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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Voyage aux montagnes Rocheuses - -Author: Pierre-Jean de Smet - -Release Date: November 17, 2019 [EBook #60711] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - LE R. P. DE SMET. - - VOYAGES - - AUX - - MONTAGNES - - ROCHEUSES - - chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant - des Etats-Unis d’Amérique. - - LIBRAIRIE DE J. LEFORT, ÉDITEUR - - A LILLE A PARIS - rue Charles de Muyssart, 24 rue des Saints-Pères, 30 - - - - - VOYAGES - - AUX - - MONTAGNES ROCHEUSES - - In-8º. 2ᵉ série. - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -Envoi _franco_ contre timbres-poste joints à la demande. - - -SOUVENIRS DE VOYAGE: la Suisse, le Piémont, Rome, Naples, - toute l’Italie; par Mᵐᵉ de Grandville. in-8º. 4 50 - -Mgr AUVERGNE: ses voyages au mont Liban, au Sinaï, à - Rome, etc. in-8º. 2 50 - -CONSTANTINOPLE, histoire de cette ville célèbre; par M. de - Montrond. in-8º. 2 50 - -NAPLES: histoire, monuments, beaux-arts, littérature. L. L. F. in-8º. 2 50 - -LA SICILE: souvenirs, récits et légendes; par M. l’abbé V. Postel. - in-8º. 2 50 - -LA SYRIE en 1860 et 1861: massacres du Liban et de Damas, et - expédition française; par M. l’abbé Jobin. in-8º. 2 50 - -L’ALGÉRIE: promenade historique et topographique; par le Dʳ - Andry. in-8º. 1 25 - -L’AFRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85 - -L’AMÉRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85 - -L’OCÉANIE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12. " 85 - -L’AUSTRALIE: esquisses et tableaux; par A. S. de Doncourt, in-12. " 60 - -[Illustration: Cette machine floattait sur l’eau comme -un cygne magestueux.] - - - - - VOYAGES - - AUX - - MONTAGNES - - ROCHEUSES - - chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant - des Etats-Unis d’Amérique. - - PAR LE R. P. DE SMET - - SIXIÈME ÉDITION - - LIBRAIRIE DE J. LEFORT - - IMPRIMEUR ÉDITEUR - - LILLE - rue Charles de Muyssart, 24 - - PARIS - rue des Saints-Pères, 30 - - 1875 - - _Propriété et droit de traduction réservés._ - - - - -PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE[1] - - -Nous offrons cet intéressant récit aux amis de la patrie et de leurs -concitoyens, avec l’espoir, disons mieux, avec la certitude que la -lecture qu’ils en feront leur fera goûter le plaisir le plus pur. -Rarement avons-nous rencontré quelque chose de plus attrayant. -L’éloquence simple et virile qui le caractérise ravit l’attention du -lecteur. Les faits que l’auteur rapporte sur les régions les plus -reculées de l’Occident, les mœurs et les usages des tribus indiennes qui -errent dans l’immense territoire de l’Orégon, leur état et leurs -dispositions actuelles, leurs vues pour l’avenir, sont des sujets qui ne -peuvent manquer d’inspirer de l’intérêt à quiconque aime de porter ses -regards au delà de l’étroit horizon des scènes journalières, et -d’apprendre ce que les pieux serviteurs de Dieu font pour sa gloire et -son nom dans les contrées les plus lointaines. Nous avons eu un -entretien avec l’homme apostolique de la plume duquel nous tenons ces -récits; et en l’écoutant, nous avons éprouvé tout à la fois le sentiment -d’un noble orgueil et d’une joie pure, dans la pensée qu’il nous -retraçait en sa personne ce généreux esprit de dévouement et ces scènes -animées de la vie et des aventures indiennes, si admirables dans les -pages des Charlevoix et des Bancroft. - -Notre pays est réellement plein d’intérêt pour ceux qui suivent la -marche de ses progrès et qui les comparent avec le passé. Qui aurait -jamais songé, par exemple, que l’Iroquois, le sauvage Mohawk (nom sous -lequel nous connaissons mieux cette peuplade), lui dont les hurlements -terribles ont tant de fois fait tressaillir d’effroi nos ancêtres, que -ce même Iroquois eût été choisi pour allumer le premier les faibles -étincelles de la civilisation et du christianisme parmi une grande -partie des tribus indiennes d’au delà des Montagnes Rocheuses? Plusieurs -de ces peuplades ont actuellement soif des eaux salutaires de la vie; -elles aspirent après le jour où la vénérable _Robe-noire_ paraîtra au -milieu d’elles; elles envoient même à des milliers de lieues de distance -des messagers pour en hâter l’arrivée. Une telle ardeur pour la sainte -vérité, tout en faisant honte à notre froide piété, devrait enflammer -nos cœurs et nous porter à souhaiter du moins qu’il y ait des ouvriers -suffisants pour cette vigne immense. Elle devrait nous ouvrir à tous la -main pour aider les hommes pieux qui, après avoir abandonné famille, -amis, patrie, vont s’ensevelir dans les déserts avec leurs chers -Indiens, afin de vivre pour eux et avec Dieu. - -L’un de leurs plans favoris en ce moment est d’introduire parmi les -Indiens le goût de l’agriculture avec les moyens de s’y livrer. Ils sont -d’avis que c’est le plus prompt moyen, peut-être le seul, de les -arracher à la vie errante qu’ils mènent encore généralement à présent et -aux habitudes d’oisiveté qu’elle engendre. Les aider dans ce -philanthropique dessein est pour nous un devoir sacré, en notre qualité -d’hommes, d’Américains, de chrétiens. C’est là au moins l’un des moyens -en notre pouvoir d’expier les torts sans nombre que les blancs ont faits -à cette race infortunée. Que personne ne laisse donc échapper cette -belle occasion de faire le bien et de donner ainsi un gage de son amour -pour Dieu, pour sa patrie et pour ses semblables. - - - - -VOYAGES - -AUX - -MONTAGNES ROCHEUSES - - - - -PREMIER VOYAGE - -du 27 mars au 31 décembre 1840. - -RELATION - -ADRESSÉE A M. LE CHANOINE DE LA CROIX, A GAND - - -Université de Saint-Louis, 4 février 1841. - -Vous vous attendez sans doute à des détails intéressants sur mon long, -très-long voyage de Saint-Louis jusqu’au delà des Montagnes Rocheuses -(_Rocky Meuntains_). J’ai mis soixante jours à traverser le fameux -désert américain, et près de quatre mois à revenir sur mes pas par un -nouveau et très-hasardeux chemin. - -Envoyé par le T. R. évêque et par mon provincial pour nous assurer des -dispositions des sauvages et des succès probables qu’on pourrait espérer -en établissant une mission au milieu d’eux, je quittai Saint-Louis le 27 -mars 1840, dans un bateau à vapeur, et je remontai le Missouri à une -distance de 500 milles, pour me rendre aux frontières de l’Etat. Le -navire où j’étais embarqué était (comme ils le sont tous dans ce pays où -l’émigration et le commerce ont pris une si grande extension) encombré -de marchandises et de passagers de tous les Etats de l’Union; je puis -même dire de différentes nations de la terre, blancs, noirs, jaunes et -rouges, avec les nuances de toutes ces couleurs. Le bateau ressemblait à -une petite Babel flottante, à cause des différents langages et jargons -qu’on y entendait. Ces passagers débarquent pour la plupart sur l’une et -l’autre rive, pour y ouvrir des fermes, y construire des moulins, -diriger des fabriques de toutes sortes d’espèces; ils augmentent de jour -en jour le nombre des habitants des petites villes et des villages qui -s’élèvent comme par enchantement sur les deux rives. - -A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays charmant et -rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à pic et des coteaux -d’argile très-élevés et souvent entrecoupés. Les bas-fonds présentent à -l’œil une grande variété d’arbres et d’arbrisseaux, des chênes et des -noyers de douze différentes espèces; _le sassafras_ et l’_accacia -triacanthos_, dont les fleurs embaument l’air de leurs parfums; -l’_érable_, qui le premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le -sycomore, _platanus occidentalis_, roi de la forêt de l’ouest, s’érige -dans les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches, étendues -et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc brillant, et ajoute un -trait distinctif de grandeur à l’imposante beauté des forêts. J’en ai vu -qui mesuraient quinze pieds et demi de diamètre. Le cotonnier, _populus -deltoides_, est un autre géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le -_bignonia radicans_ paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque -dans ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de couleur -de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur admire ici les mille -grandes et hautes colonnes du cotonnier, enveloppées, de la terre -jusqu’aux branches, d’une draperie de lierre d’une profonde verdure. -C’est un de ces charmes de la nature qu’on ne peut se lasser de -contempler. Le cornouiller, _cornus florida_, et le bouton rouge, -_cercis canadencis_, tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau. -Le premier a une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en -parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes fleurs -blanches; dans l’automne, elles présentent de belles baies écarlates. -L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit en fleurs le long du -Missouri. - -Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt; et au -commencement du printemps, leurs masses de fleurs brillantes forment un -contraste gracieux avec le brun dominant de la forêt. Le bouton rouge -donne au paysage un charme que le voyageur qui le voit pour la première -fois ne saurait oublier. Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont -très-communs. Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement -riche, fortement imprégné de substances salines et de pierres calcaires -décomposées. - -Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent -continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs très-légère -et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les bancs de sable et les -arbres au fond de l’eau sont si nombreux, que l’on s’y habitue et qu’on -ne songe guère aux dangers qu’on court à chaque instant. Il est -intéressant d’observer à quelles étendues les racines s’enfoncent dans -ce sol fertile; là où la terre s’éboule, on en observe toute la -profondeur; en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale, -pénétrant à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent à -l’entour. - -Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite ville -frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me mettre en route -pour les Montagnes. - -Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition annuelle de la -Compagnie américaine des pelleteries, qui se rendait à la -_Rivière-Verte_, l’une des fourches du _Rio-Colorado_. Jusqu’au 17 mai, -nous nous dirigeâmes vers l’ouest, traversant des plaines immenses, -dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux, excepté sur les petites rivières, -et entrecoupées de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une -cordelle pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de l’été -commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant était favorable; -souvent le matin le thermomètre ne se trouvait qu’à 27 degrés, mais il -s’élevait jusqu’à 90 vers midi. Les vents frais qui règnent sans cesse -dans ces vastes plaines rendent les chaleurs supportables. Le gibier -était rare; mon chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de -canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux, cerfs et -cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés pendant les premiers -jours, étaient quelques sauvages _Kants_, qui se rendaient à Wesport -pour y vendre leurs pelleteries. Ils résident sur le _Lanzas_ ou rivière -des Kants. Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de -l’Etat Missouri, et leurs villages en sont à la distance de -quatre-vingts milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les -mêmes que chez les _Osages_. En paix et en guerre, ces deux nations -unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire qu’une seule -d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans les villages et placent -pêle-mêle et sans ordre leurs huttes construites d’écorces, comme les -wigwans des _Pottowatomies_, ou de joncs, comme celles des _Osages_, ou -en terre, comme les akozos des _Pawnées_ et des _Ottoes_. Ces dernières -sont rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds -d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs poteaux. -Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme le plancher; le foyer est -au milieu, et la fumée s’échappe par un trou pratiqué dans le sommet. La -porte est si basse et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle -consiste dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont paru -très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient à pied. La -veille de notre rencontre, les _Ottoes_ leur avaient volé vingt-cinq -chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir d’avoir une mission de nos -Pères parmi eux. - -A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes des côtes -élevées, qui nous donnaient de temps en temps des vues étendues et fort -belles. La grande plaine était parsemée de hautes futaies; on y voyait -surtout le _waggère-roussé_, ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde -dans ces parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve sur -le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se jette dans le -Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles bas-fonds et sont -bien boisées. Tout le sommet de la grande côte est rempli de -pétrifications. La surface de la terre, dans une partie considérable de -cette région, est couverte de grosses pierres plates, grisâtres et -jaunes, confusément arrangées comme si elles étaient sorties du sein de -la terre par quelque agitation souterraine. - -Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage lorsque je -me sentis accablé par la fièvre intermittente, avec les frissons qui -précèdent d’ordinaire les accès de chaleur. Cette fièvre ne m’a quitté -que sur la Roche-Jaune, à mon retour des Montagnes. Il me serait -impossible de vous donner une idée de mon accablement. Mes amis me -conseillaient de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations -des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons qu’ils purent me -donner. Je suivis donc la caravane de mon mieux, me tenant à cheval -aussi longtemps que j’en avais la force; et j’allai ensuite me coucher -dans un chariot, sur des caisses où j’étais ballotté comme un -malheureux; car souvent il nous fallait traverser des ravins profonds -et à pic, qui me mettaient dans les positions les plus singulières: -tantôt j’avais les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un -voleur entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou -couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que pendant trois -jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je n’eus pour me désaltérer -que des eaux stagnantes et sales. - -Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de 30 milles de large, -nous arrivâmes sur les bords de la _Nebraska_ (rivière au Cerf), -désignée par les Français sous le nom moins heureux de _Plate_ ou de -Rivière-Plate. La Plate est la plus grande tributaire du Missouri, et -peut être considérée comme la plus merveilleuse et la plus inutile des -rivières de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges de large -d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère que de deux à six -pieds; le fond est un sable mouvant. Elle vient d’une distance immense à -travers une large et verte vallée, et reçoit la grande abondance de ses -eaux de plusieurs fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses. -L’embouchure de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis par -eau, et forme le point de division du bas et du haut Missouri. J’étais -souvent saisi d’admiration à la vue des scènes pittoresques dont nous -jouissions tout le long de la Plate. Imaginez-vous de grands étangs, -dans les beaux parcs des seigneurs européens, parsemés de petites îles -boisées; la Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes. -J’ai vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin pour -des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes de verdure -et de festons de fleurs; et parce qu’autour d’elles le fleuve était -rapide, elles semblaient elles-mêmes fuir sur les eaux, complétant le -charme de l’illusion par cette apparence de mouvement. Les deux bords de -cette rivière ne sont point boisés. Les arbres que les îles produisent -sont les peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les -coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux. Sur la -plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux cabris; j’en comptais -souvent plusieurs centaines d’un seul coup d’œil; c’est l’animal le plus -agile des prairies. Le chasseur emploie la ruse pour en approcher: il -s’élance au grand galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair, -laissant le cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il -s’arrête pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant ce -temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre à terre; il fait -toutes sortes de cabrioles avec les bras et les jambes, secouant de -temps en temps son mouchoir ou un bonnet rouge au bout de la baguette de -son fusil. Le cabri approche à pas lents pour le reconnaître et -l’observer; et lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui -lâche son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à six -avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont rares dans cette -région; il y a cependant des signes évidents que le gibier n’y a pas -toujours manqué. - -Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes toute la plaine -couverte d’ossements et de crânes de buffles rangés en cercles ou en -demi-lunes, et peints de différentes devises. C’est au milieu de ces -crânes que les _Pawnées_ ont coutume de pratiquer leurs sortiléges -superstitieux lorsqu’ils vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot, -après un long voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes, -ou de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les cordages du -navire, lui donnent des signes certains qu’il approche du terme de sa -course. De même, dans ce désert, le voyageur, fatigué de vivre si -longtemps de viande salée, se réjouit à la vue de ces ossements blanchis -par le temps qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi -n’entendait-on dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs avaient -compris que la plaine des buffles n’était pas éloignée, et ils saluaient -par de bruyants vivats l’espoir de porter bientôt le carnage parmi les -paisibles troupeaux. - -Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le _wistanwish_ des sauvages ou -le chien des prairies, auquel les voyageurs donnent à plus juste titre -le nom d’_écureuil américain_. Ces animaux paraissent avoir une espèce -de police établie dans leur société. Les cellules de leurs villages sont -généralement placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un -petit lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau, afin -que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation. Ils -sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre qui est blanc; leur -queue n’est pas si longue que celle de l’écureuil gris; mais ils ont -exactement la même forme; les dents, la tête, les ongles et le corps -sont l’écureuil parfait, excepté qu’ils sont plus grands et plus gras -que cet animal. Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la -racine du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage. - -En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps les tombeaux -solitaires des _Pawnées_, probablement ceux de quelques chefs ou braves, -qui étaient tombés en combattant contre leurs ennemis héréditaires, les -_Scioux_, les _Sheyennes_, les _Osages_. Ces tombeaux étaient ornés de -crânes de buffles peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite -cabane faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée -pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée de -vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux ornements de guerre, -et à côté on voit des provisions de toute espèce, viandes sèches, tabac, -poudre et plomb, fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les -familles viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont l’idée -que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu où le corps repose -avant qu’elle prenne son essor vers le pays des âmes. - -Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes dans les -plaines habitées par les buffles. De grand matin, je quittai seul le -camp pour les voir plus à mon aise; j’en approchai par des ravins, sans -me montrer et sans leur donner le vent qui m’était favorable. C’est -l’animal qui a l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la -présence de l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il -s’enfuit, cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une -haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo; de là je -jouissais d’une vue d’environ douze milles d’étendue. Cette vaste plaine -était tellement couverte d’animaux, que les marchés ou les foires -d’Europe ne vous en donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment -comme la foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles -plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds bœufs -sauvages, marchant en file et en silence, tandis que d’autres broutaient -avec avidité le riche pâturage qu’on appelle l’herbe courte des buffles. -Des bandes entières étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs: -toute la scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de -l’Ecriture sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient, -où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais me lasser -de contempler cette scène ravissante, et pendant deux heures je regardai -ces masses mouvantes dans le même étonnement. Tout à coup l’immense -armée parut éveillée; un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute -la troupe était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient eu -le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient élancés au grand -galop au milieu d’eux. La terre semblait trembler sous leurs pas, et les -bruits sourds que l’on entendait étaient semblables aux mugissements du -tonnerre éloigné. Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils -firent un grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai -avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux de langues, de -bosses, de côtes, etc., abandonnant le reste aux loups et aux vautours. -Nous campâmes à une petite distance de cette boucherie, et chacun se -mit en mouvement dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois -sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente sèche du -buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut recourir souvent au -même expédient dans les prairies des Côtes-Noires. - -Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements, des aboiements -m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre tribus _Pawnées_ s’étaient -rassemblées pour nous disputer le passage sur leur territoire. Je -réveillai mon guide pour savoir la cause de ce bruit et pour le disposer -à recevoir l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant: -«Tranquillisez-vous, ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après -leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des vaches que -les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les loups sont -très-nombreux dans ces régions. D’après le dire des sauvages, ils tuent -tous les ans le tiers des veaux des buffles: souvent même, lorsqu’ils -sont en fortes bandes, ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se -portent tous ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent -par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai ici, -pour vous donner une idée du grand nombre de ces animaux dans le -Missouri, que cette année 1840, la compagnie des pelleteries a descendu -soixante-sept mille robes de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à -cent mille le nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous -les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs vêtements -et leurs couvertures de selle. - -Le 28, nous passâmes à gué la _Fourche du Sud_ de la Plate. Toute cette -région, jusqu’aux grandes montagnes, est une véritable bruyère, rocheuse -et sablonneuse, couverte de scories et d’autres substances volcaniques; -il n’y a d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux. -Cette région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux déserts de -l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies de bois, et par -ses terres incultes, sablonneuses et solitaires, qui fatiguent l’œil par -leur étendue et leur monotonie. C’est un pays où l’homme ne fait point -sa demeure; dans certaines saisons de l’année, le chasseur même et son -coursier y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit; les -rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et le chevreuil -se retirent dans des parties éloignées, se tiennent sur les bords de la -verdure expirante, et laissent derrière eux une vaste solitude -inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits d’anciens torrents qui -aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter le voyageur et à augmenter sa -soif. D’espace en espace la monotonie de ce grand désert est interrompue -par des monceaux de pierres confusément entassées contre des ruines; ou -bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent devant le -voyageur comme d’infranchissables barrières; telles sont les -_Côtes-noires_. Au delà s’élèvent les _Montagnes Rocheuses_, les limites -du monde atlantique. Les gorges et les vallées de cette vaste chaîne -donnent asile à un grand nombre de tribus sauvages, dont plusieurs ne -sont que les restes mutilés de différents peuples, jadis paisibles -possesseurs des prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des -défilés presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de les -poursuivre. - -Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire, semble devoir -défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques terres, plus -heureusement situées sur le bord des fleuves, seraient peut-être avec -succès soumises à la culture; d’autres pourraient se changer en -pâturages aussi fertiles que ceux de l’est; mais il est à craindre que, -dans sa presque totalité, cette immense région ne forme comme un océan -entre la civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs, -organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent impunément leurs -déprédations. Ce sera peut-être un jour le berceau d’un nouveau peuple, -composé des anciennes races sauvages et de cette classe d’aventuriers, -de fugitifs et de bannis que la société repousse de son sein, population -hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle comme un -sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle accroît sans cesse -l’irritation et les forces en transportant des tribus entières -d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont pris naissance, dans les -solitudes de l’ouest qu’elle leur assigne pour exil. Ces sauvages -emportent avec eux une haine implacable contre les blancs, qui les ont, -disent-ils, injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de -leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage. Si -quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes semblables aux -peuples nomades, moitié pasteurs, moitié guerriers, qui parcourent avec -leurs troupeaux les plaines de la haute Asie, n’est-il pas à craindre -qu’avec le temps d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et -d’assassins, qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies, -le désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers -inaccessibles pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté? - -Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une des curiosités -les plus remarquables de cette région sauvage. C’est un monticule en -forme de cône de près d’une lieue de circonférence, entrecoupé de -beaucoup de ravins, et placé sur une plaine unie. Du sommet du monticule -s’élève une colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur -cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner le nom -de _Cheminée_; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus de la -plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance. La Cheminée est -composée d’argile dans un état de pétrification, avec des couches -entremêlées de pierres à sables blanches et grisâtres. Il semble que -c’est le reste d’une haute montagne que les vents et les orages auront -aplanie peu à peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et -cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera qu’un petit -monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine de près, on aperçoit à -sa cime une énorme crevasse. Dans le voisinage de cette merveille, les -coteaux sont tous d’un aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de -tours, de châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on -pourrait à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux -fantaisies de la nature. Des bandes de _lashata_, animal aussi appelé -_grosse-corne_, se tiennent au milieu de ces mauvaises terres. La -Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent un coteau -élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y avons trouvé un passage -étroit entre deux rochers perpendiculaires de trois cents pieds de haut. - -Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de glauber se -trouve presque partout et en plusieurs endroits en grande quantité dans -un état de cristallisation. Les serpents à sonnettes et autres reptiles -dangereux qu’on y rencontre à chaque pas seraient un fléau pour la -contrée, si les sauvages n’avaient découvert, dans une racine -très-commune en ces parages, un spécifique infaillible contre toutes les -morsures venimeuses. - -Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de trois journées -des _Côtes-noires_, on les voyait déjà très-distinctement. Partout nous -étions au milieu des buffles. Si la terre est ingrate et produit peu de -chose, la Providence a pourvu d’une autre manière à la subsistance des -Indiens et des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans -peine six buffles par jour pour les quarante personnes que contenait -notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me lasser de contempler -avec admiration ces animaux vraiment majestueux, avec leurs épaules, -leurs cous et leurs têtes raboteuses. Si leur nature pacifique n’était -connue, le seul aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans -méchanceté, et ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans -leur propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près. Leur -force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds, leur course -est cependant très-rapide; il faut un bon cheval pour les suivre à une -grande distance. - -Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons et sauvages sont -très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse et des chevaux à longue -haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains et en général les -Indiens sont adroits dans cette sorte de chasse; il est rare qu’ils -manquent, quoiqu’à la course, à leur passer le lacet autour du cou. - -Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la _Fourche-à-la-Ramée_, -l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous y trouvâmes une -quarantaine de loges de _Sheyennes_, qui nous reçurent avec toutes les -marques de bonté et d’estime; ils étaient polis, propres et décents dans -leurs manières. Les hommes, en général, sont d’une grande taille, droits -et vigoureux; ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé. -L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages des -prairies: ils sont les restes de la puissante nation des _Schaways_, -anciens habitants de la _Rivière-Rouge_, qui se jette dans le lac -Wiunepeg. Les _Scioux_, leurs irréconciliables ennemis, les forcèrent, -après une longue guerre, à passer le Missouri et à se réfugier sur une -petite rivière appelée _Warrikane_, où ils se fortifièrent; mais les -vainqueurs les y attaquèrent de nouveau, et les poussèrent, de poste en -poste, jusqu’au milieu des _Côtes-noires_, sur les eaux de la -_Grande-Sheyenne_. Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même son -nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière qu’ils -fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus d’effort pour -s’établir dans une demeure permanente, de crainte d’une autre attaque de -leurs cruels ennemis. Ils ont embrassé la vie nomade, vivent de la -chasse et suivent le buffle dans ses différentes migrations. - -Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et me firent -passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire qu’ils font -d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant la pipe vers le ciel, ensuite -vers le soleil, la terre et l’eau; puis le calumet fait trois fois le -tour de la loge; il passe de main en main, et chacun en tire une -demi-douzaine de bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le -bonjour en me disant: «_Robe-noire_, mon cœur a tressailli de joie -lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de jour plus -grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre arrivée, j’ai fait -remplir ma grande chaudière pour vous fêter au milieu de mes braves. -Soyez le bien venu. J’ai fait tuer en votre honneur mes trois meilleurs -chiens; ils étaient gras à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous -dis que c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage est -très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à celle d’un petit -cochon. La portion qu’on m’accorda était grande: les deux cuisses et les -pattes avec cinq ou six côtes. La loi du festin ordonnait de tout -manger, je n’en pouvais venir à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se -débarrasser de son plat en l’avançant à un autre convive avec un présent -de tabac. - -Je pris occasion de leur parler des principaux points de la religion; je -leur expliquai les dix commandements de Dieu et plusieurs articles du -Symbole. Je leur fis connaître l’objet de mon voyage aux Montagnes, leur -demandant si eux aussi ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi -eux, pour apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le -Grand-Esprit. La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me -répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour des -Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé missionnaire -réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur langue, dit-on, est -très-difficile; leur nombre est d’environ deux mille. Les nations -voisines considèrent ces sauvages comme les guerriers les plus courageux -des prairies. - -Le fort la Ramée se trouve au pied des _Côtes-noires_. On ne remarque -rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes, ni dans celle des -rochers, qui puisse leur donner ce nom; elles le doivent à la sombre -verdure des petits cèdres et des pins qui ombragent leurs flancs. La -terre végétale près des rivières et dans les vallées est assez bonne; -les terres hautes sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de -blocs de granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de -pierres entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée -il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines. - -On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses à la distance de -quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus de la plaine. Le -thermomètre montait tous les jours jusqu’à quatre-vingt et -quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces montagnes; et cependant -leurs sommets étaient couverts de neige. Souvent je me suis trompé par -rapport aux distances; quelquefois je désirais examiner de près un grand -rocher ou une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la -persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais au moins -deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la grande pureté de -l’atmosphère dans les prairies de cette haute région. L’absinthe est une -production spontanée de ce pays; elle y croît à une hauteur de huit à -dix pieds, et en si grande abondance qu’elle rend le voyage en -charrettes très-incommode. Les cerises à grappes, les groseilles, les -poires des côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le -sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces est commun -dans les fonds; sur les bords des rivières et sur la pente des -montagnes, on voit des bocages de cèdres et de pins. - -Le 14, nous campâmes au pied de la _Butte-Rouge_. Cette côte, -très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile dans un état de -pétrification, est un point central qui voit sans cesse passer et -repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à l’ouest, soit qu’ils -remontent vers le nord. La branche du nord de la Plate, que nous avions -suivie jusqu’ici, prend là une direction méridionale; sa source est à -cent cinquante milles plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un -coteau élevé sur la _Rivière-de-l’Eau-douce_, ainsi appelée à cause de -la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable de cette -rivière est le fameux rocher _Indépendance_; c’est le premier rocher -massif de cette fameuse chaîne de montagnes qui divise l’Amérique -septentrionale, et que les voyageurs appellent _l’épine dorsale de -l’univers_. Il est composé de granit _in situ_ d’une grosseur -prodigieuse, et couvre une surface de plusieurs milles d’étendue; il est -entièrement découvert de la cime jusqu’à la base. C’est le grand -registre du désert; car on y lit en gros caractères le nom de tous les -voyageurs qui y ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre -qui ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées, nous -avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus, bien proprement -appelés _Montagnes Rocheuses_. Ce ne sont que des rochers entassés sur -rochers; on dirait qu’on a sous les yeux les ruines d’un monde entier -recouvertes comme d’un linceul par des neiges éternelles. - -Le 19, nous découvrîmes les _Montagnes-au-Vent_, où la caravane a son -rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant encore éloignés de -neuf journées de marche. Tous les jours nous nous apercevions que le -froid était de plus en plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des -plaines couvertes de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux -tributaires du Missouri sur celles du _Colorado_, qui se jette dans la -mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus au sud que la -Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes est presque -imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq milles de largeur, et -quatre-vingts de longueur. On calcule que ces montagnes ont de vingt à -vingt-quatre mille pieds au-dessus de la mer Atlantique. - -Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de _Têtes-plates_, qui -avaient été avertis de mon approche, m’attendait déjà. Il eut lieu, -comme je l’ai dit plus haut, sur la _Rivière-Verte_, un tributaire du -Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs aux castors et les sauvages -des différentes nations se rendent tous les ans pour vendre leurs -pelleteries et pour se procurer les choses nécessaires. - -Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les caractères et -les localités des différents peuples des montagnes, d’après mes propres -observations et d’après les meilleures informations que j’en ai pu -obtenir. - -Les _Soshonies_, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés les -_Serpents_, se trouvaient en grand nombre au rendez-vous. Ils habitent -la partie méridionale du territoire de l’_Orégon_, dans le voisinage de -la haute Californie. Leur population d’environ dix mille âmes se partage -en plusieurs peuplades disséminées çà et là dans le pays le plus inculte -de toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface y -est couverte de scories et d’autres productions volcaniques. On les a -surnommés _Serpents_, parce que, dans leur indigence, ils sont réduits -comme ces reptiles à fouiller la terre et à se nourrir de racines. -Quelques bandes de chasseurs se rendent parfois à l’est des montagnes à -la chasse des buffles, et dans la saison où le poisson remonte, ils -descendent sur les bords de la _Rivière-aux-Saumons_ et de ses -tributaires pour faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien -pourvus de chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer -les blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se -rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp. Ils -étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues, et tout -couverts de plumes, de perles, de queues de loups, de dents et de -griffes d’animaux, bizarres ornements, dont chacun s’était paré selon -son caprice. Ceux qui avaient reçu des blessures dans les batailles, et -ceux qui avaient tué des ennemis de leur tribu, montraient avec -ostentation leurs cicatrices et faisaient flotter, au bout de perches en -formes d’étendards, les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir -fait plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des cris -de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la main à tous les -blancs en signe d’amitié. - -Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent à un -conseil. Comme parmi les _Sheyennes_, il fallut aussi passer par toutes -les cérémonies du calumet. Le chef fit d’abord un petit cercle sur la -terre, y plaça un petit morceau brûlant de fiente sèche de vache et y -alluma son calumet. Il offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au -soleil, à la terre et aux quatre points cardinaux. Les autres -observaient tous le plus profond silence et restaient assis immobiles -comme des statues. Le calumet passa de main en main, et je remarquai que -chacun avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le -calumet avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait un -demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en l’air; un -quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite. Je suis -naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion j’ai dû faire -des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant la gravité que -ces pauvres sauvages observaient au milieu de toutes ces simagrées -ridicules. Ces façons de fumer entrent dans leurs pratiques -superstitieuses de religion; chacun a la sienne, dont il n’oserait -dévier pendant toute sa vie, de peur de déplaire à ses manitous. Je leur -fis connaître les motifs de ma visite, le commandement que Dieu avait -fait aux Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations -de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la suivre dès -qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle procure à tous ceux -qui la suivraient fidèlement jusqu’à la mort, et l’enfer avec tous ses -tourments, qui serait le partage de quiconque fermerait l’oreille à la -parole de Jésus-Christ. Je leur fis concevoir les avantages que leur -procurerait une mission, et je finis en leur prêchant les principaux -points du christianisme. Les sauvages m’accordèrent la plus grande -attention et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je -venais de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace -d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs, m’adressa les -paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles ont trouvé accès dans nos -cœurs, elles n’en sortiront jamais. Nous désirons de connaître et de -pratiquer la sublime loi dont vous venez de nous faire part, au nom du -Grand-Esprit, que nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous -n’avez qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous, tant -que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts, pour venir -nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je leur conseillai, en -attendant cet heureux jour, de choisir des hommes sages dans leurs -différents camps, pour faire les prières en commun soir et matin; que là -les bons chefs trouveraient occasion d’exciter tout le monde à la vertu. -Le soir même ils s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à -l’avenir celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale serait -puni en public. - -Les _Serpents_ croient que le Grand-Esprit réside particulièrement dans -le soleil, le feu et la terre. Lorsqu’ils font une promesse solennelle, -ils prennent le soleil, le feu et la terre à témoin de l’obligation -qu’ils contractent. Lorsqu’un chef ou un brave de la nation meurt, ses -femmes, ses enfants et ses plus proches parents se coupent les cheveux; -c’est leur grand deuil. Ils rasent même les crinières et les queues à -tous les chevaux que le défunt possédait, ce qui donne à ces pauvres -animaux un air bien triste. Ils font ensuite au milieu de sa loge un tas -de tout son butin, coupent en petits bouts les perches qui la -supportent, et brûlent tout son avoir à la fois. Le cadavre est garrotté -sur son coursier favori et conduit sur le bord de la rivière voisine. -Là, les guerriers poursuivent l’animal, et le cernent de près en jetant -des cris si affreux, qu’ils le forcent à s’élancer dans le courant avec -le corps de son maître. Alors, redoublant leurs cris, ils recommandent -au cheval de transporter sans délai son maître au pays des âmes. Ce -n’est pas tout; pour témoigner leur douleur, ils se font des incisions -sur toutes les parties charnues du corps; et plus l’attachement au -défunt est grand, plus les incisions qu’ils se font sont profondes. On -m’a assuré qu’ils prétendent que la douleur s’échappe par ces plaies. -Croiriez-vous que ces mêmes gens, si sensibles à la mort d’un parent, -ont, comme les _Scioux_, les _Pawnées_ et la plupart des nations -nomades, la coutume barbare d’abandonner sans pitié aux bêtes féroces du -désert les vieillards et les malades, dès qu’ils commencent à leur -causer de l’embarras dans leurs expéditions de chasse. - -Tandis que je me trouvais dans leur camp, les _Serpents_ se préparaient -à une expédition contre les _Pieds-noirs_. Aussitôt que le chef eut -annoncé à tous les jeunes guerriers sa résolution de porter la guerre -sur les terres de l’ennemi, tous ceux qui se proposaient de le suivre -préparèrent leurs munitions, souliers, arcs et flèches. La veille du -départ, le chef, à la tête de ses soldats, fit sa danse d’adieu à chaque -loge; partout il reçut un morceau de tabac ou quelque autre présent. Si -dans ces expéditions ils font des femmes prisonnières, ils les emmènent -au camp, et les livrent à leurs femmes, mères et sœurs. Celles-ci les -assomment aussitôt à coups de hache et de couteau, vomissant contre ces -pauvres malheureuses, dans leur rage effrénée, les paroles les plus -accablantes et les plus outrageantes. «Chiennes de _Pieds-noirs_! -s’écrient-elles; ah! si nous pouvions aujourd’hui dévorer les cœurs de -tous vos enfants et nous baigner dans le sang de votre maudite nation!» - -Les _Jouts_, une tribu des _Serpents_, brûlent les corps de leurs -parents avec les meilleurs chevaux que possédait le défunt. Le cadavre, -avec les chevaux égorgés, est placé sur un grand tas de bois sec. Quand -la fumée s’élève en tourbillons, ils croient que l’âme du sauvage -s’envole vers la région des esprits, emportée par ses fidèles -coursiers; et pour exciter ceux-ci à un plus rapide essor, ils poussent -tous à la fois des hurlements affreux. - -Les _Sampectches_, les _Pagouts_ et les _Ampayouts_ sont les plus -proches voisins des _Serpents_. Il n’y a peut-être pas dans tout -l’univers un peuple plus misérable, plus dégradé et plus pauvre. Les -Français les appellent communément les _Dignes-de-pitié_, et ce nom leur -convient à merveille. Le pays qu’ils habitent est une véritable bruyère. -Ils logent dans les crevasses des rochers ou dans des trous creusés en -terre; ils n’ont pas d’habillements; pour toute arme, un arc, des -flèches et un bâton pointu; ils parcourent les plaines incultes à la -recherche des fourmis et des sauterelles, dont ils se nourrissent, et -ils croient faire un festin quand ils rencontrent quelques racines -insipides ou quelques graines nauséabondes. Des personnes respectables -et dignes de foi m’ont assuré qu’ils se repaissent des cadavres de leurs -proches et qu’ils mangent même quelquefois leurs propres enfants. On ne -connaît pas leur nombre, car ils ne sont guère que deux, trois ou quatre -ensemble. Ils sont si timides qu’un étranger aurait bien de la peine à -les aborder. Dès qu’ils en aperçoivent un, soit blanc, soit sauvage, ils -donnent l’alarme en faisant un boucan (fumée de bois); un instant après, -le même signal se multiplie dans tous les endroits où ils se trouvent. -On en a compté plus de quatre cents à la fois qui, à ce signal, -couraient se cacher dans des roches inaccessibles; ce qui fait présumer -qu’ils sont très-nombreux. Lorsqu’ils vont à la recherche des racines et -des fourmis, ils cachent leurs petits enfants dans les herbes ou dans -les trous des rochers. Quelques-uns, de temps en temps, se hasardent à -quitter leurs cachettes, viennent trouver les blancs, et leur vendent -leurs enfants pour des bagatelles. Les Espagnols de la Californie font -quelquefois des incursions dans leur pays pour leur enlever leurs -enfants. On m’a assuré qu’ils les traitent avec humanité, qu’ils les -instruisent dans la religion, et que, lorsqu’ils sont parvenus à un -certain âge, ils leur accordent la liberté, ou les retiennent dans une -espèce d’esclavage en leur confiant la garde de leurs chevaux ou en les -faisant travailler dans leurs fermes. J’ai eu la consolation de baptiser -plusieurs de ces êtres malheureux; eux aussi m’ont raconté les -circonstances que je vous rapporte. Il serait facile de trouver des -guides parmi les nouveaux convertis; par ce moyen on pourrait -s’introduire chez ces pauvres abandonnés, leur apprendre la nouvelle -consolante de l’Evangile, et rendre leur sort, sinon plus heureux sur la -terre, au moins meilleur par l’espérance d’un avenir de bonheur éternel. -Si Dieu m’accorde la grâce de retourner aux Montagnes, et que mes -supérieurs me le permettent, je me dévouerai avec bonheur à la -conversion de ces hommes misérables et vraiment dignes de pitié. - -Le pays des _Utaws_ est situé à l’est et au sud-est de celui des -_Soshonies_, aux sources du _Rio-Colorado_; ils sont environ quatre -mille. Ils paraissent doux et affables, très-polis et hospitaliers pour -les étrangers, et charitables entre eux. Ils subsistent de la chasse, de -la pêche, de fruits et de racines, productions spontanées de leur -territoire. Leur habillement n’a rien d’extraordinaire; ils sont d’une -grande simplicité dans leurs mœurs. Le pays est chaud, le climat -favorable, et la terre très-propre à la culture. - -En s’avançant vers le nord, on trouve les _Nez-percés_; leur pays a des -endroits très-fertiles et propres à la culture; il y a aussi de riches -et vastes pâturages. Ces sauvages possèdent un grand nombre de chevaux; -quelques-uns en ont jusqu’à cinq ou six cents. La nation des -_Nez-percés_ compte à peu près deux mille cinq cents habitants. -Quoiqu’ils aient des ministres protestants, sur les rapports -qu’eux-mêmes m’en ont faits, et d’après les entretiens que j’ai eus avec -plusieurs de leurs chefs, ils seraient charmés d’avoir des missionnaires -catholiques parmi eux. - -A l’ouest des _Nez-percés_ sont les _Kayuses_, sauvages honnêtes, -pacifiques et hospitaliers. Ils sont au delà de deux mille. Leur -richesse, comme celle des _Nez-percés_, consiste en chevaux, mais de la -plus belle race des montagnes. Une grande partie de leur territoire est -très-fertile, et produit dans une grande abondance une certaine racine -appelée la _kammache_, dont ils font du pain et qui, avec le poisson et -le gibier, forme leur nourriture habituelle. - -Les _Walla-walla_ habitent, sur la rivière du même nom, l’un des -tributaires de la Colombie, et leur pays s’étend aussi le long de ce -fleuve. Ils sont environ cinq cents. Leur caractère, leurs mœurs et -leurs habitudes ne diffèrent point de ceux des sauvages que je viens de -nommer. - -La tribu _Paloose_ appartient à la nation des _Nez-percés_, et leur -ressemble sous tous les rapports. Elle habite les bords des deux -rivières des _Nez-percés_ et du _Pavillon_. Ils ne sont guère que trois -cents. - -Les quatre nations que je viens de citer parlent la même langue avec une -légère différence de dialecte. - -Au nord-ouest des _Palooses_ se trouve la nation des _Spokanes_. Ils -sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites tribus, qu’on peut -considérer comme appartenant à la même nation, se tiennent dans le -voisinage. Leur pays est diversifié par des montagnes et des vallées -dont quelques parties sont très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les -_Enfants du soleil_, dans leur langue _Spokani_. Leur subsistance -principale est la pêche et la chasse, les racines et les fruits. - -A l’est de ceux-ci sont les _Cœurs-d’alène_, environ sept cents âmes. -Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et la bonté. Leur pays -est plus ouvert que celui des _Spokanes_ et plus propre à la culture. - -Le pays de mes chères _Têtes-plates_ est encore plus à l’est et au -sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses. Cette tribu est sans -contredit la plus intéressante de tout l’Orégon. Francs, nobles et -généreux dans leurs dispositions, ils ont toujours montré une grande -bienveillance envers les blancs, et un grand désir de connaître la -religion chrétienne. Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent -une vie nomade; ils chassent le buffle sur les rivières _Clarck_ ou du -_Saumon_; et tous les printemps ils traversent les montagnes et -descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri. Cette -nation a été beaucoup réduite par les assauts continuels que lui ont -livrés les _Pieds-noirs_. Quoique d’une grande bravoure, ils sont -très-paisibles dans leurs dispositions, et, pour éviter leurs ennemis, -ils désirent s’établir en permanence sur leurs terres. Ils attendant le -retour de nos missionnaires pour exécuter leurs louables desseins. -«Cultiver la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est, -disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux, mais -entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches en pâturages. Les -montagnes sont froides, couvertes de neige pendant une partie de -l’année; mais dans les vallées le climat est doux. - -Les _Pondéras_, communément appelés les _Pends-d’oreille_, ressemblent -aux _Têtes-plates_, de corps, de caractère, de manières, de -dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font maintenant avec eux -qu’un seul et même peuple. Leur nombre s’élève à plus de douze cents. -Ils habitent au nord de la rivière _Clarck_ et aux bords d’un lac qui -porte leur nom. Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils -attendent avec impatience notre retour, pour commencer leur culture et -pour continuer à vivre ensemble avec les _Têtes-plates_, sous la sainte -loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de leur prêcher pendant trois -mois, et à laquelle ils se sont tous soumis avec le plus grand -empressement et la plus grande docilité. - -Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice de mon -séjour parmi eux et de mes excursions dans leur compagnie. Ne vous -étonnez pas de ce que depuis le mois d’avril jusqu’au mois de décembre -j’ai mené la vie nomade d’un sauvage, vivant de chasse et de racine, -sans pain, sans sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de -buffle et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile -lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes sous une -petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait s’obstiner à -ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure que je menais, il est arrivé -que j’en fus tout à fait débarrassé, et je me porte à merveille depuis -le mois de septembre. - -Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que durant mon -séjour parmi ces bons _Têtes-plates_ et _Pondéras_; le Seigneur m’a -amplement dédommagé de toutes les privations et souffrances que j’avais -endurées dans ce long et pénible voyage. J’ai dit plus haut que j’avais -trouvé une députation de ces deux tribus au rendez-vous de la -Rivière-Verte. Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me -servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre rencontre -ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient comme des enfants -qui accourent à la rencontre de leur père après une longue absence. Je -pleurais de joie en les embrassant, et eux aussi, les larmes aux yeux, -m’accueillaient avec les expressions les plus tendres. Avec une naïveté -vraiment patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de -la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un combat de -soixante des leurs contre deux cents _Pieds-noirs_, combat qui avait -duré cinq jours, et dans lequel ils avaient tué environ cinquante de -leurs ennemis sans perdre un seul homme. «Nous nous sommes battus en -braves, me disaient-ils, dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a -eu pitié de nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route -qui doit vous conduire à notre camp. Les _Pieds-noirs_ ne nous -molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en pleurant. -Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.» Nous remerciâmes -ensemble le Seigneur de nous avoir préservés jusqu’ici au milieu de tant -de dangers, et nous implorâmes sa protection dans les nouvelles et -longues courses qui nous restaient à faire. - -Je m’étais arrêté quatre jours sur la _Rivière-Verte_, pour laisser le -temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues, pour donner de -bons et salutaires avis aux chasseurs canadiens, qui paraissaient en -avoir grand besoin, pour m’entretenir avec les sauvages des différentes -nations. Le 4 juillet, je me remis en route avec mes _Têtes-plates_; dix -braves Canadiens voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de Gand, -_Jean-Baptiste De Velder_, ancien grenadier de Napoléon, qui avait -quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les quatorze derniers -aux Montagnes en qualité de chasseur de castors, offrit généreusement de -me servir et de m’aider dans toutes mes courses. Il était résolu, me -disait-il, à passer le reste de ses jours dans les pratiques de sa -sainte religion. Il avait presque oublié la langue flamande, excepté ses -prières et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il -avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il récitait -tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes la _Rivière-Verte_, -et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant à travers une plaine élevée -qui sépare les eaux du Colorado de celles de la Colombie. Le lin, dans -cette plaine, ainsi que dans toutes les vallées des montagnes que j’ai -traversées, croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au -lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel: même tige, -calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le jour et s’ouvre le soir. -En quittant la plaine, nous descendîmes par un sentier de plusieurs -mille pieds et nous arrivâmes dans la vallée de _Jacson_. Le penchant -des montagnes voisines abonde en plantes des plus rares et offre une -superbe collection pour l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles -de long sur cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé -étroit et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque et -sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent jusqu’à la région -des neiges perpétuelles, et se projettent souvent au-dessus d’un sentier -étroit et raboteux où chaque pas offre la menace d’une chute. Nous le -suivîmes, l’espace de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne -inclinée à un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui -s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds plus bas -que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes de chaque -côté si hautes, que le soleil avait peine à y pénétrer pendant une ou -deux heures de la journée. Des forêts de pins comme ceux de Norwége, de -sapins à baume, de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de -plusieurs autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes. - -Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous arrivâmes sur les -bords de la _Rivière-à-Henri_, l’un des principaux tributaires de la -_Rivière-au-Serpent_. La masse des neiges fondues pendant les chaleurs -de juillet avait gonflé ce torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux -mugissantes s’élançaient avec fureur et blanchissaient de leur écume de -gros blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce -spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens: accoutumés à ces -sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval dans le torrent et le -passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder à faire de même. Pour me -passer, ils firent une espèce de sac avec ma loge de peau; ils y mirent -tous mes effets et me placèrent dessus. Les trois _Têtes-plates_, qui -s’étaient jetés à la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en -riant de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en -effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux; et en -moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre bord, où nous campâmes -pour la nuit. Le lendemain, nous eûmes encore à gravir une haute -montagne à travers une épaisse forêt de pins, et sur la cime nous -trouvâmes la neige qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de -deux pieds. C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand il -pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur les -montagnes. En descendant dans le gros vallon de _Pierre_, nous trouvâmes -le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux et les mulets sont -très-adroits dans ces sortes de passages dangereux; on n’a qu’à les -laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier qui voudrait s’obstiner à -les guider dans ces circonstances, serait en danger, à chaque pas, de se -casser le cou. - -Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre, -quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne et de substances -marines dans un état de décomposition. Cette espèce de sol pénètre à une -grande profondeur, comme on le voit dans les vastes coupures des ravins -et sur les bords des rivières. La végétation dans ces vallées est -très-abondante. C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements -d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup d’intérêt à -examiner les différentes formations des laves, etc. - -Une journée de marche dans le grand vallon de _Pierre_ nous mena au camp -des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. - -Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A mon approche, -hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble à ma rencontre pour me -donner la main et pour me souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre -d’environ mille six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis -que les jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des cris -d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge du vieux chef, -appelé dans sa langue le _Grand-Visage_. Il avait l’aspect d’un -véritable patriarche, et me reçut au milieu de tout son conseil avec la -plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite les paroles suivantes, que je -vous rapporte mot à mot, pour vous donner une idée de son éloquence et -de son caractère: «_Robe-noire_, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est -aujourd’hui que _Kyleêeyou_ (le Grand-Esprit) a accompli nos vœux. Nos -cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. Vous êtes au milieu -d’un peuple pauvre et grossier, plongé dans les ténèbres de l’ignorance. -J’ai toujours exhorté mes enfants à aimer _Kyleêeyou_. Nous n’ignorons -pas que tout ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance -repose dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous ont -donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur de notre -cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne notre salut, -nous avons député de nos gens, à différentes reprises, à la _grande -Robe-noire_ de Saint-Louis (Mgr l’évêque), afin qu’il nous envoie un -Père pour nous parler... _Robe-noire_, nous suivrons les paroles de -votre bouche.» J’eus alors un long entretien sur la religion avec ces -braves gens; je leur expliquai l’objet et les avantages de ma mission et -la nécessité de se fixer en permanence dans un endroit avantageux et -fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement, et montraient -beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le carquois contre la bêche et -la charrue. - -J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels, -particulièrement pour les prières du matin et du soir en commun, et pour -les heures des instructions. Un des chefs m’apporta ensuite une cloche -pour donner les signaux, et, dès la première soirée, je rassemblai tout -le monde autour de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec -leurs chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les -dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux, pour -comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ, qui seule pouvait -les sauver des peines de l’enfer, les rendre heureux sur la terre et -leur procurer après cette vie un bonheur éternel avec Dieu dans le ciel. -Je dis ensuite les prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent -ensemble, dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai -admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de leur propre -composition à la louange de Dieu. Il me serait impossible de vous -décrire les émotions que j’éprouvais en ce moment. Qu’il est touchant -pour un missionnaire d’entendre publier les bienfaits du Très-Haut par -de pauvres enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de -recevoir la lumière de l’Evangile! - -Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait le premier; -puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp pour haranguer son -peuple. C’est une coutume qu’il a toujours observée, et qui a tenu, je -pense, ces Indiens dans la grande union et dans la simplicité admirable -que l’on remarque parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses -soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une seule -famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière vraiment -étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes enfants, ouvrez les yeux. -Adressez vos premières pensées et vos premières paroles au Grand-Esprit. -Dites-lui que vous l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le -soleil va paraître, il est temps que vous alliez à la rivière pour vous -laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père au premier -son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos oreilles pour -entendre, et votre cœur pour retenir toutes les paroles qu’il vous -dira.» Il faisait ensuite des remontrances paternelles sur ce que lui et -les autres chefs avaient remarqué de défectueux dans leur conduite de la -veille. A la voix de ce vieillard, que tous aiment et respectent comme -un tendre père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement -dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière se -couvraient de monde. - -Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière, et depuis -le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué à montrer la même -avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement était si grand, -qu’ils couraient pour avoir une bonne place; les malades mêmes s’y -faisaient porter. Quelle leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes -des anciens pays catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se -rendre aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au -premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’_Ite missa -est_; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et l’apparence du -mauvais temps pour se dispenser de l’obligation d’assister à la sainte -messe et aux sermons de leurs pasteurs! Cette ardeur pour la prière et -l’instruction (je leur prêchais régulièrement quatre fois par jour), au -lieu de diminuer, s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient -souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de Dieu. Le -lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien de plus pressé que de -traduire les prières dans leur langue, à l’aide d’un bon interprète. -Quinze jours après, dans une instruction, je promis une médaille à celui -qui le premier pourrait réciter sans faute le _Pater_, l’_Ave_, le -_Credo_, les dix commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se -leva: «Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à ma grande -surprise, il récita toutes ces prières sans manquer un mot; je -l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon sauvage mit tant de zèle et -de persévérance dans son emploi, qu’en moins de dix jours toute la -nation sut réciter les prières. - -Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur de régénérer -près de six cents d’entre eux dans les eaux salutaires du baptême; tous -désiraient ardemment d’obtenir la même grâce, et leurs dispositions -étaient sans doute excellentes, mais comme l’absence des missionnaires -ne devait être que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année -suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité du -sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde l’indissolubilité -des liens du mariage, qui est une affaire inconnue parmi les nations -indiennes de l’Amérique; car ils se séparent souvent pour les causes les -plus frivoles. Parmi les adultes baptisés se trouvaient les deux grands -chefs, celui des _Têtes-plates_ et celui des _Pondéras_, tous deux -octogénaires. Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les -excitais à renouveler la contrition de leurs péchés, l’_Ours-ambulant_ -(c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune, et même -jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde ignorance du -bien et du mal, et dans cet intervalle sans doute j’ai dû souvent -déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement de lui le pardon. Mais -toutes les fois que j’ai reconnu qu’une chose était mauvaise, je l’ai -aussitôt bannie de mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie -offensé le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe -beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage? - -Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, si ce -n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils risquent souvent tout ce -qu’ils possèdent. Ces jeux ont été abolis à l’unanimité aussitôt que je -leur eus expliqué qu’ils étaient contraires au commandement de Dieu, qui -dit: «Vous ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.» -Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; jamais -ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce qu’on trouve est -porté à la loge du chef, qui proclame les objets et les remet au -propriétaire. La médisance est inconnue même aux femmes; le mensonge -surtout leur est odieux. Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu, -c’est pourquoi ils n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une _langue -fourchue_ (un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni -avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent à son -malheur et ne viennent au secours de sa détresse; aussi n’ont-ils point -d’orphelins parmi eux. Ils sont polis, toujours d’une humeur joviale, -très-hospitaliers, et s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs -loges sont toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas -même l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence -qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les combats et sa -sagesse dans les conseils, conduit la peuplade entière: il n’a besoin ni -de garde, ni de verrous, ni de barres de fer, ni de prisons d’Etat. -Souvent je me suis répété: Sont-ce là des peuples que les gens civilisés -osent appeler du nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens -dans ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité -dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La vivacité de -leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de leur caractère et -leurs dispositions entre eux sont remarquables. Trop longtemps on s’est -accoutumé à juger les sauvages de l’intérieur par ceux des frontières: -ces derniers ont appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif -insatiable d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les -encouragent par leur exemple. - -J’ai trouvé le camp des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_ dans le vallon -de _Pierre_; ce vallon est situé au pied des trois _Têtons_, montagnes -pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles s’élèvent presque -perpendiculairement à plus de dix mille pieds, et sont couvertes de -neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais trois seulement peuvent être -vues à une grande distance. De là nous remontâmes l’une des fourches -principales de la _Rivière-à-Henri_, faisant tous les jours de petits -campements de neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent, -dans ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes côtes, -des torrents larges et rapides, des défilés étroits et dangereux. -Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, unis et ouverts, -riches en pâturages, qui offraient une belle verdure émaillée de fleurs, -et où le baume des montagnes (le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors -même qu’il a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux, -embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons et les -défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes attirèrent encore -notre attention: quelques-unes représentaient des cônes s’élevant à la -hauteur de plusieurs milliers de pieds à un angle de quarante-cinq à -cinquante degrés, très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres -représentaient des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique bien -brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque grande convulsion -de la nature; les scories et la lave étaient tellement poreuses qu’elles -flottaient sur l’eau; on les trouvait répandues dans toutes les -directions, et en plusieurs endroits en si grande abondance, qu’elles -paraissaient avoir rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits, -on distinguait encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches -argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales; -mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, ou bien -elles sont courbées ou ondulantes: souvent on les prendrait pour -l’ouvrage de l’art. - -Le 22 juillet, le camp se rendit au lac _Henri_, l’une des sources -principales de la Colombie; il a environ dix milles de circonférence. -Nous gravissions à cheval la montagne qui sépare les eaux des deux -grands fleuves: du _Missouri_, qui est à proprement parler la branche -principale du Mississipi et se jette avec lui dans le golfe du Mexique, -et de la _Colombie_, qui porte le tribut de ses eaux à l’océan -Pacifique. De la place élevée où je me trouvais, je distinguais -facilement le lac des _Maringouins_, source d’une des principales -branches de la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de -_Jefferson_. Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de -l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, pour -examiner mieux la distance des fontaines qui donnent naissance à ces -deux grandes rivières; je les vis descendre en cascades d’une hauteur -immense, se jetant avec fracas de roc en roc; même à leur source ils -formaient déjà deux gros torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine -de pas l’un de l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout -de six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir monté -plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges amoncelées à -plus de vingt pieds de profondeur, et cependant la cime de la montagne -était encore à une grande élévation au-dessus de ma tête. Je me vis donc -contraint d’abandonner mon projet, et je m’assis. Les Pères de la -Compagnie qui desservent les missions sur les bords du Mississipi et de -ses tributaires, depuis _Cunccill-Bluffs_ jusqu’au golfe du Mexique, me -venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux heureux souvenirs qui -s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai le Seigneur de ce qu’il avait -daigné favoriser les travaux de ses serviteurs, dispersés dans cette -vaste vigne, implorant en même temps sa grâce divine pour toutes les -nations de l’Orégon, et en particulier pour les _Têtes-plates_ et les -_Pondéras_, qui venaient si récemment et de si bon cœur de se ranger -sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères sur une -pierre tendre cette inscription: SANCTUS IGNATIUS PATRONUS MONTIUM. DIE -JULII 23, 1840. - -Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, entouré -de mes sauvages qui entonnaient des cantiques à la louange de Dieu, et -je m’installai dans le pays au nom de notre saint fondateur, implorant -son secours, afin que, par son intercession dans le ciel, cet immense -désert, qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir de -dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps favorable -pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. Les apôtres du -protestantisme commencent à s’y rendre en foule et à choisir les -meilleurs endroits, et bientôt la cupidité et l’avarice de l’homme -civilisé feront les mêmes agressions ici que dans l’est, et l’abominable -influence des vices des frontières interposera la même barrière à -l’introduction de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un -grand désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons -_Têtes-plates_ et les _Pondéras_, avec fidélité. - -Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement la sainte -messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi que les jours où les -sauvages ne levaient point le camp le matin. L’autel était construit de -saules; ma couverture formait le devant d’autel, et toute la loge était -ornée d’images et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en -dehors dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits pins -et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient assidûment avec -la plus grande modestie, attention et dévotion, et comme il y en avait -de différentes nations, ils chantaient les louanges de Dieu en -tête-plate, en nez-percé et en iroquois; les Canadiens, mon Flamand et -moi nous chantions des cantiques en français, en anglais et en latin. -Les _Têtes-plates_ avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne -jamais lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques de -dévotion. - -Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta du lac -Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, nous passâmes encore -par une grande variété de pays. Tantôt nous nous trouvions dans des -vallons ouverts et riants, tantôt dans des terres stériles à travers de -hautes montagnes et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines -élevées et étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments de -granit. - -Le 10, nous campâmes sur la rivière de _Jefferson_. Le bas-fond est -riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une chétive croissance. -Nous le descendîmes, faisant tous les jours de douze à quinze milles, et -le 21 du même mois nous arrivâmes à la jonction des trois fourches du -_Missouri_, là où ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes -sur celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles se -montraient en bandes innombrables. Depuis la _Rivière-Verte_ jusqu’ici, -nos sauvages s’étaient nourris de racines et de la chair d’animaux, tels -que le cherveuil rouge et à queue noire, l’élan, la gazelle, la -grosse-corne ou mouton des montagnes, l’ours gris et noir, le brelan, le -lièvre et le chat-pard, tuant de temps à autre de la volaille, comme le -coq des montagnes, la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne, -l’oie, la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les -rivières, particulièrement la truite saumonée. Mais la viande de vache -est le met favori de tous les chasseurs, et aussi longtemps qu’ils la -trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. Se trouvant donc -maintenant au milieu de l’abondance, les _Têtes-plates_ se préparèrent à -faire leurs provisions d’hiver; ils érigèrent des échafaudages de saules -autour de leurs loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son -arme à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux et -jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de bon matin pour -la grande chasse. Je voulus les accompagner pour contempler de près ce -spectacle frappant. A un signal donné, ils se rendirent au grand galop -parmi les bandes; tout parut bientôt confusion et déroute dans toute la -plaine; les chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses, -déchargèrent leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de -trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les femmes, -les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à l’aide des chevaux, -ils emportèrent les peaux et la viande, et bientôt tous les échafaudages -furent remplis et donnèrent au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les -buffles sont difficiles à tuer; on doit les blesser dans les parties -vitales. La balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre -effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; au -contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. Plusieurs -bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent avec fureur. - -Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes des nations -indiennes de l’ouest en général. Dans toutes les tribus des montagnes, -le costume est à peu près le même. Les hommes portent une tunique -très-longue de peau de gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau -de chevreuil ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau -de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, verte ou -blanche. Les coutures de leurs habillements sont ornées de longues -franges: ils en ôtent la crasse en les frottant avec de la terre blanche -(c’est le savon des sauvages). L’Indien aime à entasser parure sur -parure; il attache à sa longue chevelure des plumes de toute espèce. La -plume de l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand -oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier -sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, des -rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets et des écailles. -Ils portent au cou des colliers de perles entrelacées d’apocoins (une -écaille oblongue qu’ils ramassent sur les bords de la mer Pacifique). Le -matin, tous se lavent; mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout -de leur tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette, -c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et la -poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une forte couche -de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche et hideux; souvent je -m’imaginais, en les rencontrant, de voir devant moi ces visages -boursoufflés qu’on appelle en Belgique _vagevuers gezichten_ (faces du -purgatoire). Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de -dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux bords, ce -qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, sans culotte et -sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils n’ont rien pour se couvrir -pendant l’été; ils passent les journées entières à se jouer dans l’eau -ou dans les bourbiers; en hiver, on les enveloppe dans des morceaux de -cuir. Les femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents -d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. Cet -habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait un bel effet. -Le sauvage met autant de soin à orner son coursier qu’il en emploie pour -sa propre personne; la tête, la poitrine et les flancs de l’animal sont -couverts de pendants de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de -longues franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes. - -On peut dire en général que la propreté ne compte pas au nombre des -vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps pour les supporter; il -m’en faudra peut-être bien plus pour les corriger. Pardonnez-moi si -j’entre ici dans quelques détails bien dégoûtants; celui qui se croit -appelé à ces missions doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les -_Sheyennes_ les _Serpents_, les _Youts_, etc., manger la vermine les uns -des autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant qu’ils -m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en ma présence, et, -tout en causant, s’amusaient à faire cette espèce de chasse dans les -coutures; à mesure qu’ils délogeaient le gibier, ils le croquaient avec -autant d’appétit que des bouches plus civilisées croquent les amandes et -les noisettes, les pattes d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières, -leurs marmites et leurs plats, à moins de tomber par accident dans -l’eau, ne touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes -portent des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés -et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent de vases à boire -et de plats pour manger la soupe, et ce qui vous paraîtra incroyable au -premier abord, elles s’en servent même pour bouillir la viande; c’est à -l’aide de cailloux chauffés que l’eau bout dans cette espèce de marmite. - -La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent à avoir -des chevaux, une belle loge, une bonne couverture ou casaque et un bon -fusil. Au delà, à peine y a-t-il quelque chose qui puisse le tenter. Le -seul avantage que lui donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la -chasse il peut tuer autant de buffles qu’il le désire et emporter -beaucoup de viande. - -Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. Ils ôtent -les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une petite pioche: alors -la peau, frottée avec le cerveau de l’animal, devient très-molle et -propre au travail. Ils ne sont pas moins habiles à faire leurs arcs d’un -bois très-élastique ou de la corne du cerf; leurs flèches sont faites -d’un bois pesant, et garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme -de lance; l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des -grosses-cornes et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et -d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire -dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de formes: -en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. Ils font de bons -paniers de saules, d’écorces ou de paille. - -En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence d’un Etre -suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes choses; l’immortalité de -l’âme, et une vie future où l’homme est récompensé ou puni d’après ses -mérites. Ce sont les points principaux de leur croyance. Leurs idées -religieuses sont très-bornées. Ils croient que le Grand-Esprit dirige -tous les événements importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par -conséquent seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite ils -s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie des -calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre dans l’autre -monde avec la même forme qu’avait le corps sur la terre. Ils s’imaginent -que leur bonheur consistera dans la jouissance et l’abondance de ces -mêmes choses qu’ils ont le plus estimées pendant la vie, que les sources -de leur bonheur présent seront portées à la perfection, et que la -punition des méchants consistera dans une privation de tout bonheur, -tandis que le démon les accablera de misères d’une manière effrayante. -Cette croyance du bonheur et du malheur éternel varie d’après les -circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur la terre. - -Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques et se font -rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour se défendre. C’est -avec les _Pieds-noirs_ seuls, qui habitent à l’est, qu’ils ont souvent -des rencontres sanglantes. Ces maraudeurs sont toujours en marche, -pillant et tuant tous ceux qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de -l’ouest aperçoivent cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais -s’ils sont obligés de se battre, ils montrent un courage ferme et -invincible, et chargent leurs adversaires avec la plus grande -impétuosité. Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de -guerre, déchargent leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des -coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour recharger, -retournent à la charge, et bravent la mort avec le plus grand -sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que la victoire soit -décidée. On dit communément dans les montagnes qu’un _Tête-plate_ ou -_Pends-d’oreille_ vaut quatre _Pieds-noirs_. Lorsqu’un parti de ces -derniers rencontre un de _Têtes-plates_, égal ou supérieur en nombre, le -_Pied-noir_ aussitôt se montre disposé à la paix, déploie un étendard et -présente son calumet. Le chef _Tête-plate_ accepte toujours, mais il ne -manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi s’en tenir -sur ses intentions pacifiques: «_Pied-noir_, dit-il, j’accepte ton -calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton cœur veut la guerre et -que ta main est souillée par le meurtre; mais moi, j’aime la paix. -Fumons, tandis que tu m’offres le calumet, quoique je sois assuré que le -sang sera bientôt répandu de nouveau.» - -Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au nombre des passions -dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà mention plus haut. Les -Indiens de la Colombie ont porté les jeux de hasard au dernier excès. -Après avoir perdu tout ce qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le -tapis, d’abord une main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras, -et ainsi de suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la -perdent, ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes et leurs -enfants. - -Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les mains des -chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs exploits. Leur -pouvoir consiste seulement dans leur influence; elle est grande ou -petite, en proportion de la sagesse, de la bienveillance et du courage -qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce pas l’autorité en commandant, mais -par la persuasion. Il ne lève jamais de taxe; au contraire, il a -tellement l’habitude de contribuer de ses propres biens, soit à soulager -un individu dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est -ordinairement un des plus pauvres du village. Son autorité est néanmoins -très-grande; son désir est accompli aussitôt que connu; son opinion est -généralement suivie. Si quelqu’un s’obstine déraisonnablement, la voix -de la nation y met fin aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui -accorde plus de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu -d’anarchie, tant de subordination et de dévouement. - -Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, voisines -des _Têtes-plates_ et des _Pondéras_. Au nord de ces derniers, se -trouvent les _Kootenays_; ils habitent la rivière _Mac-Gillevray_, on -les représente comme un peuple très-intéressant. Leur langage est -différent de celui de leurs voisins, très-sonore et ouvert, libre des -mots gutturaux. Ils sont propres, honnêtes et affables, environ mille en -nombre. - -Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs autres tribus -sauvages, qui se ressemblent en coutumes, mœurs, manières et langage; en -voici les principales: au nord des _Kootenays_ sont les _Porteurs_, -environ quatre mille âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages _des Lacs_, -au nombre de cinq cents, résident sur le _Lac-aux-flèches_; plus au sud -encore, sont les _Chaudières_, environ six cents; à l’ouest de ceux-ci, -se trouvent les _Sinpavelist_, au nombre de mille; plus bas, les -_Schoopshaps_, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, les -_Okanagans_, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore différentes -nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que de vagues informations. - -Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ. Dix-sept -guerriers, l’élite des braves des deux nations, se trouvaient de grand -matin à l’entrée de ma loge avec trois chefs. Le conseil des anciens les -avait désignés pour me servir d’escorte aussi longtemps que je me -trouverais dans le pays des _Pieds-noirs_ et des _Corbeaux_, deux -nations si hostiles aux blancs, que les premiers ne leur font jamais -quartier lorsqu’ils les rencontrent, mais les massacrent de la manière -la plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, les -dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans le désert pour y -périr de faim et de misère; quelquefois ils leur accordent la vie, mais -les font prisonniers. Longtemps avant le lever du soleil, toute la -nation s’était assemblée autour de ma loge; personne ne parlait, mais la -douleur était peinte sur tous les visages. La seule parole qui parut les -consoler, fut la promesse formelle d’un prompt retour au printemps -prochain et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les prières -du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces bons sauvages. Ils -m’arrachaient malgré moi les larmes que j’aurais voulu étouffer pour le -moment. Je leur fis voir la nécessité de mon voyage; je les excitai à -continuer à servir le Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout -sujet de scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre -sainte religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien -fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une manière -plus particulière; il devait me représenter dans mon absence, les réunir -soir et matin, ainsi que les dimanches, leur dire les prières, les -exhorter à la vertu, ondoyer les moribonds et, en cas de besoin, les -petits enfants. Il n’y eut qu’une seule voix, un sentiment unanime -d’observer tout ce que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me -souhaitèrent tous un heureux voyage. Le vieux _Grand-Visage_ se leva et -dit: «_Robe-noire_, que le Grand-Esprit vous accompagne dans votre long -et dangereux voyage. Nous formerons des vœux soir et matin, afin que -vous arriviez sauf parmi vos frères à Saint-Louis. Nous continuerons à -former des vœux jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes. -Lorsque les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la -verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent, -commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, notre joie -deviendra plus grande; lorsque les plantes fleuriront, nous nous -remettrons en route pour venir à votre rencontre. Adieu!» - -Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé jusqu’alors, je -partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, qui voulut continuer -à partager mes dangers et mes travaux. Nous remontâmes pendant deux -jours la _Gallatine_, fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là -par un défilé étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de -la _Roche-jaune_, le second des grands tributaires du Missouri. Là il -nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est pourquoi nous ne -formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser des plaines à perte de -vue, des terres stériles et arides, entrecoupées de profonds ravins, où -à chaque pas on pouvait rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes -étaient envoyées dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; -toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, -furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne peut s’empêcher -d’admirer la sagacité du sauvage; il vous dira le jour du passage de -l’Indien à l’endroit où il en voit les traces; il calculera le nombre -d’hommes et de chevaux; il distinguera si c’est un parti de guerre ou de -chasse; même à l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a -foulé le terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable -pour y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit fort -avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri contre une -attaque soudaine. - -Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le plus -terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions les traces -effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta au camp: ses -pattes avaient treize pouces de long, et ses ongles en avaient sept. La -force de cet animal est surprenante. Un sauvage m’a assuré que d’un seul -coup de patte il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un -buffle, qui tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à -la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de l’ours -lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur vers son cheval, -mit sa patte formidable sur la croupe du coursier, et, déchirant les -chairs jusqu’aux os, le renversa avec son cavalier. Heureusement pour -mon homme, en un clin d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la -satisfaction de voir son terrible adversaire retourner dans les saules -avec la même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare -qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive subitement -sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer sans injure, il se -retire, montrant que la crainte de l’homme est sur lui comme sur tous -les autres animaux. - -Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par le bas-fond de -la _Roche-jaune_. Le buffle y était rare; car quelques jours auparavant, -des partis de guerre avaient parcouru les mêmes plaines. Toute la -contrée le long de cette rivière est très-graveleuse et remplie de -cailloux rouges et oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de -petits bois dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de -l’embouchure de la _Rivière-à-Klark_, la _Roche-jaune_ rase de hauts -rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour gagner -les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux qu’il fallait -traverser pendant six jours. Dans cette marche, nous eûmes beaucoup à -souffrir de la soif. Nous trouvâmes toutes les sources épuisées et les -lits des ruisseaux à sec. La plage entière était couverte de fragments -détachés de rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y -faisait remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable s’y -montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres rouges d’une -petite croissance; mais en général nous n’y vîmes aucune autre -végétation qu’une mauvaise herbe d’une crue mince et rabougrie; des -pommes de roquette (espèce de _cactus_ épineux), et quelques variétés de -plantes, qui, pareilles aux _cactus_, croissent le mieux dans le sol le -plus aride et le plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des -rochers, les tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout -entassés au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés sur les -bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient en pyramides -solitaires et ressemblaient aux différentes formes d’obélisques. - -Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. Le 5 -septembre, nous arrivâmes à un endroit où une heure auparavant une -troupe nombreuse de cavaliers avait passé. Etaient-ce des alliés ou des -ennemis? Je ferai observer ici que, dans ces solitudes, bien que les -hurlement des loups, les sifflements des serpents venimeux, le -rugissement du tigre et de l’ours gris soient capables de glacer -d’épouvante, cette terreur n’a rien de comparable à celle que jettent -dans l’âme du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou -les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A l’instant -même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina son arme à feu, -aiguisa son couteau et la pointe de ses flèches, et fit tous les -préparatifs pour une résistance à mort; car se rendre en pareille -rencontre serait s’exposer à périr dans les plus affreux tourments. Nous -résolûmes de suivre le sentier, déterminés à connaître les individus qui -nous devançaient; il nous conduisit à un monceau de pierres entassées -sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: ces -pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; mes sauvages, -réunis à l’entour, les examinaient avec une morne attention. Le chef -principal, homme de beaucoup de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je -crois pouvoir vous donner l’explication de ce que nous avons sous les -yeux. Les _Corbeaux_ ne sont pas loin; dans deux heures nous les -verrons. Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs de -bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande perte. Ce -monceau de pierres a été érigé comme un monument à la mémoire des -guerriers qui ont succombé sous les coups de leurs ennemis. Ici les -mères, les épouses, les sœurs, les filles de ceux qui sont morts -(voyez-en les traces) sont venues pleurer sur leurs tombeaux. Il est -d’usage parmi elles de se déchirer le visage, de se faire des incisions -dans les bras et les jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres, -en faisant retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs -lamentations.» - -Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe considérable de -sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient en effet des _Corbeaux_ -qui retournaient à leur camp après avoir payé le tribut du sang à -quarante de leurs guerriers, massacrés deux ans auparavant par la tribu -des _Pieds-noirs_. Comme ils sont en ce moment alliés des -_Têtes-plates_, ils nous reçurent avec les plus grands transports de -joie. Bientôt nous rencontrâmes des groupes des femmes couvertes de sang -caillé, et tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion -et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette scène de -deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de leurs parents; et tant -que la moindre tache de sang leur reste sur le corps, elles ne peuvent -se laver. - -Les chefs des _Corbeaux_ nous reçurent avec cordialité et nous donnèrent -un grand festin. La conversation fut vraiment plaisante; comme la langue -des deux nations est différente, elle se fit par signes. Toutes les -tribus de cette partie de l’Amérique correspondent de même et -s’entendent parfaitement. Bientôt les _Corbeaux_ eurent envie d’acheter -les beaux chevaux des _Têtes-plates_. Voici comment un marché se conclut -sous mes yeux. Un jeune chef _Corbeau_, d’une taille gigantesque et -couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu de l’assemblée -en conduisant son cheval par la bride, et le plaça devant le -_Tête-plate_, comme pour l’offrir en échange du sien. Celui-ci, ne -donnant aucun signe d’approbation, le _Corbeau_ mit alors à ses pieds -son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, puis tous ses ornements les -uns après les autres, puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le -_Tête-plate_ prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et -le marché fut conclu sans dire mot. Le chef _Corbeau_, tout dépouillé -qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança avec -joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la course le tour -du camp, jetant des cris de triomphe et essayant le cheval dans toutes -ses allures. - -La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en chevaux; -chaque chef et chaque guerrier en possèdent en grand nombre, qu’on voit -paître par troupeaux autour de leur camp. Ils sont pour eux des objets -de trafic en temps de paix, et de butin à la guerre, en sorte qu’ils -passent souvent d’une tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les -chevaux que les _Corbeaux_ possèdent sont tirés principalement des races -maronnes des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs aux -_Scioux,_ aux _Sheyennes_, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, qui -elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols dans leurs excursions sur -le territoire mexicain. On considère les _Corbeaux_ comme les plus -infatigables maraudeurs des plaines; ils passent et repassent les -montagnes en tous sens, emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur -l’autre. C’est de là que leur vient le nom d’_Abshâroké_, qui signifie -_Corbeau_. Dès leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y -acquièrent une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre -de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux un -héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les _Côtes-noires_ jusqu’aux -Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes de la _Rivière-au-Vent_, -et toutes les plaines et vallées qu’arrosent ses eaux, ainsi que la -_Roche-jaune_, la _Rivière-à-la-Poudre_ et les eaux supérieures de -plusieurs branches de la _Plate_. Le sol et le climat de ce pays sont -très-variés; il y a de vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve -des fontaines d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est -partout très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie -rencontrés dans mes courses. - -Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; ils se -trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, ils passaient le -temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai rien de caché pour -vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé en apprenant que, dans -une seule après-dînée, j’ai assisté à vingt différents banquets; à peine -m’étais-je assis dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais -mon estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je me -contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit morceau de -tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution de me faire -accompagner avaient soin de vider le plat pour moi. - -De ce camp nous nous dirigeâmes sur la _Grosse-Corne_, le plus grand -tributaire de la _Roche-jaune;_ c’est une belle et large rivière dont -les eaux sont pures comme le cristal. Elle traverse des plaines -très-étendues, bien boisées sur ses deux rives, qui offrent de beaux -pâturages. Nous y trouvâmes un autre camp de _Corbeaux_, au nombre -d’environ mille âmes. Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes -démonstrations d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant -de festin à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler -sur différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement -les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le Grand-Esprit -l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses lois, l’un des chefs fit -une exclamation que je ne saurais vous rendre, et me dit: «Je crois -qu’il n’y en a que deux dans toute la nation des _Corbeaux_ qui n’iront -pas à cet enfer dont vous nous parlez, c’est la _loutre_ et la -_belette_; ce sont les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué, -ni volé, ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant -me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie en enfer.» Le -lendemain, je partis; l’un des principaux chefs me fit présent d’une -belle cloche et la pendit au cou de mon cheval. Il m’invita à faire avec -lui le tour du camp; je le suivis, et ma bête faisait sonner sa -clochette. Il m’accompagna ensuite par civilité à la distance de six -milles de son village. - -Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les difficultés du -passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, nous arrivâmes -enfin au premier fort de la Compagnie des pelleteries. On l’appelle le -fort des _Corbeaux_. Les Américains qui y résident nous reçurent avec -beaucoup de bienveillance et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de -mes fatigues. C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a -entièrement quitté. Les _Têtes-plates_ y édifièrent tout le monde par -leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et lorsque nous -étions en route, nous ne manquions jamais de nous rassembler soir et -matin pour dire les prières en commun et pour chanter quelques cantiques -à la louange de Dieu. - -J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus de me -séparer ici de mes fidèles _Têtes-plates_. Je leur déclarai que le pays -dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux que la région -que nous venions de parcourir ensemble, puisqu’il y passait sans cesse -des partis de guerre des _Pieds-noirs_, des _Assiniboins_, des -_Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Scioux_, nations qui leur avaient -toujours été hostiles; que je n’osais davantage exposer leur vie; que je -remettais entre les mains de la Providence le soin de ma conservation, -et qu’aidé de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je -les exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit avec -ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour en compagnie -d’autres missionnaires, je les embrassai tous et leur souhaitai un -heureux voyage. - -Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage le trajet solitaire et -dangereux de plusieurs centaines de milles que nous avions à parcourir -ensemble à travers un désert inconnu, où nul chemin n’était tracé, et -sans autre guide que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la -_Roche-jaune_, excepté dans quelques endroits où des chaînes de rochers -interceptaient notre marche en nous obligeant à faire de grands circuits -et à travers des coteaux raboteux de quatre à cinq cents pieds -d’élévation. A chaque pas, nous apercevions des forts que les partis de -guerre élèvent pour le temps de leurs courses, de meurtre et de pillage; -ils pouvaient contenir des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y -passions. Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a -cependant un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment -la mort en face, et où elle se présente sans cesse à l’imagination sous -les formes les plus hideuses. On y sent d’une manière toute particulière -qu’on est tout entier sous la main de Dieu. Il est facile alors de lui -offrir le sacrifice d’une vie qui est bien moins à vous qu’au premier -sauvage qui voudra la prendre, et de former les résolutions les plus -généreuses dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, la -meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation était -l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; mon guide, mon soutien, -mon refuge, c’était la Providence paternelle de mon Dieu. - -Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en m’éveillant, à -la distance d’un quart de mille, la fumée d’un grand feu; une pointe de -rocher nous séparait seule d’un parti de guerre sauvage. Sans perdre de -temps, nous sellâmes nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous -gagnâmes la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent, -nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce jour de -quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous ne campâmes que -deux heures après le coucher du soleil, de crainte que les sauvages, -rencontrant nos traces, ne nous poursuivissent. La même crainte nous -empêcha d’allumer du feu; il fallut donc se passer de souper. Je me -roulai dans ma couverture et je m’étendis sur le gazon en me -recommandant au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla -bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; passant par -toutes les notes d’une gamme chromatique, il terminait par un profond -soupir, en guise d’accord, chacun des tons sur lesquels il préludait. -Quant à moi, j’eus beau me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle -une nuit blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en -route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que le pays -que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus grands. Vers -midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait d’être tué depuis environ -deux heures dans un endroit où nous devions passer; on lui avait ôté la -langue, les os à moelle et quelques autres morceaux friands. Nous -tressaillîmes à cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et -cependant nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous avait -ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. Nous nous -dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, et la nuit suivante -nous campâmes parmi des rochers qui servent de repaire aux tigres et aux -ours. J’y fis un bon somme. Pour cette fois, la musique ronflante de mon -compagnon ne me troubla pas. - -Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais c’était chaque -fois pour affronter de nouveaux dangers, pour rencontrer çà et là les -traces récentes de pieds d’hommes et de chevaux. Vers dix heures, nous -arrivâmes dans un camp abandonné de quarante loges; les feux n’étaient -pas encore éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin -nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure auparavant -cent loges d’_Assiniboins_ venaient de le traverser. Ce n’est là qu’une -faible esquisse du dangereux trajet que j’ai fait du fort des _Corbeaux_ -au fort _Union_, situé à l’embouchure de la _Roche-jaune_. - -Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; il me répondit -aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous (esprits tutélaires): il les a -envoyés sur vos pas au-devant de vous, pour étourdir et mettre en fuite -les ennemis qui auraient pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux -me rappeler le beau texte des Psaumes: _Angelis suis mandavit de te, ut -custodiant te in omnibus viis tuis_. Jamais je ne me suis aperçu -davantage qu’une Providence toute spéciale protége le pauvre -missionnaire. Le pays de la _Roche-jaune_ abonde en gibier; je ne crois -pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une contrée plus favorable à la -chasse. Je me trouvai pendant sept jours au milieu des troupeaux -innombrables de buffles. A tout moment j’apercevais des bandes d’élans -majestueux bondir dans cette solitude animée, tandis que des nuées de -gazelles s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou -grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; ces -animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des projections de -rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. Le chevreuil y est -abondant, particulièrement le chevreuil à queue noire, qu’on ne trouve -guère que dans des pays montagneux. C’est un noble et bel animal, -couvert d’une pélisse de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds -à la fois, et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher -la terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes dans -notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux castor, -la loutre et le rat musqué étaient encore les possesseurs paisibles de -leurs eaux solitaires. Les canards, les oies et les cygnes n’y -manquaient pas. Ce pays abonde en charbon et en mines de fer. La -_Roche-jaune_ m’a paru remplie de courants; elle n’est pas navigable, si -ce n’est au milieu de l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges, -se précipitent en torrents des montagnes. - -Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts que la -Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il est situé à deux -mille deux cents milles de Saint-Louis. Les messieurs qui y résident -nous comblèrent de politesses; ils ne pouvaient revenir de leur -étonnement au sujet du dangereux voyage que nous venions si heureusement -de terminer. Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement -à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des _Mandans_, ils -nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je leur en conserverai -pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance. - -Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes eaux du -baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet jusqu’au village -des _Mandans_ nous prit dix jours. Le sol que le grand fleuve parcourt -est beaucoup plus fertile que celui de la _Roche-jaune_; c’est cependant -toujours la même vaste prairie, diversifiée par de hautes côtes et -plutôt par des montagnes sillonnées de ravins. Les lits des rivières -sont à sec pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une -hauteur prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant des côtes -et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, on trouve çà et là de -beaux bocages; mais en général toute la région ne présente à l’œil -qu’une plaine ondulante, couverte de gazon et de différentes herbes. Le -sol y est fortement imprégné de soufre, de couperose, d’alun et de sel -de glauber; les _strates_ de terre colorent fortement les rivières qui -les traversent, et avec les éboulements des bancs du Missouri, -communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières qui les rendent -bourbeuses. Il y a dans cette région quelques endroits sablonneux -remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai de gros troncs d’arbres -et des ossements de différentes espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai -entre autres un gros crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le -porphyre. Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette -charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à peine de -quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me forcèrent bientôt à -l’abandonner avec regret dans la prairie, comme j’avais été obligé de -faire auparavant dans les Côtes-noires et dans les Montagnes Rocheuses -de toutes les autres curiosités que j’avais ramassées. - -Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de quinze -_Assiniboins_, qui revenaient d’une expédition infructueuse contre les -_Gros-Ventres_ du Missouri. C’est dans ces sortes d’occasions que la -rencontre des sauvages est principalement dangereuse. Retourner dans -leur pays sans chevaux, sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour -eux le comble du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils -beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que de sinistre. -Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient d’ailleurs mal armés. -J’étais accompagné de trois hommes du fort qui se rendaient chez les -_Arikaras_ avec une bande de chevaux, et quoique nous ne fussions que -cinq, chacun de nous mit la main sur son arme; et affectant un air de -détermination, nous eûmes un petit entretien avec eux et nous -continuâmes notre route sans être molestés. Le lendemain, nous -traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été en 1835 -le quartier d’hiver des _Gros-Ventres_, des _Arikaras_ et des _Mandans_; -c’était là que ces malheureuses nations avaient été attaquées par -l’épidémie qui, dans le courant de cette année, fit tant de ravages -parmi les tribus indiennes; plusieurs milliers de sauvages moururent de -la petite vérole. Nous remarquâmes, en passant, que les cadavres, -enveloppés dans des peaux de buffle, étaient restés attachés aux -branches des plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien -triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons de voyage de -raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables que tragiques. A deux -journées de là nous rencontrâmes les misérables restes de ces trois -infortunées tribus. Les _Mandans_, qui ne forment guère aujourd’hui -qu’une dizaine de familles, se sont unis aux _Gros-Ventres_, qui -eux-mêmes s’étaient joints aux _Arikaras_; ils sont ensemble environ -trois mille. Quelques jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent -avis aux chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt -par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du fort Union se -firent connaître, et me présentèrent à leurs chefs en qualité de -_Robe-noire_ des Français. Ils nous reçurent avec les plus grandes -démonstrations d’amitié et nous forcèrent de passer l’après-dînée et la -nuit dans leur camp. Les marmites furent bientôt remplies dans toutes -les loges, et les morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée. -C’était encore ici, comme parmi les _Corbeaux_, une succession -d’invitations aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit. -S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous croient -d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à toute outrance et à -toute heure du jour et de la nuit. Un sauvage est un être singulier sur -ce rapport; il est insatiable et infatigable; on le trouve toujours prêt -lorsqu’il s’agit de manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la -disette, il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus -rigoureux pendant des semaines entières. - -Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri dans -leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un panier rond fait de -saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, et qu’on couvre d’une peau de -buffle. Les femmes conduisent ce bateau de leur fabrique avec beaucoup -de dextérité. Le poids et le nombre de personnes que ces canots portent -est vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à la nage, -s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il fallut un demi-jour -de travail pour les retirer de la vase. - -Le même soir, nous arrivâmes au premier village permanant des -_Arikaras_. Leurs maisons sont très-commodes et spacieuses; elles sont -formées de quatre gros troncs d’arbres dressés et fourchus qui -supportent les poutres et une charpente de grosses perches entrelacées -d’osiers; toute la construction est couverte de terre. Un trou creusé -dans la terre au milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au -sommet laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la -loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un navire, et -cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. A l’extrémité de chaque -loge, ou bien sur le sommet, on voit une espèce de trophée de chasse ou -de guerre, consistant en deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une -manière bizarre, et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et -d’autres armes. - -D’ordinaire, ces _Arikaras_ ne portent d’autre vêtement qu’une ceinture. -Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, des guêtres et des -souliers de peau de gazelle brodés en porc-épic teint de vives couleurs; -puis ils s’enveloppent d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de -couleurs, jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches, -et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui qui tue un -ennemi sur sa propre terre se distingue par des queues d’animaux qu’il -s’attache aux jambes. Celui qui tue un ours gris porte les griffes de -cet animal en forme de collier, c’est le plus glorieux trophée d’un -chasseur indien. Le guerrier qui revient de l’ennemi avec une ou -plusieurs chevelures, peint une main rouge à travers une bouche, pour -montrer qu’il a bu du sang de ses ennemis. - -Les guerriers des _Arikaras_ et des _Gros-Ventres_, avant de partir pour -la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou plutôt ils s’abstiennent -totalement de boire et de manger pendant quatre jours. Dans cet -intervalle, leur imagination s’exalte jusqu’au délire; soit -affaiblissement de leurs organes, soit effet naturel des projets -belliqueux qu’ils nourrissent, ils prétendent avoir d’étranges visions. -Les anciens et les sages de la tribu, appelés à donner l’interprétation -de ces rêves, en tirent des augures plus ou moins favorables au succès -de l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles sur -lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que dure le jeûne -préparatoire, les guerriers se font des incisions sur le corps, -s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois au-dessous de l’omoplate, -y attachent des liens de cuir, et se font suspendre à un poteau fixé -horizontalement sur le bord d’un abîme qui a cent cinquante pieds de -profondeur; souvent même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils -offrent en sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des -chevelures dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de leurs -dernières escarmouches contre les _Scioux_, les _Arikaras_ tuèrent vingt -de leurs ennemis et en placèrent les cadavres en tas au milieu de leur -village. Alors commença leur grande danse de guerre; hommes, femmes et -enfants y assistaient. Après avoir longuement célébré les exploits de -leurs braves, ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps -inanimés, les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au bout -de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à ce qu’ils -eussent fait plusieurs fois le tour du village. - -On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand nombre de ces -tribus sauvages, dans les guerres continuelles qu’ils font à leurs -voisins. Quand ils savent que les guerriers d’une tribu rivale sont -partis pour la chasse, ils entrent inopinément dans leur village, -massacrent les enfants, les femmes et les vieillards, et emmènent -prisonniers tous les hommes qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se -placent en embuscade, ils laissent passer tranquillement une partie de -la bande, tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur -l’ennemi une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort commence -aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le casse-tête et la -hache à la main, et font une horrible boucherie, se glorifiant de leur -valeur, et vomissant un torrent d’injures contre les malheureux vaincus. -La mort s’y montre sous mille formes hideuses, dont le spectacle, qui -glacerait d’épouvante tout homme civilisé, ne fait au contraire -qu’enflammer la rage de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds -les cadavres mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le -sang comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les membres -palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs retournent à -leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers destinés au -supplice. Les femmes viennent à leur rencontre en jetant des hurlements -épouvantables dans la supposition qu’elles auront à pleurer la mort de -leurs maris ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails -circonstanciés de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers, -et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris perçants des -femmes se renouvellent, et leur désespoir présente une scène de rage et -de douleur qui passe l’imagination. La dernière cérémonie est la -proclamation de la victoire: oubliant aussitôt leurs propres malheurs, -elles s’empressent de célébrer le triomphe de leur nation; par une -transition inexplicable, elles passent dans un instant d’un deuil -frénétique à la joie la plus extravagante. - -Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les tourments qu’ils -infligent au pauvre prisonnier dévoué à la mort; l’un lui arrache les -ongles jusqu’à la racine, un autre lui mord la chair des doigts, fait -entrer le doigt déchiré dans son calumet et en fume le sang; on leur -écrase les doigts des pieds entre deux pierres, on leur applique des -fers rouges sur toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on -se repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent pendant -plusieurs heures, quelquefois pendant une journée entière, jusqu’à ce -que la victime succombe à tant d’affreux tourments. Les femmes, comme de -véritables furies, l’emportent souvent en cruauté sur les hommes dans -ces scènes d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la -tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat la victime; -ils fument et regardent ces scènes tragiques sans la moindre émotion. -Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux avec une froideur -vraiment stoïque: «Je ne crains point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui -craignent vos tourments sont des poltrons, ils sont au-dessous des -femmes. Que mes ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune -plainte; qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les -dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière goutte!» - -Nous arrivâmes enfin au grand village des _Arikaras_, qui n’est qu’à dix -milles de celui des _Mandans_. La Compagnie des pelleteries y a aussi un -fort. Je fus surpris de trouver autour des habitations de beaux champs -de maïs, cultivés avec le plus grand soin. Ces Indiens continuent à -fabriquer les mêmes pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs) -qu’on trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les -Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir appartenu à -une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. Les jongleurs ou -conjureurs des _Arikaras_ jouissent d’une grande réputation parmi les -Indiens, à cause des tours étonnants qu’ils exécutent pour se donner -plus d’importance; ils prétendent avoir des communications avec l’esprit -de ténèbres. Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau -bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont ils se -frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des flèches sans se -nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique le sauvage ne voulût pas -l’exécuter en ma présence, disant que ma médecine (religion) était plus -forte que la sienne. Il se fit garrotter les mains, les pieds, les -jambes et les bras par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand -filet, puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait -promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute après -il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de tous les -spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre cheval s’il -voulait lui communiquer son secret; il fut pris au mot. «Faites-vous -lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles qui sont à mes -ordres; j’en détacherai trois de ma bande pour vous les donner; ils vous -détacheront, mais n’en ayez pas peur, car ils vous accompagneront -partout.» Le commandant fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa -accepter l’offre. - -Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri au -fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises de la Compagnie -destinées aux besoins des sauvages qui habitent le fleuve. Comme sur la -_Roche-jaune_, je fus encore sans guide dans ce voyage de dix jours. Un -Canadien, qui devait faire la même route, nous accompagna. On -s’accoutume par degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la -protection de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où il n’y a -aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à travers ces plages -désertes, comme le nautonnier sur le vaste Océan. Les habitants du fort -nous avaient bien recommandé d’éviter la rencontre des _Jantonnais_, des -_Santées_, des _Ampapas_, des _Ogallalas_, des _Pieds-noirs_ et des -_Scioux_. Nous avions cependant à traverser les plaines qu’ils -parcourent. Le troisième jour, un parti de _Jantonnais_ et de _Santées_, -qui se tenaient cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste; -mais bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et -après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent des -provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes plusieurs -autres partis qui nous témoignèrent tous la même amitié et les mêmes -attentions; ils nous donnèrent la main, et nous fumâmes avec eux. Le -cinquième jour, nous nous trouvâmes dans le voisinage des -_Scioux-Pieds-noirs_, une tribu détachée des _Pieds-noirs_ des -montagnes. Le nom seul et la race dont ils descendent nous effrayaient; -nous marchions donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher -à l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers midi, -nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour prendre un moment de -repos et pour dîner. Comme nous nous félicitions de n’avoir pas encore -rencontré ces redoutables _Pieds-noirs_, tout à coup un bruit affreux se -fit entendre sur la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions -arrêtés; une bande de _Pieds-noirs_, qui depuis plusieurs heures -suivaient nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand galop. -Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque nus, et -barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai aussitôt et je -présentai la main à celui qui paraissait être le chef de la bande; il me -dit froidement: «Pourquoi te caches-tu dans ce ravin? as-tu peur de -nous?» Je lui répondis que nous avions faim et que la fontaine nous -avait invités à prendre un moment de repos. Il me regarda avec -étonnement, et s’adressant au Canadien qui parlait un peu la langue -sciouse, il lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui -est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que je portais -sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. Le Canadien -lui répondit (dans cette circonstance il était prodigue de grands -titres): «C’est l’homme qui parle au Grand-Esprit. C’est un chef ou -_Robe-noire_ des Français.» Son regard farouche changea aussitôt; il -ordonna à ses guerriers de mettre bas les armes, et chacun me donna la -main. Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit en -cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me pria alors de -l’accompagner et de passer la nuit dans son village, qui n’était pas à -une grande distance. Je le suivis, et arrivé en vue du camp, qui -comprenait une centaine de loges ou environ mille âmes, je m’arrêtai à -un quart de mille de distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une -belle rivière, et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à -souper avec moi. Comme je disais le _Benedicite_, il demanda au Canadien -ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais au Grand-Esprit -pour le remercier de nous avoir procuré de quoi manger. Il fit une -exclamation d’approbation. Douze guerriers et leur chef proprement -habillés se présentèrent bientôt devant ma loge et y étendirent une -grande et belle peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et -m’ayant conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne -comprenais rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant que -c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez de ma -surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette espèce de -tapis par les extrémités, me soulever de terre et, précédé de leur chef, -me porter en triomphe jusqu’au village, où tout le monde fut sur pied en -un instant pour voir la _Robe-noire_. On m’assigna la place la plus -honorable dans la loge du chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses -principaux guerriers, me harangua en ces termes: «_Robe-noire_, voici le -jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la première -fois que nous contemplons au milieu de nous un homme qui approche de si -près le Grand-Esprit. Voici les principaux braves de ma tribu, je les ai -invités au festin que je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent -jamais la mémoire d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir -encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; je fis le -signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle dura, tous les -convives sauvages, à l’exemple de leur chef, tinrent les mains levées -vers le ciel; au moment où je terminai, ils abaissèrent la main droite -jusqu’à terre. Je fis demander au chef une explication de cette -cérémonie. «Nous levons les mains, me répondit-il, parce que nous sommes -entièrement dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui -fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, parce que -nous sommes des êtres misérables, des vers qui rampent devant sa face.» -Il prit alors dans mon plat un morceau de pomme blanche (racine dont ils -se nourrissent), et me le mit dans la bouche avec un petit morceau de -buffle. - -Je désirais parler à ces braves gens des principaux points du -christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans la langue -pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, quoique nous fussions -encore à cinq journées du fort, le chef me fit accompagner par son fils -et par deux autres jeunes gens, me priant de les instruire. Il désirait -absolument de connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur -communiquer de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes gens -seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages mal intentionnés. - -Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de viande de -vache. Voyant que nous étions sans provisions, il jeta sa charge à terre -en nous priant de vouloir l’accepter, «Car, nous disait-il, vous -approchez du fort où le gibier est très-rare.» Nous arrivâmes au fort -Pierre le 17 octobre. - -Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes sur notre -route: _le Corbeau de fer_, _le Bon Ours_, _la Main du chien_, _les Yeux -noirs_, _l’Homme qui ne mange point de vache_, _l’Homme qui marche -nu-pieds_. Ce dernier est le chef des _Pieds-noirs_. Les principales -rivières que nous avons traversées pendant ce trajet sont la rivière du -Cœur, la rivière au Boulet, la rivière Grande, le Moreau et la grande -Sheyenne. - -Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis en route -pour le fort Vermillon, dans la compagnie de deux Canadiens. Les plaines -que nous traversâmes étaient presque entièrement dénuées de bois; -souvent nous fûmes obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il -fallut faire flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de -sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était brûlée. Nous -traversâmes la rivière de Médecine, la rivière de la Chapelle, la -rivière de Jacques et le Vermillon. - -La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se divise en -plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que j’ai pu obtenir, -les _Santées_ et les _Jantons_ sont au nombre de trois mille; les -_Jantonnais_, quatre mille trois cents; les _Pieds-noirs_, quinze cents; -les _Ampapas_, deux mille; les _Brûlés_, deux mille cinq cents; les -_Sausares_, mille; les _Minnikanjoos_, deux mille; les _Ogallalas_, -quinze cents; les _Deux-Chaudières_, huit cents; les _Sayons_, deux -mille; les _Unkepatines_, deux mille. Ce sont là les _Scioux_ du -Missouri. On en trouve encore de huit à dix mille sur le Mississipi, -dispersés en différentes bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la -rivière Rouge. - -La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque tribu a une -forme différente qu’il est facile de reconnaître. L’extérieur des loges -sciouses est gai; elles sont peintes en lignes onduleuses rouges, jaunes -et blanches, ou décorées de figures de chevaux, de cerfs et de buffles, -de lunes, de soleils et d’étoiles. - -Parmi les _Scioux_, comme parmi les _Arikaras_, les guerriers qui se -préparent à une expédition sont soumis à un jeûne très-rigoureux de -plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge religieuse où ils étendent -une peau de buffle et plantent un poteau peint en rouge; au sommet de la -loge est attachée une peau de veau contenant toutes sortes de devises. -Là, pour obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y -passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi -plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour, -chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner leurs massues -au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de fortes incisions sur -l’omoplate, font passer des cordes à travers les plaies, et traînent -deux grosses têtes de buffle sur une éminence située à environ un mille -de distance du village; là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en -défaillance. Une dernière offrande avant le départ consiste à se couper, -en différentes parties du corps, de petits morceaux de chair qu’ils -offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, pour se -rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires des différents -éléments. - -Le _Scioux_ qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, ou victime -de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas les honneurs ordinaires -de la sépulture; on l’enterre sans cérémonie et sans provisions. Expirer -en combattant les ennemis de la nation est pour eux la mort la plus -glorieuse. Les cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et -placés sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. J’ai -tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai eus sur la -religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une mission parmi eux -aurait les résultats les plus consolants. - -A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre _Santées_ revenait -d’une excursion contre mes chers _Potowatomies_ de Council-Bluffs; ils -apportaient une chevelure. Les meurtriers étaient charbonnés des pieds -jusqu’à la tête, à l’exception des lèvres qui étaient frottées de -vermillon. Fiers de leur victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu -du camp, portant la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout -à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. Là je -leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse solennelle qu’ils -m’avaient faite l’année précédente, de vivre en paix avec leurs voisins -les _Potowatomies_. Je leurs fis sentir l’injustice qu’ils commettaient -en attaquant une nation paisible, qui ne leur voulait que du bien, qui -même avait empêché leurs ennemis héréditaires, les _Ottoes_, les -_Pawnées_, les _Sancs_, les _Renards_, et les _Aouways_, de venir fondre -sur eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens pour -opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles représailles -dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, assuré que j’étais -que bientôt les _Potowatomies_ et leurs alliés viendraient tirer -vengeance de leur parjure et peut-être anéantir toute leur tribu. Confus -de leur faute et en redoutant les conséquences, ils me conjurèrent de -leur servir encore une fois de médiateur, et d’assurer les -_Potowatomies_ de leur résolution sincère d’enterrer à jamais leurs -casse-têtes. - -Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, je -m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car mon cheval, excédé de -fatigue, était incapable de me porter plus loin. Les neiges et le froid -qui survinrent remplirent le fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant -avec les chicots dont le fleuve est rempli, rendirent la navigation -doublement dangereuse. Nous étions encore à trois cents milles de -Council-Bluffs, le premier établissement qu’on rencontre après le -Vermillon, et dans une région où tous les foins des prairies et les -herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux bords du -fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux s’étaient retirés. Nous -tuâmes cependant un beau chevreuil, qui semblait embarrassé et se tenait -immobile sur le bord de la rivière comme pour recevoir le coup mortel. -Cinq fois nous fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les -nombreux chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient malgré -tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette dangereuse et -inquiétante navigation, dormant la nuit sur des bancs de sable, et ne -faisant que deux repas, le soir et le matin; encore n’avions-nous, pour -toute nourriture, que des patates gelées et un peu de viande fraîche. La -nuit même de notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se -ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que j’éprouvai en -me retrouvant au milieu de nos Frères, après avoir parcouru deux mille -lieues flamandes au milieu des plus grands dangers et à travers les pays -des nations les plus barbares. J’eus cependant la douleur de remarquer -les dégâts que les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, -avaient causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre -côté les invasions des _Scioux_, avaient fini par disperser mes pauvres -sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, les bons PP. -Verreydt et Hoecken s’y occupent des soins de leur saint ministère au -milieu d’une cinquantaine de familles qui ont eu le courage de résister -à ces deux ennemis. Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission -de la part des _Scioux_, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront -tranquilles de ce côté-là. - -Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à West-Port, -ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni obstacle ni accident -sur les terres des _Ottoes_, des _Aouways_, des _Sancs_, des -_Kickapoux_, des _Delawares_ et _Shawanous_, que j’ai traversées. La -nuit du 22, je me trouvai chez le P. Point, à West-Port. Le lendemain, -je pris la diligence dans la ville d’Indépendance; et la veille du -nouvel an, j’arrivai au milieu de mes chers Frères, à l’université de -Saint-Louis. - -Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte du Seigneur. -Je partirai de bonne heure dans le printemps, accompagné de deux Pères -et de trois Frères de notre communauté. Vous savez qu’une pareille -entreprise ne peut s’exécuter sans des moyens proportionnés, et c’est un -fait que je n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la -Providence et dans le zèle de mes amis. - -P. J. DE SMET, S. J. - - - - -SECOND VOYAGE - -du 21 avril au 31 octobre 1842. - - - - -PREMIÈRE LETTRE - -A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE -SMET, JUGE DE PAIX, A GAND - - -Des bords de la Plate, 2 janvier 1841. - -Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes -Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et plein des plus -belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), nous sommes assis -sur les bords d’une rivière qui, comme je vous l’ai dit dans ma lettre -de février dernier, n’a pas sa pareille au monde. Les sauvages -l’appellent la _Nébraska_ ou la rivière au Cerf; les voyageurs, la -_Plate_, Irving, dans son _Astoria_, l’appelle la plus merveilleuse et -la plus utile des rivières. La suite fera voir que toutes ces -dénominations lui conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et -de la fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus de -vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où pas une -goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres montures auront -besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis pas fâché, puisque cela me -procure le plaisir de commencer une relation qui, j’en suis sûr, vous -intéressera, quoique je revienne une seconde fois sur différents sujets -traités dans celle de mon premier voyage. - -Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de la nôtre ont eu -leurs preuves; peu s’en fallut même que dès son début elle ne fût -infiniment arrêtée, par l’ajournement imprévu de deux caravanes sur -lesquelles nous avions trop compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie -des pelleteries américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, -à la tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. -Heureusement Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont j’aurais -occasion de parler dans la suite, et peu après à une soixantaine -d’autres, la bonne idée de faire la même route que nous, les uns pour -leur santé, les autres pour leur instruction et leur plaisir, la plupart -pour aller chercher fortune dans les terres beaucoup trop vantées de la -Californie. Cette caravane formait un mélange extraordinaire de -différentes nations; chaque pays de l’Europe y avait son représentant, -depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la Russie; -ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, en comptait huit. - -La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui succédèrent. -Il fallait des provisions, des armes, des instruments de toute espèce, -des moyens de transport, des conducteurs de charrettes, un bon chasseur, -un capitaine, enfin tout ce qui devient nécessaire quand on a à -parcourir un désert de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que -des ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand ils en -trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels qu’une foule de -ravins, de marais, de rivières et de montagnes, qui vous arrêtent -quelquefois tout court. Ce n’est souvent qu’à force de bras qu’on en -tire les bêtes de charge; toutes ces choses ne se font ni sans fatigue -ni surtout sans argent. Ce secours ne manqua pas à nos besoins: -d’abondantes aumônes nous furent envoyées de Philadelphie, de -Cincinnati, du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville -que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des autres -quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. Ces aumônes, -et une partie des fonds que l’Association de la Foi, cette belle perle -de l’Eglise militante, avait placés à la disposition de notre R. P. -provincial pour l’avancement des missions chez les sauvages, nous ont -mis à même d’entreprendre ce long voyage. - -Le but de mon voyage de l’année passée, chez les _Têtes-plates_, était -de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des _Robes-noires_ qu’ils -demandaient depuis longtemps. Parti de Saint-Louis au mois d’avril 1840, -j’étais arrivé sur les bords du Colorado, lieu désigné pour le -rendez-vous, précisément au moment où une bande de _Têtes-plates_ y -était venue à ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre -les Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les -_Pends-d’oreilles_ ou _Kalispels_, les _Nez-percés_ ou _Sapetans_, les -_Sheyennes_, les _Serpents_ ou _Soshonies_, les _Corbeaux_ ou -_Absharokès_, les _Gros-Ventres_ ou _Minatarées_, les _Ricaras_, les -_Mandans_, les _Kants_, plusieurs tribus de la nombreuse nation des -_Scioux_ ou _Dacotas_, les _Omahas_, les _Ottas_, les _Aouways_, etc. -Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre faveur, que, -dans le désir de seconder plus activement les desseins invisibles de la -Providence sur tant de pauvres âmes, je résolus, malgré les approches de -l’hiver et de fréquents accès de fièvre, de me remettre en route à -travers une autre partie de l’immense solitude que je venais de -parcourir, n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies et -de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi vingt peuples -ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier de Napoléon; enfin -d’autres provisions, au sein d’un désert aride, que ce que la poudre et -le plomb avec une grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer. - -Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus que la -relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. La merveille -est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de santé, au plus fort de -l’hiver. La promptitude inespérée de mon retour, le rapport si consolant -que je pus faire sur le compte des _Têtes-plates_, tout avait contribué -à faire sur l’âme généreuse de mes confrères une si vive impression, que -presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager les travaux -d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. Néanmoins cinq -seulement furent élus pour m’accompagner: c’étaient le P. Nicolas Point, -Vendéen, aussi zélé et courageux pour le salut des âmes que le fut -autrefois Larochejacquelin, son compatriote, dans la cause de son roi; -le P. Grégoire Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre R. P. -général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à cette mission, à -cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité étonnante pour les -langues, de ses connaissances en musique et en médecine, et trois Frères -coadjuteurs, dont deux Belges, le frère Guillaume Claessens, -charpentier; le frère Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et -un Allemand, le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux, -pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la meilleure volonté -du monde. Depuis longtemps ils avaient demandé et ardemment désiré ces -missions comme étant les plus nécessiteuses et les plus faciles à amener -à la perfection des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à -Dieu de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu -désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert du _Far -West_, combien de fois ne me suis-je pas rappelé ces beaux vers de -Racine: - - O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels - Ta sagesse conduit tes desseins éternels! - -Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest des -Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours pour faire en -bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; ce qui peut donner la -mesure des difficultés que présente la navigation sur le Missouri au -sortir de l’hiver. Alors, il est vrai, les glaces sont fondues; mais -l’eau est encore si basse, les bancs de sable si rapprochés, les chicots -si nombreux, que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes -précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de -l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique de -cette rivière. - -Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite cabane -abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de nos pauvres -campagnards belges, et où quelques jours auparavant une pauvre -sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, si semblable à celui qui -mérita la préférence du Sauveur naissant, que nous nous casâmes avec -empressement; car nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers, -d’autre abri qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture -brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant pour ne -plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser en route, bien des -choses qui demandaient supplément et réparation, nous arrêtèrent en cet -endroit jusqu’au 10 mai. - -Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir passé par les -terres des Shwanées et des Delawares, où nous ne vîmes de remarquable -qu’un collége de méthodistes bâti au milieu des meilleures terres du -pays, nous arrivâmes après cinq jours de marche sur les bords de la -belle rivière des _Kants_, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous -avaient précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents -du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre à plus de vingt -milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos bêtes de somme à passer -la rivière en nageant devant elles, l’autre annonçait notre arrivée aux -premiers de la peuplade qui nous attendait sur l’autre rive, et le -bagage, les voitures et les hommes traversaient l’eau dans une grande -pirogue ou tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces -gondoles qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que les -Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que nous allions camper -sur les bords de la _Rivière-aux-Soldats_, qui n’est qu’à six milles de -leurs village, ils se séparèrent de la caravane au grand galop et -disparurent bientôt au milieu d’un nuage de poussière. A peine notre -tente était-elle dressée, que le grand chef lui-même arriva avec six de -ses plus braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après -m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, il tira -solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta les titres -honorables qu’il tenait du Congrès américain. J’en pris lecture, et -après que je lui eus procuré de quoi fumer le calumet, à son tour, en -homme qui connaissait les convenances, il me fit accepter pour notre -garde les deux braves qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux -étaient armés en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre -avait un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des griffes -de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces deux braves -restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée de notre tente, -pendant les trois jours et les trois nuits qu’il nous fallut attendre -après les retardataires de la caravane. En les quittant, nous leur fîmes -présent de quelques bagatelles, qui achevèrent de nous gagner leur -affection. - -Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ soixante-dix -personnes, dont plus de cinquante étaient en état de se servir de la -carabine, nombre plus que suffisant pour entreprendre avec prudence la -longue course qui nous restait à fournir. Pendant que le gros de la -troupe s’avançait vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi, -nous déclinâmes sur la gauche pour visiter le premier village de nos -hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes frappés de -la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules de froment qui -couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y en avait guère qu’une -vingtaine groupées sans ordre à quelque distance les unes des autres; -mais chacune d’elles couvrait un espace circulaire d’environ cent vingt -pieds de circonférence, ce qui suffit pour abriter commodément de trente -à quarante personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à -huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre total -de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, répartis en -deux villages à une vingtaine de milles de distance l’un de l’autre. Ces -loges, quoique humides, paraissent cependant réunir à la solidité la -commodité et l’agrément. De la muraille circulaire, faite de terre, et -qui s’élève perpendiculairement à hauteur d’homme, partent des perches -courbées, aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois -de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau brute; -elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le foyer est placé -au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées à soutenir la rotonde; -les lits sont rangés en cercle autour de la muraille, et dans l’espace -compris entre les lits et le foyer, se trouvent les habitués de la loge, -les uns debout, les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des -nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur à leurs -yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque nous entrâmes dans -la loge, on nous en présenta une de cette espèce. - -Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes de curieux -pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu de ces figures -étranges; bien certainement un Teniers y eût vu des trésors; ce qui me -frappa davantage, c’était la physionomie vraiment à caractère de la -plupart de ces personnages, le naturel de l’attitude, la vivacité de -l’expression, la singularité des costumes, la variété des occupations. - -Les femmes seules se livraient à un travail proprement dit: il semblait -que la tâche de gagner le pain à la sueur de son front ne regardât -qu’elles. Pour n’être point détournées de leurs travaux par le soin de -ceux de leurs enfants qui ne marchent pas encore, elles les avaient -attachés par les pieds et les mains à un morceau d’écorce ou à une -planche d’assez grande dimension pour les préserver des blessures que -pourraient leur causer les objets environnants, et avaient déposé ce -meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il réunisse -les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur un lit, d’autres à -leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, elles s’en servent -également, et le portent, tantôt sur le dos, à la façon des Egyptiennes -ou diseuses de bonne aventure, quelquefois à leur côté, le plus souvent -suspendu au pommeau de leur selle; tandis qu’en même temps elles -traînent derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de somme -qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les armes de leurs -maris, elles galopent en cet équipage aussi vite qu’eux; et ces -innocentes créatures paraissent comprendre que crier et pleurer ne les -soulage pas, car c’est rare qu’on entende leurs sons plaintifs. - -Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? Lorsque nous -entrâmes, les uns causaient en attendant le repas (car manger est leur -principale occupation lorsqu’ils ne dorment pas); d’autres fumaient, -s’amusant à renvoyer la fumée par leurs narines; d’autres s’occupaient -de leur toilette; et comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de -la barbe et des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que -l’embellissement de la tête était le principal objet de leurs soins. -Contre la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur -chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure est de -onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la réserve d’un bouquet -fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet de la tête, pour recevoir le -plus bel ornement, selon eux, dont une tête d’homme soit susceptible, je -veux dire la plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le -symbole du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et flotte -en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, quelquefois voltige -autour des tempes. Pendant que nous fumions le calumet avec les -principaux de la loge, je ne pouvais me lasser de considérer une espèce -de dandy, qui se mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure -la plus gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il -paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention et -presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu de soin qu’il avait -mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton sans barbe, yeux sans cils -et sans sourcils, tête sans cheveux, voilà autant de conditions de -beauté essentielles. Mais ce n’est là qu’une partie de leur parure, et -les peines qu’ils se donnent pour arriver à la perfection du genre sont -vraiment inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil, -surmontée d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; sur tout -le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui serpentent dans tous -les sens; aux oreilles, trouées du haut en bas, des pendants formés de -morceaux de fer, d’étain, de faïence ou de porcelaine, qui se rabattent -en grosses touffes et tintent sur les épaules; au cou un collier de -fantaisie qui tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de -ce collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras et aux -poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre ou de -fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur tranchante; à -laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de _kennekenic_ (herbe -qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre une gaîne à coutelas; aux -jambes des mitaines, et aux pieds des souliers brodés en porc-épic; et, -par-dessus tout cela, en guise de manteau, une couverture, n’importe de -quelle couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin du -porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un _Kant_ -enchanté de lui-même et de sa parure. - -Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la manière de -prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent beaucoup aux sauvages -leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils sont en relation d’amitié de -temps immémorial. Leur taille est généralement haute et bien prise: -leur physionomie, comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur -langage, saccadé et guttural, est encore remarquable par la longueur et -la forte accentuation de ses désinences, ce qui n’empêche pas leur chant -d’être on ne peut plus monotone; d’où l’on pourrait conclure que les -eaux de leur rivière, quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu -des eaux du Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la -brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps et au -courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que n’ont pas tous les -sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, ils se servent, comme les -blancs, de la carabine, ce qui leur donne sur leurs ennemis une grande -supériorité. - -Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des hommes -vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus connu de tous, parce -que Bonneville en parle dans ses mémoires, s’appelait la -_Plume-blanche_. L’auteur de la conquête de Grenade nous le représente -d’une forme et d’un caractère tout à fait chevaleresque; le fait est -qu’il était doué d’une intelligence, d’une franchise, d’un courage et -d’une générosité peu communs. Il avait connu particulièrement le -révérend M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques qui -visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour lui, et par -suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires, une profonde -vénération. Il n’en était pas de même des ministres protestants, il -méprisait également leur personne et leur réforme. Un jour que l’un -d’eux lui parlait de conversion, «Se convertir, lui répondit ce -philosophe sauvage; oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion -que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne que celle -qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires. Si donc tu veux me -convertir, il faut d’abord que tu laisses là ta femme, puis que tu -endosses l’habit que je vais te montrer; ensuite nous verrons.» Cet -habit était une soutane, autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il -y avait laissée avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt -apportée. Mais que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à -le savoir. - -Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait pas en -conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère: loin de là: -semblables en ce point à toutes les tribus indiennes, les Kants sont -toujours sérieux quand ils parlent ou entendent parler de la religion. -Pour peu qu’on les observe, on s’apercevra même que le sentiment le plus -enraciné dans leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le -détail de leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais, -par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les prémices à -leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi sans avoir -consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions les plus fougueuses, -ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant une femme ou un enfant -sans défense, ils invoqueront le Maître de la vie. Enlever beaucoup de -chevelures à l’ennemi, lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de -leurs vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent -ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice. Dans le -cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se rendre le Ciel -propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de parvenir heureusement à -massacrer, dans l’absence de leurs maris et de leurs pères, toutes les -femmes et tous les enfants qu’ils trouveraient dans le premier village -des Pawnées, leurs voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à -quatre-vingt-dix victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à -propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est permis à la -vengeance; les massacres les plus horribles, loin d’être un crime, sont -pour eux des actes de vertu religieuse, de la vertu par excellence des -grandes âmes. Le Kant se venge, parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme -basse qui puisse pardonner des affronts, et il nourrit sa rancune, parce -que sa vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont -il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de leur -faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire à massacrer -un ennemi sans défense, ce serait peine perdue. Il n’y a qu’une -exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi vient de lui-même se -réfugier dans leur village. Tant qu’il y demeure, son asile est -inviolable, sa vie même y est plus en sûreté que dans sa propre loge: -mais malheur à lui s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il -sorti, qu’il a rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que -l’esprit de vengeance leur avait donnés sur lui. - -Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les Kants ne sont -pas étrangers aux sentiments les plus tendres de la pitié, de l’amitié -ou de la compassion. A la mort de leurs proches parents, ils sont -quelquefois inconsolables, et laissent croître leur chevelure pour -exprimer leur douleur. Le grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il -avait les cheveux longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la -tristesse de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore -pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux et de -compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de trois Kants venus -à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on leur montra un _Ecce -Homo_ et une statue de Notre-Dame des Sept-Douleurs; surtout quand -l’interprète leur eut fait comprendre que cette tête couronnée d’épines -et qui versait de grosses larmes, était bien réellement l’image du -Sauveur du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de sa -Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion de -rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à l’appui de cette -belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement chrétienne, et que -si l’on commençait à y jeter des germes de foi pure et d’amour de Dieu -bien entendu, il serait facile, avec le secours d’en haut, qui ne -manquerait pas alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus -tendre compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois avant -leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis? Pourquoi les -Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les confins de la -civilisation américaine, sont-ils si différents de plusieurs peuplades -du Far-West et conservent-ils cette férocité de mœurs? Pourquoi les -dépenses faites en leur faveur par la philanthropie protestante -n’amènent-elles aucun résultat satisfaisant? Pourquoi les germes de -civilisation, répandus dans le sein de ces peuplades par la main de -leurs sociétés savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah! -il ne faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser, -convertir, surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique -humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de bonté, en qui -seul nous mettons notre confiance, bénir notre entreprise, et prouver -ainsi que les gouttes de nos sueurs ont besoin de la rosée du ciel pour -féconder le sein de la terre et lui faire porter autre chose que des -ronces et des épines! - -Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs guerriers, -l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on donnait le titre de -capitaine, vinrent nous donner le pas de conduite. En quittant le -premier village, nous traversâmes un grand champ dévasté, que les -Etats-Unis avaient fait défricher et ensemencer pour eux quelques années -auparavant; triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de -civilisation employés par les protestants. - -Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain, et ils -fussent demeurés beaucoup plus longtemps, s’ils n’avaient pas eu à -craindre les plus terribles représailles de la part des Pawnées, à cause -des massacres dont j’ai parlé plus haut. Ayant donc reçu de nous des -remercîments et de quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient -prise, ils s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et -bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux jours, que -quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti de Pawnées, se -dirigeant de leur côté et ne respirant que vengeance. - -Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans les fertiles -environs de la Plate et sur les fourches supérieures de la rivière des -Kants. Quoique six fois plus nombreux que les Kants, ils ont presque -toujours été battus par ceux-ci, parce qu’ils n’ont ni les armes, ni -l’adresse, ni la force, ni le courage de leurs rivaux. Cependant, comme -le parti en question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez -eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier point, par le -souvenir encore récent du massacre de leurs mères, de leurs femmes et de -leurs enfants, nous ne pouvions nous empêcher de craindre beaucoup pour -les Kants; déjà même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le -sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage nous les -vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui s’approchèrent de -nous se faisaient remarquer, l’un par une chevelure humaine pendu au -mors de son cheval, l’autre par un drapeau américain drapé autour de son -corps en guise de manteau: symbole de victoire qui nous firent mal -augurer du sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant -interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous apprîmes -d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi, et qu’ils avaient -grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une quinzaine d’autres qui les -suivaient de près, non-seulement de quoi manger, mais encore de quoi -fumer. Ils mangèrent beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la -coutume des sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours -un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient pas -contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de côté, ce retour -précipité de leur expédition, le voisinage rapproché de leurs peuplades, -leur amour bien connu pour un pillage facile, tout contribuait à nous -faire craindre de leur part quelques tentatives, sinon contre nos -personnes, du moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu, -nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne reparut. - -Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les _Pawnées_ sont -presque vrais croyants au sujet de la vie à venir, et plus que -pharisiens dans l’observance de leurs pratiques superstitieuses. La -danse, la musique, aussi bien que le jeûne, la prière et le sacrifice, -font partie essentielle de leur culte. Le plus ordinaire est celui -qu’ils rendent à un oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines -auxquelles ils attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce -manitou a été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur -servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander au Ciel. -Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre quelque affaire -importante, ou d’éloigner quelque fléau de la peuplade, l’oiseau -médiateur est exposé à la vénération publique, et pour le rendre -propice, ainsi que le grand manitou dont il n’est que l’envoyé, on fume -le calumet, et la première fumée qui en sort est dirigée vers la partie -du ciel où brille leur astre protecteur. - -A l’oblation du calumet, les _Pawnées_, dans les occasions solennelles, -joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils disent avoir appris -de l’_oiseau_ et de l’_étoile_, l’holocauste le plus agréable au -Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé de la manière la plus cruelle -possible. On ne peut entendre sans horreur les circonstances qui -accompagnèrent l’immolation d’une jeune _Sciouse_, dans le cours de -l’année 1837. C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir -une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris. - -Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir été nourrie -six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête pour le retour de la -belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir les derniers jours de -l’hiver. La veille du jour marqué pour la prétendue fête, on fit une -coupe de bois dans la forêt, et l’on fit comprendre à la jeune fille -qu’elle devait aider à abattre les arbres et à aiguiser les poteaux. Le -lendemain, elle fut revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au -milieu des guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur. -Lorsque le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre ses -armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux pièces de bois -qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci était elle-même -chargée de trois poteaux; mais croyant marcher à un triomphe, et n’ayant -dans l’imagination que des idées riantes, elle s’avançait vers le lieu -de son sacrifice, dans la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de -timidité et de joie si naturelle à une enfant prévenue de tant -d’hommages. - -Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu que par -des chants religieux et des invocations réitérées au Maître de la vie; -en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait à entretenir l’illusion si -flatteuse dont on l’avait bercée jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu -au terme, et qu’elle ne vit plus que des feux, des torches et des -instruments de supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le -véritable sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et -lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son sort, -qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des torrents de larmes -coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait en cris lamentables; ses -mains suppliantes s’élevaient vers le ciel; puis elle priait, conjurait -ses bourreaux d’avoir pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses -parents; mais en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni -les promesses libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut -capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la jeune fille, -ils l’attachent impitoyablement aux branches de deux arbres et aux trois -poteaux dont ses épaules avaient été chargées comme d’un trophée; ils -lui brûlent ensuite les parties du corps les plus sensibles, avec des -torches ardentes faites de ce même bois que ses propres mains avaient -distribué aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré -aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme -peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si horrible -spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une flèche qui fut à -l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels, après avoir été -violemment tournés et retournés dans ses blessures, en furent arrachés -de manière à ne faire de son corps qu’un amas de chairs meurtries d’où -le sang ruisselait de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le -grand sacrificateur, pour couronner dignement tant d’atrocités, -s’approcha de la victime expirante, en arracha le cœur encore palpitant, -et vomissant mille imprécations contre la nation sciouse, le porta à sa -bouche et le dévora aux acclamations des guerriers, des femmes et des -enfants de la tribu. Après avoir laissé le corps en proie aux bêtes -féroces, et répandu le sang sur les semences pour les féconder, chacun -se retira dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance -d’une bonne récolte. - -De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces sauvages les -plus cruelles représailles. Aussi à peine la nouvelle s’en fut-elle -répandue, que les Scioux, brûlant de venger leur nation, jurèrent tous -qu’ils ne seraient satisfaits que lorsqu’ils auraient massacré autant de -Pawnées que leur victime avait de phalanges aux doigts et -d’articulations dans chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à -suivre la menace. Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups -de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs enfants, -commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble à leur désolation. - -A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître l’influence -invisible de l’ennemi du genre humain, et être prêt à tout faire, pour -donner à ces pauvres peuples la connaissance du vrai Médiateur et du -véritable sacrifice, sans lesquels il est impossible d’apaiser la -justice divine? - - - - -DEUXIÈME LETTRE - - -Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841. - -Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais enfin nous -commençons à apercevoir ces chères montagnes, où nos vœux nous -transportent depuis si longtemps. On les appelle _Rocheuses_, à cause de -leur composition qui n’admet guère que le granit et le silex. La -longueur, le cours et l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait -donner le surnom d’_Epine dorsale_ du Nouveau-Monde. Parcourant du nord -au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant les sources -des plus grands et des plus beaux fleuves de l’univers, elle a pour -branche du côté de l’ouest, l’éperon des _Cordilières_, qui s’étendent -dans le Mexique, et du côté du levant, les montagnes moins connues -peut-être, mais non moins admirables, de la _Rivière-aux-Vents_. Ces -dernières renferment les sources de plusieurs grandes rivières, dont les -unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans le grand -fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. Les -_Côtes-Noires_, les plaines élevées qui séparent les sources du haut -Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le _Coteau des -prairies_, les montagnes _Azark_ et les _Massernes_ peuvent être -considérées comme les ramifications des Montagnes Rocheuses. - -D’après les observations faites au moyen du baromètre, d’accord avec les -calculs de la trigonométrie, les mémoires de Bonneville portent la -hauteur de quelques-uns de leurs pics à vingt-cinq mille pieds au-dessus -du niveau de la mer, élévation qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on -s’en rapportait au seul témoignage des yeux; mais tout le monde sait que -les montagnes placées au milieu d’une plaine immense ressemblent aux -vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours moins -élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit de leur plus ou -moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses de la création que nous -avions l’espérance de trouver nos chers néophytes; mais un exprès envoyé -pour leur annoncer notre arrivée prochaine vient de revenir avec la -nouvelle que des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours, -sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces sauvages -appartiennent-ils à la tribu des _Têtes-plates_ ou à d’autres, nous n’en -savons rien; un second messager va partir pour s’en informer; en -attendant son retour, je continue ma relation. - -L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de prendre de -nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir l’exactitude, -qualité d’autant plus désirable qu’elle ne se trouve pas toujours dans -les récits publiés sur ces régions lointaines. Cependant, pour ne pas -outrepasser les bornes d’une très-longue lettre, je ne dirai que -quelques mots sur les perspectives, les fleurs, les oiseaux, les -animaux, les sauvages et les aventures de notre route. - -A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux côtés de la -_Plate_ jusqu’aux _Côtes-Noires_, et des Côtes-Noires elles-mêmes qui -viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, on pourrait appeler un -océan de prairies, les quinze cents milles que nous avons parcourues de -_West-Port_ aux sources de l’_Eau sucrée_; le terrain offre partout ce -genre d’accidents qui ressemblent aux ondulations de la mer quand elle -est agitée par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet de -quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels qu’il s’en -trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne doute nullement que -des géologues de bonne foi ne reconnaissent ici, comme ailleurs, des -vestiges incontestables du déluge. Un fragment de pierre que je conserve -me semble en renfermer plusieurs. - -A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans les contrées de -l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation et de profondeur, -à peu près en raison directe de la moindre quantité d’eau qui les -arrose. Bientôt sur les bords des torrents on ne voit plus qu’une -lisière de bois assez étroite, où se trouvent rarement des arbres de -haute futaie. Dans le voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des -buissons de saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre -chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans les plaines -fertiles qui s’étendent de _West-Port_ jusqu’à la _Plate_. Cette liaison -intime entre les eaux et les bois est si sensible à tous les yeux, que -nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé huit jours dans ce désert, que -déjà on les voyait, surtout quand la marche avait été longue, -tressaillir et doubler le pas, à la vue des arbres qui s’élevaient dans -le lointain. Cette rareté de bois dans les contrées de l’ouest, si -contraire à ce qui se faisait remarquer dans les autres parties de -l’Amérique septentrionale, provient de deux causes principales: dans les -plaines situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume -qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies vers la fin -de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au retour du printemps; -et dans le Far-West, où les sauvages se gardent bien d’agir ainsi, soit -pour ne pas éloigner les animaux nécessaires à leur subsistance, soit -pour ne pas se laisser découvrir par les partis ennemis, cette rareté de -bois provient de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable -et de terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des -éternelles absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure -des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la végétation est -obligée, sous peine de mort, de chercher un refuge dans les sinuosités -des rivières, ce qui rend les voyages du _Far-West_ extraordinairement -longs et ennuyeux. - -De loin en loin, surtout dans la rivière des _Kants_ et la _Plate_, on -trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; le -rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On voit aussi dans -quelques sites pierreux des _Côtes-Noires_ une infinité de petits -cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu de tellement coagulés -ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une seule masse; bien polis, ces -blocs feraient de superbes mosaïques. La fameuse colonnade de la chambre -du Congrès américain, qui passe pour une des plus riches qui existent, -est de cette composition. - -Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière non moins -curieuse, que nous prîmes d’abord pour du marbre blanc; mais bientôt -nous nous aperçûmes que c’était quelque chose de mieux. Etonnés de la -facilité avec laquelle se façonnait cette pierre, la plupart des -voyageurs s’en firent des calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs -dans le dessein d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que -pendant deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, hélas! -incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets se brisèrent -à la première épreuve; c’était une belle carrière d’albâtre. - -Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, et -comme le premier degré de cette fameuse chaîne que nous allions gravir, -est le roc _Indépendance_. Il est de la même nature que les Montagnes -Rocheuses. D’abord je crus que ce titre fastueux lui venait de son -isolement des autres et de la force extraordinaire de son assiette; mais -ensuite j’appris qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les -voyageurs qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient -arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis célèbrent -l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. Nous y arrivâmes -le lendemain du même jour. Nous avions avec nous un jeune Anglais non -moins jaloux que les Américains de la gloire de sa nation, raison de -plus pour ne pas crier _Vive l’Indépendance_. Cependant, le jour -suivant, pour qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence -devant ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur le -flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de Jésus (IHS), -que nous voudrions avoir gravé partout, et à côté d’un grand nombre -d’autres dont plusieurs peut-être ne devraient se trouver nulle part. A -cause de ces noms et de toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que -des hiéroglyphes des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon -premier voyage, _le grand Registre du désert_. - -Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la _Plate_. La -plus curieuse de toutes, du moins la plus connue des voyageurs -ordinaires, est celle qu’ils nomment _la Cheminée_. Elle est ainsi -appelée à cause de sa forme extérieure; mais à ne consulter que la -ressemblance, peut-être eût-il mieux valu l’appeler l’_Entonnoir_. En y -comprenant le soubassement, la base et la colonne, sa hauteur ne serait -guère que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite n’en -aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est donc pas dans la -grandeur de ces dimensions que consiste le merveilleux; mais comment ce -reste d’une montagne de sable et d’argile a-t-il pu, malgré les vents -dont la violence est extrême dans ces contrées, subsister aussi -longtemps sous cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se -former ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai que, comme -toutes les buttes qui l’environnent, elle présente successivement dans -sa composition des couches horizontales et perpendiculaires, et que -toutes ces buttes ont à mi-côté une espèce de ceinture d’argile à l’état -de pétrification ou qui tient de milieu entre la terre et la pierre. Si -l’on pouvait conclure de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon -la portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette espèce -de terrain est susceptible de se durcir de manière à se rapprocher de -la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à expliquer l’étonnante -formation de ce singulier monument; mais son existence n’en resterait -pas moins un problème. Si quelque savant désire en donner la solution, -qu’il se hâte de visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne -dans le haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, nous -prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir. - -La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer dans -cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, l’une est appelée _la -Maison_, une autre _le Château_, une troisième _le Fort_, etc.; et -vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage dans un désert où il n’existe -réellement d’autre édifice que la tente que l’on dresse le soir et qu’on -enlève le matin, on dirait que toutes les buttes comprises dans un -espace d’environ cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et -de châteaux gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture -d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques castels de -la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; là, de hautes -murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, des vergers; plus loin, -le parc, les étangs, la haute futaie: vous croyez voir un de ces vieux -manoirs du moyen âge. Aidez encore un peu à l’illusion, et le château va -vous apparaître sur ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa -voix que vous venez d’entendre dans le murmure confus des brises du -désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires, -vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en tous sens par la -chute des eaux, un repaire où s’agite une infinité de serpents à -sonnettes et d’autres reptiles venimeux. - -Après le _Missouri_, qui est dans l’ouest ce que le _Mississipi_ est du -nord au sud, les plus belles rivières sont le _Kanzas_, la _Plate_, la -_Roche-jaune_ et l’_Eau-sucrée_. La première se décharge immédiatement -dans le Missouri et se fait remarquer par un grand nombre de ses -tributaires. Dans le seul espace qui la sépare de la _Plate_, nous en -avons compté jusqu’à dix-huit, ce qui suppose un grand nombre de -sources, conséquemment un sol compact; aussi l’herbe y croît partout. -C’est le contraire dans le voisinage de la _Plate_: même sur les buttes -qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de ses rives, on -ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que le sol, qui n’est guère -composé que de sable, est partout si poreux, que les eaux à peine -tombées des nues coulent déjà dans le fond des vallées; aussi, en -revanche, les prairies voisines sont d’une grande fertilité, parce que -les eaux de la rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent -constamment la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort -belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. La -veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une de chaque espèce, et -il y en eut assez pour former une corbeille magnifique. - -Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description de la -_Plate_, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon premier -voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si commun, qu’on se -souvienne que la plus belle de ses buttes ne se nomme que la _Cheminée_; -et qu’on le pardonne à de pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour -terme de comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses -du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont devant -les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière le nom de -_Plate_, à cause de sa largeur, qui est souvent de six mille pieds, -tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq ou six de profondeur. Ce -peu de proportion lui fait perdre aux yeux du commerce plus des trois -quarts de sa valeur; car il est inouï qu’on ait vu le moindre canot la -remonter; et si des berges, partant du fort _la Ramée_, la descendent -jusqu’à son embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles -peuvent devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on fait -avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en donne, -corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré dans une seule -expression, en la nommant en même temps la plus _magnifique_ et la plus -_inutile_ des rivières. - -Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de le dire, rien -de plus magnifique ni de plus varié que la perspective offerte par la -_Plate_, surtout vers le milieu de son cours. Vous ne voyez partout sur -ses rives délicieuses, outre les fleurs de la plaine, que la rose des -forêts avec toutes ses teintes imaginables, la vigne des prairies et la -renoncule de nos jardins; la haute végétation a été obligée de chercher -un refuge contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui -couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et si -capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des flots, comme -un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les nuances qui flattent la -vue. Tout respire un air de jeunesse. La souplesse des rameaux, qui -obéissent au moindre souffle des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur -de l’ensemble. Aux ondulations si suaves de la rivière et de la verdure, -joignez une distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à -chaque instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes -derrière les autres de manière à graduer la perspective, les coteaux de -la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de l’atmosphère, enfin -le déplacement du spectateur qui dans sa marche saisit à chaque pas un -point de vue nouveau, et vous aurez l’idée des sensations qu’éprouve le -voyageur en parcourant ces bords enchantés. A leur aspect, on se -croirait transporté au moment où la création venait de sortir des mains -de son Dieu. - -Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels; cependant il -arrive de loin en loin que les nuages, en pressant leur course, ouvrent -des courants d’une violence si grande, qu’ils glacent l’air subitement -et produisent des grêles capables de tout détruire. J’ai vu de ces -grêlons de la grosseur d’un œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se -trouve en rase campagne! Un _Sheyenne_ renversé par ses grêlons demeura -une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait sa -fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment sublime s’offrit à -nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les airs, à peu de distance de -nous, comme un vaste abîme se creuser en spirale, et dans son sein les -nuages se poursuivre avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous -les objets d’alentour; d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands -pour subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit -épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que tous les -vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de l’horizon; et, -ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés tant soit peu plus -près de nous, la caravane entière, hommes, chevaux, bœufs, mulets, -chariots et charrettes, eût fait une ascension dans les nuages; mais, -comme aux flots de la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: _Vous n’irez -que jusque-là_. De dessus nos têtes, le tourbillon recula -majestueusement vers le nord et s’arrêta sur le lit de la _Plate_. Alors -nouveau spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se -mirent à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait, -et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage pour tomber des -nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la forme d’une immense corne -d’abondance, dont les mouvements onduleux ressemblaient à l’action d’un -serpent qui essaierait de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était -pas moindre d’un mille. La force des vents qui descendaient -perpendiculairement était telle, que dans un clin d’œil les arbres -étaient écrasés et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des -troncs, couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est -violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante spirale -cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le poids, on la vit se -fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. Bientôt le soleil -reparut, le calme se rétablit, et nous continuâmes en paix notre route. - -A mesure que nous remontions vers les sources de cette merveilleuse -rivière, les teintes de la végétation devenaient plus sombres, la forme -des collines plus sévère, le front des montagnes plus sourcilleux; tout -paraissait offrir l’image, non de la caducité, mais de la vieillesse, ou -plutôt de l’antiquité la plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il -nous fut permis de chanter notre cantique sur les Montagnes -Rocheuses[2]: - - Non, ce n’est plus une ombre vaine, - Dans l’azur d’un brillant lointain - Mes yeux out vu, j’en suis certain, - Des Monts Rocheux la haute chaîne. - - J’ai vu la neige éblouissante - Blanchir leur front majestueux, - Et d’un beau jour les premiers feux - En dorer la masse imposante. - - Comment de leurs cimes glacées - Descendent les fécondes eaux? - Et d’un miel pur les doux ruisseaux - Serpentent-ils dans leurs vallées? - - C’est que sur la plus haute cime - Flotte l’étendard des élus, - Et que là le Roi des vertus - Place son pavillon sublime. - - Salut roche majestueuse, - Futur asile du bonheur; - De ses trésors le divin Cœur - T’ouvre aujourd’hui la source heureuse. - - Non, non, désormais plus d’alarmes; - De la paix j’entends les concerts, - Et les sauvages des déserts - En l’écoutant versent des larmes. - - Bientôt de leur vive allégresse - L’écho redira les accents; - Et la bouche de leurs enfants - du Ciel publiera la tendresse. - - Grand Dieu, qu’ils sont donc admirables - Les chemins par où ton amour - Appelle au céleste séjour - Des cœurs naguère si coupables! - -Ayant parlé de la _Plate_, il faut bien que je dise un mot de -l’_Eau-bourbeuse_ ou du _Missouri_ qui se grossit de ses eaux; toutefois -je ne toucherai que quelques points géographiques qui le regardent. Le -Missouri est le fleuve que je connais le mieux. Dans les quatre années -qui viennent de s’écouler, je l’ai monté et descendu de toutes les -manières, par eau, par terre, en berge, en canot de bois et de peau, en -bateau à vapeur. J’ai parcouru les plaines de ses deux plus grands -tributaires, à travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai -traversé presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs -eaux, depuis la source de la _Roche jaune_, jusqu’à l’endroit où le -_Missouri_, s’associant au _Mississipi_, va communiquer sa fougue au -plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides de ses sources; et -à une distance de trois milles, j’ai goûté les eaux bourbeuses de son -embouchure. Sa prodigieuse étendue, son volume d’eau, sa bourbe -remarquable, son caractère variable, impétueux, sauvage et destructeur, -arrachant souvent avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et -déposant sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui -l’ombragent pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent à -chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes îles. Ce -fleuve _Furieux_ (c’est le nom que les _Dacotahs_ lui donnent) semble, -surtout dans un espace de six à sept milles (la basse plaine), se jouer -de tous les obstacles qu’il rencontre; car là où il veut passer, il -passe, rien n’a jamais pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il -traverse lui donnent un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime. -Chaque fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de -l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées lointaines, -dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux pieds des colosses -américains qui lui donnent naissance. - -C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le _Missouri_ -sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’_Arkansas_, la -_Rivière-Rouge_, le _Mississipi_, qui tous s’entremêlent ensuite dans un -seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs immenses -étendues, des riches débris arrachés aux montagnes. - -Le _Missouri_ proprement dit est formé par trois fourches considérables, -qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des principales chaînes -des Montagnes Rocheuses. La fourche du nord s’appelle _Gefferson_; celle -du milieu, le _Madison_, et celle du sud, le _Gallatin_. Chacune se -divise en petites branches qui descendent des montagnes dans tous les -sens, et entrelacent leurs eaux avec les fourches supérieures de la -_Columbie_ et du _Rio-Colorado_[3], qui coulent à l’ouest des montagnes. -J’ai bu des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins de -cinquante verges, le même champ de neige fournissant des eaux au grand -Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction des trois fourches, le -_Missouri_ ne présente à une distance considérable qu’un torrent -fougueux et écumant. Il s’étend ensuite dans un lit plus spacieux et par -conséquent plus tranquille; on y rencontre de petites îles et des -rochers noirâtres et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille -pieds au-dessus de son courant. Les montagnes dont il lave les bases -sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et le -cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup de -grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible. Bientôt ces -montagnes prennent un aspect solitaire et offrent aux regards les masses -les plus imposantes. Dans un parcours de dix-sept milles, la rivière est -dans une rage éternelle, roulant et lançant ses ondes écumantes de -cataracte avec des mugissements épouvantables dont tous les échos -d’alentour retentissent. La première chute est de quatre-vingt-dix-huit -pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept, et la -quatrième de vingt-six. Le _Missouri_ conserve la fougue et la rapidité -de son cours assez loin au delà. Immédiatement après sa dernière chute, -il reçoit la belle _Rivière-à-Marie_, qui vient paisiblement du nord. -Plus bas, du côté opposé, entre le _Déarn-Born_ et la _Fantaisie_, -chacune par une embouchure de cent cinquante verges, les _Manolles_, la -_Grosse-Corne_, la _Coquille_, toutes de cent verges; la _Grande-Sèche_ -de quatre cents verges, la _Sèche_ de cent, et le _Porc-épic_ de cent -douze. Après ces rivières, on voit paraître la _Roche-jaune_, le second -en grandeur de tous les tributaires du _Missouri_. Elle lui ressemble -sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes; son -lit est large, son courant rapide; aux deux cents derniers milles de son -cours, ses deux bords sont bien boisés, et ses bas-fonds larges et -fertiles. L’ours gris et l’ours noir, la biche, la grosse-corne, le -chevreuil commun et le chevreuil à queue noire, la gazelle et le buffle, -sont les animaux les plus communs de ces parages. Les mines de charbon -et de fer y paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles -fourniront de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La -_Roche-jaune_ se décharge dans le _Missouri_ par le sud, après un cours -de seize cents milles; à son embouchure, qui est de huit cent cinquante -verges, elle paraît plus large que le fleuve qui la reçoit. - -Le _Missouri_, après sa jonction avec la _Roche-jaune_, commence à -s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement dénués de -bois, ce qui retardera encore longtemps la culture de ces riches terres. -Il reçoit successivement par le nord la _Rivière-de-la-terre-blanche_, -et par le sud la _Rivière-à-l’oie_, le _Petit-Missouri_, peu profond et -très-rapide; la _Rivière-aux-couteaux_, près des villages des Mandans; -la _Rivière-aux-boulets_, le _Winnipentin_, la _Sewarzerna_, la -_Sheyenne_, navigable jusqu’à environ trois cents milles de son -embouchure, qui est de quatre cents verges; son courant est -très-rapide, et son eau très-bourbeuse; ensuite la _Rivière-à-Tyber_ et -la _Rivière-blanche_. Cette dernière tire son nom de la blancheur de ses -eaux qui sont très-malsaines et resserrent le corps lorsqu’on en boit; -les terres hautes qui l’avoisinent sont stériles et abondent en -pétrification du règne animal et végétal; ses coteaux sont d’un aspect -fantastique et singulier; son flux est rapide; depuis son embouchure, -qui est de trois cents verges, on peut la remonter en bateau à la -distance de trois cents milles. Le _Poncas_ et l’_Eau-qui-court_ -entrent du même côté; du côté opposé on rencontre la petite -_Rivière-à-médecine_, la _Rivière-à-Jacques_, qui est de temps -immémorial un rendez-vous de chasseurs à castors; la _Pierre-blanche_, -le _Vermillon_, la _Sciouse_ qui possède une belle carrière rouge à -calumets, la _Petite-Sciouse_, la _Rivière-à-Floy_, le _Royer_, le -_Maringouin_, le _Nishuebatlana_, la _Rivière-aux-tonneaux_, le -_Torquios_, le _Nodowa_. - -Alors vient la _Plate_, la principale fourche du _Missouri_; elle prend -sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes Rocheuses, parcourt une -étendue d’environ deux mille milles, et présente à son embouchure -environ un mille de largeur, mais si peu de profondeur, qu’elle n’est -pas navigable. Les deux _Newahas_ entrent par le sud, la _Petite-Plate_ -par le nord; le _Kanzas_, par le sud, a un cours d’environ mille milles, -navigable à une grande distance; l’_Eau-bleue_ et trois autres petites -rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent la -_Rivière-grande_, large, profonde et navigable; les deux _Charetons_, la -_Bonne-femme_ et le _Manitou_. Au sud sont la _Mine_, la _Salée_ et -l’_Osage_, belle rivière et de grande importance, navigable jusqu’à six -cents milles; vers sa source, ses eaux s’entrelacent avec celles de -l’_Arkansas_. Trois autres, peu considérables, entrent du côté opposé, -la _Bourbeuse_, la _Houtre_ et le _Cèdre_. La _Gasconnade_ est navigable -à soixante-six milles; elle est importante, à cause de ses belles -forêts de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du pays -adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le _Missouri_ se décharge -dans le _Mississipi_, on rencontre encore plusieurs autres rivières, -telles que le _Buffalo_, le _Saint-Jean_, la _Rivière-au-bois_, le -_Bon-Homme_, au sud, et la _Charrette_, la _Femme_, etc., au nord. - -Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se déchargent -immédiatement dans le _Missouri_: celles que je nomme suffiront pour -donner une idée de l’immense volume d’eau que cette rivière charrie. -Depuis ses sources jusqu’à l’embouchure de la _Roche-jaune_, elle a une -étendue de huit cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la -_Roche-jaune_ jusqu’à sa jonction au _Mississipi_, deux mille deux cents -milles. - -Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le _Mississipi_ -après sa jonction au _Missouri_. La plus grande fourche du haut -_Mississipi_ est la _Rivière-Saint-Pierre_, qui prend sa source dans les -plaines du nord-ouest, et entre dans le grand fleuve en bas des chutes -Saint-Antoine. Le _Kaskaskias_ et la _Rivière-des-Illinois_ le joignent -ensuite après un cours de plusieurs centaines de milles. Vient alors le -_Missouri_; puis l’_Ohio_, grand fleuve formé par la jonction de -l’_Alleghany_ et du _Monongahela_; la _Rivière-blanche_, qui parcourt -une distance d’au delà de mille milles; plus bas l’_Arkansas_, qui -descend des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du -_Mississipi_ est la _Rivière-rouge_, qui prend sa source dans le Mexique -et parcourt une distance d’au delà de deux mille milles. - -Le _Père-des-eaux_, après avoir ainsi rassemblé toutes les eaux d’une -région d’un million trois cent mille milles carrés, a un lit de -plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses de profondeur. Dans -ses marées annuelles, en bas de l’_Ohio_, il se déborde et s’étend -quelquefois de trente à quarante milles dans l’intérieur, couvrant, pour -une partie de l’année, les prairies, les bas-fonds et les marais. Après -la jonction de la _Rivière-rouge_, ce grand fleuve ne peut plus se -contenir dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter -dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance les unes -des autres. - -Un auteur récent, parlant des avantages que le _Mississipi_ présente au -commerce, fait la remarque suivante. Quatre berges peuvent partir des -points les plus opposés de l’Amérique septentrionale: une du lac -_Chataque_, dans l’Etat de New-York; une autre de l’intérieur de la -Virginie; une troisième des lacs au Riz, où le _Mississipi_ prend sa -source principale, au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du -_Missouri_ aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront à -l’embouchure de l’_Ohio_ et descendront en compagnie jusqu’à l’Océan. - -J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où, quittant la -fourche nord de la _Plate_, nous traversâmes pendant deux jours des -côtes arides pour arriver aux bords de l’_Eau-sucrée_. Mais il est temps -de prendre un peu de repos. Aussi bien faut-il que je sois tout oreille -pour entendre les bonnes nouvelles qu’on nous rapporte. - - -Fourches principales des grands tributaires du Missouri que j’ai vues et -traversées dans mes différents voyages. - - { Tête au castor. -Fourches du Jefferson. { Fourche du grand trou. - { L’eau qui pue. - - { Rivière à la foudre - { -- à la langue. - { -- bouton de rose. -Fourches de la Roche-jaune. { -- grosse-corne. - { -- à Clark. - { La Rocheuse. - { Rivière à travers. - { -- à la loutre. - { -- des 25 verges. - { -- gallatine. - { -- au vent. - - { Grand os. - { Jungar. -Fourches de l’Osage. { Palate. - { Grande fourche. - - { Rivière aux soldats. - { Waggère-roussé. - { Vermillon. -Fourches du Kansas. { Vermillon noir. - { Rivière malade. - { -- aux couteaux. - { -- de l’eau bleue. - - { La Corne. - { Rivière au loup. - { Gros-bois. - { Fourche du sud. -Fourches de la Plate. { Fourche du nord. - { Perche de loge. - { Rivière aux chevaux. - { Fourche la ramée. - { Eau-sucrée. - - {Grande sableuse. - { Fer à cheval. - { Saint-Pierre. -Branche de la fourche du nord qui se {Rivière-rouge. -jette dans la Plate. { Cotonnier. - { Kennion. - { Rivière aux chevreuils. - { Le Torrent. - - - - -TROISIÈME LETTRE - - -Fort-Hall, 16 août 1841. - -C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré l’avant -garde des _Têtes-plates_; sous quels meilleurs auspices pouvait se faire -cette rencontre? Aussi, que de joie de part et d’autre! La joie du -sauvage n’est pas démonstrative; celle de nos chers néophytes était -tranquille; mais à la sérénité de leurs regards, à la manière -affectueuse dont ils nous serraient la main, il était facile de sentir -qu’elle était profonde et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la -vertu. Que n’avaient-ils pas fait pour obtenir des _Robes-noires_? -Depuis vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du -Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil de -quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi eux, ils s’étaient -rapprochés, autant que possible, de nos croyances, de nos mœurs et même -de nos pratiques religieuses. Le dimanche, par exemple, dans quelle -paroisse catholique fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je -reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix dernières -années, quatre députations, parties des bords de la _Racine-amère_, où -ils se réunissent le plus ordinairement, avaient eu le courage d’aller -jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire de traverser plus de trois mille -milles de vallées et de montagnes, presque toutes infestées de -_Pieds-noirs_ et d’autres ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la -troisième députation, partie en 1837, avaient été impitoyablement -massacrés par les _Scioux_. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés -iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer d’un -autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire encore les -plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils avaient un si grand -besoin, _une Robe-noire pour les conduire au ciel_. Cette fois, leurs -vœux furent exaucés et au delà de leurs espérances: un missionnaire fut -chargé de les visiter, et on leur en promit plusieurs s’ils étaient -nécessaires pour leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de -retourner vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa -mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au -missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre sainte; je -les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, de leurs -dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, après une -absence qui avait duré près d’un an, je revenais au milieu d’eux, non -plus seul comme l’année précédente, mais avec deux Pères, trois Frères, -trois ouvriers et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser -leurs espérances. De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents -milles pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de santé -et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle joie ne devaient -pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant comment exprimer leur -bonheur, ils restaient muets devant nous, et assurément leur silence ne -venait ni d’un défaut d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les -_Têtes-plates_ sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la -députation était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide -dénombrement. - -Le chef de la petite ambassade s’appelait _Wittispô_; il se peignit -lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à ses compagnons -quelques jours après, à la vue du plan de la première réduction: «Mes -enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un ignorant et un méchant; cependant -je remercie le Grand-Esprit de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant -ici dans un détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes -chers amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je ne -désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre que pour prier; -jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai jusqu’à la mort, et quand -viendra ma dernière heure, je me remettrai entre les bras du Maître de -la vie. S’il veut me perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai -mérité; s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois, -mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à nos Pères que -nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions pratiques; mais je -dois me borner. - -_Simon_, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si accablé sous le -poids de la vieillesse, que même assis il avait besoin de son bâton pour -se soutenir, était un des adultes que j’avais baptisés l’année dernière. -A peine eut-il appris que nous étions en route, que, montant à cheval et -se confondant avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à -notre rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si je -meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je suis mort.» Dans -le cours du voyage, il répétait souvent: «Courage, mes enfants, -souvenez-vous que nous allons au-devant de nos Pères.» Et, le fouet -animant les coursiers, on faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles -par jour. - -_Francis_, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, orphelin dès -le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; il voulut absolument -accompagner son grand-père; son cœur lui disait qu’il allait retrouver -auprès des _Robes-noires_ le bonheur qu’il avait à peine eu le temps de -goûter dans les bras de ses parents. - -_Ignace_, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en avait fait -partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait introduit le premier -la _Robe-noire_ dans la peuplade, qui venait tout récemment encore de -s’exposer à de nouveaux dangers pour faciliter notre retour, Ignace -avait couru sans boire ni manger pendant quatre jours, afin de nous -revoir plutôt. - -_Pilchimoë_, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs de la -troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé brave parmi -les braves; l’année dernière, par sa présence d’esprit et son courage, -il avait sauvé soixante-dix de ses frères d’armes de la fureur de près -de quinze cents Pieds-noirs qui les enveloppaient. - -_François-Xavier_ était fils du grand Ignace, qui fut le chef de la -seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec cette -dernière, victime de son dévouement pour la religion et pour ses frères. -A l’âge de dix ans, ce jeune homme était venu à Saint-Louis, dans la -compagnie de son courageux père, uniquement pour avoir le bonheur d’y -recevoir le baptême. S’étant ensuite attaché sans réserve au service de -la mission, il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa -pêche. - -_Gabriël_, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation et -interprète des missionnaires, fut le premier qui nous rejoignit sur les -bords de la _Rivière-verte_; il mérita ainsi le titre de précurseur des -Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et assez zélé pour entreprendre -trois fois à cause de nous de franchir un espace de quatre cents milles -qui nous séparaient du grand camp. - -Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils à -nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes. Ils nous dirent qu’ils -n’avaient cessé de prier tous les jours pour m’obtenir du Ciel un -heureux voyage et un prompt retour; que leurs frères étaient toujours -dans les mêmes dispositions; que la plupart, même les vieillards et les -petits enfants, savaient par cœur les prières que je leur avais -enseignées l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et -trois fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en -commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur garde était -portée comme une arche de salut partout où l’on transportait le camp; -que cinq ou six enfants, du nombre de ceux que j’avais baptisés, étaient -allés au ciel pendant mon absence; que le lendemain de mon départ, un -jeune guerrier que j’avais baptisé la veille, était mort des suites -d’une blessure mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois -auparavant; qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des -Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort de maladie en -revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes dispositions, que sa mère -était toute consolée de sa perte, dans la pensée qu’il était au ciel; -qu’une petite fille de douze ans, se voyant sur le point de mourir, -avait demandé le baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre -l’Iroquois avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux -témoins de son bonheur: _Priez pour moi, priez pour moi, priez pour -moi_; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et qu’après avoir chanté -un cantique d’une voix plus forte que celle des assistants, elle s’écria -sur le point d’expirer: «Oh! que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon -bonheur n’est pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le -chercher! Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.» -Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir. - -Tant de faveurs du Ciel devaient exciter la jalousie de l’enfer; aussi -plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la zizanie parmi le -bon grain, en insinuant aux principaux de la peuplade qu’il en serait de -moi comme de tant d’autres, qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus. -Mais le grand chef osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je -connais notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit _Je -reviendrai_; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta que, dans -cette conviction, le vénérable vieillard, malgré son grand âge, avait -voulu se mettre à la tête du détachement de quarante hommes venu sur la -_Rivière-verte_; qu’ils étaient arrivés au rendez-vous le jour fixé, -c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet; qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et -qu’ils y seraient encore si la disette de vivre ne les avait obligés de -s’en éloigner; que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se -réunir dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans cette -vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que l’on croyait -convenables; que l’on n’attendait plus que notre présence pour prendre -une dernière détermination, et que l’on comptait tellement sur notre -arrivée prochaine, qu’en partant de la _Rivière-verte_ le chef y avait -laissé trois de ses gens pour nous attendre, en leur recommandant de -tenir bon autant qu’ils pourraient. - -Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses! Mais -avant de m’engager dans ce sujet intéressant, je dois prendre congé de -mes compagnons de voyage qui nous quittèrent au _Fort-Hall_, et payer à -M. Ermatinger, commandant du fort, le tribu de reconnaissance que nous -lui devons. Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit -l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à sa -table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire pour le -tiers de leur valeur dans le pays, toutes les choses dont nous avions -besoin, mais encore il y ajouta en pur don plusieurs objets qu’il -croyait pouvoir nous faire plaisir. Il fit plus, il promit de nous -recommander à la bienveillance du gouverneur de l’honorable Compagnie -anglaise de la baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui -est encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès de la -nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il était en relation. Tant -de zèle et de générosité lui donnent droit à notre estime et à notre -reconnaissance. Puisse le Ciel lui rendre au centuple le bien qu’il nous -a fait! - -C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de la colonie -américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route que nous depuis la -rivière des _Kants_. Déjà, sur la _Rivière-Verte_, ceux qui n’étaient -venus dans ces parages que pour leur instruction ou pour leur agrément, -s’en étaient retournés avec quelques illusions de moins, au nombre de -six, parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis -Saint-Louis, avait été notre commensal. En se séparant de nous, cet -estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence nous -réunissait encore, il nous reverrait avec le plus grand plaisir, et que -partout où il nous rencontrerait, il se ferait un bonheur de nous être -utile. Il était d’une bonne famille d’Angleterre, et comme la plupart -des Anglais, grand amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre -parties du monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise -romaine, que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible de lui être -d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel. Nous le -recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette belle réflexion: «Il -faut voyager dans le désert pour savoir combien la Providence est -attentive aux besoins de l’homme.» Quant à ceux qui étaient partis -uniquement dans le dessein d’aller chercher fortune en Californie, -poursuivant leur entreprise avec la constance qui est le propre des -Américains, il nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre -arrivée au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude qui se -jettent dans la _Rivière-à-l’Ours_. - -Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens, venus au -fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel B..., -conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant diacre -méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère fort paisible. -Ils n’eurent pour nous que des égards; mais le premier, comme tant -d’autres, fort indifférent en matière de religion, avait pour maxime: -«que le meilleur était de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du -pays où l’on se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait, -comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: _Si fueris Romæ, Romano -vivito more_. Le diacre était de son avis sur ce dernier point; mais il -voulait une religion, et, bien entendu, la sienne était la meilleure; je -dis la sienne, car il en avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni -protestant, ni catholique, pas même chrétien, prétendant que les Juifs, -les Turcs, les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu -que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il s’appuyait -sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur ce texte: _Unus -Dominus, una fides, unum baptisma_. C’est même avec ces paroles qu’il -nous salua la première fois qu’il nous vit; il les avait aussi prises -pour texte du long discours d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales -de West-Port, avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui -était-il envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent -à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de lui démontrer, -qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas bien fixes; il en -convenait lui-même; mais après avoir volé de branche en branche, il en -revenait toujours à ce qui, dans son opinion, était la racine de toute -vraie science: _l’amour de Dieu est le premier des devoirs; et pour -faire aimer Dieu, il faut être tolérant_. C’était là son point d’appui -le plus ferme, le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle. -Le mot catholique, selon lui, signifiait _amour_ et _philanthropie_. Les -absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient souvent -l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore plus grande que sa -tolérance; en voici une preuve: «Hier, me disait-il un jour, comme un -des gens de ma religion me rendait un livre que je lui avais prêté, en -lui faisant croire qu’il contenait l’exposition de la religion romaine: -Qu’en pensez-vous? lui demandai-je, et il me répondit que le livre était -rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes -méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il avec -emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!» - -Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou l’autre de la -caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et quoique l’Américain soit -lent à changer de religion, nous eûmes la consolation de voir s’éloigner -nos compagnons de voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés -contre la sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus -grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme, dont -plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait guère à ces derniers -qu’un peu plus de courage pour vaincre le respect humain et en faire une -profession publique. Ces controverses me préoccupaient tellement -l’esprit, que j’arrivai presque sans le savoir sur les bords de la -_Rivière-aux-Serpents_: Là nous attendaient un grand danger et une bonne -leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous de -finir ce qui nous reste à raconter sur le pays parcouru. - -Nous en étions restés sur les bords de l’_Eau-sucrée_. Cette rivière -n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est une des plus -belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots comparée aux eaux -bourbeuses et malsaines des environs. Ce qui la distingue aussi des -autres rivières, ce sont les nombreuses sinuosités de son cours, preuve -du peu d’inclination de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la -voit ou plutôt on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue -crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie avec le -torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les voyageurs ont -nommé cette gorge _Entrée-du-diable_; ils eussent mieux fait, selon moi, -de l’appeler _Chemin-du-ciel_; car si elle ressemble à l’enfer à cause -du désordre et de l’horreur qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un -passage, et d’ailleurs elle représente bien mieux le chemin du ciel, par -le terme délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux pans -de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au pied de ces -murailles informes, un lit tortueux, encombré de troncs, de débris et de -blocs de toute dimension; et au milieu de ce chaos d’obstacles, les -ondes mugissantes s’ouvrant une issue, tantôt en se précipitant avec -furie, tantôt en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours -elles trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus de -ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses sombres, ici éclairées -par un jet de lumière, là rembrunies par le feuillage de quelques cèdres -ou pins; enfin, dans l’enfoncement de cette suite de hautes galeries, -une perspective de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible -d’y reposer la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions -dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du roc -_Indépendance_. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse, dont -on dit tant de merveilles, puisse, du moins au premier abord, offrir -plus d’attraits à celui que la grâce appelle à la vie contemplative. -Pour moi, qui n’y suis point appelé exclusivement, après une demi-heure -de ravissement bien naturel, je finis par comprendre le mot du -chartreux, _pulchrum transeuntibus_, et je me hâtai de passer outre. - -De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs du -Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les sommets, d’où l’on -découvre un autre monde. Le 7 juillet, nous étions en vue de l’immense -Orégon. On a fait de trop pompeuses descriptions du spectacle que nous -avions sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter. Je -ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni de la variété de ces -pics éternellement couverts de neiges, ni des belles sources qui en -descendent avec fracas, ni du changement subit de leur cours, ni de la -plus grande raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour -les objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire de -Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai de graver -son saint nom sur un rocher qui dominait toutes ces grandeurs. Puisse ce -nom à jamais adorable être pour tous les voyageurs qui nous suivront un -monument de notre reconnaissance et un gage de salut! - -Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant d’abord, puis -traversant la _Petite_ et la _Grande-Sableuse_. Dans les environs de ce -dernier torrent, notre guide ayant pris une direction pour une autre, la -caravane erra trois jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau -soir, je m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je me -trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait à ma place -tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai mon cheval. De cette -manière, j’avais parcouru plusieurs milles, quand l’idée me vint de -rebrousser chemin, et bien m’en prit, car la caravane était loin -derrière moi, déjà campée, mais toujours sans savoir où, et sur un sol -si aride, que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les -fatigues de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent pas; -deux jours après nous étions dans l’abondance, dans une grande joie, en -grande compagnie, et sur les bords d’une rivière non moins connue des -chasseurs de l’Ouest que les rives de la Plate. Cette rivière, que vous -reconnaîtrez avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des -fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents milles -d’étendue, et où fourmillent des républiques entières de castors; mais -jamais trappier (c’est le nom propre qu’on donne aux chasseurs de -castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise paraît effrayante! Tous -les ans, à une certaine époque, affluent de toute part sur ses bords, -pour faire échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs -et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans, les -chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin à travers les -Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les colonnes d’Hercule. Cette -rivière enfin, où nous trouvâmes le précurseur des Têtes-plates, dont -j’ai déjà parlé, c’est le _Rio-Colorado_ de l’Ouest, connu dans les -montagnes sous le nom de _Rivière-Verte_. Nous nous y reposâmes deux -jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs autres qui -revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce lointain pays fit -tomber bien des illusions, et ceux de notre caravane qui voyageaient -pour leur agrément, prirent aussitôt le parti de retourner chacun chez -soi. - -Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer notre route. Avec -un train comme le nôtre, ce n’était pas une petite affaire. Le souvenir -de l’expédition de Bonneville était encore récent; mais notre but nous -encourageait. Quoique nous n’eussions avec nous que les objets de -première nécessité, les charrettes seules pouvaient les transporter -convenablement. Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers -fouettèrent leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la -rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux, -serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu d’un -labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de s’ouvrir un passage -tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le penchant d’une roche escarpée, -souvent à travers les buissons; et pour cela il fallut ici dételer les -mulets, là doubler les attelages; plus loin faire un appel à toutes les -épaules, pour soutenir le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou -l’arrêter dans une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on -n’évita pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été -témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus charretiers -par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne s’étonnèrent-ils pas de -se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là sur le cou, un autre entre les -quatre fers de ses mulets, sans trop savoir comment ils y étaient venus, -et toujours remerciant le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon -marché! Pour les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le -P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins souvent; -une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête de mon cheval qui -était tombé; et, à nous tous, en ces diverses occurrences, pas la -moindre égratignure. Mais revenons aux charrettes. - -C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à la -_Rivière-à-l’Ours_, qui coule au milieu d’une large et belle vallée, -environnée de montagnes en apparence inaccessibles, et interceptée de -distance en distance par d’affreux rochers qui occasionnèrent de longs -détours à nos charrettes. Cette rivière décrit dans sa course la figure -d’un fer à cheval, et se jette dans le grand lac _Salé_, qui a environ -trois cents milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la -mer. Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs -familles de _Soshonies_ ou _Serpents_ et de _Soshocos_ ou _Déterreurs de -racines_. Ils sont issus de la même souche, parlent la même langue, et -se montrent amis des blancs. La seule différence que l’on puisse -remarquer entre eux, c’est que les derniers sont les plus pauvres. Nous -remarquâmes de temps en temps parmi eux ce véritable grotesque indien -qu’on chercherait en vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux, -ou plutôt de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs -contours; tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés dans -toutes sortes d’objets, de manière à leur donner une hauteur double, et -alors surmontés par des êtres à forme humaine, vieux et jeunes, hommes -et femmes, dans une variété de figures et de costumes telles que les -pinceaux d’un Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec -fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de quatre -pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux de chaque côté -pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés horizontalement -d’autres paquets formant une plate-forme sur le dos de la bête; et sur -le sommet de tout cet échafaudage, à une élévation quelque peu -périlleuse, un personnage très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la -turque, fumant son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on -voyait une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans la -même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant des racines -amères, du messawia (racine noire), du kamath, des racines à biscuits, -des cerises, des graines, des baies, le ménage enfin et toutes les -productions qu’accordent à ces sauvages pour leur provision d’hiver -leurs arides montagnes et leurs riantes vallées. Nous vîmes en -différentes circonstances des familles entières sur un même cheval, -nichées du cou jusqu’à la croupe, chacun selon son âge, les petits -enfants et les femmes par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux -occasions diverses, je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux, -certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter la -pauvre bête, que le cheval était à même de supporter leur poids. - -Plusieurs endroits sur la _Rivière-à-l’Ours_ renferment de grandes -curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite plaine de quelques -arpents carrés présente une surface unie de terre blanche (terre à -foulon) sans la moindre tache; elle ressemble à une pièce de marbre -blanc ou à un champ couvert d’une neige éblouissante. Dans les environs -se trouve un grand nombre de fontaines de grandeur et de température -différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces dernières -sont froides: les autres sont d’une chaleur douce, semblable à celle du -lait qu’on vient de traire. - -Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un petit -monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre, et de la forme -d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet qu’une petite ouverture où -l’on peut à peine passer la main; de ce trou s’échappe alternativement -tantôt un jet d’eau, tantôt une vapeur. Ces eaux doivent être fort -saines; peut-être ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de -Spa et de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est -qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes ont eu tant -de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir faire l’essai ni -les santés délabrées, ni même celles qui ne le sont pas. Le terrain, -durant un certain espace, y résonne sous les pieds et effraie le -voyageur solitaire qui le traverse. - -C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la -_Rivière-à-l’Ours_. Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé dix -heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui parut le bout -du monde; à droite et à gauche, des montagnes effrayantes; derrière -nous, un chemin par où l’on n’était pas tenté de retourner; en face, un -passage où se précipitait un torrent, mais si étroit qu’à peine le -torrent seul paraissait y pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient -rendues. Pour la première fois il y eut des murmures contre le capitaine -de la caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne -reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître le -terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après, on était -hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute chaîne des -Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque en vue du Fort-Hall. - -La veille du départ des charrettes des fontaines à soude, je m’étais -acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements nécessaires, -accompagné seulement du jeune François Xavier. Nous fûmes bientôt -engagés dans un labyrinthe de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes -le sommet de la plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un -faible clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait -tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une girouette et -s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment d’errer à -l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait, celui de -desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour nous tirer d’embarras. -M’étant d’abord recommandé à Dieu, puis enveloppé dans ma couverture, la -selle me servait d’oreiller, je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à -y faire un bon somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes -entre deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité de la -nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt dans la plaine -qu’arrose le _Pont-Neuf_, tributaire de la _Rivière-aux-Serpents_. La -région que nous parcourûmes ce jour-là, au grand trot et au galop, -présenta partout, dans un espace de cinquante milles de chemin, des -restes évidents de convulsions volcaniques; nous y remarquâmes, dans -toutes les directions, des monceaux de débris de lave. Dans toute sa -longueur, la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se -vidant dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque digue -et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation. Toutes ces -digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers, l’ouvrage des castors), -sont formées de la même matière, et offrent les mêmes accidents que les -stalactites qu’on trouve dans quelques cavernes. - -Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y voyant plus et -ne sachant où nous étions, nous campâmes cette nuit dans les -broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et au milieu d’une nuée -de maringoins[4]. - - - - -QUATRIÈME LETTRE - - -Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841. - -Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ de West-Port, -que nous atteignîmes le gros de la peuplade vers laquelle nous étions -spécialement envoyés. Là se trouvaient les principaux chefs. Quatre -d’entre eux étaient venus au-devant de nous à une journée de chemin; -ils nous rencontrèrent sur l’une des sources du Missouri, dite _la -Tête-au-Castor_, où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je -parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux guides, -après avoir passé la petite rivière, nous nous avançâmes dans une grande -plaine, à l’horizon de laquelle, vers l’ouest, se trouvait le camp des -_Têtes-plates_. Nous ne l’aperçûmes distinctement que sur le soir; mais -longtemps avant de le découvrir, nous avions rencontré de distance en -distance de nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions -plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner le -contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier tête-plate, -surnommé _le Brave des braves_, m’avait envoyé jusqu’au Fort-Hall son -plus beau cheval, avec recommandation qu’il ne fût monté par personne -avant de m’être présenté. Bientôt cet Indien apparut lui-même, accourant -à toute bride; il se distinguait des autres par l’habileté avec laquelle -il faisait caracoler son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le -grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure. C’est, -comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse. - -Nous nous avancions au grand trot, et déjà nous n’étions qu’à deux ou -trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes dans le lointain un nouveau -cavalier de haute stature; bientôt plusieurs voix se font entendre: -_Paul! Paul!_ Et en effet c’était Paul, le grand chef que l’on croyait -absent, mais qui venait d’arriver, comme par une permission de Dieu, -pour avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit -peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés de part et -d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les siens pour nous -annoncer. Un quart d’heure après, tous les cœurs étaient réunis dans un -seul sentiment; c’était comme un troupeau de brebis se pressant autour -de leur pasteur. Combien les mères, en nous présentant leurs petits -enfants, étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point -que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut assurément -pour nous une des plus belles de notre vie. Il semblait que nous -pouvions dire: _Enfin nous voici arrivés au lieu de notre repos_. Toutes -les fatigues, tous les dangers, toutes les épreuves semblaient avoir -disparu; une seule pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours -de la primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes -plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations était: -«Comment allons-nous faire pour ne pas manquer à notre grande vocation?» -Je recommandai au P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le -plan des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon cœur, -au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan moral et le -plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que la relation de -Muratori; nous en avons fait notre _vade-mecum_. Ce seront ces sortes de -sujet qui nous occuperont à l’avenir, et nous laisserons de côté les -belles perspectives, les arbres, les animaux, les fleurs, ou du moins -nous n’y jetterons plus qu’un coup d’œil en passant. - -Du Fort-Hall nous remontâmes la _Rivière-aux-Serpents_ jusqu’à -l’embouchure de la _Fourche-à-Henry_. Ce désert est sans contredit le -plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, de cactus et de toutes -les herbes qui se plaisent le plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes -recours à la pêche pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme -eurent leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on une -bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes à le traverser. -Dans le lointain nous apercevions les Montagnes Rocheuses. Les -_Trois-Tétons_ étaient à notre droite, à la distance d’environ cinquante -milles, et les _Trois-Buttes_ à notre gauche, à une trentaine de milles. - -De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes vers la -montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée de ravins et parsemée -de blocs de granit; nous y passâmes un jour et une nuit sans eau. Le -lendemain, vers le soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est -l’aridité de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans les -sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour de cette -traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un défilé arrosé par -un large ruisseau, et où la verdure était encore belle et abondante. -Nous appelâmes cet endroit _le défilé des Pères_, et le ruisseau qui -n’avait point de nom, _la rivière de Saint-François Xavier_. - -Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est bien arrosé. -Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout des fontaines, de petits -lacs et des fourches. Aucun pays au monde ne fournit une eau plus -limpide et plus pure; n’importe la profondeur d’une rivière, on en voit -toujours le fond comme si rien ne l’interceptait. - -La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans les montagnes -est la _Loge-aux-chevreuils_. Elle se trouve sur les bords de la fourche -principale de la _Racine-amère_, que j’ai appelée _rivière -Saint-Ignace_. Cette fontaine est entourée d’un marais; elle jaillit -d’un monticule très-régulier d’environ trente pieds d’élévation, -accessible seulement d’un côté, et formé d’une croûte pierreuse à mesure -que la fontaine s’est élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et -s’échappe par un grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a -cinquante à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux -froides, tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des -autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire la -viande; nous en avons fait l’essai. Adieu. - - - - -CINQUIÈME LETTRE - -A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE - - -Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841. - -Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long silence, je viens -vous offrir mes observations en fait d’histoire naturelle, sachant que -les fleurs, les arbres, les animaux ne sont pas sans charmes pour vous. - -FLEURS. Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, lorsque le -P. Point fit son beau bouquet en l’honneur du Sacré-Cœur. De là, en -s’avançant vers les _Côtes-noires_, les fleurs deviennent plus rares; -cependant, de loin en loin, nous en rencontrâmes que nous n’avions vu -nulle part ailleurs. Parmi les doubles, les plus communes et les plus -caractéristiques du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la -Plate, les _lupins roses_; dans les plaines de la _Plate_ jusqu’à la -_Cheminée_, l’_épinette des prairies_, fleur jaune à cinq feuilles -(plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, trois -espèces de _cactus_; elles sont connues, parmi les botanistes, sous le -nom de _cactus americana_, et déjà naturalisées dans les parterres -d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les plus belles roses, ni d’aussi -pur ni d’aussi vif que l’incarnat de cette charmante fleur; toutes les -nuances du rose et du vert décorent l’extérieur de son calice qui va -s’évasant comme celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît -être l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée de -beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces de terre. - -Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la _cloche bleue_ -de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup par l’agrément de -ses formes et par la délicatesse de ses teintes, qui varient depuis le -blanc pur jusqu’à l’azur sombre. L’_aiguille d’Adam_, qui ne croît que -sur les côtes stériles, est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige -s’élève à plus de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de -fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme d’un -diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et diminuant de grosseur -à mesure qu’elles approchent de leur commun sommet qui se termine en -pointe. Sa base est défendue par une espèce de feuilles dures, fibrées, -oblongues et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’_aiguille_. -Sa racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a -ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en nourrissent au -besoin, et les Mexicains en fabriquent une espèce de savon. - -Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; elles -sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont inconnus du commun des -voyageurs. La première, dont les feuilles bronzées sont disposées de -manière à imiter le chapiteau corinthien, a reçu de nous le nom de -_corinthienne_. La deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige -environnée de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux -songe de Joseph; elle a été nommée la _Joséphine_. La troisième, la plus -belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant autour d’un disque -jaune, nuancé de noir et de rouge, sept à huit rayons dont chacun serait -à lui seul une belle fleur, a été appelée la _dominicale_, non-seulement -parce qu’elle nous a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore -parce que nous l’avons rencontrée un dimanche. - -ARBUSTES. Les arbustes qui portent des fruits sont en petit nombre. Les -plus communs sont le groseillier, le cerisier, le cormier, le houx et le -framboisier. Les groseilles, grosses et petites, sont, comme en Europe, -de différentes couleurs, blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on -les rencontre en grande quantité dans presque toutes les parties des -montagnes, ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, comme -étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers et les cormiers -parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui les porte n’atteint -jamais la hauteur commune d’un arbre. Le cormier, qui se présente sous -la forme d’un buisson, porte un fruit excellent que les voyageurs -appellent la _poire_ des montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce -fruit et n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise -d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des grappes sur -la tige, à peu près comme nos groseilles noires, et qu’elle n’a que la -grosseur de nos cerises des bois. La corme et la cerise forment en -partie la nourriture des sauvages dans la saison, et ils les sèchent -pour leurs provisions d’hiver. Les cénelles, fruit du houx, sont de deux -sortes, blanches et rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des -fruits, plantes et racines qui croissent spontanément dans les -différentes parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent -lieu de nourriture. - -Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine (ce qui est fort -remarquable) est assez féconde pour pousser de nouveaux jets pendant un -certain nombre d’années. Nous en avons eu la preuve sous les yeux, dans -une racine à laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de -différentes crues. Le chanvre est plus rare que le lin. - -ARBRES. Comme nous avons presque toujours côtoyé les rivières, nous -n’avons pu rencontrer une grande variété d’arbres. On n’y voit guère que -des buissons, des saules, des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le -cotonnier ou peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture -aux chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; les -Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils disent que c’est sur -ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, et que depuis la feuille ne -cesse de trembler. Sur les montagnes on ne trouve de haute futaie que le -pin et le cèdre blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les -meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de l’Ouest. Il -y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le résineux, le blanc, le -pin à goudron, et le pin élastique, dont les sauvages se servent pour -faire des arcs. L’if, quoique rare, se trouve aux montagnes, ainsi que -l’érable blanc; les tamarins y croissent en abondance. Vers les -_Côtes-noires_, la violence des vents est telle que les cotonniers, qui -y croissent à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les -formes les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment -tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par prendre -de si singulières positions, qu’il eût été impossible à une certaine -distance de dire quelle partie visible de l’arbre touchait immédiatement -la racine. - -OISEAUX. Les oiseaux ne sont pas moins variés que les fleurs: on en voit -de toute forme, de toute grandeur et de tout plumage, depuis le pélican -blanc et le cygne, jusqu’au roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans -sa relation du Paraguay, fait chanter ce dernier comme un rossignol, et -s’étonne à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des -sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique du Sud ne -soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même celui des Etats-Unis, on -doit dire que c’est par erreur que le célèbre auteur a ajouté la beauté -du chant à celle du plumage. Le seul son que l’on entende, lorsque cet -oiseau voltige d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement -semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit que par la -rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites ailes. Le -_noutka_ est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche propre à l’Orégon. -Toute la partie supérieure de l’oiseau est rougeâtre; la tête tire sur -le vert; le cou, cuivré et cramoisi, varie selon l’incidence de la -lumière. Par la gorge, il ressemble à l’oiseau-mouche commun, connu à -l’est des montagnes; mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses -plumes métalliques sont disposées en un large collier dans la partie -inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de tout le -plumage. - -INSECTES, REPTILES. Je ne ferai mention des reptiles que pour remercier -Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre le plus terrible de tous, -le fameux serpent à sonnettes, le bouclier impénétrable à leurs dards. -En effet, comment s’est-il fait que pas un homme de la caravane, ni même -un cheval ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, dans un -seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, nos -charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de fouet? - -Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet des fourmis: -c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent doit servir à leur -nourriture d’hiver ou seulement à la construction de leurs cellules. -Peut-être nos remarques pourront-elles servir à résoudre la difficulté. -Il n’y a ici dans les fourmilières ni froment ni grain qui en tiennent -lieu, par conséquent point de provision de bouche de cette nature; à -leur place, ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux -élèvent en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un pied de -haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que le grain employé -ailleurs au même usage que ces petits cailloux n’est point destiné à -nourrir la fourmi, mais bien plutôt à lui bâtir une demeure. - -Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition dans les -montagnes; la vermine, au contraire, ronge les pauvres sauvages; et ce -qu’il y a de plus triste, c’est que, loin de songer à s’en débarrasser, -ils l’entretiennent par leur malpropreté. - -On a souvent parlé des _maringoins_; ils m’ont tant tourmenté dans ce -voyage que je peux bien contribuer pour ma part à publier leur -méchanceté. Quand il s’agit de nuire à l’homme, il n’y a point d’animal -qui l’emporte sur ces insectes. Au milieu de la journée, ils ne vous -inquiéteront pas, mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que -vous alliez vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la -nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; ils -s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, et enfoncent dans -la chair leur dard empoisonné, contre lequel il n’y a point d’autre -défense que de se cacher entièrement sous sa couverture, ou de -s’envelopper la tête de quelque tissu impénétrable, au risque -d’étouffer. C’est surtout pendant le repas qu’ils sont incommodes. -Alors, pour s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri -ou d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède est -efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; car on est -presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. On pourrait -donner à ces sortes de repas le titre de festins à tristes figures: -chacun y fait la grimace, et les plus insensibles même ont les larmes -aux yeux. Tant que la fumée dure, ces petits trouble-tout voltigent à -l’entour; mais aussitôt que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à -la charge dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du -corps qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois pourri, -jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite. - -Les _frappe-d’abord_ ou _brûlots_ se trouvent par myriades au désert, et -ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. Comme ils sont si petits -que l’œil peut à peine les apercevoir, ils attaquent aisément la peau, -et se glissent jusque dans les yeux, les narines et les oreilles. Pour -s’en débarrasser, on met des gants, et sur la tête un mouchoir qui -couvre le front, le cou et les oreilles; on garantie le visage par la -fumée d’une courte pipe. - -Les _mouches-à-feu_ ou vers luisants des montagnes ne sont pas -nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. Lorsqu’on -les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe certain de pluie; -alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant l’air comme autant -d’étoiles errantes ou de feux follets, leurs belles formes phosphoriques -vous rendent la route distincte et visible. Les sauvages s’en frottent -parfois le visage, et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils -se promènent le soir comme des météores dans les environs du village. - -Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous n’avons guère eu -recours à la pêche que pour les jours maigres. Il est cependant arrivé -que, nos vivres, commençant à manquer, nous vîmes nos lignes plus -heureuses que nos fusils. Les poissons que nous prîmes le plus souvent -sont les mulets, deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois -différentes espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la -Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons en moins -d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans un grand nombre de -rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes espèces de saumons. Ces -derniers remontent les rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les -redescendre. Les jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et -les sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après. - -Nous avons vu les ouvrages des _castors_; le pays où nous sommes est -leur pays par excellence. Tout le monde sait l’emploi qu’ils font de -leurs dents et de leur queue; mais ce qu’on ignore peut-être, et ce qui -nous a été assuré par les trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre -qu’ils abattent du côté où ils veulent construire leur digue, ils -choisissent parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur -l’eau; et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante, -ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne s’étonne -donc pas qu’une tribu indienne considère les castors comme une race -dégradée d’êtres humains, dont les crimes et les vices, ayant irrité le -Grand-Esprit, celui-ci, pour les punir, les réduisit pour un temps à la -condition de brutes; mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force -primitive; et même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de -langage; car on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter, -délibérer sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers -nous assurent que les castors qui refusent de travailler sont chassés de -la république à l’unanimité des voix et à coups de dents; que ces -proscrits sont obligés de passer un hiver misérable, à moitié affamés, -dans un trou abandonné d’une rivière, où on les prend facilement. Les -trappiers les appellent _castors paresseux_, et disent que leur peau ne -vaut pas la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et la -prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à l’abri des -rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et délicate; on en -sert la queue comme en Europe le beurre. Leur peau, si recherchée, se -paie sur les lieux de neuf à dix piastres, mais en marchandises, ce qui -ne revient pas à une piastre en argent; car une seule pinte de genièvre, -par exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend ici jusqu’à -vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent si facilement des -fortunes colossales; tandis que des employés, à qui l’on donne jusqu’à -neuf cents piastres par an, n’ont pas même une chemise à la fin de -l’année? Dans cette catégorie de vendeurs n’est pas comprise l’honorable -Compagnie de la baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y -est strictement défendue. - -La _loutre_, brune et noire, abonde dans les rivières de nos montagnes; -mais comme le castor, elle est poursuivie avec avidité par les -chasseurs. - -A propos des amphibies, un mot de la _grenouille_. La plus ordinaire -est celle que l’on voit en Europe; mais il y en a une autre qui en -diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte une queue et des cornes, et -qu’elle ne se trouve que dans les sables arides. Des voyageurs donnent à -cette espèce le nom de _salamandre_. - -Le _rat des bois_, espèce de blaireau, est très-commun; on le trouve -ordinairement dans les endroits marécageux, où il se nourrit de petites -écrevisses. Voici le stratagème dont il se sert pour obtenir son met -favori: placé sur le bord d’un étang, il laisse tomber dans l’eau sa -longue queue dépourvue de poil; les écrevisses, avides d’un si bon -morceau, s’en saisissent. Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées, -il donne une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise en -quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en sûreté à une -petite distance de l’eau, puis les dévore avec avidité. Il a toujours -soin de les prendre par derrière, les tenant de travers pour garantir sa -bouche de leurs pinces. - -Le _blaireau_ proprement dit habite dans toute l’étendue du désert, mais -il ne se montre guère; il se tient toujours près de son gîte, et à -l’approche du moindre danger, il y rentre au plus vite. Il est à peu -près de la grosseur de la marmotte; sa couleur est un gris argenté; ses -pattes sont courtes; sa force est prodigieuse. Un jour, nous en -surprîmes un assez éloigné de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y -rentrer; il se réfugia dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit -aussitôt par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance -d’un camarade pour l’en retirer. - -D’où vient le nom qu’on a donné au _chien-de-prairie_? Personne n’a pu -nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la couleur, l’agilité, il -ressemble à l’écureuil, et habite en communauté dans des villages qui -ont parfois plusieurs milliers de loges; la terre répandue autour de -chaque trou fait un tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A -l’approche de l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou -en jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la -peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques minutes, on -voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le nez à la fenêtre; le -chasseur, qui le guette, choisit ce moment pour tirer son coup, ce qui -demande beaucoup d’adresse, vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet -d’une tête fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous -ensemble; c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. Quel -est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile de le -deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent la présence; -seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, on peut croire que -la sagesse y préside. Les habitués du logis sont le pigeon, l’écureuil -barré, le serpent à sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère -expliquer que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit, -dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait cette -opinion, c’est la position de leur village, toujours éloignée des eaux, -et l’herbe menue qui en tapisse le sol. - -Le _mephitis-americana_, ou la bête puante, est un gentil quadrupède de -la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes couleurs. -Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle queue touffue, et lance à -diverses reprises, à mesure qu’il s’éloigne, une décharge de fluide que -la nature lui a donné pour sa défense; cette liqueur est si infecte, -qu’il n’y a ni homme ni animal capable d’y résister. - -Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, lorsque nous -étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec moi d’une excursion, il -vit deux _mephitis_ sur sa route; et comme c’était la première fois -qu’il faisait une pareille rencontre, il crut avoir trouvé deux petits -ours. L’envie lui prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son -grand chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec -prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait plus -qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau; tout à coup -la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. Bien qu’il fût encore -à cent verges de nous, déjà nous sentions cette insupportable odeur; -pendant plusieurs jours il n’y eut presque pas moyen de l’approcher; -toute la maison était infectée; à la fin on se vit obligé de détruire -tous ses vêtements. - -Le _cabri_, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil; seulement -le bois du mâle est plus petit et n’a que deux branches. Son poil, -imitant celui du cerf, est nuancé de blanc sur la croupe et sur le -ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. Quand il traverse le -désert, son allure ordinaire est un petit galop fort élégant; de temps -en temps il s’arrête tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux -voir; c’est le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le -cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder encore; -le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser en agitant quelque objet -de couleur tranchante; l’animal s’approche de plus près, mais son -imprudence cause sa perte. Le cabri est la gazelle ou l’élan des -naturalistes. La chair en est saine, mais de moindre qualité que celle -du cerf ou du chevreuil. On ne le tue que lorsque le chevreuil, la -grosse-corne, la biche, la vache du buffle manquent. - -La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages en font un -jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord un carré de cinquante à -quatre-vingts pieds qu’ils entourent de perches et de branches d’arbres, -n’y laissant qu’une petite entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts -de cette entrée, comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne -droite deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et -qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. Alors de -nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, et les poussent devant -eux jusqu’à ce que, les ayant engagés entre les deux haies, ils les -serrent de si près qu’ils sont obligés de se jeter pêle-mêle par la -petite entrée de l’enclos préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les -assomment à coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule -fois les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà. - -La chair de la femelle du _buffle_ est la plus saine et la plus délicate -des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune qu’on peut l’appeler -le pain quotidien des sauvages; ils ne s’en dégoûtent jamais et se la -procurent avec la plus grande facilité. Elle est bonne dans toute ses -parties, mais pas également pour tous: les uns préfèrent la langue, -d’autres la bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son -morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des tranches -assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une sorte de hachis qu’on -pétrit avec la moelle des plus gros ossements, la plus esquise de toutes -les graisses. Ce hachis, auquel on donne les singuliers noms de -_taureau_ et de _fromage_, se mange ordinairement cru; mais cuit, il est -moins indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées. - -Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette majesté du -désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; rarement on le rencontre -seul. Très-souvent on en voit plusieurs milliers réunis, les mâles d’un -côté, les femelles de l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a -lieu. Dans le courant de juin, nous en vîmes aux environs de la _Plate_ -une si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble -(pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année passée), -le nombre des animaux réunis de toutes les foires de l’Europe. C’est en -pareille circonstance qu’a lieu la grande chasse. Au signal donné, les -chasseurs, tous montés sur des coursiers rapides, se précipitent vers le -troupeau qui se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa -victime, c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur, -avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, plus -estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour l’abattre plus -sûrement, il doit caracoler autour de l’animal jusqu’à ce qu’il soit à -portée de le blesser à mort. Malheur à lui si la blessure qu’il lui -fait n’est pas mortelle! la crainte alors se changeant en fureur, le -buffle se retourne brusquement et poursuit à outrance le chasseur. Un -jour, nous fumes témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit -causer la mort à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence -jusqu’à se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans -armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever une -vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage que la vache, en -l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. Malgré sa prompte fuite, -il se vit poursuivi de si près qu’il allait être la victime de sa -témérité, lorsque le jeune Anglais qui nous accompagnait vint -heureusement à son secours. Il ajusta l’animal de la rive opposée, et -d’un coup de fusil l’étendit raide mort. - -Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la gloire pour le -chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée dans un endroit où -il peut facilement s’en rendre maître. Le nôtre, nommé John Gray, était -réputé le meilleur chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une -fois les preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires, -jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant nous régaler d’un -plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au milieu de notre caravane, -d’un buffle énorme qu’il avait blessé mortellement; cet animal essuya le -feu de plus de cinquante fusils, plus de vingt balles l’atteignirent; -trois fois il succomba: mais la fureur lui rendant de nouvelles forces, -trois fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait s’en -approcher. - -La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté -affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher suffisamment sans -être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous du vent; car le buffle a -l’odorat si fin que, sans cette précaution, il est capable de sentir -l’ennemi à plusieurs milles de distance. Il doit ensuite marcher -lentement, courbé le plus possible, avec une casquette à poils sur la -tête, de manière à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin, -lorsqu’il est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans -quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de rester -inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que le chasseur tire -à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le bruit de l’arme à feu ne font -qu’étonner le reste du troupeau; le chasseur a le temps de recharger et -de tirer successivement plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles -hésitent entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq, -six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de nos -chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages croient que chez -les buffles, comme chez les abeilles, chaque troupeau a sa reine, et que -lorsque la reine tombe tout le troupeau l’environne pour la secourir. Si -le fait est vrai, on conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre -la reine, a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand -l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille de sa -peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, dont on charge -sa monture; quelquefois on ne prend que la langue, et on abandonne le -reste à la voracité des loups. Ceux-ci ne tardent pas à se rendre au -festin qui leur est préparé, à moins qu’ils n’en soient empêchés par la -proximité du camp; dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close. -Alors le voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements se -font entendre sur tous les tons et presque sans interruption tant que -dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu de tous les -loups de la contrée on finit par dormir aussi tranquillement que si l’on -était seul. - -Il y a différentes espèces de _loups_, gris, noirs, blancs et bleus. Les -loups gris sont les plus communs, du moins ceux qu’on voit le plus -souvent. Le noir est très-grand et féroce; quelquefois il s’insinue dans -un troupeau de buffles de l’air le plus paisible du monde; on ne -s’aperçoit pas de sa présence; mais malheur au jeune veau qu’il -rencontre éloigné de sa mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces. -S’ils rencontrent dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours -estropié, ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à -chercher son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à -l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la surface des -plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque la nécessité ne -les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement profonds, sont pour eux -des abris sûrs contre les chasseurs. - -Un petit loup, surnommé le _loup de médecine_, passe pour une espèce de -manitou parmi les sauvages; ils attachent une idée superstitieuse à son -aboiement, qui se fait surtout entendre le soir et pendant la nuit. -Leurs jongleurs prétendent comprendre les nouvelles qu’il vient leur -annoncer; le nombre et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements -servent de règle à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui -approchent dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans le -voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. Et aussitôt -chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle vraie que le loup -annonce, les sauvages, comme toutes les dupes, en publieront cent autres -controuvées. - -Les montagnes renferment quatre espèces d’_ours_, le gris, le blanc, le -noir et le brun. Les deux premiers sont ici les rois des animaux, comme -le lion l’est en Asie; ils ne lui cèdent guère en force et en courage. -Cette année, je me suis trouvé plusieurs fois en personne à la chasse -aux ours; j’y ai même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs -_Têtes-plates_ qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris. -Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient -furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance son agresseur. En -moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber deux sous les coups de mes -camarades, mais si bien atteints qu’ils avaient perdu tout pouvoir de -nuire. - -Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs voyages aux -sources du Missouri, donnent un exemple frappant de la force physique de -cet animal. Un soir, les hommes du dernier canot découvrirent un ours -couché dans la prairie, à peu près à trois cents verges de la rivière; -six d’entre eux, tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer -bataille. Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la -distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent alors leur -coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans le corps de -l’animal; deux passèrent à travers les poumons. L’ours, furieux, se leva -en sursaut, et, la gueule béante, se précipita vers ses ennemis. Comme -il approchait, les deux chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui -firent deux nouvelles blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule, -retarda un instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le -temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux qu’ils -furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. Deux eurent le -temps de se réfugier dans le canot, les quatre autres se séparèrent, et -se cachant derrière les saules, tirèrent coup sur coup aussi vite qu’ils -purent recharger. Toutes ces blessures ne firent que l’exaspérer -davantage; à la fin, il en poursuivit deux de si près, qu’ils -cherchèrent leur salut dans la rivière en s’élançant d’une hauteur -d’environ vingt pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus -qu’à quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti des -saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le traînèrent -ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient percé de part -en part. - -Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en hiver l’ours -suce sa patte et vit de sa propre graisse; les Indiens ajoutent qu’avant -d’entrer dans ses quartiers d’hiver, c’est-à-dire dans le creux d’un -rocher ou d’un arbre, ou dans quelque trou souterrain, il se purge, puis -se remplit de semences sèches qu’il ne digère point. Alors il reste -couché pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une -patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il ne fait que -quatre fois de tout l’hiver. - -Les _tigres_ sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris; mais il -paraît que la peur de l’homme ne les domine pas moins que les autres -animaux. Il n’y a que quelques jours un chasseur indien revenait au camp -avec trois belles peaux de tigres de huit à neuf pieds de long depuis -l’extrémité de la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et -quoiqu’il ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné seulement -de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à leur poursuite, -jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un arbre, il réussit à les tuer à -coups de flèches. Les tigres ont une force extraordinaire dans la queue, -et s’en servent adroitement pour étrangler les chevreuils, les -grosses-cornes, les cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert -de nourriture. - -Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons, oiseaux, -arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus pendant notre -voyage. - -ARBRES. - -Aune. -Bouleau. -Cèdres (rouge et blanc). -Chêne. -Cotonniers (trois espèces). -Cyprès. -Frêne. Erable blanc. -Hêtre. -Mûrier. -Noyers (de différentes espèces). -Rabajapières. -Sapin et pin (cinq espèces). -Saule. -Sureau. -Tremble. - - -ARBUSTES ET PLANTES. - -Absynthe. -Raume. -Cerisier. -Cormier. -Epinette. -Framboisier. -Genévrier. -Groseillier. -Herbe à la puce. -Houblon. -Houx. -If. -Kinnekenic. -Menthe. -Salsepareille. -Tamarin. -Vigne (fruit rouge). - - -FRUITS. - -Aiguille d’Adam. -Biscuit (racine). -Cactus americana. -Cerise. -Champignon. -Cotonnier. -Ecorce de sapin. -Framboise. -Fruit de kinnekenic. -Gadelles. -Plantain. -Pomme de sapin. -Pomme blanche. -Poire. -Pois. -Prune de prairie. -Gland d’églantier. -Graine de buffle. -Graine blanche. -Graine du bois gris. -Grappe. -Groseille. -Kamath. -Mûres. -Ognons doux. -Patate. -Racine amère. -Racine du charbon. -Tabac. -Tournesol. -Vigne. - - -FLEURS. - -Aiguille d’Adam. -Cactus (trois espèces). -Campanule. -Chanvre. -Chardon (trois espèces). -Corinthienne. -Dominicale. -Eléphantine. -Epinette. -Fleur bleu d’azur. -Fleur bleue de kamath. -Gueule de lion. -Iris (trois espèces). -Joséphine. -Lin. -Lupins (œillet). -Lynchnis. -Lis rose. -Lis Saint-Jean. -Marguerites. -Marianne. -Ognon doux. -Racine amère. -Renoncule. -Sonnette. -Tournesol. - - -ANIMAUX. - -Blaireau (deux espèces). -Buffle. -Cabri. -Carcajou. -Cerf de biche. -Chat sauvage. -Chat souris. -Cheval sauvage. -Chevreuil à mulet. -Chevreuil à queue noire. -Chevreuil commun. -Chien de prairie. -Chien sauvage. -Cochon de terre. -Ecureuil (dix espèces). -Grosse-corne. -Lapin. -Lièvre. -Loup (cinq espèces). -Marte. -Mephitis americana. -Mouton blanc. -Original. -Ours (quatre espèces). -Porc-épic. -Rat des bois. -Renard (quatre espèces). -Renne. -Taupe. -Tigre rouge. - - -OISEAUX. - -Aigle noir. -Aigle nonne. -Alouette. -Avocette. -Bec à l’envers. -Bécassine. -Bois-pourri. -Butor. -Canard. -Caracro. -Cardinal. -Coq des plaines. -Corbeaux. -Cormoran. -Dindon. -Epervier. -Etourneau. -Faisan. -Geai. -Grue. -Hibou. -Hirondelle. -Mangeur des maringoins. -Martin-pêcheur. -Moqueur. -Noutka. -Oie. -Oiseau-bleu. -Oiseau-buffle. -Oiseau-jaune. -Oiseau-mouche. -Oiseau-noir. -Oiseau-rouge. -Outarde. -Pélican. -Perroquet. -Pie. -Pique-bois. -Pivert. -Pluvier. - -Poule des prairies. -Robin. -Roitelet. -Rossignol. -Sarcelle. -Tourterelle. - - -AMPHIBIES. - -Castor. -Crapaud. -Grenouille à queue. -Grenouille commune. -Loutre. -Rat musqué. -Salamandre. -Tortue. - - -POISSONS. - -Anchois. -Carpe. -Esturgeon. -Mulet. -Saumon (six espèces). -Truites (trois espèces). - - - - -SIXIÈME LETTRE - -A MADAME ROSALIE VAN MOSSEVELDE, A TERMONDE - - -Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841. - -«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence est -attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec plaisir cette pensée -du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes lettres à Charles et à -François, parce que cette vérité si consolante est mise dans tout son -jour dans le récit que j’ai commencé, et de plus encore dans ce qui me -reste à ajouter. Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les -dangers que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des -sauvages. - -Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières, -l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace de cinq jours -seulement nous en avons traversé dix-huit, et jusqu’à cinq fois la même -en cinq quarts d’heure. Je ne parlerai donc que de ceux qui nous ont -présenté le plus de difficultés. Le premier passage vraiment difficile -fut celui de la fourche du sud de la _Plate_; mais comme nous étions -avertis depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions pris -nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en explorèrent si bien -le fond, que nous le traversâmes, sinon sans tumulte et grande peine, du -moins sans grave accident. Les chiens de la caravane eurent à faire le -plus d’efforts; laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces -pauvres bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les -déterminer à passer à la nage une rivière de près d’un mille de large, -et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les charrettes, si on -ne les eût soutenues de tous les côtés pendant que les mulets tiraient -de toutes leurs forces pour les faire avancer. Aussi nos chiens ne la -traversèrent-ils que lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux -d’autre alternative que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres. -Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement on -passe cette fourche en _bulbooat_ (c’est le nom qu’on donne à des -bateaux construits sur les lieux avec des peaux de buffle crues); quand -l’eau est grosse et qu’on ne trouve pas de gué, leur emploi est -absolument nécessaire; il ne le fut pour nous, ni dans cette occasion, -ni dans d’autres semblables. - -Le second passage est celui de la fourche du nord de la _Plate_, moins -large, mais plus rapide et plus profonde que celle du sud. Nous avions -passé celle-ci dans nos charrettes; devenus un peu plus hardis, nous -résolûmes de passer l’autre à cheval. Ce qui nous détermina à cette -tentative, ce fut l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos -une petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval -sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain dont -on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les flots. Reculer -en pareille conjoncture eût été honteux pour des missionnaires. Nous -nous avançâmes donc, les Frères dans leurs charrettes, les PP. Point, -Mangarini et moi sur nos coursiers. Après la traversée, des voyageurs -nous dirent qu’ils nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je -le crois sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et -après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes au -rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour être témoin de la -scène du monde la plus risible, si elle n’avait été plus sérieuse. Dans -un même instant, nous vîmes le plus grand wagon emporté par le courant -malgré les efforts, les cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un -attelage, un char et un charretier qui pensent se noyer; une autre -charrette renversée de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau -que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés dans leurs -traits: ici un colonel américain, les bras étendus et criant au secours; -là un petit voyageur allemand et sa faible monture disparaissant -ensemble pour se montrer, un moment après, l’un à droite et l’autre à -gauche; ailleurs un cheval abordant seul au rivage; plus loin deux -cavaliers ensemble sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son -cheval faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et -indivisible avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul -mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait montré le -plus de dévouement pour sauver et montures et cavaliers. En -reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée, lui fit présent d’un autre -cheval. - -Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes, parlant -de notre arrivée sur les bords de la _Rivière-aux-Serpents_[5], je -disais que là nous attendaient un grand danger et une bonne leçon; je -pourrais ajouter, et de beaux exemples. Cette rivière, beaucoup moins -large et, au gué que nous traversions, moins profonde que la _Plate_, ne -pouvait être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient -si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y avait donc -rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais soit inadvertance -ou distraction, soit désobéissance de l’attelage, la charrette du frère -Charles se trouva sur la pente d’un roc et déjà trop avancée pour -pouvoir reculer: mulets, voiture et voiturier, tout fit la culbute, et -malheureusement dans un trou assez profond pour ne laisser aucune -espérance de salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage -au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le pauvre -frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de l’autre toutes -les _Têtes-plates_ présentes plongeaient pour sauver la voiture, le -bagage et les mulets. Le bagage, à peu de chose près, fut sauvé. A force -d’efforts, on était parvenu à relever la charrette, lorsqu’un pauvre -sauvage, qui seul la soutenait en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus: -«Je me noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère, qui -faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était sur le -point de périr victime de son dévouement. Enfin tous ceux qui savaient -nager, hommes, femmes, enfants, ayant fait des prodiges pour nous donner -des preuves de leur attachement, il se trouva que nous n’eûmes à -regretter personne; l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû -se sauver de lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper -les traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans l’eau, -ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les plus beaux de la -caravane, quoique considérables, fut bientôt réparée. Pendant qu’on -s’occupait à faire sécher le bagage, je retournai au Fort-Hall, où, -retrouvant dans M. Ermatinger la même sympathie et la même générosité -qu’il m’avait toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres -mulets, pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse dû -payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter de la -circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit la remarque -que ce jour avait été le seul dans tout le cours de notre voyage où, à -cause de l’embarras du départ et des adieux que nous faisions à nos -amis, nous nous étions mis en marche sans songer à réciter -l’_itinéraire_. - -Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de Dieu, je n’en -doute nullement. Nous cheminions tranquillement sur les bords de la -_Plate_. Malgré les avis du capitaine Fitz-Patrick qui dirigeait la -caravane, plusieurs jeunes gens s’étaient écartés de la bande, pendant -que le capitaine, le P. Point et moi nous avions pris les devants pour -chercher un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément -de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout à coup nous -entendîmes le terrible cri d’alarme: _Les Indiens! les Indiens!_ Et, en -effet, nous vîmes dans le lointain un grand nombre de sauvages se -grouper d’abord, puis se diriger vers nous à toute bride. Sur ces -entrefaites arrive à la caravane un jeune Américain à pied et sans -armes; il s’était laissé surprendre par les sauvages, qui lui avait tout -enlevé. Pendant qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et -surtout qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement -la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il retourne à -l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance éclatante. A cette vue, -tout le monde s’émeut; la jeunesse américaine veut se battre: le -colonel, en sa qualité d’homme de guerre, range les wagons sur deux -lignes et fait placer au milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque -risque; tout se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron -sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant un -large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention d’envelopper -notre phalange; mais à notre bonne contenance, et à la vue du capitaine -qui s’avance vers eux, bientôt ils ralentissent le pas et finissent par -s’arrêter. On parlemente, et le résultat de la négociation ayant été -qu’on rendrait au jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à -condition que lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout -s’apaisa, et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces -sauvages étaient un parti d’environ quatre-vingts _Sheyennes_; leur -tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre camp -deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre table, et tout se -passa à la satisfaction générale. - -Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des _Têtes-plates_, -mais acculés dans une gorge de montagnes, après avoir marché inutilement -une journée entière, nous fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le -soir, on s’aperçut qu’il y avait dans les environs un parti de _Ranax_, -sauvages qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou -quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais il paraît -qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils avaient disparu. - -Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, nous -pensâmes un instant que nous allions avoir à nous défendre nous-mêmes -contre un grand parti de _Pieds-noirs_. Nous étions sur les terres que -leurs guerriers infestent le plus souvent; déjà on croyait les avoir vus -en grand nombre derrière la montagne en face de nous. Mais, incapables -de s’effrayer à la vue des _Pieds-noirs_, eussent-ils été cent fois plus -nombreux, nos braves _Têtes-plates_, dont le courage était centuplé par -le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent tout disposés à se -défendre. _Pilchimoe_, élevant en l’air sa carabine, part comme un -éclair, se dirige droit vers le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la -montagne et disparaît à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de -ses camarades. Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les -chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous vîmes descendre -de la montagne, non des _Pieds-noirs_, mais nos braves Indiens suivis -d’une douzaine de _Ranax_. Un parti de ces sauvages se trouvait dans les -environs. En nous apercevant dans le lointain, ils s’étaient rassemblés, -beaucoup plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux un -chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en faveur de la -religion. J’eus avec lui une longue conférence, dans laquelle je reçus -de lui la promesse que tous ses efforts tendraient à inspirer à ses gens -les sentiments que je lui inculquais. Il nous quitta avec sa suite, le -lendemain du jour où les quatre chefs des _Têtes-plates_ arrivèrent pour -nous féliciter de l’heureuse issue de notre voyage. - -Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre un sauvage -maître de lui-même. Ce chef _ranax_ était le frère d’un _Ranax_ tué par -l’un des chefs _têtes-plates_ qui venaient d’arriver. Ils se saluèrent -devant nous en se voyant, et se séparèrent au départ, comme l’eussent -fait deux nobles chevaliers chrétiens qui n’ont d’animosité contre -l’ennemi que sur le champ de bataille. Cependant les _Têtes-plates_ ne -fumèrent pas avec les _Ranax_, qui les avaient indignement trahis en -plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas difficile de -les réconcilier enfin une bonne fois. Les _Têtes-plates_ feront -assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que les autres -n’en exigeront pas davantage. - -Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement dans vos -prières. - - - - -SEPTIÈME LETTRE - -AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE - - -Racine-amère, de l’emplacement choisi pour la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre -1841. - -Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, vous méritez -sans doute une longue lettre de notre part. Je prends d’autant plus -volontiers la plume, que je sais que les nouvelles que j’ai à vous -communiquer ne contribueront pas peu à vous entretenir dans vos bons -propos, et à augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos -prières. - -Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le désert, et -malgré la privation continuelle de pain, de vin, de fruits, de café, de -tout ce que le monde appelle les douceurs de la vie, nous nous sentons -plus forts, plus dispos et plus encouragés que jamais à travailler à la -conversion de ces pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de -toutes parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en -soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler _notre vie, -notre douceur et notre espoir_, puisqu’il a plu à la divine bonté que -les grandes consolations nous vinssent les jours de ses fêtes. C’est le -jour de sa glorieuse assomption dans le ciel que nous avons rencontré -l’avant-garde de nos chers néophytes, et que pour la première fois nous -avons assisté à leur pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que -nous avons célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères. -C’est huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux et -leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour où l’Eglise -célèbre la fête de son saint Nom que le camp du grand chef renouvela -cette consécration au nom de toute la peuplade. C’est le 24 septembre, -fête de Notre-Dame de la Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la -rivière qui est encore appelée la _Racine-amère_, mais où doit bientôt -couler le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête du -saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre promise, en -plantant une grande croix sur le sol destiné à la première réduction, -circonstance qu’on m’assure avoir été prédite par une petite fille de -douze ans, baptisée et morte pendant mon absence, comme je l’ai rapporté -dans une autre lettre (_p._ 114). Que de motifs d’encouragement vint -encore nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour, -l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce jour, 10 -octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) nous bénit du -haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité divine, que ne nous -promet pas la Vierge qui a donné son Fils pour le salut du monde! Quinze -jours après, le quatrième dimanche d’octobre, fête du Patronage de la -sainte Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première -réduction maternelle, la première chambre de notre résidence; vingt-cinq -petits sauvages recevaient le baptême; des représentants de vingt-cinq -nations différentes assistaient aux instructions; et pour tant de -faveurs reçues par l’entremise de Marie, tous, d’une voix unanime, nous -la proclamions Reine de la réduction naissante, en donnant à cette -dernière le nom de _Sainte-Marie_. - -Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces -remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées -conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, jointe à la -manière dont nous avons été appelés, envoyés et amenés dans ces parages, -jointe surtout aux dispositions de nos bons Indiens en faveur de notre -religion, que tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans -l’espérance que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir -bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions du -Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui nous occupe le -jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve que ce beau idéal n’est -pas seulement un rêve, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, les -voix bruyantes de nos charpentiers, le forgeron qui fait résonner le -marteau sur l’enclume, m’annoncent qu’il est question, non plus de poser -les fondements, mais bien d’élever le comble de la _maison de prières_ -(église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages députés de la tribu -des _Cœurs-d’alènes_, qu’attire ici la nouvelle du bonheur futur des -_Têtes-plates_, sont venus nous conjurer d’avoir aussi pitié de leurs -compatriotes. «Père, me disait l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes -de pitié, nous désirons servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que -faire pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre, -voilà pourquoi nous nous adressons à vous.» - -Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, que j’eusse -voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous aussi, mes Sœurs, vous -eussiez été présents à la cérémonie qui eut lieu vers le soir. Combien -tous les cœurs n’eussent-ils pas été émus en voyant s’élever dans les -airs le signe auguste de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il -est vrai, si l’on n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle -d’un missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des martyrs -de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments de foi et -d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis le grand chef jusqu’aux -plus petits enfants, venaient se prosterner aux pieds de l’arbre des -élus et coller leurs lèvres sur le bois qui a sauvé le monde; avec quel -dévouement ils prenaient à haute voix le saint engagement de souffrir -plutôt mille morts que de jamais abandonner la prière! - -Si nous étions en nombre encore quelques années, que de nouvelles -provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume de notre Seigneur! -Je n’en doute pas, deux cent mille âmes seraient sauvées. Les -_Têtes-plates_ et les _Cœurs-d’alènes_ ne sont pas nombreux, il est -vrai; mais les _Pends-d’oreilles_ forment une tribu trois fois plus -nombreuse et non moins bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé -plus de deux cent cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà -baptisé et nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont -éloignés de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront -ensuite six cents _Shlishatkumche_, huit cents _Stiet-Shoi_, trois cents -_Zingomènes_, deux cents _Shaistche_, trois cents _Shuyelpi_, cinq cents -_Tchilsolomi_, quatre cents _Sim-poils_, deux cents cinquante -_Zinabsoti_, trois cents _Yinkaeêous_, mille _Yejakomi_, tous de la même -souche, et parlant à peu près la même langue. Les _Spokanes_, leurs -voisins, ne tarderaient pas à suivre leur exemple; les _Nez-percés_, -déjà envahis par les ministres protestants, se dégoûtent de leurs -prêches et nous tendent les bras. Les _Ranax_, dont le chef s’est montré -si bien disposé, les _Serpents_ et les _Corbeaux_ que j’ai visités -l’année dernière, les _Sheyennes_ que j’ai rencontrés deux fois sur les -bords de la _Plate_, la nombreuse nation des _Scioux_, les _Mandans_ -avec les _Arikaras_ et les _Gros-Ventres_ ou _Minatares_ (trois tribus -réunies, ensemble trois mille âmes) qui m’ont reçu avec tant de marques -d’estime et d’amitié, les _Omathas_, d’autres nations encore qu’il -serait trop long d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux. - -Il n’y a que les _Pieds-noirs_ dont on aurait lieu de désespérer, si les -pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des hommes. Ce sont -des assassins, des voleurs, des traîtres, pis que cela encore. Mais -qu’étaient primitivement, dans l’Amérique du Nord, les _Chiquites_, les -_Chiriganes_, les _Hurons_ et les _Iroquois_? et avec le temps et le -secours d’en haut que ne sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces -derniers que les _Têtes-plates_ sont redevables des germes de bien qui -produisent aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs les -_Pieds-noirs_ n’en veulent pas aux _Robes-noires_; loin de là, les -autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions en cette -qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. C’est même en cette -qualité que, l’année dernière, étant tombé entre les mains d’un de leurs -partis, je fus conduit comme en triomphe à leur village, porté par douze -guerriers sur un manteau de peaux de buffle, et invité à un festin -auquel assistaient tous les braves du camp, et au commencement duquel je -fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le _Benedicite_, -frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, pour -signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre n’enfante -que le mal. - -Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu inspire à nos -supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en ai demandé de tous les -points du globe. Mais pour la plus grande gloire de Dieu, pour le salut -d’un si grand nombre d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à -dire; je ne dirai rien que d’exact. - -Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, au témoignage -de tous les voyageurs de l’Ouest que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui -ont parcouru toutes ces contrées et logé longtemps sous les loges des -_Têtes-plates_ en particulier), enfin d’après toutes les observations -que j’ai pu faire moi-même dans mes deux voyages, les _Têtes-plates_ -sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, à tel -point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables qualités, les -portèrent plus d’une fois à faire des choses que nous-mêmes aurions -peine à croire, si elles ne nous étaient attestées par des témoins -dignes de foi, comme de les faire danser jusqu’à l’entier épuisement de -leurs forces, sous prétexte de détourner de prétendus fléaux dont ces -imposteurs assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés. - -Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire aussi -qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent personne, -mais malheur à qui les provoque injustement! On a vu des poignées de -leurs braves attendre de pied ferme des forces vingt fois plus -nombreuses que les leurs, en soutenir le choc sans plier, et, en les -mettant bientôt en pleine déroute, les faire repentir de leur injuste -agression. Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux -montagnes, soixante-dix _Têtes-plates_ se voyant forcés d’en venir aux -mains avec les _Pieds-noirs_ d’environ cinq cents loges (ce qui suppose -à peu près quinze cents guerriers,) résolurent d’en soutenir l’attaque -en hommes déterminés à mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi -fondait sur eux, qu’ils étaient encore à genoux, adressant au -Grand-Esprit toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit: -«Qu’on ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie, -ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le choc de -l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. Le combat -commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura cinq jours de suite, -c’est-à-dire jusqu’à ce que les _Pieds-noirs_, effrayés d’une audace qui -tenait du prodige, se virent contraints de battre en retraite, -abandonnant sur le champ de bataille un grand nombre de morts et de -blessés; et, chose vraiment étonnante! du côté des _Têtes-plates_, dont -chacun avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un -prisonnier; un seul mourut des suites d’une blessure, mais seulement -plusieurs mois après l’action, et le lendemain du jour où je l’eus -baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui fût restée tout entière dans -la cervelle. - -C’est dans cette affaire que le brave _Pilchimoe_, dont j’ai parlé -plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son dévouement. -Les chevaux de toute la troupe passaient isolés dans la prairie; tout à -coup arrive de loin au grand galop une bande de Pieds-noirs dans le -dessein de s’en emparer. _Pilchimoe_ voit le danger; il était à pied, -mais près de lui se trouvait une femme à cheval, courir aux autres -chevaux, les rassembler et les ramener au camp; tout cela fut pour lui -l’affaire de quelques minutes. - -Un autre guerrier, nommé _Sechelmela_, voyant un Pied-noir isolé des -autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, le prenant pour un -des siens, le pria en grâce de le laisser monter en croupe sur son -cheval. Le Pied-noir avait une carabine, la Tête-plate n’avait que son -arc. Aussitôt il conçoit le dessein de s’emparer de cette arme; avant de -se découvrir, il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche -quelque temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y -attendait le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie: -«Pied-noir, je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus mort -que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais bien armé, -se met à la poursuite d’autres ennemis. - -Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il est de Pierre, -le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui quinze jours, un -Pied-noir, grand voleur de chevaux, venait d’être surpris par nos gens -en flagrant délit; c’était pendant la nuit, il faisait fort obscur. -Quoique blessé, ou plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que -plus redoutable, ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de -faire usage contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne -n’osait avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts -ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, vous avez -peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, il l’achève d’un -coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, tourne les yeux vers le -ciel, et fait à haute voix sa prière à peu près en ces termes: -«Grand-Esprit, vous savez pourquoi j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas -par vengeance, il le fallait bien pour faire un exemple qui rendît les -autres plus sages. Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans -l’autre vie, nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu -nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais le -couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla de son -manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu le cadavre. - -Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la tête de la -peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande des Robes-noires; -Pierre baptisé est maintenant un véritable apôtre. Avant son baptême, il -pouvait déjà se rendre cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le -mal, ce n’a été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai -toujours tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait -une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt le -village, adressant à chaque loge soit des encouragements, soit de -simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il le juge à propos pour le -bien de ceux à qui il s’adresse. Son cheval, qui se distingue par deux -cornes de bœuf attachées entre les deux oreilles, est si habitué à ce -manége, que sans être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque -l’exhortation du cavalier commence, et se remet en marche dès qu’elle -est finie. - -J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; que vous -dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à la plupart des autres -sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni importuns, ni imprévoyants, ni -inconstants, encore moins cruels; qu’ils sont d’un désintéressement, -d’une générosité, d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs -amis; que du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont -irréprochables et même exemplaires; que les querelles, les injures, les -divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. L’année -dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au milieu d’une grande -partie de la peuplade, jamais je n’ai pu observer le moindre -dérèglement; que si quelques enfants vont nus, usage qu’il serait facile -d’abolir, personne ne paraissait avoir l’air de s’en apercevoir. - -J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà surnaturalisées -par des vues de foi, et par leur grand zèle pour pratiquer ce que -commande et éviter ce que défend notre sainte religion; qu’on ne -rencontre plus chez eux aucun vestige de superstition; que leur -confiance en nous est telle, qu’il ne leur vient pas même à la pensée -que nous puissions être ni trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la -moindre difficulté les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur -sont proposés. J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des -Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les maladies, -les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce qu’ils ont fait -pendant mon absence, et jusqu’à notre retour parmi eux, rend également -témoignage de la droiture de leurs intentions. Maintenant quelle -exactitude à se rendre aux offices! quel recueillement à la chapelle! -quelle attention au catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle -ferveur dans leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce -qu’ils racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent -leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, on dirait -qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes ou de choses qui leur sont -absolument étrangères. Je ne connais pas de simplicité religieuse qui -surpasse la leur. «Père, disent-ils ordinairement en baissant -modestement les yeux et le ton de la voix, ce que je vous dis, je ne -l’ai jamais dit, et je ne le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous -le dis, parce que vous me le demandez et que vous avez droit de le -savoir.» - -Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, dont les -ordres, se bornant presque à l’expression d’un désir, sont cependant -toujours écoutés, ne se distinguent pas moins par leur docilité à notre -égard que par leur ascendant sur la tribu. - -Le plus influent d’entre eux, surnommé _le Petit-Chef_, à cause de -l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et comme chrétien, -serait comparable aux plus beaux caractères de l’antique chevalerie. Un -jour, lui septième, il soutint l’assaut de tout un village de _Ranax_ -qui attaquait injustement ses compagnons. Une autre fois, il ne se -signale pas moins contre les mêmes Ranax qui venaient de se rendre -coupables envers lui de la plus noire trahison; il marche contre eux -avec dix fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se -croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du Ciel -qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les mettent en -déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre plus considérable, -si, au plus fort de la poursuite, le petit-chef ne se fût souvenu que ce -jour-là était un dimanche, et n’eût arrêté ses compagnons en leur -criant: «Mes amis, c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner -au camp!» A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs -pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer à panser -leurs blessures, ils tombent à genoux dans la poussière, pour rendre au -Dieu des armées tout l’honneur de la victoire. Le petit-chef atteint -d’une balle au travers de la main droite, en avait perdu entièrement -l’usage; mais voyant deux de ses compagnons blessés plus grièvement que -lui, il banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit -soin d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée. - -Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux ni -moins prudent; aussi plusieurs fois les _Nez-percés_, nation beaucoup -plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils offert la dignité de -grand-chef, s’il voulait passer dans leurs rangs. Il aurait pu le faire -sans blesser les droits de personne, tout sauvage étant libre de quitter -un chef pour passer sous un autre quand bon lui semble, à plus forte -raison quand il s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le -petit-chef, content du poste que lui avait assigné la Providence, -repoussa toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre -raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a fait naître -chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates que je dois -mourir.» Amour de la patrie bien recommandable sans doute, mais ce qui -l’est peut-être encore plus dans un guerrier, c’est la vraie humilité -dont toutes ses paroles sont empreintes: «Avant de connaître le vrai -Dieu, me disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait, -mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais comment ni -pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» Aujourd’hui, -non content d’être le premier à tous les offices qui se font à la -chapelle, il est toujours le dernier qui cesse de prier ou de chanter -dans sa loge, et le matin, avant le point du jour, ses chants et ses -prières ont déjà recommencé. - -Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche pas de -s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque chose -d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours avant notre arrivée, -une jeune personne s’étant absentée de la prière pour une raison qui ne -lui semblait pas légitime, il prit un fouet, et reprochant à cette fille -légère de se trouver où elle ne devait pas être et de n’être pas où elle -devait se trouver, il la flagella en public de manière à donner un -exemple dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut -cette correction en toute humilité et promit de se corriger. - -Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite en -commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent des -cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois bien avant dans -la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un s’éveille, il se met -encore à prier. Le bon vieux _Simon_ a pris l’habitude avant de se -coucher, de rassembler les braises de son foyer; puis il fait dévotement -sa prière, fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se -réveille, il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois ou -quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui qui s’éveillait -le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller les autres pour leur -faire recommencer la prière en commun. Ce pieux excès provenait d’un -petit avis que je leur avais donné dans ma première visite: _que quand -on s’éveillait la nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu_. On leur -a expliqué depuis comment il fallait entendre la chose. - -La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas cessé. Hier -mourut une jeune femme, baptisée quatre jours auparavant. A cette -occasion nous leur expliquâmes la doctrine de l’Eglise sur le -purgatoire, en leur recommandant de prier pour le repos de son âme. En -ce moment on dépose les restes de la défunte au pied du calvaire planté -au milieu des loges; on peut écrire en toute confiance sur la croix de -sa tombe: _In spem resurrectionis._ Bientôt nous célébrerons la -commémoration des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion -d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier sur les -tombeaux. - -Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et multipliées -qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. On sent ici que le -bonheur des petits et des humbles est de parler au Père céleste, et que -nulle maison ne leur offre tant d’attraits que la maison du Seigneur. -Ici encore, le repos du dimanche est si religieusement observé, que -même, avant notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en -toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute de -nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; car à leurs -yeux l’action de prendre son arc et de tirer une flèche en ce saint jour -n’eût pas été moins répréhensible que ne l’était chez le peuple de Dieu -l’action de ramasser du bois. Depuis qu’ils ont une idée plus juste de -la loi de grâce, ils sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non -moins attachés au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire -qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent éclaircir -leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité la permission -dont ils croient avoir besoin. - -Le grand chef se nomme _le Grand-visage_, à cause de la forme un peu -allongée de sa figure; on pourrait plus noblement l’appeler _l’Ancien -du désert_; car chez lui l’âge, la taille, la sagesse, tout est grand et -patriarcal. Dès sa plus tendre enfance, avant même qu’il eût pu -connaître ses parents, il avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son -père mourut, par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère, -quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui donne une -idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette pauvre peuplade. -Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha si bien en sa faveur le -cœur d’une pauvre femme, qu’elle s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel -bénit la généreuse tendresse de son cœur; bientôt elle eut la -consolation de voir son fils adoptif se distinguer entre tous les autres -enfants par son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était -reconnaissant, docile, charitable, et si naturellement pieux, que faute -de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance dans ce -qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu dans une forêt et réduit à -la dernière nécessité, il se mit à embrasser un gros arbre, le conjurant -d’avoir pitié de lui. Il n’y a pas deux mois encore, ayant perdu d’un -seul coup quatre grands calumets, perte considérable pour un Indien, il -retourna bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa faveur, -il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui voyez et pouvez -tout, je vous en prie, faites que je trouve ce que je cherche; -cependant, que votre volonté soit faite.» Cette prière devait être -agréable à Dieu. Il ne retrouva pas ses calumets, mais il avait reçu -mieux, les dons du Saint-Esprit par lesquels il se distingue, -simplicité, piété, sagesse, patience, courage et sang-froid. Telles sont -les qualités qui l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu, -à la première dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais -sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je l’espère, à -une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux que Moïse, ce nouveau -conducteur d’un autre peuple de Dieu, après avoir erré dans le désert -plus longtemps que le premier, a fini enfin par introduire ses enfants -dans la terre promise. Il a été baptisé le premier de sa grande famille, -se nomme Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour amener -ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour de Notre-Seigneur. - -Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, en quelque -sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je vous exhorte donc -beaucoup à prier sans cesse pour eux, car chacune de vous aura bientôt à -répondre pour une centaine de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le -bonheur de baptiser l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de -Dieu, encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841. - -Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai l’honneur d’être, -avec le plus profond respect, etc. - - - - -HUITIÈME LETTRE - -A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 26 octobre 1841. - -Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu dans mes -lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en suis sûr, bien -consolante pour toutes les personnes bien pensantes, et surtout pour -celles qui, tout en s’intéressant beaucoup au progrès de notre sainte -religion, veulent des faits bien prouvés avant d’asseoir leur jugement. - -De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que nous pouvons -conclure que la petite peuplade des Têtes-plates est un peuple d’élus; -qu’il est facile d’en faire un peuple modèle, la semence d’une -chrétienté qui ne le cède pas en ferveur à celle du Paraguay, et que -nous avons, pour parvenir à un but si désirable, plus de facilité que -n’en avaient nos Pères, et un concours de circonstances aussi heureux -que nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer. - -Eloignement des nations corrompues, aversion pour les sectes, horreur de -l’idolâtrie, sympathie pour les blancs, pour les catholiques, -particulièrement pour les Robes-noires, dont le nom seul, dans leur -esprit, par suite de l’idée favorable que leur ont donné les Iroquois, -est synonyme de bon, de savant, de catholique. De plus, position -centrale, emplacement assez vaste pour plusieurs réductions, terrain -fertile et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de -stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de Dieu et -de ceux qui le représentent le plus immédiatement; point de tribut à -payer que celui de leurs prières; expérience déjà sentie des avantages -de la vie civilisée sur la vie sauvage; enfin conviction profonde et -tout à la fois persuasion bien douce que, sans la religion qui leur est -prêchée, on ne peut être heureux ni en cette vie ni en l’autre. - -Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute), nous devons -conclure ensuite: que la meilleure fin que nous puissions nous proposer -est celle que nos Pères ont eue en vue au Paraguay, et que les meilleurs -moyens pour parvenir à cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces -moyens et cette fin ayant été approuvés par les autorités les plus -respectables, couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos -ennemis. - -Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être question que -de nous faire une idée nette de la fin que nos Pères du Paraguay se sont -proposée, c’est-à-dire de l’espèce de culture qu’ils ont cru devoir -donner à l’esprit et au cœur de leurs néophytes, et du degré de -perfection où ils ont cru possible de les amener avec le temps. Après -avoir fait une étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de -Muratorie, il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points -suivants: - -_A l’égard de Dieu_, foi simple, vive, ferme, éclairée pour tout ce qui -est de nécessité de moyen et de précepte. - -* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout ce qui s’y -rapporte. - -* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les autres -saints. - -* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs. - -_A l’égard du prochain_, * respect pour l’autorité, pour la vieillesse, -pour les parents. - -* Justice, charité, générosité à l’égard de tous. - -_A l’égard de soi-même_, humilité, modestie, discrétion, douceur, pureté -de mœurs, * amour du travail. - -En insistant particulièrement sur les points marqués d’un astérisque. - -1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à cause des -sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche que leur ont fait -autrefois Muratori, et de nos jours le célèbre Wiseman, font tous leurs -efforts pour avoir l’air d’être désintéressées et vraiment zélées dans -leurs prédications. - -2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que semble avoir -la Providence sur notre petit peuple. A sa grande cérémonie -d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite chapelle, faite de -branches et de paille, des représentants de vingt-cinq nations -différentes. - -3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage, vu le -voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible de ne pas -perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme. - -4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver leur -esprit de la contagion des malheureux principes qui désolent à présent -tant de nations prétendûment civilisées. - -Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le défaut -dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates; ou si ce -n’est pas la paresse proprement dite chez ces derniers, c’est du moins -une grande inaptitude au travail des mains, qu’il faut tâcher de faire -disparaître à force d’exercice et de patience. - -Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir nous arrêter: - - - MOYENS NÉGATIFS: - -1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes ici éloignés, -non-seulement de la corruption du siècle, mais de tout ce que l’Evangile -appelle le monde; il s’agit de conserver ce précieux avantage, en -prenant les plus grandes précautions dans les rapports immédiats des -sauvages avec les blancs, même avec les ouvriers que nous n’avons que -pour la nécessité; parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils -sont loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles à -des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons qu’autant -qu’ils se rapprochent des blancs. - -2º L’intelligence de la langue maternelle _seule_, en se bornant dans -des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre à lire et à écrire -dans leur langue, puis le calcul et le chant musical. Des exceptions à -cette règle ne pourraient avoir lieu qu’en faveur de ceux en qui l’on -verrait des dispositions extraordinaires, et qui feraient concevoir -l’espérance fondée de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le -bien de la religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait -fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité, je -l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des erreurs, qu’il -faudrait même éclairer du flambeau des sciences humaines, si elle se -trouvait dans le voisinage des prétendues lumières, mais qui est la -source de toutes les vérités et de toutes les vertus, quand elle peut -n’être éclairée que du flambeau de la foi. C’est en quoi Laharpe -lui-même fait consister la perfection de notre ministère auprès des -sauvages, en parlant des apôtres de notre Compagnie: - - - Eclairant par la foi l’ignorance sauvage. - - MOYENS POSITIFS: - -1º Emplacement de la première réduction, plan du village, nature des -constructions, division de terre. Tous ces points ont été longtemps -pesés et discutés. Maintenant l’emplacement est définitivement arrêté; -je vous envoie ci-joint le plan du village. Les bâtisses que nous avons -jugées nécessaires ou utiles sont, comme dans les réductions du -Paraguay: une église de cent pieds de long sur cinquante de large, des -écoles, des ateliers, des magasins, des champs publics, etc. - -2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux, le chant, la -musique, les instructions et catéchismes, l’administration des -sacrements, les congrégations. Dans toutes ces dispositions, nous -tâcherons de nous conformer, autant que possible, à ce qui se faisait au -Paraguay. - -Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant qu’elles -soient approuvées, amendées ou modifiées par les bons conseils que nous -désirons tous recevoir de tous ceux qui ont à cœur l’avancement de -l’œuvre de Dieu, et qui par leur position ont grâce d’état pour nous -communiquer le véritable esprit de la Compagnie. - -Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai l’honneur -d’être, etc., etc. - -P.J. DE SMET, S. J. - -_P. S._ Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations civilisées, -dont les représentants assistaient avant hier à nos instructions: - -Arikaras. -Chawanous. -Chippeways. -Cœurs-d’alène. -Corbeaux. -Grees. -Iroquois. -Kootenays. -Nez-percés. -Payots. -Pends-d’oreilles. -Pieds-noirs. -Ranax. -Sauks. -Serpents. -Spokanes. -Têtes-plates. -Yoots. - -Allemands. -Américains des Etats-Unis. -Belges. -Canadiens. -Français. -Irlandais. -Italiens. - - - - -NEUVIÈME LETTRE - -A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses, 28 décembre 1841. - -Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville, sur le fort -Columble, à environ trois cent vingt milles de notre établissement. - -Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent à -partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des provisions pour -l’hiver, des semences pour le printemps, des outils pour les sauvages si -bien disposés au travail, des bœufs, des vaches, enfin tout ce qu’exige -le premier établissement d’une réduction. Le second motif était de -visiter les Pends-d’oreilles ou Calispels, qui, pour la plupart, se -tiennent pendant l’automne sur la _Rivière-à-Clarck_. - -La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux Têtes-plates, -et leur demandai quelques chevaux de charge et une escorte en cas de -rencontre des Pieds-noirs. Ils m’amenèrent dix-sept chevaux et dix -jeunes guerriers. Ces dix braves, dont plusieurs avaient été criblés de -balles et de flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré, -pendant tout le voyage, un dévouement, une docilité et une complaisance -au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner et de prévenir jusqu’à -mes moindres besoins. - -Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre, et fîmes -environ quatre milles en descendant la vallée de la _Racine-amère_. Le -premier jour nous ne rencontrâmes qu’un chasseur solitaire, chargé d’un -gros chevreuil dont il nous offrit généreusement la moitié. Le -lendemain, nous eûmes à supporter la neige qui tombait à gros flocons; -chemin faisant nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait -la grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles -rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge. Nous -traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que deux célèbres -navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté en 1805 pour se rendre -dans le pays des Nez-percés ou Sapetans; je l’appelai le ruisseau de -_Saint-François de Borgia_. Six milles plus bas nous arrivâmes à -l’embouchure de la belle rivière de _Saint-Ignace_ que nous traversâmes -aussi. Elle entre dans la vallée de _Sainte-Marie_ ou de la -_Racine-amère_ par un beau défilé appelé communément par les montagnards -ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, _la porte de l’enfer_. -Ces messieurs ont habituellement les mots de diable et d’enfer à la -bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas chercher ailleurs la -raison de ces sortes d’appellations qu’on rencontre si souvent dans le -pays. Aussi j’ai examiné le _Passage-du-diable_, j’ai vogué sur la -_Course-de-Satan_, je me suis trouvé entre les dents du _Rateau de -l’abîme infernal_. Le _Rateau_ et la _Course_, sur le Missouri, méritent -réellement un nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des -écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière d’arbres -et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la vase, et contre -lesquels les flots poussés par un courant impétueux, font un fracas -épouvantable; le second, outre les mêmes difficultés, a de plus une -pente si rapide que le plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant. -Deux fois le brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon -passage en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes perdus.» -Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et nous sortîmes, sinon sans -peur, du moins sans accident. - -Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le bord d’un petit -ruisseau, au pied de la montagne que nous avions à traverser le -lendemain. Trois familles de la tribu de _Stiet-Shoi_ ou _Cœur-d’alène_ -s’y joignirent à nous, pour faire ensemble une partie du voyage. J’eus -le loisir de les entretenir longtemps sur des matières religieuses, et -leur trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures -dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter, ils me -prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade. Pendant la -prière du soir, trois _Kalispels_ arrivèrent au même endroit, et -s’arrêtèrent tout court à la distance d’une centaine de pas, pour ne pas -nous troubler dans nos exercices de piété. Un de nos chasseurs nous -apporta un beau chevreuil, un autre deux faisans; ces derniers sont -très-nombreux ici, et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur -chair est blanche et très-délicate. - -La vallée de _Sainte-Marie_ a une étendue de cent cinquante à deux cents -milles en longueur, sur quatre à sept milles de large; elle est bornée -des deux côtés par des amas de rochers entassés les uns sur les autres à -une hauteur considérable, presque inaccessible à cause des débris qui en -encombrent le pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère -couche de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de pins. -Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux, particulièrement de -chevreuils, de biches, de grosses-cornes, de moutons d’une laine blanche -comme la neige et fine comme la soie, d’ours et de loups de toute -espèce, de panthères, de tigres, de chats-tigres et de chats sauvages, -de carcajoux, animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et -d’une force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri -on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse pour y -passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi tout entière à -son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce de marmotte, et -l’original, qu’on ne parvient guère à tuer; il est si vigilant, qu’au -moindre bruit, par exemple, d’une branche qui se rompt, il cesse de -manger, regarde de tous côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître -que long-*temps après. - -Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle offre -cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque toute son -étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, de sapins, de -cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. Parmi les oiseaux les -plus remarquables, on y distingue l’aigle-nonne, ainsi appelé par les -voyageurs à cause de sa couleur noire, excepté la tête qui est blanche; -l’aigle noir, l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille. - -Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant qu’ils -paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils abusent), -nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze heures du matin. Nous -escaladâmes bientôt une crevasse de rocher garnie de pins dont toutes -les branches étaient couvertes d’une mousse noire et fine, en forme de -festons ou de guirlandes de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace -d’environ six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant -nous étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres -placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. Arrivés -enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes une jolie petite plaine -appelée la prairie de _Kamath_; c’est là que les Têtes-plates viennent -chaque année au printemps déterrer la racine du même nom qui, avec la -viande sèche du buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie. -Nous descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix milles -d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent pour se jeter -plus loin dans la _Rivière-à-Clark_. Pendant qu’on dressait la loge pour -y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui se cachait dans les environs; -je n’eus garde d’en parler à mes jeunes braves, qui n’auraient pas -manqué de l’attaquer; mais le soir je pris la précaution de faire faire -bonne garde autour des chevaux. - -Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice de la -Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène qui -m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en prières et en -instructions; Técousten, le chef de mon escorte, en fit deux à ses -camarades et parla avec beaucoup de force et de précision sur différents -points de la religion qu’il avait déjà entendu expliquer. - -Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint sacrifice, -je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un défilé d’environ six -milles, au pied de la _Rivière-à-Clark_. - -Nous y étions attendus par deux camps de _Kalispels_; avertis de notre -arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent pour me donner la main, -avec toutes les démonstrations de la joie la plus sincère. Le chef du -premier camp s’appelait _Chalax_; je baptisai dans sa petite peuplade -vingt-quatre enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays -que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, il nous -procura six ballots de viande de buffle. - -Le chef du second camp, nommé _Koytilpo_, avait trente loges sous ses -ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. Je fus agréablement -surpris en les entendant réciter fort bien les prières que j’avais -enseignées aux Têtes-plates lors de ma première visite. Voici le mot de -l’énigme: ayant appris que je reviendrais aux montagnes l’année -suivante, ils envoyèrent chez les Têtes-plates un jeune homme -intelligent et doué d’une bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit -et retint les prières, les cantiques et les points essentiels au salut. -Rentré dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses -compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement -instruits. La même ardeur s’était communiquée aux autres petits camps -avec le même succès. Ce fut une grande consolation pour moi de voir -faire le signe de la croix et d’entendre prier et chanter les louanges -de Dieu dans un désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais -prêtre catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient -au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt pouvoir laisser -un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait un premier essai de la -vie civilisée en cultivant les patates; ils m’en offrirent plusieurs -plats; ce fut les premières que je vis depuis mon départ des Etats-Unis. -Leurs loges sont faites en nattes de jonc, comme celles des -Potowatomies, à l’est des Montagnes. Avant de se coucher, ils -assistèrent encore à des instructions que leur firent Técousten et un -autre chef. Quelle admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs, -l’un des chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à -sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de modestie et de -recueillement, qu’à les voir on les prendrait plutôt pour des religieux -que pour des sauvages. Lorsque le chef finit, tous répondent _Koey!_ mot -qui correspond à notre _Amen_. Le lendemain, avant mon départ, je -baptisai vingt-sept de leurs petits enfants. - -Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes dans la -grande plaine de _Kamath_. Les loups y sont très-nombreux et féroces; au -printemps dernier ils ont enlevé aux Kalispels et dévoré plus de -quarante chevaux. Une fontaine d’eau bouillante se trouve à peu de -distance du nord-est. Un défilé montagneux d’environ dix milles nous -conduisit de cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze -loges de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations d’amitié -que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait fait plusieurs -milles pour venir à ma rencontre, m’avoua franchement que des ministres -américains, qu’il avait rencontrés pendant l’été, lui avaient rendu ma -prière (religion) fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé, -ajouta-t-il, et j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à -lui faire comprendre la différence entre ces messieurs et les prêtres, -et les motifs de leurs calomnies contre la véritable Eglise de -Jésus-Christ. - -A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit lac -d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes montagnes. A -cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, je l’appelai _le lac -des Ames_. - -Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin et donné une -instruction à tous les sauvages réunis, nous continuâmes notre marche -sur les bords de la _Rivière-à-Clark_, que nous devions côtoyer pendant -huit jours, nous fûmes une grande partie de la journée sur le penchant -d’une haute montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre à -cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais passages, mais -aucun ne m’avait encore paru si dangereux; le monter à cheval était -impossible; à pied j’allais m’épuiser de fatigue avant d’être au bout. -Je me rappelai que nous avions à notre suite une vieille mule assez -prudente et pas trop vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme; -au moyen de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna -fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant du plus beau -coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la rivière et ses environs; -au-dessus de nos têtes des rochers s’élevant graduellement en -amphithéâtre; en face, dans le lointain, des montagnes à perte de vue -couvertes de pins jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de -position, je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa route -pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du _mauvais rocher_ (c’est le -nom que lui donnent les sauvages). - -La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes escarpées. -Cette belle rivière présente successivement toutes les phases capables -d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux coulent majestueusement avec un -doux murmure entre deux rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt -elle s’élargit dans un lit plus spacieux, et se transforme en une -surface large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt -des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance en -courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un éclair, en chutes et en -cascades et le mugissement des ondes imite le fracas des tourbillons que -la tempête excite dans la forêt. En un mot, rien de plus varié que son -cours, rien de plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué -les différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale -dont parle Charlevoix dans son _Histoire du Canada_. - -Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. Tandis -que les vieilles femmes montaient la rivière dans leur léger canot -d’écorces d’épinettes, qui portaient en même temps leurs petits enfants -et tout leur ménage, les hommes marchaient à pied, le long de la rive, -armés d’arcs et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits -prés ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand nombre de -chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens souvent pendant -plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent _mettre les chevaux en cage_; -en effet, il est rare qu’ils s’en éloignent à une grande distance. - -Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, si épaisse, -que dans presque toute son étendue nous pouvions à peine voir à la -distance de vingt verges. Nos bêtes de somme souffrirent beaucoup du -manque d’herbe pendant les trois jours que nous mîmes à la traverser. -C’était un véritable labyrinthe; du matin au soir on n’y faisait que -tourner dans tous les sens pour éviter les milliers d’arbres que les -feux, les tempêtes ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et -nos yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des -_Kalispels_ ou _Pends-d’oreilles_, sur ses îlots boisés de pins, sur ses -haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent par -terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent dans les -hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a environ trente milles en -longueur, et quatre à sept en largeur. - -Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés avant -d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine est dans son -genre une véritable merveille; les sauvages disent que c’est la plus -belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile de trouver ailleurs -des arbres aux proportions plus gigantesques. Du milieu des bouleaux, -des aulnes et des hêtres, qui n’y ont pas moins de deux brasses de -circonférence, le cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en -grandeur. J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre; -un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de long, sur -quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses s’entrelacent -au-dessus des hêtres et des bouleaux, et leur beau feuillage forment une -voûte si touffue que les rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur -base tapissée de lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme -toujours vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de colonnes -majestueuses, on dirait un temple immense élevé par la nature à la -gloire de son Auteur. - -Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; pendant une -demi-journée nous avions escaladé dans la forêt les flancs d’une haute -montagne par un sentier si affreux, que plusieurs fois je crus toucher à -ma dernière heure. Une fois surtout, je m’étais écarté de mon escorte, -et me trouvais seul sur une de ces projections de rochers, si fréquentes -sur les Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels -furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une pointe de -deux pieds de large seulement, ayant en face un abîme, à ma gauche un -rocher perpendiculaire, à ma droite un précipice d’environ mille pieds! -mon unique ressource était un parapet un peu plus large, à trois pieds -verticalement au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut; -ma mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de la -bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de temps à -perdre, je me recommandai à Dieu et donnai de l’éperon; le saut de ma -bête fut heureux, et je me trouvai hors de danger. Ces récits trouveront -peut-être des incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir -partager mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront avec moi -les merveilles de la nature et qu’ils auront comme moi leurs moments -d’admiration et de crainte. - -Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis dans la -forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, je découvris une -petite loge de joncs placée sur le bord de la rivière. J’appelai quelque -temps, mais point de réponse. Je me sentis comme entraîné à la visiter -et me fis accompagner par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille -femme, seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit et -des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre saint -Philippe nous apprend qu’il est des circonstances où toutes les -dispositions requises peuvent se trouver implicitement dans un acte de -foi et dans un désir sincère de ne vouloir entrer au ciel que par la -bonne porte. Toutes les réponses de la pauvre vieille exprimaient le -désir de connaître et d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de -tout mon cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux -être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt elle se mit -à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai Marie, et lui mis au cou -une médaille miraculeuse de la sainte Vierge. En la quittant, je -l’entendis encore remercier Dieu de cette heureuse rencontre. - -A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencontrai le mari -de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des infirmités, il -pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre un piége aux chevreuils -dans la forêt, lorsqu’informé de mon approche par mes gens, il hâta le -pas, et d’aussi loin qu’il m’aperçut, il se mit à crier d’une voix -tremblante: «O que j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra -affectueusement la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les larmes -m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, et je fus -quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je lui annonçai que je -sortais à l’instant même de sa loge, et que j’avais baptisé sa femme. -«J’ai appris, me répondit-il, votre arrivée aux Montagnes l’année -dernière; j’ai su que vous y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis -pauvre et vieux, je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir, -Robe-noire, rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux -appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis au bord -d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême avec le nom de Simon. -En me voyant partir, le bon vieillard ne cessait de crier et de répéter: -«Oh! que Dieu est bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous -m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours Dieu! -Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!» - -Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais voulu changer -en ce moment ma situation pour aucune autre sur la terre. J’ai la ferme -conviction qu’une telle rencontre vaut seule un voyage aux Montagnes. -Ah! bons et chers Pères d’Europe, je vous en conjure au nom de -Jésus-Christ le Sauveur du monde, ne balancez pas de venir dans cette -vigne; la moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il -pas: _Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur?_ -C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes isolées que le feu de -la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur des choses du ciel, -aussitôt leurs cœurs s’embrasent de l’amour divin, et ils mettent la -main à l’œuvre. Nuit et jour ils sont à nos côtés, insatiables du pain -de la parole de vie. Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce -sont nos péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes de -connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a pas de -sauvages au monde plus avides de connaître la voie du salut et chez qui -il y ait si peu d’empêchements à l’introduction de l’Evangile. Ils n’ont -ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus parmi eux aucun vestige de -superstition; ils n’ont aucune distinction de caste, et le voisinage des -blancs avec le cortége de vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas -encore sentir. - -Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; mais -doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert à traverser -est immense et monotone, mais on en voit la fin et on s’y prépare à -l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, mais elles fuient à -l’approche de l’homme. Si quelquefois on y est condamné à un jeûne d’un -ou deux jours, ce qui arrive, on en gagne meilleur appétit pour les -jours suivants; si une nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous -empêchent de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la -route qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent la -vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne mettre notre -confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos comptes toujours en -règle, et à la crainte d’un instant succèdent une joie et une -reconnaissance durables. - -Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de souffrir -des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, je rencontre ici -partout l’heureuse application du texte si consolant de l’Evangile: -_Jugum meum suave est, et onus meum leve._ On trouvera au dernier jour -que le nom du Sauveur a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples, -car l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient du -prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance sur mon -passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits enfants à -baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières uniquement pour -assister aux instructions. Partout les personnes âgées demandent la -régénération avec instance. Ah! vraiment les entrailles se dessèchent à -la vue de tant d’âmes exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on -doit s’écrier avec l’Evangéliste: _Messis quidem multa, operarii verò -pauci._ Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme en -entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait son obole -pour coopérer à une œuvre comme celle de la _Propagation de la Foi_; -l’œuvre la plus catholique et la plus glorieuse de notre siècle, -puisqu’elle procure le salut de tant de milliers d’âmes qui, sans son -secours, resteraient ensevelies dans les ombres de la mort? - -Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je dirai ici que -pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai baptisé cent -quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes vieux ou malades, et -j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, venus exprès des différentes -parties de ces montagnes pour entendre la parole de Dieu. J’ose espérer -que, conduits par une grâce et une providence si visibles, ils ne -tarderont pas à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef -Notre-Seigneur Jésus-Christ. - -J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés par le -révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, qui demeure à Wallamette, -non loin de l’océan Pacifique, et qui a fait plusieurs excursions -jusqu’au fort Colville. - -Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de dévotion auprès de -trois familles de Kalispels, sur le bord du lac de ce nom, où nous -étions arrivés la veille, comme je l’ai dit plus haut. Deux chaloupes -chargées de marchandises et conduites par huit métis engagés à la -Compagnie de la baie d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux -offices divins. Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui -m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je rendis grâces -à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en route pour venir me -rejoindre encore cette année. Je dois cet excellent interprète au digne -et respectable gouverneur de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, -M. Mac Lauchlin, au service duquel Charles était engagé. - -Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la _traverse des -Kalispels_. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance en -distance, un grand nombre de petits camps sauvages de quatre à six -loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller en hiver pour -trouver de quoi vivre par la pêche et par la chasse. Dans une pauvre -petite hutte de jonc, je trouvai cinq vieillards presque octogénaires, -dont trois aveugles et deux borgnes. C’était une image frappante de la -misère humaine. Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du -bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent -jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur nous vient dans -nos vieux jours! Nous vous aimerons, ô notre Dieu! oui, nous vous -aimerons jusqu’à la mort.» Dès qu’ils eurent compris la nécessité du -baptême, ils se jetèrent à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore -jamais rencontré parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais -pas même la moindre marque de froideur ou d’indifférence. - -La _traverse des Pends-d’oreilles_ offre un bel emplacement pour une -réduction. La prairie est grande et fertile, le bois ne manquera jamais, -la rivière est très-poissonneuse. Au fond de la prairie est un petit lac -ou marais d’environ six milles de circonférence, véritable rendez-vous -de toute espèce d’oiseaux aquatiques. On y serait à proximité d’un grand -nombre de tribus sauvages; les _Cœurs-d’alène_, les _Spoknanes_, les -_Chaudières_, les _Simpoils_, les _Kooteneys_, les _Gens-du-Lac_, les -_Nez-percés_, et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois -journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant qu’à une -forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y pourvoir de -vivres, d’outils et d’objets d’habillement. - -Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute montagne couverte -de neige. Le soir, à peine étions-nous campés sur un petit ruisseau qui -se jette dans le fleuve Columbie, que nous reçûmes la visite de -plusieurs Kalispels. Je fus agréablement surpris de la permission que -l’un d’eux me demanda: «J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un -chevreuil; il est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain -c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous, -Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes petits enfants sont à -jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens d’Europe! Ce sauvage n’avait -vu un prêtre qu’une seule fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une -oie qu’il avait tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de -Kamath. Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction. - -Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au fort. Nous y -passâmes trois jours pour arranger nos selles et emballer nos vivres et -nos semences. Partout où l’on rencontre les Messieurs de la Compagnie de -la baie d’Hudson, on est sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas -seulement aux démonstrations de la politesse et de l’affabilité, ils -préviennent vos désirs pour vous rendre service. Dans cette -circonstance, le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation, -alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon insu parmi -nos provisions toutes sortes de petites douceurs, telles que sucre, -café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, volailles, jambons et -chandelles. Outre les instructions que j’adressai pendant la messe aux -Canadiens engagés au service du fort, j’eus plusieurs conférences avec -le chef des _Shuyelpi_ ou _Chaudières_, homme intelligent, qui m’invita -à venir évangéliser sa nation. - -Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien remarquable -pendant notre retour, si ce n’est un fait que je veux raconter pour -l’instruction de ceux qui pourraient faire la même route que nous; il ne -prouve que trop combien il est utile d’être quelquefois méfiant, et que -partout on retrouve des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse -des _Pends-d’oreilles_ cinq ballots de viandes sèches; à notre retour, -n’en trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres -étaient devenus: «J’ai honte, _Robe-noire_, me répondit-il, j’ai peur de -vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque vous avez mis vos -ballots dans ma loge. Ma femme les a ouverts pour voir si la viande -n’était pas moisie; les dépouilles (c’est-à-dire la graisse) lui -parurent si belles et si bonnes qu’elle en goûta! Quand je rentrai, elle -m’en offrit ainsi qu’à mes enfants; le bruit s’en répandit dans le -village, les voisins sont venus, et nous en avons mangé tous ensemble.» -Deux ou trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du -tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos premiers -parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette aventure me fournit -l’occasion de les instruire de cette première prévarication et de ses -tristes suites. Le chef prit ensuite la parole, et après avoir bien -grondé sa femme, il protesta au nom de tous que cela n’arriverait plus à -l’avenir. Ces pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux, -et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier remplis de -pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle forte. La nécessité nous -força d’accepter ces pâtés de nouvelle espèce; on les prépare en les -mettant dans de l’eau bouillante; ils forment alors une soupe épaisse et -élastique qui a l’apparence et le goût du savon, et qui, assaisonnée -d’une bonne faim et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse -manger. - -Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, au milieu -des _Kalispels_, qui s’y étaient rendus des différentes parties des -montagnes pour me voir à mon retour. Je restai trois jours avec eux, les -instruisant et les exhortant du matin au soir. Mes dix jeunes -_Têtes-plates_ se chargèrent tous des fonctions de catéchistes, et ils -mirent un zèle qui ne pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et -le désir d’apprendre des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de -saint François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize -adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer s’était -comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent emporta ma loge et -la jeta entre les branches d’un gros pin. Ne pouvant la replacer, je me -trouvai exposé pour le reste de la nuit aux grêles, à la neige et à la -pluie; mais comme tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais -manteau de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps qui -me restait à dormir. - -Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement de -Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de nos bons -sauvages accourus à notre rencontre. - - - - -DIXIÈME LETTRE - -À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 30 décembre 1841. - -Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails de mon -voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai les remarques que -j’ai faites, et les observations que j’ai pu recueillir dans ce voyage -sur les coutumes et les pratiques des Indiens. - -Un jour, causant avec sept des _Têtes-plates_ de mon escorte, je leur -demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux dans leur -dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; un seul en avait -tué cinquante-neuf pour sa part. Les jeunes gens cherchent à se faire -une réputation d’habiles chasseurs par des traits d’agilité, de -dextérité et de force. L’un des sept s’était distingué parmi tous ses -camarades par trois coups bien remarquables; armé seulement d’une -pierre, il avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux -cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde à coups de -couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit et l’étrangla; -aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable hercule. Ils eurent -ensuite la complaisance de me montrer, à ma demande (car ils ne sont pas -vanteurs), les cicatrices des blessures que leur avaient faites les -balles et les flèches des _Pieds-noirs_. L’un avait eu la cuisse percée -de part en part de quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de -raideur dans la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en -apercevoir. Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une -balle. Un troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances, -avait reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche armée -d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux balles dans le -corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un _Pied-noir_ caché dans -un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous que le blessé, sautant -sur l’autre jambe, fondit sur son ennemi, et que le trou devint la tombe -de l’agresseur? J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se -servent en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me -répondirent en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent -d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me fit l’année dernière -le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant quatre ans, deux armures de -flèches dans le corps. Interrogé si les blessures avaient longtemps -suppuré, il me répondit comiquement: «Dans les montagnes, la viande ne -se gâte pas.» - -Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une stature -moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, même parmi -les sauvages; leurs jupes de peau, dégoûtantes à voir, leur restent sur -le corps jusqu’à ce qu’elles tombent entièrement en lambeaux; à chaque -instant elles s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui, -toujours en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de -toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage d’une -poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir au moyen d’une -couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent moins esclaves ici -qu’à l’est des montagnes, elles sont pourtant chargées des ouvrages les -plus pénibles. Ce sont elles qui cherchent l’eau et le bois, portent les -effets dans le déménagement, pagayent le canot, nettoient le poisson -lorsqu’on veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai -vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. Elles -préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines et les fruits -dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers et des chapeaux -sans bords, espèces _d’omnibus_ comme je l’ai dit dans le récit de mon -premier voyage. Une remarque assez singulière, c’est que les hommes y -manient l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de -la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces deux -occupations. - -L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les habitants de la -rivière; on n’entre guère dans une loge sans y voir des borgnes, des -aveugles, ou du moins des gens affectés du mal d’yeux. Quelle en est la -cause? Peut-être leur assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin -au soir à la réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi -l’incommodité de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent -autour du feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée. - -On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un ancien commis -de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien voulu me communiquer son -journal; voici ce que j’y trouve au sujet de ces messieurs, qui exercent -surtout leur métier au bas du fleuve Columbie et dans les environs. -Quelle que soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis -se forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un assez -long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur entonne un -air lugubre, et tout le monde le répète après lui en battant la mesure -avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, il s’approche du malade, se -met à genoux devant lui, serre les deux poings et les lui applique sur -l’estomac en s’appuyant de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette -opération fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont -bientôt étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent -alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le médecin -joint les deux mains, les approche de ses lèvres et souffle sur le -malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, par un tour de sa -façon, il lui fait sortir de la bouche une petite pierre blanche ou la -griffe d’un oiseau ou de quelque autre animal. Aussitôt il se lève, va -d’un air de triomphe montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la -santé du sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au -reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel pour -le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire bien payer, -et il n’y manque pas. - -Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et curieuses. -Voici ce que croient les _Tchinouks_, ou du moins ce qu’ils croyaient -avant d’être mieux instruits. Selon eux les hommes furent créés par une -divinité qu’ils nomment _Etala-*passe_, mais dans un état -très-imparfait; leur bouche et leurs yeux étaient fermés, leurs mains et -leurs pieds immobiles; en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes -de chair que de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent -_Ecanuum_, moins puissante mais plus bénigne que la première, vit les -hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle leur ouvrit la -bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et donna l’agilité à leurs -pieds et à leurs mains. Cette divinité compatissante ne se contenta pas -de ces premiers bienfaits; elle enseigna aux hommes à faire des -pirogues, des pagayes, des filets, en un mot, tous les ustensiles dont -ils se servent pour la pêche, et précipita dans la rivière des rochers -pour arrêter les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il -leur en faudrait. - -Les cérémonies d’enterrement parmi les _Talkotins_, qui habitent la -nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont bizarres et -révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant sa loge pendant neuf -jours; le dixième, tous les parents et voisins se réunissent dans un -endroit élevé; on y place le cadavre sur un bûcher, et l’on y met le -feu, au milieu des manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que -le défunt possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de -distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet. -Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les sortiléges -en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant qu’il ne peut réussir, -il étend sur le cadavre une couverture de peau, cérémonie dont le but et -l’effet est d’apaiser les parents irrités du mauvais succès de sa cure. -Pendant les neuf jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt -est obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du -soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été ou de -l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; elle y reste -jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire retirer, c’est-à-dire -jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle soit couverte de brûlures. -Alors on la force à recueillir avec ses mains du milieu des flammes la -graisse qui s’écoule du cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le -corps. Lorsque les nerfs des jambes et des bras commencent à se -contracter, la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses -membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente à pourvoir -à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur le bûcher en -flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y jettent de nouveau; -elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle tombe dans un état -d’insensibilité complète. - -Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus grands os, -les envelopper dans une écorce de bouleau et les porter au cou pendant -plusieurs années. Dans cet état, on la considère comme esclave; les -travaux les plus pénibles deviennent son partage; elle est la servante -de toutes les femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de -sa part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari étant -mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et d’en ôter -les herbes. Souvent les malheureuses veuves se suicident pour éviter -tant de cruautés. Au bout de trois ou quatre ans, les parents se -concertent pour la relever de son deuil. Ils préparent un grand festin -et y invitent tout le voisinage. On introduit la veuve, portant encore -les ossements de son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un -cercueil qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds. -Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; l’un -d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre la couvre de -duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le droit de se remarier; mais -comme on peut facilement se l’imaginer, le nombre de celles qui se -hasardent une seconde fois est très-petit. - -Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes des sauvages, -j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière de l’homme civilisé, -et qui, par le commerce avec ce dernier, est généralement un être -abruti. C’est une triste vérité reconnue en Amérique, que là où les -blancs sans principes pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt -les vices les plus dégradants y règnent. - -Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et dans ses -actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis héréditaires de -sa nation, alors il ne respire que haine et vengeance; mais on peut lui -appliquer ce qu’un auteur espagnol a dit des Maures: «Que l’Indien ne se -venge pas parce que sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance -seule peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé; -il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse qui puisse -pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, parce que, s’il la -sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» Dans toute autre -occasion, il est froid et délibéré, étouffant avec soin la moindre -agitation. Découvre-t-il, par exemple, que son ami est en danger d’être -tué par quelque ennemi aux aguets, on ne le verra pas accourir -précipitamment pour le lui annoncer, comme s’il était dominé par le -sentiment de la crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu -aujourd’hui?» Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air -d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta route.» Cette -allusion suffit, et son ami évite le danger avec autant de soin que s’il -avait connu tous les détails relatifs au piége qu’on lui tendait. Si la -chasse d’un sauvage a été infructueuse pendant plusieurs jours, et que -la faim le dévore, il ne le fera pas connaître aux autres par son -impatience ou son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si -tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer de courage -et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus injurieux que puisse -recevoir le sauvage, celui de _vieille femme_. - -Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les combats, -qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent des prisonniers et des -chevaux, le père ne montre aucune émotion de joie, et se borne à -répondre: «Ils ont bien fait.» Si, au contraire, on lui apprend que ses -enfants sont morts ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est -malheureux.» Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera -que quelques jours après. - -L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec la plus grande -facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. L’expérience et -l’observation lui donnent des connaissances que n’a pas l’homme -civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une forêt ou une plaine de deux -cents milles, avec autant de précision qu’un nautonier guidé par sa -boussole sillonne l’Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne -droite. Avec la même justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous -indiquera le soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages -qui l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal, -eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse -perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est plutôt le -fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances -déjà acquises par l’expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire -excellente qui doit suppléer dans les Indiens l’avantage qui leur -manque, de fixer comme nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se -rappellent, avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités -conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été -tenus. - -Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés par l’instinct, -et que chez eux les enfants trouveraient aussi aisément leur chemin à -travers une forêt que les personnes d’un âge plus avancé. C’est une -erreur. J’ai interrogé sur ce point des sauvages intelligents, et ils -m’ont laissé la conviction que c’est à leur grande attention à la -croissance des arbres et à la position du soleil qu’ils doivent cette -grande facilité de se guider dans leurs courses. Ils retiennent -non-seulement la position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa -forme, son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, le -côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres -points cardinaux, et que le côté exposé au sud-est est celui qui a les -branches les plus fortes et les plus nombreuses. C’est d’après ces -observations et d’autres semblables, qu’ils se dirigent dans leur -marche; ils ont grand besoin de les inculquer de bonne heure à leurs -enfants. Moi-même je me suis souvent servi avec succès de leurs -remarques dans mes petites courses à travers la forêt. - -Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. D’après -toutes les observations que j’ai faites, leur journée équivaut à peu -près à cinquante ou soixante milles anglais lorsqu’ils voyagent seuls, -et à quinze ou vingt milles seulement lorsqu’ils lèvent leurs camps. -Bien qu’ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences -qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces -d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus, -marquant les distances par journées, demi-journées ou quarts de -journées. Ces plans leur servent à régler en conseil leurs excursions -lointaines pour la guerre ou pour la chasse. Leur seule astronomie -consiste à pouvoir montrer l’étoile polaire, qui est leur guide dans les -voyages de nuit. - -Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande vénération. -Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se servent le -Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître à l’homme leur -volonté, pour le guider par des conseils salutaires et pour lui donner -l’intuition de l’avenir. Partant de cette idée, et regardant le songe, -ou comme un désir de l’âme inspiré par le génie, ou comme un ordre -émanant directement de lui, ils établissent en principe que c’est un -devoir religieux d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans -son journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se -faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, après s’y -être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier dans un rêve, -ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les jongleurs, et, sur leur avis, -se fit attacher à un poteau pour être brûlé en différentes parties du -corps. Parmi les _Corbeaux_, j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un -songe, a pris des vêtements de femme, et s’est assujetti à tous les -devoirs et travaux qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au -contraire, chez les _Serpents_, une femme rêva un jour qu’elle était -homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son réveil, elle se -revêtit des habits de son mari, prit son fusil, et alla essayer -l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. Depuis ce temps, elle -n’a plus quitté l’habillement d’homme; elle va à la chasse et à la -guerre; par quelques coups intrépides, elle a obtenu le titre de _brave_ -et le privilége d’être admise à tous les conseils des chefs. Il ne -faudrait rien moins qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe. - -Les _Potowatomies_ et les sauvages du nord ont la coutume, lorsqu’ils -font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter un collier -fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent le _wampum_. Lorsqu’ils -sollicitent l’alliance définitive ou offensive d’une autre nation, ils -joignent à l’envoi du wampum un casse-tête teint de sang, invitant leurs -voisins à venir boire avec eux le sang de leurs ennemis; expression -figurative, mais qui souvent devient une triste réalité. - -Chez les nations de l’ouest, c’est le _calumet_ qui sert de wampum, -lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le calumet ensemble, -c’est prendre l’engagement solennel de se traiter en amis; celui qui y -est infidèle perd toute estime et confiance, est considéré comme infâme -et s’expose à la vengeance divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le -calumet et tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge -que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner le -calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque est versé -dans leurs usages, les désirs de la nation qui le présente, ou ce -qu’elle a résolu de faire. - -Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; c’est -l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. Fumer -est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent au Grand-Esprit, -au soleil, à la lune, à la terre et à l’eau, et qu’ils les prennent pour -témoins de leur sincérité et pour garants de leurs engagements. Cette -coutume des sauvages, quoique ridicule en apparence, a cependant son bon -côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper les vapeurs -du cerveau, à relever leur courage, à les habituer à penser et à juger -avec justesse; c’est pourquoi le calumet est encore introduit dans les -conseils comme prologue, et devient le sceau de leurs décrets lorsque -les résolutions sont prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de -respect à ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en -alliance ou en traité. - -L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera peut-être -pas admise de tout le monde, car l’expérience semble démontrer que la -fumée du tabac agit puissamment sur le système nerveux. Je répondrai -pour les sauvages: Si la fumée du tabac est tirée et rejetée par la -bouche, elle produit sans doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais -lorsqu’elle est aspirée dans les poumons (et c’est la pratique -universelle des sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie. - - - - -ONZIÈME LETTRE - -A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS - - -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses, 31 décembre 1841. - -Après vous avoir donné la relation de ma course du mois dernier et les -observations que j’y ai recueillies, il me reste encore à vous faire -l’exposé de ce qui s’est passé chez les _Têtes-plates_ pendant mon -absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, dernier jour de l’an. -Les détails dans lesquels je vais entrer sur la situation de notre -réduction naissante, sous le rapport tant matériel que spirituel, vous -feront voir que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, -et que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que j’ai -avancé dans mes lettres précédentes. - -Comme le plan de notre réduction était définitivement arrêté, il -s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement d’exécution. Ce -qui pressait le plus, c’était une clôture qui renfermât le terrain -destiné au presbytère et à la ferme, et un bâtiment pouvant servir -provisoirement d’église. On se mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans -l’espace d’un mois tout fut achevé. Les _Têtes-plates_ eurent bientôt -coupé dans les forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la -clôture; et pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers -que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide de la hache, -de la scie et de la tarière, une chapelle avec fronton, colonnade et -galerie, balustrades, stalles, chœur, etc., dans laquelle on put réunir, -le jour de saint Martin, 11 novembre, tous les catéchumènes, et -continuer à les instruire jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le -baptême. - -Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les jours une -instruction de plus, à huit heures du soir, pour les personnes mariées -ou en âge de l’être; elle durait ordinairement environ cinq quarts -d’heure. Le recueillement de ces bons sauvages, toujours avides de la -parole de Dieu, se faisait surtout remarquer le soir, dans le silence de -la nuit, et dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par -leurs frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si bien -leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les Pères eurent la -consolation de baptiser deux cent deux adultes. - -Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter sa rage; -aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes de défiance -et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; maladie de -l’interprète, du sacristain, du préfet de l’église, lorsque leur -concours semblait le plus urgent; les orgues brisées involontairement -par les sauvages, au moment même où l’on devait en faire un si bon -usage; un ouragan la veille du baptême, le même qui avait renversé ma -loge dans la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt, -trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque dans ses -fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait conjurer contre la -belle cérémonie du baptême; mais, le jour arrivé, tous les nuages -disparurent. - -Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour même du -baptême; mais l’administration de ce premier sacrement s’étant prolongé -beaucoup plus longtemps qu’ils ne l’avaient cru, à cause de tout ce -qu’il fallait dire ou entendre par interprète, ils furent obligés de -remettre les mariages au lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux -chrétiens la garde de leur innocence baptismale. - -Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par écrit sur la -conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être utile de rapporter -ici celle que nous avons tenue ou établie, afin qu’elle soit redressée, -si elle n’avait pas été ce qu’elle aurait dû être. - -1º Nous sommes partis du principe que, généralement parlant, il n’y a -point de mariages valides chez les sauvages de ces contrées. La raison -en est qu’on n’en trouve pas un, même parmi les meilleurs, qui, après le -mariage contracté à la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer -sa première femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre; -plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la fois. Il -est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils ne se -sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais à d’autres; -mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en ont pas dit autant? -Peut-on inférer de là que le contrat soit valide quand il est -universellement reçu qu’après de telles promesses on ne reste pas moins -libre de faire ce qu’on veut si l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous -sommes donc convenus sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il -n’y a pas eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu -l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager dans -un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. C’était, si je ne -me trompe, la conduite de saint François Xavier dans les Indes, -puisqu’il est dit dans sa vie qu’il louait devant les maris celle de -leurs femmes qu’il croyait devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en -tinssent plus facilement à une seule. - -2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y avait eu que des -fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité de la réhabilitation -que pour le temps qui suivrait le baptême. - -Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour reconnaître -les degrés de parenté et en donner la dispense, on célébra la cérémonie -des mariages le lendemain du baptême; elle contribua beaucoup à donner à -la peuplade une haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre -mariages contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de -respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs indices -d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples, des vieillards -des deux sexes; leur présence à l’église pour un tel acte, qui prêterait -peut-être à rire en Europe, ne rendait la cérémonie que plus respectable -aux yeux de l’assemblée. C’est que chez les _Têtes-plates_ tout ce qui -touche à la religion est sacré; malheur à celui qui insinuerait la -moindre plaisanterie sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur -gros de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme de -la vie et surtout de la société conjugale. - -La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il fallût prendre -les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut dit que l’Eglise -l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et de dignité au contrat de -mariage, ils n’y virent plus rien que de raisonnable, et c’était à qui -serait témoin pour les autres. Le même étonnement s’était manifesté dans -le baptême au sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de -parrain, qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les -pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni quelles -obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers ni à se -choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand on se fut bien -entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant plus facilement que, pour -ne pas multiplier les affinités spirituelles, on donna seulement un -parrain aux hommes et une marraine aux femmes, et que, quant aux -obligations attachées à ce titre, les _Robes-noires_ promirent de se -charger de la plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes, -le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore que -treize chrétiens adultes; mais la section des personnes les plus âgées -ayant été baptisée avant les autres, ces nouveaux chrétiens, sans -quitter le cierge, symbole de leur foi, furent choisis pour la seconde -section, et ainsi de suite jusqu’à la fin. - -Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême, les Pères -n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à cause des -préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et d’une -indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion, mais quel fut -l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration de la chapelle! -Quelques jours auparavant, on avait chargé les femmes, les filles et les -enfants de faire le plus grand nombre possible de nattes de jonc ou -d’autres tissus; toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte -qu’on en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les -murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes ornées de -festons de verdure, de jolies draperies autour de l’autel, un ciel où se -trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau de la sainte Vierge sur le -tabernacle, la porte du tabernacle représentant le saint Cœur de Jésus, -les images des stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres -rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche d’un -grand jour, le calme du soir après un terrible ouragan: tout cela, avec -la grâce de Dieu, disposa si bien les cœurs et les esprits, que je ne -crois pas qu’il fût possible de voir sur la terre une assemblée d’hommes -plus semblables à la compagnie des saints. C’est là le beau bouquet -qu’il fut permis aux Pères d’offrir le lendemain à saint François -Xavier. Ce jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis -huit heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y eut -qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici l’ordre -suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, qui servirent -ensuite de parrains aux jeunes et aux petits garçons. Vinrent ensuites -les femmes mariées qui conservaient leurs maris, puis les veuves et les -femmes délaissées; enfin les jeunes personnes et les petites filles. - -Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec intelligence -à toutes les questions qui leur étaient adressées, réciter leurs prières -avec un redoublement de ferveur au moment où on les baptisait, et se -retirer ensuite à leurs places, tenant à la main le flambeau, symbole de -leur ardente charité! - -Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, de -leur avidité pour les entendre, du profit sensible que la peuplade en -tira; tout cela est ordinaire dans le cours d’une mission; mais ce qui -ne se voit que rarement, ce sont les sacrifices héroïques qui ont été -faits. Plusieurs avaient deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le -plus d’enfants et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un -soir, l’un d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce -moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il exposa sa -situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on lui conseilla; il -renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il avait eue, lui donnant ce -qu’il aurait souhaité qu’un autre en pareille circonstance eût donné à -sa sœur, et se remit avec la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin -d’une instruction, une jeune femme demanda à parler, et déclara -publiquement qu’elle désirait bien ardemment de recevoir le baptême, -mais que jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le -demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. Un grand -nombre de jeunes mères, mariées à la façon des sauvages et abandonnées -de leurs maris qui n’étaient pas des _Têtes-plates_, y renoncèrent à -jamais de tout leur cœur, pour avoir le bonheur d’être baptisées. Voici -comment s’y prit une femme déjà âgée pour déterminer son mari qui -balançait encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous -m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis vieille, -elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants, restez avec elle; -par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, et nous pourrons tous être -baptisés.» On sera encore plus étonné de les entendre parler ainsi, -quand on saura que primitivement, loin de vouloir faire mal en prenant -deux femmes, ces pauvres _Têtes-plates_ avaient cru bien faire, quelque -méchant leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant -Dieu. - -Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. Lorsque -l’_Angelus_ sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure après, on dit -en commun les prières du matin; tous assistent à la messe et à -l’instruction. Vers le coucher du soleil, on dit de même les prières du -soir, puis on fait une seconde instruction d’environ cinq quarts -d’heure. A deux heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les -enfants, libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés en -deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà leurs prières; -la seconde, les commençants. Un des Pères fait tous les matins la visite -des malades pour leur procurer des remèdes ou les consoler, selon le -besoin. - -Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense en usage -dans les écoles des Frères de la Doctrine chrétienne. Pendant le -catéchisme, qui dure environ une heure, il y a récitation, explication -et chant de cantiques. Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne -de bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté de la -question proposée. L’expérience a prouvé que ces notes, données sur le -champ, sont moins embarrassantes lorsqu’on les donne de la main à la -main, que lorsqu’on les inscrit dans un tableau; cela prend moins de -temps, intéresse davantage les enfants et les rend plus attentifs et -plus soigneux. Elles servent en même temps de certificat de présence au -catéchisme et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que les -parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. Aussi ces -bons parents, afin de les rendre capables de mieux répondre le -lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes plus à fond, leur -font-ils répéter chez eux tout ce qu’ils ont entendu au catéchisme. Le -désir de voir les enfants s’y distinguer y a attiré presque toute la -peuplade; aucun des chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a -pas moins d’émulation parmi les parents que parmi les enfants. - -Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est l’exactitude -et la justice reconnue avec laquelle on récompense ceux qui répondent -bien. Les bonnes notes de la semaine sont récompensées le dimanche par -des croix, des médailles ou des rubans distribués publiquement à ceux -des enfants qui en ont obtenu le plus grand nombre; ils en restent -décorés toute la semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois, -on distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans le -cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent la propriété -de chacun. Ces images conservées avec soin, sont de grands stimulants, -non-seulement pour faire apprendre le catéchisme, mais encore pour -exciter à la piété. On en conçoit la raison: ce sont des monuments de -victoire, des exemples de vertu, des exhortations à la piété, des -modèles de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore, -c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les -mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut inspirer -aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, on a jugé à -propos de récompenser les petits ouvrages qu’ils sont capables de faire, -comme on récompense le catéchisme. - -Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les enfants du -catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de six chacune; les -garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la tête de chaque bande, il -y a un chef chargé d’aider les autres à apprendre et à retenir la lettre -du catéchisme. Afin que tous puissent nourrir l’espoir de mériter une -récompense à la fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a -partagés de manière à ce que les concurrents, au nombre de cinq ou six -dans chaque bande, soit de force à peu près égale. - -Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande chasse -immédiatement après les fêtes de Noël, les camps réunis des -_Têtes-plates_, des _Pends-d’oreilles_ et des _Nez-percés_, se disposa à -sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. Pour moi, dès le -lendemain de mon retour du fort Colville, je me remis à l’œuvre. -Trente-quatre couples de _Têtes-plates_ avaient voulu attendre mon -retour pour recevoir le baptême et réhabiliter leurs mariages; les -_Nez-percés_, encore plus en retard, n’avaient pas même présenté leurs -enfants au baptême, et l’on avait admis dans le camp un vieux chef -_Pied-noir_ avec sa petite famille, cinq personnes en tout: ils -montraient tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi -chrétienne. Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour, -outre les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en -profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre aux -fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze _Têtes-plates_ avec trois -de leurs chefs, trente _Nez-percés_ avec leur chef, et le chef -_Pied-noir_ avec sa famille. Ce jour, je commençai mes messes à sept -heures du matin; à cinq heures après-midi, je me trouvais encore dans la -chapelle. Je ne puis vous exprimer les consolations que j’éprouvai dans -ces heureux moments; rien de plus édifiant que le maintien et la -dévotion de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe -solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont le -Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents nouveaux -chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis dans une pauvre -chapelle couverte de jonc, au milieu d’un désert où peu auparavant le -nom du vrai Dieu était à peine connu, y offrant à leur Créateur leurs -cœurs régénérés dans les saintes eaux du baptême, et protestant de -persévérer jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute -une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons, -attirera la rosée céleste sur les _Têtes-plates_ et sur les nations -voisines. - -Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta pour la grande -chasse des buffles; réunis au camp des _Pends-d’oreilles_, qui les -attendaient à deux journées de marche d’ici, ils seront au delà de deux -cents loges. Je suis rempli d’espoir dans l’attente des nouveaux succès -par lesquels le Seigneur daignera, je l’espère, récompenser le zèle de -ses serviteurs. Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini -et moi, à traduire le catéchisme en langue _tête-plate_, et à préparer à -la première communion environ cent cinquante personnes restées à -Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers continuent à entourer -tout le terrain de la réduction d’une forte palissade munie de deux -bastions. Cet ouvrage est d’une nécessité absolue pour nous mettre à -l’abri des incursions furtives des _Pieds-noirs_, dont nous attendons de -jour à autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre -bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, et nous -demeurons sans crainte à notre poste. - -Un jeune _Simpoil_ vient d’arriver à notre camp; voici ses paroles mot -pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; elle m’envoie pour -écouter vos paroles et apprendre la prière que vous annoncez aux -_Têtes-plates_; les Simpoils désirent aussi la connaître et imiter leur -exemple.» Ce brave jeune homme va passer l’hiver avec nous, et -retournera au printemps prochain parmi ses frères, pour y jeter la -semence de l’Evangile. - -Toute la nation _tête-plate_ convertie, quatre cents _Kalispels_ déjà -baptisés, ainsi que quatre-vingts _Nez-percés_, plusieurs -_Cœurs-d’alène_, _Kootenays_ et _Pieds-noirs_; les _Serpents_, les -_Simpoils_, les _Chaudières_ et une foule d’autres peuples qui nous -tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et le Révérend M. -Blanchet, qui demandent avec les plus vives instances que nous venions -former un établissement dans cette contrée; en un mot tout un vaste pays -qui n’attend que l’arrivée des véritables ministres de Dieu, pour se -ranger sous l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend -Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! C’est au pied -du crucifix que vous cherchez les moyens de procurer le plus grand bien -spirituel des âmes confiées à vos enfants. Notre nombre est bien loin de -suffire aux besoins pressants et actuels des peuples qui nous appellent -à leur secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. -Envoyez-nous donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des Frères, -et des milliers d’âmes vous béniront au trône de Dieu pendant toute -l’éternité! - - - - -Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ -novembre 1841[6]. - - -Fort Van-Couver, 28 septembre 1841. - -Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui vous a -protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers néophytes avec un -puissant secours! - -Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et -l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez bien -témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération et mon profond -respect. Je prie le Seigneur de bénir vos travaux, de continuer vos -victoires et vos succès. Dans peu d’années, vous aurez la gloire et la -consolation de voir se ranger sous l’étendard de la croix, par votre -entremise, tous les sauvages du haut de la Columbie. - -Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John Mac-Lauglin, ne -vous donne tous les appuis et secours qui seront en son pouvoir. C’est -un bonheur pour notre sainte religion que ce grand homme soit à la tête -des affaires de l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des -Montagnes Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le pays; -il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, d’exemples et de -faits. - -Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, ayant les mêmes -intérêts, le triomphe de la religion catholique dans ce vaste -territoire, nous serons sensibles à tout ce qui vous intéressera, M. de -Mers et moi; nul doute que tout ce qui nous concerne ne soit aussi -l’objet de votre sensibilité. - -Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement catholique de -Wallamette renferme près de soixante familles; celui de Cowlitz, cinq -seulement; vingt-deux à Nesqually sur le Puget-Sund, à une trentaine de -lieues de Cowlitz. En outre nous devons visiter de temps à autre les -forts les plus rapprochés, où se trouvent les serviteurs catholiques de -la Compagnie. Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous -manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de maîtresses -d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous les ordres, outre le -soin du temporel qui est un grand fardeau. Les femmes des Canadiens, -prises de toutes les parties du pays, apportent la diversité des langues -dans les familles. On parle généralement partout un mauvais jargon qui -ne peut servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles -au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français en -montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. Nous sommes -réellement accablés. Les sauvages nous tendent les bras de tous côtés; -mais nous n’avons pas le temps de les cultiver. Nous faisons quelques -missions à la hâte parmi eux; nous baptisons les enfants et les adultes -en danger de mort. Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues; -jusqu’à présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire les -prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire en langue -tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités des langues. Les -_Kalapouyas_ du haut de Wallamette, les _Tchinouk_ de la Columbie, les -_Kayous_ de Wallawalla, les _Nez-percés_, les _Okinatrines_, les -_Têtes-plates_, les _Serpents_, les _Cowlitz_, les _Klikatas_ de -l’intérieur au nord de Van-Couver, les _Tchébélis_ au nord de -l’embouchure de la Columbie, les sauvages de Fesqually et de l’intérieur -de la baie de Puget-Sund, ceux de la rivière Travers, les _Klalams_ de -la même baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le bord -de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les sources et les -tributaires de la rivière Travers, ont chacun leur langue différente. -Voilà les obstacles que nous avons à vaincre tous les jours. Nos -entrailles se dessèchent de voir tant d’âmes périr sous nos yeux sans -pouvoir leur rompre le pain de la parole de vie. - -De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne sommes que deux; nos -valises ne sont point arrivées le printemps dernier par le bâtiment de -l’honorable Compagnie; nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, -les femmes et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous -n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, point de -livres de prières en anglais à donner aux Irlandais catholiques, point -de livres de controverse à prêter. Le Ciel semble être sourd à nos -besoins, à nos prières, à nos vœux, à nos désirs les plus ardents. Jugez -de notre situation, et combien nous sommes à plaindre. - -Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille efforts pour -répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser le peu de bien -que nous faisons. Les méthodistes sont établis en cinq endroits: au -Wallamette, à huit milles de notre établissement; chez les Klatsaps, au -sud de l’embouchure de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux -grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. Les -missions presbytériennes sont à Wallawalla et aux environs de Colville. - -Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, de nous -multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout où le danger est -le plus pressant, soit afin de prendre les devants et d’inculquer les -principes catholiques, là où le poison n’a pas encore été répandu, soit -afin de paralyser les progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le -combat a été rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et -reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. Le Ciel -se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour tenir une mission -permanente parmi les sauvages, dans deux ans tout le pays serait à nous. -Les missions méthodistes tombent, elles perdent leur crédit et leur peu -d’influence. J’ai eu le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce -printemps, M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un -village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute du -Wallamette. M. de Mers a visité les _Tchinouks_ du bas du fleuve -Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des cascades, à dix-huit -lieues de Van-Couver; les sauvages de ce poste avaient résisté -jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu ministre. C’était une -première mission; elle n’a duré que dix jours. Ils ont appris le signe -de la croix, l’Offrande du cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la -Salutation angélique, le Symbole des apôtres, les dix Commandements de -Dieu et ceux de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, -et en baptiser un bon nombre. - -Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour le Puget-Sund, -où les sauvages le demandent depuis long-*temps. Mes catéchumènes de -Flackémar, village converti le printemps passé, n’ont pu être visités -depuis le mois de mai. Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller, -établi à la chute du Wallamette. - -Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien il serait à -propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un des trois Frères. -Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter les fondements de la -religion; c’est ici qu’il faudrait établir un collége, un couvent, des -écoles; c’est ici qu’un jour un successeur des apôtres viendra de -quelque part s’établir, afin de pourvoir aux besoins spirituels d’un -vaste pays, qui promet une si abondante moisson; c’est ici que le combat -est engagé, et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il -faudrait établir une belle mission; des postes d’en bas, les -missionnaires, les révérends Pères iraient dans toutes les directions -alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie aux infidèles -encore plongés dans les ombres de la mort. Si vos plans ne vous -permettent pas de changer le lieu de votre établissement, du moins voyez -le besoin où nous sommes d’un révérend Père et d’un Frère pour nous -secourir dans notre détresse. - -Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent que Mgr -Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; qu’une vaste église -catholique devait être prête pour la célébration des saints mystères -l’automne passé, que les naturels se convertissaient en grand nombre, -que les temples des ministres protestants étaient presque abandonnés. - -Mgr de Juliopolis, de la _Rivière-Rouge_, me dit que les sauvages des -pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député un métis qui vit -avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un prêtre pour les instruire. Le -révérend M. Thibault est destiné pour cette mission. - -Agréez, etc. - -F. N. BLANCHET. - - - - -DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE - -A M. FRANÇOIS DE SMET - - -Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842. - -Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à M. le chanoine de -la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais le bonheur d’y arriver. Le -Seigneur m’a ramené sain et sauf, et me voici en devoir de remplir ma -promesse. En quittant le P. Point et le camp des _Têtes-plates_, sur la -rivière _Madisson_, j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois -jours après, nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et -parcouru cent cinquante milles dans un pays souvent visité par les -_Pieds-noirs_, sans toutefois les rencontrer. - -A l’endroit où la _Rivière des vingt-cinq vierges_ se jette dans la -_Roche-jaune_, nous trouvâmes environ deux cent cinquante loges de -sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des _Têtes-plates_, des -_Kalispels_, des _Nez-percés_, des _Kayuses_ et des _Serpents_. Je -passai trois jours au milieu d’eux, pour les exhorter à la persévérance -et faire les préparatifs de mon long voyage. A mon départ, dix néophytes -se présentèrent devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire -parmi les _Corbeaux_. - -Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de cette nombreuse -peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin; quelques-uns d’entre eux me -reconnurent. Aux cris _la Robe-noire, la Robe-noire!_ tous, grands et -petits, au nombre d’environ trois mille, sortirent de leurs loges comme -les abeilles de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le -sujet d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine des -plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer et -m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre à gauche; un -troisième me tirait par la soutane; un quatrième, aux formes et à la -taille athlétiques, voulait m’enlever et me porter dans ses bras; tous -parlaient à la fois et semblaient se quereller. Ne comprenant rien à -leur querelle, je ne savais trop si je devais être gai ou sérieux. -L’interprète vint bientôt me tirer d’embarras, et m’apprit que toute -cette confusion n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à -mon égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir la -_Robe-noire_. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne l’eus pas -plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, et je suivis le -principal chef dans sa loge, la plus grande et la plus belle du camp. -Les _Corbeaux_ ne tardèrent pas à s’y rendre en foule, et tous me -comblèrent d’amitiés; le calumet social, symbole d’union et de -fraternité sauvage, fit le tour sans se refroidir, accompagné de toutes -les simagrées dans lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du -pays. - -De tous les sauvages de l’ouest des montagnes, les _Corbeaux_ sont sans -contredit les plus adroits, les plus polis et les plus avides -d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une grande admiration -pour les peuples civilisés. Ils me firent mille questions; entre autres -ils voulurent savoir quel est le nombre des blancs. «Comptez, leur -répondis-je, les brins d’herbe de vos immenses plaines, et vous saurez à -peu près ce que vous désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en -disant que la chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée -lorsque je leur expliquai la grandeur des _villages_ des blancs -(New-York, Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces grandes -loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts de la main et -entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les unes au-dessus des -autres; quand je leur appris que quelques-unes de ces loges (en parlant -des églises et des tours) étaient aussi hautes que des collines et assez -vastes pour contenir tous les _Corbeaux_ réunis, que dans la _loge du -Conseil_ (le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers -pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que les -chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de passagers qui -allaient et venaient plus nombreux que les bandes de buffles paissant -par milliers dans quelques-unes de leurs belles prairies, ils ne -pouvaient revenir de tant de merveilles. - -Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire de ces -_loges mouvantes_ (wagons) traînées par des machines qui vomissent des -flots de fumée et laissent loin derrière elles les coursiers les plus -agiles; et ces _canots à feu_ (bateaux à vapeur) qui transportent en peu -de jours, avec armes et bagages des villages entiers d’un pays à un -autre, traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent -les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que j’avais vu des -blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer au milieu des nues -comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement fut à son comble, et -tous mirent leur main sur la bouche en poussant un cri d’admiration: -«Le Maître de la vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses -favoris.» - -C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser; -quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je leur -expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient, -disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux sur la -terre, et leur procure ensuite le bonheur de la vie future. Aussi me -demandèrent-ils la permission de rassembler tout le camp, pour entendre -ces paroles du Grand-Esprit dont on leur avait dit tant de merveilles. - -Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés furent -dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent réunis; les -malades eux-mêmes avaient été apportés sur des peaux. A genoux sous les -drapeaux avec mes dix néophytes _têtes-plates_, et entourés de cette -multitude avide d’entendre la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai -d’abord deux cantiques; vint ensuite la récitation de toutes les -prières, qui leur furent interprétées; puis les chants recommencèrent, -suivis de l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements -de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent que ce jour était -le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent avec instance _de les -prendre en pitié_, et de rester parmi eux pour leur apprendre, ainsi -qu’à leurs petits enfants, la manière de connaître et de servir le -Grand-Esprit. Je leur promis qu’une _Robe-noire_ les visiterait, mais à -condition que les chefs s’engageraient à faire cesser les vols si -communs parmi eux, et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable -corruption des mœurs qui régnait dans la peuplade. - -Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient demandé -dès le commencement de nos entretiens de faire cesser la maladie qui -ravageait le camp, et de leur procurer l’abondance, c’est-à-dire de -remplir leurs plaines de gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon -instruction, que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs -maux; que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et pur, -ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à lui, il rejette -aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte loi; que, dans sa -colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq grands villages -(Sodome; etc.), à cause de leurs abominations; que les _Corbeaux_, -suivant la même route et livrés à des désordres de tout genre, ne -devaient pas se plaindre de ce que le Grand-Esprit semblait les punir -par les maladies, par la guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient -les auteurs de toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer, -ils pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce -qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur partage -pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient éviter tous ces -maux, ils le pouvaient en faisant des efforts pour arrêter et extirper -le mal. Le grand orateur du camp fut le premier à répondre: -«_Robe-noire_, je t’entends: tu nous as dit la vérité; de mon oreille -tes paroles ont pénétré jusque dans mon cœur: je voudrais que tous -pussent le comprendre.» Et, s’adressant à sa nation, il répétait avec -force: «Oui, _Corbeaux_, la _Robe-noire_ nous a dit la vérité; nous -sommes des chiens. Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos -enfants.» - -J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs réunis en -conseil; je leur proposai l’exemple des _Têtes-plates_ et des -_Pends-d’oreilles_, dont les chefs se faisaient un devoir d’exhorter -leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient pas de -déployer au besoin, dans l’intérêt même des coupables, une juste -sévérité. Ils me promirent de suivre mes avis, m’assurant que je les -trouverais mieux disposés à mon retour. J’ai lieu de croire que cette -visite, que le bon exemple de mes néophytes et surtout les prières des -_Têtes-plates_ opéreront du changement parmi les _Corbeaux_. Une de -leurs bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance, c’est -qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons enivrantes -dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de feu? disait leur chef aux -marchands qui l’importunaient. Elle brûle la gorge et l’estomac; elle -rend l’homme semblable à un ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il -grogne, il hurle, et finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu -ne fait que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront, et -leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, nous n’en -voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.» - -Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil était réuni. -Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de missionnaire, et j’en -pris occasion de leur expliquer les souffrances de Notre-Seigneur -Jésus-Christ et la cause de sa mort sur la croix. Ensuite je remis mon -crucifix entre les mains du grand chef; il le baisa de la manière la -plus respectueuse, et les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses -deux mains le Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie -pitié de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les -assistants suivirent son exemple. - -Je me trouvais dans le village des _Corbeaux_, lorsqu’on leur annonça -que deux de leurs plus braves guerriers venaient de périr victimes d’une -trahison des _Pieds-noirs_. Des hérauts firent le tour du camp, -proclamant à haute voix les circonstances du combat et la fin tragique -des deux braves. Un morne silence régnait partout; mais bientôt il fut -interrompu par un spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon -eux, à émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme -des guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, les -sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent tout à coup -en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. tout le corps couvert -de blessures qu’elles s’étaient faites. Dans cet état pitoyable, elles -remplissaient l’air de leurs lamentations et de leurs cris, conjurant -leurs parents, leurs amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de -leur faire la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et -terrible vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles amenaient -au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. Un des chefs -sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son casse-tête en l’air, -s’écria qu’il était prêt à aller venger le coup. Aussitôt une foule de -jeunes gens se rangèrent à ses côtés; tous ensemble entonnèrent le -refrain guerrier, et promettant solennellement qu’ils ne retourneraient -pas les mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en -route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres parents -distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, ne retenant que des -haillons pour se couvrir. Le deuil cesse lorsque la vengeance est -obtenue. Les guerriers, à leur retour, placent aux pieds des veuves et -des orphelins les trophées remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent -les féliciter et leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à -l’exaltation, ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de -couleurs, s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises -au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, dansant, et -traînant à leur suite tout le village. - -Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons _Têtes-plates_ et aux -_Corbeaux_; je m’élançai une seconde fois dans les plaines arides de la -Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois Ignace, d’un métis Crie, -nommé Gabriel, et de deux braves Américains, qui, bien que protestants, -voulurent servir de guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne -reviendrai pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions; -c’est peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement le -théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de stratagèmes, de -meurtres, de carnage et de toutes sortes de cruautés. A chaque pas, -l’interprète _Corbeau_, qui avait séjourné onze ans dans le pays, -régalait sa petite compagnie de quelque trait de ce genre, montrant du -doigt l’endroit même où la chose s’était passée. Dans notre situation -présente, ces récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient -sur des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre de -penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir les victimes -d’une attaque semblable. C’est ici principalement que les _Corbeaux_, -les _Pieds-noirs_, les _Scioux_, les _Sheyennes_, les _Assiniboins_, les -_Arikaras_ et les _Minatarées_ vident leurs querelles interminables, se -vengeant et se revengeant sans cesse les uns sur les autres. - -Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le lieu même d’un -massacre tout récent. Les membres sanglants de dix _Assiniboins_, tués -trois jours auparavant, étaient éparpillés ça et là, et presque toutes -les chairs avaient été dévorées par les oiseaux carnassiers. A la vue de -ces ossements et des vautours qui planaient au-dessus de nos têtes, -j’avoue que le peu de courage dont je me croyais animé sembla -entièrement me quitter et faire place à une frayeur secrète que -j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons de -voyage. Les circonstances ne semblaient guère propres à nous -tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des traces fraîches d’hommes et -de chevaux qui ne nous laissèrent aucun doute sur la proximité de -l’ennemi; notre guide nous dit même qu’il nous croyait déjà découverts, -mais qu’en continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à -éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il est rare que -les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc la marche que nous -suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre. Nous montions à cheval dès -l’aurore; vers les dix heures, nous faisions halte pendant une heure et -demie, ayant soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir -quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite le trot -jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir, nous allumions un -grand feu, et nous dressions à la hâte une cabane de branches d’arbres -pour faire croire aux ennemis qui pouvaient être aux aguets que nous -étions campés là pour la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert -une proie, ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de -signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour concerter leur -plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à l’abri de toute surprise, -nous poursuivions notre route jusqu’à dix ou onze heures du soir, et -alors, sans feu, sans abri, chacun se disposait de son mieux au repos. - -Il me semble que je vous entends me demander: Mais comment dans ce -désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance? Voici un petit extrait -de mon journal qui vous délivrera de toute inquiétude à cet égard: - -Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et pour notre usage: -3 belles vaches en fort bon état; 2 gros bœufs, pour la langue et les os -à moelle; 2 grands cerfs; 3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1 -grosse-corne ou mouton; 2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25 -livres. Sans parler des faisans et des poules. - -Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne meurt pas -de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de gibier, on ne songe -guère ni au pain, ni au café, ni à tout ce que vous pouvez appeler les -douceurs de la vie; les bosses, les langues et les côtes tiennent lieu -de tout cela. Et le lit? Il ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne -se déchausse pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle -sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ -quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et on s’endort au -même instant. - -Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure de la -_Roche-jaune_, pour le commerce des pelleteries parmi les _Assiniboins_, -nous reçurent avec beaucoup de politesse et de bienveillance. Nous nous -y reposâmes pendant trois jours. Un voyage si long, fait sans -interruption à travers un désert où régnait alors la sécheresse et la -stérilité, avait beaucoup épuisé nos pauvres montures; une seconde -course de 1800 milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout -bien considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au -commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné d’Ignace -et de Gabriel, au courant impétueux du _Missouri_; et bien nous en prit, -car le troisième jour de notre descente, à notre grande surprise et -satisfaction, nous entendîmes de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et -bientôt après nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier -bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut dans cette -saison, chargé de marchandises pour la traite des pelleteries. Notre -première pensée fut de remercier Dieu de cette nouvelle faveur. Les -quatre propriétaires, qui étaient de New-York, et le capitaine, -m’invitèrent généreusement à venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus -d’empressement qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre -étaient en embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs -l’objet d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs cheveux -excitaient leur attention; il fallut répondre à mille questions et -raconter tous les détails de mon long voyage. - -Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière lettre, -j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, principalement dans les -forts. L’eau du fleuve était basse, les bancs de sable et les chicots -arrêtaient à chaque instant le bateau et le mettaient parfois en danger -d’échouer. Déjà les pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient -percé de trous; les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout -risque avaient brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent -violent avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le -fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; enfin le -bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après quarante-six -jours de travail pénible plutôt que de navigation, j’arrivai sans autre -accident à Saint-Louis. Le dernier dimanche d’octobre à midi, j’étais à -genoux au pied de l’autel de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant -mes actions de grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait -accordée à son pauvre et indigne ministre. - -A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai parcouru cinq -milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie, vu périr cinq de -mes compagnons de voyage dans les dalles de ce fleuve, longé les rives -du Wallamette et de l’Orégon, parcouru différentes chaînes des Montagnes -Rocheuses, traversé une seconde fois le désert de la _Roche-jaune_ dans -toute son étendue, descendu le _Missouri_ jusqu’à Saint-Louis; et dans -tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué du nécessaire, je -n’ai pas reçu la moindre égratignure.... _Dominus memor fuit nostri, et -benedixit nobis._ - -Bien des choses de ma part à la famille et aux amis. - -P. J. DE SMET, S. J. - - - - -Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet. - - -Sainte-Marie, 28 juin 1842. - -Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un changement -salutaire s’est visiblement opéré dans notre peuplade, dont les chefs et -les membres nous font déjà goûter, par leur conduite vraiment édifiante, -les plus douces consolations. - -Le jour de la Pentecôte a été pour nous et pour nos chers néophytes un -jour de bénédiction et de grâces; quatre-vingts d’entre eux ont eu le -bonheur de recevoir pour la première fois le Pain des anges. Leur -assiduité pendant un mois aux instructions, que nous leur donnions trois -fois par jour, nous avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une -retraite de trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous -en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges de -fusil annonçaient au loin l’arrivée du grand jour. Au premier son de la -clochette, une foule de sauvages se pressèrent vers notre église. Un des -Pères, en surplis et en étole, précédé de trois enfants de chœur dont -l’un portait la bannière du Sacré-Cœur de Jésus, alla les recevoir pour -les conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques, dans -le temple du Seigneur. Quel religieux recueillement parmi cette foule! -Tous gardèrent un profond silence; mais en même temps brillait sur les -visages l’allégresse qui avait rempli les cœurs. L’ardent amour dont -brûlait déjà ces âmes innocentes fut enflammé par les fervents colloques -avec Jésus dans son sacrement d’amour, que faisait à haute voix l’un des -Pères, en y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion, -la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous a -réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils ont renouvelé -les vœux du baptême, et dans l’après-midi, ils ont fait la consécration -solennelle de leurs cœurs à la sainte Vierge, patronne titulaire de ces -lieux. Puissent ces pieux sentiments, que seule la vraie religion -inspire, se conserver parmi nos chers enfants! Nous l’espérons, et ce -qui augmente notre espoir, c’est qu’à l’occasion de cette solennité, -environ cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la -pénitence, et que, depuis cette époque à jamais mémorable, chaque -dimanche nous avons de trente à quarante communions et de cinquante à -soixante confessions. - -Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non moins touchante, et -propre à perpétuer la reconnaissance et la dévotion de nos bons sauvages -envers notre aimable Reine. Ce fut l’érection solennelle d’une statue de -la sainte Vierge, en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une -courte description de la fête. Depuis l’entrée de notre chapelle jusqu’à -l’endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée, l’avenue -n’était qu’une pelouse verte, que bordaient des deux côtés, dans toute -leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant en festons. De distance -en distance s’élevaient de gracieux arcs de triompha. A l’extrémité, au -milieu d’une espèce de reposoir, était le piédestal qui devait recevoir -la statue. Au temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans -l’ordre suivant: la bannière du Sacré-Cœur en tête, de près suivait le -petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux enfants de chœur -qui jetaient des fleurs sur leur passage. Venaient ensuite les deux -Pères, l’un en chape et l’autre en surplis. Enfin la marche était fermée -par les chefs et tous les membres de la peuplade, rivalisant d’ardeur à -payer leur tribut de remerciements et de louanges à la bonne Mère. -Arrivés à l’endroit, l’un des Pères, dans une courte exhortation. où il -rappelait le prodige et l’assistance signalée de la Reine des deux, -ranima dans le cœur de nos chers néophytes la confiance dans la -protection de Marie. Après cette allocution et le chant des litanies de -la sainte Vierge, tout le cortége revint à l’église dans le même ordre. -Oh! que nous eussions désiré que tous les amis de notre sainte religion -fussent témoins de la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles -de Sainte-Marie!... Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer -qu’après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement; mais, faute -d’ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette faveur jusqu’à la fête -du Sacré-Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement a été porté en -procession solennelle; et depuis, chaque dimanche après vêpres, les -fidèles ont le bonheur de recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle -réellement descendre du ciel sur nous et sur notre peuplade! Nous -l’attendons avec le secours de vos prières et de celles de tous nos -amis. - -GRÉGOIRE MENGARINI, S. J. - - - - -PRIÈRES - -EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS - - -Skest Kyleeyou, Oulsgesees, Oulspagpagt. Komieetzegeel. -Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il. - - -PATER NOSTER - -Kyleeyou, Itchitchemask, askwees kowaaskshamenshem -Notre Père, du ciel, que votre nom soit respecté - -ailetzemilkou yeelskyloog; ntziezie telletzia spoo oez. -par toute la terre; régnez dans tous les cœurs. - -Assinteels astskole, yelstoloeg etzageel Itchichemask. -Que votre volonté soit faite, sur la terre ainsi que dans le ciel. - -Hoogwitzilt yettilgwa lokaitssia petzim. Knwaasksmeemiltem -Donnez-nous maintenant tous nos besoins. Pardonnez-nous le mal - -klotoiye kloistskeyen etzageel kaitsskolgwelem klotoiye -que nous avons commis comme nous pardonnons (le mal) - -kloistskwen klielskyloog Koaxalock shitem takaakskwentem -à ceux qui nous ont offensés. Accordez-nous assistance pour éviter - -klotaiye; kowaaaksgweeltem klotaiye. Komieetzegeel. -le mal; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. - - -AVE MARIA - -Uytchenkuytes Mary; koinkoittzeltz loetgeest, -Je vous salue, Marie; vous êtes riche dans tout ce qui est saint, - -Kaikolinzoeten, lauoui, koortzinkwen telletzia -le Grand-Esprit est avec vous, vous êtes bénie entre toutes - -telpelpilgkwe, Jesus skozees telnowiss ozitzzegoey. -les femmes, Jésus le fruit de vos entrailles est béni. - -Geest Mary, skois Kaikolinzoeten, kailchaussils, kontkoint -Sainte Marie, Mère du Grand-Esprit, priez pour nous pauvres - -taieetskweest, yettilgwa nekittchit tche-iet gloll kaaks titte lill... -pécheurs, maintenant et au moment de notre mort. - -Komieetzegeel, -Ainsi soit-il. - - -CREDO - -Noonnegweeneemen Kaikolinzoeten, Kylueeyou etzia wetskoolz, -Je crois dans le Grand-Esprit, notre Père tout-puissant, - -cheiglo epstskool lotchitchemash kwentiestsloog, Noonnegweenemen -qui a créé le ciel et la terre. Je crois - -Jesus Christ, istchinarkszeous hezees kyeleemigoem, -en Jésus-Christ, son fils unique notre Seigneur (chef,) - -kolintem Pagpagt, steetschmish Mary ikolintem, -qui a été conçu du St-Esprit, est né de la vierge Marie; - -stoetzemistess shaltemmigg, neyaw wilsem Ponce Pilate -qui a souffert sous Ponce Pilate, - -millchpitpit komminall krmmintem, eltelill, laakkentem -a été attaché sur une croix, est mort, a été enseveli; - -welkgkoop klotchittay ye, potochalask welgwilgwilt -qui est descendu aux enfers, le 3ᵉ jour est ressuscité -tiltintimnay weltelschyloog; nowistchills lotchitehemask, -d’entre les morts; qui est monté au ciel, - -glaaktschills ilstitze eetch Kolinzoetess leeêous chiimgyst -qui est assis à la droite du Grand-Esprit, son père, qui est - -telletzia; nemeltshoey ogkeoust louetsgwilgwilt lonets -tout-puissant, d’où il viendra juger les vivants et les - -telil. Noonnegweeneemen ouls-Pagpagt, kgloulzen -morts. Je crois au St-Esprit, la Ste Eglise - -schaaemen catholique, esttchaustowegwe lopagpagt skyiloog, -catholique, la communion des saints, - -klotayye istkwen nemeets kolygwelem, nemetzia tckaltckaitemig -la rémission des péchés, la résurrection de - -eltze potske telzenilzielis, Itchitchemask takeepsoy lokweng-*wilgwiltis.... -tous les morts, la vie du ciel qui ne finira jamais. - -Komieetzegeel. -Ainsi soit-il. - - -FIN - - - - -TABLE - - -PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE V - -Relation adressée à M. le chanoine de la Croix, à Gand 7 - -PREMIÈRE LETTRE, à MM. Charles de Smet, président du tribunal de -Termonde, et François de Smet, juge-de-paix à Gand 76 - -SECONDE LETTRE 93 - -TROISIÈME LETTRE 110 - -QUATRIÈME LETTRE 125 - -CINQUIÈME LETTRE, à M. Rollier, avocat à Opdorp, près de Termonde 129 - -SIXIÈME LETTRE, à madame Rosalie Van-Mossevelde, à Termonde 148 - -SEPTIÈME LETTRE, aux religieuses thérésiennes de Termonde 155 - -HUITIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 168 - -NEUVIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 173 - -DIXIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 189 - -ONZIÈME LETTRE, à un Père de la Compagnie de Jésus 199 - -Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le -1ᵉʳ novembre 1841 209 - -DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE, à M. François de Smet 214 - -Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet 224 - -PRIÈRES EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS. _Pater noster._ _Ave Maria._ -_Credo_ 227 - ---Lille. Typ. J. Lefort. 1875-- - - - - -A LA MÊME LIBRAIRIE - -PUBLICATIONS NOUVELLES - - -=Saint Joseph=, Patron de l’Eglise catholique; sa vie et son culte; par -J. M. de Gaulle. beau volume grand in-8º raisin, orné de 4 -_gravures_.....3 » - -=Explication des Épîtres et Évangiles= de tous les dimanches et des -principales fêtes de l’année; par le T.-H. F. Philippe, Supérieur -général des Frères des Écoles chrétiennes. in-8º de 572 pages.....4 50 - -=Fastes de la Marine Française= (les); par A. S. de Doncourt. grand -in-8º.....4 » - -=Voyage dans les Indes occidentales=; traduit de l’anglais d’Angus -Reach, par Mᵐᵉ Léontine Rousseau. grand in-8º.....4 » - -=Saint Amand= (Histoire de), évêque-missionnaire, et Etude sur l’état du -christianisme chez les Francs du Nord au VIIᵉ siècle; par l’abbé C. J. -Destombes. in-8º.....2 50 - -=Marie-Antoinette et Madame Élisabeth=; par F. Lafuite. in-8º.....1 50 - -=Mosaïque de la jeunesse=: variétés intéressantes et instructives. 28 -_grav._.....1 50 - -=Siége de Paris= (le), journal historique et anecdotique; par Ed. -Delalain. in-8º.....1 50 - -=Une Héritière=; par Marie Emery. in-8º.....1 50 - -=Deux Vocations=; par S. Bigot. in-8º.....1 50 - -=Pèlerinage en Terre-Sainte=, par M. l’abbé Daspres.....1 50 - -=Voyage aux Montagnes Rocheuses=, chez les tribus indiennes du vaste -territoire de l’Orégon; par le R. P. de Smet. in-8º.....1 50 - -=Biographies lorraines=; par M. le comte de Lambel. in-8º.....1 25 - -=Une Semaine à Cracovie=; par Mᵐᵉ la comtesse Drohojowska. in-8º.....1 -25 - -=Neveux du missionnaire= (les); par J. M. de Gaulle in-8º.....1 25 - -=Trois Cœurs d’or=; par Abel George. in-8º.....1 25 - -=Job le lapidaire=; par le même in-8º.....1 25 - -=Lazzaro Lazzari=, voyage humoristique en Italie; par le même. -in-8º.....1 25 - -=Un Bienfaiteur de l’humanité=: Jean de Matha; par C. d’Aulnoy. -in-8º.....1 » - -=Captivité et mort de Louis XVI=, suivies de son testament et des -derniers moments de quelques révolutionnaires; par F. Lafuite. -in-8º.....1 » - -=Contes angéliques=, par le R. P. W. Faber; traduits de l’anglais par le -H. F. Philpin du Rivières in-8º.....1 » - -=Cœur d’une jeune fille= (le), par Mᵐᵉ la baronne de Chabannes. -in-8º.....1 » - -=Irène de Pontval=; par M. du Hausselain. in-8º.....1 » - -=Reine Berthe au long pied= (la); par Camille d’Arvor. in-8º.....1 » - -=Trois corps saints= (les); par Mᵐᵉ d’Orgeval-Dubouchet. in-18 -Jésus.....2 » - -=Zouaves pontificaux= (les): Mentana, Rome, Campagne de l’Ouest; par le -comte Eugène de Wallincourt. in-18 jésus.....2 » - -=Hygiène au village= (l’); par le docteur J. P. des Vaulx. in-18 -jésus.....1 50 - -=Merveilles de la vie dans le corps des animaux=; par le même. in-18 -jésus.....1 50 - -=Frère Philippe= (le T.-H.), Supérieur général de l’Institut des Frères -des Ecoles chrétiennes, par A. S. de Graffigny. in-12.....» 75 - -=Apparition du Pontmain= (l’); par Mᵐᵉ de Gaulle, in-12.....» 60 - -=Nunzio Sulprizio=, jeune artisan de Naples. in-12.....» 60 - -_En envoyant le prix en un mandat de poste ou en timbres-poste, on -recevra_ franco _à domicile_. - - ---Lille. Typ. J. Lefort-- - - - - -NOTES: - -[1] Cette préface nous semble très-propre à faire apprécier de nos -lecteurs les travaux du R. P. de Smet. Les sentiments qu’y expriment les -Américains trouveront certainement de l’écho dans les pays catholiques -de l’Europe. - -[2] Traduction de l’anglais. - -[3] La _Columbie_ est le réservoir commun de toutes les eaux de -l’Orégon. Le _Rio-Colorado_, après avoir traversé le désert le plus -affreux, va ensuite fertiliser la plus belle partie de la Californie. - -[4] Après la petite lettre qui suit, le P. de Smet a interrompu sa -relation, pour donner successivement différents détails sur les -productions des contrées qu’il a traversées, sur les dangers qu’il a -courus, sur les dispositions morales des tribus sauvages, sur le plan -qu’il se propose de suivre pour assurer et consolider leur conversion et -leur civilisation, sur le lieu qu’il a choisi pour leur résidence -permanente, sur les coutumes qu’il y a introduites, sur un voyage qu’il -a fait dans l’intérêt de sa peuplade, enfin sur ce qui s’est passé dans -la réduction pendant qu’il faisait ce voyage. Il n’a repris la suite de -sa narration que l’année suivante, dans sa relation d’une année de -séjour aux Montagnes Rocheuses, adressées à M. le chanoine de la Croix. - -(_Note de l’éditeur._) - - -[5] Lettre III. p. 118. - -[6] Les parties du vaste territoire de l’Orégon qui avoisinent l’océan -Pacifique, le fleuve _Columbie_ et les rivières navigables que reçoit ce -fleuve, sont exploitées par la Compagnie anglaise de la baie d’Hudson, -établie dans plusieurs forts sur les bords des rivières. Ses agents y -achètent aux sauvages leurs pelleteries, et leur fournissent en échange -des armes, de la poudre, du tabac et autres marchandises. Comme un grand -nombre d’employés subalternes de cette Compagnie sont des Canadiens -catholiques, elle s’est concertée au Canada avec Mgr l’évêque de -Juliopolis, qui y a envoyé deux prêtres, MM. Blanchet et de Mers. Ces -dignes missionnaires résident, depuis la fin de 1838, aux forts de -_Cowlitz_ et de _Wallamette_, situés à peu de distance l’un de l’autre -sur les rivières du même nom, à environ vingt-deux lieues du fort -_Van-Couver_, et à cinquante lieues de l’océan Pacifique. Ils s’y -livrent avec le plus grand zèle aux pénibles fonctions de leur -ministère. Ils font aussi de fréquentes excursions dans l’intérieur du -pays pour visiter les forts de la Compagnie, et profitent de toutes les -occasions pour propager la foi catholique parmi les nations sauvages. M. -Blanchet vient d’être élevé à la dignité épiscopale. C’est auprès de lui -que se rendent les sept Sœurs de Notre-Dame qui se sont embarquées -dernièrement à Anvers avec le P. de Smet, à bord du brick belge -_l’Infatigable_. - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Voyage aux montagnes Rocheuses, by -Pierre-Jean de Smet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES *** - -***** This file should be named 60711-0.txt or 60711-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/7/1/60711/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/60711-0.zip b/old/60711-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 2de68ed..0000000 --- a/old/60711-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60711-h.zip b/old/60711-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b90b7ae..0000000 --- a/old/60711-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/60711-h/60711-h.htm b/old/60711-h/60711-h.htm deleted file mode 100644 index 77ee9de..0000000 --- a/old/60711-h/60711-h.htm +++ /dev/null @@ -1,8871 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> - <head> <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Voyage aux Montages Rocheuses. -</title> -<style type="text/css"> - p {margin-top:.2em;text-align:justify;margin-bottom:.2em;text-indent:4%;} - -.c {text-align:center;text-indent:0%;} - -.cb {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} - -.spc {border-left:2px solid black;padding-left:.25em;} - -.fint {text-align:center;text-indent:0%; -margin-top:2em;} - -.pdd {padding-left:2em;text-indent:-1em;} - -.r {text-align:right;margin-right: 5%;} - -.rt {text-align:right;} - -small {font-size: 70%;} - -big {font-size: 130%;} - - h1 {margin-top:5%;text-align:center;clear:both; -font-weight:normal;} - - h2 {margin-top:4%;margin-bottom:2%;text-align:center;clear:both; - font-size:120%;font-weight:normal;letter-spacing:.1em;} - - h3 {margin:4% auto 2% auto;text-align:center;clear:both; font-size:100%;font-weight:normal;} - - hr {width:90%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;color:black;} - - hr.full {width: 60%;margin:2% auto 2% auto;border-top:1px solid black; -padding:.1em;border-bottom:1px solid black;border-left:none;border-right:none;} - - table {margin-top:2%;margin-bottom:2%;margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} - - body{margin-left:4%;margin-right:6%;background:#ffffff;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} - -a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - - link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} - -a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} - -a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} - -.smcap {font-variant:small-caps;font-size:100%;} - - img {border:none;} - -.footnotes {border:dotted 3px gray;margin-top:5%;clear:both;} - -.footnote {width:95%;margin:auto 3% 1% auto;font-size:0.9em;position:relative;} - -.label {position:relative;left:-.5em;top:0;text-align:left;font-size:.8em;} - -.fnanchor {vertical-align:30%;font-size:.8em;} - -div.poetry {text-align:center;} -div.poem {font-size:90%;margin:auto auto;text-indent:0%; -display: inline-block; text-align: left;} -.poem .stanza {margin-top: 1em;margin-bottom:1em;} -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - -.pagenum {font-style:normal;position:absolute; -left:95%;font-size:55%;text-align:right;color:gray; -background-color:#ffffff;font-variant:normal;font-style:normal;font-weight:normal;text-decoration:none;text-indent:0em;} -@media print, handheld -{.pagenum - {display: none;} - } - -</style> - </head> -<body> - - -<pre> - -Project Gutenberg's Voyage aux montagnes Rocheuses, by Pierre-Jean de Smet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Voyage aux montagnes Rocheuses - -Author: Pierre-Jean de Smet - -Release Date: November 17, 2019 [EBook #60711] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - -</pre> - -<hr class="full" /> - -<table border="0" cellpadding="10" cellspacing="0" summary="" -style="border:4px outset gray;"> -<tr><td align="left"><a href="#TABLE"><b>TABLE</b></a></td></tr> -</table> - -<p class="c"> -<img src="images/cover.jpg" width="358" height="550" alt="" title="" /> -</p> - -<p class="c"><img src="images/title.jpg" -height="550" -alt="LE R. P. DE SMET. - -VOYAGES - -AUX - -MONTAGNES - -ROCHEUSES - -chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant -des Etats-Unis d’Amérique." -/></p> - -<p class="c">LE R. P. DE SMET.</p> - -<h1>VOYAGES<br /> -<small>AUX</small><br /> -<big>MONTAGNES</big><br /> -ROCHEUSES</h1> - -<p class="c">chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant -des Etats-Unis d’Amérique.</p> - -<table border="1" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="" - class="c"> -<tr><td colspan="2">LIBRAIRIE DE J. LEFORT, ÉDITEUR</td></tr> -<tr><td>A LILLE<br /> -rue Charles de Muyssart, 24</td><td>A PARIS<br /> -rue des Saints-Pères, 30</td></tr> -</table> - -<p class="c"> -VOYAGES<br /> -<br /> -AUX<br /> -<br /> -MONTAGNES ROCHEUSES<br /> -<br /><small> -In-8º. 2ᵉ série.<br /></small> - -<br /><br /><br />A LA MÊME LIBRAIRIE<br /><br /> -<small>Envoi <i>franco</i> contre timbres-poste joints à la demande.</small></p> - -<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td valign="top">SOUVENIRS DE VOYAGE: la Suisse, le Piémont, Rome, Naples, toute l’Italie; par Mᵐᵉ de Grandville. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">4 50</td></tr> -<tr><td valign="top">Mgr AUVERGNE: ses voyages au mont Liban, au Sinaï, à Rome, etc. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2 50</td></tr> -<tr><td valign="top">CONSTANTINOPLE, histoire de cette ville célèbre; par M. de Montrond. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2 50</td></tr> -<tr><td valign="top">NAPLES: histoire, monuments, beaux-arts, littérature. L. L. F. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2 50</td></tr> -<tr><td valign="top">LA SICILE: souvenirs, récits et légendes; par M. l’abbé V. Postel. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2 50</td></tr> -<tr><td valign="top">LA SYRIE en 1860 et 1861: massacres du Liban et de Damas, et expédition française; par M. l’abbé Jobin. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">2 50</td></tr> -<tr><td valign="top">L’ALGÉRIE: promenade historique et topographique; par le Dʳ Andry. in-8º.</td><td class="rt" valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td valign="top">L’AFRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1 85</td></tr> -<tr><td valign="top">L’AMÉRIQUE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1 85</td></tr> -<tr><td valign="top">L’OCÉANIE, d’après les voyageurs les plus célèbres. in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1 85</td></tr> -<tr><td valign="top">L’AUSTRALIE: esquisses et tableaux; par A. S. de Doncourt, in-12.</td><td class="rt" valign="bottom">1 60</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_i" id="page_i">{i}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_ii" id="page_ii">{ii}</a></span> </p> - -<p class="c"> -<a href="images/voyage-rocheuses-illu_lg.jpg"> -<img src="images/voyage-rocheuses-illu.jpg" width="394" height="550" alt="Cette machine floattait sur l’eau comme -un cygne magestueux." /></a> -<br /> -<span class="c"><i>Cette machine floattait sur l’eau comme -un cygne magestueux.</i></span> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_iii" id="page_iii">{iii}</a></span> </p> - -<h1> -VOYAGES<br /> -<br /> -AUX<br /> -<br /> -MONTAGNES<br /> -<br /> -ROCHEUSES</h1> - -<p class="c">chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon dépendant<br /> -des Etats-Unis d’Amérique.<br /> -<br /> -PAR LE R. P. DE SMET<br /> -<br /> -SIXIÈME ÉDITION<br /> -<br /> -LIBRAIRIE DE J. LEFORT<br /> -<br /> -IMPRIMEUR ÉDITEUR<br /> -</p> - -<table border="0" cellpadding="8" cellspacing="0" summary=""> -<tr class="c" valign="top"><td> -LILLE<br /> -rue Charles de Muyssart, 24</td> -<td style="border-left:1px solid black;"> -PARIS<br /> -rue des Saints-Pères, 30</td></tr> - -</table> - -<p class="c">1875<br /> -<i>Propriété et droit de traduction réservés.</i><br /> -</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_iv" id="page_iv">{iv}</a></span> </p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_v" id="page_v">{v}</a></span> </p> - -<h3><a name="PREFACE_DE_LEDITION_AMERICAINE1" id="PREFACE_DE_LEDITION_AMERICAINE1"></a>PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a></h3> - -<p>Nous offrons cet intéressant récit aux amis de la patrie et de -leurs concitoyens, avec l’espoir, disons mieux, avec la certitude -que la lecture qu’ils en feront leur fera goûter le plaisir le plus -pur. Rarement avons-nous rencontré quelque chose de plus -attrayant. L’éloquence simple et virile qui le caractérise ravit -l’attention du lecteur. Les faits que l’auteur rapporte sur les -régions les plus reculées de l’Occident, les mœurs et les usages -des tribus indiennes qui errent dans l’immense territoire de -l’Orégon, leur état et leurs dispositions actuelles, leurs vues pour -l’avenir, sont des sujets qui ne peuvent manquer d’inspirer de -l’intérêt à quiconque aime de porter ses regards au delà de l’étroit -horizon des scènes journalières, et d’apprendre ce que les pieux -serviteurs de Dieu font pour sa gloire et son nom dans les contrées -les plus lointaines. Nous avons eu un entretien avec l’homme -apostolique de la plume duquel nous tenons ces récits; et en -l’écoutant, nous avons éprouvé tout à la fois le sentiment d’un -noble orgueil et d’une joie pure, dans la pensée qu’il nous retraçait -en sa personne ce généreux esprit de dévouement et ces -scènes animées de la vie et des aventures indiennes, si admirables -dans les pages des Charlevoix et des Bancroft.</p> - -<p>Notre pays est réellement plein d’intérêt pour ceux qui suivent -la marche de ses progrès et qui les comparent avec le passé. Qui<span class="pagenum"><a name="page_vi" id="page_vi">{vi}</a></span> -aurait jamais songé, par exemple, que l’Iroquois, le sauvage -Mohawk (nom sous lequel nous connaissons mieux cette peuplade), -lui dont les hurlements terribles ont tant de fois fait tressaillir -d’effroi nos ancêtres, que ce même Iroquois eût été choisi -pour allumer le premier les faibles étincelles de la civilisation et -du christianisme parmi une grande partie des tribus indiennes d’au -delà des Montagnes Rocheuses? Plusieurs de ces peuplades ont -actuellement soif des eaux salutaires de la vie; elles aspirent après -le jour où la vénérable <i>Robe-noire</i> paraîtra au milieu d’elles; elles -envoient même à des milliers de lieues de distance des messagers -pour en hâter l’arrivée. Une telle ardeur pour la sainte -vérité, tout en faisant honte à notre froide piété, devrait enflammer -nos cœurs et nous porter à souhaiter du moins qu’il y ait -des ouvriers suffisants pour cette vigne immense. Elle devrait nous -ouvrir à tous la main pour aider les hommes pieux qui, après -avoir abandonné famille, amis, patrie, vont s’ensevelir dans les -déserts avec leurs chers Indiens, afin de vivre pour eux et avec -Dieu.</p> - -<p>L’un de leurs plans favoris en ce moment est d’introduire parmi -les Indiens le goût de l’agriculture avec les moyens de s’y livrer. -Ils sont d’avis que c’est le plus prompt moyen, peut-être le seul, -de les arracher à la vie errante qu’ils mènent encore généralement -à présent et aux habitudes d’oisiveté qu’elle engendre. Les -aider dans ce philanthropique dessein est pour nous un devoir -sacré, en notre qualité d’hommes, d’Américains, de chrétiens. -C’est là au moins l’un des moyens en notre pouvoir d’expier les -torts sans nombre que les blancs ont faits à cette race infortunée. -Que personne ne laisse donc échapper cette belle occasion -de faire le bien et de donner ainsi un gage de son amour pour -Dieu, pour sa patrie et pour ses semblables.<span class="pagenum"><a name="page_7" id="page_7">{7}</a></span></p> - -<h1>VOYAGES<br /> -<small>AUX</small><br /> -MONTAGNES ROCHEUSES</h1> - -<h2><a name="PREMIER_VOYAGE" id="PREMIER_VOYAGE"></a>PREMIER VOYAGE<br /><br /> -<small>du 27 mars au 31 décembre 1840.</small></h2> - -<p class="c">RELATION</p> - -<p class="c">ADRESSÉE A M. LE CHANOINE DE LA CROIX, A GAND</p> - -<p class="r"> -Université de Saint-Louis, 4 février 1841.<br /> -</p> - -<p>Vous vous attendez sans doute à des détails intéressants -sur mon long, très-long voyage de Saint-Louis jusqu’au delà -des Montagnes Rocheuses (<i>Rocky Meuntains</i>). J’ai mis soixante -jours à traverser le fameux désert américain, et près de quatre -mois à revenir sur mes pas par un nouveau et très-hasardeux -chemin.</p> - -<p>Envoyé par le T. R. évêque et par mon provincial pour<span class="pagenum"><a name="page_8" id="page_8">{8}</a></span> -nous assurer des dispositions des sauvages et des succès probables -qu’on pourrait espérer en établissant une mission au -milieu d’eux, je quittai Saint-Louis le 27 mars 1840, dans -un bateau à vapeur, et je remontai le Missouri à une distance -de 500 milles, pour me rendre aux frontières de l’Etat. -Le navire où j’étais embarqué était (comme ils le sont -tous dans ce pays où l’émigration et le commerce ont pris -une si grande extension) encombré de marchandises et de -passagers de tous les Etats de l’Union; je puis même dire de -différentes nations de la terre, blancs, noirs, jaunes et -rouges, avec les nuances de toutes ces couleurs. Le bateau -ressemblait à une petite Babel flottante, à cause des différents -langages et jargons qu’on y entendait. Ces passagers débarquent -pour la plupart sur l’une et l’autre rive, pour y ouvrir -des fermes, y construire des moulins, diriger des fabriques -de toutes sortes d’espèces; ils augmentent de jour en jour le -nombre des habitants des petites villes et des villages qui -s’élèvent comme par enchantement sur les deux rives.</p> - -<p>A mesure que l’on remonte la rivière, on trouve le pays -charmant et rempli d’intérêt, diversifié par des rochers à -pic et des coteaux d’argile très-élevés et souvent entrecoupés. -Les bas-fonds présentent à l’œil une grande variété d’arbres -et d’arbrisseaux, des chênes et des noyers de douze différentes -espèces; <i>le sassafras</i> et l’<i>accacia triacanthos</i>, dont -les fleurs embaument l’air de leurs parfums; l’<i>érable</i>, qui le -premier s’enveloppe de la livrée du printemps; le sycomore, -<i>platanus occidentalis</i>, roi de la forêt de l’ouest, s’érige dans -les formes les plus gracieuses, avec de vastes branches, -étendues et latérales, couvertes d’une écorce d’un blanc -brillant, et ajoute un trait distinctif de grandeur à l’imposante -beauté des forêts. J’en ai vu qui mesuraient quinze pieds et -demi de diamètre. Le cotonnier, <i>populus deltoides</i>, est un autre -géant qui croît à une hauteur prodigieuse; le <i>bignonia radicans</i> -paraît s’y accrocher de préférence, monte jusque dans<span class="pagenum"><a name="page_9" id="page_9">{9}</a></span> -ses sommets, et déploie une profusion de grandes fleurs de -couleur de flammes et à formes de trompettes. Le voyageur -admire ici les mille grandes et hautes colonnes du cotonnier, -enveloppées, de la terre jusqu’aux branches, d’une draperie -de lierre d’une profonde verdure. C’est un de ces charmes -de la nature qu’on ne peut se lasser de contempler. Le cornouiller, -<i>cornus florida</i>, et le bouton rouge, <i>cercis canadencis</i>, -tiennent le milieu de l’arbre et de l’arbrisseau. Le premier a -une belle feuille en forme de cœur et étend ses branches en -parapluie; elles se couvrent dans le printemps de brillantes -fleurs blanches; dans l’automne, elles présentent de belles -baies écarlates. L’autre est le premier arbrisseau qu’on voit -en fleurs le long du Missouri.</p> - -<p>Ces arbrisseaux sont dispersés de tous côtés dans la forêt; -et au commencement du printemps, leurs masses de fleurs -brillantes forment un contraste gracieux avec le brun dominant -de la forêt. Le bouton rouge donne au paysage un charme que -le voyageur qui le voit pour la première fois ne saurait oublier. -Le cerisier sauvage, le mûrier, le frêne y sont très-communs. -Le sol, dans tous ses bas-fonds, est prodigieusement -riche, fortement imprégné de substances salines et de -pierres calcaires décomposées.</p> - -<p>Ces rivages cependant sont très-incertains et s’éboulent -continuellement; ce qui rend l’eau de ce fleuve, d’ailleurs -très-légère et saine à boire, bourbeuse et dégoûtante. Les -bancs de sable et les arbres au fond de l’eau sont si nombreux, -que l’on s’y habitue et qu’on ne songe guère aux dangers -qu’on court à chaque instant. Il est intéressant d’observer -à quelles étendues les racines s’enfoncent dans ce sol fertile; -là où la terre s’éboule, on en observe toute la profondeur; -en général, il n’y a qu’une grosse racine centrale, pénétrant -à dix ou douze pieds, et d’autres plus minces qui s’étendent -à l’entour.</p> - -<p>Après dix jours de navigation, j’arrivai à West-Port, petite<span class="pagenum"><a name="page_10" id="page_10">{10}</a></span> -ville frontière du territoire des sauvages, d’où je devais me -mettre en route pour les Montagnes.</p> - -<p>Le 30 avril, je partis de West-Port avec l’expédition -annuelle de la Compagnie américaine des pelleteries, qui se -rendait à la <i>Rivière-Verte</i>, l’une des fourches du <i>Rio-Colorado</i>. -Jusqu’au 17 mai, nous nous dirigeâmes vers l’ouest, -traversant des plaines immenses, dépouillées d’arbres et d’arbrisseaux, -excepté sur les petites rivières, et entrecoupées -de profonds ravins, où nos voyageurs se servaient d’une cordelle -pour descendre et monter les charrettes. Les chaleurs de -l’été commençaient déjà à se faire sentir; le temps cependant -était favorable; souvent le matin le thermomètre ne se trouvait -qu’à 27 degrés, mais il s’élevait jusqu’à 90 vers midi. -Les vents frais qui règnent sans cesse dans ces vastes plaines -rendent les chaleurs supportables. Le gibier était rare; mon -chasseur cependant fournit ma tente assez abondamment de -canards, de bécassines, de faisans, grues, pigeons, blaireaux, -cerfs et cabris. Les seuls hommes que j’aie rencontrés -pendant les premiers jours, étaient quelques sauvages -<i>Kants</i>, qui se rendaient à Wesport pour y vendre leurs -pelleteries. Ils résident sur le <i>Lanzas</i> ou rivière des Kants. -Leur territoire commence à soixante milles à l’ouest de l’Etat -Missouri, et leurs villages en sont à la distance de quatre-vingts -milles. Leur langue, leurs mœurs et habitudes sont les -mêmes que chez les <i>Osages</i>. En paix et en guerre, ces deux -nations unissent leurs intérêts et n’en forment pour ainsi dire -qu’une seule d’environ dix-sept cents âmes. Ils vivent dans -les villages et placent pêle-mêle et sans ordre leurs huttes -construites d’écorces, comme les wigwans des <i>Pottowatomies</i>, -ou de joncs, comme celles des <i>Osages</i>, ou en terre, comme -les akozos des <i>Pawnées</i> et des <i>Ottoes</i>. Ces dernières sont -rondes et de la façon d’un cône; le mur a près de deux pieds -d’épaisseur; tout l’ouvrage est soutenu au dedans par plusieurs -poteaux. Dans toutes leurs huttes, la terre dure forme<span class="pagenum"><a name="page_11" id="page_11">{11}</a></span> -le plancher; le foyer est au milieu, et la fumée s’échappe -par un trou pratiqué dans le sommet. La porte est si basse -et si étroite qu’on n’y entre qu’en se traînant: elle consiste -dans une simple peau sèche suspendue. Ces sauvages m’ont -paru très-pauvres et très-misérables; la plupart se trouvaient -à pied. La veille de notre rencontre, les <i>Ottoes</i> leur avaient -volé vingt-cinq chevaux. Ils m’exprimèrent un ardent désir -d’avoir une mission de nos Pères parmi eux.</p> - -<p>A mesure que nous avancions vers l’ouest, nous traversâmes -des côtes élevées, qui nous donnaient de temps en -temps des vues étendues et fort belles. La grande plaine était -parsemée de hautes futaies; on y voyait surtout le <i>waggère-roussé</i>, -ou la fleur du cotonnier, plante qui abonde dans ces -parages et dont les Indiens se nourrissent. Elle se trouve -sur le bord d’une rivière qui porte le même nom et qui se -jette dans le Kansas; ces deux rivières ont de riches et fertiles -bas-fonds et sont bien boisées. Tout le sommet de la -grande côte est rempli de pétrifications. La surface de la -terre, dans une partie considérable de cette région, est couverte -de grosses pierres plates, grisâtres et jaunes, confusément -arrangées comme si elles étaient sorties du sein de la -terre par quelque agitation souterraine.</p> - -<p>Je n’étais encore que depuis six jours dans le pays sauvage -lorsque je me sentis accablé par la fièvre intermittente, -avec les frissons qui précèdent d’ordinaire les accès de chaleur. -Cette fièvre ne m’a quitté que sur la Roche-Jaune, à -mon retour des Montagnes. Il me serait impossible de vous -donner une idée de mon accablement. Mes amis me conseillaient -de revenir sur mes pas; mais le désir de voir les nations -des Montagnes l’emporta sur toutes les bonnes raisons -qu’ils purent me donner. Je suivis donc la caravane de mon -mieux, me tenant à cheval aussi longtemps que j’en avais la -force; et j’allai ensuite me coucher dans un chariot, sur des -caisses où j’étais ballotté comme un malheureux; car souvent<span class="pagenum"><a name="page_12" id="page_12">{12}</a></span> -il nous fallait traverser des ravins profonds et à pic, qui me -mettaient dans les positions les plus singulières: tantôt j’avais -les pieds en l’air; tantôt je me trouvais caché comme un voleur -entre les ballots et les caisses, froid comme un glaçon, ou -couvert de sueur et brûlant comme un brasier. Ajoutez que -pendant trois jours (et c’était le plus fort de ma fièvre) je -n’eus pour me désaltérer que des eaux stagnantes et sales.</p> - -<p>Le 18 mai, après avoir traversé une belle plaine de -30 milles de large, nous arrivâmes sur les bords de la <i>Nebraska</i> -(rivière au Cerf), désignée par les Français sous le -nom moins heureux de <i>Plate</i> ou de Rivière-Plate. La Plate -est la plus grande tributaire du Missouri, et peut être considérée -comme la plus merveilleuse et la plus inutile des rivières -de l’Amérique du Nord; car elle a deux mille verges -de large d’un bord à l’autre, et sa profondeur n’est guère -que de deux à six pieds; le fond est un sable mouvant. Elle -vient d’une distance immense à travers une large et verte -vallée, et reçoit la grande abondance de ses eaux de plusieurs -fourches qui descendent des Montagnes Rocheuses. L’embouchure -de cette rivière est à huit cents milles de Saint-Louis -par eau, et forme le point de division du bas et du haut -Missouri. J’étais souvent saisi d’admiration à la vue des -scènes pittoresques dont nous jouissions tout le long de la -Plate. Imaginez-vous de grands étangs, dans les beaux parcs -des seigneurs européens, parsemés de petites îles boisées; la -Plate vous en offre par milliers et de toutes les formes. J’ai -vu de ces groupes d’îles qu’on aurait pris facilement de loin -pour des flottilles mêlant à leurs voiles déployées des guirlantes -de verdure et de festons de fleurs; et parce qu’autour -d’elles le fleuve était rapide, elles semblaient elles-mêmes -fuir sur les eaux, complétant le charme de l’illusion par cette -apparence de mouvement. Les deux bords de cette rivière ne -sont point boisés. Les arbres que les îles produisent sont les -peupliers, communément appelés cotonniers; les sauvages les<span class="pagenum"><a name="page_13" id="page_13">{13}</a></span> -coupent en hiver, et l’écorce sert de nourriture à leurs chevaux. -Sur la plaine de la Plate, on voyait bondir de nombreux -cabris; j’en comptais souvent plusieurs centaines d’un seul -coup d’œil; c’est l’animal le plus agile des prairies. Le chasseur -emploie la ruse pour en approcher: il s’élance au grand -galop vers l’animal; celui-ci part comme un éclair, laissant le -cavalier à une grande distance derrière lui; bientôt il s’arrête -pour l’observer (c’est un animal très-curieux). Pendant -ce temps le chasseur descend de cheval et se couche ventre -à terre; il fait toutes sortes de cabrioles avec les bras et les -jambes, secouant de temps en temps son mouchoir ou un -bonnet rouge au bout de la baguette de son fusil. Le cabri -approche à pas lents pour le reconnaître et l’observer; et -lorsqu’il est à la portée de la carabine, le chasseur lui lâche -son coup et le couche par terre. Souvent il en abat jusqu’à -six avant que la bande se disperse. Les autres animaux sont -rares dans cette région; il y a cependant des signes évidents -que le gibier n’y a pas toujours manqué.</p> - -<p>Pendant plusieurs journées de marche, nous trouvâmes -toute la plaine couverte d’ossements et de crânes de buffles -rangés en cercles ou en demi-lunes, et peints de différentes -devises. C’est au milieu de ces crânes que les <i>Pawnées</i> ont -coutume de pratiquer leurs sortiléges superstitieux lorsqu’ils -vont à la guerre ou à la chasse. Le matelot, après un long -voyage sur mer, se réjouit à la vue d’herbes flottantes, ou -de petits oiseaux de terre qui, venant se reposer sur les -cordages du navire, lui donnent des signes certains qu’il -approche du terme de sa course. De même, dans ce désert, -le voyageur, fatigué de vivre si longtemps de viande salée, -se réjouit à la vue de ces ossements blanchis par le temps -qui lui annoncent le voisinage des buffles. Aussi n’entendait-on -dans le camp que des cris de joie; nos chasseurs -avaient compris que la plaine des buffles n’était pas -éloignée, et ils saluaient par de bruyants vivats l’espoir<span class="pagenum"><a name="page_14" id="page_14">{14}</a></span> -de porter bientôt le carnage parmi les paisibles troupeaux.</p> - -<p>Aux mêmes lieux, nous trouvâmes encore le <i>wistanwish</i> -des sauvages ou le chien des prairies, auquel les voyageurs -donnent à plus juste titre le nom d’<i>écureuil américain</i>. Ces -animaux paraissent avoir une espèce de police établie dans -leur société. Les cellules de leurs villages sont généralement -placées sur la pente d’une côte, quelquefois près d’un petit -lac ou ruisseau; plus souvent à une grande distance de l’eau, -afin que la terre qu’ils habitent ne soit point exposée à l’inondation. -Ils sont d’une couleur brune foncée, excepté le ventre -qui est blanc; leur queue n’est pas si longue que celle de -l’écureuil gris; mais ils ont exactement la même forme; les -dents, la tête, les ongles et le corps sont l’écureuil parfait, -excepté qu’ils sont plus grands et plus gras que cet animal. -Les voyageurs croient que leur seule nourriture est la racine -du gazon, et la rosée du ciel leur unique breuvage.</p> - -<p>En continuant notre route, nous vîmes de temps en temps -les tombeaux solitaires des <i>Pawnées</i>, probablement ceux de -quelques chefs ou braves, qui étaient tombés en combattant -contre leurs ennemis héréditaires, les <i>Scioux</i>, les <i>Sheyennes</i>, -les <i>Osages</i>. Ces tombeaux étaient ornés de crânes de buffles -peints en rouge; le cadavre est assis dans une petite cabane -faite de joncs et de branches d’arbres, et fortement travaillée -pour empêcher les loups d’y pénétrer. La figure est barbouillée -de vermillon; le corps est couvert de ses plus beaux -ornements de guerre, et à côté on voit des provisions de -toute espèce, viandes sèches, tabac, poudre et plomb, -fusil, arc et flèches. Pendant plusieurs années, les familles -viennent au printemps renouveler ces provisions. Ils ont -l’idée que l’âme voltige longtemps dans le voisinage du lieu -où le corps repose avant qu’elle prenne son essor vers le -pays des âmes.</p> - -<p>Après sept jours de marche le long de la Plate, nous arrivâmes -dans les plaines habitées par les buffles. De grand<span class="pagenum"><a name="page_15" id="page_15">{15}</a></span> -matin, je quittai seul le camp pour les voir plus à mon aise; -j’en approchai par des ravins, sans me montrer et sans leur -donner le vent qui m’était favorable. C’est l’animal qui a -l’odorat le plus subtil; il lui fait connaître la présence de -l’homme à la distance de quatre milles, et aussitôt il s’enfuit, -cette odeur lui étant insupportable. Je gagnai inaperçu une -haute colline semblable par sa forme au monument de Waterloo; -de là je jouissais d’une vue d’environ douze milles -d’étendue. Cette vaste plaine était tellement couverte d’animaux, -que les marchés ou les foires d’Europe ne vous en -donneraient qu’une faible idée. C’était vraiment comme la -foire du monde entier rassemblée dans une de ses plus belles -plaines. J’admirais les pas lents et majestueux de ces lourds -bœufs sauvages, marchant en file et en silence, tandis que -d’autres broutaient avec avidité le riche pâturage qu’on -appelle l’herbe courte des buffles. Des bandes entières -étaient couchées sur l’herbe au milieu des fleurs: toute la -scène réalisait en quelque façon l’ancienne tradition de l’Ecriture -sainte, parlant des vastes contrées pastorales de l’Orient, -où il y avait des animaux sur mille montagnes. Je ne pouvais -me lasser de contempler cette scène ravissante, et pendant -deux heures je regardai ces masses mouvantes dans le même -étonnement. Tout à coup l’immense armée parut éveillée; -un bataillon donnait l’épouvante à l’autre; toute la troupe -était en déroute, fuyant de tous côtés. Les buffles avaient -eu le vent de leur ennemi commun: les chasseurs s’étaient -élancés au grand galop au milieu d’eux. La terre semblait -trembler sous leurs pas, et les bruits sourds que l’on entendait -étaient semblables aux mugissements du tonnerre éloigné. -Les chasseurs tiraient à droite et à gauche; ils firent un -grand carnage parmi les plus gras de ces animaux. Je retournai -avec eux au camp. Ils avaient chargé plusieurs chevaux -de langues, de bosses, de côtes, etc., abandonnant le -reste aux loups et aux vautours. Nous campâmes à une<span class="pagenum"><a name="page_16" id="page_16">{16}</a></span> -petite distance de cette boucherie, et chacun se mit en mouvement -dans le camp pour faire la cuisine. Manquant de bois -sur les bords de la Plate, nos gens se servirent de la fiente -sèche du buffle, qui brûle comme la tourbe. Il nous fallut -recourir souvent au même expédient dans les prairies des -Côtes-Noires.</p> - -<p>Au milieu de la nuit, des bruits affreux, des hurlements, -des aboiements m’éveillèrent; on aurait dit que les quatre -tribus <i>Pawnées</i> s’étaient rassemblées pour nous disputer le -passage sur leur territoire. Je réveillai mon guide pour -savoir la cause de ce bruit et pour le disposer à recevoir -l’attaque de l’ennemi. Il me répondit en riant: «Tranquillisez-vous, -ce n’est rien. Les loups sont à faire festin après -leur long carême d’hiver: ils se partagent les carcasses des -vaches que les chasseurs ont laissées dans la prairie.» Les -loups sont très-nombreux dans ces régions. D’après le dire -des sauvages, ils tuent tous les ans le tiers des veaux des -buffles: souvent même, lorsqu’ils sont en fortes bandes, -ils attaquent les gros bœufs ou les vaches, se portent tous -ensemble contre un seul buffle, et en un instant le jettent -par terre avec une grande dextérité et le dévorent. J’ajouterai -ici, pour vous donner une idée du grand nombre de ces -animaux dans le Missouri, que cette année 1840, la compagnie -des pelleteries a descendu soixante-sept mille robes -de buffles à Saint-Louis. On évalue en outre à cent mille le -nombre des buffles que les sauvages du Missouri tuent tous -les ans pour leurs propres besoins, pour leurs tentes, leurs -vêtements et leurs couvertures de selle.</p> - -<p>Le 28, nous passâmes à gué la <i>Fourche du Sud</i> de la -Plate. Toute cette région, jusqu’aux grandes montagnes, -est une véritable bruyère, rocheuse et sablonneuse, couverte -de scories et d’autres substances volcaniques; il n’y a -d’endroits fertiles que sur les rivières et les ruisseaux. Cette -région, nous dit un voyageur moderne, ressemble aux dé<span class="pagenum"><a name="page_17" id="page_17">{17}</a></span>serts -de l’Asie par ses vastes plaines ondulantes et dégarnies -de bois, et par ses terres incultes, sablonneuses et solitaires, -qui fatiguent l’œil par leur étendue et leur monotonie. C’est -un pays où l’homme ne fait point sa demeure; dans certaines -saisons de l’année, le chasseur même et son coursier -y manquent de nourriture. L’herbage y est brûlé et dépérit; -les rivières et les ruisseaux sont à sec; le buffle, le cerf et -le chevreuil se retirent dans des parties éloignées, se tiennent -sur les bords de la verdure expirante, et laissent derrière eux -une vaste solitude inhabitée, entrecoupée de ravins et de lits -d’anciens torrents qui aujourd’hui ne servent qu’à tourmenter -le voyageur et à augmenter sa soif. D’espace en espace la -monotonie de ce grand désert est interrompue par des monceaux -de pierres confusément entassées contre des ruines; -ou bien il est traversé par des bancs de rochers qui se dressent -devant le voyageur comme d’infranchissables barrières; -telles sont les <i>Côtes-noires</i>. Au delà s’élèvent les <i>Montagnes -Rocheuses</i>, les limites du monde atlantique. Les gorges et les -vallées de cette vaste chaîne donnent asile à un grand nombre -de tribus sauvages, dont plusieurs ne sont que les restes -mutilés de différents peuples, jadis paisibles possesseurs des -prairies, et maintenant refoulés par la guerre dans des défilés -presque inaccessibles, où la spoliation n’essaiera plus de -les poursuivre.</p> - -<p>Ce désert de l’ouest, tel que je viens de le décrire, -semble devoir défier l’industrie de l’homme civilisé. Quelques -terres, plus heureusement situées sur le bord des fleuves, -seraient peut-être avec succès soumises à la culture; d’autres -pourraient se changer en pâturages aussi fertiles que ceux de -l’est; mais il est à craindre que, dans sa presque totalité, -cette immense région ne forme comme un océan entre la -civilisation et la barbarie, et que des bandes de malfaiteurs, -organisées comme les caravanes des Arabes, n’y exercent -impunément leurs déprédations. Ce sera peut-être un jour<span class="pagenum"><a name="page_18" id="page_18">{18}</a></span> -le berceau d’un nouveau peuple, composé des anciennes -races sauvages et de cette classe d’aventuriers, de fugitifs et -de bannis que la société repousse de son sein, population -hétérogène et menaçante, que l’Union-Américaine amoncelle -comme un sinistre nuage sur ses frontières, et dont elle -accroît sans cesse l’irritation et les forces en transportant des -tribus entières d’Indiens, des rives du Mississipi où ils ont -pris naissance, dans les solitudes de l’ouest qu’elle leur -assigne pour exil. Ces sauvages emportent avec eux une -haine implacable contre les blancs, qui les ont, disent-ils, -injustement chassés de leur patrie, loin des tombeaux de -leurs pères, pour se mettre en possession de leur héritage. -Si quelques-unes de ces tribus forment un jour des hordes -semblables aux peuples nomades, moitié pasteurs, moitié -guerriers, qui parcourent avec leurs troupeaux les plaines -de la haute Asie, n’est-il pas à craindre qu’avec le temps -d’autres ne s’organisent en bandes de pillards et d’assassins, -qui auront pour coursiers les chevaux légers des prairies, le -désert pour théâtre de leurs brigandages, et des rochers inaccessibles -pour mettre leurs jours et leur butin en sûreté?</p> - -<p>Le 31 mai, nous campâmes à deux milles et demi de l’une -des curiosités les plus remarquables de cette région sauvage. -C’est un monticule en forme de cône de près d’une lieue de -circonférence, entrecoupé de beaucoup de ravins, et placé -sur une plaine unie. Du sommet du monticule s’élève une -colonne carrée de trente à quarante pieds de largeur sur -cent vingt de haut; la forme de cette colonne lui a fait donner -le nom de <i>Cheminée</i>; elle a cent soixante-quinze verges au-dessus -de la plaine; on l’aperçoit à trente milles de distance. -La Cheminée est composée d’argile dans un état de pétrification, -avec des couches entremêlées de pierres à sables -blanches et grisâtres. Il semble que c’est le reste d’une haute -montagne que les vents et les orages auront aplanie peu à -peu depuis plusieurs siècles. Encore quelques années, et<span class="pagenum"><a name="page_19" id="page_19">{19}</a></span> -cette grande curiosité naturelle s’écroulera et ne formera -qu’un petit monticule dans la plaine; car lorsqu’on l’examine -de près, on aperçoit à sa cime une énorme crevasse. Dans -le voisinage de cette merveille, les coteaux sont tous d’un -aspect singulier; quelques-uns ont l’apparence de tours, de -châteaux et de villes fortifiées. A quelque distance, on pourrait -à peine se persuader que l’art ne s’est point mêlé aux -fantaisies de la nature. Des bandes de <i>lashata</i>, animal aussi -appelé <i>grosse-corne</i>, se tiennent au milieu de ces mauvaises -terres. La Cheminée, ses châteaux et ses villes fantastiques terminent -un coteau élevé, se dirigeant du sud au nord. Nous y -avons trouvé un passage étroit entre deux rochers perpendiculaires -de trois cents pieds de haut.</p> - -<p>Cette région abonde en magnésie, de sorte que le sel de -glauber se trouve presque partout et en plusieurs endroits -en grande quantité dans un état de cristallisation. Les serpents -à sonnettes et autres reptiles dangereux qu’on y rencontre à -chaque pas seraient un fléau pour la contrée, si les sauvages -n’avaient découvert, dans une racine très-commune en ces -parages, un spécifique infaillible contre toutes les morsures -venimeuses.</p> - -<p>Quoique nous nous trouvassions encore à la distance de -trois journées des <i>Côtes-noires</i>, on les voyait déjà très-distinctement. -Partout nous étions au milieu des buffles. Si la -terre est ingrate et produit peu de chose, la Providence a -pourvu d’une autre manière à la subsistance des Indiens et -des voyageurs qui traversent ces régions. Nous tuions sans -peine six buffles par jour pour les quarante personnes que -contenait notre camp. Dans tout mon voyage, je n’ai pu me -lasser de contempler avec admiration ces animaux vraiment -majestueux, avec leurs épaules, leurs cous et leurs têtes -raboteuses. Si leur nature pacifique n’était connue, le seul -aspect ferait trembler. Ils sont timides et sans méchanceté, et -ne montrent aucune mauvaise disposition, excepté dans leur<span class="pagenum"><a name="page_20" id="page_20">{20}</a></span> -propre défense, lorsqu’ils sont blessés et serrés de près. -Leur force est extraordinaire, et quoiqu’ils paraissent lourds, -leur course est cependant très-rapide; il faut un bon cheval -pour les suivre à une grande distance.</p> - -<p>Dans cette même région, les bandes des chevaux marrons -et sauvages sont très-nombreuses; il faut beaucoup d’adresse -et des chevaux à longue haleine pour les prendre. Les Espagnols-Mexicains -et en général les Indiens sont adroits dans -cette sorte de chasse; il est rare qu’ils manquent, quoiqu’à -la course, à leur passer le lacet autour du cou.</p> - -<p>Le 4 juin, nous traversâmes en canot de buffle la <i>Fourche-à-la-Ramée</i>, -l’un des principaux tributaires de la Plate. Nous -y trouvâmes une quarantaine de loges de <i>Sheyennes</i>, qui -nous reçurent avec toutes les marques de bonté et d’estime; -ils étaient polis, propres et décents dans leurs manières. Les -hommes, en général, sont d’une grande taille, droits et vigoureux; -ils ont le nez aquilin et le menton fortement prononcé. -L’histoire de cette nation est celle de toutes les tribus sauvages -des prairies: ils sont les restes de la puissante nation -des <i>Schaways</i>, anciens habitants de la <i>Rivière-Rouge</i>, qui se -jette dans le lac Wiunepeg. Les <i>Scioux</i>, leurs irréconciliables -ennemis, les forcèrent, après une longue guerre, à passer le -Missouri et à se réfugier sur une petite rivière appelée <i>Warrikane</i>, -où ils se fortifièrent; mais les vainqueurs les y attaquèrent -de nouveau, et les poussèrent, de poste en poste, -jusqu’au milieu des <i>Côtes-noires</i>, sur les eaux de la <i>Grande-Sheyenne</i>. -Dans tous ces revers, leur tribu a perdu même -son nom; elle n’est plus connue que sous celui de la rivière -qu’ils fréquentent. Maintenant les Sheyennes ne font plus -d’effort pour s’établir dans une demeure permanente, de -crainte d’une autre attaque de leurs cruels ennemis. Ils ont -embrassé la vie nomade, vivent de la chasse et suivent le -buffle dans ses différentes migrations.</p> - -<p>Les grands chefs de ce village m’invitèrent à un festin et<span class="pagenum"><a name="page_21" id="page_21">{21}</a></span> -me firent passer par toutes les cérémonies du calumet; c’est-à-dire -qu’ils font d’abord fumer le Grand-Esprit en élevant -la pipe vers le ciel, ensuite vers le soleil, la terre et l’eau; -puis le calumet fait trois fois le tour de la loge; il passe de -main en main, et chacun en tire une demi-douzaine de -bouffées. Alors le chef m’embrassa et me souhaita le bonjour -en me disant: «<i>Robe-noire</i>, mon cœur a tressailli de joie -lorsque j’ai appris qui vous étiez. Ma loge n’a jamais eu de -jour plus grand. Dès que j’eus reçu la nouvelle de votre -arrivée, j’ai fait remplir ma grande chaudière pour vous fêter -au milieu de mes braves. Soyez le bien venu. J’ai fait tuer -en votre honneur mes trois meilleurs chiens; ils étaient gras -à pleine peau.» Ne vous étonnez pas, si je vous dis que -c’est là leur grand festin, et que la chair du chien sauvage -est très-délicate et fort bonne; elle ressemble beaucoup à -celle d’un petit cochon. La portion qu’on m’accorda était -grande: les deux cuisses et les pattes avec cinq ou six côtes. -La loi du festin ordonnait de tout manger, je n’en pouvais venir -à bout. Enfin j’appris qu’on pouvait se débarrasser de son plat -en l’avançant à un autre convive avec un présent de tabac.</p> - -<p>Je pris occasion de leur parler des principaux points de la -religion; je leur expliquai les dix commandements de Dieu -et plusieurs articles du Symbole. Je leur fis connaître l’objet -de mon voyage aux Montagnes, leur demandant si eux aussi -ne désiraient pas d’avoir des Robes-noires parmi eux, pour -apprendre à leurs enfants à connaître et à servir le Grand-Esprit. -La proposition parut leur plaire beaucoup, et ils me -répondirent qu’ils feraient leur possible pour rendre le séjour -des Robes-noires agréable parmi eux. Je crois qu’un zélé -missionnaire réussirait très-bien chez ces sauvages. Leur -langue, dit-on, est très-difficile; leur nombre est d’environ -deux mille. Les nations voisines considèrent ces sauvages -comme les guerriers les plus courageux des prairies.</p> - -<p>Le fort la Ramée se trouve au pied des <i>Côtes-noires</i>. On ne<span class="pagenum"><a name="page_22" id="page_22">{22}</a></span> -remarque rien, ni dans la couleur du sol de ces montagnes, -ni dans celle des rochers, qui puisse leur donner ce nom; -elles le doivent à la sombre verdure des petits cèdres et des -pins qui ombragent leurs flancs. La terre végétale près des -rivières et dans les vallées est assez bonne; les terres hautes -sont très stériles, et presqu’entièrement couvertes de blocs de -granit, de quartz, de marcassites et d’autres espèces de pierres -entremêlées, qui indiquent évidemment qu’à une époque éloignée -il y a eu dans cette région de grandes convulsions souterraines.</p> - -<p>On voit à la Ramée une branche des Montagnes Rocheuses -à la distance de quarante milles. Elle a cinq mille pieds au-dessus -de la plaine. Le thermomètre montait tous les jours jusqu’à -quatre-vingt et quatre-vingt-dix degrés dans les vallons de ces -montagnes; et cependant leurs sommets étaient couverts de -neige. Souvent je me suis trompé par rapport aux distances; -quelquefois je désirais examiner de près un grand rocher ou -une côte d’une apparence singulière; je m’y dirigeais dans la -persuasion de m’y rendre à cheval en une heure, et j’y mettais -au moins deux ou trois heures. Il faut que cela soit dû à la -grande pureté de l’atmosphère dans les prairies de cette haute -région. L’absinthe est une production spontanée de ce pays; -elle y croît à une hauteur de huit à dix pieds, et en si grande -abondance qu’elle rend le voyage en charrettes très-incommode. -Les cerises à grappes, les groseilles, les poires des -côtes (petit fruit noir excellent) y sont très-abondantes. Le -sureau y croît dans les ravins; le cotonnier de deux espèces -est commun dans les fonds; sur les bords des rivières et sur -la pente des montagnes, on voit des bocages de cèdres et -de pins.</p> - -<p>Le 14, nous campâmes au pied de la <i>Butte-Rouge</i>. Cette -côte, très-élevée, de couleur d’ocre rouge, composée d’argile -dans un état de pétrification, est un point central qui voit sans -cesse passer et repasser les sauvages, soit qu’ils émigrent à<span class="pagenum"><a name="page_23" id="page_23">{23}</a></span> -l’ouest, soit qu’ils remontent vers le nord. La branche du nord -de la Plate, que nous avions suivie jusqu’ici, prend là une -direction méridionale; sa source est à cent cinquante milles -plus haut. De la Butte-Rouge nous passâmes par un coteau -élevé sur la <i>Rivière-de-l’Eau-douce</i>, ainsi appelée à cause de -la grande pureté de ses eaux. L’endroit le plus remarquable -de cette rivière est le fameux rocher <i>Indépendance</i>; c’est le -premier rocher massif de cette fameuse chaîne de montagnes -qui divise l’Amérique septentrionale, et que les voyageurs -appellent <i>l’épine dorsale de l’univers</i>. Il est composé de granit -<i>in situ</i> d’une grosseur prodigieuse, et couvre une surface de -plusieurs milles d’étendue; il est entièrement découvert de la -cime jusqu’à la base. C’est le grand registre du désert; car on -y lit en gros caractères le nom de tous les voyageurs qui y -ont passé; le mien y figure en qualité de premier prêtre qui -ait parcouru ces plages lointaines. Pendant plusieurs journées, -nous avions à notre droite une chaîne de ces rochers nus, -bien proprement appelés <i>Montagnes Rocheuses</i>. Ce ne sont que -des rochers entassés sur rochers; on dirait qu’on a sous les -yeux les ruines d’un monde entier recouvertes comme d’un -linceul par des neiges éternelles.</p> - -<p>Le 19, nous découvrîmes les <i>Montagnes-au-Vent</i>, où la -caravane a son rendez-vous et se sépare; nous en étions cependant -encore éloignés de neuf journées de marche. Tous -les jours nous nous apercevions que le froid était de plus en -plus sensible, et, le 24, nous traversâmes des plaines couvertes -de neige. Le lendemain, nous nous rendîmes des eaux -tributaires du Missouri sur celles du <i>Colorado</i>, qui se jette -dans la mer Pacifique par la Californie, à deux degrés plus -au sud que la Nouvelle-Orléans. Le passage à travers les montagnes -est presque imperceptible; il a de vingt à vingt-cinq -milles de largeur, et quatre-vingts de longueur. On calcule que -ces montagnes ont de vingt à vingt-quatre mille pieds au-dessus -de la mer Atlantique.<span class="pagenum"><a name="page_24" id="page_24">{24}</a></span></p> - -<p>Le 30, j’arrivai au rendez-vous, où une bande de <i>Têtes-plates</i>, -qui avaient été avertis de mon approche, m’attendait -déjà. Il eut lieu, comme je l’ai dit plus haut, sur la <i>Rivière-Verte</i>, -un tributaire du Colorado; c’est l’endroit où les chasseurs -aux castors et les sauvages des différentes nations se -rendent tous les ans pour vendre leurs pelleteries et pour se -procurer les choses nécessaires.</p> - -<p>Je vous donnerai ici une petite notice sur les mœurs, les -caractères et les localités des différents peuples des montagnes, -d’après mes propres observations et d’après les meilleures -informations que j’en ai pu obtenir.</p> - -<p>Les <i>Soshonies</i>, c’est-à-dire les déterreurs de racines, surnommés -les <i>Serpents</i>, se trouvaient en grand nombre au -rendez-vous. Ils habitent la partie méridionale du territoire de -l’<i>Orégon</i>, dans le voisinage de la haute Californie. Leur population -d’environ dix mille âmes se partage en plusieurs peuplades -disséminées çà et là dans le pays le plus inculte de -toute la région à l’ouest des montagnes; presque toute la surface -y est couverte de scories et d’autres productions volcaniques. -On les a surnommés <i>Serpents</i>, parce que, dans leur -indigence, ils sont réduits comme ces reptiles à fouiller la -terre et à se nourrir de racines. Quelques bandes de chasseurs -se rendent parfois à l’est des montagnes à la chasse des buffles, -et dans la saison où le poisson remonte, ils descendent sur -les bords de la <i>Rivière-aux-Saumons</i> et de ses tributaires pour -faire leurs provisions d’hiver. Ils sont assez bien pourvus de -chevaux. Au rendez-vous, ils firent leur parade pour saluer les -blancs qui s’y trouvaient. Trois cents de leurs guerriers se -rendirent en ordre et au grand galop au milieu de notre camp. -Ils étaient hideusement barbouillés, armés de leurs massues, -et tout couverts de plumes, de perles, de queues de loups, -de dents et de griffes d’animaux, bizarres ornements, dont -chacun s’était paré selon son caprice. Ceux qui avaient reçu -des blessures dans les batailles, et ceux qui avaient tué des<span class="pagenum"><a name="page_25" id="page_25">{25}</a></span> -ennemis de leur tribu, montraient avec ostentation leurs cicatrices -et faisaient flotter, au bout de perches en formes d’étendards, -les chevelures qu’ils avaient enlevées. Après avoir fait -plusieurs fois le tour du camp en poussant par intervalles des -cris de joie, ils descendirent de cheval et vinrent donner la -main à tous les blancs en signe d’amitié.</p> - -<p>Les principaux chefs, au nombre d’environ trente, m’invitèrent -à un conseil. Comme parmi les <i>Sheyennes</i>, il fallut -aussi passer par toutes les cérémonies du calumet. Le chef fit -d’abord un petit cercle sur la terre, y plaça un petit morceau -brûlant de fiente sèche de vache et y alluma son calumet. Il -offrit ensuite la pipe au Grand-Esprit, au soleil, à la terre et -aux quatre points cardinaux. Les autres observaient tous le plus -profond silence et restaient assis immobiles comme des statues. -Le calumet passa de main en main, et je remarquai que chacun -avait une manière différente de s’en saisir. L’un tournait le calumet -avant de mettre le manche à la bouche; le suivant faisait -un demi-cercle en l’acceptant; un autre tenait la coupe en -l’air; un quatrième la baissait jusqu’à terre, et ainsi de suite. -Je suis naturellement enclin à rire; j’avoue qu’en cette occasion -j’ai dû faire des efforts sérieux pour ne pas éclater, en contemplant -la gravité que ces pauvres sauvages observaient au -milieu de toutes ces simagrées ridicules. Ces façons de fumer -entrent dans leurs pratiques superstitieuses de religion; chacun -a la sienne, dont il n’oserait dévier pendant toute sa vie, de -peur de déplaire à ses manitous. Je leur fis connaître les motifs -de ma visite, le commandement que Dieu avait fait aux -Robes-noires d’aller prêcher sa sainte loi à toutes les nations -de la terre, l’obligation que tous les peuples avaient de la -suivre dès qu’ils la connaîtraient, le bonheur éternel qu’elle -procure à tous ceux qui la suivraient fidèlement jusqu’à la -mort, et l’enfer avec tous ses tourments, qui serait le partage -de quiconque fermerait l’oreille à la parole de Jésus-Christ. Je -leur fis concevoir les avantages que leur procurerait une mis<span class="pagenum"><a name="page_26" id="page_26">{26}</a></span>sion, -et je finis en leur prêchant les principaux points du christianisme. -Les sauvages m’accordèrent la plus grande attention -et parurent dans l’admiration de la sainte doctrine que je venais -de leur expliquer. Ils tinrent conseil entre eux pendant l’espace -d’une demi-heure, et l’orateur, au nom de tous les chefs, -m’adressa les paroles suivantes: «Robe-noire, vos paroles -ont trouvé accès dans nos cœurs, elles n’en sortiront jamais. -Nous désirons de connaître et de pratiquer la sublime loi dont -vous venez de nous faire part, au nom du Grand-Esprit, que -nous aimons. Tout notre pays vous est ouvert, vous n’avez -qu’à faire votre choix pour y former un établissement. Tous, -tant que nous sommes, nous quitterons les plaines et les forêts, -pour venir nous placer sous vos ordres, autour de vous.» Je -leur conseillai, en attendant cet heureux jour, de choisir des -hommes sages dans leurs différents camps, pour faire les prières -en commun soir et matin; que là les bons chefs trouveraient -occasion d’exciter tout le monde à la vertu. Le soir même ils -s’assemblèrent, et le grand chef promulga une loi, qu’à l’avenir -celui qui volerait ou commettrait quelque autre scandale -serait puni en public.</p> - -<p>Les <i>Serpents</i> croient que le Grand-Esprit réside particulièrement -dans le soleil, le feu et la terre. Lorsqu’ils font une -promesse solennelle, ils prennent le soleil, le feu et la terre à -témoin de l’obligation qu’ils contractent. Lorsqu’un chef ou un -brave de la nation meurt, ses femmes, ses enfants et ses plus -proches parents se coupent les cheveux; c’est leur grand deuil. -Ils rasent même les crinières et les queues à tous les chevaux -que le défunt possédait, ce qui donne à ces pauvres animaux -un air bien triste. Ils font ensuite au milieu de sa loge un tas -de tout son butin, coupent en petits bouts les perches qui la -supportent, et brûlent tout son avoir à la fois. Le cadavre est -garrotté sur son coursier favori et conduit sur le bord de la -rivière voisine. Là, les guerriers poursuivent l’animal, et le -cernent de près en jetant des cris si affreux, qu’ils le forcent<span class="pagenum"><a name="page_27" id="page_27">{27}</a></span> -à s’élancer dans le courant avec le corps de son maître. Alors, -redoublant leurs cris, ils recommandent au cheval de transporter -sans délai son maître au pays des âmes. Ce n’est pas -tout; pour témoigner leur douleur, ils se font des incisions sur -toutes les parties charnues du corps; et plus l’attachement au -défunt est grand, plus les incisions qu’ils se font sont profondes. -On m’a assuré qu’ils prétendent que la douleur s’échappe -par ces plaies. Croiriez-vous que ces mêmes gens, si sensibles -à la mort d’un parent, ont, comme les <i>Scioux</i>, les <i>Pawnées</i> -et la plupart des nations nomades, la coutume barbare d’abandonner -sans pitié aux bêtes féroces du désert les vieillards et -les malades, dès qu’ils commencent à leur causer de l’embarras -dans leurs expéditions de chasse.</p> - -<p>Tandis que je me trouvais dans leur camp, les <i>Serpents</i> se -préparaient à une expédition contre les <i>Pieds-noirs</i>. Aussitôt -que le chef eut annoncé à tous les jeunes guerriers sa résolution -de porter la guerre sur les terres de l’ennemi, tous ceux qui se -proposaient de le suivre préparèrent leurs munitions, souliers, -arcs et flèches. La veille du départ, le chef, à la tête de ses -soldats, fit sa danse d’adieu à chaque loge; partout il reçut un -morceau de tabac ou quelque autre présent. Si dans ces expéditions -ils font des femmes prisonnières, ils les emmènent au -camp, et les livrent à leurs femmes, mères et sœurs. Celles-ci -les assomment aussitôt à coups de hache et de couteau, -vomissant contre ces pauvres malheureuses, dans leur rage -effrénée, les paroles les plus accablantes et les plus outrageantes. -«Chiennes de <i>Pieds-noirs</i>! s’écrient-elles; ah! si nous -pouvions aujourd’hui dévorer les cœurs de tous vos enfants -et nous baigner dans le sang de votre maudite nation!»</p> - -<p>Les <i>Jouts</i>, une tribu des <i>Serpents</i>, brûlent les corps de -leurs parents avec les meilleurs chevaux que possédait le défunt. -Le cadavre, avec les chevaux égorgés, est placé sur un -grand tas de bois sec. Quand la fumée s’élève en tourbillons, -ils croient que l’âme du sauvage s’envole vers la région des<span class="pagenum"><a name="page_28" id="page_28">{28}</a></span> -esprits, emportée par ses fidèles coursiers; et pour exciter -ceux-ci à un plus rapide essor, ils poussent tous à la fois -des hurlements affreux.</p> - -<p>Les <i>Sampectches</i>, les <i>Pagouts</i> et les <i>Ampayouts</i> sont les -plus proches voisins des <i>Serpents</i>. Il n’y a peut-être pas dans -tout l’univers un peuple plus misérable, plus dégradé et plus -pauvre. Les Français les appellent communément les <i>Dignes-de-pitié</i>, -et ce nom leur convient à merveille. Le pays qu’ils -habitent est une véritable bruyère. Ils logent dans les crevasses -des rochers ou dans des trous creusés en terre; ils -n’ont pas d’habillements; pour toute arme, un arc, des flèches -et un bâton pointu; ils parcourent les plaines incultes à la -recherche des fourmis et des sauterelles, dont ils se nourrissent, -et ils croient faire un festin quand ils rencontrent quelques -racines insipides ou quelques graines nauséabondes. Des personnes -respectables et dignes de foi m’ont assuré qu’ils se repaissent -des cadavres de leurs proches et qu’ils mangent même -quelquefois leurs propres enfants. On ne connaît pas leur -nombre, car ils ne sont guère que deux, trois ou quatre ensemble. -Ils sont si timides qu’un étranger aurait bien de la -peine à les aborder. Dès qu’ils en aperçoivent un, soit blanc, -soit sauvage, ils donnent l’alarme en faisant un boucan (fumée -de bois); un instant après, le même signal se multiplie dans -tous les endroits où ils se trouvent. On en a compté plus de -quatre cents à la fois qui, à ce signal, couraient se cacher dans -des roches inaccessibles; ce qui fait présumer qu’ils sont très-nombreux. -Lorsqu’ils vont à la recherche des racines et des -fourmis, ils cachent leurs petits enfants dans les herbes ou dans -les trous des rochers. Quelques-uns, de temps en temps, se -hasardent à quitter leurs cachettes, viennent trouver les blancs, -et leur vendent leurs enfants pour des bagatelles. Les Espagnols -de la Californie font quelquefois des incursions dans leur -pays pour leur enlever leurs enfants. On m’a assuré qu’ils les -traitent avec humanité, qu’ils les instruisent dans la religion,<span class="pagenum"><a name="page_29" id="page_29">{29}</a></span> -et que, lorsqu’ils sont parvenus à un certain âge, ils leur -accordent la liberté, ou les retiennent dans une espèce d’esclavage -en leur confiant la garde de leurs chevaux ou en les -faisant travailler dans leurs fermes. J’ai eu la consolation de -baptiser plusieurs de ces êtres malheureux; eux aussi m’ont -raconté les circonstances que je vous rapporte. Il serait facile -de trouver des guides parmi les nouveaux convertis; par ce -moyen on pourrait s’introduire chez ces pauvres abandonnés, -leur apprendre la nouvelle consolante de l’Evangile, et rendre -leur sort, sinon plus heureux sur la terre, au moins meilleur -par l’espérance d’un avenir de bonheur éternel. Si Dieu m’accorde -la grâce de retourner aux Montagnes, et que mes supérieurs -me le permettent, je me dévouerai avec bonheur à la -conversion de ces hommes misérables et vraiment dignes de -pitié.</p> - -<p>Le pays des <i>Utaws</i> est situé à l’est et au sud-est de celui -des <i>Soshonies</i>, aux sources du <i>Rio-Colorado</i>; ils sont environ -quatre mille. Ils paraissent doux et affables, très-polis -et hospitaliers pour les étrangers, et charitables entre eux. -Ils subsistent de la chasse, de la pêche, de fruits et de racines, -productions spontanées de leur territoire. Leur habillement -n’a rien d’extraordinaire; ils sont d’une grande simplicité -dans leurs mœurs. Le pays est chaud, le climat favorable, -et la terre très-propre à la culture.</p> - -<p>En s’avançant vers le nord, on trouve les <i>Nez-percés</i>; leur -pays a des endroits très-fertiles et propres à la culture; il y -a aussi de riches et vastes pâturages. Ces sauvages possèdent -un grand nombre de chevaux; quelques-uns en ont jusqu’à -cinq ou six cents. La nation des <i>Nez-percés</i> compte à peu -près deux mille cinq cents habitants. Quoiqu’ils aient des ministres -protestants, sur les rapports qu’eux-mêmes m’en ont -faits, et d’après les entretiens que j’ai eus avec plusieurs de -leurs chefs, ils seraient charmés d’avoir des missionnaires -catholiques parmi eux.<span class="pagenum"><a name="page_30" id="page_30">{30}</a></span></p> - -<p>A l’ouest des <i>Nez-percés</i> sont les <i>Kayuses</i>, sauvages honnêtes, -pacifiques et hospitaliers. Ils sont au delà de deux -mille. Leur richesse, comme celle des <i>Nez-percés</i>, consiste -en chevaux, mais de la plus belle race des montagnes. Une -grande partie de leur territoire est très-fertile, et produit dans -une grande abondance une certaine racine appelée la <i>kammache</i>, -dont ils font du pain et qui, avec le poisson et le gibier, forme -leur nourriture habituelle.</p> - -<p>Les <i>Walla-walla</i> habitent, sur la rivière du même nom, l’un -des tributaires de la Colombie, et leur pays s’étend aussi le -long de ce fleuve. Ils sont environ cinq cents. Leur caractère, -leurs mœurs et leurs habitudes ne diffèrent point de ceux des -sauvages que je viens de nommer.</p> - -<p>La tribu <i>Paloose</i> appartient à la nation des <i>Nez-percés</i>, et -leur ressemble sous tous les rapports. Elle habite les bords -des deux rivières des <i>Nez-percés</i> et du <i>Pavillon</i>. Ils ne sont -guère que trois cents.</p> - -<p>Les quatre nations que je viens de citer parlent la même -langue avec une légère différence de dialecte.</p> - -<p>Au nord-ouest des <i>Palooses</i> se trouve la nation des <i>Spokanes</i>. -Ils sont près de huit cents personnes. Plusieurs petites -tribus, qu’on peut considérer comme appartenant à la même -nation, se tiennent dans le voisinage. Leur pays est diversifié -par des montagnes et des vallées dont quelques parties sont -très-fertiles. Ils s’appellent entre eux les <i>Enfants du soleil</i>, -dans leur langue <i>Spokani</i>. Leur subsistance principale est la -pêche et la chasse, les racines et les fruits.</p> - -<p>A l’est de ceux-ci sont les <i>Cœurs-d’alène</i>, environ sept -cents âmes. Ils se distinguent par la civilité, l’honnêteté et -la bonté. Leur pays est plus ouvert que celui des <i>Spokanes</i> -et plus propre à la culture.</p> - -<p>Le pays de mes chères <i>Têtes-plates</i> est encore plus à l’est -et au sud-est, et s’étend jusqu’aux Montagnes Rocheuses. -Cette tribu est sans contredit la plus intéressante de tout<span class="pagenum"><a name="page_31" id="page_31">{31}</a></span> -l’Orégon. Francs, nobles et généreux dans leurs dispositions, -ils ont toujours montré une grande bienveillance envers les -blancs, et un grand désir de connaître la religion chrétienne. -Ils sont au nombre d’environ huit cents; ils mènent une vie -nomade; ils chassent le buffle sur les rivières <i>Clarck</i> ou du -<i>Saumon</i>; et tous les printemps ils traversent les montagnes et -descendent jusqu’à l’embouchure des trois fourches du Missouri. -Cette nation a été beaucoup réduite par les assauts -continuels que lui ont livrés les <i>Pieds-noirs</i>. Quoique d’une -grande bravoure, ils sont très-paisibles dans leurs dispositions, -et, pour éviter leurs ennemis, ils désirent s’établir en -permanence sur leurs terres. Ils attendant le retour de nos -missionnaires pour exécuter leurs louables desseins. «Cultiver -la terre et vivre en bons et fervents chrétiens, tel est, -disent-ils, l’objet de tous nos désirs.» Leur pays est montagneux, -mais entrecoupé de vallées riantes et fertiles, très-riches -en pâturages. Les montagnes sont froides, couvertes -de neige pendant une partie de l’année; mais dans les vallées -le climat est doux.</p> - -<p>Les <i>Pondéras</i>, communément appelés les <i>Pends-d’oreille</i>, -ressemblent aux <i>Têtes-plates</i>, de corps, de caractère, de manières, -de dispositions, de mœurs et de langage; ils ne font -maintenant avec eux qu’un seul et même peuple. Leur -nombre s’élève à plus de douze cents. Ils habitent au nord -de la rivière <i>Clarck</i> et aux bords d’un lac qui porte leur nom. -Leur pays possède des endroits très-fertiles. Ils attendent -avec impatience notre retour, pour commencer leur culture -et pour continuer à vivre ensemble avec les <i>Têtes-plates</i>, -sous la sainte loi de l’Evangile, que j’ai eu le bonheur de -leur prêcher pendant trois mois, et à laquelle ils se sont tous -soumis avec le plus grand empressement et la plus grande -docilité.</p> - -<p>Je crois que vous ne lirez pas sans intérêt une petite notice -de mon séjour parmi eux et de mes excursions dans leur<span class="pagenum"><a name="page_32" id="page_32">{32}</a></span> -compagnie. Ne vous étonnez pas de ce que depuis le mois -d’avril jusqu’au mois de décembre j’ai mené la vie nomade -d’un sauvage, vivant de chasse et de racine, sans pain, sans -sucre et sans café, n’ayant pour tout lit qu’une peau de buffle -et une couverture de laine, passant les nuits à la belle étoile -lorsqu’il faisait beau, et bravant les orages et les tempêtes -sous une petite tente. Je vous ai parlé de ma fièvre; elle semblait -s’obstiner à ne pas me quitter: eh bien, par la vie dure -que je menais, il est arrivé que j’en fus tout à fait débarrassé, -et je me porte à merveille depuis le mois de septembre.</p> - -<p>Jamais de ma vie je n’ai joui de tant de consolations que -durant mon séjour parmi ces bons <i>Têtes-plates</i> et <i>Pondéras</i>; -le Seigneur m’a amplement dédommagé de toutes les privations -et souffrances que j’avais endurées dans ce long et pénible -voyage. J’ai dit plus haut que j’avais trouvé une députation -de ces deux tribus au rendez-vous de la Rivière-Verte. -Ces bons Indiens étaient venus au-devant de moi pour me -servir d’escorte dans ces pays si dangereux à parcourir. Notre -rencontre ne fut pas celle d’étrangers, mais d’amis; c’étaient -comme des enfants qui accourent à la rencontre de leur père -après une longue absence. Je pleurais de joie en les embrassant, -et eux aussi, les larmes aux yeux, m’accueillaient avec -les expressions les plus tendres. Avec une naïveté vraiment -patriarcale, ils me racontaient toutes les petites nouvelles de -la nation, leur conservation presque miraculeuse dans un -combat de soixante des leurs contre deux cents <i>Pieds-noirs</i>, -combat qui avait duré cinq jours, et dans lequel ils avaient -tué environ cinquante de leurs ennemis sans perdre un seul -homme. «Nous nous sommes battus en braves, me disaient-ils, -dans le désir de vous voir; le Grand-Esprit a eu pitié de -nous, il nous a aidés à éloigner les dangers sur la route qui -doit vous conduire à notre camp. Les <i>Pieds-noirs</i> ne nous -molesteront plus pour quelque temps; ils se sont retirés en -pleurant. Nos frères brûlent d’impatience de vous voir.»<span class="pagenum"><a name="page_33" id="page_33">{33}</a></span> -Nous remerciâmes ensemble le Seigneur de nous avoir préservés -jusqu’ici au milieu de tant de dangers, et nous implorâmes -sa protection dans les nouvelles et longues courses -qui nous restaient à faire.</p> - -<p>Je m’étais arrêté quatre jours sur la <i>Rivière-Verte</i>, pour -laisser le temps à mes chevaux de se remettre de leurs fatigues, -pour donner de bons et salutaires avis aux chasseurs -canadiens, qui paraissaient en avoir grand besoin, pour m’entretenir -avec les sauvages des différentes nations. Le 4 juillet, -je me remis en route avec mes <i>Têtes-plates</i>; dix braves Canadiens -voulurent aussi m’accompagner. Un bon Flamand de -Gand, <i>Jean-Baptiste De Velder</i>, ancien grenadier de Napoléon, -qui avait quitté sa patrie depuis trente ans et avait passé les -quatorze derniers aux Montagnes en qualité de chasseur de -castors, offrit généreusement de me servir et de m’aider dans -toutes mes courses. Il était résolu, me disait-il, à passer le -reste de ses jours dans les pratiques de sa sainte religion. Il -avait presque oublié la langue flamande, excepté ses prières -et un cantique en vers flamands à l’honneur de Marie, qu’il -avait appris étant enfant sur les genoux de sa mère, et qu’il -récitait tous les jours. Pendant trois jours, nous remontâmes -la <i>Rivière-Verte</i>, et le 8, nous la traversâmes, nous dirigeant -à travers une plaine élevée qui sépare les eaux du Colorado -de celles de la Colombie. Le lin, dans cette plaine, ainsi que -dans toutes les vallées des montagnes que j’ai traversées, -croît dans la plus grande abondance; il ressemble en tout au -lin qu’on cultive en Belgique, excepté qu’il est annuel: -même tige, calice, semence, et fleur bleue qui se ferme le -jour et s’ouvre le soir. En quittant la plaine, nous descendîmes -par un sentier de plusieurs mille pieds et nous arrivâmes dans -la vallée de <i>Jacson</i>. Le penchant des montagnes voisines abonde -en plantes des plus rares et offre une superbe collection pour -l’amateur botaniste. La vallée a dix-sept milles de long sur -cinq à six de large. De là nous passâmes dans un défilé étroit<span class="pagenum"><a name="page_34" id="page_34">{34}</a></span> -et extrêmement dangereux, mais en même temps pittoresque -et sublime. Des monts de rochers presque à pic s’élèvent -jusqu’à la région des neiges perpétuelles, et se projettent -souvent au-dessus d’un sentier étroit et raboteux où chaque -pas offre la menace d’une chute. Nous le suivîmes, l’espace -de dix-sept milles, sur le penchant d’une montagne inclinée à -un angle de quarante-cinq degrés au-dessus d’un torrent qui -s’élançait avec fracas et en cascades à des centaines de pieds -plus bas que notre route. Le défilé était si étroit, et les montagnes -de chaque côté si hautes, que le soleil avait peine à y -pénétrer pendant une ou deux heures de la journée. Des -forêts de pins comme ceux de Norwége, de sapins à baume, -de peupliers ordinaires, de cèdres, de mûriers et de plusieurs -autres arbres, couvrent la pente de ces montagnes.</p> - -<p>Le 10, après avoir traversé une haute montagne, nous -arrivâmes sur les bords de la <i>Rivière-à-Henri</i>, l’un des principaux -tributaires de la <i>Rivière-au-Serpent</i>. La masse des -neiges fondues pendant les chaleurs de juillet avait gonflé ce -torrent à une hauteur prodigieuse. Ses eaux mugissantes s’élançaient -avec fureur et blanchissaient de leur écume de gros -blocs de granit qui leur disputaient vainement le passage. Ce -spectacle n’intimida pas nos sauvages ni nos Canadiens: -accoutumés à ces sortes de périls, ils se précipitèrent à cheval -dans le torrent et le passèrent à la nage. Je n’osais me hasarder -à faire de même. Pour me passer, ils firent une espèce -de sac avec ma loge de peau; ils y mirent tous mes effets et me -placèrent dessus. Les trois <i>Têtes-plates</i>, qui s’étaient jetés à -la nage pour guider ma frêle embarcation, me dirent en riant -de ne pas craindre, que j’étais sur un excellent bateau. Et en -effet cette machine flottait sur l’eau comme un cygne majestueux; -et en moins de dix minutes je me trouvai sur l’autre -bord, où nous campâmes pour la nuit. Le lendemain, nous -eûmes encore à gravir une haute montagne à travers une -épaisse forêt de pins, et sur la cime nous trouvâmes la neige<span class="pagenum"><a name="page_35" id="page_35">{35}</a></span> -qui était tombée pendant la nuit à la hauteur de deux pieds. -C’est une chose très-remarquable dans cette région: quand -il pleut en été dans la vallée, la neige tombe à gros flocons sur -les montagnes. En descendant dans le gros vallon de <i>Pierre</i>, -nous trouvâmes le sentier fort escarpé et glissant. Les chevaux -et les mulets sont très-adroits dans ces sortes de passages dangereux; -on n’a qu’à les laisser faire, et l’on est sauf; le cavalier -qui voudrait s’obstiner à les guider dans ces circonstances, -serait en danger, à chaque pas, de se casser le cou.</p> - -<p>Dans les vallées des montagnes, le sol est en général noirâtre, -quelquefois jaune. Souvent il est entremêlé de marne -et de substances marines dans un état de décomposition. Cette -espèce de sol pénètre à une grande profondeur, comme on le -voit dans les vastes coupures des ravins et sur les bords des -rivières. La végétation dans ces vallées est très-abondante. -C’est un pays où le géologue admire de grands mouvements -d’opération volcanique; il y trouve en même temps beaucoup -d’intérêt à examiner les différentes formations des laves, etc.</p> - -<p>Une journée de marche dans le grand vallon de <i>Pierre</i> nous -mena au camp des <i>Têtes-plates</i> et des <i>Pondéras</i>.</p> - -<p>Déjà les perches étaient dressées pour étendre ma loge. A -mon approche, hommes, femmes et enfants vinrent tous ensemble -à ma rencontre pour me donner la main et pour me -souhaiter la bienvenue; ils étaient au nombre d’environ mille -six cents. Les plus anciens pleuraient de joie, tandis que les -jeunes exprimaient leur contentement par des sauts et des -cris d’allégresse. Ces bons sauvages me conduisirent à la loge -du vieux chef, appelé dans sa langue le <i>Grand-Visage</i>. Il avait -l’aspect d’un véritable patriarche, et me reçut au milieu de -tout son conseil avec la plus vive cordialité. Il m’adressa ensuite -les paroles suivantes, que je vous rapporte mot à mot, -pour vous donner une idée de son éloquence et de son caractère: -«<i>Robe-noire</i>, soyez le bienvenu dans ma nation. C’est -aujourd’hui que <i>Kyleêeyou</i> (le Grand-Esprit) a accompli nos<span class="pagenum"><a name="page_36" id="page_36">{36}</a></span> -vœux. Nos cœurs sont gros, car notre grand désir est rempli. -Vous êtes au milieu d’un peuple pauvre et grossier, -plongé dans les ténèbres de l’ignorance. J’ai toujours exhorté -mes enfants à aimer <i>Kyleêeyou</i>. Nous n’ignorons pas que tout -ce qui existe est à lui, et que notre entière dépendance repose -dans sa main libérale. De temps en temps de bons blancs nous -ont donné de sages avis, et nous les avons suivis; et dans l’ardeur -de notre cœur, pour nous faire instruire de tout ce qui concerne -notre salut, nous avons député de nos gens, à différentes -reprises, à la <i>grande Robe-noire</i> de Saint-Louis (Mgr l’évêque), -afin qu’il nous envoie un Père pour nous parler... <i>Robe-noire</i>, -nous suivrons les paroles de votre bouche.» J’eus alors un -long entretien sur la religion avec ces braves gens; je leur -expliquai l’objet et les avantages de ma mission et la nécessité -de se fixer en permanence dans un endroit avantageux -et fertile. Tous m’exprimaient le plus grand contentement, -et montraient beaucoup d’ardeur pour échanger l’arc et le -carquois contre la bêche et la charrue.</p> - -<p>J’établis avec eux un règlement pour les exercices spirituels, -particulièrement pour les prières du matin et du soir -en commun, et pour les heures des instructions. Un des chefs -m’apporta ensuite une cloche pour donner les signaux, et, -dès la première soirée, je rassemblai tout le monde autour -de ma loge. Je leur fis connaître ma conversation avec leurs -chefs, le plan que j’allais suivre pour leur instruction, et les -dispositions nécessaires que le Grand-Esprit demandait d’eux, -pour comprendre et pratiquer la sainte loi de Jésus-Christ, -qui seule pouvait les sauver des peines de l’enfer, les rendre -heureux sur la terre et leur procurer après cette vie un -bonheur éternel avec Dieu dans le ciel. Je dis ensuite les -prières du soir; et pour conclusion ils chantèrent ensemble, -dans une harmonie qui me surprit beaucoup et que je trouvai -admirable pour des sauvages, plusieurs cantiques de -leur propre composition à la louange de Dieu. Il me serait<span class="pagenum"><a name="page_37" id="page_37">{37}</a></span> -impossible de vous décrire les émotions que j’éprouvais en -ce moment. Qu’il est touchant pour un missionnaire d’entendre -publier les bienfaits du Très-Haut par de pauvres -enfants des forêts qui n’ont pas encore eu le bonheur de -recevoir la lumière de l’Evangile!</p> - -<p>Tous les matins, au point du jour, le vieux chef se levait -le premier; puis, montant à cheval, il faisait le tour du camp -pour haranguer son peuple. C’est une coutume qu’il a toujours -observée, et qui a tenu, je pense, ces Indiens dans la -grande union et dans la simplicité admirable que l’on remarque -parmi eux. Ces mille six cents personnes, par ses -soins paternels et ses bons avis, paraissaient ne former qu’une -seule famille, où l’ordre et la charité régnaient d’une manière -vraiment étonnante. «Allons, s’écriait-il, courage, mes -enfants, ouvrez les yeux. Adressez vos premières pensées et -vos premières paroles au Grand-Esprit. Dites-lui que vous -l’aimez, qu’il vous fasse charité. Courage, car le soleil va paraître, -il est temps que vous alliez à la rivière pour vous -laver. Soyez prompts à vous rendre à la loge de notre Père -au premier son de la cloche; soyez-y tranquilles; ouvrez vos -oreilles pour entendre, et votre cœur pour retenir toutes les -paroles qu’il vous dira.» Il faisait ensuite des remontrances -paternelles sur ce que lui et les autres chefs avaient remarqué -de défectueux dans leur conduite de la veille. A la voix de ce -vieillard, que tous aiment et respectent comme un tendre -père, ils s’empressaient de se lever; tout était en mouvement -dans le village, et en quelques instants les bords de la rivière -se couvraient de monde.</p> - -<p>Quand tous étaient prêts, je sonnai la cloche pour la prière, -et depuis le premier jour jusqu’au dernier, ils ont continué -à montrer la même avidité d’entendre la parole de Dieu. L’empressement -était si grand, qu’ils couraient pour avoir une -bonne place; les malades mêmes s’y faisaient porter. Quelle -leçon pour les chrétiens lâches et pusillanimes des anciens pays<span class="pagenum"><a name="page_38" id="page_38">{38}</a></span> -catholiques, qui ont toujours assez de temps pour se rendre -aux offices divins et croient y satisfaire lorsqu’ils arrivent au -premier évangile et qu’ils obtiennent la bénédiction à l’<i>Ite -missa est</i>; ou pour ceux qui prétextent la moindre infirmité et -l’apparence du mauvais temps pour se dispenser de l’obligation -d’assister à la sainte messe et aux sermons de leurs pasteurs! -Cette ardeur pour la prière et l’instruction (je leur -prêchais régulièrement quatre fois par jour), au lieu de diminuer, -s’est augmentée jusqu’à mon départ. Ils me disaient -souvent qu’ils faisaient leurs délices d’entendre la parole de -Dieu. Le lendemain de mon arrivée parmi eux, je n’eus rien -de plus pressé que de traduire les prières dans leur langue, -à l’aide d’un bon interprète. Quinze jours après, dans une -instruction, je promis une médaille à celui qui le premier -pourrait réciter sans faute le <i>Pater</i>, l’<i>Ave</i>, le <i>Credo</i>, les dix -commandements de Dieu et les quatre actes. Un chef se leva: -«Mon Père, me dit-il, votre médaille m’appartient.» Et à -ma grande surprise, il récita toutes ces prières sans manquer -un mot; je l’embrassai et le fis mon catéchiste. Le bon -sauvage mit tant de zèle et de persévérance dans son emploi, -qu’en moins de dix jours toute la nation sut réciter les prières.</p> - -<p>Pendant mon séjour parmi ce bon peuple, j’ai eu le bonheur -de régénérer près de six cents d’entre eux dans les eaux -salutaires du baptême; tous désiraient ardemment d’obtenir -la même grâce, et leurs dispositions étaient sans doute excellentes, -mais comme l’absence des missionnaires ne devait être -que momentanée, je crus prudent de les remettre à l’année -suivante, pour leur faire concevoir une grande idée de la dignité -du sacrement, et pour les éprouver dans ce qui regarde -l’indissolubilité des liens du mariage, qui est une affaire inconnue -parmi les nations indiennes de l’Amérique; car ils se -séparent souvent pour les causes les plus frivoles. Parmi les -adultes baptisés se trouvaient les deux grands chefs, celui des -<i>Têtes-plates</i> et celui des <i>Pondéras</i>, tous deux octogénaires.<span class="pagenum"><a name="page_39" id="page_39">{39}</a></span> -Avant de leur conférer le saint sacrement, comme je les excitais à -renouveler la contrition de leurs péchés, l’<i>Ours-ambulant</i> -(c’est le nom du second) me répondit: «Lorsque j’étais jeune, -et même jusqu’à un âge avancé, j’ai été plongé dans une profonde -ignorance du bien et du mal, et dans cet intervalle sans -doute j’ai dû souvent déplaire au grand-Esprit; j’implore sincèrement -de lui le pardon. Mais toutes les fois que j’ai reconnu -qu’une chose était mauvaise, je l’ai aussitôt bannie de -mon cœur. Je ne me souviens pas que de ma vie j’aie offensé -le Grand-Esprit de propos délibéré.» Est-il dans notre Europe -beaucoup de chrétiens qui puissent se rendre un pareil témoignage?</p> - -<p>Je n’ai pu découvrir parmi ces gens le moindre acte répréhensible, -si ce n’est les jeux de hasard, dans lesquels ils -risquent souvent tout ce qu’ils possèdent. Ces jeux ont été -abolis à l’unanimité aussitôt que je leur eus expliqué qu’ils -étaient contraires au commandement de Dieu, qui dit: «Vous -ne désirerez aucune chose qui appartient à votre prochain.» -Ils sont scrupuleusement honnêtes dans leurs ventes et achats; -jamais ils n’ont été accusés d’avoir commis un vol; tout ce -qu’on trouve est porté à la loge du chef, qui proclame les -objets et les remet au propriétaire. La médisance est inconnue -même aux femmes; le mensonge surtout leur est odieux. -Ils craignent, disent-ils, d’offenser Dieu, c’est pourquoi ils -n’ont qu’un cœur, et ils abhorrent une <i>langue fourchue</i> -(un menteur). Toute querelle, tout emportement serait puni -avec sévérité. Nul ne souffre sans que ses frères ne s’intéressent -à son malheur et ne viennent au secours de sa détresse; -aussi n’ont-ils point d’orphelins parmi eux. Ils sont -polis, toujours d’une humeur joviale, très-hospitaliers, et -s’aident mutuellement dans leurs besoins. Leurs loges sont -toujours ouvertes à tout le monde; ils ne connaissent pas même -l’usage des clefs et des serrures. Un seul homme, par l’influence -qu’il s’est justement acquise par sa bravoure dans les<span class="pagenum"><a name="page_40" id="page_40">{40}</a></span> -combats et sa sagesse dans les conseils, conduit la peuplade -entière: il n’a besoin ni de garde, ni de verrous, ni de barres -de fer, ni de prisons d’Etat. Souvent je me suis répété: -Sont-ce là des peuples que les gens civilisés osent appeler du -nom de sauvages? Partout où j’ai rencontré des Indiens dans -ces régions éloignées, j’ai trouvé parmi eux une grande docilité -dans tout ce qui est propre à améliorer leur condition. La -vivacité de leurs jeunes gens est surprenante, l’amabilité de -leur caractère et leurs dispositions entre eux sont remarquables. -Trop longtemps on s’est accoutumé à juger les sauvages -de l’intérieur par ceux des frontières: ces derniers ont -appris les vices des blancs, qui, guidés par la soif insatiable -d’un gain sordide, tâchent de les corrompre et les encouragent -par leur exemple.</p> - -<p>J’ai trouvé le camp des <i>Têtes-plates</i> et des <i>Pondéras</i> dans -le vallon de <i>Pierre</i>; ce vallon est situé au pied des trois <i>Têtons</i>, -montagnes pointues d’une hauteur prodigieuse, puisqu’elles -s’élèvent presque perpendiculairement à plus de dix mille pieds, -et sont couvertes de neiges perpétuelles. Il y en a cinq, mais -trois seulement peuvent être vues à une grande distance. De -là nous remontâmes l’une des fourches principales de la <i>Rivière-à-Henri</i>, -faisant tous les jours de petits campements de -neuf à dix milles de distance l’un de l’autre. Souvent, dans -ces petites courses, nous passâmes et repassâmes de hautes -côtes, des torrents larges et rapides, des défilés étroits et -dangereux. Souvent aussi nous rencontrâmes de beaux vallons, -unis et ouverts, riches en pâturages, qui offraient une -belle verdure émaillée de fleurs, et où le baume des montagnes -(le thé des voyageurs) abonde. Ce thé, lors même qu’il -a été écrasé sous les pieds de plusieurs milliers de chevaux, -embaume encore l’air de son délicieux parfum. Dans les vallons -et les défilés que nous traversâmes, plusieurs montagnes -attirèrent encore notre attention: quelques-unes représentaient -des cônes s’élevant à la hauteur de plusieurs milliers<span class="pagenum"><a name="page_41" id="page_41">{41}</a></span> -de pieds à un angle de quarante-cinq à cinquante degrés, -très-unis et couverts d’une belle verdure; d’autres représentaient -des dômes; d’autres étaient rouges comme la brique -bien brûlée, et portaient encore les empreintes de quelque -grande convulsion de la nature; les scories et la lave étaient -tellement poreuses qu’elles flottaient sur l’eau; on les trouvait -répandues dans toutes les directions, et en plusieurs endroits -en si grande abondance, qu’elles paraissaient avoir -rempli des vallées entières. Dans plusieurs endroits, on distinguait -encore l’ouverture d’anciens cratères. Les couches -argileuses et volcaniques des montagnes sont, en général horizontales; -mais en plusieurs endroits elles pendent perpendiculairement, -ou bien elles sont courbées ou ondulantes: -souvent on les prendrait pour l’ouvrage de l’art.</p> - -<p>Le 22 juillet, le camp se rendit au lac <i>Henri</i>, l’une des -sources principales de la Colombie; il a environ dix milles -de circonférence. Nous gravissions à cheval la montagne qui -sépare les eaux des deux grands fleuves: du <i>Missouri</i>, qui -est à proprement parler la branche principale du Mississipi et -se jette avec lui dans le golfe du Mexique, et de la <i>Colombie</i>, -qui porte le tribut de ses eaux à l’océan Pacifique. De la -place élevée où je me trouvais, je distinguais facilement le lac -des <i>Maringouins</i>, source d’une des principales branches de -la fourche du nord du Missouri, appelée la rivière de <i>Jefferson</i>. -Les deux lacs ne sont guère qu’à huit milles l’un de -l’autre. Je me dirigeai vers le sommet d’une haute montagne, -pour examiner mieux la distance des fontaines qui donnent -naissance à ces deux grandes rivières; je les vis descendre en -cascades d’une hauteur immense, se jetant avec fracas de -roc en roc; même à leur source ils formaient déjà deux gros -torrents qui n’étaient guère qu’à une centaine de pas l’un de -l’autre. Je voulus absolument atteindre la cime. Au bout de -six heures de fatigue, je me trouvai épuisé: je crois avoir -monté plus de cinq mille pieds; j’avais passé dans des neiges<span class="pagenum"><a name="page_42" id="page_42">{42}</a></span> -amoncelées à plus de vingt pieds de profondeur, et cependant -la cime de la montagne était encore à une grande élévation -au-dessus de ma tête. Je me vis donc contraint d’abandonner -mon projet, et je m’assis. Les Pères de la Compagnie -qui desservent les missions sur les bords du Mississipi -et de ses tributaires, depuis <i>Cunccill-Bluffs</i> jusqu’au golfe -du Mexique, me venaient à l’esprit. Je pleurai de joie aux -heureux souvenirs qui s’excitaient dans mon cœur. Je remerciai -le Seigneur de ce qu’il avait daigné favoriser les travaux -de ses serviteurs, dispersés dans cette vaste vigne, implorant -en même temps sa grâce divine pour toutes les nations -de l’Orégon, et en particulier pour les <i>Têtes-plates</i> et les <i>Pondéras</i>, -qui venaient si récemment et de si bon cœur de se -ranger sous l’étendard de Jésus-Christ. Je gravai en gros caractères -sur une pierre tendre cette inscription: <span class="smcap">Sanctus -Ignatius Patronus Montium. Die julii 23, 1840.</span></p> - -<p>Je dis la messe en action de grâces au pied de cette montagne, -entouré de mes sauvages qui entonnaient des cantiques -à la louange de Dieu, et je m’installai dans le pays au -nom de notre saint fondateur, implorant son secours, afin -que, par son intercession dans le ciel, cet immense désert, -qui donne de si grandes espérances, puisse bientôt se remplir -de dignes et infatigables ouvriers. C’est aujourd’hui le temps -favorable pour y prêcher l’Evangile aux différentes nations. -Les apôtres du protestantisme commencent à s’y rendre en -foule et à choisir les meilleurs endroits, et bientôt la cupidité -et l’avarice de l’homme civilisé feront les mêmes agressions -ici que dans l’est, et l’abominable influence des vices -des frontières interposera la même barrière à l’introduction -de l’Evangile, que tous les sauvages paraissent avoir un grand -désir de connaître et qu’ils suivront, comme les bons <i>Têtes-plates</i> -et les <i>Pondéras</i>, avec fidélité.</p> - -<p>Pendant tout mon séjour aux montagnes, je disais régulièrement -la sainte messe les dimanches et les jours de fêtes, ainsi<span class="pagenum"><a name="page_43" id="page_43">{43}</a></span> -que les jours où les sauvages ne levaient point le camp le -matin. L’autel était construit de saules; ma couverture formait -le devant d’autel, et toute la loge était ornée d’images -et de fleurs du pays. Les sauvages s’agenouillaient en dehors -dans un cercle d’environ deux cents pieds, entouré de petits -pins et de cèdres, qu’on y plantait exprès; ils y assistaient -assidûment avec la plus grande modestie, attention et dévotion, -et comme il y en avait de différentes nations, ils chantaient -les louanges de Dieu en tête-plate, en nez-percé et en -iroquois; les Canadiens, mon Flamand et moi nous chantions -des cantiques en français, en anglais et en latin. Les <i>Têtes-plates</i> -avaient la coutume, depuis plusieurs années, de ne jamais -lever le camp le dimanche et de passer ce jour en pratiques -de dévotion.</p> - -<p>Le 24 juillet, le camp traversa la montagne et se transporta -du lac Henri sur le lac des Maringouins. Jusqu’au 8 août, -nous passâmes encore par une grande variété de pays. Tantôt -nous nous trouvions dans des vallons ouverts et riants, -tantôt dans des terres stériles à travers de hautes montagnes -et des défilés étroits, quelquefois dans des plaines élevées et -étendues, profusément couvertes de blocs et de fragments -de granit.</p> - -<p>Le 10, nous campâmes sur la rivière de <i>Jefferson</i>. Le bas-fond -est riche en beaux pâturages et boisé d’arbres d’une -chétive croissance. Nous le descendîmes, faisant tous les -jours de douze à quinze milles, et le 21 du même mois nous -arrivâmes à la jonction des trois fourches du <i>Missouri</i>, là où -ce fleuve commence à prendre son nom; nous campâmes sur -celle du milieu. Dans cette belle et grande plaine, les buffles -se montraient en bandes innombrables. Depuis la <i>Rivière-Verte</i> -jusqu’ici, nos sauvages s’étaient nourris de racines et -de la chair d’animaux, tels que le cherveuil rouge et à queue -noire, l’élan, la gazelle, la grosse-corne ou mouton des montagnes, -l’ours gris et noir, le brelan, le lièvre et le chat-pard,<span class="pagenum"><a name="page_44" id="page_44">{44}</a></span> -tuant de temps à autre de la volaille, comme le coq des montagnes, -la poule des prairies (espèce de faisan), le cygne, l’oie, -la grue et le canard. Le poisson abondait aussi dans les rivières, -particulièrement la truite saumonée. Mais la viande -de vache est le met favori de tous les chasseurs, et aussi -longtemps qu’ils la trouvent, ils ne tuent jamais d’autres animaux. -Se trouvant donc maintenant au milieu de l’abondance, -les <i>Têtes-plates</i> se préparèrent à faire leurs provisions d’hiver; -ils érigèrent des échafaudages de saules autour de leurs -loges pour y sécher les viandes, et chacun prépara son arme -à feu, son arc et ses flèches. Quatre cents cavaliers, vieux -et jeunes, montés sur leurs meilleurs chevaux, partirent de -bon matin pour la grande chasse. Je voulus les accompagner -pour contempler de près ce spectacle frappant. A un signal -donné, ils se rendirent au grand galop parmi les bandes; tout -parut bientôt confusion et déroute dans toute la plaine; les -chasseurs poursuivirent les vaches les plus grasses, déchargèrent -leurs fusils et lancèrent leurs flèches, et au bout de -trois heures, ils en tuèrent au delà de cinq cents. Alors les -femmes, les vieillards et les enfants s’approchèrent, et à -l’aide des chevaux, ils emportèrent les peaux et la viande, -et bientôt tous les échafaudages furent remplis et donnèrent -au camp l’aspect d’une vaste boucherie. Les buffles sont difficiles -à tuer; on doit les blesser dans les parties vitales. La -balle qui frappe le front d’un bœuf ne produit point d’autre -effet qu’un mouvement de tête et une exaspération plus grande; -au contraire, celle qui frappe le front d’une vache, pénètre. -Plusieurs bœufs, blessés à mort dans cette chasse, se défendirent -avec fureur.</p> - -<p>Disons maintenant quelques mots sur les mœurs et coutumes -des nations indiennes de l’ouest en général. Dans toutes -les tribus des montagnes, le costume est à peu près le même. -Les hommes portent une tunique très-longue de peau de -gazelle ou de grosse-corne, des guêtres de peau de chevreuil<span class="pagenum"><a name="page_45" id="page_45">{45}</a></span> -ou de biche, des souliers de la même étoffe, et un manteau -de peau de buffle, ou une couverture de laine rouge, bleue, -verte ou blanche. Les coutures de leurs habillements sont -ornées de longues franges: ils en ôtent la crasse en les frottant -avec de la terre blanche (c’est le savon des sauvages). -L’Indien aime à entasser parure sur parure; il attache à sa -longue chevelure des plumes de toute espèce. La plume de -l’aigle occupe toujours la place principale; c’est le grand -oiseau de médecine, le manitou ou l’esprit tutélaire du guerrier -sauvage. Ils y attachent en outre toutes sortes de colifichets, -des rubans de toutes couleurs, des anneaux, des osselets -et des écailles. Ils portent au cou des colliers de perles -entrelacées d’apocoins (une écaille oblongue qu’ils ramassent -sur les bords de la mer Pacifique). Le matin, tous se lavent; -mais, faute d’essuie-main, ils se servent du bout de leur -tunique. Chacun rentre dans sa loge pour faire sa toilette, -c’est-à-dire pour se frotter la figure, les cheveux, les bras et -la poitrine de graisse d’ours, sur laquelle ils étendent une -forte couche de vermillon, ce qui leur donne un aspect farouche -et hideux; souvent je m’imaginais, en les rencontrant, -de voir devant moi ces visages boursoufflés qu’on appelle -en Belgique <i>vagevuers gezichten</i> (faces du purgatoire). -Les petits garçons de sept à dix ans portent une espèce de -dalmatique en peau, brodée de porc-épic et ouverte aux deux -bords, ce qui donne un air tout à fait singulier à ces petits, -sans culotte et sans chemise. Jusqu’à l’âge de sept ans, ils -n’ont rien pour se couvrir pendant l’été; ils passent les journées -entières à se jouer dans l’eau ou dans les bourbiers; en -hiver, on les enveloppe dans des morceaux de cuir. Les -femmes se couvrent d’une grande pèlerine, ornée de dents -d’élan et de plusieurs rangées de perles de diverses couleurs. -Cet habillement, lorsque la peau est blanche et propre, fait -un bel effet. Le sauvage met autant de soin à orner son coursier -qu’il en emploie pour sa propre personne; la tête, la<span class="pagenum"><a name="page_46" id="page_46">{46}</a></span> -poitrine et les flancs de l’animal sont couverts de pendants -de drap d’écarlate, brodés de perles, et ornés de longues -franges auxquelles ils attachent de petites sonnettes.</p> - -<p>On peut dire en général que la propreté ne compte pas au -nombre des vertus du sauvage; il m’a fallu quelque temps -pour les supporter; il m’en faudra peut-être bien plus pour -les corriger. Pardonnez-moi si j’entre ici dans quelques détails -bien dégoûtants; celui qui se croit appelé à ces missions -doit connaître ce qu’on y rencontre. J’ai vu les <i>Sheyennes</i> les -<i>Serpents</i>, les <i>Youts</i>, etc., manger la vermine les uns des -autres à pleins peignes. Souvent de grands chefs, pendant -qu’ils m’entretenaient, ôtaient sans cérémonie leur tunique en -ma présence, et, tout en causant, s’amusaient à faire cette -espèce de chasse dans les coutures; à mesure qu’ils délogeaient -le gibier, ils le croquaient avec autant d’appétit que des bouches -plus civilisées croquent les amandes et les noisettes, les pattes -d’écrevisses et de crabes. Leurs chaudières, leurs marmites -et leurs plats, à moins de tomber par accident dans l’eau, ne -touchent jamais cet élément pour être lavés. Les femmes portent -des espèces de chapeaux sans bords, faits de paille, très-serrés -et gommés; dans leurs loges, ces chapeaux leur servent -de vases à boire et de plats pour manger la soupe, et ce qui -vous paraîtra incroyable au premier abord, elles s’en servent -même pour bouillir la viande; c’est à l’aide de cailloux chauffés -que l’eau bout dans cette espèce de marmite.</p> - -<p>La grande ambition d’un sauvage et toute sa richesse consistent -à avoir des chevaux, une belle loge, une bonne couverture -ou casaque et un bon fusil. Au delà, à peine y a-t-il -quelque chose qui puisse le tenter. Le seul avantage que lui -donnent ses chevaux, c’est qu’au temps de la chasse il peut tuer -autant de buffles qu’il le désire et emporter beaucoup de viande.</p> - -<p>Les sauvages sont très-adroits à tanner la peau d’un animal. -Ils ôtent les chairs avec un fer dentelé, et le poil avec une -petite pioche: alors la peau, frottée avec le cerveau de l’ani<span class="pagenum"><a name="page_47" id="page_47">{47}</a></span>mal, -devient très-molle et propre au travail. Ils ne sont pas -moins habiles à faire leurs arcs d’un bois très-élastique ou de -la corne du cerf; leurs flèches sont faites d’un bois pesant, et -garnies de pointes de fer ou d’une pierre en forme de lance; -l’effet que font ces armes est étonnant. La corne des grosses-cornes -et des buffles leur sert à faire des coupes, des plats et -d’excellentes cuillers; ils amollissent la corne en la faisant cuire -dans des cendres chaudes, et lui donnent ainsi toutes sortes de -formes: en refroidissant, elle reprend sa dureté primitive. -Ils font de bons paniers de saules, d’écorces ou de paille.</p> - -<p>En général, les sauvages des montagnes admettent l’existence -d’un Etre suprême, le Grand-Esprit, créateur de toutes -choses; l’immortalité de l’âme, et une vie future où l’homme -est récompensé ou puni d’après ses mérites. Ce sont les points -principaux de leur croyance. Leurs idées religieuses sont très-bornées. -Ils croient que le Grand-Esprit dirige tous les événements -importants, qu’il est l’auteur de tout bien et par conséquent -seul digne d’adoration; que par leur mauvaise conduite -ils s’attirent son indignation et sa colère, et qu’il leur envoie -des calamités pour les punir. Ils disent encore que l’âme entre -dans l’autre monde avec la même forme qu’avait le corps sur -la terre. Ils s’imaginent que leur bonheur consistera dans la -jouissance et l’abondance de ces mêmes choses qu’ils ont le -plus estimées pendant la vie, que les sources de leur bonheur -présent seront portées à la perfection, et que la punition des -méchants consistera dans une privation de tout bonheur, tandis -que le démon les accablera de misères d’une manière -effrayante. Cette croyance du bonheur et du malheur éternel -varie d’après les circonstances dans lesquelles ils ont vécu sur -la terre.</p> - -<p>Les sauvages, à l’ouest des montagnes, sont très-pacifiques -et se font rarement la guerre; ils ne se battent jamais que pour -se défendre. C’est avec les <i>Pieds-noirs</i> seuls, qui habitent à -l’est, qu’ils ont souvent des rencontres sanglantes. Ces ma<span class="pagenum"><a name="page_48" id="page_48">{48}</a></span>raudeurs -sont toujours en marche, pillant et tuant tous ceux -qu’ils rencontrent. Lorsque les sauvages de l’ouest aperçoivent -cet ennemi, ils l’évitent, s’il est possible; mais s’ils sont obligés -de se battre, ils montrent un courage ferme et invincible, -et chargent leurs adversaires avec la plus grande impétuosité. -Ils s’élancent pêle-mêle sur eux en jetant le cri de guerre, déchargent -leurs coups de fusil et leurs flèches, portent des -coups de lance, de sabre ou de casse-tête, reculent pour -recharger, retournent à la charge, et bravent la mort avec le -plus grand sang-froid. Ils répètent ces attaques jusqu’à ce que -la victoire soit décidée. On dit communément dans les montagnes -qu’un <i>Tête-plate</i> ou <i>Pends-d’oreille</i> vaut quatre <i>Pieds-noirs</i>. -Lorsqu’un parti de ces derniers rencontre un de <i>Têtes-plates</i>, -égal ou supérieur en nombre, le <i>Pied-noir</i> aussitôt se -montre disposé à la paix, déploie un étendard et présente son -calumet. Le chef <i>Tête-plate</i> accepte toujours, mais il ne -manque pas de faire comprendre à son ennemi qu’il sait à quoi -s’en tenir sur ses intentions pacifiques: «<i>Pied-noir</i>, dit-il, -j’accepte ton calumet; mais sache que je n’ignore pas que ton -cœur veut la guerre et que ta main est souillée par le meurtre; -mais moi, j’aime la paix. Fumons, tandis que tu m’offres le -calumet, quoique je sois assuré que le sang sera bientôt -répandu de nouveau.»</p> - -<p>Les courses de chevaux et les jeux de hasard sont au -nombre des passions dominantes des sauvages; j’en ai fait déjà -mention plus haut. Les Indiens de la Colombie ont porté les -jeux de hasard au dernier excès. Après avoir perdu tout ce -qu’ils ont, ils se mettent eux-mêmes sur le tapis, d’abord une -main, ensuite l’autre; s’ils les perdent, les bras, et ainsi de -suite tous les membres du corps; la tête suit, et s’ils la perdent, -ils deviennent esclaves pour la vie avec leurs femmes -et leurs enfants.</p> - -<p>Le gouvernement parmi les nations sauvages est entre les -mains des chefs, qui deviennent tels par leurs mérites ou leurs<span class="pagenum"><a name="page_49" id="page_49">{49}</a></span> -exploits. Leur pouvoir consiste seulement dans leur influence; -elle est grande ou petite, en proportion de la sagesse, de la -bienveillance et du courage qu’ils ont montrés. Le chef n’exerce -pas l’autorité en commandant, mais par la persuasion. Il ne -lève jamais de taxe; au contraire, il a tellement l’habitude de -contribuer de ses propres biens, soit à soulager un individu -dans le besoin, soit à procurer le bien public, qu’il est ordinairement -un des plus pauvres du village. Son autorité est -néanmoins très-grande; son désir est accompli aussitôt que -connu; son opinion est généralement suivie. Si quelqu’un -s’obstine déraisonnablement, la voix de la nation y met fin -aussitôt. Je ne connais pas de gouvernement qui accorde plus -de liberté personnelle, et où il y ait en même temps si peu -d’anarchie, tant de subordination et de dévouement.</p> - -<p>Il me reste encore un mot à dire sur quelques tribus indiennes, -voisines des <i>Têtes-plates</i> et des <i>Pondéras</i>. Au nord -de ces derniers, se trouvent les <i>Kootenays</i>; ils habitent la -rivière <i>Mac-Gillevray</i>, on les représente comme un peuple -très-intéressant. Leur langage est différent de celui de leurs -voisins, très-sonore et ouvert, libre des mots gutturaux. Ils -sont propres, honnêtes et affables, environ mille en nombre.</p> - -<p>Il y a sur la fourche nord-est de la Colombie plusieurs -autres tribus sauvages, qui se ressemblent en coutumes, -mœurs, manières et langage; en voici les principales: au -nord des <i>Kootenays</i> sont les <i>Porteurs</i>, environ quatre mille -âmes; au sud de ceux-ci, les sauvages <i>des Lacs</i>, au nombre -de cinq cents, résident sur le <i>Lac-aux-flèches</i>; plus au sud -encore, sont les <i>Chaudières</i>, environ six cents; à l’ouest de -ceux-ci, se trouvent les <i>Sinpavelist</i>, au nombre de mille; plus -bas, les <i>Schoopshaps</i>, six cents âmes; à l’ouest et au nord-est, -les <i>Okanagans</i>, onze cents; au nord et à l’ouest sont encore -différentes nations sur lesquelles je n’ai pu obtenir que -de vagues informations.</p> - -<p>Le 27 août était le jour que j’avais fixé pour mon départ.<span class="pagenum"><a name="page_50" id="page_50">{50}</a></span> -Dix-sept guerriers, l’élite des braves des deux nations, se -trouvaient de grand matin à l’entrée de ma loge avec trois -chefs. Le conseil des anciens les avait désignés pour me servir -d’escorte aussi longtemps que je me trouverais dans le pays -des <i>Pieds-noirs</i> et des <i>Corbeaux</i>, deux nations si hostiles aux -blancs, que les premiers ne leur font jamais quartier lorsqu’ils -les rencontrent, mais les massacrent de la manière la -plus cruelle; les seconds leur ôtent tout ce qu’ils possèdent, -les dépouillent jusqu’à la chemise, et les abandonnent dans -le désert pour y périr de faim et de misère; quelquefois ils -leur accordent la vie, mais les font prisonniers. Longtemps -avant le lever du soleil, toute la nation s’était assemblée autour -de ma loge; personne ne parlait, mais la douleur était peinte -sur tous les visages. La seule parole qui parut les consoler, fut -la promesse formelle d’un prompt retour au printemps prochain -et d’un renfort de plusieurs missionnaires. Je fis les -prières du matin au milieu des pleurs et des sanglots de ces -bons sauvages. Ils m’arrachaient malgré moi les larmes que -j’aurais voulu étouffer pour le moment. Je leur fis voir la nécessité -de mon voyage; je les excitai à continuer à servir le -Grand-Esprit avec ferveur et à éloigner d’eux tout sujet de -scandale; je leur rappelai les principales vérités de notre sainte -religion. Je leur donnai ensuite pour chef spirituel un Indien -fort intelligent, que j’avais eu soin d’instruire moi-même d’une -manière plus particulière; il devait me représenter dans mon -absence, les réunir soir et matin, ainsi que les dimanches, -leur dire les prières, les exhorter à la vertu, ondoyer les -moribonds et, en cas de besoin, les petits enfants. Il n’y eut -qu’une seule voix, un sentiment unanime d’observer tout ce -que je leur recommandais. Les larmes aux yeux, ils me souhaitèrent -tous un heureux voyage. Le vieux <i>Grand-Visage</i> se -leva et dit: «<i>Robe-noire</i>, que le Grand-Esprit vous accompagne -dans votre long et dangereux voyage. Nous formerons -des vœux soir et matin, afin que vous arriviez sauf parmi vos<span class="pagenum"><a name="page_51" id="page_51">{51}</a></span> -frères à Saint-Louis. Nous continuerons à former des vœux -jusqu’à votre retour parmi vos enfants des montagnes. Lorsque -les neiges disparaîtront des vallées, après l’hiver, lorsque la -verdure commencera à renaître, nos cœurs, si tristes à présent, -commenceront à se réjouir. A mesure que le gazon s’élèvera, -notre joie deviendra plus grande; lorsque les plantes -fleuriront, nous nous remettrons en route pour venir à votre -rencontre. Adieu!»</p> - -<p>Plein de confiance dans le Seigneur qui m’avait préservé -jusqu’alors, je partis avec ma petite bande et mon fidèle Flamand, -qui voulut continuer à partager mes dangers et mes travaux. -Nous remontâmes pendant deux jours la <i>Gallatine</i>, -fourche du sud du Missouri; nous passâmes de là par un défilé -étroit de trente milles pour nous rendre sur la rivière de la -<i>Roche-jaune</i>, le second des grands tributaires du Missouri. -Là il nous fallut prendre les plus grandes précautions; c’est -pourquoi nous ne formâmes qu’une petite bande. Il fallut traverser -des plaines à perte de vue, des terres stériles et arides, -entrecoupées de profonds ravins, où à chaque pas on pouvait -rencontrer des ennemis aux aguets. Des vedettes étaient envoyées -dans toutes les directions pour reconnaître le terrain; -toutes les traces laissées soit par les hommes, soit par les animaux, -furent attentivement examinées. C’est ici qu’on ne -peut s’empêcher d’admirer la sagacité du sauvage; il vous -dira le jour du passage de l’Indien à l’endroit où il en voit les -traces; il calculera le nombre d’hommes et de chevaux; il -distinguera si c’est un parti de guerre ou de chasse; même à -l’empreinte des souliers, il reconnaîtra la nation qui a foulé le -terrain. Tous les soirs, nous choisissions un lieu favorable pour -y asseoir notre camp, et nous construisions à la hâte un petit -fort avec des troncs d’arbres secs, pour nous mettre à l’abri -contre une attaque soudaine.</p> - -<p>Cette région est le repaire des ours gris: c’est l’animal le -plus terrible de ce désert; à chaque pas, nous en rencontrions<span class="pagenum"><a name="page_52" id="page_52">{52}</a></span> -les traces effrayantes. Un de nos chasseurs en tua un et l’apporta -au camp: ses pattes avaient treize pouces de long, et -ses ongles en avaient sept. La force de cet animal est surprenante. -Un sauvage m’a assuré que d’un seul coup de patte -il avait vu un de ces ours arracher quatre côtes à un buffle, qui -tomba mort à ses pieds. Un autre de ma compagnie passant à -la course près du bois de saules très-épais (c’est la retraite de -l’ours lorsqu’il a ses petits), une ourse s’élança avec fureur -vers son cheval, mit sa patte formidable sur la croupe du -coursier, et, déchirant les chairs jusqu’aux os, le renversa avec -son cavalier. Heureusement pour mon homme, en un clin -d’œil il fut debout, fusil en main, et il eut la satisfaction de -voir son terrible adversaire retourner dans les saules avec la -même précipitation qu’il en était sorti. Il est cependant rare -qu’un ours attaque l’homme, à moins que ce dernier n’arrive -subitement sur lui ou qu’il ne le blesse. Si on le laisse passer -sans injure, il se retire, montrant que la crainte de l’homme -est sur lui comme sur tous les autres animaux.</p> - -<p>Pendant plusieurs jours, nous dirigeâmes notre course par -le bas-fond de la <i>Roche-jaune</i>. Le buffle y était rare; car -quelques jours auparavant, des partis de guerre avaient parcouru -les mêmes plaines. Toute la contrée le long de cette -rivière est très-graveleuse et remplie de cailloux rouges et -oblongs, formés par les eaux; çà et là on voyait de petits bois -dans le lointain sur les bords des rivières: Au-dessous de l’embouchure -de la <i>Rivière-à-Klark</i>, la <i>Roche-jaune</i> rase de hauts -rochers. Nous les escaladâmes par un petit sentier étroit, pour -gagner les terres hautes ou plutôt une chaîne de coteaux raboteux -qu’il fallait traverser pendant six jours. Dans cette -marche, nous eûmes beaucoup à souffrir de la soif. Nous trouvâmes -toutes les sources épuisées et les lits des ruisseaux à -sec. La plage entière était couverte de fragments détachés de -rochers volcaniques; à peine une trace de végétation s’y faisait -remarquer. Deux petites hauteurs et des bancs de sable<span class="pagenum"><a name="page_53" id="page_53">{53}</a></span> -s’y montraient par intervalle, légèrement couverts de cèdres -rouges d’une petite croissance; mais en général nous n’y -vîmes aucune autre végétation qu’une mauvaise herbe d’une -crue mince et rabougrie; des pommes de roquette (espèce de -<i>cactus</i> épineux), et quelques variétés de plantes, qui, pareilles -aux <i>cactus</i>, croissent le mieux dans le sol le plus aride et le -plus ingrat. Les débris des hauts coteaux et des rochers, les -tables angulaires de pierre à sable se trouvaient partout entassés -au-dessus du sol, comme on trouve les glaçons entassés -sur les bancs et les bords des rivières; souvent ils s’élevaient -en pyramides solitaires et ressemblaient aux différentes formes -d’obélisques.</p> - -<p>Chemin faisant, nous aperçûmes souvent des traces de chevaux. -Le 5 septembre, nous arrivâmes à un endroit où une -heure auparavant une troupe nombreuse de cavaliers avait -passé. Etaient-ce des alliés ou des ennemis? Je ferai observer -ici que, dans ces solitudes, bien que les hurlement des loups, -les sifflements des serpents venimeux, le rugissement du tigre -et de l’ours gris soient capables de glacer d’épouvante, cette -terreur n’a rien de comparable à celle que jettent dans l’âme -du voyageur les traces fraîches d’hommes et de chevaux, ou -les colonnes de fumée qu’il voit s’élever dans le voisinage. A -l’instant même l’escorte se réunit pour délibérer; chacun examina -son arme à feu, aiguisa son couteau et la pointe de ses -flèches, et fit tous les préparatifs pour une résistance à mort; -car se rendre en pareille rencontre serait s’exposer à périr -dans les plus affreux tourments. Nous résolûmes de suivre le -sentier, déterminés à connaître les individus qui nous devançaient; -il nous conduisit à un monceau de pierres entassées -sur une petite éminence. Là de nouveaux signes se manifestèrent: -ces pierres étaient teintes d’un sang fraîchement répandu; -mes sauvages, réunis à l’entour, les examinaient avec -une morne attention. Le chef principal, homme de beaucoup -de sens, me dit aussitôt: «Mon Père, je crois pouvoir vous<span class="pagenum"><a name="page_54" id="page_54">{54}</a></span> -donner l’explication de ce que nous avons sous les yeux. Les -<i>Corbeaux</i> ne sont pas loin; dans deux heures nous les verrons. -Si je ne me trompe, nous sommes sur un de leurs champs -de bataille; ici leur nation doit avoir essuyé quelque grande -perte. Ce monceau de pierres a été érigé comme un monument -à la mémoire des guerriers qui ont succombé sous les coups -de leurs ennemis. Ici les mères, les épouses, les sœurs, les -filles de ceux qui sont morts (voyez-en les traces) sont venues -pleurer sur leurs tombeaux. Il est d’usage parmi elles de se -déchirer le visage, de se faire des incisions dans les bras et les -jambes, et de répandre leur sang sur ces pierres, en faisant -retentir en même temps les airs de leurs cris et de leurs -lamentations.»</p> - -<p>Il ne se trompait pas; bientôt nous aperçûmes une troupe -considérable de sauvages à la distance d’une lieue. C’étaient -en effet des <i>Corbeaux</i> qui retournaient à leur camp après avoir -payé le tribut du sang à quarante de leurs guerriers, massacrés -deux ans auparavant par la tribu des <i>Pieds-noirs</i>. Comme ils -sont en ce moment alliés des <i>Têtes-plates</i>, ils nous reçurent -avec les plus grands transports de joie. Bientôt nous rencontrâmes -des groupes des femmes couvertes de sang caillé, et -tellement défigurées, qu’elles faisaient à la fois compassion -et horreur. Elles renouvellent pendant plusieurs années cette -scène de deuil, lorsqu’elles passent près des tombeaux de -leurs parents; et tant que la moindre tache de sang leur reste -sur le corps, elles ne peuvent se laver.</p> - -<p>Les chefs des <i>Corbeaux</i> nous reçurent avec cordialité et -nous donnèrent un grand festin. La conversation fut vraiment -plaisante; comme la langue des deux nations est différente, -elle se fit par signes. Toutes les tribus de cette partie de l’Amérique -correspondent de même et s’entendent parfaitement. -Bientôt les <i>Corbeaux</i> eurent envie d’acheter les beaux chevaux -des <i>Têtes-plates</i>. Voici comment un marché se conclut sous -mes yeux. Un jeune chef <i>Corbeau</i>, d’une taille gigantesque<span class="pagenum"><a name="page_55" id="page_55">{55}</a></span> -et couvert de ses plus beaux vêtements, s’avança au milieu -de l’assemblée en conduisant son cheval par la bride, et le -plaça devant le <i>Tête-plate</i>, comme pour l’offrir en échange du -sien. Celui-ci, ne donnant aucun signe d’approbation, le <i>Corbeau</i> -mit alors à ses pieds son fusil, ensuite son manteau d’écarlate, -puis tous ses ornements les uns après les autres, -puis ses guêtres encore, et enfin ses souliers. Le <i>Tête-plate</i> -prit alors le cheval par la bride, ramassa les effets, et le marché -fut conclu sans dire mot. Le chef <i>Corbeau</i>, tout dépouillé -qu’il était de son beau plumage et de ses beaux habits, s’élança -avec joie sur son nouveau coursier; il fit plusieurs fois à la -course le tour du camp, jetant des cris de triomphe et essayant -le cheval dans toutes ses allures.</p> - -<p>La richesse principale des sauvages de l’Ouest consiste en -chevaux; chaque chef et chaque guerrier en possèdent en -grand nombre, qu’on voit paître par troupeaux autour de leur -camp. Ils sont pour eux des objets de trafic en temps de paix, -et de butin à la guerre, en sorte qu’ils passent souvent d’une -tribu à l’autre à de très-grandes distances. Les chevaux que -les <i>Corbeaux</i> possèdent sont tirés principalement des races maronnes -des prairies: ils en avaient cependant volé plusieurs -aux <i>Scioux,</i> aux <i>Sheyennes</i>, et à quelques autres tribus du Sud-ouest, -qui elles-mêmes les avaient dérobés aux Espagnols -dans leurs excursions sur le territoire mexicain. On considère -les <i>Corbeaux</i> comme les plus infatigables maraudeurs des -plaines; ils passent et repassent les montagnes en tous sens, -emportant à un bord ce qu’ils ont volé sur l’autre. C’est de là -que leur vient le nom d’<i>Abshâroké</i>, qui signifie <i>Corbeau</i>. Dès -leur enfance, ils s’exercent à ce genre de larcin; ils y acquièrent -une habileté étonnante; leur gloire augmente avec le nombre -de leurs captures; aussi un voleur accompli est-il à leurs yeux -un héros. Leur pays paraît s’étendre depuis les <i>Côtes-noires</i> -jusqu’aux Montagnes Rocheuses, embrassant les montagnes -de la <i>Rivière-au-Vent</i>, et toutes les plaines et vallées qu’arro<span class="pagenum"><a name="page_56" id="page_56">{56}</a></span>sent -ses eaux, ainsi que la <i>Roche-jaune</i>, la <i>Rivière-à-la-Poudre</i> -et les eaux supérieures de plusieurs branches de la -<i>Plate</i>. Le sol et le climat de ce pays sont très-variés; il y a de -vastes plaines de sable et d’argile; on y trouve des fontaines -d’eau chaude, des mines de charbon; le gibier y est partout -très-abondant. Ce sont les plus beaux sauvages que j’aie rencontrés -dans mes courses.</p> - -<p>Je fis route pendant deux jours avec cette tribu indienne; -ils se trouvaient dans l’abondance, et, selon leur coutume, -ils passaient le temps en réjouissances et festins. Comme je n’ai -rien de caché pour vous, j’espère que vous ne serez pas scandalisé -en apprenant que, dans une seule après-dînée, j’ai -assisté à vingt différents banquets; à peine m’étais-je assis -dans une loge qu’on venait m’appeler à une autre. Mais mon -estomac n’étant pas si complaisant que celui des Indiens, je -me contentais de goûter de leurs ragoûts, et, pour un petit -morceau de tabac, des mangeurs dont j’avais pris la précaution -de me faire accompagner avaient soin de vider le plat -pour moi.</p> - -<p>De ce camp nous nous dirigeâmes sur la <i>Grosse-Corne</i>, le -plus grand tributaire de la <i>Roche-jaune;</i> c’est une belle et -large rivière dont les eaux sont pures comme le cristal. Elle -traverse des plaines très-étendues, bien boisées sur ses deux -rives, qui offrent de beaux pâturages. Nous y trouvâmes un -autre camp de <i>Corbeaux</i>, au nombre d’environ mille âmes. -Eux aussi nous reçurent avec les plus grandes démonstrations -d’amitié, et il fallut encore passer la journée en allant de festin -à festin. Je saisis une occasion favorable pour leur parler sur -différents points de la religion. Comme je leur dépeignais vivement -les tourments de l’enfer, et que je leur disais que le -Grand-Esprit l’avait préparé pour les prévaricateurs de ses -lois, l’un des chefs fit une exclamation que je ne saurais -vous rendre, et me dit: «Je crois qu’il n’y en a que deux -dans toute la nation des <i>Corbeaux</i> qui n’iront pas à cet enfer<span class="pagenum"><a name="page_57" id="page_57">{57}</a></span> -dont vous nous parlez, c’est la <i>loutre</i> et la <i>belette</i>; ce sont -les seuls que je connaisse qui n’aient jamais ni tué, ni volé, -ni commis les excès que votre loi défend. Je pourrais cependant -me tromper; dans ce cas, nous irons tous de compagnie -en enfer.» Le lendemain, je partis; l’un des principaux chefs -me fit présent d’une belle cloche et la pendit au cou de mon -cheval. Il m’invita à faire avec lui le tour du camp; je le -suivis, et ma bête faisait sonner sa clochette. Il m’accompagna -ensuite par civilité à la distance de six milles de son village.</p> - -<p>Après avoir passé encore quelques jours à surmonter les -difficultés du passage, à travers des côtes stériles et entrecoupées, -nous arrivâmes enfin au premier fort de la Compagnie -des pelleteries. On l’appelle le fort des <i>Corbeaux</i>. Les Américains -qui y résident nous reçurent avec beaucoup de bienveillance -et d’amitié, et je m’y rétablis bien vite de mes fatigues. -C’est ici seulement que la fièvre intermittente m’a entièrement -quitté. Les <i>Têtes-plates</i> y édifièrent tout le monde par -leur piété. Dans le fort aussi bien que dans le camp, et -lorsque nous étions en route, nous ne manquions jamais de -nous rassembler soir et matin pour dire les prières en commun -et pour chanter quelques cantiques à la louange de -Dieu.</p> - -<p>J’avais fixé mon départ du fort au 13 septembre. Je résolus -de me séparer ici de mes fidèles <i>Têtes-plates</i>. Je leur déclarai -que le pays dans lequel j’allais entrer était encore plus dangereux -que la région que nous venions de parcourir ensemble, -puisqu’il y passait sans cesse des partis de guerre des <i>Pieds-noirs</i>, -des <i>Assiniboins</i>, des <i>Gros-Ventres</i>, des <i>Arikaras</i> et des -<i>Scioux</i>, nations qui leur avaient toujours été hostiles; que je -n’osais davantage exposer leur vie; que je remettais entre les -mains de la Providence le soin de ma conservation, et qu’aidé -de cette protection divine, je n’avais rien à craindre. Je les -exhortai en même temps à continuer à servir le Grand-Esprit -avec ferveur; et réitérant mes promesses d’un prompt retour<span class="pagenum"><a name="page_58" id="page_58">{58}</a></span> -en compagnie d’autres missionnaires, je les embrassai tous et -leur souhaitai un heureux voyage.</p> - -<p>Mon Flamand et moi, nous commençâmes avec courage -le trajet solitaire et dangereux de plusieurs centaines de milles -que nous avions à parcourir ensemble à travers un désert -inconnu, où nul chemin n’était tracé, et sans autre guide -que la boussole. Longtemps nous suivîmes le cours de la <i>Roche-jaune</i>, -excepté dans quelques endroits où des chaînes de -rochers interceptaient notre marche en nous obligeant à faire -de grands circuits et à travers des coteaux raboteux de quatre -à cinq cents pieds d’élévation. A chaque pas, nous apercevions -des forts que les partis de guerre élèvent pour le temps de -leurs courses, de meurtre et de pillage; ils pouvaient contenir -des ennemis aux aguets à l’heure même que nous y passions. -Une solitude pareille avec ses horreurs et ses dangers a cependant -un avantage bien réel; c’est un lieu où l’on voit constamment -la mort en face, et où elle se présente sans cesse à -l’imagination sous les formes les plus hideuses. On y sent -d’une manière toute particulière qu’on est tout entier sous la -main de Dieu. Il est facile alors de lui offrir le sacrifice d’une -vie qui est bien moins à vous qu’au premier sauvage qui -voudra la prendre, et de former les résolutions les plus généreuses -dont un homme soit capable. C’est bien là, en effet, -la meilleure retraite que j’aie faite de ma vie. Ma seule consolation -était l’objet pour lequel j’avais entrepris le voyage; -mon guide, mon soutien, mon refuge, c’était la Providence -paternelle de mon Dieu.</p> - -<p>Le deuxième jour du voyage, j’aperçus de grand matin en -m’éveillant, à la distance d’un quart de mille, la fumée d’un -grand feu; une pointe de rocher nous séparait seule d’un -parti de guerre sauvage. Sans perdre de temps, nous sellâmes -nos chevaux et partîmes au grand galop; enfin nous gagnâmes -la côte, et, traversant les ravins et le lit sec d’un torrent, -nous atteignîmes le sommet sans être aperçus. Nous fîmes ce<span class="pagenum"><a name="page_59" id="page_59">{59}</a></span> -jour de quarante à cinquante milles sans nous arrêter, et nous -ne campâmes que deux heures après le coucher du soleil, de -crainte que les sauvages, rencontrant nos traces, ne nous -poursuivissent. La même crainte nous empêcha d’allumer du -feu; il fallut donc se passer de souper. Je me roulai dans ma -couverture et je m’étendis sur le gazon en me recommandant -au bon Dieu. Mon grenadier, plus brave que moi, ronfla -bientôt comme une machine à vapeur en plein mouvement; -passant par toutes les notes d’une gamme chromatique, il -terminait par un profond soupir, en guise d’accord, chacun -des tons sur lesquels il préludait. Quant à moi, j’eus beau -me tourner à droite, je passai ce qu’on appelle une nuit -blanche. Le lendemain au point du jour, nous étions déjà en -route; il fallut user des plus grandes précautions, parce que -le pays que nous avions à parcourir offrait les dangers les plus -grands. Vers midi, nouveau sujet d’alarme; un buffle venait -d’être tué depuis environ deux heures dans un endroit où -nous devions passer; on lui avait ôté la langue, les os à moelle -et quelques autres morceaux friands. Nous tressaillîmes à -cette vue en pensant que l’ennemi n’était pas loin; et cependant -nous aurions dû plutôt remercier le Seigneur, qui nous -avait ainsi préparé des aliments pour notre repas du soir. -Nous nous dirigeâmes du côté opposé aux traces des sauvages, -et la nuit suivante nous campâmes parmi des rochers qui servent -de repaire aux tigres et aux ours. J’y fis un bon somme. -Pour cette fois, la musique ronflante de mon compagnon ne -me troubla pas.</p> - -<p>Nous nous mettions toujours en route de bon matin; mais -c’était chaque fois pour affronter de nouveaux dangers, pour -rencontrer çà et là les traces récentes de pieds d’hommes et -de chevaux. Vers dix heures, nous arrivâmes dans un camp -abandonné de quarante loges; les feux n’étaient pas encore -éteints; heureusement nous n’y découvrîmes personne. Enfin -nous revîmes le Missouri, mais dans un endroit où une heure<span class="pagenum"><a name="page_60" id="page_60">{60}</a></span> -auparavant cent loges d’<i>Assiniboins</i> venaient de le traverser. -Ce n’est là qu’une faible esquisse du dangereux trajet que j’ai -fait du fort des <i>Corbeaux</i> au fort <i>Union</i>, situé à l’embouchure -de la <i>Roche-jaune</i>.</p> - -<p>Je racontai un jour ces particularités à un chef sauvage; -il me répondit aussitôt: «Le Grand-Esprit a ses manitous -(esprits tutélaires): il les a envoyés sur vos pas au-devant de -vous, pour étourdir et mettre en fuite les ennemis qui auraient -pu vous nuire.» Un chrétien n’aurait pu mieux me -rappeler le beau texte des Psaumes: <i>Angelis suis mandavit de -te, ut custodiant te in omnibus viis tuis</i>. Jamais je ne me suis -aperçu davantage qu’une Providence toute spéciale protége le -pauvre missionnaire. Le pays de la <i>Roche-jaune</i> abonde en -gibier; je ne crois pas qu’il y ait dans l’Amérique entière une -contrée plus favorable à la chasse. Je me trouvai pendant sept -jours au milieu des troupeaux innombrables de buffles. A -tout moment j’apercevais des bandes d’élans majestueux bondir -dans cette solitude animée, tandis que des nuées de gazelles -s’enfuyaient devant nous avec la rapidité du trait. L’ashata ou -grosse-corne parut seule ne pas s’inquiéter de notre présence; -ces animaux se reposaient par bandes ou folâtraient sur des -projections de rochers escarpés au-dessus de la portée de fusil. -Le chevreuil y est abondant, particulièrement le chevreuil à -queue noire, qu’on ne trouve guère que dans des pays montagneux. -C’est un noble et bel animal, couvert d’une pélisse -de brun foncé; on le voit bondir des quatre pieds à la fois, -et ses mouvements sont si vifs qu’il paraît à peine toucher la -terre. Toutes les rivières et ruisseaux, que nous traversâmes -dans notre course, donnaient des marques évidentes que l’industrieux -castor, la loutre et le rat musqué étaient encore -les possesseurs paisibles de leurs eaux solitaires. Les canards, -les oies et les cygnes n’y manquaient pas. Ce pays abonde en -charbon et en mines de fer. La <i>Roche-jaune</i> m’a paru remplie -de courants; elle n’est pas navigable, si ce n’est au milieu de<span class="pagenum"><a name="page_61" id="page_61">{61}</a></span> -l’été, lorsque les eaux, à la fonte des neiges, se précipitent -en torrents des montagnes.</p> - -<p>Le fort Union est le plus vaste et le plus beau des forts -que la Compagnie des pelleteries possède sur le Missouri; il -est situé à deux mille deux cents milles de Saint-Louis. Les -messieurs qui y résident nous comblèrent de politesses; ils -ne pouvaient revenir de leur étonnement au sujet du dangereux -voyage que nous venions si heureusement de terminer. -Pendant notre séjour parmi eux, ils fournirent libéralement -à tous nos besoins; et à notre départ pour le village des <i>Mandans</i>, -ils nous chargèrent de toutes sortes de provisions. Je -leur en conserverai pendant toute ma vie la plus grande reconnaissance.</p> - -<p>Après avoir régénéré quelques enfants métis dans les saintes -eaux du baptême, je partis du fort le 23 septembre. Le trajet -jusqu’au village des <i>Mandans</i> nous prit dix jours. Le sol que -le grand fleuve parcourt est beaucoup plus fertile que celui -de la <i>Roche-jaune</i>; c’est cependant toujours la même vaste -prairie, diversifiée par de hautes côtes et plutôt par des montagnes -sillonnées de ravins. Les lits des rivières sont à sec -pendant une partie de l’année; mais elles s’enflent à une hauteur -prodigieuse dans la saison des pluies. Sur le penchant -des côtes et dans les bas-fonds, sur les bords des rivières, -on trouve çà et là de beaux bocages; mais en général toute la -région ne présente à l’œil qu’une plaine ondulante, couverte -de gazon et de différentes herbes. Le sol y est fortement imprégné -de soufre, de couperose, d’alun et de sel de glauber; -les <i>strates</i> de terre colorent fortement les rivières qui les traversent, -et avec les éboulements des bancs du Missouri, -communiquent aux eaux de cet immense fleuve les matières -qui les rendent bourbeuses. Il y a dans cette région quelques -endroits sablonneux remplis de curiosités naturelles; j’y remarquai -de gros troncs d’arbres et des ossements de différentes -espèces d’animaux pétrifiés; j’y trouvai entre autres un gros<span class="pagenum"><a name="page_62" id="page_62">{62}</a></span> -crâne de buffle, changé en pierre rouge comme le porphyre. -Je l’ai porté à une grande distance; mais l’embarras que cette -charge me causait, et la fatigue des chevaux qui trouvaient à -peine de quoi se nourrir dans cette saison de l’année, me -forcèrent bientôt à l’abandonner avec regret dans la prairie, -comme j’avais été obligé de faire auparavant dans les Côtes-noires -et dans les Montagnes Rocheuses de toutes les autres -curiosités que j’avais ramassées.</p> - -<p>Nous rencontrâmes sur notre route un parti de guerre de -quinze <i>Assiniboins</i>, qui revenaient d’une expédition infructueuse -contre les <i>Gros-Ventres</i> du Missouri. C’est dans ces -sortes d’occasions que la rencontre des sauvages est principalement -dangereuse. Retourner dans leur pays sans chevaux, -sans prisonniers, sans chevelures, c’est pour eux le comble -du déshonneur et de la honte; aussi nous montrèrent-ils -beaucoup de mécontentement, et leur regard n’avait rien que -de sinistre. Cependant ces sauvages sont poltrons; ils étaient -d’ailleurs mal armés. J’étais accompagné de trois hommes du -fort qui se rendaient chez les <i>Arikaras</i> avec une bande de -chevaux, et quoique nous ne fussions que cinq, chacun de -nous mit la main sur son arme; et affectant un air de détermination, -nous eûmes un petit entretien avec eux et nous continuâmes -notre route sans être molestés. Le lendemain, nous -traversâmes, sur les bords du Missouri, une forêt qui avait été -en 1835 le quartier d’hiver des <i>Gros-Ventres</i>, des <i>Arikaras</i> et -des <i>Mandans</i>; c’était là que ces malheureuses nations avaient -été attaquées par l’épidémie qui, dans le courant de cette -année, fit tant de ravages parmi les tribus indiennes; plusieurs -milliers de sauvages moururent de la petite vérole. Nous remarquâmes, -en passant, que les cadavres, enveloppés dans des -peaux de buffle, étaient restés attachés aux branches des -plus gros arbres. Ce cimetière sauvage offrait une vue bien -triste et bien lugubre; il donna occasion à mes compagnons -de voyage de raconter plusieurs anecdotes aussi déplorables<span class="pagenum"><a name="page_63" id="page_63">{63}</a></span> -que tragiques. A deux journées de là nous rencontrâmes les -misérables restes de ces trois infortunées tribus. Les <i>Mandans</i>, -qui ne forment guère aujourd’hui qu’une dizaine de familles, -se sont unis aux <i>Gros-Ventres</i>, qui eux-mêmes s’étaient joints -aux <i>Arikaras</i>; ils sont ensemble environ trois mille. Quelques -jeunes gens, nous ayant aperçus de loin, donnèrent avis aux -chefs de l’approche d’étrangers. Ils se précipitèrent aussitôt -par centaines au-devant de nous: mais les trois hommes du -fort Union se firent connaître, et me présentèrent à leurs -chefs en qualité de <i>Robe-noire</i> des Français. Ils nous reçurent -avec les plus grandes démonstrations d’amitié et nous forcèrent -de passer l’après-dînée et la nuit dans leur camp. Les marmites -furent bientôt remplies dans toutes les loges, et les -morceaux de rôti mis au feu pour fêter notre arrivée. C’était -encore ici, comme parmi les <i>Corbeaux</i>, une succession d’invitations -aux festins qu’il nous fallut parcourir jusqu’à minuit. -S’y refuser, eût été le comble de l’impolitesse, et ils nous -croient d’ailleurs aussi capables qu’eux-mêmes de manger à -toute outrance et à toute heure du jour et de la nuit. Un -sauvage est un être singulier sur ce rapport; il est insatiable -et infatigable; on le trouve toujours prêt lorsqu’il s’agit de -manger; mais j’ajouterai en même temps que, dans la disette, -il est d’une patience admirable, et observe le jeûne le plus -rigoureux pendant des semaines entières.</p> - -<p>Ces sauvages nous aidèrent le lendemain à traverser le Missouri -dans leurs canots de buffle. Ces canots ont la forme d’un -panier rond fait de saules entrelacés d’un pouce d’épaisseur, -et qu’on couvre d’une peau de buffle. Les femmes conduisent -ce bateau de leur fabrique avec beaucoup de dextérité. Le -poids et le nombre de personnes que ces canots portent est -vraiment étonnant. Nos chevaux, qui nous avaient suivis à -la nage, s’embourbèrent jusqu’au cou sur la rive opposée; il -fallut un demi-jour de travail pour les retirer de la vase.</p> - -<p>Le même soir, nous arrivâmes au premier village perma<span class="pagenum"><a name="page_64" id="page_64">{64}</a></span>nant -des <i>Arikaras</i>. Leurs maisons sont très-commodes et -spacieuses; elles sont formées de quatre gros troncs d’arbres -dressés et fourchus qui supportent les poutres et une charpente -de grosses perches entrelacées d’osiers; toute la construction -est couverte de terre. Un trou creusé dans la terre au -milieu de la loge sert de foyer, et une ouverture au sommet -laisse échapper la fumée et admet le jour. Dans l’intérieur, la -loge est entourée d’alcoves, semblables aux hamacs d’un -navire, et cachées au moyen de peaux en guise de rideaux. -A l’extrémité de chaque loge, ou bien sur le sommet, on voit -une espèce de trophée de chasse ou de guerre, consistant en -deux ou plusieurs têtes de buffle peintes d’une manière bizarre, -et surmontées de boucliers, d’arcs, de carquois et d’autres -armes.</p> - -<p>D’ordinaire, ces <i>Arikaras</i> ne portent d’autre vêtement -qu’une ceinture. Les jours de fête, ils mettent une belle tunique, -des guêtres et des souliers de peau de gazelle brodés -en porc-épic teint de vives couleurs; puis ils s’enveloppent -d’un manteau de buffle chargé d’ornements et de couleurs, -jettent sur l’épaule gauche leur carquois rempli de flèches, -et se couvrent la tête d’un bonnet de plumes d’aigle. Celui -qui tue un ennemi sur sa propre terre se distingue par des -queues d’animaux qu’il s’attache aux jambes. Celui qui tue -un ours gris porte les griffes de cet animal en forme de collier, -c’est le plus glorieux trophée d’un chasseur indien. Le guerrier -qui revient de l’ennemi avec une ou plusieurs chevelures, -peint une main rouge à travers une bouche, pour montrer -qu’il a bu du sang de ses ennemis.</p> - -<p>Les guerriers des <i>Arikaras</i> et des <i>Gros-Ventres</i>, avant de -partir pour la guerre, observent un jeûne rigoureux, ou -plutôt ils s’abstiennent totalement de boire et de manger pendant -quatre jours. Dans cet intervalle, leur imagination s’exalte -jusqu’au délire; soit affaiblissement de leurs organes, soit -effet naturel des projets belliqueux qu’ils nourrissent, ils<span class="pagenum"><a name="page_65" id="page_65">{65}</a></span> -prétendent avoir d’étranges visions. Les anciens et les sages -de la tribu, appelés à donner l’interprétation de ces rêves, -en tirent des augures plus ou moins favorables au succès de -l’entreprise; leurs explications sont reçues comme des oracles -sur lesquels l’expédition sera fidèlement réglée. Tant que -dure le jeûne préparatoire, les guerriers se font des incisions -sur le corps, s’enfoncent dans la chair des morceaux de bois -au-dessous de l’omoplate, y attachent des liens de cuir, et se -font suspendre à un poteau fixé horizontalement sur le bord -d’un abîme qui a cent cinquante pieds de profondeur; souvent -même ils se coupent un ou deux doigts, qu’ils offrent en -sacrifice au Grand-Esprit, afin qu’il leur accorde des chevelures -dans la guerre qu’ils vont entreprendre. Dans une de -leurs dernières escarmouches contre les <i>Scioux</i>, les <i>Arikaras</i> -tuèrent vingt de leurs ennemis et en placèrent les cadavres -en tas au milieu de leur village. Alors commença leur grande -danse de guerre; hommes, femmes et enfants y assistaient. -Après avoir longuement célébré les exploits de leurs braves, -ils se jetèrent comme des bêtes féroces sur ces corps inanimés, -les hachèrent en pièces et en attachèrent les lambeaux au -bout de longues perches, qu’ils portèrent en dansant jusqu’à -ce qu’ils eussent fait plusieurs fois le tour du village.</p> - -<p>On ne saurait se faire une idée de la cruauté d’un grand -nombre de ces tribus sauvages, dans les guerres continuelles -qu’ils font à leurs voisins. Quand ils savent que les guerriers -d’une tribu rivale sont partis pour la chasse, ils entrent inopinément -dans leur village, massacrent les enfants, les femmes -et les vieillards, et emmènent prisonniers tous les hommes -qu’ils peuvent conduire. Quelquefois ils se placent en embuscade, -ils laissent passer tranquillement une partie de la bande, -tout à coup ils jettent un cri affreux et font pleuvoir sur l’ennemi -une grêle de balles et de flèches. Un combat à mort -commence aussitôt; ils s’élancent les uns sur les autres le -casse-tête et la hache à la main, et font une horrible boucherie,<span class="pagenum"><a name="page_66" id="page_66">{66}</a></span> -se glorifiant de leur valeur, et vomissant un torrent d’injures -contre les malheureux vaincus. La mort s’y montre sous mille -formes hideuses, dont le spectacle, qui glacerait d’épouvante -tout homme civilisé, ne fait au contraire qu’enflammer la rage -de ces barbares. Ils insultent et foulent aux pieds les cadavres -mutilés; ils arrachent les chevelures, se roulent dans le sang -comme des bêtes féroces, souvent même ils dévorent les -membres palpitants de ceux qui respirent encore. Les vainqueurs -retournent à leur village, entraînant avec eux leurs prisonniers -destinés au supplice. Les femmes viennent à leur -rencontre en jetant des hurlements épouvantables dans la -supposition qu’elles auront à pleurer la mort de leurs maris -ou de leurs frères. Un héraut proclame les détails circonstanciés -de l’expédition; on fait l’appel nominal des guerriers, -et leur absence indique qu’ils ont succombé. Alors les cris -perçants des femmes se renouvellent, et leur désespoir présente -une scène de rage et de douleur qui passe l’imagination. -La dernière cérémonie est la proclamation de la victoire: oubliant -aussitôt leurs propres malheurs, elles s’empressent de -célébrer le triomphe de leur nation; par une transition inexplicable, -elles passent dans un instant d’un deuil frénétique -à la joie la plus extravagante.</p> - -<p>Je ne saurais trouver des paroles pour vous décrire les -tourments qu’ils infligent au pauvre prisonnier dévoué à la -mort; l’un lui arrache les ongles jusqu’à la racine, un autre -lui mord la chair des doigts, fait entrer le doigt déchiré dans -son calumet et en fume le sang; on leur écrase les doigts des -pieds entre deux pierres, on leur applique des fers rouges sur -toutes les parties du corps, on les écorche vifs, et on se -repaît de leurs chairs palpitantes. Ces cruautés continuent -pendant plusieurs heures, quelquefois pendant une journée -entière, jusqu’à ce que la victime succombe à tant d’affreux -tourments. Les femmes, comme de véritables furies, l’emportent -souvent en cruauté sur les hommes dans ces scènes<span class="pagenum"><a name="page_67" id="page_67">{67}</a></span> -d’horreur. Pendant tout cet horrible drame, les chefs de la -tribu sont tranquillement assis autour du poteau où se débat -la victime; ils fument et regardent ces scènes tragiques sans -la moindre émotion. Souvent le prisonnier ose braver ses bourreaux -avec une froideur vraiment stoïque: «Je ne crains -point la mort, s’écrie-t-il; ceux qui craignent vos tourments -sont des poltrons, ils sont au-dessous des femmes. Que mes -ennemis soient confondus; ils ne m’arracheront aucune plainte; -qu’ils enragent, qu’ils se désespèrent. Oh! si je pouvais les -dévorer et boire leur sang dans leur crâne jusqu’à la dernière -goutte!»</p> - -<p>Nous arrivâmes enfin au grand village des <i>Arikaras</i>, qui -n’est qu’à dix milles de celui des <i>Mandans</i>. La Compagnie des -pelleteries y a aussi un fort. Je fus surpris de trouver autour -des habitations de beaux champs de maïs, cultivés avec le -plus grand soin. Ces Indiens continuent à fabriquer les mêmes -pots de terre (et chaque loge en possède plusieurs) qu’on -trouve dans les anciens tombeaux sauvages répandus dans les -Etats-Unis, et que les antiquaires du pays présument avoir -appartenu à une race antérieure à celle des sauvages d’aujourd’hui. -Les jongleurs ou conjureurs des <i>Arikaras</i> jouissent -d’une grande réputation parmi les Indiens, à cause des tours -étonnants qu’ils exécutent pour se donner plus d’importance; -ils prétendent avoir des communications avec l’esprit de ténèbres. -Ils plongent leurs bras jusqu’au coude dans l’eau -bouillante (par le moyen du jus d’une certaine racine, dont -ils se frottent les bras). Ils mangent du feu et se tirent des -flèches sans se nuire. Un tour me surprit beaucoup, quoique -le sauvage ne voulût pas l’exécuter en ma présence, disant -que ma médecine (religion) était plus forte que la sienne. Il -se fit garrotter les mains, les pieds, les jambes et les bras -par mille nœuds; on l’enferma ensuite dans un grand filet, -puis dans une peau de buffle. Celui qui le garrottait lui avait -promis son cheval s’il se débarrassait de ses liens; une minute<span class="pagenum"><a name="page_68" id="page_68">{68}</a></span> -après il sortit libre de toute entrave, à la grande surprise de -tous les spectateurs. Le commandant du fort lui offrit un autre -cheval s’il voulait lui communiquer son secret; il fut pris au -mot. «Faites-vous lier, lui dit le sorcier; j’ai dix esprits invisibles -qui sont à mes ordres; j’en détacherai trois de ma bande -pour vous les donner; ils vous détacheront, mais n’en ayez pas -peur, car ils vous accompagneront partout.» Le commandant -fut déconcerté par ce propos du sauvage et n’osa accepter l’offre.</p> - -<p>Le 6 octobre, je me remis en route pour le fort du petit Missouri -au fort Pierre. C’est le grand entrepôt des marchandises -de la Compagnie destinées aux besoins des sauvages qui habitent -le fleuve. Comme sur la <i>Roche-jaune</i>, je fus encore sans -guide dans ce voyage de dix jours. Un Canadien, qui devait -faire la même route, nous accompagna. On s’accoutume par -degré à braver les dangers. Pleins de confiance dans la protection -de Dieu, nous cherchions notre route dans un pays où -il n’y a aucun chemin de frayé, et guidés par la boussole à -travers ces plages désertes, comme le nautonnier sur le vaste -Océan. Les habitants du fort nous avaient bien recommandé -d’éviter la rencontre des <i>Jantonnais</i>, des <i>Santées</i>, des <i>Ampapas</i>, -des <i>Ogallalas</i>, des <i>Pieds-noirs</i> et des <i>Scioux</i>. Nous avions -cependant à traverser les plaines qu’ils parcourent. Le troisième -jour, un parti de <i>Jantonnais</i> et de <i>Santées</i>, qui se tenaient -cachés derrière une butte, nous surprit à l’improviste; mais -bien loin de nous en vouloir, ils nous comblèrent d’amitiés, et -après avoir fumé avec nous le calumet de paix, ils nous fournirent -des provisions pour la route. Le lendemain, nous rencontrâmes -plusieurs autres partis qui nous témoignèrent tous -la même amitié et les mêmes attentions; ils nous donnèrent la -main, et nous fumâmes avec eux. Le cinquième jour, nous -nous trouvâmes dans le voisinage des <i>Scioux-Pieds-noirs</i>, une -tribu détachée des <i>Pieds-noirs</i> des montagnes. Le nom seul -et la race dont ils descendent nous effrayaient; nous marchions -donc autant que possible dans les ravins pour nous cacher à<span class="pagenum"><a name="page_69" id="page_69">{69}</a></span> -l’œil perçant des sauvages qui rôdaient dans les plaines. Vers -midi, nous nous arrêtâmes près d’une belle fontaine pour -prendre un moment de repos et pour dîner. Comme nous nous -félicitions de n’avoir pas encore rencontré ces redoutables -<i>Pieds-noirs</i>, tout à coup un bruit affreux se fit entendre sur -la côte qui dominait l’endroit où nous nous étions arrêtés; -une bande de <i>Pieds-noirs</i>, qui depuis plusieurs heures suivaient -nos traces dans les ravins, fondit sur nous au grand -galop. Ils étaient armés de fusils, d’arcs et de flèches, presque -nus, et barbouillés de la manière la plus bizarre. Je me levai -aussitôt et je présentai la main à celui qui paraissait être le -chef de la bande; il me dit froidement: «Pourquoi te caches-tu -dans ce ravin? as-tu peur de nous?» Je lui répondis que -nous avions faim et que la fontaine nous avait invités à prendre -un moment de repos. Il me regarda avec étonnement, et s’adressant -au Canadien qui parlait un peu la langue sciouse, il -lui dit: «Jamais de la vie je n’ai vu un homme pareil. Qui -est-il?» Ma longue robe noire et la croix de missionnaire que -je portais sur la poitrine excitaient particulièrement sa curiosité. -Le Canadien lui répondit (dans cette circonstance il était -prodigue de grands titres): «C’est l’homme qui parle au -Grand-Esprit. C’est un chef ou <i>Robe-noire</i> des Français.» -Son regard farouche changea aussitôt; il ordonna à ses guerriers -de mettre bas les armes, et chacun me donna la main. -Je leur fis présent d’une grosse torquette de tabac; on s’assit -en cercle, et on fuma le calumet de paix et d’amitié. Il me -pria alors de l’accompagner et de passer la nuit dans son village, -qui n’était pas à une grande distance. Je le suivis, et -arrivé en vue du camp, qui comprenait une centaine de loges -ou environ mille âmes, je m’arrêtai à un quart de mille de -distance, dans un beau pâturage, sur le bord d’une belle rivière, -et j’y établis mon camp. Je fis inviter le grand chef à -souper avec moi. Comme je disais le <i>Benedicite</i>, il demanda -au Canadien ce que je faisais. Celui-ci répondit que je parlais<span class="pagenum"><a name="page_70" id="page_70">{70}</a></span> -au Grand-Esprit pour le remercier de nous avoir procuré de -quoi manger. Il fit une exclamation d’approbation. Douze -guerriers et leur chef proprement habillés se présentèrent -bientôt devant ma loge et y étendirent une grande et belle -peau de buffle. Le grand chef me prit par le bras, et m’ayant -conduit sur la peau, il me fit signe de m’asseoir. Je ne comprenais -rien à cette cérémonie; je m’assis pourtant, croyant -que c’était une invitation à fumer le calumet avec eux. Jugez -de ma surprise, lorsque je vis les douze guerriers saisir cette -espèce de tapis par les extrémités, me soulever de terre et, -précédé de leur chef, me porter en triomphe jusqu’au village, -où tout le monde fut sur pied en un instant pour voir la <i>Robe-noire</i>. -On m’assigna la place la plus honorable dans la loge du -chef, et celui-ci, entouré de quarante de ses principaux guerriers, -me harangua en ces termes: «<i>Robe-noire</i>, voici le -jour le plus heureux de notre vie. C’est aujourd’hui pour la -première fois que nous contemplons au milieu de nous un -homme qui approche de si près le Grand-Esprit. Voici les -principaux braves de ma tribu, je les ai invités au festin que -je vous ai fait préparer, afin qu’ils ne perdent jamais la mémoire -d’un jour si heureux.» Il me pria ensuite de vouloir -encore parler au Grand-Esprit avant de commencer le festin; -je fis le signe de la croix, et je dis la prière. Tant qu’elle -dura, tous les convives sauvages, à l’exemple de leur chef, -tinrent les mains levées vers le ciel; au moment où je terminai, -ils abaissèrent la main droite jusqu’à terre. Je fis demander -au chef une explication de cette cérémonie. «Nous levons -les mains, me répondit-il, parce que nous sommes entièrement -dépendants du Grand-Esprit; c’est sa main libérale qui -fournit à tous nos besoins. Nous frappons ensuite la terre, -parce que nous sommes des êtres misérables, des vers qui -rampent devant sa face.» Il prit alors dans mon plat un morceau -de pomme blanche (racine dont ils se nourrissent), et -me le mit dans la bouche avec un petit morceau de buffle.<span class="pagenum"><a name="page_71" id="page_71">{71}</a></span></p> - -<p>Je désirais parler à ces braves gens des principaux points -du christianisme: mais l’interprète n’était pas assez versé dans -la langue pour rendre mes paroles en scioux. Le lendemain, -quoique nous fussions encore à cinq journées du fort, le chef -me fit accompagner par son fils et par deux autres jeunes -gens, me priant de les instruire. Il désirait absolument de -connaître, disait-il, les paroles que j’avais à leur communiquer -de la part du Grand-Esprit; et en même temps ces jeunes -gens seraient pour moi une sauvegarde contre les sauvages -mal intentionnés.</p> - -<p>Deux jours après, nous rencontrâmes un sauvage chargé de -viande de vache. Voyant que nous étions sans provisions, il -jeta sa charge à terre en nous priant de vouloir l’accepter, -«Car, nous disait-il, vous approchez du fort où le gibier est -très-rare.» Nous arrivâmes au fort Pierre le 17 octobre.</p> - -<p>Voici les noms des principaux chefs que nous rencontrâmes -sur notre route: <i>le Corbeau de fer</i>, <i>le Bon Ours</i>, <i>la Main du -chien</i>, <i>les Yeux noirs</i>, <i>l’Homme qui ne mange point de vache</i>, -<i>l’Homme qui marche nu-pieds</i>. Ce dernier est le chef des -<i>Pieds-noirs</i>. Les principales rivières que nous avons traversées -pendant ce trajet sont la rivière du Cœur, la rivière au Boulet, -la rivière Grande, le Moreau et la grande Sheyenne.</p> - -<p>Après avoir passé quelques jours au fort Pierre, je me remis -en route pour le fort Vermillon, dans la compagnie de -deux Canadiens. Les plaines que nous traversâmes étaient -presque entièrement dénuées de bois; souvent nous fûmes -obligés d’apprêter nos aliments avec du foin qu’il fallut faire -flamber constamment. Nous ne rencontrâmes que très-peu de -sauvages dans ce voyage de dix-neuf jours; la plaine était -brûlée. Nous traversâmes la rivière de Médecine, la rivière -de la Chapelle, la rivière de Jacques et le Vermillon.</p> - -<p>La nation sciouse est très-nombreuse et guerrière; elle se -divise en plusieurs tribus. Sur les meilleures informations que -j’ai pu obtenir, les <i>Santées</i> et les <i>Jantons</i> sont au nombre de<span class="pagenum"><a name="page_72" id="page_72">{72}</a></span> -trois mille; les <i>Jantonnais</i>, quatre mille trois cents; les <i>Pieds-noirs</i>, -quinze cents; les <i>Ampapas</i>, deux mille; les <i>Brûlés</i>, -deux mille cinq cents; les <i>Sausares</i>, mille; les <i>Minnikanjoos</i>, -deux mille; les <i>Ogallalas</i>, quinze cents; les <i>Deux-Chaudières</i>, -huit cents; les <i>Sayons</i>, deux mille; les <i>Unkepatines</i>, deux -mille. Ce sont là les <i>Scioux</i> du Missouri. On en trouve encore -de huit à dix mille sur le Mississipi, dispersés en différentes -bandes, depuis la rivière des Moines jusqu’à la rivière Rouge.</p> - -<p>La forme des loges sauvages est digne d’attention; chaque -tribu a une forme différente qu’il est facile de reconnaître. -L’extérieur des loges sciouses est gai; elles sont peintes en -lignes onduleuses rouges, jaunes et blanches, ou décorées -de figures de chevaux, de cerfs et de buffles, de lunes, de -soleils et d’étoiles.</p> - -<p>Parmi les <i>Scioux</i>, comme parmi les <i>Arikaras</i>, les guerriers -qui se préparent à une expédition sont soumis à un jeûne -très-rigoureux de plusieurs jours. Ils ont à cet effet une loge -religieuse où ils étendent une peau de buffle et plantent un -poteau peint en rouge; au sommet de la loge est attachée une -peau de veau contenant toutes sortes de devises. Là, pour -obtenir le secours du Grand-Esprit, ils se percent le sein, y -passent des cordes de cuir, s’attachent au poteau, et font ainsi -plusieurs fois le tour de la loge, en dansant au son du tambour, -chantant leurs exploits guerriers, et faisant tourner -leurs massues au-dessus de leurs têtes. D’autres se font de -fortes incisions sur l’omoplate, font passer des cordes à travers -les plaies, et traînent deux grosses têtes de buffle sur -une éminence située à environ un mille de distance du village; -là ils dansent jusqu’à ce qu’ils tombent en défaillance. Une -dernière offrande avant le départ consiste à se couper, en -différentes parties du corps, de petits morceaux de chair -qu’ils offrent au soleil, à la terre, aux quatre points cardinaux, -pour se rendre favorables les manitous ou esprits tutélaires -des différents éléments.<span class="pagenum"><a name="page_73" id="page_73">{73}</a></span></p> - -<p>Le <i>Scioux</i> qui se querelle ou meurt dans un état d’ivresse, -ou victime de la vengeance d’un compatriote, ne reçoit pas -les honneurs ordinaires de la sépulture; on l’enterre sans -cérémonie et sans provisions. Expirer en combattant les ennemis -de la nation est pour eux la mort la plus glorieuse. Les -cadavres sont alors enveloppés de peaux de buffles, et placés -sur des estrades près de leurs camps ou des grands chemins. -J’ai tout lieu de croire, d’après plusieurs entretiens que j’ai -eus sur la religion avec les chefs des différentes tribus, qu’une -mission parmi eux aurait les résultats les plus consolants.</p> - -<p>A mon arrivée au fort Vermillon, un parti de guerre <i>Santées</i> -revenait d’une excursion contre mes chers <i>Potowatomies</i> -de Council-Bluffs; ils apportaient une chevelure. Les meurtriers -étaient charbonnés des pieds jusqu’à la tête, à l’exception -des lèvres qui étaient frottées de vermillon. Fiers de leur -victoire, ils exécutèrent leur danse au milieu du camp, portant -la chevelure au bout d’une longue perche. Je parus tout -à coup en leur présence et les invitai à se réunir en conseil. -Là je leur reprochai vivement leur infidélité à la promesse -solennelle qu’ils m’avaient faite l’année précédente, de vivre -en paix avec leurs voisins les <i>Potowatomies</i>. Je leurs fis sentir -l’injustice qu’ils commettaient en attaquant une nation paisible, -qui ne leur voulait que du bien, qui même avait empêché -leurs ennemis héréditaires, les <i>Ottoes</i>, les <i>Pawnées</i>, les -<i>Sancs</i>, les <i>Renards</i>, et les <i>Aouways</i>, de venir fondre sur -eux. Enfin je leur recommandai d’employer tous les moyens -pour opérer une prompte réconciliation et éviter de terribles -représailles dont ils ne manqueraient pas de devenir les victimes, -assuré que j’étais que bientôt les <i>Potowatomies</i> et leurs -alliés viendraient tirer vengeance de leur parjure et peut-être -anéantir toute leur tribu. Confus de leur faute et en redoutant -les conséquences, ils me conjurèrent de leur servir encore -une fois de médiateur, et d’assurer les <i>Potowatomies</i> de leur -résolution sincère d’enterrer à jamais leurs casse-têtes.<span class="pagenum"><a name="page_74" id="page_74">{74}</a></span></p> - -<p>Le lendemain, 14 novembre, accompagné d’un métis iroquois, -je m’embarquai sur le Missouri dans un canot; car -mon cheval, excédé de fatigue, était incapable de me porter -plus loin. Les neiges et le froid qui survinrent remplirent le -fleuve de glaçons, qui, s’entrechoquant avec les chicots dont -le fleuve est rempli, rendirent la navigation doublement dangereuse. -Nous étions encore à trois cents milles de Council-Bluffs, -le premier établissement qu’on rencontre après le Vermillon, -et dans une région où tous les foins des prairies et les -herbes des forêts avaient été brûlés par les Indiens jusqu’aux -bords du fleuve, et d’où par conséquent tous les animaux -s’étaient retirés. Nous tuâmes cependant un beau chevreuil, -qui semblait embarrassé et se tenait immobile sur le bord de -la rivière comme pour recevoir le coup mortel. Cinq fois nous -fûmes sur le point de périr et d’être renversés entre les nombreux -chicots au milieu desquels les glaçons nous entraînaient -malgré tous nos efforts. Nous passâmes dix jours dans cette -dangereuse et inquiétante navigation, dormant la nuit sur des -bancs de sable, et ne faisant que deux repas, le soir et le -matin; encore n’avions-nous, pour toute nourriture, que des -patates gelées et un peu de viande fraîche. La nuit même de -notre arrivée chez nos Pères à Council-Bluffs, le fleuve se -ferma. Ce serait en vain que j’essaierais de rendre ce que -j’éprouvai en me retrouvant au milieu de nos Frères, après -avoir parcouru deux mille lieues flamandes au milieu des plus -grands dangers et à travers les pays des nations les plus barbares. -J’eus cependant la douleur de remarquer les dégâts que -les hommes sans principes, les vendeurs de boissons, avaient -causés dans cette mission naissante; l’ivresse, et d’un autre -côté les invasions des <i>Scioux</i>, avaient fini par disperser mes -pauvres sauvages. En attendant des circonstances plus heureuses, -les bons PP. Verreydt et Hoecken s’y occupent des -soins de leur saint ministère au milieu d’une cinquantaine de -familles qui ont eu le courage de résister à ces deux ennemis.<span class="pagenum"><a name="page_75" id="page_75">{75}</a></span> -Je me suis acquitté auprès d’eux de la commission de la part -des <i>Scioux</i>, et j’ose espérer qu’à l’avenir ils seront tranquilles -de ce côté-là.</p> - -<p>Je quittai Council-Bluffs le 14 décembre, pour me rendre à -West-Port, ville frontière du Missouri. Je n’ai rencontré ni -obstacle ni accident sur les terres des <i>Ottoes</i>, des <i>Aouways</i>, -des <i>Sancs</i>, des <i>Kickapoux</i>, des <i>Delawares</i> et <i>Shawanous</i>, -que j’ai traversées. La nuit du 22, je me trouvai chez le -P. Point, à West-Port. Le lendemain, je pris la diligence dans -la ville d’Indépendance; et la veille du nouvel an, j’arrivai au -milieu de mes chers Frères, à l’université de Saint-Louis.</p> - -<p>Je me prépare maintenant à retourner à cette vigne inculte -du Seigneur. Je partirai de bonne heure dans le printemps, -accompagné de deux Pères et de trois Frères de notre communauté. -Vous savez qu’une pareille entreprise ne peut s’exécuter -sans des moyens proportionnés, et c’est un fait que je -n’ai rien d’assuré; toute mon espérance est dans la Providence -et dans le zèle de mes amis.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">P. J. de Smet</span>, S. J.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_76" id="page_76">{76}</a></span></p> - -<h2><a name="SECOND_VOYAGE" id="SECOND_VOYAGE"></a>SECOND VOYAGE<br /><br /> -<small>du 21 avril au 31 octobre 1842.</small></h2> - -<h3><a name="PREMIERE_LETTRE" id="PREMIERE_LETTRE"></a>PREMIÈRE LETTRE<br /><br /> -A MM. CHARLES DE SMET, PRÉSIDENT DU TRIBUNAL DE TERMONDE, ET FRANÇOIS DE SMET, JUGE DE PAIX, A GAND</h3> - -<p class="r"> -Des bords de la Plate, 2 janvier 1841.<br /> -</p> - -<p>Enfin nous voici de nouveau en route pour nos chères Montagnes -Rocheuses, déjà presque faits à la fatigue du voyage et -plein des plus belles espérances. A l’heure qu’il est (midi passé), -nous sommes assis sur les bords d’une rivière qui, comme je -vous l’ai dit dans ma lettre de février dernier, n’a pas sa pareille -au monde. Les sauvages l’appellent la <i>Nébraska</i> ou la -rivière au Cerf; les voyageurs, la <i>Plate</i>, Irving, dans son -<i>Astoria</i>, l’appelle la plus merveilleuse et la plus utile des -rivières. La suite fera voir que toutes ces dénominations lui -conviennent. C’est pour jouir plus tôt de la beauté et de la -fraîcheur de son voisinage que nous avons fait ce matin plus -de vingt milles à cheval, à jeun et à travers une solitude où -pas une goutte d’eau ne coule; aussi dit-on que nos pauvres -montures auront besoin de repos jusqu’à demain. Je n’en suis -pas fâché, puisque cela me procure le plaisir de commencer -une relation qui, j’en suis sûr, vous intéressera, quoique je -revienne une seconde fois sur différents sujets traités dans -celle de mon premier voyage.<span class="pagenum"><a name="page_77" id="page_77">{77}</a></span></p> - -<p>Comme toutes les œuvres de Dieu, les commencements de -la nôtre ont eu leurs preuves; peu s’en fallut même que dès -son début elle ne fût infiniment arrêtée, par l’ajournement -imprévu de deux caravanes sur lesquelles nous avions trop -compté, l’une de chasseurs pour la Compagnie des pelleteries -américaines, l’autre d’explorateurs pour les Etats-Unis, à la -tête de laquelle devait se trouver le célèbre M. Nicolet. Heureusement -Dieu inspira à deux voyageurs estimables, dont -j’aurais occasion de parler dans la suite, et peu après à une -soixantaine d’autres, la bonne idée de faire la même route -que nous, les uns pour leur santé, les autres pour leur instruction -et leur plaisir, la plupart pour aller chercher fortune -dans les terres beaucoup trop vantées de la Californie. Cette -caravane formait un mélange extraordinaire de différentes nations; -chaque pays de l’Europe y avait son représentant, -depuis le sud de l’Italie, jusqu’aux plus froides régions de la -Russie; ma petite compagnie seule, composée de onze personnes, -en comptait huit.</p> - -<p>La difficulté du départ une fois levée, bien d’autres lui -succédèrent. Il fallait des provisions, des armes, des instruments -de toute espèce, des moyens de transport, des conducteurs -de charrettes, un bon chasseur, un capitaine, enfin -tout ce qui devient nécessaire quand on a à parcourir un désert -de huit cents lieues, où l’on ne rencontre guère que des -ennemis à combattre, qui pillent, qui volent, qui tuent quand -ils en trouvent l’occasion, et des obstacles à vaincre, tels -qu’une foule de ravins, de marais, de rivières et de montagnes, -qui vous arrêtent quelquefois tout court. Ce n’est souvent -qu’à force de bras qu’on en tire les bêtes de charge; toutes -ces choses ne se font ni sans fatigue ni surtout sans argent. -Ce secours ne manqua pas à nos besoins: d’abondantes aumônes -nous furent envoyées de Philadelphie, de Cincinnati, -du Kentucki, de Saint-Louis, de la Nouvelle-Orléans, ville -que j’ai visitée en personne et qui est toujours à la tête des<span class="pagenum"><a name="page_78" id="page_78">{78}</a></span> -autres quand il s’agit de se montrer compatissante et généreuse. -Ces aumônes, et une partie des fonds que l’Association -de la Foi, cette belle perle de l’Eglise militante, avait placés -à la disposition de notre R. P. provincial pour l’avancement -des missions chez les sauvages, nous ont mis à même d’entreprendre -ce long voyage.</p> - -<p>Le but de mon voyage de l’année passée, chez les <i>Têtes-plates</i>, -était de m’assurer de leurs dispositions à l’égard des -<i>Robes-noires</i> qu’ils demandaient depuis longtemps. Parti de -Saint-Louis au mois d’avril 1840, j’étais arrivé sur les bords -du Colorado, lieu désigné pour le rendez-vous, précisément -au moment où une bande de <i>Têtes-plates</i> y était venue à -ma rencontre. Je visitai, dans ce premier voyage, outre les -Têtes-plates, plusieurs autres peuplades, telles que les <i>Pends-d’oreilles</i> -ou <i>Kalispels</i>, les <i>Nez-percés</i> ou <i>Sapetans</i>, les -<i>Sheyennes</i>, les <i>Serpents</i> ou <i>Soshonies</i>, les <i>Corbeaux</i> ou <i>Absharokès</i>, -les <i>Gros-Ventres</i> ou <i>Minatarées</i>, les <i>Ricaras</i>, les -<i>Mandans</i>, les <i>Kants</i>, plusieurs tribus de la nombreuse nation -des <i>Scioux</i> ou <i>Dacotas</i>, les <i>Omahas</i>, les <i>Ottas</i>, les <i>Aouways</i>, -etc. Partout je trouvai de si heureuses dispositions en notre -faveur, que, dans le désir de seconder plus activement -les desseins invisibles de la Providence sur tant de pauvres -âmes, je résolus, malgré les approches de l’hiver et de fréquents -accès de fièvre, de me remettre en route à travers -une autre partie de l’immense solitude que je venais de parcourir, -n’ayant d’autre guide, au milieu de cet océan de prairies -et de montagnes, qu’une boussole, d’autre défenseur parmi -vingt peuples ennemis des blancs qu’un Gantois, ancien grenadier -de Napoléon; enfin d’autres provisions, au sein d’un -désert aride, que ce que la poudre et le plomb avec une -grande confiance en Dieu pouvaient nous procurer.</p> - -<p>Je ne répéterai pas ici mes petites aventures, d’autant plus -que la relation que j’en ai faite vous sera probablement parvenue. -La merveille est que j’arrivai à Saint-Louis, plein de<span class="pagenum"><a name="page_79" id="page_79">{79}</a></span> -santé, au plus fort de l’hiver. La promptitude inespérée de -mon retour, le rapport si consolant que je pus faire sur le -compte des <i>Têtes-plates</i>, tout avait contribué à faire sur l’âme -généreuse de mes confrères une si vive impression, que -presque tous, Pères et Frères, se crurent appelés à partager -les travaux d’une mission qui offrait tant d’attraits à leur zèle. -Néanmoins cinq seulement furent élus pour m’accompagner: -c’étaient le P. Nicolas Point, Vendéen, aussi zélé et courageux -pour le salut des âmes que le fut autrefois Larochejacquelin, -son compatriote, dans la cause de son roi; le P. Grégoire -Mengarini, venu récemment de Rome, et que notre -R. P. général lui-même avait jugé on ne peut plus propre à -cette mission, à cause de son âge, de sa vertu, de sa facilité -étonnante pour les langues, de ses connaissances en musique -et en médecine, et trois Frères coadjuteurs, dont deux -Belges, le frère Guillaume Claessens, charpentier; le frère -Charles Huet, ferblantier, espèce de factotum; et un Allemand, -le frère Joseph Specht, forgeron; tous trois industrieux, -pleins de dévouement à l’œuvre de la Mission et de la -meilleure volonté du monde. Depuis longtemps ils avaient -demandé et ardemment désiré ces missions comme étant les -plus nécessiteuses et les plus faciles à amener à la perfection -des anciennes missions du Paraguay. Je rendis grâces à Dieu -de me voir associé à de si dignes compagnons; je n’aurais pu -désirer un meilleur choix. Lancé au milieu de l’immense désert -du <i>Far West</i>, combien de fois ne me suis-je pas rappelé -ces beaux vers de Racine:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">O Dieu, par quelle route inconnue aux mortels<br /></span> -<span class="i0">Ta sagesse conduit tes desseins éternels!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Le 30 avril, j’arrivai à West-Port, ville frontière de l’ouest -des Etats-Unis. De Saint-Louis, nous avions mis sept jours -pour faire en bateau à vapeur ce trajet de cinq cents milles; -ce qui peut donner la mesure des difficultés que présente la<span class="pagenum"><a name="page_80" id="page_80">{80}</a></span> -navigation sur le Missouri au sortir de l’hiver. Alors, il est -vrai, les glaces sont fondues; mais l’eau est encore si basse, -les bancs de sable si rapprochés, les chicots si nombreux, -que les bateaux ne peuvent avancer qu’avec les plus grandes -précautions. Ces mêmes difficultés se représentent à la fin de -l’automne. Je reviendrai plus tard sur la description géographique -de cette rivière.</p> - -<p>Nous débarquâmes sur la rive droite. Il y avait là une petite -cabane abandonnée, tout à fait semblable aux demeures de -nos pauvres campagnards belges, et où quelques jours auparavant -une pauvre sauvagesse était morte. C’est dans ce réduit, -si semblable à celui qui mérita la préférence du Sauveur -naissant, que nous nous casâmes avec empressement; car -nous n’allions plus avoir, pour des mois entiers, d’autre abri -qu’une tente au milieu d’un désert immense. Une voiture -brûlée sur le bateau, un cheval qui s’est échappé en débarquant -pour ne plus revenir, un autre cheval malade à devoir laisser -en route, bien des choses qui demandaient supplément et réparation, -nous arrêtèrent en cet endroit jusqu’au 10 mai.</p> - -<p>Nous partîmes donc le 10 de West-Port, et après avoir -passé par les terres des Shwanées et des Delawares, où nous -ne vîmes de remarquable qu’un collége de méthodistes bâti -au milieu des meilleures terres du pays, nous arrivâmes après -cinq jours de marche sur les bords de la belle rivière des -<i>Kants</i>, où nous trouvâmes ceux de nos gens qui nous avaient -précédés par eau avec une partie de notre bagage. Deux parents -du grand chef des Kants étaient venus à notre rencontre -à plus de vingt milles de là; pendant que l’un d’eux aidait nos -bêtes de somme à passer la rivière en nageant devant elles, -l’autre annonçait notre arrivée aux premiers de la peuplade -qui nous attendait sur l’autre rive, et le bagage, les voitures -et les hommes traversaient l’eau dans une grande pirogue ou -tronc d’arbre creux, qui de loin avait l’apparence de ces gondoles -qu’on voit flotter dans les rues de Venise. Aussitôt que<span class="pagenum"><a name="page_81" id="page_81">{81}</a></span> -les Kants, accourus à notre rencontre, eurent appris que -nous allions camper sur les bords de la <i>Rivière-aux-Soldats</i>, -qui n’est qu’à six milles de leurs village, ils se séparèrent de -la caravane au grand galop et disparurent bientôt au milieu -d’un nuage de poussière. A peine notre tente était-elle dressée, -que le grand chef lui-même arriva avec six de ses plus -braves soldats pour nous offrir ses civilités sauvages. Après -m’avoir fait asseoir sur une natte qu’il fit étendre par terre, -il tira solennellement de sa poche un portefeuille et me présenta -les titres honorables qu’il tenait du Congrès américain. -J’en pris lecture, et après que je lui eus procuré de quoi fumer -le calumet, à son tour, en homme qui connaissait les convenances, -il me fit accepter pour notre garde les deux braves -qui étaient venus à notre rencontre. Tous deux étaient armés -en guerre: l’un portait la lance et le bouclier; l’autre avait -un arc, des flèches, un sabre nu et un collier composé des -griffes de quatre ours qu’il avait tués de sa propre main. Ces -deux braves restèrent fidèles à leur poste, c’est-à-dire à l’entrée -de notre tente, pendant les trois jours et les trois nuits -qu’il nous fallut attendre après les retardataires de la caravane. -En les quittant, nous leur fîmes présent de quelques bagatelles, -qui achevèrent de nous gagner leur affection.</p> - -<p>Le 19, nous continuâmes notre route, au nombre d’environ -soixante-dix personnes, dont plus de cinquante étaient en -état de se servir de la carabine, nombre plus que suffisant -pour entreprendre avec prudence la longue course qui nous -restait à fournir. Pendant que le gros de la troupe s’avançait -vers l’ouest, le P. Point, un jeune Anglais et moi, nous déclinâmes -sur la gauche pour visiter le premier village de nos -hôtes. Arrivés à quelque distance de leurs loges, nous fûmes -frappés de la ressemblance qu’elles ont avec ces larges meules -de froment qui couvrent nos guérets après la moisson. Il n’y -en avait guère qu’une vingtaine groupées sans ordre à quelque -distance les unes des autres; mais chacune d’elles couvrait un<span class="pagenum"><a name="page_82" id="page_82">{82}</a></span> -espace circulaire d’environ cent vingt pieds de circonférence, -ce qui suffit pour abriter commodément de trente à quarante -personnes. Tout le village nous parut devoir renfermer sept à -huit cents âmes; approximation justifiée d’ailleurs par le chiffre -total de la peuplade des Kants, qui est d’environ quinze cents, -répartis en deux villages à une vingtaine de milles de distance -l’un de l’autre. Ces loges, quoique humides, paraissent cependant -réunir à la solidité la commodité et l’agrément. De la -muraille circulaire, faite de terre, et qui s’élève perpendiculairement -à hauteur d’homme, partent des perches courbées, -aboutissant à une ouverture centrale, qui sert tout à la fois -de fenêtre et de cheminée. La porte de l’édifice est une peau -brute; elle s’ouvre du côté le plus abrité contre le vent; le -foyer est placé au milieu de quatre poteaux ou colonnes destinées -à soutenir la rotonde; les lits sont rangés en cercle -autour de la muraille, et dans l’espace compris entre les lits -et le foyer, se trouvent les habitués de la loge, les uns debout, -les autres assis ou couchés sur des peaux ou sur des -nattes de jonc; il paraît que ces dernières ont plus de valeur -à leurs yeux, car entre les honneurs qu’on nous fit lorsque -nous entrâmes dans la loge, on nous en présenta une de cette -espèce.</p> - -<p>Il me serait impossible de peindre tout ce que nous vîmes -de curieux pendant la demi-heure que nous passâmes au milieu -de ces figures étranges; bien certainement un Teniers y eût -vu des trésors; ce qui me frappa davantage, c’était la physionomie -vraiment à caractère de la plupart de ces personnages, -le naturel de l’attitude, la vivacité de l’expression, la singularité -des costumes, la variété des occupations.</p> - -<p>Les femmes seules se livraient à un travail proprement -dit: il semblait que la tâche de gagner le pain à la sueur de -son front ne regardât qu’elles. Pour n’être point détournées -de leurs travaux par le soin de ceux de leurs enfants qui ne -marchent pas encore, elles les avaient attachés par les pieds<span class="pagenum"><a name="page_83" id="page_83">{83}</a></span> -et les mains à un morceau d’écorce ou à une planche d’assez -grande dimension pour les préserver des blessures que pourraient -leur causer les objets environnants, et avaient déposé -ce meuble, que je n’oserais appeler berceau ni fauteuil, quoiqu’il -réunisse les avantages de l’un et de l’autre, les unes sur -un lit, d’autres à leurs pieds ou dans quelque coin. En voyage, -elles s’en servent également, et le portent, tantôt sur le dos, -à la façon des Egyptiennes ou diseuses de bonne aventure, -quelquefois à leur côté, le plus souvent suspendu au pommeau -de leur selle; tandis qu’en même temps elles traînent -derrière elles ou qu’elles poussent en avant les bêtes de -somme qui portent avec la tente le bagage et quelquefois les -armes de leurs maris, elles galopent en cet équipage aussi -vite qu’eux; et ces innocentes créatures paraissent comprendre -que crier et pleurer ne les soulage pas, car c’est rare -qu’on entende leurs sons plaintifs.</p> - -<p>Mais revenons à notre loge. Que faisaient les hommes? -Lorsque nous entrâmes, les uns causaient en attendant le -repas (car manger est leur principale occupation lorsqu’ils ne -dorment pas); d’autres fumaient, s’amusant à renvoyer la fumée -par leurs narines; d’autres s’occupaient de leur toilette; et -comme ils s’arrachaient soigneusement les poils de la barbe et -des sourcils, j’eus l’occasion de remarquer que l’embellissement -de la tête était le principal objet de leurs soins. Contre -la coutume de la plupart des sauvages qui laissent croître leur -chevelure (parmi les Corbeaux il y a un chef dont la chevelure -est de onze pieds), les Kants se rasent entièrement, à la -réserve d’un bouquet fortement crêpé, qu’ils laissent au sommet -de la tête, pour recevoir le plus bel ornement, selon eux, -dont une tête d’homme soit susceptible, je veux dire la -plume d’une queue d’aigle, qu’ils regardent comme le symbole -du guerrier. Cette plume, tantôt s’élève sur la tête et -flotte en forme de panache, tantôt descend sur la nuque, -quelquefois voltige autour des tempes. Pendant que nous<span class="pagenum"><a name="page_84" id="page_84">{84}</a></span> -fumions le calumet avec les principaux de la loge, je ne pouvais -me lasser de considérer une espèce de dandy, qui se -mirait sans cesse pour donner à son plumet la tournure la plus -gracieuse, sans pouvoir atteindre au degré de perfection qu’il -paraissait chercher. Le P. Point devint bientôt une objet d’attention -et presque d’hilarité pour les enfants, à cause du peu -de soin qu’il avait mis à se raser. Ainsi, à leurs yeux, menton -sans barbe, yeux sans cils et sans sourcils, tête sans cheveux, -voilà autant de conditions de beauté essentielles. Mais -ce n’est là qu’une partie de leur parure, et les peines qu’ils -se donnent pour arriver à la perfection du genre sont vraiment -inconcevables. Imaginez-vous donc cette tête sans poil, surmontée -d’un plumet; autour des yeux un cercle de vermillon; -sur tout le visage des sillons blancs, noirs ou rouges qui -serpentent dans tous les sens; aux oreilles, trouées du haut -en bas, des pendants formés de morceaux de fer, d’étain, de -faïence ou de porcelaine, qui se rabattent en grosses touffes -et tintent sur les épaules; au cou un collier de fantaisie qui -tombe en large demi-cercle sur la poitrine; au milieu de ce -collier, un grand médaillon d’argent ou de cuivre; aux bras -et aux poignets des bracelets de laiton, de fil de fer, de cuivre -ou de fer-blanc; autour des reins une ceinture de couleur -tranchante; à laquelle ils attachent d’un côté un sac garni de -<i>kennekenic</i> (herbe qu’ils fument avec le tabac), et de l’autre -une gaîne à coutelas; aux jambes des mitaines, et aux pieds -des souliers brodés en porc-épic; et, par-dessus tout cela, -en guise de manteau, une couverture, n’importe de quelle -couleur, drapée autour du corps selon le caprice ou le besoin -du porteur: imaginez-vous tout cela, et vous aurez l’idée d’un -<i>Kant</i> enchanté de lui-même et de sa parure.</p> - -<p>Pour le vêtement, les formes extérieures, le langage, la -manière de prier et de faire la guerre, les Kants ressemblent -beaucoup aux sauvages leurs voisins, avec qui d’ailleurs ils -sont en relation d’amitié de temps immémorial. Leur taille<span class="pagenum"><a name="page_85" id="page_85">{85}</a></span> -est généralement haute et bien prise: leur physionomie, -comme je l’ai déjà dit, a quelque chose de mâle; leur langage, -saccadé et guttural, est encore remarquable par la -longueur et la forte accentuation de ses désinences, ce qui -n’empêche pas leur chant d’être on ne peut plus monotone; -d’où l’on pourrait conclure que les eaux de leur rivière, -quoique fort belles, n’ont cependant pas la vertu des eaux du -Paraguay. Quant aux qualités qui distinguent l’homme de la -brute, ils sont loin d’en être dépourvus: à la force du corps -et au courage, ils ajoutent un bon sens et une adresse que -n’ont pas tous les sauvages. Dans leurs guerres ou à la chasse, -ils se servent, comme les blancs, de la carabine, ce qui leur -donne sur leurs ennemis une grande supériorité.</p> - -<p>Parmi les chefs de cette peuplade, il s’est rencontré des -hommes vraiment distingués sous plus d’un rapport: le plus -connu de tous, parce que Bonneville en parle dans ses mémoires, -s’appelait la <i>Plume-blanche</i>. L’auteur de la conquête -de Grenade nous le représente d’une forme et d’un caractère -tout à fait chevaleresque; le fait est qu’il était doué d’une -intelligence, d’une franchise, d’un courage et d’une générosité -peu communs. Il avait connu particulièrement le révérend -M. de la Croix, l’un des premiers missionnaires catholiques -qui visitèrent cette partie de l’Ouest, et il avait conçu pour -lui, et par suite de leurs entretiens, pour toutes les Robes-noires, -une profonde vénération. Il n’en était pas de même -des ministres protestants, il méprisait également leur personne -et leur réforme. Un jour que l’un d’eux lui parlait de -conversion, «Se convertir, lui répondit ce philosophe sauvage; -oui, c’est bon, pourvu qu’on ne change sa religion -que contre une meilleure. Pour moi, je n’en connais de bonne -que celle qui est enseignée et pratiquée par les Robes-noires. -Si donc tu veux me convertir, il faut d’abord que tu laisses là -ta femme, puis que tu endosses l’habit que je vais te montrer; -ensuite nous verrons.» Cet habit était une soutane,<span class="pagenum"><a name="page_86" id="page_86">{86}</a></span> -autrefois à l’usage du missionnaire, et qu’il y avait laissée -avec le souvenir de ses vertus; elle fut bientôt apportée. Mais -que fit ou que répondit M. le ministre? je suis encore à le -savoir.</p> - -<p>Bien que cette réponse fût un peu plaisante, il ne faudrait -pas en conclure que ce sauvage parlât de la religion à la légère: -loin de là: semblables en ce point à toutes les tribus indiennes, -les Kants sont toujours sérieux quand ils parlent ou -entendent parler de la religion. Pour peu qu’on les observe, -on s’apercevra même que le sentiment le plus enraciné dans -leur cœur et qu’ils expriment le plus souvent dans le détail de -leurs actions, est l’esprit et le sentiment religieux. Jamais, -par exemple, ils ne prendront le calumet sans en offrir les -prémices à leur divinité tutélaire; jamais ils n’iront à l’ennemi -sans avoir consulté le Grand-Esprit: au milieu des passions -les plus fougueuses, ils lui adresseront leurs vœux; en assassinant -une femme ou un enfant sans défense, ils invoqueront -le Maître de la vie. Enlever beaucoup de chevelures à l’ennemi, -lui voler beaucoup de chevaux, voilà l’objet de leurs -vœux; c’est aussi celui de leurs plus ardentes prières: souvent -ils y ajouteront les jeûnes, les macérations, le sacrifice. -Dans le cours de l’hiver dernier, que ne firent-ils pas pour se -rendre le Ciel propice? et pourquoi, pour obtenir la grâce de -parvenir heureusement à massacrer, dans l’absence de leurs -maris et de leurs pères, toutes les femmes et tous les enfants -qu’ils trouveraient dans le premier village des Pawnées, leurs -voisins. Et, en effet, ils enlevèrent la chevelure à quatre-vingt-dix -victimes, et firent prisonniers ceux qu’ils jugèrent à -propos de ne pas massacrer. C’est qu’à leurs yeux tout est -permis à la vengeance; les massacres les plus horribles, loin -d’être un crime, sont pour eux des actes de vertu religieuse, -de la vertu par excellence des grandes âmes. Le Kant se venge, -parce qu’à ses yeux il n’y a qu’une âme basse qui puisse pardonner -des affronts, et il nourrit sa rancune, parce que sa<span class="pagenum"><a name="page_87" id="page_87">{87}</a></span> -vengeance seule peut lui faire oublier le poids d’infamie dont -il se croit accablé par l’injure. Essayer, sans l’Evangile, de -leur faire comprendre qu’il ne peut y avoir ni mérite ni gloire -à massacrer un ennemi sans défense, ce serait peine perdue. -Il n’y a qu’une exception à cette loi barbare, c’est quand l’ennemi -vient de lui-même se réfugier dans leur village. Tant -qu’il y demeure, son asile est inviolable, sa vie même y est -plus en sûreté que dans sa propre loge: mais malheur à lui -s’il s’en écarte d’un seul pas: à peine en est-il sorti, qu’il a -rendu à ses hôtes tous les droits imaginaires que l’esprit de -vengeance leur avait donnés sur lui.</p> - -<p>Bien qu’ils soient cruels à l’égard de leurs ennemis, les -Kants ne sont pas étrangers aux sentiments les plus tendres -de la pitié, de l’amitié ou de la compassion. A la mort de leurs -proches parents, ils sont quelquefois inconsolables, et laissent -croître leur chevelure pour exprimer leur douleur. Le -grand chef s’excusa devant nous de ce qu’il avait les cheveux -longs, disant (ce qu’on aurait pu deviner à la tristesse -de son visage), qu’il avait perdu son fils. Je voudrais encore -pouvoir vous rendre le sentiment d’étonnement respectueux -et de compassion douce qu’on vit se peindre sur le visage de -trois Kants venus à notre petite chapelle de West-Port, lorsqu’on -leur montra un <i>Ecce Homo</i> et une statue de Notre-Dame -des Sept-Douleurs; surtout quand l’interprète leur eut fait -comprendre que cette tête couronnée d’épines et qui versait -de grosses larmes, était bien réellement l’image du Sauveur -du monde, et que ce cœur percé de sept glaives était celui de -sa Mère. Ces deux circonstances, jointes à ce que j’aurai occasion -de rapporter plus tard, ne pourraient-elles pas venir à -l’appui de cette belle pensée, que l’âme de l’homme est naturellement -chrétienne, et que si l’on commençait à y jeter des -germes de foi pure et d’amour de Dieu bien entendu, il serait -facile, avec le secours d’en haut, qui ne manquerait pas -alors, d’amener les cœurs les plus féroces à la plus tendre<span class="pagenum"><a name="page_88" id="page_88">{88}</a></span> -compassion pour leurs semblables. Qu’étaient les Iroquois -avant leur conversion, et que ne sont-ils pas devenus depuis? -Pourquoi les Kants, et tant d’autres sauvages réunis sur les -confins de la civilisation américaine, sont-ils si différents de -plusieurs peuplades du Far-West et conservent-ils cette férocité -de mœurs? Pourquoi les dépenses faites en leur faveur -par la philanthropie protestante n’amènent-elles aucun résultat -satisfaisant? Pourquoi les germes de civilisation, répandus -dans le sein de ces peuplades par la main de leurs sociétés -savantes, sont-ils tous comme frappés de stérilité? Ah! il ne -faut pas en douter, c’est que, pour humaniser, civiliser, convertir, -surtout les sauvages, il faut autre chose que la politique -humaine et le zèle du protestantisme. Puisse le Dieu de -bonté, en qui seul nous mettons notre confiance, bénir notre -entreprise, et prouver ainsi que les gouttes de nos sueurs ont -besoin de la rosée du ciel pour féconder le sein de la terre et -lui faire porter autre chose que des ronces et des épines!</p> - -<p>Lorsque nous quittâmes le village des Kants, deux de leurs -guerriers, l’un premier soldat de la nation, l’autre à qui l’on -donnait le titre de capitaine, vinrent nous donner le pas de -conduite. En quittant le premier village, nous traversâmes un -grand champ dévasté, que les Etats-Unis avaient fait défricher -et ensemencer pour eux quelques années auparavant; -triste preuve de ce que je viens de dire des moyens de civilisation -employés par les protestants.</p> - -<p>Nos deux compagnons sont restés avec nous jusqu’au lendemain, -et ils fussent demeurés beaucoup plus longtemps, -s’ils n’avaient pas eu à craindre les plus terribles représailles -de la part des Pawnées, à cause des massacres dont j’ai parlé -plus haut. Ayant donc reçu de nous des remercîments et de -quoi fumer le calumet pour la peine qu’ils avaient prise, ils -s’en retournèrent à leur village par le plus court chemin; et -bien leur en prit, car nous n’avions pas encore marché deux -jours, que quelques-uns de nos gens rencontrèrent un parti<span class="pagenum"><a name="page_89" id="page_89">{89}</a></span> -de Pawnées, se dirigeant de leur côté et ne respirant que -vengeance.</p> - -<p>Les Pawnées sont divisés en quatre tribus, répandues dans -les fertiles environs de la Plate et sur les fourches supérieures -de la rivière des Kants. Quoique six fois plus nombreux que -les Kants, ils ont presque toujours été battus par ceux-ci, -parce qu’ils n’ont ni les armes, ni l’adresse, ni la force, ni -le courage de leurs rivaux. Cependant, comme le parti en -question paraissait avoir bien pris ses mesures, et que chez -eux la passion de la vengeance était exaspérée au dernier -point, par le souvenir encore récent du massacre de leurs -mères, de leurs femmes et de leurs enfants, nous ne pouvions -nous empêcher de craindre beaucoup pour les Kants; déjà -même nous nous peignions les Pawnées se baignant dans le -sang de leurs ennemis, lorsque deux jours après leur passage -nous les vîmes revenir sur leurs pas. Les deux premiers qui -s’approchèrent de nous se faisaient remarquer, l’un par une -chevelure humaine pendu au mors de son cheval, l’autre par -un drapeau américain drapé autour de son corps en guise de -manteau: symbole de victoire qui nous firent mal augurer du -sort de nos hôtes. Mais le chef de notre caravane les ayant -interrogés par signes sur le résultat de leur expédition, nous -apprîmes d’eux-mêmes qu’ils n’avaient pas même vu l’ennemi, -et qu’ils avaient grande faim. On leur donna, ainsi qu’à une -quinzaine d’autres qui les suivaient de près, non-seulement -de quoi manger, mais encore de quoi fumer. Ils mangèrent -beaucoup, mais ne fumèrent pas, et contre la coutume des -sauvages, qui, après un repas en attendent presque toujours -un autre, ils partirent d’un air qui annonçait qu’ils n’étaient -pas contents. La brusquerie de ce départ, le calumet mis de -côté, ce retour précipité de leur expédition, le voisinage rapproché -de leurs peuplades, leur amour bien connu pour un -pillage facile, tout contribuait à nous faire craindre de leur -part quelques tentatives, sinon contre nos personnes, du<span class="pagenum"><a name="page_90" id="page_90">{90}</a></span> -moins contre nos chevaux et bagages; mais, grâce à Dieu, -nos appréhensions furent vaines, ils partirent, et pas un ne -reparut.</p> - -<p>Quoique menteurs et voleurs, chose assez étonnante, les -<i>Pawnées</i> sont presque vrais croyants au sujet de la vie à venir, -et plus que pharisiens dans l’observance de leurs pratiques -superstitieuses. La danse, la musique, aussi bien que -le jeûne, la prière et le sacrifice, font partie essentielle de -leur culte. Le plus ordinaire est celui qu’ils rendent à un -oiseau empaillé, rempli d’herbes et de racines auxquelles ils -attribuent une vertu surnaturelle. Ils disent que ce manitou a -été envoyé à leurs ancêtres par l’étoile du matin, pour leur -servir de médiateur quand ils auraient quelque grâce à demander -au Ciel. Aussi, toutes les fois qu’il s’agit d’entreprendre -quelque affaire importante, ou d’éloigner quelque fléau de la -peuplade, l’oiseau médiateur est exposé à la vénération publique, -et pour le rendre propice, ainsi que le grand manitou -dont il n’est que l’envoyé, on fume le calumet, et la première -fumée qui en sort est dirigée vers la partie du ciel où -brille leur astre protecteur.</p> - -<p>A l’oblation du calumet, les <i>Pawnées</i>, dans les occasions -solennelles, joignent le sacrifice sanglant, et selon ce qu’ils -disent avoir appris de l’<i>oiseau</i> et de l’<i>étoile</i>, l’holocauste le -plus agréable au Grand-Esprit est celui d’un ennemi immolé -de la manière la plus cruelle possible. On ne peut entendre -sans horreur les circonstances qui accompagnèrent l’immolation -d’une jeune <i>Sciouse</i>, dans le cours de l’année 1837. -C’était au moment des semailles, et dans le but d’obtenir -une bonne récolte. Voici en abrégé ce que j’en ai appris.</p> - -<p>Cette enfant, car elle n’avait que quinze ans, après avoir -été nourrie six mois dans l’idée qu’on lui préparait une fête -pour le retour de la belle saison, se réjouissait en voyant s’enfuir -les derniers jours de l’hiver. La veille du jour marqué pour -la prétendue fête, on fit une coupe de bois dans la forêt, et<span class="pagenum"><a name="page_91" id="page_91">{91}</a></span> -l’on fit comprendre à la jeune fille qu’elle devait aider à abattre -les arbres et à aiguiser les poteaux. Le lendemain, elle fut -revêtue de ses plus beaux ornements, et placée au milieu des -guerriers qui semblaient ne l’escorter que par honneur. Lorsque -le cortège se mit en marche, chacun de ces guerriers, outre -ses armes, qu’il tenait soigneusement cachées, portait deux -pièces de bois qu’il avait reçues des mains de la victime. Celle-ci -était elle-même chargée de trois poteaux; mais croyant marcher -à un triomphe, et n’ayant dans l’imagination que des -idées riantes, elle s’avançait vers le lieu de son sacrifice, dans -la plus entière sécurité, pleine de ce mélange de timidité et de -joie si naturelle à une enfant prévenue de tant d’hommages.</p> - -<p>Pendant la marche, qui fut longue, le silence ne fut interrompu -que par des chants religieux et des invocations réitérées -au Maître de la vie; en sorte qu’à l’extérieur tout contribuait -à entretenir l’illusion si flatteuse dont on l’avait bercée -jusqu’alors. Mais lorsqu’on fut parvenu au terme, et qu’elle -ne vit plus que des feux, des torches et des instruments de -supplice, alors ses yeux commençant à s’ouvrir sur le véritable -sort qui l’attendait, quelle ne fut pas sa surprise! et -lorsqu’il ne lui fut plus possible de se faire illusion sur son -sort, qui pourrait dire les déchirements de son âme? Des -torrents de larmes coulèrent de ses yeux; son cœur se répandait -en cris lamentables; ses mains suppliantes s’élevaient -vers le ciel; puis elle priait, conjurait ses bourreaux d’avoir -pitié de son innocence, de sa jeunesse, de ses parents; mais -en vain: ni ses larmes, ni ses cris, ni ses prières, ni les promesses -libérales d’un marchand qui se trouvait là, rien ne fut -capable d’adoucir ces barbares. Malgré la résistance de la -jeune fille, ils l’attachent impitoyablement aux branches de -deux arbres et aux trois poteaux dont ses épaules avaient été -chargées comme d’un trophée; ils lui brûlent ensuite les -parties du corps les plus sensibles, avec des torches ardentes -faites de ce même bois que ses propres mains avaient distribué<span class="pagenum"><a name="page_92" id="page_92">{92}</a></span> -aux guerriers de l’escorte. Après que son supplice eut duré -aussi longtemps que la soif de la vengeance et la rage du fanatisme -peuvent permettre à des cœurs féroces de jouir d’un si -horrible spectacle, le grand chef lui décocha au cœur une -flèche qui fut à l’instant suivie d’une grêle de traits, lesquels, -après avoir été violemment tournés et retournés dans ses -blessures, en furent arrachés de manière à ne faire de son -corps qu’un amas de chairs meurtries d’où le sang ruisselait -de toutes parts. Quand il eut cessé de couler, le grand sacrificateur, -pour couronner dignement tant d’atrocités, s’approcha -de la victime expirante, en arracha le cœur encore -palpitant, et vomissant mille imprécations contre la nation -sciouse, le porta à sa bouche et le dévora aux acclamations -des guerriers, des femmes et des enfants de la tribu. Après -avoir laissé le corps en proie aux bêtes féroces, et répandu -le sang sur les semences pour les féconder, chacun se retira -dans sa loge, content de soi-même et plein de l’espérance -d’une bonne récolte.</p> - -<p>De telles atrocités n’étaient propres qu’à attirer sur ces -sauvages les plus cruelles représailles. Aussi à peine la -nouvelle s’en fut-elle répandue, que les Scioux, brûlant de -venger leur nation, jurèrent tous qu’ils ne seraient satisfaits -que lorsqu’ils auraient massacré autant de Pawnées que leur -victime avait de phalanges aux doigts et d’articulations dans -chacun de ses membres. L’effet ne tarda pas à suivre la menace. -Déjà plus de cent Pawnées sont tombés sous les coups -de leurs ennemis; et le massacre de leurs femmes et de leurs -enfants, commis l’hiver dernier par les Kants, a mis le comble -à leur désolation.</p> - -<p>A la vue de tant d’horreurs, qui pourrait ne pas reconnaître -l’influence invisible de l’ennemi du genre humain, et être -prêt à tout faire, pour donner à ces pauvres peuples la connaissance -du vrai Médiateur et du véritable sacrifice, sans -lesquels il est impossible d’apaiser la justice divine?<span class="pagenum"><a name="page_93" id="page_93">{93}</a></span></p> - -<h3><a name="DEUXIEME_LETTRE" id="DEUXIEME_LETTRE"></a>DEUXIÈME LETTRE</h3> - -<p class="r"> -Rivière d’Eau-Sucrée, le 14 juillet 1841.<br /> -</p> - -<p>Voilà deux longs mois que nous sommes en route; mais -enfin nous commençons à apercevoir ces chères montagnes, -où nos vœux nous transportent depuis si longtemps. On -les appelle <i>Rocheuses</i>, à cause de leur composition qui n’admet -guère que le granit et le silex. La longueur, le cours et -l’élévation de cette chaîne imposante lui ont fait donner le -surnom d’<i>Epine dorsale</i> du Nouveau-Monde. Parcourant du -nord au sud presque toute l’Amérique septentrionale, renfermant -les sources des plus grands et des plus beaux fleuves -de l’univers, elle a pour branche du côté de l’ouest, l’éperon -des <i>Cordilières</i>, qui s’étendent dans le Mexique, et du côté -du levant, les montagnes moins connues peut-être, mais non -moins admirables, de la <i>Rivière-aux-Vents</i>. Ces dernières renferment -les sources de plusieurs grandes rivières, dont les -unes se déchargent dans la mer Pacifique, et les autres dans -le grand fleuve qui porte le tribut de ses eaux à l’Atlantique. -Les <i>Côtes-Noires</i>, les plaines élevées qui séparent les sources -du haut Missouri de celles du Mississipi et qu’on appelle le -<i>Coteau des prairies</i>, les montagnes <i>Azark</i> et les <i>Massernes</i> -peuvent être considérées comme les ramifications des Montagnes -Rocheuses.</p> - -<p>D’après les observations faites au moyen du baromètre, -d’accord avec les calculs de la trigonométrie, les mémoires de -Bonneville portent la hauteur de quelques-uns de leurs pics à -vingt-cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, élévation<span class="pagenum"><a name="page_94" id="page_94">{94}</a></span> -qui paraîtrait plus qu’exagérée si l’on s’en rapportait au seul -témoignage des yeux; mais tout le monde sait que les montagnes -placées au milieu d’une plaine immense ressemblent -aux vaisseaux qui flottent sur la mer; elles paraissent toujours -moins élevées qu’elles ne le sont en effet. Quoi qu’il en soit -de leur plus ou moins d’élévation, c’est au pied de ces colosses -de la création que nous avions l’espérance de trouver nos -chers néophytes; mais un exprès envoyé pour leur annoncer -notre arrivée prochaine vient de revenir avec la nouvelle que -des sauvages qui y ont campé, il y a environ quinze jours, -sont descendus vers le sud pour la chasse du buffle. Ces -sauvages appartiennent-ils à la tribu des <i>Têtes-plates</i> ou à -d’autres, nous n’en savons rien; un second messager va partir -pour s’en informer; en attendant son retour, je continue ma -relation.</p> - -<p>L’extrême lenteur de notre marche, qui nous a permis de -prendre de nombreuses notes sur les lieux, peut aussi en garantir -l’exactitude, qualité d’autant plus désirable qu’elle ne -se trouve pas toujours dans les récits publiés sur ces régions -lointaines. Cependant, pour ne pas outrepasser les bornes d’une -très-longue lettre, je ne dirai que quelques mots sur les perspectives, -les fleurs, les oiseaux, les animaux, les sauvages et -les aventures de notre route.</p> - -<p>A l’exception des buttes qui courent parallèlement des deux -côtés de la <i>Plate</i> jusqu’aux <i>Côtes-Noires</i>, et des Côtes-Noires -elles-mêmes qui viennent se joindre aux Montagnes Rocheuses, -on pourrait appeler un océan de prairies, les quinze cents milles -que nous avons parcourues de <i>West-Port</i> aux sources de -l’<i>Eau sucrée</i>; le terrain offre partout ce genre d’accidents qui -ressemblent aux ondulations de la mer quand elle est agitée -par quelque tourmente. Nous avons rencontré sur le sommet -de quelques tertres, des pétrifications et des coquillages tels -qu’il s’en trouve dans certaines montagnes de l’Europe. Je ne -doute nullement que des géologues de bonne foi ne recon<span class="pagenum"><a name="page_95" id="page_95">{95}</a></span>naissent -ici, comme ailleurs, des vestiges incontestables du -déluge. Un fragment de pierre que je conserve me semble en -renfermer plusieurs.</p> - -<p>A mesure que, s’éloignant du Missouri, on s’enfonce dans -les contrées de l’ouest, les forêts diminuent d’épaisseur, d’élévation -et de profondeur, à peu près en raison directe de la -moindre quantité d’eau qui les arrose. Bientôt sur les bords -des torrents on ne voit plus qu’une lisière de bois assez étroite, -où se trouvent rarement des arbres de haute futaie. Dans le -voisinage des ruisseaux il ne croît guère que des buissons de -saules, et là où l’eau manque, on chercherait en vain autre -chose que de l’herbe; encore ne se montre-t-elle que dans -les plaines fertiles qui s’étendent de <i>West-Port</i> jusqu’à la <i>Plate</i>. -Cette liaison intime entre les eaux et les bois est si sensible à -tous les yeux, que nos bêtes de somme n’avaient pas cheminé -huit jours dans ce désert, que déjà on les voyait, surtout quand -la marche avait été longue, tressaillir et doubler le pas, à la -vue des arbres qui s’élevaient dans le lointain. Cette rareté de -bois dans les contrées de l’ouest, si contraire à ce qui se faisait -remarquer dans les autres parties de l’Amérique septentrionale, -provient de deux causes principales: dans les plaines -situées en deçà de la Plate, elle est le résultat de la coutume -qu’ont les Indiens dans ces parages de brûler leurs prairies -vers la fin de l’automne pour avoir de meilleurs pâturages au -retour du printemps; et dans le Far-West, où les sauvages se -gardent bien d’agir ainsi, soit pour ne pas éloigner les animaux -nécessaires à leur subsistance, soit pour ne pas se laisser -découvrir par les partis ennemis, cette rareté de bois provient -de la nature du sol. En effet, le sol n’y est que de sable et de -terre si légère et partout si aride, qu’à l’exception des éternelles -absinthes qui couvrent les plaines et de la sombre verdure -des arbres résineux qui ombragent les montagnes, toute la -végétation est obligée, sous peine de mort, de chercher un -refuge dans les sinuosités des rivières, ce qui rend les<span class="pagenum"><a name="page_96" id="page_96">{96}</a></span> -voyages du <i>Far-West</i> extraordinairement longs et ennuyeux.</p> - -<p>De loin en loin, surtout dans la rivière des <i>Kants</i> et la <i>Plate</i>, -on trouve des blocs de granit de différentes grandeurs et couleurs; -le rosâtre ou le granit porphyre est le plus commun. On -voit aussi dans quelques sites pierreux des <i>Côtes-Noires</i> une -infinité de petits cailloux de mille nuances diverses; j’en ai vu -de tellement coagulés ensemble qu’ils ne formaient plus qu’une -seule masse; bien polis, ces blocs feraient de superbes mosaïques. -La fameuse colonnade de la chambre du Congrès américain, -qui passe pour une des plus riches qui existent, est -de cette composition.</p> - -<p>Le 29 juin, fête de saint Pierre, nous trouvâmes une carrière -non moins curieuse, que nous prîmes d’abord pour du -marbre blanc; mais bientôt nous nous aperçûmes que c’était -quelque chose de mieux. Etonnés de la facilité avec laquelle se -façonnait cette pierre, la plupart des voyageurs s’en firent des -calumets; moi-même, j’en fis tailler plusieurs dans le dessein -d’en faire présent aux chefs sauvages; en sorte que pendant -deux jours on ne vit parmi nous que des lapidaires. Mais, -hélas! incapable de résister à l’action du feu, tous nos calumets -se brisèrent à la première épreuve; c’était une belle carrière -d’albâtre.</p> - -<p>Le premier rocher vraiment digne de ce nom que nous rencontrâmes, -et comme le premier degré de cette fameuse chaîne -que nous allions gravir, est le roc <i>Indépendance</i>. Il est de la -même nature que les Montagnes Rocheuses. D’abord je crus -que ce titre fastueux lui venait de son isolement des autres -et de la force extraordinaire de son assiette; mais ensuite j’appris -qu’il était ainsi appelé uniquement parce que les voyageurs -qui eurent les premiers l’idée de lui donner un nom étaient -arrivés dans son voisinage le jour même où les Etats-Unis -célèbrent l’anniversaire de leur séparation d’avec l’Angleterre. -Nous y arrivâmes le lendemain du même jour. Nous avions -avec nous un jeune Anglais non moins jaloux que les Amé<span class="pagenum"><a name="page_97" id="page_97">{97}</a></span>ricains -de la gloire de sa nation, raison de plus pour ne pas -crier <i>Vive l’Indépendance</i>. Cependant, le jour suivant, pour -qu’il ne fût pas dit que nous passions avec indifférence devant -ce grand monument du désert, nous inscrivîmes nos noms sur -le flanc du roc qui regarde le sud, à la suite du saint nom de -Jésus (IHS), que nous voudrions avoir gravé partout, et à -côté d’un grand nombre d’autres dont plusieurs peut-être ne -devraient se trouver nulle part. A cause de ces noms et de -toutes les dates qui les accompagnent, ainsi que des hiéroglyphes -des guerriers sauvages, j’avais appelé ce roc, à mon -premier voyage, <i>le grand Registre du désert</i>.</p> - -<p>Un mot des buttes qui se trouvent dans le voisinage de la -<i>Plate</i>. La plus curieuse de toutes, du moins la plus connue -des voyageurs ordinaires, est celle qu’ils nomment <i>la Cheminée</i>. -Elle est ainsi appelée à cause de sa forme extérieure; -mais à ne consulter que la ressemblance, peut-être eût-il -mieux valu l’appeler l’<i>Entonnoir</i>. En y comprenant le soubassement, -la base et la colonne, sa hauteur ne serait guère -que de quatre à cinq cents pieds; la Cheminée proprement dite -n’en aurait même que cent trente à cent cinquante. Ce n’est -donc pas dans la grandeur de ces dimensions que consiste le -merveilleux; mais comment ce reste d’une montagne de sable -et d’argile a-t-il pu, malgré les vents dont la violence est extrême -dans ces contrées, subsister aussi longtemps sous -cette forme? comment même la Cheminée a-t-elle pu se former -ainsi? voilà ce qui est vraiment étonnant. Il est vrai -que, comme toutes les buttes qui l’environnent, elle présente -successivement dans sa composition des couches horizontales -et perpendiculaires, et que toutes ces buttes ont à mi-côté une -espèce de ceinture d’argile à l’état de pétrification ou qui tient -de milieu entre la terre et la pierre. Si l’on pouvait conclure -de ces deux faits qu’à une certaine hauteur, selon la -portion horizontale et perpendiculaire de ses couches, cette -espèce de terrain est susceptible de se durcir de manière à se<span class="pagenum"><a name="page_98" id="page_98">{98}</a></span> -rapprocher de la pierre, peut-être cela servirait-il un peu à -expliquer l’étonnante formation de ce singulier monument; -mais son existence n’en resterait pas moins un problème. Si -quelque savant désire en donner la solution, qu’il se hâte de -visiter la Cheminée; car une crevasse qui la sillonne dans le -haut, et qui bientôt, je le pense, s’étendra jusqu’au pied, -nous prédit que dans peu il n’en restera plus que le souvenir.</p> - -<p>La Cheminée n’est pas la seule merveille qui se fasse remarquer -dans cette vaste solitude. Parmi les plus curieuses, -l’une est appelée <i>la Maison</i>, une autre <i>le Château</i>, une troisième -<i>le Fort</i>, etc.; et vraiment, si l’on ne savait qu’on voyage -dans un désert où il n’existe réellement d’autre édifice que la -tente que l’on dresse le soir et qu’on enlève le matin, on -dirait que toutes les buttes comprises dans un espace d’environ -cinquante milles sont autant de vieilles forteresses et de châteaux -gothiques; et avec un peu d’imagination et une teinture -d’histoire, on se croirait transporté au milieu des antiques -castels de la chevalerie errante. Ici, ce sont de larges fossés; -là, de hautes murailles; ailleurs, des avenues, des jardins, -des vergers; plus loin, le parc, les étangs, la haute futaie: -vous croyez voir un de ces vieux manoirs du moyen âge. Aidez -encore un peu à l’illusion, et le château va vous apparaître sur -ses lointains créneaux; c’est bien lui, c’est sa voix que vous -venez d’entendre dans le murmure confus des brises du -désert... Mais approchez, et, au lieu de ces antiquités imaginaires, -vous ne trouvez qu’une terre aride et crevassée en -tous sens par la chute des eaux, un repaire où s’agite une -infinité de serpents à sonnettes et d’autres reptiles venimeux.</p> - -<p>Après le <i>Missouri</i>, qui est dans l’ouest ce que le <i>Mississipi</i> -est du nord au sud, les plus belles rivières sont le <i>Kanzas</i>, -la <i>Plate</i>, la <i>Roche-jaune</i> et l’<i>Eau-sucrée</i>. La première se -décharge immédiatement dans le Missouri et se fait remarquer -par un grand nombre de ses tributaires. Dans le seul espace -qui la sépare de la <i>Plate</i>, nous en avons compté jusqu’à dix-<span class="pagenum"><a name="page_99" id="page_99">{99}</a></span>huit, -ce qui suppose un grand nombre de sources, conséquemment -un sol compact; aussi l’herbe y croît partout. C’est -le contraire dans le voisinage de la <i>Plate</i>: même sur les buttes -qui courent parallèlement à quelque distance de chacune de -ses rives, on ne rencontre ni sources ni ombrages, parce que -le sol, qui n’est guère composé que de sable, est partout si -poreux, que les eaux à peine tombées des nues coulent déjà -dans le fond des vallées; aussi, en revanche, les prairies -voisines sont d’une grande fertilité, parce que les eaux de la -rivière, coulant toujours à pleins bords, y répandent constamment -la fraîcheur. Dans le printemps surtout, elles sont fort -belles, à cause de la grande variété de fleurs qu’elles produisent. -La veille du Sacré-Cœur, nous n’en cueillîmes qu’une -de chaque espèce, et il y en eut assez pour former une corbeille -magnifique.</p> - -<p>Je ne puis m’empêcher de revenir encore sur la description -de la <i>Plate</i>, quoique j’en aie déjà parlé dans le récit de mon -premier voyage. Si, malgré ses beautés, elle porte un nom si -commun, qu’on se souvienne que la plus belle de ses buttes -ne se nomme que la <i>Cheminée</i>; et qu’on le pardonne à de -pauvres voyageurs qui, ne pouvant prendre pour terme de -comparaison ce qu’ils ne connaissent pas, appellent les choses -du premier nom qui leur paraît caractériser l’objet qu’ils ont -devant les yeux. C’est ainsi qu’ils ont donné à cette rivière -le nom de <i>Plate</i>, à cause de sa largeur, qui est souvent de -six mille pieds, tandis qu’elle n’en a tout au plus qu’un à cinq -ou six de profondeur. Ce peu de proportion lui fait perdre aux -yeux du commerce plus des trois quarts de sa valeur; car il -est inouï qu’on ait vu le moindre canot la remonter; et si des -berges, partant du fort <i>la Ramée</i>, la descendent jusqu’à son -embouchure, c’est que, de berges qu’elles sont, elles peuvent -devenir et deviennent en effet souvent des traîneaux qu’on -fait avancer à force de bras. Irwing, dans la définition qu’il en -donne, corrige ce qu’il y aurait eu de peu noble ou d’exagéré<span class="pagenum"><a name="page_100" id="page_100">{100}</a></span> -dans une seule expression, en la nommant en même temps -la plus <i>magnifique</i> et la plus <i>inutile</i> des rivières.</p> - -<p>Ce côté défectueux une fois reconnu, qu’il soit permis de -le dire, rien de plus magnifique ni de plus varié que la perspective -offerte par la <i>Plate</i>, surtout vers le milieu de son cours. -Vous ne voyez partout sur ses rives délicieuses, outre les -fleurs de la plaine, que la rose des forêts avec toutes ses teintes -imaginables, la vigne des prairies et la renoncule de nos jardins; -la haute végétation a été obligée de chercher un refuge -contre les feux de l’automne jusque dans le sein des îles qui -couvrent la surface des fleuves. Ces îles sont si nombreuses et -si capricieusement groupées, qu’elles forment, au milieu des -flots, comme un labyrinthe de bosquets embellis de toutes les -nuances qui flattent la vue. Tout respire un air de jeunesse. -La souplesse des rameaux, qui obéissent au moindre souffle -des brises, ajoute de la vie à la fraîcheur de l’ensemble. Aux -ondulations si suaves de la rivière et de la verdure, joignez une -distribution parfaite de jours et d’ombres qui varient à chaque -instant, une harmonieuse profusion d’îles échelonnées les unes -derrière les autres de manière à graduer la perspective, les -coteaux de la rive opposée rendus si fuyants par la pureté de -l’atmosphère, enfin le déplacement du spectateur qui dans sa -marche saisit à chaque pas un point de vue nouveau, et vous -aurez l’idée des sensations qu’éprouve le voyageur en parcourant -ces bords enchantés. A leur aspect, on se croirait transporté -au moment où la création venait de sortir des mains de -son Dieu.</p> - -<p>Sous ce climat tempéré, les beaux jours sont continuels; -cependant il arrive de loin en loin que les nuages, en pressant -leur course, ouvrent des courants d’une violence si grande, -qu’ils glacent l’air subitement et produisent des grêles capables -de tout détruire. J’ai vu de ces grêlons de la grosseur d’un -œuf de dinde. Malheur alors à celui qui se trouve en rase -campagne! Un <i>Sheyenne</i> renversé par ses grêlons demeura<span class="pagenum"><a name="page_101" id="page_101">{101}</a></span> -une heure entière sans mouvement. Un jour que ce fléau exerçait -sa fureur à quelques pas de nous, un spectacle vraiment -sublime s’offrit à nos yeux: nous vîmes tout à coup dans les -airs, à peu de distance de nous, comme un vaste abîme se -creuser en spirale, et dans son sein les nuages se poursuivre -avec tant de rapidité, qu’ils attiraient à eux tous les objets d’alentour; -d’autres nuages, trop éloignés ou trop grands pour -subir cette influence, tournoyaient en sens inverse; un bruit -épouvantable de tempête se faisait entendre; on eût dit que -tous les vents étaient déchaînés à la fois de tous les points de -l’horizon; et, ce qui est bien certain, s’ils se fussent rapprochés -tant soit peu plus près de nous, la caravane entière, -hommes, chevaux, bœufs, mulets, chariots et charrettes, eût -fait une ascension dans les nuages; mais, comme aux flots de -la mer, le Tout-Puissant leur avait dit: <i>Vous n’irez que jusque-là</i>. -De dessus nos têtes, le tourbillon recula majestueusement -vers le nord et s’arrêta sur le lit de la <i>Plate</i>. Alors nouveau -spectacle: les eaux, attirées par son souffle puissant, se mirent -à tourner avec un bruit affreux; toute la rivière bouillonnait, -et en moins de temps qu’il n’en faut à une pluie d’orage -pour tomber des nues, elle s’éleva vers le tourbillon sous la -forme d’une immense corne d’abondance, dont les mouvements -onduleux ressemblaient à l’action d’un serpent qui essaierait -de se dresser vers le ciel. Sa hauteur n’était pas moindre -d’un mille. La force des vents qui descendaient perpendiculairement -était telle, que dans un clin d’œil les arbres étaient écrasés -et tordus jusqu’à terre; les branches, arrachées des troncs, -couvraient au loin l’espace de leurs débris. Mais ce qui est -violent ne dure pas; au bout de quelques minutes, l’effrayante -spirale cessa; le tourbillon ne pouvant plus en soutenir le -poids, on la vit se fondre aussi rapidement qu’elle s’était formée. -Bientôt le soleil reparut, le calme se rétablit, et nous -continuâmes en paix notre route.</p> - -<p>A mesure que nous remontions vers les sources de cette<span class="pagenum"><a name="page_102" id="page_102">{102}</a></span> -merveilleuse rivière, les teintes de la végétation devenaient -plus sombres, la forme des collines plus sévère, le front des -montagnes plus sourcilleux; tout paraissait offrir l’image, non -de la caducité, mais de la vieillesse, ou plutôt de l’antiquité la -plus vénérable. Jugez de notre joie, quand il nous fut permis -de chanter notre cantique sur les Montagnes Rocheuses<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Non, ce n’est plus une ombre vaine,<br /></span> -<span class="i0">Dans l’azur d’un brillant lointain<br /></span> -<span class="i0">Mes yeux out vu, j’en suis certain,<br /></span> -<span class="i0">Des Monts Rocheux la haute chaîne.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">J’ai vu la neige éblouissante<br /></span> -<span class="i0">Blanchir leur front majestueux,<br /></span> -<span class="i0">Et d’un beau jour les premiers feux<br /></span> -<span class="i0">En dorer la masse imposante.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Comment de leurs cimes glacées<br /></span> -<span class="i0">Descendent les fécondes eaux?<br /></span> -<span class="i0">Et d’un miel pur les doux ruisseaux<br /></span> -<span class="i0">Serpentent-ils dans leurs vallées?<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">C’est que sur la plus haute cime<br /></span> -<span class="i0">Flotte l’étendard des élus,<br /></span> -<span class="i0">Et que là le Roi des vertus<br /></span> -<span class="i0">Place son pavillon sublime.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Salut roche majestueuse,<br /></span> -<span class="i0">Futur asile du bonheur;<br /></span> -<span class="i0">De ses trésors le divin Cœur<br /></span> -<span class="i0">T’ouvre aujourd’hui la source heureuse.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Non, non, désormais plus d’alarmes;<br /></span> -<span class="i0">De la paix j’entends les concerts,<br /></span> -<span class="i0">Et les sauvages des déserts<br /></span> -<span class="i0">En l’écoutant versent des larmes.<br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Bientôt de leur vive allégresse<br /></span> -<span class="i0">L’écho redira les accents;<br /></span> -<span class="i0">Et la bouche de leurs enfants<br /></span> -<span class="i0">du Ciel publiera la tendresse.<span class="pagenum"><a name="page_103" id="page_103">{103}</a></span><br /></span> -</div><div class="stanza"> -<span class="i0">Grand Dieu, qu’ils sont donc admirables<br /></span> -<span class="i0">Les chemins par où ton amour<br /></span> -<span class="i0">Appelle au céleste séjour<br /></span> -<span class="i0">Des cœurs naguère si coupables!<br /></span> -</div></div> -</div> - -<p>Ayant parlé de la <i>Plate</i>, il faut bien que je dise un mot de -l’<i>Eau-bourbeuse</i> ou du <i>Missouri</i> qui se grossit de ses eaux; -toutefois je ne toucherai que quelques points géographiques qui -le regardent. Le Missouri est le fleuve que je connais le mieux. -Dans les quatre années qui viennent de s’écouler, je l’ai monté -et descendu de toutes les manières, par eau, par terre, en -berge, en canot de bois et de peau, en bateau à vapeur. J’ai -parcouru les plaines de ses deux plus grands tributaires, à -travers un espace de plus de huit cents milles. J’ai traversé -presque toutes les fourches qui lui paient le tribut de leurs -eaux, depuis la source de la <i>Roche jaune</i>, jusqu’à l’endroit -où le <i>Missouri</i>, s’associant au <i>Mississipi</i>, va communiquer sa -fougue au plus paisible des fleuves. J’ai bu des eaux limpides -de ses sources; et à une distance de trois milles, j’ai goûté les -eaux bourbeuses de son embouchure. Sa prodigieuse étendue, -son volume d’eau, sa bourbe remarquable, son caractère variable, -impétueux, sauvage et destructeur, arrachant souvent -avec furie des arpents entiers de l’un de ses bords et déposant -sa vase sur l’autre, engloutissant les belles forêts qui l’ombragent -pour parsemer son sein d’écueils dangereux, changent -à chaque instant la physionomie et le site de ses charmantes -îles. Ce fleuve <i>Furieux</i> (c’est le nom que les <i>Dacotahs</i> -lui donnent) semble, surtout dans un espace de six à sept -milles (la basse plaine), se jouer de tous les obstacles qu’il -rencontre; car là où il veut passer, il passe, rien n’a jamais -pu l’arrêter. Les régions singulières qu’il traverse lui donnent -un air de grandeur qui n’appartient qu’au sublime. Chaque -fois qu’on le traverse, une espèce d’enthousiasme s’empare de -l’imagination; on se transporte d’avance dans ces contrées -lointaines, dans cet océan de prairies qu’il arrose, jusqu’aux<span class="pagenum"><a name="page_104" id="page_104">{104}</a></span> -pieds des colosses américains qui lui donnent naissance.</p> - -<p>C’est donc du sein fécond des Montagnes Rocheuses que le -<i>Missouri</i> sort, avec tant d’autres grands fleuves, l’<i>Arkansas</i>, la -<i>Rivière-Rouge</i>, le <i>Mississipi</i>, qui tous s’entremêlent ensuite dans -un seul réservoir, après avoir orné leurs deux bords, dans leurs -immenses étendues, des riches débris arrachés aux montagnes.</p> - -<p>Le <i>Missouri</i> proprement dit est formé par trois fourches considérables, -qui s’unissent à l’entrée d’une gorge de l’une des -principales chaînes des Montagnes Rocheuses. La fourche du -nord s’appelle <i>Gefferson</i>; celle du milieu, le <i>Madison</i>, et celle -du sud, le <i>Gallatin</i>. Chacune se divise en petites branches qui -descendent des montagnes dans tous les sens, et entrelacent -leurs eaux avec les fourches supérieures de la <i>Columbie</i> et du -<i>Rio-Colorado</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, qui coulent à l’ouest des montagnes. J’ai bu -des fontaines des unes et des autres, à la distance de moins -de cinquante verges, le même champ de neige fournissant des -eaux au grand Océan et à la mer Pacifique. Après la jonction -des trois fourches, le <i>Missouri</i> ne présente à une distance considérable -qu’un torrent fougueux et écumant. Il s’étend ensuite -dans un lit plus spacieux et par conséquent plus tranquille; -on y rencontre de petites îles et des rochers noirâtres -et escarpés qui s’élèvent jusqu’à la hauteur de mille pieds au-dessus -de son courant. Les montagnes dont il lave les bases -sont couvertes de térébenthines, telles que le pin, le sapin et -le cèdre, et de toutes sortes de tamarins; on y voit beaucoup -de grosses-cornes à une hauteur en apparence inaccessible. -Bientôt ces montagnes prennent un aspect solitaire et offrent -aux regards les masses les plus imposantes. Dans un parcours -de dix-sept milles, la rivière est dans une rage éternelle, roulant -et lançant ses ondes écumantes de cataracte avec des mugissements -épouvantables dont tous les échos d’alentour re<span class="pagenum"><a name="page_105" id="page_105">{105}</a></span>tentissent. -La première chute est de quatre-vingt-dix-huit -pieds, la seconde de dix-neuf, la troisième de quarante-sept, -et la quatrième de vingt-six. Le <i>Missouri</i> conserve la fougue et -la rapidité de son cours assez loin au delà. Immédiatement -après sa dernière chute, il reçoit la belle <i>Rivière-à-Marie</i>, qui -vient paisiblement du nord. Plus bas, du côté opposé, entre le -<i>Déarn-Born</i> et la <i>Fantaisie</i>, chacune par une embouchure de -cent cinquante verges, les <i>Manolles</i>, la <i>Grosse-Corne</i>, la <i>Coquille</i>, -toutes de cent verges; la <i>Grande-Sèche</i> de quatre cents -verges, la <i>Sèche</i> de cent, et le <i>Porc-épic</i> de cent douze. Après -ces rivières, on voit paraître la <i>Roche-jaune</i>, le second en -grandeur de tous les tributaires du <i>Missouri</i>. Elle lui ressemble -sous bien des rapports et prend sa source dans les mêmes montagnes; -son lit est large, son courant rapide; aux deux cents -derniers milles de son cours, ses deux bords sont bien boisés, -et ses bas-fonds larges et fertiles. L’ours gris et l’ours noir, -la biche, la grosse-corne, le chevreuil commun et le chevreuil -à queue noire, la gazelle et le buffle, sont les animaux les plus -communs de ces parages. Les mines de charbon et de fer y -paraissent très-abondantes; lorsqu’on les exploitera, elles fourniront -de l’emploi à une infinité de machines à vapeur. La -<i>Roche-jaune</i> se décharge dans le <i>Missouri</i> par le sud, après un -cours de seize cents milles; à son embouchure, qui est de -huit cent cinquante verges, elle paraît plus large que le fleuve -qui la reçoit.</p> - -<p>Le <i>Missouri</i>, après sa jonction avec la <i>Roche-jaune</i>, commence -à s’étendre dans des plaines et des bas-fonds, malheureusement -dénués de bois, ce qui retardera encore longtemps -la culture de ces riches terres. Il reçoit successivement par le -nord la <i>Rivière-de-la-terre-blanche</i>, et par le sud la <i>Rivière-à-l’oie</i>, -le <i>Petit-Missouri</i>, peu profond et très-rapide; la <i>Rivière-aux-couteaux</i>, -près des villages des Mandans; la <i>Rivière-aux-boulets</i>, -le <i>Winnipentin</i>, la <i>Sewarzerna</i>, la <i>Sheyenne</i>, -navigable jusqu’à environ trois cents milles de son embou<span class="pagenum"><a name="page_106" id="page_106">{106}</a></span>chure, -qui est de quatre cents verges; son courant est très-rapide, -et son eau très-bourbeuse; ensuite la <i>Rivière-à-Tyber</i> -et la <i>Rivière-blanche</i>. Cette dernière tire son nom de -la blancheur de ses eaux qui sont très-malsaines et resserrent -le corps lorsqu’on en boit; les terres hautes qui l’avoisinent -sont stériles et abondent en pétrification du règne animal et -végétal; ses coteaux sont d’un aspect fantastique et singulier; -son flux est rapide; depuis son embouchure, qui est de trois -cents verges, on peut la remonter en bateau à la distance de -trois cents milles. Le <i>Poncas</i> et l’<i>Eau-qui-court</i> entrent du -même côté; du côté opposé on rencontre la petite <i>Rivière-à-médecine</i>, -la <i>Rivière-à-Jacques</i>, qui est de temps immémorial -un rendez-vous de chasseurs à castors; la <i>Pierre-blanche</i>, -le <i>Vermillon</i>, la <i>Sciouse</i> qui possède une belle -carrière rouge à calumets, la <i>Petite-Sciouse</i>, la <i>Rivière-à-Floy</i>, -le <i>Royer</i>, le <i>Maringouin</i>, le <i>Nishuebatlana</i>, la <i>Rivière-aux-tonneaux</i>, -le <i>Torquios</i>, le <i>Nodowa</i>.</p> - -<p>Alors vient la <i>Plate</i>, la principale fourche du <i>Missouri</i>; -elle prend sa source dans les mêmes chaînes des Montagnes -Rocheuses, parcourt une étendue d’environ deux mille milles, -et présente à son embouchure environ un mille de largeur, -mais si peu de profondeur, qu’elle n’est pas navigable. Les -deux <i>Newahas</i> entrent par le sud, la <i>Petite-Plate</i> par le nord; -le <i>Kanzas</i>, par le sud, a un cours d’environ mille milles, -navigable à une grande distance; l’<i>Eau-bleue</i> et trois autres -petites rivières viennent du même côté. Du côté opposé viennent -la <i>Rivière-grande</i>, large, profonde et navigable; les -deux <i>Charetons</i>, la <i>Bonne-femme</i> et le <i>Manitou</i>. Au sud sont -la <i>Mine</i>, la <i>Salée</i> et l’<i>Osage</i>, belle rivière et de grande importance, -navigable jusqu’à six cents milles; vers sa source, ses -eaux s’entrelacent avec celles de l’<i>Arkansas</i>. Trois autres, -peu considérables, entrent du côté opposé, la <i>Bourbeuse</i>, la -<i>Houtre</i> et le <i>Cèdre</i>. La <i>Gasconnade</i> est navigable à soixante-six -milles; elle est importante, à cause de ses belles forêts<span class="pagenum"><a name="page_107" id="page_107">{107}</a></span> -de pins, qui pourvoient aux besoins de Saint-Louis et du -pays adjacent. Avant d’arriver à cette ville, où le <i>Missouri</i> -se décharge dans le <i>Mississipi</i>, on rencontre encore plusieurs -autres rivières, telles que le <i>Buffalo</i>, le <i>Saint-Jean</i>, la <i>Rivière-au-bois</i>, -le <i>Bon-Homme</i>, au sud, et la <i>Charrette</i>, la -<i>Femme</i>, etc., au nord.</p> - -<p>Je passe sous silence une infinité de petites rivières qui se -déchargent immédiatement dans le <i>Missouri</i>: celles que je -nomme suffiront pour donner une idée de l’immense volume -d’eau que cette rivière charrie. Depuis ses sources jusqu’à -l’embouchure de la <i>Roche-jaune</i>, elle a une étendue de huit -cent quatre-vingts milles; depuis l’embouchure de la <i>Roche-jaune</i> -jusqu’à sa jonction au <i>Mississipi</i>, deux mille deux cents -milles.</p> - -<p>Concluons de là quelle masse imposante d’eau doit offrir le -<i>Mississipi</i> après sa jonction au <i>Missouri</i>. La plus grande -fourche du haut <i>Mississipi</i> est la <i>Rivière-Saint-Pierre</i>, qui -prend sa source dans les plaines du nord-ouest, et entre dans -le grand fleuve en bas des chutes Saint-Antoine. Le <i>Kaskaskias</i> -et la <i>Rivière-des-Illinois</i> le joignent ensuite après un cours de -plusieurs centaines de milles. Vient alors le <i>Missouri</i>; puis -l’<i>Ohio</i>, grand fleuve formé par la jonction de l’<i>Alleghany</i> et -du <i>Monongahela</i>; la <i>Rivière-blanche</i>, qui parcourt une distance -d’au delà de mille milles; plus bas l’<i>Arkansas</i>, qui descend -des confins du Mexique. Le dernier grand tributaire du <i>Mississipi</i> -est la <i>Rivière-rouge</i>, qui prend sa source dans le -Mexique et parcourt une distance d’au delà de deux mille -milles.</p> - -<p>Le <i>Père-des-eaux</i>, après avoir ainsi rassemblé toutes les -eaux d’une région d’un million trois cent mille milles carrés, -a un lit de plusieurs milles de largeur et de plusieurs brasses -de profondeur. Dans ses marées annuelles, en bas de l’<i>Ohio</i>, -il se déborde et s’étend quelquefois de trente à quarante -milles dans l’intérieur, couvrant, pour une partie de l’année,<span class="pagenum"><a name="page_108" id="page_108">{108}</a></span> -les prairies, les bas-fonds et les marais. Après la jonction de -la <i>Rivière-rouge</i>, ce grand fleuve ne peut plus se contenir -dans un seul lit; il se divise, et, comme le Nil, va se jeter -dans l’Océan par différentes embouchures à une grande distance -les unes des autres.</p> - -<p>Un auteur récent, parlant des avantages que le <i>Mississipi</i> -présente au commerce, fait la remarque suivante. Quatre -berges peuvent partir des points les plus opposés de l’Amérique -septentrionale: une du lac <i>Chataque</i>, dans l’Etat de -New-York; une autre de l’intérieur de la Virginie; une troisième -des lacs au Riz, où le <i>Mississipi</i> prend sa source principale, -au 47ᵉ degré nord, et une quatrième des sources du -<i>Missouri</i> aux Montagnes Rocheuses; et toutes se réuniront -à l’embouchure de l’<i>Ohio</i> et descendront en compagnie jusqu’à -l’Océan.</p> - -<p>J’avais laissé la narration de mon voyage à l’endroit où, -quittant la fourche nord de la <i>Plate</i>, nous traversâmes pendant -deux jours des côtes arides pour arriver aux bords de l’<i>Eau-sucrée</i>. -Mais il est temps de prendre un peu de repos. Aussi -bien faut-il que je sois tout oreille pour entendre les bonnes -nouvelles qu’on nous rapporte.</p> - -<p>Fourches principales des grands tributaires du Missouri -que j’ai vues et traversées dans mes différents voyages.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_109" id="page_109">{109}</a></span></p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary=""> - -<tr valign="middle"><td>Fourches du Jefferson.—</td><td class="spc">Tête au castor.<br /> -Fourche du grand trou.<br /> -L’eau qui pue.</td></tr> -<tr valign="top"><td> </td></tr> - -<tr valign="middle"><td>Fourches de la Roche-jaune.—</td><td class="spc"> -Rivière à la foudre<br /> -— à la langue.<br /> -— bouton de rose.<br /> -— grosse-corne.<br /> -— à Clark.<br /> -La Rocheuse.<br /> -Rivière à travers.<br /> -— à la loutre.<br /> -— des 25 verges.<br /> -— gallatine.<br /> -— au vent.</td></tr> -<tr valign="top"><td> </td></tr> -<tr valign="middle"><td>Fourches de l’Osage.—</td><td class="spc">Grand os.<br /> -Jungar.<br /> -Palate.<br /> -Grande fourche.</td></tr> -<tr valign="top"><td> </td></tr> - -<tr valign="middle"><td>Fourches du Kansas.— </td><td class="spc"> -Rivière aux soldats.<br /> -Waggère-roussé.<br /> -Vermillon.<br /> -Vermillon noir.<br /> -Rivière malade.<br /> -— aux couteaux.<br /> -— de l’eau bleue.</td></tr> -<tr valign="top"><td> </td></tr> - -<tr valign="middle"><td>Fourches de la Plate.—</td><td class="spc"> -La Corne.<br /> -Rivière au loup.<br /> -Gros-bois.<br /> -Fourche du sud.<br /> -Fourche du nord.<br /> -Perche de loge.<br /> -Rivière aux chevaux.<br /> -Fourche la ramée.<br /> -Eau-sucrée.</td></tr> - -<tr valign="top"><td> </td></tr> - -<tr valign="middle"><td class="c">Branche de la fourche du nord qui se<br /> -jette dans la Plate.—</td><td class="spc"> -Grande sableuse.<br /> -Fer à cheval.<br /> -Saint-Pierre.<br /> -Rivière-rouge.<br /> -Cotonnier.<br /> -Kennion.<br /> -Rivière aux chevreuils.<br /> -Le Torrent.</td></tr> - -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_110" id="page_110">{110}</a></span></p> - -<h3><a name="TROISIEME_LETTRE" id="TROISIEME_LETTRE"></a>TROISIÈME LETTRE</h3> - -<p class="r"> -Fort-Hall, 16 août 1841.<br /> -</p> - -<p>C’est hier soir, fête de l’Assomption, que nous avons rencontré -l’avant garde des <i>Têtes-plates</i>; sous quels meilleurs -auspices pouvait se faire cette rencontre? Aussi, que de joie -de part et d’autre! La joie du sauvage n’est pas démonstrative; -celle de nos chers néophytes était tranquille; mais à la sérénité -de leurs regards, à la manière affectueuse dont ils nous -serraient la main, il était facile de sentir qu’elle était profonde -et réfléchie, comme celle qui a sa source dans la vertu. Que -n’avaient-ils pas fait pour obtenir des <i>Robes-noires</i>? Depuis -vingt ans, ils n’avaient cessé de faire des instances auprès du -Père des miséricordes; pendant tout ce temps, d’après le conseil -de quelques pauvres Iroquois qui s’étaient fixés parmi -eux, ils s’étaient rapprochés, autant que possible, de nos -croyances, de nos mœurs et même de nos pratiques religieuses. -Le dimanche, par exemple, dans quelle paroisse catholique -fut-il jamais plus religieusement observé? Mais je -reviendrai plus tard sur ces points. Dans l’espace des dix -dernières années, quatre députations, parties des bords de -la <i>Racine-amère</i>, où ils se réunissent le plus ordinairement, -avaient eu le courage d’aller jusqu’à Saint-Louis, c’est-à-dire -de traverser plus de trois mille milles de vallées et de montagnes, -presque toutes infestées de <i>Pieds-noirs</i> et d’autres -ennemis. Les cinq Indiens qui composaient la troisième députation, -partie en 1837, avaient été impitoyablement massacrés<span class="pagenum"><a name="page_111" id="page_111">{111}</a></span> -par les <i>Scioux</i>. En 1839, ils envoyèrent de nouveaux députés -iroquois, nommés Pierre et le petit Ignace (pour le distinguer -d’un autre appelé le grand Ignace), et les chargèrent de faire -encore les plus vives instances pour obtenir enfin ce dont ils -avaient un si grand besoin, <i>une Robe-noire pour les conduire -au ciel</i>. Cette fois, leurs vœux furent exaucés et au delà de -leurs espérances: un missionnaire fut chargé de les visiter, -et on leur en promit plusieurs s’ils étaient nécessaires pour -leur plus grand bien. Pendant que Pierre se hâtait de retourner -vers la peuplade pour lui faire part du plein succès de sa -mission, Ignace restait à West-Port pour servir de guide au -missionnaire. J’eus le bonheur d’être choisi pour cette œuvre -sainte; je les visitai, je pris connaissance de leurs besoins, -de leurs dispositions, du besoin des peuplades voisines. Maintenant, -après une absence qui avait duré près d’un an, je -revenais au milieu d’eux, non plus seul comme l’année précédente, -mais avec deux Pères, trois Frères, trois ouvriers -et tout ce qu’il fallait pour faire plus que réaliser leurs espérances. -De leur côté, ils avaient fait plus de trois cents milles -pour venir au devant de nous. Nous étions enfin pleins de -santé et d’espérance les uns en présence des autres. Quelle -joie ne devaient pas éprouver ces bons sauvages! Ne sachant -comment exprimer leur bonheur, ils restaient muets devant -nous, et assurément leur silence ne venait ni d’un défaut -d’intelligence ni d’un manque de sentiments. Les <i>Têtes-plates</i> -sont très-sensibles, la plupart ont de l’esprit, et la députation -était composée d’hommes d’élite; on en jugera par ce rapide -dénombrement.</p> - -<p>Le chef de la petite ambassade s’appelait <i>Wittispô</i>; il se -peignit lui-même dans l’allocution suivante, qu’il adressa à -ses compagnons quelques jours après, à la vue du plan de la -première réduction: «Mes enfants, leur dit-il, je ne suis qu’un -ignorant et un méchant; cependant je remercie le Grand-Esprit -de ce qu’il a fait pour nous.» Et, entrant ici dans un<span class="pagenum"><a name="page_112" id="page_112">{112}</a></span> -détail admirable, il termina par ces paroles: «Oui, mes chers -amis, mon cœur est content, et malgré ma méchanceté, je -ne désespère pas de la bonté de Dieu. Je ne veux plus vivre -que pour prier; jamais je n’abandonnerai la prière, je prierai -jusqu’à la mort, et quand viendra ma dernière heure, je me -remettrai entre les bras du Maître de la vie. S’il veut me -perdre, je me soumettrai à ses ordres, car je l’ai mérité; -s’il veut me sauver, je le bénirai toujours. Encore une fois, -mon cœur est content. Que ferons-nous donc pour prouver à -nos Pères que nous les aimons?...» Ici venaient les résolutions -pratiques; mais je dois me borner.</p> - -<p><i>Simon</i>, le plus âgé de la nation tête-plate, Simon, si -accablé sous le poids de la vieillesse, que même assis il avait -besoin de son bâton pour se soutenir, était un des adultes que -j’avais baptisés l’année dernière. A peine eut-il appris que -nous étions en route, que, montant à cheval et se confondant -avec les jeunes guerriers qui se disposaient à venir à notre -rencontre, «Mes enfants, leur dit-il, je suis des vôtres; si -je meurs en route, nos Pères du moins sauront pourquoi je -suis mort.» Dans le cours du voyage, il répétait souvent: -«Courage, mes enfants, souvenez-vous que nous allons au-devant -de nos Pères.» Et, le fouet animant les coursiers, on -faisait à sa suite jusqu’à cinquante milles par jour.</p> - -<p><i>Francis</i>, enfant de six à sept ans, petit-fils de Simon, -orphelin dès le berceau, avait servi l’année dernière à l’autel; -il voulut absolument accompagner son grand-père; son cœur -lui disait qu’il allait retrouver auprès des <i>Robes-noires</i> le bonheur -qu’il avait à peine eu le temps de goûter dans les bras -de ses parents.</p> - -<p><i>Ignace</i>, qui avait conseillé la quatrième députation, qui en -avait fait partie, qui avait réussi dans sa mission, qui avait -introduit le premier la <i>Robe-noire</i> dans la peuplade, qui venait -tout récemment encore de s’exposer à de nouveaux dangers -pour faciliter notre retour, Ignace avait couru sans boire ni<span class="pagenum"><a name="page_113" id="page_113">{113}</a></span> -manger pendant quatre jours, afin de nous revoir plutôt.</p> - -<p><i>Pilchimoë</i>, compagnon d’Ignace et frère de l’un des martyrs -de la troisième députation, était un jeune guerrier déjà réputé -brave parmi les braves; l’année dernière, par sa présence -d’esprit et son courage, il avait sauvé soixante-dix de ses -frères d’armes de la fureur de près de quinze cents Pieds-noirs -qui les enveloppaient.</p> - -<p><i>François-Xavier</i> était fils du grand Ignace, qui fut le chef -de la seconde et de la troisième députation, et qui périt, avec -cette dernière, victime de son dévouement pour la religion -et pour ses frères. A l’âge de dix ans, ce jeune homme était -venu à Saint-Louis, dans la compagnie de son courageux père, -uniquement pour avoir le bonheur d’y recevoir le baptême. -S’étant ensuite attaché sans réserve au service de la mission, -il apportait chaque jour à notre table tous les fruits de sa -pêche.</p> - -<p><i>Gabriël</i>, métis de naissance, mais enfant adoptif de la nation -et interprète des missionnaires, fut le premier qui nous -rejoignit sur les bords de la <i>Rivière-verte</i>; il mérita ainsi le titre -de précurseur des Têtes-plates. Gabriël fut assez brave et -assez zélé pour entreprendre trois fois à cause de nous de -franchir un espace de quatre cents milles qui nous séparaient -du grand camp.</p> - -<p>Tels étaient les néophytes venus à noire rencontre, et qu’avaient-ils -à nous apprendre? Laissons-les parler eux-mêmes. -Ils nous dirent qu’ils n’avaient cessé de prier tous les jours -pour m’obtenir du Ciel un heureux voyage et un prompt retour; -que leurs frères étaient toujours dans les mêmes dispositions; -que la plupart, même les vieillards et les petits enfants, -savaient par cœur les prières que je leur avais enseignées -l’année précédente; que deux fois les jours ordinaires et trois -fois le dimanche, la peuplade réunie faisait les prières en -commun; que la caisse d’ornements d’église laissée à leur -garde était portée comme une arche de salut partout où l’on<span class="pagenum"><a name="page_114" id="page_114">{114}</a></span> -transportait le camp; que cinq ou six enfants, du nombre de -ceux que j’avais baptisés, étaient allés au ciel pendant mon -absence; que le lendemain de mon départ, un jeune guerrier -que j’avais baptisé la veille, était mort des suites d’une blessure -mortelle reçue des Pieds-noirs plus de trois mois auparavant; -qu’un autre, qui m’avait accompagné jusqu’au fort des -Corbeaux et qui n’était encore que catéchumène, était mort -de maladie en revenant à la peuplade, mais dans de si bonnes -dispositions, que sa mère était toute consolée de sa perte, -dans la pensée qu’il était au ciel; qu’une petite fille de douze -ans, se voyant sur le point de mourir, avait demandé le -baptême avec instance, et que l’ayant reçu de Pierre l’Iroquois -avec le nom de Marie, elle avait dit par trois fois aux -témoins de son bonheur: <i>Priez pour moi, priez pour moi, -priez pour moi</i>; qu’alors elle se mit à prier elle-même, et -qu’après avoir chanté un cantique d’une voix plus forte que -celle des assistants, elle s’écria sur le point d’expirer: «Oh! -que c’est beau! je vois Marie, ma Mère! mon bonheur n’est -pas sur cette terre, ce n’est qu’au ciel qu’il faut le chercher! -Ecoutez les Robes-noires, parce que ceux-là disent la vérité.» -Immédiatement après, elle rendit le dernier soupir.</p> - -<p>Tant de faveurs du Ciel devaient exciter la jalousie de l’enfer; -aussi plus d’une fois l’homme ennemi essaya-t-il de semer la -zizanie parmi le bon grain, en insinuant aux principaux de la -peuplade qu’il en serait de moi comme de tant d’autres, -qu’une fois parti je ne reparaîtrais plus. Mais le grand chef -osait toujours répondre: «Vous vous trompez, je connais -notre Père, sa langue n’est pas fourchue, il nous a dit <i>Je -reviendrai</i>; il reviendra, j’en suis sûr.» L’interprête ajouta -que, dans cette conviction, le vénérable vieillard, malgré -son grand âge, avait voulu se mettre à la tête du détachement -de quarante hommes venu sur la <i>Rivière-verte</i>; qu’ils étaient -arrivés au rendez-vous le jour fixé, c’est-à-dire le 1ᵉʳ juillet; -qu’ils y étaient restés jusqu’au 16, et qu’ils y seraient encore<span class="pagenum"><a name="page_115" id="page_115">{115}</a></span> -si la disette de vivre ne les avait obligés de s’en éloigner; -que d’ailleurs la peuplade entière était décidée à se réunir -dans un lieu stable pour y bâtir une réduction; que dans -cette vue on avait déjà fait choix de deux emplacements que -l’on croyait convenables; que l’on n’attendait plus que notre -présence pour prendre une dernière détermination, et que -l’on comptait tellement sur notre arrivée prochaine, qu’en -partant de la <i>Rivière-verte</i> le chef y avait laissé trois de ses gens -pour nous attendre, en leur recommandant de tenir bon autant -qu’ils pourraient.</p> - -<p>Ici, que de choses à ajouter non moins édifiantes que curieuses! -Mais avant de m’engager dans ce sujet intéressant, -je dois prendre congé de mes compagnons de voyage qui nous -quittèrent au <i>Fort-Hall</i>, et payer à M. Ermatinger, commandant -du fort, le tribu de reconnaissance que nous lui devons. -Quoique protestant de naissance, ce brave Anglais nous fit -l’accueil le plus amical. Plusieurs fois il voulut nous avoir à -sa table; non-seulement il nous remit au prix-coûtant, c’est-à-dire -pour le tiers de leur valeur dans le pays, toutes les -choses dont nous avions besoin, mais encore il y ajouta en -pur don plusieurs objets qu’il croyait pouvoir nous faire plaisir. -Il fit plus, il promit de nous recommander à la bienveillance -du gouverneur de l’honorable Compagnie anglaise de la -baie d’Hudson, déjà prévenue en notre faveur, et ce qui est -encore plus digne d’éloges, de seconder notre ministère auprès -de la nombreuse nation des Serpents, avec laquelle il -était en relation. Tant de zèle et de générosité lui donnent -droit à notre estime et à notre reconnaissance. Puisse le Ciel -lui rendre au centuple le bien qu’il nous a fait!</p> - -<p>C’est au Fort-Hall que nous nous séparâmes tout à fait de -la colonie américaine, qui jusqu’alors avait fait la même route -que nous depuis la rivière des <i>Kants</i>. Déjà, sur la <i>Rivière-Verte</i>, -ceux qui n’étaient venus dans ces parages que pour -leur instruction ou pour leur agrément, s’en étaient retour<span class="pagenum"><a name="page_116" id="page_116">{116}</a></span>nés -avec quelques illusions de moins, au nombre de six, -parmi lesquels se trouvait le jeune Anglais qui, depuis Saint-Louis, -avait été notre commensal. En se séparant de nous, -cet estimable jeune homme nous assura que si jamais la Providence -nous réunissait encore, il nous reverrait avec le plus -grand plaisir, et que partout où il nous rencontrerait, il se -ferait un bonheur de nous être utile. Il était d’une bonne -famille d’Angleterre, et comme la plupart des Anglais, grand -amateur des voyages; il avait déjà vu les quatre parties du -monde; mais il avait de si forts préjugés contre l’Eglise romaine, -que malgré ses bons désirs, il nous fut impossible -de lui être d’aucune utilité sous le rapport le plus essentiel. -Nous le recommandâmes à nos amis. J’ai retenu de lui cette -belle réflexion: «Il faut voyager dans le désert pour savoir -combien la Providence est attentive aux besoins de l’homme.» -Quant à ceux qui étaient partis uniquement dans le dessein -d’aller chercher fortune en Californie, poursuivant leur entreprise -avec la constance qui est le propre des Américains, il -nous avaient quittés seulement quelques jours avant notre arrivée -au Fort-Hall, dans les environs des sources d’eau chaude -qui se jettent dans la <i>Rivière-à-l’Ours</i>.</p> - -<p>Il ne restait plus avec nous que quelques-uns de leurs gens, -venus au fort pour se ravitailler. Parmi ceux-ci était le colonel -B..., conducteur de la colonie, et M. W..., soi-disant -diacre méthodiste-épiscopalain; tous deux étaient d’un caractère -fort paisible. Ils n’eurent pour nous que des égards; -mais le premier, comme tant d’autres, fort indifférent en matière -de religion, avait pour maxime: «que le meilleur était -de n’en avoir aucune, ou bien de suivre celle du pays où l’on -se trouvait;» et pour preuve de son paradoxe, il me citait, -comme un texte de saint Paul, l’ancien proverbe: <i>Si fueris -Romæ, Romano vivito more</i>. Le diacre était de son avis sur -ce dernier point; mais il voulait une religion, et, bien entendu, -la sienne était la meilleure; je dis la sienne, car il en<span class="pagenum"><a name="page_117" id="page_117">{117}</a></span> -avait une à lui, n’étant ni méthodiste, ni protestant, ni catholique, -pas même chrétien, prétendant que les Juifs, les Turcs, -les idolâtres pouvaient être aussi agréables aux yeux de Dieu -que tout autre. Pour prouver sa thèse (qui le croirait?) il -s’appuyait sur l’autorité de saint Paul, et en particulier sur -ce texte: <i>Unus Dominus, una fides, unum baptisma</i>. C’est -même avec ces paroles qu’il nous salua la première fois qu’il -nous vit; il les avait aussi prises pour texte du long discours -d’adieu qu’il fit dans l’une des succursales de West-Port, -avant son départ pour sa mission de l’Ouest. Par qui était-il -envoyé? Nous ne l’avons jamais su. Son zèle le portait souvent -à s’aboucher avec nous; mais il n’était pas difficile de -lui démontrer, qu’à l’exception d’une, ses idées n’étaient pas -bien fixes; il en convenait lui-même; mais après avoir volé -de branche en branche, il en revenait toujours à ce qui, dans -son opinion, était la racine de toute vraie science: <i>l’amour de -Dieu est le premier des devoirs; et pour faire aimer Dieu, il -faut être tolérant</i>. C’était là son point d’appui le plus ferme, -le fond de tous ses discours et l’aiguillon de son zèle. Le mot -catholique, selon lui, signifiait <i>amour</i> et <i>philanthropie</i>. Les -absurdités et les contradictions qui lui échappaient, excitaient -souvent l’hilarité dans tout le camp. Sa naïveté était encore -plus grande que sa tolérance; en voici une preuve: «Hier, -me disait-il un jour, comme un des gens de ma religion me -rendait un livre que je lui avais prêté, en lui faisant croire -qu’il contenait l’exposition de la religion romaine: Qu’en pensez-vous? -lui demandai-je, et il me répondit que le livre était -rempli d’erreurs. Or, ajouta le ministre, c’étaient les principes -méthodistes que contenait le livre. Voyez donc, reprenait-il -avec emphase, ce que c’est pourtant que la prévention!»</p> - -<p>Tous les jours, j’avais eu des conférences avec l’un ou -l’autre de la caravane, souvent avec plusieurs à la fois; et -quoique l’Américain soit lent à changer de religion, nous -eûmes la consolation de voir s’éloigner nos compagnons de<span class="pagenum"><a name="page_118" id="page_118">{118}</a></span> -voyage, déchargés d’un fardeau pesant de préjugés contre la -sainte Eglise. Ils partirent au contraire en donnant les plus -grandes marques de respect et de vénération pour le catholicisme, -dont plusieurs n’étaient pas éloignés; il ne manquait -guère à ces derniers qu’un peu plus de courage pour vaincre -le respect humain et en faire une profession publique. Ces -controverses me préoccupaient tellement l’esprit, que j’arrivai -presque sans le savoir sur les bords de la <i>Rivière-aux-Serpents</i>: -Là nous attendaient un grand danger et une bonne -leçon; mais, avant de parler des aventures du voyage, hâtons-nous -de finir ce qui nous reste à raconter sur le pays -parcouru.</p> - -<p>Nous en étions restés sur les bords de l’<i>Eau-sucrée</i>. Cette -rivière n’est qu’une des fourches de la Plate, mais c’en est -une des plus belles; elle doit son nom à la pureté de ses flots -comparée aux eaux bourbeuses et malsaines des environs. -Ce qui la distingue aussi des autres rivières, ce sont les nombreuses -sinuosités de son cours, preuve du peu d’inclination -de son lit. Mais bientôt, changeant d’allure, on la voit ou plutôt -on l’entend descendre avec rapidité à travers la longue -crevasse d’une chaîne de rochers. Ces rochers, en harmonie -avec le torrent, offrent les scènes les plus pittoresques. Les -voyageurs ont nommé cette gorge <i>Entrée-du-diable</i>; ils eussent -mieux fait, selon moi, de l’appeler <i>Chemin-du-ciel</i>; car si -elle ressemble à l’enfer à cause du désordre et de l’horreur -qui y règnent, ce n’est toutefois qu’un passage, et d’ailleurs -elle représente bien mieux le chemin du ciel, par le terme -délicieux où elle aboutit. Qu’on s’imagine, en effet, deux -pans de rochers s’élevant à pic à une hauteur étonnante; au -pied de ces murailles informes, un lit tortueux, encombré -de troncs, de débris et de blocs de toute dimension; et au -milieu de ce chaos d’obstacles, les ondes mugissantes s’ouvrant -une issue, tantôt en se précipitant avec furie, tantôt -en s’épanchant avec majesté, selon que dans leur cours elles<span class="pagenum"><a name="page_119" id="page_119">{119}</a></span> -trouvent un passage ou plus resserré ou plus large. Au-dessus -de ces scènes tumultueuses et bruyantes, des masses -sombres, ici éclairées par un jet de lumière, là rembrunies -par le feuillage de quelques cèdres ou pins; enfin, dans l’enfoncement -de cette suite de hautes galeries, une perspective -de lointain, si douce à l’œil, qu’il serait impossible d’y reposer -la vue sans avoir l’idée du bon: voilà ce que nous admirions -dans la matinée du 6 juillet, à neuf ou dix milles du -roc <i>Indépendance</i>. Je doute que la solitude de la Grande-Chartreuse, -dont on dit tant de merveilles, puisse, du moins -au premier abord, offrir plus d’attraits à celui que la grâce -appelle à la vie contemplative. Pour moi, qui n’y suis point -appelé exclusivement, après une demi-heure de ravissement -bien naturel, je finis par comprendre le mot du chartreux, -<i>pulchrum transeuntibus</i>, et je me hâtai de passer outre.</p> - -<p>De là nous nous dirigeâmes de plus en plus vers les hauteurs -du Far-West, jusqu’à ce qu’enfin nous atteignîmes les -sommets, d’où l’on découvre un autre monde. Le 7 juillet, -nous étions en vue de l’immense Orégon. On a fait de -trop pompeuses descriptions du spectacle que nous avions -sous les yeux, pour que j’ose entreprendre d’y rien ajouter. -Je ne parlerai donc ni de la hauteur, ni du nombre, ni -de la variété de ces pics éternellement couverts de neiges, -ni des belles sources qui en descendent avec fracas, ni -du changement subit de leur cours, ni de la plus grande -raréfaction de l’air, ni des effets qui en résultent pour les -objets susceptibles de contraction. Ce que je dirai à la gloire -de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c’est le besoin que j’éprouvai -de graver son saint nom sur un rocher qui dominait -toutes ces grandeurs. Puisse ce nom à jamais adorable être -pour tous les voyageurs qui nous suivront un monument de -notre reconnaissance et un gage de salut!</p> - -<p>Dès lors nous descendîmes vers la mer Pacifique, suivant -d’abord, puis traversant la <i>Petite</i> et la <i>Grande-Sableuse</i>.<span class="pagenum"><a name="page_120" id="page_120">{120}</a></span> -Dans les environs de ce dernier torrent, notre guide ayant -pris une direction pour une autre, la caravane erra trois -jours à peu près à l’aventure; moi-même, un beau soir, je -m’égarai plus que personne. Isolé du reste de la troupe, je -me trouvai tout à fait perdu. Que faire? Je fis ce qu’eût fait -à ma place tout bon croyant: je priai, et puis je fouettai -mon cheval. De cette manière, j’avais parcouru plusieurs -milles, quand l’idée me vint de rebrousser chemin, et bien -m’en prit, car la caravane était loin derrière moi, déjà campée, -mais toujours sans savoir où, et sur un sol si aride, -que nos pauvres bêtes dûrent terminer par le jeûne les fatigues -de la journée. Les jours se suivent mais ne se ressemblent -pas; deux jours après nous étions dans l’abondance, -dans une grande joie, en grande compagnie, et sur les bords -d’une rivière non moins connue des chasseurs de l’Ouest que -les rives de la Plate. Cette rivière, que vous reconnaîtrez -avant que je la nomme, se perd non loin de là dans des -fentes de rochers qui, dit-on, n’ont pas moins de deux cents -milles d’étendue, et où fourmillent des républiques entières -de castors; mais jamais trappier (c’est le nom propre qu’on -donne aux chasseurs de castors) n’y a mis le pied, tant l’entreprise -paraît effrayante! Tous les ans, à une certaine -époque, affluent de toute part sur ses bords, pour faire -échange de leurs marchandises, les trappiers, les chasseurs -et les sauvages de toutes nations; il n’y a guère que huit ans, -les chars qui entreprirent les premiers de se frayer un chemin -à travers les Montagnes Rocheuses, y rencontrèrent les -colonnes d’Hercule. Cette rivière enfin, où nous trouvâmes -le précurseur des Têtes-plates, dont j’ai déjà parlé, -c’est le <i>Rio-Colorado</i> de l’Ouest, connu dans les montagnes -sous le nom de <i>Rivière-Verte</i>. Nous nous y reposâmes deux -jours, dans la compagnie du capitaine Frab et de plusieurs -autres qui revenaient de la Californie. Ce qu’ils dirent de ce -lointain pays fit tomber bien des illusions, et ceux de notre<span class="pagenum"><a name="page_121" id="page_121">{121}</a></span> -caravane qui voyageaient pour leur agrément, prirent aussitôt -le parti de retourner chacun chez soi.</p> - -<p>Le 26 juillet, nous songeâmes sérieusement à continuer -notre route. Avec un train comme le nôtre, ce n’était pas une -petite affaire. Le souvenir de l’expédition de Bonneville était -encore récent; mais notre but nous encourageait. Quoique -nous n’eussions avec nous que les objets de première nécessité, -les charrettes seules pouvaient les transporter convenablement. -Nous mîmes notre confiance en Dieu; les charretiers fouettèrent -leurs mulets, les mulets firent leur devoir, et bientôt, la -rivière passée, la file de nos charrettes se déroula de son mieux, -serpentant, errant dans presque toutes les directions, au milieu -d’un labyrinthe de vallées et de montagnes, obligée de -s’ouvrir un passage tantôt au fond d’un ravin, tantôt sur le -penchant d’une roche escarpée, souvent à travers les buissons; -et pour cela il fallut ici dételer les mulets, là doubler les attelages; -plus loin faire un appel à toutes les épaules, pour soutenir -le convoi sur le bord incliné d’un abîme ou l’arrêter dans -une descente trop rapide, pour éviter enfin ce qu’on n’évita -pas toujours; car de combien de culbutes n’avons-nous pas été -témoins! combien de fois surtout nos bons frères, devenus -charretiers par nécessité beaucoup plus que par vocation, ne -s’étonnèrent-ils pas de se voir, celui-ci sur la croupe, celui-là -sur le cou, un autre entre les quatre fers de ses mulets, sans -trop savoir comment ils y étaient venus, et toujours remerciant -le Dieu des voyageurs d’en être quittes à si bon marché! Pour -les cavaliers, même protection. Dans le cours du voyage, le -P. Mengarini fit six chutes; le P. Point ne culbuta pas moins -souvent; une fois, au grand galop, je passai par-dessus la tête -de mon cheval qui était tombé; et, à nous tous, en ces diverses -occurrences, pas la moindre égratignure. Mais revenons aux -charrettes.</p> - -<p>C’est ainsi qu’elles furent conduites pendant dix jours jusqu’à -la <i>Rivière-à-l’Ours</i>, qui coule au milieu d’une large et<span class="pagenum"><a name="page_122" id="page_122">{122}</a></span> -belle vallée, environnée de montagnes en apparence inaccessibles, -et interceptée de distance en distance par d’affreux rochers -qui occasionnèrent de longs détours à nos charrettes. -Cette rivière décrit dans sa course la figure d’un fer à cheval, -et se jette dans le grand lac <i>Salé</i>, qui a environ trois cents -milles de circonférence et n’offre aucun débouché vers la mer. -Chemin faisant, nous rencontrâmes sur cette rivière plusieurs -familles de <i>Soshonies</i> ou <i>Serpents</i> et de <i>Soshocos</i> ou <i>Déterreurs -de racines</i>. Ils sont issus de la même souche, parlent la même -langue, et se montrent amis des blancs. La seule différence -que l’on puisse remarquer entre eux, c’est que les derniers -sont les plus pauvres. Nous remarquâmes de temps en temps -parmi eux ce véritable grotesque indien qu’on chercherait en -vain ailleurs. Imaginez-vous une bande de chevaux, ou plutôt -de misérables rosses, hors de proportions dans tous leurs contours; -tâchez de vous les peindre empaquetés et comme enchâssés -dans toutes sortes d’objets, de manière à leur donner -une hauteur double, et alors surmontés par des êtres à forme -humaine, vieux et jeunes, hommes et femmes, dans une variété -de figures et de costumes telles que les pinceaux d’un -Cruykland ou d’un Breugel auraient peine à les rendre avec -fidélité. La charge de l’un de ces animaux, haut à peine de -quatre pieds, était quatre gros ballots de viandes sèches, deux -de chaque côté pour s’entre-balancer; au-dessus étaient attachés -horizontalement d’autres paquets formant une plate-forme -sur le dos de la bête; et sur le sommet de tout cet échafaudage, -à une élévation quelque peu périlleuse, un personnage -très-vieux, assis sur une peau d’ours et à la turque, fumant -son calumet. A ses côtés, sur une pareille rossinante, on voyait -une vieille borgnesse, apparemment sa femme, accroupie dans -la même attitude au-dessus de ballots sur ballots contenant -des racines amères, du messawia (racine noire), du kamath, -des racines à biscuits, des cerises, des graines, des baies, le -ménage enfin et toutes les productions qu’accordent à ces sau<span class="pagenum"><a name="page_123" id="page_123">{123}</a></span>vages -pour leur provision d’hiver leurs arides montagnes et -leurs riantes vallées. Nous vîmes en différentes circonstances -des familles entières sur un même cheval, nichées du cou jusqu’à -la croupe, chacun selon son âge, les petits enfants et les femmes -par-devant, et les hommes à l’arrière. En deux occasions diverses, -je comptai cinq personnes ainsi montées dont deux, -certes, paraissaient aussi capables, chacune à elle seule, de porter -la pauvre bête, que le cheval était à même de supporter -leur poids.</p> - -<p>Plusieurs endroits sur la <i>Rivière-à-l’Ours</i> renferment de -grandes curiosités en fait d’histoire naturelle. Une petite -plaine de quelques arpents carrés présente une surface unie -de terre blanche (terre à foulon) sans la moindre tache; elle -ressemble à une pièce de marbre blanc ou à un champ couvert -d’une neige éblouissante. Dans les environs se trouve -un grand nombre de fontaines de grandeur et de température -différentes; il y en a qui ont un petit goût de soude; ces -dernières sont froides: les autres sont d’une chaleur douce, -semblable à celle du lait qu’on vient de traire.</p> - -<p>Une de ces fontaines est surtout remarquable; elle forme un -petit monticule d’une substance mêlée de pierre et de souffre, -et de la forme d’un chaudron renversé, ne laissant au sommet -qu’une petite ouverture où l’on peut à peine passer la main; -de ce trou s’échappe alternativement tantôt un jet d’eau, tantôt -une vapeur. Ces eaux doivent être fort saines; peut-être -ne seraient-elles pas inférieures aux célèbres eaux de Spa et -de Chaudfontaines en Belgique. Tout ce que je sais, c’est -qu’elles se trouvent entre les montagnes d’où nos charrettes -ont eu tant de peine à se tirer; aussi n’inviterai-je à en venir -faire l’essai ni les santés délabrées, ni même celles qui ne le -sont pas. Le terrain, durant un certain espace, y résonne sous -les pieds et effraie le voyageur solitaire qui le traverse.</p> - -<p>C’est à cet endroit remarquable que nous quittâmes la <i>Rivière-à-l’Ours</i>. -Le 14 août, nos charrettes, après avoir roulé<span class="pagenum"><a name="page_124" id="page_124">{124}</a></span> -dix heures sans s’arrêter, arrivèrent au bout d’un défilé qui -parut le bout du monde; à droite et à gauche, des montagnes -effrayantes; derrière nous, un chemin par où l’on n’était pas -tenté de retourner; en face, un passage où se précipitait un -torrent, mais si étroit qu’à peine le torrent seul paraissait y -pouvoir passer. Les bêtes de somme étaient rendues. Pour la -première fois il y eut des murmures contre le capitaine de la -caravane; mais lui, imperturbable, et, selon sa coutume, ne -reculant jamais devant une difficulté, s’avance pour reconnaître -le terrain: bientôt il fait signe d’approcher. Une heure après, -on était hors d’embarras, puisqu’on avait traversé la plus haute -chaîne des Montagnes Rocheuses et qu’on se trouvait presque -en vue du Fort-Hall.</p> - -<p>La veille du départ des charrettes des fontaines à soude, -je m’étais acheminé vers le fort, pour y prendre quelques arrangements -nécessaires, accompagné seulement du jeune François -Xavier. Nous fûmes bientôt engagés dans un labyrinthe -de montagnes. Vers minuit, nous atteignîmes le sommet de la -plus haute chaîne: mon pauvre guide, ne voyant à un faible -clair de lune que des précipices affreux devant nous, se trouvait -tellement embarrassé qu’il tournait sur lui-même comme une -girouette et s’avouait perdu. Ce n’était ni l’endroit ni le moment -d’errer à l’aventure; je pris donc le seul parti qui nous restait, -celui de desseller mon cheval et d’attendre le soleil pour -nous tirer d’embarras. M’étant d’abord recommandé à Dieu, -puis enveloppé dans ma couverture, la selle me servait d’oreiller, -je m’étendis sur le roc, et ne tardai pas à y faire un bon -somme. Le lendemain, de grand matin, nous descendîmes entre -deux rochers énormes par une petite crevasse que l’obscurité -de la nuit avait dérobée à notre vue, et nous arrivâmes bientôt -dans la plaine qu’arrose le <i>Pont-Neuf</i>, tributaire de la <i>Rivière-aux-Serpents</i>. -La région que nous parcourûmes ce jour-là, -au grand trot et au galop, présenta partout, dans un espace -de cinquante milles de chemin, des restes évidents de convul<span class="pagenum"><a name="page_125" id="page_125">{125}</a></span>sions -volcaniques; nous y remarquâmes, dans toutes les directions, -des monceaux de débris de lave. Dans toute sa longueur, -la rivière offre une succession d’étangs à castors, l’un se vidant -dans l’autre par une étroite ouverture creusée dans chaque -digue et formant une cascade de trois à six pieds d’élévation. -Toutes ces digues, ouvrage des eaux (selon les trappiers, -l’ouvrage des castors), sont formées de la même matière, -et offrent les mêmes accidents que les stalactites qu’on -trouve dans quelques cavernes.</p> - -<p>Nous arrivâmes le soir à un demi-mille du fort; mais n’y -voyant plus et ne sachant où nous étions, nous campâmes cette -nuit dans les broussailles, sur les bords d’un petit ruisseau et -au milieu d’une nuée de maringoins<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>.</p> - -<h3><a name="QUATRIEME_LETTRE" id="QUATRIEME_LETTRE"></a>QUATRIÈME LETTRE</h3> - -<p class="r"> -Camp du Grand-Visage, 1ᵉʳ septembre 1841.<br /> -</p> - -<p>Ce n’est donc qu’environ quatre mois après notre départ -de West-Port, que nous atteignîmes le gros de la peuplade -vers laquelle nous étions spécialement envoyés. Là se trouvaient -les principaux chefs. Quatre d’entre eux étaient venus<span class="pagenum"><a name="page_126" id="page_126">{126}</a></span> -au-devant de nous à une journée de chemin; ils nous rencontrèrent -sur l’une des sources du Missouri, dite <i>la Tête-au-Castor</i>, -où nous étions campés avec quelques Ranax, dont je -parlerai plus tard. Le 30 août, sous la conduite de ces nouveaux -guides, après avoir passé la petite rivière, nous nous -avançâmes dans une grande plaine, à l’horizon de laquelle, vers -l’ouest, se trouvait le camp des <i>Têtes-plates</i>. Nous ne l’aperçûmes -distinctement que sur le soir; mais longtemps avant de -le découvrir, nous avions rencontré de distance en distance de -nombreux courriers qui nous annonçaient que nous n’en étions -plus éloignés. A leur empressement, il était facile de discerner -le contentement et la joie qui les animaient. Déjà le guerrier -tête-plate, surnommé <i>le Brave des braves</i>, m’avait envoyé jusqu’au -Fort-Hall son plus beau cheval, avec recommandation -qu’il ne fût monté par personne avant de m’être présenté. Bientôt -cet Indien apparut lui-même, accourant à toute bride; il se -distinguait des autres par l’habileté avec laquelle il faisait caracoler -son coursier lorsqu’il approcha de nous, et par le -grand cordon rouge qu’il portait comme insigne de sa bravoure. -C’est, comme guerrier, le plus sauvage que je connaisse.</p> - -<p>Nous nous avancions au grand trot, et déjà nous n’étions -qu’à deux ou trois milles du camp, lorsque nous aperçûmes -dans le lointain un nouveau cavalier de haute stature; bientôt -plusieurs voix se font entendre: <i>Paul! Paul!</i> Et en effet -c’était Paul, le grand chef que l’on croyait absent, mais qui -venait d’arriver, comme par une permission de Dieu, pour -avoir la satisfaction de nous présenter lui-même à son petit -peuple. Après les témoignages d’amitié bien cordiale donnés -de part et d’autre, le bon vieillard voulut retourner vers les -siens pour nous annoncer. Un quart d’heure après, tous les -cœurs étaient réunis dans un seul sentiment; c’était comme -un troupeau de brebis se pressant autour de leur pasteur. -Combien les mères, en nous présentant leurs petits enfants, -étaient émues? Nous l’étions aussi nous-mêmes à un tel point<span class="pagenum"><a name="page_127" id="page_127">{127}</a></span> -que nous avions peine à retenir nos larmes. Cette soirée fut -assurément pour nous une des plus belles de notre vie. Il -semblait que nous pouvions dire: <i>Enfin nous voici arrivés au -lieu de notre repos</i>. Toutes les fatigues, tous les dangers, -toutes les épreuves semblaient avoir disparu; une seule -pensée, celle que nous allions revoir les beaux jours de la -primitive Eglise, préoccupait tous les esprits. Nous ne songeâmes -plus qu’à une seule chose, le fond de toutes nos conversations -était: «Comment allons-nous faire pour ne pas -manquer à notre grande vocation?» Je recommandai au -P. Point, bon dessinateur et architecte, de tracer le plan -des réductions futures. Dans mon esprit et surtout dans mon -cœur, au plan matériel se rattachaient essentiellement le plan -moral et le plan religieux. Rien ne paraissait plus beau que -la relation de Muratori; nous en avons fait notre <i>vade-mecum</i>. -Ce seront ces sortes de sujet qui nous occuperont à l’avenir, -et nous laisserons de côté les belles perspectives, les arbres, -les animaux, les fleurs, ou du moins nous n’y jetterons plus -qu’un coup d’œil en passant.</p> - -<p>Du Fort-Hall nous remontâmes la <i>Rivière-aux-Serpents</i> -jusqu’à l’embouchure de la <i>Fourche-à-Henry</i>. Ce désert est -sans contredit le plus aride des montagnes, couvert d’absinthes, -de cactus et de toutes les herbes qui se plaisent le -plus dans les mauvaises terres. Nous eûmes recours à la pêche -pour notre subsistance; mais nos bêtes de somme eurent -leurs nuits de misère et de jeûne, car à peine y trouva-t-on -une bouchée de gazon pendant les huit jours que nous mîmes -à le traverser. Dans le lointain nous apercevions les Montagnes -Rocheuses. Les <i>Trois-Tétons</i> étaient à notre droite, à -la distance d’environ cinquante milles, et les <i>Trois-Buttes</i> à -notre gauche, à une trentaine de milles.</p> - -<p>De l’embouchure de la Fourche-à-Henry, nous nous dirigeâmes -vers la montagne, par une plaine sablonneuse, entrecoupée -de ravins et parsemée de blocs de granit; nous y<span class="pagenum"><a name="page_128" id="page_128">{128}</a></span> -passâmes un jour et une nuit sans eau. Le lendemain, vers le -soir, nous gagnâmes un petit ruisseau; mais telle est l’aridité -de ce sol poreux, que nous le vîmes bientôt se perdre dans -les sables, sans laisser le moindre vestige. Le troisième jour -de cette traversée vraiment fatigante, nous arrivâmes dans un -défilé arrosé par un large ruisseau, et où la verdure était encore -belle et abondante. Nous appelâmes cet endroit <i>le défilé des -Pères</i>, et le ruisseau qui n’avait point de nom, <i>la rivière de -Saint-François Xavier</i>.</p> - -<p>Du défilé des Pères jusqu’à notre destination, le pays est -bien arrosé. Aux pieds des montagnes, nous trouvâmes partout -des fontaines, de petits lacs et des fourches. Aucun pays -au monde ne fournit une eau plus limpide et plus pure; n’importe -la profondeur d’une rivière, on en voit toujours le fond -comme si rien ne l’interceptait.</p> - -<p>La fontaine la plus remarquable que nous ayons vue dans -les montagnes est la <i>Loge-aux-chevreuils</i>. Elle se trouve sur -les bords de la fourche principale de la <i>Racine-amère</i>, que -j’ai appelée <i>rivière Saint-Ignace</i>. Cette fontaine est entourée -d’un marais; elle jaillit d’un monticule très-régulier d’environ -trente pieds d’élévation, accessible seulement d’un côté, et -formé d’une croûte pierreuse à mesure que la fontaine s’est -élevée. L’eau bouillonne sur le sommet, et s’échappe par un -grand nombre d’issues à l’entour de la base, qui a cinquante -à soixante pieds de circonférence. On y trouve des eaux froides, -tièdes et chaudes, à quelques pieds de distance les unes des -autres. Quelques-unes sont si chaudes qu’on peut y faire cuire -la viande; nous en avons fait l’essai. Adieu.<span class="pagenum"><a name="page_129" id="page_129">{129}</a></span></p> - -<h3><a name="CINQUIEME_LETTRE" id="CINQUIEME_LETTRE"></a>CINQUIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>A M. ROLLIER, AVOCAT À OPDORP, PRÈS DE TERMONDE</small></h3> - -<p class="r"> -Rivière Saint-Ignace, 10 septembre 1841.<br /> -</p> - -<p>Sans autre préambule qu’une simple excuse de mon long -silence, je viens vous offrir mes observations en fait d’histoire -naturelle, sachant que les fleurs, les arbres, les animaux ne -sont pas sans charmes pour vous.</p> - -<p><span class="smcap">Fleurs.</span> Nous nous trouvions dans les environs de la Cheminée, -lorsque le P. Point fit son beau bouquet en l’honneur -du Sacré-Cœur. De là, en s’avançant vers les <i>Côtes-noires</i>, -les fleurs deviennent plus rares; cependant, de loin en loin, -nous en rencontrâmes que nous n’avions vu nulle part ailleurs. -Parmi les doubles, les plus communes et les plus caractéristiques -du sol où elles prennent naissance sont: en deçà de la -Plate, les <i>lupins roses</i>; dans les plaines de la <i>Plate</i> jusqu’à la -<i>Cheminée</i>, l’<i>épinette des prairies</i>, fleur jaune à cinq feuilles -(plante médicinale); et au delà, dans le sol le plus stérile, -trois espèces de <i>cactus</i>; elles sont connues, parmi les botanistes, -sous le nom de <i>cactus americana</i>, et déjà naturalisées -dans les parterres d’Europe. Je n’ai rien vu, même dans les -plus belles roses, ni d’aussi pur ni d’aussi vif que l’incarnat -de cette charmante fleur; toutes les nuances du rose et du -vert décorent l’extérieur de son calice qui va s’évasant comme -celui du lis; beaucoup mieux que la rose, elle paraît être -l’emblème des plaisirs de ce bas monde; elle est environnée<span class="pagenum"><a name="page_130" id="page_130">{130}</a></span> -de beaucoup plus d’épines et ne s’élève pas à deux pouces -de terre.</p> - -<p>Parmi les fleurs simples, la plus élégante ressemble à la -<i>cloche bleue</i> de nos parterres; mais elle la surpasse de beaucoup -par l’agrément de ses formes et par la délicatesse de ses -teintes, qui varient depuis le blanc pur jusqu’à l’azur sombre. -L’<i>aiguille d’Adam</i>, qui ne croît que sur les côtes stériles, -est la plus noble parmi les pyramidales; sa tige s’élève à plus -de trois pieds; à mi-hauteur commence une pyramide de -fleurs fort serrées les unes contre les autres, sous la forme -d’un diadème renversé, nuancées légèrement de rouge, et -diminuant de grosseur à mesure qu’elles approchent de leur -commun sommet qui se termine en pointe. Sa base est défendue -par une espèce de feuilles dures, fibrées, oblongues -et aiguës; c’est ce qui lui a fait donner le nom d’<i>aiguille</i>. Sa -racine, blanche et semblable dans sa forme à une carotte, a -ordinairement six pouces de diamètre; les sauvages s’en -nourrissent au besoin, et les Mexicains en fabriquent une -espèce de savon.</p> - -<p>Il est encore trois autres espèces de fleurs très-remarquables; -elles sont rares, même en Amérique, et leurs noms sont -inconnus du commun des voyageurs. La première, dont les -feuilles bronzées sont disposées de manière à imiter le chapiteau -corinthien, a reçu de nous le nom de <i>corinthienne</i>. La -deuxième, couleur de paille, rappelle, par sa tige environnée -de onze branches, comme d’autant de satellites, le fameux -songe de Joseph; elle a été nommée la <i>Joséphine</i>. La troisième, -la plus belle des reines-marguerites que j’aie vues, ayant -autour d’un disque jaune, nuancé de noir et de rouge, sept -à huit rayons dont chacun serait à lui seul une belle fleur, a -été appelée la <i>dominicale</i>, non-seulement parce qu’elle nous -a paru la maîtresse-fleur de ces parages, mais encore parce -que nous l’avons rencontrée un dimanche.</p> - -<p><small>ARBUSTES.</small> Les arbustes qui portent des fruits sont en<span class="pagenum"><a name="page_131" id="page_131">{131}</a></span> -petit nombre. Les plus communs sont le groseillier, le cerisier, -le cormier, le houx et le framboisier. Les groseilles, grosses -et petites, sont, comme en Europe, de différentes couleurs, -blanches, rouges, oranges, jaunes, noires; on les rencontre -en grande quantité dans presque toutes les parties des montagnes, -ainsi que dans les plaines, où elles sont meilleures, -comme étant plus exposées au soleil. J’ai rangé les cerisiers -et les cormiers parmi les arbustes, parce qu’en effet la tige qui -les porte n’atteint jamais la hauteur commune d’un arbre. Le -cormier, qui se présente sous la forme d’un buisson, porte -un fruit excellent que les voyageurs appellent la <i>poire</i> des -montagnes; mais il n’a rien de commun avec ce fruit et -n’excède pas la grosseur d’une cerise commune. La cerise -d’Amérique diffère de celle d’Europe en ce qu’elle forme des -grappes sur la tige, à peu près comme nos groseilles noires, -et qu’elle n’a que la grosseur de nos cerises des bois. La corme -et la cerise forment en partie la nourriture des sauvages dans -la saison, et ils les sèchent pour leurs provisions d’hiver. Les -cénelles, fruit du houx, sont de deux sortes, blanches et -rouges. Voyez à la fin de ma lettre la liste des fruits, plantes -et racines qui croissent spontanément dans les différentes -parties de l’Ouest, et qui, à défaut d’autre chose, tiennent -lieu de nourriture.</p> - -<p>Le lin est fort commun dans nos vallées; la même racine -(ce qui est fort remarquable) est assez féconde pour pousser -de nouveaux jets pendant un certain nombre d’années. Nous -en avons eu la preuve sous les yeux, dans une racine à -laquelle sont encore attachées une trentaine de tiges de différentes -crues. Le chanvre est plus rare que le lin.</p> - -<p><small>ARBRES.</small> Comme nous avons presque toujours côtoyé les -rivières, nous n’avons pu rencontrer une grande variété -d’arbres. On n’y voit guère que des buissons, des saules, -des bouleaux, ainsi que l’aune, le sureau, le cotonnier ou -peuplier blanc dont l’écorce sert en hiver de nourriture aux<span class="pagenum"><a name="page_132" id="page_132">{132}</a></span> -chevaux, le tremble dont la feuille est toujours en mouvement; -les Canadiens y attachent une idée superstitieuse: ils -disent que c’est sur ce bois qu’on a crucifié Notre-Seigneur, -et que depuis la feuille ne cesse de trembler. Sur les montagnes -on ne trouve de haute futaie que le pin et le cèdre -blanc et rouge; ce dernier est le plus en usage pour les -meubles; c’est, après le cyprès, le bois le plus durable de -l’Ouest. Il y a cinq espèces de pins: le pin de Norwége, le -résineux, le blanc, le pin à goudron, et le pin élastique, -dont les sauvages se servent pour faire des arcs. L’if, quoique -rare, se trouve aux montagnes, ainsi que l’érable blanc; les -tamarins y croissent en abondance. Vers les <i>Côtes-noires</i>, la -violence des vents est telle que les cotonniers, qui y croissent -à l’exclusion de presque tout autre arbre, revêtent les formes -les plus étranges. J’en ai vu dont les branches, violemment -tordues, rentraient dans le tronc principal, et finissaient par -prendre de si singulières positions, qu’il eût été impossible -à une certaine distance de dire quelle partie visible de l’arbre -touchait immédiatement la racine.</p> - -<p><small>OISEAUX.</small> Les oiseaux ne sont pas moins variés que les -fleurs: on en voit de toute forme, de toute grandeur et de -tout plumage, depuis le pélican blanc et le cygne, jusqu’au -roitelet et l’oiseau-mouche. Muratori, dans sa relation du Paraguay, -fait chanter ce dernier comme un rossignol, et s’étonne -à juste titre que d’un corps aussi petit il puisse sortir des -sons aussi forts. A moins que l’oiseau-mouche de l’Amérique -du Sud ne soit pas celui des Montagnes Rocheuses, ni même -celui des Etats-Unis, on doit dire que c’est par erreur que -le célèbre auteur a ajouté la beauté du chant à celle du plumage. -Le seul son que l’on entende, lorsque cet oiseau voltige -d’une fleur à une autre, est une espèce de bourdonnement -semblable à celui de l’abeille, encore n’est-il produit -que par la rapidité avec laquelle l’air est frappé de ses petites<span class="pagenum"><a name="page_133" id="page_133">{133}</a></span> -ailes. Le <i>noutka</i> est une nouvelle espèce d’oiseau-mouche -propre à l’Orégon. Toute la partie supérieure de l’oiseau est -rougeâtre; la tête tire sur le vert; le cou, cuivré et cramoisi, -varie selon l’incidence de la lumière. Par la gorge, il ressemble -à l’oiseau-mouche commun, connu à l’est des montagnes; -mais il est plus riche dans ses couleurs, et ses plumes -métalliques sont disposées en un large collier dans la partie -inférieure du cou, au lieu de former une partie principale de -tout le plumage.</p> - -<p><small>INSECTES, REPTILES.</small> Je ne ferai mention des reptiles que -pour remercier Dieu de nous avoir servi contre eux, et contre -le plus terrible de tous, le fameux serpent à sonnettes, le -bouclier impénétrable à leurs dards. En effet, comment s’est-il -fait que pas un homme de la caravane, ni même un cheval -ou un mulet, n’ait été piqué une seule fois, lorsque, -dans un seul jour, sans quitter la ligne droite de leurs charrettes, -nos charretiers en tuaient jusqu’à douze à coups de -fouet?</p> - -<p>Il est un point controversé entre les naturalistes au sujet -des fourmis: c’est de savoir si le grain qu’elles ramassent -doit servir à leur nourriture d’hiver ou seulement à la construction -de leurs cellules. Peut-être nos remarques pourront-elles -servir à résoudre la difficulté. Il n’y a ici dans les fourmilières -ni froment ni grain qui en tiennent lieu, par conséquent -point de provision de bouche de cette nature; à leur place, -ce sont de petits cailloux, que ces insectes laborieux élèvent -en monceaux de trois ou quatre pieds de diamètre sur un -pied de haut; d’où il est, ce semble, permis de conclure que -le grain employé ailleurs au même usage que ces petits cailloux -n’est point destiné à nourrir la fourmi, mais bien plutôt -à lui bâtir une demeure.</p> - -<p>Chose étonnante! la puce n’a pas encore fait son apparition -dans les montagnes; la vermine, au contraire, ronge les -pauvres sauvages; et ce qu’il y a de plus triste, c’est que, loin<span class="pagenum"><a name="page_134" id="page_134">{134}</a></span> -de songer à s’en débarrasser, ils l’entretiennent par leur malpropreté.</p> - -<p>On a souvent parlé des <i>maringoins</i>; ils m’ont tant tourmenté -dans ce voyage que je peux bien contribuer pour ma -part à publier leur méchanceté. Quand il s’agit de nuire à -l’homme, il n’y a point d’animal qui l’emporte sur ces insectes. -Au milieu de la journée, ils ne vous inquiéteront pas, -mais à condition que vous quittiez l’ombre, et que vous alliez -vous exposer aux ardeurs du soleil. Le soir, le matin, la -nuit, leur bourdonnement aux oreilles ne cessent pas un instant; -ils s’attachent avec avidité à la peau comme des sangsues, -et enfoncent dans la chair leur dard empoisonné, contre -lequel il n’y a point d’autre défense que de se cacher entièrement -sous sa couverture, ou de s’envelopper la tête de -quelque tissu impénétrable, au risque d’étouffer. C’est surtout -pendant le repas qu’ils sont incommodes. Alors, pour -s’en débarrasser, il faut produire, à l’aide de bois pourri ou -d’herbes vertes, une épaisse fumée sans flamme. Ce remède -est efficace: mais on ne l’emploie qu’en désespoir de cause; -car on est presque suffoqué par les nuages épais qui vous environnent. -On pourrait donner à ces sortes de repas le titre de -festins à tristes figures: chacun y fait la grimace, et les plus -insensibles même ont les larmes aux yeux. Tant que la fumée -dure, ces petits trouble-tout voltigent à l’entour; mais aussitôt -que l’atmosphère s’éclaircit, ils reviennent à la charge -dans toutes les directions, et s’attachent aux parties du corps -qui sont à découvert, jusqu’à ce qu’un autre tas de bois -pourri, jeté sur les charbons, les mette de nouveau en fuite.</p> - -<p>Les <i>frappe-d’abord</i> ou <i>brûlots</i> se trouvent par myriades au -désert, et ne sont pas moins nuisibles que les maringoins. -Comme ils sont si petits que l’œil peut à peine les apercevoir, -ils attaquent aisément la peau, et se glissent jusque dans les -yeux, les narines et les oreilles. Pour s’en débarrasser, on -met des gants, et sur la tête un mouchoir qui couvre le front,<span class="pagenum"><a name="page_135" id="page_135">{135}</a></span> -le cou et les oreilles; on garantie le visage par la fumée d’une -courte pipe.</p> - -<p>Les <i>mouches-à-feu</i> ou vers luisants des montagnes ne sont -pas nuisibles; leur grosseur est à peu près celle de l’abeille. -Lorsqu’on les aperçoit en grand nombre le soir, c’est un signe -certain de pluie; alors, n’importe l’obscurité de la nuit, sillonnant -l’air comme autant d’étoiles errantes ou de feux follets, -leurs belles formes phosphoriques vous rendent la route -distincte et visible. Les sauvages s’en frottent parfois le visage, -et par plaisanterie, pour faire peur aux enfants, ils se promènent -le soir comme des météores dans les environs du -village.</p> - -<p>Comme le gibier a manqué rarement à nos chasseurs, nous -n’avons guère eu recours à la pêche que pour les jours maigres. -Il est cependant arrivé que, nos vivres, commençant à manquer, -nous vîmes nos lignes plus heureuses que nos fusils. -Les poissons que nous prîmes le plus souvent sont les mulets, -deux espèces de truites; les carpes, et deux ou trois différentes -espèces inconnues. Un jour, campé sur les bords de la -Rivière-aux-Serpents, je pris à la ligne plus de cent poissons -en moins d’une heure. L’anchois, l’esturgeon abondent dans -un grand nombre de rivières de l’Orégon, ainsi que six différentes -espèces de saumons. Ces derniers remontent les -rivières vers la fin d’avril, pour ne plus les redescendre. Les -jeunes descendent au mois de septembre vers l’Océan, et les -sauvages croient qu’ils ne remontent que quatre ans après.</p> - -<p>Nous avons vu les ouvrages des <i>castors</i>; le pays où nous -sommes est leur pays par excellence. Tout le monde sait -l’emploi qu’ils font de leurs dents et de leur queue; mais ce -qu’on ignore peut-être, et ce qui nous a été assuré par les -trappiers, c’est que pour faire tomber l’arbre qu’ils abattent -du côté où ils veulent construire leur digue, ils choisissent -parmi les arbres du rivage celui qui penche le plus sur l’eau; -et s’il ne s’en trouve pas qui aient une inclinaison suffisante,<span class="pagenum"><a name="page_136" id="page_136">{136}</a></span> -ils attendent qu’un bon vent vienne à leur secours. Qu’on ne -s’étonne donc pas qu’une tribu indienne considère les castors -comme une race dégradée d’êtres humains, dont les crimes -et les vices, ayant irrité le Grand-Esprit, celui-ci, pour les -punir, les réduisit pour un temps à la condition de brutes; -mais tôt ou tard ils seront rendus à leur force primitive; et -même, dans leur état actuel, ils ont une espèce de langage; car -on les a vus, disent-ils, s’entretenir, se consulter, délibérer -sur le sort d’un criminel de la communauté. Tous les trappiers -nous assurent que les castors qui refusent de travailler -sont chassés de la république à l’unanimité des voix et à coups -de dents; que ces proscrits sont obligés de passer un hiver -misérable, à moitié affamés, dans un trou abandonné d’une -rivière, où on les prend facilement. Les trappiers les appellent -<i>castors paresseux</i>, et disent que leur peau ne vaut pas -la moitié de la peau de ceux que l’industrie persévérante et -la prévoyance ont munis d’abondantes provisions et mis à -l’abri des rigueurs de l’hiver. La chair du castor est grasse et -délicate; on en sert la queue comme en Europe le beurre. -Leur peau, si recherchée, se paie sur les lieux de neuf à dix -piastres, mais en marchandises, ce qui ne revient pas à une -piastre en argent; car une seule pinte de genièvre, par -exemple, qui ne coûte pas dix sous aux vendeurs, se vend -ici jusqu’à vingt francs. Est-il étonnant que ces gens fassent -si facilement des fortunes colossales; tandis que des employés, -à qui l’on donne jusqu’à neuf cents piastres par an, n’ont pas -même une chemise à la fin de l’année? Dans cette catégorie -de vendeurs n’est pas comprise l’honorable Compagnie de la -baie d’Hudson dans l’Orégon; la vente de toute liqueur y -est strictement défendue.</p> - -<p>La <i>loutre</i>, brune et noire, abonde dans les rivières de -nos montagnes; mais comme le castor, elle est poursuivie avec -avidité par les chasseurs.</p> - -<p>A propos des amphibies, un mot de la <i>grenouille</i>. La<span class="pagenum"><a name="page_137" id="page_137">{137}</a></span> -plus ordinaire est celle que l’on voit en Europe; mais il y en -a une autre qui en diffère du tout au tout, en ce qu’elle porte -une queue et des cornes, et qu’elle ne se trouve que dans -les sables arides. Des voyageurs donnent à cette espèce le nom -de <i>salamandre</i>.</p> - -<p>Le <i>rat des bois</i>, espèce de blaireau, est très-commun; on -le trouve ordinairement dans les endroits marécageux, où il -se nourrit de petites écrevisses. Voici le stratagème dont il se -sert pour obtenir son met favori: placé sur le bord d’un -étang, il laisse tomber dans l’eau sa longue queue dépourvue de -poil; les écrevisses, avides d’un si bon morceau, s’en saisissent. -Aussitôt que le rat sent leurs pinces acérées, il donne -une forte secousse de sa queue; les écrevisses lâchent prise -en quittant leur élément, et le rat s’en empare, les met en -sûreté à une petite distance de l’eau, puis les dévore avec -avidité. Il a toujours soin de les prendre par derrière, les -tenant de travers pour garantir sa bouche de leurs pinces.</p> - -<p>Le <i>blaireau</i> proprement dit habite dans toute l’étendue du -désert, mais il ne se montre guère; il se tient toujours près -de son gîte, et à l’approche du moindre danger, il y rentre au -plus vite. Il est à peu près de la grosseur de la marmotte; sa -couleur est un gris argenté; ses pattes sont courtes; sa force -est prodigieuse. Un jour, nous en surprîmes un assez éloigné -de son trou pour qu’on pût l’empêcher d’y rentrer; il se réfugia -dans le creux d’un rocher; un Canadien le saisit aussitôt -par la patte de derrière, mais il eut besoin de l’assistance -d’un camarade pour l’en retirer.</p> - -<p>D’où vient le nom qu’on a donné au <i>chien-de-prairie</i>? Personne -n’a pu nous le dire. Pour la forme, la grosseur, la -couleur, l’agilité, il ressemble à l’écureuil, et habite en communauté -dans des villages qui ont parfois plusieurs milliers -de loges; la terre répandue autour de chaque trou fait un -tallus qui facilite l’écoulement de la pluie. A l’approche de -l’homme, ce petit animal se hâte de rentrer dans son trou en<span class="pagenum"><a name="page_138" id="page_138">{138}</a></span> -jetant un cri perçant qui, répété de loge en loge, avertit la -peuplade de se tenir sur ses gardes. Au bout de quelques -minutes, on voit les plus hardis ou les plus curieux mettre le -nez à la fenêtre; le chasseur, qui le guette, choisit ce moment -pour tirer son coup, ce qui demande beaucoup d’adresse, -vu qu’ils n’exposent à l’air que le sommet d’une tête -fort petite et fort agitée. Quelquefois ils sortent tous ensemble; -c’est, au dire des sauvages, pour s’assembler en conseil. -Quel est alors l’objet de leurs délibérations? Il n’est pas facile -de le deviner. Nos pareils sont des profanes dont ils évitent -la présence; seulement, à en juger par les hôtes qu’ils reçoivent, -on peut croire que la sagesse y préside. Les habitués -du logis sont le pigeon, l’écureuil barré, le serpent à -sonnettes; sympathie singulière qu’on ne peut guère expliquer -que par la différence des appétits. Cet animal ne se nourrit, -dit-on, que de rosée et de racine de gazon. Ce qui confirmerait -cette opinion, c’est la position de leur village, toujours -éloignée des eaux, et l’herbe menue qui en tapisse le sol.</p> - -<p>Le <i>mephitis-americana</i>, ou la bête puante, est un gentil -quadrupède de la grosseur d’un chat ordinaire, bigarré de différentes -couleurs. Lorsqu’il est poursuivi, il dresse sa belle -queue touffue, et lance à diverses reprises, à mesure qu’il -s’éloigne, une décharge de fluide que la nature lui a donné -pour sa défense; cette liqueur est si infecte, qu’il n’y a ni -homme ni animal capable d’y résister.</p> - -<p>Le bon P. Van Quickenborne en fit un jour l’expérience, -lorsque nous étions ensemble à Saint-Louis. En revenant avec -moi d’une excursion, il vit deux <i>mephitis</i> sur sa route; et -comme c’était la première fois qu’il faisait une pareille rencontre, -il crut avoir trouvé deux petits ours. L’envie lui -prit de s’en rendre maître et de les emporter dans son grand -chapeau; il descendit de cheval, s’approcha lentement et avec -prudence pour s’assurer de la proie qu’il guettait; il n’avait -plus qu’un pas à faire, il étendait déjà le bras et le chapeau;<span class="pagenum"><a name="page_139" id="page_139">{139}</a></span> -tout à coup la décharge du fluide eut lieu, il en fut inondé. -Bien qu’il fût encore à cent verges de nous, déjà nous sentions -cette insupportable odeur; pendant plusieurs jours il n’y eut -presque pas moyen de l’approcher; toute la maison était infectée; -à la fin on se vit obligé de détruire tous ses vêtements.</p> - -<p>Le <i>cabri</i>, pour la forme et la grosseur, tient du chevreuil; -seulement le bois du mâle est plus petit et n’a que deux -branches. Son poil, imitant celui du cerf, est nuancé de blanc -sur la croupe et sur le ventre; ses yeux sont grands et très-perçants. -Quand il traverse le désert, son allure ordinaire -est un petit galop fort élégant; de temps en temps il s’arrête -tout court, se tourne et dresse la tête pour mieux voir; c’est -le bon moment pour le chasseur. S’il manque son coup, le -cabri part comme un trait; mais sa curiosité le porte à regarder -encore; le chasseur connaît son faible, paraît s’amuser -en agitant quelque objet de couleur tranchante; l’animal s’approche -de plus près, mais son imprudence cause sa perte. Le -cabri est la gazelle ou l’élan des naturalistes. La chair en est -saine, mais de moindre qualité que celle du cerf ou du chevreuil. -On ne le tue que lorsque le chevreuil, la grosse-corne, -la biche, la vache du buffle manquent.</p> - -<p>La grande chasse au cabri est très-remarquable; les sauvages -en font un jour de réjouissance. Ils choisissent d’abord -un carré de cinquante à quatre-vingts pieds qu’ils entourent -de perches et de branches d’arbres, n’y laissant qu’une petite -entrée de deux à trois pieds. Des deux bouts de cette entrée, -comme du sommet d’un angle aigu, partent en ligne droite -deux haies très-serrées, qu’ils forment avec des branches, et -qu’ils continuent jusqu’à une distance de plusieurs milles. -Alors de nombreux coureurs donnent la chasse aux cabris, -et les poussent devant eux jusqu’à ce que, les ayant engagés -entre les deux haies, ils les serrent de si près qu’ils sont -obligés de se jeter pêle-mêle par la petite entrée de l’enclos -préparé pour les recevoir. Là, les Indiens les assomment à<span class="pagenum"><a name="page_140" id="page_140">{140}</a></span> -coups de massue. On m’a assuré que souvent en une seule fois -les sauvages tuent ainsi jusqu’à deux cents cabris et au delà.</p> - -<p>La chair de la femelle du <i>buffle</i> est la plus saine et la plus -délicate des viandes de l’Ouest, et en même temps si commune -qu’on peut l’appeler le pain quotidien des sauvages; ils ne -s’en dégoûtent jamais et se la procurent avec la plus grande -facilité. Elle est bonne dans toute ses parties, mais pas également -pour tous: les uns préfèrent la langue, d’autres la -bosse ou les broches, d’autres les plats-côtés; chacun a son -morceau favori. Pour conserver les viandes, on en fait des -tranches assez minces qu’on sèche au soleil, ou bien une -sorte de hachis qu’on pétrit avec la moelle des plus gros -ossements, la plus esquise de toutes les graisses. Ce hachis, -auquel on donne les singuliers noms de <i>taureau</i> et de <i>fromage</i>, -se mange ordinairement cru; mais cuit, il est moins -indigeste et de meilleur goût pour les bouches civilisées.</p> - -<p>Les formes et la grosseur du buffle sont connues. Cette -majesté du désert de l’Ouest aime la nombreuse compagnie; -rarement on le rencontre seul. Très-souvent on en voit plusieurs -milliers réunis, les mâles d’un côté, les femelles de -l’autre, excepté pendant l’été, où le mélange a lieu. Dans le -courant de juin, nous en vîmes aux environs de la <i>Plate</i> une -si prodigieuse quantité, qu’elle devait surpasser, ce me semble -(pour me servir encore de l’expression de ma lettre de l’année -passée), le nombre des animaux réunis de toutes les -foires de l’Europe. C’est en pareille circonstance qu’a lieu la -grande chasse. Au signal donné, les chasseurs, tous montés -sur des coursiers rapides, se précipitent vers le troupeau qui -se disperse à l’instant; chacun choisit des yeux sa victime, -c’est à qui l’abattra le premier; car, aux yeux du chasseur, -avoir abattu le premier buffle, ou plutôt la première vache, -plus estimée que le bœuf, c’est un coup de maître. Mais pour -l’abattre plus sûrement, il doit caracoler autour de l’animal -jusqu’à ce qu’il soit à portée de le blesser à mort. Malheur à<span class="pagenum"><a name="page_141" id="page_141">{141}</a></span> -lui si la blessure qu’il lui fait n’est pas mortelle! la crainte -alors se changeant en fureur, le buffle se retourne brusquement -et poursuit à outrance le chasseur. Un jour, nous fumes -témoins d’un de ces revers de fortune qui faillit causer la mort -à un jeune Américain. Il avait poussé l’imprudence jusqu’à -se dépouiller de ses habits et passer la rivière à la nage sans -armes, dans la pensée que son couteau lui suffirait pour achever -une vache blessée. Mais à peine eut-il atteint le rivage -que la vache, en l’apercevant, se retourne vers lui avec furie. -Malgré sa prompte fuite, il se vit poursuivi de si près qu’il -allait être la victime de sa témérité, lorsque le jeune Anglais -qui nous accompagnait vint heureusement à son secours. Il -ajusta l’animal de la rive opposée, et d’un coup de fusil l’étendit -raide mort.</p> - -<p>Quand un de ces fiers animaux est blessé, le comble de la -gloire pour le chasseur, c’est de le conduire par une fuite simulée -dans un endroit où il peut facilement s’en rendre -maître. Le nôtre, nommé John Gray, était réputé le meilleur -chasseur des montagnes; il avait donné plus d’une fois les -preuves d’une adresse et d’un courage vraiment extraordinaires, -jusqu’à attaquer cinq ours à la fois. Un jour, voulant -nous régaler d’un plat de son métier, il se fit suivre, jusqu’au -milieu de notre caravane, d’un buffle énorme qu’il avait blessé -mortellement; cet animal essuya le feu de plus de cinquante -fusils, plus de vingt balles l’atteignirent; trois fois il succomba: -mais la fureur lui rendant de nouvelles forces, trois -fois il se releva, menaçant des cornes le premier qui oserait -s’en approcher.</p> - -<p>La petite chasse se fait à pied. Un chasseur adroit et expérimenté -affronte seul tout un troupeau. Pour s’en approcher -suffisamment sans être aperçu, il faut qu’il prenne le dessous -du vent; car le buffle a l’odorat si fin que, sans cette précaution, -il est capable de sentir l’ennemi à plusieurs milles de -distance. Il doit ensuite marcher lentement, courbé le plus<span class="pagenum"><a name="page_142" id="page_142">{142}</a></span> -possible, avec une casquette à poils sur la tête, de manière -à ressembler de loin aux animaux qu’il poursuit. Enfin, lorsqu’il -est arrivé à la portée du fusil, il doit s’embusquer dans -quelque bas-fond ou derrière un objet quelconque, afin de -rester inaperçu aussi longtemps que possible. C’est alors que -le chasseur tire à coup sûr. La chute d’un buffle tué et le -bruit de l’arme à feu ne font qu’étonner le reste du troupeau; -le chasseur a le temps de recharger et de tirer successivement -plusieurs coups, aussi longtemps que les buffles hésitent -entre la surprise et la peur; de cette manière il en tue cinq, -six, et quelquefois davantage, sans changer de place. Un de -nos chasseurs en tua un jour jusqu’à treize. Les sauvages -croient que chez les buffles, comme chez les abeilles, chaque -troupeau a sa reine, et que lorsque la reine tombe tout le -troupeau l’environne pour la secourir. Si le fait est vrai, on -conçoit que le chasseur, assez heureux pour abattre la reine, -a ensuite beau jeu avec la multitude de ses sujets. Quand -l’animal est tué, on l’accommode, c’est-à-dire on le dépouille -de sa peau, on le dépèce, on en prend les meilleurs morceaux, -dont on charge sa monture; quelquefois on ne prend que la -langue, et on abandonne le reste à la voracité des loups. Ceux-ci -ne tardent pas à se rendre au festin qui leur est préparé, -à moins qu’ils n’en soient empêchés par la proximité du camp; -dans ce cas ils remettent la partie à la nuit close. Alors le -voyageur novice doit renoncer au sommeil; leurs hurlements -se font entendre sur tous les tons et presque sans interruption -tant que dure le festin. A la longue on s’y habitue, et au milieu -de tous les loups de la contrée on finit par dormir aussi -tranquillement que si l’on était seul.</p> - -<p>Il y a différentes espèces de <i>loups</i>, gris, noirs, blancs et -bleus. Les loups gris sont les plus communs, du moins ceux -qu’on voit le plus souvent. Le noir est très-grand et féroce; -quelquefois il s’insinue dans un troupeau de buffles de l’air -le plus paisible du monde; on ne s’aperçoit pas de sa présence;<span class="pagenum"><a name="page_143" id="page_143">{143}</a></span> -mais malheur au jeune veau qu’il rencontre éloigné de sa -mère; il est aussitôt terrassé et mis en pièces. S’ils rencontrent -dans le voisinage d’un précipice quelque vieil ours estropié, -ils le fatiguent par leurs assauts réitérés, et le forcent à chercher -son salut dans le gouffre, où ils n’ont pas de peine à -l’achever. Les loups sont très-nombreux dans ces parages; la -surface des plaines est remplie de trous où ils se retirent lorsque -la nécessité ne les oblige pas à rôder. Ces trous, ordinairement -profonds, sont pour eux des abris sûrs contre les -chasseurs.</p> - -<p>Un petit loup, surnommé le <i>loup de médecine</i>, passe pour -une espèce de manitou parmi les sauvages; ils attachent une -idée superstitieuse à son aboiement, qui se fait surtout entendre -le soir et pendant la nuit. Leurs jongleurs prétendent -comprendre les nouvelles qu’il vient leur annoncer; le nombre -et la lenteur ou la rapidité de ses hurlements servent de règle -à leurs interprétations. Ce sont, ou bien des amis qui approchent -dans leur camp, ou des blancs qui se trouvent dans -le voisinage, ou des ennemis aux aguets prêts à fondre sur eux. -Et aussitôt chacun se règle en conséquence. Pour une nouvelle -vraie que le loup annonce, les sauvages, comme toutes -les dupes, en publieront cent autres controuvées.</p> - -<p>Les montagnes renferment quatre espèces d’<i>ours</i>, le gris, -le blanc, le noir et le brun. Les deux premiers sont ici les -rois des animaux, comme le lion l’est en Asie; ils ne lui -cèdent guère en force et en courage. Cette année, je me suis -trouvé plusieurs fois en personne à la chasse aux ours; j’y ai -même pris part, dans la compagnie de quatre chasseurs <i>Têtes-plates</i> -qui couraient autour de la bête en jetant de hauts cris. -Cette chasse est fort dangereuse, parce que l’ours blessé devient -furieux comme le buffle et poursuit à toute outrance -son agresseur. En moins d’un quart d’heure, j’en vis tomber -deux sous les coups de mes camarades, mais si bien atteints -qu’ils avaient perdu tout pouvoir de nuire.<span class="pagenum"><a name="page_144" id="page_144">{144}</a></span></p> - -<p>Les capitaines Lewis et Clarke, dans la relation de leurs -voyages aux sources du Missouri, donnent un exemple frappant -de la force physique de cet animal. Un soir, les hommes du -dernier canot découvrirent un ours couché dans la prairie, à -peu près à trois cents verges de la rivière; six d’entre eux, -tous chasseurs adroits, s’avancèrent pour lui livrer bataille. -Cachés derrière une petite éminence, ils s’approchèrent à la -distance de quarante pas sans être aperçus. Quatre lachèrent -alors leur coup de fusil, et les quatre balles furent logées dans -le corps de l’animal; deux passèrent à travers les poumons. -L’ours, furieux, se leva en sursaut, et, la gueule béante, se -précipita vers ses ennemis. Comme il approchait, les deux -chasseurs, qui avaient réservé leur feu, lui firent deux nouvelles -blessures, dont l’une, lui cassant l’épaule, retarda un -instant ses mouvements; néanmoins, avant qu’ils eussent le -temps de recharger leurs armes, il était déjà si près d’eux -qu’ils furent obligés de courir à toutes jambes vers la rivière. -Deux eurent le temps de se réfugier dans le canot, les quatre -autres se séparèrent, et se cachant derrière les saules, tirèrent -coup sur coup aussi vite qu’ils purent recharger. Toutes ces -blessures ne firent que l’exaspérer davantage; à la fin, il en -poursuivit deux de si près, qu’ils cherchèrent leur salut -dans la rivière en s’élançant d’une hauteur d’environ vingt -pieds. L’ours plongea après eux; il ne se trouvait plus qu’à -quelques pieds du dernier, lorsqu’un des chasseurs, sorti -des saules, lui tira dans la tête un coup qui l’acheva. Ils le -traînèrent ensuite sur le bord de la rivière; huit balles l’avaient -percé de part en part.</p> - -<p>Tous les sauvages des montagnes confirment l’opinion qu’en -hiver l’ours suce sa patte et vit de sa propre graisse; les -Indiens ajoutent qu’avant d’entrer dans ses quartiers d’hiver, -c’est-à-dire dans le creux d’un rocher ou d’un arbre, ou dans -quelque trou souterrain, il se purge, puis se remplit de semences -sèches qu’il ne digère point. Alors il reste couché<span class="pagenum"><a name="page_145" id="page_145">{145}</a></span> -pendant plusieurs semaines sur le même côté, le talon d’une -patte toujours dans la gueule; puis il se retourne, ce qu’il -ne fait que quatre fois de tout l’hiver.</p> - -<p>Les <i>tigres</i> sont très-nombreux dans les parages d’où j’écris; -mais il paraît que la peur de l’homme ne les domine pas -moins que les autres animaux. Il n’y a que quelques jours -un chasseur indien revenait au camp avec trois belles peaux -de tigres de huit à neuf pieds de long depuis l’extrémité de -la queue jusqu’au nez. Il avait aperçu leurs traces, et quoiqu’il -ne fût armé que d’arc et de flèches, et accompagné -seulement de deux petits chiens, il s’était mis hardiment à -leur poursuite, jusqu’à ce que, les ayant aperçus dans un -arbre, il réussit à les tuer à coups de flèches. Les tigres ont -une force extraordinaire dans la queue, et s’en servent adroitement -pour étrangler les chevreuils, les grosses-cornes, les -cerfs et les autres animaux dont la chair leur sert de nourriture.</p> - -<p>Ci-joint, vous trouverez la liste des animaux, poissons, -oiseaux, arbres, arbustes, fleurs et fruits que nous avons vus -pendant notre voyage.</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">ARBRES.</td></tr> -<tr valign="top"> -<td>Aune.<br /> -Bouleau.<br /> -Cèdres (rouge et blanc).<br /> -Chêne.<br /> -Cotonniers (trois espèces).<br /> -Cyprès.<br /> -Frêne. Erable blanc.<br /> -Hêtre.<br /></td><td> -Mûrier.<br /> -Noyers (de différentes espèces).<br /> -Rabajapières.<br /> -Sapin et pin (cinq espèces).<br /> -Saule.<br /> -Sureau.<br /> -Tremble.<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">ARBUSTES ET PLANTES.</td></tr> - -<tr valign="top"><td> -Absynthe.<br /> -Raume.<br /> -Cerisier.<br /> -Cormier.<br /> -Epinette.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_146" id="page_146">{146}</a></span>Framboisier.<br /> -Genévrier.<br /> -Groseillier.<br /> -Herbe à la puce.<br /></td><td> -Houblon.<br /> -Houx.<br /> -If.<br /> -Kinnekenic.<br /> -Menthe.<br /> -Salsepareille.<br /> -Tamarin.<br /> -Vigne (fruit rouge).<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">FRUITS.</td></tr> - -<tr valign="top"><td> -Aiguille d’Adam.<br /> -Biscuit (racine).<br /> -Cactus americana.<br /> -Cerise.<br /> -Champignon.<br /> -Cotonnier.<br /> -Ecorce de sapin.<br /> -Framboise.<br /> -Fruit de kinnekenic.<br /> -Gadelles.<br /> -Plantain.<br /> -Pomme de sapin.<br /> -Pomme blanche.<br /> -Poire.<br /> -Pois.<br /> -Prune de prairie.<br /></td><td> -Gland d’églantier.<br /> -Graine de buffle.<br /> -Graine blanche.<br /> -Graine du bois gris.<br /> -Grappe.<br /> -Groseille.<br /> -Kamath.<br /> -Mûres.<br /> -Ognons doux.<br /> -Patate.<br /> -Racine amère.<br /> -Racine du charbon.<br /> -Tabac.<br /> -Tournesol.<br /> -Vigne.<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">FLEURS.</td></tr> - -<tr valign="top"><td>Aiguille d’Adam.<br /> -Cactus (trois espèces).<br /> -Campanule.<br /> -Chanvre.<br /> -Chardon (trois espèces).<br /> -Corinthienne.<br /> -Dominicale.<br /> -Eléphantine.<br /> -Epinette.<br /> -Fleur bleu d’azur.<br /> -Fleur bleue de kamath.<br /> -Gueule de lion.<br /> -Iris (trois espèces).<br /></td><td> -Joséphine.<br /> -Lin.<br /> -Lupins (œillet).<br /> -Lynchnis.<br /> -Lis rose.<br /> -Lis Saint-Jean.<br /> -Marguerites.<br /> -Marianne.<br /> -Ognon doux.<br /> -Racine amère.<br /> -Renoncule.<br /> -Sonnette.<br /> -Tournesol.<br /></td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_147" id="page_147">{147}</a></span></p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">ANIMAUX.</td></tr> - -<tr valign="top"><td>Blaireau (deux espèces).<br /> -Buffle.<br /> -Cabri.<br /> -Carcajou.<br /> -Cerf de biche.<br /> -Chat sauvage.<br /> -Chat souris.<br /> -Cheval sauvage.<br /> -Chevreuil à mulet.<br /> -Chevreuil à queue noire. <br /> -Chevreuil commun.<br /> -Chien de prairie.<br /> -Chien sauvage.<br /> -Cochon de terre.<br /> -Ecureuil (dix espèces).<br /></td><td> -Grosse-corne.<br /> -Lapin.<br /> -Lièvre.<br /> -Loup (cinq espèces).<br /> -Marte.<br /> -Mephitis americana.<br /> -Mouton blanc.<br /> -Original.<br /> -Ours (quatre espèces).<br /> -Porc-épic.<br /> -Rat des bois.<br /> -Renard (quatre espèces).<br /> -Renne.<br /> -Taupe.<br /> -Tigre rouge.<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">OISEAUX.</td></tr> - -<tr valign="top"><td> -Aigle noir.<br /> -Aigle nonne.<br /> -Alouette.<br /> -Avocette.<br /> -Bec à l’envers.<br /> -Bécassine.<br /> -Bois-pourri.<br /> -Butor.<br /> -Canard.<br /> -Caracro.<br /> -Cardinal.<br /> -Coq des plaines.<br /> -Corbeaux.<br /> -Cormoran.<br /> -Dindon.<br /> -Epervier.<br /> -Etourneau.<br /> -Faisan.<br /> -Geai.<br /> -Grue.<br /> -Hibou.<br /> -Hirondelle.<br /> -Mangeur des maringoins. <br /></td><td> -Martin-pêcheur.<br /> -Moqueur.<br /> -Noutka.<br /> -Oie.<br /> -Oiseau-bleu.<br /> -Oiseau-buffle.<br /> -Oiseau-jaune.<br /> -Oiseau-mouche.<br /> -Oiseau-noir.<br /> -Oiseau-rouge.<br /> -Outarde.<br /> -Pélican.<br /> -Perroquet.<br /> -Pie.<br /> -Pique-bois.<br /> -Pivert.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_148" id="page_148">{148}</a></span>Pluvier.<br /> -<br /> -Poule des prairies.<br /> -Robin.<br /> -Roitelet.<br /> -Rossignol.<br /> -Sarcelle.<br /> -Tourterelle.<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td class="c" colspan="2">AMPHIBIES.</td></tr> - -<tr valign="top"><td> -Castor.<br /> -Crapaud.<br /> -Grenouille à queue.<br /> -Grenouille commune.<br /></td><td> -Loutre.<br /> -Rat musqué.<br /> -Salamandre.<br /> -Tortue.<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td class="c" colspan="2">POISSONS.</td></tr> - -<tr valign="top"><td> -Anchois.<br /> -Carpe.<br /> -Esturgeon. <br /></td><td> -Mulet.<br /> -Saumon (six espèces).<br /> -Truites (trois espèces).<br /></td></tr> -</table> - -<h3><a name="SIXIEME_LETTRE" id="SIXIEME_LETTRE"></a>SIXIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>A MADAME ROSALIE VAN MOSSEVELDE, A TERMONDE</small></h3> - -<p class="r"> -Porte de l’Enfer, 21 septembre 1841.<br /> -</p> - -<p>«Il faut voyager dans le désert pour voir combien la Providence -est attentive aux besoins de l’homme.» Je répète avec -plaisir cette pensée du jeune Anglais dont j’ai parlé dans mes -lettres à Charles et à François, parce que cette vérité si consolante -est mise dans tout son jour dans le récit que j’ai commencé, -et de plus encore dans ce qui me reste à ajouter. -Aujourd’hui je me bornerai à quelques détails sur les dangers -que j’ai courus depuis mon entrée sur le territoire des sauvages.<span class="pagenum"><a name="page_149" id="page_149">{149}</a></span></p> - -<p>Quand je ne dirais qu’un mot sur chaque passage des rivières, -l’énumération serait encore longue; puisque dans l’espace -de cinq jours seulement nous en avons traversé dix-huit, -et jusqu’à cinq fois la même en cinq quarts d’heure. Je ne -parlerai donc que de ceux qui nous ont présenté le plus de -difficultés. Le premier passage vraiment difficile fut celui de -la fourche du sud de la <i>Plate</i>; mais comme nous étions avertis -depuis longtemps des difficultés qu’il offrait, nous avions -pris nos précautions d’avance, et nos jeunes Canadiens en -explorèrent si bien le fond, que nous le traversâmes, sinon -sans tumulte et grande peine, du moins sans grave accident. -Les chiens de la caravane eurent à faire le plus d’efforts; -laissés sans bateau sur l’autre rive, il fallut à ces pauvres -bêtes une bien grande fidélité à leurs maîtres pour les déterminer -à passer à la nage une rivière de près d’un mille de -large, et dont le courant est si rapide qu’il eût emporté les -charrettes, si on ne les eût soutenues de tous les côtés pendant -que les mulets tiraient de toutes leurs forces pour les -faire avancer. Aussi nos chiens ne la traversèrent-ils que -lorsqu’ils eurent vu qu’il n’y avait pour eux d’autre alternative -que de vaincre les flots ou de perdre leurs maîtres. -Comme nous ils furent heureux dans leur traversée. Ordinairement -on passe cette fourche en <i>bulbooat</i> (c’est le nom qu’on -donne à des bateaux construits sur les lieux avec des peaux -de buffle crues); quand l’eau est grosse et qu’on ne trouve -pas de gué, leur emploi est absolument nécessaire; il ne le -fut pour nous, ni dans cette occasion, ni dans d’autres semblables.</p> - -<p>Le second passage est celui de la fourche du nord de la -<i>Plate</i>, moins large, mais plus rapide et plus profonde que -celle du sud. Nous avions passé celle-ci dans nos charrettes; -devenus un peu plus hardis, nous résolûmes de passer l’autre -à cheval. Ce qui nous détermina à cette tentative, ce fut -l’exemple de notre chasseur qui, portant sur son dos une<span class="pagenum"><a name="page_150" id="page_150">{150}</a></span> -petite fille d’un an, chassait encore devant lui un autre cheval -sur lequel était sa femme, et se faisait suivre d’un petit poulain -dont on ne voyait que la tête lorsqu’il se dressait dans les -flots. Reculer en pareille conjoncture eût été honteux pour -des missionnaires. Nous nous avançâmes donc, les Frères dans -leurs charrettes, les PP. Point, Mangarini et moi sur nos -coursiers. Après la traversée, des voyageurs nous dirent qu’ils -nous avaient vu pâlir au plus fort du courant, et je le crois -sans peine; toutefois nous en fûmes quittes pour la peur, et -après avoir nagé quelque temps sur nos montures, nous arrivâmes -au rivage, n’ayant de mouillé que les jambes, et pour -être témoin de la scène du monde la plus risible, si elle n’avait -été plus sérieuse. Dans un même instant, nous vîmes le plus -grand wagon emporté par le courant malgré les efforts, les -cris, enfin tout ce que peut dire ou faire un attelage, un char -et un charretier qui pensent se noyer; une autre charrette renversée -de fond en comble; un mulet n’ayant hors de l’eau -que les quatre pieds; d’autres allant à la dérive embarrassés -dans leurs traits: ici un colonel américain, les bras étendus et -criant au secours; là un petit voyageur allemand et sa faible -monture disparaissant ensemble pour se montrer, un moment -après, l’un à droite et l’autre à gauche; ailleurs un cheval -abordant seul au rivage; plus loin deux cavaliers ensemble -sur un autre cheval; enfin le bon frère Joseph et son cheval -faisant un plongeon; le P. Mangarini faisant chose une et indivisible -avec le cou du sien; et au milieu de la bagarre, un seul -mulet de noyé. Il appartenait à celui de nous tous qui avait -montré le plus de dévouement pour sauver et montures et -cavaliers. En reconnaissance, la caravane, s’étant cotisée, -lui fit présent d’un autre cheval.</p> - -<p>Vous vous rappellerez que dans une de mes lettres précédentes, -parlant de notre arrivée sur les bords de la <i>Rivière-aux-Serpents</i><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>, -je disais que là nous attendaient un grand<span class="pagenum"><a name="page_151" id="page_151">{151}</a></span> -danger et une bonne leçon; je pourrais ajouter, et de beaux -exemples. Cette rivière, beaucoup moins large et, au gué que -nous traversions, moins profonde que la <i>Plate</i>, ne pouvait -être dangereuse que pour des gens inattentifs. Ses eaux étaient -si limpides, que partout on pouvait en voir le fond; il n’y -avait donc rien de plus facile que d’éviter les encombres; mais -soit inadvertance ou distraction, soit désobéissance de l’attelage, -la charrette du frère Charles se trouva sur la pente d’un -roc et déjà trop avancée pour pouvoir reculer: mulets, voiture -et voiturier, tout fit la culbute, et malheureusement dans -un trou assez profond pour ne laisser aucune espérance de -salut, si d’un côté notre chasseur ne se fût jeté à la nage -au risque de sa vie, pour aller tirer au fond de sa voiture le -pauvre frère qui s’y tenait blotti dans un coin, tandis que de -l’autre toutes les <i>Têtes-plates</i> présentes plongeaient pour sauver -la voiture, le bagage et les mulets. Le bagage, à peu de -chose près, fut sauvé. A force d’efforts, on était parvenu à relever -la charrette, lorsqu’un pauvre sauvage, qui seul la soutenait -en ce moment, s’écria, n’en pouvant plus: «Je me -noie.» De son côté, le chasseur, chargé du poids du Frère, -qui faisait sans cesse des efforts pour se tenir sur l’eau, était -sur le point de périr victime de son dévouement. Enfin tous -ceux qui savaient nager, hommes, femmes, enfants, ayant -fait des prodiges pour nous donner des preuves de leur attachement, -il se trouva que nous n’eûmes à regretter personne; -l’attelage seul périt, lui qui paraissait avoir dû se sauver de -lui-même, puisque l’on avait pris la précaution de couper les -traits; mais les mulets, dit-on, une fois les oreilles dans -l’eau, ne s’en tirent plus. La perte de ces trois mulets, les -plus beaux de la caravane, quoique considérables, fut bientôt -réparée. Pendant qu’on s’occupait à faire sécher le bagage, -je retournai au Fort-Hall, où, retrouvant dans M. Ermatinger -la même sympathie et la même générosité qu’il m’avait -toujours témoignées, je fis l’acquisition de trois autres mulets,<span class="pagenum"><a name="page_152" id="page_152">{152}</a></span> -pour une somme modique en comparaison de ce que j’eusse -dû payer si j’avais eu à faire à des gens capables de profiter -de la circonstance. Voilà le danger évité; voici la leçon. On fit -la remarque que ce jour avait été le seul dans tout le cours -de notre voyage où, à cause de l’embarras du départ et des -adieux que nous faisions à nos amis, nous nous étions mis en -marche sans songer à réciter l’<i>itinéraire</i>.</p> - -<p>Dangers d’une autre nature, encore évités par la grâce de -Dieu, je n’en doute nullement. Nous cheminions tranquillement -sur les bords de la <i>Plate</i>. Malgré les avis du capitaine -Fitz-Patrick qui dirigeait la caravane, plusieurs jeunes gens -s’étaient écartés de la bande, pendant que le capitaine, le -P. Point et moi nous avions pris les devants pour chercher -un endroit propre à asseoir le camp. Nous venions précisément -de le relever et de desseller nos chevaux, lorsque tout -à coup nous entendîmes le terrible cri d’alarme: <i>Les Indiens! -les Indiens!</i> Et, en effet, nous vîmes dans le lointain un -grand nombre de sauvages se grouper d’abord, puis se diriger -vers nous à toute bride. Sur ces entrefaites arrive à la caravane -un jeune Américain à pied et sans armes; il s’était laissé -surprendre par les sauvages, qui lui avait tout enlevé. Pendant -qu’il se lamente de la perte qu’il vient de faire, et surtout -qu’il s’indigne des coups qu’il a reçus, il saisit brusquement -la carabine chargée de l’un de ses amis et déclare qu’il -retourne à l’ennemi pour tirer de l’offense une vengeance -éclatante. A cette vue, tout le monde s’émeut; la jeunesse -américaine veut se battre: le colonel, en sa qualité d’homme -de guerre, range les wagons sur deux lignes et fait placer au -milieu tout ce qui peut courir ailleurs quelque risque; tout -se prépare pour une action d’éclat. De son côté, l’escadron -sauvage, considérablement grossi, s’avance fièrement, présentant -un large front de bataille, comme s’ils avaient l’intention -d’envelopper notre phalange; mais à notre bonne contenance, -et à la vue du capitaine qui s’avance vers eux, bientôt<span class="pagenum"><a name="page_153" id="page_153">{153}</a></span> -ils ralentissent le pas et finissent par s’arrêter. On parlemente, -et le résultat de la négociation ayant été qu’on rendrait au -jeune Américain tout ce qu’on lui avait pris, à condition que -lui ne rendrait pas les coups qu’il avait reçus, tout s’apaisa, -et on convint de part et d’autre de fumer le calumet. Ces sauvages -étaient un parti d’environ quatre-vingts <i>Sheyennes</i>; leur -tribu passe pour la plus brave de la prairie. Ils suivirent notre -camp deux ou trois jours, leurs chefs furent admis à notre -table, et tout se passa à la satisfaction générale.</p> - -<p>Une autre fois, comme nous étions avec l’avant-garde des -<i>Têtes-plates</i>, mais acculés dans une gorge de montagnes, -après avoir marché inutilement une journée entière, nous -fûmes obligés de retourner sur nos pas. Le soir, on s’aperçut -qu’il y avait dans les environs un parti de <i>Ranax</i>, sauvages -qui encore cette année ont tué plusieurs blancs; trois ou -quatre de leurs loges étaient dressées dans le voisinage. Mais -il paraît qu’ils avaient plus peur que nous; avant le jour, ils -avaient disparu.</p> - -<p>Quelques jours seulement après la réception de cette nouvelle, -nous pensâmes un instant que nous allions avoir à nous -défendre nous-mêmes contre un grand parti de <i>Pieds-noirs</i>. -Nous étions sur les terres que leurs guerriers infestent le plus -souvent; déjà on croyait les avoir vus en grand nombre derrière -la montagne en face de nous. Mais, incapables de s’effrayer -à la vue des <i>Pieds-noirs</i>, eussent-ils été cent fois plus -nombreux, nos braves <i>Têtes-plates</i>, dont le courage était -centuplé par le désir de nous introduire chez eux, se montrèrent -tout disposés à se défendre. <i>Pilchimoe</i>, élevant en -l’air sa carabine, part comme un éclair, se dirige droit vers -le lieu où il suppose l’ennemi, escalade la montagne et disparaît -à nos yeux, suivi de loin de trois ou quatre de ses camarades. -Cependant le camp se préparait à soutenir l’assaut; les -chevaux étaient attachés, les armes prêtes, lorsque nous -vîmes descendre de la montagne, non des <i>Pieds-noirs</i>, mais<span class="pagenum"><a name="page_154" id="page_154">{154}</a></span> -nos braves Indiens suivis d’une douzaine de <i>Ranax</i>. Un parti -de ces sauvages se trouvait dans les environs. En nous apercevant -dans le lointain, ils s’étaient rassemblés, beaucoup -plus pour fuir que pour nous attaquer. Il y avait parmi eux -un chef qui nous parut avoir les meilleures dispositions en -faveur de la religion. J’eus avec lui une longue conférence, -dans laquelle je reçus de lui la promesse que tous ses efforts -tendraient à inspirer à ses gens les sentiments que je lui inculquais. -Il nous quitta avec sa suite, le lendemain du jour -où les quatre chefs des <i>Têtes-plates</i> arrivèrent pour nous féliciter -de l’heureuse issue de notre voyage.</p> - -<p>Nous vîmes en cette occasion combien la raison sait rendre -un sauvage maître de lui-même. Ce chef <i>ranax</i> était le frère -d’un <i>Ranax</i> tué par l’un des chefs <i>têtes-plates</i> qui venaient -d’arriver. Ils se saluèrent devant nous en se voyant, et se -séparèrent au départ, comme l’eussent fait deux nobles chevaliers -chrétiens qui n’ont d’animosité contre l’ennemi que -sur le champ de bataille. Cependant les <i>Têtes-plates</i> ne fumèrent -pas avec les <i>Ranax</i>, qui les avaient indignement trahis -en plusieurs circonstances. Je pense qu’il ne nous sera pas -difficile de les réconcilier enfin une bonne fois. Les <i>Têtes-plates</i> -feront assurément ce qui leur sera conseillé, et je suis sûr que -les autres n’en exigeront pas davantage.</p> - -<p>Je me recommande à votre bon souvenir, particulièrement -dans vos prières.<span class="pagenum"><a name="page_155" id="page_155">{155}</a></span></p> - -<h3><a name="SEPTIEME_LETTRE" id="SEPTIEME_LETTRE"></a>SEPTIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>AUX RELIGIEUSES THÉRÉSIENNES DE TERMONDE</small></h3> - -<p class="r"> -Racine-amère, de l’emplacement choisi pour<br /> -la 1ᵉʳ réduction, 26 octobre 1841.<br /> -</p> - -<p>Vous qui priez tant pour nous et pour nos pauvres sauvages, -vous méritez sans doute une longue lettre de notre -part. Je prends d’autant plus volontiers la plume, que je sais -que les nouvelles que j’ai à vous communiquer ne contribueront -pas peu à vous entretenir dans vos bons propos, et à -augmenter, s’il se peut, la ferveur et l’assiduité de vos -prières.</p> - -<p>Après un voyage à cheval de quatre mois et demi dans le -désert, et malgré la privation continuelle de pain, de vin, de -fruits, de café, de tout ce que le monde appelle les douceurs -de la vie, nous nous sentons plus forts, plus dispos et plus -encouragés que jamais à travailler à la conversion de ces -pauvres âmes que la divine miséricorde nous adresse de toutes -parts. Après celui qui est l’Auteur de tout bien, grâces en -soient rendues à Celle que l’Eglise nous permet d’appeler <i>notre -vie, notre douceur et notre espoir</i>, puisqu’il a plu à la divine -bonté que les grandes consolations nous vinssent les jours de -ses fêtes. C’est le jour de sa glorieuse assomption dans le ciel -que nous avons rencontré l’avant-garde de nos chers néophytes, -et que pour la première fois nous avons assisté à leur -pieuse réunion. C’est le dimanche de l’octave que nous avons -célébré tous les trois au milieu d’eux les saints mystères. C’est<span class="pagenum"><a name="page_156" id="page_156">{156}</a></span> -huit jours après que ces bons sauvages se consacrèrent, eux -et leurs enfants, au Cœur immaculé de Marie. C’est le jour -où l’Eglise célèbre la fête de son saint Nom que le camp du -grand chef renouvela cette consécration au nom de toute la -peuplade. C’est le 24 septembre, fête de Notre-Dame de la -Merci, que nous arrivâmes sur le bord de la rivière qui est -encore appelée la <i>Racine-amère</i>, mais où doit bientôt couler -le lait et le miel. C’est le premier dimanche d’octobre, fête -du saint Rosaire, que nous nous sommes fixés dans la terre -promise, en plantant une grande croix sur le sol destiné à la -première réduction, circonstance qu’on m’assure avoir été -prédite par une petite fille de douze ans, baptisée et morte -pendant mon absence, comme je l’ai rapporté dans une autre -lettre (<i>p.</i> 114). Que de motifs d’encouragement vint encore -nous donner le deuxième dimanche du même mois! Ce jour, -l’Evangile offre à nos espérances la belle parole du festin; ce -jour, 10 octobre, un grand protecteur (saint François de Borgia) -nous bénit du haut du ciel; ce jour enfin, fête de la Maternité -divine, que ne nous promet pas la Vierge qui a donné -son Fils pour le salut du monde! Quinze jours après, le quatrième -dimanche d’octobre, fête du Patronage de la sainte -Vierge, nous lui offrions, comme prémices de la première réduction -maternelle, la première chambre de notre résidence; -vingt-cinq petits sauvages recevaient le baptême; des représentants -de vingt-cinq nations différentes assistaient aux instructions; -et pour tant de faveurs reçues par l’entremise de -Marie, tous, d’une voix unanime, nous la proclamions Reine -de la réduction naissante, en donnant à cette dernière le nom -de <i>Sainte-Marie</i>.</p> - -<p>Peut-être certains esprits-forts souriraient-ils en lisant ces -remarques; mais il me semble que les âmes pieusement éclairées -conviendront volontiers que la réunion de ces circonstances, -jointe à la manière dont nous avons été appelés, -envoyés et amenés dans ces parages, jointe surtout aux dis<span class="pagenum"><a name="page_157" id="page_157">{157}</a></span>positions -de nos bons Indiens en faveur de notre religion, que -tout cela, dis-je, est bien propre à nous fortifier dans l’espérance -que nous avions conçue depuis si longtemps, de revoir -bientôt ici ce qui s’est vu de si admirable dans les réductions -du Paraguay! Aussi est-ce là maintenant l’unique pensée qui -nous occupe le jour, le rêve de nos nuits; et ce qui me prouve -que ce beau idéal n’est pas seulement un rêve, c’est qu’au -moment où j’écris ces lignes, les voix bruyantes de nos charpentiers, -le forgeron qui fait résonner le marteau sur l’enclume, -m’annoncent qu’il est question, non plus de poser les -fondements, mais bien d’élever le comble de la <i>maison de -prières</i> (église); c’est qu’aujourd’hui même trois sauvages -députés de la tribu des <i>Cœurs-d’alènes</i>, qu’attire ici la nouvelle -du bonheur futur des <i>Têtes-plates</i>, sont venus nous conjurer -d’avoir aussi pitié de leurs compatriotes. «Père, me disait -l’un d’eux, nous sommes vraiment dignes de pitié, nous désirons -servir le Grand-Esprit, mais nous ne savons que faire -pour cela; nous avons besoin de quelqu’un pour nous l’apprendre, -voilà pourquoi nous nous adressons à vous.»</p> - -<p>Et le jour de la plantation de la Croix au milieu du camp, -que j’eusse voulu que nos Pères et Frères d’Europe, et vous -aussi, mes Sœurs, vous eussiez été présents à la cérémonie -qui eut lieu vers le soir. Combien tous les cœurs n’eussent-ils -pas été émus en voyant s’élever dans les airs le signe auguste -de notre salut, au milieu d’un peuple, petit il est vrai, si l’on -n’envisage que le nombre, mais bien grand pour le zèle d’un -missionnaire qui peut trouver parmi eux des apôtres et des -martyrs de la cause sacrée! Vous eussiez vu avec quels sentiments -de foi et d’amour tous ceux qui étaient présents, depuis -le grand chef jusqu’aux plus petits enfants, venaient se prosterner -aux pieds de l’arbre des élus et coller leurs lèvres sur -le bois qui a sauvé le monde; avec quel dévouement ils prenaient -à haute voix le saint engagement de souffrir plutôt mille -morts que de jamais abandonner la prière!<span class="pagenum"><a name="page_158" id="page_158">{158}</a></span></p> - -<p>Si nous étions en nombre encore quelques années, que de -nouvelles provinces ne viendraient pas s’adjoindre au royaume -de notre Seigneur! Je n’en doute pas, deux cent mille âmes -seraient sauvées. Les <i>Têtes-plates</i> et les <i>Cœurs-d’alènes</i> ne -sont pas nombreux, il est vrai; mais les <i>Pends-d’oreilles</i> -forment une tribu trois fois plus nombreuse et non moins -bien disposée. L’année dernière, j’ai baptisé plus de deux cent -cinquante de leurs enfants. Le grand chef, déjà baptisé et -nommé Pierre, est un véritable apôtre, et ils ne sont éloignés -de nous que de quatre à six journées de chemin. Viendront -ensuite six cents <i>Shlishatkumche</i>, huit cents <i>Stiet-Shoi</i>, trois -cents <i>Zingomènes</i>, deux cents <i>Shaistche</i>, trois cents <i>Shuyelpi</i>, -cinq cents <i>Tchilsolomi</i>, quatre cents <i>Sim-poils</i>, deux cents -cinquante <i>Zinabsoti</i>, trois cents <i>Yinkaeêous</i>, mille <i>Yejakomi</i>, -tous de la même souche, et parlant à peu près la même -langue. Les <i>Spokanes</i>, leurs voisins, ne tarderaient pas à -suivre leur exemple; les <i>Nez-percés</i>, déjà envahis par les ministres -protestants, se dégoûtent de leurs prêches et nous -tendent les bras. Les <i>Ranax</i>, dont le chef s’est montré si -bien disposé, les <i>Serpents</i> et les <i>Corbeaux</i> que j’ai visités -l’année dernière, les <i>Sheyennes</i> que j’ai rencontrés deux fois -sur les bords de la <i>Plate</i>, la nombreuse nation des <i>Scioux</i>, -les <i>Mandans</i> avec les <i>Arikaras</i> et les <i>Gros-Ventres</i> ou -<i>Minatares</i> (trois tribus réunies, ensemble trois mille âmes) -qui m’ont reçu avec tant de marques d’estime et d’amitié, -les <i>Omathas</i>, d’autres nations encore qu’il serait trop long -d’énumérer, ne sont pas éloignés du royaume des cieux.</p> - -<p>Il n’y a que les <i>Pieds-noirs</i> dont on aurait lieu de désespérer, -si les pensées de Dieu ressemblaient toujours aux pensées des -hommes. Ce sont des assassins, des voleurs, des traîtres, pis -que cela encore. Mais qu’étaient primitivement, dans l’Amérique -du Nord, les <i>Chiquites</i>, les <i>Chiriganes</i>, les <i>Hurons</i> et -les <i>Iroquois</i>? et avec le temps et le secours d’en haut que ne -sont-ils pas devenus? N’est-ce pas à ces derniers que les<span class="pagenum"><a name="page_159" id="page_159">{159}</a></span> -<i>Têtes-plates</i> sont redevables des germes de bien qui produisent -aujourd’hui sous nos yeux de si beaux fruits? D’ailleurs -les <i>Pieds-noirs</i> n’en veulent pas aux <i>Robes-noires</i>; loin -de là, les autres Indiens nous assurent que, si nous nous présentions -en cette qualité, nous n’aurions rien à craindre d’eux. -C’est même en cette qualité que, l’année dernière, étant tombé -entre les mains d’un de leurs partis, je fus conduit comme -en triomphe à leur village, porté par douze guerriers sur un -manteau de peaux de buffle, et invité à un festin auquel assistaient -tous les braves du camp, et au commencement duquel -je fus émerveillé de les voir, tandis que je récitais le <i>Benedicite</i>, -frapper d’une main la terre et lever l’autre vers le ciel, -pour signifier que tout bien vient d’en haut tandis que la terre -n’enfante que le mal.</p> - -<p>Vous prierez beaucoup, mes Sœurs, pour que le bon Dieu -inspire à nos supérieurs de nous envoyer des ouvriers; j’en -ai demandé de tous les points du globe. Mais pour la plus -grande gloire de Dieu, pour le salut d’un si grand nombre -d’âmes, qu’on pèse en Europe ce que j’ai encore à dire; je -ne dirai rien que d’exact.</p> - -<p>Au jugement des PP. Mengarini et Point qui m’accompagnent, -au témoignage de tous les voyageurs de l’Ouest -que j’ai vu (et j’en ai vu beaucoup qui ont parcouru toutes -ces contrées et logé longtemps sous les loges des <i>Têtes-plates</i> -en particulier), enfin d’après toutes les observations que j’ai -pu faire moi-même dans mes deux voyages, les <i>Têtes-plates</i> -sont d’une simplicité, d’une droiture, d’une docilité d’enfant, -à tel point que de mauvais plaisants, abusant de ces aimables -qualités, les portèrent plus d’une fois à faire des choses que -nous-mêmes aurions peine à croire, si elles ne nous étaient -attestées par des témoins dignes de foi, comme de les faire -danser jusqu’à l’entier épuisement de leurs forces, sous prétexte -de détourner de prétendus fléaux dont ces imposteurs -assuraient qu’ils étaient menacés à cause de leurs péchés.<span class="pagenum"><a name="page_160" id="page_160">{160}</a></span></p> - -<p>Mais s’ils sont des enfants pour leur simplicité, on peut dire -aussi qu’ils sont des héros pour le courage. Jamais ils n’attaquent -personne, mais malheur à qui les provoque injustement! -On a vu des poignées de leurs braves attendre de pied -ferme des forces vingt fois plus nombreuses que les leurs, -en soutenir le choc sans plier, et, en les mettant bientôt en -pleine déroute, les faire repentir de leur injuste agression. -Quelques semaines seulement avant ma première arrivée aux -montagnes, soixante-dix <i>Têtes-plates</i> se voyant forcés d’en -venir aux mains avec les <i>Pieds-noirs</i> d’environ cinq cents -loges (ce qui suppose à peu près quinze cents guerriers,) résolurent -d’en soutenir l’attaque en hommes déterminés à -mourir plutôt qu’à lâcher pied. Déjà l’ennemi fondait sur eux, -qu’ils étaient encore à genoux, adressant au Grand-Esprit -toutes les prières qu’ils savaient; car le chef avait dit: «Qu’on -ne se relève pas qu’on n’ait bien prié.» Leur invocation finie, -ils se relèvent pleins de confiance, supportent sans reculer le -choc de l’ennemi, et bientôt l’obligent à douter de la victoire. -Le combat commencé, laissé et repris plusieurs fois, dura -cinq jours de suite, c’est-à-dire jusqu’à ce que les <i>Pieds-noirs</i>, -effrayés d’une audace qui tenait du prodige, se virent -contraints de battre en retraite, abandonnant sur le champ de -bataille un grand nombre de morts et de blessés; et, chose -vraiment étonnante! du côté des <i>Têtes-plates</i>, dont chacun -avait vingt adversaires à combattre, pas un mort, pas un prisonnier; -un seul mourut des suites d’une blessure, mais -seulement plusieurs mois après l’action, et le lendemain du -jour où je l’eus baptisé, quoique la pointe d’une flèche lui -fût restée tout entière dans la cervelle.</p> - -<p>C’est dans cette affaire que le brave <i>Pilchimoe</i>, dont j’ai -parlé plusieurs fois dans mes lettres, sauva ses frères par son -dévouement. Les chevaux de toute la troupe passaient isolés -dans la prairie; tout à coup arrive de loin au grand galop une -bande de Pieds-noirs dans le dessein de s’en emparer. <i>Pilchimoe</i><span class="pagenum"><a name="page_161" id="page_161">{161}</a></span> -voit le danger; il était à pied, mais près de lui se trouvait -une femme à cheval, courir aux autres chevaux, les rassembler -et les ramener au camp; tout cela fut pour lui l’affaire de -quelques minutes.</p> - -<p>Un autre guerrier, nommé <i>Sechelmela</i>, voyant un Pied-noir -isolé des autres, s’apprêtait à l’attaquer, lorsque celui-ci, -le prenant pour un des siens, le pria en grâce de le laisser -monter en croupe sur son cheval. Le Pied-noir avait une carabine, -la Tête-plate n’avait que son arc. Aussitôt il conçoit le -dessein de s’emparer de cette arme; avant de se découvrir, -il laisse monter son ennemi derrière lui, chevauche quelque -temps dans la prairie, et tout à coup, lorsque l’autre s’y attendait -le moins, il saisit avec force la carabine et s’écrie: «Pied-noir, -je suis Tête-plate, lâche ton arme.» A ces mots, plus -mort que vif, le Pied-noir lâche prise, et Sechelmela, désormais -bien armé, se met à la poursuite d’autres ennemis.</p> - -<p>Mais voici un trait beaucoup plus beau, ce me semble; il -est de Pierre, le grand chef que j’ai déjà nommé; il y a aujourd’hui -quinze jours, un Pied-noir, grand voleur de chevaux, -venait d’être surpris par nos gens en flagrant délit; c’était -pendant la nuit, il faisait fort obscur. Quoique blessé, ou -plutôt parce qu’il était blessé, il n’en était que plus redoutable, -ayant encore à la main son fusil, dont il menaçait de faire usage -contre le premier qui se mettrait à sa portée. Personne n’osait -avancer; Pierre, petit de taille et âgé d’environ quatre-vingts -ans, sentit se ranimer son courage. «Quoi donc, s’écrie-t-il, -vous avez peur? laissez-moi faire.» Et courant droit à l’ennemi, -il l’achève d’un coup de lance. Aussitôt il se jette à genoux, -tourne les yeux vers le ciel, et fait à haute voix sa prière à -peu près en ces termes: «Grand-Esprit, vous savez pourquoi -j’ai tué ce Pied-noir, ce n’était pas par vengeance, il le fallait -bien pour faire un exemple qui rendît les autres plus sages. -Ah! je vous en supplie, faites-lui miséricorde dans l’autre vie, -nous lui pardonnons de bien bon cœur le mal qu’il a voulu<span class="pagenum"><a name="page_162" id="page_162">{162}</a></span> -nous faire, et pour vous prouver que je dis la vérité, je vais -le couvrir de mon habit.» En disant ces paroles, il se dépouilla -de son manteau, et ne se retira qu’après en avoir revêtu -le cadavre.</p> - -<p>Ne le perdons pas de vue, Pierre était l’année passée à la -tête de la peuplade nombreuse des Pends-d’oreilles qui demande -des Robes-noires; Pierre baptisé est maintenant un -véritable apôtre. Avant son baptême, il pouvait déjà se rendre -cet heureux témoignage: «Si jamais j’ai fait le mal, ce n’a -été que par ignorance; tout ce que j’ai cru bon, j’ai toujours -tâché de le faire.» Rapporter toutes ses bonnes œuvres serait -une chose impossible. Tous les jours, de grand matin, il parcourt -le village, adressant à chaque loge soit des encouragements, -soit de simples avis, soit des réprimandes, selon qu’il -le juge à propos pour le bien de ceux à qui il s’adresse. Son -cheval, qui se distingue par deux cornes de bœuf attachées -entre les deux oreilles, est si habitué à ce manége, que sans -être stimulé ni retenu, il s’arrête lorsque l’exhortation du cavalier -commence, et se remet en marche dès qu’elle est finie.</p> - -<p>J’ai parlé de la simplicité et du courage des Têtes-plates; -que vous dirai-je encore? Qu’ils ne ressemblent nullement à -la plupart des autres sauvages; qu’ils ne sont ni grossiers, ni -importuns, ni imprévoyants, ni inconstants, encore moins -cruels; qu’ils sont d’un désintéressement, d’une générosité, -d’un dévouement rares envers leurs frères et leurs amis; que -du côté de la probité et des mœurs publiques, ils sont irréprochables -et même exemplaires; que les querelles, les injures, -les divisions, les inimitiés, les rixes leur sont inconnues. -L’année dernière, pendant un séjour de plusieurs mois au -milieu d’une grande partie de la peuplade, jamais je n’ai pu -observer le moindre dérèglement; que si quelques enfants -vont nus, usage qu’il serait facile d’abolir, personne ne paraissait -avoir l’air de s’en apercevoir.</p> - -<p>J’ajouterai que toutes leurs bonnes qualités sont déjà sur<span class="pagenum"><a name="page_163" id="page_163">{163}</a></span>naturalisées -par des vues de foi, et par leur grand zèle pour -pratiquer ce que commande et éviter ce que défend notre -sainte religion; qu’on ne rencontre plus chez eux aucun vestige -de superstition; que leur confiance en nous est telle, qu’il -ne leur vient pas même à la pensée que nous puissions être ni -trompés ni trompeurs; qu’ils croient sans la moindre difficulté -les mystères les plus profonds, aussitôt qu’ils leur sont proposés. -J’ai dit ailleurs ce qu’ils avaient fait pour obtenir des -Robes-noires, les dangers courus, les voyages entrepris, les -maladies, les morts, les massacres qui en ont été la suite. Ce -qu’ils ont fait pendant mon absence, et jusqu’à notre retour -parmi eux, rend également témoignage de la droiture de leurs -intentions. Maintenant quelle exactitude à se rendre aux -offices! quel recueillement à la chapelle! quelle attention au -catéchisme! quelle modestie! quelle piété! quelle ferveur dans -leurs prières! quelle humilité! quelle simplicité dans ce qu’ils -racontent de leur ancien aveuglement ou des actions qui peuvent -leur faire honneur! En les entendant sur ce dernier article, -on dirait qu’ils parlent de tout autre que d’eux-mêmes -ou de choses qui leur sont absolument étrangères. Je ne connais -pas de simplicité religieuse qui surpasse la leur. «Père, -disent-ils ordinairement en baissant modestement les yeux et le -ton de la voix, ce que je vous dis, je ne l’ai jamais dit, et je ne -le dirai à nul autre qu’à vous; mais je vous le dis, parce que -vous me le demandez et que vous avez droit de le savoir.»</p> - -<p>Les chefs, qui seraient mieux appelés les pères de la peuplade, -dont les ordres, se bornant presque à l’expression d’un -désir, sont cependant toujours écoutés, ne se distinguent pas -moins par leur docilité à notre égard que par leur ascendant -sur la tribu.</p> - -<p>Le plus influent d’entre eux, surnommé <i>le Petit-Chef</i>, à -cause de l’exiguïté de sa taille, considéré comme guerrier et -comme chrétien, serait comparable aux plus beaux caractères -de l’antique chevalerie. Un jour, lui septième, il soutint l’as<span class="pagenum"><a name="page_164" id="page_164">{164}</a></span>saut -de tout un village de <i>Ranax</i> qui attaquait injustement ses -compagnons. Une autre fois, il ne se signale pas moins contre -les mêmes Ranax qui venaient de se rendre coupables envers -lui de la plus noire trahison; il marche contre eux avec dix -fois moins de guerriers qu’ils n’en avaient. Ces braves, se -croyant invincibles sous sa conduite et sous la protection du -Ciel qu’ils invoquaient, se précipitent sur les traîtres, les -mettent en déroute, en tuent neuf, et en eussent tué un nombre -plus considérable, si, au plus fort de la poursuite, le -petit-chef ne se fût souvenu que ce jour-là était un dimanche, -et n’eût arrêté ses compagnons en leur criant: «Mes amis, -c’est l’heure de la prière, hâtez-vous de retourner au camp!» -A sa voix, ils abandonnent les fuyards, retournent sur leurs -pas, et à peine sont-ils arrivés au camp, que sans même songer -à panser leurs blessures, ils tombent à genoux dans la -poussière, pour rendre au Dieu des armées tout l’honneur de -la victoire. Le petit-chef atteint d’une balle au travers de la -main droite, en avait perdu entièrement l’usage; mais voyant -deux de ses compagnons blessés plus grièvement que lui, il -banda leurs plaies avec la main qui lui restait libre, et prit soin -d’eux pendant toute la nuit de cette glorieuse journée.</p> - -<p>Dans mainte autre occasion, il ne s’est montré ni moins courageux -ni moins prudent; aussi plusieurs fois les <i>Nez-percés</i>, -nation beaucoup plus nombreuse que les Têtes-plates, lui ont-ils -offert la dignité de grand-chef, s’il voulait passer dans leurs -rangs. Il aurait pu le faire sans blesser les droits de personne, -tout sauvage étant libre de quitter un chef pour passer sous -un autre quand bon lui semble, à plus forte raison quand il -s’agit de devenir soi-même grand-chef. Mais le petit-chef, -content du poste que lui avait assigné la Providence, repoussa -toujours des offres si honorables, sans jamais donner d’autre -raison de son refus que celle-ci: «Le Maître de la vie m’a -fait naître chez les Têtes-plates, c’est au milieu des Têtes-plates -que je dois mourir.» Amour de la patrie bien recom<span class="pagenum"><a name="page_165" id="page_165">{165}</a></span>mandable -sans doute, mais ce qui l’est peut-être encore plus -dans un guerrier, c’est la vraie humilité dont toutes ses paroles -sont empreintes: «Avant de connaître le vrai Dieu, me -disait-il un jour, hélas! que nous étions aveugles! on priait, -mais à qui adressait-on ses prières?.... Vraiment, je ne sais -comment ni pourquoi le Grand-Esprit nous a soufferts si longtemps...» -Aujourd’hui, non content d’être le premier à tous -les offices qui se font à la chapelle, il est toujours le dernier -qui cesse de prier ou de chanter dans sa loge, et le matin, -avant le point du jour, ses chants et ses prières ont déjà recommencé.</p> - -<p>Le fond de son caractère est la douceur, ce qui ne l’empêche -pas de s’armer d’une sainte sévérité lorsqu’il voit quelque -chose d’inconvenant. En voici une preuve. Quelques jours -avant notre arrivée, une jeune personne s’étant absentée de -la prière pour une raison qui ne lui semblait pas légitime, il -prit un fouet, et reprochant à cette fille légère de se trouver où -elle ne devait pas être et de n’être pas où elle devait se trouver, -il la flagella en public de manière à donner un exemple -dont on se souvînt dans la suite. La pauvre sauvagesse reçut -cette correction en toute humilité et promit de se corriger.</p> - -<p>Les Têtes-plates aiment à prier. Après la prière du soir, faite -en commun, ils prient encore en famille, ou bien ils chantent -des cantiques. Ces pieux exercices se prolongent quelquefois -bien avant dans la nuit, et pendant le sommeil, quand quelqu’un -s’éveille, il se met encore à prier. Le bon vieux -<i>Simon</i> a pris l’habitude avant de se coucher, de rassembler -les braises de son foyer; puis il fait dévotement sa prière, -fume son calumet et se couche. Toutes les fois qu’il se réveille, -il recommence les mêmes opérations, pour l’ordinaire, trois -ou quatre fois chaque nuit. Il y eut même un temps où celui -qui s’éveillait le premier dans chaque loge se chargeait d’éveiller -les autres pour leur faire recommencer la prière en commun. -Ce pieux excès provenait d’un petit avis que je leur avais<span class="pagenum"><a name="page_166" id="page_166">{166}</a></span> -donné dans ma première visite: <i>que quand on s’éveillait la -nuit, il était bon d’élever son cœur à Dieu</i>. On leur a expliqué -depuis comment il fallait entendre la chose.</p> - -<p>La nuit du 24 au 25, les chants et les prières n’ont pas -cessé. Hier mourut une jeune femme, baptisée quatre jours -auparavant. A cette occasion nous leur expliquâmes la doctrine -de l’Eglise sur le purgatoire, en leur recommandant de prier -pour le repos de son âme. En ce moment on dépose les restes -de la défunte au pied du calvaire planté au milieu des loges; -on peut écrire en toute confiance sur la croix de sa tombe: -<i>In spem resurrectionis.</i> Bientôt nous célébrerons la commémoration -des fidèles trépassés; elle nous fournira l’occasion -d’établir la coutume si chrétienne et si touchante d’aller prier -sur les tombeaux.</p> - -<p>Les dimanches, les pieuses pratiques, quelques longues et -multipliées qu’elles soient, ne sont jamais trouvées fatigantes. -On sent ici que le bonheur des petits et des humbles est de -parler au Père céleste, et que nulle maison ne leur offre tant -d’attraits que la maison du Seigneur. Ici encore, le repos du -dimanche est si religieusement observé, que même, avant -notre arrivée, le cerf le plus timide eût pu se promener en -toute sécurité au milieu de la peuplade, lors même que, faute -de nourriture, elle eût été réduite au jeûne le plus rigoureux; -car à leurs yeux l’action de prendre son arc et de tirer une -flèche en ce saint jour n’eût pas été moins répréhensible que -ne l’était chez le peuple de Dieu l’action de ramasser du bois. -Depuis qu’ils ont une idée plus juste de la loi de grâce, ils -sont moins esclaves de la lettre qui tue, mais non moins attachés -au fond des choses. Ils font mieux: avant de rien faire -qui puisse avoir l’apparence d’une œuvre servile, ils viennent -éclaircir leurs doutes, ou solliciter en esprit de foi et d’humilité -la permission dont ils croient avoir besoin.</p> - -<p>Le grand chef se nomme <i>le Grand-visage</i>, à cause de la -forme un peu allongée de sa figure; on pourrait plus noble<span class="pagenum"><a name="page_167" id="page_167">{167}</a></span>ment -l’appeler <i>l’Ancien du désert</i>; car chez lui l’âge, la taille, -la sagesse, tout est grand et patriarcal. Dès sa plus tendre -enfance, avant même qu’il eût pu connaître ses parents, il -avait eu le malheur de les perdre. Lorsque son père mourut, -par compassion du pauvre orphelin déjà privé de sa mère, -quelqu’un proposa de l’enterrer dans la même tombe; ce qui -donne une idée des épaisses ténèbres où était alors assise cette -pauvre peuplade. Mais Dieu, qui avait d’autres desseins, toucha -si bien en sa faveur le cœur d’une pauvre femme, qu’elle -s’offrit à lui servir de mère. Le Ciel bénit la généreuse tendresse -de son cœur; bientôt elle eut la consolation de voir -son fils adoptif se distinguer entre tous les autres enfants par -son intelligence précoce et ses bonnes qualités. Il était reconnaissant, -docile, charitable, et si naturellement pieux, que -faute de connaître le vrai Dieu, il mit plus d’une fois sa confiance -dans ce qui n’en était que l’ouvrage. Un jour, perdu -dans une forêt et réduit à la dernière nécessité, il se mit à embrasser -un gros arbre, le conjurant d’avoir pitié de lui. Il n’y -a pas deux mois encore, ayant perdu d’un seul coup quatre -grands calumets, perte considérable pour un Indien, il retourna -bien loin sur ses pas, et pour intéresser le Ciel en sa -faveur, il fit à Dieu cette prière: «Grand-Esprit, vous qui -voyez et pouvez tout, je vous en prie, faites que je trouve ce -que je cherche; cependant, que votre volonté soit faite.» -Cette prière devait être agréable à Dieu. Il ne retrouva pas -ses calumets, mais il avait reçu mieux, les dons du Saint-Esprit -par lesquels il se distingue, simplicité, piété, sagesse, -patience, courage et sang-froid. Telles sont les qualités qui -l’ont fait élever, par les suffrages de toute sa tribu, à la première -dignité où puisse parvenir un sauvage, et qui, désormais -sanctifiée par la foi et la charité, l’élèvera un jour, je -l’espère, à une éminente dignité dans le ciel. Plus heureux -que Moïse, ce nouveau conducteur d’un autre peuple de Dieu, -après avoir erré dans le désert plus longtemps que le premier,<span class="pagenum"><a name="page_168" id="page_168">{168}</a></span> -a fini enfin par introduire ses enfants dans la terre promise. -Il a été baptisé le premier de sa grande famille, se nomme -Paul, et comme saint Paul, il n’ouvre la bouche que pour -amener ses nombreux enfants à la connaissance et à l’amour -de Notre-Seigneur.</p> - -<p>Vous vous êtes offertes, dans une de vos lettres, à servir, -en quelque sorte, de marraines à nos nouveaux convertis; je -vous exhorte donc beaucoup à prier sans cesse pour eux, car -chacune de vous aura bientôt à répondre pour une centaine -de filleuls; aux cinq cents que j’ai eu le bonheur de baptiser -l’année passée, nous en ajouterons, avec la grâce de Dieu, -encore six ou sept cents avant la fin de l’an 1841.</p> - -<p>Me recommandant à Dieu dans vos bonnes prières, j’ai -l’honneur d’être, avec le plus profond respect, etc.</p> - -<h3><a name="HUITIEME_LETTRE" id="HUITIEME_LETTRE"></a>HUITIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3> - -<p class="r"> -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,<br /> -26 octobre 1841.<br /> -</p> - -<p>Cette lettre est la conséquence pratique de ce qui est contenu -dans mes lettres antérieures; conséquence qui sera, j’en -suis sûr, bien consolante pour toutes les personnes bien pensantes, -et surtout pour celles qui, tout en s’intéressant beaucoup -au progrès de notre sainte religion, veulent des faits -bien prouvés avant d’asseoir leur jugement.</p> - -<p>De tout ce que j’ai écrit sur ma mission, il me semble que -nous pouvons conclure que la petite peuplade des Têtes-plates -est un peuple d’élus; qu’il est facile d’en faire un peuple mo<span class="pagenum"><a name="page_169" id="page_169">{169}</a></span>dèle, -la semence d’une chrétienté qui ne le cède pas en ferveur -à celle du Paraguay, et que nous avons, pour parvenir -à un but si désirable, plus de facilité que n’en avaient nos -Pères, et un concours de circonstances aussi heureux que -nous puissions le souhaiter. Permettez-moi de les énumérer.</p> - -<p>Eloignement des nations corrompues, aversion pour les -sectes, horreur de l’idolâtrie, sympathie pour les blancs, -pour les catholiques, particulièrement pour les Robes-noires, -dont le nom seul, dans leur esprit, par suite de l’idée favorable -que leur ont donné les Iroquois, est synonyme de bon, -de savant, de catholique. De plus, position centrale, emplacement -assez vaste pour plusieurs réductions, terrain fertile -et environné de hautes montagnes et d’une large barrière de -stérilité; indépendante de toute autre autorité que de celle de -Dieu et de ceux qui le représentent le plus immédiatement; -point de tribut à payer que celui de leurs prières; expérience -déjà sentie des avantages de la vie civilisée sur la vie sauvage; -enfin conviction profonde et tout à la fois persuasion bien -douce que, sans la religion qui leur est prêchée, on ne peut -être heureux ni en cette vie ni en l’autre.</p> - -<p>Tout cela supposé vrai (et personne de nous n’en doute), -nous devons conclure ensuite: que la meilleure fin que nous -puissions nous proposer est celle que nos Pères ont eue en vue -au Paraguay, et que les meilleurs moyens pour parvenir à -cette fin sont ceux qu’ils ont employés; ces moyens et cette -fin ayant été approuvés par les autorités les plus respectables, -couronnés d’un succès éclatant, admirés même de nos ennemis.</p> - -<p>Etant tous d’accord sur ce principe, il ne doit plus être -question que de nous faire une idée nette de la fin que nos -Pères du Paraguay se sont proposée, c’est-à-dire de l’espèce -de culture qu’ils ont cru devoir donner à l’esprit et au cœur -de leurs néophytes, et du degré de perfection où ils ont cru -possible de les amener avec le temps. Après avoir fait une -étude sérieuse de ce qui est rapporté dans la relation de Mura<span class="pagenum"><a name="page_170" id="page_170">{170}</a></span>torie, -il nous a semblé que l’on pouvait se tenir aux points -suivants:</p> - -<p><i>A l’égard de Dieu</i>, foi simple, vive, ferme, éclairée pour -tout ce qui est de nécessité de moyen et de précepte.</p> - -<p>* Profond respect pour la seule vraie religion et pour tout -ce qui s’y rapporte.</p> - -<p>* Piété tendre et respectueuse envers la sainte Vierge et les -autres saints.</p> - -<p>* Esprit de prosélytisme et * courage des martyrs.</p> - -<p><i>A l’égard du prochain</i>, * respect pour l’autorité, pour la -vieillesse, pour les parents.</p> - -<p>* Justice, charité, générosité à l’égard de tous.</p> - -<p><i>A l’égard de soi-même</i>, humilité, modestie, discrétion, -douceur, pureté de mœurs, * amour du travail.</p> - -<p>En insistant particulièrement sur les points marqués d’un -astérisque.</p> - -<p>1º Sur le profond respect pour la seule vraie religion, à -cause des sectes, qui maintenant, pour faire tomber le reproche -que leur ont fait autrefois Muratori, et de nos jours le -célèbre Wiseman, font tous leurs efforts pour avoir l’air d’être -désintéressées et vraiment zélées dans leurs prédications.</p> - -<p>2º Sur l’esprit de prosélytisme, à cause des desseins que -semble avoir la Providence sur notre petit peuple. A sa grande -cérémonie d’avant-hier, nous avons vu réunis dans notre petite -chapelle, faite de branches et de paille, des représentants -de vingt-cinq nations différentes.</p> - -<p>3º Sur le courage des martyrs, parce que sans ce courage, -vu le voisinage des Pieds-noirs, il leur est moralement impossible -de ne pas perdre soit la vie du corps, soit celle de l’âme.</p> - -<p>4º Sur le respect de toute autorité légitime, afin de préserver -leur esprit de la contagion des malheureux principes -qui désolent à présent tant de nations prétendûment civilisées.</p> - -<p>Enfin, sur l’amour du travail, parce que la paresse est le<span class="pagenum"><a name="page_171" id="page_171">{171}</a></span> -défaut dominant de tous les sauvages et même celui des Têtes-plates; -ou si ce n’est pas la paresse proprement dite chez ces -derniers, c’est du moins une grande inaptitude au travail des -mains, qu’il faut tâcher de faire disparaître à force d’exercice -et de patience.</p> - -<p>Quant aux moyens, voici ceux auxquels nous croyons pouvoir -nous arrêter:</p> - -<p class="c">MOYENS NÉGATIFS:</p> - -<p>1º L’éloignement de toute funeste influence. Nous sommes -ici éloignés, non-seulement de la corruption du siècle, mais -de tout ce que l’Evangile appelle le monde; il s’agit de conserver -ce précieux avantage, en prenant les plus grandes précautions -dans les rapports immédiats des sauvages avec les blancs, -même avec les ouvriers que nous n’avons que pour la nécessité; -parce que, bien qu’ils ne soient pas mauvais, ils sont -loin d’être aussi bons qu’il le faudrait pour servir de modèles -à des hommes qui ont assez d’humilité pour ne se croire bons -qu’autant qu’ils se rapprochent des blancs.</p> - -<p>2º L’intelligence de la langue maternelle <i>seule</i>, en se bornant -dans des écoles (je parle pour l’avenir) à leur apprendre -à lire et à écrire dans leur langue, puis le calcul et le chant -musical. Des exceptions à cette règle ne pourraient avoir lieu -qu’en faveur de ceux en qui l’on verrait des dispositions -extraordinaires, et qui feraient concevoir l’espérance fondée -de les voir devenir un jour des auxiliaires pour le bien de la -religion. Un enseignement qui irait plus loin me semblerait -fort préjudiciable à la simplicité de ces bons Indiens; simplicité, -je l’avoue, sur laquelle on pourrait greffer bien des -erreurs, qu’il faudrait même éclairer du flambeau des sciences -humaines, si elle se trouvait dans le voisinage des prétendues -lumières, mais qui est la source de toutes les vérités et de -toutes les vertus, quand elle peut n’être éclairée que du flambeau -de la foi. C’est en quoi Laharpe lui-même fait consister<span class="pagenum"><a name="page_172" id="page_172">{172}</a></span> -la perfection de notre ministère auprès des sauvages, en parlant -des apôtres de notre Compagnie:</p> - -<p class="c"> -Eclairant par la foi l’ignorance sauvage.<br /> -<br /> -MOYENS POSITIFS:<br /> -</p> - -<p>1º Emplacement de la première réduction, plan du village, -nature des constructions, division de terre. Tous ces points -ont été longtemps pesés et discutés. Maintenant l’emplacement -est définitivement arrêté; je vous envoie ci-joint le plan du -village. Les bâtisses que nous avons jugées nécessaires ou -utiles sont, comme dans les réductions du Paraguay: une -église de cent pieds de long sur cinquante de large, des écoles, -des ateliers, des magasins, des champs publics, etc.</p> - -<p>2º Règlement concernant le culte, les exercices religieux, -le chant, la musique, les instructions et catéchismes, l’administration -des sacrements, les congrégations. Dans toutes -ces dispositions, nous tâcherons de nous conformer, autant -que possible, à ce qui se faisait au Paraguay.</p> - -<p>Telles sont les résolutions que nous avons prises, en attendant -qu’elles soient approuvées, amendées ou modifiées par -les bons conseils que nous désirons tous recevoir de tous ceux -qui ont à cœur l’avancement de l’œuvre de Dieu, et qui par -leur position ont grâce d’état pour nous communiquer le véritable -esprit de la Compagnie.</p> - -<p>Me recommandant à vos saints sacrifices et prières, j’ai -l’honneur d’être, etc., etc.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">P.J. de Smet</span>, S. J.<br /> -</p> - -<p><i>P. S.</i> Noms de dix-huit nations sauvages et de sept nations -civilisées, dont les représentants assistaient avant hier -à nos instructions:</p> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> -<tr valign="top"><td> -Arikaras.<br /> -Chawanous.<br /> -Chippeways.<br /> -Cœurs-d’alène.<br /> -Corbeaux.<br /> -Grees.<br /> -Iroquois.<br /> -Kootenays.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_173" id="page_173">{173}</a></span> -Nez-percés.<br /></td><td> -Payots.<br /> -Pends-d’oreilles.<br /> -Pieds-noirs.<br /> -Ranax.<br /> -Sauks.<br /> -Serpents.<br /> -Spokanes.<br /> -Têtes-plates.<br /> -Yoots.<br /></td></tr> -</table> - -<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> - -<tr valign="top"><td>Allemands.<br /> -Américains des Etats-Unis.<br /> -Belges.<br /> -Canadiens.<br /> -Français.<br /> -Irlandais.<br /> -Italiens.<br /></td></tr> -</table> - -<h3><a name="NEUVIEME_LETTRE" id="NEUVIEME_LETTRE"></a>NEUVIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3> - -<p class="r"> -Sainte-Marie des Montagnes-Rocheuses,<br /> -28 décembre 1841.<br /> -</p> - -<p>Je viens de terminer un petit voyage jusqu’au fort Corville, -sur le fort Columble, à environ trois cent vingt milles de notre -établissement.</p> - -<p>Quoique la saison fût très-avancée, deux raisons me déterminèrent -à partir: d’abord la nécessité; il nous fallait des -provisions pour l’hiver, des semences pour le printemps, des -outils pour les sauvages si bien disposés au travail, des bœufs, -des vaches, enfin tout ce qu’exige le premier établissement -d’une réduction. Le second motif était de visiter les Pends-d’oreilles -ou Calispels, qui, pour la plupart, se tiennent pendant -l’automne sur la <i>Rivière-à-Clarck</i>.</p> - -<p>La veille de mon départ, je fis connaître mon projet aux -Têtes-plates, et leur demandai quelques chevaux de charge -et une escorte en cas de rencontre des Pieds-noirs. Ils m’ame<span class="pagenum"><a name="page_174" id="page_174">{174}</a></span>nèrent -dix-sept chevaux et dix jeunes guerriers. Ces dix -braves, dont plusieurs avaient été criblés de balles et de -flèches dans différentes escarmouches, m’ont montré, pendant -tout le voyage, un dévouement, une docilité et une -complaisance au-dessus de tout éloge, s’efforçant de deviner -et de prévenir jusqu’à mes moindres besoins.</p> - -<p>Nous nous mîmes en route dans l’après-dinée du 28 octobre, -et fîmes environ quatre milles en descendant la vallée de la -<i>Racine-amère</i>. Le premier jour nous ne rencontrâmes qu’un -chasseur solitaire, chargé d’un gros chevreuil dont il nous -offrit généreusement la moitié. Le lendemain, nous eûmes à -supporter la neige qui tombait à gros flocons; chemin faisant -nous prîmes un écureuil d’une nouvelle espèce; il avait la -grandeur d’un rat ordinaire, les sourcils blancs, les oreilles -rondes, le dos et la queue d’un gris obscur mêlé de rouge. -Nous traversâmes un beau ruisseau, sans nom, le même que -deux célèbres navigateurs, Lewis et Clarck, avaient remonté -en 1805 pour se rendre dans le pays des Nez-percés ou -Sapetans; je l’appelai le ruisseau de <i>Saint-François de Borgia</i>. -Six milles plus bas nous arrivâmes à l’embouchure de la belle -rivière de <i>Saint-Ignace</i> que nous traversâmes aussi. Elle -entre dans la vallée de <i>Sainte-Marie</i> ou de la <i>Racine-amère</i> -par un beau défilé appelé communément par les montagnards -ou chasseurs canadiens, je ne sais trop pourquoi, <i>la porte de -l’enfer</i>. Ces messieurs ont habituellement les mots de diable -et d’enfer à la bouche, et je suis porté à croire qu’il ne faut pas -chercher ailleurs la raison de ces sortes d’appellations qu’on -rencontre si souvent dans le pays. Aussi j’ai examiné le <i>Passage-du-diable</i>, -j’ai vogué sur la <i>Course-de-Satan</i>, je me suis -trouvé entre les dents du <i>Rateau de l’abîme infernal</i>. Le -<i>Rateau</i> et la <i>Course</i>, sur le Missouri, méritent réellement un -nom qui exprime l’horreur, car l’un et l’autre sont des -écueils très-dangereux. Le lit du premier est une forêt entière -d’arbres et de chicots engloutis, qui ont leurs racines dans la<span class="pagenum"><a name="page_175" id="page_175">{175}</a></span> -vase, et contre lesquels les flots poussés par un courant -impétueux, font un fracas épouvantable; le second, outre -les mêmes difficultés, a de plus une pente si rapide que le -plus habile pilote ne l’aborde qu’en tremblant. Deux fois le -brave Iroquois qui conduisait mon canot, lors de mon passage -en cet endroit dangereux, s’écria: «Père, nous sommes -perdus.» Et moi: «Courage, Jean, confiance en Dieu; et -nous sortîmes, sinon sans peur, du moins sans accident.</p> - -<p>Le soir du second jour, nous dressâmes notre loge sur le -bord d’un petit ruisseau, au pied de la montagne que nous -avions à traverser le lendemain. Trois familles de la tribu -de <i>Stiet-Shoi</i> ou <i>Cœur-d’alène</i> s’y joignirent à nous, pour -faire ensemble une partie du voyage. J’eus le loisir de les -entretenir longtemps sur des matières religieuses, et leur -trouvai un caractère doux, poli, affable, et les meilleures -dispositions pour la doctrine évangélique; avant de me quitter, -ils me prièrent avec instance de venir instruire leur peuplade. -Pendant la prière du soir, trois <i>Kalispels</i> arrivèrent au -même endroit, et s’arrêtèrent tout court à la distance d’une -centaine de pas, pour ne pas nous troubler dans nos exercices -de piété. Un de nos chasseurs nous apporta un beau chevreuil, -un autre deux faisans; ces derniers sont très-nombreux ici, -et se laissent souvent tuer à coups de pierres; leur chair est -blanche et très-délicate.</p> - -<p>La vallée de <i>Sainte-Marie</i> a une étendue de cent cinquante -à deux cents milles en longueur, sur quatre à sept milles de -large; elle est bornée des deux côtés par des amas de rochers -entassés les uns sur les autres à une hauteur considérable, -presque inaccessible à cause des débris qui en encombrent le -pied, et couverts en plusieurs endroits d’une légère couche -de terre d’où s’élèvent jusqu’aux nues d’épaisses forêts de -pins. Ces forêts sont peuplées de toutes sortes d’animaux, -particulièrement de chevreuils, de biches, de grosses-cornes, -de moutons d’une laine blanche comme la neige et fine comme<span class="pagenum"><a name="page_176" id="page_176">{176}</a></span> -la soie, d’ours et de loups de toute espèce, de panthères, de -tigres, de chats-tigres et de chats sauvages, de carcajoux, -animal à pattes courtes, long d’environ quatre pieds et d’une -force extraordinaire; lorsqu’il a tué sa proie, chevreuil, cabri -on grosse-corne, il enlève une partie de la peau assez spacieuse -pour y passer la tête en forme de capuchon, et l’entraîne ainsi -tout entière à son antre. On y trouve aussi le siffleur, espèce -de marmotte, et l’original, qu’on ne parvient guère à tuer; -il est si vigilant, qu’au moindre bruit, par exemple, d’une -branche qui se rompt, il cesse de manger, regarde de tous -côtés avec inquiétude, et ne recommence à paître que long-*temps -après.</p> - -<p>Dans la vallée, la terre végétale est en général légère; elle -offre cependant de beaux pâturages. La rivière, dans presque -toute son étendue, est bien boisée, particulièrement de pins, -de sapins, de cotonniers, de bouleaux, d’aulnes et de saules. -Parmi les oiseaux les plus remarquables, on y distingue -l’aigle-nonne, ainsi appelé par les voyageurs à cause de sa -couleur noire, excepté la tête qui est blanche; l’aigle noir, -l’oiseau puant, l’épervier, la poule et la caille.</p> - -<p>Le 30, trois chevaux s’étant éloignés de la bande pendant -qu’ils paissaient librement la nuit (liberté dont il est rare qu’ils -abusent), nous ne pûmes continuer notre route qu’à onze -heures du matin. Nous escaladâmes bientôt une crevasse de -rocher garnie de pins dont toutes les branches étaient couvertes -d’une mousse noire et fine, en forme de festons ou de guirlandes -de deuil; et nous grimpâmes ainsi l’espace d’environ -six milles, guidés par un petit sentier où à chaque instant nous -étions arrêtés par de gros blocs de pierre et des troncs d’arbres -placés comme à dessein pour en rendre le passage impraticable. -Arrivés enfin au sommet de la montagne, nous traversâmes -une jolie petite plaine appelée la prairie de <i>Kamath</i>; c’est là -que les Têtes-plates viennent chaque année au printemps -déterrer la racine du même nom qui, avec la viande sèche du<span class="pagenum"><a name="page_177" id="page_177">{177}</a></span> -buffle, fait leur principale nourriture à Sainte-Marie. Nous -descendîmes ensuite dans une belle prairie, d’environ dix -milles d’étendue, arrosée par deux ruisseaux, qui s’y unissent -pour se jeter plus loin dans la <i>Rivière-à-Clark</i>. Pendant qu’on -dressait la loge pour y passer la nuit, je vis un Pied-noir qui -se cachait dans les environs; je n’eus garde d’en parler à mes -jeunes braves, qui n’auraient pas manqué de l’attaquer; mais -le soir je pris la précaution de faire faire bonne garde autour -des chevaux.</p> - -<p>Le lendemain était un dimanche; je célébrai le saint sacrifice -de la Messe, et je baptisai trois petits enfants des Cœurs-d’alène -qui m’accompagnaient; le reste de la journée se passa en -prières et en instructions; Técousten, le chef de mon escorte, -en fit deux à ses camarades et parla avec beaucoup de force -et de précision sur différents points de la religion qu’il avait -déjà entendu expliquer.</p> - -<p>Le lundi, fête de la Toussaint, après avoir célébré le saint -sacrifice, je fis lever le camp, et nous nous rendîmes, par un -défilé d’environ six milles, au pied de la <i>Rivière-à-Clark</i>.</p> - -<p>Nous y étions attendus par deux camps de <i>Kalispels</i>; avertis -de notre arrivée, hommes, femmes et enfants accoururent -pour me donner la main, avec toutes les démonstrations de la -joie la plus sincère. Le chef du premier camp s’appelait -<i>Chalax</i>; je baptisai dans sa petite peuplade vingt-quatre -enfants et une jeune Kootenaise moribonde. Comme le pays -que nous avions à parcourir n’offrait que peu de ressources, -il nous procura six ballots de viande de buffle.</p> - -<p>Le chef du second camp, nommé <i>Koytilpo</i>, avait trente -loges sous ses ordres; je résolus de passer la nuit avec eux. -Je fus agréablement surpris en les entendant réciter fort bien -les prières que j’avais enseignées aux Têtes-plates lors de ma -première visite. Voici le mot de l’énigme: ayant appris que -je reviendrais aux montagnes l’année suivante, ils envoyèrent -chez les Têtes-plates un jeune homme intelligent et doué d’une<span class="pagenum"><a name="page_178" id="page_178">{178}</a></span> -bonne mémoire, qui, en peu de temps, apprit et retint les -prières, les cantiques et les points essentiels au salut. Rentré -dans son village, il employa tout l’hiver à les enseigner à ses -compatriotes, et y réussit si bien, que je les trouvai parfaitement -instruits. La même ardeur s’était communiquée aux -autres petits camps avec le même succès. Ce fut une grande -consolation pour moi de voir faire le signe de la croix et -d’entendre prier et chanter les louanges de Dieu dans un -désert de près de trois cent milles d’étendue, où jamais prêtre -catholique n’avait encore mis le pied. Ces bons Indiens étaient -au comble de la joie en apprenant que j’espérais bientôt -pouvoir laisser un Père au milieu d’eux. Ils avaient déjà fait -un premier essai de la vie civilisée en cultivant les patates; -ils m’en offrirent plusieurs plats; ce fut les premières que je -vis depuis mon départ des Etats-Unis. Leurs loges sont faites -en nattes de jonc, comme celles des Potowatomies, à l’est des -Montagnes. Avant de se coucher, ils assistèrent encore à des -instructions que leur firent Técousten et un autre chef. Quelle -admirable leçon pour les Européens! Tous les soirs, l’un des -chefs fait une instruction ou donne quelques avis salutaires à -sa peuplade, et tous y assistent avec tant de respect, de -modestie et de recueillement, qu’à les voir on les prendrait -plutôt pour des religieux que pour des sauvages. Lorsque le -chef finit, tous répondent <i>Koey!</i> mot qui correspond à notre -<i>Amen</i>. Le lendemain, avant mon départ, je baptisai vingt-sept -de leurs petits enfants.</p> - -<p>Dans la matinée, nous traversâmes une montagne et entrâmes -dans la grande plaine de <i>Kamath</i>. Les loups y sont très-nombreux -et féroces; au printemps dernier ils ont enlevé aux -Kalispels et dévoré plus de quarante chevaux. Une fontaine -d’eau bouillante se trouve à peu de distance du nord-est. -Un défilé montagneux d’environ dix milles nous conduisit de -cette plaine dans la belle prairie aux chevaux. Là, quinze loges -de Kalispels nous reçurent avec les mêmes démonstrations<span class="pagenum"><a name="page_179" id="page_179">{179}</a></span> -d’amitié que leurs compatriotes de la veille. Le chef, qui avait -fait plusieurs milles pour venir à ma rencontre, m’avoua -franchement que des ministres américains, qu’il avait rencontrés -pendant l’été, lui avaient rendu ma prière (religion) -fort suspecte: «Mon cœur se trouve divisé, ajouta-t-il, et -j’ignore à quoi m’en tenir.» Je n’eus point de peine à lui -faire comprendre la différence entre ces messieurs et les -prêtres, et les motifs de leurs calomnies contre la véritable -Eglise de Jésus-Christ.</p> - -<p>A l’entrée de la prairie aux chevaux se trouve un beau petit -lac d’environ six milles de circonférence, entouré de hautes -montagnes. A cause de la fête que célébrait l’Eglise en ce jour, -je l’appelai <i>le lac des Ames</i>.</p> - -<p>Le 3 novembre, après avoir dit les prières de grand matin -et donné une instruction à tous les sauvages réunis, nous -continuâmes notre marche sur les bords de la <i>Rivière-à-Clark</i>, -que nous devions côtoyer pendant huit jours, nous fûmes une -grande partie de la journée sur le penchant d’une haute -montagne, gravissant un rocher raboteux et brisé de quatre -à cinq cents pieds d’élévation. J’avais vu de bien mauvais -passages, mais aucun ne m’avait encore paru si dangereux; -le monter à cheval était impossible; à pied j’allais m’épuiser -de fatigue avant d’être au bout. Je me rappelai que nous avions -à notre suite une vieille mule assez prudente et pas trop -vicieuse; je m’attachai à sa queue et tins ferme; au moyen -de quelques cris et coups de fouet, la bonne bête me traîna -fort patiemment jusqu’au sommet. Là nous jouîmes un instant -du plus beau coup d’œil qu’on puisse s’imaginer: au bas, la -rivière et ses environs; au-dessus de nos têtes des rochers -s’élevant graduellement en amphithéâtre; en face, dans le -lointain, des montagnes à perte de vue couvertes de pins -jusqu’aux sommets. En descendant je changeai de position, -je m’accrochai à la bride de ma mule, qui, continuant sa -route pas à pas, me déposa sain et sauf au pied du <i>mau<span class="pagenum"><a name="page_180" id="page_180">{180}</a></span>vais -rocher</i> (c’est le nom que lui donnent les sauvages).</p> - -<p>La Rivière-à-Clarck passe ici entre deux hautes montagnes -escarpées. Cette belle rivière présente successivement toutes -les phases capables d’enchanter le voyageur; tantôt ses eaux -coulent majestueusement avec un doux murmure entre deux -rives ombragées d’arbres de toute espèce; tantôt elle s’élargit -dans un lit plus spacieux, et se transforme en une surface -large, calme, unie et resplendissante comme un cristal. Bientôt -des rochers la rétrécissent ou l’interceptent; alors elle s’élance -en courants impétueux où l’eau s’échappe, comme un -éclair, en chutes et en cascades et le mugissement des ondes -imite le fracas des tourbillons que la tempête excite dans la -forêt. En un mot, rien de plus varié que son cours, rien de -plus pittoresque que ses rives. J’y ai surtout remarqué les -différentes espèces de tamarins et de lichnis, plante médicinale -dont parle Charlevoix dans son <i>Histoire du Canada</i>.</p> - -<p>Nous ne rencontrâmes ce jour qu’une seule famille de Kalispels. -Tandis que les vieilles femmes montaient la rivière -dans leur léger canot d’écorces d’épinettes, qui portaient en -même temps leurs petits enfants et tout leur ménage, les -hommes marchaient à pied, le long de la rive, armés d’arcs -et de fusils pour la chasse du gibier. Dans tous les petits prés -ou marécages que nous traversâmes, nous vîmes un grand -nombre de chevaux que les sauvages y laissent sans gardiens -souvent pendant plusieurs mois; c’est ce qu’ils appellent -<i>mettre les chevaux en cage</i>; en effet, il est rare qu’ils s’en -éloignent à une grande distance.</p> - -<p>Nous entrâmes, le 4, dans une forêt de cèdres et de pins, -si épaisse, que dans presque toute son étendue nous pouvions -à peine voir à la distance de vingt verges. Nos bêtes de somme -souffrirent beaucoup du manque d’herbe pendant les trois -jours que nous mîmes à la traverser. C’était un véritable labyrinthe; -du matin au soir on n’y faisait que tourner dans tous -les sens pour éviter les milliers d’arbres que les feux, les tem<span class="pagenum"><a name="page_181" id="page_181">{181}</a></span>pêtes -ou l’âge avaient abattus. Enfin nous en sortîmes, et nos -yeux purent s’étendre sur toute la surface du grand lac des -<i>Kalispels</i> ou <i>Pends-d’oreilles</i>, sur ses îlots boisés de pins, sur -ses haies, sur les collines qui, partant de ses bords s’élèvent -par terrasses ou couches graduelles jusqu’à ce qu’elles se perdent -dans les hautes montagnes couvertes de neige. Le lac a -environ trente milles en longueur, et quatre à sept en largeur.</p> - -<p>Un autre spectacle plus magnifique encore, nous avait frappés -avant d’arriver au lac. La partie de la forêt qui l’avoisine -est dans son genre une véritable merveille; les sauvages disent -que c’est la plus belle de l’Orégon. Il serait, en effet, difficile -de trouver ailleurs des arbres aux proportions plus gigantesques. -Du milieu des bouleaux, des aulnes et des hêtres, -qui n’y ont pas moins de deux brasses de circonférence, le -cèdre dresse sa tête altière et les surpasse tous en grandeur. -J’en ai mesuré un qui avait quarante-deux pieds de périmètre; -un autre, qui se trouvait à terre, offrait deux cents pieds de -long, sur quatre brasses de grosseur. Les branches de ces colosses -s’entrelacent au-dessus des hêtres et des bouleaux, et -leur beau feuillage forment une voûte si touffue que les -rayons du soleil ne pénètrent jamais à leur base tapissée de -lychnis et d’autres plantes vertes; à voir sous ce dôme toujours -vert les troncs s’élancer par milliers comme autant de -colonnes majestueuses, on dirait un temple immense élevé -par la nature à la gloire de son Auteur.</p> - -<p>Nous entrâmes sous ce dôme magnifique, épuisés de fatigue; -pendant une demi-journée nous avions escaladé dans la forêt -les flancs d’une haute montagne par un sentier si affreux, que -plusieurs fois je crus toucher à ma dernière heure. Une fois -surtout, je m’étais écarté de mon escorte, et me trouvais seul -sur une de ces projections de rochers, si fréquentes sur les -Montagnes Rocheuses que je n’y faisais pas attention. Quels -furent ma surprise et mon effroi, lorsque je me vis sur une -pointe de deux pieds de large seulement, ayant en face un<span class="pagenum"><a name="page_182" id="page_182">{182}</a></span> -abîme, à ma gauche un rocher perpendiculaire, à ma droite -un précipice d’environ mille pieds! mon unique ressource -était un parapet un peu plus large, à trois pieds verticalement -au-dessous de moi; mais il fallait y descendre d’un saut; ma -mule s’arrêtait devant la descente, et le plus léger caprice de -la bête pouvait nous précipiter dans l’abîme. N’ayant pas de -temps à perdre, je me recommandai à Dieu et donnai -de l’éperon; le saut de ma bête fut heureux, et je me -trouvai hors de danger. Ces récits trouveront peut-être des -incrédules? Eh bien! dites-leur que je les invite à venir partager -mes travaux; je leur promets d’avance qu’il admireront -avec moi les merveilles de la nature et qu’ils auront comme -moi leurs moments d’admiration et de crainte.</p> - -<p>Je ne puis passer sous silence la bonne rencontre que je fis -dans la forêt. Me trouvant sur le penchant d’une haute colline, -je découvris une petite loge de joncs placée sur le bord -de la rivière. J’appelai quelque temps, mais point de réponse. -Je me sentis comme entraîné à la visiter et me fis accompagner -par mon interprète. Nous y trouvâmes une vieille femme, -seule, aveugle et bien malade. Je lui parlai du Grand-Esprit -et des vérités les plus essentielles au salut. L’exemple de l’apôtre -saint Philippe nous apprend qu’il est des circonstances -où toutes les dispositions requises peuvent se trouver implicitement -dans un acte de foi et dans un désir sincère de ne -vouloir entrer au ciel que par la bonne porte. Toutes les réponses -de la pauvre vieille exprimaient le désir de connaître et -d’aimer Dieu. «Oui, me disait-elle, j’aime Dieu de tout mon -cœur; il m’a fait tant de grâces pendant ma vie! Oui, je veux -être son enfant et me réunir à lui pour toujours.» Aussitôt -elle se mit à genoux et me demanda le baptême. Je la nommai -Marie, et lui mis au cou une médaille miraculeuse de la sainte -Vierge. En la quittant, je l’entendis encore remercier Dieu -de cette heureuse rencontre.</p> - -<p>A peine avais-je regagné mon petit sentier, que je rencon<span class="pagenum"><a name="page_183" id="page_183">{183}</a></span>trai -le mari de la vieille, courbé sous le poids de l’âge et des -infirmités, il pouvait à peine se traîner. Il venait de tendre -un piége aux chevreuils dans la forêt, lorsqu’informé de mon -approche par mes gens, il hâta le pas, et d’aussi loin qu’il -m’aperçut, il se mit à crier d’une voix tremblante: «O que -j’ai le cœur content!» et le bon vieillard me serra affectueusement -la main, répétant toujours les mêmes paroles. Les -larmes m’échappaient en voyant l’affection de ce brave homme, -et je fus quelques minutes sans pouvoir lui parler. Enfin je -lui annonçai que je sortais à l’instant même de sa loge, et -que j’avais baptisé sa femme. «J’ai appris, me répondit-il, -votre arrivée aux Montagnes l’année dernière; j’ai su que vous -y avez baptisé beaucoup de nos gens. Je suis pauvre et vieux, -je n’espérais pas avoir le bonheur de vous voir, Robe-noire, -rendez-moi aussi heureux que ma femme; moi aussi je veux -appartenir à Dieu, et nous l’aimerons toujours.» Je le conduisis -au bord d’un torrent tout proche et lui donnai le baptême -avec le nom de Simon. En me voyant partir, le bon -vieillard ne cessait de crier et de répéter: «Oh! que Dieu est -bon! je vous remercie, Robe-noire, du bonheur que vous -m’avez procuré! J’ai le cœur si content! Oui, j’aimerai toujours -Dieu! Oh! que Dieu est bon! que Dieu est bon!»</p> - -<p>Ces petites rencontres sont nos consolations. Je n’aurais -voulu changer en ce moment ma situation pour aucune autre -sur la terre. J’ai la ferme conviction qu’une telle rencontre -vaut seule un voyage aux Montagnes. Ah! bons et chers Pères -d’Europe, je vous en conjure au nom de Jésus-Christ le Sauveur -du monde, ne balancez pas de venir dans cette vigne; la -moisson y est mûre et abondante. Le Seigneur ne nous dit-il -pas: <i>Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur?</i> -C’est parmi les pauvres sauvages de ces montagnes -isolées que le feu de la grâce divine s’allume partout. Parlez-leur -des choses du ciel, aussitôt leurs cœurs s’embrasent de -l’amour divin, et ils mettent la main à l’œuvre. Nuit et jour<span class="pagenum"><a name="page_184" id="page_184">{184}</a></span> -ils sont à nos côtés, insatiables du pain de la parole de vie. -Combien de fois les ai-je entendus s’écrier: «Ce sont nos -péchés sans doute qui nous ont rendus si longtemps indignes -de connaître ces paroles consolantes.» J’ajouterai qu’il n’y a -pas de sauvages au monde plus avides de connaître la voie du -salut et chez qui il y ait si peu d’empêchements à l’introduction -de l’Evangile. Ils n’ont ni idoles ni sacrifices; il ne reste plus -parmi eux aucun vestige de superstition; ils n’ont aucune distinction -de caste, et le voisinage des blancs avec le cortége de -vices qui l’accompagnent, ne s’y fait pas encore sentir.</p> - -<p>Sans doute qu’on rencontre des désagréments et des peines; -mais doivent-elles arrêter le zèle d’un missionnaire? Le désert -à traverser est immense et monotone, mais on en voit la fin et -on s’y prépare à l’apostolat; les bêtes féroces le remplissent, -mais elles fuient à l’approche de l’homme. Si quelquefois on -y est condamné à un jeûne d’un ou deux jours, ce qui arrive, -on en gagne meilleur appétit pour les jours suivants; si une -nuit orageuse ou les hurlements d’un loup vous empêchent -de serrer l’œil, on en dort mieux la nuit suivante; si la route -qu’on se fraie, les sauvages ennemis qu’on rencontre, mettent -la vie en danger, ces contre-temps nous apprennent à ne -mettre notre confiance qu’en Dieu, à bien prier, à tenir nos -comptes toujours en règle, et à la crainte d’un instant succèdent -une joie et une reconnaissance durables.</p> - -<p>Je dois avouer que je ne sais pas encore ce que c’est que de -souffrir des privations pour le doux nom de Jésus. Au contraire, -je rencontre ici partout l’heureuse application du texte -si consolant de l’Evangile: <i>Jugum meum suave est, et onus -meum leve.</i> On trouvera au dernier jour que le nom du Sauveur -a fait des merveilles parmi ces pauvres peuples, car -l’empressement pour venir entendre sa sainte parole y tient -du prodige. De tous côtés ils accourent d’une grande distance -sur mon passage, m’offrant avec empressement tous leurs petits -enfants à baptiser. Plusieurs m’ont suivi des journées entières<span class="pagenum"><a name="page_185" id="page_185">{185}</a></span> -uniquement pour assister aux instructions. Partout les personnes -âgées demandent la régénération avec instance. Ah! -vraiment les entrailles se dessèchent à la vue de tant d’âmes -exposées à périr faute de secours. C’est ici qu’on doit s’écrier -avec l’Evangéliste: <i>Messis quidem multa, operarii verò pauci.</i> -Où est le Père de la Compagnie dont le cœur ne s’enflamme -en entendant ces nouvelles? où est le chrétien qui refuserait -son obole pour coopérer à une œuvre comme celle de la -<i>Propagation de la Foi</i>; l’œuvre la plus catholique et la plus -glorieuse de notre siècle, puisqu’elle procure le salut de -tant de milliers d’âmes qui, sans son secours, resteraient -ensevelies dans les ombres de la mort?</p> - -<p>Pour ne pas revenir trop souvent sur les mêmes points, je -dirai ici que pendant ce voyage de quarante-deux jours, j’ai -baptisé cent quatre-vingt-dix personnes, dont vingt-six adultes -vieux ou malades, et j’ai prêché à plus de deux mille Indiens, -venus exprès des différentes parties de ces montagnes pour -entendre la parole de Dieu. J’ose espérer que, conduits par -une grâce et une providence si visibles, ils ne tarderont pas -à se ranger tous sous l’étendard de leur divin Chef Notre-Seigneur -Jésus-Christ.</p> - -<p>J’ai trouvé parmi ces Indiens plusieurs petits enfants baptisés -par le révérend et zélé M. de Mers, prêtre canadien, -qui demeure à Wallamette, non loin de l’océan Pacifique, et -qui a fait plusieurs excursions jusqu’au fort Colville.</p> - -<p>Nous passâmes le dimanche 7 novembre en pratiques de -dévotion auprès de trois familles de Kalispels, sur le bord du -lac de ce nom, où nous étions arrivés la veille, comme je l’ai -dit plus haut. Deux chaloupes chargées de marchandises et -conduites par huit métis engagés à la Compagnie de la baie -d’Hudson, y arrivèrent à temps pour assister aux offices divins. -Parmi eux se trouvait Charles, interprète tête-plate qui -m’avait rendu, l’année dernière, de si grands services. Je -rendis grâces à Dieu de cette heureuse rencontre; il était en<span class="pagenum"><a name="page_186" id="page_186">{186}</a></span> -route pour venir me rejoindre encore cette année. Je dois cet -excellent interprète au digne et respectable gouverneur de -l’honorable Compagnie de la baie d’Hudson, M. Mac Lauchlin, -au service duquel Charles était engagé.</p> - -<p>Il nous fallut trois jours pour nous rendre à la <i>traverse des -Kalispels</i>. Le long de la rivière, nous rencontrâmes, de distance -en distance, un grand nombre de petits camps sauvages -de quatre à six loges. Ces pauvres gens sont obligés de s’éparpiller -en hiver pour trouver de quoi vivre par la pêche et par -la chasse. Dans une pauvre petite hutte de jonc, je trouvai -cinq vieillards presque octogénaires, dont trois aveugles et -deux borgnes. C’était une image frappante de la misère humaine. -Je leur parlai longtemps des moyens de salut et du -bonheur de la vie future; leurs réponses édifiantes m’attendrirent -jusqu’aux larmes: «O Dieu, disaient-ils, quel bonheur -nous vient dans nos vieux jours! Nous vous aimerons, -ô notre Dieu! oui, nous vous aimerons jusqu’à la mort.» Dès -qu’ils eurent compris la nécessité du baptême, ils se jetèrent -à genoux pour le recevoir. Je n’ai encore jamais rencontré -parmi ces gens, je ne dirai pas de l’opposition, mais pas même -la moindre marque de froideur ou d’indifférence.</p> - -<p>La <i>traverse des Pends-d’oreilles</i> offre un bel emplacement -pour une réduction. La prairie est grande et fertile, le bois -ne manquera jamais, la rivière est très-poissonneuse. Au fond -de la prairie est un petit lac ou marais d’environ six milles de -circonférence, véritable rendez-vous de toute espèce d’oiseaux -aquatiques. On y serait à proximité d’un grand nombre de tribus -sauvages; les <i>Cœurs-d’alène</i>, les <i>Spoknanes</i>, les <i>Chaudières</i>, -les <i>Simpoils</i>, les <i>Kooteneys</i>, les <i>Gens-du-Lac</i>, les <i>Nez-percés</i>, -et plusieurs autres, ne sont guère qu’à deux ou trois -journées de marche de là. Enfin le Fort Colville n’en étant -qu’à une forte journée, on aurait la plus grande facilité de s’y -pourvoir de vivres, d’outils et d’objets d’habillement.</p> - -<p>Le 13, nous mîmes huit heures à traverser une haute mon<span class="pagenum"><a name="page_187" id="page_187">{187}</a></span>tagne -couverte de neige. Le soir, à peine étions-nous campés -sur un petit ruisseau qui se jette dans le fleuve Columbie, que -nous reçûmes la visite de plusieurs Kalispels. Je fus agréablement -surpris de la permission que l’un d’eux me demanda: -«J’arrive de la chasse, me dit-il, où j’ai tué un chevreuil; il -est maintenant trop tard pour aller le chercher, et demain -c’est le jour du Grand-Esprit (dimanche); me permettriez-vous, -Robe-noire, de l’emporter chez moi demain, car mes -petits enfants sont à jeun?» Leçon admirable pour les chrétiens -d’Europe! Ce sauvage n’avait vu un prêtre qu’une seule -fois en sa vie! Un autre me fit présent d’une oie qu’il avait -tuée; un troisième me présenta un petit panier rempli de Kamath. -Je passai le dimanche avec eux à leur grande satisfaction.</p> - -<p>Le lendemain, dans l’après-dînée, nous nous rendîmes au -fort. Nous y passâmes trois jours pour arranger nos selles et -emballer nos vivres et nos semences. Partout où l’on rencontre -les Messieurs de la Compagnie de la baie d’Hudson, on est -sûr d’un bon accueil; ils ne s’arrêtent pas seulement aux démonstrations -de la politesse et de l’affabilité, ils préviennent -vos désirs pour vous rendre service. Dans cette circonstance, -le commandant du fort, M. Macdonald, Ecossais de nation, -alla si loin, qu’il fit préparer par sa dame et mettre à mon -insu parmi nos provisions toutes sortes de petites douceurs, -telles que sucre, café, thé, chocolat, beurre, biscuits, farines, -volailles, jambons et chandelles. Outre les instructions que -j’adressai pendant la messe aux Canadiens engagés au service -du fort, j’eus plusieurs conférences avec le chef des <i>Shuyelpi</i> -ou <i>Chaudières</i>, homme intelligent, qui m’invita à venir évangéliser -sa nation.</p> - -<p>Nous quittâmes le fort le 18. Il ne se passa rien de bien -remarquable pendant notre retour, si ce n’est un fait que je -veux raconter pour l’instruction de ceux qui pourraient faire -la même route que nous; il ne prouve que trop combien il -est utile d’être quelquefois méfiant, et que partout on retrouve<span class="pagenum"><a name="page_188" id="page_188">{188}</a></span> -des enfants d’Eve. Nous avions laissé à la traverse des <i>Pends-d’oreilles</i> -cinq ballots de viandes sèches; à notre retour, n’en -trouvant plus que deux, je demandai au chef ce que les autres -étaient devenus: «J’ai honte, <i>Robe-noire</i>, me répondit-il, -j’ai peur de vous parler. Vous savez que j’étais absent lorsque -vous avez mis vos ballots dans ma loge. Ma femme les a -ouverts pour voir si la viande n’était pas moisie; les dépouilles -(c’est-à-dire la graisse) lui parurent si belles et si bonnes qu’elle -en goûta! Quand je rentrai, elle m’en offrit ainsi qu’à mes -enfants; le bruit s’en répandit dans le village, les voisins sont -venus, et nous en avons mangé tous ensemble.» Deux ou -trois jours plus tard, nous n’aurions plus rien retrouvé du -tout. Si ce brave homme avait voulu imiter l’histoire de nos -premiers parents, il n’aurait pu mieux jouer son rôle. Cette -aventure me fournit l’occasion de les instruire de cette première -prévarication et de ses tristes suites. Le chef prit ensuite -la parole, et après avoir bien grondé sa femme, il protesta -au nom de tous que cela n’arriverait plus à l’avenir. Ces -pauvres gens tâchèrent de nous dédommager de leur mieux, -et nous offrirent deux sacs de racines sauvages et un panier -remplis de pâtés de mousse de pin aussi durs que la colle -forte. La nécessité nous força d’accepter ces pâtés de nouvelle -espèce; on les prépare en les mettant dans de l’eau bouillante; -ils forment alors une soupe épaisse et élastique qui a l’apparence -et le goût du savon, et qui, assaisonnée d’une bonne faim -et d’une grande disette d’autre nourriture, se laisse manger.</p> - -<p>Le 1ᵉʳ décembre, je me retrouvai dans la prairie aux Chevaux, -au milieu des <i>Kalispels</i>, qui s’y étaient rendus des différentes -parties des montagnes pour me voir à mon retour. -Je restai trois jours avec eux, les instruisant et les exhortant -du matin au soir. Mes dix jeunes <i>Têtes-plates</i> se chargèrent -tous des fonctions de catéchistes, et ils mirent un zèle qui ne -pu être égalé que par l’assiduité, l’attention et le désir d’apprendre -des sauvages qui les écoutaient. Le 3, fête de saint<span class="pagenum"><a name="page_189" id="page_189">{189}</a></span> -François Xavier, j’y baptisai soixante personnes, dont treize -adultes. La nuit précédente avait été très-orageuse, l’enfer -s’était comme déchaîné contre nous. Un terrible coup de vent -emporta ma loge et la jeta entre les branches d’un gros pin. -Ne pouvant la replacer, je me trouvai exposé pour le reste -de la nuit aux grêles, à la neige et à la pluie; mais comme -tout mal a son remède, j’en trouvai un sous un épais manteau -de peau de buffle, où je passai assez agréablement le temps -qui me restait à dormir.</p> - -<p>Le 8, nous étions de retour dans notre petit établissement -de Sainte-Marie, au milieu des salves et des acclamations de -nos bons sauvages accourus à notre rencontre.</p> - -<h3><a name="DIXIEME_LETTRE" id="DIXIEME_LETTRE"></a>DIXIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>À UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3> - -<p class="r"> -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,<br /> -30 décembre 1841.<br /> -</p> - -<p>Dans ma lettre d’avant-hier, je vous ai raconté les détails -de mon voyage au fort Colville; aujourd’hui je vous donnerai -les remarques que j’ai faites, et les observations que j’ai pu -recueillir dans ce voyage sur les coutumes et les pratiques -des Indiens.</p> - -<p>Un jour, causant avec sept des <i>Têtes-plates</i> de mon escorte, -je leur demandai combien de buffles ils avaient tués entre eux -dans leur dernière chasse. La réponse fut cent quatre-vingt-neuf; -un seul en avait tué cinquante-neuf pour sa part. Les<span class="pagenum"><a name="page_190" id="page_190">{190}</a></span> -jeunes gens cherchent à se faire une réputation d’habiles chasseurs -par des traits d’agilité, de dextérité et de force. L’un -des sept s’était distingué parmi tous ses camarades par trois -coups bien remarquables; armé seulement d’une pierre, il -avait tué une vache à la course en la frappant entre les deux -cornes; il continua sa promenade à pied et en tua une seconde -à coups de couteau; enfin il s’empara d’un gros bœuf, l’étreignit -et l’étrangla; aussi avait-il tout l’extérieur d’un véritable -hercule. Ils eurent ensuite la complaisance de me montrer, à -ma demande (car ils ne sont pas vanteurs), les cicatrices des -blessures que leur avaient faites les balles et les flèches des -<i>Pieds-noirs</i>. L’un avait eu la cuisse percée de part en part de -quatre balles; il ne lui en restait qu’un peu de raideur dans -la jambe, mais si peu qu’à peine pouvait-on s’en apercevoir. -Un autre me montra le bras et la poitrine percés d’une balle. Un -troisième, outre quelques coups de couteaux et de lances, avait -reçu dans le ventre, à cinq pouces de profondeur, une flèche -armée d’une pointe de fer. Un quatrième avait encore deux -balles dans le corps. Un cinquième était boiteux; la balle d’un -<i>Pied-noir</i> caché dans un trou lui avait cassé la jambe: croiriez-vous -que le blessé, sautant sur l’autre jambe, fondit sur -son ennemi, et que le trou devint la tombe de l’agresseur? -J’exprimai le désir de connaître les remèdes dont ils se servent -en pareilles circonstances. Surpris de ma demande, ils me répondirent -en riant: «Nous n’y mettons rien, les plaies guérissent -d’elles-mêmes.» Ceci me rappelle la réponse que me -fit l’année dernière le capitaine Bridger. Il avait eu, pendant -quatre ans, deux armures de flèches dans le corps. Interrogé -si les blessures avaient longtemps suppuré, il me répondit comiquement: -«Dans les montagnes, la viande ne se gâte pas.»</p> - -<p>Les habitants des bords de la Rivière-à-Clark sont d’une -stature moyenne. Les femmes y sont d’une malpropreté extraordinaire, -même parmi les sauvages; leurs jupes de peau, -dégoûtantes à voir, leur restent sur le corps jusqu’à ce qu’elles<span class="pagenum"><a name="page_191" id="page_191">{191}</a></span> -tombent entièrement en lambeaux; à chaque instant elles -s’essuient les mains à leur longue chevelure, qui, toujours -en désordre, ressemble parfaitement à une brosse remplie de -toiles d’araignées. Tous les matins, elles se frottent le visage -d’une poudre mêlée de rouge et de brun, qu’elles y font tenir -au moyen d’une couche d’huile de poisson. Quoiqu’elles paraissent -moins esclaves ici qu’à l’est des montagnes, elles sont -pourtant chargées des ouvrages les plus pénibles. Ce sont elles -qui cherchent l’eau et le bois, portent les effets dans le déménagement, -pagayent le canot, nettoient le poisson lorsqu’on -veut s’en donner la peine, car j’ai été dans des loges où j’ai -vu le poisson sur les braises tel qu’il était sorti de la rivière. -Elles préparent à manger à leurs maris, cueillent les racines -et les fruits dans la saison, font des nattes de joncs, des paniers -et des chapeaux sans bords, espèces <i>d’omnibus</i> comme -je l’ai dit dans le récit de mon premier voyage. Une remarque -assez singulière, c’est que les hommes y manient -l’aiguille et l’alène plus souvent que les femmes. Au temps de -la pêche et de la chasse, ils sont très-actifs à se livrer à ces -deux occupations.</p> - -<p>L’ophtalmie paraît généralement répandue parmi les -habitants de la rivière; on n’entre guère dans une loge sans -y voir des borgnes, des aveugles, ou du moins des gens -affectés du mal d’yeux. Quelle en est la cause? Peut-être leur -assiduité sur l’eau, où ils sont exposés du matin au soir à la -réflexion des rayons du soleil; peut-être aussi l’incommodité -de leurs basses loges de joncs, où tous se tapissent autour du -feu, jour et nuit enveloppés d’une épaisse fumée.</p> - -<p>On trouve ici des charlatans aussi bien qu’en Europe. Un -ancien commis de la Compagnie de la baie d’Hudson a bien -voulu me communiquer son journal; voici ce que j’y trouve -au sujet de ces messieurs, qui exercent surtout leur métier -au bas du fleuve Columbie et dans les environs. Quelle que -soit leur maladie, on étend le patient sur le dos, ses amis se<span class="pagenum"><a name="page_192" id="page_192">{192}</a></span> -forment en cercle autour de lui, et tiennent d’une main un -assez long bâton, et de l’autre un bâton plus court. Le jongleur -entonne un air lugubre, et tout le monde le répète après lui -en battant la mesure avec les bâtons. Après ce bizarre prélude, -il s’approche du malade, se met à genoux devant lui, serre -les deux poings et les lui applique sur l’estomac en s’appuyant -de toutes ses forces. Comme on s’y attend, cette opération -fait jeter les hauts cris au patient; mais ces cris sont bientôt -étouffés par ceux du docteur et des assistants, qui se mettent -alors à chanter à plein gosier. A la fin de chaque couplet, le -médecin joint les deux mains, les approche de ses lèvres et -souffle sur le malade. Cette opération se répète jusqu’à ce que, -par un tour de sa façon, il lui fait sortir de la bouche une -petite pierre blanche ou la griffe d’un oiseau ou de quelque -autre animal. Aussitôt il se lève, va d’un air de triomphe -montrer sa trouvaille à ceux qui s’intéressent à la santé du -sauvage, et les assure de son prochain rétablissement. Au -reste, qu’il meure ou qu’il se rétablisse, peu importe, l’essentiel -pour le charlatan est toujours, ici comme ailleurs, de se faire -bien payer, et il n’y manque pas.</p> - -<p>Leurs idées religieuses ne sont pas moins extravagantes et -curieuses. Voici ce que croient les <i>Tchinouks</i>, ou du moins ce -qu’ils croyaient avant d’être mieux instruits. Selon eux les -hommes furent créés par une divinité qu’ils nomment <i>Etala-*passe</i>, -mais dans un état très-imparfait; leur bouche et leurs -yeux étaient fermés, leurs mains et leurs pieds immobiles; -en un mot, c’étaient plutôt des masses vivantes de chair que -de véritables hommes. Une seconde divinité qu’ils appellent -<i>Ecanuum</i>, moins puissante mais plus bénigne que la première, -vit les hommes dans cet état d’imperfection et en eut pitié; elle -leur ouvrit la bouche et les yeux avec une pierre aiguë, et -donna l’agilité à leurs pieds et à leurs mains. Cette divinité -compatissante ne se contenta pas de ces premiers bienfaits; elle -enseigna aux hommes à faire des pirogues, des pagayes, des<span class="pagenum"><a name="page_193" id="page_193">{193}</a></span> -filets, en un mot, tous les ustensiles dont ils se servent pour -la pêche, et précipita dans la rivière des rochers pour arrêter -les poissons, afin qu’ils pussent en prendre autant qu’il leur -en faudrait.</p> - -<p>Les cérémonies d’enterrement parmi les <i>Talkotins</i>, qui -habitent la nouvelle Calédonie à l’ouest des montagnes, sont -bizarres et révoltantes. Le corps du défunt est exposé devant -sa loge pendant neuf jours; le dixième, tous les parents et -voisins se réunissent dans un endroit élevé; on y place le -cadavre sur un bûcher, et l’on y met le feu, au milieu des -manifestations de joie des spectateurs. Tout ce que le défunt -possédait est placé autour du corps; si c’est un personnage de -distinction, ses amis y ajoutent un habillement neuf et complet. -Cependant le médecin a recours une dernière fois à tous les -sortiléges en usage pour rappeler le défunt à la vie; voyant -qu’il ne peut réussir, il étend sur le cadavre une couverture -de peau, cérémonie dont le but et l’effet est d’apaiser les -parents irrités du mauvais succès de sa cure. Pendant les neuf -jours que le cadavre reste exposé, la veuve du défunt est -obligée de se tenir auprès, depuis le lever jusqu’au coucher du -soleil, quelque temps qu’il fasse, fût-on au plus fort de l’été -ou de l’hiver. Sur le bûcher, on l’étend à côté du cadavre; -elle y reste jusqu’à ce qu’il plaise au charlatan de la faire -retirer, c’est-à-dire jusqu’à ce que de la tête aux pieds elle -soit couverte de brûlures. Alors on la force à recueillir avec -ses mains du milieu des flammes la graisse qui s’écoule du -cadavre, et à s’en frotter le visage et tout le corps. Lorsque -les nerfs des jambes et des bras commencent à se contracter, -la malheureuse doit retourner sur le bûcher et redresser ses -membres. Si la femme a été infidèle à son mari ou négligente -à pourvoir à ses besoins, les parents du défunt la jettent sur -le bûcher en flammes; les siens l’en retirent, les autres l’y -jettent de nouveau; elle est ainsi ballottée jusqu’à ce qu’elle -tombe dans un état d’insensibilité complète.<span class="pagenum"><a name="page_194" id="page_194">{194}</a></span></p> - -<p>Lorsque le corps est brûlé, la veuve doit ramasser les plus -grands os, les envelopper dans une écorce de bouleau et les -porter au cou pendant plusieurs années. Dans cet état, on la -considère comme esclave; les travaux les plus pénibles -deviennent son partage; elle est la servante de toutes les -femmes, même des enfants, et la moindre désobéissance de sa -part lui attire un châtiment sévère. Les cendres de son mari -étant mises en terre, elle est obligée de surveiller l’endroit et -d’en ôter les herbes. Souvent les malheureuses veuves se -suicident pour éviter tant de cruautés. Au bout de trois ou -quatre ans, les parents se concertent pour la relever de son -deuil. Ils préparent un grand festin et y invitent tout le voisinage. -On introduit la veuve, portant encore les ossements de -son mari; on les lui ôte pour les renfermer dans un cercueil -qu’on attache à l’extrémité d’un poteau d’environ douze pieds. -Les convives célèbrent son veuvage par les plus grands éloges; -l’un d’eux lui verse sur la tête un vase plein d’huile, un autre -la couvre de duvet. Cette dernière cérémonie lui donne le -droit de se remarier; mais comme on peut facilement se -l’imaginer, le nombre de celles qui se hasardent une seconde -fois est très-petit.</p> - -<p>Lorsque je parle en général du caractère et des coutumes -des sauvages, j’excepte toujours l’Indien qui habite la frontière -de l’homme civilisé, et qui, par le commerce avec ce dernier, -est généralement un être abruti. C’est une triste vérité reconnue -en Amérique, que là où les blancs sans principes -pénètrent avec les boissons enivrantes, bientôt les vices les -plus dégradants y règnent.</p> - -<p>Le sauvage est circonspect et discret dans ses paroles et -dans ses actions: rarement il s’emporte. S’il s’agit des ennemis -héréditaires de sa nation, alors il ne respire que haine et -vengeance; mais on peut lui appliquer ce qu’un auteur espagnol -a dit des Maures: «Que l’Indien ne se venge pas parce que -sa colère dure encore, mais parce que sa vengeance seule<span class="pagenum"><a name="page_195" id="page_195">{195}</a></span> -peut distraire sa pensée du poids d’infamie dont il est accablé; -il se venge, parce que, à ses yeux, il n’y a qu’une âme basse -qui puisse pardonner les affronts; il nourrit sa rancune, -parce que, s’il la sentait s’éteindre, il croirait avoir dégénéré.» -Dans toute autre occasion, il est froid et délibéré, étouffant -avec soin la moindre agitation. Découvre-t-il, par exemple, -que son ami est en danger d’être tué par quelque ennemi aux -aguets, on ne le verra pas accourir précipitamment pour le -lui annoncer, comme s’il était dominé par le sentiment de la -crainte; il lui dira paisiblement: «Mon frère, où vas-tu aujourd’hui?» -Sur sa réponse, il ajoutera avec le même air -d’indifférence: «Une bête féroce se trouve cachée sur ta -route.» Cette allusion suffit, et son ami évite le danger avec -autant de soin que s’il avait connu tous les détails relatifs au -piége qu’on lui tendait. Si la chasse d’un sauvage a été -infructueuse pendant plusieurs jours, et que la faim le dévore, -il ne le fera pas connaître aux autres par son impatience ou -son mécontentement; mais il fumera son calumet comme si -tout lui eût réussi à son gré; agir autrement serait manquer -de courage et s’exposer à être flétri par le sobriquet le plus -injurieux que puisse recevoir le sauvage, celui de <i>vieille -femme</i>.</p> - -<p>Dites à un sauvage que ses enfants se sont signalés dans les -combats, qu’ils ont enlevé des chevelures, qu’ils emmènent -des prisonniers et des chevaux, le père ne montre aucune -émotion de joie, et se borne à répondre: «Ils ont bien fait.» -Si, au contraire, on lui apprend que ses enfants sont morts -ou prisonniers, il se contente de dire: «C’est malheureux.» -Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera -que quelques jours après.</p> - -<p>L’Indien montre une sagacité étonnante, et apprend avec -la plus grande facilité tout ce qui exige l’application de l’esprit. -L’expérience et l’observation lui donnent des connaissances -que n’a pas l’homme civilisé. C’est ainsi qu’il traversera une<span class="pagenum"><a name="page_196" id="page_196">{196}</a></span> -forêt ou une plaine de deux cents milles, avec autant de précision -qu’un nautonier guidé par sa boussole sillonne l’Océan, -sans jamais dévier en rien de la ligne droite. Avec la même -justesse, et à quelque heure que ce soit, il vous indiquera le -soleil, n’importe l’épaisseur des brouillards ou des nuages qui -l’offusquent. A la piste, il découvrira un homme ou un animal, -eût-il marché sur des feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse -perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle -est plutôt le fruit de son application constante à réfléchir sur -les connaissances déjà acquises par l’expérience des aïeux; -elle tient aussi à une mémoire excellente qui doit suppléer -dans les Indiens l’avantage qui leur manque, de fixer comme -nous leurs souvenirs sur le papier. Ainsi ils se rappellent, -avec une minutieuse exactitude, tous les points des traités -conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils -ont été tenus.</p> - -<p>Quelques écrivains supposent que les Indiens sont guidés -par l’instinct, et que chez eux les enfants trouveraient aussi -aisément leur chemin à travers une forêt que les personnes -d’un âge plus avancé. C’est une erreur. J’ai interrogé sur ce -point des sauvages intelligents, et ils m’ont laissé la conviction -que c’est à leur grande attention à la croissance des arbres et -à la position du soleil qu’ils doivent cette grande facilité de -se guider dans leurs courses. Ils retiennent non-seulement la -position de tel ou tel arbre, mais encore sa taille, sa forme, -son espèce et sa dimension. Ils savent que, dans tout arbre, -le côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent -les autres points cardinaux, et que le côté exposé au -sud-est est celui qui a les branches les plus fortes et les plus -nombreuses. C’est d’après ces observations et d’autres semblables, -qu’ils se dirigent dans leur marche; ils ont grand -besoin de les inculquer de bonne heure à leurs enfants. Moi-même -je me suis souvent servi avec succès de leurs remarques -dans mes petites courses à travers la forêt.<span class="pagenum"><a name="page_197" id="page_197">{197}</a></span></p> - -<p>Ils mesurent la distance des lieux par journées de marche. -D’après toutes les observations que j’ai faites, leur journée -équivaut à peu près à cinquante ou soixante milles anglais -lorsqu’ils voyagent seuls, et à quinze ou vingt milles seulement -lorsqu’ils lèvent leurs camps. Bien qu’ils n’aient aucune -connaissance de la géographie et des sciences qui en sont la -base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces -d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus, -marquant les distances par journées, demi-journées -ou quarts de journées. Ces plans leur servent à régler en conseil -leurs excursions lointaines pour la guerre ou pour la -chasse. Leur seule astronomie consiste à pouvoir montrer -l’étoile polaire, qui est leur guide dans les voyages de nuit.</p> - -<p>Les songes, chez les Indiens, sont l’objet d’une grande -vénération. Selon eux, le songe est la voie ordinaire dont se -servent le Grand-Esprit et les manitous pour faire connaître -à l’homme leur volonté, pour le guider par des conseils salutaires -et pour lui donner l’intuition de l’avenir. Partant de -cette idée, et regardant le songe, ou comme un désir de l’âme -inspiré par le génie, ou comme un ordre émanant directement -de lui, ils établissent en principe que c’est un devoir religieux -d’obéir ponctuellement. Un sauvage, dit Charlevoix dans son -journal (et j’ai connu des cas semblables), ayant rêvé qu’il se -faisait couper un doigt, le fit couper en effet le lendemain, -après s’y être préparé par le jeûne. Un autre, s’étant vu prisonnier -dans un rêve, ne sut à quoi s’en tenir; il consulta les -jongleurs, et, sur leur avis, se fit attacher à un poteau pour -être brûlé en différentes parties du corps. Parmi les <i>Corbeaux</i>, -j’ai vu un guerrier qui, à cause d’un songe, a pris des vêtements -de femme, et s’est assujetti à tous les devoirs et travaux -qu’exige un état si humiliant pour un Indien. Au contraire, -chez les <i>Serpents</i>, une femme rêva un jour qu’elle -était homme et qu’elle tuait les animaux à la chasse. A son -réveil, elle se revêtit des habits de son mari, prit son fusil,<span class="pagenum"><a name="page_198" id="page_198">{198}</a></span> -et alla essayer l’efficacité de son songe; elle tua un chevreuil. -Depuis ce temps, elle n’a plus quitté l’habillement d’homme; -elle va à la chasse et à la guerre; par quelques coups intrépides, -elle a obtenu le titre de <i>brave</i> et le privilége d’être -admise à tous les conseils des chefs. Il ne faudrait rien moins -qu’un autre rêve pour lui faire reprendre sa jupe.</p> - -<p>Les <i>Potowatomies</i> et les sauvages du nord ont la coutume, -lorsqu’ils font ou renouvellent des traités de paix, de se présenter -un collier fait de coquilles de buccins et qu’ils appellent -le <i>wampum</i>. Lorsqu’ils sollicitent l’alliance définitive ou offensive -d’une autre nation, ils joignent à l’envoi du wampum un -casse-tête teint de sang, invitant leurs voisins à venir boire -avec eux le sang de leurs ennemis; expression figurative, -mais qui souvent devient une triste réalité.</p> - -<p>Chez les nations de l’ouest, c’est le <i>calumet</i> qui sert de -wampum, lorsqu’il s’agit de la paix ou de la guerre. Fumer le -calumet ensemble, c’est prendre l’engagement solennel de se -traiter en amis; celui qui y est infidèle perd toute estime et -confiance, est considéré comme infâme et s’expose à la vengeance -divine. Lorsqu’on déclare la guerre, le calumet et -tous ses ornements sont rouges. Quelquefois il n’est rouge -que d’un côté. Cette marque, et les différentes manières d’orner -le calumet, font connaître au premier coup d’œil, à quiconque -est versé dans leurs usages, les désirs de la nation -qui le présente, ou ce qu’elle a résolu de faire.</p> - -<p>Le calumet entre dans toutes les cérémonies religieuses; -c’est l’instrument par lequel ils préludent à toutes leurs invocations. -Fumer est leur préparation prochaine, lorsqu’ils s’adressent -au Grand-Esprit, au soleil, à la lune, à la terre et -à l’eau, et qu’ils les prennent pour témoins de leur sincérité -et pour garants de leurs engagements. Cette coutume des sauvages, -quoique ridicule en apparence, a cependant son bon -côté. L’expérience leur a appris que fumer tend à dissiper -les vapeurs du cerveau, à relever leur courage, à les habituer<span class="pagenum"><a name="page_199" id="page_199">{199}</a></span> -à penser et à juger avec justesse; c’est pourquoi le calumet -est encore introduit dans les conseils comme prologue, et devient -le sceau de leurs décrets lorsque les résolutions sont -prises. Ils l’envoient comme gage de fidélité et de respect à -ceux qu’ils veulent consulter, ou avec qui ils sont en alliance -ou en traité.</p> - -<p>L’opinion des sauvages sur les bons effets du tabac ne sera -peut-être pas admise de tout le monde, car l’expérience semble -démontrer que la fumée du tabac agit puissamment sur le -système nerveux. Je répondrai pour les sauvages: Si la fumée -du tabac est tirée et rejetée par la bouche, elle produit sans -doute l’effet d’un narcotique stupéfiant; mais lorsqu’elle est -aspirée dans les poumons (et c’est la pratique universelle des -sauvages), alors c’est toute autre chose. Qu’on essaie.</p> - -<h3><a name="ONZIEME_LETTRE" id="ONZIEME_LETTRE"></a>ONZIÈME LETTRE<br /><br /> -<small>A UN PÈRE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS</small></h3> - -<p class="r"> -Sainte-Marie des Montagnes Rocheuses,<br /> -31 décembre 1841.<br /> -</p> - -<p>Après vous avoir donné la relation de ma course du mois -dernier et les observations que j’y ai recueillies, il me reste -encore à vous faire l’exposé de ce qui s’est passé chez les -<i>Têtes-plates</i> pendant mon absence, et depuis mon retour jusqu’aujourd’hui, -dernier jour de l’an. Les détails dans lesquels -je vais entrer sur la situation de notre réduction naissante, -sous le rapport tant matériel que spirituel, vous feront voir -que les PP. Point et Mengarini ne sont pas restés oisifs, et<span class="pagenum"><a name="page_200" id="page_200">{200}</a></span> -que tous les résultats obtenus viennent à l’appui de ce que -j’ai avancé dans mes lettres précédentes.</p> - -<p>Comme le plan de notre réduction était définitivement -arrêté, il s’agissait d’en venir, avant l’hiver, à un commencement -d’exécution. Ce qui pressait le plus, c’était une clôture -qui renfermât le terrain destiné au presbytère et à la ferme, -et un bâtiment pouvant servir provisoirement d’église. On se -mit à l’œuvre de si bon cœur, que dans l’espace d’un mois -tout fut achevé. Les <i>Têtes-plates</i> eurent bientôt coupé dans les -forêts deux ou trois mille pieux dont ils firent la clôture; et -pendant ce temps, nos bons Frères et les trois charpentiers -que nous avions emmenés avec nous construisirent, à l’aide -de la hache, de la scie et de la tarière, une chapelle avec -fronton, colonnade et galerie, balustrades, stalles, chœur, -etc., dans laquelle on put réunir, le jour de saint Martin, -11 novembre, tous les catéchumènes, et continuer à les instruire -jusqu’au 3 décembre, jour fixé pour le baptême.</p> - -<p>Dans l’intervalle, entre ces deux époques, il y eut tous les -jours une instruction de plus, à huit heures du soir, pour les -personnes mariées ou en âge de l’être; elle durait ordinairement -environ cinq quarts d’heure. Le recueillement de ces -bons sauvages, toujours avides de la parole de Dieu, se faisait -surtout remarquer le soir, dans le silence de la nuit, et -dans l’absence des petits enfants, gardés à la loge par leurs -frères et sœurs d’un âge plus avancé. Le bon Dieu exauça si -bien leurs désirs, que le jour de saint François Xavier les -Pères eurent la consolation de baptiser deux cent deux adultes.</p> - -<p>Tant d’âmes ne purent être arrachées au démon sans exciter -sa rage; aussi en ressentit-on les effets à Sainte-Marie. Symptômes -de défiance et d’autres tentations dans les mieux intentionnés; -maladie de l’interprète, du sacristain, du préfet de -l’église, lorsque leur concours semblait le plus urgent; les -orgues brisées involontairement par les sauvages, au moment -même où l’on devait en faire un si bon usage; un ouragan la<span class="pagenum"><a name="page_201" id="page_201">{201}</a></span> -veille du baptême, le même qui avait renversé ma loge dans -la prairie aux chevaux; les arbres déracinés dans la forêt, -trois loges emportées par le vent; l’église ébranlée jusque -dans ses fondements, et ses fenêtres enfoncées: tout semblait -conjurer contre la belle cérémonie du baptême; mais, le jour -arrivé, tous les nuages disparurent.</p> - -<p>Les Pères s’étaient proposé de faire les mariages le jour -même du baptême; mais l’administration de ce premier sacrement -s’étant prolongé beaucoup plus longtemps qu’ils ne -l’avaient cru, à cause de tout ce qu’il fallait dire ou entendre -par interprète, ils furent obligés de remettre les mariages au -lendemain, abandonnant à Dieu et aux nouveaux chrétiens la -garde de leur innocence baptismale.</p> - -<p>Comme aucun des anciens missionnaires n’a rien laissé par -écrit sur la conduite à tenir dans les mariages, il sera peut-être -utile de rapporter ici celle que nous avons tenue ou -établie, afin qu’elle soit redressée, si elle n’avait pas été ce -qu’elle aurait dû être.</p> - -<p>1º Nous sommes partis du principe que, généralement -parlant, il n’y a point de mariages valides chez les sauvages -de ces contrées. La raison en est qu’on n’en trouve pas un, -même parmi les meilleurs, qui, après le mariage contracté à -la façon du pays, ne se croie le droit de renvoyer sa première -femme quand il le juge à propos et d’en prendre une autre; -plusieurs même se croient le droit d’en avoir plusieurs à la -fois. Il est vrai qu’en se mariant ils se promettent parfois qu’ils -ne se sépareront qu’à la mort, ou qu’ils ne se marieront jamais -à d’autres; mais quel homme ou quelle femme passionnés n’en -ont pas dit autant? Peut-on inférer de là que le contrat soit -valide quand il est universellement reçu qu’après de telles -promesses on ne reste pas moins libre de faire ce qu’on veut si -l’on se dégoûte l’un de l’autre? Nous sommes donc convenus -sur le principe que, parmi eux, jusqu’à présent, il n’y a pas -eu de mariage, parce qu’ils n’en ont jamais bien connu<span class="pagenum"><a name="page_202" id="page_202">{202}</a></span> -l’essence et l’obligation. Ne pas supposer cela, serait s’engager -dans un labyrinthe dont il serait bien difficile de sortir. -C’était, si je ne me trompe, la conduite de saint François -Xavier dans les Indes, puisqu’il est dit dans sa vie qu’il -louait devant les maris celle de leurs femmes qu’il croyait -devoir leur être plus chère, afin qu’ils s’en tinssent plus facilement -à une seule.</p> - -<p>2º Supposant ensuite que dans l’usage du mariage il n’y -avait eu que des fautes matérielles, on n’a parlé de la nécessité -de la réhabilitation que pour le temps qui suivrait le baptême.</p> - -<p>Après qu’on eut donc pris les informations nécessaires pour -reconnaître les degrés de parenté et en donner la dispense, -on célébra la cérémonie des mariages le lendemain du baptême; -elle contribua beaucoup à donner à la peuplade une -haute idée de notre sainte religion. Les vingt-quatre mariages -contractés en ce jour offraient ce mélange de simplicité, de -respectueuse affection et de joie profonde, qui sont les sûrs -indices d’une bonne conscience. Il y avait, parmi les couples, -des vieillards des deux sexes; leur présence à l’église pour un -tel acte, qui prêterait peut-être à rire en Europe, ne rendait -la cérémonie que plus respectable aux yeux de l’assemblée. -C’est que chez les <i>Têtes-plates</i> tout ce qui touche à la religion -est sacré; malheur à celui qui insinuerait la moindre plaisanterie -sur ce sujet. Chacun sortit de la chapelle le cœur gros -de ces doux souvenirs, qui, épurés par la grâce, font le charme -de la vie et surtout de la société conjugale.</p> - -<p>La seule chose qui parût étrange aux Indiens, c’est qu’il -fallût prendre les noms des témoins. Mais lorsqu’on leur eut -dit que l’Eglise l’ordonnait ainsi pour donner plus de poids et -de dignité au contrat de mariage, ils n’y virent plus rien que -de raisonnable, et c’était à qui serait témoin pour les autres. -Le même étonnement s’était manifesté dans le baptême au -sujet des parrains. L’interprète avait rendu le mot de parrain,<span class="pagenum"><a name="page_203" id="page_203">{203}</a></span> -qui n’est pas de leur langue, par celui de second père. Les -pauvres sauvages, ne sachant pas ce que signifiait ce titre, ni -quelles obligations il pouvait entraîner, ne se prêtaient volontiers -ni à se choisir un parrain ni à l’être pour un autre. Quand -on se fut bien entendu, les difficultés s’aplanirent d’autant -plus facilement que, pour ne pas multiplier les affinités spirituelles, -on donna seulement un parrain aux hommes et une -marraine aux femmes, et que, quant aux obligations attachées -à ce titre, les <i>Robes-noires</i> promirent de se charger de la -plus grande partie du fardeau. Pour les premiers baptêmes, -le choix des parrains était fort limité, puisqu’il n’y avait encore -que treize chrétiens adultes; mais la section des personnes -les plus âgées ayant été baptisée avant les autres, ces -nouveaux chrétiens, sans quitter le cierge, symbole de leur -foi, furent choisis pour la seconde section, et ainsi de suite -jusqu’à la fin.</p> - -<p>Venons aux détails des cérémonies. La veille du baptême, -les Pères n’avaient plus réuni la peuplade depuis le matin, à -cause des préparatifs à faire pour l’ornement de la chapelle et -d’une indisposition du P. Mengarini. Le soir, il y eut réunion, -mais quel fut l’étonnement de ce bon peuple en voyant la décoration -de la chapelle! Quelques jours auparavant, on avait -chargé les femmes, les filles et les enfants de faire le plus -grand nombre possible de nattes de jonc ou d’autres tissus; -toutes avaient concourues à cette bonne œuvre, de sorte qu’on -en eut pour couvrir tout le terrain, tapisser le plafond et les -murailles, faire des corniches et des lambris, etc. Ces nattes -ornées de festons de verdure, de jolies draperies autour de -l’autel, un ciel où se trouvait le saint Nom de Jésus, le tableau -de la sainte Vierge sur le tabernacle, la porte du tabernacle -représentant le saint Cœur de Jésus, les images des -stations du chemin de la croix enchâssées dans des cadres -rouges, la lumière des flambeaux, le silence de la nuit, l’approche -d’un grand jour, le calme du soir après un terrible<span class="pagenum"><a name="page_204" id="page_204">{204}</a></span> -ouragan: tout cela, avec la grâce de Dieu, disposa si bien les -cœurs et les esprits, que je ne crois pas qu’il fût possible de -voir sur la terre une assemblée d’hommes plus semblables à la -compagnie des saints. C’est là le beau bouquet qu’il fut permis -aux Pères d’offrir le lendemain à saint François Xavier. Ce -jour, on passa quatorze heures et demie à l’église; depuis huit -heures du matin jusqu’à dix heures et demie du soir, il n’y -eut qu’un intervalle d’une heure et demie pour le repas. Voici -l’ordre suivi: d’abord on baptisa les chefs et les hommes mariés, -qui servirent ensuite de parrains aux jeunes et aux petits -garçons. Vinrent ensuites les femmes mariées qui conservaient -leurs maris, puis les veuves et les femmes délaissées; enfin -les jeunes personnes et les petites filles.</p> - -<p>Qu’il était beau d’entendre ces bons sauvages répondre avec -intelligence à toutes les questions qui leur étaient adressées, -réciter leurs prières avec un redoublement de ferveur au -moment où on les baptisait, et se retirer ensuite à leurs -places, tenant à la main le flambeau, symbole de leur ardente -charité!</p> - -<p>Je ne parlerai pas de leur exactitude à se rendre aux instructions, -de leur avidité pour les entendre, du profit sensible -que la peuplade en tira; tout cela est ordinaire dans le cours -d’une mission; mais ce qui ne se voit que rarement, ce sont -les sacrifices héroïques qui ont été faits. Plusieurs avaient -deux femmes: ils ont gardé celle qui avait le plus d’enfants -et renvoyé l’autre avec tous les égards possibles. Un soir, l’un -d’eux vint trouver un des Pères à la loge qui était en ce -moment remplie de sauvages; là, sans respect humain, il -exposa sa situation, demanda conseil et fit à l’instant ce qu’on -lui conseilla; il renvoya la plus jeune des deux femmes qu’il -avait eue, lui donnant ce qu’il aurait souhaité qu’un autre -en pareille circonstance eût donné à sa sœur, et se remit avec -la plus âgée qu’il avait quittée. A la fin d’une instruction, une -jeune femme demanda à parler, et déclara publiquement qu’elle<span class="pagenum"><a name="page_205" id="page_205">{205}</a></span> -désirait bien ardemment de recevoir le baptême, mais que -jusqu’alors elle avait été si méchante qu’elle n’osait pas le -demander. Tous auraient voulu faire leur confession en public. -Un grand nombre de jeunes mères, mariées à la façon des -sauvages et abandonnées de leurs maris qui n’étaient pas des -<i>Têtes-plates</i>, y renoncèrent à jamais de tout leur cœur, pour -avoir le bonheur d’être baptisées. Voici comment s’y prit une -femme déjà âgée pour déterminer son mari qui balançait -encore: «Je vous aime bien, lui dit-elle, je sais que vous -m’aimez aussi, mais vous aimez l’autre autant que moi. Je suis -vieille, elle est jeune: eh bien, laissez-moi avec mes enfants, -restez avec elle; par ce moyen nous plairons tous au bon Dieu, -et nous pourrons tous être baptisés.» On sera encore plus -étonné de les entendre parler ainsi, quand on saura que primitivement, -loin de vouloir faire mal en prenant deux femmes, -ces pauvres <i>Têtes-plates</i> avaient cru bien faire, quelque méchant -leur ayant fait accroire que la chose était méritoire devant -Dieu.</p> - -<p>Voici le règlement ordinaire que nous suivons dans le village. -Lorsque l’<i>Angelus</i> sonne, les Indiens se lèvent; une demi-heure -après, on dit en commun les prières du matin; tous -assistent à la messe et à l’instruction. Vers le coucher du -soleil, on dit de même les prières du soir, puis on fait une -seconde instruction d’environ cinq quarts d’heure. A deux -heures après-midi, catéchisme, d’obligation pour les enfants, -libre pour les grandes personnes. Les enfants sont partagés -en deux sections: la première comprend ceux qui savent déjà -leurs prières; la seconde, les commençants. Un des Pères fait -tous les matins la visite des malades pour leur procurer des -remèdes ou les consoler, selon le besoin.</p> - -<p>Nous avons adopté le système d’enseignement et de récompense -en usage dans les écoles des Frères de la Doctrine -chrétienne. Pendant le catéchisme, qui dure environ une -heure, il y a récitation, explication et chant de cantiques.<span class="pagenum"><a name="page_206" id="page_206">{206}</a></span> -Chaque jour, pour chaque bonne réponse, on donne de -bonnes notes en plus ou moins grand nombre, selon la difficulté -de la question proposée. L’expérience a prouvé que -ces notes, données sur le champ, sont moins embarrassantes -lorsqu’on les donne de la main à la main, que lorsqu’on les -inscrit dans un tableau; cela prend moins de temps, intéresse -davantage les enfants et les rend plus attentifs et plus soigneux. -Elles servent en même temps de certificat de présence au catéchisme -et de marque d’intelligence et de bonne volonté, que -les parents sont bien aises de les voir exhiber à leur retour. -Aussi ces bons parents, afin de les rendre capables de mieux -répondre le lendemain, et en partie pour s’instruire eux-mêmes -plus à fond, leur font-ils répéter chez eux tout ce -qu’ils ont entendu au catéchisme. Le désir de voir les enfants -s’y distinguer y a attiré presque toute la peuplade; aucun des -chefs qui a des enfants n’y a manqué, et il n’y a pas moins -d’émulation parmi les parents que parmi les enfants.</p> - -<p>Ce qui a surtout donné de la valeur aux bonnes notes, c’est -l’exactitude et la justice reconnue avec laquelle on récompense -ceux qui répondent bien. Les bonnes notes de la semaine sont -récompensées le dimanche par des croix, des médailles ou des -rubans distribués publiquement à ceux des enfants qui en ont -obtenu le plus grand nombre; ils en restent décorés toute la -semaine suivante. Le premier dimanche de chaque mois, on -distribue à ceux qui ont obtenu le plus de bonnes notes, dans -le cours du mois, quelques médailles ou images qui deviennent -la propriété de chacun. Ces images conservées avec soin, -sont de grands stimulants, non-seulement pour faire apprendre -le catéchisme, mais encore pour exciter à la piété. On en -conçoit la raison: ce sont des monuments de victoire, des -exemples de vertu, des exhortations à la piété, des modèles -de perfection. Ce qui leur donne un plus grand prix encore, -c’est leur rareté, ce sont les efforts qu’il faut faire pour les -mériter. Comme l’amour du travail est surtout ce qu’il faut<span class="pagenum"><a name="page_207" id="page_207">{207}</a></span> -inspirer aux sauvages qui sont naturellement portés à la paresse, -on a jugé à propos de récompenser les petits ouvrages -qu’ils sont capables de faire, comme on récompense le catéchisme.</p> - -<p>Pour maintenir le bon ordre et favoriser l’émulation, les -enfants du catéchisme sont divisés en sept ou huit bandes de -six chacune; les garçons d’un côté, les filles de l’autre. A la -tête de chaque bande, il y a un chef chargé d’aider les autres -à apprendre et à retenir la lettre du catéchisme. Afin que -tous puissent nourrir l’espoir de mériter une récompense à la -fin de la semaine ou du moins une bonne note, on les a partagés -de manière à ce que les concurrents, au nombre de -cinq ou six dans chaque bande, soit de force à peu près égale.</p> - -<p>Cependant le P. Point, qui devait accompagner à la grande -chasse immédiatement après les fêtes de Noël, les camps -réunis des <i>Têtes-plates</i>, des <i>Pends-d’oreilles</i> et des <i>Nez-percés</i>, -se disposa à sa nouvelle campagne par une retraite de huit jours. -Pour moi, dès le lendemain de mon retour du fort Colville, -je me remis à l’œuvre. Trente-quatre couples de <i>Têtes-plates</i> -avaient voulu attendre mon retour pour recevoir le baptême -et réhabiliter leurs mariages; les <i>Nez-percés</i>, encore plus en -retard, n’avaient pas même présenté leurs enfants au baptême, -et l’on avait admis dans le camp un vieux chef <i>Pied-noir</i> avec -sa petite famille, cinq personnes en tout: ils montraient -tous le plus grand désir d’être instruits dans la foi chrétienne. -Je me mis donc à leur faire trois instructions par jour, outre -les catéchismes que leur faisaient les autres Pères. Ils en -profitèrent si bien, avec la grâce de Dieu, que je pus admettre -aux fonts baptismaux, le jour de Noël, cent quinze <i>Têtes-plates</i> -avec trois de leurs chefs, trente <i>Nez-percés</i> avec leur chef, -et le chef <i>Pied-noir</i> avec sa famille. Ce jour, je commençai -mes messes à sept heures du matin; à cinq heures après-midi, -je me trouvais encore dans la chapelle. Je ne puis vous exprimer -les consolations que j’éprouvai dans ces heureux mo<span class="pagenum"><a name="page_208" id="page_208">{208}</a></span>ments; -rien de plus édifiant que le maintien et la dévotion -de ces bons sauvages. Le lendemain, je chantai une messe -solennelle en action de grâces pour les insignes faveurs dont -le Seigneur avait daigné combler son peuple. Six à sept cents -nouveaux chrétiens, en y comprenant les petits enfants, réunis -dans une pauvre chapelle couverte de jonc, au milieu d’un -désert où peu auparavant le nom du vrai Dieu était à peine -connu, y offrant à leur Créateur leurs cœurs régénérés dans -les saintes eaux du baptême, et protestant de persévérer -jusqu’à la mort dans son saint service: c’était là sans doute -une offrande des plus agréables à Dieu, et qui, nous l’espérons, -attirera la rosée céleste sur les <i>Têtes-plates</i> et sur les -nations voisines.</p> - -<p>Le 29, le gros camp, accompagné du P. Point, nous quitta -pour la grande chasse des buffles; réunis au camp des <i>Pends-d’oreilles</i>, -qui les attendaient à deux journées de marche d’ici, -ils seront au delà de deux cents loges. Je suis rempli d’espoir -dans l’attente des nouveaux succès par lesquels le Seigneur -daignera, je l’espère, récompenser le zèle de ses serviteurs. -Dans l’entre-temps, nous nous occupons, le P. Mengarini et -moi, à traduire le catéchisme en langue <i>tête-plate</i>, et à préparer -à la première communion environ cent cinquante personnes -restées à Sainte-Marie. Nos bons Frères et nos charpentiers -continuent à entourer tout le terrain de la réduction -d’une forte palissade munie de deux bastions. Cet ouvrage est -d’une nécessité absolue pour nous mettre à l’abri des incursions -furtives des <i>Pieds-noirs</i>, dont nous attendons de jour à -autre une visite. Notre confiance à Dieu sera toujours notre -bouclier; nous prenons les précautions que dicte la prudence, -et nous demeurons sans crainte à notre poste.</p> - -<p>Un jeune <i>Simpoil</i> vient d’arriver à notre camp; voici ses -paroles mot pour mot: «Je suis Simpoil, ma nation fait pitié; -elle m’envoie pour écouter vos paroles et apprendre la prière -que vous annoncez aux <i>Têtes-plates</i>; les Simpoils désirent<span class="pagenum"><a name="page_209" id="page_209">{209}</a></span> -aussi la connaître et imiter leur exemple.» Ce brave jeune -homme va passer l’hiver avec nous, et retournera au printemps -prochain parmi ses frères, pour y jeter la semence de l’Evangile.</p> - -<p>Toute la nation <i>tête-plate</i> convertie, quatre cents <i>Kalispels</i> -déjà baptisés, ainsi que quatre-vingts <i>Nez-percés</i>, plusieurs -<i>Cœurs-d’alène</i>, <i>Kootenays</i> et <i>Pieds-noirs</i>; les <i>Serpents</i>, les -<i>Simpoils</i>, les <i>Chaudières</i> et une foule d’autres peuples qui -nous tendent les bras; le gouverneur du fort Van-Couver et -le Révérend M. Blanchet, qui demandent avec les plus vives -instances que nous venions former un établissement dans cette -contrée; en un mot tout un vaste pays qui n’attend que l’arrivée -des véritables ministres de Dieu, pour se ranger sous -l’étendard de la croix de Jésus-Christ: voilà, mon Révérend -Père, le bouquet que nous vous offrons à la fin de 1841! -C’est au pied du crucifix que vous cherchez les moyens -de procurer le plus grand bien spirituel des âmes confiées à -vos enfants. Notre nombre est bien loin de suffire aux besoins -pressants et actuels des peuples qui nous appellent à leur -secours. La propagande protestante est sur le qui-vive. Envoyez-nous -donc au plus tôt des auxiliaires, des Pères et des -Frères, et des milliers d’âmes vous béniront au trône de -Dieu pendant toute l’éternité!</p> - -<h3><a name="Copie_dune_lettre_du_reverend_M_Blanchet" id="Copie_dune_lettre_du_reverend_M_Blanchet"></a>Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet,<br /> -reçue le 1ᵉʳ novembre 1841<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>.</h3> - -<p class="r"> -Fort Van-Couver, 28 septembre 1841.<br /> -</p> - -<p>Bénie soit la divine providence du Dieu tout-puissant qui -vous a protégé, conservé, ramené au milieu de vos chers -néophytes avec un puissant secours!<span class="pagenum"><a name="page_210" id="page_210">{210}</a></span></p> - -<p>Je félicite le pays du trésor qu’il possède par l’arrivée et -l’établissement des membres de la Compagnie de Jésus. Veuillez -bien témoigner aux révérends Pères et Frères ma vénération -et mon profond respect. Je prie le Seigneur de bénir vos -travaux, de continuer vos victoires et vos succès. Dans peu -d’années, vous aurez la gloire et la consolation de voir se -ranger sous l’étendard de la croix, par votre entremise, tous -les sauvages du haut de la Columbie.</p> - -<p>Je ne doute pas que notre excellent gouverneur, M. John -Mac-Lauglin, ne vous donne tous les appuis et secours qui -seront en son pouvoir. C’est un bonheur pour notre sainte -religion que ce grand homme soit à la tête des affaires de l’honorable -Compagnie de la baie d’Hudson, à l’ouest des Montagnes -Rocheuses; il l’a protégée avant notre arrivée dans le -pays; il ne cesse encore de lui donner son appui de paroles, -d’exemples et de faits.</p> - -<p>Etant dans le même pays, travaillant pour le même but, -ayant les mêmes intérêts, le triomphe de la religion catholique -dans ce vaste territoire, nous serons sensibles à tout ce qui -vous intéressera, M. de Mers et moi; nul doute que tout ce -qui nous concerne ne soit aussi l’objet de votre sensibilité.</p> - -<p>Voici en peu de mots où nous en sommes. L’établissement -catholique de Wallamette renferme près de soixante familles;<span class="pagenum"><a name="page_211" id="page_211">{211}</a></span> -celui de Cowlitz, cinq seulement; vingt-deux à Nesqually sur -le Puget-Sund, à une trentaine de lieues de Cowlitz. En outre -nous devons visiter de temps à autre les forts les plus rapprochés, -où se trouvent les serviteurs catholiques de la Compagnie. -Voilà ce qui absorbe presque tout notre temps. Nous -manquons de Frères, de Sœurs religieuses, de maîtres et de -maîtresses d’école. Nous avons à remplir le ministère de tous -les ordres, outre le soin du temporel qui est un grand -fardeau. Les femmes des Canadiens, prises de toutes les parties -du pays, apportent la diversité des langues dans les familles. -On parle généralement partout un mauvais jargon qui ne peut -servir de base à notre instruction publique. De là les obstacles -au progrès; nous allons à pas lents. Il faut montrer le français -en montrant le catéchisme, ce qui nous prend un temps infini. -Nous sommes réellement accablés. Les sauvages nous tendent -les bras de tous côtés; mais nous n’avons pas le temps de les -cultiver. Nous faisons quelques missions à la hâte parmi eux; -nous baptisons les enfants et les adultes en danger de mort. -Nous n’avons pas le temps d’apprendre les langues; jusqu’à -présent nous avons même manqué d’interprètes pour traduire -les prières; ce n’est que depuis peu que j’ai réussi à le faire -en langue tchinouk. Les difficultés augmentent par la diversités -des langues. Les <i>Kalapouyas</i> du haut de Wallamette, les -<i>Tchinouk</i> de la Columbie, les <i>Kayous</i> de Wallawalla, les <i>Nez-percés</i>, -les <i>Okinatrines</i>, les <i>Têtes-plates</i>, les <i>Serpents</i>, les -<i>Cowlitz</i>, les <i>Klikatas</i> de l’intérieur au nord de Van-Couver, -les <i>Tchébélis</i> au nord de l’embouchure de la Columbie, les -sauvages de Fesqually et de l’intérieur de la baie de Puget-Sund, -ceux de la rivière Travers, les <i>Klalams</i> de la même -baie, ceux de l’île Van-Couver, des postes du nord sur le -bord de la mer et dans l’intérieur du pays qu’arrosent les -sources et les tributaires de la rivière Travers, ont chacun -leur langue différente. Voilà les obstacles que nous avons à -vaincre tous les jours. Nos entrailles se dessèchent de voir<span class="pagenum"><a name="page_212" id="page_212">{212}</a></span> -tant d’âmes périr sous nos yeux sans pouvoir leur rompre -le pain de la parole de vie.</p> - -<p>De plus, nos moyens temporels sont limités. Nous ne -sommes que deux; nos valises ne sont point arrivées le printemps -dernier par le bâtiment de l’honorable Compagnie; -nous avons épuisé nos ressources. Les sauvages, les femmes -et les enfants nous demandent en vain des chapelets; nous -n’avons plus de catéchismes de notre diocèse à distribuer, -point de livres de prières en anglais à donner aux Irlandais -catholiques, point de livres de controverse à prêter. Le Ciel -semble être sourd à nos besoins, à nos prières, à nos vœux, -à nos désirs les plus ardents. Jugez de notre situation, et -combien nous sommes à plaindre.</p> - -<p>Cependant nous sommes environnés de sectes qui font mille -efforts pour répandre le poison de l’erreur, qui tâchent de paralyser -le peu de bien que nous faisons. Les méthodistes sont -établis en cinq endroits: au Wallamette, à huit milles de -notre établissement; chez les Klatsaps, au sud de l’embouchure -de la Columbie; à Nesqually sur le Puget-Sund; aux -grandes dalles en bas de Wallawalla; enfin à la chute de Wallamette. -Les missions presbytériennes sont à Wallawalla et -aux environs de Colville.</p> - -<p>Au milieu de tant d’ennemis, nous tâchons de tenir ferme, -de nous multiplier, de visiter beaucoup de postes, là surtout -où le danger est le plus pressant, soit afin de prendre les -devants et d’inculquer les principes catholiques, là où le poison -n’a pas encore été répandu, soit afin de paralyser les -progrès du mal ou d’en tarir la source même. Le combat a été -rude; les sauvages semblent maintenant ouvrir les yeux et -reconnaître quels sont les véritables ministres de Jésus-Christ. -Le Ciel se déclare pour nous. Si nous avions un prêtre pour -tenir une mission permanente parmi les sauvages, dans deux -ans tout le pays serait à nous. Les missions méthodistes tombent, -elles perdent leur crédit et leur peu d’influence. J’ai eu<span class="pagenum"><a name="page_213" id="page_213">{213}</a></span> -le dessus au Wallamette, par la grâce de Dieu. Ce printemps, -M. de Mers et moi, nous avons enlevé aux méthodistes un -village entier de sauvages qui se trouve au bout de la chute -du Wallamette. M. de Mers a visité les <i>Tchinouks</i> du bas du -fleuve Columbie; ils sont disposés pour nous. J’arrive des -cascades, à dix-huit lieues de Van-Couver; les sauvages de ce -poste avaient résisté jusqu’alors aux insinuations d’un prétendu -ministre. C’était une première mission; elle n’a duré -que dix jours. Ils ont appris le signe de la croix, l’Offrande du -cœur à Dieu, l’Oraison dominicale, la Salutation angélique, le -Symbole des apôtres, les dix Commandements de Dieu et ceux -de l’Eglise. Je dois les revoir bientôt près de Van-Couver, et -en baptiser un bon nombre.</p> - -<p>Le révérend M. de Mers est absent depuis deux mois pour -le Puget-Sund, où les sauvages le demandent depuis long-*temps. -Mes catéchumènes de Flackémar, village converti le -printemps passé, n’ont pu être visités depuis le mois de mai. -Ils résistent aux discours d’un nommé M. Waller, établi à la -chute du Wallamette.</p> - -<p>Jugez, monsieur, combien nous avons à faire, et combien -il serait à propos d’envoyer un de vos révérends Pères avec un -des trois Frères. Dans mon idée, c’est ici qu’il faudrait jeter -les fondements de la religion; c’est ici qu’il faudrait établir un -collége, un couvent, des écoles; c’est ici qu’un jour un successeur -des apôtres viendra de quelque part s’établir, afin de -pourvoir aux besoins spirituels d’un vaste pays, qui promet -une si abondante moisson; c’est ici que le combat est engagé, -et qu’il nous faut vaincre d’abord. Ce serait donc ici qu’il faudrait -établir une belle mission; des postes d’en bas, les missionnaires, -les révérends Pères iraient dans toutes les directions -alimenter les postes éloignés, distribuer le pain de vie -aux infidèles encore plongés dans les ombres de la mort. Si -vos plans ne vous permettent pas de changer le lieu de votre -établissement, du moins voyez le besoin où nous sommes d’un<span class="pagenum"><a name="page_214" id="page_214">{214}</a></span> -révérend Père et d’un Frère pour nous secourir dans notre -détresse.</p> - -<p>Les dernières dates des îles Sandwich, 1840, m’apprennent -que Mgr Rochure y était arrivé, accompagné de trois prêtres; -qu’une vaste église catholique devait être prête pour la célébration -des saints mystères l’automne passé, que les naturels -se convertissaient en grand nombre, que les temples des ministres -protestants étaient presque abandonnés.</p> - -<p>Mgr de Juliopolis, de la <i>Rivière-Rouge</i>, me dit que les sauvages -des pieds des Montagnes Rocheuses à l’est lui avait député -un métis qui vit avec eux, afin d’obtenir de Sa Grandeur un -prêtre pour les instruire. Le révérend M. Thibault est destiné -pour cette mission.</p> - -<p>Agréez, etc.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">F. N. Blanchet.</span><br /> -</p> - -<h3><a name="DOUZIEME" id="DOUZIEME"></a>DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE<br /><br /> -<small>A M. FRANÇOIS DE SMET</small></h3> - -<p class="r"> -Université de Saint-Louis, 3 novembre 1842.<br /> -</p> - -<p>Dans ma dernière lettre, datée du 15 août, je promis à -M. le chanoine de la Croix d’écrire de Saint-Louis, si j’avais -le bonheur d’y arriver. Le Seigneur m’a ramené sain et sauf, -et me voici en devoir de remplir ma promesse. En quittant le -P. Point et le camp des <i>Têtes-plates</i>, sur la rivière <i>Madisson</i>, -j’étais accompagné de six de nos sauvages. Trois jours après, -nous avions déjà franchi deux chaînes de montagnes et parcouru -cent cinquante milles dans un pays souvent visité par -les <i>Pieds-noirs</i>, sans toutefois les rencontrer.<span class="pagenum"><a name="page_215" id="page_215">{215}</a></span></p> - -<p>A l’endroit où la <i>Rivière des vingt-cinq vierges</i> se jette dans -la <i>Roche-jaune</i>, nous trouvâmes environ deux cent cinquante -loges de sauvages, tous amis des missionnaires, savoir: des -<i>Têtes-plates</i>, des <i>Kalispels</i>, des <i>Nez-percés</i>, des <i>Kayuses</i> et -des <i>Serpents</i>. Je passai trois jours au milieu d’eux, pour les -exhorter à la persévérance et faire les préparatifs de mon -long voyage. A mon départ, dix néophytes se présentèrent -devant ma loge, pour me servir d’escorte et m’introduire -parmi les <i>Corbeaux</i>.</p> - -<p>Le soir au lendemain, nous nous trouvâmes au milieu de -cette nombreuse peuplade. Ils nous avaient aperçus de loin; -quelques-uns d’entre eux me reconnurent. Aux cris <i>la Robe-noire, -la Robe-noire!</i> tous, grands et petits, au nombre d’environ -trois mille, sortirent de leurs loges comme les abeilles -de la ruche. A mon entrée dans le village, je devins le sujet -d’une scène assez singulière: les chefs et une cinquantaine -des plus signalés entre les braves s’empressèrent de m’entourer -et m’arrêtèrent tout court; l’un me tirait à droite, l’autre -à gauche; un troisième me tirait par la soutane; un quatrième, -aux formes et à la taille athlétiques, voulait m’enlever et me -porter dans ses bras; tous parlaient à la fois et semblaient se -quereller. Ne comprenant rien à leur querelle, je ne savais -trop si je devais être gai ou sérieux. L’interprète vint bientôt -me tirer d’embarras, et m’apprit que toute cette confusion -n’était qu’un signe de politesse et de bienveillance à mon -égard, chacun voulant avoir l’honneur de loger et de nourrir -la <i>Robe-noire</i>. Sur son avis, je fis le choix moi-même. Je ne -l’eus pas plus tôt indiqué, que les autres me lâchèrent prise, -et je suivis le principal chef dans sa loge, la plus grande et -la plus belle du camp. Les <i>Corbeaux</i> ne tardèrent pas à s’y -rendre en foule, et tous me comblèrent d’amitiés; le calumet -social, symbole d’union et de fraternité sauvage, fit le tour -sans se refroidir, accompagné de toutes les simagrées dans -lesquelles ils excellent parmi toutes les tribus du pays.<span class="pagenum"><a name="page_216" id="page_216">{216}</a></span></p> - -<p>De tous les sauvages de l’ouest des montagnes, les <i>Corbeaux</i> -sont sans contredit les plus adroits, les plus polis et les plus -avides d’instruction; ils professent beaucoup d’amitié et une -grande admiration pour les peuples civilisés. Ils me firent mille -questions; entre autres ils voulurent savoir quel est le nombre -des blancs. «Comptez, leur répondis-je, les brins d’herbe de -vos immenses plaines, et vous saurez à peu près ce que vous -désirez connaître.» Tous se mirent à rire, en disant que la -chose était impossible; mais ils comprirent ma pensée lorsque -je leur expliquai la grandeur des <i>villages</i> des blancs (New-York, -Philadelphie, Londres, Paris), la multitude de ces -grandes loges de pierres (maisons), serrées comme les doigts -de la main et entassés (par étages) jusqu’à quatre ou cinq les -unes au-dessus des autres; quand je leur appris que quelques-unes -de ces loges (en parlant des églises et des tours) -étaient aussi hautes que des collines et assez vastes pour contenir -tous les <i>Corbeaux</i> réunis, que dans la <i>loge du Conseil</i> -(le capitole de Washington) tous les grands chefs de l’univers -pourraient fumer le calumet à leur aise et sans se gêner, que -les chemins de ces grands villages étaient toujours remplis de -passagers qui allaient et venaient plus nombreux que les bandes -de buffles paissant par milliers dans quelques-unes de leurs -belles prairies, ils ne pouvaient revenir de tant de merveilles.</p> - -<p>Mais quand je leur eus fait comprendre la célérité extraordinaire -de ces <i>loges mouvantes</i> (wagons) traînées par des machines -qui vomissent des flots de fumée et laissent loin derrière -elles les coursiers les plus agiles; et ces <i>canots à feu</i> -(bateaux à vapeur) qui transportent en peu de jours, avec -armes et bagages des villages entiers d’un pays à un autre, -traversent des lacs immenses (les mers), remontent et descendent -les grands fleuves et les rivières; quand j’ajoutai que -j’avais vu des blancs s’élever dans les airs (en ballon) et planer -au milieu des nues comme l’aigle dans leurs montagnes, l’étonnement -fut à son comble, et tous mirent leur main sur la<span class="pagenum"><a name="page_217" id="page_217">{217}</a></span> -bouche en poussant un cri d’admiration: «Le Maître de la -vie est grand, disait le chef, et les blancs sont ses favoris.»</p> - -<p>C’était surtout la prière (la religion) qui paraissait les intéresser; -quelle attention ne prêtèrent-ils pas aux vérités que je -leur expliquais! Ils en avaient déjà entendu parler; ils savaient, -disaient-ils, que cette prière rend les hommes sages et heureux -sur la terre, et leur procure ensuite le bonheur de la -vie future. Aussi me demandèrent-ils la permission de rassembler -tout le camp, pour entendre ces paroles du Grand-Esprit -dont on leur avait dit tant de merveilles.</p> - -<p>Les trois pavillons que les Etats-Unis leur avaient envoyés -furent dressés à l’instant, et trois mille sauvages se trouvèrent -réunis; les malades eux-mêmes avaient été apportés sur des -peaux. A genoux sous les drapeaux avec mes dix néophytes -<i>têtes-plates</i>, et entourés de cette multitude avide d’entendre -la bonne nouvelle de l’Evangile, j’entonnai d’abord deux cantiques; -vint ensuite la récitation de toutes les prières, qui leur -furent interprétées; puis les chants recommencèrent, suivis de -l’explication du Symbole des apôtres et des dix Commandements -de Dieu. Tous parurent ravis de joie, et déclarèrent -que ce jour était le plus beau de leur vie. Ils me supplièrent -avec instance <i>de les prendre en pitié</i>, et de rester parmi eux -pour leur apprendre, ainsi qu’à leurs petits enfants, la manière -de connaître et de servir le Grand-Esprit. Je leur promis -qu’une <i>Robe-noire</i> les visiterait, mais à condition que les chefs -s’engageraient à faire cesser les vols si communs parmi eux, -et s’opposeraient avec vigueur à l’abominable corruption des -mœurs qui régnait dans la peuplade.</p> - -<p>Croyant que j’étais doué d’un pouvoir surnaturel, ils m’avaient -demandé dès le commencement de nos entretiens de -faire cesser la maladie qui ravageait le camp, et de leur procurer -l’abondance, c’est-à-dire de remplir leurs plaines de -gros gibier. Je leur répétai, en terminant mon instruction, -que le Grand-Esprit seul pouvait porter remède à leurs maux;<span class="pagenum"><a name="page_218" id="page_218">{218}</a></span> -que s’il écoute les prières de ceux qui ont un cœur droit et -pur, ou qui, détestant leurs péchés, retournent sincèrement à -lui, il rejette aussi les demandes des prévaricateurs de sa sainte -loi; que, dans sa colère, il avait détruit par le feu du ciel cinq -grands villages (Sodome; etc.), à cause de leurs abominations; -que les <i>Corbeaux</i>, suivant la même route et livrés à des désordres -de tout genre, ne devaient pas se plaindre de ce que -le Grand-Esprit semblait les punir par les maladies, par la -guerre et par la famine; qu’eux-mêmes étaient les auteurs de -toutes ces calamités, et que, loin de les voir diminuer, ils -pouvaient s’attendre à les voir augmenter encore, jusqu’à ce -qu’enfin des tourments mille fois plus affreux devinssent leur -partage pour toujours après leur mort; mais que s’ils voulaient -éviter tous ces maux, ils le pouvaient en faisant des efforts -pour arrêter et extirper le mal. Le grand orateur du camp fut -le premier à répondre: «<i>Robe-noire</i>, je t’entends: tu nous as -dit la vérité; de mon oreille tes paroles ont pénétré jusque dans -mon cœur: je voudrais que tous pussent le comprendre.» Et, -s’adressant à sa nation, il répétait avec force: «Oui, <i>Corbeaux</i>, -la <i>Robe-noire</i> nous a dit la vérité; nous sommes des chiens. -Changeons de vie, et nous vivrons, nous et nos enfants.»</p> - -<p>J’eus ensuite de longues conférences avec tous les chefs -réunis en conseil; je leur proposai l’exemple des <i>Têtes-plates</i> -et des <i>Pends-d’oreilles</i>, dont les chefs se faisaient un devoir -d’exhorter leur peuplade à la pratique des vertus, et ne craignaient -pas de déployer au besoin, dans l’intérêt même des -coupables, une juste sévérité. Ils me promirent de suivre mes -avis, m’assurant que je les trouverais mieux disposés à mon -retour. J’ai lieu de croire que cette visite, que le bon exemple -de mes néophytes et surtout les prières des <i>Têtes-plates</i> -opéreront du changement parmi les <i>Corbeaux</i>. Une de leurs -bonnes qualités, sur laquelle je fonde beaucoup d’espérance, -c’est qu’ils ont résisté avec courage à l’importation des boissons -enivrantes dans leur tribu. «A quoi bon votre eau de<span class="pagenum"><a name="page_219" id="page_219">{219}</a></span> -feu? disait leur chef aux marchands qui l’importunaient. Elle -brûle la gorge et l’estomac; elle rend l’homme semblable à un -ours; dès qu’il en a goûté, il mord, il grogne, il hurle, et -finit par tomber comme un cadavre. Votre eau de feu ne fait -que du mal. Portez-la à nos ennemis, et ils s’entre-tueront, -et leurs femmes et leurs enfants feront pitié. Quant à nous, -nous n’en voulons pas; nous sommes assez fou sans elle.»</p> - -<p>Une scène très-touchante eut lieu pendant que le conseil -était réuni. Plusieurs sauvages voulurent examiner ma croix de -missionnaire, et j’en pris occasion de leur expliquer les souffrances -de Notre-Seigneur Jésus-Christ et la cause de sa mort -sur la croix. Ensuite je remis mon crucifix entre les mains du -grand chef; il le baisa de la manière la plus respectueuse, et -les yeux levés vers le ciel, pressant avec ses deux mains le -Christ sur son cœur, il s’écria: «O Grand-Esprit, aie pitié -de tes pauvres enfants, et fais-leur miséricorde.» Tous les -assistants suivirent son exemple.</p> - -<p>Je me trouvais dans le village des <i>Corbeaux</i>, lorsqu’on leur -annonça que deux de leurs plus braves guerriers venaient de -périr victimes d’une trahison des <i>Pieds-noirs</i>. Des hérauts -firent le tour du camp, proclamant à haute voix les circonstances -du combat et la fin tragique des deux braves. Un morne -silence régnait partout; mais bientôt il fut interrompu par un -spectacle aussi hideux pour nous que propre, selon eux, à -émouvoir les cœurs les plus insensibles, et exciter dans l’âme des -guerriers le sentiment de la vengeance. Les mères, les épouses, -les sœurs et les filles des guerriers massacrés se présentèrent -tout à coup en public, la tête rasée, le visage ensanglanté. -tout le corps couvert de blessures qu’elles s’étaient faites. -Dans cet état pitoyable, elles remplissaient l’air de leurs lamentations -et de leurs cris, conjurant leurs parents, leurs -amis, leurs connaissances d’avoir pitié d’elles, de leur faire -la charité, c’est-à-dire de leur procurer une prompte et terrible -vengeance, le seul remède à leur affliction. Elles ame<span class="pagenum"><a name="page_220" id="page_220">{220}</a></span>naient -au milieu du camp tous les chevaux qu’elles possédaient. -Un des chefs sauta sur l’un de ces chevaux, et levant son -casse-tête en l’air, s’écria qu’il était prêt à aller venger le -coup. Aussitôt une foule de jeunes gens se rangèrent à ses -côtés; tous ensemble entonnèrent le refrain guerrier, et -promettant solennellement qu’ils ne retourneraient pas les -mains vides, c’est-à-dire sans chevelures, ils se mirent en -route le même jour. Dans ces occasions de deuil, les pauvres -parents distribuent aux guerriers tout ce qu’ils possèdent, -ne retenant que des haillons pour se couvrir. Le deuil cesse -lorsque la vengeance est obtenue. Les guerriers, à leur retour, -placent aux pieds des veuves et des orphelins les trophées -remportés sur l’ennemi; leurs amis viennent les féliciter et -leur offrir des présents. Alors, passant du deuil à l’exaltation, -ils jettent les haillons, se lavent, se barbouillent de couleurs, -s’habillent de leur mieux, attachent les chevelures conquises -au bout des perches, et font le tour du camp, chantant, -dansant, et traînant à leur suite tout le village.</p> - -<p>Le 25, je fis mes adieux à mes compagnons <i>Têtes-plates</i> -et aux <i>Corbeaux</i>; je m’élançai une seconde fois dans les -plaines arides de la Roche-jaune, accompagné du fidèle Iroquois -Ignace, d’un métis Crie, nommé Gabriel, et de deux braves -Américains, qui, bien que protestants, voulurent servir de -guides à un pauvre missionnaire catholique. Je ne reviendrai -pas sur la description que j’ai déjà faite de ces régions; c’est -peut-être le plus dangereux des déserts, et bien certainement -le théâtre d’innombrables scènes tragiques, de combats, de -stratagèmes, de meurtres, de carnage et de toutes sortes de -cruautés. A chaque pas, l’interprète <i>Corbeau</i>, qui avait -séjourné onze ans dans le pays, régalait sa petite compagnie -de quelque trait de ce genre, montrant du doigt l’endroit même -où la chose s’était passée. Dans notre situation présente, ces -récits n’avaient guère de quoi m’amuser; tous roulaient sur -des massacres et des surprises, et je ne pouvais me défendre<span class="pagenum"><a name="page_221" id="page_221">{221}</a></span> -de penser qu’à chaque instant nous-mêmes pouvions devenir -les victimes d’une attaque semblable. C’est ici principalement -que les <i>Corbeaux</i>, les <i>Pieds-noirs</i>, les <i>Scioux</i>, les <i>Sheyennes</i>, -les <i>Assiniboins</i>, les <i>Arikaras</i> et les <i>Minatarées</i> vident leurs -querelles interminables, se vengeant et se revengeant sans -cesse les uns sur les autres.</p> - -<p>Après six jours de marche, nous nous trouvâmes sur le -lieu même d’un massacre tout récent. Les membres sanglants de -dix <i>Assiniboins</i>, tués trois jours auparavant, étaient éparpillés -ça et là, et presque toutes les chairs avaient été dévorées par -les oiseaux carnassiers. A la vue de ces ossements et des -vautours qui planaient au-dessus de nos têtes, j’avoue que -le peu de courage dont je me croyais animé sembla entièrement -me quitter et faire place à une frayeur secrète que -j’essayais toutefois de combattre et de cacher à mes compagnons -de voyage. Les circonstances ne semblaient guère -propres à nous tranquilliser. Bientôt nous remarquâmes des -traces fraîches d’hommes et de chevaux qui ne nous laissèrent -aucun doute sur la proximité de l’ennemi; notre guide nous -dit même qu’il nous croyait déjà découverts, mais qu’en -continuant nos précautions nous parviendrions peut-être à -éluder les desseins qu’on pouvait avoir contre nous, car il -est rare que les sauvages attaquent en plein jour. Voici donc -la marche que nous suivîmes régulièrement jusqu’au 10 septembre. -Nous montions à cheval dès l’aurore; vers les dix -heures, nous faisions halte pendant une heure et demie, ayant -soin de choisir un lieu qui, en cas d’attaque, pût offrir -quelque avantage pour la défense. Nous reprenions ensuite -le trot jusqu’au coucher du soleil. Après notre repas du soir, -nous allumions un grand feu, et nous dressions à la hâte une -cabane de branches d’arbres pour faire croire aux ennemis -qui pouvaient être aux aguets que nous étions campés là pour -la nuit; car dès que leurs vedettes ont découvert une proie, -ils en donnent connaissance à tous les sauvages au moyen de<span class="pagenum"><a name="page_222" id="page_222">{222}</a></span> -signaux convenus, et ceux-ci se rassemblent aussitôt pour -concerter leur plan d’attaque. Afin donc de nous mettre à -l’abri de toute surprise, nous poursuivions notre route jusqu’à -dix ou onze heures du soir, et alors, sans feu, sans abri, -chacun se disposait de son mieux au repos.</p> - -<p>Il me semble que je vous entends me demander: Mais -comment dans ce désert pouviez-vous pourvoir à votre subsistance? -Voici un petit extrait de mon journal qui vous -délivrera de toute inquiétude à cet égard:</p> - -<p>Du 25 août au 10 septembre, nous tuâmes en passant et -pour notre usage: 3 belles vaches en fort bon état; 2 gros -bœufs, pour la langue et les os à moelle; 2 grands cerfs; -3 cabris; 1 chevreuil à queue noire; 1 grosse-corne ou mouton; -2 ours très-gras; 1 cygne, qui pesait environ 25 livres. Sans -parler des faisans et des poules.</p> - -<p>Cette petite carte du traiteur doit vous convaincre qu’on ne -meurt pas de faim par ici; j’ajouterai que, dans ce pays de -gibier, on ne songe guère ni au pain, ni au café, ni à tout -ce que vous pouvez appeler les douceurs de la vie; les bosses, -les langues et les côtes tiennent lieu de tout cela. Et le lit? Il -ne nous embarrasse pas davantage; ici on ne se déchausse -pas; on s’enveloppe dans son manteau de buffle, la selle -sert d’oreiller, et grâce aux fatigues d’une longue course d’environ -quarante milles sous un ciel brûlant, on se couche et -on s’endort au même instant.</p> - -<p>Les Américains qui habitent le fort Union, à l’embouchure -de la <i>Roche-jaune</i>, pour le commerce des pelleteries parmi -les <i>Assiniboins</i>, nous reçurent avec beaucoup de politesse et -de bienveillance. Nous nous y reposâmes pendant trois jours. -Un voyage si long, fait sans interruption à travers un désert -où régnait alors la sécheresse et la stérilité, avait beaucoup -épuisé nos pauvres montures; une seconde course de 1800 -milles ne devait pas s’entreprendre à la légère. Tout bien -considéré, je pris la résolution de vendre nos chevaux au<span class="pagenum"><a name="page_223" id="page_223">{223}</a></span> -commandant du fort, et de me confier dans un esquif, accompagné -d’Ignace et de Gabriel, au courant impétueux du <i>Missouri</i>; -et bien nous en prit, car le troisième jour de notre -descente, à notre grande surprise et satisfaction, nous entendîmes -de loin le bruit d’un bateau à vapeur, et bientôt après -nous le vîmes s’avancer majestueusement. C’est le premier -bateau qui ait jamais essayé de remonter le fleuve de si haut -dans cette saison, chargé de marchandises pour la traite des -pelleteries. Notre première pensée fut de remercier Dieu de -cette nouvelle faveur. Les quatre propriétaires, qui étaient -de New-York, et le capitaine, m’invitèrent généreusement à -venir à bord; j’acceptai avec d’autant plus d’empressement -qu’ils m’assurèrent que plusieurs partis de guerre étaient en -embuscade le long du fleuve. Je fus pour ces messieurs l’objet -d’une grande curiosité: ma soutane, ma croix, mes longs -cheveux excitaient leur attention; il fallut répondre à mille -questions et raconter tous les détails de mon long voyage.</p> - -<p>Je n’ai plus que quelques mots à ajouter. Depuis ma dernière -lettre, j’ai baptisé une cinquantaine de petits enfants, -principalement dans les forts. L’eau du fleuve était basse, les -bancs de sable et les chicots arrêtaient à chaque instant le -bateau et le mettaient parfois en danger d’échouer. Déjà les -pointes des rochers cachées sous l’eau l’avaient percé de trous; -les innombrables chicots qu’il fallait sauter à tout risque avaient -brisé les roues et les parties qui les couvrent; un vent violent -avait renversé la cahute du pilote, et l’aurait jetée dans le -fleuve si l’on n’eût eu soin de l’attacher avec de gros câbles; -enfin le bateau ne présentait plus qu’un squelette, lorsqu’après -quarante-six jours de travail pénible plutôt que de navigation, -j’arrivai sans autre accident à Saint-Louis. Le dernier -dimanche d’octobre à midi, j’étais à genoux au pied de l’autel -de la sainte Vierge à la cathédrale, rendant mes actions de -grâces au bon Dieu pour la protection qu’il avait accordée -à son pauvre et indigne ministre.<span class="pagenum"><a name="page_224" id="page_224">{224}</a></span></p> - -<p>A compter du commencement d’avril de cette année, j’ai -parcouru cinq milles; j’ai descendu et remonté le fleuve Columbie, -vu périr cinq de mes compagnons de voyage dans les -dalles de ce fleuve, longé les rives du Wallamette et de l’Orégon, -parcouru différentes chaînes des Montagnes Rocheuses, -traversé une seconde fois le désert de la <i>Roche-jaune</i> dans -toute son étendue, descendu le <i>Missouri</i> jusqu’à Saint-Louis; -et dans tout ce long trajet, je n’ai pas une seule fois manqué -du nécessaire, je n’ai pas reçu la moindre égratignure.... -<i>Dominus memor fuit nostri, et benedixit nobis.</i></p> - -<p>Bien des choses de ma part à la famille et aux amis.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">P. J. de Smet</span>, S. J.<br /> -</p> - -<h3><a name="Copie_dune_lettre_du_P_Mengarini_au_P_de_Smet" id="Copie_dune_lettre_du_P_Mengarini_au_P_de_Smet"></a>Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet.</h3> - -<p class="r"> -Sainte-Marie, 28 juin 1842.<br /> -</p> - -<p>Grâces à Dieu, nos espérances commencent à se réaliser. Un -changement salutaire s’est visiblement opéré dans notre peuplade, -dont les chefs et les membres nous font déjà goûter, par -leur conduite vraiment édifiante, les plus douces consolations.</p> - -<p>Le jour de la Pentecôte a été pour nous et pour nos chers -néophytes un jour de bénédiction et de grâces; quatre-vingts -d’entre eux ont eu le bonheur de recevoir pour la première -fois le Pain des anges. Leur assiduité pendant un mois aux -instructions, que nous leur donnions trois fois par jour, nous -avait assurés de leur zèle et de leur ferveur. Une retraite de -trois jours, qui a servi de préparation plus immédiate, nous -en a convaincus davantage. Dès le matin, de nombreuses décharges -de fusil annonçaient au loin l’arrivée du grand jour.<span class="pagenum"><a name="page_225" id="page_225">{225}</a></span> -Au premier son de la clochette, une foule de sauvages se -pressèrent vers notre église. Un des Pères, en surplis et en -étole, précédé de trois enfants de chœur dont l’un portait la -bannière du Sacré-Cœur de Jésus, alla les recevoir pour les -conduire, en ordre de procession et aux chants des cantiques, -dans le temple du Seigneur. Quel religieux recueillement parmi -cette foule! Tous gardèrent un profond silence; mais en même -temps brillait sur les visages l’allégresse qui avait rempli les -cœurs. L’ardent amour dont brûlait déjà ces âmes innocentes -fut enflammé par les fervents colloques avec Jésus dans son -sacrement d’amour, que faisait à haute voix l’un des Pères, en -y entremêlant des couplets de cantiques. La tendre dévotion, -la foi vive avec laquelle ces sauvages ont reçu leur Dieu, nous -a réellement édifiés et touchés. A onze heures du matin, ils -ont renouvelé les vœux du baptême, et dans l’après-midi, ils -ont fait la consécration solennelle de leurs cœurs à la sainte -Vierge, patronne titulaire de ces lieux. Puissent ces pieux sentiments, -que seule la vraie religion inspire, se conserver -parmi nos chers enfants! Nous l’espérons, et ce qui augmente -notre espoir, c’est qu’à l’occasion de cette solennité, environ -cent vingt personnes se sont approchées du tribunal de la pénitence, -et que, depuis cette époque à jamais mémorable, -chaque dimanche nous avons de trente à quarante communions -et de cinquante à soixante confessions.</p> - -<p>Le jour de la Fête-Dieu a vu une autre cérémonie non -moins touchante, et propre à perpétuer la reconnaissance et -la dévotion de nos bons sauvages envers notre aimable Reine. -Ce fut l’érection solennelle d’une statue de la sainte Vierge, -en mémoire de son apparition au petit Paul. Voici une courte -description de la fête. Depuis l’entrée de notre chapelle jusqu’à -l’endroit où le petit Paul avait reçu la faveur signalée, -l’avenue n’était qu’une pelouse verte, que bordaient des deux -côtés, dans toute leur longueur, des guirlandes de fleurs pendant -en festons. De distance en distance s’élevaient de gracieux<span class="pagenum"><a name="page_226" id="page_226">{226}</a></span> -arcs de triompha. A l’extrémité, au milieu d’une espèce de -reposoir, était le piédestal qui devait recevoir la statue. Au -temps marqué, la procession sortit de notre chapelle dans -l’ordre suivant: la bannière du Sacré-Cœur en tête, de près -suivait le petit Paul, portant la statue, et accompagné de deux -enfants de chœur qui jetaient des fleurs sur leur passage. Venaient -ensuite les deux Pères, l’un en chape et l’autre en -surplis. Enfin la marche était fermée par les chefs et tous les -membres de la peuplade, rivalisant d’ardeur à payer leur tribut -de remerciements et de louanges à la bonne Mère. Arrivés -à l’endroit, l’un des Pères, dans une courte exhortation. -où il rappelait le prodige et l’assistance signalée de la Reine -des deux, ranima dans le cœur de nos chers néophytes la -confiance dans la protection de Marie. Après cette allocution et -le chant des litanies de la sainte Vierge, tout le cortége revint -à l’église dans le même ordre. Oh! que nous eussions désiré -que tous les amis de notre sainte religion fussent témoins de -la dévotion et du recueillement des nouveaux fidèles de Sainte-Marie!... -Nous aurions aussi souhaité de ne les renvoyer -qu’après leur avoir donné la bénédiction du Saint-Sacrement; -mais, faute d’ostensoir, nous fûmes obligés de différer cette -faveur jusqu’à la fête du Sacré-Cœur de Jésus. Alors le Saint-Sacrement -a été porté en procession solennelle; et depuis, -chaque dimanche après vêpres, les fidèles ont le bonheur de -recevoir la bénédiction. Puisse-t-elle réellement descendre du -ciel sur nous et sur notre peuplade! Nous l’attendons avec le -secours de vos prières et de celles de tous nos amis.</p> - -<p class="r"> -<span class="smcap">Grégoire Mengarini</span>, S. J.<br /> -<span class="pagenum"><a name="page_227" id="page_227">{227}</a></span></p> - -<h3><a name="PRIERES" id="PRIERES"></a>PRIÈRES<br /><br /> -<small>EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS</small></h3> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary=""> -<tr valign="top"><td>Skest Kyleeyou,</td><td>Oulsgesees,</td><td>Oulspagpagt.</td><td>Komieetzegeel.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Au nom du Père,</td><td>et du Fils,</td><td>et du Saint-Esprit.</td><td>Ainsi soit-il.</td></tr> -</table> - -<p class="cb"><big>PATER NOSTER</big></p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary=""> -<tr valign="top"><td>Kyleeyou,</td><td>Itchitchemask,</td><td>askwees</td><td>kowaaskshamenshem</td></tr> -<tr valign="top"><td>Notre Père,</td><td>du ciel,</td><td>que votre nom</td><td>soit respecté</td></tr> -<tr valign="top"><td>ailetzemilkou</td><td>yeelskyloog;</td><td>ntziezie</td><td>telletzia</td><td>spoo oez.</td></tr> -<tr valign="top"><td>par toute</td><td>la terre;</td><td>régnez</td><td>dans tous</td><td>les cœurs.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Assinteels</td><td>astskole,</td><td>yelstoloeg</td><td>etzageel</td><td>Itchichemask.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Que votre volonté</td><td>soit faite,</td><td>sur la terre</td><td>ainsi que</td><td>dans le ciel.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Hoogwitzilt</td><td>yettilgwa</td><td>lokaitssia</td><td>petzim.</td><td>Knwaasksmeemiltem</td></tr> -<tr valign="top"><td>Donnez-nous</td><td>maintenant</td><td>tous nos</td><td>besoins.</td><td>Pardonnez-nous le mal</td></tr> -<tr valign="top"><td>klotoiye</td><td> kloistskeyen</td><td> etzageel </td><td>kaitsskolgwelem</td><td> klotoiye</td></tr> -<tr valign="top"><td>que nous</td><td> avons commis</td><td> comme</td><td> nous pardonnons</td><td> (le mal)</td></tr> -<tr valign="top"><td>kloistskwen</td><td>klielskyloog</td><td>Koaxalock</td><td>shitem</td><td>takaakskwentem</td></tr> -<tr valign="top"><td>à ceux qui</td><td>nous ont offensés.</td><td>Accordez-nous</td><td>assistance</td><td>pour éviter</td></tr> -<tr valign="top"><td>klotaiye;</td><td>kowaaaksgweeltem</td><td>klotaiye.</td><td>Komieetzegeel.</td></tr> -<tr valign="top"><td>le mal;</td><td>mais délivrez-nous</td><td>du mal.</td><td>Ainsi soit-il.</td></tr> -</table> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_228" id="page_228">{228}</a></span></p> - -<p class="cb"><big>AVE MARIA</big></p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="" class="c"> -<tr valign="top"><td>Uytchenkuytes</td><td>Mary;</td><td>koinkoittzeltz</td><td>loetgeest,</td></tr> -<tr valign="top"><td>Je vous salue,</td><td>Marie;</td><td>vous êtes riche</td><td>dans tout ce qui est saint,</td></tr> -<tr valign="top"><td>Kaikolinzoeten,</td><td>lauoui,</td><td>koortzinkwen</td><td>telletzia</td></tr> -<tr valign="top"><td>le Grand-Esprit</td><td>est avec vous,</td><td>vous êtes bénie</td><td>entre toutes</td></tr> -<tr valign="top"><td>telpelpilgkwe,</td><td>Jesus skozees</td><td>telnowiss</td><td>ozitzzegoey.</td></tr> -<tr valign="top"><td>les femmes,</td><td>Jésus le fruit</td><td>de vos entrailles</td><td>est béni.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Geest Mary,</td><td>skois Kaikolinzoeten,</td><td>kailchaussils,</td><td>kontkoint</td></tr> -<tr valign="top"><td>Sainte Marie,</td><td>Mère du Grand-Esprit,</td><td>priez pour nous</td><td>pauvres</td></tr> -<tr valign="top"><td>taieetskweest,</td><td>yettilgwa</td><td>nekittchit</td><td>tche-iet</td><td>gloll</td><td>kaaks</td><td>titte lill...</td></tr> -<tr valign="top"><td>pécheurs,</td><td>maintenant</td><td>et au</td><td>moment</td><td>de</td><td>notre</td><td>mort.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Komieetzegeel,</td></tr> -<tr valign="top"><td>Ainsi soit-il.</td></tr> -</table> - -<p class="cb"><big>CREDO</big></p> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="2" summary="" class="c"> -<tr valign="top"><td>Noonnegweeneemen</td><td>Kaikolinzoeten,</td><td>Kylueeyou</td><td>etzia wetskoolz,</td></tr> -<tr valign="top"><td>Je crois dans</td><td>le Grand-Esprit,</td><td>notre Père</td><td>tout-puissant,</td></tr> -<tr valign="top"><td>cheiglo</td><td>epstskool</td><td>lotchitchemash</td><td>kwentiestsloog,</td><td>Noonnegweenemen</td></tr> -<tr valign="top"><td>qui</td><td>a créé</td><td>le ciel</td><td>et la terre.</td><td>Je crois</td></tr> -<tr valign="top"><td>Jesus Christ,</td><td>istchinarkszeous</td><td>hezees kyeleemigoem,</td></tr> -<tr valign="top"><td>en Jésus-Christ,</td><td>son fils unique</td><td>notre Seigneur (chef,)</td></tr> -<tr valign="top"><td>kolintem</td><td>Pagpagt,</td><td>steetschmish</td><td>Mary ikolintem,</td></tr> -<tr valign="top"><td>qui a été conçu</td><td>du St-Esprit,</td><td>est né de la vierge</td><td>Marie;</td></tr> -<tr valign="top"><td>stoetzemistess shaltemmigg,</td><td>neyaw</td><td>wilsem</td><td>Ponce Pilate</td></tr> -<tr valign="top"><td> </td><td>qui a souffert</td><td>sous</td><td>Ponce Pilate,</td></tr> -<tr valign="top"><td>millchpitpit</td><td>komminall</td><td>krmmintem,</td><td>eltelill,</td><td>laakkentem</td></tr> -<tr valign="top"><td>a été attaché</td><td>sur une</td><td>croix,</td><td>est mort,</td><td>a été enseveli;</td></tr> -<tr valign="top"><td>welkgkoop</td><td>klotchittay ye,</td><td>potochalask</td><td>welgwilgwilt</td></tr> -<tr valign="top"><td>qui est descendu</td><td>aux enfers,</td><td>le 3ᵉ jour est</td><td>ressuscité</td></tr> -<tr valign="top"><td><span class="pagenum"><a name="page_229" id="page_229">{229}</a></span>tiltintimnay</td><td>weltelschyloog;</td><td>nowistchills</td><td>lotchitehemask,</td></tr> -<tr valign="top"><td>d’entre</td><td>les morts;</td><td>qui est monté</td><td>au ciel,</td></tr> -<tr valign="top"><td>glaaktschills</td><td>ilstitze</td><td>eetch</td><td>Kolinzoetess</td><td>leeêous</td><td>chiimgyst</td></tr> -<tr valign="top"><td>qui est assis</td><td>à la droite</td><td>du Grand-Esprit,</td><td>son père,</td><td>qui est</td></tr> -<tr valign="top"><td>telletzia;</td><td>nemeltshoey</td><td>ogkeoust</td><td>louetsgwilgwilt</td><td>lonets</td></tr> -<tr valign="top"><td>tout-puissant,</td><td>d’où il viendra</td><td>juger</td><td>les vivants</td><td>et les</td></tr> -<tr valign="top"><td>telil.</td><td>Noonnegweeneemen</td><td>ouls-Pagpagt,</td><td>kgloulzen</td></tr> -<tr valign="top"><td>morts.</td><td>Je crois</td><td>au St-Esprit,</td><td>la Ste Eglise</td></tr> -<tr valign="top"><td>schaaemen catholique,</td><td>esttchaustowegwe</td><td>lopagpagt skyiloog,</td></tr> -<tr valign="top"><td>catholique,</td><td>la communion</td><td>des saints,</td></tr> -<tr valign="top"><td>klotayye istkwen nemeets kolygwelem,</td><td>nemetzia tckaltckaitemig</td></tr> -<tr valign="top"><td>la rémission des péchés,</td><td>la résurrection de</td></tr> -<tr valign="top"><td>eltze potske telzenilzielis,</td><td>Itchitchemask takeepsoy</td><td>lokwengwilgwiltis....</td></tr> -<tr valign="top"><td>tous les morts,</td><td>la vie du ciel</td><td>qui ne finira jamais.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Komieetzegeel.</td></tr> -<tr valign="top"><td>Ainsi soit-il.</td></tr> -</table> - -<p class="fint">FIN</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="page_230" id="page_230">{230}</a></span></p> - -<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h3> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#PREFACE_DE_LEDITION_AMERICAINE1"><small>PRÉFACE DE L’ÉDITION AMÉRICAINE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_v">V</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#page_7">Relation adressée à M. le chanoine de la Croix, à Gand</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_7">7</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#PREMIERE_LETTRE"><small>PREMIÈRE LETTRE</small>, à MM. Charles de Smet, président du tribunal de Termonde, et François de Smet, juge-de-paix à Gand</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_76">76</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#DEUXIEME_LETTRE"><small>SECONDE LETTRE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_93">93</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#TROISIEME_LETTRE"><small>TROISIÈME LETTRE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_110">110</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#QUATRIEME_LETTRE"><small>QUATRIÈME LETTRE</small></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_125">125</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#CINQUIEME_LETTRE"><small>CINQUIÈME LETTRE</small>, à M. Rollier, avocat à Opdorp, près de Termonde</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_129">129</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#SIXIEME_LETTRE"><small>SIXIÈME LETTRE</small>, à madame Rosalie Van-Mossevelde, à Termonde</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_148">148</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#SEPTIEME_LETTRE"><small>SEPTIÈME LETTRE</small>, aux religieuses thérésiennes de Termonde</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_155">155</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#HUITIEME_LETTRE"><small>HUITIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_168">168</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#NEUVIEME_LETTRE"><small>NEUVIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_173">173</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#DIXIEME_LETTRE"><small>DIXIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_189">189</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#ONZIEME_LETTRE"><small>ONZIÈME LETTRE</small>, à un Père de la Compagnie de Jésus</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_199">199</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#Copie_dune_lettre_du_reverend_M_Blanchet">Copie d’une lettre du révérend M. Blanchet au P. de Smet, reçue le 1ᵉʳ novembre 1841</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_209">209</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#DOUZIEME"><small>DOUZIÈME ET DERNIÈRE LETTRE,</small> à M. François de Smet</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_214">214</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#Copie_dune_lettre_du_P_Mengarini_au_P_de_Smet">Copie d’une lettre du P. Mengarini au P. de Smet</a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_224">224</a></td></tr> - -<tr><td valign="top" class="pdd"><a href="#PRIERES"><small>PRIÈRES EN LANGUE TÊTE-PLATE ET PONDÉRAS.</small> <i>Pater noster.</i> <i>Ave Maria.</i> <i>Credo</i></a></td><td class="rt" valign="bottom"><a href="#page_227">227</a></td></tr> -</table> - -<p class="fint">—Lille. Typ. J. Lefort. 1875<span class="pagenum"><a name="page_231" id="page_231">{231}</a></span>—</p> - -<h3>A LA MÊME LIBRAIRIE<br /><br /> -PUBLICATIONS NOUVELLES</h3> - -<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary=""> -<tr><td class="pdd"><b>Saint Joseph</b>, Patron de l’Eglise catholique; sa vie et son culte; par J. M. de Gaulle. beau volume grand in-8º raisin, orné de 4 <i>gravures</i></td><td>3 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Explication des Épîtres et Évangiles</b> de tous les dimanches et des principales fêtes de l’année; par le T.-H. F. Philippe, Supérieur général des Frères des Écoles chrétiennes. in-8º de 572 pages</td><td valign="bottom">4 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Fastes de la Marine Française</b> (les); par A. S. de Doncourt. grand in-8º</td><td valign="bottom">4 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Voyage dans les Indes occidentales</b>; traduit de l’anglais d’Angus Reach, par Mᵐᵉ Léontine Rousseau. grand in-8º</td><td valign="bottom">4 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Saint Amand</b> (Histoire de), évêque-missionnaire, et Etude sur l’état du christianisme chez les Francs du Nord au VIIᵉ siècle; par l’abbé C. J. Destombes. in-8º</td><td valign="bottom">2 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Marie-Antoinette et Madame Élisabeth</b>; par F. Lafuite. in-8º</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Mosaïque de la jeunesse</b>: variétés intéressantes et instructives. 28 <i>grav.</i></td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Siége de Paris</b> (le), journal historique et anecdotique; par Ed. Delalain. in-8º</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Une Héritière</b>; par Marie Emery. in-8º</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Deux Vocations</b>; par S. Bigot. in-8º</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Pèlerinage en Terre-Sainte</b>, par M. l’abbé Daspres</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Voyage aux Montagnes Rocheuses</b>, chez les tribus indiennes du vaste territoire de l’Orégon; par le R. P. de Smet. in-8º</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Biographies lorraines</b>; par M. le comte de Lambel. in-8º</td><td valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Une Semaine à Cracovie</b>; par Mᵐᵉ la comtesse Drohojowska. in-8º</td><td valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Neveux du missionnaire</b> (les); par J. M. de Gaulle in-8º</td><td valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Trois Cœurs d’or</b>; par Abel George. in-8º</td><td valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Job le lapidaire</b>; par le même in-8º</td><td valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Lazzaro Lazzari</b>, voyage humoristique en Italie; par le même. in-8º</td><td valign="bottom">1 25</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Un Bienfaiteur de l’humanité</b>: Jean de Matha; par C. d’Aulnoy. in-8º</td><td valign="bottom">1 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Captivité et mort de Louis XVI</b>, suivies de son testament et des derniers moments de quelques révolutionnaires; par F. Lafuite. in-8º</td><td valign="bottom">1 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Contes angéliques</b>, par le R. P. W. Faber; traduits de l’anglais par le H. F. Philpin du Rivières in-8º</td><td valign="bottom">1 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Cœur d’une jeune fille</b> (le), par Mᵐᵉ la baronne de Chabannes. in-8º</td><td valign="bottom">1 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Irène de Pontval</b>; par M. du Hausselain. in-8º</td><td valign="bottom">1 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Reine Berthe au long pied</b> (la); par Camille d’Arvor. in-8º</td><td valign="bottom">1 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Trois corps saints</b> (les); par Mᵐᵉ d’Orgeval-Dubouchet. in-18 Jésus</td><td valign="bottom">2 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Zouaves pontificaux</b> (les): Mentana, Rome, Campagne de l’Ouest; par le comte Eugène de Wallincourt. in-18 jésus</td><td valign="bottom">2 »</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Hygiène au village</b> (l’); par le docteur J. P. des Vaulx. in-18 jésus</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Merveilles de la vie dans le corps des animaux</b>; par le même. in-18 jésus</td><td valign="bottom">1 50</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Frère Philippe</b> (le T.-H.), Supérieur général de l’Institut des Frères des Ecoles chrétiennes, par A. S. de Graffigny. in-12</td><td valign="bottom">» 75</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Apparition du Pontmain</b> (l’); par Mᵐᵉ de Gaulle, in-12</td><td valign="bottom">» 60</td></tr> -<tr><td class="pdd"><b>Nunzio Sulprizio</b>, jeune artisan de Naples. in-12</td><td valign="bottom">» 60</td></tr> -</table> - -<p class="c"><i>En envoyant le prix en un mandat de poste ou en timbres-poste, on recevra</i> franco <i>à domicile</i>.</p> - -<p class="fint">—Lille. Typ. J. Lefort<span class="pagenum"><a name="page_232" id="page_232">{232}</a></span>—</p> - -<h3><a name="FOOTNOTES" id="FOOTNOTES"></a>NOTES:</h3> - -<div class="footnotes"> -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Cette préface nous semble très-propre à faire apprécier de nos lecteurs les -travaux du R. P. de Smet. Les sentiments qu’y expriment les Américains trouveront -certainement de l’écho dans les pays catholiques de l’Europe.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Traduction de l’anglais.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> La <i>Columbie</i> est le réservoir commun de toutes les eaux de l’Orégon. Le -<i>Rio-Colorado</i>, après avoir traversé le désert le plus affreux, va ensuite fertiliser -la plus belle partie de la Californie.</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Après la petite lettre qui suit, le P. de Smet a interrompu sa relation, -pour donner successivement différents détails sur les productions des contrées -qu’il a traversées, sur les dangers qu’il a courus, sur les dispositions morales -des tribus sauvages, sur le plan qu’il se propose de suivre pour assurer et consolider -leur conversion et leur civilisation, sur le lieu qu’il a choisi pour leur -résidence permanente, sur les coutumes qu’il y a introduites, sur un voyage qu’il -a fait dans l’intérêt de sa peuplade, enfin sur ce qui s’est passé dans la réduction -pendant qu’il faisait ce voyage. Il n’a repris la suite de sa narration que -l’année suivante, dans sa relation d’une année de séjour aux Montagnes Rocheuses, -adressées à M. le chanoine de la Croix. -</p> - -<p class="rt"> -(<i>Note de l’éditeur.</i>)<br /> -</p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Lettre <small>III.</small> <a href="#page_118">p. 118.</a></p></div> - -<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les parties du vaste territoire de l’Orégon qui avoisinent l’océan Pacifique, -le fleuve <i>Columbie</i> et les rivières navigables que reçoit ce fleuve, sont exploitées par la Compagnie anglaise de la baie d’Hudson, établie dans plusieurs forts -sur les bords des rivières. Ses agents y achètent aux sauvages leurs pelleteries, -et leur fournissent en échange des armes, de la poudre, du tabac et autres marchandises. -Comme un grand nombre d’employés subalternes de cette Compagnie -sont des Canadiens catholiques, elle s’est concertée au Canada avec Mgr l’évêque -de Juliopolis, qui y a envoyé deux prêtres, MM. Blanchet et de Mers. Ces dignes -missionnaires résident, depuis la fin de 1838, aux forts de <i>Cowlitz</i> et de <i>Wallamette</i>, -situés à peu de distance l’un de l’autre sur les rivières du même nom, à -environ vingt-deux lieues du fort <i>Van-Couver</i>, et à cinquante lieues de l’océan -Pacifique. Ils s’y livrent avec le plus grand zèle aux pénibles fonctions de leur -ministère. Ils font aussi de fréquentes excursions dans l’intérieur du pays pour -visiter les forts de la Compagnie, et profitent de toutes les occasions pour propager -la foi catholique parmi les nations sauvages. M. Blanchet vient d’être élevé -à la dignité épiscopale. C’est auprès de lui que se rendent les sept Sœurs de -Notre-Dame qui se sont embarquées dernièrement à Anvers avec le P. de Smet, -à bord du brick belge <i>l’Infatigable</i>.</p></div> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Voyage aux montagnes Rocheuses, by -Pierre-Jean de Smet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AUX MONTAGNES ROCHEUSES *** - -***** This file should be named 60711-h.htm or 60711-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/7/1/60711/ - -Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. 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