacent l’air subitement et produisent des grêles capables
-de tout détruire. J’ai vu de ces grêlons de la grosseur d’un
-œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se trouve en rase
-campagne! Un <i>Sheyenne</i> renversé par ses grêlons demeura<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span>
-une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait
-sa fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment
-sublime s’offrit à nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les
-airs, à peu de distance de nous, comme un vaste abîme se
-creuser en spirale, et dans son sein les nuages se poursuivre
-avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous les objets d’alentour;
-d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands pour
-subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit
-épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que
-tous les vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de
-l’horizon; et, ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés
-tant soit peu plus près de nous, la caravane entière,
-hommes, chevaux, bœufs, mulets, chariots et charrettes, eût
-fait une ascension dans les nuages; mais, comme aux flots de
-la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: <i>Vous n’irez que jusque-là</i>.
-De dessus nos têtes, le tourbillon recula majestueusement
-vers le nord et s’arrêta sur le lit de la <i>Plate</i>. Alors nouveau
-spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se mirent
-à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait,
-et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage
-pour tomber des nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la
-forme d’une immense corne d’abondance, dont les mouvements
-onduleux ressemblaient à l’action d’un serpent qui essaierait
-de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était pas moindre
-d’un mille. La force des vents qui descendaient perpendiculairement
-était telle, que dans un clin d’œil les arbres étaient écrasés
-et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des troncs,
-couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est
-violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante
-spirale cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le
-poids, on la vit se fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée.
-Bientôt le soleil reparut, le calme se rétablit, et nous
-continuâmes en paix notre route.</p>
-
-<p>A mesure que nous remontions vers les sources de cette<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span>
-merveilleuse rivière, les teintes de la végétation devenaient
-plus sombres, la forme des collines plus sévère, le front des
-montagnes plus sourcilleux; tout paraissait offrir l’image, non
-de la caducité, mais de la vieillesse, ou plutôt de l’antiquité la
-plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il nous fut permis
-de chanter notre cantique sur les Montagnes Rocheuses<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Non, ce n’est plus une ombre vaine,<br /></span>
-<span class="i0">Dans l’azur d’un brillant lointain<br /></span>
-<span class="i0">Mes yeux out vu, j’en suis certain,<br /></span>
-<span class="i0">Des Monts Rocheux la haute chaîne.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">J’ai vu la neige éblouissante<br /></span>
-<span class="i0">Blanchir leur front majestueux,<br /></span>
-<span class="i0">Et d’un beau jour les premiers feux<br /></span>
-<span class="i0">En dorer la masse imposante.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Comment de leurs cimes glacées<br /></span>
-<span class="i0">Descendent les fécondes eaux?<br /></span>
-<span class="i0">Et d’un miel pur les doux ruisseaux<br /></span>
-<span class="i0">Serpentent-ils dans leurs vallées?<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">C’est que sur la plus haute cime<br /></span>
-<span class="i0">Flotte l’étendard des élus,<br /></span>
-<span class="i0">Et que là le Roi des vertus<br /></span>
-<span class="i0">Place son pavillon sublime.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Salut roche majestueuse,<br /></span>
-<span class="i0">Futur asile du bonheur;<br /></span>
-<span class="i0">De ses trésors le divin Cœur<br /></span>
-<span class="i0">T’ouvre aujourd’hui la source heureuse.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Non, non, désormais plus d’alarmes;<br /></span>
-<span class="i0">De la paix j’entends les concerts,<br /></span>
-<span class="i0">Et les sauvages des déserts<br /></span>
-<span class="i0">En l’écoutant versent des larmes.<br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Bientôt de leur vive allégresse<br /></span>
-<span class="i0">L’écho redira les accents;<br /></span>
-<span class="i0">Et la bouche de leurs enfants<br /></span>
-<span class="i0">du Ciel publiera la tendresse.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span><br /></span>
-</div><div class="stanza">
-<span class="i0">Grand Dieu, qu’ils sont donc admirables<br /></span>
-<span class="i0">Les chemins par où ton amour<br /></span>
-<span class="i0">Appelle au céleste séjour<br /></span>
-<span class="i0">Des cœurs naguère si coupables!<br /></span>
-</div></div>
-</div>
-
-<p>Ayant parlé de la <i>Plate</i>, il faut bien que je dise un mot de
-l’<i>Eau-bourbeuse</i> ou du <i>Missouri</i> qui se grossit de ses eaux;
-toutefois je ne toucherai que quelques points géographiques qui
-le regardent. Le Missouri est le fleuve que je connais le mieux.
-Dans les quatre années qui viennent de s’écouler, je l’ai monté
-et descendu de toutes les manières, par eau, par terre, en
-berge, en canot de bois et de peau, en bateau à vapeur. J’ai
-parcouru les plaines de ses deux plus grands tributaires, à
-travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai traversé
-presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs
-eaux, depuis la source de la <i>Roche jaune</i>, jusqu’à l’endroit
-où le <i>Missouri</i>, s’associant au <i>Mississipi</i>, va communiquer sa
-fougue au plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides
-de ses sources; et à une distance de trois milles, j’ai goûté les
-eaux bourbeuses de son embouchure. Sa prodigieuse étendue,
-son volume d’eau, sa bourbe remarquable, son caractère variable,
-impétueux, sauvage et destructeur, arrachant souvent
-avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et déposant
-sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui l’ombragent
-pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent
-à chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes
-îles. Ce fleuve <i>Furieux</i> (c’est le nom que les <i>Dacotahs</i>
-lui donnent) semble, surtout dans un espace de six à sept
-milles (la basse plaine), se jouer de tous les obstacles qu’il
-rencontre; car là où il veut passer, il passe, rien n’a jamais
-pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il traverse lui donnent
-un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime. Chaque
-fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de
-l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées
-lointaines, dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span>
-pieds des colosses américains qui lui donnent naissance.</p>
-
-<p>C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le
-<i>Missouri</i> sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’<i>Arkansas</i>, la
-<i>Rivière-Rouge</i>, le <i>Mississipi</i>, qui tous s’entremêlent ensuite dans
-un seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs
-immenses étendues, des riches débris arrachés aux montagnes.</p>
-
-<p>Le <i>Missouri</i> proprement dit est formé par trois fourches considérables,
-qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des
-principales chaînes des Montagnes Rocheuses. La fourche du
-nord s’appelle <i>Gefferson</i>; celle du milieu, le <i>Madison</i>, et celle
-du sud, le <i>Gallatin</i>. Chacune se divise en petites branches qui
-descendent des montagnes dans tous les sens, et entrelacent
-leurs eaux avec les fourches supérieures de la <i>Columbie</i> et du
-<i>Rio-Colorado</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, qui coulent à l’ouest des montagnes. J’ai bu
-des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins
-de cinquante verges, le même champ de neige fournissant des
-eaux au grand Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction
-des trois fourches, le <i>Missouri</i> ne présente à une distance considérable
-qu’un torrent fougueux et écumant. Il s’étend ensuite
-dans un lit plus spacieux et par conséquent plus tranquille;
-on y rencontre de petites îles et des rochers noirâtres
-et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille pieds au-dessus
-de son courant. Les montagnes dont il lave les bases
-sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et
-le cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup
-de grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible.
-Bientôt ces montagnes prennent un aspect solitaire et offrent
-aux regards les masses les plus imposantes. Dans un parcours
-de dix-sept milles, la rivière est dans une rage éternelle, roulant
-et lançant ses ondes écumantes de cataracte avec des mugissements
-épouvantables dont tous les échos d’alentour re<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>tentissent.
-La première chute est de quatre-vingt-dix-huit
-pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept,
-et la quatrième de vingt-six. Le <i>Missouri</i> conserve la fougue et
-la rapidité de son cours assez loin au delà. Immédiatement
-après sa dernière chute, il reçoit la belle <i>Rivière-à-Marie</i>, qui
-vient paisiblement du nord. Plus bas, du côté opposé, entre le
-<i>Déarn-Born</i> et la <i>Fantaisie</i>, chacune par une embouchure de
-cent cinquante verges, les <i>Manolles</i>, la <i>Grosse-Corne</i>, la <i>Coquille</i>,
-toutes de cent verges; la <i>Grande-Sèche</i> de quatre cents
-verges, la <i>Sèche</i> de cent, et le <i>Porc-épic</i> de cent douze. Après
-ces rivières, on voit paraître la <i>Roche-jaune</i>, le second en
-grandeur de tous les tributaires du <i>Missouri</i>. Elle lui ressemble
-sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes;
-son lit est large, son courant rapide; aux deux cents
-derniers milles de son cours, ses deux bords sont bien boisés,
-et ses bas-fonds larges et fertiles. L’ours gris et l’ours noir,
-la biche, la grosse-corne, le chevreuil commun et le chevreuil
-à queue noire, la gazelle et le buffle, sont les animaux les plus
-communs de ces parages. Les mines de charbon et de fer y
-paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles fourniront
-de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La
-<i>Roche-jaune</i> se décharge dans le <i>Missouri</i> par le sud, après un
-cours de seize cents milles; à son embouchure, qui est de
-huit cent cinquante verges, elle paraît plus large que le fleuve
-qui la reçoit.</p>
-
-<p>Le <i>Missouri</i>, après sa jonction avec la <i>Roche-jaune</i>, commence
-à s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement
-dénués de bois, ce qui retardera encore longtemps
-la culture de ces riches terres. Il reçoit successivement par le
-nord la <i>Rivière-de-la-terre-blanche</i>, et par le sud la <i>Rivière-à-l’oie</i>,
-le <i>Petit-Missouri</i>, peu profond et très-rapide; la <i>Rivière-aux-couteaux</i>,
-près des villages des Mandans; la <i>Rivière-aux-boulets</i>,
-le <i>Winnipentin</i>, la <i>Sewarzerna</i>, la <i>Sheyenne</i>,
-navigable jusqu’à environ trois cents milles de son embou<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>chure,
-qui est de quatre cents verges; son courant est très-rapide,
-et son eau très-bourbeuse; ensuite la <i>Rivière-à-Tyber</i>
-et la <i>Rivière-blanche</i>. Cette dernière tire son nom de
-la blancheur de ses eaux qui sont très-malsaines et resserrent
-le corps lorsqu’on en boit; les terres hautes qui l’avoisinent
-sont stériles et abondent en pétrification du règne animal et
-végétal; ses coteaux sont d’un aspect fantastique et singulier;
-son flux est rapide; depuis son embouchure, qui est de trois
-cents verges, on peut la remonter en bateau à la distance de
-trois cents milles. Le <i>Poncas</i> et l’<i>Eau-qui-court</i> entrent du
-même côté; du côté opposé on rencontre la petite <i>Rivière-à-médecine</i>,
-la <i>Rivière-à-Jacques</i>, qui est de temps immémorial
-un rendez-vous de chasseurs à castors; la <i>Pierre-blanche</i>,
-le <i>Vermillon</i>, la <i>Sciouse</i> qui possède une belle
-carrière rouge à calumets, la <i>Petite-Sciouse</i>, la <i>Rivière-à-Floy</i>,
-le <i>Royer</i>, le <i>Maringouin</i>, le <i>Nishuebatlana</i>, la <i>Rivière-aux-tonneaux</i>,
-le <i>Torquios</i>, le <i>Nodowa</i>.</p>
-
-<p>Alors vient la <i>Plate</i>, la principale fourche du <i>Missouri</i>;
-elle prend sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes
-Rocheuses, parcourt une étendue d’environ deux mille milles,
-et présente à son embouchure environ un mille de largeur,
-mais si peu de profondeur, qu’elle n’est pas navigable. Les
-deux <i>Newahas</i> entrent par le sud, la <i>Petite-Plate</i> par le nord;
-le <i>Kanzas</i>, par le sud, a un cours d’environ mille milles,
-navigable à une grande distance; l’<i>Eau-bleue</i> et trois autres
-petites rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent
-la <i>Rivière-grande</i>, large, profonde et navigable; les
-deux <i>Charetons</i>, la <i>Bonne-femme</i> et le <i>Manitou</i>. Au sud sont
-la <i>Mine</i>, la <i>Salée</i> et l’<i>Osage</i>, belle rivière et de grande importance,
-navigable jusqu’à six cents milles; vers sa source, ses
-eaux s’entrelacent avec celles de l’<i>Arkansas</i>. Trois autres,
-peu considérables, entrent du côté opposé, la <i>Bourbeuse</i>, la
-<i>Houtre</i> et le <i>Cèdre</i>. La <i>Gasconnade</i> est navigable à soixante-six
-milles; elle est importante, à cause de ses belles forêts<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span>
-de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du
-pays adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le <i>Missouri</i>
-se décharge dans le <i>Mississipi</i>, on rencontre encore plusieurs
-autres rivières, telles que le <i>Buffalo</i>, le <i>Saint-Jean</i>, la <i>Rivière-au-bois</i>,
-le <i>Bon-Homme</i>, au sud, et la <i>Charrette</i>, la
-<i>Femme</i>, etc., au nord.</p>
-
-<p>Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se
-déchargent immédiatement dans le <i>Missouri</i>: celles que je
-nomme suffiront pour donner une idée de l’immense volume
-d’eau que cette rivière charrie. Depuis ses sources jusqu’à
-l’embouchure de la <i>Roche-jaune</i>, elle a une étendue de huit
-cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la <i>Roche-jaune</i>
-jusqu’à sa jonction au <i>Mississipi</i>, deux mille deux cents
-milles.</p>
-
-<p>Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le
-<i>Mississipi</i> après sa jonction au <i>Missouri</i>. La plus grande
-fourche du haut <i>Mississipi</i> est la <i>Rivière-Saint-Pierre</i>, qui
-prend sa source dans les plaines du nord-ouest, et entre dans
-le grand fleuve en bas des chutes Saint-Antoine. Le <i>Kaskaskias</i>
-et la <i>Rivière-des-Illinois</i> le joignent ensuite après un cours de
-plusieurs centaines de milles. Vient alors le <i>Missouri</i>; puis
-l’<i>Ohio</i>, grand fleuve formé par la jonction de l’<i>Alleghany</i> et
-du <i>Monongahela</i>; la <i>Rivière-blanche</i>, qui parcourt une distance
-d’au delà de mille milles; plus bas l’<i>Arkansas</i>, qui descend
-des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du <i>Mississipi</i>
-est la <i>Rivière-rouge</i>, qui prend sa source dans le
-Mexique et parcourt une distance d’au delà de deux mille
-milles.</p>
-
-<p>Le <i>Père-des-eaux</i>, après avoir ainsi rassemblé toutes les
-eaux d’une région d’un million trois cent mille milles carrés,
-a un lit de plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses
-de profondeur. Dans ses marées annuelles, en bas de l’<i>Ohio</i>,
-il se déborde et s’étend quelquefois de trente à quarante
-milles dans l’intérieur, couvrant, pour une partie de l’année,<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span>
-les prairies, les bas-fonds et les marais. Après la jonction de
-la <i>Rivière-rouge</i>, ce grand fleuve ne peut plus se contenir
-dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter
-dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance
-les unes des autres.</p>
-
-<p>Un auteur récent, parlant des avantages que le <i>Mississipi</i>
-présente au commerce, fait la remarque suivante. Quatre
-berges peuvent partir des points les plus opposés de l’Amérique
-septentrionale: une du lac <i>Chataque</i>, dans l’Etat de
-New-York; une autre de l’intérieur de la Virginie; une troisième
-des lacs au Riz, où le <i>Mississipi</i> prend sa source principale,
-au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du
-<i>Missouri</i> aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront
-à l’embouchure de l’<i>Ohio</i> et descendront en compagnie jusqu’à
-l’Océan.</p>
-
-<p>J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où,
-quittant la fourche nord de la <i>Plate</i>, nous traversâmes pendant
-deux jours des côtes arides pour arriver aux bords de l’<i>Eau-sucrée</i>.
-Mais il est temps de prendre un peu de repos. Aussi
-bien faut-il que je sois tout oreille pour entendre les bonnes
-nouvelles qu’on nous rapporte.</p>
-
-<p>Fourches principales des grands tributaires du Missouri
-que j’ai vues et traversées dans mes différents voyages.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="">
-
-<tr valign="middle"><td>Fourches du Jefferson.&mdash;</td><td class="spc">Tête au castor.<br />
-Fourche du grand trou.<br />
-L’eau qui pue.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>&nbsp; </td></tr>
-
-<tr valign="middle"><td>Fourches de la Roche-jaune.&mdash;</td><td class="spc">
-Rivière à la foudre<br />
-&mdash; à la langue.<br />
-&mdash; bouton de rose.<br />
-&mdash; grosse-corne.<br />
-&mdash; à Clark.<br />
-La Rocheuse.<br />
-Rivière à travers.<br />
-&mdash; à la loutre.<br />
-&mdash; des 25 verges.<br />
-&mdash; gallatine.<br />
-&mdash; au vent.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>&nbsp; </td></tr>
-<tr valign="middle"><td>Fourches de l’Osage.&mdash;</td><td class="spc">Grand os.<br />
-Jungar.<br />
-Palate.<br />
-Grande fourche.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>&nbsp; </td></tr>
-
-<tr valign="middle"><td>Fourches du Kansas.&mdash; </td><td class="spc">
-Rivière aux soldats.<br />
-Waggère-roussé.<br />
-Vermillon.<br />
-Vermillon noir.<br />
-Rivière malade.<br />
-&mdash; aux couteaux.<br />
-&mdash; de l’eau bleue.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>&nbsp; </td></tr>
-
-<tr valign="middle"><td>Fourches de la Plate.&mdash;</td><td class="spc">
-La Corne.<br />
-Rivière au loup.<br />
-Gros-bois.<br />
-Fourche du sud.<br />
-Fourche du nord.<br />
-Perche de loge.<br />
-Rivière aux chevaux.<br />
-Fourche la ramée.<br />
-Eau-sucrée.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>&nbsp; </td></tr>
-
-<tr valign="middle"><td class="c">Branche de la fourche du nord qui se<br />
-jette dans la Plate.&mdash;</td><td class="spc">
-Grande sableuse.<br />
-Fer à cheval.<br />
-Saint-Pierre.<br />
-Rivière-rouge.<br />
-Cotonnier.<br />
-Kennion.<br />
-Rivière aux chevreuils.<br />
-Le Torrent.</td></tr>
-
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span></p>
-
-<h3><a name="TROISIEME_LETTRE" id="TROISIEME_LETTRE"></a>TROISIÈME LETTRE</h3>
-
-<p class="r">
-Fort-Hall, 16 août 1841.<br />
-</p>
-
-<p>C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré
-l’avant garde des <i>Têtes-plates</i>; sous quels meilleurs
-auspices pouvait se faire cette rencontre? Aussi, que de joie
-de part et d’autre! La joie du sauvage n’est pas démonstrative;
-celle de nos chers néophytes était tranquille; mais à la sérénité
-de leurs regards, à la manière affectueuse dont ils nous
-serraient la main, il était facile de sentir qu’elle était profonde
-et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la vertu. Que
-n’avaient-ils pas fait pour obtenir des <i>Robes-noires</i>? Depuis
-vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du
-Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil
-de quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi
-eux, ils s’étaient rapprochés, autant que possible, de nos
-croyances, de nos mœurs et même de nos pratiques religieuses.
-Le dimanche, par exemple, dans quelle paroisse catholique
-fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je
-reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix
-dernières années, quatre députations, parties des bords de
-la <i>Racine-amère</i>, où ils se réunissent le plus ordinairement,
-avaient eu le courage d’aller jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire
-de traverser plus de trois mille milles de vallées et de montagnes,
-presque toutes infestées de <i>Pieds-noirs</i> et d’autres
-ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la troisième députation,
-partie en 1837, avaient été impitoyablement massacrés<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span>
-par les <i>Scioux</i>. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés
-iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer
-d’un autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire
-encore les plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils
-avaient un si grand besoin, <i>une Robe-noire pour les conduire
-au ciel</i>. Cette fois, leurs vœux furent exaucés et au delà de
-leurs espérances: un missionnaire fut chargé de les visiter,
-et on leur en promit plusieurs s’ils étaient nécessaires pour
-leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de retourner
-vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa
-mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au
-missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre
-sainte; je les visitai, je pris connaissance de leurs besoins,
-de leurs dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant,
-après une absence qui avait duré près d’un an, je
-revenais au milieu d’eux, non plus seul comme l’année précédente,
-mais avec deux Pères, trois Frères, trois ouvriers
-et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser leurs espérances.
-De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents milles
-pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de
-santé et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle
-joie ne devaient pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant
-comment exprimer leur bonheur, ils restaient muets devant
-nous, et assurément leur silence ne venait ni d’un défaut
-d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les <i>Têtes-plates</i>
-sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la députation
-était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide
-dénombrement.</p>
-
-<p>Le chef de la petite ambassade s’appelait <i>Wittispô</i>; il se
-peignit lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à
-ses compagnons quelques jours après, à la vue du plan de la
-première réduction: «Mes enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un
-ignorant et un méchant; cependant je remercie le Grand-Esprit
-de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant ici dans un<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span>
-détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes chers
-amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je
-ne désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre
-que pour prier; jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai
-jusqu’à la mort, et quand viendra ma dernière heure, je me
-remettrai entre les bras du Maître de la vie. S’il veut me
-perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai mérité;
-s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois,
-mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à
-nos Pères que nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions
-pratiques; mais je dois me borner.</p>
-
-<p><i>Simon</i>, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si
-accablé sous le poids de la vieillesse, que même assis il avait
-besoin de son bâton pour se soutenir, était un des adultes que
-j’avais baptisés l’année dernière. A peine eut-il appris que
-nous étions en route, que, montant à cheval et se confondant
-avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à notre
-rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si
-je meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je
-suis mort.» Dans le cours du voyage, il répétait souvent:
-«Courage, mes enfants, souvenez-vous que nous allons au-devant
-de nos Pères.» Et, le fouet animant les coursiers, on
-faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles par jour.</p>
-
-<p><i>Francis</i>, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon,
-orphelin dès le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel;
-il voulut absolument accompagner son grand-père; son cœur
-lui disait qu’il allait retrouver auprès des <i>Robes-noires</i> le bonheur
-qu’il avait à peine eu le temps de goûter dans les bras
-de ses parents.</p>
-
-<p><i>Ignace</i>, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en
-avait fait partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait
-introduit le premier la <i>Robe-noire</i> dans la peuplade, qui venait
-tout récemment encore de s’exposer à de nouveaux dangers
-pour faciliter notre retour, Ignace avait couru sans boire ni<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span>
-manger pendant quatre jours, afin de nous revoir plutôt.</p>
-
-<p><i>Pilchimoë</i>, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs
-de la troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé
-brave parmi les braves; l’année dernière, par sa présence
-d’esprit et son courage, il avait sauvé soixante-dix de ses
-frères d’armes de la fureur de près de quinze cents Pieds-noirs
-qui les enveloppaient.</p>
-
-<p><i>François-Xavier</i> était fils du grand Ignace, qui fut le chef
-de la seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec
-cette dernière, victime de son dévouement pour la religion
-et pour ses frères. A l’âge de dix ans, ce jeune homme était
-venu à Saint-Louis, dans la compagnie de son courageux père,
-uniquement pour avoir le bonheur d’y recevoir le baptême.
-S’étant ensuite attaché sans réserve au service de la mission,
-il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa
-pêche.</p>
-
-<p><i>Gabriël</i>, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation
-et interprète des missionnaires, fut le premier qui nous
-rejoignit sur les bords de la <i>Rivière-verte</i>; il mérita ainsi le titre
-de précurseur des Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et
-assez zélé pour entreprendre trois fois à cause de nous de
-franchir un espace de quatre cents milles qui nous séparaient
-du grand camp.</p>
-
-<p>Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils
-à nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes.
-Ils nous dirent qu’ils n’avaient cessé de prier tous les jours
-pour m’obtenir du Ciel un heureux voyage et un prompt retour;
-que leurs frères étaient toujours dans les mêmes dispositions;
-que la plupart, même les vieillards et les petits enfants,
-savaient par cœur les prières que je leur avais enseignées
-l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et trois
-fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en
-commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur
-garde était portée comme une arche de salut partout où l’on<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span>
-transportait le camp; que cinq ou six enfants, du nombre de
-ceux que j’avais baptisés, étaient allés au ciel pendant mon
-absence; que le lendemain de mon départ, un jeune guerrier
-que j’avais baptisé la veille, était mort des suites d’une blessure
-mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois auparavant;
-qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des
-Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort
-de maladie en revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes
-dispositions, que sa mère était toute consolée de sa perte,
-dans la pensée qu’il était au ciel; qu’une petite fille de douze
-ans, se voyant sur le point de mourir, avait demandé le
-baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre l’Iroquois
-avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux
-témoins de son bonheur: <i>Priez pour moi, priez pour moi,
-priez pour moi</i>; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et
-qu’après avoir chanté un cantique d’une voix plus forte que
-celle des assistants, elle s’écria sur le point d’expirer: «Oh!
-que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon bonheur n’est
-pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le chercher!
-Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.»
-Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir.</p>
-
-<p>Tant de faveurs du Ciel devaient exciter la jalousie de l’enfer;
-aussi plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la
-zizanie parmi le bon grain, en insinuant aux principaux de la
-peuplade qu’il en serait de moi comme de tant d’autres,
-qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus. Mais le grand chef
-osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je connais
-notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit <i>Je
-reviendrai</i>; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta
-que, dans cette conviction, le vénérable vieillard, malgré
-son grand âge, avait voulu se mettre à la tête du détachement
-de quarante hommes venu sur la <i>Rivière-verte</i>; qu’ils étaient
-arrivés au rendez-vous le jour fixé, c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet;
-qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et qu’ils y seraient encore<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span>
-si la disette de vivre ne les avait obligés de s’en éloigner;
-que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se réunir
-dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans
-cette vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que
-l’on croyait convenables; que l’on n’attendait plus que notre
-présence pour prendre une dernière détermination, et que
-l’on comptait tellement sur notre arrivée prochaine, qu’en
-partant de la <i>Rivière-verte</i> le chef y avait laissé trois de ses gens
-pour nous attendre, en leur recommandant de tenir bon autant
-qu’ils pourraient.</p>
-
-<p>Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses!
-Mais avant de m’engager dans ce sujet intéressant,
-je dois prendre congé de mes compagnons de voyage qui nous
-quittèrent au <i>Fort-Hall</i>, et payer à M. Ermatinger, commandant
-du fort, le tribu de reconnaissance que nous lui devons.
-Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit
-l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à
-sa table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire
-pour le tiers de leur valeur dans le pays, toutes les
-choses dont nous avions besoin, mais encore il y ajouta en
-pur don plusieurs objets qu’il croyait pouvoir nous faire plaisir.
-Il fit plus, il promit de nous recommander à la bienveillance
-du gouverneur de l’honorable Compagnie anglaise de la
-baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui est
-encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès
-de la nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il
-était en relation. Tant de zèle et de générosité lui donnent
-droit à notre estime et à notre reconnaissance. Puisse le Ciel
-lui rendre au centuple le bien qu’il nous a fait!</p>
-
-<p>C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de
-la colonie américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route
-que nous depuis la rivière des <i>Kants</i>. Déjà, sur la <i>Rivière-Verte</i>,
-ceux qui n’étaient venus dans ces parages que pour
-leur instruction ou pour leur agrément, s’en étaient retour<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span>nés
-avec quelques illusions de moins, au nombre de six,
-parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis Saint-Louis,
-avait été notre commensal. En se séparant de nous,
-cet estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence
-nous réunissait encore, il nous reverrait avec le plus
-grand plaisir, et que partout où il nous rencontrerait, il se
-ferait un bonheur de nous être utile. Il était d’une bonne
-famille d’Angleterre, et comme la plupart des Anglais, grand
-amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre parties du
-monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise romaine,
-que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible
-de lui être d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel.
-Nous le recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette
-belle réflexion: «Il faut voyager dans le désert pour savoir
-combien la Providence est attentive aux besoins de l’homme.»
-Quant à ceux qui étaient partis uniquement dans le dessein
-d’aller chercher fortune en Californie, poursuivant leur entreprise
-avec la constance qui est le propre des Américains, il
-nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre arrivée
-au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude
-qui se jettent dans la <i>Rivière-à-l’Ours</i>.</p>
-
-<p>Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens,
-venus au fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel
-B..., conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant
-diacre méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère
-fort paisible. Ils n’eurent pour nous que des égards;
-mais le premier, comme tant d’autres, fort indifférent en matière
-de religion, avait pour maxime: «que le meilleur était
-de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du pays où l’on
-se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait,
-comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: <i>Si fueris
-Romæ, Romano vivito more</i>. Le diacre était de son avis sur
-ce dernier point; mais il voulait une religion, et, bien entendu,
-la sienne était la meilleure; je dis la sienne, car il en<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span>
-avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni protestant, ni catholique,
-pas même chrétien, prétendant que les Juifs, les Turcs,
-les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu
-que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il
-s’appuyait sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur
-ce texte: <i>Unus Dominus, una fides, unum baptisma</i>. C’est
-même avec ces paroles qu’il nous salua la première fois qu’il
-nous vit; il les avait aussi prises pour texte du long discours
-d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales de West-Port,
-avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui était-il
-envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent
-à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de
-lui démontrer, qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas
-bien fixes; il en convenait lui-même; mais après avoir volé
-de branche en branche, il en revenait toujours à ce qui, dans
-son opinion, était la racine de toute vraie science: <i>l’amour de
-Dieu est le premier des devoirs; et pour faire aimer Dieu, il
-faut être tolérant</i>. C’était là son point d’appui le plus ferme,
-le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle. Le mot
-catholique, selon lui, signifiait <i>amour</i> et <i>philanthropie</i>. Les
-absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient
-souvent l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore
-plus grande que sa tolérance; en voici une preuve: «Hier,
-me disait-il un jour, comme un des gens de ma religion me
-rendait un livre que je lui avais prêté, en lui faisant croire
-qu’il contenait l’exposition de la religion romaine: Qu’en pensez-vous?
-lui demandai-je, et il me répondit que le livre était
-rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes
-méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il
-avec emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!»</p>
-
-<p>Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou
-l’autre de la caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et
-quoique l’Américain soit lent à changer de religion, nous
-eûmes la consolation de voir s’éloigner nos compagnons de<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span>
-voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés contre la
-sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus
-grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme,
-dont plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait
-guère à ces derniers qu’un peu plus de courage pour vaincre
-le respect humain et en faire une profession publique. Ces
-controverses me préoccupaient tellement l’esprit, que j’arrivai
-presque sans le savoir sur les bords de la <i>Rivière-aux-Serpents</i>:
-Là nous attendaient un grand danger et une bonne
-leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous
-de finir ce qui nous reste à raconter sur le pays
-parcouru.</p>
-
-<p>Nous en étions restés sur les bords de l’<i>Eau-sucrée</i>. Cette
-rivière n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est
-une des plus belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots
-comparée aux eaux bourbeuses et malsaines des environs.
-Ce qui la distingue aussi des autres rivières, ce sont les nombreuses
-sinuosités de son cours, preuve du peu d’inclination
-de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la voit ou plutôt
-on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue
-crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie
-avec le torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les
-voyageurs ont nommé cette gorge <i>Entrée-du-diable</i>; ils eussent
-mieux fait, selon moi, de l’appeler <i>Chemin-du-ciel</i>; car si
-elle ressemble à l’enfer à cause du désordre et de l’horreur
-qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un passage, et d’ailleurs
-elle représente bien mieux le chemin du ciel, par le terme
-délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux
-pans de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au
-pied de ces murailles informes, un lit tortueux, encombré
-de troncs, de débris et de blocs de toute dimension; et au
-milieu de ce chaos d’obstacles, les ondes mugissantes s’ouvrant
-une issue, tantôt en se précipitant avec furie, tantôt
-en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours elles<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span>
-trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus
-de ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses
-sombres, ici éclairées par un jet de lumière, là rembrunies
-par le feuillage de quelques cèdres ou pins; enfin, dans l’enfoncement
-de cette suite de hautes galeries, une perspective
-de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible d’y reposer
-la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions
-dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du
-roc <i>Indépendance</i>. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse,
-dont on dit tant de merveilles, puisse, du moins
-au premier abord, offrir plus d’attraits à celui que la grâce
-appelle à la vie contemplative. Pour moi, qui n’y suis point
-appelé exclusivement, après une demi-heure de ravissement
-bien naturel, je finis par comprendre le mot du chartreux,
-<i>pulchrum transeuntibus</i>, et je me hâtai de passer outre.</p>
-
-<p>De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs
-du Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les
-sommets, d’où l’on découvre un autre monde. Le 7 juillet,
-nous étions en vue de l’immense Orégon. On a fait de
-trop pompeuses descriptions du spectacle que nous avions
-sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter.
-Je ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni
-de la variété de ces pics éternellement couverts de neiges,
-ni des belles sources qui en descendent avec fracas, ni
-du changement subit de leur cours, ni de la plus grande
-raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour les
-objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire
-de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai
-de graver son saint nom sur un rocher qui dominait
-toutes ces grandeurs. Puisse ce nom à jamais adorable être
-pour tous les voyageurs qui nous suivront un monument de
-notre reconnaissance et un gage de salut!</p>
-
-<p>Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant
-d’abord, puis traversant la <i>Petite</i> et la <i>Grande-Sableuse</i>.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span>
-Dans les environs de ce dernier torrent, notre guide ayant
-pris une direction pour une autre, la caravane erra trois
-jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau soir, je
-m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je
-me trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait
-à ma place tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai
-mon cheval. De cette manière, j’avais parcouru plusieurs
-milles, quand l’idée me vint de rebrousser chemin, et bien
-m’en prit, car la caravane était loin derrière moi, déjà campée,
-mais toujours sans savoir où, et sur un sol si aride,
-que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les fatigues
-de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent
-pas; deux jours après nous étions dans l’abondance,
-dans une grande joie, en grande compagnie, et sur les bords
-d’une rivière non moins connue des chasseurs de l’Ouest que
-les rives de la Plate. Cette rivière, que vous reconnaîtrez
-avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des
-fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents
-milles d’étendue, et où fourmillent des républiques entières
-de castors; mais jamais trappier (c’est le nom propre qu’on
-donne aux chasseurs de castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise
-paraît effrayante! Tous les ans, à une certaine
-époque, affluent de toute part sur ses bords, pour faire
-échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs
-et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans,
-les chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin
-à travers les Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les
-colonnes d’Hercule. Cette rivière enfin, où nous trouvâmes
-le précurseur des Têtes-plates, dont j’ai déjà parlé,
-c’est le <i>Rio-Colorado</i> de l’Ouest, connu dans les montagnes
-sous le nom de <i>Rivière-Verte</i>. Nous nous y reposâmes deux
-jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs
-autres qui revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce
-lointain pays fit tomber bien des illusions, et ceux de notre<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span>
-caravane qui voyageaient pour leur agrément, prirent aussitôt
-le parti de retourner chacun chez soi.</p>
-
-<p>Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer
-notre route. Avec un train comme le nôtre, ce n’était pas une
-petite affaire. Le souvenir de l’expédition de Bonneville était
-encore récent; mais notre but nous encourageait. Quoique
-nous n’eussions avec nous que les objets de première nécessité,
-les charrettes seules pouvaient les transporter convenablement.
-Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers fouettèrent
-leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la
-rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux,
-serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu
-d’un labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de
-s’ouvrir un passage tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le
-penchant d’une roche escarpée, souvent à travers les buissons;
-et pour cela il fallut ici dételer les mulets, là doubler les attelages;
-plus loin faire un appel à toutes les épaules, pour soutenir
-le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou l’arrêter dans
-une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on n’évita
-pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été
-témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus
-charretiers par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne
-s’étonnèrent-ils pas de se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là
-sur le cou, un autre entre les quatre fers de ses mulets, sans
-trop savoir comment ils y étaient venus, et toujours remerciant
-le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon marché! Pour
-les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le
-P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins
-souvent; une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête
-de mon cheval qui était tombé; et, à nous tous, en ces diverses
-occurrences, pas la moindre égratignure. Mais revenons aux
-charrettes.</p>
-
-<p>C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à
-la <i>Rivière-à-l’Ours</i>, qui coule au milieu d’une large et<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span>
-belle vallée, environnée de montagnes en apparence inaccessibles,
-et interceptée de distance en distance par d’affreux rochers
-qui occasionnèrent de longs détours à nos charrettes.
-Cette rivière décrit dans sa course la figure d’un fer à cheval,
-et se jette dans le grand lac <i>Salé</i>, qui a environ trois cents
-milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la mer.
-Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs
-familles de <i>Soshonies</i> ou <i>Serpents</i> et de <i>Soshocos</i> ou <i>Déterreurs
-de racines</i>. Ils sont issus de la même souche, parlent la même
-langue, et se montrent amis des blancs. La seule différence
-que l’on puisse remarquer entre eux, c’est que les derniers
-sont les plus pauvres. Nous remarquâmes de temps en temps
-parmi eux ce véritable grotesque indien qu’on chercherait en
-vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux, ou plutôt
-de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs contours;
-tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés
-dans toutes sortes d’objets, de manière à leur donner
-une hauteur double, et alors surmontés par des êtres à forme
-humaine, vieux et jeunes, hommes et femmes, dans une variété
-de figures et de costumes telles que les pinceaux d’un
-Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec
-fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de
-quatre pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux
-de chaque côté pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés
-horizontalement d’autres paquets formant une plate-forme
-sur le dos de la bête; et sur le sommet de tout cet échafaudage,
-à une élévation quelque peu périlleuse, un personnage
-très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la turque, fumant
-son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on voyait
-une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans
-la même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant
-des racines amères, du messawia (racine noire), du kamath,
-des racines à biscuits, des cerises, des graines, des baies, le
-ménage enfin et toutes les productions qu’accordent à ces sau<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span>vages
-pour leur provision d’hiver leurs arides montagnes et
-leurs riantes vallées. Nous vîmes en différentes circonstances
-des familles entières sur un même cheval, nichées du cou jusqu’à
-la croupe, chacun selon son âge, les petits enfants et les femmes
-par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux occasions diverses,
-je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux,
-certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter
-la pauvre bête, que le cheval était à même de supporter
-leur poids.</p>
-
-<p>Plusieurs endroits sur la <i>Rivière-à-l’Ours</i> renferment de
-grandes curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite
-plaine de quelques arpents carrés présente une surface unie
-de terre blanche (terre à foulon) sans la moindre tache; elle
-ressemble à une pièce de marbre blanc ou à un champ couvert
-d’une neige éblouissante. Dans les environs se trouve
-un grand nombre de fontaines de grandeur et de température
-différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces
-dernières sont froides: les autres sont d’une chaleur douce,
-semblable à celle du lait qu’on vient de traire.</p>
-
-<p>Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un
-petit monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre,
-et de la forme d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet
-qu’une petite ouverture où l’on peut à peine passer la main;
-de ce trou s’échappe alternativement tantôt un jet d’eau, tantôt
-une vapeur. Ces eaux doivent être fort saines; peut-être
-ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de Spa et
-de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est
-qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes
-ont eu tant de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir
-faire l’essai ni les santés délabrées, ni même celles qui ne le
-sont pas. Le terrain, durant un certain espace, y résonne sous
-les pieds et effraie le voyageur solitaire qui le traverse.</p>
-
-<p>C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la <i>Rivière-à-l’Ours</i>.
-Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span>
-dix heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui
-parut le bout du monde; à droite et à gauche, des montagnes
-effrayantes; derrière nous, un chemin par où l’on n’était pas
-tenté de retourner; en face, un passage où se précipitait un
-torrent, mais si étroit qu’à peine le torrent seul paraissait y
-pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient rendues. Pour la
-première fois il y eut des murmures contre le capitaine de la
-caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne
-reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître
-le terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après,
-on était hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute
-chaîne des Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque
-en vue du Fort-Hall.</p>
-
-<p>La veille du départ des charrettes des fontaines à soude,
-je m’étais acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements
-nécessaires, accompagné seulement du jeune François
-Xavier. Nous fûmes bientôt engagés dans un labyrinthe
-de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes le sommet de la
-plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un faible
-clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait
-tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une
-girouette et s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment
-d’errer à l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait,
-celui de desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour
-nous tirer d’embarras. M’étant d’abord recommandé à Dieu,
-puis enveloppé dans ma couverture, la selle me servait d’oreiller,
-je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à y faire un bon
-somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes entre
-deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité
-de la nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt
-dans la plaine qu’arrose le <i>Pont-Neuf</i>, tributaire de la <i>Rivière-aux-Serpents</i>.
-La région que nous parcourûmes ce jour-là,
-au grand trot et au galop, présenta partout, dans un espace
-de cinquante milles de chemin, des restes évidents de convul<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span>sions
-volcaniques; nous y remarquâmes, dans toutes les directions,
-des monceaux de débris de lave. Dans toute sa longueur,
-la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se vidant
-dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque
-digue et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation.
-Toutes ces digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers,
-l’ouvrage des castors), sont formées de la même matière,
-et offrent les mêmes accidents que les stalactites qu’on
-trouve dans quelques cavernes.</p>
-
-<p>Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y
-voyant plus et ne sachant où nous étions, nous campâmes cette
-nuit dans les broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et
-au milieu d’une nuée de maringoins<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p>
-
-<h3><a name="QUATRIEME_LETTRE" id="QUATRIEME_LETTRE"></a>QUATRIÈME LETTRE</h3>
-
-<p class="r">
-Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ
-de West-Port, que nous atteignîmes le gros de la peuplade
-vers laquelle nous étions spécialement envoyés. Là se trouvaient
-les principaux chefs. Quatre d’entre eux étaient venus<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span>
-au-devant de nous à une journée de chemin; ils nous rencontrèrent
-sur l’une des sources du Missouri, dite <i>la Tête-au-Castor</i>,
-où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je
-parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux
-guides, après avoir passé la petite rivière, nous nous
-avançâmes dans une grande plaine, à l’horizon de laquelle, vers
-l’ouest, se trouvait le camp des <i>Têtes-plates</i>. Nous ne l’aperçûmes
-distinctement que sur le soir; mais longtemps avant de
-le découvrir, nous avions rencontré de distance en distance de
-nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions
-plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner
-le contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier
-tête-plate, surnommé <i>le Brave des braves</i>, m’avait envoyé jusqu’au
-Fort-Hall son plus beau cheval, avec recommandation
-qu’il ne fût monté par personne avant de m’être présenté. Bientôt
-cet Indien apparut lui-même, accourant à toute bride; il se
-distinguait des autres par l’habileté avec laquelle il faisait caracoler
-son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le
-grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure.
-C’est, comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse.</p>
-
-<p>Nous nous avancions au grand trot, et déjà nous n’étions
-qu’à deux ou trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes
-dans le lointain un nouveau cavalier de haute stature; bientôt
-plusieurs voix se font entendre: <i>Paul! Paul!</i> Et en effet
-c’était Paul, le grand chef que l’on croyait absent, mais qui
-venait d’arriver, comme par une permission de Dieu, pour
-avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit
-peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés
-de part et d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les
-siens pour nous annoncer. Un quart d’heure après, tous les
-cœurs étaient réunis dans un seul sentiment; c’était comme
-un troupeau de brebis se pressant autour de leur pasteur.
-Combien les mères, en nous présentant leurs petits enfants,
-étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span>
-que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut
-assurément pour nous une des plus belles de notre vie. Il
-semblait que nous pouvions dire: <i>Enfin nous voici arrivés au
-lieu de notre repos</i>. Toutes les fatigues, tous les dangers,
-toutes les épreuves semblaient avoir disparu; une seule
-pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours de la
-primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes
-plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations
-était: «Comment allons-nous faire pour ne pas
-manquer à notre grande vocation?» Je recommandai au
-P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le plan
-des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon
-cœur, au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan
-moral et le plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que
-la relation de Muratori; nous en avons fait notre <i>vade-mecum</i>.
-Ce seront ces sortes de sujet qui nous occuperont à l’avenir,
-et nous laisserons de côté les belles perspectives, les arbres,
-les animaux, les fleurs, ou du moins nous n’y jetterons plus
-qu’un coup d’œil en passant.</p>
-
-<p>Du Fort-Hall nous remontâmes la <i>Rivière-aux-Serpents</i>
-jusqu’à l’embouchure de la <i>Fourche-à-Henry</i>. Ce désert est
-sans contredit le plus aride des montagnes, couvert d’absinthes,
-de cactus et de toutes les herbes qui se plaisent le
-plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes recours à la pêche
-pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme eurent
-leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on
-une bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes
-à le traverser. Dans le lointain nous apercevions les Montagnes
-Rocheuses. Les <i>Trois-Tétons</i> étaient à notre droite, à
-la distance d’environ cinquante milles, et les <i>Trois-Buttes</i> à
-notre gauche, à une trentaine de milles.</p>
-
-<p>De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes
-vers la montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée
-de ravins et parsemée de blocs de granit; nous y<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span>
-passâmes un jour et une nuit sans eau. Le lendemain, vers le
-soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est l’aridité
-de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans
-les sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour
-de cette traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un
-défilé arrosé par un large ruisseau, et où la verdure était encore
-belle et abondante. Nous appelâmes cet endroit <i>le défilé des
-Pères</i>, et le ruisseau qui n’avait point de nom, <i>la rivière de
-Saint-François Xavier</i>.</p>
-
-<p>Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est
-bien arrosé. Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout
-des fontaines, de petits lacs et des fourches. Aucun pays
-au monde ne fournit une eau plus limpide et plus pure; n’importe
-la profondeur d’une rivière, on en voit toujours le fond
-comme si rien ne l’interceptait.</p>
-
-<p>La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans
-les montagnes est la <i>Loge-aux-chevreuils</i>. Elle se trouve sur
-les bords de la fourche principale de la <i>Racine-amère</i>, que
-j’ai appelée <i>rivière Saint-Ignace</i>. Cette fontaine est entourée
-d’un marais; elle jaillit d’un monticule très-régulier d’environ
-trente pieds d’élévation, accessible seulement d’un côté, et
-formé d’une croûte pierreuse à mesure que la fontaine s’est
-élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et s’échappe par un
-grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a cinquante
-à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux froides,
-tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des
-autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire
-la viande; nous en avons fait l’essai. Adieu.<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span></p>
-
-<h3><a name="CINQUIEME_LETTRE" id="CINQUIEME_LETTRE"></a>CINQUIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE</small></h3>
-
-<p class="r">
-Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long
-silence, je viens vous offrir mes observations en fait d’histoire
-naturelle, sachant que les fleurs, les arbres, les animaux ne
-sont pas sans charmes pour vous.</p>
-
-<p><span class="smcap">Fleurs.</span> Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée,
-lorsque le P. Point fit son beau bouquet en l’honneur
-du Sacré-Cœur. De là, en s’avançant vers les <i>Côtes-noires</i>,
-les fleurs deviennent plus rares; cependant, de loin en loin,
-nous en rencontrâmes que nous n’avions vu nulle part ailleurs.
-Parmi les doubles, les plus communes et les plus caractéristiques
-du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la
-Plate, les <i>lupins roses</i>; dans les plaines de la <i>Plate</i> jusqu’à la
-<i>Cheminée</i>, l’<i>épinette des prairies</i>, fleur jaune à cinq feuilles
-(plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile,
-trois espèces de <i>cactus</i>; elles sont connues, parmi les botanistes,
-sous le nom de <i>cactus americana</i>, et déjà naturalisées
-dans les parterres d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les
-plus belles roses, ni d’aussi pur ni d’aussi vif que l’incarnat
-de cette charmante fleur; toutes les nuances du rose et du
-vert décorent l’extérieur de son calice qui va s’évasant comme
-celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît être
-l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span>
-de beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces
-de terre.</p>
-
-<p>Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la
-<i>cloche bleue</i> de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup
-par l’agrément de ses formes et par la délicatesse de ses
-teintes, qui varient depuis le blanc pur jusqu’à l’azur sombre.
-L’<i>aiguille d’Adam</i>, qui ne croît que sur les côtes stériles,
-est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige s’élève à plus
-de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de
-fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme
-d’un diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et
-diminuant de grosseur à mesure qu’elles approchent de leur
-commun sommet qui se termine en pointe. Sa base est défendue
-par une espèce de feuilles dures, fibrées, oblongues
-et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’<i>aiguille</i>. Sa
-racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a
-ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en
-nourrissent au besoin, et les Mexicains en fabriquent une
-espèce de savon.</p>
-
-<p>Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables;
-elles sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont
-inconnus du commun des voyageurs. La première, dont les
-feuilles bronzées sont disposées de manière à imiter le chapiteau
-corinthien, a reçu de nous le nom de <i>corinthienne</i>. La
-deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige environnée
-de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux
-songe de Joseph; elle a été nommée la <i>Joséphine</i>. La troisième,
-la plus belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant
-autour d’un disque jaune, nuancé de noir et de rouge, sept
-à huit rayons dont chacun serait à lui seul une belle fleur, a
-été appelée la <i>dominicale</i>, non-seulement parce qu’elle nous
-a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore parce
-que nous l’avons rencontrée un dimanche.</p>
-
-<p><small>ARBUSTES.</small> Les arbustes qui portent des fruits sont en<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span>
-petit nombre. Les plus communs sont le groseillier, le cerisier,
-le cormier, le houx et le framboisier. Les groseilles, grosses
-et petites, sont, comme en Europe, de différentes couleurs,
-blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on les rencontre
-en grande quantité dans presque toutes les parties des montagnes,
-ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures,
-comme étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers
-et les cormiers parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui
-les porte n’atteint jamais la hauteur commune d’un arbre. Le
-cormier, qui se présente sous la forme d’un buisson, porte
-un fruit excellent que les voyageurs appellent la <i>poire</i> des
-montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce fruit et
-n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise
-d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des
-grappes sur la tige, à peu près comme nos groseilles noires,
-et qu’elle n’a que la grosseur de nos cerises des bois. La corme
-et la cerise forment en partie la nourriture des sauvages dans
-la saison, et ils les sèchent pour leurs provisions d’hiver. Les
-cénelles, fruit du houx, sont de deux sortes, blanches et
-rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des fruits, plantes
-et racines qui croissent spontanément dans les différentes
-parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent
-lieu de nourriture.</p>
-
-<p>Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine
-(ce qui est fort remarquable) est assez féconde pour pousser
-de nouveaux jets pendant un certain nombre d’années. Nous
-en avons eu la preuve sous les yeux, dans une racine à
-laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de différentes
-crues. Le chanvre est plus rare que le lin.</p>
-
-<p><small>ARBRES.</small> Comme nous avons presque toujours côtoyé les
-rivières, nous n’avons pu rencontrer une grande variété
-d’arbres. On n’y voit guère que des buissons, des saules,
-des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le cotonnier ou
-peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture aux<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span>
-chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement;
-les Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils
-disent que c’est sur ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur,
-et que depuis la feuille ne cesse de trembler. Sur les montagnes
-on ne trouve de haute futaie que le pin et le cèdre
-blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les
-meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de
-l’Ouest. Il y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le
-résineux, le blanc, le pin à goudron, et le pin élastique,
-dont les sauvages se servent pour faire des arcs. L’if, quoique
-rare, se trouve aux montagnes, ainsi que l’érable blanc; les
-tamarins y croissent en abondance. Vers les <i>Côtes-noires</i>, la
-violence des vents est telle que les cotonniers, qui y croissent
-à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les formes
-les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment
-tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par
-prendre de si singulières positions, qu’il eût été impossible
-à une certaine distance de dire quelle partie visible de l’arbre
-touchait immédiatement la racine.</p>
-
-<p><small>OISEAUX.</small> Les oiseaux ne sont pas moins variés que les
-fleurs: on en voit de toute forme, de toute grandeur et de
-tout plumage, depuis le pélican blanc et le cygne, jusqu’au
-roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans sa relation du Paraguay,
-fait chanter ce dernier comme un rossignol, et s’étonne
-à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des
-sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique
-du Sud ne soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même
-celui des Etats-Unis, on doit dire que c’est par erreur que
-le célèbre auteur a ajouté la beauté du chant à celle du plumage.
-Le seul son que l’on entende, lorsque cet oiseau voltige
-d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement
-semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit
-que par la rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span>
-ailes. Le <i>noutka</i> est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche
-propre à l’Orégon. Toute la partie supérieure de l’oiseau est
-rougeâtre; la tête tire sur le vert; le cou, cuivré et cramoisi,
-varie selon l’incidence de la lumière. Par la gorge, il ressemble
-à l’oiseau-mouche commun, connu à l’est des montagnes;
-mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses plumes
-métalliques sont disposées en un large collier dans la partie
-inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de
-tout le plumage.</p>
-
-<p><small>INSECTES, REPTILES.</small> Je ne ferai mention des reptiles que
-pour remercier Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre
-le plus terrible de tous, le fameux serpent à sonnettes, le
-bouclier impénétrable à leurs dards. En effet, comment s’est-il
-fait que pas un homme de la caravane, ni même un cheval
-ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque,
-dans un seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes,
-nos charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de
-fouet?</p>
-
-<p>Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet
-des fourmis: c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent
-doit servir à leur nourriture d’hiver ou seulement à la construction
-de leurs cellules. Peut-être nos remarques pourront-elles
-servir à résoudre la difficulté. Il n’y a ici dans les fourmilières
-ni froment ni grain qui en tiennent lieu, par conséquent
-point de provision de bouche de cette nature; à leur place,
-ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux élèvent
-en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un
-pied de haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que
-le grain employé ailleurs au même usage que ces petits cailloux
-n’est point destiné à nourrir la fourmi, mais bien plutôt
-à lui bâtir une demeure.</p>
-
-<p>Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition
-dans les montagnes; la vermine, au contraire, ronge les
-pauvres sauvages; et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, loin<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span>
-de songer à s’en débarrasser, ils l’entretiennent par leur malpropreté.</p>
-
-<p>On a souvent parlé des <i>maringoins</i>; ils m’ont tant tourmenté
-dans ce voyage que je peux bien contribuer pour ma
-part à publier leur méchanceté. Quand il s’agit de nuire à
-l’homme, il n’y a point d’animal qui l’emporte sur ces insectes.
-Au milieu de la journée, ils ne vous inquiéteront pas,
-mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que vous alliez
-vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la
-nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant;
-ils s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues,
-et enfoncent dans la chair leur dard empoisonné, contre
-lequel il n’y a point d’autre défense que de se cacher entièrement
-sous sa couverture, ou de s’envelopper la tête de
-quelque tissu impénétrable, au risque d’étouffer. C’est surtout
-pendant le repas qu’ils sont incommodes. Alors, pour
-s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri ou
-d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède
-est efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause;
-car on est presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent.
-On pourrait donner à ces sortes de repas le titre de
-festins à tristes figures: chacun y fait la grimace, et les plus
-insensibles même ont les larmes aux yeux. Tant que la fumée
-dure, ces petits trouble-tout voltigent à l’entour; mais aussitôt
-que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à la charge
-dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du corps
-qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois
-pourri, jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite.</p>
-
-<p>Les <i>frappe-d’abord</i> ou <i>brûlots</i> se trouvent par myriades au
-désert, et ne sont pas moins nuisibles que les maringoins.
-Comme ils sont si petits que l’œil peut à peine les apercevoir,
-ils attaquent aisément la peau, et se glissent jusque dans les
-yeux, les narines et les oreilles. Pour s’en débarrasser, on
-met des gants, et sur la tête un mouchoir qui couvre le front,<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span>
-le cou et les oreilles; on garantie le visage par la fumée d’une
-courte pipe.</p>
-
-<p>Les <i>mouches-à-feu</i> ou vers luisants des montagnes ne sont
-pas nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille.
-Lorsqu’on les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe
-certain de pluie; alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant
-l’air comme autant d’étoiles errantes ou de feux follets,
-leurs belles formes phosphoriques vous rendent la route
-distincte et visible. Les sauvages s’en frottent parfois le visage,
-et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils se promènent
-le soir comme des météores dans les environs du
-village.</p>
-
-<p>Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous
-n’avons guère eu recours à la pêche que pour les jours maigres.
-Il est cependant arrivé que, nos vivres, commençant à manquer,
-nous vîmes nos lignes plus heureuses que nos fusils.
-Les poissons que nous prîmes le plus souvent sont les mulets,
-deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois différentes
-espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la
-Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons
-en moins d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans
-un grand nombre de rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes
-espèces de saumons. Ces derniers remontent les
-rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les redescendre. Les
-jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et les
-sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après.</p>
-
-<p>Nous avons vu les ouvrages des <i>castors</i>; le pays où nous
-sommes est leur pays par excellence. Tout le monde sait
-l’emploi qu’ils font de leurs dents et de leur queue; mais ce
-qu’on ignore peut-être, et ce qui nous a été assuré par les
-trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre qu’ils abattent
-du côté où ils veulent construire leur digue, ils choisissent
-parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur l’eau;
-et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante,<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span>
-ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne
-s’étonne donc pas qu’une tribu indienne considère les castors
-comme une race dégradée d’êtres humains, dont les crimes
-et les vices, ayant irrité le Grand-Esprit, celui-ci, pour les
-punir, les réduisit pour un temps à la condition de brutes;
-mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force primitive; et
-même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de langage; car
-on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter, délibérer
-sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers
-nous assurent que les castors qui refusent de travailler
-sont chassés de la république à l’unanimité des voix et à coups
-de dents; que ces proscrits sont obligés de passer un hiver
-misérable, à moitié affamés, dans un trou abandonné d’une
-rivière, où on les prend facilement. Les trappiers les appellent
-<i>castors paresseux</i>, et disent que leur peau ne vaut pas
-la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et
-la prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à
-l’abri des rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et
-délicate; on en sert la queue comme en Europe le beurre.
-Leur peau, si recherchée, se paie sur les lieux de neuf à dix
-piastres, mais en marchandises, ce qui ne revient pas à une
-piastre en argent; car une seule pinte de genièvre, par
-exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend
-ici jusqu’à vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent
-si facilement des fortunes colossales; tandis que des employés,
-à qui l’on donne jusqu’à neuf cents piastres par an, n’ont pas
-même une chemise à la fin de l’année? Dans cette catégorie
-de vendeurs n’est pas comprise l’honorable Compagnie de la
-baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y
-est strictement défendue.</p>
-
-<p>La <i>loutre</i>, brune et noire, abonde dans les rivières de
-nos montagnes; mais comme le castor, elle est poursuivie avec
-avidité par les chasseurs.</p>
-
-<p>A propos des amphibies, un mot de la <i>grenouille</i>. La<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span>
-plus ordinaire est celle que l’on voit en Europe; mais il y en
-a une autre qui en diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte
-une queue et des cornes, et qu’elle ne se trouve que dans
-les sables arides. Des voyageurs donnent à cette espèce le nom
-de <i>salamandre</i>.</p>
-
-<p>Le <i>rat des bois</i>, espèce de blaireau, est très-commun; on
-le trouve ordinairement dans les endroits marécageux, où il
-se nourrit de petites écrevisses. Voici le stratagème dont il se
-sert pour obtenir son met favori: placé sur le bord d’un
-étang, il laisse tomber dans l’eau sa longue queue dépourvue de
-poil; les écrevisses, avides d’un si bon morceau, s’en saisissent.
-Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées, il donne
-une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise
-en quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en
-sûreté à une petite distance de l’eau, puis les dévore avec
-avidité. Il a toujours soin de les prendre par derrière, les
-tenant de travers pour garantir sa bouche de leurs pinces.</p>
-
-<p>Le <i>blaireau</i> proprement dit habite dans toute l’étendue du
-désert, mais il ne se montre guère; il se tient toujours près
-de son gîte, et à l’approche du moindre danger, il y rentre au
-plus vite. Il est à peu près de la grosseur de la marmotte; sa
-couleur est un gris argenté; ses pattes sont courtes; sa force
-est prodigieuse. Un jour, nous en surprîmes un assez éloigné
-de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y rentrer; il se réfugia
-dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit aussitôt
-par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance
-d’un camarade pour l’en retirer.</p>
-
-<p>D’où vient le nom qu’on a donné au <i>chien-de-prairie</i>? Personne
-n’a pu nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la
-couleur, l’agilité, il ressemble à l’écureuil, et habite en communauté
-dans des villages qui ont parfois plusieurs milliers
-de loges; la terre répandue autour de chaque trou fait un
-tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A l’approche de
-l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou en<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span>
-jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la
-peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques
-minutes, on voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le
-nez à la fenêtre; le chasseur, qui le guette, choisit ce moment
-pour tirer son coup, ce qui demande beaucoup d’adresse,
-vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet d’une tête
-fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous ensemble;
-c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil.
-Quel est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile
-de le deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent
-la présence; seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent,
-on peut croire que la sagesse y préside. Les habitués
-du logis sont le pigeon, l’écureuil barré, le serpent à
-sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère expliquer
-que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit,
-dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait
-cette opinion, c’est la position de leur village, toujours
-éloignée des eaux, et l’herbe menue qui en tapisse le sol.</p>
-
-<p>Le <i>mephitis-americana</i>, ou la bête puante, est un gentil
-quadrupède de la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes
-couleurs. Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle
-queue touffue, et lance à diverses reprises, à mesure qu’il
-s’éloigne, une décharge de fluide que la nature lui a donné
-pour sa défense; cette liqueur est si infecte, qu’il n’y a ni
-homme ni animal capable d’y résister.</p>
-
-<p>Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience,
-lorsque nous étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec
-moi d’une excursion, il vit deux <i>mephitis</i> sur sa route; et
-comme c’était la première fois qu’il faisait une pareille rencontre,
-il crut avoir trouvé deux petits ours. L’envie lui
-prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son grand
-chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec
-prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait
-plus qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau;<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span>
-tout à coup la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé.
-Bien qu’il fût encore à cent verges de nous, déjà nous sentions
-cette insupportable odeur; pendant plusieurs jours il n’y eut
-presque pas moyen de l’approcher; toute la maison était infectée;
-à la fin on se vit obligé de détruire tous ses vêtements.</p>
-
-<p>Le <i>cabri</i>, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil;
-seulement le bois du mâle est plus petit et n’a que deux
-branches. Son poil, imitant celui du cerf, est nuancé de blanc
-sur la croupe et sur le ventre; ses yeux sont grands et très-perçants.
-Quand il traverse le désert, son allure ordinaire
-est un petit galop fort élégant; de temps en temps il s’arrête
-tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux voir; c’est
-le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le
-cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder
-encore; le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser
-en agitant quelque objet de couleur tranchante; l’animal s’approche
-de plus près, mais son imprudence cause sa perte. Le
-cabri est la gazelle ou l’élan des naturalistes. La chair en est
-saine, mais de moindre qualité que celle du cerf ou du chevreuil.
-On ne le tue que lorsque le chevreuil, la grosse-corne,
-la biche, la vache du buffle manquent.</p>
-
-<p>La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages
-en font un jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord
-un carré de cinquante à quatre-vingts pieds qu’ils entourent
-de perches et de branches d’arbres, n’y laissant qu’une petite
-entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts de cette entrée,
-comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne droite
-deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et
-qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles.
-Alors de nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris,
-et les poussent devant eux jusqu’à ce que, les ayant engagés
-entre les deux haies, ils les serrent de si près qu’ils sont
-obligés de se jeter pêle-mêle par la petite entrée de l’enclos
-préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les assomment à<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span>
-coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule fois
-les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà.</p>
-
-<p>La chair de la femelle du <i>buffle</i> est la plus saine et la plus
-délicate des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune
-qu’on peut l’appeler le pain quotidien des sauvages; ils ne
-s’en dégoûtent jamais et se la procurent avec la plus grande
-facilité. Elle est bonne dans toute ses parties, mais pas également
-pour tous: les uns préfèrent la langue, d’autres la
-bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son
-morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des
-tranches assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une
-sorte de hachis qu’on pétrit avec la moelle des plus gros
-ossements, la plus esquise de toutes les graisses. Ce hachis,
-auquel on donne les singuliers noms de <i>taureau</i> et de <i>fromage</i>,
-se mange ordinairement cru; mais cuit, il est moins
-indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées.</p>
-
-<p>Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette
-majesté du désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie;
-rarement on le rencontre seul. Très-souvent on en voit plusieurs
-milliers réunis, les mâles d’un côté, les femelles de
-l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a lieu. Dans le
-courant de juin, nous en vîmes aux environs de la <i>Plate</i> une
-si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble
-(pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année
-passée), le nombre des animaux réunis de toutes les
-foires de l’Europe. C’est en pareille circonstance qu’a lieu la
-grande chasse. Au signal donné, les chasseurs, tous montés
-sur des coursiers rapides, se précipitent vers le troupeau qui
-se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa victime,
-c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur,
-avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache,
-plus estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour
-l’abattre plus sûrement, il doit caracoler autour de l’animal
-jusqu’à ce qu’il soit à portée de le blesser à mort. Malheur à<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span>
-lui si la blessure qu’il lui fait n’est pas mortelle! la crainte
-alors se changeant en fureur, le buffle se retourne brusquement
-et poursuit à outrance le chasseur. Un jour, nous fumes
-témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit causer la mort
-à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence jusqu’à
-se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans
-armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever
-une vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage
-que la vache, en l’apercevant, se retourne vers lui avec furie.
-Malgré sa prompte fuite, il se vit poursuivi de si près qu’il
-allait être la victime de sa témérité, lorsque le jeune Anglais
-qui nous accompagnait vint heureusement à son secours. Il
-ajusta l’animal de la rive opposée, et d’un coup de fusil l’étendit
-raide mort.</p>
-
-<p>Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la
-gloire pour le chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée
-dans un endroit où il peut facilement s’en rendre
-maître. Le nôtre, nommé John Gray, était réputé le meilleur
-chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une fois les
-preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires,
-jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant
-nous régaler d’un plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au
-milieu de notre caravane, d’un buffle énorme qu’il avait blessé
-mortellement; cet animal essuya le feu de plus de cinquante
-fusils, plus de vingt balles l’atteignirent; trois fois il succomba:
-mais la fureur lui rendant de nouvelles forces, trois
-fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait
-s’en approcher.</p>
-
-<p>La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté
-affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher
-suffisamment sans être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous
-du vent; car le buffle a l’odorat si fin que, sans cette précaution,
-il est capable de sentir l’ennemi à plusieurs milles de
-distance. Il doit ensuite marcher lentement, courbé le plus<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span>
-possible, avec une casquette à poils sur la tête, de manière
-à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin, lorsqu’il
-est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans
-quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de
-rester inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que
-le chasseur tire à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le
-bruit de l’arme à feu ne font qu’étonner le reste du troupeau;
-le chasseur a le temps de recharger et de tirer successivement
-plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles hésitent
-entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq,
-six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de
-nos chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages
-croient que chez les buffles, comme chez les abeilles, chaque
-troupeau a sa reine, et que lorsque la reine tombe tout le
-troupeau l’environne pour la secourir. Si le fait est vrai, on
-conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre la reine,
-a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand
-l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille
-de sa peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux,
-dont on charge sa monture; quelquefois on ne prend que la
-langue, et on abandonne le reste à la voracité des loups. Ceux-ci
-ne tardent pas à se rendre au festin qui leur est préparé,
-à moins qu’ils n’en soient empêchés par la proximité du camp;
-dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close. Alors le
-voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements
-se font entendre sur tous les tons et presque sans interruption
-tant que dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu
-de tous les loups de la contrée on finit par dormir aussi
-tranquillement que si l’on était seul.</p>
-
-<p>Il y a différentes espèces de <i>loups</i>, gris, noirs, blancs et
-bleus. Les loups gris sont les plus communs, du moins ceux
-qu’on voit le plus souvent. Le noir est très-grand et féroce;
-quelquefois il s’insinue dans un troupeau de buffles de l’air
-le plus paisible du monde; on ne s’aperçoit pas de sa présence;<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span>
-mais malheur au jeune veau qu’il rencontre éloigné de sa
-mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces. S’ils rencontrent
-dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours estropié,
-ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à chercher
-son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à
-l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la
-surface des plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque
-la nécessité ne les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement
-profonds, sont pour eux des abris sûrs contre les
-chasseurs.</p>
-
-<p>Un petit loup, surnommé le <i>loup de médecine</i>, passe pour
-une espèce de manitou parmi les sauvages; ils attachent une
-idée superstitieuse à son aboiement, qui se fait surtout entendre
-le soir et pendant la nuit. Leurs jongleurs prétendent
-comprendre les nouvelles qu’il vient leur annoncer; le nombre
-et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements servent de règle
-à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui approchent
-dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans
-le voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux.
-Et aussitôt chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle
-vraie que le loup annonce, les sauvages, comme toutes
-les dupes, en publieront cent autres controuvées.</p>
-
-<p>Les montagnes renferment quatre espèces d’<i>ours</i>, le gris,
-le blanc, le noir et le brun. Les deux premiers sont ici les
-rois des animaux, comme le lion l’est en Asie; ils ne lui
-cèdent guère en force et en courage. Cette année, je me suis
-trouvé plusieurs fois en personne à la chasse aux ours; j’y ai
-même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs <i>Têtes-plates</i>
-qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris.
-Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient
-furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance
-son agresseur. En moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber
-deux sous les coups de mes camarades, mais si bien atteints
-qu’ils avaient perdu tout pouvoir de nuire.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p>
-
-<p>Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs
-voyages aux sources du Missouri, donnent un exemple frappant
-de la force physique de cet animal. Un soir, les hommes du
-dernier canot découvrirent un ours couché dans la prairie, à
-peu près à trois cents verges de la rivière; six d’entre eux,
-tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer bataille.
-Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la
-distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent
-alors leur coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans
-le corps de l’animal; deux passèrent à travers les poumons.
-L’ours, furieux, se leva en sursaut, et, la gueule béante, se
-précipita vers ses ennemis. Comme il approchait, les deux
-chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui firent deux nouvelles
-blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule, retarda un
-instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le
-temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux
-qu’ils furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière.
-Deux eurent le temps de se réfugier dans le canot, les quatre
-autres se séparèrent, et se cachant derrière les saules, tirèrent
-coup sur coup aussi vite qu’ils purent recharger. Toutes ces
-blessures ne firent que l’exaspérer davantage; à la fin, il en
-poursuivit deux de si près, qu’ils cherchèrent leur salut
-dans la rivière en s’élançant d’une hauteur d’environ vingt
-pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus qu’à
-quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti
-des saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le
-traînèrent ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient
-percé de part en part.</p>
-
-<p>Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en
-hiver l’ours suce sa patte et vit de sa propre graisse; les
-Indiens ajoutent qu’avant d’entrer dans ses quartiers d’hiver,
-c’est-à-dire dans le creux d’un rocher ou d’un arbre, ou dans
-quelque trou souterrain, il se purge, puis se remplit de semences
-sèches qu’il ne digère point. Alors il reste couché<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span>
-pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une
-patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il
-ne fait que quatre fois de tout l’hiver.</p>
-
-<p>Les <i>tigres</i> sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris;
-mais il paraît que la peur de l’homme ne les domine pas
-moins que les autres animaux. Il n’y a que quelques jours
-un chasseur indien revenait au camp avec trois belles peaux
-de tigres de huit à neuf pieds de long depuis l’extrémité de
-la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et quoiqu’il
-ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné
-seulement de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à
-leur poursuite, jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un
-arbre, il réussit à les tuer à coups de flèches. Les tigres ont
-une force extraordinaire dans la queue, et s’en servent adroitement
-pour étrangler les chevreuils, les grosses-cornes, les
-cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert de nourriture.</p>
-
-<p>Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons,
-oiseaux, arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus
-pendant notre voyage.</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">ARBRES.</td></tr>
-<tr valign="top">
-<td>Aune.<br />
-Bouleau.<br />
-Cèdres (rouge et blanc).<br />
-Chêne.<br />
-Cotonniers (trois espèces).<br />
-Cyprès.<br />
-Frêne. Erable blanc.<br />
-Hêtre.<br /></td><td>
-Mûrier.<br />
-Noyers (de différentes espèces).<br />
-Rabajapières.<br />
-Sapin et pin (cinq espèces).<br />
-Saule.<br />
-Sureau.<br />
-Tremble.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">ARBUSTES ET PLANTES.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>
-Absynthe.<br />
-Raume.<br />
-Cerisier.<br />
-Cormier.<br />
-Epinette.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>Framboisier.<br />
-Genévrier.<br />
-Groseillier.<br />
-Herbe à la puce.<br /></td><td>
-Houblon.<br />
-Houx.<br />
-If.<br />
-Kinnekenic.<br />
-Menthe.<br />
-Salsepareille.<br />
-Tamarin.<br />
-Vigne (fruit rouge).<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">FRUITS.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>
-Aiguille d’Adam.<br />
-Biscuit (racine).<br />
-Cactus americana.<br />
-Cerise.<br />
-Champignon.<br />
-Cotonnier.<br />
-Ecorce de sapin.<br />
-Framboise.<br />
-Fruit de kinnekenic.<br />
-Gadelles.<br />
-Plantain.<br />
-Pomme de sapin.<br />
-Pomme blanche.<br />
-Poire.<br />
-Pois.<br />
-Prune de prairie.<br /></td><td>
-Gland d’églantier.<br />
-Graine de buffle.<br />
-Graine blanche.<br />
-Graine du bois gris.<br />
-Grappe.<br />
-Groseille.<br />
-Kamath.<br />
-Mûres.<br />
-Ognons doux.<br />
-Patate.<br />
-Racine amère.<br />
-Racine du charbon.<br />
-Tabac.<br />
-Tournesol.<br />
-Vigne.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">FLEURS.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>Aiguille d’Adam.<br />
-Cactus (trois espèces).<br />
-Campanule.<br />
-Chanvre.<br />
-Chardon (trois espèces).<br />
-Corinthienne.<br />
-Dominicale.<br />
-Eléphantine.<br />
-Epinette.<br />
-Fleur bleu d’azur.<br />
-Fleur bleue de kamath.<br />
-Gueule de lion.<br />
-Iris (trois espèces).<br /></td><td>
-Joséphine.<br />
-Lin.<br />
-Lupins (œillet).<br />
-Lynchnis.<br />
-Lis rose.<br />
-Lis Saint-Jean.<br />
-Marguerites.<br />
-Marianne.<br />
-Ognon doux.<br />
-Racine amère.<br />
-Renoncule.<br />
-Sonnette.<br />
-Tournesol.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">ANIMAUX.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>Blaireau (deux espèces).<br />
-Buffle.<br />
-Cabri.<br />
-Carcajou.<br />
-Cerf de biche.<br />
-Chat sauvage.<br />
-Chat souris.<br />
-Cheval sauvage.<br />
-Chevreuil à mulet.<br />
-Chevreuil à queue noire.&nbsp; &nbsp; <br />
-Chevreuil commun.<br />
-Chien de prairie.<br />
-Chien sauvage.<br />
-Cochon de terre.<br />
-Ecureuil (dix espèces).<br /></td><td>
-Grosse-corne.<br />
-Lapin.<br />
-Lièvre.<br />
-Loup (cinq espèces).<br />
-Marte.<br />
-Mephitis americana.<br />
-Mouton blanc.<br />
-Original.<br />
-Ours (quatre espèces).<br />
-Porc-épic.<br />
-Rat des bois.<br />
-Renard (quatre espèces).<br />
-Renne.<br />
-Taupe.<br />
-Tigre rouge.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">OISEAUX.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>
-Aigle noir.<br />
-Aigle nonne.<br />
-Alouette.<br />
-Avocette.<br />
-Bec à l’envers.<br />
-Bécassine.<br />
-Bois-pourri.<br />
-Butor.<br />
-Canard.<br />
-Caracro.<br />
-Cardinal.<br />
-Coq des plaines.<br />
-Corbeaux.<br />
-Cormoran.<br />
-Dindon.<br />
-Epervier.<br />
-Etourneau.<br />
-Faisan.<br />
-Geai.<br />
-Grue.<br />
-Hibou.<br />
-Hirondelle.<br />
-Mangeur des maringoins.&nbsp; &nbsp; <br /></td><td>
-Martin-pêcheur.<br />
-Moqueur.<br />
-Noutka.<br />
-Oie.<br />
-Oiseau-bleu.<br />
-Oiseau-buffle.<br />
-Oiseau-jaune.<br />
-Oiseau-mouche.<br />
-Oiseau-noir.<br />
-Oiseau-rouge.<br />
-Outarde.<br />
-Pélican.<br />
-Perroquet.<br />
-Pie.<br />
-Pique-bois.<br />
-Pivert.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span>Pluvier.<br />
-<br />
-Poule des prairies.<br />
-Robin.<br />
-Roitelet.<br />
-Rossignol.<br />
-Sarcelle.<br />
-Tourterelle.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td class="c" colspan="2">AMPHIBIES.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>
-Castor.<br />
-Crapaud.<br />
-Grenouille à queue.<br />
-Grenouille commune.<br /></td><td>
-Loutre.<br />
-Rat musqué.<br />
-Salamandre.<br />
-Tortue.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td class="c" colspan="2">POISSONS.</td></tr>
-
-<tr valign="top"><td>
-Anchois.<br />
-Carpe.<br />
-Esturgeon.&nbsp; &nbsp; <br /></td><td>
-Mulet.<br />
-Saumon (six espèces).<br />
-Truites (trois espèces).<br /></td></tr>
-</table>
-
-<h3><a name="SIXIEME_LETTRE" id="SIXIEME_LETTRE"></a>SIXIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>A MADAME ROSALIE VAN MOSSEVELDE, A TERMONDE</small></h3>
-
-<p class="r">
-Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence
-est attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec
-plaisir cette pensée du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes
-lettres à Charles et à François, parce que cette vérité si consolante
-est mise dans tout son jour dans le récit que j’ai commencé,
-et de plus encore dans ce qui me reste à ajouter.
-Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les dangers
-que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des sauvages.<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span></p>
-
-<p>Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières,
-l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace
-de cinq jours seulement nous en avons traversé dix-huit,
-et jusqu’à cinq fois la même en cinq quarts d’heure. Je ne
-parlerai donc que de ceux qui nous ont présenté le plus de
-difficultés. Le premier passage vraiment difficile fut celui de
-la fourche du sud de la <i>Plate</i>; mais comme nous étions avertis
-depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions
-pris nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en
-explorèrent si bien le fond, que nous le traversâmes, sinon
-sans tumulte et grande peine, du moins sans grave accident.
-Les chiens de la caravane eurent à faire le plus d’efforts;
-laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces pauvres
-bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les déterminer
-à passer à la nage une rivière de près d’un mille de
-large, et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les
-charrettes, si on ne les eût soutenues de tous les côtés pendant
-que les mulets tiraient de toutes leurs forces pour les
-faire avancer. Aussi nos chiens ne la traversèrent-ils que
-lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux d’autre alternative
-que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres.
-Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement
-on passe cette fourche en <i>bulbooat</i> (c’est le nom qu’on
-donne à des bateaux construits sur les lieux avec des peaux
-de buffle crues); quand l’eau est grosse et qu’on ne trouve
-pas de gué, leur emploi est absolument nécessaire; il ne le
-fut pour nous, ni dans cette occasion, ni dans d’autres semblables.</p>
-
-<p>Le second passage est celui de la fourche du nord de la
-<i>Plate</i>, moins large, mais plus rapide et plus profonde que
-celle du sud. Nous avions passé celle-ci dans nos charrettes;
-devenus un peu plus hardis, nous résolûmes de passer l’autre
-à cheval. Ce qui nous détermina à cette tentative, ce fut
-l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos une<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span>
-petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval
-sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain
-dont on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les
-flots. Reculer en pareille conjoncture eût été honteux pour
-des missionnaires. Nous nous avançâmes donc, les Frères dans
-leurs charrettes, les PP. Point, Mangarini et moi sur nos
-coursiers. Après la traversée, des voyageurs nous dirent qu’ils
-nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je le crois
-sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et
-après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes
-au rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour
-être témoin de la scène du monde la plus risible, si elle n’avait
-été plus sérieuse. Dans un même instant, nous vîmes le plus
-grand wagon emporté par le courant malgré les efforts, les
-cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un attelage, un char
-et un charretier qui pensent se noyer; une autre charrette renversée
-de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau
-que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés
-dans leurs traits: ici un colonel américain, les bras étendus et
-criant au secours; là un petit voyageur allemand et sa faible
-monture disparaissant ensemble pour se montrer, un moment
-après, l’un à droite et l’autre à gauche; ailleurs un cheval
-abordant seul au rivage; plus loin deux cavaliers ensemble
-sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son cheval
-faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et indivisible
-avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul
-mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait
-montré le plus de dévouement pour sauver et montures et
-cavaliers. En reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée,
-lui fit présent d’un autre cheval.</p>
-
-<p>Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes,
-parlant de notre arrivée sur les bords de la <i>Rivière-aux-Serpents</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>,
-je disais que là nous attendaient un grand<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span>
-danger et une bonne leçon; je pourrais ajouter, et de beaux
-exemples. Cette rivière, beaucoup moins large et, au gué que
-nous traversions, moins profonde que la <i>Plate</i>, ne pouvait
-être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient
-si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y
-avait donc rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais
-soit inadvertance ou distraction, soit désobéissance de l’attelage,
-la charrette du frère Charles se trouva sur la pente d’un
-roc et déjà trop avancée pour pouvoir reculer: mulets, voiture
-et voiturier, tout fit la culbute, et malheureusement dans
-un trou assez profond pour ne laisser aucune espérance de
-salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage
-au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le
-pauvre frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de
-l’autre toutes les <i>Têtes-plates</i> présentes plongeaient pour sauver
-la voiture, le bagage et les mulets. Le bagage, à peu de
-chose près, fut sauvé. A force d’efforts, on était parvenu à relever
-la charrette, lorsqu’un pauvre sauvage, qui seul la soutenait
-en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus: «Je me
-noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère,
-qui faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était
-sur le point de périr victime de son dévouement. Enfin tous
-ceux qui savaient nager, hommes, femmes, enfants, ayant
-fait des prodiges pour nous donner des preuves de leur attachement,
-il se trouva que nous n’eûmes à regretter personne;
-l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû se sauver de
-lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper les
-traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans
-l’eau, ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les
-plus beaux de la caravane, quoique considérables, fut bientôt
-réparée. Pendant qu’on s’occupait à faire sécher le bagage,
-je retournai au Fort-Hall, où, retrouvant dans M. Ermatinger
-la même sympathie et la même générosité qu’il m’avait
-toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres mulets,<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span>
-pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse
-dû payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter
-de la circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit
-la remarque que ce jour avait été le seul dans tout le cours
-de notre voyage où, à cause de l’embarras du départ et des
-adieux que nous faisions à nos amis, nous nous étions mis en
-marche sans songer à réciter l’<i>itinéraire</i>.</p>
-
-<p>Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de
-Dieu, je n’en doute nullement. Nous cheminions tranquillement
-sur les bords de la <i>Plate</i>. Malgré les avis du capitaine
-Fitz-Patrick qui dirigeait la caravane, plusieurs jeunes gens
-s’étaient écartés de la bande, pendant que le capitaine, le
-P. Point et moi nous avions pris les devants pour chercher
-un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément
-de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout
-à coup nous entendîmes le terrible cri d’alarme: <i>Les Indiens!
-les Indiens!</i> Et, en effet, nous vîmes dans le lointain un
-grand nombre de sauvages se grouper d’abord, puis se diriger
-vers nous à toute bride. Sur ces entrefaites arrive à la caravane
-un jeune Américain à pied et sans armes; il s’était laissé
-surprendre par les sauvages, qui lui avait tout enlevé. Pendant
-qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et surtout
-qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement
-la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il
-retourne à l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance
-éclatante. A cette vue, tout le monde s’émeut; la jeunesse
-américaine veut se battre: le colonel, en sa qualité d’homme
-de guerre, range les wagons sur deux lignes et fait placer au
-milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque risque; tout
-se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron
-sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant
-un large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention
-d’envelopper notre phalange; mais à notre bonne contenance,
-et à la vue du capitaine qui s’avance vers eux, bientôt<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span>
-ils ralentissent le pas et finissent par s’arrêter. On parlemente,
-et le résultat de la négociation ayant été qu’on rendrait au
-jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à condition que
-lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout s’apaisa,
-et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces sauvages
-étaient un parti d’environ quatre-vingts <i>Sheyennes</i>; leur
-tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre
-camp deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre
-table, et tout se passa à la satisfaction générale.</p>
-
-<p>Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des
-<i>Têtes-plates</i>, mais acculés dans une gorge de montagnes,
-après avoir marché inutilement une journée entière, nous
-fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le soir, on s’aperçut
-qu’il y avait dans les environs un parti de <i>Ranax</i>, sauvages
-qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou
-quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais
-il paraît qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils
-avaient disparu.</p>
-
-<p>Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle,
-nous pensâmes un instant que nous allions avoir à nous
-défendre nous-mêmes contre un grand parti de <i>Pieds-noirs</i>.
-Nous étions sur les terres que leurs guerriers infestent le plus
-souvent; déjà on croyait les avoir vus en grand nombre derrière
-la montagne en face de nous. Mais, incapables de s’effrayer
-à la vue des <i>Pieds-noirs</i>, eussent-ils été cent fois plus
-nombreux, nos braves <i>Têtes-plates</i>, dont le courage était
-centuplé par le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent
-tout disposés à se défendre. <i>Pilchimoe</i>, élevant en
-l’air sa carabine, part comme un éclair, se dirige droit vers
-le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la montagne et disparaît
-à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de ses camarades.
-Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les
-chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous
-vîmes descendre de la montagne, non des <i>Pieds-noirs</i>, mais<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span>
-nos braves Indiens suivis d’une douzaine de <i>Ranax</i>. Un parti
-de ces sauvages se trouvait dans les environs. En nous apercevant
-dans le lointain, ils s’étaient rassemblés, beaucoup
-plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux
-un chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en
-faveur de la religion. J’eus avec lui une longue conférence,
-dans laquelle je reçus de lui la promesse que tous ses efforts
-tendraient à inspirer à ses gens les sentiments que je lui inculquais.
-Il nous quitta avec sa suite, le lendemain du jour
-où les quatre chefs des <i>Têtes-plates</i> arrivèrent pour nous féliciter
-de l’heureuse issue de notre voyage.</p>
-
-<p>Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre
-un sauvage maître de lui-même. Ce chef <i>ranax</i> était le frère
-d’un <i>Ranax</i> tué par l’un des chefs <i>têtes-plates</i> qui venaient
-d’arriver. Ils se saluèrent devant nous en se voyant, et se
-séparèrent au départ, comme l’eussent fait deux nobles chevaliers
-chrétiens qui n’ont d’animosité contre l’ennemi que
-sur le champ de bataille. Cependant les <i>Têtes-plates</i> ne fumèrent
-pas avec les <i>Ranax</i>, qui les avaient indignement trahis
-en plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas
-difficile de les réconcilier enfin une bonne fois. Les <i>Têtes-plates</i>
-feront assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que
-les autres n’en exigeront pas davantage.</p>
-
-<p>Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement
-dans vos prières.<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span></p>
-
-<h3><a name="SEPTIEME_LETTRE" id="SEPTIEME_LETTRE"></a>SEPTIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE</small></h3>
-
-<p class="r">
-Racine-amère, de l’emplacement choisi pour<br />
-la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages,
-vous méritez sans doute une longue lettre de notre
-part. Je prends d’autant plus volontiers la plume, que je sais
-que les nouvelles que j’ai à vous communiquer ne contribueront
-pas peu à vous entretenir dans vos bons propos, et à
-augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos
-prières.</p>
-
-<p>Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le
-désert, et malgré la privation continuelle de pain, de vin, de
-fruits, de café, de tout ce que le monde appelle les douceurs
-de la vie, nous nous sentons plus forts, plus dispos et plus
-encouragés que jamais à travailler à la conversion de ces
-pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de toutes
-parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en
-soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler <i>notre
-vie, notre douceur et notre espoir</i>, puisqu’il a plu à la divine
-bonté que les grandes consolations nous vinssent les jours de
-ses fêtes. C’est le jour de sa glorieuse assomption dans le ciel
-que nous avons rencontré l’avant-garde de nos chers néophytes,
-et que pour la première fois nous avons assisté à leur
-pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que nous avons
-célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères. C’est<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span>
-huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux
-et leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour
-où l’Eglise célèbre la fête de son saint Nom que le camp du
-grand chef renouvela cette consécration au nom de toute la
-peuplade. C’est le 24 septembre, fête de Notre-Dame de la
-Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la rivière qui est
-encore appelée la <i>Racine-amère</i>, mais où doit bientôt couler
-le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête
-du saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre
-promise, en plantant une grande croix sur le sol destiné à la
-première réduction, circonstance qu’on m’assure avoir été
-prédite par une petite fille de douze ans, baptisée et morte
-pendant mon absence, comme je l’ai rapporté dans une autre
-lettre (<i>p.</i> 114). Que de motifs d’encouragement vint encore
-nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour,
-l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce
-jour, 10 octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia)
-nous bénit du haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité
-divine, que ne nous promet pas la Vierge qui a donné
-son Fils pour le salut du monde! Quinze jours après, le quatrième
-dimanche d’octobre, fête du Patronage de la sainte
-Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première réduction
-maternelle, la première chambre de notre résidence;
-vingt-cinq petits sauvages recevaient le baptême; des représentants
-de vingt-cinq nations différentes assistaient aux instructions;
-et pour tant de faveurs reçues par l’entremise de
-Marie, tous, d’une voix unanime, nous la proclamions Reine
-de la réduction naissante, en donnant à cette dernière le nom
-de <i>Sainte-Marie</i>.</p>
-
-<p>Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces
-remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées
-conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances,
-jointe à la manière dont nous avons été appelés,
-envoyés et amenés dans ces parages, jointe surtout aux dis<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span>positions
-de nos bons Indiens en faveur de notre religion, que
-tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans l’espérance
-que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir
-bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions
-du Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui
-nous occupe le jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve
-que ce beau idéal n’est pas seulement un rêve, c’est qu’au
-moment où j’écris ces lignes, les voix bruyantes de nos charpentiers,
-le forgeron qui fait résonner le marteau sur l’enclume,
-m’annoncent qu’il est question, non plus de poser les
-fondements, mais bien d’élever le comble de la <i>maison de
-prières</i> (église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages
-députés de la tribu des <i>Cœurs-d’alènes</i>, qu’attire ici la nouvelle
-du bonheur futur des <i>Têtes-plates</i>, sont venus nous conjurer
-d’avoir aussi pitié de leurs compatriotes. «Père, me disait
-l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes de pitié, nous désirons
-servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que faire
-pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre,
-voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»</p>
-
-<p>Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp,
-que j’eusse voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous
-aussi, mes Sœurs, vous eussiez été présents à la cérémonie
-qui eut lieu vers le soir. Combien tous les cœurs n’eussent-ils
-pas été émus en voyant s’élever dans les airs le signe auguste
-de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il est vrai, si l’on
-n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle d’un
-missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des
-martyrs de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments
-de foi et d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis
-le grand chef jusqu’aux plus petits enfants, venaient se prosterner
-aux pieds de l’arbre des élus et coller leurs lèvres sur
-le bois qui a sauvé le monde; avec quel dévouement ils prenaient
-à haute voix le saint engagement de souffrir plutôt mille
-morts que de jamais abandonner la prière!<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span></p>
-
-<p>Si nous étions en nombre encore quelques années, que de
-nouvelles provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume
-de notre Seigneur! Je n’en doute pas, deux cent mille âmes
-seraient sauvées. Les <i>Têtes-plates</i> et les <i>Cœurs-d’alènes</i> ne
-sont pas nombreux, il est vrai; mais les <i>Pends-d’oreilles</i>
-forment une tribu trois fois plus nombreuse et non moins
-bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé plus de deux cent
-cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà baptisé et
-nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont éloignés
-de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront
-ensuite six cents <i>Shlishatkumche</i>, huit cents <i>Stiet-Shoi</i>, trois
-cents <i>Zingomènes</i>, deux cents <i>Shaistche</i>, trois cents <i>Shuyelpi</i>,
-cinq cents <i>Tchilsolomi</i>, quatre cents <i>Sim-poils</i>, deux cents
-cinquante <i>Zinabsoti</i>, trois cents <i>Yinkaeêous</i>, mille <i>Yejakomi</i>,
-tous de la même souche, et parlant à peu près la même
-langue. Les <i>Spokanes</i>, leurs voisins, ne tarderaient pas à
-suivre leur exemple; les <i>Nez-percés</i>, déjà envahis par les ministres
-protestants, se dégoûtent de leurs prêches et nous
-tendent les bras. Les <i>Ranax</i>, dont le chef s’est montré si
-bien disposé, les <i>Serpents</i> et les <i>Corbeaux</i> que j’ai visités
-l’année dernière, les <i>Sheyennes</i> que j’ai rencontrés deux fois
-sur les bords de la <i>Plate</i>, la nombreuse nation des <i>Scioux</i>,
-les <i>Mandans</i> avec les <i>Arikaras</i> et les <i>Gros-Ventres</i> ou
-<i>Minatares</i> (trois tribus réunies, ensemble trois mille âmes)
-qui m’ont reçu avec tant de marques d’estime et d’amitié,
-les <i>Omathas</i>, d’autres nations encore qu’il serait trop long
-d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.</p>
-
-<p>Il n’y a que les <i>Pieds-noirs</i> dont on aurait lieu de désespérer,
-si les pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des
-hommes. Ce sont des assassins, des voleurs, des traîtres, pis
-que cela encore. Mais qu’étaient primitivement, dans l’Amérique
-du Nord, les <i>Chiquites</i>, les <i>Chiriganes</i>, les <i>Hurons</i> et
-les <i>Iroquois</i>? et avec le temps et le secours d’en haut que ne
-sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces derniers que les<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span>
-<i>Têtes-plates</i> sont redevables des germes de bien qui produisent
-aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs
-les <i>Pieds-noirs</i> n’en veulent pas aux <i>Robes-noires</i>; loin
-de là, les autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions
-en cette qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux.
-C’est même en cette qualité que, l’année dernière, étant tombé
-entre les mains d’un de leurs partis, je fus conduit comme
-en triomphe à leur village, porté par douze guerriers sur un
-manteau de peaux de buffle, et invité à un festin auquel assistaient
-tous les braves du camp, et au commencement duquel
-je fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le <i>Benedicite</i>,
-frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel,
-pour signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre
-n’enfante que le mal.</p>
-
-<p>Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu
-inspire à nos supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en
-ai demandé de tous les points du globe. Mais pour la plus
-grande gloire de Dieu, pour le salut d’un si grand nombre
-d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à dire; je
-ne dirai rien que d’exact.</p>
-
-<p>Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent,
-au témoignage de tous les voyageurs de l’Ouest
-que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui ont parcouru toutes
-ces contrées et logé longtemps sous les loges des <i>Têtes-plates</i>
-en particulier), enfin d’après toutes les observations que j’ai
-pu faire moi-même dans mes deux voyages, les <i>Têtes-plates</i>
-sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant,
-à tel point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables
-qualités, les portèrent plus d’une fois à faire des choses que
-nous-mêmes aurions peine à croire, si elles ne nous étaient
-attestées par des témoins dignes de foi, comme de les faire
-danser jusqu’à l’entier épuisement de leurs forces, sous prétexte
-de détourner de prétendus fléaux dont ces imposteurs
-assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p>
-
-<p>Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire
-aussi qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent
-personne, mais malheur à qui les provoque injustement!
-On a vu des poignées de leurs braves attendre de pied
-ferme des forces vingt fois plus nombreuses que les leurs,
-en soutenir le choc sans plier, et, en les mettant bientôt en
-pleine déroute, les faire repentir de leur injuste agression.
-Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux
-montagnes, soixante-dix <i>Têtes-plates</i> se voyant forcés d’en
-venir aux mains avec les <i>Pieds-noirs</i> d’environ cinq cents
-loges (ce qui suppose à peu près quinze cents guerriers,) résolurent
-d’en soutenir l’attaque en hommes déterminés à
-mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi fondait sur eux,
-qu’ils étaient encore à genoux, adressant au Grand-Esprit
-toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit: «Qu’on
-ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie,
-ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le
-choc de l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire.
-Le combat commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura
-cinq jours de suite, c’est-à-dire jusqu’à ce que les <i>Pieds-noirs</i>,
-effrayés d’une audace qui tenait du prodige, se virent
-contraints de battre en retraite, abandonnant sur le champ de
-bataille un grand nombre de morts et de blessés; et, chose
-vraiment étonnante! du côté des <i>Têtes-plates</i>, dont chacun
-avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un prisonnier;
-un seul mourut des suites d’une blessure, mais
-seulement plusieurs mois après l’action, et le lendemain du
-jour où je l’eus baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui
-fût restée tout entière dans la cervelle.</p>
-
-<p>C’est dans cette affaire que le brave <i>Pilchimoe</i>, dont j’ai
-parlé plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son
-dévouement. Les chevaux de toute la troupe passaient isolés
-dans la prairie; tout à coup arrive de loin au grand galop une
-bande de Pieds-noirs dans le dessein de s’en emparer. <i>Pilchimoe</i><span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span>
-voit le danger; il était à pied, mais près de lui se trouvait
-une femme à cheval, courir aux autres chevaux, les rassembler
-et les ramener au camp; tout cela fut pour lui l’affaire de
-quelques minutes.</p>
-
-<p>Un autre guerrier, nommé <i>Sechelmela</i>, voyant un Pied-noir
-isolé des autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci,
-le prenant pour un des siens, le pria en grâce de le laisser
-monter en croupe sur son cheval. Le Pied-noir avait une carabine,
-la Tête-plate n’avait que son arc. Aussitôt il conçoit le
-dessein de s’emparer de cette arme; avant de se découvrir,
-il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche quelque
-temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y attendait
-le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie: «Pied-noir,
-je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus
-mort que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais
-bien armé, se met à la poursuite d’autres ennemis.</p>
-
-<p>Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il
-est de Pierre, le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui
-quinze jours, un Pied-noir, grand voleur de chevaux,
-venait d’être surpris par nos gens en flagrant délit; c’était
-pendant la nuit, il faisait fort obscur. Quoique blessé, ou
-plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que plus redoutable,
-ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de faire usage
-contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne n’osait
-avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts
-ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il,
-vous avez peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi,
-il l’achève d’un coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux,
-tourne les yeux vers le ciel, et fait à haute voix sa prière à
-peu près en ces termes: «Grand-Esprit, vous savez pourquoi
-j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas par vengeance, il le fallait
-bien pour faire un exemple qui rendît les autres plus sages.
-Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans l’autre vie,
-nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span>
-nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais
-le couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla
-de son manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu
-le cadavre.</p>
-
-<p>Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la
-tête de la peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande
-des Robes-noires; Pierre baptisé est maintenant un
-véritable apôtre. Avant son baptême, il pouvait déjà se rendre
-cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le mal, ce n’a
-été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai toujours
-tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait
-une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt
-le village, adressant à chaque loge soit des encouragements,
-soit de simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il
-le juge à propos pour le bien de ceux à qui il s’adresse. Son
-cheval, qui se distingue par deux cornes de bœuf attachées
-entre les deux oreilles, est si habitué à ce manége, que sans
-être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque l’exhortation du cavalier
-commence, et se remet en marche dès qu’elle est finie.</p>
-
-<p>J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates;
-que vous dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à
-la plupart des autres sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni
-importuns, ni imprévoyants, ni inconstants, encore moins
-cruels; qu’ils sont d’un désintéressement, d’une générosité,
-d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs amis; que
-du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont irréprochables
-et même exemplaires; que les querelles, les injures,
-les divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues.
-L’année dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au
-milieu d’une grande partie de la peuplade, jamais je n’ai pu
-observer le moindre dérèglement; que si quelques enfants
-vont nus, usage qu’il serait facile d’abolir, personne ne paraissait
-avoir l’air de s’en apercevoir.</p>
-
-<p>J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà sur<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span>naturalisées
-par des vues de foi, et par leur grand zèle pour
-pratiquer ce que commande et éviter ce que défend notre
-sainte religion; qu’on ne rencontre plus chez eux aucun vestige
-de superstition; que leur confiance en nous est telle, qu’il
-ne leur vient pas même à la pensée que nous puissions être ni
-trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la moindre difficulté
-les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur sont proposés.
-J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des
-Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les
-maladies, les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce
-qu’ils ont fait pendant mon absence, et jusqu’à notre retour
-parmi eux, rend également témoignage de la droiture de leurs
-intentions. Maintenant quelle exactitude à se rendre aux
-offices! quel recueillement à la chapelle! quelle attention au
-catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle ferveur dans
-leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce qu’ils
-racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent
-leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article,
-on dirait qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes
-ou de choses qui leur sont absolument étrangères. Je ne connais
-pas de simplicité religieuse qui surpasse la leur. «Père,
-disent-ils ordinairement en baissant modestement les yeux et le
-ton de la voix, ce que je vous dis, je ne l’ai jamais dit, et je ne
-le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous le dis, parce que
-vous me le demandez et que vous avez droit de le savoir.»</p>
-
-<p>Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade,
-dont les ordres, se bornant presque à l’expression d’un
-désir, sont cependant toujours écoutés, ne se distinguent pas
-moins par leur docilité à notre égard que par leur ascendant
-sur la tribu.</p>
-
-<p>Le plus influent d’entre eux, surnommé <i>le Petit-Chef</i>, à
-cause de l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et
-comme chrétien, serait comparable aux plus beaux caractères
-de l’antique chevalerie. Un jour, lui septième, il soutint l’as<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span>saut
-de tout un village de <i>Ranax</i> qui attaquait injustement ses
-compagnons. Une autre fois, il ne se signale pas moins contre
-les mêmes Ranax qui venaient de se rendre coupables envers
-lui de la plus noire trahison; il marche contre eux avec dix
-fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se
-croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du
-Ciel qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les
-mettent en déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre
-plus considérable, si, au plus fort de la poursuite, le
-petit-chef ne se fût souvenu que ce jour-là était un dimanche,
-et n’eût arrêté ses compagnons en leur criant: «Mes amis,
-c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner au camp!»
-A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs
-pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer
-à panser leurs blessures, ils tombent à genoux dans la
-poussière, pour rendre au Dieu des armées tout l’honneur de
-la victoire. Le petit-chef atteint d’une balle au travers de la
-main droite, en avait perdu entièrement l’usage; mais voyant
-deux de ses compagnons blessés plus grièvement que lui, il
-banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit soin
-d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.</p>
-
-<p>Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux
-ni moins prudent; aussi plusieurs fois les <i>Nez-percés</i>,
-nation beaucoup plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils
-offert la dignité de grand-chef, s’il voulait passer dans leurs
-rangs. Il aurait pu le faire sans blesser les droits de personne,
-tout sauvage étant libre de quitter un chef pour passer sous
-un autre quand bon lui semble, à plus forte raison quand il
-s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le petit-chef,
-content du poste que lui avait assigné la Providence, repoussa
-toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre
-raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a
-fait naître chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates
-que je dois mourir.» Amour de la patrie bien recom<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span>mandable
-sans doute, mais ce qui l’est peut-être encore plus
-dans un guerrier, c’est la vraie humilité dont toutes ses paroles
-sont empreintes: «Avant de connaître le vrai Dieu, me
-disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait,
-mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais
-comment ni pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...»
-Aujourd’hui, non content d’être le premier à tous
-les offices qui se font à la chapelle, il est toujours le dernier
-qui cesse de prier ou de chanter dans sa loge, et le matin,
-avant le point du jour, ses chants et ses prières ont déjà recommencé.</p>
-
-<p>Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche
-pas de s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque
-chose d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours
-avant notre arrivée, une jeune personne s’étant absentée de
-la prière pour une raison qui ne lui semblait pas légitime, il
-prit un fouet, et reprochant à cette fille légère de se trouver où
-elle ne devait pas être et de n’être pas où elle devait se trouver,
-il la flagella en public de manière à donner un exemple
-dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut
-cette correction en toute humilité et promit de se corriger.</p>
-
-<p>Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite
-en commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent
-des cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois
-bien avant dans la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un
-s’éveille, il se met encore à prier. Le bon vieux
-<i>Simon</i> a pris l’habitude avant de se coucher, de rassembler
-les braises de son foyer; puis il fait dévotement sa prière,
-fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se réveille,
-il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois
-ou quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui
-qui s’éveillait le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller
-les autres pour leur faire recommencer la prière en commun.
-Ce pieux excès provenait d’un petit avis que je leur avais<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span>
-donné dans ma première visite: <i>que quand on s’éveillait la
-nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu</i>. On leur a expliqué
-depuis comment il fallait entendre la chose.</p>
-
-<p>La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas
-cessé. Hier mourut une jeune femme, baptisée quatre jours
-auparavant. A cette occasion nous leur expliquâmes la doctrine
-de l’Eglise sur le purgatoire, en leur recommandant de prier
-pour le repos de son âme. En ce moment on dépose les restes
-de la défunte au pied du calvaire planté au milieu des loges;
-on peut écrire en toute confiance sur la croix de sa tombe:
-<i>In spem resurrectionis.</i> Bientôt nous célébrerons la commémoration
-des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion
-d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier
-sur les tombeaux.</p>
-
-<p>Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et
-multipliées qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes.
-On sent ici que le bonheur des petits et des humbles est de
-parler au Père céleste, et que nulle maison ne leur offre tant
-d’attraits que la maison du Seigneur. Ici encore, le repos du
-dimanche est si religieusement observé, que même, avant
-notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en
-toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute
-de nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux;
-car à leurs yeux l’action de prendre son arc et de tirer une
-flèche en ce saint jour n’eût pas été moins répréhensible que
-ne l’était chez le peuple de Dieu l’action de ramasser du bois.
-Depuis qu’ils ont une idée plus juste de la loi de grâce, ils
-sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non moins attachés
-au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire
-qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent
-éclaircir leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité
-la permission dont ils croient avoir besoin.</p>
-
-<p>Le grand chef se nomme <i>le Grand-visage</i>, à cause de la
-forme un peu allongée de sa figure; on pourrait plus noble<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span>ment
-l’appeler <i>l’Ancien du désert</i>; car chez lui l’âge, la taille,
-la sagesse, tout est grand et patriarcal. Dès sa plus tendre
-enfance, avant même qu’il eût pu connaître ses parents, il
-avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son père mourut,
-par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère,
-quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui
-donne une idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette
-pauvre peuplade. Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha
-si bien en sa faveur le cœur d’une pauvre femme, qu’elle
-s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel bénit la généreuse tendresse
-de son cœur; bientôt elle eut la consolation de voir
-son fils adoptif se distinguer entre tous les autres enfants par
-son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était reconnaissant,
-docile, charitable, et si naturellement pieux, que
-faute de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance
-dans ce qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu
-dans une forêt et réduit à la dernière nécessité, il se mit à embrasser
-un gros arbre, le conjurant d’avoir pitié de lui. Il n’y
-a pas deux mois encore, ayant perdu d’un seul coup quatre
-grands calumets, perte considérable pour un Indien, il retourna
-bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa
-faveur, il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui
-voyez et pouvez tout, je vous en prie, faites que je trouve ce
-que je cherche; cependant, que votre volonté soit faite.»
-Cette prière devait être agréable à Dieu. Il ne retrouva pas
-ses calumets, mais il avait reçu mieux, les dons du Saint-Esprit
-par lesquels il se distingue, simplicité, piété, sagesse,
-patience, courage et sang-froid. Telles sont les qualités qui
-l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu, à la première
-dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais
-sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je
-l’espère, à une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux
-que Moïse, ce nouveau conducteur d’un autre peuple de Dieu,
-après avoir erré dans le désert plus longtemps que le premier,<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span>
-a fini enfin par introduire ses enfants dans la terre promise.
-Il a été baptisé le premier de sa grande famille, se nomme
-Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour
-amener ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour
-de Notre-Seigneur.</p>
-
-<p>Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir,
-en quelque sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je
-vous exhorte donc beaucoup à prier sans cesse pour eux, car
-chacune de vous aura bientôt à répondre pour une centaine
-de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le bonheur de baptiser
-l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de Dieu,
-encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841.</p>
-
-<p>Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai
-l’honneur d’être, avec le plus profond respect, etc.</p>
-
-<h3><a name="HUITIEME_LETTRE" id="HUITIEME_LETTRE"></a>HUITIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3>
-
-<p class="r">
-Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,<br />
-26 octobre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu
-dans mes lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en
-suis sûr, bien consolante pour toutes les personnes bien pensantes,
-et surtout pour celles qui, tout en s’intéressant beaucoup
-au progrès de notre sainte religion, veulent des faits
-bien prouvés avant d’asseoir leur jugement.</p>
-
-<p>De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que
-nous pouvons conclure que la petite peuplade des Têtes-plates
-est un peuple d’élus; qu’il est facile d’en faire un peuple mo<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span>dèle,
-la semence d’une chrétienté qui ne le cède pas en ferveur
-à celle du Paraguay, et que nous avons, pour parvenir
-à un but si désirable, plus de facilité que n’en avaient nos
-Pères, et un concours de circonstances aussi heureux que
-nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer.</p>
-
-<p>Eloignement des nations corrompues, aversion pour les
-sectes, horreur de l’idolâtrie, sympathie pour les blancs,
-pour les catholiques, particulièrement pour les Robes-noires,
-dont le nom seul, dans leur esprit, par suite de l’idée favorable
-que leur ont donné les Iroquois, est synonyme de bon,
-de savant, de catholique. De plus, position centrale, emplacement
-assez vaste pour plusieurs réductions, terrain fertile
-et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de
-stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de
-Dieu et de ceux qui le représentent le plus immédiatement;
-point de tribut à payer que celui de leurs prières; expérience
-déjà sentie des avantages de la vie civilisée sur la vie sauvage;
-enfin conviction profonde et tout à la fois persuasion bien
-douce que, sans la religion qui leur est prêchée, on ne peut
-être heureux ni en cette vie ni en l’autre.</p>
-
-<p>Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute),
-nous devons conclure ensuite: que la meilleure fin que nous
-puissions nous proposer est celle que nos Pères ont eue en vue
-au Paraguay, et que les meilleurs moyens pour parvenir à
-cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces moyens et cette
-fin ayant été approuvés par les autorités les plus respectables,
-couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos ennemis.</p>
-
-<p>Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être
-question que de nous faire une idée nette de la fin que nos
-Pères du Paraguay se sont proposée, c’est-à-dire de l’espèce
-de culture qu’ils ont cru devoir donner à l’esprit et au cœur
-de leurs néophytes, et du degré de perfection où ils ont cru
-possible de les amener avec le temps. Après avoir fait une
-étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de Mura<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>torie,
-il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points
-suivants:</p>
-
-<p><i>A l’égard de Dieu</i>, foi simple, vive, ferme, éclairée pour
-tout ce qui est de nécessité de moyen et de précepte.</p>
-
-<p>* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout
-ce qui s’y rapporte.</p>
-
-<p>* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les
-autres saints.</p>
-
-<p>* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs.</p>
-
-<p><i>A l’égard du prochain</i>, * respect pour l’autorité, pour la
-vieillesse, pour les parents.</p>
-
-<p>* Justice, charité, générosité à l’égard de tous.</p>
-
-<p><i>A l’égard de soi-même</i>, humilité, modestie, discrétion,
-douceur, pureté de mœurs, * amour du travail.</p>
-
-<p>En insistant particulièrement sur les points marqués d’un
-astérisque.</p>
-
-<p>1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à
-cause des sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche
-que leur ont fait autrefois Muratori, et de nos jours le
-célèbre Wiseman, font tous leurs efforts pour avoir l’air d’être
-désintéressées et vraiment zélées dans leurs prédications.</p>
-
-<p>2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que
-semble avoir la Providence sur notre petit peuple. A sa grande
-cérémonie d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite
-chapelle, faite de branches et de paille, des représentants
-de vingt-cinq nations différentes.</p>
-
-<p>3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage,
-vu le voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible
-de ne pas perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme.</p>
-
-<p>4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver
-leur esprit de la contagion des malheureux principes
-qui désolent à présent tant de nations prétendûment civilisées.</p>
-
-<p>Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span>
-défaut dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates;
-ou si ce n’est pas la paresse proprement dite chez ces
-derniers, c’est du moins une grande inaptitude au travail des
-mains, qu’il faut tâcher de faire disparaître à force d’exercice
-et de patience.</p>
-
-<p>Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir
-nous arrêter:</p>
-
-<p class="c">MOYENS NÉGATIFS:</p>
-
-<p>1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes
-ici éloignés, non-seulement de la corruption du siècle, mais
-de tout ce que l’Evangile appelle le monde; il s’agit de conserver
-ce précieux avantage, en prenant les plus grandes précautions
-dans les rapports immédiats des sauvages avec les blancs,
-même avec les ouvriers que nous n’avons que pour la nécessité;
-parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils sont
-loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles
-à des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons
-qu’autant qu’ils se rapprochent des blancs.</p>
-
-<p>2º L’intelligence de la langue maternelle <i>seule</i>, en se bornant
-dans des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre
-à lire et à écrire dans leur langue, puis le calcul et le chant
-musical. Des exceptions à cette règle ne pourraient avoir lieu
-qu’en faveur de ceux en qui l’on verrait des dispositions
-extraordinaires, et qui feraient concevoir l’espérance fondée
-de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le bien de la
-religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait
-fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité,
-je l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des
-erreurs, qu’il faudrait même éclairer du flambeau des sciences
-humaines, si elle se trouvait dans le voisinage des prétendues
-lumières, mais qui est la source de toutes les vérités et de
-toutes les vertus, quand elle peut n’être éclairée que du flambeau
-de la foi. C’est en quoi Laharpe lui-même fait consister<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span>
-la perfection de notre ministère auprès des sauvages, en parlant
-des apôtres de notre Compagnie:</p>
-
-<p class="c">
-Eclairant par la foi l’ignorance sauvage.<br />
-<br />
-MOYENS POSITIFS:<br />
-</p>
-
-<p>1º Emplacement de la première réduction, plan du village,
-nature des constructions, division de terre. Tous ces points
-ont été longtemps pesés et discutés. Maintenant l’emplacement
-est définitivement arrêté; je vous envoie ci-joint le plan du
-village. Les bâtisses que nous avons jugées nécessaires ou
-utiles sont, comme dans les réductions du Paraguay: une
-église de cent pieds de long sur cinquante de large, des écoles,
-des ateliers, des magasins, des champs publics, etc.</p>
-
-<p>2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux,
-le chant, la musique, les instructions et catéchismes, l’administration
-des sacrements, les congrégations. Dans toutes
-ces dispositions, nous tâcherons de nous conformer, autant
-que possible, à ce qui se faisait au Paraguay.</p>
-
-<p>Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant
-qu’elles soient approuvées, amendées ou modifiées par
-les bons conseils que nous désirons tous recevoir de tous ceux
-qui ont à cœur l’avancement de l’œuvre de Dieu, et qui par
-leur position ont grâce d’état pour nous communiquer le véritable
-esprit de la Compagnie.</p>
-
-<p>Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai
-l’honneur d’être, etc., etc.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">P.J. de Smet</span>, S. J.<br />
-</p>
-
-<p><i>P. S.</i> Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations
-civilisées, dont les représentants assistaient avant hier
-à nos instructions:</p>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-<tr valign="top"><td>
-Arikaras.<br />
-Chawanous.<br />
-Chippeways.<br />
-Cœurs-d’alène.<br />
-Corbeaux.<br />
-Grees.<br />
-Iroquois.<br />
-Kootenays.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span>
-Nez-percés.<br /></td><td>
-Payots.<br />
-Pends-d’oreilles.<br />
-Pieds-noirs.<br />
-Ranax.<br />
-Sauks.<br />
-Serpents.<br />
-Spokanes.<br />
-Têtes-plates.<br />
-Yoots.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr valign="top"><td>Allemands.<br />
-Américains des Etats-Unis.<br />
-Belges.<br />
-Canadiens.<br />
-Français.<br />
-Irlandais.<br />
-Italiens.<br /></td></tr>
-</table>
-
-<h3><a name="NEUVIEME_LETTRE" id="NEUVIEME_LETTRE"></a>NEUVIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3>
-
-<p class="r">
-Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses,<br />
-28 décembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville,
-sur le fort Columble, à environ trois cent vingt milles de notre
-établissement.</p>
-
-<p>Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent
-à partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des
-provisions pour l’hiver, des semences pour le printemps, des
-outils pour les sauvages si bien disposés au travail, des bœufs,
-des vaches, enfin tout ce qu’exige le premier établissement
-d’une réduction. Le second motif était de visiter les Pends-d’oreilles
-ou Calispels, qui, pour la plupart, se tiennent pendant
-l’automne sur la <i>Rivière-à-Clarck</i>.</p>
-
-<p>La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux
-Têtes-plates, et leur demandai quelques chevaux de charge
-et une escorte en cas de rencontre des Pieds-noirs. Ils m’ame<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span>nèrent
-dix-sept chevaux et dix jeunes guerriers. Ces dix
-braves, dont plusieurs avaient été criblés de balles et de
-flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré, pendant
-tout le voyage, un dévouement, une docilité et une
-complaisance au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner
-et de prévenir jusqu’à mes moindres besoins.</p>
-
-<p>Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre,
-et fîmes environ quatre milles en descendant la vallée de la
-<i>Racine-amère</i>. Le premier jour nous ne rencontrâmes qu’un
-chasseur solitaire, chargé d’un gros chevreuil dont il nous
-offrit généreusement la moitié. Le lendemain, nous eûmes à
-supporter la neige qui tombait à gros flocons; chemin faisant
-nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait la
-grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles
-rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge.
-Nous traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que
-deux célèbres navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté
-en 1805 pour se rendre dans le pays des Nez-percés ou
-Sapetans; je l’appelai le ruisseau de <i>Saint-François de Borgia</i>.
-Six milles plus bas nous arrivâmes à l’embouchure de la belle
-rivière de <i>Saint-Ignace</i> que nous traversâmes aussi. Elle
-entre dans la vallée de <i>Sainte-Marie</i> ou de la <i>Racine-amère</i>
-par un beau défilé appelé communément par les montagnards
-ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, <i>la porte de
-l’enfer</i>. Ces messieurs ont habituellement les mots de diable
-et d’enfer à la bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas
-chercher ailleurs la raison de ces sortes d’appellations qu’on
-rencontre si souvent dans le pays. Aussi j’ai examiné le <i>Passage-du-diable</i>,
-j’ai vogué sur la <i>Course-de-Satan</i>, je me suis
-trouvé entre les dents du <i>Rateau de l’abîme infernal</i>. Le
-<i>Rateau</i> et la <i>Course</i>, sur le Missouri, méritent réellement un
-nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des
-écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière
-d’arbres et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span>
-vase, et contre lesquels les flots poussés par un courant
-impétueux, font un fracas épouvantable; le second, outre
-les mêmes difficultés, a de plus une pente si rapide que le
-plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant. Deux fois le
-brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon passage
-en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes
-perdus.» Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et
-nous sortîmes, sinon sans peur, du moins sans accident.</p>
-
-<p>Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le
-bord d’un petit ruisseau, au pied de la montagne que nous
-avions à traverser le lendemain. Trois familles de la tribu
-de <i>Stiet-Shoi</i> ou <i>Cœur-d’alène</i> s’y joignirent à nous, pour
-faire ensemble une partie du voyage. J’eus le loisir de les
-entretenir longtemps sur des matières religieuses, et leur
-trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures
-dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter,
-ils me prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade.
-Pendant la prière du soir, trois <i>Kalispels</i> arrivèrent au
-même endroit, et s’arrêtèrent tout court à la distance d’une
-centaine de pas, pour ne pas nous troubler dans nos exercices
-de piété. Un de nos chasseurs nous apporta un beau chevreuil,
-un autre deux faisans; ces derniers sont très-nombreux ici,
-et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur chair est
-blanche et très-délicate.</p>
-
-<p>La vallée de <i>Sainte-Marie</i> a une étendue de cent cinquante
-à deux cents milles en longueur, sur quatre à sept milles de
-large; elle est bornée des deux côtés par des amas de rochers
-entassés les uns sur les autres à une hauteur considérable,
-presque inaccessible à cause des débris qui en encombrent le
-pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère couche
-de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de
-pins. Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux,
-particulièrement de chevreuils, de biches, de grosses-cornes,
-de moutons d’une laine blanche comme la neige et fine comme<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span>
-la soie, d’ours et de loups de toute espèce, de panthères, de
-tigres, de chats-tigres et de chats sauvages, de carcajoux,
-animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et d’une
-force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri
-on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse
-pour y passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi
-tout entière à son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce
-de marmotte, et l’original, qu’on ne parvient guère à tuer;
-il est si vigilant, qu’au moindre bruit, par exemple, d’une
-branche qui se rompt, il cesse de manger, regarde de tous
-côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître que long-*temps
-après.</p>
-
-<p>Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle
-offre cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque
-toute son étendue, est bien boisée, particulièrement de pins,
-de sapins, de cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules.
-Parmi les oiseaux les plus remarquables, on y distingue
-l’aigle-nonne, ainsi appelé par les voyageurs à cause de sa
-couleur noire, excepté la tête qui est blanche; l’aigle noir,
-l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille.</p>
-
-<p>Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant
-qu’ils paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils
-abusent), nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze
-heures du matin. Nous escaladâmes bientôt une crevasse de
-rocher garnie de pins dont toutes les branches étaient couvertes
-d’une mousse noire et fine, en forme de festons ou de guirlandes
-de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace d’environ
-six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant nous
-étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres
-placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable.
-Arrivés enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes
-une jolie petite plaine appelée la prairie de <i>Kamath</i>; c’est là
-que les Têtes-plates viennent chaque année au printemps
-déterrer la racine du même nom qui, avec la viande sèche du<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span>
-buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie. Nous
-descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix
-milles d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent
-pour se jeter plus loin dans la <i>Rivière-à-Clark</i>. Pendant qu’on
-dressait la loge pour y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui
-se cachait dans les environs; je n’eus garde d’en parler à mes
-jeunes braves, qui n’auraient pas manqué de l’attaquer; mais
-le soir je pris la précaution de faire faire bonne garde autour
-des chevaux.</p>
-
-<p>Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice
-de la Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène
-qui m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en
-prières et en instructions; Técousten, le chef de mon escorte,
-en fit deux à ses camarades et parla avec beaucoup de force
-et de précision sur différents points de la religion qu’il avait
-déjà entendu expliquer.</p>
-
-<p>Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint
-sacrifice, je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un
-défilé d’environ six milles, au pied de la <i>Rivière-à-Clark</i>.</p>
-
-<p>Nous y étions attendus par deux camps de <i>Kalispels</i>; avertis
-de notre arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent
-pour me donner la main, avec toutes les démonstrations de la
-joie la plus sincère. Le chef du premier camp s’appelait
-<i>Chalax</i>; je baptisai dans sa petite peuplade vingt-quatre
-enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays
-que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources,
-il nous procura six ballots de viande de buffle.</p>
-
-<p>Le chef du second camp, nommé <i>Koytilpo</i>, avait trente
-loges sous ses ordres; je résolus de passer la nuit avec eux.
-Je fus agréablement surpris en les entendant réciter fort bien
-les prières que j’avais enseignées aux Têtes-plates lors de ma
-première visite. Voici le mot de l’énigme: ayant appris que
-je reviendrais aux montagnes l’année suivante, ils envoyèrent
-chez les Têtes-plates un jeune homme intelligent et doué d’une<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span>
-bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit et retint les
-prières, les cantiques et les points essentiels au salut. Rentré
-dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses
-compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement
-instruits. La même ardeur s’était communiquée aux
-autres petits camps avec le même succès. Ce fut une grande
-consolation pour moi de voir faire le signe de la croix et
-d’entendre prier et chanter les louanges de Dieu dans un
-désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais prêtre
-catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient
-au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt
-pouvoir laisser un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait
-un premier essai de la vie civilisée en cultivant les patates;
-ils m’en offrirent plusieurs plats; ce fut les premières que je
-vis depuis mon départ des Etats-Unis. Leurs loges sont faites
-en nattes de jonc, comme celles des Potowatomies, à l’est des
-Montagnes. Avant de se coucher, ils assistèrent encore à des
-instructions que leur firent Técousten et un autre chef. Quelle
-admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs, l’un des
-chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à
-sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de
-modestie et de recueillement, qu’à les voir on les prendrait
-plutôt pour des religieux que pour des sauvages. Lorsque le
-chef finit, tous répondent <i>Koey!</i> mot qui correspond à notre
-<i>Amen</i>. Le lendemain, avant mon départ, je baptisai vingt-sept
-de leurs petits enfants.</p>
-
-<p>Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes
-dans la grande plaine de <i>Kamath</i>. Les loups y sont très-nombreux
-et féroces; au printemps dernier ils ont enlevé aux
-Kalispels et dévoré plus de quarante chevaux. Une fontaine
-d’eau bouillante se trouve à peu de distance du nord-est.
-Un défilé montagneux d’environ dix milles nous conduisit de
-cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze loges
-de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span>
-d’amitié que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait
-fait plusieurs milles pour venir à ma rencontre, m’avoua
-franchement que des ministres américains, qu’il avait rencontrés
-pendant l’été, lui avaient rendu ma prière (religion)
-fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé, ajouta-t-il, et
-j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à lui
-faire comprendre la différence entre ces messieurs et les
-prêtres, et les motifs de leurs calomnies contre la véritable
-Eglise de Jésus-Christ.</p>
-
-<p>A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit
-lac d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes
-montagnes. A cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour,
-je l’appelai <i>le lac des Ames</i>.</p>
-
-<p>Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin
-et donné une instruction à tous les sauvages réunis, nous
-continuâmes notre marche sur les bords de la <i>Rivière-à-Clark</i>,
-que nous devions côtoyer pendant huit jours, nous fûmes une
-grande partie de la journée sur le penchant d’une haute
-montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre
-à cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais
-passages, mais aucun ne m’avait encore paru si dangereux;
-le monter à cheval était impossible; à pied j’allais m’épuiser
-de fatigue avant d’être au bout. Je me rappelai que nous avions
-à notre suite une vieille mule assez prudente et pas trop
-vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme; au moyen
-de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna
-fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant
-du plus beau coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la
-rivière et ses environs; au-dessus de nos têtes des rochers
-s’élevant graduellement en amphithéâtre; en face, dans le
-lointain, des montagnes à perte de vue couvertes de pins
-jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de position,
-je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa
-route pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du <i>mau<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span>vais
-rocher</i> (c’est le nom que lui donnent les sauvages).</p>
-
-<p>La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes
-escarpées. Cette belle rivière présente successivement toutes
-les phases capables d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux
-coulent majestueusement avec un doux murmure entre deux
-rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt elle s’élargit
-dans un lit plus spacieux, et se transforme en une surface
-large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt
-des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance
-en courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un
-éclair, en chutes et en cascades et le mugissement des ondes
-imite le fracas des tourbillons que la tempête excite dans la
-forêt. En un mot, rien de plus varié que son cours, rien de
-plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué les
-différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale
-dont parle Charlevoix dans son <i>Histoire du Canada</i>.</p>
-
-<p>Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels.
-Tandis que les vieilles femmes montaient la rivière
-dans leur léger canot d’écorces d’épinettes, qui portaient en
-même temps leurs petits enfants et tout leur ménage, les
-hommes marchaient à pied, le long de la rive, armés d’arcs
-et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits prés
-ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand
-nombre de chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens
-souvent pendant plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent
-<i>mettre les chevaux en cage</i>; en effet, il est rare qu’ils s’en
-éloignent à une grande distance.</p>
-
-<p>Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins,
-si épaisse, que dans presque toute son étendue nous pouvions
-à peine voir à la distance de vingt verges. Nos bêtes de somme
-souffrirent beaucoup du manque d’herbe pendant les trois
-jours que nous mîmes à la traverser. C’était un véritable labyrinthe;
-du matin au soir on n’y faisait que tourner dans tous
-les sens pour éviter les milliers d’arbres que les feux, les tem<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>pêtes
-ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et nos
-yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des
-<i>Kalispels</i> ou <i>Pends-d’oreilles</i>, sur ses îlots boisés de pins, sur
-ses haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent
-par terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent
-dans les hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a
-environ trente milles en longueur, et quatre à sept en largeur.</p>
-
-<p>Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés
-avant d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine
-est dans son genre une véritable merveille; les sauvages disent
-que c’est la plus belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile
-de trouver ailleurs des arbres aux proportions plus gigantesques.
-Du milieu des bouleaux, des aulnes et des hêtres,
-qui n’y ont pas moins de deux brasses de circonférence, le
-cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en grandeur.
-J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre;
-un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de
-long, sur quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses
-s’entrelacent au-dessus des hêtres et des bouleaux, et
-leur beau feuillage forment une voûte si touffue que les
-rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur base tapissée de
-lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme toujours
-vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de
-colonnes majestueuses, on dirait un temple immense élevé
-par la nature à la gloire de son Auteur.</p>
-
-<p>Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue;
-pendant une demi-journée nous avions escaladé dans la forêt
-les flancs d’une haute montagne par un sentier si affreux, que
-plusieurs fois je crus toucher à ma dernière heure. Une fois
-surtout, je m’étais écarté de mon escorte, et me trouvais seul
-sur une de ces projections de rochers, si fréquentes sur les
-Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels
-furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une
-pointe de deux pieds de large seulement, ayant en face un<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span>
-abîme, à ma gauche un rocher perpendiculaire, à ma droite
-un précipice d’environ mille pieds! mon unique ressource
-était un parapet un peu plus large, à trois pieds verticalement
-au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut; ma
-mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de
-la bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de
-temps à perdre, je me recommandai à Dieu et donnai
-de l’éperon; le saut de ma bête fut heureux, et je me
-trouvai hors de danger. Ces récits trouveront peut-être des
-incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir partager
-mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront
-avec moi les merveilles de la nature et qu’ils auront comme
-moi leurs moments d’admiration et de crainte.</p>
-
-<p>Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis
-dans la forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline,
-je découvris une petite loge de joncs placée sur le bord
-de la rivière. J’appelai quelque temps, mais point de réponse.
-Je me sentis comme entraîné à la visiter et me fis accompagner
-par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille femme,
-seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit
-et des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre
-saint Philippe nous apprend qu’il est des circonstances
-où toutes les dispositions requises peuvent se trouver implicitement
-dans un acte de foi et dans un désir sincère de ne
-vouloir entrer au ciel que par la bonne porte. Toutes les réponses
-de la pauvre vieille exprimaient le désir de connaître et
-d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de tout mon
-cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux
-être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt
-elle se mit à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai
-Marie, et lui mis au cou une médaille miraculeuse de la sainte
-Vierge. En la quittant, je l’entendis encore remercier Dieu
-de cette heureuse rencontre.</p>
-
-<p>A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencon<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span>trai
-le mari de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des
-infirmités, il pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre
-un piége aux chevreuils dans la forêt, lorsqu’informé de mon
-approche par mes gens, il hâta le pas, et d’aussi loin qu’il
-m’aperçut, il se mit à crier d’une voix tremblante: «O que
-j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra affectueusement
-la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les
-larmes m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme,
-et je fus quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je
-lui annonçai que je sortais à l’instant même de sa loge, et
-que j’avais baptisé sa femme. «J’ai appris, me répondit-il,
-votre arrivée aux Montagnes l’année dernière; j’ai su que vous
-y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis pauvre et vieux,
-je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir, Robe-noire,
-rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux
-appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis
-au bord d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême
-avec le nom de Simon. En me voyant partir, le bon
-vieillard ne cessait de crier et de répéter: «Oh! que Dieu est
-bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous
-m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours
-Dieu! Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!»</p>
-
-<p>Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais
-voulu changer en ce moment ma situation pour aucune autre
-sur la terre. J’ai la ferme conviction qu’une telle rencontre
-vaut seule un voyage aux Montagnes. Ah! bons et chers Pères
-d’Europe, je vous en conjure au nom de Jésus-Christ le Sauveur
-du monde, ne balancez pas de venir dans cette vigne; la
-moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il
-pas: <i>Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur?</i>
-C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes
-isolées que le feu de la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur
-des choses du ciel, aussitôt leurs cœurs s’embrasent de
-l’amour divin, et ils mettent la main à l’œuvre. Nuit et jour<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span>
-ils sont à nos côtés, insatiables du pain de la parole de vie.
-Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce sont nos
-péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes
-de connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a
-pas de sauvages au monde plus avides de connaître la voie du
-salut et chez qui il y ait si peu d’empêchements à l’introduction
-de l’Evangile. Ils n’ont ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus
-parmi eux aucun vestige de superstition; ils n’ont aucune distinction
-de caste, et le voisinage des blancs avec le cortége de
-vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas encore sentir.</p>
-
-<p>Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines;
-mais doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert
-à traverser est immense et monotone, mais on en voit la fin et
-on s’y prépare à l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent,
-mais elles fuient à l’approche de l’homme. Si quelquefois on
-y est condamné à un jeûne d’un ou deux jours, ce qui arrive,
-on en gagne meilleur appétit pour les jours suivants; si une
-nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous empêchent
-de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la route
-qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent
-la vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne
-mettre notre confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos
-comptes toujours en règle, et à la crainte d’un instant succèdent
-une joie et une reconnaissance durables.</p>
-
-<p>Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de
-souffrir des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire,
-je rencontre ici partout l’heureuse application du texte
-si consolant de l’Evangile: <i>Jugum meum suave est, et onus
-meum leve.</i> On trouvera au dernier jour que le nom du Sauveur
-a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples, car
-l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient
-du prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance
-sur mon passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits
-enfants à baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span>
-uniquement pour assister aux instructions. Partout les personnes
-âgées demandent la régénération avec instance. Ah!
-vraiment les entrailles se dessèchent à la vue de tant d’âmes
-exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on doit s’écrier
-avec l’Evangéliste: <i>Messis quidem multa, operarii verò pauci.</i>
-Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme
-en entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait
-son obole pour coopérer à une œuvre comme celle de la
-<i>Propagation de la Foi</i>; l’œuvre la plus catholique et la plus
-glorieuse de notre siècle, puisqu’elle procure le salut de
-tant de milliers d’âmes qui, sans son secours, resteraient
-ensevelies dans les ombres de la mort?</p>
-
-<p>Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je
-dirai ici que pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai
-baptisé cent quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes
-vieux ou malades, et j’ai prêché à plus de deux mille Indiens,
-venus exprès des différentes parties de ces montagnes pour
-entendre la parole de Dieu. J’ose espérer que, conduits par
-une grâce et une providence si visibles, ils ne tarderont pas
-à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef Notre-Seigneur
-Jésus-Christ.</p>
-
-<p>J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés
-par le révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien,
-qui demeure à Wallamette, non loin de l’océan Pacifique, et
-qui a fait plusieurs excursions jusqu’au fort Colville.</p>
-
-<p>Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de
-dévotion auprès de trois familles de Kalispels, sur le bord du
-lac de ce nom, où nous étions arrivés la veille, comme je l’ai
-dit plus haut. Deux chaloupes chargées de marchandises et
-conduites par huit métis engagés à la Compagnie de la baie
-d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux offices divins.
-Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui
-m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je
-rendis grâces à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span>
-route pour venir me rejoindre encore cette année. Je dois cet
-excellent interprète au digne et respectable gouverneur de
-l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, M. Mac Lauchlin,
-au service duquel Charles était engagé.</p>
-
-<p>Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la <i>traverse des
-Kalispels</i>. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance
-en distance, un grand nombre de petits camps sauvages
-de quatre à six loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller
-en hiver pour trouver de quoi vivre par la pêche et par
-la chasse. Dans une pauvre petite hutte de jonc, je trouvai
-cinq vieillards presque octogénaires, dont trois aveugles et
-deux borgnes. C’était une image frappante de la misère humaine.
-Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du
-bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent
-jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur
-nous vient dans nos vieux jours! Nous vous aimerons,
-ô notre Dieu! oui, nous vous aimerons jusqu’à la mort.» Dès
-qu’ils eurent compris la nécessité du baptême, ils se jetèrent
-à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore jamais rencontré
-parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais pas même
-la moindre marque de froideur ou d’indifférence.</p>
-
-<p>La <i>traverse des Pends-d’oreilles</i> offre un bel emplacement
-pour une réduction. La prairie est grande et fertile, le bois
-ne manquera jamais, la rivière est très-poissonneuse. Au fond
-de la prairie est un petit lac ou marais d’environ six milles de
-circonférence, véritable rendez-vous de toute espèce d’oiseaux
-aquatiques. On y serait à proximité d’un grand nombre de tribus
-sauvages; les <i>Cœurs-d’alène</i>, les <i>Spoknanes</i>, les <i>Chaudières</i>,
-les <i>Simpoils</i>, les <i>Kooteneys</i>, les <i>Gens-du-Lac</i>, les <i>Nez-percés</i>,
-et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois
-journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant
-qu’à une forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y
-pourvoir de vivres, d’outils et d’objets d’habillement.</p>
-
-<p>Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute mon<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span>tagne
-couverte de neige. Le soir, à peine étions-nous campés
-sur un petit ruisseau qui se jette dans le fleuve Columbie, que
-nous reçûmes la visite de plusieurs Kalispels. Je fus agréablement
-surpris de la permission que l’un d’eux me demanda:
-«J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un chevreuil; il
-est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain
-c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous,
-Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes
-petits enfants sont à jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens
-d’Europe! Ce sauvage n’avait vu un prêtre qu’une seule
-fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une oie qu’il avait
-tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de Kamath.
-Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction.</p>
-
-<p>Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au
-fort. Nous y passâmes trois jours pour arranger nos selles et
-emballer nos vivres et nos semences. Partout où l’on rencontre
-les Messieurs de la Compagnie de la baie d’Hudson, on est
-sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas seulement aux démonstrations
-de la politesse et de l’affabilité, ils préviennent
-vos désirs pour vous rendre service. Dans cette circonstance,
-le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation,
-alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon
-insu parmi nos provisions toutes sortes de petites douceurs,
-telles que sucre, café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines,
-volailles, jambons et chandelles. Outre les instructions que
-j’adressai pendant la messe aux Canadiens engagés au service
-du fort, j’eus plusieurs conférences avec le chef des <i>Shuyelpi</i>
-ou <i>Chaudières</i>, homme intelligent, qui m’invita à venir évangéliser
-sa nation.</p>
-
-<p>Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien
-remarquable pendant notre retour, si ce n’est un fait que je
-veux raconter pour l’instruction de ceux qui pourraient faire
-la même route que nous; il ne prouve que trop combien il
-est utile d’être quelquefois méfiant, et que partout on retrouve<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span>
-des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse des <i>Pends-d’oreilles</i>
-cinq ballots de viandes sèches; à notre retour, n’en
-trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres
-étaient devenus: «J’ai honte, <i>Robe-noire</i>, me répondit-il,
-j’ai peur de vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque
-vous avez mis vos ballots dans ma loge. Ma femme les a
-ouverts pour voir si la viande n’était pas moisie; les dépouilles
-(c’est-à-dire la graisse) lui parurent si belles et si bonnes qu’elle
-en goûta! Quand je rentrai, elle m’en offrit ainsi qu’à mes
-enfants; le bruit s’en répandit dans le village, les voisins sont
-venus, et nous en avons mangé tous ensemble.» Deux ou
-trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du
-tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos
-premiers parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette
-aventure me fournit l’occasion de les instruire de cette première
-prévarication et de ses tristes suites. Le chef prit ensuite
-la parole, et après avoir bien grondé sa femme, il protesta
-au nom de tous que cela n’arriverait plus à l’avenir. Ces
-pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux,
-et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier
-remplis de pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle
-forte. La nécessité nous força d’accepter ces pâtés de nouvelle
-espèce; on les prépare en les mettant dans de l’eau bouillante;
-ils forment alors une soupe épaisse et élastique qui a l’apparence
-et le goût du savon, et qui, assaisonnée d’une bonne faim
-et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse manger.</p>
-
-<p>Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux,
-au milieu des <i>Kalispels</i>, qui s’y étaient rendus des différentes
-parties des montagnes pour me voir à mon retour.
-Je restai trois jours avec eux, les instruisant et les exhortant
-du matin au soir. Mes dix jeunes <i>Têtes-plates</i> se chargèrent
-tous des fonctions de catéchistes, et ils mirent un zèle qui ne
-pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et le désir d’apprendre
-des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de saint<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span>
-François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize
-adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer
-s’était comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent
-emporta ma loge et la jeta entre les branches d’un gros pin.
-Ne pouvant la replacer, je me trouvai exposé pour le reste
-de la nuit aux grêles, à la neige et à la pluie; mais comme
-tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais manteau
-de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps
-qui me restait à dormir.</p>
-
-<p>Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement
-de Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de
-nos bons sauvages accourus à notre rencontre.</p>
-
-<h3><a name="DIXIEME_LETTRE" id="DIXIEME_LETTRE"></a>DIXIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3>
-
-<p class="r">
-Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,<br />
-30 décembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails
-de mon voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai
-les remarques que j’ai faites, et les observations que j’ai pu
-recueillir dans ce voyage sur les coutumes et les pratiques
-des Indiens.</p>
-
-<p>Un jour, causant avec sept des <i>Têtes-plates</i> de mon escorte,
-je leur demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux
-dans leur dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf;
-un seul en avait tué cinquante-neuf pour sa part. Les<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span>
-jeunes gens cherchent à se faire une réputation d’habiles chasseurs
-par des traits d’agilité, de dextérité et de force. L’un
-des sept s’était distingué parmi tous ses camarades par trois
-coups bien remarquables; armé seulement d’une pierre, il
-avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux
-cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde
-à coups de couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit
-et l’étrangla; aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable
-hercule. Ils eurent ensuite la complaisance de me montrer, à
-ma demande (car ils ne sont pas vanteurs), les cicatrices des
-blessures que leur avaient faites les balles et les flèches des
-<i>Pieds-noirs</i>. L’un avait eu la cuisse percée de part en part de
-quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de raideur dans
-la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en apercevoir.
-Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une balle. Un
-troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances, avait
-reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche
-armée d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux
-balles dans le corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un
-<i>Pied-noir</i> caché dans un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous
-que le blessé, sautant sur l’autre jambe, fondit sur
-son ennemi, et que le trou devint la tombe de l’agresseur?
-J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se servent
-en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me répondirent
-en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent
-d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me
-fit l’année dernière le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant
-quatre ans, deux armures de flèches dans le corps. Interrogé
-si les blessures avaient longtemps suppuré, il me répondit comiquement:
-«Dans les montagnes, la viande ne se gâte pas.»</p>
-
-<p>Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une
-stature moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire,
-même parmi les sauvages; leurs jupes de peau,
-dégoûtantes à voir, leur restent sur le corps jusqu’à ce qu’elles<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span>
-tombent entièrement en lambeaux; à chaque instant elles
-s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui, toujours
-en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de
-toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage
-d’une poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir
-au moyen d’une couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent
-moins esclaves ici qu’à l’est des montagnes, elles sont
-pourtant chargées des ouvrages les plus pénibles. Ce sont elles
-qui cherchent l’eau et le bois, portent les effets dans le déménagement,
-pagayent le canot, nettoient le poisson lorsqu’on
-veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai
-vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière.
-Elles préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines
-et les fruits dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers
-et des chapeaux sans bords, espèces <i>d’omnibus</i> comme
-je l’ai dit dans le récit de mon premier voyage. Une remarque
-assez singulière, c’est que les hommes y manient
-l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de
-la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces
-deux occupations.</p>
-
-<p>L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les
-habitants de la rivière; on n’entre guère dans une loge sans
-y voir des borgnes, des aveugles, ou du moins des gens
-affectés du mal d’yeux. Quelle en est la cause? Peut-être leur
-assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin au soir à la
-réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi l’incommodité
-de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent autour du
-feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée.</p>
-
-<p>On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un
-ancien commis de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien
-voulu me communiquer son journal; voici ce que j’y trouve
-au sujet de ces messieurs, qui exercent surtout leur métier
-au bas du fleuve Columbie et dans les environs. Quelle que
-soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis se<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span>
-forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un
-assez long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur
-entonne un air lugubre, et tout le monde le répète après lui
-en battant la mesure avec les bâtons. Après ce bizarre prélude,
-il s’approche du malade, se met à genoux devant lui, serre
-les deux poings et les lui applique sur l’estomac en s’appuyant
-de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette opération
-fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont bientôt
-étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent
-alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le
-médecin joint les deux mains, les approche de ses lèvres et
-souffle sur le malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que,
-par un tour de sa façon, il lui fait sortir de la bouche une
-petite pierre blanche ou la griffe d’un oiseau ou de quelque
-autre animal. Aussitôt il se lève, va d’un air de triomphe
-montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la santé du
-sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au
-reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel
-pour le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire
-bien payer, et il n’y manque pas.</p>
-
-<p>Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et
-curieuses. Voici ce que croient les <i>Tchinouks</i>, ou du moins ce
-qu’ils croyaient avant d’être mieux instruits. Selon eux les
-hommes furent créés par une divinité qu’ils nomment <i>Etala-*passe</i>,
-mais dans un état très-imparfait; leur bouche et leurs
-yeux étaient fermés, leurs mains et leurs pieds immobiles;
-en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes de chair que
-de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent
-<i>Ecanuum</i>, moins puissante mais plus bénigne que la première,
-vit les hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle
-leur ouvrit la bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et
-donna l’agilité à leurs pieds et à leurs mains. Cette divinité
-compatissante ne se contenta pas de ces premiers bienfaits; elle
-enseigna aux hommes à faire des pirogues, des pagayes, des<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span>
-filets, en un mot, tous les ustensiles dont ils se servent pour
-la pêche, et précipita dans la rivière des rochers pour arrêter
-les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il leur
-en faudrait.</p>
-
-<p>Les cérémonies d’enterrement parmi les <i>Talkotins</i>, qui
-habitent la nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont
-bizarres et révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant
-sa loge pendant neuf jours; le dixième, tous les parents et
-voisins se réunissent dans un endroit élevé; on y place le
-cadavre sur un bûcher, et l’on y met le feu, au milieu des
-manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que le défunt
-possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de
-distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet.
-Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les
-sortiléges en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant
-qu’il ne peut réussir, il étend sur le cadavre une couverture
-de peau, cérémonie dont le but et l’effet est d’apaiser les
-parents irrités du mauvais succès de sa cure. Pendant les neuf
-jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt est
-obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du
-soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été
-ou de l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre;
-elle y reste jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire
-retirer, c’est-à-dire jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle
-soit couverte de brûlures. Alors on la force à recueillir avec
-ses mains du milieu des flammes la graisse qui s’écoule du
-cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le corps. Lorsque
-les nerfs des jambes et des bras commencent à se contracter,
-la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses
-membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente
-à pourvoir à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur
-le bûcher en flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y
-jettent de nouveau; elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle
-tombe dans un état d’insensibilité complète.<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p>
-
-<p>Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus
-grands os, les envelopper dans une écorce de bouleau et les
-porter au cou pendant plusieurs années. Dans cet état, on la
-considère comme esclave; les travaux les plus pénibles
-deviennent son partage; elle est la servante de toutes les
-femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de sa
-part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari
-étant mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et
-d’en ôter les herbes. Souvent les malheureuses veuves se
-suicident pour éviter tant de cruautés. Au bout de trois ou
-quatre ans, les parents se concertent pour la relever de son
-deuil. Ils préparent un grand festin et y invitent tout le voisinage.
-On introduit la veuve, portant encore les ossements de
-son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un cercueil
-qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds.
-Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges;
-l’un d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre
-la couvre de duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le
-droit de se remarier; mais comme on peut facilement se
-l’imaginer, le nombre de celles qui se hasardent une seconde
-fois est très-petit.</p>
-
-<p>Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes
-des sauvages, j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière
-de l’homme civilisé, et qui, par le commerce avec ce dernier,
-est généralement un être abruti. C’est une triste vérité reconnue
-en Amérique, que là où les blancs sans principes
-pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt les vices les
-plus dégradants y règnent.</p>
-
-<p>Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et
-dans ses actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis
-héréditaires de sa nation, alors il ne respire que haine et
-vengeance; mais on peut lui appliquer ce qu’un auteur espagnol
-a dit des Maures: «Que l’Indien ne se venge pas parce que
-sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance seule<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span>
-peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé;
-il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse
-qui puisse pardonner les affronts; il nourrit sa rancune,
-parce que, s’il la sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.»
-Dans toute autre occasion, il est froid et délibéré, étouffant
-avec soin la moindre agitation. Découvre-t-il, par exemple,
-que son ami est en danger d’être tué par quelque ennemi aux
-aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment pour le
-lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la
-crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?»
-Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air
-d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta
-route.» Cette allusion suffit, et son ami évite le danger avec
-autant de soin que s’il avait connu tous les détails relatifs au
-piége qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a été
-infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore,
-il ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou
-son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si
-tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer
-de courage et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus
-injurieux que puisse recevoir le sauvage, celui de <i>vieille
-femme</i>.</p>
-
-<p>Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les
-combats, qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent
-des prisonniers et des chevaux, le père ne montre aucune
-émotion de joie, et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.»
-Si, au contraire, on lui apprend que ses enfants sont morts
-ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est malheureux.»
-Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera
-que quelques jours après.</p>
-
-<p>L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec
-la plus grande facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit.
-L’expérience et l’observation lui donnent des connaissances
-que n’a pas l’homme civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span>
-forêt ou une plaine de deux cents milles, avec autant de précision
-qu’un nautonier guidé par sa boussole sillonne l’Océan,
-sans jamais dévier en rien de la ligne droite. Avec la même
-justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous indiquera le
-soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages qui
-l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal,
-eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse
-perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle
-est plutôt le fruit de son application constante à réfléchir sur
-les connaissances déjà acquises par l’expérience des aïeux;
-elle tient aussi à une mémoire excellente qui doit suppléer
-dans les Indiens l’avantage qui leur manque, de fixer comme
-nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se rappellent,
-avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités
-conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils
-ont été tenus.</p>
-
-<p>Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés
-par l’instinct, et que chez eux les enfants trouveraient aussi
-aisément leur chemin à travers une forêt que les personnes
-d’un âge plus avancé. C’est une erreur. J’ai interrogé sur ce
-point des sauvages intelligents, et ils m’ont laissé la conviction
-que c’est à leur grande attention à la croissance des arbres et
-à la position du soleil qu’ils doivent cette grande facilité de
-se guider dans leurs courses. Ils retiennent non-seulement la
-position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa forme,
-son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre,
-le côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent
-les autres points cardinaux, et que le côté exposé au
-sud-est est celui qui a les branches les plus fortes et les plus
-nombreuses. C’est d’après ces observations et d’autres semblables,
-qu’ils se dirigent dans leur marche; ils ont grand
-besoin de les inculquer de bonne heure à leurs enfants. Moi-même
-je me suis souvent servi avec succès de leurs remarques
-dans mes petites courses à travers la forêt.<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span></p>
-
-<p>Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche.
-D’après toutes les observations que j’ai faites, leur journée
-équivaut à peu près à cinquante ou soixante milles anglais
-lorsqu’ils voyagent seuls, et à quinze ou vingt milles seulement
-lorsqu’ils lèvent leurs camps. Bien qu’ils n’aient aucune
-connaissance de la géographie et des sciences qui en sont la
-base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces
-d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus,
-marquant les distances par journées, demi-journées
-ou quarts de journées. Ces plans leur servent à régler en conseil
-leurs excursions lointaines pour la guerre ou pour la
-chasse. Leur seule astronomie consiste à pouvoir montrer
-l’étoile polaire, qui est leur guide dans les voyages de nuit.</p>
-
-<p>Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande
-vénération. Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se
-servent le Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître
-à l’homme leur volonté, pour le guider par des conseils salutaires
-et pour lui donner l’intuition de l’avenir. Partant de
-cette idée, et regardant le songe, ou comme un désir de l’âme
-inspiré par le génie, ou comme un ordre émanant directement
-de lui, ils établissent en principe que c’est un devoir religieux
-d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans son
-journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se
-faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain,
-après s’y être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier
-dans un rêve, ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les
-jongleurs, et, sur leur avis, se fit attacher à un poteau pour
-être brûlé en différentes parties du corps. Parmi les <i>Corbeaux</i>,
-j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un songe, a pris des vêtements
-de femme, et s’est assujetti à tous les devoirs et travaux
-qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au contraire,
-chez les <i>Serpents</i>, une femme rêva un jour qu’elle
-était homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son
-réveil, elle se revêtit des habits de son mari, prit son fusil,<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span>
-et alla essayer l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil.
-Depuis ce temps, elle n’a plus quitté l’habillement d’homme;
-elle va à la chasse et à la guerre; par quelques coups intrépides,
-elle a obtenu le titre de <i>brave</i> et le privilége d’être
-admise à tous les conseils des chefs. Il ne faudrait rien moins
-qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe.</p>
-
-<p>Les <i>Potowatomies</i> et les sauvages du nord ont la coutume,
-lorsqu’ils font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter
-un collier fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent
-le <i>wampum</i>. Lorsqu’ils sollicitent l’alliance définitive ou offensive
-d’une autre nation, ils joignent à l’envoi du wampum un
-casse-tête teint de sang, invitant leurs voisins à venir boire
-avec eux le sang de leurs ennemis; expression figurative,
-mais qui souvent devient une triste réalité.</p>
-
-<p>Chez les nations de l’ouest, c’est le <i>calumet</i> qui sert de
-wampum, lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le
-calumet ensemble, c’est prendre l’engagement solennel de se
-traiter en amis; celui qui y est infidèle perd toute estime et
-confiance, est considéré comme infâme et s’expose à la vengeance
-divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le calumet et
-tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge
-que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner
-le calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque
-est versé dans leurs usages, les désirs de la nation
-qui le présente, ou ce qu’elle a résolu de faire.</p>
-
-<p>Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses;
-c’est l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations.
-Fumer est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent
-au Grand-Esprit, au soleil, à la lune, à la terre et
-à l’eau, et qu’ils les prennent pour témoins de leur sincérité
-et pour garants de leurs engagements. Cette coutume des sauvages,
-quoique ridicule en apparence, a cependant son bon
-côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper
-les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span>
-à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet
-est encore introduit dans les conseils comme prologue, et devient
-le sceau de leurs décrets lorsque les résolutions sont
-prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de respect à
-ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en alliance
-ou en traité.</p>
-
-<p>L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera
-peut-être pas admise de tout le monde, car l’expérience semble
-démontrer que la fumée du tabac agit puissamment sur le
-système nerveux. Je répondrai pour les sauvages: Si la fumée
-du tabac est tirée et rejetée par la bouche, elle produit sans
-doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais lorsqu’elle est
-aspirée dans les poumons (et c’est la pratique universelle des
-sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie.</p>
-
-<h3><a name="ONZIEME_LETTRE" id="ONZIEME_LETTRE"></a>ONZIÈME LETTRE<br /><br />
-<small>A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3>
-
-<p class="r">
-Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,<br />
-31 décembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Après vous avoir donné la relation de ma course du mois
-dernier et les observations que j’y ai recueillies, il me reste
-encore à vous faire l’exposé de ce qui s’est passé chez les
-<i>Têtes-plates</i> pendant mon absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui,
-dernier jour de l’an. Les détails dans lesquels
-je vais entrer sur la situation de notre réduction naissante,
-sous le rapport tant matériel que spirituel, vous feront voir
-que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, et<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span>
-que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que
-j’ai avancé dans mes lettres précédentes.</p>
-
-<p>Comme le plan de notre réduction était définitivement
-arrêté, il s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement
-d’exécution. Ce qui pressait le plus, c’était une clôture
-qui renfermât le terrain destiné au presbytère et à la ferme,
-et un bâtiment pouvant servir provisoirement d’église. On se
-mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans l’espace d’un mois
-tout fut achevé. Les <i>Têtes-plates</i> eurent bientôt coupé dans les
-forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la clôture; et
-pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers
-que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide
-de la hache, de la scie et de la tarière, une chapelle avec
-fronton, colonnade et galerie, balustrades, stalles, chœur,
-etc., dans laquelle on put réunir, le jour de saint Martin,
-11 novembre, tous les catéchumènes, et continuer à les instruire
-jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le baptême.</p>
-
-<p>Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les
-jours une instruction de plus, à huit heures du soir, pour les
-personnes mariées ou en âge de l’être; elle durait ordinairement
-environ cinq quarts d’heure. Le recueillement de ces
-bons sauvages, toujours avides de la parole de Dieu, se faisait
-surtout remarquer le soir, dans le silence de la nuit, et
-dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par leurs
-frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si
-bien leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les
-Pères eurent la consolation de baptiser deux cent deux adultes.</p>
-
-<p>Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter
-sa rage; aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes
-de défiance et d’autres tentations dans les mieux intentionnés;
-maladie de l’interprète, du sacristain, du préfet de
-l’église, lorsque leur concours semblait le plus urgent; les
-orgues brisées involontairement par les sauvages, au moment
-même où l’on devait en faire un si bon usage; un ouragan la<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span>
-veille du baptême, le même qui avait renversé ma loge dans
-la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt,
-trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque
-dans ses fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait
-conjurer contre la belle cérémonie du baptême; mais, le jour
-arrivé, tous les nuages disparurent.</p>
-
-<p>Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour
-même du baptême; mais l’administration de ce premier sacrement
-s’étant prolongé beaucoup plus longtemps qu’ils ne
-l’avaient cru, à cause de tout ce qu’il fallait dire ou entendre
-par interprète, ils furent obligés de remettre les mariages au
-lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux chrétiens la
-garde de leur innocence baptismale.</p>
-
-<p>Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par
-écrit sur la conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être
-utile de rapporter ici celle que nous avons tenue ou
-établie, afin qu’elle soit redressée, si elle n’avait pas été ce
-qu’elle aurait dû être.</p>
-
-<p>1º Nous sommes partis du principe que, généralement
-parlant, il n’y a point de mariages valides chez les sauvages
-de ces contrées. La raison en est qu’on n’en trouve pas un,
-même parmi les meilleurs, qui, après le mariage contracté à
-la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer sa première
-femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre;
-plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la
-fois. Il est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils
-ne se sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais
-à d’autres; mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en
-ont pas dit autant? Peut-on inférer de là que le contrat soit
-valide quand il est universellement reçu qu’après de telles
-promesses on ne reste pas moins libre de faire ce qu’on veut si
-l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous sommes donc convenus
-sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il n’y a pas
-eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span>
-l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager
-dans un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir.
-C’était, si je ne me trompe, la conduite de saint François
-Xavier dans les Indes, puisqu’il est dit dans sa vie qu’il
-louait devant les maris celle de leurs femmes qu’il croyait
-devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en tinssent plus facilement
-à une seule.</p>
-
-<p>2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y
-avait eu que des fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité
-de la réhabilitation que pour le temps qui suivrait le baptême.</p>
-
-<p>Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour
-reconnaître les degrés de parenté et en donner la dispense,
-on célébra la cérémonie des mariages le lendemain du baptême;
-elle contribua beaucoup à donner à la peuplade une
-haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre mariages
-contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de
-respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs
-indices d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples,
-des vieillards des deux sexes; leur présence à l’église pour un
-tel acte, qui prêterait peut-être à rire en Europe, ne rendait
-la cérémonie que plus respectable aux yeux de l’assemblée.
-C’est que chez les <i>Têtes-plates</i> tout ce qui touche à la religion
-est sacré; malheur à celui qui insinuerait la moindre plaisanterie
-sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur gros
-de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme
-de la vie et surtout de la société conjugale.</p>
-
-<p>La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il
-fallût prendre les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut
-dit que l’Eglise l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et
-de dignité au contrat de mariage, ils n’y virent plus rien que
-de raisonnable, et c’était à qui serait témoin pour les autres.
-Le même étonnement s’était manifesté dans le baptême au
-sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de parrain,<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span>
-qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les
-pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni
-quelles obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers
-ni à se choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand
-on se fut bien entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant
-plus facilement que, pour ne pas multiplier les affinités spirituelles,
-on donna seulement un parrain aux hommes et une
-marraine aux femmes, et que, quant aux obligations attachées
-à ce titre, les <i>Robes-noires</i> promirent de se charger de la
-plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes,
-le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore
-que treize chrétiens adultes; mais la section des personnes
-les plus âgées ayant été baptisée avant les autres, ces
-nouveaux chrétiens, sans quitter le cierge, symbole de leur
-foi, furent choisis pour la seconde section, et ainsi de suite
-jusqu’à la fin.</p>
-
-<p>Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême,
-les Pères n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à
-cause des préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et
-d’une indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion,
-mais quel fut l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration
-de la chapelle! Quelques jours auparavant, on avait
-chargé les femmes, les filles et les enfants de faire le plus
-grand nombre possible de nattes de jonc ou d’autres tissus;
-toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte qu’on
-en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les
-murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes
-ornées de festons de verdure, de jolies draperies autour de
-l’autel, un ciel où se trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau
-de la sainte Vierge sur le tabernacle, la porte du tabernacle
-représentant le saint Cœur de Jésus, les images des
-stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres
-rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche
-d’un grand jour, le calme du soir après un terrible<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span>
-ouragan: tout cela, avec la grâce de Dieu, disposa si bien les
-cœurs et les esprits, que je ne crois pas qu’il fût possible de
-voir sur la terre une assemblée d’hommes plus semblables à la
-compagnie des saints. C’est là le beau bouquet qu’il fut permis
-aux Pères d’offrir le lendemain à saint François Xavier. Ce
-jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis huit
-heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y
-eut qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici
-l’ordre suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés,
-qui servirent ensuite de parrains aux jeunes et aux petits
-garçons. Vinrent ensuites les femmes mariées qui conservaient
-leurs maris, puis les veuves et les femmes délaissées; enfin
-les jeunes personnes et les petites filles.</p>
-
-<p>Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec
-intelligence à toutes les questions qui leur étaient adressées,
-réciter leurs prières avec un redoublement de ferveur au
-moment où on les baptisait, et se retirer ensuite à leurs
-places, tenant à la main le flambeau, symbole de leur ardente
-charité!</p>
-
-<p>Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions,
-de leur avidité pour les entendre, du profit sensible
-que la peuplade en tira; tout cela est ordinaire dans le cours
-d’une mission; mais ce qui ne se voit que rarement, ce sont
-les sacrifices héroïques qui ont été faits. Plusieurs avaient
-deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le plus d’enfants
-et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un soir, l’un
-d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce
-moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il
-exposa sa situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on
-lui conseilla; il renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il
-avait eue, lui donnant ce qu’il aurait souhaité qu’un autre
-en pareille circonstance eût donné à sa sœur, et se remit avec
-la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin d’une instruction, une
-jeune femme demanda à parler, et déclara publiquement qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span>
-désirait bien ardemment de recevoir le baptême, mais que
-jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le
-demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public.
-Un grand nombre de jeunes mères, mariées à la façon des
-sauvages et abandonnées de leurs maris qui n’étaient pas des
-<i>Têtes-plates</i>, y renoncèrent à jamais de tout leur cœur, pour
-avoir le bonheur d’être baptisées. Voici comment s’y prit une
-femme déjà âgée pour déterminer son mari qui balançait
-encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous
-m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis
-vieille, elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants,
-restez avec elle; par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu,
-et nous pourrons tous être baptisés.» On sera encore plus
-étonné de les entendre parler ainsi, quand on saura que primitivement,
-loin de vouloir faire mal en prenant deux femmes,
-ces pauvres <i>Têtes-plates</i> avaient cru bien faire, quelque méchant
-leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant
-Dieu.</p>
-
-<p>Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village.
-Lorsque l’<i>Angelus</i> sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure
-après, on dit en commun les prières du matin; tous
-assistent à la messe et à l’instruction. Vers le coucher du
-soleil, on dit de même les prières du soir, puis on fait une
-seconde instruction d’environ cinq quarts d’heure. A deux
-heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les enfants,
-libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés
-en deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà
-leurs prières; la seconde, les commençants. Un des Pères fait
-tous les matins la visite des malades pour leur procurer des
-remèdes ou les consoler, selon le besoin.</p>
-
-<p>Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense
-en usage dans les écoles des Frères de la Doctrine
-chrétienne. Pendant le catéchisme, qui dure environ une
-heure, il y a récitation, explication et chant de cantiques.<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span>
-Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne de
-bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté
-de la question proposée. L’expérience a prouvé que
-ces notes, données sur le champ, sont moins embarrassantes
-lorsqu’on les donne de la main à la main, que lorsqu’on les
-inscrit dans un tableau; cela prend moins de temps, intéresse
-davantage les enfants et les rend plus attentifs et plus soigneux.
-Elles servent en même temps de certificat de présence au catéchisme
-et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que
-les parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour.
-Aussi ces bons parents, afin de les rendre capables de mieux
-répondre le lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes
-plus à fond, leur font-ils répéter chez eux tout ce
-qu’ils ont entendu au catéchisme. Le désir de voir les enfants
-s’y distinguer y a attiré presque toute la peuplade; aucun des
-chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a pas moins
-d’émulation parmi les parents que parmi les enfants.</p>
-
-<p>Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est
-l’exactitude et la justice reconnue avec laquelle on récompense
-ceux qui répondent bien. Les bonnes notes de la semaine sont
-récompensées le dimanche par des croix, des médailles ou des
-rubans distribués publiquement à ceux des enfants qui en ont
-obtenu le plus grand nombre; ils en restent décorés toute la
-semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois, on
-distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans
-le cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent
-la propriété de chacun. Ces images conservées avec soin,
-sont de grands stimulants, non-seulement pour faire apprendre
-le catéchisme, mais encore pour exciter à la piété. On en
-conçoit la raison: ce sont des monuments de victoire, des
-exemples de vertu, des exhortations à la piété, des modèles
-de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore,
-c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les
-mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span>
-inspirer aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse,
-on a jugé à propos de récompenser les petits ouvrages
-qu’ils sont capables de faire, comme on récompense le catéchisme.</p>
-
-<p>Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les
-enfants du catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de
-six chacune; les garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la
-tête de chaque bande, il y a un chef chargé d’aider les autres
-à apprendre et à retenir la lettre du catéchisme. Afin que
-tous puissent nourrir l’espoir de mériter une récompense à la
-fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a partagés
-de manière à ce que les concurrents, au nombre de
-cinq ou six dans chaque bande, soit de force à peu près égale.</p>
-
-<p>Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande
-chasse immédiatement après les fêtes de Noël, les camps
-réunis des <i>Têtes-plates</i>, des <i>Pends-d’oreilles</i> et des <i>Nez-percés</i>,
-se disposa à sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours.
-Pour moi, dès le lendemain de mon retour du fort Colville,
-je me remis à l’œuvre. Trente-quatre couples de <i>Têtes-plates</i>
-avaient voulu attendre mon retour pour recevoir le baptême
-et réhabiliter leurs mariages; les <i>Nez-percés</i>, encore plus en
-retard, n’avaient pas même présenté leurs enfants au baptême,
-et l’on avait admis dans le camp un vieux chef <i>Pied-noir</i> avec
-sa petite famille, cinq personnes en tout: ils montraient
-tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi chrétienne.
-Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour, outre
-les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en
-profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre
-aux fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze <i>Têtes-plates</i>
-avec trois de leurs chefs, trente <i>Nez-percés</i> avec leur chef,
-et le chef <i>Pied-noir</i> avec sa famille. Ce jour, je commençai
-mes messes à sept heures du matin; à cinq heures après-midi,
-je me trouvais encore dans la chapelle. Je ne puis vous exprimer
-les consolations que j’éprouvai dans ces heureux mo<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span>ments;
-rien de plus édifiant que le maintien et la dévotion
-de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe
-solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont
-le Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents
-nouveaux chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis
-dans une pauvre chapelle couverte de jonc, au milieu d’un
-désert où peu auparavant le nom du vrai Dieu était à peine
-connu, y offrant à leur Créateur leurs cœurs régénérés dans
-les saintes eaux du baptême, et protestant de persévérer
-jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute
-une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons,
-attirera la rosée céleste sur les <i>Têtes-plates</i> et sur les
-nations voisines.</p>
-
-<p>Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta
-pour la grande chasse des buffles; réunis au camp des <i>Pends-d’oreilles</i>,
-qui les attendaient à deux journées de marche d’ici,
-ils seront au delà de deux cents loges. Je suis rempli d’espoir
-dans l’attente des nouveaux succès par lesquels le Seigneur
-daignera, je l’espère, récompenser le zèle de ses serviteurs.
-Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini et
-moi, à traduire le catéchisme en langue <i>tête-plate</i>, et à préparer
-à la première communion environ cent cinquante personnes
-restées à Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers
-continuent à entourer tout le terrain de la réduction
-d’une forte palissade munie de deux bastions. Cet ouvrage est
-d’une nécessité absolue pour nous mettre à l’abri des incursions
-furtives des <i>Pieds-noirs</i>, dont nous attendons de jour à
-autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre
-bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence,
-et nous demeurons sans crainte à notre poste.</p>
-
-<p>Un jeune <i>Simpoil</i> vient d’arriver à notre camp; voici ses
-paroles mot pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié;
-elle m’envoie pour écouter vos paroles et apprendre la prière
-que vous annoncez aux <i>Têtes-plates</i>; les Simpoils désirent<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span>
-aussi la connaître et imiter leur exemple.» Ce brave jeune
-homme va passer l’hiver avec nous, et retournera au printemps
-prochain parmi ses frères, pour y jeter la semence de l’Evangile.</p>
-
-<p>Toute la nation <i>tête-plate</i> convertie, quatre cents <i>Kalispels</i>
-déjà baptisés, ainsi que quatre-vingts <i>Nez-percés</i>, plusieurs
-<i>Cœurs-d’alène</i>, <i>Kootenays</i> et <i>Pieds-noirs</i>; les <i>Serpents</i>, les
-<i>Simpoils</i>, les <i>Chaudières</i> et une foule d’autres peuples qui
-nous tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et
-le Révérend M. Blanchet, qui demandent avec les plus vives
-instances que nous venions former un établissement dans cette
-contrée; en un mot tout un vaste pays qui n’attend que l’arrivée
-des véritables ministres de Dieu, pour se ranger sous
-l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend
-Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841!
-C’est au pied du crucifix que vous cherchez les moyens
-de procurer le plus grand bien spirituel des âmes confiées à
-vos enfants. Notre nombre est bien loin de suffire aux besoins
-pressants et actuels des peuples qui nous appellent à leur
-secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. Envoyez-nous
-donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des
-Frères, et des milliers d’âmes vous béniront au trône de
-Dieu pendant toute l’éternité!</p>
-
-<h3><a name="Copie_dune_lettre_du_reverend_M_Blanchet" id="Copie_dune_lettre_du_reverend_M_Blanchet"></a>Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet,<br />
-reçue le 1ᵉʳ novembre 1841<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</h3>
-
-<p class="r">
-Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.<br />
-</p>
-
-<p>Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui
-vous a protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers
-néophytes avec un puissant secours!<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p>
-
-<p>Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et
-l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez
-bien témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération
-et mon profond respect. Je prie le Seigneur de bénir vos
-travaux, de continuer vos victoires et vos succès. Dans peu
-d’années, vous aurez la gloire et la consolation de voir se
-ranger sous l’étendard de la croix, par votre entremise, tous
-les sauvages du haut de la Columbie.</p>
-
-<p>Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John
-Mac-Lauglin, ne vous donne tous les appuis et secours qui
-seront en son pouvoir. C’est un bonheur pour notre sainte
-religion que ce grand homme soit à la tête des affaires de l’honorable
-Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des Montagnes
-Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le
-pays; il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles,
-d’exemples et de faits.</p>
-
-<p>Etant dans le même pays, travaillant pour le même but,
-ayant les mêmes intérêts, le triomphe de la religion catholique
-dans ce vaste territoire, nous serons sensibles à tout ce qui
-vous intéressera, M. de Mers et moi; nul doute que tout ce
-qui nous concerne ne soit aussi l’objet de votre sensibilité.</p>
-
-<p>Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement
-catholique de Wallamette renferme près de soixante familles;<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span>
-celui de Cowlitz, cinq seulement; vingt-deux à Nesqually sur
-le Puget-Sund, à une trentaine de lieues de Cowlitz. En outre
-nous devons visiter de temps à autre les forts les plus rapprochés,
-où se trouvent les serviteurs catholiques de la Compagnie.
-Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous
-manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de
-maîtresses d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous
-les ordres, outre le soin du temporel qui est un grand
-fardeau. Les femmes des Canadiens, prises de toutes les parties
-du pays, apportent la diversité des langues dans les familles.
-On parle généralement partout un mauvais jargon qui ne peut
-servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles
-au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français
-en montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini.
-Nous sommes réellement accablés. Les sauvages nous tendent
-les bras de tous côtés; mais nous n’avons pas le temps de les
-cultiver. Nous faisons quelques missions à la hâte parmi eux;
-nous baptisons les enfants et les adultes en danger de mort.
-Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues; jusqu’à
-présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire
-les prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire
-en langue tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités
-des langues. Les <i>Kalapouyas</i> du haut de Wallamette, les
-<i>Tchinouk</i> de la Columbie, les <i>Kayous</i> de Wallawalla, les <i>Nez-percés</i>,
-les <i>Okinatrines</i>, les <i>Têtes-plates</i>, les <i>Serpents</i>, les
-<i>Cowlitz</i>, les <i>Klikatas</i> de l’intérieur au nord de Van-Couver,
-les <i>Tchébélis</i> au nord de l’embouchure de la Columbie, les
-sauvages de Fesqually et de l’intérieur de la baie de Puget-Sund,
-ceux de la rivière Travers, les <i>Klalams</i> de la même
-baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le
-bord de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les
-sources et les tributaires de la rivière Travers, ont chacun
-leur langue différente. Voilà les obstacles que nous avons à
-vaincre tous les jours. Nos entrailles se dessèchent de voir<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span>
-tant d’âmes périr sous nos yeux sans pouvoir leur rompre
-le pain de la parole de vie.</p>
-
-<p>De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne
-sommes que deux; nos valises ne sont point arrivées le printemps
-dernier par le bâtiment de l’honorable Compagnie;
-nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, les femmes
-et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous
-n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer,
-point de livres de prières en anglais à donner aux Irlandais
-catholiques, point de livres de controverse à prêter. Le Ciel
-semble être sourd à nos besoins, à nos prières, à nos vœux,
-à nos désirs les plus ardents. Jugez de notre situation, et
-combien nous sommes à plaindre.</p>
-
-<p>Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille
-efforts pour répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser
-le peu de bien que nous faisons. Les méthodistes sont
-établis en cinq endroits: au Wallamette, à huit milles de
-notre établissement; chez les Klatsaps, au sud de l’embouchure
-de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux
-grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette.
-Les missions presbytériennes sont à Wallawalla et
-aux environs de Colville.</p>
-
-<p>Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme,
-de nous multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout
-où le danger est le plus pressant, soit afin de prendre les
-devants et d’inculquer les principes catholiques, là où le poison
-n’a pas encore été répandu, soit afin de paralyser les
-progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le combat a été
-rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et
-reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ.
-Le Ciel se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour
-tenir une mission permanente parmi les sauvages, dans deux
-ans tout le pays serait à nous. Les missions méthodistes tombent,
-elles perdent leur crédit et leur peu d’influence. J’ai eu<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span>
-le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce printemps,
-M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un
-village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute
-du Wallamette. M. de Mers a visité les <i>Tchinouks</i> du bas du
-fleuve Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des
-cascades, à dix-huit lieues de Van-Couver; les sauvages de ce
-poste avaient résisté jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu
-ministre. C’était une première mission; elle n’a duré
-que dix jours. Ils ont appris le signe de la croix, l’Offrande du
-cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la Salutation angélique, le
-Symbole des apôtres, les dix Commandements de Dieu et ceux
-de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, et
-en baptiser un bon nombre.</p>
-
-<p>Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour
-le Puget-Sund, où les sauvages le demandent depuis long-*temps.
-Mes catéchumènes de Flackémar, village converti le
-printemps passé, n’ont pu être visités depuis le mois de mai.
-Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller, établi à la
-chute du Wallamette.</p>
-
-<p>Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien
-il serait à propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un
-des trois Frères. Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter
-les fondements de la religion; c’est ici qu’il faudrait établir un
-collége, un couvent, des écoles; c’est ici qu’un jour un successeur
-des apôtres viendra de quelque part s’établir, afin de
-pourvoir aux besoins spirituels d’un vaste pays, qui promet
-une si abondante moisson; c’est ici que le combat est engagé,
-et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il faudrait
-établir une belle mission; des postes d’en bas, les missionnaires,
-les révérends Pères iraient dans toutes les directions
-alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie
-aux infidèles encore plongés dans les ombres de la mort. Si
-vos plans ne vous permettent pas de changer le lieu de votre
-établissement, du moins voyez le besoin où nous sommes d’un<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span>
-révérend Père et d’un Frère pour nous secourir dans notre
-détresse.</p>
-
-<p>Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent
-que Mgr Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres;
-qu’une vaste église catholique devait être prête pour la célébration
-des saints mystères l’automne passé, que les naturels
-se convertissaient en grand nombre, que les temples des ministres
-protestants étaient presque abandonnés.</p>
-
-<p>Mgr de Juliopolis, de la <i>Rivière-Rouge</i>, me dit que les sauvages
-des pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député
-un métis qui vit avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un
-prêtre pour les instruire. Le révérend M. Thibault est destiné
-pour cette mission.</p>
-
-<p>Agréez, etc.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">F. N. Blanchet.</span><br />
-</p>
-
-<h3><a name="DOUZIEME" id="DOUZIEME"></a>DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE<br /><br />
-<small>A M. FRANÇOIS DE SMET</small></h3>
-
-<p class="r">
-Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842.<br />
-</p>
-
-<p>Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à
-M. le chanoine de la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais
-le bonheur d’y arriver. Le Seigneur m’a ramené sain et sauf,
-et me voici en devoir de remplir ma promesse. En quittant le
-P. Point et le camp des <i>Têtes-plates</i>, sur la rivière <i>Madisson</i>,
-j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois jours après,
-nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et parcouru
-cent cinquante milles dans un pays souvent visité par
-les <i>Pieds-noirs</i>, sans toutefois les rencontrer.<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span></p>
-
-<p>A l’endroit où la <i>Rivière des vingt-cinq vierges</i> se jette dans
-la <i>Roche-jaune</i>, nous trouvâmes environ deux cent cinquante
-loges de sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des
-<i>Têtes-plates</i>, des <i>Kalispels</i>, des <i>Nez-percés</i>, des <i>Kayuses</i> et
-des <i>Serpents</i>. Je passai trois jours au milieu d’eux, pour les
-exhorter à la persévérance et faire les préparatifs de mon
-long voyage. A mon départ, dix néophytes se présentèrent
-devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire
-parmi les <i>Corbeaux</i>.</p>
-
-<p>Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de
-cette nombreuse peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin;
-quelques-uns d’entre eux me reconnurent. Aux cris <i>la Robe-noire,
-la Robe-noire!</i> tous, grands et petits, au nombre d’environ
-trois mille, sortirent de leurs loges comme les abeilles
-de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le sujet
-d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine
-des plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer
-et m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre
-à gauche; un troisième me tirait par la soutane; un quatrième,
-aux formes et à la taille athlétiques, voulait m’enlever et me
-porter dans ses bras; tous parlaient à la fois et semblaient se
-quereller. Ne comprenant rien à leur querelle, je ne savais
-trop si je devais être gai ou sérieux. L’interprète vint bientôt
-me tirer d’embarras, et m’apprit que toute cette confusion
-n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à mon
-égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir
-la <i>Robe-noire</i>. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne
-l’eus pas plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise,
-et je suivis le principal chef dans sa loge, la plus grande et
-la plus belle du camp. Les <i>Corbeaux</i> ne tardèrent pas à s’y
-rendre en foule, et tous me comblèrent d’amitiés; le calumet
-social, symbole d’union et de fraternité sauvage, fit le tour
-sans se refroidir, accompagné de toutes les simagrées dans
-lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du pays.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p>
-
-<p>De tous les sauvages de l’ouest des montagnes, les <i>Corbeaux</i>
-sont sans contredit les plus adroits, les plus polis et les plus
-avides d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une
-grande admiration pour les peuples civilisés. Ils me firent mille
-questions; entre autres ils voulurent savoir quel est le nombre
-des blancs. «Comptez, leur répondis-je, les brins d’herbe de
-vos immenses plaines, et vous saurez à peu près ce que vous
-désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en disant que la
-chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée lorsque
-je leur expliquai la grandeur des <i>villages</i> des blancs (New-York,
-Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces
-grandes loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts
-de la main et entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les
-unes au-dessus des autres; quand je leur appris que quelques-unes
-de ces loges (en parlant des églises et des tours)
-étaient aussi hautes que des collines et assez vastes pour contenir
-tous les <i>Corbeaux</i> réunis, que dans la <i>loge du Conseil</i>
-(le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers
-pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que
-les chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de
-passagers qui allaient et venaient plus nombreux que les bandes
-de buffles paissant par milliers dans quelques-unes de leurs
-belles prairies, ils ne pouvaient revenir de tant de merveilles.</p>
-
-<p>Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire
-de ces <i>loges mouvantes</i> (wagons) traînées par des machines
-qui vomissent des flots de fumée et laissent loin derrière
-elles les coursiers les plus agiles; et ces <i>canots à feu</i>
-(bateaux à vapeur) qui transportent en peu de jours, avec
-armes et bagages des villages entiers d’un pays à un autre,
-traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent
-les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que
-j’avais vu des blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer
-au milieu des nues comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement
-fut à son comble, et tous mirent leur main sur la<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span>
-bouche en poussant un cri d’admiration: «Le Maître de la
-vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses favoris.»</p>
-
-<p>C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser;
-quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je
-leur expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient,
-disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux
-sur la terre, et leur procure ensuite le bonheur de la
-vie future. Aussi me demandèrent-ils la permission de rassembler
-tout le camp, pour entendre ces paroles du Grand-Esprit
-dont on leur avait dit tant de merveilles.</p>
-
-<p>Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés
-furent dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent
-réunis; les malades eux-mêmes avaient été apportés sur des
-peaux. A genoux sous les drapeaux avec mes dix néophytes
-<i>têtes-plates</i>, et entourés de cette multitude avide d’entendre
-la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai d’abord deux cantiques;
-vint ensuite la récitation de toutes les prières, qui leur
-furent interprétées; puis les chants recommencèrent, suivis de
-l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements
-de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent
-que ce jour était le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent
-avec instance <i>de les prendre en pitié</i>, et de rester parmi eux
-pour leur apprendre, ainsi qu’à leurs petits enfants, la manière
-de connaître et de servir le Grand-Esprit. Je leur promis
-qu’une <i>Robe-noire</i> les visiterait, mais à condition que les chefs
-s’engageraient à faire cesser les vols si communs parmi eux,
-et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable corruption des
-mœurs qui régnait dans la peuplade.</p>
-
-<p>Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient
-demandé dès le commencement de nos entretiens de
-faire cesser la maladie qui ravageait le camp, et de leur procurer
-l’abondance, c’est-à-dire de remplir leurs plaines de
-gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon instruction,
-que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs maux;<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span>
-que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et
-pur, ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à
-lui, il rejette aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte
-loi; que, dans sa colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq
-grands villages (Sodome; etc.), à cause de leurs abominations;
-que les <i>Corbeaux</i>, suivant la même route et livrés à des désordres
-de tout genre, ne devaient pas se plaindre de ce que
-le Grand-Esprit semblait les punir par les maladies, par la
-guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient les auteurs de
-toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer, ils
-pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce
-qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur
-partage pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient
-éviter tous ces maux, ils le pouvaient en faisant des efforts
-pour arrêter et extirper le mal. Le grand orateur du camp fut
-le premier à répondre: «<i>Robe-noire</i>, je t’entends: tu nous as
-dit la vérité; de mon oreille tes paroles ont pénétré jusque dans
-mon cœur: je voudrais que tous pussent le comprendre.» Et,
-s’adressant à sa nation, il répétait avec force: «Oui, <i>Corbeaux</i>,
-la <i>Robe-noire</i> nous a dit la vérité; nous sommes des chiens.
-Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos enfants.»</p>
-
-<p>J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs
-réunis en conseil; je leur proposai l’exemple des <i>Têtes-plates</i>
-et des <i>Pends-d’oreilles</i>, dont les chefs se faisaient un devoir
-d’exhorter leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient
-pas de déployer au besoin, dans l’intérêt même des
-coupables, une juste sévérité. Ils me promirent de suivre mes
-avis, m’assurant que je les trouverais mieux disposés à mon
-retour. J’ai lieu de croire que cette visite, que le bon exemple
-de mes néophytes et surtout les prières des <i>Têtes-plates</i>
-opéreront du changement parmi les <i>Corbeaux</i>. Une de leurs
-bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance,
-c’est qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons
-enivrantes dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span>
-feu? disait leur chef aux marchands qui l’importunaient. Elle
-brûle la gorge et l’estomac; elle rend l’homme semblable à un
-ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il grogne, il hurle, et
-finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu ne fait
-que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront,
-et leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous,
-nous n’en voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.»</p>
-
-<p>Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil
-était réuni. Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de
-missionnaire, et j’en pris occasion de leur expliquer les souffrances
-de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la cause de sa mort
-sur la croix. Ensuite je remis mon crucifix entre les mains du
-grand chef; il le baisa de la manière la plus respectueuse, et
-les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses deux mains le
-Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie pitié
-de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les
-assistants suivirent son exemple.</p>
-
-<p>Je me trouvais dans le village des <i>Corbeaux</i>, lorsqu’on leur
-annonça que deux de leurs plus braves guerriers venaient de
-périr victimes d’une trahison des <i>Pieds-noirs</i>. Des hérauts
-firent le tour du camp, proclamant à haute voix les circonstances
-du combat et la fin tragique des deux braves. Un morne
-silence régnait partout; mais bientôt il fut interrompu par un
-spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon eux, à
-émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme des
-guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses,
-les sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent
-tout à coup en public, la tête rasée, le visage ensanglanté.
-tout le corps couvert de blessures qu’elles s’étaient faites.
-Dans cet état pitoyable, elles remplissaient l’air de leurs lamentations
-et de leurs cris, conjurant leurs parents, leurs
-amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de leur faire
-la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et terrible
-vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles ame<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span>naient
-au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient.
-Un des chefs sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son
-casse-tête en l’air, s’écria qu’il était prêt à aller venger le
-coup. Aussitôt une foule de jeunes gens se rangèrent à ses
-côtés; tous ensemble entonnèrent le refrain guerrier, et
-promettant solennellement qu’ils ne retourneraient pas les
-mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en
-route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres
-parents distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent,
-ne retenant que des haillons pour se couvrir. Le deuil cesse
-lorsque la vengeance est obtenue. Les guerriers, à leur retour,
-placent aux pieds des veuves et des orphelins les trophées
-remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent les féliciter et
-leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à l’exaltation,
-ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de couleurs,
-s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises
-au bout des perches, et font le tour du camp, chantant,
-dansant, et traînant à leur suite tout le village.</p>
-
-<p>Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons <i>Têtes-plates</i>
-et aux <i>Corbeaux</i>; je m’élançai une seconde fois dans les
-plaines arides de la Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois
-Ignace, d’un métis Crie, nommé Gabriel, et de deux braves
-Américains, qui, bien que protestants, voulurent servir de
-guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne reviendrai
-pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions; c’est
-peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement
-le théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de
-stratagèmes, de meurtres, de carnage et de toutes sortes de
-cruautés. A chaque pas, l’interprète <i>Corbeau</i>, qui avait
-séjourné onze ans dans le pays, régalait sa petite compagnie
-de quelque trait de ce genre, montrant du doigt l’endroit même
-où la chose s’était passée. Dans notre situation présente, ces
-récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient sur
-des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span>
-de penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir
-les victimes d’une attaque semblable. C’est ici principalement
-que les <i>Corbeaux</i>, les <i>Pieds-noirs</i>, les <i>Scioux</i>, les <i>Sheyennes</i>,
-les <i>Assiniboins</i>, les <i>Arikaras</i> et les <i>Minatarées</i> vident leurs
-querelles interminables, se vengeant et se revengeant sans
-cesse les uns sur les autres.</p>
-
-<p>Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le
-lieu même d’un massacre tout récent. Les membres sanglants de
-dix <i>Assiniboins</i>, tués trois jours auparavant, étaient éparpillés
-ça et là, et presque toutes les chairs avaient été dévorées par
-les oiseaux carnassiers. A la vue de ces ossements et des
-vautours qui planaient au-dessus de nos têtes, j’avoue que
-le peu de courage dont je me croyais animé sembla entièrement
-me quitter et faire place à une frayeur secrète que
-j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons
-de voyage. Les circonstances ne semblaient guère
-propres à nous tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des
-traces fraîches d’hommes et de chevaux qui ne nous laissèrent
-aucun doute sur la proximité de l’ennemi; notre guide nous
-dit même qu’il nous croyait déjà découverts, mais qu’en
-continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à
-éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il
-est rare que les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc
-la marche que nous suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre.
-Nous montions à cheval dès l’aurore; vers les dix
-heures, nous faisions halte pendant une heure et demie, ayant
-soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir
-quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite
-le trot jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir,
-nous allumions un grand feu, et nous dressions à la hâte une
-cabane de branches d’arbres pour faire croire aux ennemis
-qui pouvaient être aux aguets que nous étions campés là pour
-la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert une proie,
-ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span>
-signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour
-concerter leur plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à
-l’abri de toute surprise, nous poursuivions notre route jusqu’à
-dix ou onze heures du soir, et alors, sans feu, sans abri,
-chacun se disposait de son mieux au repos.</p>
-
-<p>Il me semble que je vous entends me demander: Mais
-comment dans ce désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance?
-Voici un petit extrait de mon journal qui vous
-délivrera de toute inquiétude à cet égard:</p>
-
-<p>Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et
-pour notre usage: 3 belles vaches en fort bon état; 2 gros
-bœufs, pour la langue et les os à moelle; 2 grands cerfs;
-3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1 grosse-corne ou mouton;
-2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25 livres. Sans
-parler des faisans et des poules.</p>
-
-<p>Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne
-meurt pas de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de
-gibier, on ne songe guère ni au pain, ni au café, ni à tout
-ce que vous pouvez appeler les douceurs de la vie; les bosses,
-les langues et les côtes tiennent lieu de tout cela. Et le lit? Il
-ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne se déchausse
-pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle
-sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ
-quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et
-on s’endort au même instant.</p>
-
-<p>Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure
-de la <i>Roche-jaune</i>, pour le commerce des pelleteries parmi
-les <i>Assiniboins</i>, nous reçurent avec beaucoup de politesse et
-de bienveillance. Nous nous y reposâmes pendant trois jours.
-Un voyage si long, fait sans interruption à travers un désert
-où régnait alors la sécheresse et la stérilité, avait beaucoup
-épuisé nos pauvres montures; une seconde course de 1800
-milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout bien
-considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span>
-commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné
-d’Ignace et de Gabriel, au courant impétueux du <i>Missouri</i>;
-et bien nous en prit, car le troisième jour de notre
-descente, à notre grande surprise et satisfaction, nous entendîmes
-de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et bientôt après
-nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier
-bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut
-dans cette saison, chargé de marchandises pour la traite des
-pelleteries. Notre première pensée fut de remercier Dieu de
-cette nouvelle faveur. Les quatre propriétaires, qui étaient
-de New-York, et le capitaine, m’invitèrent généreusement à
-venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus d’empressement
-qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre étaient en
-embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs l’objet
-d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs
-cheveux excitaient leur attention; il fallut répondre à mille
-questions et raconter tous les détails de mon long voyage.</p>
-
-<p>Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière
-lettre, j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants,
-principalement dans les forts. L’eau du fleuve était basse, les
-bancs de sable et les chicots arrêtaient à chaque instant le
-bateau et le mettaient parfois en danger d’échouer. Déjà les
-pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient percé de trous;
-les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout risque avaient
-brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent violent
-avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le
-fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles;
-enfin le bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après
-quarante-six jours de travail pénible plutôt que de navigation,
-j’arrivai sans autre accident à Saint-Louis. Le dernier
-dimanche d’octobre à midi, j’étais à genoux au pied de l’autel
-de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant mes actions de
-grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait accordée
-à son pauvre et indigne ministre.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span></p>
-
-<p>A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai
-parcouru cinq milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie,
-vu périr cinq de mes compagnons de voyage dans les
-dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de l’Orégon,
-parcouru différentes chaînes des Montagnes Rocheuses,
-traversé une seconde fois le désert de la <i>Roche-jaune</i> dans
-toute son étendue, descendu le <i>Missouri</i> jusqu’à Saint-Louis;
-et dans tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué
-du nécessaire, je n’ai pas reçu la moindre égratignure....
-<i>Dominus memor fuit nostri, et benedixit nobis.</i></p>
-
-<p>Bien des choses de ma part à la famille et aux amis.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">P. J. de Smet</span>, S. J.<br />
-</p>
-
-<h3><a name="Copie_dune_lettre_du_P_Mengarini_au_P_de_Smet" id="Copie_dune_lettre_du_P_Mengarini_au_P_de_Smet"></a>Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet.</h3>
-
-<p class="r">
-Sainte-Marie, 28 juin 1842.<br />
-</p>
-
-<p>Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un
-changement salutaire s’est visiblement opéré dans notre peuplade,
-dont les chefs et les membres nous font déjà goûter, par
-leur conduite vraiment édifiante, les plus douces consolations.</p>
-
-<p>Le jour de la Pentecôte a été pour nous et pour nos chers
-néophytes un jour de bénédiction et de grâces; quatre-vingts
-d’entre eux ont eu le bonheur de recevoir pour la première
-fois le Pain des anges. Leur assiduité pendant un mois aux
-instructions, que nous leur donnions trois fois par jour, nous
-avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une retraite de
-trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous
-en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges
-de fusil annonçaient au loin l’arrivée du grand jour.<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span>
-Au premier son de la clochette, une foule de sauvages se
-pressèrent vers notre église. Un des Pères, en surplis et en
-étole, précédé de trois enfants de chœur dont l’un portait la
-bannière du Sacré-Cœur de Jésus, alla les recevoir pour les
-conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques,
-dans le temple du Seigneur. Quel religieux recueillement parmi
-cette foule! Tous gardèrent un profond silence; mais en même
-temps brillait sur les visages l’allégresse qui avait rempli les
-cœurs. L’ardent amour dont brûlait déjà ces âmes innocentes
-fut enflammé par les fervents colloques avec Jésus dans son
-sacrement d’amour, que faisait à haute voix l’un des Pères, en
-y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion,
-la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous
-a réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils
-ont renouvelé les vœux du baptême, et dans l’après-midi, ils
-ont fait la consécration solennelle de leurs cœurs à la sainte
-Vierge, patronne titulaire de ces lieux. Puissent ces pieux sentiments,
-que seule la vraie religion inspire, se conserver
-parmi nos chers enfants! Nous l’espérons, et ce qui augmente
-notre espoir, c’est qu’à l’occasion de cette solennité, environ
-cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la pénitence,
-et que, depuis cette époque à jamais mémorable,
-chaque dimanche nous avons de trente à quarante communions
-et de cinquante à soixante confessions.</p>
-
-<p>Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non
-moins touchante, et propre à perpétuer la reconnaissance et
-la dévotion de nos bons sauvages envers notre aimable Reine.
-Ce fut l’érection solennelle d’une statue de la sainte Vierge,
-en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une courte
-description de la fête. Depuis l’entrée de notre chapelle jusqu’à
-l’endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée,
-l’avenue n’était qu’une pelouse verte, que bordaient des deux
-côtés, dans toute leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant
-en festons. De distance en distance s’élevaient de gracieux<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span>
-arcs de triompha. A l’extrémité, au milieu d’une espèce de
-reposoir, était le piédestal qui devait recevoir la statue. Au
-temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans
-l’ordre suivant: la bannière du Sacré-Cœur en tête, de près
-suivait le petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux
-enfants de chœur qui jetaient des fleurs sur leur passage. Venaient
-ensuite les deux Pères, l’un en chape et l’autre en
-surplis. Enfin la marche était fermée par les chefs et tous les
-membres de la peuplade, rivalisant d’ardeur à payer leur tribut
-de remerciements et de louanges à la bonne Mère. Arrivés
-à l’endroit, l’un des Pères, dans une courte exhortation.
-où il rappelait le prodige et l’assistance signalée de la Reine
-des deux, ranima dans le cœur de nos chers néophytes la
-confiance dans la protection de Marie. Après cette allocution et
-le chant des litanies de la sainte Vierge, tout le cortége revint
-à l’église dans le même ordre. Oh! que nous eussions désiré
-que tous les amis de notre sainte religion fussent témoins de
-la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles de Sainte-Marie!...
-Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer
-qu’après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement;
-mais, faute d’ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette
-faveur jusqu’à la fête du Sacré-Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement
-a été porté en procession solennelle; et depuis,
-chaque dimanche après vêpres, les fidèles ont le bonheur de
-recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle réellement descendre du
-ciel sur nous et sur notre peuplade! Nous l’attendons avec le
-secours de vos prières et de celles de tous nos amis.</p>
-
-<p class="r">
-<span class="smcap">Grégoire Mengarini</span>, S. J.<br />
-<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p>
-
-<h3><a name="PRIERES" id="PRIERES"></a>PRIÈRES<br /><br />
-<small>EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS</small></h3>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="">
-<tr valign="top"><td>Skest Kyleeyou,</td><td>Oulsgesees,</td><td>Oulspagpagt.</td><td>Komieetzegeel.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Au nom du Père,</td><td>et du Fils,</td><td>et du Saint-Esprit.</td><td>Ainsi soit-il.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="cb"><big>PATER NOSTER</big></p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="">
-<tr valign="top"><td>Kyleeyou,</td><td>Itchitchemask,</td><td>askwees</td><td>kowaaskshamenshem</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Notre Père,</td><td>du ciel,</td><td>que votre nom</td><td>soit respecté</td></tr>
-<tr valign="top"><td>ailetzemilkou</td><td>yeelskyloog;</td><td>ntziezie</td><td>telletzia</td><td>spoo oez.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>par toute</td><td>la terre;</td><td>régnez</td><td>dans tous</td><td>les cœurs.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Assinteels</td><td>astskole,</td><td>yelstoloeg</td><td>etzageel</td><td>Itchichemask.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Que votre volonté</td><td>soit faite,</td><td>sur la terre</td><td>ainsi que</td><td>dans le ciel.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Hoogwitzilt</td><td>yettilgwa</td><td>lokaitssia</td><td>petzim.</td><td>Knwaasksmeemiltem</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Donnez-nous</td><td>maintenant</td><td>tous nos</td><td>besoins.</td><td>Pardonnez-nous le mal</td></tr>
-<tr valign="top"><td>klotoiye</td><td> kloistskeyen</td><td> etzageel </td><td>kaitsskolgwelem</td><td> klotoiye</td></tr>
-<tr valign="top"><td>que nous</td><td> avons commis</td><td> comme</td><td> nous pardonnons</td><td> (le mal)</td></tr>
-<tr valign="top"><td>kloistskwen</td><td>klielskyloog</td><td>Koaxalock</td><td>shitem</td><td>takaakskwentem</td></tr>
-<tr valign="top"><td>à ceux qui</td><td>nous ont offensés.</td><td>Accordez-nous</td><td>assistance</td><td>pour éviter</td></tr>
-<tr valign="top"><td>klotaiye;</td><td>kowaaaksgweeltem</td><td>klotaiye.</td><td>Komieetzegeel.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>le mal;</td><td>mais délivrez-nous</td><td>du mal.</td><td>Ainsi soit-il.</td></tr>
-</table>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p>
-
-<p class="cb"><big>AVE MARIA</big></p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="" class="c">
-<tr valign="top"><td>Uytchenkuytes</td><td>Mary;</td><td>koinkoittzeltz</td><td>loetgeest,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Je vous salue,</td><td>Marie;</td><td>vous êtes riche</td><td>dans tout ce qui est saint,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Kaikolinzoeten,</td><td>lauoui,</td><td>koortzinkwen</td><td>telletzia</td></tr>
-<tr valign="top"><td>le Grand-Esprit</td><td>est avec vous,</td><td>vous êtes bénie</td><td>entre toutes</td></tr>
-<tr valign="top"><td>telpelpilgkwe,</td><td>Jesus skozees</td><td>telnowiss</td><td>ozitzzegoey.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>les femmes,</td><td>Jésus le fruit</td><td>de vos entrailles</td><td>est béni.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Geest Mary,</td><td>skois Kaikolinzoeten,</td><td>kailchaussils,</td><td>kontkoint</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Sainte Marie,</td><td>Mère du Grand-Esprit,</td><td>priez pour nous</td><td>pauvres</td></tr>
-<tr valign="top"><td>taieetskweest,</td><td>yettilgwa</td><td>nekittchit</td><td>tche-iet</td><td>gloll</td><td>kaaks</td><td>titte lill...</td></tr>
-<tr valign="top"><td>pécheurs,</td><td>maintenant</td><td>et au</td><td>moment</td><td>de</td><td>notre</td><td>mort.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Komieetzegeel,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Ainsi soit-il.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="cb"><big>CREDO</big></p>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="" class="c">
-<tr valign="top"><td>Noonnegweeneemen</td><td>Kaikolinzoeten,</td><td>Kylueeyou</td><td>etzia wetskoolz,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Je crois dans</td><td>le Grand-Esprit,</td><td>notre Père</td><td>tout-puissant,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>cheiglo</td><td>epstskool</td><td>lotchitchemash</td><td>kwentiestsloog,</td><td>Noonnegweenemen</td></tr>
-<tr valign="top"><td>qui</td><td>a créé</td><td>le ciel</td><td>et la terre.</td><td>Je crois</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Jesus Christ,</td><td>istchinarkszeous</td><td>hezees kyeleemigoem,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>en Jésus-Christ,</td><td>son fils unique</td><td>notre Seigneur (chef,)</td></tr>
-<tr valign="top"><td>kolintem</td><td>Pagpagt,</td><td>steetschmish</td><td>Mary ikolintem,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>qui a été conçu</td><td>du St-Esprit,</td><td>est né de la vierge</td><td>Marie;</td></tr>
-<tr valign="top"><td>stoetzemistess shaltemmigg,</td><td>neyaw</td><td>wilsem</td><td>Ponce Pilate</td></tr>
-<tr valign="top"><td>&nbsp;</td><td>qui a souffert</td><td>sous</td><td>Ponce Pilate,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>millchpitpit</td><td>komminall</td><td>krmmintem,</td><td>eltelill,</td><td>laakkentem</td></tr>
-<tr valign="top"><td>a été attaché</td><td>sur une</td><td>croix,</td><td>est mort,</td><td>a été enseveli;</td></tr>
-<tr valign="top"><td>welkgkoop</td><td>klotchittay ye,</td><td>potochalask</td><td>welgwilgwilt</td></tr>
-<tr valign="top"><td>qui est descendu</td><td>aux enfers,</td><td>le 3ᵉ jour est</td><td>ressuscité</td></tr>
-<tr valign="top"><td><span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span>tiltintimnay</td><td>weltelschyloog;</td><td>nowistchills</td><td>lotchitehemask,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>d’entre</td><td>les morts;</td><td>qui est monté</td><td>au ciel,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>glaaktschills</td><td>ilstitze</td><td>eetch</td><td>Kolinzoetess</td><td>leeêous</td><td>chiimgyst</td></tr>
-<tr valign="top"><td>qui est assis</td><td>à la droite</td><td>du Grand-Esprit,</td><td>son père,</td><td>qui est</td></tr>
-<tr valign="top"><td>telletzia;</td><td>nemeltshoey</td><td>ogkeoust</td><td>louetsgwilgwilt</td><td>lonets</td></tr>
-<tr valign="top"><td>tout-puissant,</td><td>d’où il viendra</td><td>juger</td><td>les vivants</td><td>et les</td></tr>
-<tr valign="top"><td>telil.</td><td>Noonnegweeneemen</td><td>ouls-Pagpagt,</td><td>kgloulzen</td></tr>
-<tr valign="top"><td>morts.</td><td>Je crois</td><td>au St-Esprit,</td><td>la Ste Eglise</td></tr>
-<tr valign="top"><td>schaaemen catholique,</td><td>esttchaustowegwe</td><td>lopagpagt skyiloog,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>catholique,</td><td>la communion</td><td>des saints,</td></tr>
-<tr valign="top"><td>klotayye istkwen nemeets kolygwelem,</td><td>nemetzia tckaltckaitemig</td></tr>
-<tr valign="top"><td>la rémission des péchés,</td><td>la résurrection de</td></tr>
-<tr valign="top"><td>eltze potske telzenilzielis,</td><td>Itchitchemask takeepsoy</td><td>lokwengwilgwiltis....</td></tr>
-<tr valign="top"><td>tous les morts,</td><td>la vie du ciel</td><td>qui ne finira jamais.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Komieetzegeel.</td></tr>
-<tr valign="top"><td>Ainsi soit-il.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">FIN</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span></p>
-
-<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#PREFACE_DE_LEDITION_AMERICAINE1"><small>PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_v">V</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#page_7">Relation adressée à M. le chanoine de la Croix, à Gand</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#PREMIERE_LETTRE"><small>PREMIÈRE LETTRE</small>, à MM. Charles de Smet, président du tribunal de Termonde, et François de Smet, juge-de-paix à Gand</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_76">76</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#DEUXIEME_LETTRE"><small>SECONDE LETTRE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_93">93</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#TROISIEME_LETTRE"><small>TROISIÈME LETTRE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_110">110</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#QUATRIEME_LETTRE"><small>QUATRIÈME LETTRE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_125">125</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#CINQUIEME_LETTRE"><small>CINQUIÈME LETTRE</small>, à M. Rollier, avocat à Opdorp, près de Termonde</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_129">129</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#SIXIEME_LETTRE"><small>SIXIÈME LETTRE</small>, à madame Rosalie Van-Mossevelde, à Termonde</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#SEPTIEME_LETTRE"><small>SEPTIÈME LETTRE</small>, aux religieuses thérésiennes de Termonde</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#HUITIEME_LETTRE"><small>HUITIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_168">168</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#NEUVIEME_LETTRE"><small>NEUVIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_173">173</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#DIXIEME_LETTRE"><small>DIXIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#ONZIEME_LETTRE"><small>ONZIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_199">199</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#Copie_dune_lettre_du_reverend_M_Blanchet">Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ novembre 1841</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#DOUZIEME"><small>DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE,</small> à M. François de Smet</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_214">214</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#Copie_dune_lettre_du_P_Mengarini_au_P_de_Smet">Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_224">224</a></td></tr>
-
-<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#PRIERES"><small>PRIÈRES EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS.</small> <i>Pater noster.</i> <i>Ave Maria.</i> <i>Credo</i></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_227">227</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="fint">&mdash;Lille. Typ. J. Lefort. 1875<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span>&mdash;</p>
-
-<h3>A LA MÊME LIBRAIRIE<br /><br />
-PUBLICATIONS NOUVELLES</h3>
-
-<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
-<tr><td class="pdd"><b>Saint Joseph</b>, Patron de l’Eglise catholique; sa vie et son culte; par J. M. de Gaulle. beau volume grand in-8º raisin, orné de 4 <i>gravures</i></td><td>3&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Explication des Épîtres et Évangiles</b> de tous les dimanches et des principales fêtes de l’année; par le T.-H. F. Philippe, Supérieur général des Frères des Écoles chrétiennes. in-8º de 572 pages</td><td valign="bottom">4&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Fastes de la Marine Française</b> (les); par A. S. de Doncourt. grand in-8º</td><td valign="bottom">4&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Voyage dans les Indes occidentales</b>; traduit de l’anglais d’Angus Reach, par Mᵐᵉ Léontine Rousseau. grand in-8º</td><td valign="bottom">4&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Saint Amand</b> (Histoire de), évêque-missionnaire, et Etude sur l’état du christianisme chez les Francs du Nord au VIIᵉ siècle; par l’abbé C. J. Destombes. in-8º</td><td valign="bottom">2&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Marie-Antoinette et Madame Élisabeth</b>; par F. Lafuite. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Mosaïque de la jeunesse</b>: variétés intéressantes et instructives. 28 <i>grav.</i></td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Siége de Paris</b> (le), journal historique et anecdotique; par Ed. Delalain. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Une Héritière</b>; par Marie Emery. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Deux Vocations</b>; par S. Bigot. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Pèlerinage en Terre-Sainte</b>, par M. l’abbé Daspres</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Voyage aux Montagnes Rocheuses</b>, chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon; par le R. P. de Smet. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Biographies lorraines</b>; par M. le comte de Lambel. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Une Semaine à Cracovie</b>; par Mᵐᵉ la comtesse Drohojowska. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Neveux du missionnaire</b> (les); par J. M. de Gaulle in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Trois Cœurs d’or</b>; par Abel George. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Job le lapidaire</b>; par le même in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Lazzaro Lazzari</b>, voyage humoristique en Italie; par le même. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;25</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Un Bienfaiteur de l’humanité</b>: Jean de Matha; par C. d’Aulnoy. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Captivité et mort de Louis XVI</b>, suivies de son testament et des derniers moments de quelques révolutionnaires; par F. Lafuite. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Contes angéliques</b>, par le R. P. W. Faber; traduits de l’anglais par le H. F. Philpin du Rivières in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Cœur d’une jeune fille</b> (le), par Mᵐᵉ la baronne de Chabannes. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Irène de Pontval</b>; par M. du Hausselain. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Reine Berthe au long pied</b> (la); par Camille d’Arvor. in-8º</td><td valign="bottom">1&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Trois corps saints</b> (les); par Mᵐᵉ d’Orgeval-Dubouchet. in-18 Jésus</td><td valign="bottom">2 »</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Zouaves pontificaux</b> (les): Mentana, Rome, Campagne de l’Ouest; par le comte Eugène de Wallincourt. in-18 jésus</td><td valign="bottom">2&nbsp;»</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Hygiène au village</b> (l’); par le docteur J. P. des Vaulx. in-18 jésus</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Merveilles de la vie dans le corps des animaux</b>; par le même. in-18 jésus</td><td valign="bottom">1&nbsp;50</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Frère Philippe</b> (le T.-H.), Supérieur général de l’Institut des Frères des Ecoles chrétiennes, par A. S. de Graffigny. in-12</td><td valign="bottom">» 75</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Apparition du Pontmain</b> (l’); par Mᵐᵉ de Gaulle, in-12</td><td valign="bottom">»&nbsp;60</td></tr>
-<tr><td class="pdd"><b>Nunzio Sulprizio</b>, jeune artisan de Naples. in-12</td><td valign="bottom">»&nbsp;60</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c"><i>En envoyant le prix en un mandat de poste ou en timbres-poste, on recevra</i> franco <i>à domicile</i>.</p>
-
-<p class="fint">&mdash;Lille. Typ. J. Lefort<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span>&mdash;</p>
-
-<h3><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</h3>
-
-<div class="footnotes">
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette préface nous semble très-propre à faire apprécier de nos lecteurs les
-travaux du R. P. de Smet. Les sentiments qu’y expriment les Américains trouveront
-certainement de l’écho dans les pays catholiques de l’Europe.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Traduction de l’anglais.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> La <i>Columbie</i> est le réservoir commun de toutes les eaux de l’Orégon. Le
-<i>Rio-Colorado</i>, après avoir traversé le désert le plus affreux, va ensuite fertiliser
-la plus belle partie de la Californie.</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Après la petite lettre qui suit, le P. de Smet a interrompu sa relation,
-pour donner successivement différents détails sur les productions des contrées
-qu’il a traversées, sur les dangers qu’il a courus, sur les dispositions morales
-des tribus sauvages, sur le plan qu’il se propose de suivre pour assurer et consolider
-leur conversion et leur civilisation, sur le lieu qu’il a choisi pour leur
-résidence permanente, sur les coutumes qu’il y a introduites, sur un voyage qu’il
-a fait dans l’intérêt de sa peuplade, enfin sur ce qui s’est passé dans la réduction
-pendant qu’il faisait ce voyage. Il n’a repris la suite de sa narration que
-l’année suivante, dans sa relation d’une année de séjour aux Montagnes Rocheuses,
-adressées à M. le chanoine de la Croix.
-</p>
-
-<p class="rt">
-(<i>Note de l’éditeur.</i>)<br />
-</p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lettre <small>III.</small> <a href="#page_118">p. 118.</a></p></div>
-
-<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les parties du vaste territoire de l’Orégon qui avoisinent l’océan Pacifique,
-le fleuve <i>Columbie</i> et les rivières navigables que reçoit ce fleuve, sont exploitées par la Compagnie anglaise de la baie d’Hudson, établie dans plusieurs forts
-sur les bords des rivières. Ses agents y achètent aux sauvages leurs pelleteries,
-et leur fournissent en échange des armes, de la poudre, du tabac et autres marchandises.
-Comme un grand nombre d’employés subalternes de cette Compagnie
-sont des Canadiens catholiques, elle s’est concertée au Canada avec Mgr l’évêque
-de Juliopolis, qui y a envoyé deux prêtres, MM. Blanchet et de Mers. Ces dignes
-missionnaires résident, depuis la fin de 1838, aux forts de <i>Cowlitz</i> et de <i>Wallamette</i>,
-situés à peu de distance l’un de l’autre sur les rivières du même nom, à
-environ vingt-deux lieues du fort <i>Van-Couver</i>, et à cinquante lieues de l’océan
-Pacifique. Ils s’y livrent avec le plus grand zèle aux pénibles fonctions de leur
-ministère. Ils font aussi de fréquentes excursions dans l’intérieur du pays pour
-visiter les forts de la Compagnie, et profitent de toutes les occasions pour propager
-la foi catholique parmi les nations sauvages. M. Blanchet vient d’être élevé
-à la dignité épiscopale. C’est auprès de lui que se rendent les sept Sœurs de
-Notre-Dame qui se sont embarquées dernièrement à Anvers avec le P. de Smet,
-à bord du brick belge <i>l’Infatigable</i>.</p></div>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Voyage aux montagnes Rocheuses, by
-Pierre-Jean de Smet
-
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
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-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
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