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- The Project Gutenberg eBook of Le Fourbe, by Marcel Boulenger.
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Le fourbe, by Marcel Boulenger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le fourbe
-
-Author: Marcel Boulenger
-
-Release Date: August 9, 2019 [EBook #60080]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-</pre>
-
-
-<h1>LE FOURBE</h1>
-
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-
-
-<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2>
-
-
-<h2>ROMANS ET CONTES</h2>
-
-<p><i>La Femme baroque.&mdash;Le Page.&mdash;La Croix de Malte.&mdash;Couplées.&mdash;Au
-pays de Sylvie.&mdash;Souvenirs du
-marquis de Floranges.&mdash;L'Amazone blessée.&mdash;Les
-Doigts de fée.&mdash;Le Pavé du roi.&mdash;Mes Relations.&mdash;Le
-Marché aux fleurs.</i></p>
-
-
-<h2>VARIA</h2>
-
-<p><i>Les Quatre Maladies du style.&mdash;La Querelle de l'orthographe.&mdash;Lettres
-de Chantilly.&mdash;Nos Élégances.&mdash;Opinions
-choisies.&mdash;Introduction à la Vie comme-il-faut.&mdash;Cours
-de Vie Parisienne.</i></p>
-
-
-<blockquote>
-
-<p>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous
-pays, y compris la Suède, la Russie, la Norvège, la Hollande et
-le Danemark.</p>
-
-<p>S'adresser pour traiter à la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorff</span>, 50, Chaussée
-d'Antin, Paris.</p></blockquote>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/frontis.jpg" width="" height="" alt="" />
-<div class="caption">Marcel Boulenger</div>
-</div>
-
-
-
-
-<h2>
-MARCEL BOULENGER</h2>
-<h1>
-LE FOURBE</h1>
-
-<h3><i>ROMAN</i></h3>
-<h4>
-PARIS</h4>
-<h4>
-<i>Société d'Éditions littéraires et Artistiques</i></h4>
-<h4>
-LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</h4>
-<h4>
-50, <span class="smcap">chaussée d'Antin</span>, 50</h4>
-<h4>
-Copyright by Marcel Boulenger, 1914.</h4>
-
-
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="center">
-IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:<br />
-<br />
-<i>cinq exemplaires sur papier de Hollande<br />
-cinq cents exemplaires sur Vélin du Marais<br />
-numérotés à la presse.</i><br />
-<br />
-EXEMPLAIRE Nº 316<br />
-</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/autograph.jpg" width="" height="" alt="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p>
-
-
-
-
-<h2><a name="LE_FOURBE" id="LE_FOURBE">LE FOURBE</a></h2>
-
-
-<p><i>Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne
-parfois à Paris, pour quelques jours.</i></p>
-
-<p><i>Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une
-imposante société anglaise qui fabrique des explosifs
-de guerre en Ecosse, près d'Aberdeen:
-c'est un personnage considérable, sans cesse occupé
-d'affaires émouvantes avec le War Office et
-l'Amirauté, sinon avec les pays balkaniques, ou
-le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il vend de quoi
-détruire des millions d'hommes, et faire éclater
-la vieille Europe ou sauter la jeune Amérique.</i></p>
-
-<p><i>Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer
-en France: mon camarade n'apprécie point les
-Anglais, les jugeant paresseux. Toutefois il se
-félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause
-d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre,
-il se rend volontiers en Champagne, où
-sa mère vit retirée. A cette époque, Denis traverse<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span>
-souvent Paris: nous passons ensemble
-quelques riantes soirées, et c'est un des cordiaux
-plaisirs de l'été.</i></p>
-
-<p><i>J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je
-connais depuis l'enfance. Que dirais-je de lui,
-sinon qu'il est parfait?... Eh bien, oui, voilà
-donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si
-longtemps avant que d'oser employer un mot pareil?
-Denis est parfait. Denis est terrible.</i></p>
-
-<p><i>Au collège de Reims déjà, brillant élève et de
-forte santé, il dépensait en monsieur l'argent
-que ses parents ne mesuraient guère à un héritier
-si flatteur, et la façon galante et tendre
-dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait.
-Un lundi matin, tous les potaches, ses condisciples,
-furent bouleversés par certain tourbillon
-vertigineux qui grondait au loin dans la
-rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile,
-et nous n'en avions encore jamais aperçu. En
-outre, prodige plus grand encore, notre camarade
-se trouvait au volant, il menait lui-même,
-de sa petite poigne de page, le char formidable.
-L'esprit tout écumant de rhétorique, tel que
-j'étais alors, je crus voir en personne le jeune
-chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à
-la fois homme et bête, prêt au bond comme au
-geste, selon l'exemple illustre d'Achille nourri
-par le centaure Chiron.</i></p>
-
-<p><i>Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq.,<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span>
-est comme réglée au compas: il s'en moque le
-premier, d'ailleurs. Le réconfortant compagnon!
-Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien,
-à ce garçon si rude et si content!</i></p>
-
-<p><i>Je crois qu'il y a une élégance propre aux
-tavernes, et imposée par elles. Le décor y est de
-demi-gala: tout y brille correctement, depuis
-l'acajou, les cristaux et les verreries irisées par
-la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets
-au sommet desquels le plus fade buveur semble
-un stylite perché sur des roseaux; depuis cette
-barre de cuivre, placée à trois pouces de terre, et
-qui contraint quiconque à bien poser ses pieds,
-l'un élevé légèrement, l'autre portant sur le sol,
-comme dans les nobles portraits d'autrefois; et
-jusqu'à cet imposant buffet, enfin, contre lequel
-il faut bien que le pire maladroit s'accoude
-avec une nonchalance ravissante, faisant figure
-de dilettante qui est entré en passant et ne s'installe
-pas, mais jouera un instant avec son verre
-ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en ira... Et
-puis, que boit-on? De la topaze liquide, des
-élixirs de chrysoprase, présentés en des gobelets
-éblouissants, sinon en de légers calices où
-le barman, par coquetterie, pique une paille. On
-voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y
-parviendrait pas.</i></p>
-
-<p><i>Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre
-les doigts: il s'animait et parlait sans réserve.<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span>
-Notre amitié, vieille de vingt ans et plus, nous
-grisait un peu.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Ah! François, me disait-il, mon bon ami
-François, j'ignore ce que je vaudrais pour l'un
-de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à tant de
-choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce
-jour ma vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen
-ne sont pas malheureux, que je sache. Jamais la
-moindre grève, là-bas. Ma vieille maman ne se
-plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent,
-et en gagnerais bien davantage encore, ne
-fussent le</i> general manager <i>et toutes sortes d'administrateurs.
-Enfin, bon patriote, je me suis
-une fois cassé le bras aux manœuvres, et une
-autre fois le pied sur un terrain d'aviation
-militaire, en service commandé. Donc, ma vie
-n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient
-cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts,
-ni mon temps. De ce que je ne pense pas, enfin,
-et suis un rustre, et voire un sauvage.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Ne prends plus de cock-tails, Denis.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Tu crois que je déraisonne? En aucune
-façon. J'exagère seulement: mais c'est là un procédé
-de conversation, destiné à provoquer ingénieusement
-l'indignation de celui qui écoute;
-après quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire.
-Si tu te montres délicat et modéré du premier
-coup, qui t'écoutera? Personne... Enfin, je voulais
-dire que je ne pense pas dès que cela ne<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span>
-m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que
-je recherche si c'est vraiment Dieu qui me pousse
-à ouvrir la porte, lorsqu'il me faut sortir? Non
-pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon
-revolver, si je sais qu'une canaille me guette
-dans la rue, comme à sourire de mon mieux si
-c'est un ami qui m'attend au jardin. Quoi de
-plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour
-l'ami... Ah! par exemple, tuer autrui bien raide,
-ou le rendre adroitement heureux, voilà le difficile;
-et c'est là que les penseurs s'arrêtent, pour
-laisser travailler les bonnes têtes modestes...
-Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout
-de suite en marche vers le but! Loin d'envoyer
-sans trêve les ambassadeurs en congrès, commencer
-la guerre immédiatement, et débuter par
-les obus...</i></p>
-
-<p><i>&mdash;De ton usine.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon
-système! Agis d'abord, agis toujours, crois-moi.
-Vive le grand Empereur, lorsqu'en 1815, vaincu,
-écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison et presque
-en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour
-le consulter sur les moyens d'aller explorer le
-Pôle ou les Tropiques; et quand, peu de jours
-après, entendant près de Rueil quelque canonnade,
-le Héros montait incontinent dans ses appartements,
-puis en redescendait bientôt, botté,
-éperonné, la redingote grise au dos, en ordonnant<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span>
-au général Becker: «Courez dire à Paris
-que je demande à tenter encore de repousser
-l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme
-un général dont le nom et la réputation pourraient
-malgré tout changer la face des choses!...»
-Foin des temporisateurs, foin des penseurs,
-«sujets à leurs opinions », selon qu'écrivait
-un rogomme de jadis! Les meilleurs ne parviennent
-au juste qu'à expliquer à peu près ce que
-les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages
-qu'un plaisir d'un art bien pauvre.
-Mieux vaut chercher ailleurs la beauté palpitante,
-poignante!... Barman, faites-nous deux
-autres cock-tails.»</i></p>
-
-<p><i>Quand mon ami prononçait ce mot: «La
-beauté», il n'y avait là, pour lui, rien de vague.
-Il savait. Il vous eût déclaré sans hésiter, de la
-voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté
-exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se
-trouve à Rome et à Naples, dans les musées d'antiques;
-toutefois elle y est immobile et fixée dans
-le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et bondit
-dans mes chenils de lévriers!» Et voilà.</i></p>
-
-<p><i>Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant
-les six mois d'automne et d'hiver, ses affaires,
-ainsi qu'on le pourrait croire, ne l'y contraignaient
-pas seules, mais bien plutôt les lévriers
-de courses, qui le ravissaient dans une
-sorte d'extase. Il en possédait près de cent dans<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span>
-son chenil célèbre, les envoyait courir par tous
-les comtés d'Angleterre, et passait des journées
-d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner.
-Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse
-Waterloo Cup dans les prairies d'Altcar, avec
-son chien Claude Silvère, l'orgueil et la joie
-l'eussent fait mourir: telle avait été, de son
-propre aveu, la plus violente émotion de sa vie.
-Je tenais de lui deux beaux chiens, Claude Marsyas
-et Claude Marion, devenus plus simplement
-Marsyas et Marion chez moi.</i></p>
-
-<p><i>Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une
-main savante les muscles herculéens de ses
-champions: «Tu vois, faisait-il, c'est la beauté
-divine: le plus haut point de grâce, uni au plus
-haut point de force. La sveltesse et la puissance.
-L'athlète enfin, selon Lysippe et Praxitèle. L'être
-irréprochable: le voilà, il existe!»</i></p>
-
-<p><i>Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où
-ma profession me contraint à loger, avant que
-de retourner en Champagne. Nous avons fait
-de longues promenades, par mes forêts ivres
-d'été. Il nous fallait trotter alors, ou prendre
-le galop pour échapper à la danse guerrière des
-mouches. Que de bêtes, partout! Le bois fourmillait,
-frémissait, sursautait, les oiseaux se
-défiaient à chanter.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Moque-toi bien de moi, François, traite-moi
-de maniaque! s'écriait mon ami. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span>
-faut agir, agir!... Regarde autour de nous: quels
-combats entre toutes ces bestioles qui veulent
-vivre, et pour cela s'entre-tuent! Combien de
-duels sous l'herbe et dans les branches, combien
-d'agressions, de pirateries, quelle razzia universelle!
-La guerre est sublime, je suis heureux
-de vendre les explosifs effroyables!... Si
-la force prime le droit? Est-ce que je sais! Voila
-un problème bien niais. En réalité, le fait accompli
-a force de loi, parce que c'est un fait, et
-qu'on en a peur. Il ne faut pas tergiverser...»</i></p>
-
-<p><i>Ayant dit, Denis partait au trot, un bon trot
-bien rythmé, bien droit devant soi. Après quoi,
-il reprenait en ces termes</i>:</p>
-
-<p><i>&mdash;Mes chiens, oui, mes chiens enseignent
-une morale à qui les aime. Dans le parc ou au
-château, les voici qui flânent, jonchent l'herbe
-ou les tapis, leurs cols de cygnes élevés paisiblement,
-comme s'ils fussent installés dans une
-loge princière, pour le spectacle: et leurs yeux
-fardés se ferment peu à peu... Mais qu'un gibier
-passe au loin, et soudain jetés debout, nos courtisans
-se changent en rapaces! Ils se ruent, leurs
-pieds griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles,
-ils se rompraient les os pour tourner plus court
-sur leur proie qui fuit! Puis, ont-ils saisi&mdash;parfois
-à l'horizon&mdash;celle-ci entre leurs crocs
-terribles... peuh! ils la laissent là, elle est morte,
-c'est fini, ça ne les intéresse plus. Ils n'avaient<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span>
-voulu que courir, saisir et tuer, bref agir, encore
-une fois, agir, et avec quelle soudaineté folle,
-quel élan furieux, grâce à quel grand vol d'aigle!
-Voilà, François, comment il faut se comporter.
-La plus radieuse époque du monde dut être le
-quattrocento des condottières cuirassés d'or, le
-siècle de ces irrésistibles tyrans italiens, qui,
-menacés chaque jour du poignard et du poison,
-régnaient pourtant coûte que coûte... N'a-t-on
-pas bien su convoiter et vivre au temps des Vinci
-et des Sforza, des Michel-Ange et des Malatesta?</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Mais, Denis, faisais-je, ce fut là une période
-atroce! Tes princes du quattrocento en
-usaient ainsi que des bandits et des scélérats:
-ils mentaient sans cesse. Pas un de ces bâtards
-couronnés qui ne se fût fait un jeu de violer sa
-parole...</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Allons donc! dis qu'ils rusaient. Dès qu'elle
-est nécessaire et belle, la ruse devient permise à
-quiconque se sent assez de bravoure pour la
-mener à bien. Il rusait, le condottière qui jurait
-en étendant sur la Bible sa main chargée de
-bagues: puis il entrait dans la ville par surprise
-et celle-ci, sous son règne, se couvrait
-d'œuvres d'art. Il rusait autrefois, le fort Ulysse,
-quand il détournait ses ennemis par les stratagèmes
-périlleux. Ils rusaient, les petits Spartiates,
-d'un sang si fier, qui devaient dérober<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span>
-leur nourriture, et se voyaient battus jusqu'au
-sang lorsqu'ils se laissaient prendre.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Hélas! il rusait aussi, le Père jésuite, qui,
-ayant fait à son supérieur le sacrifice de sa réputation
-même, captait sans vergogne un héritage,
-pour la plus grande gloire de l'Ordre.</i></p>
-
-<p><i>&mdash;Oui, il rusait, et faisait bien! Il risquait
-gros: découvert, il affrontait la honte. Soldat
-d'une cohorte active entre toutes, fondée en plein
-siècle de</i> virtù, <i>le valeureux Père jésuite accomplissait
-parfaitement son devoir quasi militaire.
-Il perpétrait une entreprise, comme fait à la
-guerre l'éclaireur astucieux, sur l'ordre de son
-capitaine, pour la plus grande gloire de la patrie.
-L'honnête et peut-être héroïque Père jésuite,
-qui avait la foi, travaillait de toute âme à se
-montrer industrieux, pour la gloire de Dieu!
-Qu'y a-t-il à reprocher là? Et quoi de plus magnifique,
-au contraire? Une ruse intrépide, c'est
-encore du combat: et la noblesse du but emporte
-tout!»</i></p>
-
-<p><i>Sur le quai de la gare, lorsque Denis regagnait
-ensuite Paris, je regardais mon ami marcher
-de long en large. Ses bottes foulaient le sol
-posément. Son pardessus jeté sur l'épaule, il respirait
-la santé, la force et la patience.</i></p>
-
-<p><i>Or il se peut que cette espèce de gladiateur
-m'ait, sans qu'il s'en fût douté, poussé à prendre
-un parti dans la plus douloureuse angoisse de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span>
-ma vie. Même si simples en effet, de telles harangues
-troublent à la longue, et l'on s'en souvient.</i></p>
-
-<p><i>Une fois donc, je me suis vu si malheureux,
-et surtout une telle souffrance m'entourait, me
-pressait, j'avais fait tant de mal enfin, qu'un
-moment vint où, n'en pouvant plus, je me suis
-dit: «Halte! Fût-ce au prix de ton sang, tu
-ne dois pas aller plus loin. Tu vas tout réparer
-maintenant: et non pas demain, mais sur-le-champ,
-au plus vite. Allons, suivant les rudes
-principes de Denis Claudion, il faut agir&mdash;tout
-de suite!»</i></p>
-
-<p><i>Il se trouva que pour agir promptement, utilement
-et bien, un seul moyen s'offrait à moi:
-et c'était une ruse&mdash;ruse impudente, impie,
-laborieuse, ingrate! Une énergie de tous les
-instants m'était nécessaire pour la soutenir sans
-défaillance. Force me fut de mentir jusqu'au
-pied des autels. Il est un cœur exquis et martyrisé
-qui se fût rompu de stupeur et d'effroi,
-si l'on m'eût jamais percé à jour. Il est un amour
-que j'ai dû ruiner aussi, et cet amour, c'était
-toute ma vie; un bonheur&mdash;le mien&mdash;que j'ai
-mis en miettes; une existence&mdash;la mienne encore&mdash;que
-j'ai condamnée au désespoir sans
-rémission, et pis, à la vieillesse.</i></p>
-
-<p><i>Cependant, il n'importe! J'ai fait mon devoir,
-j'en suis sûr. Peut-être me suis-je un moment cabré<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span>
-devant ce mensonge immense. Mais le rustique
-Denis m'eût dit que cette faiblesse n'était point
-selon la</i> virtù. <i>Je crus plus d'une fois entendre
-sa voix sereine, qui répétait: «Une belle ruse,
-une belle action...»</i></p>
-
-<p><i>Pour occuper l'affreuse tristesse qui m'étreint
-désormais, et ne cessera plus, j'ai raconté mon
-histoire. Voici, ma confession. Celui qui l'ouvrira
-peut être assuré de lire ici la vérité, sans ornements
-ni chansons. On lui présente un document,
-on le voudrait net et nu.</i></p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Je devine pourtant que l'on va sourire, je
-sais que l'on se moquera, que dès l'abord un
-mauvais air littéraire empoisonnera mes confidences.
-L'on dira: «Ah! oui, encore, comme
-tant d'autres, comme tous les autres, en Italie...»</p>
-
-<p>Pourtant, c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré
-Marie-Dorothée, marquise Gianelli.</p>
-
-<p>J'aurais bien voulu que c'eût été ailleurs! Il
-y a nombre de raffinés qui se soumettent voluptueusement
-à toutes les traditions: rien de
-choquant pour eux à aimer sans rémission dans
-les lieux consacrés à l'amour depuis tant de
-siècles. Ils s'épanouissent à Florence, succombent
-à Venise, et goûtent ensuite comme il faut
-la tristesse à Versailles: dommage que Cythère
-se trouve on ne sait où, ils s'y rendraient afin
-d'y être tendres.</p>
-
-<p>Mais je ne leur ressemble pas. Dût-on me
-tenir pour un paysan, j'ai toujours peur que
-l'on ne bluffe, comme on dit au poker, je crains<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span>
-jusqu'au boniment des choses inanimées, et
-me méfie des plus merveilleux décors, dès
-qu'ils sont illustres, ou qu'ils environnent une
-femme. Jugera-t-on de mon trouble, et de mon
-dépit, quand je vis s'avancer la marquise Gianelli
-précisément sous les oliviers de la villa
-Médicis?</p>
-
-<p>Dans ce bois miraculeux!... Ah! c'en était
-trop. Ces oliviers, piliers pressés et retordus,
-forment un temple sombre où le pire étourdi
-se tait, dès l'entrée. Après cela, que l'on se
-figure une femme, fût-elle médiocrement belle,
-passant sous cette voûte auguste de feuilles,
-parmi cette musique secrète, rompant à peine
-le silence mélodieux du bosquet vénérable et
-recueilli comme une église, et néanmoins ouvert
-à tous les parfums, à tous les soupirs de mai?
-Car c'était à la fin du printemps, et déjà le
-soleil d'été brûlait Rome.</p>
-
-<p>Or Mme la marquise Gianelli n'était pas
-médiocrement belle. Je la connaissais, l'ayant
-aperçue dix ans auparavant, au cours d'une
-fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En
-ce temps-là, il y avait encore un archevêque
-logé somptueusement sur la place Stanislas,
-à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et
-Forêts. Un grand nombre d'ouvriers italiens&mdash;on
-sait qu'il s'en trouve beaucoup, émigrés
-en Lorraine&mdash;venaient d'être victimes d'un<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span>
-accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés
-à l'hôpital. Ainsi qu'il faisait souvent,
-l'archevêque, très secourable, avait organisé
-chez lui une petite fête de charité pour soulager
-ces malheureux. C'était un dimanche:
-toute occasion de mettre des gants frais, et de
-paraître au milieu des dames, semble une précieuse
-aubaine à des exilés de province, et les
-fêtes charitables de l'archevêque ne nous attiraient
-pas moins que les galas de la préfecture
-et les bals de la garnison: un jeune homme,
-sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un
-air obsédé, qu'il va trop dans le monde, qu'il
-n'en peut plus.</p>
-
-<p>Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché,
-quelques camarades et moi, et déjà préparions-nous
-les pièces de cent sous qu'il nous faudrait
-donner à des jeunes filles charmantes en
-échange de fleurs et de bibelots affreux, quand
-une grande automobile fermée arriva, vis-à-vis
-de nous sur la place, prit à droite, se trompa,
-hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter
-à grand bruit sous nos yeux. On sait que la
-place Stanislas est la plus noble du monde,
-sans aucun doute: le virage de cette auto
-ralentie, majestueuse, eut une allure quasi
-officielle et royale, vous eussiez cru qu'un
-souverain en allait sortir, une fois la portière
-ouverte par le valet de l'archevêché... Et en<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span>
-effet, ce fut bien une princesse qui parut!</p>
-
-<p>Quelle merveille! Une grande femme, excessivement
-mince, vêtue de blanc et de gris, et
-qui portait magnifiquement, au-dessus d'un
-long col de cygne, le visage même de Napoléon
-Bonaparte adolescent, Bonaparte jeune et noir
-capitaine à Toulon; mêmes sourcils admirables,
-cachant à demi les yeux clairs, même nez sec
-et droit, même menton bien ciselé, un peu plus
-fin cependant, même bouche serrée, même
-sourire enchanteur également, mêmes cheveux
-sombres enfin, tombant sur les sourcils et les
-oreilles, car cette dame émouvante était coiffée
-singulièrement, ou du moins semblait telle,
-en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures
-blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées.
-Ajoutons qu'un détail néanmoins brisait
-la ressemblance: les images populaires montrent
-le jeune Bonaparte allant toujours pensif,
-le front baissé; au lieu que notre surprenante
-personne s'avançait en tenant haut sa tête de
-médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait
-comme on danse, sur un rythme régulier, avec
-une souplesse, une dignité, une grâce déconcertantes:
-démarche étudiée, eût-on cru, ainsi
-qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant,
-au bout d'un instant, il n'y paraissait
-plus, elle avait l'air tout naturel à se mouvoir
-ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span>
-Nuits la suivaient comme une traîne, comme
-une nuée divine, comme une écharpe de
-Circé.</p>
-
-<p>Nous nous enquîmes du nom que portait cette
-magicienne, égarée à Nancy, en ce dimanche
-indifférent et pâle d'automne, où Mgr l'archevêque
-organisait sans éclat une fête de charité.
-L'on nous répondit que la dame s'appelait la
-marquise Gianelli, et qu'elle voyageait. Sans
-doute, apprenant par hasard l'incident de la
-mine, était-elle venue apporter son obole aux
-italiens sinistrés, ses compatriotes. Toutefois,
-on lui marqua beaucoup d'estime, le clergé
-s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit
-avec grande faveur.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, me dit d'une voix émue l'une des
-dames vendeuses, la femme d'un marquis du
-monde noir, là-bas.</p>
-
-<p>Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont
-un air, en province, on y croit... Et puis, «là-bas»...
-Ah! «là-bas», mais c'était cette Rome où
-je n'étais encore jamais allé à cette époque,
-Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa
-gloire, impératrice endormie parmi des ruines
-et des jardins, la Rome excitante et irrésistible
-enfin de cet <i>Enfant de volupté</i>, que nous avions
-tous lu au collège comme un bréviaire de tous
-les raffinements! L'étonnante, l'imprévue et
-poignante apparition qui marchait si harmonieusement<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span>
-là, sous nos yeux, et qui embaumait
-alentour, était donc une marquise de ce troublant
-«monde noir» dont parlent les romanciers,
-sinon les historiens, et elle venait de
-Rome, où vécut et cavalcada l'incomparable
-poète et dandy Andréa Sperelli!</p>
-
-<p>On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je?
-Des niaiseries touchant Rome et
-l'Italie, sans doute, il ne m'en souvient plus:
-et je voulais en outre paraître assuré, je bredouillais
-avec arrogance, hélas! en vrai béjaune
-que j'étais... Pourtant, je me rappelle l'attention
-de ses yeux, mi-émeraude, mi-turquoise, posés
-sur ma pauvre personne, et que dis-je, posés!&mdash;fixés
-plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la
-marquise Gianelli avait parfaitement expertisé
-du regard, si l'on peut ainsi parler, le jeune forestier
-qui tâchait sottement, avec la plus
-gauche aisance, de lui faire la conversation, devant
-tout Nancy aux écoutes, croyait-il.</p>
-
-<p>Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire
-éblouissant, sur ses dents fraîches et carrées,
-la marquise Gianelli me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Votre uniforme vert et gris est ravissant.</p>
-
-<p>Puis elle ajouta très gracieusement:</p>
-
-<p>&mdash;Et votre ville aussi. Je n'étais jamais venue
-en Lorraine. La place Stanislas est un vrai parterre...
-Portez-vous toujours ce costume?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p>
-
-<p>Elle reprit:</p>
-
-<p>&mdash;Je pars demain, en auto. Je retrouverai le
-marquis en Champagne... Les arcs de triomphe,
-à Nancy, feraient croire que des cortèges vont
-toujours passer dans les rues.</p>
-
-<p>Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne
-répondais plus, je n'y songeais même pas...
-Immobile et charmé, j'écoutais sa voix! La marquise
-Gianelli avait de l'accent, mais comment
-préciser lequel? Nullement italien, non plus que
-français, ni d'aucune nation connue. Elle chantait
-en parlant, voilà: mais elle chantait positivement,
-et l'on eût au besoin pu reproduire
-au piano la mélopée délicieuse de chacune de
-ses phrases. Joignez qu'elle s'exprimait en un
-français parfait, où ne manquaient même pas
-certaines négligences du boulevard. Qui se fût
-imaginé que la marquise Gianelli n'eût pas
-vu le jour au bord de la Seine? Elle ne roulait
-aucunement ses <i>r</i>. Elle modulait seulement son
-langage sur quelques véritables notes de musique,
-et il n'y a point de Parisienne qui eût
-osé courir ce risque, de crainte que l'on ne se
-moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère,
-ni moi qui l'écoutais, je le répète, stupéfait et
-comme en extase.</p>
-
-<p>Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus...
-Des fâcheux survinrent, se firent nommer à
-leur tour avec la timide suffisance qui est du<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span>
-bon ton en province. La marquise Gianelli, circonvenue,
-m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché,
-et je ne la revis plus... Sans doute
-ai-je lu bien souvent, non sans quelque bref et
-poignant souvenir, son nom dans les journaux;
-de même ai-je rencontré son portrait en feuilletant
-des magazines. Ainsi qu'à tout le monde,
-sa liaison fameuse et tapageuse avec l'illustre
-Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne
-retrouvai plus sur la route un peu terne que j'ai
-depuis lors suivie, cette femme si prestigieuse
-qui, dans une fête provinciale de charité, m'était
-autrefois apparue comme la reine scintillant
-jadis aux yeux du pauvre Jacques Bonhomme,
-bien au-dessus de sa guenille, plus loin encore
-de ses rêves!</p>
-
-<p>Or, c'était à présent la même épiphanie qui
-de nouveau s'avançait là, devant moi, dans
-l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle marchait
-de son pas régulier, balancé, pareil à une
-danse; elle parlait de cette voix lente et curieusement
-musicale, semblable à un chant; ses
-boucles sombres, comme à Nancy, tombaient
-sur son front et ses tempes; ses yeux clairs
-luisaient sous ses sourcils joints; et déjà le
-bois, autour d'elle, embaumait...</p>
-
-<p>Qui ne connaît la profonde émotion où Rome
-vous jette, pour rien, parce qu'on y vit seulement,
-parce qu'on y respire cet air lourd de<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span>
-gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me
-trouver ainsi, soudain, en l'un des sublimes
-jardins de la Ville Éternelle, face à face avec
-cette femme entrevue une fois presque en
-songe, cette femme d'une race évidemment supérieure
-à mon humble race, cette femme
-destinée aux puissants de la terre ou aux
-grands artistes, cette femme de luxe!... A la
-lettre, mon cœur se crispait, et tandis que la
-marquise Gianelli s'en venait, presque en dansant,
-presque en chantant, souriante et exhalant
-tous les parfums du ciel et de la terre, vers le
-banc où j'étais assis, il me sembla que j'eusse
-attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau me dire:
-«Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination,
-genre «Stendhal en voyage», c'est
-du délire romain. Il est doux de s'y abandonner,
-mais élégant de savoir ce que cela vaut...»
-La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute,
-mes pauvres petites idées factieuses,
-bientôt mesquines, puis anéanties, puis envolées!</p>
-
-<p>Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand
-Luzot, pensionnaire de l'Académie de
-France, me connaissait un peu. L'autre, un
-homme grisonnant et très mal mis, se promenait
-les mains derrière le dos, en mâchonnant
-un bout de cigarette éteinte; la marquise semblait
-lui témoigner de la déférence.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant
-tout à coup, vous voici donc à Rome?
-Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir,
-à la villa Médicis, dans mon propre jardin!...
-Madame, permettez que je vous présente
-M. François Simonin, l'un de mes excellents
-amis. M. Simonin mérite toute votre sympathie.
-Il s'occupe en effet des arbres, que vous aimez
-tant: il les soigne et les gouverne. Il est seigneur
-dans nos forêts françaises.</p>
-
-<p>Je rectifiai, assez bêtement:</p>
-
-<p>&mdash;Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire...
-Inspecteur adjoint, cela suffit bien.</p>
-
-<p>&mdash;Diable!... Toujours deux galons?</p>
-
-<p>&mdash;Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup...</p>
-
-<p>Pourtant, la marquise me regardait en souriant
-vaguement: elle semblait chercher.
-Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la
-tête, d'un regard paisiblement, impudemment
-expert, un regard dont je me souvenais, que
-j'avais vu déjà.</p>
-
-<p>&mdash;Trois galons d'argent! reprit Fernand
-Luzot... Voilà un joli ton sur votre uniforme
-vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un
-intrigant, madame!...</p>
-
-<p>A ces derniers mots néanmoins, le visage
-de la marquise Gianelli venait de s'éclairer:</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span>
-à celles qu'entendit seul Ulysse, lié sur son
-vaisseau, ne nous sommes-nous jamais rencontrés?</p>
-
-<p>&mdash;Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix
-ans.</p>
-
-<p>&mdash;Je me rappelle très bien Nancy, et la place
-Stanislas, et l'archevêché.</p>
-
-<p>Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant,
-j'eusse été décoré sur le front des troupes pour
-avoir conquis une ville, que ma fierté n'eût pas
-été plus grande!</p>
-
-<p>Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me
-nommer aussi à leur compagnon. J'appris
-ainsi que ce dernier n'était rien de moins
-que le célèbre professeur Gatti, directeur des
-fouilles du Palatin.</p>
-
-<p>&mdash;M. François Simonin, mon ami...</p>
-
-<p>Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer
-à M. le professeur Gatti, que je m'appelasse
-Simonin ou autrement, et que Fernand Luzot
-me tînt pour son ami? Il ne me regarda même
-point, et sans ôter de sa bouche la cigarette
-éteinte qu'il y oubliait, M. Domenico Gatti reprit
-un entretien dont j'avais dû rompre le
-cours:</p>
-
-<p>&mdash;Ces fragments insignifiants de bas-relief,
-madame, que l'on nous a montrés tout à
-l'heure, et dont M. le commandeur Carolus
-Duran fait grand état, sont d'une basse époque.<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span>
-Il est difficile de ne pas les trouver infectés
-d'alexandrinisme. Je reconnais là, d'ailleurs,
-le zèle extraordinaire des messieurs directeurs
-d'instituts étrangers, dont Rome est pleine...</p>
-
-<p>S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement
-le discours, pourtant fort intéressant,
-de M. le professeur Gatti. Toute mon attention
-s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute
-et fine silhouette de la marquise Gianelli, à la
-façon dont elle ornait divinement l'allée, le
-bois, l'univers entier, me semblait-il.</p>
-
-<p>Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi
-parfaitement le professeur Gatti dans tous ses
-développements, car sur une phrase encore
-plus amère de celui-ci touchant les entreprises
-inqualifiables de l'Autriche dans le domaine
-archéologique, la marquise m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;Vous viendrez me voir? J'habite près de
-Saint-Pierre. Nous parlerons de Nancy.</p>
-
-<p>Mais le professeur goûtait peu cette dissipation:</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il
-brusquement, à la façon dont le maître interpelle
-en classe l'élève distrait, et lui ordonne
-à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en
-sommes-nous?»</p>
-
-<p>Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans
-doute, pour déconcerter la marquise! A ma profonde
-surprise, elle répliqua sans se troubler:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Assurément, mon cher Gatti. Votre point
-de vue est le bon. D'ailleurs, on agirait bien
-mieux en se remettant à vous pour toutes ces
-questions. C'est ce que je disais justement à
-M. Simonin.»</p>
-
-<p>Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas
-le loisir de m'en trouver surpris, tant je fus
-exquisement sensible à cette secrète et savoureuse
-petite familiarité: pour si peu que ce
-fût, elle venait de me faire complice de son
-mensonge!... Je crois qu'à ce moment-là, exactement,
-j'ai commencé de l'aimer.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane
-Courrière.</p>
-
-<p>Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet,
-soit de rééditer des faits que tout le monde
-sait, soit de rapporter des anecdotes légendaires,
-ou moins encore, des commérages.
-Notre illustre Stéphane Courrière est tellement
-connu, on l'a tant étudié, commenté, glorifié,
-chanté, que sa physionomie est populaire à
-l'égal des plus notoires visages de nos ministres
-tout-puissants, ou de nos comédiens
-considérables, et voire du président de la République
-en personne. Ce ne sera rien apprendre
-à quiconque lira ces pages, que lui
-décrire les traits de ce maître incontesté du
-théâtre en vers, grâce auquel la langue française
-a résonné mélodieusement sur toutes les scènes
-du monde. Dirai-je qu'il appartient, depuis
-douze ans et plus, à l'Académie française, qu'il
-a gagné des millions, qu'il est commandeur
-de la Légion d'honneur, gorgé de dignités,<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span>
-rassasié d'hommages nationaux&mdash;et que pourtant
-il n'a point encore atteint la cinquantaine?</p>
-
-<p>Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il
-surveille ses gestes, ses paroles, son sourire,
-et s'habille comme un dandy? Non, laissons
-cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait
-bientôt à faire des réserves ridicules.</p>
-
-<p>Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante
-carrière dramatique, ses premiers succès,
-<i>l'Escarpolette</i>, et <i>Comment dire?</i> puis cette
-mélancolique et tendre féerie, <i>Peau d'Ane</i>; ce
-retentissant drame de cape et d'épée, ensuite,
-<i>Sa voix</i>, où Courrière chantait le charme rude
-et âpre de l'Océan, la vie furieuse des corsaires
-malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin
-hanté, à travers mille aventures folles, par la
-voix d'une Sirène, qu'il poursuivit sur toutes
-les mers? Après quoi, dans <i>Je veux</i>, Courrière
-a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la
-profonde foi politique des révolutionnaires
-russes, leur invincible, leur atroce énergie, et
-l'exode lamentable vers la Sibérie terrible.
-Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant
-triomphe, <i>les Sabots</i>, hymne enthousiaste
-à l'épopée des armées jacobines, promenant
-la France victorieuse par le monde,
-jusqu'à l'éclosion du Consul miraculeux, que
-l'on voyait debout, vivace et sublime, dans le
-frémissement de tout un peuple en armes!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p>
-
-<p>Jamais, de mémoire humaine, pareil délire
-n'avait bouleversé salle de théâtre! A la répétition
-générale, à la première, le public trépigna,
-acclama, hurla de plaisir, perdit la tête.
-<i>Les Sabots</i> furent joués tout un hiver, repris
-partout, applaudis jusqu'en Amérique, jusqu'en
-Australie, jusque dans les grandes Indes. Stéphane
-Courrière devint le plus considérable
-poète dramatique des deux mondes.</p>
-
-<p>La pièce qu'il donna deux ans après <i>les Sabots</i>
-était une satire ingénieuse de plusieurs
-extravagances contemporaines: elle se nommait
-<i>le Masque blanc</i>. Le carnaval vénitien y
-bondissait avec beaucoup de grâce. Mais un
-acte montrait le fameux souper que fit Candide,
-à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut
-discerner là un pamphlet politique contre
-les combistes, et Stéphane Courrière, qui n'y
-songeait pas trop, se trouva vilipendé par les
-uns, non moins que brandi, si l'on peut dire,
-par les autres.</p>
-
-<p>Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait
-en lui rire un poète impatient plutôt que gronder
-quelque âpre et obstiné tribun. Aussi revint-il
-à des sujets moins inquiétants, et le goût
-se prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut
-bientôt un secret pour personne que Stéphane
-Courrière préparât une <i>Bérénice</i>... Cette pièce,
-nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span>
-aimé la tristesse et la vénusté, les coquetteries
-secrètes de Mme Henriette, tantôt mourante,
-le conflit délicat de M. Racine et de M. Corneille,
-les vanités terribles de Versailles et la
-gloire sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière
-est un poète d'une adresse inouïe.</p>
-
-<p>Évoquerai-je donc une fois de plus, et au
-risque de maintes redites, cette carrière surprenante,
-cette vie bien courte encore, et néanmoins
-resplendissante?</p>
-
-<p>Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer
-un portrait de tous points fidèle, que l'heureux
-dramaturge Stéphane Courrière est aussi
-le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur
-de <i>la Journée</i>. Qui n'a lu, au moins une
-fois dans sa vie, <i>la Journée?</i> On tient ce grand
-et grave journal, paraissant à six heures, pour
-un des organes officieux de la République: et
-de fait, il est l'ami des ministères stables, et
-l'ennemi des autres; sa prudence extrême ressemble
-au fin du fin de la sagesse, et si le mot
-«opportunisme» ne se trouvait désuet et usé,
-le journal <i>la Journée</i> en eut fait sa devise.
-Aussi habile à discerner la vogue politique
-qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse,
-ce quotidien considérable et abondamment
-illustré atteint au plus gros chiffre de
-tirage, et son influence pèse d'un grand poids
-en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères,<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span>
-l'Élysée, et autres temples voués à
-des divinités redoutables, telles que directeurs,
-ministres, présidents, éminences grises, et
-<i>monsignori</i> de bureau.</p>
-
-<p>Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient
-de malice, quand il parlait de son cadet
-illustre. Stéphane, tout académicien qu'il fût,
-avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et
-celui-ci le protégeait encore. On peut même
-dire qu'au début le journaliste s'était diverti
-à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure
-eût résisté peut-être un peu davantage,
-n'eût été le puissant et mystérieux appui. Avec
-quel art le succès éclatant de <i>Sa voix</i>, et le prodigieux
-triomphe des <i>Sabots</i>, n'avaient-ils pas
-été présentés comme un épanouissement du
-nouvel esprit national et guerrier, que ne gâtait
-du moins nulle tendresse réactionnaire!
-L'on en avait presque fait une victoire remportée
-sur la frontière lorraine... En réalité, les
-frères Courrière se comptaient parmi les cent ou
-cent cinquante roitelets qui règnent en France,
-nonobstant cette différence entre eux que Stéphane
-tenait cour et représentait beaucoup, à
-Paris comme à l'étranger, alors qu'Adolphe ne
-quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet
-directorial de <i>la Journée</i>.</p>
-
-<p>Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez
-à mon frère, répond-il. Voyez Adolphe, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span>
-sa partie.» Et si l'on effleure devant ce dernier
-le chapitre difficile des débats dramatiques:
-«Je n'entends rien à ces questions, fait
-innocemment Adolphe. Interrogez le poète Stéphane,
-un vieux routier.» Or il est pourtant
-certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille
-les coulisses, et tous les artifices du métier.
-Le directeur de <i>la Journée</i> démontrerait
-parfaitement pourquoi telle pièce échouera ou
-tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur
-des <i>Sabots</i> vous expliquera pareillement, sans
-guère se tromper, comment une interpellation
-parlementaire portera son fruit ou ne sera
-qu'un coup d'épée, sinon de baguette, dans
-l'eau. Aucun d'eux n'avoue tous ses talents.
-C'est très habile.</p>
-
-<p>Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie,
-insinuer, paraître marchander l'estime à cet
-homme prestigieux, à ce prince des lettres,
-dont la gloire brillante et le charme insolent
-ont pesé, en somme, sur ma vie tout entière?
-Allons donc! je me suis juré de dire en mes
-confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement
-que Stéphane Courrière est un poète
-vigoureux, fécond, qu'il ne recherche pas la
-grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré
-des vers éclatants, des vers de bravoure, dans
-<i>les Sabots</i>; que <i>Sa voix</i> est un poème plein
-de langueurs créoles; qu'on trouve des épigrammes<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span>
-turbulentes, et le plus paré des rêves
-mis en scène dans <i>le Masque blanc</i>; que <i>Bérénice</i>
-frémit de tendresse, on l'a vu par la
-suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée,
-marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul
-homme qui fût plus digne d'elle&mdash;hélas! pas
-même moi, surtout pas moi!</p>
-
-<p>Allons plus loin, avouons tout: Stéphane
-Courrière ne fait pas seulement figure de poète
-national, voire mondial. On n'envie pas un
-poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on
-murmure avec une fausse extase: «Ah! Un
-Tel est aimé des dieux... En naissant, il reçut
-le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond,
-du don divin. Si par contre on apprend qu'à
-n'en pas douter, cet Un Tel est un raffiné,
-d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait
-avec M. Salomon Reinach touchant
-l'épigraphie latine, ou avec le professeur Gatti
-lui-même au sujet des fouilles palatines; si en
-même temps l'on voit que cet érudit a les ongles
-soignés, qu'il fait des mots, qu'il cause, et
-secoue sur ses précieux Elzévirs un mouchoir
-parfumé&mdash;eh! bien, n'est-ce pas intolérable,
-pour le coup? Les dieux nous accordent Virgile
-pour rival: mais non Pétrone!... J'ai bien
-haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine n'avait
-rien de beau.</p>
-
-<p>Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span>
-je la savais fausse presque en tous
-points: bientôt je n'ai plus ignoré que Stéphane
-Courrière ne possédât ni yacht splendide
-ancré dans la baie de Naples, ni villa
-royale à Frascati, ni palais prodigieux à Rome;
-j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne
-le suivaient pas en tous lieux, qu'il dormait la
-nuit, et veillait pendant le jour; qu'un orchestre
-de virtuoses ne jouait point en sourdine tant
-que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement
-ses vers au cours de ses promenades en
-automobile, et que chaque mois une maîtresse
-abandonnée ne venait aucunement se suicider
-sous son balcon... Tel était mon enfantillage,
-que cette dernière sottise surtout m'avait été
-pénible. La réputation de séducteur inévitable,
-qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait,
-m'offensait. Pourquoi? Parce que je
-n'étais qu'un homme, un homme grossier...
-Ou parce que là résidait, sans nul doute, un peu
-de l'empire exercé par le poète illustre et charmant
-sur Marie-Dorothée, que j'aimais.</p>
-
-<p>La marquise Gianelli ne cachait guère sa
-liaison, du reste. Aussi bien celle-ci était-elle
-publique, ou peu s'en fallait-il. Afin d'accueillir
-plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très
-glorieux, tous deux d'un heureux effet dans
-les «Mondanités» des journaux, on affectait de
-ne remarquer que leur amitié ancienne et paisible,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span>
-de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni
-lui, ni elle, pourtant, ne se contraignaient fort.
-Le poète Stéphane parlait des femmes assez
-librement.</p>
-
-<p>&mdash;Sans nos belles amies, me déclarait-il la
-première fois qu'il me vit, nous connaîtrions
-plus de pays, nous voyagerions davantage, nous
-mènerions la vie magnifique des aventuriers de
-mer et de terre, celle des anciens coureurs de
-routes, pilleurs d'îles ou gueux de forêts... Je
-me vois très bien l'escopette au poing. Mais on
-nous enchaîne devant la bûche de nos foyers:
-une fée nous y visite, ou c'est Cendrillon qui
-chante... Vous êtes heureux, vous, monsieur,
-qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne,
-l'hiver, les saisons. Dans ces coupes
-que vous avez préparées et soignées, comme
-un laboureur son champ, il doit vous sembler
-que le printemps naît, pour ainsi dire, sous
-vos doigts. C'est un métier que j'eusse adoré:
-faire jaillir les bourgeons, et ruisseler les
-feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès?
-Ils forment la plus fine ciselure de l'Italie, la
-dernière coquetterie des monts romains et toscans,
-les suprêmes égratignures de l'orfèvre.
-Pourtant les peupliers dont vous avez la garde,
-là-bas, chez nous, frissonnent mieux au moindre
-vent, c'est certain...</p>
-
-<p>Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span>
-étonnamment aisée: l'on sentait que
-les mots ne lui manquaient jamais, arrivant au
-contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il
-était à les pourchasser, unir et désunir, à les
-faire manœuvrer comme des régiments bien
-entraînés, danser comme des corps de ballet,
-ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait,
-autoritaire et captieuse, l'une de ces voix
-qui ont accoutumé de résonner ordinairement
-seules, dans le silence agréable de toutes les
-autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre
-son temps pour prononcer les mots à sa
-guise, qui s'atténuera s'il lui plaît, ou bien
-insistera sans ombre de gêne sur certaines
-paroles du vocabulaire noble ou «poétique»;
-ainsi eût parlé un roi parmi sa cour, si jamais
-roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de
-littérature et d'esprit.</p>
-
-<p>Le poète se trouvait étendu très joliment
-dans un fauteuil, une jambe croisée par-dessus
-l'autre, agitant l'un de ses pieds chaussé d'un
-escarpin de cour. C'était le soir, dans un appartement
-du Grand Hôtel, où il accueillait quelques
-intimes. La marquise Gianelli m'avait, à
-la lettre, ordonné de venir: «Je veux absolument
-que vous le connaissiez. Je lui ai parlé
-de vous: il sera content de vous voir, et vous
-serez séduit, vous ne pourrez pas résister...
-Personne ne peut résister... Venez me prendre<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span>
-chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»</p>
-
-<p>Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant:
-«Je sais, je sais... M. François Simonin soigne
-les bois, et il ne dédaigne même pas celui où
-errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on
-m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»</p>
-
-<p>Puis il m'avait comme environné de phrases
-avenantes, flatteuses, il aimait à plaire évidemment,
-quel que fût le personnage infime
-dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant
-encore il parlait pour moi seul, en dépit de ses
-autres hôtes. Et j'admirais, charmé autant que
-désespéré, non seulement son élocution délicieuse,
-pittoresque et fleurie, mais encore ses
-yeux spirituels et son visage rasé comme celui
-d'un causeur de la grande époque, l'un de ceux
-qui eussent disputé jadis ici même, à Rome, avec
-le président de Brosses. Stéphane Courrière
-grisonnait, mais il avait la silhouette fort jeune
-et le sourire fréquent.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'<i>Hortulus</i>
-symbolique de Conrad de Haimbourg?
-Ce brave homme nous a décrit le mystique langage
-des arbres. Seulement je m'y perds: à
-peine si, en réalité, je sais exactement ce qu'est
-un cèdre... Que n'ai-je, comme vous, monsieur
-Simonin, la connaissance de toutes les
-essences dont les vieux jardiniers composaient
-jadis un beau parc, ou ce qu'ils nommaient si<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span>
-joliment un jardin de propreté, par opposition
-au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin
-à fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est
-de voir une yeuse. Ah! qu'est-ce donc enfin
-que cet arbre au nom mystérieux, à la fois
-sombre et souple, perfide et bizarre</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">... <i>vitiosæ ilicis</i>,<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable.
-Comment est-ce fait, une yeuse? Voilà
-bien des années que je me le demande. Ne m'en
-montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne
-serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais
-aperçu non plus de chêne-vert, s'il faut tout
-avouer...»</p>
-
-<p>Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par
-courtoisie sans doute, il ne m'entretenait que
-de sylviculture&mdash;seul sujet où je me connusse
-bien, devait-il penser&mdash;je ne trouvais presque
-rien à lui répondre, tant je l'observais avidement,
-tant je remarquais ses mains mobiles,
-ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses
-gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi
-l'occasion de lui adresser au moins quelques
-compliments tout professionnels sur la fameuse
-tirade des <i>Sabots</i>, au cours de laquelle il avait
-évoqué, avec un lyrisme abondant et splendide,
-tous les arbres français, dans le bois<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span>
-desquels furent taillées ces galoches immortelles
-qui conquirent le monde.</p>
-
-<p>&mdash;«Je me suis documenté quand j'étais gamin,
-répliqua-t-il, en courant les buissons.
-Mais <i>les Sabots</i>, bah! je n'y songe plus. Ce fut
-une gaîté de jeunesse... Dans <i>Bérénice</i>, bientôt,
-j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets
-de notre Versailles. Cependant, monsieur
-Simonin, que sais-je si j'y parviendrai? Le
-plan de ma pièce n'est même pas encore fait:
-un plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»</p>
-
-<p>Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie
-française, se renversa plus mollement encore
-dans son fauteuil, au risque de froisser sans
-remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement
-accablé:</p>
-
-<p>&mdash;«Du reste, <i>Bérénice</i> ne verra sans doute
-jamais le jour: la marquise Gianelli m'empêche
-de travailler.»</p>
-
-<p>Stupéfait devant cette indiscrétion qui me
-parut alors cynique, j'allais détourner poliment
-la conversation, quand Marie-Dorothée, s'entendant
-nommer, s'avança vers nous:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment, cher ami, demanda-t-elle
-comme en chantant, je vous empêche, moi, de
-travailler?»</p>
-
-<p>Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser
-à la marquise:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle
-me promène, dans sa Rome!»</p>
-
-<p>Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me
-sort, elle me montre, elle se fait gloire de
-moi...»</p>
-
-<p>Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée
-pour cette bagatelle:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière
-de votre amitié!»</p>
-
-<p>Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise,
-ni Courrière ne dissimulaient davantage leur
-liaison bien connue. J'en demeurais aussi surpris
-que secrètement choqué, et même outragé,
-mon amour aidant! J'étais accoutumé à plus de
-pudeur et à quelque secret, chez nous, en
-France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo
-Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers
-à Turin: il avait épousé naguère Marie-Dorothée,
-et en vivait aujourd'hui séparé, mais
-non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du
-singulier ménage n'était-elle point à lui, qui
-se contentait de sa solde, s'il en fallait croire la
-renommée.</p>
-
-<p>Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans
-cette Rome ensorceleuse et magique, où tout
-acquiert un goût plus puissant et quelque saveur
-inconnue dans le reste du monde, bientôt
-Marie-Dorothée de nouveau répandait autour
-d'elle grâce, musique, parfum, cependant que<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span>
-Stéphane Courrière se reprenait à étinceler, à
-lancer des phrases d'or et des paradoxes, à
-chatoyer, à mousser: et je ne tardais guère,
-grisé par ce scintillement et charmé par ces
-incantations, à me figurer que j'eusse abordé
-par fortune en certain pays plus lointain et
-plus riche que le mien, en une contrée voisine
-de celle où eurent lieu les Mille et une Nuits.
-Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé
-tout droit de sa Normandie ou de son Poitou,
-touchait, émerveillé, les côtes de Chypre, du
-Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc
-et les palais d'Armide.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois
-plus méfié que de Marie-Dorothée.</p>
-
-<p>Je m'en suis méfié douloureusement, et
-presque méchamment, pendant plus de huit
-jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours:
-et sans doute, au cours d'une vie paisible, une
-semaine est bientôt passée. Mais il faut songer
-que, malgré toute ma volonté, malgré toute ma
-résistance, j'aimais la marquise Gianelli au
-point de la guetter par les rues où je savais
-qu'elle dût passer, de la suivre, en me cachant,
-dans ses promenades. Or, pendant les journées
-et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un
-jeune amour, alors qu'on s'est dit à soi-même,
-comme en jetant les cartes: «Eh bien! voilà,
-c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on dévide
-millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai
-passé par les émotions d'une année peut-être,
-en huit jours, tandis que je doutais de Marie-Dorothée.</p>
-
-<p>Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span>
-était trop belle, en tous points, parce qu'elle
-avait lu trop de livres, parce qu'elle parlait
-trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait
-trop parfaitement émue devant une statue antique
-ou quelque lambeau du grand décor, là-bas,
-émue sans un demi-ton d'exagération ni
-de vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une
-intelligence extrême, d'une noblesse d'âme
-humiliante, d'une indifférence irritante envers
-les mille et une mesquineries quotidiennes;
-parce qu'elle semblait née dans la pourpre enfin&mdash;et
-parce que j'étais Français de race pure,
-moi!</p>
-
-<p>Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il
-s'incline avec un crédule respect devant certaines
-personnes d'élite. Les étrangers sont
-habitués à la tyrannie et à la superstition; ils
-admettent le règne souverain d'une femme exceptionnelle,
-s'ils ont une fois reconnu qu'elle
-est telle. Mais chez nous, il y a plus de turbulence.
-Nous sommes impertinents, nous classons
-nos compagnes, et notamment les plus
-jolies, dans la seconde partie de l'humanité,
-celle qui ne vaut pas la première, où nous nous
-plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller
-devant les miracles, nous commençons
-par en rire, afin de les combattre. Nous avons
-cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un
-vent de fronde passe toujours sur nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p>
-
-<p>Si bien qu'une femme très séduisante, très
-élégante, en même temps que douée d'un cerveau
-égal aux meilleurs des nôtres&mdash;oh! attention,
-voici qui dépasse le niveau convenu.
-Méfiance et raillerie. Que signifie ce coup
-d'État? Devons-nous reconnaître si vite le droit
-divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire,
-une femme, une créature pareille à tant
-d'autres qui, depuis des siècles innombrables,
-excitent notre tendresse méprisante? N'y a-t-il
-pas quelque cabotinage, quelque piperie,
-quelque faux or en tout son prestige?... Et
-nous nous protégeons, au hasard. Nos ironies
-s'en vont au-devant, en patrouille, et notre
-doute se pose en sentinelle. «Qui va là?» Le
-mot de passe, il faut toujours que ce soit:
-«Une petite femme». Sinon, nous voici prêts
-à la défense, c'est-à-dire la moquerie aux lèvres:
-attitude nationale, et d'ailleurs non sans
-grâce.</p>
-
-<p>Ainsi vécus-je pendant toute une semaine,
-auprès de Marie-Dorothée. A plusieurs reprises,
-j'allai lui rendre visite: elle me recevait
-volontiers en son étrange logis du Transtévère,
-mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus
-que moderne. Un grand gars y veillait dans
-l'antichambre, une manière de suisse orné
-d'une lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut
-s'en trouver jadis aux portes de ces belles Romaines<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span>
-dont M. de Stendhal admirait l'âme
-naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une
-petite femme de chambre mise selon le dernier
-goût, et parlant trois ou quatre langues avec
-l'accent «palace», qui venait dire si madame
-était visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait
-sur une galerie parée de fresques et supportée
-par des colonnes, que des <i>monsignori</i> et des
-officiers à tricornes eussent peuplée à souhait;
-pourtant celle-ci donnait passage vers un petit
-boudoir à tentures crème, à meubles ici de
-laque pourpre, là d'ébène, supportant des roses
-couleur d'ivoire, massées dans des coupes
-d'onyx, boudoir aujourd'hui classique et reproduit
-dans tout Paris, mais qui alors était une
-nouveauté devançant de beaucoup la mode.
-Dans telle chambre, rien que des lampes à
-huile et des bougies: un sanctuaire. A côté,
-par contre, une salle de bains ruisselante
-d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les
-points, pour peu qu'on y portât la main: le
-lavatory de Robert Houdin. Et partout, même
-contraste: 1810 et 1920.</p>
-
-<p>Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques
-d'intérieur faites d'étoffes comme impalpables,
-indéfinissables, et qui semblaient plutôt
-peintes que tissées... Franchement, ce palais
-bizarre, ces robes exquises, mais exquises
-avec tant de préméditation, tout cela était-il<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span>
-pour rassurer un homme qui se méfie, qui se
-dit: «Voilà sans doute, voilà peut-être une
-comédienne, dont le talent est grand, et qui
-s'entend comme personne à sa mise en scène,
-mais enfin rien qu'une comédienne... Est-ce
-une femme seulement, cet être prestigieux?
-Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»</p>
-
-<p>Avant que de sonner au seuil de la marquise
-Gianelli, la première fois que je m'y présentai,
-j'avais passé par les Antiques du Vatican.
-Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers
-mots:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment menez-vous votre vie, me
-demanda-t-elle, en France? Racontez-moi. Avez-vous
-beaucoup à travailler? A qui commandez-vous?...
-Si vous veillez sur de grands bois, ce
-doit être fatigant. Vous faites des tournées? Je
-suppose qu'on ne vous réveille pas la nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi la nuit?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne sais pas. Un homme très occupé,
-pour moi, c'est un homme qu'on éveille
-en sursaut, à minuit.</p>
-
-<p>&mdash;Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes
-tournées à accomplir, oui...</p>
-
-<p>&mdash;En plein hiver?»</p>
-
-<p>Il me fallut lui donner cent détails, touchant
-les mois inconnus des citadins, les brumes de
-décembre, de janvier, les gelées, les premières
-feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span>
-de Lyons, où j'avais passé plus de six années,
-résumer mon humble carrière administrative,
-dire en quelle autre province j'avais séjourné,
-nommer Chantilly, où je venais d'être établi,
-décrire mes soucis quotidiens, ma maison,
-dénombrer mes parents, ma famille, apprécier
-mes amis:</p>
-
-<p>&mdash;«J'en ai peu, fis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je ne peux pas les retrouver.
-Ils doivent être quelque part, mais il ne m'est
-pas facile de les joindre. Mes anciens condisciples
-de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort:
-des fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs...
-Je ne vous dirai pas qu'ils manquent
-de conversation: ils n'en ont que trop. Quant
-aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment
-les approcher? Ils me tiendraient pour un
-raseur. Vous savez ce qu'ils appellent «raseur»:
-c'est quiconque leur parle un peu attentivement,
-quand ce quiconque n'est pas, comme
-ils disent, de la partie... Ah! les «intellectuels»,
-ainsi qu'on les nomme quand on les déteste,
-les «intellectuels» sont bien dédaigneux,
-bien sévères... Pour un modeste officier de
-l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins
-par-ci, par-là, les amis se cachent.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, il y a les femmes.</p>
-
-<p>&mdash;Les femmes? Ce sont toujours des<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span>
-femmes, par conséquent allez donc les traiter
-en camarades! Elles vous répondent bien:
-«Oui, mon vieux...» en souriant très cordialement,
-mais leur sourire est joli, et elles le savent.
-Alors, adieu, la camarade!...</p>
-
-<p>&mdash;Moi, je pourrais, cependant...</p>
-
-<p>&mdash;Vous, madame!»</p>
-
-<p>Je la regardai. Elle était charmante, toute
-baignée de grâce. Nul doute qu'elle ne vît
-clairement mon amour, qui se trahissait malgré
-moi, par cent nuances de la voix et du regard,
-dont certainement je ne me sentais pas
-maître: elle venait donc de me répondre sans
-loyauté. Elle avait prononcé une phrase de coquetterie.
-Or, la coquetterie est un jeu: on ne
-se met point tout à coup à jouer, entre honnêtes
-gens, si l'on ne s'est prévenu auparavant, si l'on
-ne s'est adressé au moins un certain petit signal.
-Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher
-un calembour au plein milieu d'une conversation
-délicate. Voilà un vrai manque de tact,
-ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais
-me faire rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment,
-Marie-Dorothée me tenait pour bien peu de
-chose: mais pourquoi, après tout? Son amant
-était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant
-à peine, devait-elle, sans plus ample
-informé, me juger bon pour un pauvre petit
-jeu de coquetterie?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Madame, lui dis-je, je vous jure que je
-vous parle en toute confiance. J'éprouve pour
-vous une admiration profonde. Ne me traitez
-pas comme un enfant. Causons avec la plus
-entière simplicité, voulez-vous?»</p>
-
-<p>Propos saugrenu, presque grossier, et tellement
-fat! A peine venait-il de m'échapper, que
-j'en avais déjà honte. Mais loin de se montrer
-choquée, la marquise Gianelli, par un geste
-imprévu et tout spontané, me prit la main:</p>
-
-<p>&mdash;«Et moi, vous ne savez pas comme je
-vous estime. J'ai aussi compris ce que vous
-valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le... Regardez
-mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les
-yeux d'une trompeuse, ou d'une coquette?
-Venez me voir très souvent, tant que vous voudrez.
-Nous parlerons des choses qui nous intéressent.
-Apprenez-moi encore votre vie, comme
-tout à l'heure, dites-moi ce que vous faites, là-bas,
-à toute heure du jour... Apaisez ce regard
-noir et inquiet... Nous allons boire du porto,
-tous les deux... J'ai été un peu bébête: je vous
-demande pardon, mon camarade... Voulez-vous
-plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de l'asti:
-nous allons faire la fête!»</p>
-
-<p>Elle souriait, et son sourire illuminait tout!
-Et sa voix chantait de plus belle... Cependant,
-sa main longue, nerveuse et sèche avait, en
-quelque sorte, laissé comme un gant sur la<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span>
-mienne: et je n'osais bouger, craignant de
-rompre l'enchantement.</p>
-
-<p>Bientôt, levant sa coupe pleine:</p>
-
-<p>&mdash;«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»</p>
-
-<p>Je bus en riant, mais sans répondre.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler
-votre amie, votre camarade?</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais. Seulement...</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, je vais vous donner une preuve de
-sans-façon: ainsi, vous ne douterez plus... Eh
-bien, sauvez-vous, filez!</p>
-
-<p>&mdash;Parce que?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que M. Courrière va venir, qu'il
-doit, m'a-t-il dit, me lire une scène de <i>Bérénice</i>,
-et que s'il trouve un tiers, il boudera et ne lira
-rien... Allons, est-ce agir en toute cordialité, ça,
-oui ou non?...»</p>
-
-<p>Oui, parbleu, bien sûr!...</p>
-
-<p>Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment
-souhaité la mort de Marie-Dorothée&mdash;ou la
-mienne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p>
-
-
-
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«Cher Monsieur et Camarade,<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air
-presque fâché, en tout cas avec une physionomie
-bien contrainte. Vous en êtes-vous aperçu, vous
-avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce
-que je vous ai dit que M. Courrière souhaiterait
-sans doute d'être seul, afin de me lire ses vers.</p>
-
-<p>«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui
-ne serait pas très facile à justifier. Venez me
-voir aujourd'hui, si vous ne vous sentez plus
-choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à
-bientôt seulement, mais je le regretterai beaucoup.</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«<span class="smcap">Marie-Dorothée Gianelli.</span>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Tel fut le billet que je reçus, le matin qui
-suivit cette journée. Je le tins longuement entre
-mes doigts, je l'ai caressé: il vivait! L'écriture
-droite et nette ressemblait plutôt à celle d'un<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span>
-homme. Mais le papier charmant me parfumait
-la main, et les lèvres.</p>
-
-<p>J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses
-bien toi-même! Tu n'es pourtant pas un
-étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà une
-femme qui te traite exactement ainsi qu'un
-page qu'on renvoie dès qu'il gêne, ou comme
-un abbé du matin, reçu à la toilette pour entendre
-les nouvelles, en attendant le cavalier
-en titre. Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu
-t'en rends compte. Quoi de plus naturel, d'ailleurs?
-Pourquoi serais-tu davantage? Et cependant
-tu demeures stupide et souriant, et ton
-cœur saute dans ta poitrine, parce qu'un mot
-de cette dame,&mdash;un mot assez bien tourné,
-assez clair et court, il est vrai&mdash;te parvient
-au réveil. Tu te rappelles surtout l'intérêt très
-marqué de ses yeux, son air de curiosité vraiment
-sincère, alors que tu lui racontais ta vie
-quotidienne en France, alors que tu lui décrivais
-ta famille et les soucis de ton emploi...»</p>
-
-<p>Eh! oui, je me flattais certainement en songeant
-que la sympathie seule, et non la pure
-courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée à me
-poser tant de questions précises, ainsi qu'à
-écouter mes réponses, comme si elles lui eussent
-apporté quelque agrément ou quelque imprévu.
-Je me rappelais pourtant bien que Stéphane
-Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span>
-métier, d'arbres, de coupes, de bûcherons, des
-forêts nues et menaçantes en hiver. C'était un
-principe de conversation sans doute, adopté
-par l'un et par l'autre, principe fort poli du
-reste, qui les poussait à entretenir autrui du
-sujet spécial où chacun en son genre pût
-s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était
-donc aisé de comparer la distraction si négligente
-du poète écoutant à peine mes propos
-insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée!
-«Et alors?... Et après cela?...» me disait
-celle-ci. Je trottais, là, sous son regard perçant,
-ou galopais à travers les bois solitaires,
-mon cheval pointait les oreilles au passage
-d'une biche, la hache frappait au loin contre un
-chêne. Elle m'avait vu, suivi, elle m'avait...</p>
-
-<p>Parbleu! elle se souciait bien que je fusse
-mort ou vivant, à cette heure! Néanmoins, durant
-un instant, nous avions, tout en bavardant,
-comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi,
-sur un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux,
-un fleuve puissant et doux. Ne fût-ce
-qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette
-femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus
-de moi. Simple passant, inconnu, touriste,
-humble fonctionnaire, j'entendis pourtant la
-marquise Gianelli me demander:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous vous ennuyez souvent, peut-être,
-en compulsant vos plans et vos chiffres, en écrivant<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span>
-des rapports... En ces heures-là, vous
-n'êtes pas triste?»</p>
-
-<p>Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté:
-«Je souhaite vivement que vous ne soyez pas
-triste...» Je l'ai vu, de mes yeux vu, je l'ai
-senti, je l'ai presque entendu.</p>
-
-<p>Bref, je tremblais de tendresse devant ce
-billet, que je relus cent fois. La journée me
-sembla cruelle. Vers six heures enfin, je courus
-au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait
-au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial.
-Tandis qu'il achevait une longue phrase
-italienne, exprimant sa déférente incertitude
-touchant la présence de la signora au logis,
-une porte s'ouvrit tout à coup, et Stéphane
-Courrière apparut, la main tendue. Il était
-ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé
-à miracle, et le mouchoir hors de la poche,
-comme une fleur. Ce grison marquait vingt
-ans.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous,
-on vous attend... La marquise Gianelli
-est maussade. Moi, je n'ai pu la distraire. Allez
-lui faire votre cour. Comme jadis à la Place
-Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte
-du Tendre est dépliée. Mais les vieux galants
-comme moi la lisent mal: il y faut de jeunes
-yeux. Montez, montez vite!»</p>
-
-<p>Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span>
-dédaigneux, plein de la plus révoltante
-bienveillance.</p>
-
-<p>&mdash;«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...</p>
-
-<p>Mais son ton démentait ses paroles: elle
-n'avait nulle envie de plaisanter, ni de jouer à
-l'amitié brusquée, comme la veille.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez un ennui, lui demandai-je,
-une tristesse?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que je vous regarde bien, madame.
-Vous avez des yeux changeants: tantôt on les
-voit très clairs, couleur d'aigue-marine; tantôt
-ils foncent, sous vos sourcils, et vont jusqu'au
-bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought».
-Aujourd'hui, ils m'apparaissent de cette terrible
-nuance-là.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas sans raison.»</p>
-
-<p>Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant
-cette étrangère, cette magicienne me causait
-une appréhension telle, que je n'osais même
-pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait?
-Parlez-moi. Je vous aime avec une sorte de fureur,
-et jusqu'à l'extase. Vous ne le voyez donc
-pas? Personne au monde ne pourra vous consoler,
-ni vous écouter aussi dévotement que
-moi, compatir à la moindre de vos peines...»</p>
-
-<p>Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de
-mes lèvres: j'étais bien trop ému! Et cependant<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span>
-Marie-Dorothée, à mon inexprimable stupeur,
-me dit très doucement, sur un ton de
-bonté, presque de tendresse:</p>
-
-<p>&mdash;«Je sais, oui, je le sais bien...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, vous savez... Mais quoi donc?...
-Vous savez que je vous...</p>
-
-<p>&mdash;Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz
-plus tard, si vous n'avez pas changé, oui, plus
-tard, quand vous me connaîtrez mieux. Attendez.
-Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu
-hâtif, un aveu volé. Et puis il nous gênerait
-tous deux par la suite. Je ne pourrais plus vous
-voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée... Ne
-le dites pas. Ne dites rien...»</p>
-
-<p>Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!</p>
-
-<p>&mdash;«Non, restez, supplia-t-elle... Restez
-même plus longtemps à Rome que vous ne
-deviez le faire. Je vous conjure de rester...</p>
-
-<p>&mdash;Pour être malheureux sans espoir, pour
-contempler le bonheur d'un autre? Pour me
-taire durement, maintenant que vous savez...
-Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu,
-madame.</p>
-
-<p>&mdash;Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites:
-Mon amie... Si, dites-le, essayez, c'est la seconde
-fois que je vous le demande. J'ai besoin
-d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux,
-là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p>
-
-<p>Il y avait que, malgré moi, je la croyais le
-génie, la fée du mensonge, le Mensonge même
-incarné! Or, je contemplais avidement ses yeux
-à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument
-nette: sans nul doute possible, elle disait
-la vérité pure, en cet instant. Oui, elle devait
-la dire...</p>
-
-<p>D'une voix encore un peu troublée, mais gentille,
-elle ajouta en souriant à demi:</p>
-
-<p>&mdash;«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident
-difficile, et causons. Je vois qu'il faut vous
-donner des gages de confiance, sinon vous
-vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes
-pas commode... Eh bien, je vais vous raconter
-des choses, comme si je me parlais à moi-même.
-Je vais vous livrer mes secrets. Sentez-vous
-bien, au moins, que cela me fait plaisir?»</p>
-
-<p>Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la
-pris, et la baisai avec un respect inquiet et une
-sorte de transport, un mélange inouï de remords
-et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas
-repoussé, comme si c'eût été tout naturel.</p>
-
-<p>Après quoi, elle retira cette main, dont elle
-eut bientôt besoin pour faire des gestes, tant
-son récit, déjà, l'intéressait, l'emportait!... De
-qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane Courrière?</p>
-
-<p>Elle me narra par le menu, non sans une
-franchise infiniment modeste et touchante,<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span>
-comment elle l'avait connu, puis presque aussitôt
-aimé à en mourir. Un soir, après le succès
-assez orageux et discuté du <i>Masque blanc</i>, on
-avait annoncé dans un salon de Paris où elle se
-trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait
-voir une sorte de poète pour dames, sur la
-foi des portraits publiés à chaque instant. Ce
-fut un joli causeur, très éloquent et fort gai, qui
-entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée,
-se fit présenter:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ressemblez trait pour trait, madame,
-au jeune Bonaparte, celui que M. de Chateaubriand
-voulait bien admirer. Qui ne croirait
-à quelque ressemblance de famille?</p>
-
-<p>&mdash;Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux
-du maréchal Rimbourg, prince de La
-Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère paternelle
-nommait pour ancêtre une Bonaparte,
-avouée seulement, il est vrai.</p>
-
-<p>&mdash;Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois
-dans cette orchidée des îles, la divine Borghèse.
-Voici donc qu'il nous a maintenant donné
-un iris impérial, et c'est vous.»</p>
-
-<p>Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée
-toutes les caresses de ses paroles souriantes
-et variées. Il avait prétendu séduire
-aussi le commandant Gianelli, présent à cette
-soirée: il lui avait parlé d'Annibal.</p>
-
-<p>&mdash;«M. Courrière est un original, avait déclaré<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span>
-ensuite l'officier: mais il méprise notre
-art militaire.»</p>
-
-<p>Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa
-route. Faisant fi de toute entrave, prête à
-rompre avec le monde entier, s'il le fallait,
-Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée
-comme une reine vaincue derrière le char triomphal
-du poète, tramée en esclave sur ses pas,
-sur sa trace.</p>
-
-<p>&mdash;«Je l'ai passionnément, furieusement
-aimé, me dit-elle. Je l'aime encore. Je suis
-heureuse de vivre en un temps qui a produit
-Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois,
-délaissée et bafouée... oui, bafouée! Peut-être
-m'eût-il livrée en spectacle, au besoin... Mais
-je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la
-Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des
-moindres choses. Je servirai toujours, si je le
-puis, son œuvre et sa renommée... Pourtant
-je souffre comme la dernière des mendiantes
-auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux.
-Il estime que tout dévouement lui est dû. Il
-n'est qu'un tyran ivre de courtisaneries, et
-qu'un monstre de vanité...</p>
-
-<p>&mdash;Mon amie, ma pauvre amie...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le
-gêner en quoi que ce soit, et il me jettera là,
-ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis pas heureuse,
-François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span>
-allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde
-veut me laisser seule dans l'univers avec lui,
-croirait-on... Mais pas vous, dites, pas vous?»</p>
-
-<p>Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque
-de pitié. Sans même y penser, je pris dans mes
-bras Marie-Dorothée qui pleurait. Je n'ai pas
-effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux.
-Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait,
-la tête me tournait: c'est qu'elle m'avait
-par mégarde appelé de mon nom tout court,
-«François»... Je frissonne en évoquant cette
-minute-là.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le
-palais du Transtévère. J'allais, ivre d'émotion,
-et comme fou de surprise. Je marchais droit
-devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe
-où pour dîner.</p>
-
-<p>Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je,
-en somme, devant la divine marquise Gianelli?
-Comment me jugeait-elle exactement, moi qui
-l'avais vue passer une fois, voilà plus de dix ans,
-dans une sorte de rêve, et qui depuis lors
-n'avais plus jamais rien imaginé d'aussi parfait?
-Est-ce qu'elle avait senti cela? Oui, sans
-doute. Si fine, elle devinait la parole qu'on
-réprime, le sentiment dont on se défend; elle
-lisait le regard d'autrui. Cachiez-vous un secret?
-Elle y touchait avec de mystérieuses antennes...
-Ah! je l'aimais au point que les larmes m'en
-vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais
-voulu l'avoir toujours connue, avoir joué avec
-elle toute enfant, l'entendre familièrement en
-son logis, la surprendre au matin, le visage en<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span>
-désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je?
-non pas la surprendre, mais me trouver là,
-pâlir d'aise en l'approchant à toute minute, en
-avoir le droit!</p>
-
-<p>Amie intime et compagne d'un poète chargé
-de gloire, le plus séduisant, quoique le plus
-ingrat aussi de tous les hommes, elle m'avait
-cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le
-plaisir vertigineux de se pencher vers moi, et
-de m'appeler, pauvre passant que j'étais! Marie-Dorothée
-Rimbourg...</p>
-
-<p>Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir
-affirmer que nulle trace de vanité ne m'effleura,
-mais j'entends la plus chétive de toutes, la plus
-mesquine... Je me suis juré de dire la vérité:
-il m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée,
-marquise Gianelli, c'était un nom, un titre gracieux;
-mais les noms séduisants foisonnent en
-Italie, et le marquisat y est une parure pour les
-jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le
-chevalier Un Tel», «la comtesse, la marquise
-Une Telle», de même que l'on dirait: «l'aimable
-signore», «la charmante, la délicieuse signora
-X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je
-aperçu... En revanche, Marie-Dorothée, née
-Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal
-Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse
-de Bonaparte au siège de Toulon, et fleur
-perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span>
-Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que
-ce fût!... Je voudrais croire qu'un reflet de chamarrure
-ou qu'un écho lointain de fanfare ne
-m'eussent pas un instant ébloui et charmé.</p>
-
-<p>L'Empereur!... A chacun sa religion: la
-mienne est parmi les hommes! Ces mots seuls:
-L'Empereur, le grand Empire français, m'étreignent
-le cœur, et tout mon être tremble de stupeur
-si j'imagine seulement le Héros chevauchant,
-les sourcils joints et le geste irrésistible.
-Toutefois n'allons pas plus loin: mort le dieu,
-l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me
-fâche tant chez autrui. D'où vient alors ce
-trouble secret dont je me trouvai brusquement
-saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque
-Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une
-goutte du sang Bonaparte lui courait dans les
-veines? Je ne l'en aimai point davantage, certes.
-Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...»
-Et j'éprouvais, cette fois, moins de
-piété que de satisfaction. Y aura-t-il un snob
-pour me lancer la première pierre?</p>
-
-<p>Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec
-une hâte fébrile, et me remis en route, mais
-non plus à l'aventure maintenant. Je savais où
-trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an
-que ce bon garçon habitait Rome, il avait contracté
-envers la solitude une haine d'autant
-plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span>
-plus aimables. Il rendait chaque soir visite
-à l'une d'elles, dont il était épris. Elle se nommait
-Battistina, couturière.</p>
-
-<p>&mdash;«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»</p>
-
-<p>Et de fait, le geste au moins et la démarche
-de Battistina avaient de la noblesse. Démarche
-d'autant plus olympienne que nul soulier n'en
-corrompait le rythme ni la langueur, Battistina
-traînant le plus souvent de tristes savates. Geste
-imposant aussi, bien qu'il brandît parfois les
-pincettes, non sans d'horribles imprécations.
-Un grand sujet de dispute entre le peintre
-et son amie avait trait aux bains: elle prétendait
-n'en pas prendre, il voulait l'y contraindre,
-cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait
-à Luzot de belles injures en italien.</p>
-
-<p>Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait
-en leur logis. Une humble petite lampe
-y luttait mal contre le clair de lune éblouissant,
-versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme
-par les plus douces soirées d'été, on entendait
-passer un peuple heureux en bas, dans la rue.
-Battistina et son ami mangeaient en souriant
-des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille
-de capri.</p>
-
-<p>&mdash;«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous
-amène? Donne un verre, Battistina. Monsieur
-que tu vois est Français: mais il parle italien
-mieux que moi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas difficile.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé
-ton avis? Est-ce que je me mêle de juger
-en fait de robes, moi? Garde donc tes sornettes,
-ravaudeuse...»</p>
-
-<p>Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon
-la coutume; mais je coupai court au tapage
-en questionnant Fernand Luzot dès les premières
-phrases.</p>
-
-<p>&mdash;«La marquise Gianelli? me répondit-il.
-Elle vous inquiète, à ce que je vois? Mais
-vous savez, rien à faire: elle est folle de son
-poète.»</p>
-
-<p>Battistina ne comprenait pas le français.
-Ayant néanmoins entendu les mots «marquise
-Gianelli», elle s'écria:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est la maîtresse du signor Courrière!
-Tout le monde le sait. Du reste, elle se coiffe
-mal: elle a l'air d'une noyée.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi tu ressembles à une vraie sorcière,
-ma parole! repartit Luzot indigné. Qui t'interroge?
-Regarde tes mèches de gypsie!...</p>
-
-<p>&mdash;Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'y verrez.</p>
-
-<p>&mdash;Connaissez-vous le colonel, mon cher
-Luzot?</p>
-
-<p>&mdash;Le colonel Gianelli?... Faites-en votre
-deuil, il ne sera sûrement pas du dîner. Je ne
-l'ai jamais vu, quant à moi. Mais il y a un portrait<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span>
-en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère,
-dans un petit fumoir où personne ne va:
-c'est un gaillard maigre et blond, à courte
-moustache. Très Italien du Nord: l'air froid,
-volontairement froid, autant qu'il y paraisse
-sur cette horrible croûte. Il s'est bien conduit...</p>
-
-<p>&mdash;Des campagnes?</p>
-
-<p>&mdash;Il s'est bien conduit dans son ménage. Il
-a été très discret, et très digne. Il est vrai qu'il
-n'y avait pas d'enfants: d'autre part, sa femme
-tenait tout l'argent de la communauté. Quand
-il a constaté le règne du poète, il est parti, et
-maintenant, il vit modestement de sa solde à
-Turin. D'autres auraient provoqué le séducteur,
-causé du bruit et des scandales: cette Battistina,
-tenez, par exemple.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis?</p>
-
-<p>&mdash;Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!...
-Viens m'embrasser.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'as pas tes dames de la société, pour
-ça?»</p>
-
-<p>Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli
-fût une Rimbourg!</p>
-
-<p>&mdash;Famille du prince de La Canée, famille
-plus qu'impériale, mon cher, impériale par
-choix. La Du Barry était plus vraiment royale,
-ayant été choisie par le roi en personne, que la<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span>
-reine de France, élue par les ministres. Mais pas
-de potins.</p>
-
-<p>&mdash;La Du Barry ne s'en froissera pas.»</p>
-
-<p>Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:</p>
-
-<p>&mdash;«Ni les aïeux de Mme Gianelli.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa
-grand'mère, qui naquit d'une façon bien romanesque,
-paraît-il, dans les anciens États du Pape,
-à Tivoli.»</p>
-
-<p>Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment
-l'une des plus proches parentes de l'Empereur
-eût pu dire avec précision sans doute
-quel jour et à quelle heure était venue au
-monde, de père putatif et de mère inconnue,
-la petite Adélaïde-Clémence-Pauline, qui, plus
-tard, devint l'épouse légitime et grandement
-dotée de Tiberge Rimbourg, grand-père de
-Marie-Dorothée.</p>
-
-<p>Fernand Luzot, songeant&mdash;déjà&mdash;à de futures
-commandes et à des portraits bien payés,
-connaissait à merveille le répertoire mondain
-de Rome: il put donc me donner aussi force
-détails touchant les ascendants immédiats de
-la marquise Gianelli. Son père avait fait dans
-la banque une puissante fortune. Vers 1895 il
-était mort, laissant d'abord un fils établi en
-Russie, puis Marie-Dorothée âgée de quinze
-ans, et sa veuve Sophie Rimbourg, née Doneff,
-étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span>
-cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille
-dans l'Europe entière: enfin, l'ayant mariée
-au marquis Gianelli, cette vieille dame imposante
-et un peu toquée s'en était allée abriter
-ses cheveux blancs auprès de son fils aîné
-Serge Rimbourg, qui vivait patriarcalement en
-Crimée, au milieu d'une demi-douzaine d'enfants.
-Un autre frère était mort tout jeune, et
-Marie-Dorothée détestait Serge, beaucoup plus
-âgé qu'elle: celui-ci le lui rendait bien.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est
-un mystère. Mme Gianelli aime à parler des
-siens. Elle vous racontera sa famille, quand
-vous voudrez.»</p>
-
-<p>Battistina, cependant, ne se tenait pas de
-dépit à force d'entendre ainsi ce nom de Gianelli
-passer et repasser dans notre entretien.
-Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle
-s'approcha de nous:</p>
-
-<p>&mdash;«La signora est riche, fit-elle d'une voix
-flatteuse. Elle possède des vingtaines de robes.
-Si toutefois elle a besoin d'une personne qui
-taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai
-bien au Transtévère...»</p>
-
-<p>Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait
-l'alliance: diplomatie classique. Les
-grands cabinets de l'Europe n'en ont point
-d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère
-M. Crispi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p>
-
-<p>Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante
-de lune, je m'accusai désespérément:
-qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler si librement
-de Marie-Dorothée devant le peintre et
-cette fille? Je croyais, la porte fermée, les entendre
-rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement
-Battistina, sans doute.</p>
-
-<p>Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je
-demeurai longuement pour écouter un rossignol
-qui s'égosillait, caché dans un cyprès.
-Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu
-chantait ses amours à tue-tête, les criait jusqu'au
-ciel: et Rome tout entière se taisait,
-Rome sa complice. Et rien ne me parut plus
-harmonieux ni plus raisonnable.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>On servit des truffes entourées de lardons,
-et si grosses qu'on les eût prises pour des
-cailles.</p>
-
-<p>&mdash;«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée,
-vous offrir de vrais oiseaux, tirés dans la campagne
-romaine. Il y en a des milliers, du côté
-de la mer, et qui sont excellents.</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans,
-durant toute une saison, avec mon ami Cyril
-Durnham, s'écria Maurice Chennevière. Nous
-habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait
-les vagues, par le mauvais temps. Autrement,
-il n'y avait que des mouches, et de sales
-mouches. Le soir, nous dormions sous des
-moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique
-porto et du brandy dans cette ferme: mais il
-fallait les défendre presque à coups de carabine
-contre le fermier.»</p>
-
-<p>Le nombre d'aventures par lesquelles avait
-passé l'élégant Maurice Chennevière était prodigieux.
-L'on ne comprenait pas comment un<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span>
-homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir
-déjà tant vécu, si dangereusement, et dans tant
-de pays divers. Il avait fréquenté des lords et
-des rajahs, des boïards et des caciques, des
-émirs et des grands d'Espagne tombés dans la
-misère, des tyrans nègres et des princes albanais
-en révolte, le roi des cow-boys et la reine
-des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu
-Gustave Aymard et Jules Verne. D'ailleurs une
-partie de ses voyages se trouvait réelle, et il
-contait comme personne, imitant avec grâce le
-bruit du vent sur la pampa, le mouvement de
-l'aigle qui plane, le geste du gaucho braquant
-son revolver, l'effroi du malheureux surpris
-par l'orage au désert. Un vrai compagnon
-d'Ulysse. Stéphane Courrière l'aimait extrêmement.</p>
-
-<p>Outre ces deux convives, il y avait à dîner
-chez la marquise Gianelli le jeune peintre Fernand
-Luzot, M. le professeur Gatti et sa femme,
-M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse
-Alessandri, le député Fata et moi-même.
-Le professeur Gatti était placé en face de la
-maîtresse de maison, Stéphane Courrière et
-l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de
-celle-ci. Fernand Luzot occupait l'un des bouts
-de la table, et je me trouvais à l'autre, à côté
-de la terrible Mme Napier.</p>
-
-<p>M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span>
-été ministre de l'Agriculture, une fois dans sa
-vie, et il était tombé en même temps que le
-cabinet éphémère dont il faisait partie, sans
-que l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors,
-à sa suffisance ni à son incroyable naïveté. La
-perte de ce portefeuille le remplissait d'une
-rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son
-épouse, cuvait de son côté une haine universelle
-et multiforme. C'était un couple atroce:
-mais ils recevaient tout Paris, étant fort riches
-et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente
-comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère
-de cinq filles, d'ailleurs triomphalement mariées,
-voyait toute la société de Rome défiler
-dans son salon exigu, chaque semaine. Les
-détestables dîners de la comtesse Alessandri
-étaient fort courus, tant celle-ci s'agitait, écrivait,
-téléphonait, explorait tous les hôtels, avec
-un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse
-bonne figure. Pas une vedette ne débarquait à
-Rome, sans que la comtesse Alessandri ne fît
-l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on allait
-chez elle par curiosité, afin de voir entrer les
-étrangers.</p>
-
-<p>Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très
-déplacée chez une personne aussi aventureuse
-que la marquise Gianelli, dans la même salle
-à manger que cette Alessandri, si bruyante, à
-son avis, si commune, que ce Gatti, un vrai<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span>
-rustre, disait-elle, terrorisant sa pauvre femme,
-que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule
-petit Fata, et autres fantoches? Toutefois
-le sénateur éprouvait une terreur maladive des
-journaux, et ménageait le poète Stéphane, par
-crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière,
-directeur tout-puissant de <i>la Journée</i>.</p>
-
-<p>Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus,
-par la suite, cette belle documentation. Un
-étrange et tout nouveau Luzot paraissait dans
-le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu
-débraillé, en manches de chemise et sablant le
-capri, autant, chez Marie-Dorothée, il m'apparut
-poli, poncé, un peu froid, l'air anglo-saxon.
-Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré
-aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre.
-Nul autre que lui ne peindra officiellement
-un jour le président de la République:
-et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme
-a du talent? me demanda Mme Napier en déplissant
-ses lèvres étroitement serrées.</p>
-
-<p>&mdash;Madame, il fera peut-être un jour votre
-portrait.</p>
-
-<p>&mdash;Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais
-trop peur de m'ennuyer pendant les poses.»</p>
-
-<p>Cependant un précieux vin de Bourgogne
-paraissait sur la table, et le maître d'hôtel, portant
-sa bouteille comme un enfant dans son berceau<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span>
-d'osier, murmurait tendrement à l'oreille
-de chacun: «Chambertin?» Ce qui, prononcé
-à l'italienne, devenait presque inquiétant. Le
-député Fata refusa ce breuvage inconnu.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière,
-vous avez grand tort, monsieur Fata, de mépriser
-la noblesse. En qualité de démocrate
-ardent, vous devriez y être sensible, pourtant.
-Ainsi le veut la tradition de tout bon gouvernement
-populaire: l'aristocratie en est exclue,
-mais on l'y vénère d'autant plus. En cette bouteille
-que l'on vous présente, il y a trente ans
-de noblesse individuelle, héroïquement gagnée
-à endurer l'exil au fond d'une triste cave, et
-combien de générations d'aïeux bourguignons,
-combien de quartiers!...»</p>
-
-<p>Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il
-s'agissait d'un bourgogne illustre. Il eut honte
-de cette ignorance, mais déjà, en orateur habile,
-il trouvait la parade, et, prêt à la polémique,
-il combattait.</p>
-
-<p>&mdash;«Mon cher maître, fit-il doucement de sa
-voix la plus captieuse, vous jetez sur toutes
-choses les couleurs variées de la poésie. Cependant
-un simple soldat politique, comme
-moi, ne voit pas si loin: je me suis seulement
-juré&mdash;c'est un vœu, bête comme un vœu!&mdash;de
-ne jamais boire une goutte d'un vin étranger,
-sauf ceux que l'on récolterait à Trieste, à Nice,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span>
-en Corse et en Tunisie, quoique ceux-là ne
-vaillent rien, si même il y en a!... Affaire électorale,
-vous comprenez, service commandé.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne
-comtesse Alessandri, vaguement inquiète.</p>
-
-<p>M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme,
-ayant fait toute sa carrière dans l'horreur du
-sabre et l'effroi des batailles. En même temps,
-il crut devoir défendre le pays qu'il représentait
-officiellement, pour ainsi dire, contre les
-propos impertinents de ce petit députaillon
-des Pouilles, annexant ainsi d'un seul coup,
-avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse
-et les terres beylicales. Il procéda par voie
-d'allusion.</p>
-
-<p>&mdash;«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront
-surtout bonnes à Trieste, il me semble.»</p>
-
-<p>La comtesse Alessandri poussa des cris:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! charmant! le mot est un régal!</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas absolument urgent, déclara
-le professeur Gatti, de reprendre Trieste tout
-de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés à tenir
-le monde qu'en s'appliquant successivement
-à une seule chose à la fois, et en l'accomplissant
-à merveille. L'Italie a hérité de l'antique
-Rome un sol plein de merveilles: il convient
-d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou,
-et de terminer notamment les fouilles palatines.
-Après il sera temps de songer aux conquêtes.<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span>
-Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait
-d'abord valoir son bien, avant que d'en acheter
-d'autres. Mais les jeunes gens sont extraordinaires:
-ils ne songent qu'à porter des uniformes.</p>
-
-<p>&mdash;Il vous en faudrait un, Gatti.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en suis point dépourvu, madame, et
-me mets en tenue pour aller au Quirinal. Pourtant
-le roi se moque de moi, dès qu'il me voit
-ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.</p>
-
-<p>&mdash;C'est ridicule», décréta Mme Napier.</p>
-
-<p>Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les
-uniformes civils, le jugement du roi, ou les
-vieux majors prussiens? Mme Napier ne savait
-trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard,
-au juger, point de doute!</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg,
-dit Maurice Chennevière. L'un de mes amis,
-qui commandait la place, là-bas, m'a fait dîner
-avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient trapus,
-robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.</p>
-
-<p>&mdash;Comme l'Hercule ivre du musée de Parme,
-ajouta Fernand Luzot. Burckhardt, dans son
-<i>Cicerone</i>, constate avec une charmante pudeur
-que l'Hercule ivre lui semble trahir&mdash;ce sont
-là ses propres mots&mdash;une force bien différente
-de celle qui accomplit les douze travaux. Tout<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span>
-de même il fera bon tirer sur cette truandaille,
-cet automne, dans les champs de Lorraine.»</p>
-
-<p>Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la
-guerre, mais il en parlait volontiers, ayant observé
-qu'une phrase énergique tient parfaitement
-lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A
-chaque succès de conversation, le prix de ses
-toiles futures montait, il le croyait du moins.</p>
-
-<p>Par contre, le sénateur Napier tolérait avec
-peine ce douloureux sujet d'entretien. Il s'exclama,
-plein de pitié, que la violence avait fait
-son temps en Europe, et que l'Allemagne allait
-incessamment s'entendre avec la France:</p>
-
-<p>&mdash;«Et tant mieux, conclut le prophète, car
-nous ne faisons plus d'enfants. Notre armée
-fond chaque année. Il n'y aura bientôt plus
-dans les régiments que les officiers, quatre
-hommes et la cantinière.</p>
-
-<p>&mdash;Ils s'arrangeront! fit gaîment le député
-des Pouilles. D'ailleurs la qualité seule importe:
-chaque peuple devrait surveiller étroitement
-son élevage national, et avoir l'œil sur
-les bambins. Votre Société d'Encouragement
-pour l'amélioration de la race chevaline, en
-France, est admirable. Vous êtes bien ingrats
-de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce
-fameux lord Seymour qui la fonda. Il faudrait,
-à Paris, à Rome, à Madrid, partout, des Sociétés<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span>
-analogues pour l'amélioration de la race
-humaine. Les hommes de pur sang seraient
-sélectionnés par les épreuves publiques, inscrits
-au <i>stud book</i>, et leurs produits élevés aux
-frais de l'État.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, adieu l'amour, pour les pauvres
-athlètes!</p>
-
-<p>&mdash;On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»</p>
-
-<p>Malingre et chétif, le député avait prononcé
-ces derniers mots avec une sorte de férocité;
-mais il la corrigea bien vite par un sourire:</p>
-
-<p>&mdash;«Non plus que laid, hélas!»</p>
-
-<p>Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà
-sérieusement:</p>
-
-<p>&mdash;«Avant votre lord Seymour, il y avait eu
-Lycurgue: il professait déjà les idées de M. Fata,
-et prétendait créer du pur sang, lui aussi.
-Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves
-publiques: il prétendait, dans son <i>Anacharsis</i>,
-que, forcés de paraître nus aux yeux
-des «pelousards», si l'on peut parler ainsi,
-les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables
-que possible, et prenaient à l'envi les
-plus belles attitudes. On obtenait là des chefs
-de famille excellents, parbleu! Et même Aristote
-ne voulait pas que l'on admît les artisans
-comme citoyens, ni pères de citoyens, parce
-que leur métier sédentaire les empêchait de<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span>
-se développer à souhait. Voilà des éleveurs,
-au moins, voilà de bons sportsmen, ainsi que
-vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est
-une question de savoir si le meilleur modèle
-humain est celui du Méléagre, plus svelte et
-léger que trapu, ou celui du Doryphore, beaucoup
-plus robuste et plus lourd. Sur les frises
-du palais d'Auguste...</p>
-
-<p>&mdash;Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un
-lutteur!» soupira la comtesse Alexandri. Pour
-cette bonne dame, un athlète ne pouvait ressembler
-à un marbre: c'était au contraire un vagabond
-obèse en maillot troué, qui faisait la quête
-autour d'un vieux tapis, après avoir soulevé
-des poids faux.</p>
-
-<p>Stéphane Courrière, tout en roulant dans le
-sucre des fraises de Chanaan, ne demeura point
-sans avis touchant l'élevage humain:</p>
-
-<p>&mdash;«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone,
-entendez une femme à épaules larges, à
-petits seins, aux hanches à peine accusées,
-genre «merveilleuse» du Directoire, va nous
-donner de bons joueurs de football. Une Diane,
-un peu moins solide, fera des cavaliers à fine
-taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite,
-à la fois gracile et potelée, du modèle aimé
-sous le Second Empire, produira des jeunes premiers
-pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée.
-Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non!...» répondit Marie-Dorothée.</p>
-
-<p>Or notez que, depuis le début de cette controverse,
-la marquise Gianelli n'avait soufflé
-mot: elle n'entendait même pas, eût-il semblé.
-Elle surveillait le service, observait si les roses,
-disposées en bouquets plats et en guirlandes
-sur la nappe, ne s'effeuillaient pas trop vite, si
-les fruits qui s'y entremêlaient avec art pourraient
-être aisément enlevés et offerts; si les
-vins et les plats passaient à souhait, si chacun
-était bien servi. Une bonne hôtesse se pique de
-tout voir, et prévoir... Et puis, voici que soudain
-elle répliquait dans la conversation, et avec
-quelle netteté, quelle compétence inattendue!</p>
-
-<p>&mdash;«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers
-que vous dites ne remporteront nullement un
-tel succès, du moins auprès des femmes qui
-savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière,
-des idées qui datent de Capoul: croyez-vous
-qu'elles durent toujours? Une artiste, une dilettante
-est plus difficile: il nous faut le modèle,
-pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite,
-ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force
-extrême et grande sveltesse, enfin. Puis la tête
-petite et les cheveux plantés bas: un Lysippe...»</p>
-
-<p>Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa
-plus de décocher des méchancetés.</p>
-
-<p>Quant à moi, rentré le soir en ma chambre
-d'hôtel, je m'examinai dans la glace: mon visage<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span>
-dur n'était certes pas régulier, et ne pouvait
-séduire. Mais j'avais le crâne plus petit
-que vaste, les cheveux plantés non loin des
-sourcils, les muscles en relief, la taille... Eh!
-de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée
-discernait donc la ligne sous l'habit?
-C'était pour cela que je lui plaisais, à cette raffinée?
-Alors, elle m'avait en vérité jugé, ou
-plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au
-marché? Je me rappelai, non sans plaisir, ce
-regard étrangement scrutateur et attentif que
-j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois
-depuis, attaché sur ma personne...</p>
-
-<p>La fatuité d'un homme est prompte autant
-que sournoise.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Combien j'aime les romans mondains! Non
-pas ceux que j'ai vus, mais ceux que composent
-d'habiles et charmants écrivains. Ce sont nos
-Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent
-dans l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément:
-mes héros sont riches et ne font rien:
-il est bien trop adroit. Toutefois on devine que
-toute une foule de valets de chambre, d'intendants
-et de fournisseurs empressés gravite et
-bourdonne autour de ces personnages, qui ne
-se quittent qu'à leur heure, afin de se retrouver
-presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses
-ont vite fait de les déposer sur tous
-les points du XVI<sup>e</sup> arrondissement, et jusqu'au
-fond de nos plus lointaines provinces.</p>
-
-<p>Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité,
-l'étrange et rugueuse vérité. Il y a une
-question d'argent. J'aimais avec passion Marie-Dorothée.
-Je l'aimais à la façon éperdue d'un
-petit commis de Quimper ou de Béthune dévorant
-des yeux, sur le mail, la diva en tournée...<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span>
-Je me sentais plus familier, toutefois, puisqu'elle
-me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup
-mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait...
-Est-ce qu'elle n'avait pas indiqué, et
-même assez brutalement... non, un peu nettement,
-sans plus... ou plutôt non, avec cette
-désinvolture de reine, cette liberté d'esprit
-bien compréhensible... enfin est-ce qu'elle ne
-tolérait pas que je fusse très assidu auprès
-d'elle? Mais Courrière, l'odieux et délicieux
-arbitre des élégances choisies, le maître que
-servait Marie-Dorothée avec tant de ferveur?
-Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle
-avait un corps, elle voulait peut-être d'autres
-caresses, qui sait?... Seulement...</p>
-
-<p>Seulement mon mince carnet de chèques se
-trouvait épuisé. En outre, j'étais fonctionnaire.
-Une mission officielle m'avait d'abord conduit
-à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un
-peu en fraude. Une prolongation de congé
-m'avait permis de demeurer encore huit jours
-supplémentaires: mais c'en était fait des vacances,
-présentement. Il me fallait retourner à
-mes arbres, à mes forêts, à mes gardes. Cent
-affaires insignifiantes, néanmoins urgentes, me
-rappelaient: une montagne de papiers devait
-s'élever peu à peu sur mon bureau, mon atroce
-bureau, ma table de travail, et par là de torture.
-Car surveiller la vie puissante de mes bois, leur<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span>
-imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche
-ne me semblait plus douce ni plus auguste:
-mais correspondre avec des importuns, mais
-avoir à trancher toutes sortes de niais litiges!...
-Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que
-l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau,
-sinon l'ombrageuse susceptibilité d'un scribe?
-Tout cela m'attendait là-bas, dans le Nord,
-dans mon pays: impossible de différer, maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;«Si, si fait, je dois absolument partir,
-dis-je à Marie-Dorothée.</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne viendrez même pas demain goûter
-dans les jardins de la villa d'Este? J'en ai la
-permission. L'on dresse une table dans ce
-grand bosquet à droite, vous savez? Les
-aiguières de cristal, les coupes, les fruits, le
-linge frais, imaginez cela qui se détache sur le
-feuillage sombre, c'est très joli.</p>
-
-<p>&mdash;Certainement! Et encore vous ne dites
-pas tout. Vous ne dites pas que vous aurez
-fait auparavant quelque étonnante promenade
-en automobile à travers la campagne romaine,
-entre des aqueducs ruinés et des monuments
-écroulés parmi les herbes...»</p>
-
-<p>Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice:
-elle avait compris aussitôt où j'en voulais
-venir, et elle modula véritablement ses réponses
-comme les versets d'une cantilène. Je<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span>
-pense qu'elle s'est bien jouée de moi durant
-un instant:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, donc, mon cher, nous irons nous
-promener avant de goûter. Nous passerons par
-la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de
-cyprès, le bizarre jardin sauvage...</p>
-
-<p>&mdash;La vallée de Tempé...</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous assiérons à Canope, au beau
-milieu des folles avoines...</p>
-
-<p>&mdash;Et vos invités ajouteront à la saveur du
-paysage par leurs propos à la fois érudits et
-ingénieux... Car c'est ainsi qu'on goûte l'Italie,
-depuis M. Renan et Anatole France...</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien! Et quels invités je vais
-avoir!...</p>
-
-<p>&mdash;Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques:
-un vieil épigraphiste disert, probablement,
-et un jeune membre de l'École de Rome,
-pour lui donner la réplique; puis, par contraste,
-un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs,
-et quelque prince romain au nom harmonieux;
-en outre, deux ou trois jolies femmes qui, buvant
-l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront
-irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour
-comparé...</p>
-
-<p>&mdash;Cher!... et vous oubliez donc le meilleur:
-le monsignore indispensable?...</p>
-
-<p>&mdash;Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Stéphane?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer
-si familièrement.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pensez qu'il viendra?</p>
-
-<p>&mdash;Mais sans doute.»</p>
-
-<p>Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de
-Marie-Dorothée. Elle me répondit doucement:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous teniez donc à me citer Stéphane.
-Eh bien, il n'est pas du tout sûr qu'il vienne:
-au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.</p>
-
-<p>&mdash;La Clarke?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui
-avait épousé morganatiquement l'infant Philippe,
-avant que le moribond ne succombât à
-la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke,
-enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême
-et son gracieux mariage...</p>
-
-<p>&mdash;Mais quelle colère!</p>
-
-<p>&mdash;Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez,
-sait à peine lire. Est-ce que je crains cette Barbare,
-qui fait semblant de dire son chapelet
-toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la
-cour d'Espagne, et qui récolte les gens de
-lettres afin d'avoir un salon à Paris? Est-ce
-qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce
-qu'elle entend seulement, quand il lui parle?
-Mais elle applaudit; elle tient à le montrer
-chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je ne suis
-pas conviée, vous le supposez bien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous
-fuyez M. Courrière?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai
-ni l'envie, ni le droit. Je vous ai déjà dit que
-je suis la servante de sa gloire et l'esclave de
-son génie... Seulement, quand une peine un
-peu plus sensible m'arrive, je cherche à moins
-y songer, je vais ailleurs, s'il m'est possible.
-Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous
-l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?...
-Avouez-le maintenant, donc, je vous prie...»</p>
-
-<p>Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum
-noyait la pièce. C'était la fin d'une ardente
-après-midi: l'on voyait par la fenêtre un cyprès
-plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir,
-comme une torche éteinte, mais encore palpitante
-et grésillante, ayant brûlé tout le jour.
-Marie-Dorothée me fixait de ses yeux d'aigue-marine,
-et ses gestes avaient repris leur ballet
-lent et fascinant... O paix délicieuse des palais
-romains, si vastes, au seuil desquels tous les
-bruits s'évanouissent!</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite
-votre amitié. Mais c'est par égoïsme, oui, je
-vous le dis, c'est par pur égoïsme. Vous m'êtes
-très utile: vous... comment dire?... vous prenez
-le plus droit chemin pour aller d'une pensée
-à l'autre: j'aime cela. Quand le maréchal Rimbourg
-donnait des ordres, il devait les formuler<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span>
-et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis
-le monde, derrière l'Empereur. Mais ma
-mère vénérable... ah! si vous la voyiez jamais:
-c'est elle qui suit des allées en huit et en zigzags
-pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance
-dans un vrai labyrinthe, à côté d'elle:
-un labyrinthe somptueux, du reste, et plein de
-fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves,
-la confusion, le trouble, les brumes et la
-tempête, nous appelons cela le <i>soumbour</i>, en
-russe... Or, vous me tirez du <i>soumbour</i>, quand
-je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute
-votre parole bien articulée, sans hésitation ni
-coquetteries. Qu'on ait l'air de connaître très
-exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera,
-j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et
-robuste, un bon athlète, ça aussi, François,
-j'aime... Moi, malgré le <i>soumbour</i>, je définis
-très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas
-toujours la même chose... Vous êtes un
-homme.»</p>
-
-<p>Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui
-que l'on n'aura pas avec des louanges aussi élémentaires&mdash;voire
-avec des mensonges si effrontés.
-Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce
-qu'elle pense, avec une impudeur d'Amazone!...
-C'est très hardi: c'est bien d'elle...» Et je souriais
-du fond des yeux, sous mon front sévère.
-Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Alors, François, vous goûterez avec
-moi, demain, à la villa d'Este?»</p>
-
-<p>Sans répondre absolument, je lui demandai:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment vous nomment donc ceux qui
-sont très... sans façon avec vous? Marie-Dorothée?
-Non: cérémonieux et trop long...»</p>
-
-<p>Amusée, elle m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, donc, le maître vous hante, cher?...
-Allons, sachez qu'il m'a donné tour à tour les
-noms de ses héroïnes. Je fus Florise et Dorimène,
-Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga,
-Martine, Isabelle, et même Bérénice... Dorothée,
-c'est un peu slave, un peu <i>soumbour</i>, n'est-ce
-pas? Marie, voilà mon nom français. Demain,
-vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la
-villa, Marie d'Este...</p>
-
-<p>&mdash;Marie tout court.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous voulez.»</p>
-
-<p>Je ne promis point de venir, quand je la
-quittai, sur ces derniers mots. Cependant, j'avais
-cédé, je restais encore. Allais-je lui obéir sans
-trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais
-aux exilés, j'évoquai le mélancolique
-M. de Galandot, le triste Du Bellay:</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma
-pauvre maison» me furent cruellement rappelés,
-quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span>
-d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite
-Hélène toussait, elle était assez souffrante,
-Yvonne s'inquiétait, et me mandait à Chantilly.</p>
-
-<p>Une courte lettre d'excuse à la marquise
-Gianelli, et le lendemain matin, j'étais parti.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je
-pas dit encore? Quiconque lira ces pages
-me fera bien l'honneur de croire que je n'ai
-pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile
-coup de théâtre. Pense-t-on que je vais mettre
-en scène l'histoire de ma vie, ainsi qu'une
-grosse comédie?</p>
-
-<p>Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait
-endormi Marie-Dorothée, depuis plus de trois
-semaines, était tel que je n'avais pas seulement
-songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si elle
-eût été quelque cousine lointaine ou une amie
-en voyage. Non que je ne l'aimasse beaucoup,
-et même avec tendresse: mais quoi! ferait-on
-grand état d'une figurante, vêtue de simple
-laine, dans le cortège de la reine Cléopâtre?
-Ainsi m'apparaissait Yvonne. On répondra que
-la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la
-guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière
-baissée se cache un regard peut-être
-divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span>
-la fille de Ptolémée est là, dans la première
-barque, et chacun demeure muet d'amour sur
-la rive, quand elle a passé, sans même entendre
-les cithares, ni prendre garde aux fleurs
-tombées des galères et fuyant au fil de l'eau.
-J'avais oublié Yvonne tout à fait.</p>
-
-<p>Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène.
-J'emportais dans mon nécessaire de voyage
-son portrait, et toute la douceur du monde me
-semblait groupée comme un bouquet autour de
-ce visage en miniature qui me regardait gravement,
-au fond de son cadre de cuir. Hélène
-était un bébé sage et pensif, qui riait déjà délicatement,
-comme sa mère. Rien qu'à évoquer
-cette minuscule figure aux yeux surpris, ce
-bout d'être si fragile et si confiant, je m'épanouissais
-d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se
-faisaient plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient
-pieusement: je berçais ma fille en
-souvenir, je la portais. Je l'adorais.</p>
-
-<p>Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute
-petite chose qui ne parlait pas encore. Hélène
-avait seize mois. Il n'y a guère de degrés, mais
-il y a des époques dans l'affection d'un père,
-et si mon cœur battait à l'unisson quand je
-sentais vivre contre ma poitrine mon enfant
-merveilleuse, mon esprit par contre attendait,
-paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu!
-Hélène comprenait et sentait déjà tant de<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span>
-nuances!... Cependant je savais bien que le
-miracle commençait à peine. Plus tard, elle
-serait une fillette attentive, elle questionnerait
-sans cesse; puis une jeune demoiselle secrète
-et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin une
-femme ironique et généreuse tout à la fois.
-Seulement le moment n'était pas encore venu:
-patience. Sa mère lui suffisait bien, pour l'instant,
-à cette petite. Je l'aimais fortement, profondément,
-mais sans me presser, tout homme
-entendra cette distinction-là. Si Hélène eût été
-un garçon, peut-être me fussé-je montré plus
-impatient... Peut-être.</p>
-
-<p>Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle
-aucun souci réel. La petite toussait, avait
-éprouvé quelque malaise, mais voilà tout. Le
-médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de
-là: et je suivais mes rêves sans trop d'inquiétude,
-alors que les Apennins rouges et décharnés,
-et vers le soir des plaines charmantes s'enchâssaient
-tour à tour dans la fenêtre du wagon.</p>
-
-<p>Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un
-fils! Quel chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant!
-Une fille échappe beaucoup à son père.
-Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais pas,
-tu ne nous connais pas, tu n'es pas une
-femme...» A mon garçon, au contraire, j'eusse
-déclaré sans crainte: «Écoute, mon petit, j'ai
-passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril.<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span>
-moi, tout comme toi. Tu suis mes étapes, car
-j'ai voyagé longuement dans la vie: j'ai vu,
-j'étais là, telle chose m'advint.»</p>
-
-<p>J'aurais mené mon fils en Italie, chaque
-année. Il fût venu s'émouvoir à Venise d'abord
-et sur les lacs, jeune Fortunio non hors de
-pages encore, et tout écumant de romantisme.
-Puis, mon bachelier eût pris ensuite le chemin
-de Florence et de Rome; il eût disserté
-avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de
-l'art, en découvrant Taine et Bourget, et <i>le
-Lys rouge</i>, et d'Annunzio: autant de Jules
-Verne pour les raffinés de dix-sept ans. Avec
-quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer
-un beau matin, non sans une assurance à
-mériter des calottes: «Ce qui me fatigue chez
-Renan, mon cher papa... En quoi je trouve
-Barrès naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!...
-Enfin, mon béjaune fût retourné,
-certain automne, en quelque petite ville autour
-de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette
-fois. Après quoi il m'eût parlé de Stendhal et des
-femmes avec un air capable: de «notre» Stendhal...
-Et en même temps, voici que le gamin
-me faisait des dettes, ayant perdu aux courses
-son louis de semaine...</p>
-
-<p>Car il allait aux courses! Et cela se conçoit,
-d'ailleurs, montant à cheval comme il montait...
-Le joli, le hardi cavalier! Quel cœur,<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span>
-quelle ardeur devant les rivières et les haies!...
-Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant
-son Horace à livre ouvert avec cela, et prompt
-à froncer le sourcil, gai, solide, jeune enfin,
-glorieusement jeune!...</p>
-
-<p>Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou
-au football près, ma petite Hélène pouvait atteindre
-à ces mêmes vertus. Cependant, une
-femme... plus tard... sait-on bien ce qui se
-passe en ces têtes étranges?... Marie-Dorothée,
-par exemple.</p>
-
-<p>Le train roulait, roulait toujours. La nuit
-tombait quand il entra en Lombardie...</p>
-
-<p>Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût
-mobilisé, et que je fusse ainsi parti soudain
-pour l'aventure prévue, mais vague et terrible
-du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments
-qui m'étreignaient le cœur durant tout
-ce voyage: qu'allais-je trouver là-bas? En revanche,
-que laissais-je derrière moi, sinon
-l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce,
-l'amour, Marie-Dorothée: ma chère Marie...
-Rien ne m'assurait que je dusse jamais la revoir.
-Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des
-larmes cuisantes me montaient aux yeux.</p>
-
-<p>Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé.
-Je me suis conduit en bon soldat.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression
-qu'il se passait quelque chose de mauvais.
-Yvonne ne m'attendait pas à la gare. A la porte
-de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion
-m'accueillirent avec une cordialité sauvage,
-mais personne non plus n'était là, sinon Victor,
-mon domestique. Il souriait largement.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout va bien, Victor?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus
-mal.»</p>
-
-<p>Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante
-des phrases pour le pessimiste Victor.
-Néanmoins il était singulier que nul ne mît
-seulement le nez à la fenêtre.</p>
-
-<p>Très troublé, je montai d'un trait à la chambre
-d'Hélène. Sur le palier, la nourrice me pria de
-me taire: l'enfant dormait. Or elle était étrange,
-ma petite fille, couchée sur le dos, rouge, fiévreuse,
-respirant rapidement et avec peine, les
-ailes du nez battantes... A cet instant, Yvonne
-entra à son tour, un doigt sur sa bouche: elle
-me fit signe de la suivre sans bruit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?...
-Comment va-t-elle?»</p>
-
-<p>Ma femme posa sur moi un instant, un court
-instant, ses yeux mordorés, perspicaces et
-comme découragés de tout, à force d'examiner
-tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il,
-durant un dixième de seconde, et dit
-d'une voix froide, oui, positivement froide:</p>
-
-<p>&mdash;«Pneumonie.</p>
-
-<p>&mdash;Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»</p>
-
-<p>C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine...
-Condamnée.» La chambre avait vacillé à
-ma vue: et davantage encore à cause de ce ton
-précis et calme... Terrible nature d'Yvonne!
-Elle se montrait le plus souvent, de la sorte,
-glaciale à vous tuer: puis, soudain, on ne
-savait quoi passait en elle, montant du cœur, la
-brisait net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment
-même, à éclater en sanglots!... Voici que la
-pauvre pleurait maintenant, pleurait sans fin
-contre mon épaule, exhalant enfin son atroce
-angoisse, contenue depuis la veille. Et je l'écoutais,
-fou de chagrin, non moins que de terreur!...</p>
-
-<p>Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué
-à un bébé si tendre, qu'un rien fane et
-plie!... Le médecin avait prononcé ce redoutable
-diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était
-montrée frissonnante et claquant des dents,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span>
-prise d'un point de côté, et son délicat visage
-empourpré à chaque instant par une toux pénible.</p>
-
-<p>&mdash;«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne...
-Tu lui parleras.»</p>
-
-<p>Sur quoi elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais voir si elle s'éveille.</p>
-
-<p>&mdash;Yvonne... mon pauvre petit... écoute...
-nous avons du chagrin... Tu pleures: moi
-aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là.
-Quand tu souffres, viens me le dire: je voudrais
-tant être ton grand et seul ami... Je ferai
-du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer,
-maintenant, près d'Hélène?»</p>
-
-<p>J'étais si haletant, si douloureusement et
-profondément ému, qu'Yvonne se sentit touchée
-peut-être au tréfonds de l'âme. Elle me
-donna en cette minute tout son cœur martyrisé,
-je le crois, elle me prit et m'étreignit la main.
-Cependant, comme j'allais serrer contre moi
-ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses
-lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait
-tout bas une ardente prière... Hélas! nous
-n'étions déjà plus ensemble.</p>
-
-<p>Quand le médecin revint, je l'interrogeai
-seul, d'homme à homme.</p>
-
-<p>&mdash;«C'est grave, docteur?</p>
-
-<p>&mdash;Je souhaite que non. La pneumonie apparaît
-assez violente et bien caractérisée. Cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span>
-ne vous tourmentez pas trop: chez un
-enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours,
-se termine brusquement, comme elle est
-venue. Il est probable que d'ici sept ou huit jours,
-la fièvre tombera tout à coup, et la convalescence
-commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à
-continuer les bains, la potion pour le cœur...</p>
-
-<p>&mdash;Mais enfin comment cette abominable maladie
-a-t-elle pu naître aussi vite? Est-ce que
-la petite était souffrante depuis quelque temps
-déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement.
-On n'a pas bien agi, docteur:
-me laisser tout ignorer, à moi qui voyageais,
-confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins
-nulle imprudence commise? Avouez-le-moi
-sans réserve.</p>
-
-<p>&mdash;Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme.
-Voyez-vous, je comprends trop votre
-chagrin, toutefois il ne faut accuser personne.
-L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle
-a toussé.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, je l'ai su.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est
-déclarée soudain hier, point de côté, grosse
-fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il n'y a pas
-lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son
-cours normal.»</p>
-
-<p>Quelques phrases encore, et le médecin se
-retira.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>... Et le médecin se retira.</p>
-
-<p>J'entendrai toujours son automobile démarrer
-dans la rue... «La maladie, avait-il déclaré,
-suit son cours normal...»</p>
-
-<p>Impitoyables formules des médecins! Quoi!
-Qu'est-ce que signifient ces mots-là, pour un
-père qui tremble: «Son cours normal...»?
-Cela veut dire aussi bien que la crise mènera
-normalement et sans ombre d'accident le malade
-à la mort. Pourquoi non?</p>
-
-<p>N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept
-mois, retentir ces mêmes paroles à mon oreille
-alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je mille ans,
-que je me rappellerais cette horrible scène.
-Depuis que notre petite avait vu le jour, Yvonne
-s'était sentie souffrante: elle ne pouvait rester
-longtemps debout, éprouvait des douleurs, marchait
-avec peine, redoutait les secousses des
-voitures. Des troubles extrêmement pénibles
-la tourmentaient, des névralgies affreuses, et
-surtout une irritabilité incroyable, une tristesse<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span>
-inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez
-une femme aussi secrète et impassible, en apparence
-du moins.</p>
-
-<p>Un jour&mdash;nous étions alors à Lyons-la-Forêt&mdash;Victor
-arriva, un peu solennel, à la mairie,
-où je me trouvais pour quelque affaire:</p>
-
-<p>&mdash;«Pardon... Mais que Monsieur revienne
-tout de suite à la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il y a, Victor?</p>
-
-<p>&mdash;Madame est malade.</p>
-
-<p>&mdash;Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un
-accident? Mon Dieu!...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, que Monsieur se dépêche.»</p>
-
-<p>J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur
-son lit, blanche comme les draps. Si elle n'eût
-parlé presque aussitôt, je l'eusse crue morte.
-Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce
-n'était plus qu'un gémissement, atroce à entendre,
-un souffle:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»</p>
-
-<p>Grâce au plus grand effort peut-être de toute
-ma vie, je me suis contraint à sourire, coûte que
-coûte, et m'approchai en tâchant de plaisanter.
-Je l'ai embrassée, j'ai dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais
-c'est un malaise, il passera... Le médecin va
-calmer ça, allons!... Demain, ou après-demain,
-il n'y paraîtra plus.»</p>
-
-<p>Or le médecin s'est présenté dans l'instant<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span>
-même. Moins d'une heure après, il me prenait à
-part:</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur, nous nous trouvons devant
-une menace pressante de péritonite. Le péril
-n'est sans doute pas immédiat, mais en tout
-cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord
-de la métrite infectieuse puerpérale, devenue
-chronique, et pour laquelle je me suis inquiété
-déjà souvent. Puis la maladie, comme je le
-prévoyais, a suivi son cours normal, et nous
-avons rencontré cette double salpingo-ovarite,
-également chronique: en voici une poussée
-particulièrement aiguë, et non sans quelque
-danger très sérieux, à moins que nous ne nous
-résolvions à une intervention chirurgicale, qui
-me paraît indispensable. Je vous demanderai
-une consultation...»</p>
-
-<p>Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants
-consultés, le lendemain, tandis qu'Yvonne
-reposait, un peu plus calme déjà.</p>
-
-<p>&mdash;«Et à la suite de l'intervention? demandai-je
-aux docteurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence,
-puis guérison.»</p>
-
-<p>Cependant, le plus considérable et, si l'on
-peut dire, le plus «gradé» des médecins
-devait me prévenir:</p>
-
-<p>&mdash;«Votre bébé se trouve heureusement en un
-parfait état de santé. C'est un grand bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span>
-pour vous d'avoir vu naître cette charmante et
-vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne
-saurait se reproduire après l'opération inévitable,
-dont nous devons décider au plus vite,
-je vous le répète avec l'assentiment de ces
-messieurs... l'opération inévitable.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! docteur... ma pauvre femme... si je
-vous comprends bien... ne pourra donc plus
-être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien
-cela que vous me dites?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, malheureusement, monsieur.»</p>
-
-<p>Ces paroles m'avaient atterré. Une grande
-part de l'avenir s'écroulait là, d'un coup, comme
-un palais splendide qui, brusquement, se fût à
-demi effondré sous mes yeux!</p>
-
-<p>Sans doute, un instant après je ne songeai
-plus qu'à Yvonne en perdition si le chirurgien tardait
-seulement. Et sans doute aussi l'opération
-réussit à merveille, et moins de cinq semaines
-après, ma femme souriante s'asseyait devant sa
-fenêtre ouverte au bon soleil: si bien que je ne
-tardai pas à l'emmener, à l'installer à Chantilly,
-où m'appelait mon nouveau poste... Mais
-pouvais-je tout bas m'empêcher de penser que
-jamais, jamais plus nous ne reverrions à la maison
-un second être fragile aux yeux étonnés,
-pareils à ceux de notre petite Hélène, et
-qu'Yvonne était en somme estropiée, oui, estropiée...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p>
-
-<p>Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse,
-la douloureuse et silencieuse mère. Mais
-il n'en paraissait rien, ou guère. Elle se contentait
-de reporter sur sa fille&mdash;sa fille unique&mdash;une
-tendresse plus passionnée encore, plus dévouée,
-plus attentive, plus frémissante!</p>
-
-<p>Et maintenant...</p>
-
-<p>Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La
-maladie suivait son cours normal... Dans sept
-ou huit jours...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Après la mort affreuse de notre pauvre petite
-Hélène, Yvonne fut très malade durant deux ou
-trois semaines. Elle avait failli se briser de
-douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin,
-vieilli, découragé de tout, je dus la conduire en
-Bretagne, auprès de son père, pour sa convalescence&mdash;si
-l'on peut ainsi nommer l'espèce
-de prostration où vécut Yvonne pendant
-quelque temps. Elle mangeait, respirait, répondait
-si on lui parlait: mais elle ne paraissait
-pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait
-l'air de se trouver à peine dans le lieu où elle
-était cependant: il semblait qu'on l'aperçût à
-travers un voile. La catastrophe atroce avait
-éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle
-qui fait la vie.</p>
-
-<p>Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et
-cette anxiété venait se joindre à mon horrible
-peine. Certains n'ont pas craint d'écrire qu'à
-deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il
-s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span>
-si l'on en traitait ensemble, ainsi qu'on
-fait du désespoir des autres, sujet de commisération
-et de conversation. Mais loin d'agir
-ainsi, l'on craint la moindre dissonance, et
-jusqu'au plus léger défaut de douceur: si
-bien que l'on se tait en se regardant souffrir.
-L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite...
-Mon ami...» Des mots trop courts, trop
-pauvres, qui ne disent presque rien, et qui
-font éclater en larmes... pas assez fort.</p>
-
-<p>Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile
-de partager une joie, tant je sentais de réflexions,
-de commentaires, d'arrière-pensées
-peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui
-s'empressaient sous son front, comme les
-abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de vouloir
-s'approcher seulement de sa tristesse! Elle
-me faisait peur, en vérité, elle m'imposait, cette
-femme douloureuse et muette. Je la voyais déchirée,
-et je l'embrassais alors pieusement, de
-toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé:
-«Qu'est-ce qui te fait le plus de
-peine?...» Elle m'eût regardé de ses yeux châtains,
-sans répondre. Et surtout, Yvonne ne
-m'eût jamais posé aucune question pareille,
-elle! A vouloir violer ce cœur si délicat, on
-eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié gêne,
-moitié crainte, je me réservais.</p>
-
-<p>Mais il m'en coûtait!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p>
-
-<p>Quand Yvonne avait commencé à manger un
-peu, à pouvoir supporter la vue du jour, un
-bruit dans la rue, ma présence même&mdash;Dieu!
-je conserverai toute ma vie l'impression de
-sa chère main brûlante, à mon retour du cimetière,
-tandis que son visage en pleurs se détournait
-sur l'oreiller, pour ne plus me voir,
-pour ne plus voir personne, ni rien&mdash;quand il
-avait été possible enfin qu'on la descendît au jardin,
-sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Il faudrait l'envoyer auprès de son père,
-en Bretagne. L'air de la mer lui ferait du bien.
-Et puis elle le souhaite.</p>
-
-<p>&mdash;Elle veut aller chez M. Leguel?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... autant que la pauvre peut avoir envie
-de quelque chose... Je crois qu'elle aimerait
-se rendre à Quiberon.</p>
-
-<p>&mdash;Elle vous l'a dit?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je
-lui proposerai moi-même de partir, de faire un
-séjour là-bas. De cette manière, il lui paraîtra
-que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire...
-Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?»</p>
-
-<p>Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier
-à cause de sa laideur. C'était une cousine
-éloignée d'Yvonne, une modeste et sainte
-femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span>
-formait l'ardent dessein d'entrer au couvent,
-mais n'avait encore pu en trouver le temps,
-parce qu'elle soignait les malades. Elle avait
-le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant
-pauvre, elle s'était décidée à devenir effectivement
-garde-malade professionnelle. Nul doute
-qu'elle n'y gagnât sa vie, car son expérience
-était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait,
-la vénérait presque. Je lui gardais,
-quant à moi, toute gratitude pour les précautions
-admirables dont elle avait entouré ma
-femme opérée, puis ma petite fille, et puis
-Yvonne encore, hélas! Cependant il y avait en
-elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte légère
-en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt
-de ce que je m'habituais mal à la traiter tantôt
-comme la garde, tantôt ainsi que la cousine
-d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle par sa
-disgrâce physique, cette grosse fille, dont je
-ne saurais aujourd'hui encore dire si elle a
-trente-cinq ou cinquante-cinq ans. Bien que
-doux et favorable, son rire la défigurait.</p>
-
-<p>Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait
-assez. Yvonne à Quiberon, chez M. Leguel?
-Mais mon beau-père n'était certainement pas
-capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne
-pouvait toucher à une plaie avec ses gros
-doigts... J'essayai de l'indiquer à Thérèse, en
-termes convenables.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle.
-Le climat de l'océan vaudra mieux
-pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est
-pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup
-son père.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse,
-je veux ce qu'Yvonne veut, naturellement. Cependant
-M. Leguel ne cesse de courir entre
-Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et
-Belle-Ile. Il ne parle qu'hôtels, villas, exploitations
-de plages, casinos et lignes de bateaux.
-Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries.
-Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?...
-D'autre part, il ne m'est plus possible
-de quitter Chantilly, sinon pour quelques jours
-à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté
-cette année.</p>
-
-<p>&mdash;J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention
-que j'y aille... si vous voulez.</p>
-
-<p>&mdash;Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne
-Thérèse.</p>
-
-<p>&mdash;Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai.
-Je lui occuperai son temps, un petit
-mois.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute... Toutefois mon beau-père est
-bien agité, et non moins bavard, hein? Enfin,
-si elle a besoin de tapage...</p>
-
-<p>&mdash;Le bruit distrait.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, après tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve
-heureusement quelques consolations dans sa
-grande piété.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Le ciel n'abandonne jamais entièrement
-ceux qui se remettent à lui. Yvonne est de ceux-là.
-Ayons confiance.</p>
-
-<p>&mdash;Certes.»</p>
-
-<p>Je vis Yvonne après cet entretien:</p>
-
-<p>&mdash;«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui
-dis-je. Me voilà prisonnier. Je ne puis aller où
-je veux.»</p>
-
-<p>Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:</p>
-
-<p>&mdash;«Qui te retient?</p>
-
-<p>&mdash;Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que
-de ne pas voyager avec toi. J'aimerais te conduire
-à la mer, tiens, en Bretagne... Une idée!
-Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai
-t'y reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait
-probablement bien volontiers: demandons-le-lui.
-Cela va?»</p>
-
-<p>Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la
-villa de son terrible père, qui était l'un de ces
-fâcheux à rude franchise, toujours étonnés de
-leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop
-de ces gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur
-sur la main», mais vous assomment avec cette
-main fermée comme un poing. Des sots. Le bel<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span>
-exploit que de se dire un incorruptible, quand
-un rien de bonté vaudrait tellement mieux!</p>
-
-<p>Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent.
-Néanmoins il s'intéressait à de petites affaires,
-ayant placé quelques sous dans les hôtels
-de la côte, ayant commandité pour sa
-mince part les bateaux de Belle-Ile à Quiberon.
-Ces humbles affaires lui emplissaient le cerveau
-de projets et de fumées... Toute l'année, il
-habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il
-possédait une villa, retentissait l'été du vacarme
-que causaient sa voix, ses opinions, ses
-combinaisons financières, sa cordialité importune.</p>
-
-<p>Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:</p>
-
-<p>&mdash;«Comme tu as mauvaise mine, ma petite!
-Nous te ferons passer ça, ici.»</p>
-
-<p>Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait,
-c'était son père, et je n'avais qu'à me tenir coi,
-comme à sembler l'aimer aussi.</p>
-
-<p>Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie
-de Thérèse Gervonier et de moi. Je les installai
-toutes deux à Quiberon, chez M. Leguel. Vers
-la mi-septembre, je retournai les chercher.</p>
-
-<p>&mdash;«La chère petite fait un tour le long de la
-grève... Comme elle sera contente!» s'écria
-Thérèse Gervonier, qui battait des cartes devant
-la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que
-M. Leguel se trouvait absent depuis deux jours:<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span>
-il était tellement dommage que je fusse ainsi
-arrivé à l'improviste!</p>
-
-<p>L'automne venait de naître tout doucement:
-la mer se plaignait à mi-voix, attristée par la
-chute du jour et la pluie prochaine. J'aperçus
-bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée
-dans son voile noir.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! fit-elle... François!»</p>
-
-<p>Et elle tomba dans mes bras. Un instant après
-elle remuait les lèvres: sa prière... Cette âme
-charmante remerciait Dieu de toute chère émotion,
-sans lui reprocher jamais les pires.</p>
-
-<p>Nous tenant par le bras, nous allâmes nous
-promener assez loin. Au delà des villas, à Quiberon,
-il est une petite plage entièrement déserte.
-L'on s'y croirait au commencement du
-monde: rien que les dunes, les roches, le sable
-vierge, des coquilles légères, la mer qui se
-roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une
-hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel,
-vole en silence, va, vient, vire, s'ébat: elle est
-chez elle.</p>
-
-<p>Nous nous sommes assis longtemps sur cette
-grève où montait la nuit. Les galères d'Ulysse
-n'allaient-elles point doubler le cap, et jeter
-l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement,
-délicieusement. Je lui dis que Chantilly
-me semblait bien vide, que peut-être maintenant
-fallait-il rentrer, que le feuillage se rouillait,<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span>
-que c'était déjà la saison des feux de fagots
-dans la cheminée, des brumes en forêt...</p>
-
-<p>&mdash;«Nous partirons demain, si tu veux» murmura
-Yvonne.</p>
-
-<p>Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant
-mes yeux, ainsi qu'elle-même à coup sûr
-le faisait en cette minute, la chambre close, la
-chambre muette où notre petite Hélène n'était
-plus.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans
-lever la tête.</p>
-
-<p>A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où:
-le son lointain s'émietta sur la plage comme du
-cristal fragile et fin. Yvonne se leva soudain:</p>
-
-<p>&mdash;«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un
-instant à l'église.»</p>
-
-<p>Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre
-blessée, quand nous approchâmes du seuil
-où l'attendait l'affreux souvenir, à Chantilly.
-Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:</p>
-
-<p>&mdash;«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends
-un peu! Je ne peux pas... Il faut qu'avant j'aille
-prier... Mon Dieu, quelle tristesse! Attends
-encore, François...»</p>
-
-<p>La voiture passa notre porte, et je la regardai,
-fou d'émotion, qui pénétrait courbée dans
-l'église, suivie par Thérèse Gervonier.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier,
-quoi de plus naturel? Yvonne entrait à l'église.
-Sa cousine, sa garde, dont la dévotion était
-sincère et même touchante, y pénétrait derrière
-elle, il n'y avait rien de si simple.</p>
-
-<p>Bien entendu.</p>
-
-<p>Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir
-Yvonne suivie sans cesse par une cousine, une
-tante, une marraine, une parente amie? Suivie
-ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée,
-environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale
-plus unie que la famille Leguel-Quériou.
-Souvent on rencontre, sur les chemins
-menant aux villages, des jeunes filles qui vont
-par groupes: elles se donnent parfois le bras,
-et si la soirée est belle, il arrive qu'elles chantent.
-Joignez à cela quelque joli tournant de
-route, un parfum qui passe. J'avais aperçu de
-la sorte Yvonne pour la première fois au bord
-de la forêt de Lyons, par un tendre jour d'été:<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span>
-quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes
-les cinq chantaient sous la feuillée.</p>
-
-<p>A vrai dire, c'était <i>la Valse bleue</i> que ces demoiselles
-fredonnaient. Et puis, elles étaient
-bel et bien en contravention, vu qu'ayant entrepris
-de boire du thé, elles venaient de
-couper effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient
-à y mettre l'allumette, afin de faire
-bouillir leur eau.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler
-la forêt!»</p>
-
-<p>Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec
-ses paupières baissées, était celle qui se nommait
-Yvonne, je l'ai su depuis. Bientôt les parents
-survenaient, ainsi que l'institutrice, portant
-la boîte de thé, les tasses, les gâteaux:
-tout un <i>camping</i>. Je me nommai, l'on s'expliqua,
-bref tout fut arrangé, et l'on me corrompit pour
-un verre de porto.</p>
-
-<p>Verre deux fois savoureux, qui me permit
-une visite de remerciement au logis des cousines,
-près de Gournay. Yvonne Leguel se
-trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse.
-J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de
-perdre sa mère, deux ans auparavant: et depuis,
-elle vivait chez les Quériou innombrables, ses
-parents maternels, ou confiée aux bons soins
-d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son
-père voyageait sans cesse, pour ses affaires...<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span>
-De quel ton effrayant M. Leguel ne prononçait-il
-pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!</p>
-
-<p>D'autres se fussent découragés, peut-être, à
-voir celle qu'ils aimaient toujours défendue par
-une file d'amies intimes ou quelque ligne serrée
-de parentes à la mode de Bretagne. Cependant
-j'y trouvai du charme, au contraire:
-aucune coquetterie, ici, je ne fais pas figure
-de Valmont, mais il est dans la nature des
-hommes qu'ils se piquent devant la difficulté.
-Un simple veneur, au bois, aime à séparer
-d'une troupe d'animaux&mdash;il dit «d'une harde»&mdash;le
-gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement,
-et comme un innocent hobereau bien
-plutôt qu'à la manière de Lauzun, à «déharder»
-Yvonne.</p>
-
-<p>Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces
-chromos charmants, où l'on voit des fillettes
-de Hollande faire la chaîne au pied d'un moulin?
-Il y eut peut-être aussi la complicité d'un
-imagier plein de grâce, Maurice Boutet de
-Monvel, qui avait charmé ma prime jeunesse
-avec ses petites personnes rangées en flûte de
-Pan sur les pages d'album... Et qui sait, si
-ce ne fut même à cause des <i>girls</i>, mais oui,
-des simples <i>girls</i> de music-hall? Je me trouvais
-au collège quand j'aperçus les premières:
-c'était alors une grande nouveauté. Il me sembla<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span>
-que les Grâces elles-mêmes m'apparaissaient,
-les Six Grâces, les Douze Grâces, les
-Grâces sans nombre!... Il n'est encore qu'un
-souvenir d'enfance, si modeste qu'il semble,
-pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne
-pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je
-la voyais en rêve tourbillonner dans une ronde
-sans fin, exquise qu'elle était parmi ses compagnes
-inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais
-le désir d'embrasser la plus belle, comme
-dans la chanson. Je me résolus à demander sa
-main.</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir,
-bien sincèrement horreur de l'Opéra-Comique,
-et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas davantage
-les concerts, où l'on entend une musique
-très difficile à écouter pour un simple forestier
-comme moi. Le Théâtre-Français m'ennuie
-tout autant, avec ses comédiens considérables.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez
-pas ces concerts, cet Opéra-Comique, et ce
-Théâtre-Français.</p>
-
-<p>&mdash;Dites que vous m'y rencontrez toujours,
-mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;En effet.</p>
-
-<p>&mdash;Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin
-de vous demander chaque dimanche où vous
-comptez aller, avec vos tantes ou vos cousines,<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span>
-au cours de la semaine. Et ces jours-là, je
-roule sur la ligne de l'Ouest, dans le train qui
-mène de Lyons à Paris, puis y ramène, hélas!...
-Oui, hélas! parce que je suis très malheureux,
-quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que
-je vous aime, et parce que... si vous voulez...»</p>
-
-<p>Elle voulut bien, et je priai mon parrain,
-Auguste Simonin, de venir à Paris afin de voir
-M. Leguel, entre deux trains, puisque cet
-homme affairé se trouvait toujours en route.
-Ma seule surprise fut que le soir où j'appris
-à Yvonne que je l'aimais, ainsi que cet autre
-soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui
-donnai le premier baiser, elle détourna les yeux.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»</p>
-
-<p>Elle se tut un instant, puis me répondit en
-souriant:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais depuis le jour du thé, en forêt de
-Lyons, je pense à vous. Je vous attendais.»</p>
-
-<p>Plus tard, je murmurai:</p>
-
-<p>&mdash;«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»</p>
-
-<p>Elle devint glaciale encore, durant un moment...
-Ah! pauvre petite, c'est qu'elle adressait
-une action de grâces, je l'ai compris par
-la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que
-j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme
-qui prie tout bas inspire d'abord du respect.</p>
-
-<p>Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je
-n'étais pas bien riche, Yvonne non plus: nos<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span>
-dots unies firent néanmoins une petite somme
-qui nous permettait la vie paisible. Cependant
-mon titre officiel surtout enchantait mon futur
-beau-père: je l'eusse très vivement contrarié
-en paraissant à l'église, le jour du mariage,
-sans être revêtu de mon uniforme vert.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce serait grand dommage, mon cher
-François, faisait-il, vous qui avez une taille
-d'officier de cavalerie!»</p>
-
-<p>Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon
-enfant, qui sautez si bien à la corde!»</p>
-
-<p>Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour
-souper «en garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne
-en clignant de l'œil. Il discourait: «Dans la
-vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne... Mes
-occupations...» Je m'aperçus tout de suite que
-ses propos n'étaient jamais utiles: et je pris
-dès lors l'habitude de lui répondre machinalement,
-ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!»
-lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes
-bien d'accord, mon beau-père et moi.</p>
-
-<p>Cependant, si les grappes de cousines et le
-bataillon des parentes, tant jeunes que vieilles,
-m'avaient au début diverti, je m'en trouvai bientôt
-las, une fois marié. A tout instant, Yvonne
-quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous
-habitions:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu rentreras pour dîner?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Cela ne te donne pas beaucoup de temps
-pour rester à Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je vais seulement passer une heure
-chez les Quériou d'Auteuil, une heure chez
-ma marraine Stéphanie.»</p>
-
-<p>Elle ne pouvait se priver de ses deux familles.
-Tout l'été, Yvonne coulait des journées
-entières à cartonner chez ses cousines de Gournay:
-durant ce temps, moi qui haïssais les
-cartes, je courais la forêt à cheval, à bicyclette,
-à pied, pour mon plaisir autant que pour mon
-service. Yvonne ne montait point à cheval, et
-ne tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait.
-Elle m'eût à la rigueur suivi dans mes
-randonnées à pied: mais de quoi causer? Les
-sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits.
-Quant aux autres, il s'établit vite une
-certaine gêne entre nous: quoique instruite et
-d'intelligence extraordinairement nette et fine,
-ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les
-mots n'avaient pour elle aucune poésie. Elle
-qui prêtait tant de prestige aux phrases des
-prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres:
-on ne lui avait appris, quand elle était
-petite, qu'à révérer les textes sacrés; un texte
-profane n'avait point la même importance, à
-beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite
-que je n'étais pas sérieux. Sur quoi, elle abaissait
-ses paupières sur ses yeux pensifs: à quoi<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span>
-bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible...
-Et elle se remettait à jouer aux cartes.</p>
-
-<p>Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive
-compagne, et la plus «allante», comme on
-dit, pour vivre aux champs! Une femme qui
-eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris
-chaque chose avec un optimisme de sauvage,
-une femme aussi qui se fût montrée naïve, confiante,
-bavarde et fougueuse: et l'on sait bien
-que tout cela ne veut pas dire une sotte, loin
-de là, mais un être jeune. Une lecture, un mot,
-une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette
-également un sang bien rouge et des nerfs tout
-neufs. Mais Yvonne ne concevait ni la vie, ni
-l'amour d'une manière si extravagante: son
-démon ne l'y poussait point.</p>
-
-<p>Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers
-jours, j'ai pensé: «C'est la réserve charmante
-d'une vierge». Et il était vrai. Ma
-jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel,
-aller à Belle-Ile: les Quériou étaient de
-vieille souche bretonne, et pareillement les Leguel.
-Le seul aspect d'Yvonne elle-même évoquait
-le poème admirable: «... au bord d'une
-mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue
-par les orages. On y connaît à peine le soleil;
-les fleurs sont les mousses marines, les
-algues et les coquillages coloriés qu'on trouve
-au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span>
-sans couleur, et la joie même y est un
-peu triste; mais des fontaines d'eau froide y
-sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles
-y sont comme ces vertes fontaines où, sur des
-fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel...» Les
-yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni
-gris, mais châtains: des feuilles d'automne, et
-non des herbes vives, emplissaient la fontaine.</p>
-
-<p>Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne,
-et sa vraie patrie! Chaque année les touristes
-s'y pressent, et les peintres l'encombrent;
-il y a même des espèces de chantres
-qui inventent des complaintes romanesques.
-Un étourdi sera persuadé que les Bretons craignent
-de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils
-prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un
-oui ou un non, qu'ils contemplent l'Océan en
-pensant à des choses obscures, et que tout à
-l'heure ils se partageront la soupe d'un air
-grave, presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on,
-la Bretagne!... et déjà la voix baisse
-et s'assombrit.</p>
-
-<p>La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en
-France de contrée si douce. Le même vent
-terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre golfe,
-s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église
-accroupie parmi les poules et les herbes, et se
-meurt au seuil d'une petite maison des champs,
-devant laquelle se balancent deux roses.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p>
-
-<p>Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il
-n'y gèle presque jamais. Les fleurs du Midi
-poussent autour des clochers. Les paysannes
-vont par les grèves ou les prés, divinement
-coiffées. Pas une tristesse dans leurs yeux,
-mais nulle grosse gaieté non plus. Les hommes
-ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez bas,
-d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a
-rien de lourd, il chante... Et des cloches, partout,
-sans cesse, comme à Florence.</p>
-
-<p>Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je
-l'aimais tant, cette petite! Puis ce mois de juillet
-était torride et bouleversé: de quoi perdre
-un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu,
-par l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient
-tout ruisselants, tout rugueux, et
-comme honteux de rapporter deux sardines
-et un homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient
-naguère jusqu'au bord les poissons
-d'argent ou les crustacés biscornus. Nous
-avons vu des gaillards ivres, le dimanche soir,
-ivres avec décence pourtant: ils psalmodiaient
-modestement des chansons qui n'étaient point
-laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le
-vent, à la pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui
-riait comme une folle, un peu prise de cidre,
-après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même
-surprise, sur la grève éblouissante et déserte
-de Port-Donnant, qui pataugeait dans une<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span>
-flaque d'eau: et le soleil dorait ses jambes
-nues...</p>
-
-<p>Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas,
-dans le silence voluptueux de Port-Donnant.
-Notre bonheur est enfoui sous ce sable d'or.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>A son insu, Yvonne eut un grand ennemi:
-ce fut le souvenir de Luce Baudry.</p>
-
-<p>Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une
-fille de Nancy, une cousette qui avait mal
-tourné. C'était la maîtresse d'un lieutenant de
-dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre
-d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt
-et ses éperons chaussés. Il fumait sa cigarette,
-et sautait des barres de deux mètres, en souhaitant
-chaque matin de charger devant son
-peloton, jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un
-cavalier allègre et charmant. Il me disait sans
-cesse:</p>
-
-<p>&mdash;«Luce n'a pas grand'chose pour elle.
-Mais elle est si tendre!»</p>
-
-<p>Jamais, en effet, femme plus patiente, plus
-affable, ni plus prévenante ne vécut auprès de
-moi. Elle préférait tout de suite, en souriant,
-chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant
-un livre: «Comme c'est beau!» parce
-que le livre m'avait plu, et prétendait dormir<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span>
-au concert, puisque je n'entendais rien à la
-musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait
-mes querelles, soignait mon linge avec un
-plaisir évident, et se fût peut-être jetée au feu,
-si seulement j'avais passé devant. Puis, que de
-caresses! J'en reçus plus encore, il me semble,
-que je n'en donnai.</p>
-
-<p>Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme,
-quelle n'était pas votre discrétion, au contraire!
-Au moindre nuage qui passait entre
-nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette
-réserve. Combien j'ai manqué d'indulgence,
-peut-être!</p>
-
-<p>J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce
-lors d'un rallie, aux environs de Nancy. Un
-cheval admirable m'ayant été prêté, j'arrivai
-devant le lieutenant son ami, bien par hasard:
-et ce fut tout aussitôt que la jeune femme me
-donna des preuves d'attention.</p>
-
-<p>&mdash;«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte.
-Si vous alliez prendre un rhume!»</p>
-
-<p>C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me
-dorlotait sans plus attendre. Yvonne m'eût bien
-soigné fort malade, mais il m'eût fallu le devenir,
-et gravement, avant qu'elle n'y songeât.
-Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne
-lieu de bonne d'enfant; rien, certes, de moins
-désirable que le bol et la potion, la bouillotte
-et le cache-nez qu'une gouvernante, fût-elle<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span>
-éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution
-nous touche: et Luce y joignait toujours
-cent baisers, au lieu qu'Yvonne...</p>
-
-<p>Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine,
-m'abandonna la petite Luce volontiers. Il ne
-me souvient pas d'avoir passé quelques mois
-pendant lesquels la vie m'ait parue si courte.
-Mon amie nouvelle me choyait, me gâtait, me
-couvait. A la vérité, nous mangions des pommes
-de terre avec du pain sec, les jours de congé,
-car je n'avais que quelques sous dans ma bourse
-d'étudiant. Mais Luce s'arrangeait de tout.</p>
-
-<p>Du vivant de mes parents, quand j'étais un
-petit bonhomme aux écoutes à mon bout de
-table, je me rappelle que l'on parla devant moi,
-pendant tout un dîner, d'une certaine cousine
-Laure; elle avait, paraît-il, adoré prodigieusement
-son mari, un vrai monstre pourtant, boiteux
-et à demi borgne, en outre assez crapuleux;
-elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au
-dévouement sublime, jusqu'à s'être fait tuer sur
-la même barricade que lui, pendant la Commune.
-A la fin de la conversation, et en manière de
-conclusion, mon père, qui était un homme paisible
-et réfléchi, prononça simplement: «Cette
-Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là
-formules concises, qu'un enfant n'oublie guère,
-et qui lui donnent beaucoup à penser.</p>
-
-<p>Or il est bien certain que Luce également...<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span>
-Enfin, elle était douée, elle aussi, tout comme
-la cousine Laure. Yvonne n'avait rien de ces
-énergumènes.</p>
-
-<p>Énergumènes, sans doute: car, il faut bien
-le dire, Luce exagérait un peu la tendresse. Un
-dimanche soir, son ancien ami le lieutenant vint
-passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et
-il faisait très chaud: nous dînâmes dans un
-cabaret de banlieue, sous une tonnelle, au son
-d'un pauvre orchestre. Le lieutenant, qui se
-sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue
-d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que
-trombones et violons jouaient au loin des danses
-bien triviales, pourtant langoureuses. Dans la
-demi-obscurité du soir, je pris la taille de
-Luce: mais j'y rencontrai la main du lieutenant.
-La jeune femme goûtait à l'excès, on le voit, la
-moindre émotion. C'était trop peut-être... Nous
-regagnâmes Nancy en silence, un peu confus,
-et je ne les revis jamais, ni l'un, ni l'autre.</p>
-
-<p>J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le
-souvenir de cette fille à propos d'Yvonne. C'est
-une complaisance qui ne fait guère honneur
-à mon goût. Mais la mémoire de cette simple
-Luce me hante souvent... Ah! plutôt le refrain
-d'un fifre des rues, parfois, pour danser du
-moins sans souci, que le silence qui inquiète,
-ou certains chuchotements dont on se méfie!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers
-Yvonne. Elle m'a fait tant souffrir par sa
-tristesse glacée, et par cet air continuel de ne
-rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs&mdash;à
-l'église notamment!</p>
-
-<p>Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque
-rien pour elle: je demeurais respectueux
-et consterné devant son immense douleur.
-Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je
-fait, quand je me trouvais là moi-même sans
-force ni courage? La chambre vide où notre
-petite fille avait vécu demeurait close, comme
-un tombeau, dans la maison. Nous ne savions
-y entrer sans trembler, et d'autre part, y changer
-seulement quoi que ce fût nous eût semblé
-une impiété, pis encore, une profanation. Le
-babil et les cris des autres enfants nous rompaient
-le cœur.</p>
-
-<p>Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à
-Paris, et de lui créer d'humbles obligations.
-Elle me répondait:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oui... J'écrirai au <i>Printemps</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne peux pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu peux très bien, voyons. La belle affaire
-que de prendre le train tantôt!</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où
-tu m'envoies est à côté des costumes d'enfants.
-Combien de fois suis-je montée là!... Aujourd'hui,
-c'est plus fort que moi, ça me serre le
-cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en
-parlons plus... Pardon!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne savais pas.»</p>
-
-<p>Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli
-sous son crêpe; un abîme s'ouvrait parfois au
-fond de ses yeux qui fonçaient: jamais elle ne
-me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner
-un peu sa pensée.</p>
-
-<p>&mdash;«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te
-semblera.</p>
-
-<p>&mdash;Et tes bois? Et ton métier?</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne sera perdu. Je demanderai un
-congé.</p>
-
-<p>&mdash;D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien
-ou espagnol ou russe, la vue seule d'un bébé
-me fait de la peine. Nous ne trouverions pas un
-pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester
-ici.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p>
-
-<p>J'essayai encore de l'emmener dans mes
-tournées. J'attelais mon cheval de chasse à un
-méchant tilbury.</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour,
-au manoir Mondu.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais
-parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des
-branchages et de la terre sur le domaine des
-Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une famille,
-grand-père, fils et petits-fils, avec les
-femmes. Voilà des gars! Ils arrivent dans un
-canton immense, vous y dressent leur maison
-en un tournemain, lâchent leurs poules, leur
-chèvre, leur chien, et en quelques mois, à eux
-seuls, ils vous ont aménagé une coupe telle
-qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute
-la province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt
-ici, tantôt là. De vrais sauvages, quoi! des
-faunes, mais des faunes géomètres: on les abandonnerait
-dans une forêt vierge, que, deux ans
-après, celle-ci se trouverait par miracle divisée
-en beaux carrés clairs ou foncés, comme un
-échiquier. Viens voir le camp de ces hommes
-des bois.»</p>
-
-<p>Ce que nous appelions ainsi le «manoir
-Mondu» se trouvait alors assez loin, dans les
-côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la
-taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span>
-d'abord deux fillettes et un gamin déguenillé&mdash;le
-petit Poucet sans doute&mdash;qui, serpe en main,
-nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le
-père, aidé de son fils aîné, attaquait un arbre.
-Mondu l'aïeul enfin, Mondu le chenu, s'occupait
-à lier des fagots. Assise devant la maison,
-Mme Mondu reprisait une culotte, cependant
-qu'une autre fille étendait du linge rapiécé sur
-les buissons voisins. De ci, de là, picoraient des
-poules en liberté, de bienheureuses poules bocagères
-qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage,
-à force de vivre en plein bois, et s'envoleront
-comme des faisanes. Attachée à un
-piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant
-qu'un cochon grognonnait dans sa cachette,
-on ne savait où. Quant à la maison,
-imaginez une sorte de métairie basse, à un
-étage, faite en mottes d'herbes: un tuyau de
-poêle, qui semblait en ribote, perçait le toit, et
-il y avait même deux prétentieuses fenêtres,
-ornées de vitres. Et le silence&mdash;n'eussent été
-les coups de hache&mdash;un grave et paisible silence
-autour de tout cela.</p>
-
-<p>Yvonne, charmée, adressa quelques mots de
-bienvenue à Mme Mondu:</p>
-
-<p>&mdash;«A la bonne heure, vous gouvernez une
-vraie ferme.</p>
-
-<p>&mdash;Nous manquons de tout, répondit celle-ci
-qui se plaignait machinalement. On mange un<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span>
-sou de bidoche chaque fois qu'on perd une
-dent.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez bonne mine.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le
-cochon non plus ne profite pas. Mon gars Roger
-a les joues rouges, mais il est sécot comme une
-brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas,
-madame.</p>
-
-<p>&mdash;Il est bien droit.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne peut seulement fermer les doigts,
-tant qu'ils sont noués. Ça flotte, la nuit, dans
-la cambuse.</p>
-
-<p>&mdash;Ça flotte?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, à force d'eau qui pousse aux murs,
-sous les pieds, partout. Le canton est un vrai
-marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait rentrer
-la boue, bien sûr.»</p>
-
-<p>Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes,
-que d'ailleurs la bûcheronne débitait du ton le
-plus indifférent.</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, l'année n'est donc pas bonne,
-madame Mondu?</p>
-
-<p>&mdash;Oh, non... Mais ça se maintient tout de
-même. Ici, on n'est pas mangé par le cabaret
-au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se
-chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court
-dans la taille... Roger, Marthe, venez ici, saligoins!...
-La petite est farouche... Les gosses,
-il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span>
-toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»</p>
-
-<p>Yvonne a glissé 5 francs dans la main du
-petit Poucet qui accourait, tout ébouriffé. Mais
-elle m'a murmuré, les larmes aux yeux: «Sauvons-nous,
-sauvons-nous tout de suite: je ne
-veux pas que cet enfant me regarde...»</p>
-
-<p>Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à
-l'antique maison de Commelle, dont Yvonne
-avait aimé naguère les portes en ogive et les
-chambres voûtées. Le garde Laribout habitait
-ce logis séculaire et planté comme un vieux
-soldat inébranlable à la pointe des étangs, le
-long du bois.</p>
-
-<p>La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier,
-avait toujours éprouvé de l'humiliation
-parce que sa fille Paula ne s'était alliée qu'à un
-simple garde: car Mme Chevallier avait de
-l'instruction, et elle parlait en souriant d'un
-air tout à fait comme il faut.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux
-que ma fille ne soye justement pas là. Assoyez-vous
-donc, madame. Si monsieur l'inspecteur
-veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez
-trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi
-branlant, par le fait. Il faut vous dire que Laribout
-ne gagne pas des mille et des cent,
-n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle
-n'aurait jamais fait ça. Enfin, on passe le temps<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span>
-tout de même, nous trois et les moutards...»</p>
-
-<p>Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du
-monde, Mme Chevallier ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;«A propos, madame, et votre petite fille,
-elle va toujours bien?... Voilà un beau bébé!...»</p>
-
-<p>Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes,
-pour revenir vers Chantilly, à travers la forêt
-où le jour déjà baissait. Je guidais une femme
-défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait,
-qui se traînait.</p>
-
-<p>&mdash;«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me
-fais mal, enfin, je souffre également... Yvonne!</p>
-
-<p>&mdash;C'est vrai, mais je n'en peux plus... je
-n'en peux plus...»</p>
-
-<p>Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois
-rentré au logis, de courir chez M. l'abbé Duregard,
-premier vicaire de la paroisse.</p>
-
-<p>&mdash;«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande
-instamment de venir à mon secours! Il
-n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma femme est
-chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui,
-une circonstance malheureuse lui a rappelé
-cruellement notre deuil. Je suis moi-même trop
-à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me
-sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la
-voir, vous, et lui parler?</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui
-m'appellent, et me rends de ce pas auprès de
-Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span>
-pour elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de
-calme, sans doute, alors que votre affection y
-échoue.</p>
-
-<p>&mdash;Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez
-au nom de Dieu, avec toute l'autorité qu'un
-prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous l'apaiserez,
-j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le
-sais... Venez vite!»</p>
-
-<p>Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé
-Duregard, quittant Yvonne dont la douleur
-s'endormait peut-être, demandait à me voir.</p>
-
-<p>&mdash;«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait
-besoin de n'être jamais seule. Elle se ronge
-dans la solitude.</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! je fais de mon mieux: cependant,
-ma profession me prend du temps. Puis je
-dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger
-d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je
-me trouve moi-même...</p>
-
-<p>&mdash;Assurément, il lui faudrait une sorte de
-dame de compagnie. N'avait-elle pas une parente,
-dont elle n'eut qu'à se louer récemment,
-à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?</p>
-
-<p>&mdash;Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade.
-Voici deux semaines qu'elle nous a
-quittés. Mais je la rappellerai, vous avez raison,
-Yvonne ne doit pas demeurer seule un
-instant.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span></p>
-
-<p>Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois
-de songer à l'argent. Nous n'étions pas riches,
-Yvonne et moi, au point de prendre sans compter
-une dame de compagnie. D'autre part,
-comment priver Thérèse du profit qu'elle eût
-trouvé ailleurs? Il est vrai que nous n'avions
-pas d'enfant&mdash;que nous n'en aurions plus jamais...</p>
-
-<p>Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à
-Thérèse, et remerciai vivement l'abbé.</p>
-
-<p>Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se
-leva, prit son chapeau, le tourna une fois entre
-ses doigts, et ajouta, la main déjà sur la porte:</p>
-
-<p>&mdash;«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir
-auprès d'elle une personne qui l'encourage à
-prier en toute confiance...»</p>
-
-<p>Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir
-si Thérèse était bonne chrétienne. Désir trop
-légitime... Ne l'avait-il donc pas distinguée à
-l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire
-de notre humble cousine, et sa vocation
-religieuse toujours contrariée. Nous nous quittâmes
-très bons amis.</p>
-
-<p>Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne
-que nous allions décidément rappeler sa cousine.
-Je savais lui faire plaisir... Cependant, je
-dus attendre un peu, car elle était en prière.
-Je me tus. Je devins morne et froid, et vraiment
-je savais à peine pourquoi.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla
-donc parmi nous, et y demeura pour des appointements
-minimes... Et puis la vie coula,
-coula, comme un fleuve pâle entre des rives
-unies. L'hiver s'est avancé tristement.</p>
-
-<p>Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller
-presque chaque jour à Paris visiter l'une ou
-l'autre de ses cousines innombrables: elle
-jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là.
-De retour au logis, elle trouvait Thérèse et ses
-propos tranquilles. Ces dames disaient le <i>Benedicite</i>,
-l'on se mettait à table, et il arrivait parfois
-qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante,
-le dos au feu. J'attendais ces minces
-sourires, ainsi qu'on guette en février les perce-neige.</p>
-
-<p>Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi,
-et l'observâmes aussi la veille de Noël.
-Toute la vie, chez nous, devint réglée, et comme
-liturgique. Cependant que les mauvaises pluies,
-la neige et les gelées consternaient la terre, je<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span>
-sentais passer le temps d'après le calendrier:
-ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que l'Épiphanie
-était proche, et bientôt la Chandeleur.
-J'apprenais du même coup qu'Yvonne avait
-gagné quelque morne tournoi de bridge chez
-les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine
-Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont
-on parle longtemps... Ah! bienheureux ces jeux
-de cartes, et bénis, doublement bénis soient
-ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont
-distrait Yvonne! La Noël, le jour de l'An, ce
-sont pour chacun des fêtes; pour ma femme et
-pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates,
-sinon le souvenir atroce de quelques jouets
-que nous n'avions pas achetés, et d'un rire
-adorablement frais que nous n'avions pas entendu,
-que nous n'entendrions plus jamais!</p>
-
-<p>Grâce au murmure monotone et si doux de
-la dévotion, grâce à l'indulgence inaltérable
-d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant l'avait
-si affreusement châtiée, et grâce au train-train
-des jours enfin, elle parlait, elle répondait à ce
-qu'on lui disait: elle vivait un peu, au moins.
-Il me parut que ce fût un miracle. Je fis présent
-à ma femme d'un très beau chapelet, et
-j'eus plaisir à dîner une fois la semaine avec
-M. l'abbé Duregard. C'était un homme intelligent
-et adroit: il discutait de politique extérieure
-avec une invincible logique, et de politique<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span>
-intérieure sans obstination, bien qu'il fût
-officiellement réactionnaire. Puis il aimait les
-jardins, et m'en eût remontré touchant la faune
-des parcs.</p>
-
-<p>Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce
-temps? Rien, sinon que ce fut bien l'un des plus
-interminables hivers de ma vie. Yvonne était
-peut-être un peu moins malheureuse, et certes
-nul ne s'en est plus profondément réjoui que
-moi, on n'en doutera pas. Cependant, nous
-sommes doubles ou triples, probablement: il
-y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en
-nous des gestes étranges. Ce monstre indomptable
-et sournois, une vraie bête, et dangereuse,
-m'a plus d'une fois chuchoté tout bas:
-«Il n'y a pas à dire que tu sois pour quelque
-chose dans cette détente de ta femme... La religion,
-oui, la religion que tu ne partages pas;
-les prières, en dehors desquelles tu te trouves;
-les cousines, les perpétuelles tantes, marraines,
-amies vénérables qui, par contre, t'ennuient
-jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le
-bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même,
-quant à ta présence, ton action, ton bon
-vouloir&mdash;néant, mon ami, néant! Ta femme
-t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens,
-elle t'aime encore davantage. Mais tout ce qu'il
-y a de vraiment tendre en son cœur est réservé
-pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p>
-
-<p>Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser
-hors de moi, à coups de fouet, l'obscur démon
-qui pensait ainsi.</p>
-
-<p>Cependant je fuyais autant que possible mon
-logis et mon propre deuil: ma petite enfant
-perdue, Hélène, ma fille... Je courus les routes
-comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers
-et bûcherons me voyaient surgir de
-tous côtés, à l'improviste. Jamais forêt ne fut
-mieux surveillée.</p>
-
-<p>Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte.
-Je retrouvais d'anciens amis. On me revit à
-la salle d'armes: je me brisais de fatigue, mes
-nerfs s'en trouvaient bien.</p>
-
-<p>Février vint enfin, presque tiède... Et puis,
-je crois que La Fontaine me débaucha. Je
-m'étais repris à lire avec passion, et j'adorais
-le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait
-sans cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître
-des eaux, et même capitaine des chasses: autant
-dire que le «bonhomme» exerçait à Château-Thierry
-ce même métier que je faisais à
-Chantilly. Il siégeait à l'audience une fois la
-semaine, l'épée au côté&mdash;n'avons-nous pas
-aussi le sabre et l'uniforme?&mdash;il expédiait des
-rapports, surveillait les sergents des forêts,
-avait soin des coupes, visitait les rivières et les
-étangs, faisait appliquer les règles de chasse et
-de pêche. Travail énorme, et perpétuelles randonnées:<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span>
-et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné,
-notre poète exquis, occupé à tourner des contes
-ou à polir des fables tout en présidant à des
-ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le
-temps qu'il gourmandait les manants pris en
-maraude sous futaie?</p>
-
-<p>Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort
-scrupuleux touchant les devoirs de ma charge.
-Néanmoins, comment ne me fussé-je pas dit qu'il
-y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait
-fait M. de La Fontaine en ses garderies de
-Champagne? Me suis-je proposé d'imiter celui-ci,
-révérence parler? Un tel rapprochement
-serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant,
-d'avoir songé seulement à la vie si molle
-de Jean de La Fontaine, maître des Eaux et
-«courtisan des Muses» à travers bois, c'était
-déjà une tentation, ou quelque piège du renouveau
-en ce mois de mars traître et fiévreux,
-tour à tour glacial et plein de douceurs bizarres.</p>
-
-<p>A la fin de ces jours plus longs, je rentrais
-sans me presser, au pas de mon cheval: et ce
-fut ainsi que le souvenir de Marie-Dorothée
-renaquit tout doucement en moi, à cette époque
-même où partout déjà les branches se dressaient,
-charmantes.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait
-envoyé d'Italie un long télégramme, suivi d'une
-lettre très affectueuse. Qu'eussé-je répondu
-dans l'état où je me trouvais? C'était à moi
-d'écrire sans doute: mais rien que la pensée
-d'avoir à me rappeler des images de luxe et
-de grâce m'était pénible, et pis, impossible.
-Je ne songeais qu'à Yvonne écrasée de peine,
-et je n'étais qu'à mon chagrin.</p>
-
-<p>Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée,
-cependant. Toutefois un ouragan
-m'avait emporté, la vague m'avait roulé comme
-un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface,
-puis nager longtemps sur la mer calmée, avant
-que de retrouver le sens d'abord, ensuite mes
-rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on
-entend chanter les Sirènes.</p>
-
-<p>Donc, pendant de longs mois, le silence...
-Après quoi, le 16 mars exactement, au courrier
-de onze heures, je tressaillis en apercevant
-l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span>
-sur une enveloppe timbrée de Paris.
-J'ouvris&mdash;je tremblais déjà&mdash;et je lus ceci:</p>
-
-<p>«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite
-à l'hôtel Marceau, où j'habite? Si vous
-pensez encore un peu à moi, venez, car je suis
-bien malheureuse, et me sens très seule. Avant
-sept heures, vous me trouverez.»</p>
-
-<p>Dès le lendemain, comme sonnaient cinq
-heures, je me présentais avenue Marceau, à
-l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre davantage,
-et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs?
-Si Marie-Dorothée éprouvait quelque peine,
-allais-je lui mesurer mes humbles consolations?
-C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis, il
-me tardait de la revoir, et le cœur me manquait
-presque en demandant que l'on m'annonçât
-auprès d'elle.</p>
-
-<p>L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La
-marquise Gianelli occupait un petit appartement
-dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire, vert
-et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces
-meubles «acajou de palace» vivaient doucement
-des violettes... et le parfum, l'irrésistible
-parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà
-dix mois, comme au Transtévère, comme dans
-Rome tout entière, le puissant, le beau parfum
-de Marie-Dorothée!</p>
-
-<p>La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après
-le parfum:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez
-été bien cruellement frappé, et j'ai pensé à
-vous de tout cœur, vous n'en doutez pas, n'est-ce
-pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce
-pas?... Maintenant, vous me voyez bien à
-plaindre aussi.»</p>
-
-<p>J'étais si ému que je ne pris même point sa
-main tendue vers moi.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous
-ne voulez pas me donner la main?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pardon...</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais voulu me trouver près de vous.
-Je l'ai été par l'affection.</p>
-
-<p>&mdash;Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous
-remercie profondément. Mais faisons le silence,
-hélas! sur la grande douleur de ma vie... Et
-puis ce n'est pas moi qui dois être en cause:
-c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est
-devenue Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?</p>
-
-<p>&mdash;Beaucoup de peine, mon ami.</p>
-
-<p>&mdash;Le poète?»</p>
-
-<p>Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient
-de larmes: ces aigues-marines défaillaient,
-s'enfonçaient, se noyaient. J'en éprouvai
-comme un vertige.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?</p>
-
-<p>&mdash;Il vogue sur la mer Égée, il erre autour
-de Chypre, de Samos, de Rhodes... La Clarke,
-vous savez, cette infâme Pia, cette milliardaire<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span>
-intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur
-son yacht...</p>
-
-<p>&mdash;Comme cela, enlevé? On n'enlève plus,
-du moins on n'enlève pas un homme.</p>
-
-<p>&mdash;Cher, un homme ordinaire, non. Mais
-Stéphane est une proie. Un tel poète, et tout
-le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous son
-front, toute la gloire qu'il représente: c'est
-une proie, cela, et un butin magnifique... De
-même que s'il s'agissait, pour vous, de la plus
-belle femme de la terre, et de la plus universellement
-admirée!... Eh bien, moi, au prix
-d'un dévouement d'esclave, je gardais tout ce
-trésor, qui m'appartenait... La Pia me l'a volé!
-Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais
-oui, vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette
-femme est un vrai chef de pirates. On devrait
-lui donner la chasse, et couler son bateau!...»</p>
-
-<p>Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille
-fois du regard le spectre de l'infante, maintenant.
-Elle ne pleurait plus, mais un pli furieux
-coupait son front du haut en bas, et ses yeux
-étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils
-joints. Vous eussiez dit Bonaparte menaçant
-le roi d'Angleterre.</p>
-
-<p>Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un
-peu, cette Amazone. Je lui remontrai que sans
-doute la Pia se lasserait, et le poète plus vite
-encore:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«On s'en va tout confiant, on part pour
-une longue croisière. Celle-ci, pense-t-on, durera
-trois mois, six mois. Et puis, un beau
-matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans
-cesse la même voix qui s'exclame toujours de
-la même façon devant les paysages. On est
-ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte
-milliardaire, visage pas toujours avenant, qui
-sait? ni de bonne humeur. Une femme qui est
-fatiguée quand il faut sortir, qui a soif alors
-qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des
-caprices, probablement... Alors on abandonne
-tout à coup cette nouvelle Ariane à la prochaine
-escale. On la plante là, elle et son bateau, et
-l'on revient par le premier train ou le premier
-paquebot. Croyez-vous que la conversation de
-l'infante Pia soit si nourrie? Je ne l'ai jamais
-approchée, mais c'est peut-être une Américaine
-comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer
-le plus d'eau possible en arrivant dans
-un port?...»</p>
-
-<p>Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant
-qu'aucune rivale ne pouvait l'égaler, au
-moins quant à la culture: et d'ailleurs, c'était
-vrai, apparemment.</p>
-
-<p>Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable
-et gentil. Cela me fait du bien d'entendre
-des paroles affectueuses.» Mais en me rendant
-compliment pour flatterie: «Vous avez toujours<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span>
-la même voix si nette. J'aime à ce qu'on me
-parle ainsi français.» Et les yeux d'acier s'éclairaient.
-J'étais ému, elle aussi... Cependant nous
-insistions sur nos mérites, et le ridicule fût
-venu. Je changeai d'entretien&mdash;elle savait bien
-pourquoi&mdash;et lui posai cent questions:</p>
-
-<p>&mdash;«Où en est le monument de Victor-Emmanuel,
-à Rome? Qu'avez-vous fait depuis un
-an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours
-dans l'antichambre? Et la petite camériste
-à l'accent anglo-mondial? Comme elle
-doit se trouver chez elle, à l'hôtel Marceau!...
-Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir:
-quelle pièce de feu d'artifice, à chaque
-soleil couchant!»</p>
-
-<p>Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau
-rire qu'avait Marie-Dorothée! Elle me raconta
-mille anecdotes irrévérentes et comiques touchant
-l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et
-rude comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi
-qu'elle l'appelait. On apporta du thé, du porto.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais où est l'asti d'antan!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! vous vous rappelez?</p>
-
-<p>&mdash;Je me rappelle jusqu'à la moindre chose
-qui vous concerne. Je sais comment vous étiez
-habillée tel jour, à telle heure...</p>
-
-<p>&mdash;Si je vous faisais passer un examen, nous
-verrions ça.</p>
-
-<p>&mdash;Chiche, madame!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p>
-
-<p>L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine
-robe, j'ai dit: «Cette toilette-ci, que vous
-portiez à la villa Borghèse, était joyeusement
-bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un
-très joli Arlequin pour amuser les enfants.</p>
-
-<p>&mdash;J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle...
-Mon cher François, laissez-moi vous confier une
-chose: vous qui savez si cruellement, pauvre
-ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous
-figurez pas quelle mère j'aurais faite! Vous
-comprenez, pour moi, avoir un petit... Mais
-c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le colonel...
-oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari,
-m'avait donné un fils, je crois que je serais actuellement
-à Turin, et je présiderais des bals
-pour la garnison. Quant à Stéphane...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, en effet, pourquoi non?...</p>
-
-<p>&mdash;Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce
-n'est pas mon destin. D'ailleurs Stéphane ne
-veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet homme
-qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour
-impure de la Pia, cet homme-là craint le scandale...
-Mais comme je l'aurais élevé, soigné,
-amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!...
-Voyez-vous, François, celui qui aurait été son
-père m'eût paru un être sacré.</p>
-
-<p>&mdash;Le poète, justement.</p>
-
-<p>&mdash;Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité?
-Moi, j'y crois. Il n'y a pas de père au<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span>
-monde qui m'eût paru plus admirable que le
-poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il
-avait seulement légué à son descendant une
-parcelle de lui-même! J'aurais cru à cet enfant-là
-comme la Vierge à son fils. Je me fusse
-dévouée à lui, corps et âme. Ses nuits auraient
-été mes nuits, je n'aurais plus vécu qu'afin qu'il
-eût bonne mine... A défaut du poète, j'aurais
-du moins voulu un homme bien dessiné.»</p>
-
-<p>L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse
-et particulière. Non que ses propos
-fussent jamais regrettables, ni que sa tenue
-prêtât au moindre reproche. Cependant elle
-vous avait une manière de parler du genre humain,
-parfois, en le traitant tellement à la façon
-d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont
-on usera, si le modèle est bon, mais qui peut
-aller à la boucherie, si la ligne est fâcheuse ou
-les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement
-autrui selon qu'un aficionado estime le
-taureau, ou un homme de courses le «deux
-ans» qui débute; puis elle s'exprimait si gravement,
-si posément sur les sujets les plus
-délicats, qu'elle dépassait d'un seul coup, de
-bien loin et sans même s'en douter, toutes les
-bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte
-de chaste effronterie, et de cynisme sans péché.</p>
-
-<p>En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je
-me sentis un peu gêné.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p>
-
-<p>Elle me regarda, surprise, et fit:</p>
-
-<p>&mdash;«Certes, un homme régulier, un bon
-modèle. Vous souvient-il d'un dîner, chez moi,
-où le député Fata parlait de fonder une Société
-d'encouragement pour l'amélioration de la race
-humaine?... A propos de ce dîner, que devient
-Maurice Chennevière? La dernière fois que je
-l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que
-d'aller au Pôle.</p>
-
-<p>&mdash;Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a
-bien tranquillement chassé avec l'équipage de
-Chantilly; je l'ai vu deux ou trois fois: il n'avait
-pas l'air d'un homme qui va faire des choses
-plus héroïques.»</p>
-
-<p>Bref, nous avons bavardé très tard ainsi.
-Tout à coup, j'ai sursauté:</p>
-
-<p>&mdash;«Une heure et demie que je suis là!...
-Mon train est manqué.</p>
-
-<p>&mdash;Vous prendrez le suivant.</p>
-
-<p>&mdash;Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»</p>
-
-<p>Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement
-dit: «Eh! c'est l'heure: tu vas t'en aller...»
-une sorte de tremblement intérieur m'avait
-saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je
-devais donc maintenant retrouver la rue, le
-bruit, le chemin de fer? Je sentis soudain le
-désir violent et presque furieux, irrésistible en
-tout cas, de m'attacher plus étroitement à
-Marie-Dorothée, et vraiment une sorte d'incantation<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span>
-m'enivrait tout bas: «Mais dis-lui, me
-faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que
-tu l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est
-vrai, puisque c'est fou, comme tu l'aimes!» Je
-n'éprouvai aucune peine à parler, mes lèvres
-s'ouvrirent toutes seules:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous savez que je vous aime toujours,
-comme là-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Là-bas, je n'en étais pas sûre...</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien
-vu.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi êtes-vous si pâle?... François,
-je suis contente de vous retrouver.</p>
-
-<p>&mdash;Vous auriez dû m'appeler plus tôt.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant.
-Allez, vous me plaisez, François. J'ai confiance
-en vous.</p>
-
-<p>&mdash;Quand reviendrai-je?</p>
-
-<p>&mdash;Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain.
-Téléphonez, ou écrivez, ou venez, donnez-moi
-des nouvelles tous les jours. J'ai besoin
-d'un ami plus que jamais... Non, pas les
-lèvres: les mains, tenez... Demain, à demain.»</p>
-
-<p>Je me suis presque sauvé, mais en riant, et
-vraiment éperdu de joie, d'émotion! Toute la
-poésie et la grâce du monde me semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span>
-écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je
-l'appelai dorénavant Marie, à la française.</p>
-
-<p>Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai manqué le train. Je rendais visite à
-la marquise Gianelli, tu sais, cette dame qui a
-si grand air, et chez qui j'ai dîné à Rome: une
-amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane
-Courrière, son seigneur et maître, l'a
-quittée pour l'infante Pia... Comme elle me
-racontait tout ce drame, j'ai laissé passer
-l'heure.»</p>
-
-<p>Ma femme répliqua sans humeur:</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut jamais m'attendre... La marquise
-Gianelli viendra un jour ici. Tu verras
-qu'elle est très belle.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'elle ne vienne toujours pas avant la
-semaine prochaine: je ne serais pas là. J'ai
-trois bridges, mardi, mercredi et samedi.</p>
-
-<p>&mdash;Vendredi, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Non, je vais au sermon de Mgr Bardin,
-l'ami de l'abbé Duregard.</p>
-
-<p>&mdash;Et jeudi?</p>
-
-<p>&mdash;Je peux moins que jamais.</p>
-
-<p>&mdash;Où vas-tu donc?</p>
-
-<p>&mdash;Au cimetière, puis à l'église. Hélène est
-morte un jeudi, tu le sais bien.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Marie vint en effet...</p>
-
-<p>Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première
-fois, elle m'avait promis de n'être plus
-pour moi que Marie, si je consentais à me
-rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas!
-le soir même j'avais dû partir.</p>
-
-<p>Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui
-fut tendre, gaie, délicieuse, j'avais ainsi nommé
-ma grande et somptueuse amie.</p>
-
-<p>&mdash;«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu,
-j'étais en dernier lieu la reine Bérénice.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Invitam dimisit!</i>»</p>
-
-<p>Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «<i>Sed non
-invitus!</i>» Ne savait-elle pas le latin? J'étais
-surpris qu'elle ignorât quoi que ce fût: je la
-croyais non pas une femme savante, mais une
-fée capable de tout. Il me semble que j'avais
-entièrement perdu la tête... Marie! Nom commun,
-nom de campagne, nom de la servante
-qui va rentrer les poules ou porter un billet
-chez la voisine, nom de chez nous, combien il<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span>
-m'a paru sentir la rosée, la fumée des villages,
-la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui
-ne servait qu'à moi!</p>
-
-<p>Car pour tout autre, pensais-je, la marquise
-Gianelli ne s'avançait qu'entourée de scandale
-et de légende, comme une courtisane chargée
-de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne
-elle-même, je me figurais que l'aspect seul de
-mon amie eût évoqué à la fois le sang des Napoléonides,
-la slave indolence des Doneff, la
-noblesse pontificale et romanesque des Gianelli,
-le glorieux reflet du grand poète Courrière enfin...
-Je doute cependant que Marie-Dorothée,
-que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux
-de la froide Yvonne.</p>
-
-<p>&mdash;«Cette dame viendra à la maison?
-m'avait demandé celle-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui... Pourquoi non? Elle désire
-t'être présentée. Cela te contrarie?</p>
-
-<p>&mdash;Du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai
-promis de la guider aux étangs; elle veut y faire
-une promenade, voir Senlis et revenir par la
-forêt d'Halatte.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toi qui lui as dessiné cette excursion?
-Était-il indispensable qu'elle passât par
-notre logis?</p>
-
-<p>&mdash;Si cela t'ennuie en quoi que ce soit,
-Yvonne, je dirai que tu es souffrante.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en
-rien. Mon crêpe n'égaiera pas Mme Gianelli,
-voilà tout.»</p>
-
-<p>Cependant Yvonne se contraignait à merveille,
-dès qu'il le fallait. Elle n'aimait guère les étrangers,
-enclins à troubler sa tristesse. Pourtant
-son rang d'épouse l'engageait à recevoir en souriant
-quiconque était amené par moi chez elle:
-et aussitôt que son devoir matrimonial pouvait,
-comme en cette circonstance, être nettement
-défini, elle n'y eût point failli pour tout au
-monde. Était-ce, d'ailleurs, seulement par
-crainte de pécher ainsi contre ses obligations
-chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret
-d'affection? Mystère.</p>
-
-<p>Elle accueillit donc fort bien la marquise
-Gianelli, qui arriva de très bonne heure, après
-le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt entrée, celle-ci
-parut incroyablement à son aise, dégagée,
-gracieuse, se mit incontinent à causer sans
-effort ni contrainte, bref eut l'air de recevoir
-Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, en
-tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais
-que l'une ne s'ennuyât, que l'autre ne
-gardât le silence... que sais-je?</p>
-
-<p>Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos
-de l'hiver en forêt et de la neige, la marquise
-Gianelli décrivit les domaines immenses
-de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span>
-sa mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté
-que dégageait cette vieille extravagante
-en chacun de ses gestes, et puis ses traîneaux, ses
-serviteurs tremblants, encore presque esclaves.
-Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure
-souriante de son père, le millionnaire banquier,
-qui avait eu des chevaux illustres, une casaque
-souvent victorieuse. Au sujet de la garnison
-de Senlis, elle disserta sur les innombrables
-uniformes militaires qu'elle avait vus à travers
-toute l'Europe.</p>
-
-<p>&mdash;«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle,
-ont bonne allure. Leurs sombres plumes
-de coq se jouent avec une grâce sévère, guerrière,
-quand le vent souffle tout à coup, dans
-Turin, à l'angle d'un palais de marbre, flambant
-neuf. C'est la force austère de la jeune Italie.»</p>
-
-<p>Car elle parlait volontiers de son mari, sans
-nul embarras, avec une courtoise tranquillité.
-«Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.</p>
-
-<p>Les Condé du château, les d'Orléans, le duc
-d'Aumale l'amenèrent à évoquer l'Empereur et
-le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz,
-victoires dont celui-ci prit sa part.</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où
-mon aïeul entra aux côtés du général Bonaparte,
-alors maigriot, noir et pointu, comme un jeune
-aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce
-temps qu'un mince sergent brûlé par le soleil,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span>
-et non moins anguleux que son petit compagnon
-Bonaparte. Un Marseillais, le soldat Rimbourg.
-Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens
-qui s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand
-Aigle. Ils avaient tous des regards d'oiseau de
-proie. J'ai fait voler des autours et des faucons
-sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents
-m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais
-toute enfant, et les terribles yeux de ces oiseaux
-pirates me faisaient peur.»</p>
-
-<p>Comme je nommais ensuite par hasard La
-Bruyère et Théophile de Viau, qui vécurent à
-Chantilly, puis lord Seymour et les dandys des
-premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses,
-la marquise Gianelli se prit à juger
-nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui les cultive,
-les mœurs des gens de lettres et des journaux,
-le courrier des théâtres, la vie des coulisses,
-tout ce que lui avait appris sur ce point
-l'expérience combinée de deux Courrière. Du
-théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au
-Parlement, à la rupture du Concordat, cita des
-cardinaux, dit qu'elle avait vu le Pape.</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle
-figure que Léon XIII. Le dessin de sa bouche a
-moins de caractère, et son front moins d'intelligence.
-Il eût fait un bon prélat dans une petite
-ville. N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de
-la même race?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span></p>
-
-<p>Pour excuser sans doute des propos si hardis,
-Yvonne priait tout bas, sans remuer les lèvres,
-je le voyais fort bien dans ses yeux. Quand la
-marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne
-répondit simplement:</p>
-
-<p>&mdash;«Il est le Pape.»</p>
-
-<p>Rien de plus uni que le son de sa voix: mais
-par sa netteté même et sa brève simplicité,
-cette réplique détonna au point que Marie-Dorothée,
-si sensible, s'arrêta net.</p>
-
-<p>Dix minutes après, elle se levait.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous ne voulez pas nous accompagner,
-madame? Nous ferons un tour dans Senlis, où
-je ne suis jamais allée. Avant six heures, vous
-serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»</p>
-
-<p>Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait
-s'en dispenser.</p>
-
-<p>&mdash;«Votre femme est très jolie, fit la marquise
-Gianelli, quand nous fûmes tous deux,
-côte à côte, dans l'auto bien close.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondis-je, très jolie.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce
-pas? Elle pratique?</p>
-
-<p>&mdash;Davantage encore depuis la mort de notre
-petite: et rien de plus profond, ni de plus sincère
-que sa dévotion. Rien de plus noble.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?</p>
-
-<p>&mdash;Je la place très haut, je la chéris, et la
-plains de toute mon âme.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais vous l'aimez d'amour?</p>
-
-<p>&mdash;Marie!...»</p>
-
-<p>Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi?
-encore une fois, Marie se montrait coquette?
-Elle savait parfaitement qui je préférais, qui
-j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible:
-et elle voulait de nouveau se l'entendre dire,
-aux dépens de la pauvre Yvonne? Elle prétendait
-par conséquent triompher insolemment et
-brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg,
-petite-fille de soudards et de cosaques, quel
-grossier trophée avez-vous donc cherché là?
-Fi donc!</p>
-
-<p>Cependant elle a deviné sa faute, car voici
-qu'elle s'est penchée sur moi, contre mon
-épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix
-bouleversée:</p>
-
-<p>&mdash;«Excusez-moi, François. Je viens d'être
-si bête! Mais voyez-vous, il ne faut pas m'en
-vouloir. La vue de votre femme, si jolie, si
-douce et si triste, et puis votre maison arrangée
-pour le bien-être et l'intimité, vos papiers sur
-la table, vos chiens, les cannes et le fouet dans
-l'antichambre, toute cette vie de famille dont
-je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule,
-et si malheureuse... François!...»</p>
-
-<p>C'est vrai qu'elle était toute seule au monde,
-maintenant. Elle entretenait quelques relations
-à Paris, rendait certaines visites et dînait<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span>
-en ville; mais son abandon néanmoins faisait
-pitié, et fors mon amitié, nulle tendresse ne se
-tendait vers elle. Lui fallait-il retourner près
-de sa mère imposante, théâtrale et toquée, chez
-ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait?
-Allait-elle implorer le pardon du colonel?...
-Non, Stéphane Courrière parti, le dieu envolé,
-il ne lui restait plus que moi.</p>
-
-<p>Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis
-entendre:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas
-cette vanité de croire que je vous consolerai.
-Toutefois, je vous aime à en mourir, Marie:
-seulement pas une de nos paroles ne doit
-même offenser de loin le souvenir si douloureux
-d'Yvonne. Vous me parliez de ma maison,
-d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y
-avait un enfant l'année dernière chez moi?
-Personne au monde...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, François, voilà justement ce qui me
-fait si mal, à moi aussi! Vous avez cet immense
-chagrin en commun, votre femme et vous.
-Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil.
-Vous êtes unis par cette plaie, la même blessure
-saigne au fond de vous deux: tandis que moi,
-ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est
-en miettes, mon passé inutile, mon avenir
-lamentable? Est-ce que j'ai la consolation d'un
-petit, moi, dites?... Seule, seule, toute seule...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p>
-
-<p>Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu,
-cette femme dont je m'étais autrefois tant
-méfié, et que j'avais supposée si comédienne,
-elle était là, défaite et toute en larmes sur mon
-épaule, à présent: et quelle humilité dans ses
-sanglots d'amante dédaignée! Je frissonnais de
-passion et de charité.</p>
-
-<p>Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai
-tâché de l'apaiser, tout à fait comme une pauvre
-enfant. Hélas! je savais encore comment
-parler aux enfants... Je lui ai promis&mdash;avec
-quelle ardente foi!&mdash;de lui consacrer ma vie,
-du moins presque entière, de l'entourer de précautions,
-d'amour infini, de soins, de lui faire
-oublier peut-être que le grand poète vivait,
-qu'il était ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé
-qu'à son gré, et avec respect... Je lui répétai
-mille fois qu'elle était le plus grand et vraiment
-l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de
-la joue, nous avons fini par glisser aux lèvres
-l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Nous ne sommes point allés visiter Senlis,
-ce jour-là. L'auto avait passé la chaussée des
-étangs, et roulait doucement par la forêt, sur de
-mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes,
-et marchâmes longtemps sous bois:
-le ciel gris et doux rendait, par contraste, plus
-aigus encore les bourgeons, comme plus délicate
-la verdure d'hier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Il faut rentrer, François.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly,
-du moins?</p>
-
-<p>&mdash;Certes, mais je vous poserai aux premières
-maisons. Je ne veux plus entrer chez vous,
-ni même passer devant votre porte. Cela me
-fait trop de peine, de m'en retourner toute
-seule en vous laissant là.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...</p>
-
-<p>&mdash;François, c'est parce que je vous aimerai.»</p>
-
-<p>Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de
-Paris, après cela, nous n'avons plus prononcé
-une seule parole. Quant à moi, je ne l'aurais
-pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.</p>
-
-<p>Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:</p>
-
-<p>&mdash;«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli?
-lui demandai-je.</p>
-
-<p>&mdash;Belle, et mise à ravir.</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand
-tour: nous avons passé par la Table, les étangs,
-Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à quelle
-heure...»</p>
-
-<p>Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a
-point claqué la porte. Elle n'a ni haussé les
-épaules, ni pincé les lèvres, ni boudé, ni rien
-autre. Quand elle rentra, même, elle souriait.
-Seulement, me laissant au beau milieu de mon
-récit, elle est paisiblement sortie de la pièce,
-voilà.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Trois semaines après, j'arrivai un beau jour
-à l'Hôtel Marceau, décidé à faire un coup
-d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait sur
-mon visage, et j'admirai ma contenance énergique,
-reflétée par les glaces dans le hall
-d'entrée.</p>
-
-<p>Marie logeait toujours en ce palace. En vérité,
-elle ne savait où habiter, hésitant à vendre ou
-démeubler son palais du Transtévère, afin de
-s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part
-à regagner Rome, car trop de souvenirs cruels
-l'y attendaient, sans parler peut-être de ce qu'elle
-eût laissé ici, de moi enfin... Qui peut dire?...
-En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un
-homme qui étouffait d'amour, et non un soupirant
-que l'on amuse!</p>
-
-<p>Quand je pénétrai, froidement résolu, dans
-le boudoir d'acajou, Marie écrivait&mdash;en russe!&mdash;à
-sa mère vénérable. Sa robe tailleur orange
-et noire, telle une grande orchidée, rehaussait<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span>
-tous les tons de la pièce: et ses mèches
-brunes tombaient sur ses joues et son front,
-jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs
-comme des turquoises parmi tant d'ombre. En
-m'apercevant, elle posa sa plume et sourit:</p>
-
-<p>&mdash;«Comme vous voilà sévère! fit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Sévère, non, mais déterminé.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?</p>
-
-<p>&mdash;Je viens vous annoncer une grande nouvelle:
-j'ai découvert, vous ne l'ignorez pas,
-quatre pièces charmantes, dont trois ont vue
-sur le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux
-que ce calme et doux Palais-Royal, pour qui le
-contemple de sa fenêtre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à
-Paris, M. de Régnier l'a dit. Elle rappelle aussi
-d'innombrables palais romains, et un peu la
-place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous?
-On peut encore songer à des coins de
-Versailles, si l'on y tient.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre
-sur le magnifique balcon à pilastres qui court
-au quatrième étage, tout le long du Palais-Royal.
-Un grand vase de pierre sculptée s'y
-profile dans le ciel. En bas les charmilles du
-jardin sont pleines d'oiseaux. Des pigeons
-volent çà et là autour des arbres taillés et du
-panache d'eau, parmi les festons et les astragales
-des façades.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ce doit être très joli, au moindre rayon de
-soleil.</p>
-
-<p>&mdash;Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit,
-ni poussière, point de voitures qui passent,
-aucun cri de la rue. Seulement quelques jeux
-d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise,
-et la nuit, c'est le silence: un parc... Au petit
-matin, du silence encore, mais avec le jour
-tout neuf, les pierrots, les fauvettes, et la
-gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...</p>
-
-<p>&mdash;Rien de si ravissant, du moins en plein
-Paris. Pourquoi me dire tout cela, pourtant,
-d'un ton si menaçant?</p>
-
-<p>&mdash;Ces quatre pièces sont meublées, Marie.
-Leur arrangement est très simple, mais gentil;
-je n'ai pu mieux faire.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, je suis sûre que vous y avez apporté
-beaucoup de goût.»</p>
-
-<p>Elle se moquait sous cape, et je le sentais
-bien. Presque furieux, je repris:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous le saurez!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car
-vous allez venir dans cet appartement minuscule,
-qui est le vôtre. Ici, je ne puis me présenter
-sans quelque apparat, non plus qu'éviter
-les commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas,
-vous seriez chez vous, Marie, et je pourrais vous<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span>
-y rendre visite sans mettre le concierge, les
-chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence...
-Songez que, depuis des semaines déjà, nous
-n'avons pas causé si doucement qu'à Chantilly,
-dans votre auto.</p>
-
-<p>&mdash;En effet.</p>
-
-<p>&mdash;Et j'attends, si vous saviez comme j'attends
-que cette intimité se renouvelle!... Aujourd'hui,
-c'est dit, j'ai juré de parler net, et de vous supplier
-enfin... Marie!...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est dit.»</p>
-
-<p>Je pensai tomber de mon haut.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien
-compris?... C'est irrévocable? Vous viendrez?</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Demain.</p>
-
-<p>&mdash;Demain!»</p>
-
-<p>Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois
-heures, à quatre heures?</p>
-
-<p>&mdash;A trois heures.»</p>
-
-<p>Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore,
-et il y avait de quoi: car j'étais ridicule,
-et tout semblable à quiconque, s'étant rué contre
-une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément
-trouvée ouverte, bien simplement.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé
-ainsi: je n'y eus aucun mérite. Mon père était
-le régisseur d'un grand domaine en Champagne.
-Il occupait quelques pièces dans l'aile du château
-commandant les terres, les bois et les
-vignes. Les maîtres de ce château n'y venaient
-guère, et j'ai passé mes primes années à vagabonder
-parmi les allées du parc splendide,
-comme à travers les vestibules et les galeries
-magnifiques, aux volets clos, de la demeure
-princière. J'avais perdu ma mère encore enfant,
-tout juste après qu'elle m'eût appris à lire: et
-je me trouvai seul, bien jeune, occupé à me
-rouler dans la boue avec des galopins, en revenant
-de l'école voisine, à marauder par les sentes
-et les chemins de ferme, les semis et les potagers,
-les sillons et les boqueteaux. Après quoi,
-je passais sous une grille imposante, suivais une
-avenue taillée pour les carrosses, franchissais
-des douves, et j'étais chez moi.</p>
-
-<p>Ou du moins, je me figurais être chez moi.<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span>
-Mon père me défendait de vaguer dans les
-pièces du château: mais l'excellent homme était
-très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui
-rôde! Les salons, les chambres étaient fermés
-à clef: bon! je volais les clefs, et me croyais à
-la fois le prince Charmant et Ali-Baba en cette
-énorme maison où les tapisseries, les moulures
-dorées, les serrures trop hautes, les vieux
-cadres luisaient mystérieusement dans le demi-jour
-que filtraient les persiennes cadenassées.
-Je m'aventurais comme un voleur sur les parquets
-infinis, qui me faisaient peur en gémissant
-affreusement. Et c'est la tête pleine de fantasmagories
-qu'ensuite je m'en retournais dénicher
-des merles.</p>
-
-<p>De toutes ces clefs défendues, celles dont je
-m'emparai le plus assidûment, le plus passionnément,
-plus tard, furent les clefs de la bibliothèque.
-J'étais alors pensionnaire au collège de
-Reims; j'emportais les livres en cachette, et
-combien de centaines de volumes n'ai-je point
-lus ainsi, tant à l'abri de mes dictionnaires, en
-étude, que pendant mes jours de vacances! Les
-châtelains possédaient là une considérable
-quantité d'ouvrages classiques bien reliés, des
-traductions, des mélanges, des «ana», et tout
-un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à
-Renan, depuis Musset et Dumas père jusqu'à
-Stendhal, jusqu'à Mérimée et Daudet, et<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span>
-même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait
-vers 1885.</p>
-
-<p>Les maîtres du logis savaient-ils seulement
-qu'ils possédassent tant de livres? Si parfois ils
-venaient camper au château avec un grand fracas,
-ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux,
-et se fussent bien gardés de jamais ouvrir
-ces armoires vitrées, devant lesquelles
-courait une haute échelle à roulettes. Mais je
-m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis.
-Je pus m'acheter même quelques-uns des
-volumes qui manquaient: et je ne sais si mon
-père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir
-quand il me donna une paire d'éperons, dès
-que je fus capable de monter un poney rétif
-et difficile, laissé là au dressage par les châtelains,
-ou bien en ce jour où, sur ma demande,
-il m'ouvrit un crédit de vingt francs chez un
-bouquiniste de Reims. Car j'acquis, pour mes
-vingt francs, certains romans qui m'ont grisé:
-je faisais figure alors, il faut le dire, d'un béjaune
-plein de fatuité, et ce n'était pas sans
-coquetterie que je serrais ma ceinture, et plantais
-sur l'oreille mon képi de collégien.</p>
-
-<p>En outre, ayant été élevé en plein air, aux
-champs, un sang bien rouge coulait en moi, j'avais
-des poumons et des muscles, je connus la
-gloire athlétique sur les pelouses du football,
-non moins que l'aviron en main ou l'épée au<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span>
-poing. Bref, à dix-sept ans, j'avais rang de
-champion, tout autant que de dilettante, au milieu
-de trente bacheliers provinciaux. Plaisante
-qui voudra, c'était un succès.</p>
-
-<p>Quand mourut mon pauvre père, je préparais
-déjà l'École forestière; je m'y trouvais encore
-alors que l'héritage, pourtant mince, d'une tante
-me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce
-le moment de tout laisser aller? Au contraire,
-et par élégance, je prétendis d'autant mieux
-demeurer l'un de ceux-là dont les intellectuels
-disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste»,
-tandis que les hobereaux murmurent
-avec mépris: «Il lit beaucoup».</p>
-
-<p>Néanmoins cette humble prétention n'allait
-pas loin. Je me suis seulement applaudi de n'avoir
-jamais vécu trop inculte, lorsque j'ai rencontré
-sur ma route la marquise Gianelli. Il me
-parut en effet que je l'adorais notamment à
-cause de son bel esprit et de ses paroles fleuries,
-reflet évident de cette éloquence dont
-Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple
-et laissé le secret. Je savais donc apprécier cette
-intelligence inaccoutumée, vivace et presque déconcertante:
-Marie, pour moi, c'était la radieuse
-courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes,
-les mécènes romains du quattrocento. Je
-me répétais complaisamment: «Je la suis pas
-à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span>
-d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais.
-J'allais même jusqu'à m'inquiéter parfois:
-«Ne l'aimerais-je que de tête, par hasard?...»</p>
-
-<p>O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps,
-après que Marie fut deux ou trois fois
-venue, simple et souriante, en ce petit logis
-du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer
-cela... Enfin la plus belle statue d'Aphrodite
-égalait à peine Marie, car celle-ci révélait
-une pureté plus suave encore en sa jambe si
-longue, si fine, si douce, et le contour de sa
-hanche s'élevait ainsi que gonfle une jeune
-fleur, au-dessus de sa tige: et tout était parfait
-en ce chef-d'œuvre.</p>
-
-<p>Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y
-avait son approche... La moindre dentelle qu'elle
-portait semblait vivre de plaisir. L'air n'était
-que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse
-et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses
-adroits mouvements caressait tout d'abord. Surpris,
-intimidé, envoûté, j'en vins au point de
-souffrir, si je devais passer une journée seulement
-loin d'elle, de même qu'un pauvre
-morphinomane ne peut se priver de son cher
-poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus
-bientôt besoin de voir et d'entendre ma compagne
-Marie, comme une plante a besoin d'eau.
-Absente, elle était là encore près de moi, les
-cheveux en désordre. Je refermais mes doigts<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span>
-vides sur l'épaule délicate qui me manquait...
-Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un
-amour de tête.</p>
-
-<p>Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous
-j'ignorais encore tout d'elle, et je fus
-bien la proie d'une seconde passion, étrangement
-méticuleuse et maniaque, cette fois.
-Gorgé d'amour, mais non rassasié, je questionnais
-souvent Marie:</p>
-
-<p>&mdash;«Tu es heureuse?»</p>
-
-<p>Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et
-sans nul doute, c'était de bonne foi. Marie-Dorothée,
-marquise Gianelli, n'eût pas fait
-semblant d'être satisfaite, comme une petite
-bourgeoise.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Et cela dura des semaines, des mois. L'été
-fut triste et mouillé, les charmilles du Palais-Royal
-se dressaient sous la pluie, coquettes et
-solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet
-sournois, qui déjà se préparait à l'automne.
-Marie voulut aller sur une plage pour quelque
-dix jours: je l'y suivis. Après quoi, elle gagna
-Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.</p>
-
-<p>Un beau jour d'août&mdash;le seul peut-être qui
-fut beau, cette saison, et je me rappelle encore
-le visage exalté, illuminé qu'avait Marie!&mdash;on
-me pria d'attendre un instant dans la villa.
-Marie arriva bientôt de la forêt, conduisant
-elle-même un cheval très ardent, attelé à sa
-voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais
-tenir en place, et j'ai fait atteler cette bête
-qui me fatigue: j'avais besoin de mouvement
-et d'efforts, pour me dépenser joyeusement,
-je suis trop contente... François, vous savez...
-il n'y a plus de doute, maintenant... Enfin!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais quoi?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mais je suis enceinte donc!»</p>
-
-<p>Une bouffée d'émotion violente m'envahit,
-le sang me sauta aux joues! Marie me tomba
-dans les bras: ce fut l'un des plus poignants
-baisers que nous échangeâmes.</p>
-
-<p>Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir
-d'Yvonne en deuil me remplit de pitié. J'eus
-peur... Marie l'a-t-elle senti?</p>
-
-<p>&mdash;«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es
-plus heureux? Tu as des regrets?»</p>
-
-<p>Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah!
-Yvonne n'en saura rien, après tout.» Et voulant
-trouver une excuse à cette angoisse qui
-m'avait soudain crispé les traits, je demandai,
-du reste assez lourdement:</p>
-
-<p>&mdash;«Que pensera de cela le poète, Marie?»</p>
-
-<p>Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux!
-Marie bondit, puis, éclatant du plus
-beau rire, elle me répliqua tout d'un trait, la
-voix haletante et triomphale, la tête renversée,
-la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou
-Amazone étouffant d'insolence et d'orgueil:</p>
-
-<p>&mdash;«Stéphane?... Stéphane peut bien encore
-répandre trente chefs-d'œuvre par le monde, il
-n'aura toujours pas fait celui-là! Non, il ne m'a
-pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane,
-peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz,
-toujours à la suite de son infante yankee...<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span>
-Écoute, François, je dis la vérité des vérités,
-je te révèle tout, absolument tout, en cet instant:
-tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome,
-ton amour m'a profondément touchée. Peut-être
-Stéphane m'aurait-il encore reconquise, cependant&mdash;oui,
-j'ai l'audace de te l'avouer, tu vois!&mdash;s'il
-fût venu m'implorer... Mais depuis que
-je suis sûre, à présent, d'avoir cet enfant-là, il
-n'y a plus que ce gosse au monde qui compte,
-tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est comme
-si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce
-jour... Je ne te dis même pas que je n'aime plus
-Stéphane: il n'existe plus désormais, rien
-n'existe que mon petit, mon beau petit!...»</p>
-
-<p>Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment:
-«Notre petit.»</p>
-
-<p>Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette
-naissance ne pourra rien te faire oublier, mon
-pauvre et cher François. Tu as eu déjà&mdash;hélas!&mdash;une
-fille. C'est un autre bébé qui t'arrive,
-voilà tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Marie, en doutes-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, tu es encore triste, ou fâché?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas. Seulement, je songe un peu...
-Tu m'as dit qu'il n'y aurait plus rien ici-bas
-que ce petit, ou cette petite... Parole pleine de
-mélancolie pour moi... Dame!»</p>
-
-<p>Marie se mit à rire:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oh! toi, tu es le père».</p>
-
-<p>Oui...</p>
-
-<p>Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai
-certains de ses regards qui parfois m'avaient
-mesuré des pieds à la tête, regards d'éleveur
-plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je
-souffrais de tout, ce jour-là.</p>
-
-<p>Quand Marie revint à Paris, l'automne était
-fait. Parmi les arbres rouillés et dépouillés du
-Palais-Royal, les pigeons ne savaient où percher:
-ils voletaient comme des oiseaux perdus.
-Ce jardin, ce cloître plutôt, parut d'ailleurs trop
-mélancolique à la marquise Gianelli, qui, exultante
-et rajeunie, finit par louer un petit hôtel
-blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le
-meubla très gaîment, à la Groult, sans négliger
-d'en faire peinturlurer les pièces minuscules,
-selon la mode, en vert épinard, jaune papier
-d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne
-songeait qu'à rire.</p>
-
-<p>Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de
-berceau, elle se soigna, se surveilla comme une
-fleur rare, comme un phénomène prodigieux,
-s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une
-humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle.
-Ayant lu dans les journaux italiens
-que le régiment de Gianelli, revenant de Tripolitaine,
-avait été reçu en grande pompe à
-Turin, n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span>
-de s'être couvert de gloire sous le soleil
-d'Afrique? Elle ne rêvait que de réconciliations
-et d'embrassades.</p>
-
-<p>Le colonel répondit par une carte digne et
-très froide. Heureusement, car ses effusions,
-en un tel cas, eussent gêné quiconque: mais
-non pas Marie.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison
-avec la marquise Gianelli?</p>
-
-<p>Hélas! on détourne, on distrait une femme
-affairée, ou passionnée, ou frivole, une femme
-enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir ou des
-entreprises mondaines. Une jeune mère a ses
-enfants, elle dit: «Les cours... fraulein... brevet
-supérieur... gymnastique suédoise... le
-professeur de mon petit garçon...» Tout le
-reste peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.</p>
-
-<p>Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât?
-Plus rien. Son pauvre cœur était en miettes:
-morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non, cependant,
-il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais
-infiniment ma femme délicate: elle le savait
-sans doute. Mais depuis si longtemps nous
-avions secrètement divorcé, elle et moi. Un
-baiser nous eût presque choqués, c'était bien
-trop intime: et puis y tenait-elle? Si l'on veut,
-nous habitions la même maison: mais supposez<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span>
-que nous y avions chacun notre jardin, le sien
-menant à l'église, comme un clos de curé, le
-mien dévalant, bien loin de là, jusqu'à Auteuil
-en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une
-fois, n'ignorait pas.</p>
-
-<p>Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle
-d'habileté, donc?</p>
-
-<p>Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient
-de Paris. En chemin de fer, elle aura lu quelque
-roman, et notez que son goût la porte aux plus
-prudents comme aux mieux déduits. Toute
-œuvre fougueuse, toute escapade de l'esprit lui
-déplaît: une livre de rêveries lui tomberait
-aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste,
-et poursuit sa pensée au petit point, si
-l'on peut dire, ainsi qu'on brode.</p>
-
-<p>A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses,
-peut-être, mais sûrement elle aura pris le thé
-avec les Quériou, sinon telles ou telles de ses
-parentes et amies d'enfance: jugez des commérages!
-Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement
-crédule: toutefois elle répond, puisqu'on
-lui parle, et par conséquent elle examine, pèse
-et juge&mdash;un peu vite, sans doute&mdash;tant de
-scandales dont on l'entretient.</p>
-
-<p>Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon
-sa coutume, joué longuement au poker ou au
-bridge? On dit que ce ne sont point là des jeux
-de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span>
-le mensonge, quand l'autre apprend à se
-souvenir des moindres choses.</p>
-
-<p>S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne
-se sera promenée sur la pelouse, au parc ou
-dans la forêt: seule, en ce cas, puisqu'elle ne
-voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse
-Gervonier. Or, seule, elle aura supputé,
-retourné sans trêve ses chagrins, tous ses
-chagrins; de même avec Thérèse, probablement,
-et je voudrais être plus assuré que si mon
-nom fut alors prononcé, cette Thérèse l'entoura
-de commentaires sympathiques et rassurants.
-Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est trahie:
-elle exècre et méprise la marquise Gianelli,
-qu'elle nomme évidemment «mon adultère»,
-sinon pis.</p>
-
-<p>Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut:
-entendez qu'elle médite sur ses péchés&mdash;hélas!
-quels sont-ils?... ils n'ont guère de nom,
-sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi
-de méditer touchant les fautes du prochain,
-celles notamment qui la concernent, et entre
-toutes, touchant les miennes? Pour peu qu'elle
-y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses
-propres scrupules, voilà toutes mes précautions
-bien inutiles!</p>
-
-<p>A cette femme attentive et fine, rendue plus
-frémissante encore par la douleur, par la solitude,
-par la piété, pouvais-je, on le voit, cacher<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span>
-le but de mes voyages à Paris, devenus de plus
-en plus fréquents, et voire quotidiens, si mon
-service le permettait? Souvent j'y passais la
-nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.</p>
-
-<p>De quelle façon, aussi, contraindre mon visage
-à quelque expression d'intérêt, chez moi,
-lorsque Thérèse parlait ou qu'Yvonne m'observait?
-J'étais fréquemment la proie des diables
-bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais
-à ceux-ci, une ivresse irrésistible me faisait
-plus d'une fois&mdash;comme on dit&mdash;sourire aux
-anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard
-d'Yvonne.</p>
-
-<p>Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais
-vu avec la marquise Gianelli, et l'on sentait
-bien en mes paroles qu'un compagnon mystérieux
-manquait à soutenir le récit, en affirmant:
-«Mais parfaitement. Nous étions là, telle
-chose nous advint...»</p>
-
-<p>Enfin&mdash;et ceci fut certes le plus grave&mdash;le
-nom de «l'absente» disparut entièrement de
-nos entretiens. D'un commun accord, nous
-n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni
-Marie-Dorothée, ni la marquise Gianelli, ni
-même la maîtresse illustre de Stéphane Courrière.
-Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux
-encore, nous n'avons plus soufflé mot de ce
-qui, près ou loin, la touchait: la Tripolitaine
-cessa de nous intéresser, les troupes italiennes<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span>
-furent comme abolies; mon voyage à Rome...
-mais avais-je donc été à Rome? Et dans la Ville
-Éternelle, y avait-il un «monde noir», un quartier
-nommé le Transtévère, un certain palais
-dans ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect,
-«un palais», ne fut plus prononcé. Le
-professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon
-camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité,
-les avais-je positivement rencontrés? Il
-n'y eut pas jusqu'à Stéphane Courrière, sa personne,
-ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne
-se fussent changés en sujets brûlants, et tout
-aussitôt prohibés, de conversation.</p>
-
-<p>Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint
-sonner à ma porte, vers onze heures du matin.
-Il m'avait fait prévenir la veille par téléphone:
-je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière,
-dans ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant
-qu'omnipotent, le directeur sérénissime de
-<i>la Journée</i>, cet homme considérable sur le boulevard,
-au Parlement, partout, le grand consolideur
-de ministères, l'un des révérends augures
-de notre Bourse, ce potentat secret, ou
-plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine de la
-République&mdash;chez moi!... Il fallait que l'affaire
-fût d'importance.</p>
-
-<p>Or, point du tout. Il s'en venait bonnement
-me consulter, m'a-t-il déclaré tout d'abord.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a dans les papiers de Lovenjoul,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span>
-encore non classés, près de trente ou quarante
-lettres que j'adressai vers 1861, alors jeune reporter,
-à M. de Girardin, mon patron. J'étais
-curieux de revoir ces chiffons de jeunesse, dont
-le conservateur&mdash;cela se comprend assez&mdash;ne
-peut se séparer... Ah! monsieur, que d'impétuosité
-dans ma vertu politique en 1861! La
-mauvaise humeur des jeunes gens est bien entreprenante.
-Puis, avec le premier rhumatisme,
-naît la modestie.»</p>
-
-<p>M. Courrière parlait d'un ton paisible, en
-puissant chef, et tout en prêtant à ses phrases
-un tour perpétuellement et, en quelque sorte,
-gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme
-tant d'hommes notoires de cette génération
-pour qui Gambetta fut un espoir de jeunesse,
-le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr,
-et Renan l'enchantement, le délice et le maître
-de toute la vie.</p>
-
-<p>&mdash;«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il,
-j'ai souhaité d'avoir recours à vos lumières...»</p>
-
-<p>Protestations, compliments, politesses... Bref,
-M. Courrière m'apprit que <i>la Journée</i> s'aviserait
-peut-être d'entreprendre une campagne:
-le testament du duc d'Aumale était absurdement
-conçu; toute une partie infiniment vaste
-de la forêt pouvait être vendue par l'Institut;
-tant que celui-ci vendrait à de grands propriétaires
-qui traceraient des parcs, il n'y aurait<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span>
-rien de gâté dans le paysage, mais que penser
-des menues concessions et des villas du genre
-Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès
-lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à
-son défaut une entreprise particulière, prît à
-bail ou achetât d'un coup, si c'était possible,
-l'immense partie de forêt en question... Or,
-quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je
-d'un tel projet?</p>
-
-<p>&mdash;«Il est absurde, concluait M. Courrière,
-comme tous les projets. Mais quel est son
-degré d'extravagance?»</p>
-
-<p>D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit
-par la suite: son seul but ayant été, sans aucun
-doute, de me citer l'Institut, puis tout naturellement
-l'Académie française, et par là son frère
-Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard
-se fit encore plus diligent, mais aussi plus
-bourru, c'est-à-dire plus tendre.</p>
-
-<p>&mdash;«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la
-bonhomme, que le cher garçon va se marier.»</p>
-
-<p>Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est
-possible. M. Courrière reprit en souriant de
-plus belle:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui... La nouvelle n'est pas officielle
-encore, loin de là. Toutefois il n'y a plus nul
-secret, Stéphane épousera l'infante Pia. Elle a
-bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne
-tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span>
-que de savoir si ma future belle-sœur gardera
-son titre d'altesse. Quant à Stéphane, étant déjà
-prince des poètes français, il ne peut recevoir
-d'avancement... Négociations compliquées, cependant,
-et qu'un rien peut troubler!»</p>
-
-<p>Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être
-flatté&mdash;il faut tout prévoir&mdash;ou peut-être
-intéressé pour quelque autre raison moins
-simple, le directeur de <i>la Journée</i> tenait à ce
-que son frère épousât l'infante, née Clarke et
-milliardaire: il était venu me prier indirectement
-d'agir auprès de la marquise Gianelli&mdash;notre
-liaison, hélas! n'étant plus un secret pour
-personne&mdash;afin que celle-ci ne causât ni catastrophe,
-ni scandale...</p>
-
-<p>Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir,
-me prit les mains affectueusement.</p>
-
-<p>&mdash;«Envoyez-moi votre avis à <i>la Journée</i>,
-touchant cette affaire du testament d'Aumale.
-Nous en recauserons. J'en conférerai pareillement
-avec l'Institut, où Stéphane n'est pas
-sans crédit, ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec
-le petit Malestan, votre ministre à l'Agriculture:
-c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé cet enfant-là!»</p>
-
-<p>Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise
-Gianelli faisait du tapage, je risquais ma place.
-Bah! je crois, heureusement, qu'elle n'y songeait
-guère. Je lui dirais demain: «Stéphane<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span>
-se marie.» Et elle me répondrait, en extase:
-«Vous savez, François, notre fils a remué.</p>
-
-<p>&mdash;Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.</p>
-
-<p>&mdash;Car c'est un fils, j'en suis sûre...»</p>
-
-<p>Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille.
-Force m'était, par galanterie, de ne rien
-lui confier qui le rassurât, mais il dut lire sur
-mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude.
-Nous nous quittâmes, lui et moi, comme des
-amis de vingt ans.</p>
-
-<p>Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne
-cette émouvante visite:</p>
-
-<p>&mdash;«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?...
-Adolphe Courrière, oui, Adolphe Courrière en
-personne, le directeur de <i>la Journée</i>. Au cours
-d'un entretien à propos de la forêt et du testament
-d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle,
-un mariage curieux, oui, très
-curieux: celui du poète Stéphane, son frère,
-avec l'infante Pia...»</p>
-
-<p>Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine
-d'Yvonne était telle que je craignis de l'entendre
-me dire: «Cela m'est égal. Garde pour toi ces
-histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible
-s'ensuivit, et dès lors l'infante, <i>la Journée</i>,
-Adolphe Courrière, l'Académie, devinrent à
-leur tour des sujets défendus.</p>
-
-<p>C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu,
-l'habitude de nous taire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Ai-je assez souffert!</p>
-
-<p>Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner,
-vivre en face d'un fantôme muet, ou
-presque, quand chaque regard, chaque minute
-et chaque seconde de silence forment autant
-de reproches!</p>
-
-<p>J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix
-musicale, de son accent tout-puissant, de sa
-maternité, de sa fougue, de ses richesses d'âme&mdash;puis
-me trouvais soudain en face d'une femme
-serrée, murée, douloureuse, que je plaignais,
-que j'aimais avec pitié, et dont l'attitude me disait
-si net: «Tu la quittes, n'est-ce pas? Son
-odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non
-plus même mon enfant pour me consoler,
-mais seulement l'espoir d'en revoir quelque
-jour un autre... Or, ma fraîche petite fille, c'est
-fini... et plus jamais, maintenant... Cependant,
-toi, d'où viens-tu?»</p>
-
-<p>Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaider<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span>
-au moins pour moi?... Inutile. Yvonne déjà
-murmurait une prière, ou partait pour l'église.
-La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle
-ainsi me déclarer, tu vois comment je
-daigne te répondre, et où je me réfugie;
-laisse-moi, allons, ne prononce même pas
-un mot, et retourne là-bas, puisque tu oublies
-tout.»</p>
-
-<p>Quelle torture, mon Dieu!</p>
-
-<p>Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore.
-Non débridée, sa plaie l'empoisonnait.
-Un jour, j'entrai par mégarde dans une pièce,
-où elle se trouvait seule: elle pleurait.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?...
-Tu es mal...?»</p>
-
-<p>Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je
-n'ai même pas pu.</p>
-
-<p>Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la
-chambre: meilleur et plus simple, il est allé
-poser tout doucement sa fine tête sur les genoux
-d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être...
-Seulement, moi, j'ai craint la gêne,
-l'incertitude, une maladresse, l'air sournois:
-enfin, j'ai craint... Et ces larmes pourtant,
-il me parut qu'elles eussent coulé sur mon
-propre visage, et l'eussent brûlé comme du
-feu!</p>
-
-<p>Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre
-sur la pelouse de Chantilly. Telle n'était<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span>
-point sa coutume, certes, et je me sentis encore
-plus inquiet que surpris:</p>
-
-<p>&mdash;«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je
-du plus loin qu'elle put m'entendre... Yvonne
-n'est pas malade?»</p>
-
-<p>Elle accourait aussi vite que le lui permettait
-sa corpulence. J'aperçus bientôt une expression
-d'embarras maussade sur ses traits:</p>
-
-<p>&mdash;«Écoutez... euh... voici, je voulais vous
-dire... Bref, dans l'antichambre, j'ai ramassé
-cette lettre qui traînait sur les dalles... Elle se
-trouve encore dans son enveloppe, quoique
-celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle
-sera tombée de votre poche.»</p>
-
-<p>Je devins assez rouge, encore que l'on ne me
-déconcerte pas très facilement: car c'était une
-lettre de Marie, lettre bien familière, hélas!</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre
-cette missive sur mon bureau, et voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque
-autre aurait pu la prendre.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez
-lue!</p>
-
-<p>&mdash;Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par
-mégarde, un papier couvert de cette écriture,
-Dieu m'en garde!</p>
-
-<p>&mdash;Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse
-écriture?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span>
-bien la seule, à la maison, qui l'ignorerais.»</p>
-
-<p>Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse
-Gervonier. Je songeais cependant aux
-larmes d'Yvonne: le motif en était trop clair,
-parbleu!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard,
-nous parlions un jour des divorces. M. l'abbé Duregard
-est un homme jeune encore, quarante ans
-peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une
-grosse paroisse, bientôt évêque, et tout à
-l'heure archevêque, sinon cardinal: j'ai confiance
-en son avenir. Il n'y a rien en effet de
-si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que
-son intelligence, où les moindres ressorts
-jouent sans faute comme sans bruit.</p>
-
-<p>&mdash;«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les
-divorces, et elle est trop sage pour s'être trompée.
-Avouez cependant que les annulations en
-tiennent lieu.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, parce qu'elles sont très rares.</p>
-
-<p>&mdash;Vous voulez dire qu'on les compte par
-centaines.</p>
-
-<p>&mdash;Mettons cent cas de conscience, très délicats
-à débrouiller. Vous avez par contre des
-milliers de divorces: je rends hommage aux
-magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Où est la différence, quant aux jugements
-rendus? Les annulations pourraient devenir
-aussi fréquentes, et non moins étranges, que
-nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette
-mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je
-crois, mon cher abbé, qu'on peut en convenir.»</p>
-
-<p>Et notre discussion, pour cordiale et courtoise
-qu'elle fût demeurée, s'anima beaucoup.
-En riant, nous nous jetions mutuellement à la
-tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses,
-et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain,
-et comme l'abbé disputait avec la plus
-gaillarde âpreté, je lui dis:</p>
-
-<p>&mdash;«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce,
-mais comme ils s'en passent bien! Le code italien
-n'admet qu'un seul cas de dissolution d'un
-mariage, à savoir la mort d'un des conjoints.
-Cependant, là-bas, quand le problème est trop
-difficile, voici tout justement l'annulation à quoi
-l'on songe aussitôt.</p>
-
-<p>&mdash;Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent
-de cas bien définis.</p>
-
-<p>&mdash;Allons donc!... Tenez, prenons un
-exemple: une femme, très riche, a épousé,
-outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du
-moins n'a pour vivre que sa solde, que son
-traitement, si vous voulez. Or, depuis six,
-sept ans ou davantage, ils n'habitent plus ensemble...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p>
-
-<p>Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle
-preste autorité M. l'abbé ne m'a-t-il pas tout
-net coupé la parole!</p>
-
-<p>&mdash;«Mon Dieu, vous savez, comme disait
-l'hôtelier Madei, que j'ai connu à Rome: «Plus
-de roses, point de sécateur...» Vous ai-je déjà
-parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous
-qu'en plein carême...»</p>
-
-<p>Et les anecdotes de se succéder l'une à
-l'autre, vivement, allègrement. Il n'y avait pas
-à s'y méprendre: malgré toute l'agitation de
-notre entretien, l'abbé avait immédiatement
-rompu les chiens, dès que j'avais voulu faire
-allusion à Marie et au colonel Gianelli. Donc,
-M. Duregard, confident et confesseur d'Yvonne,
-se trouvait au courant de ma liaison.</p>
-
-<p>Bien mieux, je me rappelai cette autre fois
-où, tandis que nous devisions de la détestable
-invasion étrangère en France, j'avais entrepris
-de défendre les femmes cosmopolites, qui
-unissent en elles plusieurs races: «Les métèques
-simples, déclarais-je, sont bien plus néfastes,
-à cause de leurs âmes plus différentes de
-la nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi
-une femme un peu russe, un peu italienne, un
-peu française aussi...»</p>
-
-<p>Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard
-m'avait interrompu.</p>
-
-<p>&mdash;«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise.<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span>
-C'est à elle que je dois les quelques mots de
-cette langue dont je connais le sens et la prononciation.
-Avez-vous entendu un dialogue en
-danois?»</p>
-
-<p>Et comme Yvonne entrait dans la pièce:</p>
-
-<p>&mdash;«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.</p>
-
-<p>&mdash;Du Danemark», s'était hâté de répliquer
-l'abbé.</p>
-
-<p>Point de doute, il savait à merveille. Tout le
-monde savait. Et Yvonne?... Je l'offensais, je
-la peinais, je l'humiliais, elle gravissait un long
-calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon
-une plainte, une effusion?...</p>
-
-<p>&mdash;«Yvonne est la discrétion même», me
-répétait continuellement, avec admiration, Thérèse
-Gervonier.</p>
-
-<p>&mdash;«Elle est excessivement fragile, me confia
-un jour son médecin... Je la trouve usée,
-minée, consumée, et ses nerfs me semblent à
-bout. Un rien lui ferait bien du mal.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un
-pauvre square entre des maisons, s'émeut dès
-le premier printemps. A peine fait-il un peu
-moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si
-mous, si pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout
-fardé, quand nos forêts n'en sont encore qu'à
-s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à nous
-donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi
-de Paris, à cet instant qui ne dure guère: elle
-se couvrait de fourrures, et allait voir au Ranelagh,
-ou tout autour du champ de courses d'Auteuil,
-comment les jeunes feuilles se dépliaient
-en grelottant sous le soleil de mars. Elle recherchait
-la solitude, craignant de se montrer,
-elle naguère si svelte; car son bébé allait venir
-sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout
-en marchant, elle souriait et faisait des rêves.</p>
-
-<p>Je l'accompagnais dans ses promenades aussi
-souvent qu'il m'était possible. Un jour nous
-cheminions ainsi le long de cette mare d'Auteuil,
-fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui,<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span>
-sinon des convalescents, de quelques amoureux,
-et de certains provinciaux des villages
-voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.</p>
-
-<p>&mdash;«Il faut, François, me disait Marie, que ce
-petit, ou cette petite sache plus tard plusieurs langues:
-nous autres Russes, nous sommes donc
-tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce
-que l'on nous habitue au français, puis à l'allemand,
-à l'italien, à l'anglais, dès l'enfance.
-Quand j'étais une bambine, ma mère me faisait
-offrir absolument du pain sec pour mon dessert,
-dès que je bégayais en russe; mais j'avais des
-gâteaux et des fruits, si je les demandais en
-français, en italien ou en allemand: tu penses
-si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai
-demandé à table: «Mami, je veux, s'il vous
-plaît, que vous me donniez un peu de café.»
-Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais
-dire au valet de chambre, qui venait
-de Paris. Ma mère vénérable ignorait ce mot:
-mais elle fut enchantée, parce qu'il était français:
-et j'ai eu mon café. Une autre fois, je
-voulais une goutte de cognac: si tu savais ce
-que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir!
-Je fis donc ainsi défiler tous les gros mots du
-valet de chambre, par gourmandise, et c'est
-pourquoi aujourd'hui encore le langage des
-voyous, cher, me rappelle des souvenirs de
-confitures.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Avec le jeune personnage qu'on attend,
-l'on devra se méfier, s'il emploie la même
-méthode, diable!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je sais donc maintenant comment on
-dit tous les vilains mots en italien, en russe et
-en français.</p>
-
-<p>&mdash;Pas seulement les vilains, Marie charmante.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai été très bien élevée.</p>
-
-<p>&mdash;On a eu tant de peine!</p>
-
-<p>&mdash;On a fait ce qu'on a pu.»</p>
-
-<p>Nous plaisantions, nous étions très gais.
-Marie s'appuyait un peu lourdement à mon
-bras, et je veillais comme un jeune époux sur
-sa démarche ralentie et sur son corps deux fois
-précieux. Soudain, rompant une de ses phrases
-chantantes, elle m'a dit:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle...
-Qu'est-ce qu'il y a?»</p>
-
-<p>Il y avait que dans l'allée menant au petit
-lac, j'apercevais Yvonne, là, devant nous, s'avançant
-à notre rencontre, entre Thérèse Gervonier
-et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil!
-Elle nous avait certainement vus, car elle était
-devenue plus blanche que moi-même, en même
-temps qu'elle avait saisi la manche de Thérèse,
-comme pour se cramponner avant de tomber.</p>
-
-<p>Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter,
-et que devais-je faire? M'arrêter, évidemment,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span>
-expliquer que la marquise Gianelli
-se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais
-le bras afin de l'aider à marcher: mais
-Marie avait-elle l'air d'une femme malade, avec
-cette physionomie heureuse et ce rire mal
-éteint? Puis, comment allait se comporter
-Yvonne?... Et si elle se trouvait mal, car elle
-était réellement livide, elle me faisait peur.
-Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de
-Marie: et alors, le souvenir d'Hélène... Mon
-Dieu, que j'eusse voulu disparaître à l'instant,
-écrasé, en cette minute horrible!</p>
-
-<p>Quant à Marie, elle était bien tranquille.
-Voici qu'elle allait déjà vers Yvonne, résolue
-à la plus paisible cordialité. Sans doute elle
-s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable,
-innocente et déconcertante impudence:
-«Bonjour, chère madame. Votre mari a la
-bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages
-une femme qui se cache, et se cachera
-pendant une semaine encore...»</p>
-
-<p>Cependant Yvonne coupa court à tout cela.
-J'ai vu la pauvre femme, plus morte que vive,
-étreignant follement le poignet de Thérèse, je
-l'ai vue passer devant nous en baissant la tête,
-sans saluer, sans reconnaître&mdash;et son frêle dos,
-tout courbé, semblait au point de se briser,
-quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle
-s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p>
-
-<p>Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle
-fut très belle, en cette minute, et l'on pourrait
-même dire très bonne.</p>
-
-<p>&mdash;«Je comprends fort bien, me dit-elle, que
-Mme Simonin ait voulu ne pas me voir. Je serai
-bientôt mère, alors qu'elle a perdu cruellement
-son enfant. Va au plus vite la retrouver, François,
-et la consoler. Ne lui dis pas que je suis
-fâchée, ce ne serait pas vrai. Ne lui laisse même
-pas croire que je l'ai remarquée. A moins qu'elle
-n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je
-lui pardonne. Je conçois, certes, combien elle
-doit souffrir.»</p>
-
-<p>Que de magnanimité! C'en était un peu trop,
-peut-être, et Marie ne me jouait-elle pas quelque
-comédie de noblesse? Mais non, pourtant, sa
-voix trahissait tant de sérénité radieuse et béatement
-hautaine!</p>
-
-<p>Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai
-Yvonne, Thérèse me dit d'un air outragé que sa
-cousine était au lit, malade, qu'elle avait condamné
-sa porte, ne sortirait de sa chambre ni
-pour dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait
-à admettre personne&mdash;«personne»!&mdash;auprès
-d'elle.</p>
-
-<p>Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu
-le droit de renvoyer cette Thérèse à ses potions
-ou à son crochet, et d'entrer quand même. Je ne
-l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span></p>
-
-<p>Le lendemain, même consigne, le surlendemain
-pareillement. Trois jours, quatre jours se
-passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin me
-confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose:
-tout son organisme se trouve comme surmené.
-Ne la contrariez pas. Elle fait une fièvre nerveuse,
-qui s'éteindra.»</p>
-
-<p>A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant
-plus, je répliquai brutalement à Thérèse:</p>
-
-<p>&mdash;«Assez, maintenant! Je suis chez moi,
-je pense, et j'entrerai.»</p>
-
-<p>Or, Yvonne n'était point au lit, comme je
-croyais, mais étendue sur sa chaise longue, en
-peignoir: ses yeux marron avaient envahi tout
-son visage émacié, si bien qu'on les distinguait
-seuls, au premier abord, et qu'ils semblaient
-immenses, fixes et presque insoutenables.</p>
-
-<p>A peine si j'eus le cœur de parler:</p>
-
-<p>&mdash;«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis...
-enfin, tu sais, depuis le jour... au Bois...»</p>
-
-<p>Elle fronça douloureusement les sourcils:</p>
-
-<p>&mdash;«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé
-la moindre explication?</p>
-
-<p>&mdash;Je veux pourtant te la donner. C'est si
-simple... La marquise Gianelli est enceinte, elle
-aura revu malgré tout son poète...»</p>
-
-<p>Yvonne bondit, se leva presque.</p>
-
-<p>&mdash;«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui
-t'interroge? C'est stupide!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p>
-
-<p>Puis, se laissant aller sur les coussins:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore
-plus de peine... Je ne te prie pas de me
-dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas de secrets.
-Je devine toute ton existence, et tu le sais
-bien: tu m'as trompée et abandonnée à l'époque
-la plus atroce de ma vie...</p>
-
-<p>&mdash;Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai
-pas abandonnée! Je n'aurais demandé qu'à demeurer
-ce que je fus pour toi, un instant, quand
-nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en
-souviens-tu seulement?... Mais c'est toi qui
-m'as éloigné par ta froideur inouïe.</p>
-
-<p>&mdash;Je me suis toujours montrée bonne
-épouse.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta
-faute... tu ne sais pas aimer, ma petite Yvonne, tu
-n'as jamais une tendresse, une caresse... Tu ne
-t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et
-sur ton prie-Dieu!»</p>
-
-<p>Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle
-brute j'étais, pourtant! Venu pour m'approcher
-d'elle, pour l'apaiser un peu, s'il était possible,
-voici que je la tourmentais davantage. Je m'assis
-contre sa chaise longue:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais tout cela ne fait rien. Écoute,
-Yvonne... Tu es organisée d'une certaine manière,
-moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des
-amitiés plus... semblables à moi-même... ou<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span>
-moins discrètes... Mais je te le jure devant ton
-Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai pas un seul
-moment cessé de te chérir profondément. Ah!
-tu peux me croire. Je pèse mes mots, en honnête
-homme!»</p>
-
-<p>Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant
-la vérité me sortait par tous les pores: car si,
-d'une part, j'idolâtrais Marie, d'autre part ma
-femme délicate et blessée m'était en effet si
-chère, et me tenait tellement au cœur&mdash;oui,
-certes!&mdash;ainsi qu'un autre cœur saignant et
-palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie touchée,
-ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation
-qu'elle venait de prononcer là, les mains
-sur ses yeux. Elle reprit plus doucement:</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, tu es de bonne foi, je le crois...
-D'ailleurs je ne te ferai pas de reproches. La
-Providence est juste. J'ai dû mériter un peu de
-ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment
-sans doute avec une frénésie... Cela m'échappe.
-On ne parle pas comme on veut: moi, les mots...
-certains mots... ils m'intimident... ils se gonflent
-dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient
-pourtant bien montés de mon âme tout de
-même... Tu as l'air de me reprocher ma piété...</p>
-
-<p>&mdash;Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et
-souvent je l'envie.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne comprends pas ce que nous appelons
-l'oraison, nous autres, les tristes: ce sont<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span>
-des phrases toujours pareilles, qu'on répète
-machinalement, mais si tu savais comme on se
-laisse aller, sans qu'il soit besoin de paroles,
-et comme on se jette aux bras du bon Dieu,
-pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il
-nous envoie, et pour crier qu'on a confiance,
-qu'on le sait là! Ah! c'est de l'amour, cela!...»</p>
-
-<p>Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque
-tout de l'autre amour, celui qui est puissant,
-aventureux et sublime! Il n'y avait rien à lui
-répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:</p>
-
-<p>&mdash;«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses?
-Il faut me laisser, François. Je ne vais pas
-causer un drame: ce n'est pas de mon goût. Il
-ne saurait être question de divorce, car je suis
-bonne chrétienne, ni même de séparation: je
-continuerai d'habiter ici. Seulement je ne
-veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons
-plus nos repas ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...</p>
-
-<p>&mdash;Tu me demandes vraiment pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir
-deviné ma vie, et jusqu'ici tu ne m'avais pas
-habitué...»</p>
-
-<p>Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce la même souffrance pour moi,
-maintenant? Tout récemment encore, je savais
-ta liaison, oui... Mais à présent je verrai toujours
-une figure d'enfant auprès de toi, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span>
-la marquise Gianelli... Tais-toi! Pas de
-mensonges!... Cet enfant, ce sera le tien, le
-tien&mdash;et pas le mien, car je l'ai perdue, moi,
-ma petite fille! Je n'avais qu'une pauvre
-petite, ma toute jolie petite, et elle m'a été
-reprise. Tu pourras regarder un autre enfant.
-Il te consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela,
-je ne peux pas, je ne peux pas... Il me semblera
-toujours que tu m'apportes le babil d'un
-autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner
-cela, qui est au-dessus de mes forces...»</p>
-
-<p>Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme
-à l'agonie: je ne ramenais de toutes parts, sur
-moi, qu'un vrai manteau de glace. Tout se perdait
-dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau,
-l'horreur de torturer la mère douloureuse,
-la femme si fragile, ensuite mon bel amour,
-Marie et sa joie provocante... Yvonne leva les
-yeux un instant:</p>
-
-<p>&mdash;«Et puis cette femme, qui t'aura donné
-un fruit de ton sang, ton propre sang! Un
-enfant, qui vient de toi!»</p>
-
-<p>Le silence&mdash;atroce!</p>
-
-<p>&mdash;«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis
-infirme.»</p>
-
-<p>Elle retomba, les mains jointes, priant de
-toute son âme.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est un garçon!... Venez vite.»</p>
-
-<p>J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier
-mélange de malaise et d'émotion. Après
-des années de soins et de soucis, après qu'on
-a pris mille peines afin de parfaire, autant
-qu'il est possible, le corps et l'âme d'un jeune
-éphèbe, ou voire d'un simple galopin qui déjà
-traîne ses culottes à l'école, certes l'on peut
-déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier,
-mon propre enfant.» Mais on ne se sent
-pas au même degré le père d'un bébé, et surtout
-qui vient de naître. On se trouve au plus
-l'associé de la maman, et encore un associé qui
-ne travaille guère, une sorte de simple commanditaire.</p>
-
-<p>Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car
-enfin, ne passant même point franchement pour
-l'auteur responsable et avoué de l'enfant, je
-jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span>
-caché... Ce qui ne m'empêchait point d'avoir
-le cœur bouleversé, et de l'aimer d'avance, ce
-petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée
-du premier cri que j'entendrais&mdash;et tout
-bas, humble et déchiré, je demandais pardon
-de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et
-à Yvonne, que je n'avais pas revue.</p>
-
-<p>Dès le vestibule, Romilda, la femme de
-chambre, me dit d'un air radieux:</p>
-
-<p>&mdash;«Il est <i>souperbe</i>!»</p>
-
-<p>Je montai quatre à quatre. La garde vint me
-chercher.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout s'est passé à merveille, et le docteur
-est enchanté.»</p>
-
-<p>J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait
-doucement. Elle avait vraiment l'aspect d'une
-belle idole, au milieu de ses dentelles, une
-merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux
-éblouissants toutefois et comme en extase.</p>
-
-<p>La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je
-me penchai sur les fines lèvres exsangues.</p>
-
-<p>&mdash;«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»</p>
-
-<p>La petite chose rougeaude, grimaçante et
-fragile reposait dans son berceau, que surveillait
-une fraîche nourrice. Voilà donc mon fils!...
-J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je
-m'étais dit, devant un autre berceau tout
-pareil: «Et c'est là ma fille!...»</p>
-
-<p>Un moment, cet être minuscule déplissa un<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span>
-peu la peau de son visage boursouflé: alors
-apparurent des prunelles plutôt obscures et
-quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il
-a tes yeux.»</p>
-
-<p>Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup
-d'amour dans cette phrase. Il s'y trouvait du
-moins une douceur immense, et les larmes les
-plus exquises de ma vie, peut-être, me sont
-venues sous les paupières.</p>
-
-<p>De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon,
-secrètement, à Yvonne en deuil, qui souffrait,
-là-bas.</p>
-
-<p>Et pourtant...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Les devoirs s'affrontent et se combattent, on
-le sait. «Fais ceci», dit l'un. «Au contraire,
-fais cela!» ordonne l'autre aussitôt. Il en est
-un, le plus urgent peut-être, en tout cas le
-plus doux: «Cause le moins de peine possible
-à ceux qui t'entourent...» Combien de fois me
-suis-je répété, dans ma détresse, ces paroles
-toutes frissonnantes de pitié?</p>
-
-<p>Yvonne se tenait parole: pendant un mois
-et plus, je ne l'ai pas vue. Elle prenait ses repas
-dans sa chambre: nulle surprise, d'ailleurs,
-n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci
-n'ignoraient point que leur maîtresse, de
-santé très délicate, eût besoin de grandes précautions.
-Or je travaillais le matin, ou courais
-les bois; je déjeunais à tout moment, en deux
-minutes, d'un œuf à la coque et d'une côtelette;
-et je dînais à neuf heures, en arrivant de
-Paris&mdash;quand je rentrais pour dîner. Un tel
-régime était bizarre autant qu'incommode, si
-bien que je prenais mes repas tout seul. Voilà<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span>
-du moins ce qu'autrui devait penser, ou ce qu'il
-lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé
-bienveillant.</p>
-
-<p>Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg
-élégant, situé dans le plus gracieux pays de
-France. Toutefois, on y a établi un golf, où viennent
-chaque jour se désennuyer les hobereaux
-de Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires
-des belles demeures élevées parmi
-ces bois charmants. Ces derniers n'ont pas une
-conversation fort abondante, si bien qu'il y a
-pour eux une grande consolation à pouvoir relever
-de quelques fermes jugements, touchant
-la conduite du prochain, leurs propos habituels
-sur les cousinages, les mariages et le malheur
-des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies
-vont tout naturellement à la cuisine, puis
-chez l'épicier, la mercière et le sacristain: c'est là
-sans doute que Thérèse Gervonier les recueillait.</p>
-
-<p>Car j'étais dorénavant un objet de honte et
-de scandale pour la pauvre fille: le dégoût
-éclatait dans ses yeux, dès qu'elle m'apercevait.
-Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon
-compte, sans nul doute, «dans le pays», ainsi
-que disaient les commères!</p>
-
-<p>Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire
-envié: point encore quadragénaire, et déjà inspecteur
-adjoint, trois galons d'argent sur mon
-uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span>
-à quarante minutes de Paris... Il ne faut pas
-tenter le diable: il est trop piquant, pour plus
-d'un, de relater les coquineries et voire les
-crimes qualifiés d'un intendant de la République
-et d'un officier de l'Institut de France. Ce
-sont là de jolies anecdotes, qu'il suffit de conter
-sur un certain ton amer et résigné pour paraître
-finement fronder l'État.</p>
-
-<p>Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf.
-Elle entraînait souvent Yvonne à prendre le thé
-devant les <i>links</i> de Vineuil, où les dames de
-Chantilly tenaient leurs parlements. La grande
-réserve d'Yvonne et son bon esprit lui valaient
-l'absolution&mdash;millionnaire ou titrée, elle eût
-atteint l'estime&mdash;de quelques hautes matrones.
-Mais si l'on voulait bien oublier ainsi, avec une
-extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût qu'une
-pauvre petite dame, assez triste et pas trop
-riche, de quelles poignées de mains trop chaleureuses
-et impitoyablement compatissantes
-ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette
-terrible bienveillance! Au golf comme partout,
-n'est-ce pas, on n'a rien pour rien.</p>
-
-<p>Bref, par ma faute, que je fusse présent ou
-absent, que l'on fît indirectement allusion à ma
-personne et à la passion radieuse qui ensorcelait
-ma vie, ou que l'on en parlât tout cru,
-Yvonne souffrait toujours davantage&mdash;et je n'y
-pouvais rien.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p>
-
-<p>Non!... Car enfin, devais-je rompre avec
-Marie?</p>
-
-<p>Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête
-ronde» dira qu'il l'eût fallu. Je me le disais à
-moi-même tout le jour. Je me déclarais: «Marie
-n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant.
-Tu as accompli ta besogne auprès d'elle,
-ton rôle est terminé. Le petit sera riche et bien
-soigné... Tu peux à présent te retirer, mon garçon,
-et rentrer dans ta maison dévastée.»</p>
-
-<p>Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise
-Gianelli, pour qui toutes les gênes entravant
-le commun des mortels étaient comme
-abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant
-elle, et je lui eusse adressé la parole en
-ces termes: «Madame, vous êtes pour moi ce
-qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre
-et de plus charmant. A mes yeux, vous planez
-au-dessus du monde. En outre vous m'avez
-fait l'honneur de me donner un fils de votre sang,
-et vous voulez même bien me témoigner avec
-sincérité, je le crois, à moi forestier obscur et
-infime, un peu de cet amour qui combla naguère
-les vœux d'un poète illustre. Il ne serait
-pas un homme, d'âme un peu relevée, pas un
-artiste digne de ce nom, pas un délicat qui
-n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous
-quitte, je vous abandonne, vous et notre enfant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni
-quelque sujet de plainte?</p>
-
-<p>&mdash;Pas le moindre, bien au contraire...
-N'importe, je vous laisse, à cause d'Yvonne, ma
-femme.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon
-en sa faveur, alors que je vous aime, et qu'elle
-n'en a pas moins, malgré tout, la meilleure
-part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés,
-ingrat, puisqu'elle porte ton nom, et puisque
-tu la chéris profondément, je ne l'ignore pas...</p>
-
-<p>&mdash;Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que
-notre enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme
-irrésistible me préfères-tu donc là? Elle t'aura
-prodigué des marques bien éclatantes d'amour?</p>
-
-<p>&mdash;Rien de cela. C'est un être malheureux
-et contracté, incapable d'une caresse. Elle vit,
-elle a vécu entourée de dévotes et de femmes
-sans prix.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»</p>
-
-<p>Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire
-je ne l'avais aussi parfaitement idolâtrée!
-Il y avait un air, autour d'elle, qui m'était
-plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse
-des belles îles pour les bêtes de ces
-terres lointaines.</p>
-
-<p>Enfin, après avoir longtemps tenu de tels
-dialogues imaginaires, je prenais le train pour<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span>
-Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré chez Marie,
-au fond de son jardin grand comme un mouchoir
-et brodé de mille tulipes, que je tombais
-en pleine joie. La cuisinière, la femme de chambre
-Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie
-et la nourrice formaient un parti dans lequel on
-prétendait, non sans s'attendrir, que le bébé
-ressemblait incroyablement à sa mère. Une autre
-faction, composée du chauffeur et de la jeune
-miss anglaise, affirmait que le petit avait sans
-doute certain air de famille, rappelant fort la
-marquise Gianelli, mais qu'à première vue pourtant
-l'on songeait surtout au père: et le piquant,
-c'était que ce père, on ne le nommait point,
-par une sorte de convenance.</p>
-
-<p>&mdash;«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss,
-que c'est tout le portrait du père?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être
-les yeux noirs, voilà tout: en quoi il a bien tort,
-d'ailleurs.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon
-fiancé aussi avait les yeux comme le charbon.»</p>
-
-<p>Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se
-trouvait douée de cet accent «palace», qui se
-transforme si aisément en tout ce que l'on peut
-souhaiter de plus sympathiquement anglais.
-Elle évoquait sans cesse la mémoire de son
-fiancé, mort au Cameroun, «dans une exploration»,
-disait-elle fièrement: mais entendez<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span>
-dans l'armée prussienne, enfin sous le casque
-à pointe. Frida, mince, menue et vive, semblait
-extraordinairement jeune: néanmoins, vêtue
-désormais en <i>nurse</i>, elle était devenue la gouvernante
-du petit, et surveillait la nourrice, solide
-et austère gaillarde qui semblait avoir, en réalité,
-presque deux fois l'âge de cette <i>nurse</i> pour
-rire.</p>
-
-<p>Quant à Marie elle-même, posée entre les
-deux partis en lutte, elle trahissait tantôt celui-ci,
-tantôt celui-là, selon son humeur du moment:
-mais tout son cœur était avec le camp
-de Frida.</p>
-
-<p>&mdash;«Et pourtant, affirmait la femme de
-chambre Romilda, le <i>bambino</i>, quand il veut
-téter, se fâche déjà comme madame quand elle
-attend!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne
-pleure, que je sache.</p>
-
-<p>&mdash;Madame croit cela.»</p>
-
-<p>Cette Romilda était familière, et souriait toujours:
-Marie l'aimait beaucoup, et la destinait,
-elle aussi, au service particulier du bébé, car
-un enfant ne doit avoir autour de son berceau
-que des visages heureux. Elle considérait avec
-effroi l'air si grave de la nourrice: et j'en venais
-à prendre celle-ci presque en grippe, moi
-aussi.</p>
-
-<p>Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span>
-maintenant assez bien à une <i>nursery</i>:
-il n'était plein que de hautes chaises, de voitures
-à bras, de «moïses», de jouets et de hochets.
-Quatre pièces au moins en avaient été
-repeintes des plus fraîches couleurs: des frises
-puériles et ravissantes, représentant des bergeries
-et des soldats de bois, couraient sur les
-murs. Il n'était question que d'antisepsie, de
-laitages, de promenades savamment réglées, et
-l'on n'entendait que gazouillements divers, roulades
-imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient
-d'égayer le précieux petit être enrubanné
-et couvert de dentelles.</p>
-
-<p>Le baptême prochain prenait les proportions
-d'un événement immense. Devant la loi, l'enfant
-devait, vaille que vaille, se nommer Gianelli,
-les parents n'étant pas divorcés: mais quel serait
-le prénom?</p>
-
-<p>&mdash;«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait
-Tiberge, ainsi que le maréchal, prince de La
-Canée. C'est là un nom légendaire dans ma famille.
-Je veux que mon fils le porte: il en est
-digne.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais donc ce que je dis. Mon fils
-s'appellera Tiberge. Mais je veux aussi qu'il
-s'appelle François.</p>
-
-<p>&mdash;Une fantaisie.</p>
-
-<p>&mdash;Caprice. Il faut me passer ça.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Passons... Par conséquent Tiberge-François.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera
-encore Marie, comme sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Marie-Dorothée, en ce cas.</p>
-
-<p>&mdash;Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie
-tout court. C'est un nom qui me fait songer à
-beaucoup de tendresse, cher, Marie-Dorothée
-n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»</p>
-
-<p>Que pouvais-je répondre, quand mon cœur
-se gonflait comme un fruit gorgé de sève?
-Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie
-femme, certainement!</p>
-
-<p>Et bientôt elle reprenait:</p>
-
-<p>&mdash;«Puis, dans un an ou deux, je mènerai
-notre Tiberge en Russie, afin de montrer à sa
-grand'mère combien il sera beau!»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup
-tout ce bonheur?</p>
-
-<p>Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci,
-peut-être: «Adieu, je ne t'aime plus, ma chère,
-je ne suis plus en goût.»</p>
-
-<p>Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût
-pas été trop laide, en effet.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Vers le temps où l'on commença de promener
-plus longuement Tiberge-François-Marie Gianelli,
-mon fils, voici ce qui arriva.</p>
-
-<p>Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître
-à table. Je ne sais pourquoi, et l'on pense
-bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il ne m'est permis
-que de supposer, mais j'imagine qu'une si
-longue retraite aura semblé un peu «théâtre»
-à son goût très pur. Elle avait un cœur étrangement
-susceptible, que le romanesque blessait.</p>
-
-<p>Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois
-haussé pieusement les épaules, en songeant que
-toutes ces fadaises n'importent guère au salut,
-en somme, et que les pires contraintes sont des
-mortifications particulières, dont une bonne
-chrétienne doit plutôt remercier le ciel que
-d'en témoigner à autrui une rancune exagérée.
-Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours
-presque tout ignoré d'Yvonne, hélas!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p>
-
-<p>Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts
-dans la salle à manger.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a du monde? ai-je demandé à la
-femme de chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Madame a dit de mettre son couvert et
-celui de Mlle Gervonier.</p>
-
-<p>&mdash;Ah?... Bien.»</p>
-
-<p>Et peu après Yvonne est entrée, suivie de
-Thérèse. Mon premier mouvement eût été de
-me jeter vers elle, et de lui crier: «Merci!...»
-Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres
-tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi
-de voir ma femme si pâle et si vieillie&mdash;elle
-n'avait pas vingt-sept ans!&mdash;que je demeurai
-muet sur place.</p>
-
-<p>Elle me dit légèrement, en détournant les
-yeux: «Bonjour, François», et s'assit sans plus
-attendre. Puis nous parlâmes du temps, de la
-forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait
-près de la gare. Ce fut seulement après dix
-minutes, peut-être, qu'elle fit, en enchaînant
-deux phrases: «Il valait mieux déjeuner et
-dîner à table. C'était trop incommode pour le
-service.» Et rien de plus.</p>
-
-<p>Vers le dessert, je signalais d'imbéciles
-coupes d'arbres, que la commune de Lamorlaye
-ne cessait d'ordonner çà et là.</p>
-
-<p>&mdash;«Il y a, disais-je, tout un rang de saules
-charmants et de peupliers qui est vendu. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span>
-vont y mettre la cognée. Vous devriez aller
-voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons. Tu photographieras les condamnés,
-Thérèse: c'est un souvenir.»</p>
-
-<p>A ce mot de photographie, je dressai l'oreille.
-Il me parut d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras
-autour de la table. Ainsi, Thérèse faisait
-maintenant de la photographie? Elle possédait
-un appareil?... Rien de si naturel, assurément.
-Toutefois je n'en avais encore jamais entendu
-parler.</p>
-
-<p>N'importe, le fait ne présentait nulle gravité,
-et presque aussitôt je n'y songeai plus.
-Nous causâmes ensuite d'une route neuve, des
-incendies de Chantilly, des pompiers, que
-sais-je?... Après quoi, Yvonne me quitta, toujours
-calme, toujours froide&mdash;et bientôt je
-roulais vers Auteuil.</p>
-
-<p>Là je trouvai Marie en contemplation: assise
-sur un fauteuil bas, elle regardait, émerveillée,
-le poupon Tiberge qui pleurnichait doucement
-sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir
-cerise brodé et doublé de violet évêque, elle
-étincelait dans cette chambre jaune et blanche,
-elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.</p>
-
-<p>&mdash;«Je suis donc si contente, me dit-elle,
-parce que Tiberge sera certainement beau. Mais
-oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu, d'ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span>
-qu'il soit splendide! Vous verrez, cher&mdash;à
-cause de la nourrice, elle ne me tutoyait pas&mdash;vous
-verrez quelle merveille, et chacun verra,
-plus tard. Il sera de ceux qu'il faut aimer
-aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains
-s'inscrit très clairement sur leur visage, et il
-faut être bien étourdi, ou regarder bien mal,
-pour prétendre qu'on ne doit pas juger les gens
-sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à
-son aïeul le grand maréchal&mdash;ou à l'Empereur!
-Dès maintenant, d'ailleurs, on le remarque.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en suis pas surpris.</p>
-
-<p>&mdash;Vous prononcez cela avec votre insupportable
-petit ton démodé... Oui, M. Adolphe
-Courrière aussi, qui est très vieux, se moque
-toujours... Mais interrogez nounou que voici,
-tenez! Demandez-lui si, pas plus tard qu'avant-hier,
-une dame n'a pas sollicité qu'on lui laissât
-faire la photographie de Tiberge. Répondez,
-nounou.»</p>
-
-<p>De nouveau, ce mot me frappa singulièrement:
-voici donc la seconde fois qu'il me surprenait
-ainsi, aujourd'hui même.</p>
-
-<p>La nourrice offensée me regarda sévèrement:</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi donc que Monsieur ne veut
-pas croire ce que Madame lui dit? C'est vrai
-comme le bon Dieu que sur une pelouse de la<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span>
-Muette, au Bois, une dame était en train de
-prendre des photos, avec un kodak, et que
-moi, je marchais de long en large avec bébé,
-dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous
-regardions la dame, qui venait d'arriver là derrière,
-elle s'est présentée devers nous, très
-poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la
-miss, voici un beau bébé. Voulez-vous que je le
-photographie?» Mlle Frida, du premier coup,
-était interloquée. Mais moi, j'ai jugé qu'on trouvait
-le petit tout beau, et que Madame serait
-contente, et je lui ai arrangé son voile pour
-qu'on tire bien ses veux, vu que c'est ce qu'il a
-de mieux.»</p>
-
-<p>J'étais bouleversé par un étrange soupçon.</p>
-
-<p>&mdash;«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas
-dû. Quelqu'un, en somme, que vous ne connaissiez
-pas... Et comment était-elle, cette personne?
-Décrivez-la-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, c'était une bonne dame très
-bien. Ah! bien sûr, pas mise comme Madame,
-ni aussi plaisante... Mais très bien.</p>
-
-<p>&mdash;Grosse?</p>
-
-<p>&mdash;Pas une astèque non plus. Elle était
-comme qui dirait trois fois moi. Une femme
-d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne
-peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les
-foies, Monsieur doit bien le comprendre.»</p>
-
-<p>Semblais-je donc à ce point troublé, que<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span>
-Marie me demanda gaîment si, à mon tour, je
-craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par
-amour?</p>
-
-<p>Ma première course, le lendemain matin,
-fut de descendre chez le plus proche photographe
-de Chantilly, qui demeurait à côté de
-mon logis. Je pris un air bien détaché:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est vous, lui demandai-je, qui développez
-les clichés de Mlle Gervonier?»</p>
-
-<p>Je tremblais qu'il ne me répondît négativement,
-ou qu'il n'éludât la question. Or, à mon
-grand soulagement, il sourit avec complaisance:</p>
-
-<p>&mdash;«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais une épreuve de ce cliché fait
-tout récemment, et qui représente un bébé dans
-sa voiture. Vous avez encore la pellicule?
-Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier.
-Veuillez attendre un moment...»</p>
-
-<p>Il était parti vers son laboratoire. Certes,
-Thérèse connaîtrait ma démarche: eh bien!
-je la prierais une bonne fois de cesser ses
-besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt
-n'était pas d'insister, non plus que celui
-d'Yvonne: pourquoi risquer un éclat, ou quelque
-scandale?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p>
-
-<p>Le photographe revint bientôt, me tendant le
-cliché: en effet, voici Tiberge parmi ses dentelles,
-je reconnaissais ses yeux clignotants
-sous son front surpris, sa minuscule bouche
-ouverte...</p>
-
-<p>Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une
-vague commande au photographe: j'aurais sangloté
-sous ses yeux! Ainsi donc, secrètement,
-humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne
-envoyait faire par fraude le portrait de ce petit,
-afin de le voir au moins, et qui sait? de chercher
-sans doute quelque douloureuse ressemblance...</p>
-
-<p>Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je
-me sentais comme écartelé. Je souffrais trop.</p>
-
-<p>Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus
-bien fermement à mettre un terme à ce douloureux
-martyre. Le calvaire d'Yvonne n'avait que
-trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus.
-Mais d'autre part, il eût été indigne que Marie
-se vît abandonnée, ou injustement offensée...
-Que faire, enfin?</p>
-
-<p>&mdash;«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon
-brutal ami Denis Claudion, une belle ruse, une
-terrible et cruelle ruse... s'il le faut!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge,
-mon fils. J'y assistai en invité, car je ne
-m'y trouvais ni comme père, ni même&mdash;par
-décence&mdash;comme parrain. Le député Fata,
-de passage à Paris, et grand ami de la marquise
-Gianelli, avait accepté de remplir cet office.
-Quant à la marraine, elle n'était autre qu'Isabelle
-Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange
-des <i>Sabots</i>: elle et Marie s'aimaient extrêmement.</p>
-
-<p>Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle
-ailleurs qu'à la scène, s'était honnêtement vêtue
-de violet et d'amarante, et souriait de toutes ses
-dents si fraîches sous un petit pétase de tulle
-également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot.
-Mme Isabelle apportait une bonhomie
-joyeuse à contrefaire la maman, donnant des
-avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice,
-ce qui ne l'empêcha point de réciter son credo
-avec une gravité saisissante pendant la cérémonie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p>
-
-<p>Par contre, le député Fata se fût trouvé fort
-empêché d'en faire autant, n'ayant eu que trop
-loisir d'oublier les textes sacrés durant les cinq
-ou six années qu'il avait consacrées à une politique
-terriblement anticléricale au Parlement
-italien. Néanmoins, un peu ému de se voir debout
-et tête nue dans une église, il tint à y
-surprendre quiconque par son recueillement,
-et ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura
-point par moments. En somme, pleurer n'est pas
-voter.</p>
-
-<p>Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche
-de déesse qui danse, et la ligne admirablement
-heureuse et svelte de ses hanches
-qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche,
-serrant sa robe à fines rayures. Autour de son
-cou charmant, elle avait noué un foulard rouge,
-qui lui servait de col: une <i>cow-girl</i>.</p>
-
-<p>Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie
-Gianelli, mon fils? C'était bien l'enfant Jésus
-tel qu'on le promènerait dans une procession à
-Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons,
-un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria
-seulement pas une fois, mais se montra paisible
-en ses atours splendides. Je crois, oui, je
-crois avoir rencontré plusieurs fois le regard
-stupéfait de ses yeux mobiles, ses yeux décidément
-bien noirs à présent... Me suis-je
-trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span>
-volontiers: il est vrai que je guettais si
-jalousement la moindre trace d'attention au fond
-de ces pupilles légères!</p>
-
-<p>&mdash;«Un bien beau jour! murmura, tout attendri,
-le parrain à mon oreille... Ces cérémonies
-me touchent jusqu'au fond du cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata,
-de parler contre elles.</p>
-
-<p>&mdash;Non pas, non pas!... Je veux seulement
-que le Saint-Père vienne voter, à Rome, comme
-le premier citoyen de son quartier, voyez-vous.
-Je suis un esprit évangélique, au contraire: or
-il faut rendre à César tout ce qui est à César.
-Mais le son d'une cloche me donne les larmes,
-et si je me rappelais toutes les prières, je les
-réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro.
-Ce serait pour le plaisir.»</p>
-
-<p>Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil.
-Marie avait orné sa table avec des fleurs
-corail et blanches. D'un bout à l'autre couraient
-des guirlandes de cerises, et sur la nappe des
-branches d'orchidées candides semblaient s'élever
-au milieu de pivoines pressées, puis retomber
-et neiger mollement en ces coupes écarlates.
-Je prétendis rappeler poliment à Mme
-Isabelle son fameux costume incarnat du premier
-acte des <i>Sabots</i>. Mais elle poussa de
-véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oh! surtout, n'allez pas me parler
-théâtre!»</p>
-
-<p>Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se
-lança dans une appréciation fiévreuse de différents
-modèles pour les voitures d'enfant.</p>
-
-<p>Cependant la vue de tout ce rouge, marié
-triomphalement à tant de blanc, excitait beaucoup
-l'esprit ardent du député Fata:</p>
-
-<p>&mdash;«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient
-le visage de Sylla, quand ce dernier
-faisait le siège d'Athènes. Tous ces <i>greculi</i> montaient
-sur les murailles, et insultaient le terrible
-général en le comparant à une mûre roulée
-dans la farine... Lui, cependant, prit la ville, et
-fit bien.»</p>
-
-<p>Fata nourrissait en effet une haine furieuse
-contre les Grecs, avec lesquels il déclarait que
-l'Italie devait en finir une bonne fois. «Des
-schismatiques!» répétait-il avec mépris.</p>
-
-<p>Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait
-pour le remaniement de la Méditerranée&mdash;je
-crois qu'il voulait Nice, entre autres,
-et peut-être Marseille,&mdash;et que Mme Isabelle
-eut dit à Marie tout ce qu'elle savait
-touchant les voitures d'enfant, les bouillies,
-les premiers pas et les premières dents, le
-moment vint de se séparer: ce ne fut pas
-toutefois sans avoir admiré une fois de plus les
-cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span>
-La marraine et le parrain s'étaient montrés
-généreux, et j'avais fait de mon mieux.
-Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque
-anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier
-d'or; les deux précieux bibelots reposaient
-mystérieusement sur un coin de la table. Et
-chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»</p>
-
-<p>&mdash;«Cela vient d'Italie», répondit simplement
-Marie.</p>
-
-<p>Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant
-laissé partir Mme Isabelle avec le député, j'interrogeai
-Marie:</p>
-
-<p>&mdash;«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment?
-Y a-t-il un secret?</p>
-
-<p>&mdash;Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté
-ici ces deux brimborions. Seulement, si quelqu'un
-veut croire à un don du colonel Gianelli,
-eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne
-dirai pas le contraire. Je ne dirai rien.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata
-ne vont pourtant s'imaginer que le colonel est
-le père de leur filleul.</p>
-
-<p>&mdash;Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit:
-«Je vis séparée de mon mari, vous ne l'ignorez
-pas, mais je m'adresse à votre amitié pour
-baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque
-je n'ai pu divorcer, selon la loi. Ne me posez
-aucune autre question.» Ils se sont montrés<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span>
-discrets et affectueux. Je leur en suis profondément
-reconnaissante.</p>
-
-<p>&mdash;N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, François, combien tu es modeste
-pour Tiberge! Moi, je veux qu'il ait tout
-ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en effet
-tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à
-mon bien-aimé père, déjà riche: alors je vais
-tâcher de devenir encore plus riche, pour Tiberge.
-Je lui donnerai plus tard tous les maîtres
-possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes
-les sciences, tous les talents. Je m'efforcerai
-qu'il connaisse aussi tous les bonheurs, mon fils
-admirable!... Et afin que sa naissance même ne
-lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà
-à laisser entendre&mdash;au hasard, tant pis!&mdash;que
-le colonel le verrait sans colère, puisqu'il
-adresse de Turin un cadeau... ou du moins je
-permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!...
-Tu me sais libérée de toute croyance. Je
-m'étonne devant quiconque a la foi: cela ne me
-semble pas concevable. Pourtant voici mon fils
-baptisé chrétiennement, afin qu'il ne puisse
-même pas me faire grief plus tard de lui avoir
-épargné cette cérémonie, si un jour il y tient...
-s'il veut aller à l'église...</p>
-
-<p>&mdash;Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?</p>
-
-<p>&mdash;Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span>
-messe, comme je le conduirai en Sorbonne, et
-comme aussi aux courses et au stade, à Rome
-et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement
-heureux: et je désire qu'il choisisse la
-façon dont il préférera être heureux, donc,
-cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»</p>
-
-<p>Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand
-chagrin, ou plutôt un découragement immense.
-Je me sentais si loin de ce petit, mon fils, à qui
-l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout
-cela m'échapperait, passerait bien au-dessus de
-moi, et s'envolerait au delà de mon pauvre
-coin de France. Je flairais de nouveau, parmi
-les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette
-bouffée de «bon plaisir» russe, d'art cosmopolite
-et de luxe raffiné, qui eussent bien
-mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane
-Courrière, qu'à celui d'un forestier
-obscur et modeste... Et cependant, mon premier
-enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second...
-Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra
-même pas me nommer.</p>
-
-<p>Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon
-souvenir éblouissant, ma compagne merveilleuse,
-mon amie de prix, ma femme, ma seule
-femme... car l'autre!... Avec quel enchantement
-je m'abandonnais à la musique adorable
-de ses <i>donc</i>, de ses <i>exactement</i>, de ses <i>cher</i>, au<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span>
-bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses
-belles mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent
-que Tiberge était né, sinon son affection
-parfaite et quelques riantes caresses, quand
-son caprice le voudrait? J'allais par conséquent
-passer ma vie agenouillé devant cette insoucieuse
-idole&mdash;alors qu'Yvonne douloureuse
-pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque
-minute, par notre faute encore, évoquait le
-deuil irréparable...</p>
-
-<p>Allons! assez, maintenant! Je me rappelai
-encore les paroles de cette sympathique brute de
-Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, commence
-immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et
-puis ces mots également: «Une belle ruse, une
-audacieuse ruse de guerre... le courage indomptable
-qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au
-bout, et la mener à bien!...»</p>
-
-<p>Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie,
-quitter Marie, et puisque, d'autre part, il m'était
-intolérable de torturer davantage Yvonne&mdash;eh
-bien! il me fallait donc prendre mon parti.
-Marie, profondément aimée, me tenait par toutes
-les fibres de l'âme et toutes les papilles de la
-peau. Et il y avait Tiberge... Bon! le sacrifice
-serait atroce, et j'en mourrais, à la longue...
-Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux
-flétris d'Yvonne et ses traits de martyre, sa
-silhouette déjà cassée, son pas furtif sur le<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span>
-chemin du cimetière... Marie, d'autre part,
-berçait son fils&mdash;notre fils&mdash;entre ses bras,
-elle n'avait plus besoin de moi: mon devoir
-était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...»
-Mais oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et
-me voici.</p>
-
-<p>Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour,
-depuis longtemps, et ma tendresse pour elle
-s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot
-abominable: «C'est mon devoir...» En outre,
-elle est fine: elle va hausser l'épaule, ou se
-méfier.</p>
-
-<p>Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons
-bien.</p>
-
-<p>Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la
-vilenie?...</p>
-
-<p>A moins cependant qu'elle ne me chasse
-elle-même, ou ne s'en aille la première, railleuse,
-en détournant la tête...</p>
-
-<p>Et Tiberge?</p>
-
-<p>Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera,
-il vivra très heureux, très riche... Au lieu
-que l'aînée, hélas!... toute pâle et menue entre
-deux brassées de fleurs...</p>
-
-<p>Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin,
-devant ma seule conscience, pour cette douloureuse
-et close Yvonne, je renonce à tout ce que
-je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des
-heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span>
-volonté est forte et affûtée, comme une épée.
-Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je
-dois faire. Et je commence sur-le-champ.</p>
-
-<p>Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt
-rentré à Chantilly, j'ai pris dans ma bibliothèque
-un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur
-les jardins à la française, et l'ai fait porter à
-M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager
-celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume
-traitant d'une matière qu'il entendait parfaitement.
-De fait, M. Duregard, premier vicaire de
-Chantilly, connaissait mieux que quiconque les
-plantes de parc et la décoration des parterres:
-il m'avait vingt fois surpris à ce sujet.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p>
-
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span></p>
-<p>L'abbé Duregard me remercia cordialement.
-Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes
-avec plaisir, en nous promenant de long en
-large sur la pelouse de Chantilly, en vue du
-parc. Fils d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille
-transformé tout un canton en parc, établi
-des terrasses, creusé des tranchées, fait courir
-partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et
-quant aux plantations, c'eût été son triomphe.
-Hâtons-nous d'ajouter qu'il eût joui de ce
-triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon
-prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses
-divines d'abord, puis la charité, la politique, les
-personnalités, puis les jardins et les forêts, les
-animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite
-humilité, cependant, il ne levait pas les
-yeux au ciel afin de proclamer son indignité.
-Non, tenez l'abbé Duregard pour un homme
-doué de qualités simples et fortes. Il avait
-trente-cinq ans à peu près, une carrure et des
-yeux perçants. Ajoutons qu'il s'en servait, et
-regardait bien.</p>
-
-<p>Je n'eus pas à faire connaissance avec lui.
-Tant à table, chez moi, qu'au cours de plusieurs
-rencontres, nous avions fréquemment traité à
-cœur ouvert, et gaîment, maintes questions
-inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies
-d'autrui, carrières, fortunes, et politique surtout:
-tous entretiens sans danger, même le dernier,
-entre interlocuteurs qui font attention aux
-paroles dont ils usent, ce qui n'est point si difficile.</p>
-
-<p>Néanmoins deux sujets demeuraient réservés,
-à savoir la charité, que l'abbé pratiquait
-à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et
-la religion, touchant laquelle il n'eût toléré
-qu'à regret la moindre retenue dans ses propos.
-Or il savait que je n'avais pas la foi. Je n'éprouvais
-seulement pas un soupçon de curiosité
-envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient
-des manières de dilettantes, peut-être un peu
-aigris, dont il n'eût pas été convenable de constater
-l'obstination, devenue vénérable par la
-force des siècles et une immémoriale poésie;
-ou plutôt ils me produisaient l'effet de byzantins
-qui conservaient un intéressant trésor de
-traditions; ou encore je les voyais comme des
-puristes, en quelque sorte, parlant une langue
-savante, mais d'une syntaxe assez archaïque et<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span>
-vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils
-me représentaient un parti politique, et une
-force dans l'État.</p>
-
-<p>Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un
-Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y
-avait trop d'articles de foi, trop de noms propres,
-trop d'histoires saintes. Cette Providence était
-méticuleuse à mon gré, elle établissait son
-compte, elle demandait des arrhes... D'autre
-part, j'admirais si humblement la bonté, le courage
-et la patience&mdash;les trois vertus sublimes
-des héros&mdash;que je me révoltais, indigné,
-contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une
-récompense, une si exacte récompense, un prix
-d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?...
-Comme s'il y avait rien de plus
-noble au monde qu'un acte d'abnégation accompli
-par volonté pure, et devant le seul tribunal
-de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre
-idéal de salariés ou de prêteurs à la petite
-semaine.</p>
-
-<p>Joignez que la nécessité d'une religion révélée
-ne me semblait pas indispensable à ce que
-le monde vivant pût aller son train... Aussi
-bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non,
-justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence,
-en face de l'émotion toute-puissante?
-Est-ce qu'un raisonnement a la moindre importance,
-quand le cœur sursaute et frissonne? Si,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span>
-l'espace d'un instant seulement, j'eusse soudain
-frémi d'amour ou de charité dans le silence
-d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé cent raisons
-pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention
-divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel,
-dans nos affaires d'ici-bas: l'esprit est
-un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.</p>
-
-<p>Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je
-n'avais ressenti apparence d'émotion ni devant
-un autel, ni sous la voûte d'une église. Bien
-pis, je n'aimais pas les églises: entendez que
-je ne les aimais point d'amour, bien que je
-comprisse leur beauté. J'aurais pu définir ce
-qu'il est juste et raisonnable d'admirer dans
-une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas
-agréable. L'ayant saluée respectueusement, je
-n'y revenais pas. Je n'avais nul plaisir à voir
-une ogive: il faut bien appeler les choses par
-leur nom.</p>
-
-<p>Assurément les clochers de campagne chantent
-leurs prières avec des voix d'anges dans
-les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les
-clochers font partie des arbres, de la brume,
-des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages
-et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l'intérieur
-de l'église, sous le clocher, quelle tristesse,
-et que de contraintes!</p>
-
-<p>Il me souvenait encore de certaines minutes,
-tant à Rome qu'en Sicile ou à Pestum, et à Ostie,<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span>
-ailleurs encore: devant ces poignants vestiges,
-devant des marbres où souriait et s'élevait depuis
-des siècles, et pour l'éternité, toute la
-beauté du monde, comme je me sentis trembler,
-en proie au démon de la perfection, la
-gorge contractée, les artères battantes!... Un
-rien, une nuance seulement de cette fièvre
-sacrée, que j'eusse éprouvée un jour devant un
-autel, et le lendemain peut-être, j'entendais
-la messe.</p>
-
-<p>Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit.
-L'odeur des églises, les saints de plâtre, les dévotes
-et leurs yeux furieux, tout me repoussait.
-Et la religion ne m'apportait rien que langueur,
-ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé
-Duregard, répétons-le, était très avisé: il avait
-deviné sans peine mon déplaisir. D'autre part,
-il n'eût point aisément consenti à parler des
-choses divines avec réserve: de sorte que par
-courtoisie, nous n'abordions aucun sujet qui pût
-nous amener à cette extrémité. Si jusqu'à présent
-je m'étais félicité de cette double prudence,
-il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager
-l'abbé dans l'entretien que je souhaitais?</p>
-
-<p>Nous regardions le petit château, celui du
-seizième siècle, si délicatement découpé, et
-posé sur l'eau comme un coffret:</p>
-
-<p>&mdash;«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur
-l'abbé?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu
-du parc.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle,
-l'imitation de Notre-Maître Le Nôtre... Vous
-avez bien raison, d'ailleurs, et Le Nôtre est le
-dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne pouvait mieux faire.</p>
-
-<p>&mdash;Certes. Et puis, le grand gala des parterres
-et des façades, le bal des statues, la procession
-des charmilles, le carrousel des bosquets, il
-faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles.
-Dans notre Valois, un peu de laisser-aller ne
-nuit pas: le pays porte volontiers ses parcs de
-guingois sur les collines, et ses châteaux négligemment
-piqués parmi les bois. C'est une contrée
-ombreuse et gracieuse, où l'apparat ne
-convient guère. De même la Bretagne, tenez...
-Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?</p>
-
-<p>&mdash;J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois
-été le voir, quand j'étais gamin, avant d'entrer
-au séminaire.</p>
-
-<p>&mdash;La côte admirable! A droite, Saint-Malo,
-Cancale! A gauche, Bréhat, Ploumanach, Trégastel,
-le fouillis des îles et des rochers, entre
-lesquels s'est si adroitement glissée la mer!...
-J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour
-de Lannion et de Tréguier. Mélancolique
-Tréguier, blottie à l'ombre de sa petite cathédrale<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span>
-rose, qui est «pauvrette et ancienne»...
-Mais quel burlesque monument l'on a élevé
-au pauvre Renan! Le malheureux s'affaisse,
-obèse et fatigué, sous une Athènè de bronze,
-raide comme un lampadaire. Mieux eût valu
-ne laisser, comme témoin de son passé breton,
-que sa petite et simple villa de Perros-Guirec...
-Je souhaite que les circonstances vous
-envoient un jour dans ce coin de Bretagne; il
-est varié, fin et doux, comme notre Valois, mais
-bien plus triste pourtant.</p>
-
-<p>&mdash;Je le souhaite également, vous m'en donnez
-l'envie. Souffrez cependant que je ne vous
-promette pas d'éprouver la même émotion que
-vous en évoquant les souvenirs d'un des plus
-grands ennemis qu'ait eus l'Église.»</p>
-
-<p>Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il
-se mettait en garde: mais n'ayant amené le
-nom de Renan qu'afin de me faire contredire,
-tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris
-en souriant:</p>
-
-<p>&mdash;«Il est vrai que le grand exégète argumenta
-très adroitement. Mais que vous importe,
-monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa pensée
-s'affaiblira&mdash;comme toute pensée humaine&mdash;sinon
-son charme. Or l'Église est éternelle, ne
-l'enseignez-vous pas?... Je crois que tout en
-condamnant son œuvre, le meilleur chrétien
-peut rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span>
-pas des circonstances atténuantes? Nous savons
-de lui plus d'une page qu'un évêque ne renierait
-pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de
-Renan, comme celui-ci le raconte lui-même: «Il
-a écrit sur Jésus autrement qu'on ne doit;
-mais il a bien parlé de saint François d'Assise.
-Saint François le sauvera.»</p>
-
-<p>Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse
-route. L'abbé retenait visiblement ses paroles.
-Je l'entendis seulement murmurer&mdash;et ce murmure
-n'était dicté que par la politesse, afin
-d'éviter un silence désobligeant:</p>
-
-<p>&mdash;«De mauvais jeux intellectuels.»</p>
-
-<p>Depuis peu d'années, le mot «intellectuel»
-s'est transformé en blâme, presque en offense:
-l'on en use pour qualifier plus que sévèrement
-l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit
-pas aux conclusions que l'on préférerait.</p>
-
-<p>Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi:
-j'avais une détestable note dans sa pensée, et
-si j'eusse persisté à le vouloir entretenir, dès
-le début, des plus hautes inquiétudes humaines,
-il m'eût instinctivement traité en adversaire;
-ce qu'il ne fallait précisément pas.</p>
-
-<p>Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher
-de lui. J'ai pris un chemin bien plus court,
-et le bon. Sans insister, laissant là tous les
-livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que
-j'avais visité Auray, un jour de pèlerinage.<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span>
-C'était le conduire à me citer Lourdes, où je
-n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux
-ou trois ans. Il me décrivit très volontiers la
-basilique, la grotte, les hôtels, la foule des pèlerins,
-les malades.</p>
-
-<p>L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout
-en discourant.</p>
-
-<p>&mdash;«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser
-là ses béquilles. Son père pleurait de joie.
-C'était un spectacle extrêmement émouvant.»</p>
-
-<p>Or mon visage se révélait à cette minute
-comme éperdu d'attention: j'écoutais l'abbé,
-sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous
-mes yeux.</p>
-
-<p>Nous convînmes de faire ensemble, assez
-souvent, un tour en forêt.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>On me dira: «Mais voilà bien des histoires.
-Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir?
-Il en va plus simplement. Sans s'estimer
-à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi
-de son enfance, s'agenouille tout bonnement,
-un beau jour, dans la plus humble des chapelles,
-puis demande au prêtre le plus proche de l'entendre
-en confession, et c'est tout. Pas tant de
-finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif
-et expérimenté, un pénitent modeste non
-moins que repentant, et l'œuvre de salut commence.
-La porte de l'église est sans verrous,
-il n'y a qu'à la pousser, elle s'ouvre aussitôt,
-et ne fait aucun bruit.»</p>
-
-<p>Oui, certes. Toutefois je voulais justement
-que mon retour au bercail&mdash;l'on s'exprimerait
-ainsi&mdash;ne se fît pas avec une telle bonhomie.
-Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait.
-Je sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages
-trouver l'abbé Duregard en lui disant:
-«J'éprouve un grand trouble, et l'église m'attire»,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span>
-il eût paisiblement classé mon cas parmi
-les heureuses nouvelles, et après en avoir
-rendu grâces à la Providence, eût observé sur
-ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si
-parfaite, si aisée, si élégante même, à force de
-naturel. Ce qui venait à l'encontre de tous mes
-souhaits.</p>
-
-<p>Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues,
-s'il avait assisté, heure par heure, aux étapes de
-ma conversion. Non afin de s'en attribuer le
-mérite, assurément: l'abbé Duregard avait
-l'âme trop haute, encore une fois, pour s'attarder
-aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci
-fût-elle la moins frivole et la plus justifiée.
-Mais sans doute penserait-il voir la main divine
-qui me poussait petit à petit vers le port: et ce
-serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater
-cette merveille, et que de s'en féliciter.
-Ce serait seconder les desseins de Dieu que
-de suivre avec ferveur le beau travail spirituel
-qui allait s'accomplir en moi, jour après
-jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en
-quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on
-n'y songeait plus guère: tandis que l'abbé
-devrait trembler longtemps pour la conversion
-du pécheur, en observant celle-ci qui germait
-peu à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux.
-Certainement il ne croirait pas que ses prières
-seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span>
-ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que
-j'étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par
-exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas
-capable de confier ensuite à Yvonne, sous le
-sceau du secret?</p>
-
-<p>En un mot, quelque brusque événement
-frappe, s'impose, c'est un fait accompli, on l'enregistre,
-et l'on attend du nouveau. Par contre,
-l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et
-s'y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra
-tout le crépuscule, d'où sortiront l'orage et
-son fracas, ou qui nous donnera le frisson de
-l'aube, suivi du jour en sa fleur.</p>
-
-<p>C'est au cours de nos promenades avec l'abbé
-Duregard que j'ai surtout tâché d'amener ce
-dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient
-du <i>Voyage autour de ma chambre</i>, comme
-de tant d'autres «voyages» analogues, ceux-ci
-autour d'un fauteuil, ceux-là autour d'une
-table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits
-y font mention de toutes choses, et philosophent
-de la sorte sur Dieu, l'homme et le
-monde à propos d'une mouche, d'un crayon,
-d'un verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter.
-Ce genre est usé; cependant j'intitulerais
-volontiers «Voyage autour du champ de
-courses»&mdash;à Chantilly, on dit «la pelouse»&mdash;les
-péripéties de ma conversion; j'entends
-les péripéties morales, toutes celles enfin qui<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span>
-ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement
-ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.</p>
-
-<p>Le voyage autour de la pelouse... que de
-littérature, et que d'apprêts! Ah! soit, mais
-y avait-il ombre de sincérité en ce que je tentais
-là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue
-et ma tristesse, quand je rentrais au logis.
-Il y avait mon bel amour compromis et souillé
-par des fourberies. Il y avait mon petit Tiberge
-perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable...
-O ma conscience et ma fierté, je
-vous offre tout cela, tout cela!</p>
-
-<p>Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une
-rose encore fraîche. Elle avait dû choir tout à
-l'heure d'un corsage ou d'une main gantée:
-elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:</p>
-
-<p>&mdash;«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé.
-Je ne dis pas cela parce que c'est une rose. Un
-nénufar ou un œillet m'inspireraient la même
-pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause
-de la grâce qu'elle avait là, sur notre chemin,
-toute seule. Il ne faut rien de plus sous le ciel
-du Valois. Que les cascades de plantes folles
-retombent et bondissent au soleil d'Espagne,
-de l'Orient ou des Tropiques! Qu'il y ait des
-palais surchargés de pierraille à Naples, et des
-Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici
-nos paysans sont plus délicats: le décor d'une<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span>
-campagne toujours fine a dû leur aiguiser le
-goût. Voyez leurs maisons, aux alentours,
-à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas,
-comme c'est simple! Quatre murs, et un rosier
-qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon un rosier,
-mettez une glycine, ou un cep de vigne.
-Même à Senlis, les vieux hôtels ne sont ainsi
-parés que d'un bout de dentelle, leur balcon.
-Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente
-sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement
-devant l'herbe ou le blé. L'on ne
-peut orner une telle contrée, sinon avec une
-fleur de place en place&mdash;par exemple cette
-rose, tenez, tombée d'aventure à nos pieds, sur
-la pelouse.»</p>
-
-<p>L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des
-horreurs dans Chantilly.</p>
-
-<p>&mdash;«On bâtit des villages, des maisons à
-étages. On laisse des papiers gras dans la forêt.
-L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! un grossier maçon nous a infligé ce
-palace, et de la canaille touriste se croit tout
-permis chez nous, j'en conviens: mais avant
-de gâter tout à fait le domaine, bien du temps
-passera, cependant! Et puis, si vous voulez
-humer le vrai parfum du pays, il faut surtout
-errer dans les villages, et suivre les lisières
-des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur
-les ponts ébréchés... Connaissez-vous Loisy?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je
-ne connais que Chantilly. Pour nous autres,
-l'univers s'arrête aux potagers de nos paroissiens.</p>
-
-<p>&mdash;Loisy est un hameau de vingt bicoques.
-Gérard de Nerval y fait vivre sa paysanne invraisemblable,
-nommée Sylvie, en même temps
-qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude.
-Mais elles sont néanmoins charmantes,
-les vingt bicoques de Loisy: chacune porte
-sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense
-que certaines aussi, l'automne venu, arborent
-un jabot d'écarlate, j'entends de vigne
-vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire
-toute cette harmonie. Il y a pourtant un bel
-ordre dans le monde, et les rustres «coupeurs
-de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y
-prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes
-dans le style de leur terroir...»</p>
-
-<p>Mon compagnon ne me répondit point qu'il
-estimât juste et raisonnable de penser ainsi:
-mais je voyais son visage approuver à la muette.
-Il semblait content, sans même que le soleil
-léger de ce jour y fût pour rien. Au bout d'un
-instant, j'ai repris gaîment:</p>
-
-<p>&mdash;«La marquise de M. de Fontenelle lui
-déclarait jadis qu'il y avait trop d'affectation
-à vouloir, comme certains astrologues de ce
-temps-là, exempter la terre de tourner autour<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span>
-du soleil. De l'affectation... Je n'en trouve pas
-moins, aujourd'hui, à prétendre exempter cette
-même planète d'être vraiment fort bien organisée.
-Le bon Dieu est très artiste.»</p>
-
-<p>Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit,
-en somme, devait également juger l'abbé.</p>
-
-<p>Le mois de juillet n'arrivait pas encore en
-son milieu, qu'un soir, avant l'angélus, j'en venais
-à dire en présence de M. Duregard:</p>
-
-<p>&mdash;«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence
-profonde pour les attachements coupables.
-Le premier mouvement poussant quiconque
-aux genoux d'une femme peut être
-blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens
-noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé!
-Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait
-le faire sans briser une âme qui ne comprendra
-rien à ce châtiment. Certaines brutalités
-semblent bien hasardeuses pour une
-conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la
-tendre innocence des enfants, dont on se voit
-responsable, et leur sourire, qui arrête tout.
-Le devoir n'est pas aisé à discerner. Vous avez
-dû parfois connaître, en confession, combien
-on souffre parmi de telles angoisses, et comme
-le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent
-besoin d'un conseil et d'un ami!»</p>
-
-<p>Pouvais-je parler plus clairement? D'autant
-que ma peine, hélas! n'était que trop certaine,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span>
-et que l'émotion dont tremblait ma voix ne
-mentait pas, cette fois!</p>
-
-<p>D'autre part, il eût été gênant que je me fusse
-montré plus explicite devant M. l'abbé Duregard,
-qui venait familièrement chez moi, et dînait
-à ma table sous le regard toujours triste
-d'Yvonne. Il ne m'eût même point permis de
-pousser davantage ma confidence: car le prêtre
-seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le
-mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement
-le besoin d'un conseil... Les prières
-toutefois nous séparaient&mdash;du moins, l'abbé le
-croyait.</p>
-
-<p>Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci
-«mon cher ami». Lui-même me convoquait
-à nos promenades. Je crois qu'il eût alors volontiers
-tenté de me convertir. Peut-être impatienté
-que je fisse grand état de connaissances artistiques
-ou littéraires qu'il était loin d'avoir, ou
-peut-être afin de me convaincre&mdash;car tout
-arrive&mdash;par le prestige de l'esprit, il me conseillait
-certaines lectures des maîtres de l'Église:
-ce qui se nomme des lectures pieuses.</p>
-
-<p>Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir
-les livres qu'il m'apportait ainsi. Rien au
-monde ne m'ennuie, ne m'est plus indifférent,
-et au besoin ne m'irrite comme une lecture de
-ce genre. La théologie m'échappe, la piété ne
-s'adresse pas à moi, et tout le reste me semble<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span>
-vague. Après un instant de plaisir très vif que
-m'auront causé le ton inimitable des écrivains
-religieux, leur allure sublime, leur éloquence
-nombreuse, leurs précautions et leur exquise
-politesse&mdash;je parle des meilleurs&mdash;je me
-fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de
-précis en tant de pages. Ne fût le respect, je
-laisserais là l'ouvrage sans en tourner seulement
-deux feuillets. Cependant j'en parcourais
-au moins un chapitre, et nous en causions,
-l'abbé et moi. Nous feignions&mdash;lui moins que
-moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables
-des Muses, connaissait-il bien toute son
-illusion?&mdash;nous feignions donc tous deux une
-gratitude confidentiellement attendrie envers
-l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure,
-inaccessible aux esprits hâtifs, brusques
-ou futiles.</p>
-
-<p>Une fois, tout en marchant dans l'étroite
-sente d'Avilly, entre deux cloisons de verdure,
-je m'arrêtai net, et déclarai soudain à l'abbé:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne suis séduit que par les jansénistes.
-Convenons-en, je me sens près d'eux,
-près d'eux seuls.»</p>
-
-<p>M. l'abbé Duregard était un gaillard solide
-et carré, comme les ouvriers dont il descendait.
-Seule, la vive lumière de ses yeux si intelligents
-purifiait son visage rustique. Il me
-souvient qu'il a croisé tout à coup derrière le<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span>
-dos ses mains mal équarries, en m'entendant
-parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un
-homme dissipé, après tout, et dont la vie offrait
-certain scandale, si l'on voulait se montrer austère.</p>
-
-<p>La sente que nous suivions côtoyait un parc
-français, jalousement clos: à travers les grilles
-moussues, l'on apercevait des charmilles, des
-ronds-points, des statues bocagères, une vallée
-pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément
-où évoquer très bien, par un crochet
-de la pensée, Port-Royal et les grands
-Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette
-réminiscence fugace et, avouons-le, historique
-plutôt que naturelle. Il paraissait seulement
-surpris, et même frappé:</p>
-
-<p>&mdash;«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas
-cru qu'une doctrine si hautaine, quoiqu'elle
-eût été soutenue par des saints, eût de quoi
-séduire...</p>
-
-<p>&mdash;Un mécréant frivole.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez
-un peu étonné.</p>
-
-<p>&mdash;A tort. Il y a dans la foi janséniste un
-grand attrait de beauté. Se proclamer si fort
-aux pieds de Dieu, que les œuvres mêmes, celles-ci
-fussent-elles les plus hautes, ne seront rien
-pour le salut, hors de la grâce&mdash;quelle sublime
-attitude dans l'humilité chrétienne, mon<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span>
-cher abbé! C'est une doctrine héroïque et
-princière, c'est la foi dangereuse, la religion
-périlleuse et altière du risque!</p>
-
-<p>&mdash;Et de l'orgueil, peut-être.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire,
-dans le jansénisme, vous le confierai-je?
-c'est le rôle tout-puissant qu'y joue la grâce
-divine. Mon cher abbé, je suis non seulement
-préoccupé, mais positivement hanté par cette
-question de la grâce. Il y a là une puissance
-qui écrase. La grâce qui brusquement et irrésistiblement
-se manifeste... Mystère admirable!»</p>
-
-<p>Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point
-prié pour moi tout particulièrement, ce soir-là.</p>
-
-<p>Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti
-quelque soupçon d'énigme, parfois, dans
-mon cas. Encore un coup, l'abbé Duregard
-était très clairvoyant et d'imagination courte,
-donc difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi
-grandement pieux. Les bonnes volontés, a-t-il
-sans doute pensé, viennent à Dieu par toutes
-les voies, et même par les pires: prenons toujours
-cette âme-ci, la Providence y verra clair.</p>
-
-<p>Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse
-à cet esprit paisible. Et supposons qu'il
-se soit rappelé en secret le grand mot de
-Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche
-jamais...»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p>
-
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p>
-<p>Une après-midi, ma surprise fut grande en
-arrivant chez la marquise Gianelli. Depuis quelque
-temps, je m'imposais de m'y montrer un
-peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais
-abattu et contraint: le jour me pesait. Quelque
-chose, ou plutôt quelqu'un me manquait: Marie...
-J'aurais voulu l'avoir là sans cesse, m'asseoir
-contre elle, dans l'ombre savoureuse et
-comme précieuse, qui s'allongeait à ses pieds
-ainsi qu'un grand lévrier bleu. J'eusse tremblé
-de joie à l'espoir de sentir, au cours des nuits
-silencieuses, s'élever son souffle léger tout
-près de mon bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée
-en sa chambre ou la mienne, dans le
-désordre du saut de lit, les cheveux en tempête
-sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte
-après le passage d'Arcole! J'imaginais le toucher
-si doux de son épaule ou de son cou, sur
-quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en
-rêvant, le matin...</p>
-
-<p>Or, dans la minute même où mon tourment
-était le pire, il me fallait songer aux discours
-que je tiendrais afin justement de sembler
-moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes
-de prudence dont je ferais à mon amie la mélancolique
-surprise... Comme si j'eusse exprès
-taché d'encre ou de poussière mon pourpoint
-de cavalier servant!</p>
-
-<p>Marie n'était-elle pas également la mère de
-notre enfant?... Et avec quelle passion elle le
-soignait et l'adorait, mon fils!... Pourtant j'habituais
-mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils
-illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant
-elle: «Mon bâtard.» Je parlerais d'adultère,
-de scandale et de communion pascale.
-Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est
-de cela encore que je souffrais, sitôt les yeux
-ouverts, dans l'accablement de chaque réveil,
-le regard envolé vers le riant souvenir de Tiberge&mdash;et
-fixé sur le portrait de la petite
-absente qui, du fond de son cadre couronné
-de buis, me faisait signe, elle aussi, avec ses
-pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.</p>
-
-<p>Une après-midi, donc, alors que sous des
-prétextes&mdash;mais on a vu pourquoi&mdash;je n'avais
-pas sonné depuis trois jours, sinon quatre, à
-la porte de la marquise Gianelli, je demeurai
-fort étonné en pénétrant dans le jardin de poupée<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span>
-qui cachait cette demeure en miniature. Un
-son de mandoline, en effet, sortait de la maison
-par les fenêtres ouvertes... Bizarre!</p>
-
-<p>Mais plus étrange encore que ce concert imprévu
-fut le spectacle qui m'attendait au salon.
-Tiberge était là, rose et ahuri, ornant les genoux
-de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une
-chaise basse, se tenait la petite nurse, Frida,
-ses mains gentiment croisées sur sa jupe d'alpaga
-beige, et semblable, avec son col et ses
-manchettes rabattus, à la plus sage élève du
-couvent, dans la classe des grandes. En face,
-un guitariste et un mandoliniste bourdonnaient
-d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe
-rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en
-arrière, et au teint mi-bronzé, mi-verdâtre:
-celui d'un jeune conquistador qui se fût perdu
-l'estomac dans les grands bars. Ce jeune
-homme était mis avec une recherche singulière:
-un vrai compère de revue. Enfin, au milieu de
-la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue
-d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs
-orangées, dansait le tango avec un monsieur
-qui souriait sous ses deux centimètres réglementaires
-de moustache: et je reconnus
-sans peine en ce dernier le visage populaire
-de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy national.</p>
-
-<p>Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span>
-peut-être ce que c'est qu'un dandy.
-On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux.
-Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est
-cependant pas très riche, quand il n'a ni chevaux
-de course, ni chevaux de polo, ni yacht,
-ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles,
-quand il s'adonne seulement aux sports
-pas trop chers, qu'il ne craint pas de faire des
-visites, et qu'avec cela il lit un livre de temps
-en temps, on déclare que c'est un dandy. Les
-gens de lettres se donnent un grand air de désinvolture
-en usant de ce terme qui, imprimé,
-ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité ne
-correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on
-qualifiait de la sorte Henri Berri du Jonc, parce
-qu'on le rencontrait toujours ganté. Avec cela
-il était on ne peut plus «ancienne France».
-Par goût de la plus vieille tradition, il avait
-effacé les deux <i>y</i> de son nom, Henry Berry, et
-les avait remplacés par des <i>i</i>. On l'entendait
-fredonner <i>Pauvre Jacques</i>, et des couplets de
-Béranger... Quel dandy!</p>
-
-<p>Néanmoins il était légendaire dans les revues
-de fin d'année, où il personnifiait l'élégance et
-le bon ton. Marie, en m'apercevant, cessa de
-danser, se mit à rire, et fit les présentations:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher,
-de vous nommer M. Henri Berri du Jonc? Il a
-la bonté de me faire répéter le tango, que vient<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span>
-de m'apprendre en quatre journées M. Torrez
-ici présent, mon professeur.»</p>
-
-<p>Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine,
-son visage aux cheveux bleus: se figure-t-on
-qu'un homme aussi considérable, dont le temps
-valait un prix fou, allait imprimer des plis à
-son étui-jaquette en commettant des gestes empressés
-ou précipités? Adolfo Torrez, professeur
-de tango, maxixe et autres danses du
-jour, donnait les leçons les plus chères de
-Paris: c'est dire qu'il n'avait pas de saluts à
-perdre.</p>
-
-<p>Tout au contraire, Henri Berri du Jonc
-m'avait déjà serré la main avec une chaleur affectueuse:
-la cordialité a beaucoup d'allure,
-ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs.
-L'œil étincelant&mdash;le panache, le sang!&mdash;il
-me disait d'une voix de théâtre, aussi
-bien timbrée que brillamment insignifiante:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons
-notre menuet. Car danser le tango comme
-la marquise Gianelli, c'est véritablement danser
-un menuet, un de ces menuets pimpants que
-nos spirituelles aïeules savaient rendre si ravissant,
-si fringant, si...</p>
-
-<p>&mdash;M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement
-Marie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis,
-malheureusement, qu'un pauvre diable: mais<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span>
-j'avoue que j'adore la danse, à condition qu'elle
-conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment
-dire cela?...</p>
-
-<p>&mdash;Ce je ne sais quoi.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne
-sais quoi du temps jadis, qui avait tant de
-charme à Versailles, au Louvre, dans les Trianon...
-Ah! le je ne sais quoi de France&mdash;et
-Henri Berri du Jonc faisait claquer ses doigts&mdash;voilà
-le trésor que nous ne devons pas laisser
-perdre! Or le tango me semble une danse
-triste...</p>
-
-<p>&mdash;C'est une danse volouttoueuse, corrigea
-sévèrement le jeune professeur, mais volouttoueuse
-pas dans les gestes, jamais dans les
-gestes: dans l'intention seulement elle est,
-si on y pense, et on ne doit pas y penser. Le
-tango n'est pas triste. D'ailleurs, on vient de
-le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et
-lord Perham le dansent aussi bien que moi. Et
-tout Londres veut maintenant l'apprendre.»</p>
-
-<p>Argument sans réplique, on le sentait, dans
-l'opinion du petit Argentin... Berri du Jonc,
-avec un air de galanterie éclatante, répliqua en
-affirmant que la marquise Gianelli seule, ou
-l'une des seules, avait rendu au pauvre tango
-ce... ce je ne sais quoi, décidément, dont nos
-pères, moins sombres que nous...</p>
-
-<p>Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis,<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span>
-après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre,
-je demandai à Marie depuis quand elle
-avait appris le tango.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire
-depuis quatre grands jours.</p>
-
-<p>&mdash;Trois.</p>
-
-<p>&mdash;Quatre, François. Je les ai donc fort bien
-comptés.</p>
-
-<p>&mdash;Et fort bien employés.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas
-trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont
-on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper...
-Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant
-de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper
-ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile,
-bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser
-à la façon des gens si empesés, vous
-savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai
-voulu arriver à la perfection, en quatre journées.
-Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et
-j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc
-qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai
-un dîner pour le remercier.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le payer.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! il ne faut pas faire des mots cruels
-sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les
-mots cruels. On se moque tout doucement,
-maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du
-Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal,<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span>
-avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir
-la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur
-du monde: et il le sait! Notre travail
-n'était-il pas bon?»</p>
-
-<p>Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail!
-Que d'aisance, que de souplesse, quelle
-lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins
-si discret, quelle langoureuse précision,
-quelle espèce de modération passionnée! J'en
-voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de
-ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait
-une embarrassante et fastidieuse étude,
-pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y
-reconnaissais toutefois une grâce assez étrange,
-ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait
-admirablement à nos contemporains entreprenants
-et pressés. Or il est certain que Marie se
-jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques
-comme une allégorie de la Danse en personne...</p>
-
-<p>Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai
-de ne point le lui dire. Il entrait dans mon caractère
-nouveau de haïr toute fantaisie, non
-moins que tout mouvement de jeunesse: et je
-déclarerais dorénavant avec un sourire châtié
-que le tango, par exemple, était une manière
-de frénésie à laquelle, en Argentine, on se livre
-après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère,
-ayant le cœur douloureusement serré en
-constatant que peu à peu l'étranger, qu'autrui,<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span>
-que «l'ennemi» enfin, semblait investir la
-marquise Gianelli, et la maison où reposait
-mon fils&mdash;et le sien.</p>
-
-<p>&mdash;«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne
-point se tortiller comme une grosse gitane, et
-en même temps de ne pas circuler niaisement,
-presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse
-pas, tout cela, homme des bois, homme sauvage.»</p>
-
-<p>Je fis ici mon sourire châtié.</p>
-
-<p>&mdash;«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée,
-raisonnable...</p>
-
-<p>&mdash;Une femme de mon âge...</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, une vraie femme, me paraît, au
-premier abord, devoir connaître des soucis
-plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la
-maxixe et la «Très moutarde»?</p>
-
-<p>&mdash;Ne boudez pas, François. Ne boude pas...
-Je ne me suis pas mise au tango comme cela,
-tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais une
-raison.</p>
-
-<p>&mdash;Bah!</p>
-
-<p>&mdash;C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous
-avons remarqué, la nourrice, la nurse et moi,
-qu'il adorait voir danser, et surtout me voir
-danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un
-cri, pas un pleur, pendant toute la leçon. C'est
-chaque fois ainsi. On l'amène là, il écoute la
-musique, il me regarde, et il est très content.<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span>
-Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les
-yeux d'Hérode. Tiberge vaut bien ce vieux roi
-de la Bible, je suppose.»</p>
-
-<p>Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et
-si Marie dansait devant son fils afin de le divertir,
-que pouvais-je dès lors y trouver à reprendre?
-Je sentais bien qu'il en serait toujours
-ainsi, et qu'elle lui donnerait le bal et les violons
-durant toute sa vie. Allons, rien de mieux,
-je n'allais pas lui reprocher de distraire notre
-petit. Force me fut de trouver quelque autre
-sujet de déplaisir.</p>
-
-<p>&mdash;«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc?
-De partout? Oui, oui, je sais bien, c'est une
-relation de «season» parisienne... Encore,
-passe pour lui... Mais ce petit Argentin de
-Montmartre, qui doit priser la cocaïne, à voir
-la mine qu'il a..</p>
-
-<p>&mdash;C'est le plus réputé des maîtres à danser.</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute: il n'en est pas moins curieux
-de rencontrer autour de la marquise Gianelli,
-qui inspira les rêves d'un grand poète,
-cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait
-à peine plus étrange que l'on se mît à
-jouer du mirliton comme à lancer des serpentins
-dans votre salon.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?</p>
-
-<p>&mdash;J'y songerai.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comme vous êtes amer et lugubre, cher!
-C'est un peu ennuyeux. Cela ne vous réussit
-guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en religion
-bientôt, donc?»</p>
-
-<p>Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte:
-je la saisis, les yeux fermés, comme un
-martyr se fût jeté au feu.</p>
-
-<p>&mdash;«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer
-en religion, évidemment, je n'y songe point: je
-n'en serais pas digne. Cependant je mentirais
-si je disais que j'évoque aussi distraitement
-que par le passé mes souvenirs de catéchisme,
-voilà.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a
-rien d'autre que vous me cachiez? Quelle humeur
-affreuse! Vous avez la migraine ou les
-diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une
-contrariété, une déception, certainement...
-Seriez-vous fâché parce que vous ne savez pas
-le tango, par hasard?</p>
-
-<p>&mdash;Non pas fâché, et votre tango n'est pas
-mon fait... Mon inquiétude vient de plus loin,
-hélas!... Eh bien, oui, je vous confesse que je
-me sens triste à mourir, et surtout bouleversé
-par une obscure voix dont je n'entends que
-trop les questions. J'éprouve certains doutes, je
-suis très malheureux...»</p>
-
-<p>Marie me regarda bien en face, entre les
-deux yeux:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«François, tu m'aimes moins! Avoue-le,
-dis-le, j'aime mieux cela.»</p>
-
-<p>Grands dieux! Je lui criai la vérité:</p>
-
-<p>&mdash;«Je t'aime éperdument, profondément, de
-toutes les forces de mon cœur, Marie!»</p>
-
-<p>Après quoi, par le plus grand effort d'énergie
-dont je fusse capable, je me suis violemment
-rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:</p>
-
-<p>&mdash;«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment,
-par une crise...</p>
-
-<p>&mdash;De regrets, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Non, de conscience.»</p>
-
-<p>Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus
-peur soudain de ce qu'elle allait faire ou dire:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»</p>
-
-<p>Elle me répondit en quittant la pièce:</p>
-
-<p>&mdash;«Il est cinq heures moins cinq. On doit
-donner le bain de Tiberge à cinq heures. Je
-vais voir si la nourrice est bien exacte.»</p>
-
-<p>Et elle ajouta en riant de ses belles dents
-saines:</p>
-
-<p>&mdash;«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»</p>
-
-<p>Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte,
-cette nuit-là, d'étouffer des sanglots dans mon
-oreiller&mdash;d'humbles sanglots d'amour, de
-vrais sanglots d'écolier!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Cependant je m'étais rendu à la messe.</p>
-
-<p>Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre
-au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là,
-habillée un peu plus mélancoliquement
-encore. Car telle est sa tristesse que, voulant
-faire honneur à Dieu, elle met ses robes les
-plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez
-infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris
-tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable
-et lamentable. Or en ce dimanche où je
-vous glorifie solennellement, je me pare de
-tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de
-vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement
-malheureuse ainsi que vous m'avez
-faite. Je présente à tous les yeux mon deuil
-immense et soumis, comme un exemple bien
-chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de
-résignation.»</p>
-
-<p>Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée
-d'adoration et de douceur infinies. De même se
-peut-il qu'elle se soit machinalement revêtue<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span>
-de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci
-se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi
-qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église:
-on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient
-impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait
-soit un incendie, soit à peine une étincelle.</p>
-
-<p>Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse
-Gervonier la suivait, pareille à une grosse
-bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien
-elle semblait vacillante, avec ses épaules
-minces, combien elle marchait débile et penchée
-entre les deux chiens, Marsyas et Marion,
-qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant,
-jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi,
-que quiconque l'eût regardée au visage, se fût
-arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune
-femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge
-flétri.</p>
-
-<p>Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma
-au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés,
-les oreilles couchées, et les yeux mi-clos,
-demeurèrent longtemps immobiles:
-«Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils
-penser, de ne pas nous avoir emmenés!
-A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller,
-avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs
-jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires,
-et des puérilités!»</p>
-
-<p>Au bout de quelque temps cependant, Marsyas<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span>
-et Marion se retournèrent subitement, de
-même que touchés par une baguette de magicien:
-je venais de paraître au jardin, et déjà
-ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient
-en rond dans l'étroit espace, gambadaient,
-aboyaient:</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà,
-enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va
-faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu
-n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains,
-mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance.
-Quelles courses, tout à l'heure, sur la
-pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout
-ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y
-aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle
-ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote...
-Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu
-ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il
-y a donc, ce matin?»</p>
-
-<p>Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la
-messe, il y aurait dorénavant la messe tous les
-dimanches, à la même heure, il faudrait vous
-y faire. Les hommes fantasques allaient prier,
-ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle
-de bonne foi, poussée par la ferveur
-de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons
-et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de
-votre maître vénérable, dispensateur souverain
-des pâtées et des sorties, si vous aviez pu deviner<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span>
-qu'il vous laissait cruellement au jardin
-dans l'unique intention d'aller contrefaire le
-repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres
-ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à
-votre maître difficile à comprendre, quand il
-reviendra de sa messe: vous le bousculerez
-joyeusement, vous le regarderez de vos yeux
-tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité
-ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi,
-ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!</p>
-
-<p>Dans l'église, je me suis placé en l'un des
-bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna
-pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle
-ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse
-passait l'inspection, en revanche: elle prétendait
-apparemment savoir si chacune ou chacun
-suivait bien l'office, et si quelque impertinente
-ne serait pas venue, par hasard, avec
-un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop
-net ou une figure d'une beauté trop indécente.
-Il y a en effet un protocole pour le dimanche
-matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse
-en connaissait les moindres nuances.</p>
-
-<p>Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes
-que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.</p>
-
-<p>Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant
-l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe
-avec piété, et ne se fût pas scandaleusement
-retournée pour constater jusqu'à quel point je<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span>
-m'inclinais au moment de l'élévation: mais
-bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle
-s'assurait rapidement de ma contenance, et je
-dus lui causer un extrême dépit en me retirant
-un peu avant l'<i>Ite, missa est</i>, car elle eût probablement
-observé avec dilection si je me signais
-ou non, si je prenais de l'eau bénite, et
-de quel air, et si j'avais enfin, en descendant
-les marches du perron devant l'église, cette
-physionomie correctement paisible, non moins
-que discrètement allègre, qui a sa place aussi
-dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je
-par hasard faire de la fantaisie, tout
-nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh!
-non.</p>
-
-<p>Je suppose que la surprise de Thérèse fut
-extraordinaire, et qu'elle dut, après la messe,
-se répandre en commentaires sans fin. Yvonne
-l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à
-quelque espoir secret, sinon à de la méfiance au
-contraire? Je ne sais, et rien n'a pu me le laisser
-soupçonner, ce jour-là ni les suivants. Au déjeuner,
-elle se montra indifférente et lointaine,
-comme à son ordinaire. Elle ne fit même pas
-semblant de ne pas m'avoir vu à l'église.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement,
-le sermon de M. le curé. C'est un saint
-homme, mais il n'a pas le don de la parole. Il
-se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span>
-venir au bout. J'espère qu'une autre fois tu entendras
-M. l'abbé Duregard. Notre ami prêche
-très bien, c'est l'avis général.</p>
-
-<p>&mdash;J'irai tout exprès.»</p>
-
-<p>Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre
-chose. Thérèse elle-même n'ajouta rien: elle
-réprimait cependant cent allusions diverses.
-La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait
-de satisfaction comme d'étonnement: mais
-la réserve, la froideur d'Yvonne la glaçaient.</p>
-
-<p>Le dimanche suivant, je fus encore à la messe,
-pris fort bien l'eau bénite, et fis parfaitement
-tout ce que je devais faire. Le regard de Thérèse
-changea dans la semaine: il s'éclaircit positivement.
-Je m'en sentais même touché. Il
-s'en fallait pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât;
-mais quoi! allais-je manquer de patience, ainsi
-qu'une femmelette nerveuse, au début à peine
-de mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.</p>
-
-<p>Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin.
-Elle caressait Marsyas, et même&mdash;malgré
-ma défense&mdash;lui avait apporté des friandises.
-Le beau chien cependant, ayant savouré ces
-miettes délectables, agitait fort négligemment
-sa longue queue: cette dame peu agile, qui
-jamais ne le menait en forêt non plus que jouer
-sur la pelouse, lui inspirait une sympathie
-toute alimentaire, et pleine d'un secret mépris.<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span>
-Quant à moi, il en allait bien autrement, et
-Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt
-Marion qui sortit du chenil:</p>
-
-<p>&mdash;«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant je leur impose souvent d'affreuses
-déceptions. Je les abandonne, je sors sans eux.
-Dimanche matin, ils ont hurlé pendant un
-quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais
-encore.»</p>
-
-<p>Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize
-ans, toute frêle et effarouchée, j'écrirais qu'elle
-rougit d'émoi en même temps que de plaisir à
-ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et
-me dit:</p>
-
-<p>&mdash;«C'est quand vous avez été à la messe?»</p>
-
-<p>Après quoi, elle ajouta, craintive:</p>
-
-<p>&mdash;«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui.»</p>
-
-<p>Toutefois elle avait si évidemment quelque
-chose à exprimer encore, quelque chose qui
-lui semblait embarrassant, ou intimidant à l'excès...
-Je l'aidai.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il
-donc? Parlez. Est-ce que je vous fais peur?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu... c'est que dimanche prochain,
-voilà... nous avons une grande fête.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, c'est l'Assomption, je le sais.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et alors, puisque vous irez à la messe...
-ah! c'est vous-même qui l'avez annoncé...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie,
-peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que...
-oh! pour ce jour-là seulement!... est-ce que
-vous ne pourriez pas... revêtir votre uniforme...
-oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de
-l'Assomption?...»</p>
-
-<p>Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant
-à moi, je lui promis ce qu'elle voulut. Les dévotes
-virent mon uniforme vert et gris, et en
-jasèrent longuement. Il me faut même noter
-que je surpris une ou deux fois, pendant le
-déjeuner, les yeux d'Yvonne arrêtés, furtifs et
-un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé.
-Certes elle ne me posa, à moi, nulle question:
-mais elle s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me
-parut.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p>
-
-
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p>
-<p>Tiberge passait toutes ses journées au Bois
-de Boulogne, entouré de sa cour, entendez sa
-mère, la petite nurse, la nourrice, le chauffeur,
-l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable
-de campement, et moi-même enfin, qui
-venais parfois vers quatre heures. Si j'avais
-payé de mes deniers tout ce luxe&mdash;et comment
-l'eussé-je fait?&mdash;j'aurais peut-être pu
-me prendre, à la rigueur, pour une manière
-de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le
-chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le
-consultait touchant certaines difficultés d'ordre
-topographique; il représentait, au moins durant
-les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans
-la place, portait un dolman d'une coupe «militaire
-fantaisie». Ajoutons qu'il était paisible et
-jovial. Au contraire, j'arrivais de loin, moi,
-pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne
-servais à rien. La marquise Gianelli m'accueillait
-avec une sereine négligence: quand Tiberge
-était là, il n'y avait d'important que les
-mouches, qui eussent pu le gêner.</p>
-
-<p>Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours
-présent. On le rentrait, on l'endormait, et
-parfois le soir d'été venait, au son monotone
-et voluptueux de la pluie sur les branches, ou
-dans le muet cantique du crépuscule, déjà trop
-court. C'était l'heure du dîner: de loin en loin,
-dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes
-s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:</p>
-
-<p>&mdash;«Au revoir, amie heureuse.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir. A demain!»</p>
-
-<p>A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires
-à régler, d'une tournée en quelque canton lointain,
-des nouvelles du petit.</p>
-
-<p>&mdash;«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer
-ton train. C'est la vie...</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
-
-<p>&mdash;Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles.
-Au revoir.»</p>
-
-<p>«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le
-savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te
-lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me
-mettais presque le couteau sous la gorge pour
-lui témoigner tant de froideur?</p>
-
-<p>En outre, ce «pas grand'chose» exprimait,
-à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas
-moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce
-que ça fait, après tout? Tu m'as donné un<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span>
-fils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce
-que tu étais sympathique et d'un bon modèle.
-Maintenant, tu peux bien t'en aller, François
-Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand
-j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver
-ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai
-ce caprice, de grands artistes m'adoreront,
-quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui
-sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche.
-Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon
-petit forestier français. Le maréchal mon aïeul
-m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi,
-ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse
-Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était
-laissée aller à quelque nouvelle escapade...»</p>
-
-<p>Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je
-pressentais ces paroles, comme si elle les eût
-effectivement prononcées devant moi, et que
-j'en demeurais tout palpitant de désespoir et
-d'angoisse, une fois sa porte fermée?</p>
-
-<p>Je demeurais assez rarement auprès d'elle,
-maintenant, passé huit heures du soir. Une
-fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si
-moelleux et si chaud, que Marie me demanda:
-«Reste. Tu t'excuseras.»</p>
-
-<p>Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse
-blessée, à la fin, ce que surtout je voulais
-éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes
-au Bois. Nous avions choisi le coin le plus<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span>
-secret, presque un bosquet, dans un restaurant
-à tziganes: mais à peine si l'on entendait
-ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait
-en retournant doucement les feuilles.
-Nous avons commandé des mets légers, et un
-joli vin d'or: notre fête galante commença très
-bien.</p>
-
-<p>Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement,
-de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant,
-ce soir-là, car les journaux annonçaient la
-mise en répétition de sa <i>Bérénice</i>.</p>
-
-<p>&mdash;«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai
-tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs.
-Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse.
-Souvent, j'ai cru la voir, portée en
-litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves
-hébreux l'entourait, et elle avait les yeux
-fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses
-épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait
-comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été
-bien redoutable dans un harem.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je croyais que l'héroïne de la pièce
-était Madame Henriette, la belle-sœur du Grand
-Roi?</p>
-
-<p>&mdash;Sans doute, la scène se trouve à Versailles,
-et la vraie Bérénice n'a que faire ici.
-Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on verra
-Corneille et Racine, et aussi des nymphes et
-des bergers, des précieuses et des guerriers,<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span>
-que sais-je encore! Du moins en était-il ainsi
-naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je
-ne dois souffler mot de cette <i>Bérénice</i>, sinon pour
-souhaiter son succès... Et donc, tu le souhaites
-aussi, n'est-il pas vrai? Tu n'es pas jaloux,
-maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»</p>
-
-<p>Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il,
-des vapeurs offensantes, une fumée horrible.</p>
-
-<p>&mdash;«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je?
-Le passé est mort, et moi-même n'ai que trop
-d'autres sujets de trouble. L'apothéose de <i>Bérénice</i>
-n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux,
-que je forme de grand cœur: le succès ne fait
-pas question.</p>
-
-<p>&mdash;Stéphane a de grands ennemis. Son mariage
-manqué avec la Clarke lui cause du tort.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'épouse plus l'infante?</p>
-
-<p>&mdash;Euh... cela traîne et languit, cela échouera,
-et l'on se moque. Isabelle Rameau et Henri
-Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et à
-Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane
-avait réussi, ce serait une alliance diplomatique
-et adorable, cher. Comme il n'aboutit à
-rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même
-déshonorant. Il est du reste réellement affreux,
-ce projet... Mais <i>Bérénice</i> contient des mots qui
-arrêtent le cœur.»</p>
-
-<p>Un silence. La brise, les feuilles: l'orage
-montait. Marie leva sa coupe, et but.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Il fait chaud, François, donne-moi la
-main. Tu trembles?... Sais-tu ce que nous devrions
-faire? Isabelle Rameau a invité Tiberge
-à venir chez elle, dans son château de Grainville,
-près de Louviers.</p>
-
-<p>&mdash;Avec toi, Marie, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour
-huit jours, quinze jours à Grainville. Ne devais-tu
-pas prendre tes vacances en septembre, justement?
-Isabelle sera contente. Nous verrons
-là poindre l'automne. Nous chasserons, nous
-passerons ensemble toutes les journées...
-Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons
-sous une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement
-que nous avons l'auto... Allons, est-ce
-convenu? J'écris à Isabelle?»</p>
-
-<p>Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte
-que coûte, je fournis la plus pauvre excuse, et
-tandis que Marie tenait encore ma main frémissante:</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne puis quitter Chantilly, cette année.
-Non, en vérité. Je suis trop patraque, trop mal
-en point.</p>
-
-<p>&mdash;En voici la première nouvelle.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne
-et par discrétion. Mais chaque matin, comme
-chaque nuit, je suis saisi de vertiges et d'angoisse,
-de fièvre, de maux de tête insoutenables.
-Un rien m'attriste pendant des heures et<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span>
-me hante. J'ai vu mon ami le docteur Marbois:
-il a parlé de neurasthénie et de soins urgents,
-dont le premier serait d'éviter le surmenage,
-et jusqu'à la plus légère fatigue. Dans ces conditions,
-le déplacement de Grainville, non:
-faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit,
-une conversation perpétuelle avec la maîtresse
-de maison, non, non!»</p>
-
-<p>A la lueur des petits abat-jour roses, Marie
-me regardait avec beaucoup plus de dédain
-encore que de dépit. Un vague éclair qui eut
-lieu très loin, on ne savait où, peut-être en
-rêve, parut cependant délivrer en elle la bête
-captive. Je n'entrevis celle-ci qu'un instant,
-mais face à face:</p>
-
-<p>&mdash;«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne
-chantait presque plus. Il est fâcheux d'être malade,
-et plus fâcheux encore de se sentir déchu.
-Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait
-toute l'année tenir à jour une correspondance
-immense, faire ses visites, poursuivre de longs
-projets très nuancés, courir de tous côtés,
-parler, lancer mille épigrammes, se maintenir
-léger et pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre
-en même temps. Il est doué.»</p>
-
-<p>Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.</p>
-
-<p>Me regardant aux yeux, elle déclara encore:
-«C'est vrai que tu n'as plus bonne mine.»</p>
-
-<p>Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span>
-garçon. S'il fallait te revendre, j'y perdrais.»</p>
-
-<p>Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses
-paroles cruelles: ne les avais-je pas provoquées?
-N'avais-je point déçu et joué vilainement
-cette maîtresse tant aimée, devant qui
-j'eusse voulu vivre prosterné? Ainsi le lazzarone
-des quais de Naples qui, ayant donné des
-sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui
-pardonne secrètement ensuite tous les fléaux
-dont elle l'accable, la maudite!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu
-plus triste du ciel. Puis tout s'attendrit, et la
-nature s'abandonne, comme Phèdre frappée
-d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les
-autres suivront...</p>
-
-<p>&mdash;«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi mauvaise? L'automne produit
-des fruits, des crépuscules et des émotions:
-nous inaugurons la période des troubles. Quand
-les bois se rouillent, les cœurs battent plus
-vite, et vous savez bien, vous qui avez des pénitentes,
-que les chemins tapissés d'or mènent
-à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux
-devraient être enguirlandés de feuilles
-mortes et de vigne vierge.</p>
-
-<p>&mdash;Dans les paroisses riches, il est vrai que
-l'automne met les âmes en péril, et je ne sais
-pourquoi.</p>
-
-<p>&mdash;On fait de la langueur, comme on fait en
-hiver de la bronchite.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;A condition pourtant qu'on ait des rentes.
-Votre langueur est un luxe, que les petites gens
-ne se permettent pas. Tenez, voici, de l'autre
-côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a
-six enfants et dont le beau-père a filé, emportant
-le magot du ménage: allez donc demander
-à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des
-feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses
-mioches et leur distribue des taloches, avant
-de regarder si la brume est grise ou bleue sur
-son potager. Et le père Duche, qui couche dans
-la forêt, le croyez-vous occupé d'autre chose que
-de savoir s'il fera froid et s'il y aura de la boue,
-le soir venu, sous le viaduc où il a établi son
-domicile en plein vent?</p>
-
-<p>&mdash;Ce vieux faune n'est pas un être humain:
-c'est une bête du bois, et presque un arbre.</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus que le père Duche, aucun paysan,
-croyez-moi, n'est sensible à ce fameux charme
-de septembre ou d'octobre. On n'éprouve ces
-sentiments de première qualité qu'à partir de
-6.000 francs de rentes minimum.</p>
-
-<p>&mdash;Vous n'aurez donc jamais eu à confesser
-de pauvres filles que les vendanges auront
-troublées?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi
-les premiers labours? Non, allez, il n'y a pas
-aux champs de défaillances si compliquées.
-Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span>
-en mariant des fleurs aux feuilles mortes, la
-faute peut être grave, mais la malice petite.</p>
-
-<p>&mdash;Bref, le péché commence à la rose d'automne.</p>
-
-<p>&mdash;Apparemment. Et je vous assure qu'hors
-certains arrondissements de Paris et quelques
-lieux de villégiatures, la somme des tristesses,
-des inquiétudes et des fautes demeure égale&mdash;hélas!&mdash;en
-toute saison.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m'en voyez plus que surpris.»</p>
-
-<p>Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces
-mots nous traversions, l'abbé Duregard et moi,
-un vaste et rond carrefour que surveillaient,
-du fond de leurs niches, quelques bustes de
-marbre. Les bosquets n'étaient plus verts, mais
-tigrés, sinon tout à fait roux, et ces têtes de
-marbre et de mousse semblaient me dire:
-«Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons...
-Sans doute, nous garderons ton secret, mais
-oseras-tu bien parler comme tu veux le
-faire?...»</p>
-
-<p>Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous
-m'en voyez très surpris. J'aurais cru que l'automne
-eût jeté chacun en toutes les tentations,
-et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement
-raisonner comme ces enfants qui jugent
-le monde en faiblesse, parce qu'eux-mêmes ont
-un rhume ou mal à la tête.»</p>
-
-<p>L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span>
-pense qu'il prit son parti, et me regardant bien
-en face, de ses yeux intelligents et rudes:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous souffrez donc beaucoup, mon
-ami?</p>
-
-<p>&mdash;Oui... beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash;Vous parliez d'angoisse...</p>
-
-<p>&mdash;Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré.
-D'une part il y a tout ce que j'aime,
-d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture
-devient au-dessus de mes forces.</p>
-
-<p>&mdash;Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui
-qui console toujours ne s'est jamais refusé à
-qui l'appelait de toute son âme... Mais vous
-n'avez pas la foi.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'en sais rien!»</p>
-
-<p>L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard
-me perçait, me fouillait, me brûlait comme
-une flamme, comme le regard même de ma
-propre conscience. Je me raidis sous ce feu
-ennemi, et ces mots ne me sont pas sortis
-spontanément des lèvres, mais je les y amenai
-un par un, ainsi que des captifs à peine liés et
-encore frémissants du combat:</p>
-
-<p>&mdash;«Je n'en sais rien!... Le doute le plus
-poignant m'assiège depuis un mois. Vingt fois
-j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt fois une
-voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi,
-le salut est là!... J'éprouve souvent une
-émotion puissante, immense, il me semble que<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span>
-la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait touché...»</p>
-
-<p>Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête
-penchée et les mains dans les manches: il était
-le prêtre, et il méditait.</p>
-
-<p>Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est
-qu'une voie qui s'ouvre à vous, et même il faut
-dire: à nous. Je peux bien vous l'avouer maintenant:
-depuis nombre de semaines, votre salut
-est le sujet quotidien, et mieux, continuel,
-de mes pensées et de mes prières. Je connais,
-ou je prévois peut-être quelque infime partie
-de vos chagrins, que je devine cruellement
-lourds, mon pauvre ami; je crois aussi discerner
-assez, avec l'aide de Dieu, quel est votre
-devoir, redoutable, et qui sait? déchirant...
-N'en doutez pas, la Providence prendra pitié
-d'une épreuve si longue. D'autre part, je sens&mdash;et
-avec quelle pieuse et tendre terreur!&mdash;que
-Dieu vous sollicite: c'est donc que déjà
-vous l'avez retrouvé... Les mots me manquent
-ici pour exprimer mon attente, mon espoir:
-j'ai tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre
-tout grand à la belle lumière!... Mais je ne saurais
-vous parler dans ce parc et parmi ces statues,
-vous parler du moins comme je veux, ni
-comme je dois le faire. Quant aux douloureuses
-vicissitudes parmi lesquelles vous vous débattez,
-il en est, vous le savez, que je ne puis entendre<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span>
-qu'en confession... Eh bien, voulez-vous
-que nous nous séparions à cette place? Nous
-irons chacun de notre côté, moi priant pour
-vous avec plus de ferveur que jamais, et vous
-restant avec vous-même, et avec Dieu: puis,
-demain ou après-demain, vous viendrez me
-trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel
-alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement
-interrogé, et vous aurez déjà&mdash;qui
-sait?&mdash;fléchi sous la Grâce divine... Eh bien,
-le voulez-vous?...»</p>
-
-<p>Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé
-vraiment frissonner d'anxiété. Une fois de plus
-j'admirai cet homme modeste et fort, tout embrasé
-de piété, et qui tendait si ardemment vers
-son idéal, très saint, très haut... Quant à moi,
-je visais aussi le mien, très pur et très net: et
-je voulais l'atteindre!</p>
-
-<p>Je pris la main de l'abbé Duregard, et la
-serrai avec une gratitude infiniment affectueuse:
-et nous nous quittâmes, ainsi qu'il le voulait,
-au milieu du grand parc.</p>
-
-<p>&mdash;«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»</p>
-
-<p>Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la
-question que je posai alors? Ne savais-je pas
-ce qu'allait répondre l'abbé?... A merveille, au
-contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut
-d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span>
-vraiment presque malgré moi, à demander
-puérilement:</p>
-
-<p>&mdash;«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le <i>Confiteor</i>,
-avec... avec tous ses articles de foi?»</p>
-
-<p>A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa
-voix un peu rauque, impérieuse et grave, il
-prononça:</p>
-
-<p>&mdash;«Certainement, et de tout votre cœur.»</p>
-
-<p>Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout
-votre esprit»?... Il n'y songea point, sans doute,
-ceci suivant cela.</p>
-
-<p>Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules
-carrées, le pas sonore, de la démarche d'un
-soldat sans reproche qui s'est bien conduit. Son
-visage seulement se tournait vers le sol: c'est
-qu'il priait.</p>
-
-<p>Et je demeurai...</p>
-
-<p>Mais le long de ces charmilles où le mol automne
-chantait, je ne pensai qu'à Marie, qu'à
-Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este ou
-de Frascati, orfévris par septembre, octobre...
-Je rêvais à mon petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je,
-l'accent bien français?»</p>
-
-<p>Et ma confession prochaine, et ce <i>Confiteor</i>?...
-Bah! c'était depuis longtemps tout réfléchi.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite
-Antoine, des parfums la précédaient, puis
-des coureurs, tout un cortège.</p>
-
-<p>Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris,
-après sa longue absence, il eut des coureurs
-innombrables qui l'annoncèrent en tous lieux,
-à savoir les journalistes; et son escorte était
-le souvenir sonore de mille et mille vers, et sa
-gloire chatoyante, et son prestige bigarré.</p>
-
-<p>Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne.
-L'épouserait-il décidément? Ou bien, après la
-première de <i>Bérénice</i>, retournerait-il se mettre
-à ses pieds comme le premier de ses courtisans?
-Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste,
-mais indigne des Muses, allait-il reprendre
-dans Paris son rang de poète national
-et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien
-loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale,
-pareil au dieu Bacchus alors que celui-ci, en
-riant, lança jusqu'au ciel, parmi les étoiles, la<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span>
-couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit
-jadis une constellation... Or, que deviendrait à
-son tour, aujourd'hui, l'aventure de l'infante?
-Des vers, sans doute? Ou quelque pièce éclatante?
-Ou simplement un mot, un petit mot, à
-colporter sous le manteau?</p>
-
-<p>Les journaux, par allusions plus ou moins
-claires, posaient ces questions, et bien d'autres.
-Dès que l'on eut annoncé la mise en répétitions
-de <i>la Princesse Bérénice</i>&mdash;car tel était le titre
-véritable de la pièce&mdash;l'on commença dans les
-feuilles à publier des notes, des informations,
-des articles, des photographies: et celles-ci,
-d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même
-que les articles passaient toute mesure, soit en
-bien, soit en mal, de même que les informations
-ne tenaient pas debout, de même que les notes
-accusaient la plus ingénieuse fantaisie.</p>
-
-<p>Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les
-magazines, Stéphane Courrière en manteau de
-voyage, débarquant à Paris: un nègre portait
-sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il
-était déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la
-gare même par une compagnie de joueurs de
-football, partant en déplacement. Tantôt on le
-montrait chez lui, en costume d'intérieur, un
-faucon familier sur le poing. Il était figuré ici
-de profil, là de face, ailleurs de trois quarts,
-ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span>
-trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes
-innombrables&mdash;un «incroyable», un muscadin!&mdash;son
-service de table, son bureau, ses
-cigarettes. Des interviews relataient ses opinions,
-toutes paradoxales, bien entendu, à propos
-de danse ou de service en campagne, des
-couturiers ou de la République, de Mistinguett
-ou de la tombe de Shelley, du prolongement
-de la rue de Rennes ou des candidatures académiques.
-On révélait qu'il allait repartir pour
-régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger
-les fouilles d'Olympie, qu'il serait nommé directeur
-du Théâtre-Français ou secrétaire d'État
-aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!</p>
-
-<p>Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la
-<i>Bérénice</i> avec un luxe inouï, et avait engagé, en
-vue de cette pièce, des sommes considérables,
-exploitait à son gré&mdash;comme il est juste&mdash;le
-nom de son auteur, et organisait une publicité
-non moins considérable que retorse et variée.
-Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en souciait
-peu, habitué qu'il était à ce que sa personne
-soulevât en tous lieux un émoi véritable
-et la rumeur publique: il répandait partout autour
-de lui un peu de scandale, en effet, et
-toutes les nuances du sourire, depuis celui qui
-s'empresse jusqu'à celui qui raille. Marie m'a
-toujours dit qu'il haussait les épaules, et consentait<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span>
-à parcourir jusqu'au bout les seuls articles
-qui fussent très bien écrits: en somme,
-il lisait peu les journaux.</p>
-
-<p>Marie aussi prétendait regarder fort négligemment
-les gazettes: elle avait appris jadis de
-Courrière lui-même la grâce de ces nonchalances,
-et il est vrai que, surtout depuis la venue
-de Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour
-demeuraient intactes, et point même dépliées
-sur les tables. Cependant elles étaient innombrables,
-ces feuilles: la marquise Gianelli en
-recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes
-ou françaises, russes même, de tous formats et
-de tout genre, sans préjudice des revues et des
-périodiques. Pourquoi donc cet attachement à
-des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait
-même pas les ouvrir?... Mais depuis quelque
-temps, l'on daignait: les gazettes, mieux que
-dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles,
-et Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante,
-bien-disante et notoire de Stéphane
-Courrière, apprenait assidûment que son poète
-avait&mdash;dans la ville même où elle vivait&mdash;dîné
-en telle ou telle maison, qu'il s'était rendu dans
-un «thé-tango», qu'il avait offert un goûter
-ici, en telle circonstance, un souper là, en telle
-compagnie... Et ceci chaque jour.</p>
-
-<p>Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces
-paperasses. Elle plaisantait au contraire, prenait<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span>
-Tiberge dans ses bras, le berçait, et cherchait
-à le faire jouer avec les gazettes:</p>
-
-<p>&mdash;«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques,
-hein, des théâtres et des répétitions sensationnelles?
-Et tu as donc bien raison, va, car
-tout ça, c'est des histoires de grandes personnes.
-Ne les écoute jamais, plus tard, elles te rendraient
-un peu bêta, mon joli tout petit.»</p>
-
-<p>Après quoi, elle confectionnait pour notre
-fils des cocotes et des bateaux pointus. Toutefois
-les magazines illustrés&mdash;où se trouvaient
-si souvent reproduits les portraits du poète&mdash;ne
-servaient point à fabriquer ces joujoux d'une
-minute, vu le papier qui en était trop épais,
-déclarait Marie, et collait aux doigts.</p>
-
-<p>&mdash;«La <i>Bérénice</i>, faisait-elle, c'est une belle
-jeune femme que j'ai connue grande comme une
-bambine, et encore mieux, avant même qu'elle
-ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle
-m'intéresse. Mon Tiberge admirable est mon
-enfant: mais j'ai veillé sur les premiers pas vacillants
-de <i>Bérénice</i>.»</p>
-
-<p>Un jour, la marquise Gianelli me demanda:
-«Iras-tu cette semaine, en tant qu'officier de
-l'Institut et notabilité du pays de Sylvie, à l'inauguration
-du musée de Chaalis?»</p>
-
-<p>En effet, le château de Chaalis, légué récemment
-à l'Institut, allait être ouvert au public, et
-une cérémonie d'inauguration devait avoir lieu<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span>
-bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques
-lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y
-rendisse. Fête presque intime d'ailleurs, autant
-que l'on puisse ainsi qualifier une telle journée:
-les invités de l'Institut seraient, paraît-il, choisis
-et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la
-Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane
-Courrière, parlant au nom de l'Académie,
-ferait un discours. Ses collègues l'avaient dès
-longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses
-répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville
-chaque soir, il avait eu la coquetterie de ne pas
-refuser. Qu'était-ce pour lui qu'un discours?
-Presque rien, des fariboles, une causerie: du
-moins voulait-il qu'on le crût.</p>
-
-<p>&mdash;«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre
-Isabelle, qui m'offre une place. Et cela
-m'amusera d'écouter, perdue dans la foule, la
-voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu
-seul à Chaalis, François?</p>
-
-<p>&mdash;Mais... oui. Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous
-pourrons nous sauver incognito, à la manière
-de Cendrillon quittant le bal, et je te reconduirai
-jusqu'aux portes de Chantilly... Donc,
-cher, cela est-il convenu ainsi?»</p>
-
-<p>C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai
-pas à Stéphane Courrière, il ne me verra
-même pas.» Elle avait réponse à tout, même<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span>
-à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref,
-nous décidâmes d'aller à Chaalis: quant à moi,
-du reste, j'y étais en quelque manière obligé.</p>
-
-<p>La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet,
-l'Institut recevait en son nouveau château. Devant
-des petites dames et des douairières empanachées,
-mélangées à des professeurs gantés,
-à des historiens du «faubourg» et à des dilettantes
-genre «seizième arrondissement», Isabelle
-Rameau récita, non sans pompe, un
-poème d'une froide emphase, dans lequel
-étaient chantés, selon le goût du jour, la décentralisation,
-la province, l'inaltérable attachement
-aux traditions du foyer, l'escadron de
-Saint-Georges, l'aviation, la grande mémoire
-de la testatrice, et même aussi la majesté des
-bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû
-à l'un des poètes officiels de l'État: mais l'on
-se réservait avec émoi pour le discours de Stéphane
-Courrière.</p>
-
-<p>Enfin le poète parut dans la galerie noire de
-monde. Son habit d'académicien, cambré coquettement
-et pincé à miracle, lui prêtait l'air
-charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement
-couverts de poudre, afin qu'ils rendissent
-un peu moins étrange cette tenue charmante
-et surannée, dont l'épée, ceignant une
-taille si svelte, semblait pouvoir être au besoin
-tirée, pour défendre une dame.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p>
-
-<p>Son visage subtil riait à tous au-dessus de la
-rouge cravate de commandeur, qu'un costumier,
-plutôt que la Chancellerie, devait lui avoir
-livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore
-je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous
-ses atours, sinon sur les photographies et les
-gravures des journaux qui, privées de couleur
-et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante
-jalousie&mdash;cuisante et peu digne, avouons-le&mdash;je
-me comparai à ce gracieux seigneur: il
-me sembla que je ne fusse vraiment rien, sauf
-un fonctionnaire triste... Allons, en somme,
-n'était-ce pas justement cela qu'il fallait?</p>
-
-<p>Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile,
-se montra, toute l'assistance frissonna
-d'aise. Quelques railleries coururent çà et là,
-mais elles étaient affectueuses: une fois de
-plus, la popularité de Stéphane Courrière se
-témoignait par une tendre malveillance.</p>
-
-<p>&mdash;«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le
-bicorne et l'épée, pour une réunion à la campagne?
-Le grand gala aux champs?</p>
-
-<p>&mdash;Comme le paon.</p>
-
-<p>&mdash;Ou le coq du village. Va-t-il se marier
-tout à l'heure?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être se remarier, en tout cas... Dame!
-regardez donc là-bas cette belle personne qui
-cause avec Isabelle Rameau: vous ne reconnaissez
-pas la marquise Gianelli?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p>
-
-<p>Je changeai de place.</p>
-
-<p>Stéphane Courrière, très disert, parlait à
-merveille, je ne le savais que trop. Il se plaisait
-à commencer de longues périodes, d'où il
-s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son
-papier, comme négligemment oublié sur la
-table, devant lui, et dès que l'enthousiasme le
-saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en réalité.
-On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être,
-nouveau Lamartine, soulevé le peuple,
-s'il l'eût voulu. Mais il visait à des suffrages
-moins impurs, disait-il.</p>
-
-<p>Son discours fut adroit, lumineux et caressant.
-Sa parole ailée, diaprée, effleura toutes
-choses: elle papillonnait.</p>
-
-<p>Après le juste tribut d'hommages à la défunte
-châtelaine, Stéphane Courrière exprima l'enchantement
-de ce Chaalis au Bois dormant, le
-rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur
-des sables et des landes où jadis le fol
-Charles VI a sans doute vu, tel un affreux
-présage, le cerf au collier d'or bondir par la
-bruyère désolée.</p>
-
-<p>Il traça le plus suave tableau de la vie monacale
-dans l'abbaye, au moyen âge. Les ruines
-admirables de l'église et les débris des monuments
-conventuels lui inspirèrent, touchant le
-progrès, d'heureuses pensées: «Qui donc à
-cette heure, en France, pourrait ne pas porter<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span>
-ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même
-naguère blessé, même déchiré, il est d'un
-peuple sain qu'il s'avance toujours! Ne se
-montrèrent-ils pas bien dignes de demeurer
-esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois
-mutilés par les Perses, et qui, par crainte
-d'exciter une injurieuse pitié, par lassitude
-peut-être, refusèrent de suivre Alexandre, et
-sont ignominieusement demeurés dans leurs
-mauvais petits champs d'Asie?</p>
-
-<p>«C'est affaire à quelques curieux, bien rares
-et bien pervers, s'ils sont exquis, de contempler
-sans cesse l'ensorcelant passé, de s'en
-griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent
-et trouvent des fleurs, ainsi que de se
-détourner avec ennui au passage des paquebots
-dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces
-chimériques armeraient-ils quelque lente galère
-ou une caravelle, à défaut du Bucentaure, et
-l'on verrait s'incliner doucement leurs nefs
-oisives vers les ports que nul trafic n'éveille,
-heureux encore si partout les Sirènes ne
-repoussent loin de terre ces bateaux lourds
-seulement de rêves, comme elles éloignèrent,
-chanta Camoëns, les vaisseaux portugais du
-havre où veillait la trahison, au moyen de leurs
-beaux seins qu'elles appuyaient contre la
-proue!»</p>
-
-<p>Après quoi, et non sans un ravissant illogisme,<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span>
-le poète, parlant des abbés de Chaalis,
-se complut à tracer le portrait du plus fameux
-entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte
-d'Este, qui déploya ses grâces aux cours
-de François I<sup>er</sup>, d'Henri II et de ses fils. Ce
-fut avec amour qu'il dépeignit cette figure si
-séduisante et si fine d'humaniste, de politique
-délié, de dilettante. En quels termes presque
-pieux n'évoqua-t-il point ce prélat tout enivré
-d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes,
-maîtresse royale, combien divinement s'élevait
-le cou de la Vénus de Cnide, apportée en
-France par le Primatice!</p>
-
-<p>&mdash;«Le cardinal d'Este nous était venu de
-cette Italie où la vue seule d'un noble visage,
-en ce temps-là, emportait l'estime, où le Pape
-proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini
-à cause de l'heureuse physionomie qu'avait
-celui-ci et de son glorieux aspect. Avant que
-d'aller achever son âge à Tivoli, devant les
-terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous
-pas le cardinal d'Este faisant un jour
-collation parmi ses moines de Chaalis, au bord
-des étangs? Le voici, numismate, grammairien,
-bibliophile, amateur d'art, homme de cour,
-homme de luxe, devisant de Platon ou de Sénèque
-avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient
-guère, ou bien, tout en partageant quelque
-figue, laissant luire un camée de Sicile à son<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span>
-doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:</p>
-
-<p><i>A vederlo a tavola, cosi antico comme era,
-era una gentilezza<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</i></p>
-
-<div class="footnote">
-
-<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique, c'était un
-vrai plaisir.»</p></div>
-
-<p>Stéphane Courrière prononçait parfaitement
-l'italien, et se félicitait de le parler avec pureté.
-A ces derniers mots, où sonnait le meilleur
-accent, il dirigea comme involontairement son
-regard vers Marie, dont les minces narines
-m'ont paru frémir à cette brise venue du Transtévère
-et de l'Agro, de Naples et de Toscane,
-de loin, de bien loin, de là-bas...</p>
-
-<p>Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable:
-Stéphane achevait à peine son discours et,
-toute l'assistance étant debout, les applaudissements
-crépitaient et les murmures d'extase
-bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait
-à mon côté: «Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.</p>
-
-<p>Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans
-la nuit descendue, nous n'avons pas prononcé
-beaucoup de paroles. Comme les amants qui
-ont trop à se dire, ou qui au contraire songent
-chacun de son côté, nous nous tenions la main&mdash;et
-je me taisais. Marie demeurait silencieuse
-aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se
-peut qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu
-plusieurs fois, et longtemps, les yeux clos.<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span>
-Était-ce du sommeil, après tout?... Ce que je sais
-bien, c'est qu'elle souriait.</p>
-
-<p>Lorsque <i>la Princesse Bérénice</i> fut jouée enfin&mdash;avec
-quel fracas!&mdash;Marie n'assista point
-à la générale, et rendit à Isabelle Rameau la
-loge que celle-ci lui avait adressée, de la part
-de l'auteur évidemment. La pièce obtint le
-triomphe, d'une part, et d'autre part souleva les
-furieux dédains que l'on sait. Marie s'y rendit
-seule, dès la seconde, et me dit simplement:
-«Mais oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si
-<i>Bérénice</i> eût été toute nouvelle pour moi. Car
-j'en savais des scènes entières par cœur, donc,
-cher François.»</p>
-
-<p>En même temps, elle écartait du doigt l'une
-de ses boucles sombres, sur sa joue:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette
-bague dont le chaton est vide? Je ne l'ai pas encore
-vue.»</p>
-
-<p>Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine,
-que Stéphane tenait du professeur Gatti...
-il me l'a envoyée après la générale de <i>Bérénice</i>,
-en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque
-rien, un soupçon d'or, et la pierre est perdue.
-Mais la lettre qui l'accompagnait lui donne du
-prix.</p>
-
-<p>&mdash;Une lettre du poète?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. La voici.»</p>
-
-<p>Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span>
-et signé par Courrière, Marie me le tendit.
-Je lus ces lignes:</p>
-
-<p>«Cette bague porte les lettre BER. REG.
-gravées en son or léger. A-t-elle appartenu à la
-vraie Bérénice, alors que celle-ci était à Césarée,
-<i>florens ætate formaque</i>? Le chaton a-t-il
-jadis enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal,
-et qui fut plus précieux pour avoir étincelé
-au doigt fuselé de la reine des Juifs?
-N'importe, voulez-vous l'accepter comme un
-souvenir de ma <i>Princesse Bérénice</i>, bien moins
-belle, mais qui ce soir a gagné la bataille, et
-qui vous doit tant?</p>
-
-<div class="poem"><div class="stanza">
-<span class="i0">«<span class="smcap">Stéphane Courrière.</span>»<br /></span>
-</div></div>
-
-<p>Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les
-fouilles, une bague antique, le triomphe sur la
-scène, les discours, l'Académie, l'éloquence, les
-vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée.
-vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite,
-et l'offensante croisière!</p>
-
-<p>Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas
-un mot d'une seule phrase, pas une seule note
-du chant. Je me rappelle les épaules nues de
-Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et
-aussi les yeux pâles d'Hélène, et Yvonne, et
-que le piètre latin désormais, pour moi, ce sera
-celui du paroissien, et qu'il m'ennuie&mdash;et que
-je souffre!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Ma première confession avait eu lieu fort
-simplement. J'étais venu, je m'étais agenouillé,
-j'avais dit ce qu'il fallait dire&mdash;et voilà.</p>
-
-<p>Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près
-du confessionnal: elles avaient fait à Dieu,
-qu'elles priaient, la politesse de ne pas se retourner
-plusieurs fois.</p>
-
-<p>Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris
-ma volonté en cette étrange circonstance: ni
-romanesque incertitude, ni extase. Je n'avais
-douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux,
-non plus que je ne m'étais senti déconcerté.
-J'avais résolument accompli mon devoir,
-sans autre souci que de n'y commettre aucune
-faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et
-du catéchisme de persévérance, ce qui n'allait
-pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi me fussé-je
-troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais
-rien, hormis la crainte de ne pas tromper
-assez bien.</p>
-
-<p>L'abbé s'était révélé à moi comme le plus<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span>
-avisé et le plus admirable père spirituel.</p>
-
-<p>&mdash;«Vous direz, murmura-t-il, le <i>Confiteor</i>.
-Vous en avez pesé les termes. Récitez-le de
-toute votre âme.»</p>
-
-<p>Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait
-en aucune façon: «Le réciterez-vous sans
-réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me chuchotait
-seulement avec la plus ferme douceur:
-«Faites ceci, dites cela», de ce ton qui signifie:
-«Nous pensons de même, maintenant, c'est
-entendu: par conséquent, vous allez faire ceci,
-dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne
-pouvait rencontrer celui de mes yeux baissés.</p>
-
-<p>«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute,
-voici donc un enfant prodigue. Est-il bien repenti?
-N'importe, qu'il entre toujours... Qui
-sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur
-du foyer?»</p>
-
-<p>Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna
-de la plus merveilleuse et sainte autorité, en
-quoi il me confondit par son aisance, comme
-par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre
-après la confession. J'avais fait amende
-honorable pour toutes les fautes de ma vie; lui-même
-avait exigé une promesse formelle de
-rupture avec mon passé&mdash;oh! non pas exigé
-en termes rigoureux, mais enfin, sans absolument
-me contraindre à répondre, il avait supposé
-à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span>
-lui faire cette promesse, que je la lui faisais.
-Il m'avait parlé, lui qui était du même âge que
-moi, comme un conseiller chargé d'expérience,
-presque comme un maître, tout rempli d'infinies
-précautions que se fût montré celui-ci&mdash;et
-aujourd'hui, j'avais l'étonnement de le retrouver
-riant, allègre, tout occupé de son journal
-et des élections prochaines: ses yeux mêmes
-ne se rappelaient rien. Ainsi, après leur être
-apparu émouvant et sacré, tout brillant d'or
-sous la chasuble, aux clartés des cierges, ainsi
-se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans
-la rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos,
-robuste, paisible, et balançant sur ses
-jambes solides sa soutane où la marmaille des
-pauvres s'était frottée le matin, en y laissant
-mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment
-«l'homme qu'il faut en la place qui convient»,
-selon l'expression des Anglais. Je l'admirais,
-et j'avais toute confiance en lui.</p>
-
-<p>Il s'en doutait bien, d'ailleurs.</p>
-
-<p>Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui
-donnait sur la pelouse, à travers mon jardin.
-Il était six heures, le vent faisait rage, et l'hiver
-s'annonçait.</p>
-
-<p>&mdash;«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention
-au buis, à droite, et garez-vous du sapin,
-là, devant vous. J'aurais dû prendre la lanterne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais... je vois, je vois à peu près, merci...
-Que de soins! Vous me rendez confus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la
-tête, ni même vous fouler le pied. Vos paroissiens
-ont besoin de vous.</p>
-
-<p>&mdash;Je leur appartiens.</p>
-
-<p>&mdash;Pas également. Vous préférez les pauvres:
-allez, on vous connaît.</p>
-
-<p>&mdash;Je voudrais être utile à tout le monde, et
-comme tout le monde... Au fait...»</p>
-
-<p>Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même,
-songeait longtemps et assidûment aux
-mêmes choses.</p>
-
-<p>&mdash;«Au fait, n'oubliez pas le chemin de
-l'église, mon cher ami. Parmi mes plus ferventes
-prières, il y a quotidiennement celle par
-quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où
-vous vous serez remis plus entièrement encore
-entre les mains de Dieu.»</p>
-
-<p>Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal
-réprimé un mouvement que l'on ne vit point,
-dans la nuit. Je comprenais bien, parbleu! ce
-qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir
-la communion... Eh! quoi! déjà?... Certes.
-j'y étais décidé, je n'en avais pas peur. Pourtant...
-pourtant!...</p>
-
-<p>Il y eut un court silence. Enfin:</p>
-
-<p>&mdash;«Je songe à ce que vous me dites, fis-je,
-et ce n'est pas sans me troubler. En suis-je<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span>
-digne?... Cependant je prends désormais conseil
-de mon directeur, et suivrai tous ses
-avis.»</p>
-
-<p>Mais auparavant, hélas!... auparavant il me
-fallait aller faire mes adieux à Tiberge.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait
-faire mes adieux. Marie... Marie, eh bien! elle
-était femme, et je l'avais tenue dans mes bras:
-nous avions des souvenirs, et les aurions toujours,
-quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle
-poursuivrait son poète jusqu'à la Chine, les
-paquebots vont et viennent, et reviennent...</p>
-
-<p>Non que j'eusse alors une pensée inavouée
-de reprise ou de rancœur, non que je me fusse
-accroché des ongles à mon bel amour déjà
-perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur
-et de ma jeunesse: adieu tout cela, je
-l'apportais aux pieds d'Yvonne tant de fois
-blessée par ma faute, par ma très grande faute...
-Mais Tiberge, le pauvre petit!</p>
-
-<p>Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait
-un garnement fumant déjà la cigarette, ou bien
-compassé avant l'âge, sournois peut-être...
-Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le
-bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span>
-tard encore, ne rencontrerais-je plus qu'un
-jeune viveur rêvant courses et tirage à cinq, ou
-bien un penseur de petite revue, qui réciterait
-ses vers chez les douairières, dans les palais de
-Venise ou les hôtels de Passy? Pourrais-je
-seulement lui parler? Il m'échapperait. Qui
-sait même si le colonel, alors sans doute général
-Gianelli, n'en ferait pas un <i>marchesino</i>, lieutenant
-de l'armée italienne? Il était en somme
-son père devant la loi: et s'il venait à s'y attacher,
-l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.</p>
-
-<p>C'est qu'il serait sans aucun doute beau et
-charmant, mon joli petit, né si Français au village
-d'Auteuil, d'une mère en qui coulait le sang
-des Rimbourg, et d'un père forestier du pays
-de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en
-feraient? Et ce Courrière lui-même, n'allait-il
-pas lui servir quelque jour de tuteur? Mais il
-me renierait plus tard, Tiberge!</p>
-
-<p>J'attendis l'heure et le jour où je fus certain
-de ne pas trouver Marie au Bois, alors que l'on
-promenait le bébé, après le déjeuner: et je m'y
-rendis, le cœur battant.</p>
-
-<p>De très loin, j'aperçus un groupe installé
-autour d'une voiture d'enfant, auprès de l'automobile
-arrêtée: voici le mécanicien, la nurse
-Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros
-paquet blanc, d'où sortait le visage rose de mon
-petit gars. Sauf ce marmot pensif et ravissant,<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span>
-qui me regardait avec une sorte de grave
-dédain, chacun parut surpris de me voir à
-pareille heure, et surtout seul.</p>
-
-<p>&mdash;«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui,
-me dit obligeamment Frida.</p>
-
-<p>&mdash;Madame m'a commandé pour cinq heures
-seulement, ajouta le mécanicien.»</p>
-
-<p>Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la
-rejoindre: elle est à la maison.» Mais je n'en
-avais qu'à mon fils, en cet instant.</p>
-
-<p>Frida reprit: «Monsieur vient voir comme
-il est beau, aujourd'hui, et comme il a bonne
-mine?» En même temps, de ses doigts déliés,
-elle écartait doucement le bord du bonnet.
-Cependant la nourrice contemplait ces manœuvres
-sans bienveillance. Je lui demandai:</p>
-
-<p>&mdash;«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?</p>
-
-<p>&mdash;Que Monsieur fasse attention que c'est
-son heure de dormir. Il ne faut pas que Monsieur
-l'énerve: il serait <i>mousu</i> toute la journée.»</p>
-
-<p>On me posa néanmoins le bébé sur les bras:
-combien me parurent légers mon fils et son
-destin!</p>
-
-<p>&mdash;«Ça ne pèse guère, fis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur trouve?» répliqua la nourrice
-outragée.</p>
-
-<p>Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il,
-avec moins de mépris. Ses mains en miniature<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span>
-étaient affectueuses déjà: l'une d'elles
-s'empara du revers de mon pardessus et s'y
-cramponna, ce qui m'emplit puérilement d'émotion
-et d'orgueil. Cher bambin, si frais, si sain,
-et qui savait presque sourire! Mes yeux se
-sont remplis de larmes, tandis que je le portais
-et le berçais, allant de-ci, de-là, de long en
-large. A la fin, je lui fis peur sans doute, car
-au bout de quelques minutes, il se mit à crier:
-je l'ai rendu à la nourrice. Adieu, mon petit,
-ne pleure plus, ne pleure plus...</p>
-
-<p>&mdash;«Alors, Madame est chez elle?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, monsieur, presque sûrement.»</p>
-
-<p>Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus
-presque vers Auteuil: autant terminer tout
-de suite, et brusquer tout!</p>
-
-<p>J'entrai, le visage bouleversé sans doute&mdash;et
-je me contenais pourtant de tout mon pouvoir,
-je me forçais au calme, j'aurais même
-voulu paraître glacial&mdash;car Marie me demanda
-aussitôt:</p>
-
-<p>&mdash;«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas
-Tiberge?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je respire. J'ai toujours peur quand
-il est ainsi sorti sans moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il s'agit seulement de nous.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, qu'est-ce qui arrive?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut plus que rien arrive.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu veux me quitter, François?»</p>
-
-<p>La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta:
-j'étais venu afin de prononcer précisément
-cette phrase atroce, mais je ne pensais
-pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous
-mes yeux, et je mis mes mains dans mes poches,
-car elles tremblaient.</p>
-
-<p>&mdash;«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une
-voix encore mal assurée. Il ne faut surtout pas
-user de mots rudes et hostiles. Te quitter!...
-Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un
-instant, depuis le début de notre chère union,
-je n'ai cessé de t'aimer avec une sorte d'idolâtrie.
-Tu représentes pour moi toute la beauté,
-tout le charme et toute la grâce du monde...</p>
-
-<p>&mdash;Cher François, je ne comprends donc rien
-à cette scène. Qu'est-ce que tu as maintenant,
-en vérité?</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très malheureux. Tu sentiras...</p>
-
-<p>&mdash;Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler
-la première. Ce que je vais tout de suite te dire
-est bien aussi important que tes ... étrangetés!
-Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher:
-mais d'avance je tiens à affirmer très
-haut que, du jour où je me suis donnée, je n'ai
-pas eu une minute de défaillance en ma tendresse
-pour le père de Tiberge. Tu entends
-bien cela? Retiens-le. Aucun de tes griefs&mdash;que
-j'ignore encore&mdash;ne peut être fondé. Je<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span>
-vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je
-ne souhaite rien au delà.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi
-le supposer?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je te croyais jaloux de Stéphane.
-Tu semblais si troublé, l'autre jour, par cette
-pauvre bague de Bérénice, humble souvenir,
-avoue-le, et bien naturel.</p>
-
-<p>&mdash;Tout naturel, certes. C'était une pensée
-charmante du poète, elle ne m'étonne aucunement.
-Je ne formule pas la plus légère plainte: tu
-t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture
-n'est point arrivé par ta faute.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura
-bien fallu une raison grave pour me quitter.»</p>
-
-<p>La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait
-comme un glas.</p>
-
-<p>&mdash;«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est
-pas question de cette... horrible contrainte!
-Non!... Mais je souhaiterais... il faut...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il
-faut que je vienne moins ici.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu vois bien!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que petit à petit notre liaison se
-change en amitié durable et confiante, mais
-apaisée, mais calme, mais bien loin de toute
-pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de
-toi dans un autre esprit...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Au jour de l'An, et aux anniversaires.»</p>
-
-<p>Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue
-souvent pleurer. En cette circonstance, surtout,
-elle est seulement devenue très pâle. Son ton
-s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.</p>
-
-<p>&mdash;«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir
-aucun grief. En ce cas, tu me blesses, et à
-moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un
-motif caché: dis-le.»</p>
-
-<p>Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait
-à ne plus la voir que rarement, je le lui
-récitai plutôt tout d'un trait, comme une leçon
-apprise d'avance:</p>
-
-<p>&mdash;«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis
-longtemps t'avertir... J'ai manqué de confiance
-et de courage: et en cela j'ai péché, comme en
-tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que
-la foi m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis
-s'est insinuée en moi doucement, lentement,
-irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin, je
-fus aveuglé par cette clarté!...»</p>
-
-<p>C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une
-langue inconnue, le lapon, le mandchou: Marie
-me regardait avec stupeur.</p>
-
-<p>&mdash;«Comment?... Comment?... Que dis-tu?
-La foi?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé
-d'erreur et d'incrédulité... Je me suis confié aux
-mains de mon directeur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu
-à peu détaché de moi?</p>
-
-<p>&mdash;Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche
-trop pénible, ni le devoir trop douloureux!</p>
-
-<p>&mdash;C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire,
-je ne t'ai jamais plus ardemment aimée. Toutefois,
-je t'aime désormais en Dieu, et mon espoir
-profond est de te conduire un jour à partager
-ma bienheureuse soumission. Est-il donc
-monstrueux de demander le droit de te parler
-sans feinte, comme à la plus tendrement choyée
-des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi
-indigne, le don de croire. Je la supplie d'élire
-aussi ton âme charmante...»</p>
-
-<p>Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus
-dire davantage: Marie me faisait presque peur.
-Elle sembla se parler à elle-même:</p>
-
-<p>&mdash;«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François,
-entends-tu bien les mots que tu me dis, le sermon
-que tu me débites?</p>
-
-<p>&mdash;J'exprime le plus sincère et le plus cher
-de mes vœux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien... Eh bien...»</p>
-
-<p>Elle éclata soudain:</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et
-Tiberge!»</p>
-
-<p>Je répliquai doucement:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon
-chrétien.»</p>
-
-<p>Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient
-passé de la stupeur au chagrin&mdash;puis au mépris:</p>
-
-<p>&mdash;«Mon mari, le colonel, avait un oncle
-archevêque. Ce prélat blâma un jour en chaire,
-à Turin, l'affection&mdash;qu'il appelait «folle»!&mdash;de
-quelques mères pour leurs enfants... Non,
-je ne crois pas que je forme mon fils selon cet
-archevêque-là... Mon fils sera d'ailleurs ce qu'il
-voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce sont
-des paroles bien graves...»</p>
-
-<p>Du mépris, Marie passait maintenant au
-«qu'importe!»: encore un peu, elle allait au
-sarcasme, et se fût mise à rire.</p>
-
-<p>&mdash;«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu
-un saint. Tu vas essayer de me convertir?</p>
-
-<p>&mdash;On aurait vu de plus grands miracles.</p>
-
-<p>&mdash;Donc il faudra venir en vérité chaque jour,
-cher, pour tenter cette grande entreprise. Tu
-ne peux plus abandonner Auteuil.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié,
-telle que je la rêve, demande plus de soins encore
-que l'amour.</p>
-
-<p>&mdash;C'est toute mon éducation à faire.»</p>
-
-<p>Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant,
-elle l'ôta de mes lèvres, avec un air choqué:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Oh! François, mais ce n'est pas convenable,
-y penses-tu bien?...»</p>
-
-<hr class="tb" />
-
-<p>Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner,
-il pleuvait. Je traversai néanmoins la pelouse à
-pied, pour gagner mon logis: j'avais la tête en
-feu, et de tels sanglots me montaient à la gorge
-que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je
-n'y pouvais tenir, dans la nuit aveugle et
-sourde.</p>
-
-<p>Comme je marchais ainsi, glissant en la
-boue gluante, et trempé par l'averse de novembre,
-je voyais au loin clignoter des lumières
-dans les maisons. Je distinguais vaguement
-mes fenêtres:</p>
-
-<p>&mdash;«Je vais remonter là, me disais-je, où
-Yvonne vit froidement, tristement, où l'humble
-et morne foyer, où la lampe mélancolique m'attendent...»</p>
-
-<p>Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là...
-m'y enterrer.»</p>
-
-<p>Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!...
-Mot tout-puissant, par contre, irrésistible
-et âpre, mot pareil à ces dieux hideux ou
-féroces que certains sauvages adorent, et pour
-lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes
-sur des autels, ou meurent en héros dans
-les combats.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p>
-
-<p>Les lignes tracées par l'écriture bien connue
-me semblaient crier, hurler sur le papier!
-J'avais tenu pendant cinq minutes cette lettre
-entre mes doigts sans oser l'ouvrir.</p>
-
-<p>&mdash;«... Pardonne-moi, François, mais tu
-sais qui je suis, et que je ne mens pas. Nous
-ne sommes plus d'accord: mieux vaut nous
-séparer. Notre union finirait mal. Notre amour
-deviendrait hypocrite. Mesquinerie!</p>
-
-<p>«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas
-définitif. J'emmène là-bas notre Tiberge: il
-s'y trouvera tout aussi bien qu'ici, et l'air du
-Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins
-du Transtévère vaudra bien, pour ses petits
-poumons, celui du Bois de Boulogne ou des
-Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de
-fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent,
-je le demande. Moi-même, je retournerai
-volontiers vers Paris, j'y conduirai souvent mon
-fils.</p>
-
-<p>«Voici donc une séparation très atténuée.<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span>
-Mais, François, je te jure qu'elle est nécessaire.
-Après ta sortie, je suis demeurée bien longtemps
-atterrée, presque anéantie. Un rêve
-s'écroulait: je n'avais plus confiance en toi, un
-autre homme m'avait parlé par ta bouche.
-Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui
-me juge et se juge lui-même selon des règles
-dont je ne sens pas la valeur?</p>
-
-<p>«Je ne discute point la foi: elle t'est venue,
-c'est bien. Seulement, moi, qui ne la partage
-pas, elle m'étonne. Nous ne saurions plus avoir
-aucun idéal en commun, mon cher François.
-Et puis, ton directeur de conscience me gêne:
-il me semblerait toujours assis en tiers entre
-nous.</p>
-
-<p>«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir,
-et je craindrais sans cesse dorénavant
-de te scandaliser. Comment essaierions-nous
-seulement de causer, à l'avenir? La religion est
-au bout de tout, pour les croyants. Il n'y
-aurait plus entre nous qu'une âpre controverse.
-Allons-nous donc nous quereller, à la façon de
-la canaille qui se dispute au cabaret pour sa
-politique?</p>
-
-<p>«Je t'ai bien aimé, François, à Rome&mdash;oui,
-à Rome&mdash;à Pierrefonds, à Auteuil. Tu es le
-père de Tiberge, et je n'oublie ni ta délicatesse,
-ni les heures...»</p>
-
-<p>La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span></p>
-
-<p>Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne
-voyais plus... Ainsi, c'en était fait. Elle me
-congédiait. Elle ouvrait les mains, et me laissait
-aller. Elle repartait, en haussant les épaules,
-pour là-bas... Et je l'avais voulu!</p>
-
-<p>Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré
-l'abbé Duregard. Derechef il me conseilla
-de me joindre, sans plus tarder, au nombre
-des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table,
-et dès le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait.
-J'ai choisi, pour cet acte public, la messe matinale
-à laquelle ne manquait jamais de se rendre
-quotidiennement Thérèse Gervonier.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Marie... Marie...</p>
-
-<p>L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement
-passer, comme un être surhumain,
-à Nancy; depuis qu'elle incarna pour
-moi, au fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse,
-le prestige...</p>
-
-<p>Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain!
-Il me sembla que je changeais de planète. Je
-n'étais pas si naïf: l'on m'avait parlé des belles
-cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de
-Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque,
-et seigneur inimitable. Pourtant, combien
-j'ai voluptueusement perdu la tête dans
-cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt,
-mes coupes, mon train-train: et l'on m'a gorgé
-brusquement de tous les philtres, environné de
-toutes les sorcelleries!...</p>
-
-<p>Puis les extases, les caresses, et Tiberge
-enfin, le cher petit... Tout cela!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span></p>
-
-<p>Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces
-gemmes, et de cet océan de parfums, il y avait
-toujours, toujours Yvonne en deuil, et pliée par
-le chagrin...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>Le matin où j'avais définitivement fait acte
-de fidèle, je laissai Thérèse sortir de l'église
-avant moi, puis je pris un autre chemin et gagnai
-la forêt, en laquelle m'appelaient certains
-travaux. Je ne me souciais guère, en effet, que
-cette grosse dévote me posât maintes questions
-gênantes, ou s'attendrît à grand fracas, à moins
-qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore
-plus redoutable: car la réserve même de
-Thérèse Gervonier, en toute occasion délicate,
-faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais
-comment bien se taire: et Dieu sait pourtant
-qu'elle eût pu l'apprendre, depuis si longtemps
-qu'elle vivait familièrement avec Yvonne!</p>
-
-<p>Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret
-du silence. Sans ombre de doute, elle
-avait suivi de près les étapes nuancées de ma
-conversion. Tant par certains changements&mdash;car
-elle était bien fine&mdash;dans mes moindres
-propos, qu'à cause de mes entretiens continuels
-avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span>
-çà et là, Yvonne avait pu se douter de la transformation
-qui s'était opérée en moi: transformation
-assez lente pour qu'aucune surprise ne
-fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt
-méfiante. En outre elle m'avait vu presque
-chaque dimanche à la messe... Et cependant,
-pas un encouragement secret, ni quelque fugitive
-parole ne m'avaient seulement une fois
-laissé comprendre: «Oui, oui, je n'ignore pas
-que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera
-peut-être où tu détesteras en chrétien ta
-vie passée. Tu quitteras ta maîtresse, il le faudra
-bien. Tu n'auras plus deux foyers, si ta
-conversion est sincère; mais tu rentreras dans
-ta maison, celle où ta fille est morte, et où je
-la pleure toujours, moi qui n'aurai plus jamais
-d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne suis
-pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on
-le choiera, et tu le laisseras aller... J'en aurai
-tant souffert, François!»</p>
-
-<p>Yvonne pensait évidemment tout cela, et
-certes elle se réjouissait, bonne croyante, à
-voir une âme reconquise, et l'une des âmes
-qui la touchaient davantage. Néanmoins, je
-n'en fus averti par quoi que ce fût, ni le plus
-furtif des gestes, ni même un hochement de
-tête, un battement des cils, rien enfin, rien!...
-Et depuis que je connaissais Yvonne, il en
-allait ainsi. Dissimulation? Pudeur maladive<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span>
-et folle? Ou plutôt n'était-ce pas que son cœur
-à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après
-que nous avions perdu notre fillette?</p>
-
-<p>Cependant il me faut dire que le jour de ma
-communion, j'ai rencontré les yeux d'Yvonne.
-Quand je me suis assis pour déjeuner&mdash;j'arrivais
-en retard, et les deux femmes se trouvaient
-à table&mdash;j'ai prononcé d'abord quelques
-mots vagues touchant la bise ou des dégâts de
-gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce
-matin-là. Je me servais, je rompais mon pain.
-Soudain, je levai les yeux: Yvonne me regardait...
-Et il y avait&mdash;oh! oui, j'en suis sûr!&mdash;une
-émotion profonde sous ces paupières, qui
-se fermèrent bien vite, effaçant la vision exquise&mdash;une
-émotion douce et sans doute heureuse,
-telle que je ne pensais plus en voir jamais
-se trahir sur le visage si las et si clos.</p>
-
-<p>Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser
-la tête: debout, je crois que le sol m'eût
-manqué.</p>
-
-<p>Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière:
-c'était son jour, le jeudi. Par chance,
-elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse l'eût-elle
-accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion
-meilleure, voilà tout.</p>
-
-<p>J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai
-rejointe un peu avant qu'elle n'entrât dans le
-cimetière.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus
-mal... Tu vas par là?</p>
-
-<p>&mdash;Je t'accompagne.»</p>
-
-<p>En même temps, je passai mon bras sous le
-sien. Qu'elle était mince, à présent! Elle grelottait,
-en outre.</p>
-
-<p>&mdash;«Tu as froid?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Je croyais...»</p>
-
-<p>Cependant le vent glacé nous faisait courber
-la tête: nous avions l'air d'un couple qui tout à
-l'heure sera vieux, et qui commence à frissonner
-en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais
-sur le dos une grosse pèlerine: d'instinct,
-j'en eusse enveloppé les épaules d'Yvonne, afin
-de la protéger contre la rafale, contre tout! Je
-lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi,
-confie-toi, ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi
-aller...» Mais je craignais de sembler théâtral:
-un rien nous eût blessés tous deux.</p>
-
-<p>Dans le cimetière carré, nous connaissions,
-elle et moi, le plus court chemin. Nous fûmes
-à la tombe en un moment: Yvonne s'y agenouilla,
-les doigts éperdument joints. D'habitude,
-je demeurais debout. Mais ce jour-là, je
-me suis agenouillé, moi aussi...</p>
-
-<p>Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait
-même plus de paroles tout bas: mais les yeux
-levés, en extase, elle semblait contempler un<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span>
-miracle, celui qui se produisait là, tout contre
-elle, à son côté.</p>
-
-<p>Elle se releva enfin, et par un geste charmant,
-posa sur moi sa main légère:</p>
-
-<p>&mdash;«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»</p>
-
-<p>Nous nous sommes étreints longuement, et
-nous pleurions, l'un près, tout près de l'autre,
-enfin!</p>
-
-<p>Puis nous revînmes du même pas vers la
-maison, en nous tenant par le bras, et parlant
-de ceci ou cela, affectueusement.</p>
-
-<p>Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond
-de l'âme pour ma conversion, j'adressai, moi
-aussi, mes profondes actions de grâces à tout
-ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond
-du cœur ce commandement des hommes:
-«Fais ce que dois&mdash;et fais-le bien.»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span></p>
-
-
-
-
-<p>L'on aura la bonté de croire que je ne lis
-jamais les <i>Mondanités</i> dans les journaux. Non
-que je les méprise, car il ne faut dédaigner
-le Paradis de personne, mais enfin je me trouve
-ainsi disposé que je nourris d'autres rêves.</p>
-
-<p>Cependant, cette fois, un nom aperçu par
-hasard étincela pour moi sur la page de la
-gazette: on faisait connaître, dans les «Déplacements»
-des abonnés, que Mme la marquise
-Gianelli venait de quitter Paris pour Rome.</p>
-
-<p>Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse
-Gianelli, tu allais donc t'avancer encore, ainsi
-que l'on danse, parmi les jardins des villas exquises,
-et parler de nouveau, comme une autre
-chanterait, sous les plafonds peints des palais,
-là-bas! Tu allais fouler le sol de la Ville Éternelle,
-ta vraie patrie, en traînant ton parfum
-comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui
-t'aime si âprement, et qui suis ici, morne, les
-pieds chaussés de mes gros souliers campagnards,
-le bâton à la main, prêt à faire tout à<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span>
-l'heure mon humble métier au bois, tout seul,
-sous le ciel chargé de neige!</p>
-
-<p>J'ai tourné la page...</p>
-
-<p>Mais voici les <i>Théâtres</i>, maintenant... Bon!
-autre nouvelle: au cours d'une soirée de gala à
-l'ambassade de France, un acte de <i>la Princesse
-Bérénice</i>&mdash;le plus tendre et le plus brillant,
-le troisième enfin&mdash;serait joué le mois prochain
-à Rome par de nouveaux interprètes,
-dont Mme Isabelle Rameau.</p>
-
-<p>Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée?
-Il fallait que la marquise Gianelli
-fût au moins pour un peu dans ce projet. Celle-ci
-se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante
-et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle
-Imperia. Elle serait alors publiquement
-réconciliée avec son poète, et quant au scandale,
-bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation
-de l'ambassade&mdash;où le vieil Adolphe Courrière
-n'était pas sans compter des amis, dont le ministre
-de France lui-même, apparemment&mdash;puis
-l'antique palais du Transtévère, une grande
-fortune, des toilettes... Seul, sans doute, le colonel
-Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il
-y avait eu scandale en effet&mdash;et encore, sait-on
-jamais?</p>
-
-<p>Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes.
-Adulé par les courtisans de la marquise et de
-Stéphane, il mènerait une enfance, puis une<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span>
-adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps
-robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts,
-il serait prince de la jeunesse, le beau petit!
-Il deviendrait poète, artiste, séducteur d'état,
-soldat, diplomate, tribun du peuple ou <i>monsignore</i>
-au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout
-ce qui l'amuserait! Les songes lointains qui
-m'avaient ébloui, c'est lui qui les vivrait un
-jour; les visions qui ne m'étaient apparues
-qu'un instant, deviendraient pour lui les décors
-familiers; il aurait les chevaux, les yachts,
-les parcs, les soupers inoubliables, les reparties
-savantes ou joyeuses, les propos qui cinglent
-ou caressent, il divertirait son âme charmante
-en courant la Sicile, l'Asie, d'autres
-terres encore; il manierait les coupes rares, les
-livres divins, les molles chevelures...</p>
-
-<p>Un coup léger, la porte tourne sans bruit:
-c'est Yvonne, c'est ma femme. Elle fait tout ce
-qu'elle peut pour sourire.</p>
-
-<p>&mdash;«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de
-neiger: cela n'a pas duré cinq minutes, et c'est
-presque tout blanc... Veux-tu sortir?»</p>
-
-<p>Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une
-telle initiative! Je me sentis infiniment ému,
-intimidé au besoin.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?</p>
-
-<p>&mdash;Avec les chiens.</p>
-
-<p>&mdash;Et Thérèse?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand
-secret que je t'apprends: Thérèse nous quitte.
-Elle s'est enfin décidée, et entre une bonne fois
-au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie, tu ne
-l'ignores pas?</p>
-
-<p>&mdash;Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin...
-Je ne suis plus du tout malade.»</p>
-
-<p>Un petit silence. J'entendais mon cœur battre.
-Yvonne reprit encore, la première:</p>
-
-<p>&mdash;«Alors... on sort?</p>
-
-<p>&mdash;Bien sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres.
-Appelle les chiens.»</p>
-
-<p>Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas
-et Marion jaillirent comme deux diables
-d'une boîte, et déjà ils enguirlandaient de bonds
-et de tourbillons leur patronne Yvonne, qui
-s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.</p>
-
-<p>Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant
-l'une de ces prières perpétuelles... Mais
-c'était à présent, je le savais, une prière moins
-triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices
-aujourd'hui: loin de nous séparer, la
-religion nous unissait.</p>
-
-<p>Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span>
-marcher quelque temps, nous irions à la Fosse-à-Biches,
-où j'avais affaire.</p>
-
-<p>&mdash;«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux
-fous!... Sinon, la laisse!...»</p>
-
-<p>Et nous nous engageâmes gaillardement, en
-braves époux, sur l'immense pelouse recouverte
-de neige... Le blanc, deuil d'enfant... Les cloches
-de l'église sonnaient, pour quelque mort
-sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en
-s'éloignant peu à peu, le son diminuait, en
-somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y habituait...</p>
-
-
-<h3>FIN</h3>
-
-
-<p>3763.&mdash;Tours, Imprimerie E. <span class="smcap">Arrault</span> et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Le fourbe, by Marcel Boulenger
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE ***
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