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diff --git a/old/60080-h/60080-h.htm b/old/60080-h/60080-h.htm deleted file mode 100644 index d5dcf17..0000000 --- a/old/60080-h/60080-h.htm +++ /dev/null @@ -1,11255 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title> - The Project Gutenberg eBook of Le Fourbe, by Marcel Boulenger. - </title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - <style type="text/css"> - -body { - margin-left: 10%; - margin-right: 10%; -} - - h1,h2,h3,h4 { - text-align: center; /* all headings centered */ - clear: both; -} - -p { - margin-top: .51em; - text-align: justify; - margin-bottom: .49em; -} - -.center {text-align: center;} - -hr { - width: 33%; - margin-top: 2em; - margin-bottom: 2em; - margin-left: auto; - margin-right: auto; - clear: both; -} - -hr.tb {width: 45%;} -hr.chap {width: 65%} - - -.pagenum { /* uncomment the next line for invisible page numbers */ - /* visibility: hidden; */ - position: absolute; - left: 92%; - font-size: smaller; - text-align: right; -} /* page numbers */ - - -.smcap {font-variant: small-caps;} - - -.caption {font-weight: bold;} - -/* Images */ -.figcenter { - margin: auto; - text-align: center; -} - -/* Footnotes */ -.footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} - -.footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} - -.fnanchor { - vertical-align: super; - font-size: .8em; - text-decoration: - none; -} - -/* Poetry */ -.poem { - margin-left:10%; - margin-right:10%; - text-align: left; -} - -.poem br {display: none;} - -.poem .stanza {margin: 1em 0em 1em 0em;} - -.poem span.i0 {display: block; margin-left: 0em; padding-left: 3em; text-indent: -3em;} - </style> - </head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Le fourbe, by Marcel Boulenger - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le fourbe - -Author: Marcel Boulenger - -Release Date: August 9, 2019 [EBook #60080] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<h1>LE FOURBE</h1> - - - - -<h2><a name="DU_MEME_AUTEUR" id="DU_MEME_AUTEUR">DU MÊME AUTEUR</a></h2> - - -<h2>ROMANS ET CONTES</h2> - -<p><i>La Femme baroque.—Le Page.—La Croix de Malte.—Couplées.—Au -pays de Sylvie.—Souvenirs du -marquis de Floranges.—L'Amazone blessée.—Les -Doigts de fée.—Le Pavé du roi.—Mes Relations.—Le -Marché aux fleurs.</i></p> - - -<h2>VARIA</h2> - -<p><i>Les Quatre Maladies du style.—La Querelle de l'orthographe.—Lettres -de Chantilly.—Nos Élégances.—Opinions -choisies.—Introduction à la Vie comme-il-faut.—Cours -de Vie Parisienne.</i></p> - - -<blockquote> - -<p>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous -pays, y compris la Suède, la Russie, la Norvège, la Hollande et -le Danemark.</p> - -<p>S'adresser pour traiter à la Librairie <span class="smcap">Paul Ollendorff</span>, 50, Chaussée -d'Antin, Paris.</p></blockquote> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/frontis.jpg" width="" height="" alt="" /> -<div class="caption">Marcel Boulenger</div> -</div> - - - - -<h2> -MARCEL BOULENGER</h2> -<h1> -LE FOURBE</h1> - -<h3><i>ROMAN</i></h3> -<h4> -PARIS</h4> -<h4> -<i>Société d'Éditions littéraires et Artistiques</i></h4> -<h4> -LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF</h4> -<h4> -50, <span class="smcap">chaussée d'Antin</span>, 50</h4> -<h4> -Copyright by Marcel Boulenger, 1914.</h4> - - - -<hr class="chap" /> - -<p class="center"> -IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:<br /> -<br /> -<i>cinq exemplaires sur papier de Hollande<br /> -cinq cents exemplaires sur Vélin du Marais<br /> -numérotés à la presse.</i><br /> -<br /> -EXEMPLAIRE Nº 316<br /> -</p> - -<div class="figcenter"> -<img src="images/autograph.jpg" width="" height="" alt="" /> -</div> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[Pg 1]</a></span></p> - - - - -<h2><a name="LE_FOURBE" id="LE_FOURBE">LE FOURBE</a></h2> - - -<p><i>Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne -parfois à Paris, pour quelques jours.</i></p> - -<p><i>Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une -imposante société anglaise qui fabrique des explosifs -de guerre en Ecosse, près d'Aberdeen: -c'est un personnage considérable, sans cesse occupé -d'affaires émouvantes avec le War Office et -l'Amirauté, sinon avec les pays balkaniques, ou -le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il vend de quoi -détruire des millions d'hommes, et faire éclater -la vieille Europe ou sauter la jeune Amérique.</i></p> - -<p><i>Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer -en France: mon camarade n'apprécie point les -Anglais, les jugeant paresseux. Toutefois il se -félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause -d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, -il se rend volontiers en Champagne, où -sa mère vit retirée. A cette époque, Denis traverse<span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[Pg 2]</a></span> -souvent Paris: nous passons ensemble -quelques riantes soirées, et c'est un des cordiaux -plaisirs de l'été.</i></p> - -<p><i>J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je -connais depuis l'enfance. Que dirais-je de lui, -sinon qu'il est parfait?... Eh bien, oui, voilà -donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si -longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? -Denis est parfait. Denis est terrible.</i></p> - -<p><i>Au collège de Reims déjà, brillant élève et de -forte santé, il dépensait en monsieur l'argent -que ses parents ne mesuraient guère à un héritier -si flatteur, et la façon galante et tendre -dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. -Un lundi matin, tous les potaches, ses condisciples, -furent bouleversés par certain tourbillon -vertigineux qui grondait au loin dans la -rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, -et nous n'en avions encore jamais aperçu. En -outre, prodige plus grand encore, notre camarade -se trouvait au volant, il menait lui-même, -de sa petite poigne de page, le char formidable. -L'esprit tout écumant de rhétorique, tel que -j'étais alors, je crus voir en personne le jeune -chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à -la fois homme et bête, prêt au bond comme au -geste, selon l'exemple illustre d'Achille nourri -par le centaure Chiron.</i></p> - -<p><i>Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq.,<span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[Pg 3]</a></span> -est comme réglée au compas: il s'en moque le -premier, d'ailleurs. Le réconfortant compagnon! -Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, -à ce garçon si rude et si content!</i></p> - -<p><i>Je crois qu'il y a une élégance propre aux -tavernes, et imposée par elles. Le décor y est de -demi-gala: tout y brille correctement, depuis -l'acajou, les cristaux et les verreries irisées par -la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets -au sommet desquels le plus fade buveur semble -un stylite perché sur des roseaux; depuis cette -barre de cuivre, placée à trois pouces de terre, et -qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, -l'un élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, -comme dans les nobles portraits d'autrefois; et -jusqu'à cet imposant buffet, enfin, contre lequel -il faut bien que le pire maladroit s'accoude -avec une nonchalance ravissante, faisant figure -de dilettante qui est entré en passant et ne s'installe -pas, mais jouera un instant avec son verre -ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en ira... Et -puis, que boit-on? De la topaze liquide, des -élixirs de chrysoprase, présentés en des gobelets -éblouissants, sinon en de légers calices où -le barman, par coquetterie, pique une paille. On -voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y -parviendrait pas.</i></p> - -<p><i>Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre -les doigts: il s'animait et parlait sans réserve.<span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[Pg 4]</a></span> -Notre amitié, vieille de vingt ans et plus, nous -grisait un peu.</i></p> - -<p><i>—Ah! François, me disait-il, mon bon ami -François, j'ignore ce que je vaudrais pour l'un -de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à tant de -choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce -jour ma vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen -ne sont pas malheureux, que je sache. Jamais la -moindre grève, là-bas. Ma vieille maman ne se -plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent, -et en gagnerais bien davantage encore, ne -fussent le</i> general manager <i>et toutes sortes d'administrateurs. -Enfin, bon patriote, je me suis -une fois cassé le bras aux manœuvres, et une -autre fois le pied sur un terrain d'aviation -militaire, en service commandé. Donc, ma vie -n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient -cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts, -ni mon temps. De ce que je ne pense pas, enfin, -et suis un rustre, et voire un sauvage.</i></p> - -<p><i>—Ne prends plus de cock-tails, Denis.</i></p> - -<p><i>—Tu crois que je déraisonne? En aucune -façon. J'exagère seulement: mais c'est là un procédé -de conversation, destiné à provoquer ingénieusement -l'indignation de celui qui écoute; -après quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire. -Si tu te montres délicat et modéré du premier -coup, qui t'écoutera? Personne... Enfin, je voulais -dire que je ne pense pas dès que cela ne<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[Pg 5]</a></span> -m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que -je recherche si c'est vraiment Dieu qui me pousse -à ouvrir la porte, lorsqu'il me faut sortir? Non -pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon -revolver, si je sais qu'une canaille me guette -dans la rue, comme à sourire de mon mieux si -c'est un ami qui m'attend au jardin. Quoi de -plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour -l'ami... Ah! par exemple, tuer autrui bien raide, -ou le rendre adroitement heureux, voilà le difficile; -et c'est là que les penseurs s'arrêtent, pour -laisser travailler les bonnes têtes modestes... -Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout -de suite en marche vers le but! Loin d'envoyer -sans trêve les ambassadeurs en congrès, commencer -la guerre immédiatement, et débuter par -les obus...</i></p> - -<p><i>—De ton usine.</i></p> - -<p><i>—Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon -système! Agis d'abord, agis toujours, crois-moi. -Vive le grand Empereur, lorsqu'en 1815, vaincu, -écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison et presque -en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour -le consulter sur les moyens d'aller explorer le -Pôle ou les Tropiques; et quand, peu de jours -après, entendant près de Rueil quelque canonnade, -le Héros montait incontinent dans ses appartements, -puis en redescendait bientôt, botté, -éperonné, la redingote grise au dos, en ordonnant<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[Pg 6]</a></span> -au général Becker: «Courez dire à Paris -que je demande à tenter encore de repousser -l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme -un général dont le nom et la réputation pourraient -malgré tout changer la face des choses!...» -Foin des temporisateurs, foin des penseurs, -«sujets à leurs opinions », selon qu'écrivait -un rogomme de jadis! Les meilleurs ne parviennent -au juste qu'à expliquer à peu près ce que -les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages -qu'un plaisir d'un art bien pauvre. -Mieux vaut chercher ailleurs la beauté palpitante, -poignante!... Barman, faites-nous deux -autres cock-tails.»</i></p> - -<p><i>Quand mon ami prononçait ce mot: «La -beauté», il n'y avait là, pour lui, rien de vague. -Il savait. Il vous eût déclaré sans hésiter, de la -voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté -exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se -trouve à Rome et à Naples, dans les musées d'antiques; -toutefois elle y est immobile et fixée dans -le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et bondit -dans mes chenils de lévriers!» Et voilà.</i></p> - -<p><i>Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant -les six mois d'automne et d'hiver, ses affaires, -ainsi qu'on le pourrait croire, ne l'y contraignaient -pas seules, mais bien plutôt les lévriers -de courses, qui le ravissaient dans une -sorte d'extase. Il en possédait près de cent dans<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[Pg 7]</a></span> -son chenil célèbre, les envoyait courir par tous -les comtés d'Angleterre, et passait des journées -d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner. -Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse -Waterloo Cup dans les prairies d'Altcar, avec -son chien Claude Silvère, l'orgueil et la joie -l'eussent fait mourir: telle avait été, de son -propre aveu, la plus violente émotion de sa vie. -Je tenais de lui deux beaux chiens, Claude Marsyas -et Claude Marion, devenus plus simplement -Marsyas et Marion chez moi.</i></p> - -<p><i>Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une -main savante les muscles herculéens de ses -champions: «Tu vois, faisait-il, c'est la beauté -divine: le plus haut point de grâce, uni au plus -haut point de force. La sveltesse et la puissance. -L'athlète enfin, selon Lysippe et Praxitèle. L'être -irréprochable: le voilà, il existe!»</i></p> - -<p><i>Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où -ma profession me contraint à loger, avant que -de retourner en Champagne. Nous avons fait -de longues promenades, par mes forêts ivres -d'été. Il nous fallait trotter alors, ou prendre -le galop pour échapper à la danse guerrière des -mouches. Que de bêtes, partout! Le bois fourmillait, -frémissait, sursautait, les oiseaux se -défiaient à chanter.</i></p> - -<p><i>—Moque-toi bien de moi, François, traite-moi -de maniaque! s'écriait mon ami. Mais il<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[Pg 8]</a></span> -faut agir, agir!... Regarde autour de nous: quels -combats entre toutes ces bestioles qui veulent -vivre, et pour cela s'entre-tuent! Combien de -duels sous l'herbe et dans les branches, combien -d'agressions, de pirateries, quelle razzia universelle! -La guerre est sublime, je suis heureux -de vendre les explosifs effroyables!... Si -la force prime le droit? Est-ce que je sais! Voila -un problème bien niais. En réalité, le fait accompli -a force de loi, parce que c'est un fait, et -qu'on en a peur. Il ne faut pas tergiverser...»</i></p> - -<p><i>Ayant dit, Denis partait au trot, un bon trot -bien rythmé, bien droit devant soi. Après quoi, -il reprenait en ces termes</i>:</p> - -<p><i>—Mes chiens, oui, mes chiens enseignent -une morale à qui les aime. Dans le parc ou au -château, les voici qui flânent, jonchent l'herbe -ou les tapis, leurs cols de cygnes élevés paisiblement, -comme s'ils fussent installés dans une -loge princière, pour le spectacle: et leurs yeux -fardés se ferment peu à peu... Mais qu'un gibier -passe au loin, et soudain jetés debout, nos courtisans -se changent en rapaces! Ils se ruent, leurs -pieds griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles, -ils se rompraient les os pour tourner plus court -sur leur proie qui fuit! Puis, ont-ils saisi—parfois -à l'horizon—celle-ci entre leurs crocs -terribles... peuh! ils la laissent là, elle est morte, -c'est fini, ça ne les intéresse plus. Ils n'avaient<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[Pg 9]</a></span> -voulu que courir, saisir et tuer, bref agir, encore -une fois, agir, et avec quelle soudaineté folle, -quel élan furieux, grâce à quel grand vol d'aigle! -Voilà, François, comment il faut se comporter. -La plus radieuse époque du monde dut être le -quattrocento des condottières cuirassés d'or, le -siècle de ces irrésistibles tyrans italiens, qui, -menacés chaque jour du poignard et du poison, -régnaient pourtant coûte que coûte... N'a-t-on -pas bien su convoiter et vivre au temps des Vinci -et des Sforza, des Michel-Ange et des Malatesta?</i></p> - -<p><i>—Mais, Denis, faisais-je, ce fut là une période -atroce! Tes princes du quattrocento en -usaient ainsi que des bandits et des scélérats: -ils mentaient sans cesse. Pas un de ces bâtards -couronnés qui ne se fût fait un jeu de violer sa -parole...</i></p> - -<p><i>—Allons donc! dis qu'ils rusaient. Dès qu'elle -est nécessaire et belle, la ruse devient permise à -quiconque se sent assez de bravoure pour la -mener à bien. Il rusait, le condottière qui jurait -en étendant sur la Bible sa main chargée de -bagues: puis il entrait dans la ville par surprise -et celle-ci, sous son règne, se couvrait -d'œuvres d'art. Il rusait autrefois, le fort Ulysse, -quand il détournait ses ennemis par les stratagèmes -périlleux. Ils rusaient, les petits Spartiates, -d'un sang si fier, qui devaient dérober<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[Pg 10]</a></span> -leur nourriture, et se voyaient battus jusqu'au -sang lorsqu'ils se laissaient prendre.</i></p> - -<p><i>—Hélas! il rusait aussi, le Père jésuite, qui, -ayant fait à son supérieur le sacrifice de sa réputation -même, captait sans vergogne un héritage, -pour la plus grande gloire de l'Ordre.</i></p> - -<p><i>—Oui, il rusait, et faisait bien! Il risquait -gros: découvert, il affrontait la honte. Soldat -d'une cohorte active entre toutes, fondée en plein -siècle de</i> virtù, <i>le valeureux Père jésuite accomplissait -parfaitement son devoir quasi militaire. -Il perpétrait une entreprise, comme fait à la -guerre l'éclaireur astucieux, sur l'ordre de son -capitaine, pour la plus grande gloire de la patrie. -L'honnête et peut-être héroïque Père jésuite, -qui avait la foi, travaillait de toute âme à se -montrer industrieux, pour la gloire de Dieu! -Qu'y a-t-il à reprocher là? Et quoi de plus magnifique, -au contraire? Une ruse intrépide, c'est -encore du combat: et la noblesse du but emporte -tout!»</i></p> - -<p><i>Sur le quai de la gare, lorsque Denis regagnait -ensuite Paris, je regardais mon ami marcher -de long en large. Ses bottes foulaient le sol -posément. Son pardessus jeté sur l'épaule, il respirait -la santé, la force et la patience.</i></p> - -<p><i>Or il se peut que cette espèce de gladiateur -m'ait, sans qu'il s'en fût douté, poussé à prendre -un parti dans la plus douloureuse angoisse de<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[Pg 11]</a></span> -ma vie. Même si simples en effet, de telles harangues -troublent à la longue, et l'on s'en souvient.</i></p> - -<p><i>Une fois donc, je me suis vu si malheureux, -et surtout une telle souffrance m'entourait, me -pressait, j'avais fait tant de mal enfin, qu'un -moment vint où, n'en pouvant plus, je me suis -dit: «Halte! Fût-ce au prix de ton sang, tu -ne dois pas aller plus loin. Tu vas tout réparer -maintenant: et non pas demain, mais sur-le-champ, -au plus vite. Allons, suivant les rudes -principes de Denis Claudion, il faut agir—tout -de suite!»</i></p> - -<p><i>Il se trouva que pour agir promptement, utilement -et bien, un seul moyen s'offrait à moi: -et c'était une ruse—ruse impudente, impie, -laborieuse, ingrate! Une énergie de tous les -instants m'était nécessaire pour la soutenir sans -défaillance. Force me fut de mentir jusqu'au -pied des autels. Il est un cœur exquis et martyrisé -qui se fût rompu de stupeur et d'effroi, -si l'on m'eût jamais percé à jour. Il est un amour -que j'ai dû ruiner aussi, et cet amour, c'était -toute ma vie; un bonheur—le mien—que j'ai -mis en miettes; une existence—la mienne encore—que -j'ai condamnée au désespoir sans -rémission, et pis, à la vieillesse.</i></p> - -<p><i>Cependant, il n'importe! J'ai fait mon devoir, -j'en suis sûr. Peut-être me suis-je un moment cabré<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[Pg 12]</a></span> -devant ce mensonge immense. Mais le rustique -Denis m'eût dit que cette faiblesse n'était point -selon la</i> virtù. <i>Je crus plus d'une fois entendre -sa voix sereine, qui répétait: «Une belle ruse, -une belle action...»</i></p> - -<p><i>Pour occuper l'affreuse tristesse qui m'étreint -désormais, et ne cessera plus, j'ai raconté mon -histoire. Voici, ma confession. Celui qui l'ouvrira -peut être assuré de lire ici la vérité, sans ornements -ni chansons. On lui présente un document, -on le voudrait net et nu.</i></p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[Pg 13]</a></span></p> - - - - -<p>Je devine pourtant que l'on va sourire, je -sais que l'on se moquera, que dès l'abord un -mauvais air littéraire empoisonnera mes confidences. -L'on dira: «Ah! oui, encore, comme -tant d'autres, comme tous les autres, en Italie...»</p> - -<p>Pourtant, c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré -Marie-Dorothée, marquise Gianelli.</p> - -<p>J'aurais bien voulu que c'eût été ailleurs! Il -y a nombre de raffinés qui se soumettent voluptueusement -à toutes les traditions: rien de -choquant pour eux à aimer sans rémission dans -les lieux consacrés à l'amour depuis tant de -siècles. Ils s'épanouissent à Florence, succombent -à Venise, et goûtent ensuite comme il faut -la tristesse à Versailles: dommage que Cythère -se trouve on ne sait où, ils s'y rendraient afin -d'y être tendres.</p> - -<p>Mais je ne leur ressemble pas. Dût-on me -tenir pour un paysan, j'ai toujours peur que -l'on ne bluffe, comme on dit au poker, je crains<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[Pg 14]</a></span> -jusqu'au boniment des choses inanimées, et -me méfie des plus merveilleux décors, dès -qu'ils sont illustres, ou qu'ils environnent une -femme. Jugera-t-on de mon trouble, et de mon -dépit, quand je vis s'avancer la marquise Gianelli -précisément sous les oliviers de la villa -Médicis?</p> - -<p>Dans ce bois miraculeux!... Ah! c'en était -trop. Ces oliviers, piliers pressés et retordus, -forment un temple sombre où le pire étourdi -se tait, dès l'entrée. Après cela, que l'on se -figure une femme, fût-elle médiocrement belle, -passant sous cette voûte auguste de feuilles, -parmi cette musique secrète, rompant à peine -le silence mélodieux du bosquet vénérable et -recueilli comme une église, et néanmoins ouvert -à tous les parfums, à tous les soupirs de mai? -Car c'était à la fin du printemps, et déjà le -soleil d'été brûlait Rome.</p> - -<p>Or Mme la marquise Gianelli n'était pas -médiocrement belle. Je la connaissais, l'ayant -aperçue dix ans auparavant, au cours d'une -fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En -ce temps-là, il y avait encore un archevêque -logé somptueusement sur la place Stanislas, -à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et -Forêts. Un grand nombre d'ouvriers italiens—on -sait qu'il s'en trouve beaucoup, émigrés -en Lorraine—venaient d'être victimes d'un<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[Pg 15]</a></span> -accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés -à l'hôpital. Ainsi qu'il faisait souvent, -l'archevêque, très secourable, avait organisé -chez lui une petite fête de charité pour soulager -ces malheureux. C'était un dimanche: -toute occasion de mettre des gants frais, et de -paraître au milieu des dames, semble une précieuse -aubaine à des exilés de province, et les -fêtes charitables de l'archevêque ne nous attiraient -pas moins que les galas de la préfecture -et les bals de la garnison: un jeune homme, -sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un -air obsédé, qu'il va trop dans le monde, qu'il -n'en peut plus.</p> - -<p>Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché, -quelques camarades et moi, et déjà préparions-nous -les pièces de cent sous qu'il nous faudrait -donner à des jeunes filles charmantes en -échange de fleurs et de bibelots affreux, quand -une grande automobile fermée arriva, vis-à-vis -de nous sur la place, prit à droite, se trompa, -hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter -à grand bruit sous nos yeux. On sait que la -place Stanislas est la plus noble du monde, -sans aucun doute: le virage de cette auto -ralentie, majestueuse, eut une allure quasi -officielle et royale, vous eussiez cru qu'un -souverain en allait sortir, une fois la portière -ouverte par le valet de l'archevêché... Et en<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[Pg 16]</a></span> -effet, ce fut bien une princesse qui parut!</p> - -<p>Quelle merveille! Une grande femme, excessivement -mince, vêtue de blanc et de gris, et -qui portait magnifiquement, au-dessus d'un -long col de cygne, le visage même de Napoléon -Bonaparte adolescent, Bonaparte jeune et noir -capitaine à Toulon; mêmes sourcils admirables, -cachant à demi les yeux clairs, même nez sec -et droit, même menton bien ciselé, un peu plus -fin cependant, même bouche serrée, même -sourire enchanteur également, mêmes cheveux -sombres enfin, tombant sur les sourcils et les -oreilles, car cette dame émouvante était coiffée -singulièrement, ou du moins semblait telle, -en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures -blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées. -Ajoutons qu'un détail néanmoins brisait -la ressemblance: les images populaires montrent -le jeune Bonaparte allant toujours pensif, -le front baissé; au lieu que notre surprenante -personne s'avançait en tenant haut sa tête de -médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait -comme on danse, sur un rythme régulier, avec -une souplesse, une dignité, une grâce déconcertantes: -démarche étudiée, eût-on cru, ainsi -qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant, -au bout d'un instant, il n'y paraissait -plus, elle avait l'air tout naturel à se mouvoir -ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[Pg 17]</a></span> -Nuits la suivaient comme une traîne, comme -une nuée divine, comme une écharpe de -Circé.</p> - -<p>Nous nous enquîmes du nom que portait cette -magicienne, égarée à Nancy, en ce dimanche -indifférent et pâle d'automne, où Mgr l'archevêque -organisait sans éclat une fête de charité. -L'on nous répondit que la dame s'appelait la -marquise Gianelli, et qu'elle voyageait. Sans -doute, apprenant par hasard l'incident de la -mine, était-elle venue apporter son obole aux -italiens sinistrés, ses compatriotes. Toutefois, -on lui marqua beaucoup d'estime, le clergé -s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit -avec grande faveur.</p> - -<p>—C'est, me dit d'une voix émue l'une des -dames vendeuses, la femme d'un marquis du -monde noir, là-bas.</p> - -<p>Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont -un air, en province, on y croit... Et puis, «là-bas»... -Ah! «là-bas», mais c'était cette Rome où -je n'étais encore jamais allé à cette époque, -Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa -gloire, impératrice endormie parmi des ruines -et des jardins, la Rome excitante et irrésistible -enfin de cet <i>Enfant de volupté</i>, que nous avions -tous lu au collège comme un bréviaire de tous -les raffinements! L'étonnante, l'imprévue et -poignante apparition qui marchait si harmonieusement<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[Pg 18]</a></span> -là, sous nos yeux, et qui embaumait -alentour, était donc une marquise de ce troublant -«monde noir» dont parlent les romanciers, -sinon les historiens, et elle venait de -Rome, où vécut et cavalcada l'incomparable -poète et dandy Andréa Sperelli!</p> - -<p>On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je? -Des niaiseries touchant Rome et -l'Italie, sans doute, il ne m'en souvient plus: -et je voulais en outre paraître assuré, je bredouillais -avec arrogance, hélas! en vrai béjaune -que j'étais... Pourtant, je me rappelle l'attention -de ses yeux, mi-émeraude, mi-turquoise, posés -sur ma pauvre personne, et que dis-je, posés!—fixés -plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la -marquise Gianelli avait parfaitement expertisé -du regard, si l'on peut ainsi parler, le jeune forestier -qui tâchait sottement, avec la plus -gauche aisance, de lui faire la conversation, devant -tout Nancy aux écoutes, croyait-il.</p> - -<p>Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire -éblouissant, sur ses dents fraîches et carrées, -la marquise Gianelli me dit:</p> - -<p>—Votre uniforme vert et gris est ravissant.</p> - -<p>Puis elle ajouta très gracieusement:</p> - -<p>—Et votre ville aussi. Je n'étais jamais venue -en Lorraine. La place Stanislas est un vrai parterre... -Portez-vous toujours ce costume?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[Pg 19]</a></span></p> - -<p>Elle reprit:</p> - -<p>—Je pars demain, en auto. Je retrouverai le -marquis en Champagne... Les arcs de triomphe, -à Nancy, feraient croire que des cortèges vont -toujours passer dans les rues.</p> - -<p>Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne -répondais plus, je n'y songeais même pas... -Immobile et charmé, j'écoutais sa voix! La marquise -Gianelli avait de l'accent, mais comment -préciser lequel? Nullement italien, non plus que -français, ni d'aucune nation connue. Elle chantait -en parlant, voilà: mais elle chantait positivement, -et l'on eût au besoin pu reproduire -au piano la mélopée délicieuse de chacune de -ses phrases. Joignez qu'elle s'exprimait en un -français parfait, où ne manquaient même pas -certaines négligences du boulevard. Qui se fût -imaginé que la marquise Gianelli n'eût pas -vu le jour au bord de la Seine? Elle ne roulait -aucunement ses <i>r</i>. Elle modulait seulement son -langage sur quelques véritables notes de musique, -et il n'y a point de Parisienne qui eût -osé courir ce risque, de crainte que l'on ne se -moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère, -ni moi qui l'écoutais, je le répète, stupéfait et -comme en extase.</p> - -<p>Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus... -Des fâcheux survinrent, se firent nommer à -leur tour avec la timide suffisance qui est du<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[Pg 20]</a></span> -bon ton en province. La marquise Gianelli, circonvenue, -m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché, -et je ne la revis plus... Sans doute -ai-je lu bien souvent, non sans quelque bref et -poignant souvenir, son nom dans les journaux; -de même ai-je rencontré son portrait en feuilletant -des magazines. Ainsi qu'à tout le monde, -sa liaison fameuse et tapageuse avec l'illustre -Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne -retrouvai plus sur la route un peu terne que j'ai -depuis lors suivie, cette femme si prestigieuse -qui, dans une fête provinciale de charité, m'était -autrefois apparue comme la reine scintillant -jadis aux yeux du pauvre Jacques Bonhomme, -bien au-dessus de sa guenille, plus loin encore -de ses rêves!</p> - -<p>Or, c'était à présent la même épiphanie qui -de nouveau s'avançait là, devant moi, dans -l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle marchait -de son pas régulier, balancé, pareil à une -danse; elle parlait de cette voix lente et curieusement -musicale, semblable à un chant; ses -boucles sombres, comme à Nancy, tombaient -sur son front et ses tempes; ses yeux clairs -luisaient sous ses sourcils joints; et déjà le -bois, autour d'elle, embaumait...</p> - -<p>Qui ne connaît la profonde émotion où Rome -vous jette, pour rien, parce qu'on y vit seulement, -parce qu'on y respire cet air lourd de<span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[Pg 21]</a></span> -gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me -trouver ainsi, soudain, en l'un des sublimes -jardins de la Ville Éternelle, face à face avec -cette femme entrevue une fois presque en -songe, cette femme d'une race évidemment supérieure -à mon humble race, cette femme -destinée aux puissants de la terre ou aux -grands artistes, cette femme de luxe!... A la -lettre, mon cœur se crispait, et tandis que la -marquise Gianelli s'en venait, presque en dansant, -presque en chantant, souriante et exhalant -tous les parfums du ciel et de la terre, vers le -banc où j'étais assis, il me sembla que j'eusse -attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau me dire: -«Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination, -genre «Stendhal en voyage», c'est -du délire romain. Il est doux de s'y abandonner, -mais élégant de savoir ce que cela vaut...» -La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute, -mes pauvres petites idées factieuses, -bientôt mesquines, puis anéanties, puis envolées!</p> - -<p>Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand -Luzot, pensionnaire de l'Académie de -France, me connaissait un peu. L'autre, un -homme grisonnant et très mal mis, se promenait -les mains derrière le dos, en mâchonnant -un bout de cigarette éteinte; la marquise semblait -lui témoigner de la déférence.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[Pg 22]</a></span></p> - -<p>—Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant -tout à coup, vous voici donc à Rome? -Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir, -à la villa Médicis, dans mon propre jardin!... -Madame, permettez que je vous présente -M. François Simonin, l'un de mes excellents -amis. M. Simonin mérite toute votre sympathie. -Il s'occupe en effet des arbres, que vous aimez -tant: il les soigne et les gouverne. Il est seigneur -dans nos forêts françaises.</p> - -<p>Je rectifiai, assez bêtement:</p> - -<p>—Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire... -Inspecteur adjoint, cela suffit bien.</p> - -<p>—Diable!... Toujours deux galons?</p> - -<p>—Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup...</p> - -<p>Pourtant, la marquise me regardait en souriant -vaguement: elle semblait chercher. -Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la -tête, d'un regard paisiblement, impudemment -expert, un regard dont je me souvenais, que -j'avais vu déjà.</p> - -<p>—Trois galons d'argent! reprit Fernand -Luzot... Voilà un joli ton sur votre uniforme -vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un -intrigant, madame!...</p> - -<p>A ces derniers mots néanmoins, le visage -de la marquise Gianelli venait de s'éclairer:</p> - -<p>—Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille<span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[Pg 23]</a></span> -à celles qu'entendit seul Ulysse, lié sur son -vaisseau, ne nous sommes-nous jamais rencontrés?</p> - -<p>—Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix -ans.</p> - -<p>—Je me rappelle très bien Nancy, et la place -Stanislas, et l'archevêché.</p> - -<p>Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant, -j'eusse été décoré sur le front des troupes pour -avoir conquis une ville, que ma fierté n'eût pas -été plus grande!</p> - -<p>Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me -nommer aussi à leur compagnon. J'appris -ainsi que ce dernier n'était rien de moins -que le célèbre professeur Gatti, directeur des -fouilles du Palatin.</p> - -<p>—M. François Simonin, mon ami...</p> - -<p>Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer -à M. le professeur Gatti, que je m'appelasse -Simonin ou autrement, et que Fernand Luzot -me tînt pour son ami? Il ne me regarda même -point, et sans ôter de sa bouche la cigarette -éteinte qu'il y oubliait, M. Domenico Gatti reprit -un entretien dont j'avais dû rompre le -cours:</p> - -<p>—Ces fragments insignifiants de bas-relief, -madame, que l'on nous a montrés tout à -l'heure, et dont M. le commandeur Carolus -Duran fait grand état, sont d'une basse époque.<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[Pg 24]</a></span> -Il est difficile de ne pas les trouver infectés -d'alexandrinisme. Je reconnais là, d'ailleurs, -le zèle extraordinaire des messieurs directeurs -d'instituts étrangers, dont Rome est pleine...</p> - -<p>S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement -le discours, pourtant fort intéressant, -de M. le professeur Gatti. Toute mon attention -s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute -et fine silhouette de la marquise Gianelli, à la -façon dont elle ornait divinement l'allée, le -bois, l'univers entier, me semblait-il.</p> - -<p>Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi -parfaitement le professeur Gatti dans tous ses -développements, car sur une phrase encore -plus amère de celui-ci touchant les entreprises -inqualifiables de l'Autriche dans le domaine -archéologique, la marquise m'a dit:</p> - -<p>—Vous viendrez me voir? J'habite près de -Saint-Pierre. Nous parlerons de Nancy.</p> - -<p>Mais le professeur goûtait peu cette dissipation:</p> - -<p>—N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il -brusquement, à la façon dont le maître interpelle -en classe l'élève distrait, et lui ordonne -à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en -sommes-nous?»</p> - -<p>Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans -doute, pour déconcerter la marquise! A ma profonde -surprise, elle répliqua sans se troubler:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[Pg 25]</a></span></p> - -<p>—Assurément, mon cher Gatti. Votre point -de vue est le bon. D'ailleurs, on agirait bien -mieux en se remettant à vous pour toutes ces -questions. C'est ce que je disais justement à -M. Simonin.»</p> - -<p>Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas -le loisir de m'en trouver surpris, tant je fus -exquisement sensible à cette secrète et savoureuse -petite familiarité: pour si peu que ce -fût, elle venait de me faire complice de son -mensonge!... Je crois qu'à ce moment-là, exactement, -j'ai commencé de l'aimer.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[Pg 26]</a></span></p> - - - - -<p>Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane -Courrière.</p> - -<p>Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet, -soit de rééditer des faits que tout le monde -sait, soit de rapporter des anecdotes légendaires, -ou moins encore, des commérages. -Notre illustre Stéphane Courrière est tellement -connu, on l'a tant étudié, commenté, glorifié, -chanté, que sa physionomie est populaire à -l'égal des plus notoires visages de nos ministres -tout-puissants, ou de nos comédiens -considérables, et voire du président de la République -en personne. Ce ne sera rien apprendre -à quiconque lira ces pages, que lui -décrire les traits de ce maître incontesté du -théâtre en vers, grâce auquel la langue française -a résonné mélodieusement sur toutes les scènes -du monde. Dirai-je qu'il appartient, depuis -douze ans et plus, à l'Académie française, qu'il -a gagné des millions, qu'il est commandeur -de la Légion d'honneur, gorgé de dignités,<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[Pg 27]</a></span> -rassasié d'hommages nationaux—et que pourtant -il n'a point encore atteint la cinquantaine?</p> - -<p>Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il -surveille ses gestes, ses paroles, son sourire, -et s'habille comme un dandy? Non, laissons -cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait -bientôt à faire des réserves ridicules.</p> - -<p>Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante -carrière dramatique, ses premiers succès, -<i>l'Escarpolette</i>, et <i>Comment dire?</i> puis cette -mélancolique et tendre féerie, <i>Peau d'Ane</i>; ce -retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, -<i>Sa voix</i>, où Courrière chantait le charme rude -et âpre de l'Océan, la vie furieuse des corsaires -malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin -hanté, à travers mille aventures folles, par la -voix d'une Sirène, qu'il poursuivit sur toutes -les mers? Après quoi, dans <i>Je veux</i>, Courrière -a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la -profonde foi politique des révolutionnaires -russes, leur invincible, leur atroce énergie, et -l'exode lamentable vers la Sibérie terrible. -Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant -triomphe, <i>les Sabots</i>, hymne enthousiaste -à l'épopée des armées jacobines, promenant -la France victorieuse par le monde, -jusqu'à l'éclosion du Consul miraculeux, que -l'on voyait debout, vivace et sublime, dans le -frémissement de tout un peuple en armes!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[Pg 28]</a></span></p> - -<p>Jamais, de mémoire humaine, pareil délire -n'avait bouleversé salle de théâtre! A la répétition -générale, à la première, le public trépigna, -acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. -<i>Les Sabots</i> furent joués tout un hiver, repris -partout, applaudis jusqu'en Amérique, jusqu'en -Australie, jusque dans les grandes Indes. Stéphane -Courrière devint le plus considérable -poète dramatique des deux mondes.</p> - -<p>La pièce qu'il donna deux ans après <i>les Sabots</i> -était une satire ingénieuse de plusieurs -extravagances contemporaines: elle se nommait -<i>le Masque blanc</i>. Le carnaval vénitien y -bondissait avec beaucoup de grâce. Mais un -acte montrait le fameux souper que fit Candide, -à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut -discerner là un pamphlet politique contre -les combistes, et Stéphane Courrière, qui n'y -songeait pas trop, se trouva vilipendé par les -uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, -par les autres.</p> - -<p>Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait -en lui rire un poète impatient plutôt que gronder -quelque âpre et obstiné tribun. Aussi revint-il -à des sujets moins inquiétants, et le goût -se prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut -bientôt un secret pour personne que Stéphane -Courrière préparât une <i>Bérénice</i>... Cette pièce, -nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[Pg 29]</a></span> -aimé la tristesse et la vénusté, les coquetteries -secrètes de Mme Henriette, tantôt mourante, -le conflit délicat de M. Racine et de M. Corneille, -les vanités terribles de Versailles et la -gloire sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière -est un poète d'une adresse inouïe.</p> - -<p>Évoquerai-je donc une fois de plus, et au -risque de maintes redites, cette carrière surprenante, -cette vie bien courte encore, et néanmoins -resplendissante?</p> - -<p>Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer -un portrait de tous points fidèle, que l'heureux -dramaturge Stéphane Courrière est aussi -le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur -de <i>la Journée</i>. Qui n'a lu, au moins une -fois dans sa vie, <i>la Journée?</i> On tient ce grand -et grave journal, paraissant à six heures, pour -un des organes officieux de la République: et -de fait, il est l'ami des ministères stables, et -l'ennemi des autres; sa prudence extrême ressemble -au fin du fin de la sagesse, et si le mot -«opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, -le journal <i>la Journée</i> en eut fait sa devise. -Aussi habile à discerner la vogue politique -qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse, -ce quotidien considérable et abondamment -illustré atteint au plus gros chiffre de -tirage, et son influence pèse d'un grand poids -en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères,<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[Pg 30]</a></span> -l'Élysée, et autres temples voués à -des divinités redoutables, telles que directeurs, -ministres, présidents, éminences grises, et -<i>monsignori</i> de bureau.</p> - -<p>Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient -de malice, quand il parlait de son cadet -illustre. Stéphane, tout académicien qu'il fût, -avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et -celui-ci le protégeait encore. On peut même -dire qu'au début le journaliste s'était diverti -à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure -eût résisté peut-être un peu davantage, -n'eût été le puissant et mystérieux appui. Avec -quel art le succès éclatant de <i>Sa voix</i>, et le prodigieux -triomphe des <i>Sabots</i>, n'avaient-ils pas -été présentés comme un épanouissement du -nouvel esprit national et guerrier, que ne gâtait -du moins nulle tendresse réactionnaire! -L'on en avait presque fait une victoire remportée -sur la frontière lorraine... En réalité, les -frères Courrière se comptaient parmi les cent ou -cent cinquante roitelets qui règnent en France, -nonobstant cette différence entre eux que Stéphane -tenait cour et représentait beaucoup, à -Paris comme à l'étranger, alors qu'Adolphe ne -quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet -directorial de <i>la Journée</i>.</p> - -<p>Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez -à mon frère, répond-il. Voyez Adolphe, c'est<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[Pg 31]</a></span> -sa partie.» Et si l'on effleure devant ce dernier -le chapitre difficile des débats dramatiques: -«Je n'entends rien à ces questions, fait -innocemment Adolphe. Interrogez le poète Stéphane, -un vieux routier.» Or il est pourtant -certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille -les coulisses, et tous les artifices du métier. -Le directeur de <i>la Journée</i> démontrerait -parfaitement pourquoi telle pièce échouera ou -tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur -des <i>Sabots</i> vous expliquera pareillement, sans -guère se tromper, comment une interpellation -parlementaire portera son fruit ou ne sera -qu'un coup d'épée, sinon de baguette, dans -l'eau. Aucun d'eux n'avoue tous ses talents. -C'est très habile.</p> - -<p>Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, -insinuer, paraître marchander l'estime à cet -homme prestigieux, à ce prince des lettres, -dont la gloire brillante et le charme insolent -ont pesé, en somme, sur ma vie tout entière? -Allons donc! je me suis juré de dire en mes -confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement -que Stéphane Courrière est un poète -vigoureux, fécond, qu'il ne recherche pas la -grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré -des vers éclatants, des vers de bravoure, dans -<i>les Sabots</i>; que <i>Sa voix</i> est un poème plein -de langueurs créoles; qu'on trouve des épigrammes<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[Pg 32]</a></span> -turbulentes, et le plus paré des rêves -mis en scène dans <i>le Masque blanc</i>; que <i>Bérénice</i> -frémit de tendresse, on l'a vu par la -suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée, -marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul -homme qui fût plus digne d'elle—hélas! pas -même moi, surtout pas moi!</p> - -<p>Allons plus loin, avouons tout: Stéphane -Courrière ne fait pas seulement figure de poète -national, voire mondial. On n'envie pas un -poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on -murmure avec une fausse extase: «Ah! Un -Tel est aimé des dieux... En naissant, il reçut -le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, -du don divin. Si par contre on apprend qu'à -n'en pas douter, cet Un Tel est un raffiné, -d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait -avec M. Salomon Reinach touchant -l'épigraphie latine, ou avec le professeur Gatti -lui-même au sujet des fouilles palatines; si en -même temps l'on voit que cet érudit a les ongles -soignés, qu'il fait des mots, qu'il cause, et -secoue sur ses précieux Elzévirs un mouchoir -parfumé—eh! bien, n'est-ce pas intolérable, -pour le coup? Les dieux nous accordent Virgile -pour rival: mais non Pétrone!... J'ai bien -haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine n'avait -rien de beau.</p> - -<p>Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[Pg 33]</a></span> -je la savais fausse presque en tous -points: bientôt je n'ai plus ignoré que Stéphane -Courrière ne possédât ni yacht splendide -ancré dans la baie de Naples, ni villa -royale à Frascati, ni palais prodigieux à Rome; -j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne -le suivaient pas en tous lieux, qu'il dormait la -nuit, et veillait pendant le jour; qu'un orchestre -de virtuoses ne jouait point en sourdine tant -que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement -ses vers au cours de ses promenades en -automobile, et que chaque mois une maîtresse -abandonnée ne venait aucunement se suicider -sous son balcon... Tel était mon enfantillage, -que cette dernière sottise surtout m'avait été -pénible. La réputation de séducteur inévitable, -qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait, -m'offensait. Pourquoi? Parce que je -n'étais qu'un homme, un homme grossier... -Ou parce que là résidait, sans nul doute, un peu -de l'empire exercé par le poète illustre et charmant -sur Marie-Dorothée, que j'aimais.</p> - -<p>La marquise Gianelli ne cachait guère sa -liaison, du reste. Aussi bien celle-ci était-elle -publique, ou peu s'en fallait-il. Afin d'accueillir -plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très -glorieux, tous deux d'un heureux effet dans -les «Mondanités» des journaux, on affectait de -ne remarquer que leur amitié ancienne et paisible,<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[Pg 34]</a></span> -de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni -lui, ni elle, pourtant, ne se contraignaient fort. -Le poète Stéphane parlait des femmes assez -librement.</p> - -<p>—Sans nos belles amies, me déclarait-il la -première fois qu'il me vit, nous connaîtrions -plus de pays, nous voyagerions davantage, nous -mènerions la vie magnifique des aventuriers de -mer et de terre, celle des anciens coureurs de -routes, pilleurs d'îles ou gueux de forêts... Je -me vois très bien l'escopette au poing. Mais on -nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: -une fée nous y visite, ou c'est Cendrillon qui -chante... Vous êtes heureux, vous, monsieur, -qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne, -l'hiver, les saisons. Dans ces coupes -que vous avez préparées et soignées, comme -un laboureur son champ, il doit vous sembler -que le printemps naît, pour ainsi dire, sous -vos doigts. C'est un métier que j'eusse adoré: -faire jaillir les bourgeons, et ruisseler les -feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? -Ils forment la plus fine ciselure de l'Italie, la -dernière coquetterie des monts romains et toscans, -les suprêmes égratignures de l'orfèvre. -Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, -là-bas, chez nous, frissonnent mieux au moindre -vent, c'est certain...</p> - -<p>Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence<span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[Pg 35]</a></span> -étonnamment aisée: l'on sentait que -les mots ne lui manquaient jamais, arrivant au -contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il -était à les pourchasser, unir et désunir, à les -faire manœuvrer comme des régiments bien -entraînés, danser comme des corps de ballet, -ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, -autoritaire et captieuse, l'une de ces voix -qui ont accoutumé de résonner ordinairement -seules, dans le silence agréable de toutes les -autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre -son temps pour prononcer les mots à sa -guise, qui s'atténuera s'il lui plaît, ou bien -insistera sans ombre de gêne sur certaines -paroles du vocabulaire noble ou «poétique»; -ainsi eût parlé un roi parmi sa cour, si jamais -roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de -littérature et d'esprit.</p> - -<p>Le poète se trouvait étendu très joliment -dans un fauteuil, une jambe croisée par-dessus -l'autre, agitant l'un de ses pieds chaussé d'un -escarpin de cour. C'était le soir, dans un appartement -du Grand Hôtel, où il accueillait quelques -intimes. La marquise Gianelli m'avait, à -la lettre, ordonné de venir: «Je veux absolument -que vous le connaissiez. Je lui ai parlé -de vous: il sera content de vous voir, et vous -serez séduit, vous ne pourrez pas résister... -Personne ne peut résister... Venez me prendre<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[Pg 36]</a></span> -chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»</p> - -<p>Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: -«Je sais, je sais... M. François Simonin soigne -les bois, et il ne dédaigne même pas celui où -errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on -m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»</p> - -<p>Puis il m'avait comme environné de phrases -avenantes, flatteuses, il aimait à plaire évidemment, -quel que fût le personnage infime -dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant -encore il parlait pour moi seul, en dépit de ses -autres hôtes. Et j'admirais, charmé autant que -désespéré, non seulement son élocution délicieuse, -pittoresque et fleurie, mais encore ses -yeux spirituels et son visage rasé comme celui -d'un causeur de la grande époque, l'un de ceux -qui eussent disputé jadis ici même, à Rome, avec -le président de Brosses. Stéphane Courrière -grisonnait, mais il avait la silhouette fort jeune -et le sourire fréquent.</p> - -<p>—Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'<i>Hortulus</i> -symbolique de Conrad de Haimbourg? -Ce brave homme nous a décrit le mystique langage -des arbres. Seulement je m'y perds: à -peine si, en réalité, je sais exactement ce qu'est -un cèdre... Que n'ai-je, comme vous, monsieur -Simonin, la connaissance de toutes les -essences dont les vieux jardiniers composaient -jadis un beau parc, ou ce qu'ils nommaient si<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[Pg 37]</a></span> -joliment un jardin de propreté, par opposition -au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin -à fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est -de voir une yeuse. Ah! qu'est-ce donc enfin -que cet arbre au nom mystérieux, à la fois -sombre et souple, perfide et bizarre</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">... <i>vitiosæ ilicis</i>,<br /></span> -</div></div> - -<p>disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. -Comment est-ce fait, une yeuse? Voilà -bien des années que je me le demande. Ne m'en -montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne -serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais -aperçu non plus de chêne-vert, s'il faut tout -avouer...»</p> - -<p>Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par -courtoisie sans doute, il ne m'entretenait que -de sylviculture—seul sujet où je me connusse -bien, devait-il penser—je ne trouvais presque -rien à lui répondre, tant je l'observais avidement, -tant je remarquais ses mains mobiles, -ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses -gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi -l'occasion de lui adresser au moins quelques -compliments tout professionnels sur la fameuse -tirade des <i>Sabots</i>, au cours de laquelle il avait -évoqué, avec un lyrisme abondant et splendide, -tous les arbres français, dans le bois<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[Pg 38]</a></span> -desquels furent taillées ces galoches immortelles -qui conquirent le monde.</p> - -<p>—«Je me suis documenté quand j'étais gamin, -répliqua-t-il, en courant les buissons. -Mais <i>les Sabots</i>, bah! je n'y songe plus. Ce fut -une gaîté de jeunesse... Dans <i>Bérénice</i>, bientôt, -j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets -de notre Versailles. Cependant, monsieur -Simonin, que sais-je si j'y parviendrai? Le -plan de ma pièce n'est même pas encore fait: -un plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»</p> - -<p>Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie -française, se renversa plus mollement encore -dans son fauteuil, au risque de froisser sans -remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement -accablé:</p> - -<p>—«Du reste, <i>Bérénice</i> ne verra sans doute -jamais le jour: la marquise Gianelli m'empêche -de travailler.»</p> - -<p>Stupéfait devant cette indiscrétion qui me -parut alors cynique, j'allais détourner poliment -la conversation, quand Marie-Dorothée, s'entendant -nommer, s'avança vers nous:</p> - -<p>—«Comment, cher ami, demanda-t-elle -comme en chantant, je vous empêche, moi, de -travailler?»</p> - -<p>Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser -à la marquise:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[Pg 39]</a></span></p> - -<p>—«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle -me promène, dans sa Rome!»</p> - -<p>Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me -sort, elle me montre, elle se fait gloire de -moi...»</p> - -<p>Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée -pour cette bagatelle:</p> - -<p>—«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière -de votre amitié!»</p> - -<p>Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise, -ni Courrière ne dissimulaient davantage leur -liaison bien connue. J'en demeurais aussi surpris -que secrètement choqué, et même outragé, -mon amour aidant! J'étais accoutumé à plus de -pudeur et à quelque secret, chez nous, en -France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo -Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers -à Turin: il avait épousé naguère Marie-Dorothée, -et en vivait aujourd'hui séparé, mais -non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du -singulier ménage n'était-elle point à lui, qui -se contentait de sa solde, s'il en fallait croire la -renommée.</p> - -<p>Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans -cette Rome ensorceleuse et magique, où tout -acquiert un goût plus puissant et quelque saveur -inconnue dans le reste du monde, bientôt -Marie-Dorothée de nouveau répandait autour -d'elle grâce, musique, parfum, cependant que<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[Pg 40]</a></span> -Stéphane Courrière se reprenait à étinceler, à -lancer des phrases d'or et des paradoxes, à -chatoyer, à mousser: et je ne tardais guère, -grisé par ce scintillement et charmé par ces -incantations, à me figurer que j'eusse abordé -par fortune en certain pays plus lointain et -plus riche que le mien, en une contrée voisine -de celle où eurent lieu les Mille et une Nuits. -Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé -tout droit de sa Normandie ou de son Poitou, -touchait, émerveillé, les côtes de Chypre, du -Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc -et les palais d'Armide.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[Pg 41]</a></span></p> - - - - -<p>Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois -plus méfié que de Marie-Dorothée.</p> - -<p>Je m'en suis méfié douloureusement, et -presque méchamment, pendant plus de huit -jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: -et sans doute, au cours d'une vie paisible, une -semaine est bientôt passée. Mais il faut songer -que, malgré toute ma volonté, malgré toute ma -résistance, j'aimais la marquise Gianelli au -point de la guetter par les rues où je savais -qu'elle dût passer, de la suivre, en me cachant, -dans ses promenades. Or, pendant les journées -et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un -jeune amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, -comme en jetant les cartes: «Eh bien! voilà, -c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on dévide -millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai -passé par les émotions d'une année peut-être, -en huit jours, tandis que je doutais de Marie-Dorothée.</p> - -<p>Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[Pg 42]</a></span> -était trop belle, en tous points, parce qu'elle -avait lu trop de livres, parce qu'elle parlait -trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait -trop parfaitement émue devant une statue antique -ou quelque lambeau du grand décor, là-bas, -émue sans un demi-ton d'exagération ni -de vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une -intelligence extrême, d'une noblesse d'âme -humiliante, d'une indifférence irritante envers -les mille et une mesquineries quotidiennes; -parce qu'elle semblait née dans la pourpre enfin—et -parce que j'étais Français de race pure, -moi!</p> - -<p>Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il -s'incline avec un crédule respect devant certaines -personnes d'élite. Les étrangers sont -habitués à la tyrannie et à la superstition; ils -admettent le règne souverain d'une femme exceptionnelle, -s'ils ont une fois reconnu qu'elle -est telle. Mais chez nous, il y a plus de turbulence. -Nous sommes impertinents, nous classons -nos compagnes, et notamment les plus -jolies, dans la seconde partie de l'humanité, -celle qui ne vaut pas la première, où nous nous -plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller -devant les miracles, nous commençons -par en rire, afin de les combattre. Nous avons -cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un -vent de fronde passe toujours sur nous.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[Pg 43]</a></span></p> - -<p>Si bien qu'une femme très séduisante, très -élégante, en même temps que douée d'un cerveau -égal aux meilleurs des nôtres—oh! attention, -voici qui dépasse le niveau convenu. -Méfiance et raillerie. Que signifie ce coup -d'État? Devons-nous reconnaître si vite le droit -divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire, -une femme, une créature pareille à tant -d'autres qui, depuis des siècles innombrables, -excitent notre tendresse méprisante? N'y a-t-il -pas quelque cabotinage, quelque piperie, -quelque faux or en tout son prestige?... Et -nous nous protégeons, au hasard. Nos ironies -s'en vont au-devant, en patrouille, et notre -doute se pose en sentinelle. «Qui va là?» Le -mot de passe, il faut toujours que ce soit: -«Une petite femme». Sinon, nous voici prêts -à la défense, c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: -attitude nationale, et d'ailleurs non sans -grâce.</p> - -<p>Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, -auprès de Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, -j'allai lui rendre visite: elle me recevait -volontiers en son étrange logis du Transtévère, -mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus -que moderne. Un grand gars y veillait dans -l'antichambre, une manière de suisse orné -d'une lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut -s'en trouver jadis aux portes de ces belles Romaines<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[Pg 44]</a></span> -dont M. de Stendhal admirait l'âme -naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une -petite femme de chambre mise selon le dernier -goût, et parlant trois ou quatre langues avec -l'accent «palace», qui venait dire si madame -était visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait -sur une galerie parée de fresques et supportée -par des colonnes, que des <i>monsignori</i> et des -officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; -pourtant celle-ci donnait passage vers un petit -boudoir à tentures crème, à meubles ici de -laque pourpre, là d'ébène, supportant des roses -couleur d'ivoire, massées dans des coupes -d'onyx, boudoir aujourd'hui classique et reproduit -dans tout Paris, mais qui alors était une -nouveauté devançant de beaucoup la mode. -Dans telle chambre, rien que des lampes à -huile et des bougies: un sanctuaire. A côté, -par contre, une salle de bains ruisselante -d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les -points, pour peu qu'on y portât la main: le -lavatory de Robert Houdin. Et partout, même -contraste: 1810 et 1920.</p> - -<p>Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques -d'intérieur faites d'étoffes comme impalpables, -indéfinissables, et qui semblaient plutôt -peintes que tissées... Franchement, ce palais -bizarre, ces robes exquises, mais exquises -avec tant de préméditation, tout cela était-il<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[Pg 45]</a></span> -pour rassurer un homme qui se méfie, qui se -dit: «Voilà sans doute, voilà peut-être une -comédienne, dont le talent est grand, et qui -s'entend comme personne à sa mise en scène, -mais enfin rien qu'une comédienne... Est-ce -une femme seulement, cet être prestigieux? -Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»</p> - -<p>Avant que de sonner au seuil de la marquise -Gianelli, la première fois que je m'y présentai, -j'avais passé par les Antiques du Vatican. -Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers -mots:</p> - -<p>—«Comment menez-vous votre vie, me -demanda-t-elle, en France? Racontez-moi. Avez-vous -beaucoup à travailler? A qui commandez-vous?... -Si vous veillez sur de grands bois, ce -doit être fatigant. Vous faites des tournées? Je -suppose qu'on ne vous réveille pas la nuit?</p> - -<p>—Et pourquoi la nuit?</p> - -<p>—Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, -pour moi, c'est un homme qu'on éveille -en sursaut, à minuit.</p> - -<p>—Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes -tournées à accomplir, oui...</p> - -<p>—En plein hiver?»</p> - -<p>Il me fallut lui donner cent détails, touchant -les mois inconnus des citadins, les brumes de -décembre, de janvier, les gelées, les premières -feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[Pg 46]</a></span> -de Lyons, où j'avais passé plus de six années, -résumer mon humble carrière administrative, -dire en quelle autre province j'avais séjourné, -nommer Chantilly, où je venais d'être établi, -décrire mes soucis quotidiens, ma maison, -dénombrer mes parents, ma famille, apprécier -mes amis:</p> - -<p>—«J'en ai peu, fis-je.</p> - -<p>—Mais pourquoi?</p> - -<p>—Parce que je ne peux pas les retrouver. -Ils doivent être quelque part, mais il ne m'est -pas facile de les joindre. Mes anciens condisciples -de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: -des fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... -Je ne vous dirai pas qu'ils manquent -de conversation: ils n'en ont que trop. Quant -aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment -les approcher? Ils me tiendraient pour un -raseur. Vous savez ce qu'ils appellent «raseur»: -c'est quiconque leur parle un peu attentivement, -quand ce quiconque n'est pas, comme -ils disent, de la partie... Ah! les «intellectuels», -ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, -les «intellectuels» sont bien dédaigneux, -bien sévères... Pour un modeste officier de -l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins -par-ci, par-là, les amis se cachent.</p> - -<p>—Pourtant, il y a les femmes.</p> - -<p>—Les femmes? Ce sont toujours des<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[Pg 47]</a></span> -femmes, par conséquent allez donc les traiter -en camarades! Elles vous répondent bien: -«Oui, mon vieux...» en souriant très cordialement, -mais leur sourire est joli, et elles le savent. -Alors, adieu, la camarade!...</p> - -<p>—Moi, je pourrais, cependant...</p> - -<p>—Vous, madame!»</p> - -<p>Je la regardai. Elle était charmante, toute -baignée de grâce. Nul doute qu'elle ne vît -clairement mon amour, qui se trahissait malgré -moi, par cent nuances de la voix et du regard, -dont certainement je ne me sentais pas -maître: elle venait donc de me répondre sans -loyauté. Elle avait prononcé une phrase de coquetterie. -Or, la coquetterie est un jeu: on ne -se met point tout à coup à jouer, entre honnêtes -gens, si l'on ne s'est prévenu auparavant, si l'on -ne s'est adressé au moins un certain petit signal. -Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher -un calembour au plein milieu d'une conversation -délicate. Voilà un vrai manque de tact, -ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais -me faire rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, -Marie-Dorothée me tenait pour bien peu de -chose: mais pourquoi, après tout? Son amant -était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant -à peine, devait-elle, sans plus ample -informé, me juger bon pour un pauvre petit -jeu de coquetterie?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[Pg 48]</a></span></p> - -<p>—«Madame, lui dis-je, je vous jure que je -vous parle en toute confiance. J'éprouve pour -vous une admiration profonde. Ne me traitez -pas comme un enfant. Causons avec la plus -entière simplicité, voulez-vous?»</p> - -<p>Propos saugrenu, presque grossier, et tellement -fat! A peine venait-il de m'échapper, que -j'en avais déjà honte. Mais loin de se montrer -choquée, la marquise Gianelli, par un geste -imprévu et tout spontané, me prit la main:</p> - -<p>—«Et moi, vous ne savez pas comme je -vous estime. J'ai aussi compris ce que vous -valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le... Regardez -mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les -yeux d'une trompeuse, ou d'une coquette? -Venez me voir très souvent, tant que vous voudrez. -Nous parlerons des choses qui nous intéressent. -Apprenez-moi encore votre vie, comme -tout à l'heure, dites-moi ce que vous faites, là-bas, -à toute heure du jour... Apaisez ce regard -noir et inquiet... Nous allons boire du porto, -tous les deux... J'ai été un peu bébête: je vous -demande pardon, mon camarade... Voulez-vous -plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de l'asti: -nous allons faire la fête!»</p> - -<p>Elle souriait, et son sourire illuminait tout! -Et sa voix chantait de plus belle... Cependant, -sa main longue, nerveuse et sèche avait, en -quelque sorte, laissé comme un gant sur la<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[Pg 49]</a></span> -mienne: et je n'osais bouger, craignant de -rompre l'enchantement.</p> - -<p>Bientôt, levant sa coupe pleine:</p> - -<p>—«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»</p> - -<p>Je bus en riant, mais sans répondre.</p> - -<p>—«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler -votre amie, votre camarade?</p> - -<p>—Je voudrais. Seulement...</p> - -<p>—Tenez, je vais vous donner une preuve de -sans-façon: ainsi, vous ne douterez plus... Eh -bien, sauvez-vous, filez!</p> - -<p>—Parce que?</p> - -<p>—Parce que M. Courrière va venir, qu'il -doit, m'a-t-il dit, me lire une scène de <i>Bérénice</i>, -et que s'il trouve un tiers, il boudera et ne lira -rien... Allons, est-ce agir en toute cordialité, ça, -oui ou non?...»</p> - -<p>Oui, parbleu, bien sûr!...</p> - -<p>Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment -souhaité la mort de Marie-Dorothée—ou la -mienne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[Pg 50]</a></span></p> - - - - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«Cher Monsieur et Camarade,<br /></span> -</div></div> - -<p>«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air -presque fâché, en tout cas avec une physionomie -bien contrainte. Vous en êtes-vous aperçu, vous -avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce -que je vous ai dit que M. Courrière souhaiterait -sans doute d'être seul, afin de me lire ses vers.</p> - -<p>«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui -ne serait pas très facile à justifier. Venez me -voir aujourd'hui, si vous ne vous sentez plus -choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à -bientôt seulement, mais je le regretterai beaucoup.</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<span class="smcap">Marie-Dorothée Gianelli.</span>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Tel fut le billet que je reçus, le matin qui -suivit cette journée. Je le tins longuement entre -mes doigts, je l'ai caressé: il vivait! L'écriture -droite et nette ressemblait plutôt à celle d'un<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[Pg 51]</a></span> -homme. Mais le papier charmant me parfumait -la main, et les lèvres.</p> - -<p>J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses -bien toi-même! Tu n'es pourtant pas un -étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà une -femme qui te traite exactement ainsi qu'un -page qu'on renvoie dès qu'il gêne, ou comme -un abbé du matin, reçu à la toilette pour entendre -les nouvelles, en attendant le cavalier -en titre. Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu -t'en rends compte. Quoi de plus naturel, d'ailleurs? -Pourquoi serais-tu davantage? Et cependant -tu demeures stupide et souriant, et ton -cœur saute dans ta poitrine, parce qu'un mot -de cette dame,—un mot assez bien tourné, -assez clair et court, il est vrai—te parvient -au réveil. Tu te rappelles surtout l'intérêt très -marqué de ses yeux, son air de curiosité vraiment -sincère, alors que tu lui racontais ta vie -quotidienne en France, alors que tu lui décrivais -ta famille et les soucis de ton emploi...»</p> - -<p>Eh! oui, je me flattais certainement en songeant -que la sympathie seule, et non la pure -courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée à me -poser tant de questions précises, ainsi qu'à -écouter mes réponses, comme si elles lui eussent -apporté quelque agrément ou quelque imprévu. -Je me rappelais pourtant bien que Stéphane -Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[Pg 52]</a></span> -métier, d'arbres, de coupes, de bûcherons, des -forêts nues et menaçantes en hiver. C'était un -principe de conversation sans doute, adopté -par l'un et par l'autre, principe fort poli du -reste, qui les poussait à entretenir autrui du -sujet spécial où chacun en son genre pût -s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était -donc aisé de comparer la distraction si négligente -du poète écoutant à peine mes propos -insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! -«Et alors?... Et après cela?...» me disait -celle-ci. Je trottais, là, sous son regard perçant, -ou galopais à travers les bois solitaires, -mon cheval pointait les oreilles au passage -d'une biche, la hache frappait au loin contre un -chêne. Elle m'avait vu, suivi, elle m'avait...</p> - -<p>Parbleu! elle se souciait bien que je fusse -mort ou vivant, à cette heure! Néanmoins, durant -un instant, nous avions, tout en bavardant, -comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, -sur un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, -un fleuve puissant et doux. Ne fût-ce -qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette -femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus -de moi. Simple passant, inconnu, touriste, -humble fonctionnaire, j'entendis pourtant la -marquise Gianelli me demander:</p> - -<p>—«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, -en compulsant vos plans et vos chiffres, en écrivant<span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[Pg 53]</a></span> -des rapports... En ces heures-là, vous -n'êtes pas triste?»</p> - -<p>Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: -«Je souhaite vivement que vous ne soyez pas -triste...» Je l'ai vu, de mes yeux vu, je l'ai -senti, je l'ai presque entendu.</p> - -<p>Bref, je tremblais de tendresse devant ce -billet, que je relus cent fois. La journée me -sembla cruelle. Vers six heures enfin, je courus -au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait -au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. -Tandis qu'il achevait une longue phrase -italienne, exprimant sa déférente incertitude -touchant la présence de la signora au logis, -une porte s'ouvrit tout à coup, et Stéphane -Courrière apparut, la main tendue. Il était -ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé -à miracle, et le mouchoir hors de la poche, -comme une fleur. Ce grison marquait vingt -ans.</p> - -<p>—«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, -on vous attend... La marquise Gianelli -est maussade. Moi, je n'ai pu la distraire. Allez -lui faire votre cour. Comme jadis à la Place -Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte -du Tendre est dépliée. Mais les vieux galants -comme moi la lisent mal: il y faut de jeunes -yeux. Montez, montez vite!»</p> - -<p>Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[Pg 54]</a></span> -dédaigneux, plein de la plus révoltante -bienveillance.</p> - -<p>—«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...</p> - -<p>Mais son ton démentait ses paroles: elle -n'avait nulle envie de plaisanter, ni de jouer à -l'amitié brusquée, comme la veille.</p> - -<p>—«Vous avez un ennui, lui demandai-je, -une tristesse?</p> - -<p>—Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?</p> - -<p>—C'est que je vous regarde bien, madame. -Vous avez des yeux changeants: tantôt on les -voit très clairs, couleur d'aigue-marine; tantôt -ils foncent, sous vos sourcils, et vont jusqu'au -bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». -Aujourd'hui, ils m'apparaissent de cette terrible -nuance-là.</p> - -<p>—Ce n'est pas sans raison.»</p> - -<p>Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant -cette étrangère, cette magicienne me causait -une appréhension telle, que je n'osais même -pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? -Parlez-moi. Je vous aime avec une sorte de fureur, -et jusqu'à l'extase. Vous ne le voyez donc -pas? Personne au monde ne pourra vous consoler, -ni vous écouter aussi dévotement que -moi, compatir à la moindre de vos peines...»</p> - -<p>Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de -mes lèvres: j'étais bien trop ému! Et cependant<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[Pg 55]</a></span> -Marie-Dorothée, à mon inexprimable stupeur, -me dit très doucement, sur un ton de -bonté, presque de tendresse:</p> - -<p>—«Je sais, oui, je le sais bien...</p> - -<p>—Comment, vous savez... Mais quoi donc?... -Vous savez que je vous...</p> - -<p>—Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz -plus tard, si vous n'avez pas changé, oui, plus -tard, quand vous me connaîtrez mieux. Attendez. -Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu -hâtif, un aveu volé. Et puis il nous gênerait -tous deux par la suite. Je ne pourrais plus vous -voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée... Ne -le dites pas. Ne dites rien...»</p> - -<p>Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!</p> - -<p>—«Non, restez, supplia-t-elle... Restez -même plus longtemps à Rome que vous ne -deviez le faire. Je vous conjure de rester...</p> - -<p>—Pour être malheureux sans espoir, pour -contempler le bonheur d'un autre? Pour me -taire durement, maintenant que vous savez... -Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, -madame.</p> - -<p>—Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: -Mon amie... Si, dites-le, essayez, c'est la seconde -fois que je vous le demande. J'ai besoin -d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux, -là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[Pg 56]</a></span></p> - -<p>Il y avait que, malgré moi, je la croyais le -génie, la fée du mensonge, le Mensonge même -incarné! Or, je contemplais avidement ses yeux -à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument -nette: sans nul doute possible, elle disait -la vérité pure, en cet instant. Oui, elle devait -la dire...</p> - -<p>D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, -elle ajouta en souriant à demi:</p> - -<p>—«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident -difficile, et causons. Je vois qu'il faut vous -donner des gages de confiance, sinon vous -vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes -pas commode... Eh bien, je vais vous raconter -des choses, comme si je me parlais à moi-même. -Je vais vous livrer mes secrets. Sentez-vous -bien, au moins, que cela me fait plaisir?»</p> - -<p>Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la -pris, et la baisai avec un respect inquiet et une -sorte de transport, un mélange inouï de remords -et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas -repoussé, comme si c'eût été tout naturel.</p> - -<p>Après quoi, elle retira cette main, dont elle -eut bientôt besoin pour faire des gestes, tant -son récit, déjà, l'intéressait, l'emportait!... De -qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane Courrière?</p> - -<p>Elle me narra par le menu, non sans une -franchise infiniment modeste et touchante,<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[Pg 57]</a></span> -comment elle l'avait connu, puis presque aussitôt -aimé à en mourir. Un soir, après le succès -assez orageux et discuté du <i>Masque blanc</i>, on -avait annoncé dans un salon de Paris où elle se -trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait -voir une sorte de poète pour dames, sur la -foi des portraits publiés à chaque instant. Ce -fut un joli causeur, très éloquent et fort gai, qui -entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée, -se fit présenter:</p> - -<p>—«Vous ressemblez trait pour trait, madame, -au jeune Bonaparte, celui que M. de Chateaubriand -voulait bien admirer. Qui ne croirait -à quelque ressemblance de famille?</p> - -<p>—Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux -du maréchal Rimbourg, prince de La -Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère paternelle -nommait pour ancêtre une Bonaparte, -avouée seulement, il est vrai.</p> - -<p>—Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois -dans cette orchidée des îles, la divine Borghèse. -Voici donc qu'il nous a maintenant donné -un iris impérial, et c'est vous.»</p> - -<p>Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée -toutes les caresses de ses paroles souriantes -et variées. Il avait prétendu séduire -aussi le commandant Gianelli, présent à cette -soirée: il lui avait parlé d'Annibal.</p> - -<p>—«M. Courrière est un original, avait déclaré<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[Pg 58]</a></span> -ensuite l'officier: mais il méprise notre -art militaire.»</p> - -<p>Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa -route. Faisant fi de toute entrave, prête à -rompre avec le monde entier, s'il le fallait, -Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée -comme une reine vaincue derrière le char triomphal -du poète, tramée en esclave sur ses pas, -sur sa trace.</p> - -<p>—«Je l'ai passionnément, furieusement -aimé, me dit-elle. Je l'aime encore. Je suis -heureuse de vivre en un temps qui a produit -Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, -délaissée et bafouée... oui, bafouée! Peut-être -m'eût-il livrée en spectacle, au besoin... Mais -je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la -Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des -moindres choses. Je servirai toujours, si je le -puis, son œuvre et sa renommée... Pourtant -je souffre comme la dernière des mendiantes -auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. -Il estime que tout dévouement lui est dû. Il -n'est qu'un tyran ivre de courtisaneries, et -qu'un monstre de vanité...</p> - -<p>—Mon amie, ma pauvre amie...</p> - -<p>—Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le -gêner en quoi que ce soit, et il me jettera là, -ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis pas heureuse, -François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime,<span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[Pg 59]</a></span> -allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde -veut me laisser seule dans l'univers avec lui, -croirait-on... Mais pas vous, dites, pas vous?»</p> - -<p>Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque -de pitié. Sans même y penser, je pris dans mes -bras Marie-Dorothée qui pleurait. Je n'ai pas -effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux. -Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, -la tête me tournait: c'est qu'elle m'avait -par mégarde appelé de mon nom tout court, -«François»... Je frissonne en évoquant cette -minute-là.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[Pg 60]</a></span></p> - - - - -<p>Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le -palais du Transtévère. J'allais, ivre d'émotion, -et comme fou de surprise. Je marchais droit -devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe -où pour dîner.</p> - -<p>Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, -en somme, devant la divine marquise Gianelli? -Comment me jugeait-elle exactement, moi qui -l'avais vue passer une fois, voilà plus de dix ans, -dans une sorte de rêve, et qui depuis lors -n'avais plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? -Est-ce qu'elle avait senti cela? Oui, sans -doute. Si fine, elle devinait la parole qu'on -réprime, le sentiment dont on se défend; elle -lisait le regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? -Elle y touchait avec de mystérieuses antennes... -Ah! je l'aimais au point que les larmes m'en -vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais -voulu l'avoir toujours connue, avoir joué avec -elle toute enfant, l'entendre familièrement en -son logis, la surprendre au matin, le visage en<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[Pg 61]</a></span> -désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? -non pas la surprendre, mais me trouver là, -pâlir d'aise en l'approchant à toute minute, en -avoir le droit!</p> - -<p>Amie intime et compagne d'un poète chargé -de gloire, le plus séduisant, quoique le plus -ingrat aussi de tous les hommes, elle m'avait -cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le -plaisir vertigineux de se pencher vers moi, et -de m'appeler, pauvre passant que j'étais! Marie-Dorothée -Rimbourg...</p> - -<p>Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir -affirmer que nulle trace de vanité ne m'effleura, -mais j'entends la plus chétive de toutes, la plus -mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: -il m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, -marquise Gianelli, c'était un nom, un titre gracieux; -mais les noms séduisants foisonnent en -Italie, et le marquisat y est une parure pour les -jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le -chevalier Un Tel», «la comtesse, la marquise -Une Telle», de même que l'on dirait: «l'aimable -signore», «la charmante, la délicieuse signora -X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je -aperçu... En revanche, Marie-Dorothée, née -Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal -Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse -de Bonaparte au siège de Toulon, et fleur -perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[Pg 62]</a></span> -Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que -ce fût!... Je voudrais croire qu'un reflet de chamarrure -ou qu'un écho lointain de fanfare ne -m'eussent pas un instant ébloui et charmé.</p> - -<p>L'Empereur!... A chacun sa religion: la -mienne est parmi les hommes! Ces mots seuls: -L'Empereur, le grand Empire français, m'étreignent -le cœur, et tout mon être tremble de stupeur -si j'imagine seulement le Héros chevauchant, -les sourcils joints et le geste irrésistible. -Toutefois n'allons pas plus loin: mort le dieu, -l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me -fâche tant chez autrui. D'où vient alors ce -trouble secret dont je me trouvai brusquement -saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque -Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une -goutte du sang Bonaparte lui courait dans les -veines? Je ne l'en aimai point davantage, certes. -Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» -Et j'éprouvais, cette fois, moins de -piété que de satisfaction. Y aura-t-il un snob -pour me lancer la première pierre?</p> - -<p>Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec -une hâte fébrile, et me remis en route, mais -non plus à l'aventure maintenant. Je savais où -trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an -que ce bon garçon habitait Rome, il avait contracté -envers la solitude une haine d'autant -plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[Pg 63]</a></span> -plus aimables. Il rendait chaque soir visite -à l'une d'elles, dont il était épris. Elle se nommait -Battistina, couturière.</p> - -<p>—«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»</p> - -<p>Et de fait, le geste au moins et la démarche -de Battistina avaient de la noblesse. Démarche -d'autant plus olympienne que nul soulier n'en -corrompait le rythme ni la langueur, Battistina -traînant le plus souvent de tristes savates. Geste -imposant aussi, bien qu'il brandît parfois les -pincettes, non sans d'horribles imprécations. -Un grand sujet de dispute entre le peintre -et son amie avait trait aux bains: elle prétendait -n'en pas prendre, il voulait l'y contraindre, -cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait -à Luzot de belles injures en italien.</p> - -<p>Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait -en leur logis. Une humble petite lampe -y luttait mal contre le clair de lune éblouissant, -versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme -par les plus douces soirées d'été, on entendait -passer un peuple heureux en bas, dans la rue. -Battistina et son ami mangeaient en souriant -des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille -de capri.</p> - -<p>—«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous -amène? Donne un verre, Battistina. Monsieur -que tu vois est Français: mais il parle italien -mieux que moi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[Pg 64]</a></span></p> - -<p>—Ce n'est pas difficile.</p> - -<p>—Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé -ton avis? Est-ce que je me mêle de juger -en fait de robes, moi? Garde donc tes sornettes, -ravaudeuse...»</p> - -<p>Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon -la coutume; mais je coupai court au tapage -en questionnant Fernand Luzot dès les premières -phrases.</p> - -<p>—«La marquise Gianelli? me répondit-il. -Elle vous inquiète, à ce que je vois? Mais -vous savez, rien à faire: elle est folle de son -poète.»</p> - -<p>Battistina ne comprenait pas le français. -Ayant néanmoins entendu les mots «marquise -Gianelli», elle s'écria:</p> - -<p>—«C'est la maîtresse du signor Courrière! -Tout le monde le sait. Du reste, elle se coiffe -mal: elle a l'air d'une noyée.</p> - -<p>—Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, -ma parole! repartit Luzot indigné. Qui t'interroge? -Regarde tes mèches de gypsie!...</p> - -<p>—Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.</p> - -<p>—Vous m'y verrez.</p> - -<p>—Connaissez-vous le colonel, mon cher -Luzot?</p> - -<p>—Le colonel Gianelli?... Faites-en votre -deuil, il ne sera sûrement pas du dîner. Je ne -l'ai jamais vu, quant à moi. Mais il y a un portrait<span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[Pg 65]</a></span> -en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère, -dans un petit fumoir où personne ne va: -c'est un gaillard maigre et blond, à courte -moustache. Très Italien du Nord: l'air froid, -volontairement froid, autant qu'il y paraisse -sur cette horrible croûte. Il s'est bien conduit...</p> - -<p>—Des campagnes?</p> - -<p>—Il s'est bien conduit dans son ménage. Il -a été très discret, et très digne. Il est vrai qu'il -n'y avait pas d'enfants: d'autre part, sa femme -tenait tout l'argent de la communauté. Quand -il a constaté le règne du poète, il est parti, et -maintenant, il vit modestement de sa solde à -Turin. D'autres auraient provoqué le séducteur, -causé du bruit et des scandales: cette Battistina, -tenez, par exemple.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu dis?</p> - -<p>—Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... -Viens m'embrasser.</p> - -<p>—Tu n'as pas tes dames de la société, pour -ça?»</p> - -<p>Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:</p> - -<p>—«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli -fût une Rimbourg!</p> - -<p>—Famille du prince de La Canée, famille -plus qu'impériale, mon cher, impériale par -choix. La Du Barry était plus vraiment royale, -ayant été choisie par le roi en personne, que la<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[Pg 66]</a></span> -reine de France, élue par les ministres. Mais pas -de potins.</p> - -<p>—La Du Barry ne s'en froissera pas.»</p> - -<p>Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:</p> - -<p>—«Ni les aïeux de Mme Gianelli.</p> - -<p>—Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa -grand'mère, qui naquit d'une façon bien romanesque, -paraît-il, dans les anciens États du Pape, -à Tivoli.»</p> - -<p>Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment -l'une des plus proches parentes de l'Empereur -eût pu dire avec précision sans doute -quel jour et à quelle heure était venue au -monde, de père putatif et de mère inconnue, -la petite Adélaïde-Clémence-Pauline, qui, plus -tard, devint l'épouse légitime et grandement -dotée de Tiberge Rimbourg, grand-père de -Marie-Dorothée.</p> - -<p>Fernand Luzot, songeant—déjà—à de futures -commandes et à des portraits bien payés, -connaissait à merveille le répertoire mondain -de Rome: il put donc me donner aussi force -détails touchant les ascendants immédiats de -la marquise Gianelli. Son père avait fait dans -la banque une puissante fortune. Vers 1895 il -était mort, laissant d'abord un fils établi en -Russie, puis Marie-Dorothée âgée de quinze -ans, et sa veuve Sophie Rimbourg, née Doneff, -étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[Pg 67]</a></span> -cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille -dans l'Europe entière: enfin, l'ayant mariée -au marquis Gianelli, cette vieille dame imposante -et un peu toquée s'en était allée abriter -ses cheveux blancs auprès de son fils aîné -Serge Rimbourg, qui vivait patriarcalement en -Crimée, au milieu d'une demi-douzaine d'enfants. -Un autre frère était mort tout jeune, et -Marie-Dorothée détestait Serge, beaucoup plus -âgé qu'elle: celui-ci le lui rendait bien.</p> - -<p>—«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est -un mystère. Mme Gianelli aime à parler des -siens. Elle vous racontera sa famille, quand -vous voudrez.»</p> - -<p>Battistina, cependant, ne se tenait pas de -dépit à force d'entendre ainsi ce nom de Gianelli -passer et repasser dans notre entretien. -Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle -s'approcha de nous:</p> - -<p>—«La signora est riche, fit-elle d'une voix -flatteuse. Elle possède des vingtaines de robes. -Si toutefois elle a besoin d'une personne qui -taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai -bien au Transtévère...»</p> - -<p>Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait -l'alliance: diplomatie classique. Les -grands cabinets de l'Europe n'en ont point -d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère -M. Crispi.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[Pg 68]</a></span></p> - -<p>Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante -de lune, je m'accusai désespérément: -qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler si librement -de Marie-Dorothée devant le peintre et -cette fille? Je croyais, la porte fermée, les entendre -rire.</p> - -<p>—«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement -Battistina, sans doute.</p> - -<p>Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je -demeurai longuement pour écouter un rossignol -qui s'égosillait, caché dans un cyprès. -Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu -chantait ses amours à tue-tête, les criait jusqu'au -ciel: et Rome tout entière se taisait, -Rome sa complice. Et rien ne me parut plus -harmonieux ni plus raisonnable.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[Pg 69]</a></span></p> - - - - -<p>On servit des truffes entourées de lardons, -et si grosses qu'on les eût prises pour des -cailles.</p> - -<p>—«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, -vous offrir de vrais oiseaux, tirés dans la campagne -romaine. Il y en a des milliers, du côté -de la mer, et qui sont excellents.</p> - -<p>—Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, -durant toute une saison, avec mon ami Cyril -Durnham, s'écria Maurice Chennevière. Nous -habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait -les vagues, par le mauvais temps. Autrement, -il n'y avait que des mouches, et de sales -mouches. Le soir, nous dormions sous des -moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique -porto et du brandy dans cette ferme: mais il -fallait les défendre presque à coups de carabine -contre le fermier.»</p> - -<p>Le nombre d'aventures par lesquelles avait -passé l'élégant Maurice Chennevière était prodigieux. -L'on ne comprenait pas comment un<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[Pg 70]</a></span> -homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir -déjà tant vécu, si dangereusement, et dans tant -de pays divers. Il avait fréquenté des lords et -des rajahs, des boïards et des caciques, des -émirs et des grands d'Espagne tombés dans la -misère, des tyrans nègres et des princes albanais -en révolte, le roi des cow-boys et la reine -des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu -Gustave Aymard et Jules Verne. D'ailleurs une -partie de ses voyages se trouvait réelle, et il -contait comme personne, imitant avec grâce le -bruit du vent sur la pampa, le mouvement de -l'aigle qui plane, le geste du gaucho braquant -son revolver, l'effroi du malheureux surpris -par l'orage au désert. Un vrai compagnon -d'Ulysse. Stéphane Courrière l'aimait extrêmement.</p> - -<p>Outre ces deux convives, il y avait à dîner -chez la marquise Gianelli le jeune peintre Fernand -Luzot, M. le professeur Gatti et sa femme, -M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse -Alessandri, le député Fata et moi-même. -Le professeur Gatti était placé en face de la -maîtresse de maison, Stéphane Courrière et -l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de -celle-ci. Fernand Luzot occupait l'un des bouts -de la table, et je me trouvais à l'autre, à côté -de la terrible Mme Napier.</p> - -<p>M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[Pg 71]</a></span> -été ministre de l'Agriculture, une fois dans sa -vie, et il était tombé en même temps que le -cabinet éphémère dont il faisait partie, sans -que l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, -à sa suffisance ni à son incroyable naïveté. La -perte de ce portefeuille le remplissait d'une -rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son -épouse, cuvait de son côté une haine universelle -et multiforme. C'était un couple atroce: -mais ils recevaient tout Paris, étant fort riches -et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente -comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère -de cinq filles, d'ailleurs triomphalement mariées, -voyait toute la société de Rome défiler -dans son salon exigu, chaque semaine. Les -détestables dîners de la comtesse Alessandri -étaient fort courus, tant celle-ci s'agitait, écrivait, -téléphonait, explorait tous les hôtels, avec -un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse -bonne figure. Pas une vedette ne débarquait à -Rome, sans que la comtesse Alessandri ne fît -l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on allait -chez elle par curiosité, afin de voir entrer les -étrangers.</p> - -<p>Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très -déplacée chez une personne aussi aventureuse -que la marquise Gianelli, dans la même salle -à manger que cette Alessandri, si bruyante, à -son avis, si commune, que ce Gatti, un vrai<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[Pg 72]</a></span> -rustre, disait-elle, terrorisant sa pauvre femme, -que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule -petit Fata, et autres fantoches? Toutefois -le sénateur éprouvait une terreur maladive des -journaux, et ménageait le poète Stéphane, par -crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, -directeur tout-puissant de <i>la Journée</i>.</p> - -<p>Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, -par la suite, cette belle documentation. Un -étrange et tout nouveau Luzot paraissait dans -le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu -débraillé, en manches de chemise et sablant le -capri, autant, chez Marie-Dorothée, il m'apparut -poli, poncé, un peu froid, l'air anglo-saxon. -Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré -aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. -Nul autre que lui ne peindra officiellement -un jour le président de la République: -et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.</p> - -<p>—«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme -a du talent? me demanda Mme Napier en déplissant -ses lèvres étroitement serrées.</p> - -<p>—Madame, il fera peut-être un jour votre -portrait.</p> - -<p>—Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais -trop peur de m'ennuyer pendant les poses.»</p> - -<p>Cependant un précieux vin de Bourgogne -paraissait sur la table, et le maître d'hôtel, portant -sa bouteille comme un enfant dans son berceau<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[Pg 73]</a></span> -d'osier, murmurait tendrement à l'oreille -de chacun: «Chambertin?» Ce qui, prononcé -à l'italienne, devenait presque inquiétant. Le -député Fata refusa ce breuvage inconnu.</p> - -<p>—«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, -vous avez grand tort, monsieur Fata, de mépriser -la noblesse. En qualité de démocrate -ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. -Ainsi le veut la tradition de tout bon gouvernement -populaire: l'aristocratie en est exclue, -mais on l'y vénère d'autant plus. En cette bouteille -que l'on vous présente, il y a trente ans -de noblesse individuelle, héroïquement gagnée -à endurer l'exil au fond d'une triste cave, et -combien de générations d'aïeux bourguignons, -combien de quartiers!...»</p> - -<p>Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il -s'agissait d'un bourgogne illustre. Il eut honte -de cette ignorance, mais déjà, en orateur habile, -il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, -il combattait.</p> - -<p>—«Mon cher maître, fit-il doucement de sa -voix la plus captieuse, vous jetez sur toutes -choses les couleurs variées de la poésie. Cependant -un simple soldat politique, comme -moi, ne voit pas si loin: je me suis seulement -juré—c'est un vœu, bête comme un vœu!—de -ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, -sauf ceux que l'on récolterait à Trieste, à Nice,<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[Pg 74]</a></span> -en Corse et en Tunisie, quoique ceux-là ne -vaillent rien, si même il y en a!... Affaire électorale, -vous comprenez, service commandé.</p> - -<p>—Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne -comtesse Alessandri, vaguement inquiète.</p> - -<p>M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, -ayant fait toute sa carrière dans l'horreur du -sabre et l'effroi des batailles. En même temps, -il crut devoir défendre le pays qu'il représentait -officiellement, pour ainsi dire, contre les -propos impertinents de ce petit députaillon -des Pouilles, annexant ainsi d'un seul coup, -avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse -et les terres beylicales. Il procéda par voie -d'allusion.</p> - -<p>—«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront -surtout bonnes à Trieste, il me semble.»</p> - -<p>La comtesse Alessandri poussa des cris:</p> - -<p>—«Ah! charmant! le mot est un régal!</p> - -<p>—Il n'est pas absolument urgent, déclara -le professeur Gatti, de reprendre Trieste tout -de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés à tenir -le monde qu'en s'appliquant successivement -à une seule chose à la fois, et en l'accomplissant -à merveille. L'Italie a hérité de l'antique -Rome un sol plein de merveilles: il convient -d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, -et de terminer notamment les fouilles palatines. -Après il sera temps de songer aux conquêtes.<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[Pg 75]</a></span> -Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait -d'abord valoir son bien, avant que d'en acheter -d'autres. Mais les jeunes gens sont extraordinaires: -ils ne songent qu'à porter des uniformes.</p> - -<p>—Il vous en faudrait un, Gatti.</p> - -<p>—Je n'en suis point dépourvu, madame, et -me mets en tenue pour aller au Quirinal. Pourtant -le roi se moque de moi, dès qu'il me voit -ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.</p> - -<p>—C'est ridicule», décréta Mme Napier.</p> - -<p>Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les -uniformes civils, le jugement du roi, ou les -vieux majors prussiens? Mme Napier ne savait -trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, -au juger, point de doute!</p> - -<p>—«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, -dit Maurice Chennevière. L'un de mes amis, -qui commandait la place, là-bas, m'a fait dîner -avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient trapus, -robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.</p> - -<p>—Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, -ajouta Fernand Luzot. Burckhardt, dans son -<i>Cicerone</i>, constate avec une charmante pudeur -que l'Hercule ivre lui semble trahir—ce sont -là ses propres mots—une force bien différente -de celle qui accomplit les douze travaux. Tout<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[Pg 76]</a></span> -de même il fera bon tirer sur cette truandaille, -cet automne, dans les champs de Lorraine.»</p> - -<p>Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la -guerre, mais il en parlait volontiers, ayant observé -qu'une phrase énergique tient parfaitement -lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A -chaque succès de conversation, le prix de ses -toiles futures montait, il le croyait du moins.</p> - -<p>Par contre, le sénateur Napier tolérait avec -peine ce douloureux sujet d'entretien. Il s'exclama, -plein de pitié, que la violence avait fait -son temps en Europe, et que l'Allemagne allait -incessamment s'entendre avec la France:</p> - -<p>—«Et tant mieux, conclut le prophète, car -nous ne faisons plus d'enfants. Notre armée -fond chaque année. Il n'y aura bientôt plus -dans les régiments que les officiers, quatre -hommes et la cantinière.</p> - -<p>—Ils s'arrangeront! fit gaîment le député -des Pouilles. D'ailleurs la qualité seule importe: -chaque peuple devrait surveiller étroitement -son élevage national, et avoir l'œil sur -les bambins. Votre Société d'Encouragement -pour l'amélioration de la race chevaline, en -France, est admirable. Vous êtes bien ingrats -de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce -fameux lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, -à Paris, à Rome, à Madrid, partout, des Sociétés<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[Pg 77]</a></span> -analogues pour l'amélioration de la race -humaine. Les hommes de pur sang seraient -sélectionnés par les épreuves publiques, inscrits -au <i>stud book</i>, et leurs produits élevés aux -frais de l'État.</p> - -<p>—Alors, adieu l'amour, pour les pauvres -athlètes!</p> - -<p>—On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»</p> - -<p>Malingre et chétif, le député avait prononcé -ces derniers mots avec une sorte de férocité; -mais il la corrigea bien vite par un sourire:</p> - -<p>—«Non plus que laid, hélas!»</p> - -<p>Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà -sérieusement:</p> - -<p>—«Avant votre lord Seymour, il y avait eu -Lycurgue: il professait déjà les idées de M. Fata, -et prétendait créer du pur sang, lui aussi. -Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves -publiques: il prétendait, dans son <i>Anacharsis</i>, -que, forcés de paraître nus aux yeux -des «pelousards», si l'on peut parler ainsi, -les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables -que possible, et prenaient à l'envi les -plus belles attitudes. On obtenait là des chefs -de famille excellents, parbleu! Et même Aristote -ne voulait pas que l'on admît les artisans -comme citoyens, ni pères de citoyens, parce -que leur métier sédentaire les empêchait de<span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[Pg 78]</a></span> -se développer à souhait. Voilà des éleveurs, -au moins, voilà de bons sportsmen, ainsi que -vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est -une question de savoir si le meilleur modèle -humain est celui du Méléagre, plus svelte et -léger que trapu, ou celui du Doryphore, beaucoup -plus robuste et plus lourd. Sur les frises -du palais d'Auguste...</p> - -<p>—Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un -lutteur!» soupira la comtesse Alexandri. Pour -cette bonne dame, un athlète ne pouvait ressembler -à un marbre: c'était au contraire un vagabond -obèse en maillot troué, qui faisait la quête -autour d'un vieux tapis, après avoir soulevé -des poids faux.</p> - -<p>Stéphane Courrière, tout en roulant dans le -sucre des fraises de Chanaan, ne demeura point -sans avis touchant l'élevage humain:</p> - -<p>—«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, -entendez une femme à épaules larges, à -petits seins, aux hanches à peine accusées, -genre «merveilleuse» du Directoire, va nous -donner de bons joueurs de football. Une Diane, -un peu moins solide, fera des cavaliers à fine -taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, -à la fois gracile et potelée, du modèle aimé -sous le Second Empire, produira des jeunes premiers -pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée. -Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[Pg 79]</a></span></p> - -<p>—Non!...» répondit Marie-Dorothée.</p> - -<p>Or notez que, depuis le début de cette controverse, -la marquise Gianelli n'avait soufflé -mot: elle n'entendait même pas, eût-il semblé. -Elle surveillait le service, observait si les roses, -disposées en bouquets plats et en guirlandes -sur la nappe, ne s'effeuillaient pas trop vite, si -les fruits qui s'y entremêlaient avec art pourraient -être aisément enlevés et offerts; si les -vins et les plats passaient à souhait, si chacun -était bien servi. Une bonne hôtesse se pique de -tout voir, et prévoir... Et puis, voici que soudain -elle répliquait dans la conversation, et avec -quelle netteté, quelle compétence inattendue!</p> - -<p>—«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers -que vous dites ne remporteront nullement un -tel succès, du moins auprès des femmes qui -savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, -des idées qui datent de Capoul: croyez-vous -qu'elles durent toujours? Une artiste, une dilettante -est plus difficile: il nous faut le modèle, -pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite, -ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force -extrême et grande sveltesse, enfin. Puis la tête -petite et les cheveux plantés bas: un Lysippe...»</p> - -<p>Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa -plus de décocher des méchancetés.</p> - -<p>Quant à moi, rentré le soir en ma chambre -d'hôtel, je m'examinai dans la glace: mon visage<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[Pg 80]</a></span> -dur n'était certes pas régulier, et ne pouvait -séduire. Mais j'avais le crâne plus petit -que vaste, les cheveux plantés non loin des -sourcils, les muscles en relief, la taille... Eh! -de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée -discernait donc la ligne sous l'habit? -C'était pour cela que je lui plaisais, à cette raffinée? -Alors, elle m'avait en vérité jugé, ou -plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au -marché? Je me rappelai, non sans plaisir, ce -regard étrangement scrutateur et attentif que -j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois -depuis, attaché sur ma personne...</p> - -<p>La fatuité d'un homme est prompte autant -que sournoise.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[Pg 81]</a></span></p> - - - - -<p>Combien j'aime les romans mondains! Non -pas ceux que j'ai vus, mais ceux que composent -d'habiles et charmants écrivains. Ce sont nos -Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent -dans l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: -mes héros sont riches et ne font rien: -il est bien trop adroit. Toutefois on devine que -toute une foule de valets de chambre, d'intendants -et de fournisseurs empressés gravite et -bourdonne autour de ces personnages, qui ne -se quittent qu'à leur heure, afin de se retrouver -presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses -ont vite fait de les déposer sur tous -les points du XVI<sup>e</sup> arrondissement, et jusqu'au -fond de nos plus lointaines provinces.</p> - -<p>Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, -l'étrange et rugueuse vérité. Il y a une -question d'argent. J'aimais avec passion Marie-Dorothée. -Je l'aimais à la façon éperdue d'un -petit commis de Quimper ou de Béthune dévorant -des yeux, sur le mail, la diva en tournée...<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[Pg 82]</a></span> -Je me sentais plus familier, toutefois, puisqu'elle -me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup -mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... -Est-ce qu'elle n'avait pas indiqué, et -même assez brutalement... non, un peu nettement, -sans plus... ou plutôt non, avec cette -désinvolture de reine, cette liberté d'esprit -bien compréhensible... enfin est-ce qu'elle ne -tolérait pas que je fusse très assidu auprès -d'elle? Mais Courrière, l'odieux et délicieux -arbitre des élégances choisies, le maître que -servait Marie-Dorothée avec tant de ferveur? -Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle -avait un corps, elle voulait peut-être d'autres -caresses, qui sait?... Seulement...</p> - -<p>Seulement mon mince carnet de chèques se -trouvait épuisé. En outre, j'étais fonctionnaire. -Une mission officielle m'avait d'abord conduit -à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un -peu en fraude. Une prolongation de congé -m'avait permis de demeurer encore huit jours -supplémentaires: mais c'en était fait des vacances, -présentement. Il me fallait retourner à -mes arbres, à mes forêts, à mes gardes. Cent -affaires insignifiantes, néanmoins urgentes, me -rappelaient: une montagne de papiers devait -s'élever peu à peu sur mon bureau, mon atroce -bureau, ma table de travail, et par là de torture. -Car surveiller la vie puissante de mes bois, leur<span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[Pg 83]</a></span> -imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche -ne me semblait plus douce ni plus auguste: -mais correspondre avec des importuns, mais -avoir à trancher toutes sortes de niais litiges!... -Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que -l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, -sinon l'ombrageuse susceptibilité d'un scribe? -Tout cela m'attendait là-bas, dans le Nord, -dans mon pays: impossible de différer, maintenant.</p> - -<p>—«Si, si fait, je dois absolument partir, -dis-je à Marie-Dorothée.</p> - -<p>—Vous ne viendrez même pas demain goûter -dans les jardins de la villa d'Este? J'en ai la -permission. L'on dresse une table dans ce -grand bosquet à droite, vous savez? Les -aiguières de cristal, les coupes, les fruits, le -linge frais, imaginez cela qui se détache sur le -feuillage sombre, c'est très joli.</p> - -<p>—Certainement! Et encore vous ne dites -pas tout. Vous ne dites pas que vous aurez -fait auparavant quelque étonnante promenade -en automobile à travers la campagne romaine, -entre des aqueducs ruinés et des monuments -écroulés parmi les herbes...»</p> - -<p>Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: -elle avait compris aussitôt où j'en voulais -venir, et elle modula véritablement ses réponses -comme les versets d'une cantilène. Je<span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[Pg 84]</a></span> -pense qu'elle s'est bien jouée de moi durant -un instant:</p> - -<p>—«Oui, donc, mon cher, nous irons nous -promener avant de goûter. Nous passerons par -la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de -cyprès, le bizarre jardin sauvage...</p> - -<p>—La vallée de Tempé...</p> - -<p>—Nous nous assiérons à Canope, au beau -milieu des folles avoines...</p> - -<p>—Et vos invités ajouteront à la saveur du -paysage par leurs propos à la fois érudits et -ingénieux... Car c'est ainsi qu'on goûte l'Italie, -depuis M. Renan et Anatole France...</p> - -<p>—Je crois bien! Et quels invités je vais -avoir!...</p> - -<p>—Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: -un vieil épigraphiste disert, probablement, -et un jeune membre de l'École de Rome, -pour lui donner la réplique; puis, par contraste, -un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, -et quelque prince romain au nom harmonieux; -en outre, deux ou trois jolies femmes qui, buvant -l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront -irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour -comparé...</p> - -<p>—Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: -le monsignore indispensable?...</p> - -<p>—Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[Pg 85]</a></span></p> - -<p>—Stéphane?</p> - -<p>—Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer -si familièrement.</p> - -<p>—Vous pensez qu'il viendra?</p> - -<p>—Mais sans doute.»</p> - -<p>Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de -Marie-Dorothée. Elle me répondit doucement:</p> - -<p>—«Vous teniez donc à me citer Stéphane. -Eh bien, il n'est pas du tout sûr qu'il vienne: -au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.</p> - -<p>—La Clarke?</p> - -<p>—Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui -avait épousé morganatiquement l'infant Philippe, -avant que le moribond ne succombât à -la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke, -enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême -et son gracieux mariage...</p> - -<p>—Mais quelle colère!</p> - -<p>—Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, -sait à peine lire. Est-ce que je crains cette Barbare, -qui fait semblant de dire son chapelet -toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la -cour d'Espagne, et qui récolte les gens de -lettres afin d'avoir un salon à Paris? Est-ce -qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce -qu'elle entend seulement, quand il lui parle? -Mais elle applaudit; elle tient à le montrer -chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je ne suis -pas conviée, vous le supposez bien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[Pg 86]</a></span></p> - -<p>—Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous -fuyez M. Courrière?</p> - -<p>—Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai -ni l'envie, ni le droit. Je vous ai déjà dit que -je suis la servante de sa gloire et l'esclave de -son génie... Seulement, quand une peine un -peu plus sensible m'arrive, je cherche à moins -y songer, je vais ailleurs, s'il m'est possible. -Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous -l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... -Avouez-le maintenant, donc, je vous prie...»</p> - -<p>Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum -noyait la pièce. C'était la fin d'une ardente -après-midi: l'on voyait par la fenêtre un cyprès -plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir, -comme une torche éteinte, mais encore palpitante -et grésillante, ayant brûlé tout le jour. -Marie-Dorothée me fixait de ses yeux d'aigue-marine, -et ses gestes avaient repris leur ballet -lent et fascinant... O paix délicieuse des palais -romains, si vastes, au seuil desquels tous les -bruits s'évanouissent!</p> - -<p>—«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite -votre amitié. Mais c'est par égoïsme, oui, je -vous le dis, c'est par pur égoïsme. Vous m'êtes -très utile: vous... comment dire?... vous prenez -le plus droit chemin pour aller d'une pensée -à l'autre: j'aime cela. Quand le maréchal Rimbourg -donnait des ordres, il devait les formuler<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[Pg 87]</a></span> -et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis -le monde, derrière l'Empereur. Mais ma -mère vénérable... ah! si vous la voyiez jamais: -c'est elle qui suit des allées en huit et en zigzags -pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance -dans un vrai labyrinthe, à côté d'elle: -un labyrinthe somptueux, du reste, et plein de -fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves, -la confusion, le trouble, les brumes et la -tempête, nous appelons cela le <i>soumbour</i>, en -russe... Or, vous me tirez du <i>soumbour</i>, quand -je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute -votre parole bien articulée, sans hésitation ni -coquetteries. Qu'on ait l'air de connaître très -exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera, -j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et -robuste, un bon athlète, ça aussi, François, -j'aime... Moi, malgré le <i>soumbour</i>, je définis -très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas -toujours la même chose... Vous êtes un -homme.»</p> - -<p>Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui -que l'on n'aura pas avec des louanges aussi élémentaires—voire -avec des mensonges si effrontés. -Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce -qu'elle pense, avec une impudeur d'Amazone!... -C'est très hardi: c'est bien d'elle...» Et je souriais -du fond des yeux, sous mon front sévère. -Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[Pg 88]</a></span></p> - -<p>—«Alors, François, vous goûterez avec -moi, demain, à la villa d'Este?»</p> - -<p>Sans répondre absolument, je lui demandai:</p> - -<p>—«Comment vous nomment donc ceux qui -sont très... sans façon avec vous? Marie-Dorothée? -Non: cérémonieux et trop long...»</p> - -<p>Amusée, elle m'a dit:</p> - -<p>—«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... -Allons, sachez qu'il m'a donné tour à tour les -noms de ses héroïnes. Je fus Florise et Dorimène, -Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, -Martine, Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, -c'est un peu slave, un peu <i>soumbour</i>, n'est-ce -pas? Marie, voilà mon nom français. Demain, -vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la -villa, Marie d'Este...</p> - -<p>—Marie tout court.</p> - -<p>—Si vous voulez.»</p> - -<p>Je ne promis point de venir, quand je la -quittai, sur ces derniers mots. Cependant, j'avais -cédé, je restais encore. Allais-je lui obéir sans -trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais -aux exilés, j'évoquai le mélancolique -M. de Galandot, le triste Du Bellay:</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...<br /></span> -</div></div> - -<p>Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma -pauvre maison» me furent cruellement rappelés, -quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[Pg 89]</a></span> -d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite -Hélène toussait, elle était assez souffrante, -Yvonne s'inquiétait, et me mandait à Chantilly.</p> - -<p>Une courte lettre d'excuse à la marquise -Gianelli, et le lendemain matin, j'étais parti.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[Pg 90]</a></span></p> - - - - -<p>Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je -pas dit encore? Quiconque lira ces pages -me fera bien l'honneur de croire que je n'ai -pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile -coup de théâtre. Pense-t-on que je vais mettre -en scène l'histoire de ma vie, ainsi qu'une -grosse comédie?</p> - -<p>Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait -endormi Marie-Dorothée, depuis plus de trois -semaines, était tel que je n'avais pas seulement -songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si elle -eût été quelque cousine lointaine ou une amie -en voyage. Non que je ne l'aimasse beaucoup, -et même avec tendresse: mais quoi! ferait-on -grand état d'une figurante, vêtue de simple -laine, dans le cortège de la reine Cléopâtre? -Ainsi m'apparaissait Yvonne. On répondra que -la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la -guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière -baissée se cache un regard peut-être -divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[Pg 91]</a></span> -la fille de Ptolémée est là, dans la première -barque, et chacun demeure muet d'amour sur -la rive, quand elle a passé, sans même entendre -les cithares, ni prendre garde aux fleurs -tombées des galères et fuyant au fil de l'eau. -J'avais oublié Yvonne tout à fait.</p> - -<p>Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. -J'emportais dans mon nécessaire de voyage -son portrait, et toute la douceur du monde me -semblait groupée comme un bouquet autour de -ce visage en miniature qui me regardait gravement, -au fond de son cadre de cuir. Hélène -était un bébé sage et pensif, qui riait déjà délicatement, -comme sa mère. Rien qu'à évoquer -cette minuscule figure aux yeux surpris, ce -bout d'être si fragile et si confiant, je m'épanouissais -d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se -faisaient plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient -pieusement: je berçais ma fille en -souvenir, je la portais. Je l'adorais.</p> - -<p>Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute -petite chose qui ne parlait pas encore. Hélène -avait seize mois. Il n'y a guère de degrés, mais -il y a des époques dans l'affection d'un père, -et si mon cœur battait à l'unisson quand je -sentais vivre contre ma poitrine mon enfant -merveilleuse, mon esprit par contre attendait, -paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! -Hélène comprenait et sentait déjà tant de<span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[Pg 92]</a></span> -nuances!... Cependant je savais bien que le -miracle commençait à peine. Plus tard, elle -serait une fillette attentive, elle questionnerait -sans cesse; puis une jeune demoiselle secrète -et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin une -femme ironique et généreuse tout à la fois. -Seulement le moment n'était pas encore venu: -patience. Sa mère lui suffisait bien, pour l'instant, -à cette petite. Je l'aimais fortement, profondément, -mais sans me presser, tout homme -entendra cette distinction-là. Si Hélène eût été -un garçon, peut-être me fussé-je montré plus -impatient... Peut-être.</p> - -<p>Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle -aucun souci réel. La petite toussait, avait -éprouvé quelque malaise, mais voilà tout. Le -médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de -là: et je suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, -alors que les Apennins rouges et décharnés, -et vers le soir des plaines charmantes s'enchâssaient -tour à tour dans la fenêtre du wagon.</p> - -<p>Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un -fils! Quel chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! -Une fille échappe beaucoup à son père. -Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais pas, -tu ne nous connais pas, tu n'es pas une -femme...» A mon garçon, au contraire, j'eusse -déclaré sans crainte: «Écoute, mon petit, j'ai -passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril.<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[Pg 93]</a></span> -moi, tout comme toi. Tu suis mes étapes, car -j'ai voyagé longuement dans la vie: j'ai vu, -j'étais là, telle chose m'advint.»</p> - -<p>J'aurais mené mon fils en Italie, chaque -année. Il fût venu s'émouvoir à Venise d'abord -et sur les lacs, jeune Fortunio non hors de -pages encore, et tout écumant de romantisme. -Puis, mon bachelier eût pris ensuite le chemin -de Florence et de Rome; il eût disserté -avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de -l'art, en découvrant Taine et Bourget, et <i>le -Lys rouge</i>, et d'Annunzio: autant de Jules -Verne pour les raffinés de dix-sept ans. Avec -quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer -un beau matin, non sans une assurance à -mériter des calottes: «Ce qui me fatigue chez -Renan, mon cher papa... En quoi je trouve -Barrès naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... -Enfin, mon béjaune fût retourné, -certain automne, en quelque petite ville autour -de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette -fois. Après quoi il m'eût parlé de Stendhal et des -femmes avec un air capable: de «notre» Stendhal... -Et en même temps, voici que le gamin -me faisait des dettes, ayant perdu aux courses -son louis de semaine...</p> - -<p>Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, -d'ailleurs, montant à cheval comme il montait... -Le joli, le hardi cavalier! Quel cœur,<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[Pg 94]</a></span> -quelle ardeur devant les rivières et les haies!... -Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant -son Horace à livre ouvert avec cela, et prompt -à froncer le sourcil, gai, solide, jeune enfin, -glorieusement jeune!...</p> - -<p>Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou -au football près, ma petite Hélène pouvait atteindre -à ces mêmes vertus. Cependant, une -femme... plus tard... sait-on bien ce qui se -passe en ces têtes étranges?... Marie-Dorothée, -par exemple.</p> - -<p>Le train roulait, roulait toujours. La nuit -tombait quand il entra en Lombardie...</p> - -<p>Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût -mobilisé, et que je fusse ainsi parti soudain -pour l'aventure prévue, mais vague et terrible -du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments -qui m'étreignaient le cœur durant tout -ce voyage: qu'allais-je trouver là-bas? En revanche, -que laissais-je derrière moi, sinon -l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, -l'amour, Marie-Dorothée: ma chère Marie... -Rien ne m'assurait que je dusse jamais la revoir. -Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des -larmes cuisantes me montaient aux yeux.</p> - -<p>Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. -Je me suis conduit en bon soldat.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[Pg 95]</a></span></p> - - - - -<p>Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression -qu'il se passait quelque chose de mauvais. -Yvonne ne m'attendait pas à la gare. A la porte -de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion -m'accueillirent avec une cordialité sauvage, -mais personne non plus n'était là, sinon Victor, -mon domestique. Il souriait largement.</p> - -<p>—«Tout va bien, Victor?</p> - -<p>—Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus -mal.»</p> - -<p>Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante -des phrases pour le pessimiste Victor. -Néanmoins il était singulier que nul ne mît -seulement le nez à la fenêtre.</p> - -<p>Très troublé, je montai d'un trait à la chambre -d'Hélène. Sur le palier, la nourrice me pria de -me taire: l'enfant dormait. Or elle était étrange, -ma petite fille, couchée sur le dos, rouge, fiévreuse, -respirant rapidement et avec peine, les -ailes du nez battantes... A cet instant, Yvonne -entra à son tour, un doigt sur sa bouche: elle -me fit signe de la suivre sans bruit.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[Pg 96]</a></span></p> - -<p>—«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... -Comment va-t-elle?»</p> - -<p>Ma femme posa sur moi un instant, un court -instant, ses yeux mordorés, perspicaces et -comme découragés de tout, à force d'examiner -tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il, -durant un dixième de seconde, et dit -d'une voix froide, oui, positivement froide:</p> - -<p>—«Pneumonie.</p> - -<p>—Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»</p> - -<p>C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... -Condamnée.» La chambre avait vacillé à -ma vue: et davantage encore à cause de ce ton -précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! -Elle se montrait le plus souvent, de la sorte, -glaciale à vous tuer: puis, soudain, on ne -savait quoi passait en elle, montant du cœur, la -brisait net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment -même, à éclater en sanglots!... Voici que la -pauvre pleurait maintenant, pleurait sans fin -contre mon épaule, exhalant enfin son atroce -angoisse, contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, -fou de chagrin, non moins que de terreur!...</p> - -<p>Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué -à un bébé si tendre, qu'un rien fane et -plie!... Le médecin avait prononcé ce redoutable -diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était -montrée frissonnante et claquant des dents,<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[Pg 97]</a></span> -prise d'un point de côté, et son délicat visage -empourpré à chaque instant par une toux pénible.</p> - -<p>—«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... -Tu lui parleras.»</p> - -<p>Sur quoi elle ajouta:</p> - -<p>—«Je vais voir si elle s'éveille.</p> - -<p>—Yvonne... mon pauvre petit... écoute... -nous avons du chagrin... Tu pleures: moi -aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. -Quand tu souffres, viens me le dire: je voudrais -tant être ton grand et seul ami... Je ferai -du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer, -maintenant, près d'Hélène?»</p> - -<p>J'étais si haletant, si douloureusement et -profondément ému, qu'Yvonne se sentit touchée -peut-être au tréfonds de l'âme. Elle me -donna en cette minute tout son cœur martyrisé, -je le crois, elle me prit et m'étreignit la main. -Cependant, comme j'allais serrer contre moi -ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses -lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait -tout bas une ardente prière... Hélas! nous -n'étions déjà plus ensemble.</p> - -<p>Quand le médecin revint, je l'interrogeai -seul, d'homme à homme.</p> - -<p>—«C'est grave, docteur?</p> - -<p>—Je souhaite que non. La pneumonie apparaît -assez violente et bien caractérisée. Cependant,<span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[Pg 98]</a></span> -ne vous tourmentez pas trop: chez un -enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, -se termine brusquement, comme elle est -venue. Il est probable que d'ici sept ou huit jours, -la fièvre tombera tout à coup, et la convalescence -commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à -continuer les bains, la potion pour le cœur...</p> - -<p>—Mais enfin comment cette abominable maladie -a-t-elle pu naître aussi vite? Est-ce que -la petite était souffrante depuis quelque temps -déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement. -On n'a pas bien agi, docteur: -me laisser tout ignorer, à moi qui voyageais, -confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins -nulle imprudence commise? Avouez-le-moi -sans réserve.</p> - -<p>—Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. -Voyez-vous, je comprends trop votre -chagrin, toutefois il ne faut accuser personne. -L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle -a toussé.</p> - -<p>—Ça, je l'ai su.</p> - -<p>—Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est -déclarée soudain hier, point de côté, grosse -fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il n'y a pas -lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son -cours normal.»</p> - -<p>Quelques phrases encore, et le médecin se -retira.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[Pg 99]</a></span></p> - - - - -<p>... Et le médecin se retira.</p> - -<p>J'entendrai toujours son automobile démarrer -dans la rue... «La maladie, avait-il déclaré, -suit son cours normal...»</p> - -<p>Impitoyables formules des médecins! Quoi! -Qu'est-ce que signifient ces mots-là, pour un -père qui tremble: «Son cours normal...»? -Cela veut dire aussi bien que la crise mènera -normalement et sans ombre d'accident le malade -à la mort. Pourquoi non?</p> - -<p>N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept -mois, retentir ces mêmes paroles à mon oreille -alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je mille ans, -que je me rappellerais cette horrible scène. -Depuis que notre petite avait vu le jour, Yvonne -s'était sentie souffrante: elle ne pouvait rester -longtemps debout, éprouvait des douleurs, marchait -avec peine, redoutait les secousses des -voitures. Des troubles extrêmement pénibles -la tourmentaient, des névralgies affreuses, et -surtout une irritabilité incroyable, une tristesse<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[Pg 100]</a></span> -inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez -une femme aussi secrète et impassible, en apparence -du moins.</p> - -<p>Un jour—nous étions alors à Lyons-la-Forêt—Victor -arriva, un peu solennel, à la mairie, -où je me trouvais pour quelque affaire:</p> - -<p>—«Pardon... Mais que Monsieur revienne -tout de suite à la maison.</p> - -<p>—Qu'est-ce qu'il y a, Victor?</p> - -<p>—Madame est malade.</p> - -<p>—Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un -accident? Mon Dieu!...</p> - -<p>—Non, non, que Monsieur se dépêche.»</p> - -<p>J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur -son lit, blanche comme les draps. Si elle n'eût -parlé presque aussitôt, je l'eusse crue morte. -Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce -n'était plus qu'un gémissement, atroce à entendre, -un souffle:</p> - -<p>—«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»</p> - -<p>Grâce au plus grand effort peut-être de toute -ma vie, je me suis contraint à sourire, coûte que -coûte, et m'approchai en tâchant de plaisanter. -Je l'ai embrassée, j'ai dit:</p> - -<p>—«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais -c'est un malaise, il passera... Le médecin va -calmer ça, allons!... Demain, ou après-demain, -il n'y paraîtra plus.»</p> - -<p>Or le médecin s'est présenté dans l'instant<span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[Pg 101]</a></span> -même. Moins d'une heure après, il me prenait à -part:</p> - -<p>—«Monsieur, nous nous trouvons devant -une menace pressante de péritonite. Le péril -n'est sans doute pas immédiat, mais en tout -cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord -de la métrite infectieuse puerpérale, devenue -chronique, et pour laquelle je me suis inquiété -déjà souvent. Puis la maladie, comme je le -prévoyais, a suivi son cours normal, et nous -avons rencontré cette double salpingo-ovarite, -également chronique: en voici une poussée -particulièrement aiguë, et non sans quelque -danger très sérieux, à moins que nous ne nous -résolvions à une intervention chirurgicale, qui -me paraît indispensable. Je vous demanderai -une consultation...»</p> - -<p>Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants -consultés, le lendemain, tandis qu'Yvonne -reposait, un peu plus calme déjà.</p> - -<p>—«Et à la suite de l'intervention? demandai-je -aux docteurs.</p> - -<p>—Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, -puis guérison.»</p> - -<p>Cependant, le plus considérable et, si l'on -peut dire, le plus «gradé» des médecins -devait me prévenir:</p> - -<p>—«Votre bébé se trouve heureusement en un -parfait état de santé. C'est un grand bonheur<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[Pg 102]</a></span> -pour vous d'avoir vu naître cette charmante et -vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne -saurait se reproduire après l'opération inévitable, -dont nous devons décider au plus vite, -je vous le répète avec l'assentiment de ces -messieurs... l'opération inévitable.</p> - -<p>—Ah! docteur... ma pauvre femme... si je -vous comprends bien... ne pourra donc plus -être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien -cela que vous me dites?</p> - -<p>—Oui, malheureusement, monsieur.»</p> - -<p>Ces paroles m'avaient atterré. Une grande -part de l'avenir s'écroulait là, d'un coup, comme -un palais splendide qui, brusquement, se fût à -demi effondré sous mes yeux!</p> - -<p>Sans doute, un instant après je ne songeai -plus qu'à Yvonne en perdition si le chirurgien tardait -seulement. Et sans doute aussi l'opération -réussit à merveille, et moins de cinq semaines -après, ma femme souriante s'asseyait devant sa -fenêtre ouverte au bon soleil: si bien que je ne -tardai pas à l'emmener, à l'installer à Chantilly, -où m'appelait mon nouveau poste... Mais -pouvais-je tout bas m'empêcher de penser que -jamais, jamais plus nous ne reverrions à la maison -un second être fragile aux yeux étonnés, -pareils à ceux de notre petite Hélène, et -qu'Yvonne était en somme estropiée, oui, estropiée...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[Pg 103]</a></span></p> - -<p>Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, -la douloureuse et silencieuse mère. Mais -il n'en paraissait rien, ou guère. Elle se contentait -de reporter sur sa fille—sa fille unique—une -tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, -plus attentive, plus frémissante!</p> - -<p>Et maintenant...</p> - -<p>Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La -maladie suivait son cours normal... Dans sept -ou huit jours...»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[Pg 104]</a></span></p> - - - - -<p>Après la mort affreuse de notre pauvre petite -Hélène, Yvonne fut très malade durant deux ou -trois semaines. Elle avait failli se briser de -douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, -vieilli, découragé de tout, je dus la conduire en -Bretagne, auprès de son père, pour sa convalescence—si -l'on peut ainsi nommer l'espèce -de prostration où vécut Yvonne pendant -quelque temps. Elle mangeait, respirait, répondait -si on lui parlait: mais elle ne paraissait -pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait -l'air de se trouver à peine dans le lieu où elle -était cependant: il semblait qu'on l'aperçût à -travers un voile. La catastrophe atroce avait -éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle -qui fait la vie.</p> - -<p>Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et -cette anxiété venait se joindre à mon horrible -peine. Certains n'ont pas craint d'écrire qu'à -deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il -s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement,<span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[Pg 105]</a></span> -si l'on en traitait ensemble, ainsi qu'on -fait du désespoir des autres, sujet de commisération -et de conversation. Mais loin d'agir -ainsi, l'on craint la moindre dissonance, et -jusqu'au plus léger défaut de douceur: si -bien que l'on se tait en se regardant souffrir. -L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... -Mon ami...» Des mots trop courts, trop -pauvres, qui ne disent presque rien, et qui -font éclater en larmes... pas assez fort.</p> - -<p>Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile -de partager une joie, tant je sentais de réflexions, -de commentaires, d'arrière-pensées -peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui -s'empressaient sous son front, comme les -abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de vouloir -s'approcher seulement de sa tristesse! Elle -me faisait peur, en vérité, elle m'imposait, cette -femme douloureuse et muette. Je la voyais déchirée, -et je l'embrassais alors pieusement, de -toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé: -«Qu'est-ce qui te fait le plus de -peine?...» Elle m'eût regardé de ses yeux châtains, -sans répondre. Et surtout, Yvonne ne -m'eût jamais posé aucune question pareille, -elle! A vouloir violer ce cœur si délicat, on -eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié gêne, -moitié crainte, je me réservais.</p> - -<p>Mais il m'en coûtait!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[Pg 106]</a></span></p> - -<p>Quand Yvonne avait commencé à manger un -peu, à pouvoir supporter la vue du jour, un -bruit dans la rue, ma présence même—Dieu! -je conserverai toute ma vie l'impression de -sa chère main brûlante, à mon retour du cimetière, -tandis que son visage en pleurs se détournait -sur l'oreiller, pour ne plus me voir, -pour ne plus voir personne, ni rien—quand il -avait été possible enfin qu'on la descendît au jardin, -sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:</p> - -<p>—«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, -en Bretagne. L'air de la mer lui ferait du bien. -Et puis elle le souhaite.</p> - -<p>—Elle veut aller chez M. Leguel?</p> - -<p>—Oui... autant que la pauvre peut avoir envie -de quelque chose... Je crois qu'elle aimerait -se rendre à Quiberon.</p> - -<p>—Elle vous l'a dit?</p> - -<p>—Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.</p> - -<p>—Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je -lui proposerai moi-même de partir, de faire un -séjour là-bas. De cette manière, il lui paraîtra -que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire... -Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.</p> - -<p>—Quoi donc?»</p> - -<p>Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier -à cause de sa laideur. C'était une cousine -éloignée d'Yvonne, une modeste et sainte -femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[Pg 107]</a></span> -formait l'ardent dessein d'entrer au couvent, -mais n'avait encore pu en trouver le temps, -parce qu'elle soignait les malades. Elle avait -le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant -pauvre, elle s'était décidée à devenir effectivement -garde-malade professionnelle. Nul doute -qu'elle n'y gagnât sa vie, car son expérience -était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait, -la vénérait presque. Je lui gardais, -quant à moi, toute gratitude pour les précautions -admirables dont elle avait entouré ma -femme opérée, puis ma petite fille, et puis -Yvonne encore, hélas! Cependant il y avait en -elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte légère -en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt -de ce que je m'habituais mal à la traiter tantôt -comme la garde, tantôt ainsi que la cousine -d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle par sa -disgrâce physique, cette grosse fille, dont je -ne saurais aujourd'hui encore dire si elle a -trente-cinq ou cinquante-cinq ans. Bien que -doux et favorable, son rire la défigurait.</p> - -<p>Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait -assez. Yvonne à Quiberon, chez M. Leguel? -Mais mon beau-père n'était certainement pas -capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne -pouvait toucher à une plaie avec ses gros -doigts... J'essayai de l'indiquer à Thérèse, en -termes convenables.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[Pg 108]</a></span></p> - -<p>—«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. -Le climat de l'océan vaudra mieux -pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est -pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup -son père.</p> - -<p>—Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, -je veux ce qu'Yvonne veut, naturellement. Cependant -M. Leguel ne cesse de courir entre -Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et -Belle-Ile. Il ne parle qu'hôtels, villas, exploitations -de plages, casinos et lignes de bateaux. -Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries. -Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... -D'autre part, il ne m'est plus possible -de quitter Chantilly, sinon pour quelques jours -à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté -cette année.</p> - -<p>—J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention -que j'y aille... si vous voulez.</p> - -<p>—Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne -Thérèse.</p> - -<p>—Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. -Je lui occuperai son temps, un petit -mois.</p> - -<p>—Sans doute... Toutefois mon beau-père est -bien agité, et non moins bavard, hein? Enfin, -si elle a besoin de tapage...</p> - -<p>—Le bruit distrait.</p> - -<p>—C'est vrai, après tout.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[Pg 109]</a></span></p> - -<p>—D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve -heureusement quelques consolations dans sa -grande piété.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Le ciel n'abandonne jamais entièrement -ceux qui se remettent à lui. Yvonne est de ceux-là. -Ayons confiance.</p> - -<p>—Certes.»</p> - -<p>Je vis Yvonne après cet entretien:</p> - -<p>—«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui -dis-je. Me voilà prisonnier. Je ne puis aller où -je veux.»</p> - -<p>Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:</p> - -<p>—«Qui te retient?</p> - -<p>—Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que -de ne pas voyager avec toi. J'aimerais te conduire -à la mer, tiens, en Bretagne... Une idée! -Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai -t'y reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait -probablement bien volontiers: demandons-le-lui. -Cela va?»</p> - -<p>Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la -villa de son terrible père, qui était l'un de ces -fâcheux à rude franchise, toujours étonnés de -leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop -de ces gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur -sur la main», mais vous assomment avec cette -main fermée comme un poing. Des sots. Le bel<span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[Pg 110]</a></span> -exploit que de se dire un incorruptible, quand -un rien de bonté vaudrait tellement mieux!</p> - -<p>Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. -Néanmoins il s'intéressait à de petites affaires, -ayant placé quelques sous dans les hôtels -de la côte, ayant commandité pour sa -mince part les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. -Ces humbles affaires lui emplissaient le cerveau -de projets et de fumées... Toute l'année, il -habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il -possédait une villa, retentissait l'été du vacarme -que causaient sa voix, ses opinions, ses -combinaisons financières, sa cordialité importune.</p> - -<p>Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:</p> - -<p>—«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! -Nous te ferons passer ça, ici.»</p> - -<p>Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, -c'était son père, et je n'avais qu'à me tenir coi, -comme à sembler l'aimer aussi.</p> - -<p>Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie -de Thérèse Gervonier et de moi. Je les installai -toutes deux à Quiberon, chez M. Leguel. Vers -la mi-septembre, je retournai les chercher.</p> - -<p>—«La chère petite fait un tour le long de la -grève... Comme elle sera contente!» s'écria -Thérèse Gervonier, qui battait des cartes devant -la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que -M. Leguel se trouvait absent depuis deux jours:<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[Pg 111]</a></span> -il était tellement dommage que je fusse ainsi -arrivé à l'improviste!</p> - -<p>L'automne venait de naître tout doucement: -la mer se plaignait à mi-voix, attristée par la -chute du jour et la pluie prochaine. J'aperçus -bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée -dans son voile noir.</p> - -<p>—«Ah! fit-elle... François!»</p> - -<p>Et elle tomba dans mes bras. Un instant après -elle remuait les lèvres: sa prière... Cette âme -charmante remerciait Dieu de toute chère émotion, -sans lui reprocher jamais les pires.</p> - -<p>Nous tenant par le bras, nous allâmes nous -promener assez loin. Au delà des villas, à Quiberon, -il est une petite plage entièrement déserte. -L'on s'y croirait au commencement du -monde: rien que les dunes, les roches, le sable -vierge, des coquilles légères, la mer qui se -roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une -hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, -vole en silence, va, vient, vire, s'ébat: elle est -chez elle.</p> - -<p>Nous nous sommes assis longtemps sur cette -grève où montait la nuit. Les galères d'Ulysse -n'allaient-elles point doubler le cap, et jeter -l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement, -délicieusement. Je lui dis que Chantilly -me semblait bien vide, que peut-être maintenant -fallait-il rentrer, que le feuillage se rouillait,<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[Pg 112]</a></span> -que c'était déjà la saison des feux de fagots -dans la cheminée, des brumes en forêt...</p> - -<p>—«Nous partirons demain, si tu veux» murmura -Yvonne.</p> - -<p>Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant -mes yeux, ainsi qu'elle-même à coup sûr -le faisait en cette minute, la chambre close, la -chambre muette où notre petite Hélène n'était -plus.</p> - -<p>—«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans -lever la tête.</p> - -<p>A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: -le son lointain s'émietta sur la plage comme du -cristal fragile et fin. Yvonne se leva soudain:</p> - -<p>—«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un -instant à l'église.»</p> - -<p>Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre -blessée, quand nous approchâmes du seuil -où l'attendait l'affreux souvenir, à Chantilly. -Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:</p> - -<p>—«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends -un peu! Je ne peux pas... Il faut qu'avant j'aille -prier... Mon Dieu, quelle tristesse! Attends -encore, François...»</p> - -<p>La voiture passa notre porte, et je la regardai, -fou d'émotion, qui pénétrait courbée dans -l'église, suivie par Thérèse Gervonier.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[Pg 113]</a></span></p> - - - - -<p>Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, -quoi de plus naturel? Yvonne entrait à l'église. -Sa cousine, sa garde, dont la dévotion était -sincère et même touchante, y pénétrait derrière -elle, il n'y avait rien de si simple.</p> - -<p>Bien entendu.</p> - -<p>Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir -Yvonne suivie sans cesse par une cousine, une -tante, une marraine, une parente amie? Suivie -ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée, -environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale -plus unie que la famille Leguel-Quériou. -Souvent on rencontre, sur les chemins -menant aux villages, des jeunes filles qui vont -par groupes: elles se donnent parfois le bras, -et si la soirée est belle, il arrive qu'elles chantent. -Joignez à cela quelque joli tournant de -route, un parfum qui passe. J'avais aperçu de -la sorte Yvonne pour la première fois au bord -de la forêt de Lyons, par un tendre jour d'été:<span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[Pg 114]</a></span> -quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes -les cinq chantaient sous la feuillée.</p> - -<p>A vrai dire, c'était <i>la Valse bleue</i> que ces demoiselles -fredonnaient. Et puis, elles étaient -bel et bien en contravention, vu qu'ayant entrepris -de boire du thé, elles venaient de -couper effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient -à y mettre l'allumette, afin de faire -bouillir leur eau.</p> - -<p>—«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler -la forêt!»</p> - -<p>Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec -ses paupières baissées, était celle qui se nommait -Yvonne, je l'ai su depuis. Bientôt les parents -survenaient, ainsi que l'institutrice, portant -la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: -tout un <i>camping</i>. Je me nommai, l'on s'expliqua, -bref tout fut arrangé, et l'on me corrompit pour -un verre de porto.</p> - -<p>Verre deux fois savoureux, qui me permit -une visite de remerciement au logis des cousines, -près de Gournay. Yvonne Leguel se -trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse. -J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de -perdre sa mère, deux ans auparavant: et depuis, -elle vivait chez les Quériou innombrables, ses -parents maternels, ou confiée aux bons soins -d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son -père voyageait sans cesse, pour ses affaires...<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[Pg 115]</a></span> -De quel ton effrayant M. Leguel ne prononçait-il -pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!</p> - -<p>D'autres se fussent découragés, peut-être, à -voir celle qu'ils aimaient toujours défendue par -une file d'amies intimes ou quelque ligne serrée -de parentes à la mode de Bretagne. Cependant -j'y trouvai du charme, au contraire: -aucune coquetterie, ici, je ne fais pas figure -de Valmont, mais il est dans la nature des -hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. -Un simple veneur, au bois, aime à séparer -d'une troupe d'animaux—il dit «d'une harde»—le -gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, -et comme un innocent hobereau bien -plutôt qu'à la manière de Lauzun, à «déharder» -Yvonne.</p> - -<p>Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces -chromos charmants, où l'on voit des fillettes -de Hollande faire la chaîne au pied d'un moulin? -Il y eut peut-être aussi la complicité d'un -imagier plein de grâce, Maurice Boutet de -Monvel, qui avait charmé ma prime jeunesse -avec ses petites personnes rangées en flûte de -Pan sur les pages d'album... Et qui sait, si -ce ne fut même à cause des <i>girls</i>, mais oui, -des simples <i>girls</i> de music-hall? Je me trouvais -au collège quand j'aperçus les premières: -c'était alors une grande nouveauté. Il me sembla<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[Pg 116]</a></span> -que les Grâces elles-mêmes m'apparaissaient, -les Six Grâces, les Douze Grâces, les -Grâces sans nombre!... Il n'est encore qu'un -souvenir d'enfance, si modeste qu'il semble, -pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne -pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je -la voyais en rêve tourbillonner dans une ronde -sans fin, exquise qu'elle était parmi ses compagnes -inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais -le désir d'embrasser la plus belle, comme -dans la chanson. Je me résolus à demander sa -main.</p> - -<p>—«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, -bien sincèrement horreur de l'Opéra-Comique, -et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas davantage -les concerts, où l'on entend une musique -très difficile à écouter pour un simple forestier -comme moi. Le Théâtre-Français m'ennuie -tout autant, avec ses comédiens considérables.</p> - -<p>—Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez -pas ces concerts, cet Opéra-Comique, et ce -Théâtre-Français.</p> - -<p>—Dites que vous m'y rencontrez toujours, -mademoiselle.</p> - -<p>—En effet.</p> - -<p>—Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin -de vous demander chaque dimanche où vous -comptez aller, avec vos tantes ou vos cousines,<span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[Pg 117]</a></span> -au cours de la semaine. Et ces jours-là, je -roule sur la ligne de l'Ouest, dans le train qui -mène de Lyons à Paris, puis y ramène, hélas!... -Oui, hélas! parce que je suis très malheureux, -quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que -je vous aime, et parce que... si vous voulez...»</p> - -<p>Elle voulut bien, et je priai mon parrain, -Auguste Simonin, de venir à Paris afin de voir -M. Leguel, entre deux trains, puisque cet -homme affairé se trouvait toujours en route. -Ma seule surprise fut que le soir où j'appris -à Yvonne que je l'aimais, ainsi que cet autre -soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui -donnai le premier baiser, elle détourna les yeux.</p> - -<p>—«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»</p> - -<p>Elle se tut un instant, puis me répondit en -souriant:</p> - -<p>—«Mais depuis le jour du thé, en forêt de -Lyons, je pense à vous. Je vous attendais.»</p> - -<p>Plus tard, je murmurai:</p> - -<p>—«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»</p> - -<p>Elle devint glaciale encore, durant un moment... -Ah! pauvre petite, c'est qu'elle adressait -une action de grâces, je l'ai compris par -la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que -j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme -qui prie tout bas inspire d'abord du respect.</p> - -<p>Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je -n'étais pas bien riche, Yvonne non plus: nos<span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[Pg 118]</a></span> -dots unies firent néanmoins une petite somme -qui nous permettait la vie paisible. Cependant -mon titre officiel surtout enchantait mon futur -beau-père: je l'eusse très vivement contrarié -en paraissant à l'église, le jour du mariage, -sans être revêtu de mon uniforme vert.</p> - -<p>—«Ce serait grand dommage, mon cher -François, faisait-il, vous qui avez une taille -d'officier de cavalerie!»</p> - -<p>Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon -enfant, qui sautez si bien à la corde!»</p> - -<p>Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour -souper «en garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne -en clignant de l'œil. Il discourait: «Dans la -vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne... Mes -occupations...» Je m'aperçus tout de suite que -ses propos n'étaient jamais utiles: et je pris -dès lors l'habitude de lui répondre machinalement, -ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!» -lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes -bien d'accord, mon beau-père et moi.</p> - -<p>Cependant, si les grappes de cousines et le -bataillon des parentes, tant jeunes que vieilles, -m'avaient au début diverti, je m'en trouvai bientôt -las, une fois marié. A tout instant, Yvonne -quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous -habitions:</p> - -<p>—«Tu rentreras pour dîner?</p> - -<p>—Mais oui.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[Pg 119]</a></span></p> - -<p>—Cela ne te donne pas beaucoup de temps -pour rester à Paris.</p> - -<p>—Oh! je vais seulement passer une heure -chez les Quériou d'Auteuil, une heure chez -ma marraine Stéphanie.»</p> - -<p>Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. -Tout l'été, Yvonne coulait des journées -entières à cartonner chez ses cousines de Gournay: -durant ce temps, moi qui haïssais les -cartes, je courais la forêt à cheval, à bicyclette, -à pied, pour mon plaisir autant que pour mon -service. Yvonne ne montait point à cheval, et -ne tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. -Elle m'eût à la rigueur suivi dans mes -randonnées à pied: mais de quoi causer? Les -sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. -Quant aux autres, il s'établit vite une -certaine gêne entre nous: quoique instruite et -d'intelligence extraordinairement nette et fine, -ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les -mots n'avaient pour elle aucune poésie. Elle -qui prêtait tant de prestige aux phrases des -prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres: -on ne lui avait appris, quand elle était -petite, qu'à révérer les textes sacrés; un texte -profane n'avait point la même importance, à -beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite -que je n'étais pas sérieux. Sur quoi, elle abaissait -ses paupières sur ses yeux pensifs: à quoi<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[Pg 120]</a></span> -bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible... -Et elle se remettait à jouer aux cartes.</p> - -<p>Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive -compagne, et la plus «allante», comme on -dit, pour vivre aux champs! Une femme qui -eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris -chaque chose avec un optimisme de sauvage, -une femme aussi qui se fût montrée naïve, confiante, -bavarde et fougueuse: et l'on sait bien -que tout cela ne veut pas dire une sotte, loin -de là, mais un être jeune. Une lecture, un mot, -une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette -également un sang bien rouge et des nerfs tout -neufs. Mais Yvonne ne concevait ni la vie, ni -l'amour d'une manière si extravagante: son -démon ne l'y poussait point.</p> - -<p>Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers -jours, j'ai pensé: «C'est la réserve charmante -d'une vierge». Et il était vrai. Ma -jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, -aller à Belle-Ile: les Quériou étaient de -vieille souche bretonne, et pareillement les Leguel. -Le seul aspect d'Yvonne elle-même évoquait -le poème admirable: «... au bord d'une -mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue -par les orages. On y connaît à peine le soleil; -les fleurs sont les mousses marines, les -algues et les coquillages coloriés qu'on trouve -au fond des baies solitaires. Les nuages y paraissent<span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[Pg 121]</a></span> -sans couleur, et la joie même y est un -peu triste; mais des fontaines d'eau froide y -sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles -y sont comme ces vertes fontaines où, sur des -fonds d'herbes ondulées, se mire le ciel...» Les -yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni -gris, mais châtains: des feuilles d'automne, et -non des herbes vives, emplissaient la fontaine.</p> - -<p>Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, -et sa vraie patrie! Chaque année les touristes -s'y pressent, et les peintres l'encombrent; -il y a même des espèces de chantres -qui inventent des complaintes romanesques. -Un étourdi sera persuadé que les Bretons craignent -de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils -prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un -oui ou un non, qu'ils contemplent l'Océan en -pensant à des choses obscures, et que tout à -l'heure ils se partageront la soupe d'un air -grave, presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, -la Bretagne!... et déjà la voix baisse -et s'assombrit.</p> - -<p>La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en -France de contrée si douce. Le même vent -terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre golfe, -s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église -accroupie parmi les poules et les herbes, et se -meurt au seuil d'une petite maison des champs, -devant laquelle se balancent deux roses.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[Pg 122]</a></span></p> - -<p>Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il -n'y gèle presque jamais. Les fleurs du Midi -poussent autour des clochers. Les paysannes -vont par les grèves ou les prés, divinement -coiffées. Pas une tristesse dans leurs yeux, -mais nulle grosse gaieté non plus. Les hommes -ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez bas, -d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a -rien de lourd, il chante... Et des cloches, partout, -sans cesse, comme à Florence.</p> - -<p>Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je -l'aimais tant, cette petite! Puis ce mois de juillet -était torride et bouleversé: de quoi perdre -un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, -par l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient -tout ruisselants, tout rugueux, et -comme honteux de rapporter deux sardines -et un homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient -naguère jusqu'au bord les poissons -d'argent ou les crustacés biscornus. Nous -avons vu des gaillards ivres, le dimanche soir, -ivres avec décence pourtant: ils psalmodiaient -modestement des chansons qui n'étaient point -laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le -vent, à la pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui -riait comme une folle, un peu prise de cidre, -après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même -surprise, sur la grève éblouissante et déserte -de Port-Donnant, qui pataugeait dans une<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[Pg 123]</a></span> -flaque d'eau: et le soleil dorait ses jambes -nues...</p> - -<p>Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, -dans le silence voluptueux de Port-Donnant. -Notre bonheur est enfoui sous ce sable d'or.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[Pg 124]</a></span></p> - - - - -<p>A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: -ce fut le souvenir de Luce Baudry.</p> - -<p>Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une -fille de Nancy, une cousette qui avait mal -tourné. C'était la maîtresse d'un lieutenant de -dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre -d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt -et ses éperons chaussés. Il fumait sa cigarette, -et sautait des barres de deux mètres, en souhaitant -chaque matin de charger devant son -peloton, jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un -cavalier allègre et charmant. Il me disait sans -cesse:</p> - -<p>—«Luce n'a pas grand'chose pour elle. -Mais elle est si tendre!»</p> - -<p>Jamais, en effet, femme plus patiente, plus -affable, ni plus prévenante ne vécut auprès de -moi. Elle préférait tout de suite, en souriant, -chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant -un livre: «Comme c'est beau!» parce -que le livre m'avait plu, et prétendait dormir<span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[Pg 125]</a></span> -au concert, puisque je n'entendais rien à la -musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait -mes querelles, soignait mon linge avec un -plaisir évident, et se fût peut-être jetée au feu, -si seulement j'avais passé devant. Puis, que de -caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, -que je n'en donnai.</p> - -<p>Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme, -quelle n'était pas votre discrétion, au contraire! -Au moindre nuage qui passait entre -nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette -réserve. Combien j'ai manqué d'indulgence, -peut-être!</p> - -<p>J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce -lors d'un rallie, aux environs de Nancy. Un -cheval admirable m'ayant été prêté, j'arrivai -devant le lieutenant son ami, bien par hasard: -et ce fut tout aussitôt que la jeune femme me -donna des preuves d'attention.</p> - -<p>—«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. -Si vous alliez prendre un rhume!»</p> - -<p>C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me -dorlotait sans plus attendre. Yvonne m'eût bien -soigné fort malade, mais il m'eût fallu le devenir, -et gravement, avant qu'elle n'y songeât. -Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne -lieu de bonne d'enfant; rien, certes, de moins -désirable que le bol et la potion, la bouillotte -et le cache-nez qu'une gouvernante, fût-elle<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[Pg 126]</a></span> -éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution -nous touche: et Luce y joignait toujours -cent baisers, au lieu qu'Yvonne...</p> - -<p>Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, -m'abandonna la petite Luce volontiers. Il ne -me souvient pas d'avoir passé quelques mois -pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. -Mon amie nouvelle me choyait, me gâtait, me -couvait. A la vérité, nous mangions des pommes -de terre avec du pain sec, les jours de congé, -car je n'avais que quelques sous dans ma bourse -d'étudiant. Mais Luce s'arrangeait de tout.</p> - -<p>Du vivant de mes parents, quand j'étais un -petit bonhomme aux écoutes à mon bout de -table, je me rappelle que l'on parla devant moi, -pendant tout un dîner, d'une certaine cousine -Laure; elle avait, paraît-il, adoré prodigieusement -son mari, un vrai monstre pourtant, boiteux -et à demi borgne, en outre assez crapuleux; -elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au -dévouement sublime, jusqu'à s'être fait tuer sur -la même barricade que lui, pendant la Commune. -A la fin de la conversation, et en manière de -conclusion, mon père, qui était un homme paisible -et réfléchi, prononça simplement: «Cette -Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là -formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, -et qui lui donnent beaucoup à penser.</p> - -<p>Or il est bien certain que Luce également...<span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[Pg 127]</a></span> -Enfin, elle était douée, elle aussi, tout comme -la cousine Laure. Yvonne n'avait rien de ces -énergumènes.</p> - -<p>Énergumènes, sans doute: car, il faut bien -le dire, Luce exagérait un peu la tendresse. Un -dimanche soir, son ancien ami le lieutenant vint -passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et -il faisait très chaud: nous dînâmes dans un -cabaret de banlieue, sous une tonnelle, au son -d'un pauvre orchestre. Le lieutenant, qui se -sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue -d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que -trombones et violons jouaient au loin des danses -bien triviales, pourtant langoureuses. Dans la -demi-obscurité du soir, je pris la taille de -Luce: mais j'y rencontrai la main du lieutenant. -La jeune femme goûtait à l'excès, on le voit, la -moindre émotion. C'était trop peut-être... Nous -regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, -et je ne les revis jamais, ni l'un, ni l'autre.</p> - -<p>J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le -souvenir de cette fille à propos d'Yvonne. C'est -une complaisance qui ne fait guère honneur -à mon goût. Mais la mémoire de cette simple -Luce me hante souvent... Ah! plutôt le refrain -d'un fifre des rues, parfois, pour danser du -moins sans souci, que le silence qui inquiète, -ou certains chuchotements dont on se méfie!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[Pg 128]</a></span></p> - - - - -<p>Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers -Yvonne. Elle m'a fait tant souffrir par sa -tristesse glacée, et par cet air continuel de ne -rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs—à -l'église notamment!</p> - -<p>Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque -rien pour elle: je demeurais respectueux -et consterné devant son immense douleur. -Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je -fait, quand je me trouvais là moi-même sans -force ni courage? La chambre vide où notre -petite fille avait vécu demeurait close, comme -un tombeau, dans la maison. Nous ne savions -y entrer sans trembler, et d'autre part, y changer -seulement quoi que ce fût nous eût semblé -une impiété, pis encore, une profanation. Le -babil et les cris des autres enfants nous rompaient -le cœur.</p> - -<p>Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à -Paris, et de lui créer d'humbles obligations. -Elle me répondait:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[Pg 129]</a></span></p> - -<p>—«Oui... J'écrirai au <i>Printemps</i>.</p> - -<p>—Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.</p> - -<p>—Je ne peux pas.</p> - -<p>—Tu peux très bien, voyons. La belle affaire -que de prendre le train tantôt!</p> - -<p>—Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où -tu m'envoies est à côté des costumes d'enfants. -Combien de fois suis-je montée là!... Aujourd'hui, -c'est plus fort que moi, ça me serre le -cœur.</p> - -<p>—Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en -parlons plus... Pardon!</p> - -<p>—Tu ne savais pas.»</p> - -<p>Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli -sous son crêpe; un abîme s'ouvrait parfois au -fond de ses yeux qui fonçaient: jamais elle ne -me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner -un peu sa pensée.</p> - -<p>—«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te -semblera.</p> - -<p>—Et tes bois? Et ton métier?</p> - -<p>—Rien ne sera perdu. Je demanderai un -congé.</p> - -<p>—D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien -ou espagnol ou russe, la vue seule d'un bébé -me fait de la peine. Nous ne trouverions pas un -pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester -ici.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[Pg 130]</a></span></p> - -<p>J'essayai encore de l'emmener dans mes -tournées. J'attelais mon cheval de chasse à un -méchant tilbury.</p> - -<p>—«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, -au manoir Mondu.</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais -parlé.</p> - -<p>—Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des -branchages et de la terre sur le domaine des -Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une famille, -grand-père, fils et petits-fils, avec les -femmes. Voilà des gars! Ils arrivent dans un -canton immense, vous y dressent leur maison -en un tournemain, lâchent leurs poules, leur -chèvre, leur chien, et en quelques mois, à eux -seuls, ils vous ont aménagé une coupe telle -qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute -la province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt -ici, tantôt là. De vrais sauvages, quoi! des -faunes, mais des faunes géomètres: on les abandonnerait -dans une forêt vierge, que, deux ans -après, celle-ci se trouverait par miracle divisée -en beaux carrés clairs ou foncés, comme un -échiquier. Viens voir le camp de ces hommes -des bois.»</p> - -<p>Ce que nous appelions ainsi le «manoir -Mondu» se trouvait alors assez loin, dans les -côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la -taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[Pg 131]</a></span> -d'abord deux fillettes et un gamin déguenillé—le -petit Poucet sans doute—qui, serpe en main, -nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le -père, aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. -Mondu l'aïeul enfin, Mondu le chenu, s'occupait -à lier des fagots. Assise devant la maison, -Mme Mondu reprisait une culotte, cependant -qu'une autre fille étendait du linge rapiécé sur -les buissons voisins. De ci, de là, picoraient des -poules en liberté, de bienheureuses poules bocagères -qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, -à force de vivre en plein bois, et s'envoleront -comme des faisanes. Attachée à un -piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant -qu'un cochon grognonnait dans sa cachette, -on ne savait où. Quant à la maison, -imaginez une sorte de métairie basse, à un -étage, faite en mottes d'herbes: un tuyau de -poêle, qui semblait en ribote, perçait le toit, et -il y avait même deux prétentieuses fenêtres, -ornées de vitres. Et le silence—n'eussent été -les coups de hache—un grave et paisible silence -autour de tout cela.</p> - -<p>Yvonne, charmée, adressa quelques mots de -bienvenue à Mme Mondu:</p> - -<p>—«A la bonne heure, vous gouvernez une -vraie ferme.</p> - -<p>—Nous manquons de tout, répondit celle-ci -qui se plaignait machinalement. On mange un<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[Pg 132]</a></span> -sou de bidoche chaque fois qu'on perd une -dent.</p> - -<p>—Vous avez bonne mine.</p> - -<p>—Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le -cochon non plus ne profite pas. Mon gars Roger -a les joues rouges, mais il est sécot comme une -brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, -madame.</p> - -<p>—Il est bien droit.</p> - -<p>—Il ne peut seulement fermer les doigts, -tant qu'ils sont noués. Ça flotte, la nuit, dans -la cambuse.</p> - -<p>—Ça flotte?</p> - -<p>—Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, -sous les pieds, partout. Le canton est un vrai -marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait rentrer -la boue, bien sûr.»</p> - -<p>Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, -que d'ailleurs la bûcheronne débitait du ton le -plus indifférent.</p> - -<p>—«Alors, l'année n'est donc pas bonne, -madame Mondu?</p> - -<p>—Oh, non... Mais ça se maintient tout de -même. Ici, on n'est pas mangé par le cabaret -au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se -chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court -dans la taille... Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... -La petite est farouche... Les gosses, -il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne<span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[Pg 133]</a></span> -toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»</p> - -<p>Yvonne a glissé 5 francs dans la main du -petit Poucet qui accourait, tout ébouriffé. Mais -elle m'a murmuré, les larmes aux yeux: «Sauvons-nous, -sauvons-nous tout de suite: je ne -veux pas que cet enfant me regarde...»</p> - -<p>Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à -l'antique maison de Commelle, dont Yvonne -avait aimé naguère les portes en ogive et les -chambres voûtées. Le garde Laribout habitait -ce logis séculaire et planté comme un vieux -soldat inébranlable à la pointe des étangs, le -long du bois.</p> - -<p>La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, -avait toujours éprouvé de l'humiliation -parce que sa fille Paula ne s'était alliée qu'à un -simple garde: car Mme Chevallier avait de -l'instruction, et elle parlait en souriant d'un -air tout à fait comme il faut.</p> - -<p>—«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux -que ma fille ne soye justement pas là. Assoyez-vous -donc, madame. Si monsieur l'inspecteur -veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez -trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi -branlant, par le fait. Il faut vous dire que Laribout -ne gagne pas des mille et des cent, -n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle -n'aurait jamais fait ça. Enfin, on passe le temps<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[Pg 134]</a></span> -tout de même, nous trois et les moutards...»</p> - -<p>Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du -monde, Mme Chevallier ajouta:</p> - -<p>—«A propos, madame, et votre petite fille, -elle va toujours bien?... Voilà un beau bébé!...»</p> - -<p>Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, -pour revenir vers Chantilly, à travers la forêt -où le jour déjà baissait. Je guidais une femme -défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, -qui se traînait.</p> - -<p>—«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me -fais mal, enfin, je souffre également... Yvonne!</p> - -<p>—C'est vrai, mais je n'en peux plus... je -n'en peux plus...»</p> - -<p>Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois -rentré au logis, de courir chez M. l'abbé Duregard, -premier vicaire de la paroisse.</p> - -<p>—«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande -instamment de venir à mon secours! Il -n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma femme est -chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, -une circonstance malheureuse lui a rappelé -cruellement notre deuil. Je suis moi-même trop -à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me -sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la -voir, vous, et lui parler?</p> - -<p>—Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui -m'appellent, et me rends de ce pas auprès de -Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[Pg 135]</a></span> -pour elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de -calme, sans doute, alors que votre affection y -échoue.</p> - -<p>—Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez -au nom de Dieu, avec toute l'autorité qu'un -prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous l'apaiserez, -j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le -sais... Venez vite!»</p> - -<p>Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé -Duregard, quittant Yvonne dont la douleur -s'endormait peut-être, demandait à me voir.</p> - -<p>—«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait -besoin de n'être jamais seule. Elle se ronge -dans la solitude.</p> - -<p>—Hélas! je fais de mon mieux: cependant, -ma profession me prend du temps. Puis je -dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger -d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je -me trouve moi-même...</p> - -<p>—Assurément, il lui faudrait une sorte de -dame de compagnie. N'avait-elle pas une parente, -dont elle n'eut qu'à se louer récemment, -à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?</p> - -<p>—Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. -Voici deux semaines qu'elle nous a -quittés. Mais je la rappellerai, vous avez raison, -Yvonne ne doit pas demeurer seule un -instant.»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[Pg 136]</a></span></p> - -<p>Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois -de songer à l'argent. Nous n'étions pas riches, -Yvonne et moi, au point de prendre sans compter -une dame de compagnie. D'autre part, -comment priver Thérèse du profit qu'elle eût -trouvé ailleurs? Il est vrai que nous n'avions -pas d'enfant—que nous n'en aurions plus jamais...</p> - -<p>Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à -Thérèse, et remerciai vivement l'abbé.</p> - -<p>Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se -leva, prit son chapeau, le tourna une fois entre -ses doigts, et ajouta, la main déjà sur la porte:</p> - -<p>—«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir -auprès d'elle une personne qui l'encourage à -prier en toute confiance...»</p> - -<p>Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir -si Thérèse était bonne chrétienne. Désir trop -légitime... Ne l'avait-il donc pas distinguée à -l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire -de notre humble cousine, et sa vocation -religieuse toujours contrariée. Nous nous quittâmes -très bons amis.</p> - -<p>Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne -que nous allions décidément rappeler sa cousine. -Je savais lui faire plaisir... Cependant, je -dus attendre un peu, car elle était en prière. -Je me tus. Je devins morne et froid, et vraiment -je savais à peine pourquoi.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[Pg 137]</a></span></p> - - - - -<p>La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla -donc parmi nous, et y demeura pour des appointements -minimes... Et puis la vie coula, -coula, comme un fleuve pâle entre des rives -unies. L'hiver s'est avancé tristement.</p> - -<p>Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller -presque chaque jour à Paris visiter l'une ou -l'autre de ses cousines innombrables: elle -jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. -De retour au logis, elle trouvait Thérèse et ses -propos tranquilles. Ces dames disaient le <i>Benedicite</i>, -l'on se mettait à table, et il arrivait parfois -qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, -le dos au feu. J'attendais ces minces -sourires, ainsi qu'on guette en février les perce-neige.</p> - -<p>Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, -et l'observâmes aussi la veille de Noël. -Toute la vie, chez nous, devint réglée, et comme -liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, -la neige et les gelées consternaient la terre, je<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[Pg 138]</a></span> -sentais passer le temps d'après le calendrier: -ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que l'Épiphanie -était proche, et bientôt la Chandeleur. -J'apprenais du même coup qu'Yvonne avait -gagné quelque morne tournoi de bridge chez -les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine -Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont -on parle longtemps... Ah! bienheureux ces jeux -de cartes, et bénis, doublement bénis soient -ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont -distrait Yvonne! La Noël, le jour de l'An, ce -sont pour chacun des fêtes; pour ma femme et -pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, -sinon le souvenir atroce de quelques jouets -que nous n'avions pas achetés, et d'un rire -adorablement frais que nous n'avions pas entendu, -que nous n'entendrions plus jamais!</p> - -<p>Grâce au murmure monotone et si doux de -la dévotion, grâce à l'indulgence inaltérable -d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant l'avait -si affreusement châtiée, et grâce au train-train -des jours enfin, elle parlait, elle répondait à ce -qu'on lui disait: elle vivait un peu, au moins. -Il me parut que ce fût un miracle. Je fis présent -à ma femme d'un très beau chapelet, et -j'eus plaisir à dîner une fois la semaine avec -M. l'abbé Duregard. C'était un homme intelligent -et adroit: il discutait de politique extérieure -avec une invincible logique, et de politique<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[Pg 139]</a></span> -intérieure sans obstination, bien qu'il fût -officiellement réactionnaire. Puis il aimait les -jardins, et m'en eût remontré touchant la faune -des parcs.</p> - -<p>Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce -temps? Rien, sinon que ce fut bien l'un des plus -interminables hivers de ma vie. Yvonne était -peut-être un peu moins malheureuse, et certes -nul ne s'en est plus profondément réjoui que -moi, on n'en doutera pas. Cependant, nous -sommes doubles ou triples, probablement: il -y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en -nous des gestes étranges. Ce monstre indomptable -et sournois, une vraie bête, et dangereuse, -m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: -«Il n'y a pas à dire que tu sois pour quelque -chose dans cette détente de ta femme... La religion, -oui, la religion que tu ne partages pas; -les prières, en dehors desquelles tu te trouves; -les cousines, les perpétuelles tantes, marraines, -amies vénérables qui, par contre, t'ennuient -jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le -bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, -quant à ta présence, ton action, ton bon -vouloir—néant, mon ami, néant! Ta femme -t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, -elle t'aime encore davantage. Mais tout ce qu'il -y a de vraiment tendre en son cœur est réservé -pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[Pg 140]</a></span></p> - -<p>Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser -hors de moi, à coups de fouet, l'obscur démon -qui pensait ainsi.</p> - -<p>Cependant je fuyais autant que possible mon -logis et mon propre deuil: ma petite enfant -perdue, Hélène, ma fille... Je courus les routes -comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers -et bûcherons me voyaient surgir de -tous côtés, à l'improviste. Jamais forêt ne fut -mieux surveillée.</p> - -<p>Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. -Je retrouvais d'anciens amis. On me revit à -la salle d'armes: je me brisais de fatigue, mes -nerfs s'en trouvaient bien.</p> - -<p>Février vint enfin, presque tiède... Et puis, -je crois que La Fontaine me débaucha. Je -m'étais repris à lire avec passion, et j'adorais -le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait -sans cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître -des eaux, et même capitaine des chasses: autant -dire que le «bonhomme» exerçait à Château-Thierry -ce même métier que je faisais à -Chantilly. Il siégeait à l'audience une fois la -semaine, l'épée au côté—n'avons-nous pas -aussi le sabre et l'uniforme?—il expédiait des -rapports, surveillait les sergents des forêts, -avait soin des coupes, visitait les rivières et les -étangs, faisait appliquer les règles de chasse et -de pêche. Travail énorme, et perpétuelles randonnées:<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[Pg 141]</a></span> -et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, -notre poète exquis, occupé à tourner des contes -ou à polir des fables tout en présidant à des -ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le -temps qu'il gourmandait les manants pris en -maraude sous futaie?</p> - -<p>Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort -scrupuleux touchant les devoirs de ma charge. -Néanmoins, comment ne me fussé-je pas dit qu'il -y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait -fait M. de La Fontaine en ses garderies de -Champagne? Me suis-je proposé d'imiter celui-ci, -révérence parler? Un tel rapprochement -serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, -d'avoir songé seulement à la vie si molle -de Jean de La Fontaine, maître des Eaux et -«courtisan des Muses» à travers bois, c'était -déjà une tentation, ou quelque piège du renouveau -en ce mois de mars traître et fiévreux, -tour à tour glacial et plein de douceurs bizarres.</p> - -<p>A la fin de ces jours plus longs, je rentrais -sans me presser, au pas de mon cheval: et ce -fut ainsi que le souvenir de Marie-Dorothée -renaquit tout doucement en moi, à cette époque -même où partout déjà les branches se dressaient, -charmantes.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[Pg 142]</a></span></p> - - - - -<p>Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait -envoyé d'Italie un long télégramme, suivi d'une -lettre très affectueuse. Qu'eussé-je répondu -dans l'état où je me trouvais? C'était à moi -d'écrire sans doute: mais rien que la pensée -d'avoir à me rappeler des images de luxe et -de grâce m'était pénible, et pis, impossible. -Je ne songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, -et je n'étais qu'à mon chagrin.</p> - -<p>Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, -cependant. Toutefois un ouragan -m'avait emporté, la vague m'avait roulé comme -un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, -puis nager longtemps sur la mer calmée, avant -que de retrouver le sens d'abord, ensuite mes -rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on -entend chanter les Sirènes.</p> - -<p>Donc, pendant de longs mois, le silence... -Après quoi, le 16 mars exactement, au courrier -de onze heures, je tressaillis en apercevant -l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[Pg 143]</a></span> -sur une enveloppe timbrée de Paris. -J'ouvris—je tremblais déjà—et je lus ceci:</p> - -<p>«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite -à l'hôtel Marceau, où j'habite? Si vous -pensez encore un peu à moi, venez, car je suis -bien malheureuse, et me sens très seule. Avant -sept heures, vous me trouverez.»</p> - -<p>Dès le lendemain, comme sonnaient cinq -heures, je me présentais avenue Marceau, à -l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre davantage, -et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? -Si Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, -allais-je lui mesurer mes humbles consolations? -C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis, il -me tardait de la revoir, et le cœur me manquait -presque en demandant que l'on m'annonçât -auprès d'elle.</p> - -<p>L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La -marquise Gianelli occupait un petit appartement -dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire, vert -et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces -meubles «acajou de palace» vivaient doucement -des violettes... et le parfum, l'irrésistible -parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà -dix mois, comme au Transtévère, comme dans -Rome tout entière, le puissant, le beau parfum -de Marie-Dorothée!</p> - -<p>La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après -le parfum:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[Pg 144]</a></span></p> - -<p>—«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez -été bien cruellement frappé, et j'ai pensé à -vous de tout cœur, vous n'en doutez pas, n'est-ce -pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce -pas?... Maintenant, vous me voyez bien à -plaindre aussi.»</p> - -<p>J'étais si ému que je ne pris même point sa -main tendue vers moi.</p> - -<p>—«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous -ne voulez pas me donner la main?</p> - -<p>—Oh! pardon...</p> - -<p>—J'aurais voulu me trouver près de vous. -Je l'ai été par l'affection.</p> - -<p>—Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous -remercie profondément. Mais faisons le silence, -hélas! sur la grande douleur de ma vie... Et -puis ce n'est pas moi qui dois être en cause: -c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est -devenue Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?</p> - -<p>—Beaucoup de peine, mon ami.</p> - -<p>—Le poète?»</p> - -<p>Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient -de larmes: ces aigues-marines défaillaient, -s'enfonçaient, se noyaient. J'en éprouvai -comme un vertige.</p> - -<p>—«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?</p> - -<p>—Il vogue sur la mer Égée, il erre autour -de Chypre, de Samos, de Rhodes... La Clarke, -vous savez, cette infâme Pia, cette milliardaire<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[Pg 145]</a></span> -intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur -son yacht...</p> - -<p>—Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, -du moins on n'enlève pas un homme.</p> - -<p>—Cher, un homme ordinaire, non. Mais -Stéphane est une proie. Un tel poète, et tout -le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous son -front, toute la gloire qu'il représente: c'est -une proie, cela, et un butin magnifique... De -même que s'il s'agissait, pour vous, de la plus -belle femme de la terre, et de la plus universellement -admirée!... Eh bien, moi, au prix -d'un dévouement d'esclave, je gardais tout ce -trésor, qui m'appartenait... La Pia me l'a volé! -Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais -oui, vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette -femme est un vrai chef de pirates. On devrait -lui donner la chasse, et couler son bateau!...»</p> - -<p>Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille -fois du regard le spectre de l'infante, maintenant. -Elle ne pleurait plus, mais un pli furieux -coupait son front du haut en bas, et ses yeux -étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils -joints. Vous eussiez dit Bonaparte menaçant -le roi d'Angleterre.</p> - -<p>Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un -peu, cette Amazone. Je lui remontrai que sans -doute la Pia se lasserait, et le poète plus vite -encore:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[Pg 146]</a></span></p> - -<p>—«On s'en va tout confiant, on part pour -une longue croisière. Celle-ci, pense-t-on, durera -trois mois, six mois. Et puis, un beau -matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans -cesse la même voix qui s'exclame toujours de -la même façon devant les paysages. On est -ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte -milliardaire, visage pas toujours avenant, qui -sait? ni de bonne humeur. Une femme qui est -fatiguée quand il faut sortir, qui a soif alors -qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des -caprices, probablement... Alors on abandonne -tout à coup cette nouvelle Ariane à la prochaine -escale. On la plante là, elle et son bateau, et -l'on revient par le premier train ou le premier -paquebot. Croyez-vous que la conversation de -l'infante Pia soit si nourrie? Je ne l'ai jamais -approchée, mais c'est peut-être une Américaine -comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer -le plus d'eau possible en arrivant dans -un port?...»</p> - -<p>Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant -qu'aucune rivale ne pouvait l'égaler, au -moins quant à la culture: et d'ailleurs, c'était -vrai, apparemment.</p> - -<p>Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable -et gentil. Cela me fait du bien d'entendre -des paroles affectueuses.» Mais en me rendant -compliment pour flatterie: «Vous avez toujours<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[Pg 147]</a></span> -la même voix si nette. J'aime à ce qu'on me -parle ainsi français.» Et les yeux d'acier s'éclairaient. -J'étais ému, elle aussi... Cependant nous -insistions sur nos mérites, et le ridicule fût -venu. Je changeai d'entretien—elle savait bien -pourquoi—et lui posai cent questions:</p> - -<p>—«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, -à Rome? Qu'avez-vous fait depuis un -an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours -dans l'antichambre? Et la petite camériste -à l'accent anglo-mondial? Comme elle -doit se trouver chez elle, à l'hôtel Marceau!... -Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir: -quelle pièce de feu d'artifice, à chaque -soleil couchant!»</p> - -<p>Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau -rire qu'avait Marie-Dorothée! Elle me raconta -mille anecdotes irrévérentes et comiques touchant -l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et -rude comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi -qu'elle l'appelait. On apporta du thé, du porto.</p> - -<p>—«Mais où est l'asti d'antan!...</p> - -<p>—Ah! vous vous rappelez?</p> - -<p>—Je me rappelle jusqu'à la moindre chose -qui vous concerne. Je sais comment vous étiez -habillée tel jour, à telle heure...</p> - -<p>—Si je vous faisais passer un examen, nous -verrions ça.</p> - -<p>—Chiche, madame!»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[Pg 148]</a></span></p> - -<p>L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine -robe, j'ai dit: «Cette toilette-ci, que vous -portiez à la villa Borghèse, était joyeusement -bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un -très joli Arlequin pour amuser les enfants.</p> - -<p>—J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... -Mon cher François, laissez-moi vous confier une -chose: vous qui savez si cruellement, pauvre -ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous -figurez pas quelle mère j'aurais faite! Vous -comprenez, pour moi, avoir un petit... Mais -c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le colonel... -oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, -m'avait donné un fils, je crois que je serais actuellement -à Turin, et je présiderais des bals -pour la garnison. Quant à Stéphane...</p> - -<p>—Eh bien, en effet, pourquoi non?...</p> - -<p>—Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce -n'est pas mon destin. D'ailleurs Stéphane ne -veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet homme -qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour -impure de la Pia, cet homme-là craint le scandale... -Mais comme je l'aurais élevé, soigné, -amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!... -Voyez-vous, François, celui qui aurait été son -père m'eût paru un être sacré.</p> - -<p>—Le poète, justement.</p> - -<p>—Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? -Moi, j'y crois. Il n'y a pas de père au<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[Pg 149]</a></span> -monde qui m'eût paru plus admirable que le -poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il -avait seulement légué à son descendant une -parcelle de lui-même! J'aurais cru à cet enfant-là -comme la Vierge à son fils. Je me fusse -dévouée à lui, corps et âme. Ses nuits auraient -été mes nuits, je n'aurais plus vécu qu'afin qu'il -eût bonne mine... A défaut du poète, j'aurais -du moins voulu un homme bien dessiné.»</p> - -<p>L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse -et particulière. Non que ses propos -fussent jamais regrettables, ni que sa tenue -prêtât au moindre reproche. Cependant elle -vous avait une manière de parler du genre humain, -parfois, en le traitant tellement à la façon -d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont -on usera, si le modèle est bon, mais qui peut -aller à la boucherie, si la ligne est fâcheuse ou -les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement -autrui selon qu'un aficionado estime le -taureau, ou un homme de courses le «deux -ans» qui débute; puis elle s'exprimait si gravement, -si posément sur les sujets les plus -délicats, qu'elle dépassait d'un seul coup, de -bien loin et sans même s'en douter, toutes les -bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte -de chaste effronterie, et de cynisme sans péché.</p> - -<p>En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je -me sentis un peu gêné.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[Pg 150]</a></span></p> - -<p>Elle me regarda, surprise, et fit:</p> - -<p>—«Certes, un homme régulier, un bon -modèle. Vous souvient-il d'un dîner, chez moi, -où le député Fata parlait de fonder une Société -d'encouragement pour l'amélioration de la race -humaine?... A propos de ce dîner, que devient -Maurice Chennevière? La dernière fois que je -l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que -d'aller au Pôle.</p> - -<p>—Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a -bien tranquillement chassé avec l'équipage de -Chantilly; je l'ai vu deux ou trois fois: il n'avait -pas l'air d'un homme qui va faire des choses -plus héroïques.»</p> - -<p>Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. -Tout à coup, j'ai sursauté:</p> - -<p>—«Une heure et demie que je suis là!... -Mon train est manqué.</p> - -<p>—Vous prendrez le suivant.</p> - -<p>—Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»</p> - -<p>Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement -dit: «Eh! c'est l'heure: tu vas t'en aller...» -une sorte de tremblement intérieur m'avait -saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je -devais donc maintenant retrouver la rue, le -bruit, le chemin de fer? Je sentis soudain le -désir violent et presque furieux, irrésistible en -tout cas, de m'attacher plus étroitement à -Marie-Dorothée, et vraiment une sorte d'incantation<span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[Pg 151]</a></span> -m'enivrait tout bas: «Mais dis-lui, me -faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que -tu l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est -vrai, puisque c'est fou, comme tu l'aimes!» Je -n'éprouvai aucune peine à parler, mes lèvres -s'ouvrirent toutes seules:</p> - -<p>—«Vous savez que je vous aime toujours, -comme là-bas.</p> - -<p>—Là-bas, je n'en étais pas sûre...</p> - -<p>—Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien -vu.</p> - -<p>—Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, -je suis contente de vous retrouver.</p> - -<p>—Vous auriez dû m'appeler plus tôt.</p> - -<p>—Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!</p> - -<p>—Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...</p> - -<p>—Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. -Allez, vous me plaisez, François. J'ai confiance -en vous.</p> - -<p>—Quand reviendrai-je?</p> - -<p>—Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. -Téléphonez, ou écrivez, ou venez, donnez-moi -des nouvelles tous les jours. J'ai besoin -d'un ami plus que jamais... Non, pas les -lèvres: les mains, tenez... Demain, à demain.»</p> - -<p>Je me suis presque sauvé, mais en riant, et -vraiment éperdu de joie, d'émotion! Toute la -poésie et la grâce du monde me semblaient<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[Pg 152]</a></span> -écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je -l'appelai dorénavant Marie, à la française.</p> - -<p>Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:</p> - -<p>—«J'ai manqué le train. Je rendais visite à -la marquise Gianelli, tu sais, cette dame qui a -si grand air, et chez qui j'ai dîné à Rome: une -amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane -Courrière, son seigneur et maître, l'a -quittée pour l'infante Pia... Comme elle me -racontait tout ce drame, j'ai laissé passer -l'heure.»</p> - -<p>Ma femme répliqua sans humeur:</p> - -<p>—«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.</p> - -<p>—Il ne faut jamais m'attendre... La marquise -Gianelli viendra un jour ici. Tu verras -qu'elle est très belle.</p> - -<p>—Qu'elle ne vienne toujours pas avant la -semaine prochaine: je ne serais pas là. J'ai -trois bridges, mardi, mercredi et samedi.</p> - -<p>—Vendredi, alors?</p> - -<p>—Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, -l'ami de l'abbé Duregard.</p> - -<p>—Et jeudi?</p> - -<p>—Je peux moins que jamais.</p> - -<p>—Où vas-tu donc?</p> - -<p>—Au cimetière, puis à l'église. Hélène est -morte un jeudi, tu le sais bien.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[Pg 153]</a></span></p> - - - - -<p>Marie vint en effet...</p> - -<p>Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première -fois, elle m'avait promis de n'être plus -pour moi que Marie, si je consentais à me -rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! -le soir même j'avais dû partir.</p> - -<p>Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui -fut tendre, gaie, délicieuse, j'avais ainsi nommé -ma grande et somptueuse amie.</p> - -<p>—«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, -j'étais en dernier lieu la reine Bérénice.</p> - -<p>—<i>Invitam dimisit!</i>»</p> - -<p>Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «<i>Sed non -invitus!</i>» Ne savait-elle pas le latin? J'étais -surpris qu'elle ignorât quoi que ce fût: je la -croyais non pas une femme savante, mais une -fée capable de tout. Il me semble que j'avais -entièrement perdu la tête... Marie! Nom commun, -nom de campagne, nom de la servante -qui va rentrer les poules ou porter un billet -chez la voisine, nom de chez nous, combien il<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[Pg 154]</a></span> -m'a paru sentir la rosée, la fumée des villages, -la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui -ne servait qu'à moi!</p> - -<p>Car pour tout autre, pensais-je, la marquise -Gianelli ne s'avançait qu'entourée de scandale -et de légende, comme une courtisane chargée -de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne -elle-même, je me figurais que l'aspect seul de -mon amie eût évoqué à la fois le sang des Napoléonides, -la slave indolence des Doneff, la -noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, -le glorieux reflet du grand poète Courrière enfin... -Je doute cependant que Marie-Dorothée, -que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux -de la froide Yvonne.</p> - -<p>—«Cette dame viendra à la maison? -m'avait demandé celle-ci.</p> - -<p>—Mais oui... Pourquoi non? Elle désire -t'être présentée. Cela te contrarie?</p> - -<p>—Du tout.</p> - -<p>—Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai -promis de la guider aux étangs; elle veut y faire -une promenade, voir Senlis et revenir par la -forêt d'Halatte.</p> - -<p>—C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? -Était-il indispensable qu'elle passât par -notre logis?</p> - -<p>—Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, -Yvonne, je dirai que tu es souffrante.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[Pg 155]</a></span></p> - -<p>—Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en -rien. Mon crêpe n'égaiera pas Mme Gianelli, -voilà tout.»</p> - -<p>Cependant Yvonne se contraignait à merveille, -dès qu'il le fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, -enclins à troubler sa tristesse. Pourtant -son rang d'épouse l'engageait à recevoir en souriant -quiconque était amené par moi chez elle: -et aussitôt que son devoir matrimonial pouvait, -comme en cette circonstance, être nettement -défini, elle n'y eût point failli pour tout au -monde. Était-ce, d'ailleurs, seulement par -crainte de pécher ainsi contre ses obligations -chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret -d'affection? Mystère.</p> - -<p>Elle accueillit donc fort bien la marquise -Gianelli, qui arriva de très bonne heure, après -le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt entrée, celle-ci -parut incroyablement à son aise, dégagée, -gracieuse, se mit incontinent à causer sans -effort ni contrainte, bref eut l'air de recevoir -Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, en -tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais -que l'une ne s'ennuyât, que l'autre ne -gardât le silence... que sais-je?</p> - -<p>Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos -de l'hiver en forêt et de la neige, la marquise -Gianelli décrivit les domaines immenses -de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit<span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[Pg 156]</a></span> -sa mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté -que dégageait cette vieille extravagante -en chacun de ses gestes, et puis ses traîneaux, ses -serviteurs tremblants, encore presque esclaves. -Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure -souriante de son père, le millionnaire banquier, -qui avait eu des chevaux illustres, une casaque -souvent victorieuse. Au sujet de la garnison -de Senlis, elle disserta sur les innombrables -uniformes militaires qu'elle avait vus à travers -toute l'Europe.</p> - -<p>—«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, -ont bonne allure. Leurs sombres plumes -de coq se jouent avec une grâce sévère, guerrière, -quand le vent souffle tout à coup, dans -Turin, à l'angle d'un palais de marbre, flambant -neuf. C'est la force austère de la jeune Italie.»</p> - -<p>Car elle parlait volontiers de son mari, sans -nul embarras, avec une courtoise tranquillité. -«Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.</p> - -<p>Les Condé du château, les d'Orléans, le duc -d'Aumale l'amenèrent à évoquer l'Empereur et -le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz, -victoires dont celui-ci prit sa part.</p> - -<p>—«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où -mon aïeul entra aux côtés du général Bonaparte, -alors maigriot, noir et pointu, comme un jeune -aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce -temps qu'un mince sergent brûlé par le soleil,<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[Pg 157]</a></span> -et non moins anguleux que son petit compagnon -Bonaparte. Un Marseillais, le soldat Rimbourg. -Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens -qui s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand -Aigle. Ils avaient tous des regards d'oiseau de -proie. J'ai fait voler des autours et des faucons -sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents -m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais -toute enfant, et les terribles yeux de ces oiseaux -pirates me faisaient peur.»</p> - -<p>Comme je nommais ensuite par hasard La -Bruyère et Théophile de Viau, qui vécurent à -Chantilly, puis lord Seymour et les dandys des -premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, -la marquise Gianelli se prit à juger -nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui les cultive, -les mœurs des gens de lettres et des journaux, -le courrier des théâtres, la vie des coulisses, -tout ce que lui avait appris sur ce point -l'expérience combinée de deux Courrière. Du -théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au -Parlement, à la rupture du Concordat, cita des -cardinaux, dit qu'elle avait vu le Pape.</p> - -<p>—«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle -figure que Léon XIII. Le dessin de sa bouche a -moins de caractère, et son front moins d'intelligence. -Il eût fait un bon prélat dans une petite -ville. N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de -la même race?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[Pg 158]</a></span></p> - -<p>Pour excuser sans doute des propos si hardis, -Yvonne priait tout bas, sans remuer les lèvres, -je le voyais fort bien dans ses yeux. Quand la -marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne -répondit simplement:</p> - -<p>—«Il est le Pape.»</p> - -<p>Rien de plus uni que le son de sa voix: mais -par sa netteté même et sa brève simplicité, -cette réplique détonna au point que Marie-Dorothée, -si sensible, s'arrêta net.</p> - -<p>Dix minutes après, elle se levait.</p> - -<p>—«Vous ne voulez pas nous accompagner, -madame? Nous ferons un tour dans Senlis, où -je ne suis jamais allée. Avant six heures, vous -serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»</p> - -<p>Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait -s'en dispenser.</p> - -<p>—«Votre femme est très jolie, fit la marquise -Gianelli, quand nous fûmes tous deux, -côte à côte, dans l'auto bien close.</p> - -<p>—Oui, répondis-je, très jolie.</p> - -<p>—Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce -pas? Elle pratique?</p> - -<p>—Davantage encore depuis la mort de notre -petite: et rien de plus profond, ni de plus sincère -que sa dévotion. Rien de plus noble.</p> - -<p>—Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?</p> - -<p>—Je la place très haut, je la chéris, et la -plains de toute mon âme.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[Pg 159]</a></span></p> - -<p>—Mais vous l'aimez d'amour?</p> - -<p>—Marie!...»</p> - -<p>Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? -encore une fois, Marie se montrait coquette? -Elle savait parfaitement qui je préférais, qui -j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: -et elle voulait de nouveau se l'entendre dire, -aux dépens de la pauvre Yvonne? Elle prétendait -par conséquent triompher insolemment et -brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, -petite-fille de soudards et de cosaques, quel -grossier trophée avez-vous donc cherché là? -Fi donc!</p> - -<p>Cependant elle a deviné sa faute, car voici -qu'elle s'est penchée sur moi, contre mon -épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix -bouleversée:</p> - -<p>—«Excusez-moi, François. Je viens d'être -si bête! Mais voyez-vous, il ne faut pas m'en -vouloir. La vue de votre femme, si jolie, si -douce et si triste, et puis votre maison arrangée -pour le bien-être et l'intimité, vos papiers sur -la table, vos chiens, les cannes et le fouet dans -l'antichambre, toute cette vie de famille dont -je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, -et si malheureuse... François!...»</p> - -<p>C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, -maintenant. Elle entretenait quelques relations -à Paris, rendait certaines visites et dînait<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[Pg 160]</a></span> -en ville; mais son abandon néanmoins faisait -pitié, et fors mon amitié, nulle tendresse ne se -tendait vers elle. Lui fallait-il retourner près -de sa mère imposante, théâtrale et toquée, chez -ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait? -Allait-elle implorer le pardon du colonel?... -Non, Stéphane Courrière parti, le dieu envolé, -il ne lui restait plus que moi.</p> - -<p>Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis -entendre:</p> - -<p>—«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas -cette vanité de croire que je vous consolerai. -Toutefois, je vous aime à en mourir, Marie: -seulement pas une de nos paroles ne doit -même offenser de loin le souvenir si douloureux -d'Yvonne. Vous me parliez de ma maison, -d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y -avait un enfant l'année dernière chez moi? -Personne au monde...</p> - -<p>—Mais, François, voilà justement ce qui me -fait si mal, à moi aussi! Vous avez cet immense -chagrin en commun, votre femme et vous. -Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. -Vous êtes unis par cette plaie, la même blessure -saigne au fond de vous deux: tandis que moi, -ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est -en miettes, mon passé inutile, mon avenir -lamentable? Est-ce que j'ai la consolation d'un -petit, moi, dites?... Seule, seule, toute seule...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[Pg 161]</a></span></p> - -<p>Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, -cette femme dont je m'étais autrefois tant -méfié, et que j'avais supposée si comédienne, -elle était là, défaite et toute en larmes sur mon -épaule, à présent: et quelle humilité dans ses -sanglots d'amante dédaignée! Je frissonnais de -passion et de charité.</p> - -<p>Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai -tâché de l'apaiser, tout à fait comme une pauvre -enfant. Hélas! je savais encore comment -parler aux enfants... Je lui ai promis—avec -quelle ardente foi!—de lui consacrer ma vie, -du moins presque entière, de l'entourer de précautions, -d'amour infini, de soins, de lui faire -oublier peut-être que le grand poète vivait, -qu'il était ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé -qu'à son gré, et avec respect... Je lui répétai -mille fois qu'elle était le plus grand et vraiment -l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de -la joue, nous avons fini par glisser aux lèvres -l'un de l'autre.</p> - -<p>Nous ne sommes point allés visiter Senlis, -ce jour-là. L'auto avait passé la chaussée des -étangs, et roulait doucement par la forêt, sur de -mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes, -et marchâmes longtemps sous bois: -le ciel gris et doux rendait, par contraste, plus -aigus encore les bourgeons, comme plus délicate -la verdure d'hier.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[Pg 162]</a></span></p> - -<p>—«Il faut rentrer, François.</p> - -<p>—Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, -du moins?</p> - -<p>—Certes, mais je vous poserai aux premières -maisons. Je ne veux plus entrer chez vous, -ni même passer devant votre porte. Cela me -fait trop de peine, de m'en retourner toute -seule en vous laissant là.</p> - -<p>—Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...</p> - -<p>—François, c'est parce que je vous aimerai.»</p> - -<p>Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de -Paris, après cela, nous n'avons plus prononcé -une seule parole. Quant à moi, je ne l'aurais -pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.</p> - -<p>Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:</p> - -<p>—«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? -lui demandai-je.</p> - -<p>—Belle, et mise à ravir.</p> - -<p>—N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand -tour: nous avons passé par la Table, les étangs, -Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à quelle -heure...»</p> - -<p>Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a -point claqué la porte. Elle n'a ni haussé les -épaules, ni pincé les lèvres, ni boudé, ni rien -autre. Quand elle rentra, même, elle souriait. -Seulement, me laissant au beau milieu de mon -récit, elle est paisiblement sortie de la pièce, -voilà.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[Pg 163]</a></span></p> - - - - -<p>Trois semaines après, j'arrivai un beau jour -à l'Hôtel Marceau, décidé à faire un coup -d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait sur -mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, -reflétée par les glaces dans le hall -d'entrée.</p> - -<p>Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, -elle ne savait où habiter, hésitant à vendre ou -démeubler son palais du Transtévère, afin de -s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part -à regagner Rome, car trop de souvenirs cruels -l'y attendaient, sans parler peut-être de ce qu'elle -eût laissé ici, de moi enfin... Qui peut dire?... -En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un -homme qui étouffait d'amour, et non un soupirant -que l'on amuse!</p> - -<p>Quand je pénétrai, froidement résolu, dans -le boudoir d'acajou, Marie écrivait—en russe!—à -sa mère vénérable. Sa robe tailleur orange -et noire, telle une grande orchidée, rehaussait<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[Pg 164]</a></span> -tous les tons de la pièce: et ses mèches -brunes tombaient sur ses joues et son front, -jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs -comme des turquoises parmi tant d'ombre. En -m'apercevant, elle posa sa plume et sourit:</p> - -<p>—«Comme vous voilà sévère! fit-elle.</p> - -<p>—Sévère, non, mais déterminé.</p> - -<p>—Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?</p> - -<p>—Je viens vous annoncer une grande nouvelle: -j'ai découvert, vous ne l'ignorez pas, -quatre pièces charmantes, dont trois ont vue -sur le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux -que ce calme et doux Palais-Royal, pour qui le -contemple de sa fenêtre.</p> - -<p>—Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à -Paris, M. de Régnier l'a dit. Elle rappelle aussi -d'innombrables palais romains, et un peu la -place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? -On peut encore songer à des coins de -Versailles, si l'on y tient.</p> - -<p>—Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre -sur le magnifique balcon à pilastres qui court -au quatrième étage, tout le long du Palais-Royal. -Un grand vase de pierre sculptée s'y -profile dans le ciel. En bas les charmilles du -jardin sont pleines d'oiseaux. Des pigeons -volent çà et là autour des arbres taillés et du -panache d'eau, parmi les festons et les astragales -des façades.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[Pg 165]</a></span></p> - -<p>—Ce doit être très joli, au moindre rayon de -soleil.</p> - -<p>—Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, -ni poussière, point de voitures qui passent, -aucun cri de la rue. Seulement quelques jeux -d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, -et la nuit, c'est le silence: un parc... Au petit -matin, du silence encore, mais avec le jour -tout neuf, les pierrots, les fauvettes, et la -gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...</p> - -<p>—Rien de si ravissant, du moins en plein -Paris. Pourquoi me dire tout cela, pourtant, -d'un ton si menaçant?</p> - -<p>—Ces quatre pièces sont meublées, Marie. -Leur arrangement est très simple, mais gentil; -je n'ai pu mieux faire.</p> - -<p>—Bon, je suis sûre que vous y avez apporté -beaucoup de goût.»</p> - -<p>Elle se moquait sous cape, et je le sentais -bien. Presque furieux, je repris:</p> - -<p>—«Vous le saurez!</p> - -<p>—Eh! quoi donc?</p> - -<p>—Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car -vous allez venir dans cet appartement minuscule, -qui est le vôtre. Ici, je ne puis me présenter -sans quelque apparat, non plus qu'éviter -les commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, -vous seriez chez vous, Marie, et je pourrais vous<span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[Pg 166]</a></span> -y rendre visite sans mettre le concierge, les -chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence... -Songez que, depuis des semaines déjà, nous -n'avons pas causé si doucement qu'à Chantilly, -dans votre auto.</p> - -<p>—En effet.</p> - -<p>—Et j'attends, si vous saviez comme j'attends -que cette intimité se renouvelle!... Aujourd'hui, -c'est dit, j'ai juré de parler net, et de vous supplier -enfin... Marie!...</p> - -<p>—Allons, c'est dit.»</p> - -<p>Je pensai tomber de mon haut.</p> - -<p>—«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien -compris?... C'est irrévocable? Vous viendrez?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?</p> - -<p>—Demain.</p> - -<p>—Demain!»</p> - -<p>Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.</p> - -<p>—«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois -heures, à quatre heures?</p> - -<p>—A trois heures.»</p> - -<p>Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, -et il y avait de quoi: car j'étais ridicule, -et tout semblable à quiconque, s'étant rué contre -une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément -trouvée ouverte, bien simplement.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[Pg 167]</a></span></p> - - - - -<p>Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé -ainsi: je n'y eus aucun mérite. Mon père était -le régisseur d'un grand domaine en Champagne. -Il occupait quelques pièces dans l'aile du château -commandant les terres, les bois et les -vignes. Les maîtres de ce château n'y venaient -guère, et j'ai passé mes primes années à vagabonder -parmi les allées du parc splendide, -comme à travers les vestibules et les galeries -magnifiques, aux volets clos, de la demeure -princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, -tout juste après qu'elle m'eût appris à lire: et -je me trouvai seul, bien jeune, occupé à me -rouler dans la boue avec des galopins, en revenant -de l'école voisine, à marauder par les sentes -et les chemins de ferme, les semis et les potagers, -les sillons et les boqueteaux. Après quoi, -je passais sous une grille imposante, suivais une -avenue taillée pour les carrosses, franchissais -des douves, et j'étais chez moi.</p> - -<p>Ou du moins, je me figurais être chez moi.<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[Pg 168]</a></span> -Mon père me défendait de vaguer dans les -pièces du château: mais l'excellent homme était -très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui -rôde! Les salons, les chambres étaient fermés -à clef: bon! je volais les clefs, et me croyais à -la fois le prince Charmant et Ali-Baba en cette -énorme maison où les tapisseries, les moulures -dorées, les serrures trop hautes, les vieux -cadres luisaient mystérieusement dans le demi-jour -que filtraient les persiennes cadenassées. -Je m'aventurais comme un voleur sur les parquets -infinis, qui me faisaient peur en gémissant -affreusement. Et c'est la tête pleine de fantasmagories -qu'ensuite je m'en retournais dénicher -des merles.</p> - -<p>De toutes ces clefs défendues, celles dont je -m'emparai le plus assidûment, le plus passionnément, -plus tard, furent les clefs de la bibliothèque. -J'étais alors pensionnaire au collège de -Reims; j'emportais les livres en cachette, et -combien de centaines de volumes n'ai-je point -lus ainsi, tant à l'abri de mes dictionnaires, en -étude, que pendant mes jours de vacances! Les -châtelains possédaient là une considérable -quantité d'ouvrages classiques bien reliés, des -traductions, des mélanges, des «ana», et tout -un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à -Renan, depuis Musset et Dumas père jusqu'à -Stendhal, jusqu'à Mérimée et Daudet, et<span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[Pg 169]</a></span> -même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait -vers 1885.</p> - -<p>Les maîtres du logis savaient-ils seulement -qu'ils possédassent tant de livres? Si parfois ils -venaient camper au château avec un grand fracas, -ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux, -et se fussent bien gardés de jamais ouvrir -ces armoires vitrées, devant lesquelles -courait une haute échelle à roulettes. Mais je -m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. -Je pus m'acheter même quelques-uns des -volumes qui manquaient: et je ne sais si mon -père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir -quand il me donna une paire d'éperons, dès -que je fus capable de monter un poney rétif -et difficile, laissé là au dressage par les châtelains, -ou bien en ce jour où, sur ma demande, -il m'ouvrit un crédit de vingt francs chez un -bouquiniste de Reims. Car j'acquis, pour mes -vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: -je faisais figure alors, il faut le dire, d'un béjaune -plein de fatuité, et ce n'était pas sans -coquetterie que je serrais ma ceinture, et plantais -sur l'oreille mon képi de collégien.</p> - -<p>En outre, ayant été élevé en plein air, aux -champs, un sang bien rouge coulait en moi, j'avais -des poumons et des muscles, je connus la -gloire athlétique sur les pelouses du football, -non moins que l'aviron en main ou l'épée au<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[Pg 170]</a></span> -poing. Bref, à dix-sept ans, j'avais rang de -champion, tout autant que de dilettante, au milieu -de trente bacheliers provinciaux. Plaisante -qui voudra, c'était un succès.</p> - -<p>Quand mourut mon pauvre père, je préparais -déjà l'École forestière; je m'y trouvais encore -alors que l'héritage, pourtant mince, d'une tante -me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce -le moment de tout laisser aller? Au contraire, -et par élégance, je prétendis d'autant mieux -demeurer l'un de ceux-là dont les intellectuels -disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste», -tandis que les hobereaux murmurent -avec mépris: «Il lit beaucoup».</p> - -<p>Néanmoins cette humble prétention n'allait -pas loin. Je me suis seulement applaudi de n'avoir -jamais vécu trop inculte, lorsque j'ai rencontré -sur ma route la marquise Gianelli. Il me -parut en effet que je l'adorais notamment à -cause de son bel esprit et de ses paroles fleuries, -reflet évident de cette éloquence dont -Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple -et laissé le secret. Je savais donc apprécier cette -intelligence inaccoutumée, vivace et presque déconcertante: -Marie, pour moi, c'était la radieuse -courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, -les mécènes romains du quattrocento. Je -me répétais complaisamment: «Je la suis pas -à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[Pg 171]</a></span> -d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. -J'allais même jusqu'à m'inquiéter parfois: -«Ne l'aimerais-je que de tête, par hasard?...»</p> - -<p>O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, -après que Marie fut deux ou trois fois -venue, simple et souriante, en ce petit logis -du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer -cela... Enfin la plus belle statue d'Aphrodite -égalait à peine Marie, car celle-ci révélait -une pureté plus suave encore en sa jambe si -longue, si fine, si douce, et le contour de sa -hanche s'élevait ainsi que gonfle une jeune -fleur, au-dessus de sa tige: et tout était parfait -en ce chef-d'œuvre.</p> - -<p>Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y -avait son approche... La moindre dentelle qu'elle -portait semblait vivre de plaisir. L'air n'était -que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse -et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses -adroits mouvements caressait tout d'abord. Surpris, -intimidé, envoûté, j'en vins au point de -souffrir, si je devais passer une journée seulement -loin d'elle, de même qu'un pauvre -morphinomane ne peut se priver de son cher -poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus -bientôt besoin de voir et d'entendre ma compagne -Marie, comme une plante a besoin d'eau. -Absente, elle était là encore près de moi, les -cheveux en désordre. Je refermais mes doigts<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[Pg 172]</a></span> -vides sur l'épaule délicate qui me manquait... -Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un -amour de tête.</p> - -<p>Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous -j'ignorais encore tout d'elle, et je fus -bien la proie d'une seconde passion, étrangement -méticuleuse et maniaque, cette fois. -Gorgé d'amour, mais non rassasié, je questionnais -souvent Marie:</p> - -<p>—«Tu es heureuse?»</p> - -<p>Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et -sans nul doute, c'était de bonne foi. Marie-Dorothée, -marquise Gianelli, n'eût pas fait -semblant d'être satisfaite, comme une petite -bourgeoise.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[Pg 173]</a></span></p> - - - - -<p>Et cela dura des semaines, des mois. L'été -fut triste et mouillé, les charmilles du Palais-Royal -se dressaient sous la pluie, coquettes et -solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet -sournois, qui déjà se préparait à l'automne. -Marie voulut aller sur une plage pour quelque -dix jours: je l'y suivis. Après quoi, elle gagna -Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.</p> - -<p>Un beau jour d'août—le seul peut-être qui -fut beau, cette saison, et je me rappelle encore -le visage exalté, illuminé qu'avait Marie!—on -me pria d'attendre un instant dans la villa. -Marie arriva bientôt de la forêt, conduisant -elle-même un cheval très ardent, attelé à sa -voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.</p> - -<p>—«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais -tenir en place, et j'ai fait atteler cette bête -qui me fatigue: j'avais besoin de mouvement -et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, -je suis trop contente... François, vous savez... -il n'y a plus de doute, maintenant... Enfin!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[Pg 174]</a></span></p> - -<p>—Mais quoi?</p> - -<p>—Eh bien, mais je suis enceinte donc!»</p> - -<p>Une bouffée d'émotion violente m'envahit, -le sang me sauta aux joues! Marie me tomba -dans les bras: ce fut l'un des plus poignants -baisers que nous échangeâmes.</p> - -<p>Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir -d'Yvonne en deuil me remplit de pitié. J'eus -peur... Marie l'a-t-elle senti?</p> - -<p>—«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es -plus heureux? Tu as des regrets?»</p> - -<p>Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! -Yvonne n'en saura rien, après tout.» Et voulant -trouver une excuse à cette angoisse qui -m'avait soudain crispé les traits, je demandai, -du reste assez lourdement:</p> - -<p>—«Que pensera de cela le poète, Marie?»</p> - -<p>Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! -Marie bondit, puis, éclatant du plus -beau rire, elle me répliqua tout d'un trait, la -voix haletante et triomphale, la tête renversée, -la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou -Amazone étouffant d'insolence et d'orgueil:</p> - -<p>—«Stéphane?... Stéphane peut bien encore -répandre trente chefs-d'œuvre par le monde, il -n'aura toujours pas fait celui-là! Non, il ne m'a -pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane, -peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, -toujours à la suite de son infante yankee...<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[Pg 175]</a></span> -Écoute, François, je dis la vérité des vérités, -je te révèle tout, absolument tout, en cet instant: -tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, -ton amour m'a profondément touchée. Peut-être -Stéphane m'aurait-il encore reconquise, cependant—oui, -j'ai l'audace de te l'avouer, tu vois!—s'il -fût venu m'implorer... Mais depuis que -je suis sûre, à présent, d'avoir cet enfant-là, il -n'y a plus que ce gosse au monde qui compte, -tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est comme -si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce -jour... Je ne te dis même pas que je n'aime plus -Stéphane: il n'existe plus désormais, rien -n'existe que mon petit, mon beau petit!...»</p> - -<p>Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: -«Notre petit.»</p> - -<p>Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette -naissance ne pourra rien te faire oublier, mon -pauvre et cher François. Tu as eu déjà—hélas!—une -fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, -voilà tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Oh! Marie, en doutes-tu?</p> - -<p>—Enfin, tu es encore triste, ou fâché?</p> - -<p>—Non pas. Seulement, je songe un peu... -Tu m'as dit qu'il n'y aurait plus rien ici-bas -que ce petit, ou cette petite... Parole pleine de -mélancolie pour moi... Dame!»</p> - -<p>Marie se mit à rire:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[Pg 176]</a></span></p> - -<p>—«Oh! toi, tu es le père».</p> - -<p>Oui...</p> - -<p>Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai -certains de ses regards qui parfois m'avaient -mesuré des pieds à la tête, regards d'éleveur -plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je -souffrais de tout, ce jour-là.</p> - -<p>Quand Marie revint à Paris, l'automne était -fait. Parmi les arbres rouillés et dépouillés du -Palais-Royal, les pigeons ne savaient où percher: -ils voletaient comme des oiseaux perdus. -Ce jardin, ce cloître plutôt, parut d'ailleurs trop -mélancolique à la marquise Gianelli, qui, exultante -et rajeunie, finit par louer un petit hôtel -blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le -meubla très gaîment, à la Groult, sans négliger -d'en faire peinturlurer les pièces minuscules, -selon la mode, en vert épinard, jaune papier -d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne -songeait qu'à rire.</p> - -<p>Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de -berceau, elle se soigna, se surveilla comme une -fleur rare, comme un phénomène prodigieux, -s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une -humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. -Ayant lu dans les journaux italiens -que le régiment de Gianelli, revenant de Tripolitaine, -avait été reçu en grande pompe à -Turin, n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter<span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[Pg 177]</a></span> -de s'être couvert de gloire sous le soleil -d'Afrique? Elle ne rêvait que de réconciliations -et d'embrassades.</p> - -<p>Le colonel répondit par une carte digne et -très froide. Heureusement, car ses effusions, -en un tel cas, eussent gêné quiconque: mais -non pas Marie.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[Pg 178]</a></span></p> - - - - -<p>Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison -avec la marquise Gianelli?</p> - -<p>Hélas! on détourne, on distrait une femme -affairée, ou passionnée, ou frivole, une femme -enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir ou des -entreprises mondaines. Une jeune mère a ses -enfants, elle dit: «Les cours... fraulein... brevet -supérieur... gymnastique suédoise... le -professeur de mon petit garçon...» Tout le -reste peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.</p> - -<p>Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? -Plus rien. Son pauvre cœur était en miettes: -morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non, cependant, -il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais -infiniment ma femme délicate: elle le savait -sans doute. Mais depuis si longtemps nous -avions secrètement divorcé, elle et moi. Un -baiser nous eût presque choqués, c'était bien -trop intime: et puis y tenait-elle? Si l'on veut, -nous habitions la même maison: mais supposez<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[Pg 179]</a></span> -que nous y avions chacun notre jardin, le sien -menant à l'église, comme un clos de curé, le -mien dévalant, bien loin de là, jusqu'à Auteuil -en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une -fois, n'ignorait pas.</p> - -<p>Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle -d'habileté, donc?</p> - -<p>Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient -de Paris. En chemin de fer, elle aura lu quelque -roman, et notez que son goût la porte aux plus -prudents comme aux mieux déduits. Toute -œuvre fougueuse, toute escapade de l'esprit lui -déplaît: une livre de rêveries lui tomberait -aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, -et poursuit sa pensée au petit point, si -l'on peut dire, ainsi qu'on brode.</p> - -<p>A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, -peut-être, mais sûrement elle aura pris le thé -avec les Quériou, sinon telles ou telles de ses -parentes et amies d'enfance: jugez des commérages! -Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement -crédule: toutefois elle répond, puisqu'on -lui parle, et par conséquent elle examine, pèse -et juge—un peu vite, sans doute—tant de -scandales dont on l'entretient.</p> - -<p>Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon -sa coutume, joué longuement au poker ou au -bridge? On dit que ce ne sont point là des jeux -de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir<span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[Pg 180]</a></span> -le mensonge, quand l'autre apprend à se -souvenir des moindres choses.</p> - -<p>S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne -se sera promenée sur la pelouse, au parc ou -dans la forêt: seule, en ce cas, puisqu'elle ne -voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse -Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, -retourné sans trêve ses chagrins, tous ses -chagrins; de même avec Thérèse, probablement, -et je voudrais être plus assuré que si mon -nom fut alors prononcé, cette Thérèse l'entoura -de commentaires sympathiques et rassurants. -Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est trahie: -elle exècre et méprise la marquise Gianelli, -qu'elle nomme évidemment «mon adultère», -sinon pis.</p> - -<p>Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: -entendez qu'elle médite sur ses péchés—hélas! -quels sont-ils?... ils n'ont guère de nom, -sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi -de méditer touchant les fautes du prochain, -celles notamment qui la concernent, et entre -toutes, touchant les miennes? Pour peu qu'elle -y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses -propres scrupules, voilà toutes mes précautions -bien inutiles!</p> - -<p>A cette femme attentive et fine, rendue plus -frémissante encore par la douleur, par la solitude, -par la piété, pouvais-je, on le voit, cacher<span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[Pg 181]</a></span> -le but de mes voyages à Paris, devenus de plus -en plus fréquents, et voire quotidiens, si mon -service le permettait? Souvent j'y passais la -nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.</p> - -<p>De quelle façon, aussi, contraindre mon visage -à quelque expression d'intérêt, chez moi, -lorsque Thérèse parlait ou qu'Yvonne m'observait? -J'étais fréquemment la proie des diables -bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais -à ceux-ci, une ivresse irrésistible me faisait -plus d'une fois—comme on dit—sourire aux -anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard -d'Yvonne.</p> - -<p>Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais -vu avec la marquise Gianelli, et l'on sentait -bien en mes paroles qu'un compagnon mystérieux -manquait à soutenir le récit, en affirmant: -«Mais parfaitement. Nous étions là, telle -chose nous advint...»</p> - -<p>Enfin—et ceci fut certes le plus grave—le -nom de «l'absente» disparut entièrement de -nos entretiens. D'un commun accord, nous -n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni -Marie-Dorothée, ni la marquise Gianelli, ni -même la maîtresse illustre de Stéphane Courrière. -Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux -encore, nous n'avons plus soufflé mot de ce -qui, près ou loin, la touchait: la Tripolitaine -cessa de nous intéresser, les troupes italiennes<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[Pg 182]</a></span> -furent comme abolies; mon voyage à Rome... -mais avais-je donc été à Rome? Et dans la Ville -Éternelle, y avait-il un «monde noir», un quartier -nommé le Transtévère, un certain palais -dans ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, -«un palais», ne fut plus prononcé. Le -professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon -camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, -les avais-je positivement rencontrés? Il -n'y eut pas jusqu'à Stéphane Courrière, sa personne, -ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne -se fussent changés en sujets brûlants, et tout -aussitôt prohibés, de conversation.</p> - -<p>Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint -sonner à ma porte, vers onze heures du matin. -Il m'avait fait prévenir la veille par téléphone: -je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, -dans ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant -qu'omnipotent, le directeur sérénissime de -<i>la Journée</i>, cet homme considérable sur le boulevard, -au Parlement, partout, le grand consolideur -de ministères, l'un des révérends augures -de notre Bourse, ce potentat secret, ou -plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine de la -République—chez moi!... Il fallait que l'affaire -fût d'importance.</p> - -<p>Or, point du tout. Il s'en venait bonnement -me consulter, m'a-t-il déclaré tout d'abord.</p> - -<p>—«Il y a dans les papiers de Lovenjoul,<span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[Pg 183]</a></span> -encore non classés, près de trente ou quarante -lettres que j'adressai vers 1861, alors jeune reporter, -à M. de Girardin, mon patron. J'étais -curieux de revoir ces chiffons de jeunesse, dont -le conservateur—cela se comprend assez—ne -peut se séparer... Ah! monsieur, que d'impétuosité -dans ma vertu politique en 1861! La -mauvaise humeur des jeunes gens est bien entreprenante. -Puis, avec le premier rhumatisme, -naît la modestie.»</p> - -<p>M. Courrière parlait d'un ton paisible, en -puissant chef, et tout en prêtant à ses phrases -un tour perpétuellement et, en quelque sorte, -gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme -tant d'hommes notoires de cette génération -pour qui Gambetta fut un espoir de jeunesse, -le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr, -et Renan l'enchantement, le délice et le maître -de toute la vie.</p> - -<p>—«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, -j'ai souhaité d'avoir recours à vos lumières...»</p> - -<p>Protestations, compliments, politesses... Bref, -M. Courrière m'apprit que <i>la Journée</i> s'aviserait -peut-être d'entreprendre une campagne: -le testament du duc d'Aumale était absurdement -conçu; toute une partie infiniment vaste -de la forêt pouvait être vendue par l'Institut; -tant que celui-ci vendrait à de grands propriétaires -qui traceraient des parcs, il n'y aurait<span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[Pg 184]</a></span> -rien de gâté dans le paysage, mais que penser -des menues concessions et des villas du genre -Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès -lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à -son défaut une entreprise particulière, prît à -bail ou achetât d'un coup, si c'était possible, -l'immense partie de forêt en question... Or, -quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je -d'un tel projet?</p> - -<p>—«Il est absurde, concluait M. Courrière, -comme tous les projets. Mais quel est son -degré d'extravagance?»</p> - -<p>D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit -par la suite: son seul but ayant été, sans aucun -doute, de me citer l'Institut, puis tout naturellement -l'Académie française, et par là son frère -Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard -se fit encore plus diligent, mais aussi plus -bourru, c'est-à-dire plus tendre.</p> - -<p>—«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la -bonhomme, que le cher garçon va se marier.»</p> - -<p>Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est -possible. M. Courrière reprit en souriant de -plus belle:</p> - -<p>—«Oui... La nouvelle n'est pas officielle -encore, loin de là. Toutefois il n'y a plus nul -secret, Stéphane épousera l'infante Pia. Elle a -bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne -tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit<span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[Pg 185]</a></span> -que de savoir si ma future belle-sœur gardera -son titre d'altesse. Quant à Stéphane, étant déjà -prince des poètes français, il ne peut recevoir -d'avancement... Négociations compliquées, cependant, -et qu'un rien peut troubler!»</p> - -<p>Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être -flatté—il faut tout prévoir—ou peut-être -intéressé pour quelque autre raison moins -simple, le directeur de <i>la Journée</i> tenait à ce -que son frère épousât l'infante, née Clarke et -milliardaire: il était venu me prier indirectement -d'agir auprès de la marquise Gianelli—notre -liaison, hélas! n'étant plus un secret pour -personne—afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, -ni scandale...</p> - -<p>Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, -me prit les mains affectueusement.</p> - -<p>—«Envoyez-moi votre avis à <i>la Journée</i>, -touchant cette affaire du testament d'Aumale. -Nous en recauserons. J'en conférerai pareillement -avec l'Institut, où Stéphane n'est pas -sans crédit, ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec -le petit Malestan, votre ministre à l'Agriculture: -c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé cet enfant-là!»</p> - -<p>Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise -Gianelli faisait du tapage, je risquais ma place. -Bah! je crois, heureusement, qu'elle n'y songeait -guère. Je lui dirais demain: «Stéphane<span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[Pg 186]</a></span> -se marie.» Et elle me répondrait, en extase: -«Vous savez, François, notre fils a remué.</p> - -<p>—Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.</p> - -<p>—Car c'est un fils, j'en suis sûre...»</p> - -<p>Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. -Force m'était, par galanterie, de ne rien -lui confier qui le rassurât, mais il dut lire sur -mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. -Nous nous quittâmes, lui et moi, comme des -amis de vingt ans.</p> - -<p>Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne -cette émouvante visite:</p> - -<p>—«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... -Adolphe Courrière, oui, Adolphe Courrière en -personne, le directeur de <i>la Journée</i>. Au cours -d'un entretien à propos de la forêt et du testament -d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, -un mariage curieux, oui, très -curieux: celui du poète Stéphane, son frère, -avec l'infante Pia...»</p> - -<p>Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine -d'Yvonne était telle que je craignis de l'entendre -me dire: «Cela m'est égal. Garde pour toi ces -histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible -s'ensuivit, et dès lors l'infante, <i>la Journée</i>, -Adolphe Courrière, l'Académie, devinrent à -leur tour des sujets défendus.</p> - -<p>C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, -l'habitude de nous taire.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[Pg 187]</a></span></p> - - - - -<p>Ai-je assez souffert!</p> - -<p>Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, -vivre en face d'un fantôme muet, ou -presque, quand chaque regard, chaque minute -et chaque seconde de silence forment autant -de reproches!</p> - -<p>J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix -musicale, de son accent tout-puissant, de sa -maternité, de sa fougue, de ses richesses d'âme—puis -me trouvais soudain en face d'une femme -serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, -que j'aimais avec pitié, et dont l'attitude me disait -si net: «Tu la quittes, n'est-ce pas? Son -odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non -plus même mon enfant pour me consoler, -mais seulement l'espoir d'en revoir quelque -jour un autre... Or, ma fraîche petite fille, c'est -fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, -toi, d'où viens-tu?»</p> - -<p>Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaider<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[Pg 188]</a></span> -au moins pour moi?... Inutile. Yvonne déjà -murmurait une prière, ou partait pour l'église. -La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle -ainsi me déclarer, tu vois comment je -daigne te répondre, et où je me réfugie; -laisse-moi, allons, ne prononce même pas -un mot, et retourne là-bas, puisque tu oublies -tout.»</p> - -<p>Quelle torture, mon Dieu!</p> - -<p>Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. -Non débridée, sa plaie l'empoisonnait. -Un jour, j'entrai par mégarde dans une pièce, -où elle se trouvait seule: elle pleurait.</p> - -<p>—«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... -Tu es mal...?»</p> - -<p>Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je -n'ai même pas pu.</p> - -<p>Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la -chambre: meilleur et plus simple, il est allé -poser tout doucement sa fine tête sur les genoux -d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être... -Seulement, moi, j'ai craint la gêne, -l'incertitude, une maladresse, l'air sournois: -enfin, j'ai craint... Et ces larmes pourtant, -il me parut qu'elles eussent coulé sur mon -propre visage, et l'eussent brûlé comme du -feu!</p> - -<p>Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre -sur la pelouse de Chantilly. Telle n'était<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[Pg 189]</a></span> -point sa coutume, certes, et je me sentis encore -plus inquiet que surpris:</p> - -<p>—«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je -du plus loin qu'elle put m'entendre... Yvonne -n'est pas malade?»</p> - -<p>Elle accourait aussi vite que le lui permettait -sa corpulence. J'aperçus bientôt une expression -d'embarras maussade sur ses traits:</p> - -<p>—«Écoutez... euh... voici, je voulais vous -dire... Bref, dans l'antichambre, j'ai ramassé -cette lettre qui traînait sur les dalles... Elle se -trouve encore dans son enveloppe, quoique -celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle -sera tombée de votre poche.»</p> - -<p>Je devins assez rouge, encore que l'on ne me -déconcerte pas très facilement: car c'était une -lettre de Marie, lettre bien familière, hélas!</p> - -<p>—«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre -cette missive sur mon bureau, et voilà tout.</p> - -<p>—Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque -autre aurait pu la prendre.</p> - -<p>—Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez -lue!</p> - -<p>—Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par -mégarde, un papier couvert de cette écriture, -Dieu m'en garde!</p> - -<p>—Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse -écriture?</p> - -<p>—Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[Pg 190]</a></span> -bien la seule, à la maison, qui l'ignorerais.»</p> - -<p>Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse -Gervonier. Je songeais cependant aux -larmes d'Yvonne: le motif en était trop clair, -parbleu!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[Pg 191]</a></span></p> - - - - -<p>Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, -nous parlions un jour des divorces. M. l'abbé Duregard -est un homme jeune encore, quarante ans -peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une -grosse paroisse, bientôt évêque, et tout à -l'heure archevêque, sinon cardinal: j'ai confiance -en son avenir. Il n'y a rien en effet de -si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que -son intelligence, où les moindres ressorts -jouent sans faute comme sans bruit.</p> - -<p>—«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les -divorces, et elle est trop sage pour s'être trompée. -Avouez cependant que les annulations en -tiennent lieu.</p> - -<p>—Mais non, parce qu'elles sont très rares.</p> - -<p>—Vous voulez dire qu'on les compte par -centaines.</p> - -<p>—Mettons cent cas de conscience, très délicats -à débrouiller. Vous avez par contre des -milliers de divorces: je rends hommage aux -magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[Pg 192]</a></span></p> - -<p>—Où est la différence, quant aux jugements -rendus? Les annulations pourraient devenir -aussi fréquentes, et non moins étranges, que -nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette -mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je -crois, mon cher abbé, qu'on peut en convenir.»</p> - -<p>Et notre discussion, pour cordiale et courtoise -qu'elle fût demeurée, s'anima beaucoup. -En riant, nous nous jetions mutuellement à la -tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses, -et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, -et comme l'abbé disputait avec la plus -gaillarde âpreté, je lui dis:</p> - -<p>—«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, -mais comme ils s'en passent bien! Le code italien -n'admet qu'un seul cas de dissolution d'un -mariage, à savoir la mort d'un des conjoints. -Cependant, là-bas, quand le problème est trop -difficile, voici tout justement l'annulation à quoi -l'on songe aussitôt.</p> - -<p>—Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent -de cas bien définis.</p> - -<p>—Allons donc!... Tenez, prenons un -exemple: une femme, très riche, a épousé, -outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du -moins n'a pour vivre que sa solde, que son -traitement, si vous voulez. Or, depuis six, -sept ans ou davantage, ils n'habitent plus ensemble...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[Pg 193]</a></span></p> - -<p>Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle -preste autorité M. l'abbé ne m'a-t-il pas tout -net coupé la parole!</p> - -<p>—«Mon Dieu, vous savez, comme disait -l'hôtelier Madei, que j'ai connu à Rome: «Plus -de roses, point de sécateur...» Vous ai-je déjà -parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous -qu'en plein carême...»</p> - -<p>Et les anecdotes de se succéder l'une à -l'autre, vivement, allègrement. Il n'y avait pas -à s'y méprendre: malgré toute l'agitation de -notre entretien, l'abbé avait immédiatement -rompu les chiens, dès que j'avais voulu faire -allusion à Marie et au colonel Gianelli. Donc, -M. Duregard, confident et confesseur d'Yvonne, -se trouvait au courant de ma liaison.</p> - -<p>Bien mieux, je me rappelai cette autre fois -où, tandis que nous devisions de la détestable -invasion étrangère en France, j'avais entrepris -de défendre les femmes cosmopolites, qui -unissent en elles plusieurs races: «Les métèques -simples, déclarais-je, sont bien plus néfastes, -à cause de leurs âmes plus différentes de -la nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi -une femme un peu russe, un peu italienne, un -peu française aussi...»</p> - -<p>Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard -m'avait interrompu.</p> - -<p>—«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise.<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[Pg 194]</a></span> -C'est à elle que je dois les quelques mots de -cette langue dont je connais le sens et la prononciation. -Avez-vous entendu un dialogue en -danois?»</p> - -<p>Et comme Yvonne entrait dans la pièce:</p> - -<p>—«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.</p> - -<p>—Du Danemark», s'était hâté de répliquer -l'abbé.</p> - -<p>Point de doute, il savait à merveille. Tout le -monde savait. Et Yvonne?... Je l'offensais, je -la peinais, je l'humiliais, elle gravissait un long -calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon -une plainte, une effusion?...</p> - -<p>—«Yvonne est la discrétion même», me -répétait continuellement, avec admiration, Thérèse -Gervonier.</p> - -<p>—«Elle est excessivement fragile, me confia -un jour son médecin... Je la trouve usée, -minée, consumée, et ses nerfs me semblent à -bout. Un rien lui ferait bien du mal.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[Pg 195]</a></span></p> - - - - -<p>Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un -pauvre square entre des maisons, s'émeut dès -le premier printemps. A peine fait-il un peu -moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si -mous, si pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout -fardé, quand nos forêts n'en sont encore qu'à -s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à nous -donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi -de Paris, à cet instant qui ne dure guère: elle -se couvrait de fourrures, et allait voir au Ranelagh, -ou tout autour du champ de courses d'Auteuil, -comment les jeunes feuilles se dépliaient -en grelottant sous le soleil de mars. Elle recherchait -la solitude, craignant de se montrer, -elle naguère si svelte; car son bébé allait venir -sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout -en marchant, elle souriait et faisait des rêves.</p> - -<p>Je l'accompagnais dans ses promenades aussi -souvent qu'il m'était possible. Un jour nous -cheminions ainsi le long de cette mare d'Auteuil, -fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui,<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[Pg 196]</a></span> -sinon des convalescents, de quelques amoureux, -et de certains provinciaux des villages -voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.</p> - -<p>—«Il faut, François, me disait Marie, que ce -petit, ou cette petite sache plus tard plusieurs langues: -nous autres Russes, nous sommes donc -tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce -que l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, -à l'italien, à l'anglais, dès l'enfance. -Quand j'étais une bambine, ma mère me faisait -offrir absolument du pain sec pour mon dessert, -dès que je bégayais en russe; mais j'avais des -gâteaux et des fruits, si je les demandais en -français, en italien ou en allemand: tu penses -si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai -demandé à table: «Mami, je veux, s'il vous -plaît, que vous me donniez un peu de café.» -Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais -dire au valet de chambre, qui venait -de Paris. Ma mère vénérable ignorait ce mot: -mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: -et j'ai eu mon café. Une autre fois, je -voulais une goutte de cognac: si tu savais ce -que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! -Je fis donc ainsi défiler tous les gros mots du -valet de chambre, par gourmandise, et c'est -pourquoi aujourd'hui encore le langage des -voyous, cher, me rappelle des souvenirs de -confitures.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[Pg 197]</a></span></p> - -<p>—Avec le jeune personnage qu'on attend, -l'on devra se méfier, s'il emploie la même -méthode, diable!</p> - -<p>—Oh! je sais donc maintenant comment on -dit tous les vilains mots en italien, en russe et -en français.</p> - -<p>—Pas seulement les vilains, Marie charmante.</p> - -<p>—Oui, j'ai été très bien élevée.</p> - -<p>—On a eu tant de peine!</p> - -<p>—On a fait ce qu'on a pu.»</p> - -<p>Nous plaisantions, nous étions très gais. -Marie s'appuyait un peu lourdement à mon -bras, et je veillais comme un jeune époux sur -sa démarche ralentie et sur son corps deux fois -précieux. Soudain, rompant une de ses phrases -chantantes, elle m'a dit:</p> - -<p>—«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... -Qu'est-ce qu'il y a?»</p> - -<p>Il y avait que dans l'allée menant au petit -lac, j'apercevais Yvonne, là, devant nous, s'avançant -à notre rencontre, entre Thérèse Gervonier -et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! -Elle nous avait certainement vus, car elle était -devenue plus blanche que moi-même, en même -temps qu'elle avait saisi la manche de Thérèse, -comme pour se cramponner avant de tomber.</p> - -<p>Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, -et que devais-je faire? M'arrêter, évidemment,<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[Pg 198]</a></span> -expliquer que la marquise Gianelli -se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais -le bras afin de l'aider à marcher: mais -Marie avait-elle l'air d'une femme malade, avec -cette physionomie heureuse et ce rire mal -éteint? Puis, comment allait se comporter -Yvonne?... Et si elle se trouvait mal, car elle -était réellement livide, elle me faisait peur. -Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de -Marie: et alors, le souvenir d'Hélène... Mon -Dieu, que j'eusse voulu disparaître à l'instant, -écrasé, en cette minute horrible!</p> - -<p>Quant à Marie, elle était bien tranquille. -Voici qu'elle allait déjà vers Yvonne, résolue -à la plus paisible cordialité. Sans doute elle -s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable, -innocente et déconcertante impudence: -«Bonjour, chère madame. Votre mari a la -bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages -une femme qui se cache, et se cachera -pendant une semaine encore...»</p> - -<p>Cependant Yvonne coupa court à tout cela. -J'ai vu la pauvre femme, plus morte que vive, -étreignant follement le poignet de Thérèse, je -l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, -sans saluer, sans reconnaître—et son frêle dos, -tout courbé, semblait au point de se briser, -quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle -s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[Pg 199]</a></span></p> - -<p>Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle -fut très belle, en cette minute, et l'on pourrait -même dire très bonne.</p> - -<p>—«Je comprends fort bien, me dit-elle, que -Mme Simonin ait voulu ne pas me voir. Je serai -bientôt mère, alors qu'elle a perdu cruellement -son enfant. Va au plus vite la retrouver, François, -et la consoler. Ne lui dis pas que je suis -fâchée, ce ne serait pas vrai. Ne lui laisse même -pas croire que je l'ai remarquée. A moins qu'elle -n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je -lui pardonne. Je conçois, certes, combien elle -doit souffrir.»</p> - -<p>Que de magnanimité! C'en était un peu trop, -peut-être, et Marie ne me jouait-elle pas quelque -comédie de noblesse? Mais non, pourtant, sa -voix trahissait tant de sérénité radieuse et béatement -hautaine!</p> - -<p>Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai -Yvonne, Thérèse me dit d'un air outragé que sa -cousine était au lit, malade, qu'elle avait condamné -sa porte, ne sortirait de sa chambre ni -pour dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait -à admettre personne—«personne»!—auprès -d'elle.</p> - -<p>Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu -le droit de renvoyer cette Thérèse à ses potions -ou à son crochet, et d'entrer quand même. Je ne -l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[Pg 200]</a></span></p> - -<p>Le lendemain, même consigne, le surlendemain -pareillement. Trois jours, quatre jours se -passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin me -confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: -tout son organisme se trouve comme surmené. -Ne la contrariez pas. Elle fait une fièvre nerveuse, -qui s'éteindra.»</p> - -<p>A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant -plus, je répliquai brutalement à Thérèse:</p> - -<p>—«Assez, maintenant! Je suis chez moi, -je pense, et j'entrerai.»</p> - -<p>Or, Yvonne n'était point au lit, comme je -croyais, mais étendue sur sa chaise longue, en -peignoir: ses yeux marron avaient envahi tout -son visage émacié, si bien qu'on les distinguait -seuls, au premier abord, et qu'ils semblaient -immenses, fixes et presque insoutenables.</p> - -<p>A peine si j'eus le cœur de parler:</p> - -<p>—«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... -enfin, tu sais, depuis le jour... au Bois...»</p> - -<p>Elle fronça douloureusement les sourcils:</p> - -<p>—«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé -la moindre explication?</p> - -<p>—Je veux pourtant te la donner. C'est si -simple... La marquise Gianelli est enceinte, elle -aura revu malgré tout son poète...»</p> - -<p>Yvonne bondit, se leva presque.</p> - -<p>—«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui -t'interroge? C'est stupide!...»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[Pg 201]</a></span></p> - -<p>Puis, se laissant aller sur les coussins:</p> - -<p>—«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore -plus de peine... Je ne te prie pas de me -dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas de secrets. -Je devine toute ton existence, et tu le sais -bien: tu m'as trompée et abandonnée à l'époque -la plus atroce de ma vie...</p> - -<p>—Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai -pas abandonnée! Je n'aurais demandé qu'à demeurer -ce que je fus pour toi, un instant, quand -nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en -souviens-tu seulement?... Mais c'est toi qui -m'as éloigné par ta froideur inouïe.</p> - -<p>—Je me suis toujours montrée bonne -épouse.</p> - -<p>—Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta -faute... tu ne sais pas aimer, ma petite Yvonne, tu -n'as jamais une tendresse, une caresse... Tu ne -t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et -sur ton prie-Dieu!»</p> - -<p>Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle -brute j'étais, pourtant! Venu pour m'approcher -d'elle, pour l'apaiser un peu, s'il était possible, -voici que je la tourmentais davantage. Je m'assis -contre sa chaise longue:</p> - -<p>—«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, -Yvonne... Tu es organisée d'une certaine manière, -moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des -amitiés plus... semblables à moi-même... ou<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[Pg 202]</a></span> -moins discrètes... Mais je te le jure devant ton -Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai pas un seul -moment cessé de te chérir profondément. Ah! -tu peux me croire. Je pèse mes mots, en honnête -homme!»</p> - -<p>Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant -la vérité me sortait par tous les pores: car si, -d'une part, j'idolâtrais Marie, d'autre part ma -femme délicate et blessée m'était en effet si -chère, et me tenait tellement au cœur—oui, -certes!—ainsi qu'un autre cœur saignant et -palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie touchée, -ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation -qu'elle venait de prononcer là, les mains -sur ses yeux. Elle reprit plus doucement:</p> - -<p>—«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... -D'ailleurs je ne te ferai pas de reproches. La -Providence est juste. J'ai dû mériter un peu de -ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment -sans doute avec une frénésie... Cela m'échappe. -On ne parle pas comme on veut: moi, les mots... -certains mots... ils m'intimident... ils se gonflent -dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient -pourtant bien montés de mon âme tout de -même... Tu as l'air de me reprocher ma piété...</p> - -<p>—Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et -souvent je l'envie.</p> - -<p>—Tu ne comprends pas ce que nous appelons -l'oraison, nous autres, les tristes: ce sont<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[Pg 203]</a></span> -des phrases toujours pareilles, qu'on répète -machinalement, mais si tu savais comme on se -laisse aller, sans qu'il soit besoin de paroles, -et comme on se jette aux bras du bon Dieu, -pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il -nous envoie, et pour crier qu'on a confiance, -qu'on le sait là! Ah! c'est de l'amour, cela!...»</p> - -<p>Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque -tout de l'autre amour, celui qui est puissant, -aventureux et sublime! Il n'y avait rien à lui -répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:</p> - -<p>—«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? -Il faut me laisser, François. Je ne vais pas -causer un drame: ce n'est pas de mon goût. Il -ne saurait être question de divorce, car je suis -bonne chrétienne, ni même de séparation: je -continuerai d'habiter ici. Seulement je ne -veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons -plus nos repas ensemble.</p> - -<p>—Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...</p> - -<p>—Tu me demandes vraiment pourquoi?</p> - -<p>—Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir -deviné ma vie, et jusqu'ici tu ne m'avais pas -habitué...»</p> - -<p>Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:</p> - -<p>—«Est-ce la même souffrance pour moi, -maintenant? Tout récemment encore, je savais -ta liaison, oui... Mais à présent je verrai toujours -une figure d'enfant auprès de toi, puisque<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[Pg 204]</a></span> -la marquise Gianelli... Tais-toi! Pas de -mensonges!... Cet enfant, ce sera le tien, le -tien—et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, -ma petite fille! Je n'avais qu'une pauvre -petite, ma toute jolie petite, et elle m'a été -reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. -Il te consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, -je ne peux pas, je ne peux pas... Il me semblera -toujours que tu m'apportes le babil d'un -autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner -cela, qui est au-dessus de mes forces...»</p> - -<p>Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme -à l'agonie: je ne ramenais de toutes parts, sur -moi, qu'un vrai manteau de glace. Tout se perdait -dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau, -l'horreur de torturer la mère douloureuse, -la femme si fragile, ensuite mon bel amour, -Marie et sa joie provocante... Yvonne leva les -yeux un instant:</p> - -<p>—«Et puis cette femme, qui t'aura donné -un fruit de ton sang, ton propre sang! Un -enfant, qui vient de toi!»</p> - -<p>Le silence—atroce!</p> - -<p>—«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis -infirme.»</p> - -<p>Elle retomba, les mains jointes, priant de -toute son âme.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[Pg 205]</a></span></p> - - - - -<p>A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:</p> - -<p>—«C'est un garçon!... Venez vite.»</p> - -<p>J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier -mélange de malaise et d'émotion. Après -des années de soins et de soucis, après qu'on -a pris mille peines afin de parfaire, autant -qu'il est possible, le corps et l'âme d'un jeune -éphèbe, ou voire d'un simple galopin qui déjà -traîne ses culottes à l'école, certes l'on peut -déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, -mon propre enfant.» Mais on ne se sent -pas au même degré le père d'un bébé, et surtout -qui vient de naître. On se trouve au plus -l'associé de la maman, et encore un associé qui -ne travaille guère, une sorte de simple commanditaire.</p> - -<p>Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car -enfin, ne passant même point franchement pour -l'auteur responsable et avoué de l'enfant, je -jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[Pg 206]</a></span> -caché... Ce qui ne m'empêchait point d'avoir -le cœur bouleversé, et de l'aimer d'avance, ce -petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée -du premier cri que j'entendrais—et tout -bas, humble et déchiré, je demandais pardon -de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et -à Yvonne, que je n'avais pas revue.</p> - -<p>Dès le vestibule, Romilda, la femme de -chambre, me dit d'un air radieux:</p> - -<p>—«Il est <i>souperbe</i>!»</p> - -<p>Je montai quatre à quatre. La garde vint me -chercher.</p> - -<p>—«Tout s'est passé à merveille, et le docteur -est enchanté.»</p> - -<p>J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait -doucement. Elle avait vraiment l'aspect d'une -belle idole, au milieu de ses dentelles, une -merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux -éblouissants toutefois et comme en extase.</p> - -<p>La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je -me penchai sur les fines lèvres exsangues.</p> - -<p>—«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»</p> - -<p>La petite chose rougeaude, grimaçante et -fragile reposait dans son berceau, que surveillait -une fraîche nourrice. Voilà donc mon fils!... -J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je -m'étais dit, devant un autre berceau tout -pareil: «Et c'est là ma fille!...»</p> - -<p>Un moment, cet être minuscule déplissa un<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[Pg 207]</a></span> -peu la peau de son visage boursouflé: alors -apparurent des prunelles plutôt obscures et -quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!</p> - -<p>—«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il -a tes yeux.»</p> - -<p>Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup -d'amour dans cette phrase. Il s'y trouvait du -moins une douceur immense, et les larmes les -plus exquises de ma vie, peut-être, me sont -venues sous les paupières.</p> - -<p>De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, -secrètement, à Yvonne en deuil, qui souffrait, -là-bas.</p> - -<p>Et pourtant...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[Pg 208]</a></span></p> - - - - -<p>Les devoirs s'affrontent et se combattent, on -le sait. «Fais ceci», dit l'un. «Au contraire, -fais cela!» ordonne l'autre aussitôt. Il en est -un, le plus urgent peut-être, en tout cas le -plus doux: «Cause le moins de peine possible -à ceux qui t'entourent...» Combien de fois me -suis-je répété, dans ma détresse, ces paroles -toutes frissonnantes de pitié?</p> - -<p>Yvonne se tenait parole: pendant un mois -et plus, je ne l'ai pas vue. Elle prenait ses repas -dans sa chambre: nulle surprise, d'ailleurs, -n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci -n'ignoraient point que leur maîtresse, de -santé très délicate, eût besoin de grandes précautions. -Or je travaillais le matin, ou courais -les bois; je déjeunais à tout moment, en deux -minutes, d'un œuf à la coque et d'une côtelette; -et je dînais à neuf heures, en arrivant de -Paris—quand je rentrais pour dîner. Un tel -régime était bizarre autant qu'incommode, si -bien que je prenais mes repas tout seul. Voilà<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[Pg 209]</a></span> -du moins ce qu'autrui devait penser, ou ce qu'il -lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé -bienveillant.</p> - -<p>Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg -élégant, situé dans le plus gracieux pays de -France. Toutefois, on y a établi un golf, où viennent -chaque jour se désennuyer les hobereaux -de Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires -des belles demeures élevées parmi -ces bois charmants. Ces derniers n'ont pas une -conversation fort abondante, si bien qu'il y a -pour eux une grande consolation à pouvoir relever -de quelques fermes jugements, touchant -la conduite du prochain, leurs propos habituels -sur les cousinages, les mariages et le malheur -des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies -vont tout naturellement à la cuisine, puis -chez l'épicier, la mercière et le sacristain: c'est là -sans doute que Thérèse Gervonier les recueillait.</p> - -<p>Car j'étais dorénavant un objet de honte et -de scandale pour la pauvre fille: le dégoût -éclatait dans ses yeux, dès qu'elle m'apercevait. -Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon -compte, sans nul doute, «dans le pays», ainsi -que disaient les commères!</p> - -<p>Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire -envié: point encore quadragénaire, et déjà inspecteur -adjoint, trois galons d'argent sur mon -uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[Pg 210]</a></span> -à quarante minutes de Paris... Il ne faut pas -tenter le diable: il est trop piquant, pour plus -d'un, de relater les coquineries et voire les -crimes qualifiés d'un intendant de la République -et d'un officier de l'Institut de France. Ce -sont là de jolies anecdotes, qu'il suffit de conter -sur un certain ton amer et résigné pour paraître -finement fronder l'État.</p> - -<p>Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. -Elle entraînait souvent Yvonne à prendre le thé -devant les <i>links</i> de Vineuil, où les dames de -Chantilly tenaient leurs parlements. La grande -réserve d'Yvonne et son bon esprit lui valaient -l'absolution—millionnaire ou titrée, elle eût -atteint l'estime—de quelques hautes matrones. -Mais si l'on voulait bien oublier ainsi, avec une -extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût qu'une -pauvre petite dame, assez triste et pas trop -riche, de quelles poignées de mains trop chaleureuses -et impitoyablement compatissantes -ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette -terrible bienveillance! Au golf comme partout, -n'est-ce pas, on n'a rien pour rien.</p> - -<p>Bref, par ma faute, que je fusse présent ou -absent, que l'on fît indirectement allusion à ma -personne et à la passion radieuse qui ensorcelait -ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, -Yvonne souffrait toujours davantage—et je n'y -pouvais rien.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[Pg 211]</a></span></p> - -<p>Non!... Car enfin, devais-je rompre avec -Marie?</p> - -<p>Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête -ronde» dira qu'il l'eût fallu. Je me le disais à -moi-même tout le jour. Je me déclarais: «Marie -n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. -Tu as accompli ta besogne auprès d'elle, -ton rôle est terminé. Le petit sera riche et bien -soigné... Tu peux à présent te retirer, mon garçon, -et rentrer dans ta maison dévastée.»</p> - -<p>Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise -Gianelli, pour qui toutes les gênes entravant -le commun des mortels étaient comme -abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant -elle, et je lui eusse adressé la parole en -ces termes: «Madame, vous êtes pour moi ce -qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre -et de plus charmant. A mes yeux, vous planez -au-dessus du monde. En outre vous m'avez -fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, -et vous voulez même bien me témoigner avec -sincérité, je le crois, à moi forestier obscur et -infime, un peu de cet amour qui combla naguère -les vœux d'un poète illustre. Il ne serait -pas un homme, d'âme un peu relevée, pas un -artiste digne de ce nom, pas un délicat qui -n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous -quitte, je vous abandonne, vous et notre enfant.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[Pg 212]</a></span></p> - -<p>—Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni -quelque sujet de plainte?</p> - -<p>—Pas le moindre, bien au contraire... -N'importe, je vous laisse, à cause d'Yvonne, ma -femme.</p> - -<p>—Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon -en sa faveur, alors que je vous aime, et qu'elle -n'en a pas moins, malgré tout, la meilleure -part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, -ingrat, puisqu'elle porte ton nom, et puisque -tu la chéris profondément, je ne l'ignore pas...</p> - -<p>—Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que -notre enfant.</p> - -<p>—Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme -irrésistible me préfères-tu donc là? Elle t'aura -prodigué des marques bien éclatantes d'amour?</p> - -<p>—Rien de cela. C'est un être malheureux -et contracté, incapable d'une caresse. Elle vit, -elle a vécu entourée de dévotes et de femmes -sans prix.</p> - -<p>—Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»</p> - -<p>Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire -je ne l'avais aussi parfaitement idolâtrée! -Il y avait un air, autour d'elle, qui m'était -plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse -des belles îles pour les bêtes de ces -terres lointaines.</p> - -<p>Enfin, après avoir longtemps tenu de tels -dialogues imaginaires, je prenais le train pour<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[Pg 213]</a></span> -Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré chez Marie, -au fond de son jardin grand comme un mouchoir -et brodé de mille tulipes, que je tombais -en pleine joie. La cuisinière, la femme de chambre -Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie -et la nourrice formaient un parti dans lequel on -prétendait, non sans s'attendrir, que le bébé -ressemblait incroyablement à sa mère. Une autre -faction, composée du chauffeur et de la jeune -miss anglaise, affirmait que le petit avait sans -doute certain air de famille, rappelant fort la -marquise Gianelli, mais qu'à première vue pourtant -l'on songeait surtout au père: et le piquant, -c'était que ce père, on ne le nommait point, -par une sorte de convenance.</p> - -<p>—«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, -que c'est tout le portrait du père?</p> - -<p>—Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être -les yeux noirs, voilà tout: en quoi il a bien tort, -d'ailleurs.</p> - -<p>—Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon -fiancé aussi avait les yeux comme le charbon.»</p> - -<p>Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se -trouvait douée de cet accent «palace», qui se -transforme si aisément en tout ce que l'on peut -souhaiter de plus sympathiquement anglais. -Elle évoquait sans cesse la mémoire de son -fiancé, mort au Cameroun, «dans une exploration», -disait-elle fièrement: mais entendez<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[Pg 214]</a></span> -dans l'armée prussienne, enfin sous le casque -à pointe. Frida, mince, menue et vive, semblait -extraordinairement jeune: néanmoins, vêtue -désormais en <i>nurse</i>, elle était devenue la gouvernante -du petit, et surveillait la nourrice, solide -et austère gaillarde qui semblait avoir, en réalité, -presque deux fois l'âge de cette <i>nurse</i> pour -rire.</p> - -<p>Quant à Marie elle-même, posée entre les -deux partis en lutte, elle trahissait tantôt celui-ci, -tantôt celui-là, selon son humeur du moment: -mais tout son cœur était avec le camp -de Frida.</p> - -<p>—«Et pourtant, affirmait la femme de -chambre Romilda, le <i>bambino</i>, quand il veut -téter, se fâche déjà comme madame quand elle -attend!</p> - -<p>—Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne -pleure, que je sache.</p> - -<p>—Madame croit cela.»</p> - -<p>Cette Romilda était familière, et souriait toujours: -Marie l'aimait beaucoup, et la destinait, -elle aussi, au service particulier du bébé, car -un enfant ne doit avoir autour de son berceau -que des visages heureux. Elle considérait avec -effroi l'air si grave de la nourrice: et j'en venais -à prendre celle-ci presque en grippe, moi -aussi.</p> - -<p>Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[Pg 215]</a></span> -maintenant assez bien à une <i>nursery</i>: -il n'était plein que de hautes chaises, de voitures -à bras, de «moïses», de jouets et de hochets. -Quatre pièces au moins en avaient été -repeintes des plus fraîches couleurs: des frises -puériles et ravissantes, représentant des bergeries -et des soldats de bois, couraient sur les -murs. Il n'était question que d'antisepsie, de -laitages, de promenades savamment réglées, et -l'on n'entendait que gazouillements divers, roulades -imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient -d'égayer le précieux petit être enrubanné -et couvert de dentelles.</p> - -<p>Le baptême prochain prenait les proportions -d'un événement immense. Devant la loi, l'enfant -devait, vaille que vaille, se nommer Gianelli, -les parents n'étant pas divorcés: mais quel serait -le prénom?</p> - -<p>—«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait -Tiberge, ainsi que le maréchal, prince de La -Canée. C'est là un nom légendaire dans ma famille. -Je veux que mon fils le porte: il en est -digne.</p> - -<p>—Déjà!</p> - -<p>—Je sais donc ce que je dis. Mon fils -s'appellera Tiberge. Mais je veux aussi qu'il -s'appelle François.</p> - -<p>—Une fantaisie.</p> - -<p>—Caprice. Il faut me passer ça.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[Pg 216]</a></span></p> - -<p>—Passons... Par conséquent Tiberge-François.</p> - -<p>—Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera -encore Marie, comme sa mère.</p> - -<p>—Marie-Dorothée, en ce cas.</p> - -<p>—Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie -tout court. C'est un nom qui me fait songer à -beaucoup de tendresse, cher, Marie-Dorothée -n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»</p> - -<p>Que pouvais-je répondre, quand mon cœur -se gonflait comme un fruit gorgé de sève? -Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie -femme, certainement!</p> - -<p>Et bientôt elle reprenait:</p> - -<p>—«Puis, dans un an ou deux, je mènerai -notre Tiberge en Russie, afin de montrer à sa -grand'mère combien il sera beau!»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup -tout ce bonheur?</p> - -<p>Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, -peut-être: «Adieu, je ne t'aime plus, ma chère, -je ne suis plus en goût.»</p> - -<p>Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût -pas été trop laide, en effet.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[Pg 217]</a></span></p> - - - - -<p>Vers le temps où l'on commença de promener -plus longuement Tiberge-François-Marie Gianelli, -mon fils, voici ce qui arriva.</p> - -<p>Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître -à table. Je ne sais pourquoi, et l'on pense -bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il ne m'est permis -que de supposer, mais j'imagine qu'une si -longue retraite aura semblé un peu «théâtre» -à son goût très pur. Elle avait un cœur étrangement -susceptible, que le romanesque blessait.</p> - -<p>Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois -haussé pieusement les épaules, en songeant que -toutes ces fadaises n'importent guère au salut, -en somme, et que les pires contraintes sont des -mortifications particulières, dont une bonne -chrétienne doit plutôt remercier le ciel que -d'en témoigner à autrui une rancune exagérée. -Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours -presque tout ignoré d'Yvonne, hélas!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[Pg 218]</a></span></p> - -<p>Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts -dans la salle à manger.</p> - -<p>—«Il y a du monde? ai-je demandé à la -femme de chambre.</p> - -<p>—Madame a dit de mettre son couvert et -celui de Mlle Gervonier.</p> - -<p>—Ah?... Bien.»</p> - -<p>Et peu après Yvonne est entrée, suivie de -Thérèse. Mon premier mouvement eût été de -me jeter vers elle, et de lui crier: «Merci!...» -Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres -tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi -de voir ma femme si pâle et si vieillie—elle -n'avait pas vingt-sept ans!—que je demeurai -muet sur place.</p> - -<p>Elle me dit légèrement, en détournant les -yeux: «Bonjour, François», et s'assit sans plus -attendre. Puis nous parlâmes du temps, de la -forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait -près de la gare. Ce fut seulement après dix -minutes, peut-être, qu'elle fit, en enchaînant -deux phrases: «Il valait mieux déjeuner et -dîner à table. C'était trop incommode pour le -service.» Et rien de plus.</p> - -<p>Vers le dessert, je signalais d'imbéciles -coupes d'arbres, que la commune de Lamorlaye -ne cessait d'ordonner çà et là.</p> - -<p>—«Il y a, disais-je, tout un rang de saules -charmants et de peupliers qui est vendu. Ils<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[Pg 219]</a></span> -vont y mettre la cognée. Vous devriez aller -voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.</p> - -<p>—Nous irons. Tu photographieras les condamnés, -Thérèse: c'est un souvenir.»</p> - -<p>A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. -Il me parut d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras -autour de la table. Ainsi, Thérèse faisait -maintenant de la photographie? Elle possédait -un appareil?... Rien de si naturel, assurément. -Toutefois je n'en avais encore jamais entendu -parler.</p> - -<p>N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, -et presque aussitôt je n'y songeai plus. -Nous causâmes ensuite d'une route neuve, des -incendies de Chantilly, des pompiers, que -sais-je?... Après quoi, Yvonne me quitta, toujours -calme, toujours froide—et bientôt je -roulais vers Auteuil.</p> - -<p>Là je trouvai Marie en contemplation: assise -sur un fauteuil bas, elle regardait, émerveillée, -le poupon Tiberge qui pleurnichait doucement -sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir -cerise brodé et doublé de violet évêque, elle -étincelait dans cette chambre jaune et blanche, -elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.</p> - -<p>—«Je suis donc si contente, me dit-elle, -parce que Tiberge sera certainement beau. Mais -oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu, d'ailleurs,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[Pg 220]</a></span> -qu'il soit splendide! Vous verrez, cher—à -cause de la nourrice, elle ne me tutoyait pas—vous -verrez quelle merveille, et chacun verra, -plus tard. Il sera de ceux qu'il faut aimer -aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains -s'inscrit très clairement sur leur visage, et il -faut être bien étourdi, ou regarder bien mal, -pour prétendre qu'on ne doit pas juger les gens -sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à -son aïeul le grand maréchal—ou à l'Empereur! -Dès maintenant, d'ailleurs, on le remarque.</p> - -<p>—Je n'en suis pas surpris.</p> - -<p>—Vous prononcez cela avec votre insupportable -petit ton démodé... Oui, M. Adolphe -Courrière aussi, qui est très vieux, se moque -toujours... Mais interrogez nounou que voici, -tenez! Demandez-lui si, pas plus tard qu'avant-hier, -une dame n'a pas sollicité qu'on lui laissât -faire la photographie de Tiberge. Répondez, -nounou.»</p> - -<p>De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: -voici donc la seconde fois qu'il me surprenait -ainsi, aujourd'hui même.</p> - -<p>La nourrice offensée me regarda sévèrement:</p> - -<p>—«Pourquoi donc que Monsieur ne veut -pas croire ce que Madame lui dit? C'est vrai -comme le bon Dieu que sur une pelouse de la<span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[Pg 221]</a></span> -Muette, au Bois, une dame était en train de -prendre des photos, avec un kodak, et que -moi, je marchais de long en large avec bébé, -dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous -regardions la dame, qui venait d'arriver là derrière, -elle s'est présentée devers nous, très -poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la -miss, voici un beau bébé. Voulez-vous que je le -photographie?» Mlle Frida, du premier coup, -était interloquée. Mais moi, j'ai jugé qu'on trouvait -le petit tout beau, et que Madame serait -contente, et je lui ai arrangé son voile pour -qu'on tire bien ses veux, vu que c'est ce qu'il a -de mieux.»</p> - -<p>J'étais bouleversé par un étrange soupçon.</p> - -<p>—«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas -dû. Quelqu'un, en somme, que vous ne connaissiez -pas... Et comment était-elle, cette personne? -Décrivez-la-moi.</p> - -<p>—Monsieur, c'était une bonne dame très -bien. Ah! bien sûr, pas mise comme Madame, -ni aussi plaisante... Mais très bien.</p> - -<p>—Grosse?</p> - -<p>—Pas une astèque non plus. Elle était -comme qui dirait trois fois moi. Une femme -d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne -peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les -foies, Monsieur doit bien le comprendre.»</p> - -<p>Semblais-je donc à ce point troublé, que<span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[Pg 222]</a></span> -Marie me demanda gaîment si, à mon tour, je -craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par -amour?</p> - -<p>Ma première course, le lendemain matin, -fut de descendre chez le plus proche photographe -de Chantilly, qui demeurait à côté de -mon logis. Je pris un air bien détaché:</p> - -<p>—«C'est vous, lui demandai-je, qui développez -les clichés de Mlle Gervonier?»</p> - -<p>Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, -ou qu'il n'éludât la question. Or, à mon -grand soulagement, il sourit avec complaisance:</p> - -<p>—«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.</p> - -<p>—Je voudrais une épreuve de ce cliché fait -tout récemment, et qui représente un bébé dans -sa voiture. Vous avez encore la pellicule? -Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.</p> - -<p>—Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. -Veuillez attendre un moment...»</p> - -<p>Il était parti vers son laboratoire. Certes, -Thérèse connaîtrait ma démarche: eh bien! -je la prierais une bonne fois de cesser ses -besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt -n'était pas d'insister, non plus que celui -d'Yvonne: pourquoi risquer un éclat, ou quelque -scandale?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[Pg 223]</a></span></p> - -<p>Le photographe revint bientôt, me tendant le -cliché: en effet, voici Tiberge parmi ses dentelles, -je reconnaissais ses yeux clignotants -sous son front surpris, sa minuscule bouche -ouverte...</p> - -<p>Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une -vague commande au photographe: j'aurais sangloté -sous ses yeux! Ainsi donc, secrètement, -humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne -envoyait faire par fraude le portrait de ce petit, -afin de le voir au moins, et qui sait? de chercher -sans doute quelque douloureuse ressemblance...</p> - -<p>Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je -me sentais comme écartelé. Je souffrais trop.</p> - -<p>Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus -bien fermement à mettre un terme à ce douloureux -martyre. Le calvaire d'Yvonne n'avait que -trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. -Mais d'autre part, il eût été indigne que Marie -se vît abandonnée, ou injustement offensée... -Que faire, enfin?</p> - -<p>—«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon -brutal ami Denis Claudion, une belle ruse, une -terrible et cruelle ruse... s'il le faut!»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[Pg 224]</a></span></p> - - - - -<p>J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, -mon fils. J'y assistai en invité, car je ne -m'y trouvais ni comme père, ni même—par -décence—comme parrain. Le député Fata, -de passage à Paris, et grand ami de la marquise -Gianelli, avait accepté de remplir cet office. -Quant à la marraine, elle n'était autre qu'Isabelle -Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange -des <i>Sabots</i>: elle et Marie s'aimaient extrêmement.</p> - -<p>Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle -ailleurs qu'à la scène, s'était honnêtement vêtue -de violet et d'amarante, et souriait de toutes ses -dents si fraîches sous un petit pétase de tulle -également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. -Mme Isabelle apportait une bonhomie -joyeuse à contrefaire la maman, donnant des -avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, -ce qui ne l'empêcha point de réciter son credo -avec une gravité saisissante pendant la cérémonie.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[Pg 225]</a></span></p> - -<p>Par contre, le député Fata se fût trouvé fort -empêché d'en faire autant, n'ayant eu que trop -loisir d'oublier les textes sacrés durant les cinq -ou six années qu'il avait consacrées à une politique -terriblement anticléricale au Parlement -italien. Néanmoins, un peu ému de se voir debout -et tête nue dans une église, il tint à y -surprendre quiconque par son recueillement, -et ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura -point par moments. En somme, pleurer n'est pas -voter.</p> - -<p>Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche -de déesse qui danse, et la ligne admirablement -heureuse et svelte de ses hanches -qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, -serrant sa robe à fines rayures. Autour de son -cou charmant, elle avait noué un foulard rouge, -qui lui servait de col: une <i>cow-girl</i>.</p> - -<p>Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie -Gianelli, mon fils? C'était bien l'enfant Jésus -tel qu'on le promènerait dans une procession à -Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons, -un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria -seulement pas une fois, mais se montra paisible -en ses atours splendides. Je crois, oui, je -crois avoir rencontré plusieurs fois le regard -stupéfait de ses yeux mobiles, ses yeux décidément -bien noirs à présent... Me suis-je -trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait<span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[Pg 226]</a></span> -volontiers: il est vrai que je guettais si -jalousement la moindre trace d'attention au fond -de ces pupilles légères!</p> - -<p>—«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, -le parrain à mon oreille... Ces cérémonies -me touchent jusqu'au fond du cœur.</p> - -<p>—Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, -de parler contre elles.</p> - -<p>—Non pas, non pas!... Je veux seulement -que le Saint-Père vienne voter, à Rome, comme -le premier citoyen de son quartier, voyez-vous. -Je suis un esprit évangélique, au contraire: or -il faut rendre à César tout ce qui est à César. -Mais le son d'une cloche me donne les larmes, -et si je me rappelais toutes les prières, je les -réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. -Ce serait pour le plaisir.»</p> - -<p>Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. -Marie avait orné sa table avec des fleurs -corail et blanches. D'un bout à l'autre couraient -des guirlandes de cerises, et sur la nappe des -branches d'orchidées candides semblaient s'élever -au milieu de pivoines pressées, puis retomber -et neiger mollement en ces coupes écarlates. -Je prétendis rappeler poliment à Mme -Isabelle son fameux costume incarnat du premier -acte des <i>Sabots</i>. Mais elle poussa de -véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[Pg 227]</a></span></p> - -<p>—«Oh! surtout, n'allez pas me parler -théâtre!»</p> - -<p>Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se -lança dans une appréciation fiévreuse de différents -modèles pour les voitures d'enfant.</p> - -<p>Cependant la vue de tout ce rouge, marié -triomphalement à tant de blanc, excitait beaucoup -l'esprit ardent du député Fata:</p> - -<p>—«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient -le visage de Sylla, quand ce dernier -faisait le siège d'Athènes. Tous ces <i>greculi</i> montaient -sur les murailles, et insultaient le terrible -général en le comparant à une mûre roulée -dans la farine... Lui, cependant, prit la ville, et -fit bien.»</p> - -<p>Fata nourrissait en effet une haine furieuse -contre les Grecs, avec lesquels il déclarait que -l'Italie devait en finir une bonne fois. «Des -schismatiques!» répétait-il avec mépris.</p> - -<p>Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait -pour le remaniement de la Méditerranée—je -crois qu'il voulait Nice, entre autres, -et peut-être Marseille,—et que Mme Isabelle -eut dit à Marie tout ce qu'elle savait -touchant les voitures d'enfant, les bouillies, -les premiers pas et les premières dents, le -moment vint de se séparer: ce ne fut pas -toutefois sans avoir admiré une fois de plus les -cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême.<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[Pg 228]</a></span> -La marraine et le parrain s'étaient montrés -généreux, et j'avais fait de mon mieux. -Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque -anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier -d'or; les deux précieux bibelots reposaient -mystérieusement sur un coin de la table. Et -chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»</p> - -<p>—«Cela vient d'Italie», répondit simplement -Marie.</p> - -<p>Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant -laissé partir Mme Isabelle avec le député, j'interrogeai -Marie:</p> - -<p>—«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? -Y a-t-il un secret?</p> - -<p>—Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté -ici ces deux brimborions. Seulement, si quelqu'un -veut croire à un don du colonel Gianelli, -eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne -dirai pas le contraire. Je ne dirai rien.</p> - -<p>—Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata -ne vont pourtant s'imaginer que le colonel est -le père de leur filleul.</p> - -<p>—Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: -«Je vis séparée de mon mari, vous ne l'ignorez -pas, mais je m'adresse à votre amitié pour -baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque -je n'ai pu divorcer, selon la loi. Ne me posez -aucune autre question.» Ils se sont montrés<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[Pg 229]</a></span> -discrets et affectueux. Je leur en suis profondément -reconnaissante.</p> - -<p>—N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...</p> - -<p>—Mon Dieu, François, combien tu es modeste -pour Tiberge! Moi, je veux qu'il ait tout -ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en effet -tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à -mon bien-aimé père, déjà riche: alors je vais -tâcher de devenir encore plus riche, pour Tiberge. -Je lui donnerai plus tard tous les maîtres -possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes -les sciences, tous les talents. Je m'efforcerai -qu'il connaisse aussi tous les bonheurs, mon fils -admirable!... Et afin que sa naissance même ne -lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà -à laisser entendre—au hasard, tant pis!—que -le colonel le verrait sans colère, puisqu'il -adresse de Turin un cadeau... ou du moins je -permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... -Tu me sais libérée de toute croyance. Je -m'étonne devant quiconque a la foi: cela ne me -semble pas concevable. Pourtant voici mon fils -baptisé chrétiennement, afin qu'il ne puisse -même pas me faire grief plus tard de lui avoir -épargné cette cérémonie, si un jour il y tient... -s'il veut aller à l'église...</p> - -<p>—Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?</p> - -<p>—Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la<span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[Pg 230]</a></span> -messe, comme je le conduirai en Sorbonne, et -comme aussi aux courses et au stade, à Rome -et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement -heureux: et je désire qu'il choisisse la -façon dont il préférera être heureux, donc, -cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»</p> - -<p>Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand -chagrin, ou plutôt un découragement immense. -Je me sentais si loin de ce petit, mon fils, à qui -l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout -cela m'échapperait, passerait bien au-dessus de -moi, et s'envolerait au delà de mon pauvre -coin de France. Je flairais de nouveau, parmi -les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette -bouffée de «bon plaisir» russe, d'art cosmopolite -et de luxe raffiné, qui eussent bien -mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane -Courrière, qu'à celui d'un forestier -obscur et modeste... Et cependant, mon premier -enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second... -Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra -même pas me nommer.</p> - -<p>Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon -souvenir éblouissant, ma compagne merveilleuse, -mon amie de prix, ma femme, ma seule -femme... car l'autre!... Avec quel enchantement -je m'abandonnais à la musique adorable -de ses <i>donc</i>, de ses <i>exactement</i>, de ses <i>cher</i>, au<span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[Pg 231]</a></span> -bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses -belles mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent -que Tiberge était né, sinon son affection -parfaite et quelques riantes caresses, quand -son caprice le voudrait? J'allais par conséquent -passer ma vie agenouillé devant cette insoucieuse -idole—alors qu'Yvonne douloureuse -pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque -minute, par notre faute encore, évoquait le -deuil irréparable...</p> - -<p>Allons! assez, maintenant! Je me rappelai -encore les paroles de cette sympathique brute de -Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, commence -immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et -puis ces mots également: «Une belle ruse, une -audacieuse ruse de guerre... le courage indomptable -qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au -bout, et la mener à bien!...»</p> - -<p>Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, -quitter Marie, et puisque, d'autre part, il m'était -intolérable de torturer davantage Yvonne—eh -bien! il me fallait donc prendre mon parti. -Marie, profondément aimée, me tenait par toutes -les fibres de l'âme et toutes les papilles de la -peau. Et il y avait Tiberge... Bon! le sacrifice -serait atroce, et j'en mourrais, à la longue... -Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux -flétris d'Yvonne et ses traits de martyre, sa -silhouette déjà cassée, son pas furtif sur le<span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[Pg 232]</a></span> -chemin du cimetière... Marie, d'autre part, -berçait son fils—notre fils—entre ses bras, -elle n'avait plus besoin de moi: mon devoir -était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» -Mais oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et -me voici.</p> - -<p>Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, -depuis longtemps, et ma tendresse pour elle -s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot -abominable: «C'est mon devoir...» En outre, -elle est fine: elle va hausser l'épaule, ou se -méfier.</p> - -<p>Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons -bien.</p> - -<p>Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la -vilenie?...</p> - -<p>A moins cependant qu'elle ne me chasse -elle-même, ou ne s'en aille la première, railleuse, -en détournant la tête...</p> - -<p>Et Tiberge?</p> - -<p>Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, -il vivra très heureux, très riche... Au lieu -que l'aînée, hélas!... toute pâle et menue entre -deux brassées de fleurs...</p> - -<p>Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, -devant ma seule conscience, pour cette douloureuse -et close Yvonne, je renonce à tout ce que -je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des -heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[Pg 233]</a></span> -volonté est forte et affûtée, comme une épée. -Je vais faire, avec cette arme-là, tout ce que je -dois faire. Et je commence sur-le-champ.</p> - -<p>Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt -rentré à Chantilly, j'ai pris dans ma bibliothèque -un excellent ouvrage, paru cette semaine, sur -les jardins à la française, et l'ai fait porter à -M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager -celui-ci à lire en ses moments perdus ce volume -traitant d'une matière qu'il entendait parfaitement. -De fait, M. Duregard, premier vicaire de -Chantilly, connaissait mieux que quiconque les -plantes de parc et la décoration des parterres: -il m'avait vingt fois surpris à ce sujet.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[Pg 234]</a></span></p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[Pg 235]</a></span></p> -<p>L'abbé Duregard me remercia cordialement. -Il eut bientôt lu ce livre, dont nous parlâmes -avec plaisir, en nous promenant de long en -large sur la pelouse de Chantilly, en vue du -parc. Fils d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille -transformé tout un canton en parc, établi -des terrasses, creusé des tranchées, fait courir -partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et -quant aux plantations, c'eût été son triomphe. -Hâtons-nous d'ajouter qu'il eût joui de ce -triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon -prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses -divines d'abord, puis la charité, la politique, les -personnalités, puis les jardins et les forêts, les -animaux, et lui-même enfin. Malgré cette parfaite -humilité, cependant, il ne levait pas les -yeux au ciel afin de proclamer son indignité. -Non, tenez l'abbé Duregard pour un homme -doué de qualités simples et fortes. Il avait -trente-cinq ans à peu près, une carrure et des -yeux perçants. Ajoutons qu'il s'en servait, et -regardait bien.</p> - -<p>Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. -Tant à table, chez moi, qu'au cours de plusieurs -rencontres, nous avions fréquemment traité à -cœur ouvert, et gaîment, maintes questions -inoffensives, telles que sylviculture, fantaisies -d'autrui, carrières, fortunes, et politique surtout: -tous entretiens sans danger, même le dernier, -entre interlocuteurs qui font attention aux -paroles dont ils usent, ce qui n'est point si difficile.</p> - -<p>Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, -à savoir la charité, que l'abbé pratiquait -à merveille, mais dont il ne soufflait mot; et -la religion, touchant laquelle il n'eût toléré -qu'à regret la moindre retenue dans ses propos. -Or il savait que je n'avais pas la foi. Je n'éprouvais -seulement pas un soupçon de curiosité -envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient -des manières de dilettantes, peut-être un peu -aigris, dont il n'eût pas été convenable de constater -l'obstination, devenue vénérable par la -force des siècles et une immémoriale poésie; -ou plutôt ils me produisaient l'effet de byzantins -qui conservaient un intéressant trésor de -traditions; ou encore je les voyais comme des -puristes, en quelque sorte, parlant une langue -savante, mais d'une syntaxe assez archaïque et<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[Pg 236]</a></span> -vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils -me représentaient un parti politique, et une -force dans l'État.</p> - -<p>Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un -Credo qui durait si longtemps, voilà tout. Il y -avait trop d'articles de foi, trop de noms propres, -trop d'histoires saintes. Cette Providence était -méticuleuse à mon gré, elle établissait son -compte, elle demandait des arrhes... D'autre -part, j'admirais si humblement la bonté, le courage -et la patience—les trois vertus sublimes -des héros—que je me révoltais, indigné, -contre la vile notion du Paradis. Eh quoi! une -récompense, une si exacte récompense, un prix -d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?... -Comme s'il y avait rien de plus -noble au monde qu'un acte d'abnégation accompli -par volonté pure, et devant le seul tribunal -de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre -idéal de salariés ou de prêteurs à la petite -semaine.</p> - -<p>Joignez que la nécessité d'une religion révélée -ne me semblait pas indispensable à ce que -le monde vivant pût aller son train... Aussi -bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, -justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, -en face de l'émotion toute-puissante? -Est-ce qu'un raisonnement a la moindre importance, -quand le cœur sursaute et frissonne? Si,<span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[Pg 237]</a></span> -l'espace d'un instant seulement, j'eusse soudain -frémi d'amour ou de charité dans le silence -d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé cent raisons -pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention -divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, -dans nos affaires d'ici-bas: l'esprit est -un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.</p> - -<p>Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je -n'avais ressenti apparence d'émotion ni devant -un autel, ni sous la voûte d'une église. Bien -pis, je n'aimais pas les églises: entendez que -je ne les aimais point d'amour, bien que je -comprisse leur beauté. J'aurais pu définir ce -qu'il est juste et raisonnable d'admirer dans -une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas -agréable. L'ayant saluée respectueusement, je -n'y revenais pas. Je n'avais nul plaisir à voir -une ogive: il faut bien appeler les choses par -leur nom.</p> - -<p>Assurément les clochers de campagne chantent -leurs prières avec des voix d'anges dans -les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les -clochers font partie des arbres, de la brume, -des champs, du ciel: ils jouent avec les nuages -et les hirondelles, ils sont divins. Mais à l'intérieur -de l'église, sous le clocher, quelle tristesse, -et que de contraintes!</p> - -<p>Il me souvenait encore de certaines minutes, -tant à Rome qu'en Sicile ou à Pestum, et à Ostie,<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[Pg 238]</a></span> -ailleurs encore: devant ces poignants vestiges, -devant des marbres où souriait et s'élevait depuis -des siècles, et pour l'éternité, toute la -beauté du monde, comme je me sentis trembler, -en proie au démon de la perfection, la -gorge contractée, les artères battantes!... Un -rien, une nuance seulement de cette fièvre -sacrée, que j'eusse éprouvée un jour devant un -autel, et le lendemain peut-être, j'entendais -la messe.</p> - -<p>Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. -L'odeur des églises, les saints de plâtre, les dévotes -et leurs yeux furieux, tout me repoussait. -Et la religion ne m'apportait rien que langueur, -ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé -Duregard, répétons-le, était très avisé: il avait -deviné sans peine mon déplaisir. D'autre part, -il n'eût point aisément consenti à parler des -choses divines avec réserve: de sorte que par -courtoisie, nous n'abordions aucun sujet qui pût -nous amener à cette extrémité. Si jusqu'à présent -je m'étais félicité de cette double prudence, -il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager -l'abbé dans l'entretien que je souhaitais?</p> - -<p>Nous regardions le petit château, celui du -seizième siècle, si délicatement découpé, et -posé sur l'eau comme un coffret:</p> - -<p>—«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur -l'abbé?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[Pg 239]</a></span></p> - -<p>—Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu -du parc.</p> - -<p>—Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, -l'imitation de Notre-Maître Le Nôtre... Vous -avez bien raison, d'ailleurs, et Le Nôtre est le -dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.</p> - -<p>—Il ne pouvait mieux faire.</p> - -<p>—Certes. Et puis, le grand gala des parterres -et des façades, le bal des statues, la procession -des charmilles, le carrousel des bosquets, il -faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. -Dans notre Valois, un peu de laisser-aller ne -nuit pas: le pays porte volontiers ses parcs de -guingois sur les collines, et ses châteaux négligemment -piqués parmi les bois. C'est une contrée -ombreuse et gracieuse, où l'apparat ne -convient guère. De même la Bretagne, tenez... -Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?</p> - -<p>—J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois -été le voir, quand j'étais gamin, avant d'entrer -au séminaire.</p> - -<p>—La côte admirable! A droite, Saint-Malo, -Cancale! A gauche, Bréhat, Ploumanach, Trégastel, -le fouillis des îles et des rochers, entre -lesquels s'est si adroitement glissée la mer!... -J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour -de Lannion et de Tréguier. Mélancolique -Tréguier, blottie à l'ombre de sa petite cathédrale<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[Pg 240]</a></span> -rose, qui est «pauvrette et ancienne»... -Mais quel burlesque monument l'on a élevé -au pauvre Renan! Le malheureux s'affaisse, -obèse et fatigué, sous une Athènè de bronze, -raide comme un lampadaire. Mieux eût valu -ne laisser, comme témoin de son passé breton, -que sa petite et simple villa de Perros-Guirec... -Je souhaite que les circonstances vous -envoient un jour dans ce coin de Bretagne; il -est varié, fin et doux, comme notre Valois, mais -bien plus triste pourtant.</p> - -<p>—Je le souhaite également, vous m'en donnez -l'envie. Souffrez cependant que je ne vous -promette pas d'éprouver la même émotion que -vous en évoquant les souvenirs d'un des plus -grands ennemis qu'ait eus l'Église.»</p> - -<p>Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il -se mettait en garde: mais n'ayant amené le -nom de Renan qu'afin de me faire contredire, -tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris -en souriant:</p> - -<p>—«Il est vrai que le grand exégète argumenta -très adroitement. Mais que vous importe, -monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa pensée -s'affaiblira—comme toute pensée humaine—sinon -son charme. Or l'Église est éternelle, ne -l'enseignez-vous pas?... Je crois que tout en -condamnant son œuvre, le meilleur chrétien -peut rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[Pg 241]</a></span> -pas des circonstances atténuantes? Nous savons -de lui plus d'une page qu'un évêque ne renierait -pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de -Renan, comme celui-ci le raconte lui-même: «Il -a écrit sur Jésus autrement qu'on ne doit; -mais il a bien parlé de saint François d'Assise. -Saint François le sauvera.»</p> - -<p>Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse -route. L'abbé retenait visiblement ses paroles. -Je l'entendis seulement murmurer—et ce murmure -n'était dicté que par la politesse, afin -d'éviter un silence désobligeant:</p> - -<p>—«De mauvais jeux intellectuels.»</p> - -<p>Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» -s'est transformé en blâme, presque en offense: -l'on en use pour qualifier plus que sévèrement -l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit -pas aux conclusions que l'on préférerait.</p> - -<p>Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: -j'avais une détestable note dans sa pensée, et -si j'eusse persisté à le vouloir entretenir, dès -le début, des plus hautes inquiétudes humaines, -il m'eût instinctivement traité en adversaire; -ce qu'il ne fallait précisément pas.</p> - -<p>Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher -de lui. J'ai pris un chemin bien plus court, -et le bon. Sans insister, laissant là tous les -livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que -j'avais visité Auray, un jour de pèlerinage.<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[Pg 242]</a></span> -C'était le conduire à me citer Lourdes, où je -n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux -ou trois ans. Il me décrivit très volontiers la -basilique, la grotte, les hôtels, la foule des pèlerins, -les malades.</p> - -<p>L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout -en discourant.</p> - -<p>—«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser -là ses béquilles. Son père pleurait de joie. -C'était un spectacle extrêmement émouvant.»</p> - -<p>Or mon visage se révélait à cette minute -comme éperdu d'attention: j'écoutais l'abbé, -sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous -mes yeux.</p> - -<p>Nous convînmes de faire ensemble, assez -souvent, un tour en forêt.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[Pg 243]</a></span></p> - - - - -<p>On me dira: «Mais voilà bien des histoires. -Quoi! faut-il tant de préparatifs pour se convertir? -Il en va plus simplement. Sans s'estimer -à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi -de son enfance, s'agenouille tout bonnement, -un beau jour, dans la plus humble des chapelles, -puis demande au prêtre le plus proche de l'entendre -en confession, et c'est tout. Pas tant de -finesses ni de cérémonies. Un directeur, attentif -et expérimenté, un pénitent modeste non -moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. -La porte de l'église est sans verrous, -il n'y a qu'à la pousser, elle s'ouvre aussitôt, -et ne fait aucun bruit.»</p> - -<p>Oui, certes. Toutefois je voulais justement -que mon retour au bercail—l'on s'exprimerait -ainsi—ne se fît pas avec une telle bonhomie. -Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. -Je sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages -trouver l'abbé Duregard en lui disant: -«J'éprouve un grand trouble, et l'église m'attire»,<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[Pg 244]</a></span> -il eût paisiblement classé mon cas parmi -les heureuses nouvelles, et après en avoir -rendu grâces à la Providence, eût observé sur -ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si -parfaite, si aisée, si élégante même, à force de -naturel. Ce qui venait à l'encontre de tous mes -souhaits.</p> - -<p>Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, -s'il avait assisté, heure par heure, aux étapes de -ma conversion. Non afin de s'en attribuer le -mérite, assurément: l'abbé Duregard avait -l'âme trop haute, encore une fois, pour s'attarder -aux pauvres mouvements de la vanité, celle-ci -fût-elle la moins frivole et la plus justifiée. -Mais sans doute penserait-il voir la main divine -qui me poussait petit à petit vers le port: et ce -serait, de sa part, faire œuvre pie que de constater -cette merveille, et que de s'en féliciter. -Ce serait seconder les desseins de Dieu que -de suivre avec ferveur le beau travail spirituel -qui allait s'accomplir en moi, jour après -jour. Le coup de théâtre se fût-il produit en -quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on -n'y songeait plus guère: tandis que l'abbé -devrait trembler longtemps pour la conversion -du pécheur, en observant celle-ci qui germait -peu à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. -Certainement il ne croirait pas que ses prières -seules pussent secourir ma faiblesse. Dès lors,<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[Pg 245]</a></span> -ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que -j'étais aux oraisons de Thérèse Gervonier, par -exemple? Et Thérèse, que ne serait-elle pas -capable de confier ensuite à Yvonne, sous le -sceau du secret?</p> - -<p>En un mot, quelque brusque événement -frappe, s'impose, c'est un fait accompli, on l'enregistre, -et l'on attend du nouveau. Par contre, -l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et -s'y colore doucement: ainsi la buée dont naîtra -tout le crépuscule, d'où sortiront l'orage et -son fracas, ou qui nous donnera le frisson de -l'aube, suivi du jour en sa fleur.</p> - -<p>C'est au cours de nos promenades avec l'abbé -Duregard que j'ai surtout tâché d'amener ce -dernier à deviner mes inquiétudes. Il me souvient -du <i>Voyage autour de ma chambre</i>, comme -de tant d'autres «voyages» analogues, ceux-ci -autour d'un fauteuil, ceux-là autour d'une -table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits -y font mention de toutes choses, et philosophent -de la sorte sur Dieu, l'homme et le -monde à propos d'une mouche, d'un crayon, -d'un verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. -Ce genre est usé; cependant j'intitulerais -volontiers «Voyage autour du champ de -courses»—à Chantilly, on dit «la pelouse»—les -péripéties de ma conversion; j'entends -les péripéties morales, toutes celles enfin qui<span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[Pg 246]</a></span> -ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement -ne le pouvaient, mais encore ne le devaient.</p> - -<p>Le voyage autour de la pelouse... que de -littérature, et que d'apprêts! Ah! soit, mais -y avait-il ombre de sincérité en ce que je tentais -là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue -et ma tristesse, quand je rentrais au logis. -Il y avait mon bel amour compromis et souillé -par des fourberies. Il y avait mon petit Tiberge -perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... -O ma conscience et ma fierté, je -vous offre tout cela, tout cela!</p> - -<p>Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une -rose encore fraîche. Elle avait dû choir tout à -l'heure d'un corsage ou d'une main gantée: -elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:</p> - -<p>—«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. -Je ne dis pas cela parce que c'est une rose. Un -nénufar ou un œillet m'inspireraient la même -pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause -de la grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, -toute seule. Il ne faut rien de plus sous le ciel -du Valois. Que les cascades de plantes folles -retombent et bondissent au soleil d'Espagne, -de l'Orient ou des Tropiques! Qu'il y ait des -palais surchargés de pierraille à Naples, et des -Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici -nos paysans sont plus délicats: le décor d'une<span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[Pg 247]</a></span> -campagne toujours fine a dû leur aiguiser le -goût. Voyez leurs maisons, aux alentours, -à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, -comme c'est simple! Quatre murs, et un rosier -qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon un rosier, -mettez une glycine, ou un cep de vigne. -Même à Senlis, les vieux hôtels ne sont ainsi -parés que d'un bout de dentelle, leur balcon. -Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente -sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement -devant l'herbe ou le blé. L'on ne -peut orner une telle contrée, sinon avec une -fleur de place en place—par exemple cette -rose, tenez, tombée d'aventure à nos pieds, sur -la pelouse.»</p> - -<p>L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des -horreurs dans Chantilly.</p> - -<p>—«On bâtit des villages, des maisons à -étages. On laisse des papiers gras dans la forêt. -L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.</p> - -<p>—Bon! un grossier maçon nous a infligé ce -palace, et de la canaille touriste se croit tout -permis chez nous, j'en conviens: mais avant -de gâter tout à fait le domaine, bien du temps -passera, cependant! Et puis, si vous voulez -humer le vrai parfum du pays, il faut surtout -errer dans les villages, et suivre les lisières -des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur -les ponts ébréchés... Connaissez-vous Loisy?</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[Pg 248]</a></span></p> - -<p>—Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je -ne connais que Chantilly. Pour nous autres, -l'univers s'arrête aux potagers de nos paroissiens.</p> - -<p>—Loisy est un hameau de vingt bicoques. -Gérard de Nerval y fait vivre sa paysanne invraisemblable, -nommée Sylvie, en même temps -qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. -Mais elles sont néanmoins charmantes, -les vingt bicoques de Loisy: chacune porte -sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense -que certaines aussi, l'automne venu, arborent -un jabot d'écarlate, j'entends de vigne -vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire -toute cette harmonie. Il y a pourtant un bel -ordre dans le monde, et les rustres «coupeurs -de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y -prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes -dans le style de leur terroir...»</p> - -<p>Mon compagnon ne me répondit point qu'il -estimât juste et raisonnable de penser ainsi: -mais je voyais son visage approuver à la muette. -Il semblait content, sans même que le soleil -léger de ce jour y fût pour rien. Au bout d'un -instant, j'ai repris gaîment:</p> - -<p>—«La marquise de M. de Fontenelle lui -déclarait jadis qu'il y avait trop d'affectation -à vouloir, comme certains astrologues de ce -temps-là, exempter la terre de tourner autour<span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[Pg 249]</a></span> -du soleil. De l'affectation... Je n'en trouve pas -moins, aujourd'hui, à prétendre exempter cette -même planète d'être vraiment fort bien organisée. -Le bon Dieu est très artiste.»</p> - -<p>Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, -en somme, devait également juger l'abbé.</p> - -<p>Le mois de juillet n'arrivait pas encore en -son milieu, qu'un soir, avant l'angélus, j'en venais -à dire en présence de M. Duregard:</p> - -<p>—«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence -profonde pour les attachements coupables. -Le premier mouvement poussant quiconque -aux genoux d'une femme peut être -blâmé, certes. Mais ensuite, par quels liens -noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! -Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait -le faire sans briser une âme qui ne comprendra -rien à ce châtiment. Certaines brutalités -semblent bien hasardeuses pour une -conscience un peu réfléchie. Il y a parfois la -tendre innocence des enfants, dont on se voit -responsable, et leur sourire, qui arrête tout. -Le devoir n'est pas aisé à discerner. Vous avez -dû parfois connaître, en confession, combien -on souffre parmi de telles angoisses, et comme -le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent -besoin d'un conseil et d'un ami!»</p> - -<p>Pouvais-je parler plus clairement? D'autant -que ma peine, hélas! n'était que trop certaine,<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[Pg 250]</a></span> -et que l'émotion dont tremblait ma voix ne -mentait pas, cette fois!</p> - -<p>D'autre part, il eût été gênant que je me fusse -montré plus explicite devant M. l'abbé Duregard, -qui venait familièrement chez moi, et dînait -à ma table sous le regard toujours triste -d'Yvonne. Il ne m'eût même point permis de -pousser davantage ma confidence: car le prêtre -seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le -mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement -le besoin d'un conseil... Les prières -toutefois nous séparaient—du moins, l'abbé le -croyait.</p> - -<p>Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci -«mon cher ami». Lui-même me convoquait -à nos promenades. Je crois qu'il eût alors volontiers -tenté de me convertir. Peut-être impatienté -que je fisse grand état de connaissances artistiques -ou littéraires qu'il était loin d'avoir, ou -peut-être afin de me convaincre—car tout -arrive—par le prestige de l'esprit, il me conseillait -certaines lectures des maîtres de l'Église: -ce qui se nomme des lectures pieuses.</p> - -<p>Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir -les livres qu'il m'apportait ainsi. Rien au -monde ne m'ennuie, ne m'est plus indifférent, -et au besoin ne m'irrite comme une lecture de -ce genre. La théologie m'échappe, la piété ne -s'adresse pas à moi, et tout le reste me semble<span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[Pg 251]</a></span> -vague. Après un instant de plaisir très vif que -m'auront causé le ton inimitable des écrivains -religieux, leur allure sublime, leur éloquence -nombreuse, leurs précautions et leur exquise -politesse—je parle des meilleurs—je me -fâche presque aussitôt à ne rencontrer rien de -précis en tant de pages. Ne fût le respect, je -laisserais là l'ouvrage sans en tourner seulement -deux feuillets. Cependant j'en parcourais -au moins un chapitre, et nous en causions, -l'abbé et moi. Nous feignions—lui moins que -moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables -des Muses, connaissait-il bien toute son -illusion?—nous feignions donc tous deux une -gratitude confidentiellement attendrie envers -l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, -inaccessible aux esprits hâtifs, brusques -ou futiles.</p> - -<p>Une fois, tout en marchant dans l'étroite -sente d'Avilly, entre deux cloisons de verdure, -je m'arrêtai net, et déclarai soudain à l'abbé:</p> - -<p>—«Je ne suis séduit que par les jansénistes. -Convenons-en, je me sens près d'eux, -près d'eux seuls.»</p> - -<p>M. l'abbé Duregard était un gaillard solide -et carré, comme les ouvriers dont il descendait. -Seule, la vive lumière de ses yeux si intelligents -purifiait son visage rustique. Il me -souvient qu'il a croisé tout à coup derrière le<span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[Pg 252]</a></span> -dos ses mains mal équarries, en m'entendant -parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un -homme dissipé, après tout, et dont la vie offrait -certain scandale, si l'on voulait se montrer austère.</p> - -<p>La sente que nous suivions côtoyait un parc -français, jalousement clos: à travers les grilles -moussues, l'on apercevait des charmilles, des -ronds-points, des statues bocagères, une vallée -pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément -où évoquer très bien, par un crochet -de la pensée, Port-Royal et les grands -Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette -réminiscence fugace et, avouons-le, historique -plutôt que naturelle. Il paraissait seulement -surpris, et même frappé:</p> - -<p>—«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas -cru qu'une doctrine si hautaine, quoiqu'elle -eût été soutenue par des saints, eût de quoi -séduire...</p> - -<p>—Un mécréant frivole.</p> - -<p>—Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez -un peu étonné.</p> - -<p>—A tort. Il y a dans la foi janséniste un -grand attrait de beauté. Se proclamer si fort -aux pieds de Dieu, que les œuvres mêmes, celles-ci -fussent-elles les plus hautes, ne seront rien -pour le salut, hors de la grâce—quelle sublime -attitude dans l'humilité chrétienne, mon<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[Pg 253]</a></span> -cher abbé! C'est une doctrine héroïque et -princière, c'est la foi dangereuse, la religion -périlleuse et altière du risque!</p> - -<p>—Et de l'orgueil, peut-être.</p> - -<p>—Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, -dans le jansénisme, vous le confierai-je? -c'est le rôle tout-puissant qu'y joue la grâce -divine. Mon cher abbé, je suis non seulement -préoccupé, mais positivement hanté par cette -question de la grâce. Il y a là une puissance -qui écrase. La grâce qui brusquement et irrésistiblement -se manifeste... Mystère admirable!»</p> - -<p>Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point -prié pour moi tout particulièrement, ce soir-là.</p> - -<p>Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti -quelque soupçon d'énigme, parfois, dans -mon cas. Encore un coup, l'abbé Duregard -était très clairvoyant et d'imagination courte, -donc difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi -grandement pieux. Les bonnes volontés, a-t-il -sans doute pensé, viennent à Dieu par toutes -les voies, et même par les pires: prenons toujours -cette âme-ci, la Providence y verra clair.</p> - -<p>Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse -à cet esprit paisible. Et supposons qu'il -se soit rappelé en secret le grand mot de -Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche -jamais...»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[Pg 254]</a></span></p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[Pg 255]</a></span></p> -<p>Une après-midi, ma surprise fut grande en -arrivant chez la marquise Gianelli. Depuis quelque -temps, je m'imposais de m'y montrer un -peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais -abattu et contraint: le jour me pesait. Quelque -chose, ou plutôt quelqu'un me manquait: Marie... -J'aurais voulu l'avoir là sans cesse, m'asseoir -contre elle, dans l'ombre savoureuse et -comme précieuse, qui s'allongeait à ses pieds -ainsi qu'un grand lévrier bleu. J'eusse tremblé -de joie à l'espoir de sentir, au cours des nuits -silencieuses, s'élever son souffle léger tout -près de mon bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée -en sa chambre ou la mienne, dans le -désordre du saut de lit, les cheveux en tempête -sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte -après le passage d'Arcole! J'imaginais le toucher -si doux de son épaule ou de son cou, sur -quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en -rêvant, le matin...</p> - -<p>Or, dans la minute même où mon tourment -était le pire, il me fallait songer aux discours -que je tiendrais afin justement de sembler -moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes -de prudence dont je ferais à mon amie la mélancolique -surprise... Comme si j'eusse exprès -taché d'encre ou de poussière mon pourpoint -de cavalier servant!</p> - -<p>Marie n'était-elle pas également la mère de -notre enfant?... Et avec quelle passion elle le -soignait et l'adorait, mon fils!... Pourtant j'habituais -mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils -illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant -elle: «Mon bâtard.» Je parlerais d'adultère, -de scandale et de communion pascale. -Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est -de cela encore que je souffrais, sitôt les yeux -ouverts, dans l'accablement de chaque réveil, -le regard envolé vers le riant souvenir de Tiberge—et -fixé sur le portrait de la petite -absente qui, du fond de son cadre couronné -de buis, me faisait signe, elle aussi, avec ses -pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.</p> - -<p>Une après-midi, donc, alors que sous des -prétextes—mais on a vu pourquoi—je n'avais -pas sonné depuis trois jours, sinon quatre, à -la porte de la marquise Gianelli, je demeurai -fort étonné en pénétrant dans le jardin de poupée<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[Pg 256]</a></span> -qui cachait cette demeure en miniature. Un -son de mandoline, en effet, sortait de la maison -par les fenêtres ouvertes... Bizarre!</p> - -<p>Mais plus étrange encore que ce concert imprévu -fut le spectacle qui m'attendait au salon. -Tiberge était là, rose et ahuri, ornant les genoux -de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une -chaise basse, se tenait la petite nurse, Frida, -ses mains gentiment croisées sur sa jupe d'alpaga -beige, et semblable, avec son col et ses -manchettes rabattus, à la plus sage élève du -couvent, dans la classe des grandes. En face, -un guitariste et un mandoliniste bourdonnaient -d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe -rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en -arrière, et au teint mi-bronzé, mi-verdâtre: -celui d'un jeune conquistador qui se fût perdu -l'estomac dans les grands bars. Ce jeune -homme était mis avec une recherche singulière: -un vrai compère de revue. Enfin, au milieu de -la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue -d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs -orangées, dansait le tango avec un monsieur -qui souriait sous ses deux centimètres réglementaires -de moustache: et je reconnus -sans peine en ce dernier le visage populaire -de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy national.</p> - -<p>Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[Pg 257]</a></span> -peut-être ce que c'est qu'un dandy. -On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux. -Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est -cependant pas très riche, quand il n'a ni chevaux -de course, ni chevaux de polo, ni yacht, -ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles, -quand il s'adonne seulement aux sports -pas trop chers, qu'il ne craint pas de faire des -visites, et qu'avec cela il lit un livre de temps -en temps, on déclare que c'est un dandy. Les -gens de lettres se donnent un grand air de désinvolture -en usant de ce terme qui, imprimé, -ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité ne -correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on -qualifiait de la sorte Henri Berri du Jonc, parce -qu'on le rencontrait toujours ganté. Avec cela -il était on ne peut plus «ancienne France». -Par goût de la plus vieille tradition, il avait -effacé les deux <i>y</i> de son nom, Henry Berry, et -les avait remplacés par des <i>i</i>. On l'entendait -fredonner <i>Pauvre Jacques</i>, et des couplets de -Béranger... Quel dandy!</p> - -<p>Néanmoins il était légendaire dans les revues -de fin d'année, où il personnifiait l'élégance et -le bon ton. Marie, en m'apercevant, cessa de -danser, se mit à rire, et fit les présentations:</p> - -<p>—«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, -de vous nommer M. Henri Berri du Jonc? Il a -la bonté de me faire répéter le tango, que vient<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[Pg 258]</a></span> -de m'apprendre en quatre journées M. Torrez -ici présent, mon professeur.»</p> - -<p>Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, -son visage aux cheveux bleus: se figure-t-on -qu'un homme aussi considérable, dont le temps -valait un prix fou, allait imprimer des plis à -son étui-jaquette en commettant des gestes empressés -ou précipités? Adolfo Torrez, professeur -de tango, maxixe et autres danses du -jour, donnait les leçons les plus chères de -Paris: c'est dire qu'il n'avait pas de saluts à -perdre.</p> - -<p>Tout au contraire, Henri Berri du Jonc -m'avait déjà serré la main avec une chaleur affectueuse: -la cordialité a beaucoup d'allure, -ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. -L'œil étincelant—le panache, le sang!—il -me disait d'une voix de théâtre, aussi -bien timbrée que brillamment insignifiante:</p> - -<p>—«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons -notre menuet. Car danser le tango comme -la marquise Gianelli, c'est véritablement danser -un menuet, un de ces menuets pimpants que -nos spirituelles aïeules savaient rendre si ravissant, -si fringant, si...</p> - -<p>—M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement -Marie.</p> - -<p>—Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, -malheureusement, qu'un pauvre diable: mais<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[Pg 259]</a></span> -j'avoue que j'adore la danse, à condition qu'elle -conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment -dire cela?...</p> - -<p>—Ce je ne sais quoi.</p> - -<p>—Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne -sais quoi du temps jadis, qui avait tant de -charme à Versailles, au Louvre, dans les Trianon... -Ah! le je ne sais quoi de France—et -Henri Berri du Jonc faisait claquer ses doigts—voilà -le trésor que nous ne devons pas laisser -perdre! Or le tango me semble une danse -triste...</p> - -<p>—C'est une danse volouttoueuse, corrigea -sévèrement le jeune professeur, mais volouttoueuse -pas dans les gestes, jamais dans les -gestes: dans l'intention seulement elle est, -si on y pense, et on ne doit pas y penser. Le -tango n'est pas triste. D'ailleurs, on vient de -le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et -lord Perham le dansent aussi bien que moi. Et -tout Londres veut maintenant l'apprendre.»</p> - -<p>Argument sans réplique, on le sentait, dans -l'opinion du petit Argentin... Berri du Jonc, -avec un air de galanterie éclatante, répliqua en -affirmant que la marquise Gianelli seule, ou -l'une des seules, avait rendu au pauvre tango -ce... ce je ne sais quoi, décidément, dont nos -pères, moins sombres que nous...</p> - -<p>Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis,<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[Pg 260]</a></span> -après le thé, et Tiberge remporté dans sa chambre, -je demandai à Marie depuis quand elle -avait appris le tango.</p> - -<p>—«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire -depuis quatre grands jours.</p> - -<p>—Trois.</p> - -<p>—Quatre, François. Je les ai donc fort bien -comptés.</p> - -<p>—Et fort bien employés.</p> - -<p>—Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas -trop mal. Tout dépend pourtant de la façon dont -on s'y prend. S'il ne s'agit que de chalouper... -Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant -de mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper -ça sans cérémonie, ce n'est pas difficile, -bien sûr. Guère compliqué non plus, de l'esquisser -à la façon des gens si empesés, vous -savez, et qui dansent sans danser... Moi, j'ai -voulu arriver à la perfection, en quatre journées. -Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et -j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc -qu'il vînt m'essayer. Il est venu. Je donnerai -un dîner pour le remercier.</p> - -<p>—Pour le payer.</p> - -<p>—Oh! il ne faut pas faire des mots cruels -sur lui. D'abord, c'est à la vieille mode, les -mots cruels. On se moque tout doucement, -maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du -Jonc. N'est-ce pas que cela n'allait pas mal,<span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[Pg 261]</a></span> -avec lui? Et avec Torrez? Il fait mieux valoir -la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur -du monde: et il le sait! Notre travail -n'était-il pas bon?»</p> - -<p>Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! -Que d'aisance, que de souplesse, quelle -lenteur légère, quel rythme puissant et néanmoins -si discret, quelle langoureuse précision, -quelle espèce de modération passionnée! J'en -voulais au tango de ce que je l'ignorais, et de -ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce qui représentait -une embarrassante et fastidieuse étude, -pour quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y -reconnaissais toutefois une grâce assez étrange, -ni trop, ni trop peu inaccessible, qui convenait -admirablement à nos contemporains entreprenants -et pressés. Or il est certain que Marie se -jouait parmi toutes ces figures chorégraphiques -comme une allégorie de la Danse en personne...</p> - -<p>Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai -de ne point le lui dire. Il entrait dans mon caractère -nouveau de haïr toute fantaisie, non -moins que tout mouvement de jeunesse: et je -déclarerais dorénavant avec un sourire châtié -que le tango, par exemple, était une manière -de frénésie à laquelle, en Argentine, on se livre -après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère, -ayant le cœur douloureusement serré en -constatant que peu à peu l'étranger, qu'autrui,<span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[Pg 262]</a></span> -que «l'ennemi» enfin, semblait investir la -marquise Gianelli, et la maison où reposait -mon fils—et le sien.</p> - -<p>—«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne -point se tortiller comme une grosse gitane, et -en même temps de ne pas circuler niaisement, -presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse -pas, tout cela, homme des bois, homme sauvage.»</p> - -<p>Je fis ici mon sourire châtié.</p> - -<p>—«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, -raisonnable...</p> - -<p>—Une femme de mon âge...</p> - -<p>—Enfin, une vraie femme, me paraît, au -premier abord, devoir connaître des soucis -plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la -maxixe et la «Très moutarde»?</p> - -<p>—Ne boudez pas, François. Ne boude pas... -Je ne me suis pas mise au tango comme cela, -tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais une -raison.</p> - -<p>—Bah!</p> - -<p>—C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous -avons remarqué, la nourrice, la nurse et moi, -qu'il adorait voir danser, et surtout me voir -danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un -cri, pas un pleur, pendant toute la leçon. C'est -chaque fois ainsi. On l'amène là, il écoute la -musique, il me regarde, et il est très content.<span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[Pg 263]</a></span> -Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les -yeux d'Hérode. Tiberge vaut bien ce vieux roi -de la Bible, je suppose.»</p> - -<p>Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et -si Marie dansait devant son fils afin de le divertir, -que pouvais-je dès lors y trouver à reprendre? -Je sentais bien qu'il en serait toujours -ainsi, et qu'elle lui donnerait le bal et les violons -durant toute sa vie. Allons, rien de mieux, -je n'allais pas lui reprocher de distraire notre -petit. Force me fut de trouver quelque autre -sujet de déplaisir.</p> - -<p>—«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? -De partout? Oui, oui, je sais bien, c'est une -relation de «season» parisienne... Encore, -passe pour lui... Mais ce petit Argentin de -Montmartre, qui doit priser la cocaïne, à voir -la mine qu'il a..</p> - -<p>—C'est le plus réputé des maîtres à danser.</p> - -<p>—Sans doute: il n'en est pas moins curieux -de rencontrer autour de la marquise Gianelli, -qui inspira les rêves d'un grand poète, -cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait -à peine plus étrange que l'on se mît à -jouer du mirliton comme à lancer des serpentins -dans votre salon.</p> - -<p>—Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?</p> - -<p>—J'y songerai.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[Pg 264]</a></span></p> - -<p>—Comme vous êtes amer et lugubre, cher! -C'est un peu ennuyeux. Cela ne vous réussit -guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en religion -bientôt, donc?»</p> - -<p>Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: -je la saisis, les yeux fermés, comme un -martyr se fût jeté au feu.</p> - -<p>—«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer -en religion, évidemment, je n'y songe point: je -n'en serais pas digne. Cependant je mentirais -si je disais que j'évoque aussi distraitement -que par le passé mes souvenirs de catéchisme, -voilà.</p> - -<p>—Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a -rien d'autre que vous me cachiez? Quelle humeur -affreuse! Vous avez la migraine ou les -diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une -contrariété, une déception, certainement... -Seriez-vous fâché parce que vous ne savez pas -le tango, par hasard?</p> - -<p>—Non pas fâché, et votre tango n'est pas -mon fait... Mon inquiétude vient de plus loin, -hélas!... Eh bien, oui, je vous confesse que je -me sens triste à mourir, et surtout bouleversé -par une obscure voix dont je n'entends que -trop les questions. J'éprouve certains doutes, je -suis très malheureux...»</p> - -<p>Marie me regarda bien en face, entre les -deux yeux:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[Pg 265]</a></span></p> - -<p>—«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, -dis-le, j'aime mieux cela.»</p> - -<p>Grands dieux! Je lui criai la vérité:</p> - -<p>—«Je t'aime éperdument, profondément, de -toutes les forces de mon cœur, Marie!»</p> - -<p>Après quoi, par le plus grand effort d'énergie -dont je fusse capable, je me suis violemment -rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:</p> - -<p>—«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, -par une crise...</p> - -<p>—De regrets, peut-être?</p> - -<p>—Non, de conscience.»</p> - -<p>Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus -peur soudain de ce qu'elle allait faire ou dire:</p> - -<p>—«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»</p> - -<p>Elle me répondit en quittant la pièce:</p> - -<p>—«Il est cinq heures moins cinq. On doit -donner le bain de Tiberge à cinq heures. Je -vais voir si la nourrice est bien exacte.»</p> - -<p>Et elle ajouta en riant de ses belles dents -saines:</p> - -<p>—«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»</p> - -<p>Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, -cette nuit-là, d'étouffer des sanglots dans mon -oreiller—d'humbles sanglots d'amour, de -vrais sanglots d'écolier!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[Pg 266]</a></span></p> - - - - -<p>Cependant je m'étais rendu à la messe.</p> - -<p>Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre -au jardin, gantée, et comme d'habitude ce jour-là, -habillée un peu plus mélancoliquement -encore. Car telle est sa tristesse que, voulant -faire honneur à Dieu, elle met ses robes les -plus mornes, comme pour dire: «Vous m'avez -infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris -tout ce que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable -et lamentable. Or en ce dimanche où je -vous glorifie solennellement, je me pare de -tout mon chagrin, et je l'apporte au pied de -vos autels. Regardez-moi, mon Dieu, irréparablement -malheureuse ainsi que vous m'avez -faite. Je présente à tous les yeux mon deuil -immense et soumis, comme un exemple bien -chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de -résignation.»</p> - -<p>Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée -d'adoration et de douceur infinies. De même se -peut-il qu'elle se soit machinalement revêtue<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[Pg 267]</a></span> -de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci -se fût trouvée moins riante que les autres, ainsi -qu'il sied à une sage chrétienne allant à l'église: -on le sait, les yeux châtains d'Yvonne étaient -impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait -soit un incendie, soit à peine une étincelle.</p> - -<p>Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse -Gervonier la suivait, pareille à une grosse -bonne d'enfant. Ah! la pauvre Yvonne, combien -elle semblait vacillante, avec ses épaules -minces, combien elle marchait débile et penchée -entre les deux chiens, Marsyas et Marion, -qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, -jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, -que quiconque l'eût regardée au visage, se fût -arrêté sur place, stupéfait: car cette jeune -femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge -flétri.</p> - -<p>Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma -au nez de Marsyas et de Marion qui, désappointés, -les oreilles couchées, et les yeux mi-clos, -demeurèrent longtemps immobiles: -«Comme c'est stupide et malveillant, semblaient-ils -penser, de ne pas nous avoir emmenés! -A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, -avec leurs gants, leurs petits livres, et leurs -jupes qu'il ne fallait pas salir? En voilà des histoires, -et des puérilités!»</p> - -<p>Au bout de quelque temps cependant, Marsyas<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[Pg 268]</a></span> -et Marion se retournèrent subitement, de -même que touchés par une baguette de magicien: -je venais de paraître au jardin, et déjà -ils me sautaient presque aux épaules, se poursuivaient -en rond dans l'étroit espace, gambadaient, -aboyaient:</p> - -<p>—«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, -enfin! Avec toi, au moins, c'est sérieux, on va -faire des choses intéressantes, on va sortir. Tu -n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, -mais tu vas aller les chercher, nous avons confiance. -Quelles courses, tout à l'heure, sur la -pelouse! On boulera les fox, on rattrapera tout -ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y -aura de l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle -ivresse! Et qui sait, malgré cette laisse idiote... -Mais quoi, qu'est-ce qui te prend aussi, toi? Tu -ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il -y a donc, ce matin?»</p> - -<p>Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la -messe, il y aurait dorénavant la messe tous les -dimanches, à la même heure, il faudrait vous -y faire. Les hommes fantasques allaient prier, -ce matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle -de bonne foi, poussée par la ferveur -de son âme croyante. Mais votre maître, ô bons -et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de -votre maître vénérable, dispensateur souverain -des pâtées et des sorties, si vous aviez pu deviner<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[Pg 269]</a></span> -qu'il vous laissait cruellement au jardin -dans l'unique intention d'aller contrefaire le -repenti, et se donner en spectacle? O jolis êtres -ingénus, vous lui ferez accueil sans rancune, à -votre maître difficile à comprendre, quand il -reviendra de sa messe: vous le bousculerez -joyeusement, vous le regarderez de vos yeux -tendres, et en vérité il aura malgré tout mérité -ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, -ô cœurs honnêtes, ô bêtes charmantes!</p> - -<p>Dans l'église, je me suis placé en l'un des -bas-côtés, près de la porte. Yvonne ne tourna -pas une fois la tête: eût-elle été seule, qu'elle -ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse -passait l'inspection, en revanche: elle prétendait -apparemment savoir si chacune ou chacun -suivait bien l'office, et si quelque impertinente -ne serait pas venue, par hasard, avec -un chapeau trop simple, une robe d'un ton trop -net ou une figure d'une beauté trop indécente. -Il y a en effet un protocole pour le dimanche -matin, auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse -en connaissait les moindres nuances.</p> - -<p>Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes -que cette vigilante fidèle m'avait aperçu.</p> - -<p>Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant -l'église, Thérèse écoutait pourtant la messe -avec piété, et ne se fût pas scandaleusement -retournée pour constater jusqu'à quel point je<span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[Pg 270]</a></span> -m'inclinais au moment de l'élévation: mais -bientôt après, en s'asseyant de nouveau, elle -s'assurait rapidement de ma contenance, et je -dus lui causer un extrême dépit en me retirant -un peu avant l'<i>Ite, missa est</i>, car elle eût probablement -observé avec dilection si je me signais -ou non, si je prenais de l'eau bénite, et -de quel air, et si j'avais enfin, en descendant -les marches du perron devant l'église, cette -physionomie correctement paisible, non moins -que discrètement allègre, qui a sa place aussi -dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je -par hasard faire de la fantaisie, tout -nouveau et jeune paroissien que j'étais?... Oh! -non.</p> - -<p>Je suppose que la surprise de Thérèse fut -extraordinaire, et qu'elle dut, après la messe, -se répandre en commentaires sans fin. Yvonne -l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à -quelque espoir secret, sinon à de la méfiance au -contraire? Je ne sais, et rien n'a pu me le laisser -soupçonner, ce jour-là ni les suivants. Au déjeuner, -elle se montra indifférente et lointaine, -comme à son ordinaire. Elle ne fit même pas -semblant de ne pas m'avoir vu à l'église.</p> - -<p>—«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, -le sermon de M. le curé. C'est un saint -homme, mais il n'a pas le don de la parole. Il -se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[Pg 271]</a></span> -venir au bout. J'espère qu'une autre fois tu entendras -M. l'abbé Duregard. Notre ami prêche -très bien, c'est l'avis général.</p> - -<p>—J'irai tout exprès.»</p> - -<p>Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre -chose. Thérèse elle-même n'ajouta rien: elle -réprimait cependant cent allusions diverses. -La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait -de satisfaction comme d'étonnement: mais -la réserve, la froideur d'Yvonne la glaçaient.</p> - -<p>Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, -pris fort bien l'eau bénite, et fis parfaitement -tout ce que je devais faire. Le regard de Thérèse -changea dans la semaine: il s'éclaircit positivement. -Je m'en sentais même touché. Il -s'en fallait pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; -mais quoi! allais-je manquer de patience, ainsi -qu'une femmelette nerveuse, au début à peine -de mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.</p> - -<p>Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. -Elle caressait Marsyas, et même—malgré -ma défense—lui avait apporté des friandises. -Le beau chien cependant, ayant savouré ces -miettes délectables, agitait fort négligemment -sa longue queue: cette dame peu agile, qui -jamais ne le menait en forêt non plus que jouer -sur la pelouse, lui inspirait une sympathie -toute alimentaire, et pleine d'un secret mépris.<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[Pg 272]</a></span> -Quant à moi, il en allait bien autrement, et -Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt -Marion qui sortit du chenil:</p> - -<p>—«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.</p> - -<p>—Pourtant je leur impose souvent d'affreuses -déceptions. Je les abandonne, je sors sans eux. -Dimanche matin, ils ont hurlé pendant un -quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais -encore.»</p> - -<p>Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize -ans, toute frêle et effarouchée, j'écrirais qu'elle -rougit d'émoi en même temps que de plaisir à -ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et -me dit:</p> - -<p>—«C'est quand vous avez été à la messe?»</p> - -<p>Après quoi, elle ajouta, craintive:</p> - -<p>—«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?</p> - -<p>—Mais oui.»</p> - -<p>Toutefois elle avait si évidemment quelque -chose à exprimer encore, quelque chose qui -lui semblait embarrassant, ou intimidant à l'excès... -Je l'aidai.</p> - -<p>—«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il -donc? Parlez. Est-ce que je vous fais peur?</p> - -<p>—Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, -voilà... nous avons une grande fête.</p> - -<p>—Oui, c'est l'Assomption, je le sais.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[Pg 273]</a></span></p> - -<p>—Et alors, puisque vous irez à la messe... -ah! c'est vous-même qui l'avez annoncé...</p> - -<p>—Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, -peut-être?</p> - -<p>—Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... -oh! pour ce jour-là seulement!... est-ce que -vous ne pourriez pas... revêtir votre uniforme... -oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de -l'Assomption?...»</p> - -<p>Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant -à moi, je lui promis ce qu'elle voulut. Les dévotes -virent mon uniforme vert et gris, et en -jasèrent longuement. Il me faut même noter -que je surpris une ou deux fois, pendant le -déjeuner, les yeux d'Yvonne arrêtés, furtifs et -un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé. -Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: -mais elle s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me -parut.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[Pg 274]</a></span></p> - - - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[Pg 275]</a></span></p> -<p>Tiberge passait toutes ses journées au Bois -de Boulogne, entouré de sa cour, entendez sa -mère, la petite nurse, la nourrice, le chauffeur, -l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable -de campement, et moi-même enfin, qui -venais parfois vers quatre heures. Si j'avais -payé de mes deniers tout ce luxe—et comment -l'eussé-je fait?—j'aurais peut-être pu -me prendre, à la rigueur, pour une manière -de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le -chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le -consultait touchant certaines difficultés d'ordre -topographique; il représentait, au moins durant -les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans -la place, portait un dolman d'une coupe «militaire -fantaisie». Ajoutons qu'il était paisible et -jovial. Au contraire, j'arrivais de loin, moi, -pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne -servais à rien. La marquise Gianelli m'accueillait -avec une sereine négligence: quand Tiberge -était là, il n'y avait d'important que les -mouches, qui eussent pu le gêner.</p> - -<p>Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours -présent. On le rentrait, on l'endormait, et -parfois le soir d'été venait, au son monotone -et voluptueux de la pluie sur les branches, ou -dans le muet cantique du crépuscule, déjà trop -court. C'était l'heure du dîner: de loin en loin, -dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes -s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:</p> - -<p>—«Au revoir, amie heureuse.</p> - -<p>—Au revoir. A demain!»</p> - -<p>A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires -à régler, d'une tournée en quelque canton lointain, -des nouvelles du petit.</p> - -<p>—«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer -ton train. C'est la vie...</p> - -<p>—Que veux-tu dire?</p> - -<p>—Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. -Au revoir.»</p> - -<p>«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le -savais bien: «Tu ne m'aimes plus, tu te -lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je me -mettais presque le couteau sous la gorge pour -lui témoigner tant de froideur?</p> - -<p>En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, -à la russe cette fois, et je ne l'entendais pas -moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais qu'est-ce -que ça fait, après tout? Tu m'as donné un<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[Pg 276]</a></span> -fils, je ne voulais que cela. Je t'ai choisi parce -que tu étais sympathique et d'un bon modèle. -Maintenant, tu peux bien t'en aller, François -Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand -j'aimerai à être aimée, je pourrai trouver -ailleurs des athlètes bien réguliers, ou, si j'ai -ce caprice, de grands artistes m'adoreront, -quand ce ne serait que mon poète, un jour, qui -sait?... D'ailleurs, j'ai Tiberge, et je suis riche. -Non, tu ne représentes pas grand'chose, mon -petit forestier français. Le maréchal mon aïeul -m'eût bien grondée peut-être, de t'avoir choisi, -ainsi que l'Empereur grondait sa sœur merveilleuse -Pauline Borghèse, lorsqu'elle s'était -laissée aller à quelque nouvelle escapade...»</p> - -<p>Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je -pressentais ces paroles, comme si elle les eût -effectivement prononcées devant moi, et que -j'en demeurais tout palpitant de désespoir et -d'angoisse, une fois sa porte fermée?</p> - -<p>Je demeurais assez rarement auprès d'elle, -maintenant, passé huit heures du soir. Une -fois pourtant, le crépuscule était si mauve, si -moelleux et si chaud, que Marie me demanda: -«Reste. Tu t'excuseras.»</p> - -<p>Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse -blessée, à la fin, ce que surtout je voulais -éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes -au Bois. Nous avions choisi le coin le plus<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[Pg 277]</a></span> -secret, presque un bosquet, dans un restaurant -à tziganes: mais à peine si l'on entendait -ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait -en retournant doucement les feuilles. -Nous avons commandé des mets légers, et un -joli vin d'or: notre fête galante commença très -bien.</p> - -<p>Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, -de Stéphane Courrière: il le fallut pourtant, -ce soir-là, car les journaux annonçaient la -mise en répétition de sa <i>Bérénice</i>.</p> - -<p>—«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai -tant aimée, cher, cette belle princesse des Juifs. -Stéphane en parlait avec une tendresse merveilleuse. -Souvent, j'ai cru la voir, portée en -litière sur la Voie Sacrée: un cortège d'esclaves -hébreux l'entourait, et elle avait les yeux -fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses -épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait -comme un iris. Stéphane dit qu'elle eût été -bien redoutable dans un harem.</p> - -<p>—Mais je croyais que l'héroïne de la pièce -était Madame Henriette, la belle-sœur du Grand -Roi?</p> - -<p>—Sans doute, la scène se trouve à Versailles, -et la vraie Bérénice n'a que faire ici. -Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on verra -Corneille et Racine, et aussi des nymphes et -des bergers, des précieuses et des guerriers,<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[Pg 278]</a></span> -que sais-je encore! Du moins en était-il ainsi -naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je -ne dois souffler mot de cette <i>Bérénice</i>, sinon pour -souhaiter son succès... Et donc, tu le souhaites -aussi, n'est-il pas vrai? Tu n'es pas jaloux, -maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»</p> - -<p>Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, -des vapeurs offensantes, une fumée horrible.</p> - -<p>—«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? -Le passé est mort, et moi-même n'ai que trop -d'autres sujets de trouble. L'apothéose de <i>Bérénice</i> -n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, -que je forme de grand cœur: le succès ne fait -pas question.</p> - -<p>—Stéphane a de grands ennemis. Son mariage -manqué avec la Clarke lui cause du tort.</p> - -<p>—Il n'épouse plus l'infante?</p> - -<p>—Euh... cela traîne et languit, cela échouera, -et l'on se moque. Isabelle Rameau et Henri -Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et à -Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane -avait réussi, ce serait une alliance diplomatique -et adorable, cher. Comme il n'aboutit à -rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même -déshonorant. Il est du reste réellement affreux, -ce projet... Mais <i>Bérénice</i> contient des mots qui -arrêtent le cœur.»</p> - -<p>Un silence. La brise, les feuilles: l'orage -montait. Marie leva sa coupe, et but.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[Pg 279]</a></span></p> - -<p>—«Il fait chaud, François, donne-moi la -main. Tu trembles?... Sais-tu ce que nous devrions -faire? Isabelle Rameau a invité Tiberge -à venir chez elle, dans son château de Grainville, -près de Louviers.</p> - -<p>—Avec toi, Marie, peut-être?</p> - -<p>—Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour -huit jours, quinze jours à Grainville. Ne devais-tu -pas prendre tes vacances en septembre, justement? -Isabelle sera contente. Nous verrons -là poindre l'automne. Nous chasserons, nous -passerons ensemble toutes les journées... -Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons -sous une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement -que nous avons l'auto... Allons, est-ce -convenu? J'écris à Isabelle?»</p> - -<p>Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte -que coûte, je fournis la plus pauvre excuse, et -tandis que Marie tenait encore ma main frémissante:</p> - -<p>—«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. -Non, en vérité. Je suis trop patraque, trop mal -en point.</p> - -<p>—En voici la première nouvelle.</p> - -<p>—Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne -et par discrétion. Mais chaque matin, comme -chaque nuit, je suis saisi de vertiges et d'angoisse, -de fièvre, de maux de tête insoutenables. -Un rien m'attriste pendant des heures et<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[Pg 280]</a></span> -me hante. J'ai vu mon ami le docteur Marbois: -il a parlé de neurasthénie et de soins urgents, -dont le premier serait d'éviter le surmenage, -et jusqu'à la plus légère fatigue. Dans ces conditions, -le déplacement de Grainville, non: -faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, -une conversation perpétuelle avec la maîtresse -de maison, non, non!»</p> - -<p>A la lueur des petits abat-jour roses, Marie -me regardait avec beaucoup plus de dédain -encore que de dépit. Un vague éclair qui eut -lieu très loin, on ne savait où, peut-être en -rêve, parut cependant délivrer en elle la bête -captive. Je n'entrevis celle-ci qu'un instant, -mais face à face:</p> - -<p>—«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne -chantait presque plus. Il est fâcheux d'être malade, -et plus fâcheux encore de se sentir déchu. -Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait -toute l'année tenir à jour une correspondance -immense, faire ses visites, poursuivre de longs -projets très nuancés, courir de tous côtés, -parler, lancer mille épigrammes, se maintenir -léger et pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre -en même temps. Il est doué.»</p> - -<p>Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.</p> - -<p>Me regardant aux yeux, elle déclara encore: -«C'est vrai que tu n'as plus bonne mine.»</p> - -<p>Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[Pg 281]</a></span> -garçon. S'il fallait te revendre, j'y perdrais.»</p> - -<p>Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses -paroles cruelles: ne les avais-je pas provoquées? -N'avais-je point déçu et joué vilainement -cette maîtresse tant aimée, devant qui -j'eusse voulu vivre prosterné? Ainsi le lazzarone -des quais de Naples qui, ayant donné des -sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui -pardonne secrètement ensuite tous les fléaux -dont elle l'accable, la maudite!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[Pg 282]</a></span></p> - - - - -<p>L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu -plus triste du ciel. Puis tout s'attendrit, et la -nature s'abandonne, comme Phèdre frappée -d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les -autres suivront...</p> - -<p>—«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.</p> - -<p>—Pourquoi mauvaise? L'automne produit -des fruits, des crépuscules et des émotions: -nous inaugurons la période des troubles. Quand -les bois se rouillent, les cœurs battent plus -vite, et vous savez bien, vous qui avez des pénitentes, -que les chemins tapissés d'or mènent -à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux -devraient être enguirlandés de feuilles -mortes et de vigne vierge.</p> - -<p>—Dans les paroisses riches, il est vrai que -l'automne met les âmes en péril, et je ne sais -pourquoi.</p> - -<p>—On fait de la langueur, comme on fait en -hiver de la bronchite.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[Pg 283]</a></span></p> - -<p>—A condition pourtant qu'on ait des rentes. -Votre langueur est un luxe, que les petites gens -ne se permettent pas. Tenez, voici, de l'autre -côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a -six enfants et dont le beau-père a filé, emportant -le magot du ménage: allez donc demander -à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des -feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses -mioches et leur distribue des taloches, avant -de regarder si la brume est grise ou bleue sur -son potager. Et le père Duche, qui couche dans -la forêt, le croyez-vous occupé d'autre chose que -de savoir s'il fera froid et s'il y aura de la boue, -le soir venu, sous le viaduc où il a établi son -domicile en plein vent?</p> - -<p>—Ce vieux faune n'est pas un être humain: -c'est une bête du bois, et presque un arbre.</p> - -<p>—Pas plus que le père Duche, aucun paysan, -croyez-moi, n'est sensible à ce fameux charme -de septembre ou d'octobre. On n'éprouve ces -sentiments de première qualité qu'à partir de -6.000 francs de rentes minimum.</p> - -<p>—Vous n'aurez donc jamais eu à confesser -de pauvres filles que les vendanges auront -troublées?</p> - -<p>—Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi -les premiers labours? Non, allez, il n'y a pas -aux champs de défaillances si compliquées. -Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[Pg 284]</a></span> -en mariant des fleurs aux feuilles mortes, la -faute peut être grave, mais la malice petite.</p> - -<p>—Bref, le péché commence à la rose d'automne.</p> - -<p>—Apparemment. Et je vous assure qu'hors -certains arrondissements de Paris et quelques -lieux de villégiatures, la somme des tristesses, -des inquiétudes et des fautes demeure égale—hélas!—en -toute saison.</p> - -<p>—Vous m'en voyez plus que surpris.»</p> - -<p>Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces -mots nous traversions, l'abbé Duregard et moi, -un vaste et rond carrefour que surveillaient, -du fond de leurs niches, quelques bustes de -marbre. Les bosquets n'étaient plus verts, mais -tigrés, sinon tout à fait roux, et ces têtes de -marbre et de mousse semblaient me dire: -«Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... -Sans doute, nous garderons ton secret, mais -oseras-tu bien parler comme tu veux le -faire?...»</p> - -<p>Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous -m'en voyez très surpris. J'aurais cru que l'automne -eût jeté chacun en toutes les tentations, -et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement -raisonner comme ces enfants qui jugent -le monde en faiblesse, parce qu'eux-mêmes ont -un rhume ou mal à la tête.»</p> - -<p>L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je<span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[Pg 285]</a></span> -pense qu'il prit son parti, et me regardant bien -en face, de ses yeux intelligents et rudes:</p> - -<p>«—Vous souffrez donc beaucoup, mon -ami?</p> - -<p>—Oui... beaucoup.</p> - -<p>—Vous parliez d'angoisse...</p> - -<p>—Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. -D'une part il y a tout ce que j'aime, -d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture -devient au-dessus de mes forces.</p> - -<p>—Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui -qui console toujours ne s'est jamais refusé à -qui l'appelait de toute son âme... Mais vous -n'avez pas la foi.</p> - -<p>—Je n'en sais rien!»</p> - -<p>L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard -me perçait, me fouillait, me brûlait comme -une flamme, comme le regard même de ma -propre conscience. Je me raidis sous ce feu -ennemi, et ces mots ne me sont pas sortis -spontanément des lèvres, mais je les y amenai -un par un, ainsi que des captifs à peine liés et -encore frémissants du combat:</p> - -<p>—«Je n'en sais rien!... Le doute le plus -poignant m'assiège depuis un mois. Vingt fois -j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt fois une -voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, -le salut est là!... J'éprouve souvent une -émotion puissante, immense, il me semble que<span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[Pg 286]</a></span> -la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait touché...»</p> - -<p>Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête -penchée et les mains dans les manches: il était -le prêtre, et il méditait.</p> - -<p>Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est -qu'une voie qui s'ouvre à vous, et même il faut -dire: à nous. Je peux bien vous l'avouer maintenant: -depuis nombre de semaines, votre salut -est le sujet quotidien, et mieux, continuel, -de mes pensées et de mes prières. Je connais, -ou je prévois peut-être quelque infime partie -de vos chagrins, que je devine cruellement -lourds, mon pauvre ami; je crois aussi discerner -assez, avec l'aide de Dieu, quel est votre -devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... -N'en doutez pas, la Providence prendra pitié -d'une épreuve si longue. D'autre part, je sens—et -avec quelle pieuse et tendre terreur!—que -Dieu vous sollicite: c'est donc que déjà -vous l'avez retrouvé... Les mots me manquent -ici pour exprimer mon attente, mon espoir: -j'ai tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre -tout grand à la belle lumière!... Mais je ne saurais -vous parler dans ce parc et parmi ces statues, -vous parler du moins comme je veux, ni -comme je dois le faire. Quant aux douloureuses -vicissitudes parmi lesquelles vous vous débattez, -il en est, vous le savez, que je ne puis entendre<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[Pg 287]</a></span> -qu'en confession... Eh bien, voulez-vous -que nous nous séparions à cette place? Nous -irons chacun de notre côté, moi priant pour -vous avec plus de ferveur que jamais, et vous -restant avec vous-même, et avec Dieu: puis, -demain ou après-demain, vous viendrez me -trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel -alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement -interrogé, et vous aurez déjà—qui -sait?—fléchi sous la Grâce divine... Eh bien, -le voulez-vous?...»</p> - -<p>Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé -vraiment frissonner d'anxiété. Une fois de plus -j'admirai cet homme modeste et fort, tout embrasé -de piété, et qui tendait si ardemment vers -son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, -je visais aussi le mien, très pur et très net: et -je voulais l'atteindre!</p> - -<p>Je pris la main de l'abbé Duregard, et la -serrai avec une gratitude infiniment affectueuse: -et nous nous quittâmes, ainsi qu'il le voulait, -au milieu du grand parc.</p> - -<p>—«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»</p> - -<p>Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la -question que je posai alors? Ne savais-je pas -ce qu'allait répondre l'abbé?... A merveille, au -contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut -d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit,<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[Pg 288]</a></span> -vraiment presque malgré moi, à demander -puérilement:</p> - -<p>—«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le <i>Confiteor</i>, -avec... avec tous ses articles de foi?»</p> - -<p>A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa -voix un peu rauque, impérieuse et grave, il -prononça:</p> - -<p>—«Certainement, et de tout votre cœur.»</p> - -<p>Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout -votre esprit»?... Il n'y songea point, sans doute, -ceci suivant cela.</p> - -<p>Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules -carrées, le pas sonore, de la démarche d'un -soldat sans reproche qui s'est bien conduit. Son -visage seulement se tournait vers le sol: c'est -qu'il priait.</p> - -<p>Et je demeurai...</p> - -<p>Mais le long de ces charmilles où le mol automne -chantait, je ne pensai qu'à Marie, qu'à -Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este ou -de Frascati, orfévris par septembre, octobre... -Je rêvais à mon petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, -l'accent bien français?»</p> - -<p>Et ma confession prochaine, et ce <i>Confiteor</i>?... -Bah! c'était depuis longtemps tout réfléchi.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[Pg 289]</a></span></p> - - - - -<p>Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite -Antoine, des parfums la précédaient, puis -des coureurs, tout un cortège.</p> - -<p>Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, -après sa longue absence, il eut des coureurs -innombrables qui l'annoncèrent en tous lieux, -à savoir les journalistes; et son escorte était -le souvenir sonore de mille et mille vers, et sa -gloire chatoyante, et son prestige bigarré.</p> - -<p>Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. -L'épouserait-il décidément? Ou bien, après la -première de <i>Bérénice</i>, retournerait-il se mettre -à ses pieds comme le premier de ses courtisans? -Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste, -mais indigne des Muses, allait-il reprendre -dans Paris son rang de poète national -et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien -loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, -pareil au dieu Bacchus alors que celui-ci, en -riant, lança jusqu'au ciel, parmi les étoiles, la<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[Pg 290]</a></span> -couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit -jadis une constellation... Or, que deviendrait à -son tour, aujourd'hui, l'aventure de l'infante? -Des vers, sans doute? Ou quelque pièce éclatante? -Ou simplement un mot, un petit mot, à -colporter sous le manteau?</p> - -<p>Les journaux, par allusions plus ou moins -claires, posaient ces questions, et bien d'autres. -Dès que l'on eut annoncé la mise en répétitions -de <i>la Princesse Bérénice</i>—car tel était le titre -véritable de la pièce—l'on commença dans les -feuilles à publier des notes, des informations, -des articles, des photographies: et celles-ci, -d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même -que les articles passaient toute mesure, soit en -bien, soit en mal, de même que les informations -ne tenaient pas debout, de même que les notes -accusaient la plus ingénieuse fantaisie.</p> - -<p>Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les -magazines, Stéphane Courrière en manteau de -voyage, débarquant à Paris: un nègre portait -sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il -était déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la -gare même par une compagnie de joueurs de -football, partant en déplacement. Tantôt on le -montrait chez lui, en costume d'intérieur, un -faucon familier sur le poing. Il était figuré ici -de profil, là de face, ailleurs de trois quarts, -ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[Pg 291]</a></span> -trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes -innombrables—un «incroyable», un muscadin!—son -service de table, son bureau, ses -cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, -toutes paradoxales, bien entendu, à propos -de danse ou de service en campagne, des -couturiers ou de la République, de Mistinguett -ou de la tombe de Shelley, du prolongement -de la rue de Rennes ou des candidatures académiques. -On révélait qu'il allait repartir pour -régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger -les fouilles d'Olympie, qu'il serait nommé directeur -du Théâtre-Français ou secrétaire d'État -aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!</p> - -<p>Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la -<i>Bérénice</i> avec un luxe inouï, et avait engagé, en -vue de cette pièce, des sommes considérables, -exploitait à son gré—comme il est juste—le -nom de son auteur, et organisait une publicité -non moins considérable que retorse et variée. -Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en souciait -peu, habitué qu'il était à ce que sa personne -soulevât en tous lieux un émoi véritable -et la rumeur publique: il répandait partout autour -de lui un peu de scandale, en effet, et -toutes les nuances du sourire, depuis celui qui -s'empresse jusqu'à celui qui raille. Marie m'a -toujours dit qu'il haussait les épaules, et consentait<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[Pg 292]</a></span> -à parcourir jusqu'au bout les seuls articles -qui fussent très bien écrits: en somme, -il lisait peu les journaux.</p> - -<p>Marie aussi prétendait regarder fort négligemment -les gazettes: elle avait appris jadis de -Courrière lui-même la grâce de ces nonchalances, -et il est vrai que, surtout depuis la venue -de Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour -demeuraient intactes, et point même dépliées -sur les tables. Cependant elles étaient innombrables, -ces feuilles: la marquise Gianelli en -recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes -ou françaises, russes même, de tous formats et -de tout genre, sans préjudice des revues et des -périodiques. Pourquoi donc cet attachement à -des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait -même pas les ouvrir?... Mais depuis quelque -temps, l'on daignait: les gazettes, mieux que -dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, -et Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, -bien-disante et notoire de Stéphane -Courrière, apprenait assidûment que son poète -avait—dans la ville même où elle vivait—dîné -en telle ou telle maison, qu'il s'était rendu dans -un «thé-tango», qu'il avait offert un goûter -ici, en telle circonstance, un souper là, en telle -compagnie... Et ceci chaque jour.</p> - -<p>Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces -paperasses. Elle plaisantait au contraire, prenait<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[Pg 293]</a></span> -Tiberge dans ses bras, le berçait, et cherchait -à le faire jouer avec les gazettes:</p> - -<p>—«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, -hein, des théâtres et des répétitions sensationnelles? -Et tu as donc bien raison, va, car -tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. -Ne les écoute jamais, plus tard, elles te rendraient -un peu bêta, mon joli tout petit.»</p> - -<p>Après quoi, elle confectionnait pour notre -fils des cocotes et des bateaux pointus. Toutefois -les magazines illustrés—où se trouvaient -si souvent reproduits les portraits du poète—ne -servaient point à fabriquer ces joujoux d'une -minute, vu le papier qui en était trop épais, -déclarait Marie, et collait aux doigts.</p> - -<p>—«La <i>Bérénice</i>, faisait-elle, c'est une belle -jeune femme que j'ai connue grande comme une -bambine, et encore mieux, avant même qu'elle -ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle -m'intéresse. Mon Tiberge admirable est mon -enfant: mais j'ai veillé sur les premiers pas vacillants -de <i>Bérénice</i>.»</p> - -<p>Un jour, la marquise Gianelli me demanda: -«Iras-tu cette semaine, en tant qu'officier de -l'Institut et notabilité du pays de Sylvie, à l'inauguration -du musée de Chaalis?»</p> - -<p>En effet, le château de Chaalis, légué récemment -à l'Institut, allait être ouvert au public, et -une cérémonie d'inauguration devait avoir lieu<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[Pg 294]</a></span> -bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques -lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y -rendisse. Fête presque intime d'ailleurs, autant -que l'on puisse ainsi qualifier une telle journée: -les invités de l'Institut seraient, paraît-il, choisis -et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la -Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane -Courrière, parlant au nom de l'Académie, -ferait un discours. Ses collègues l'avaient dès -longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses -répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville -chaque soir, il avait eu la coquetterie de ne pas -refuser. Qu'était-ce pour lui qu'un discours? -Presque rien, des fariboles, une causerie: du -moins voulait-il qu'on le crût.</p> - -<p>—«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre -Isabelle, qui m'offre une place. Et cela -m'amusera d'écouter, perdue dans la foule, la -voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu -seul à Chaalis, François?</p> - -<p>—Mais... oui. Pourquoi?</p> - -<p>—Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous -pourrons nous sauver incognito, à la manière -de Cendrillon quittant le bal, et je te reconduirai -jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, -cher, cela est-il convenu ainsi?»</p> - -<p>C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai -pas à Stéphane Courrière, il ne me verra -même pas.» Elle avait réponse à tout, même<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[Pg 295]</a></span> -à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, -nous décidâmes d'aller à Chaalis: quant à moi, -du reste, j'y étais en quelque manière obligé.</p> - -<p>La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, -l'Institut recevait en son nouveau château. Devant -des petites dames et des douairières empanachées, -mélangées à des professeurs gantés, -à des historiens du «faubourg» et à des dilettantes -genre «seizième arrondissement», Isabelle -Rameau récita, non sans pompe, un -poème d'une froide emphase, dans lequel -étaient chantés, selon le goût du jour, la décentralisation, -la province, l'inaltérable attachement -aux traditions du foyer, l'escadron de -Saint-Georges, l'aviation, la grande mémoire -de la testatrice, et même aussi la majesté des -bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû -à l'un des poètes officiels de l'État: mais l'on -se réservait avec émoi pour le discours de Stéphane -Courrière.</p> - -<p>Enfin le poète parut dans la galerie noire de -monde. Son habit d'académicien, cambré coquettement -et pincé à miracle, lui prêtait l'air -charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement -couverts de poudre, afin qu'ils rendissent -un peu moins étrange cette tenue charmante -et surannée, dont l'épée, ceignant une -taille si svelte, semblait pouvoir être au besoin -tirée, pour défendre une dame.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[Pg 296]</a></span></p> - -<p>Son visage subtil riait à tous au-dessus de la -rouge cravate de commandeur, qu'un costumier, -plutôt que la Chancellerie, devait lui avoir -livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore -je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous -ses atours, sinon sur les photographies et les -gravures des journaux qui, privées de couleur -et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante -jalousie—cuisante et peu digne, avouons-le—je -me comparai à ce gracieux seigneur: il -me sembla que je ne fusse vraiment rien, sauf -un fonctionnaire triste... Allons, en somme, -n'était-ce pas justement cela qu'il fallait?</p> - -<p>Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, -se montra, toute l'assistance frissonna -d'aise. Quelques railleries coururent çà et là, -mais elles étaient affectueuses: une fois de -plus, la popularité de Stéphane Courrière se -témoignait par une tendre malveillance.</p> - -<p>—«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le -bicorne et l'épée, pour une réunion à la campagne? -Le grand gala aux champs?</p> - -<p>—Comme le paon.</p> - -<p>—Ou le coq du village. Va-t-il se marier -tout à l'heure?</p> - -<p>—Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! -regardez donc là-bas cette belle personne qui -cause avec Isabelle Rameau: vous ne reconnaissez -pas la marquise Gianelli?»</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[Pg 297]</a></span></p> - -<p>Je changeai de place.</p> - -<p>Stéphane Courrière, très disert, parlait à -merveille, je ne le savais que trop. Il se plaisait -à commencer de longues périodes, d'où il -s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son -papier, comme négligemment oublié sur la -table, devant lui, et dès que l'enthousiasme le -saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en réalité. -On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, -nouveau Lamartine, soulevé le peuple, -s'il l'eût voulu. Mais il visait à des suffrages -moins impurs, disait-il.</p> - -<p>Son discours fut adroit, lumineux et caressant. -Sa parole ailée, diaprée, effleura toutes -choses: elle papillonnait.</p> - -<p>Après le juste tribut d'hommages à la défunte -châtelaine, Stéphane Courrière exprima l'enchantement -de ce Chaalis au Bois dormant, le -rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur -des sables et des landes où jadis le fol -Charles VI a sans doute vu, tel un affreux -présage, le cerf au collier d'or bondir par la -bruyère désolée.</p> - -<p>Il traça le plus suave tableau de la vie monacale -dans l'abbaye, au moyen âge. Les ruines -admirables de l'église et les débris des monuments -conventuels lui inspirèrent, touchant le -progrès, d'heureuses pensées: «Qui donc à -cette heure, en France, pourrait ne pas porter<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[Pg 298]</a></span> -ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même -naguère blessé, même déchiré, il est d'un -peuple sain qu'il s'avance toujours! Ne se -montrèrent-ils pas bien dignes de demeurer -esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois -mutilés par les Perses, et qui, par crainte -d'exciter une injurieuse pitié, par lassitude -peut-être, refusèrent de suivre Alexandre, et -sont ignominieusement demeurés dans leurs -mauvais petits champs d'Asie?</p> - -<p>«C'est affaire à quelques curieux, bien rares -et bien pervers, s'ils sont exquis, de contempler -sans cesse l'ensorcelant passé, de s'en -griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent -et trouvent des fleurs, ainsi que de se -détourner avec ennui au passage des paquebots -dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces -chimériques armeraient-ils quelque lente galère -ou une caravelle, à défaut du Bucentaure, et -l'on verrait s'incliner doucement leurs nefs -oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, -heureux encore si partout les Sirènes ne -repoussent loin de terre ces bateaux lourds -seulement de rêves, comme elles éloignèrent, -chanta Camoëns, les vaisseaux portugais du -havre où veillait la trahison, au moyen de leurs -beaux seins qu'elles appuyaient contre la -proue!»</p> - -<p>Après quoi, et non sans un ravissant illogisme,<span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[Pg 299]</a></span> -le poète, parlant des abbés de Chaalis, -se complut à tracer le portrait du plus fameux -entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte -d'Este, qui déploya ses grâces aux cours -de François I<sup>er</sup>, d'Henri II et de ses fils. Ce -fut avec amour qu'il dépeignit cette figure si -séduisante et si fine d'humaniste, de politique -délié, de dilettante. En quels termes presque -pieux n'évoqua-t-il point ce prélat tout enivré -d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes, -maîtresse royale, combien divinement s'élevait -le cou de la Vénus de Cnide, apportée en -France par le Primatice!</p> - -<p>—«Le cardinal d'Este nous était venu de -cette Italie où la vue seule d'un noble visage, -en ce temps-là, emportait l'estime, où le Pape -proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini -à cause de l'heureuse physionomie qu'avait -celui-ci et de son glorieux aspect. Avant que -d'aller achever son âge à Tivoli, devant les -terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous -pas le cardinal d'Este faisant un jour -collation parmi ses moines de Chaalis, au bord -des étangs? Le voici, numismate, grammairien, -bibliophile, amateur d'art, homme de cour, -homme de luxe, devisant de Platon ou de Sénèque -avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient -guère, ou bien, tout en partageant quelque -figue, laissant luire un camée de Sicile à son<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[Pg 300]</a></span> -doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:</p> - -<p><i>A vederlo a tavola, cosi antico comme era, -era una gentilezza<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>.</i></p> - -<div class="footnote"> - -<p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique, c'était un -vrai plaisir.»</p></div> - -<p>Stéphane Courrière prononçait parfaitement -l'italien, et se félicitait de le parler avec pureté. -A ces derniers mots, où sonnait le meilleur -accent, il dirigea comme involontairement son -regard vers Marie, dont les minces narines -m'ont paru frémir à cette brise venue du Transtévère -et de l'Agro, de Naples et de Toscane, -de loin, de bien loin, de là-bas...</p> - -<p>Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: -Stéphane achevait à peine son discours et, -toute l'assistance étant debout, les applaudissements -crépitaient et les murmures d'extase -bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait -à mon côté: «Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.</p> - -<p>Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans -la nuit descendue, nous n'avons pas prononcé -beaucoup de paroles. Comme les amants qui -ont trop à se dire, ou qui au contraire songent -chacun de son côté, nous nous tenions la main—et -je me taisais. Marie demeurait silencieuse -aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se -peut qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu -plusieurs fois, et longtemps, les yeux clos.<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[Pg 301]</a></span> -Était-ce du sommeil, après tout?... Ce que je sais -bien, c'est qu'elle souriait.</p> - -<p>Lorsque <i>la Princesse Bérénice</i> fut jouée enfin—avec -quel fracas!—Marie n'assista point -à la générale, et rendit à Isabelle Rameau la -loge que celle-ci lui avait adressée, de la part -de l'auteur évidemment. La pièce obtint le -triomphe, d'une part, et d'autre part souleva les -furieux dédains que l'on sait. Marie s'y rendit -seule, dès la seconde, et me dit simplement: -«Mais oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si -<i>Bérénice</i> eût été toute nouvelle pour moi. Car -j'en savais des scènes entières par cœur, donc, -cher François.»</p> - -<p>En même temps, elle écartait du doigt l'une -de ses boucles sombres, sur sa joue:</p> - -<p>—«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette -bague dont le chaton est vide? Je ne l'ai pas encore -vue.»</p> - -<p>Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, -que Stéphane tenait du professeur Gatti... -il me l'a envoyée après la générale de <i>Bérénice</i>, -en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque -rien, un soupçon d'or, et la pierre est perdue. -Mais la lettre qui l'accompagnait lui donne du -prix.</p> - -<p>—Une lettre du poète?</p> - -<p>—Oui. La voici.»</p> - -<p>Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[Pg 302]</a></span> -et signé par Courrière, Marie me le tendit. -Je lus ces lignes:</p> - -<p>«Cette bague porte les lettre BER. REG. -gravées en son or léger. A-t-elle appartenu à la -vraie Bérénice, alors que celle-ci était à Césarée, -<i>florens ætate formaque</i>? Le chaton a-t-il -jadis enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, -et qui fut plus précieux pour avoir étincelé -au doigt fuselé de la reine des Juifs? -N'importe, voulez-vous l'accepter comme un -souvenir de ma <i>Princesse Bérénice</i>, bien moins -belle, mais qui ce soir a gagné la bataille, et -qui vous doit tant?</p> - -<div class="poem"><div class="stanza"> -<span class="i0">«<span class="smcap">Stéphane Courrière.</span>»<br /></span> -</div></div> - -<p>Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les -fouilles, une bague antique, le triomphe sur la -scène, les discours, l'Académie, l'éloquence, les -vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée. -vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, -et l'offensante croisière!</p> - -<p>Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas -un mot d'une seule phrase, pas une seule note -du chant. Je me rappelle les épaules nues de -Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et -aussi les yeux pâles d'Hélène, et Yvonne, et -que le piètre latin désormais, pour moi, ce sera -celui du paroissien, et qu'il m'ennuie—et que -je souffre!</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[Pg 303]</a></span></p> - - - - -<p>Ma première confession avait eu lieu fort -simplement. J'étais venu, je m'étais agenouillé, -j'avais dit ce qu'il fallait dire—et voilà.</p> - -<p>Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près -du confessionnal: elles avaient fait à Dieu, -qu'elles priaient, la politesse de ne pas se retourner -plusieurs fois.</p> - -<p>Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris -ma volonté en cette étrange circonstance: ni -romanesque incertitude, ni extase. Je n'avais -douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, -non plus que je ne m'étais senti déconcerté. -J'avais résolument accompli mon devoir, -sans autre souci que de n'y commettre aucune -faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et -du catéchisme de persévérance, ce qui n'allait -pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi me fussé-je -troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais -rien, hormis la crainte de ne pas tromper -assez bien.</p> - -<p>L'abbé s'était révélé à moi comme le plus<span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[Pg 304]</a></span> -avisé et le plus admirable père spirituel.</p> - -<p>—«Vous direz, murmura-t-il, le <i>Confiteor</i>. -Vous en avez pesé les termes. Récitez-le de -toute votre âme.»</p> - -<p>Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait -en aucune façon: «Le réciterez-vous sans -réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me chuchotait -seulement avec la plus ferme douceur: -«Faites ceci, dites cela», de ce ton qui signifie: -«Nous pensons de même, maintenant, c'est -entendu: par conséquent, vous allez faire ceci, -dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne -pouvait rencontrer celui de mes yeux baissés.</p> - -<p>«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, -voici donc un enfant prodigue. Est-il bien repenti? -N'importe, qu'il entre toujours... Qui -sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur -du foyer?»</p> - -<p>Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna -de la plus merveilleuse et sainte autorité, en -quoi il me confondit par son aisance, comme -par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre -après la confession. J'avais fait amende -honorable pour toutes les fautes de ma vie; lui-même -avait exigé une promesse formelle de -rupture avec mon passé—oh! non pas exigé -en termes rigoureux, mais enfin, sans absolument -me contraindre à répondre, il avait supposé -à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[Pg 305]</a></span> -lui faire cette promesse, que je la lui faisais. -Il m'avait parlé, lui qui était du même âge que -moi, comme un conseiller chargé d'expérience, -presque comme un maître, tout rempli d'infinies -précautions que se fût montré celui-ci—et -aujourd'hui, j'avais l'étonnement de le retrouver -riant, allègre, tout occupé de son journal -et des élections prochaines: ses yeux mêmes -ne se rappelaient rien. Ainsi, après leur être -apparu émouvant et sacré, tout brillant d'or -sous la chasuble, aux clartés des cierges, ainsi -se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans -la rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, -robuste, paisible, et balançant sur ses -jambes solides sa soutane où la marmaille des -pauvres s'était frottée le matin, en y laissant -mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment -«l'homme qu'il faut en la place qui convient», -selon l'expression des Anglais. Je l'admirais, -et j'avais toute confiance en lui.</p> - -<p>Il s'en doutait bien, d'ailleurs.</p> - -<p>Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui -donnait sur la pelouse, à travers mon jardin. -Il était six heures, le vent faisait rage, et l'hiver -s'annonçait.</p> - -<p>—«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention -au buis, à droite, et garez-vous du sapin, -là, devant vous. J'aurais dû prendre la lanterne.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[Pg 306]</a></span></p> - -<p>—Mais... je vois, je vois à peu près, merci... -Que de soins! Vous me rendez confus.</p> - -<p>—C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la -tête, ni même vous fouler le pied. Vos paroissiens -ont besoin de vous.</p> - -<p>—Je leur appartiens.</p> - -<p>—Pas également. Vous préférez les pauvres: -allez, on vous connaît.</p> - -<p>—Je voudrais être utile à tout le monde, et -comme tout le monde... Au fait...»</p> - -<p>Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, -songeait longtemps et assidûment aux -mêmes choses.</p> - -<p>—«Au fait, n'oubliez pas le chemin de -l'église, mon cher ami. Parmi mes plus ferventes -prières, il y a quotidiennement celle par -quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où -vous vous serez remis plus entièrement encore -entre les mains de Dieu.»</p> - -<p>Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal -réprimé un mouvement que l'on ne vit point, -dans la nuit. Je comprenais bien, parbleu! ce -qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir -la communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. -j'y étais décidé, je n'en avais pas peur. Pourtant... -pourtant!...</p> - -<p>Il y eut un court silence. Enfin:</p> - -<p>—«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, -et ce n'est pas sans me troubler. En suis-je<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[Pg 307]</a></span> -digne?... Cependant je prends désormais conseil -de mon directeur, et suivrai tous ses -avis.»</p> - -<p>Mais auparavant, hélas!... auparavant il me -fallait aller faire mes adieux à Tiberge.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[Pg 308]</a></span></p> - - - - -<p>Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait -faire mes adieux. Marie... Marie, eh bien! elle -était femme, et je l'avais tenue dans mes bras: -nous avions des souvenirs, et les aurions toujours, -quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle -poursuivrait son poète jusqu'à la Chine, les -paquebots vont et viennent, et reviennent...</p> - -<p>Non que j'eusse alors une pensée inavouée -de reprise ou de rancœur, non que je me fusse -accroché des ongles à mon bel amour déjà -perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur -et de ma jeunesse: adieu tout cela, je -l'apportais aux pieds d'Yvonne tant de fois -blessée par ma faute, par ma très grande faute... -Mais Tiberge, le pauvre petit!</p> - -<p>Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait -un garnement fumant déjà la cigarette, ou bien -compassé avant l'âge, sournois peut-être... -Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le -bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[Pg 309]</a></span> -tard encore, ne rencontrerais-je plus qu'un -jeune viveur rêvant courses et tirage à cinq, ou -bien un penseur de petite revue, qui réciterait -ses vers chez les douairières, dans les palais de -Venise ou les hôtels de Passy? Pourrais-je -seulement lui parler? Il m'échapperait. Qui -sait même si le colonel, alors sans doute général -Gianelli, n'en ferait pas un <i>marchesino</i>, lieutenant -de l'armée italienne? Il était en somme -son père devant la loi: et s'il venait à s'y attacher, -l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.</p> - -<p>C'est qu'il serait sans aucun doute beau et -charmant, mon joli petit, né si Français au village -d'Auteuil, d'une mère en qui coulait le sang -des Rimbourg, et d'un père forestier du pays -de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en -feraient? Et ce Courrière lui-même, n'allait-il -pas lui servir quelque jour de tuteur? Mais il -me renierait plus tard, Tiberge!</p> - -<p>J'attendis l'heure et le jour où je fus certain -de ne pas trouver Marie au Bois, alors que l'on -promenait le bébé, après le déjeuner: et je m'y -rendis, le cœur battant.</p> - -<p>De très loin, j'aperçus un groupe installé -autour d'une voiture d'enfant, auprès de l'automobile -arrêtée: voici le mécanicien, la nurse -Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros -paquet blanc, d'où sortait le visage rose de mon -petit gars. Sauf ce marmot pensif et ravissant,<span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[Pg 310]</a></span> -qui me regardait avec une sorte de grave -dédain, chacun parut surpris de me voir à -pareille heure, et surtout seul.</p> - -<p>—«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, -me dit obligeamment Frida.</p> - -<p>—Madame m'a commandé pour cinq heures -seulement, ajouta le mécanicien.»</p> - -<p>Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la -rejoindre: elle est à la maison.» Mais je n'en -avais qu'à mon fils, en cet instant.</p> - -<p>Frida reprit: «Monsieur vient voir comme -il est beau, aujourd'hui, et comme il a bonne -mine?» En même temps, de ses doigts déliés, -elle écartait doucement le bord du bonnet. -Cependant la nourrice contemplait ces manœuvres -sans bienveillance. Je lui demandai:</p> - -<p>—«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?</p> - -<p>—Que Monsieur fasse attention que c'est -son heure de dormir. Il ne faut pas que Monsieur -l'énerve: il serait <i>mousu</i> toute la journée.»</p> - -<p>On me posa néanmoins le bébé sur les bras: -combien me parurent légers mon fils et son -destin!</p> - -<p>—«Ça ne pèse guère, fis-je.</p> - -<p>—Monsieur trouve?» répliqua la nourrice -outragée.</p> - -<p>Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, -avec moins de mépris. Ses mains en miniature<span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[Pg 311]</a></span> -étaient affectueuses déjà: l'une d'elles -s'empara du revers de mon pardessus et s'y -cramponna, ce qui m'emplit puérilement d'émotion -et d'orgueil. Cher bambin, si frais, si sain, -et qui savait presque sourire! Mes yeux se -sont remplis de larmes, tandis que je le portais -et le berçais, allant de-ci, de-là, de long en -large. A la fin, je lui fis peur sans doute, car -au bout de quelques minutes, il se mit à crier: -je l'ai rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, -ne pleure plus, ne pleure plus...</p> - -<p>—«Alors, Madame est chez elle?</p> - -<p>—Mais oui, monsieur, presque sûrement.»</p> - -<p>Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus -presque vers Auteuil: autant terminer tout -de suite, et brusquer tout!</p> - -<p>J'entrai, le visage bouleversé sans doute—et -je me contenais pourtant de tout mon pouvoir, -je me forçais au calme, j'aurais même -voulu paraître glacial—car Marie me demanda -aussitôt:</p> - -<p>—«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas -Tiberge?...</p> - -<p>—Non, non.</p> - -<p>—Ah! je respire. J'ai toujours peur quand -il est ainsi sorti sans moi.</p> - -<p>—Il s'agit seulement de nous.</p> - -<p>—Eh bien, qu'est-ce qui arrive?</p> - -<p>—Il ne faut plus que rien arrive.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[Pg 312]</a></span></p> - -<p>—Tu veux me quitter, François?»</p> - -<p>La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: -j'étais venu afin de prononcer précisément -cette phrase atroce, mais je ne pensais -pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous -mes yeux, et je mis mes mains dans mes poches, -car elles tremblaient.</p> - -<p>—«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une -voix encore mal assurée. Il ne faut surtout pas -user de mots rudes et hostiles. Te quitter!... -Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un -instant, depuis le début de notre chère union, -je n'ai cessé de t'aimer avec une sorte d'idolâtrie. -Tu représentes pour moi toute la beauté, -tout le charme et toute la grâce du monde...</p> - -<p>—Cher François, je ne comprends donc rien -à cette scène. Qu'est-ce que tu as maintenant, -en vérité?</p> - -<p>—Je suis très malheureux. Tu sentiras...</p> - -<p>—Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler -la première. Ce que je vais tout de suite te dire -est bien aussi important que tes ... étrangetés! -Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher: -mais d'avance je tiens à affirmer très -haut que, du jour où je me suis donnée, je n'ai -pas eu une minute de défaillance en ma tendresse -pour le père de Tiberge. Tu entends -bien cela? Retiens-le. Aucun de tes griefs—que -j'ignore encore—ne peut être fondé. Je<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[Pg 313]</a></span> -vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je -ne souhaite rien au delà.</p> - -<p>—Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi -le supposer?</p> - -<p>—Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. -Tu semblais si troublé, l'autre jour, par cette -pauvre bague de Bérénice, humble souvenir, -avoue-le, et bien naturel.</p> - -<p>—Tout naturel, certes. C'était une pensée -charmante du poète, elle ne m'étonne aucunement. -Je ne formule pas la plus légère plainte: tu -t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture -n'est point arrivé par ta faute.</p> - -<p>—Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura -bien fallu une raison grave pour me quitter.»</p> - -<p>La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait -comme un glas.</p> - -<p>—«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est -pas question de cette... horrible contrainte! -Non!... Mais je souhaiterais... il faut...</p> - -<p>—Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?</p> - -<p>—Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il -faut que je vienne moins ici.</p> - -<p>—Ah! tu vois bien!</p> - -<p>—Il faut que petit à petit notre liaison se -change en amitié durable et confiante, mais -apaisée, mais calme, mais bien loin de toute -pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de -toi dans un autre esprit...</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[Pg 314]</a></span></p> - -<p>—Au jour de l'An, et aux anniversaires.»</p> - -<p>Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue -souvent pleurer. En cette circonstance, surtout, -elle est seulement devenue très pâle. Son ton -s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.</p> - -<p>—«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir -aucun grief. En ce cas, tu me blesses, et à -moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un -motif caché: dis-le.»</p> - -<p>Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait -à ne plus la voir que rarement, je le lui -récitai plutôt tout d'un trait, comme une leçon -apprise d'avance:</p> - -<p>—«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis -longtemps t'avertir... J'ai manqué de confiance -et de courage: et en cela j'ai péché, comme en -tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que -la foi m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis -s'est insinuée en moi doucement, lentement, -irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin, je -fus aveuglé par cette clarté!...»</p> - -<p>C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une -langue inconnue, le lapon, le mandchou: Marie -me regardait avec stupeur.</p> - -<p>—«Comment?... Comment?... Que dis-tu? -La foi?...</p> - -<p>—Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé -d'erreur et d'incrédulité... Je me suis confié aux -mains de mon directeur.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[Pg 315]</a></span></p> - -<p>—Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu -à peu détaché de moi?</p> - -<p>—Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche -trop pénible, ni le devoir trop douloureux!</p> - -<p>—C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?</p> - -<p>—Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, -je ne t'ai jamais plus ardemment aimée. Toutefois, -je t'aime désormais en Dieu, et mon espoir -profond est de te conduire un jour à partager -ma bienheureuse soumission. Est-il donc -monstrueux de demander le droit de te parler -sans feinte, comme à la plus tendrement choyée -des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi -indigne, le don de croire. Je la supplie d'élire -aussi ton âme charmante...»</p> - -<p>Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus -dire davantage: Marie me faisait presque peur. -Elle sembla se parler à elle-même:</p> - -<p>—«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, -entends-tu bien les mots que tu me dis, le sermon -que tu me débites?</p> - -<p>—J'exprime le plus sincère et le plus cher -de mes vœux.</p> - -<p>—Eh bien... Eh bien...»</p> - -<p>Elle éclata soudain:</p> - -<p>—«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et -Tiberge!»</p> - -<p>Je répliquai doucement:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[Pg 316]</a></span></p> - -<p>—«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon -chrétien.»</p> - -<p>Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient -passé de la stupeur au chagrin—puis au mépris:</p> - -<p>—«Mon mari, le colonel, avait un oncle -archevêque. Ce prélat blâma un jour en chaire, -à Turin, l'affection—qu'il appelait «folle»!—de -quelques mères pour leurs enfants... Non, -je ne crois pas que je forme mon fils selon cet -archevêque-là... Mon fils sera d'ailleurs ce qu'il -voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce sont -des paroles bien graves...»</p> - -<p>Du mépris, Marie passait maintenant au -«qu'importe!»: encore un peu, elle allait au -sarcasme, et se fût mise à rire.</p> - -<p>—«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu -un saint. Tu vas essayer de me convertir?</p> - -<p>—On aurait vu de plus grands miracles.</p> - -<p>—Donc il faudra venir en vérité chaque jour, -cher, pour tenter cette grande entreprise. Tu -ne peux plus abandonner Auteuil.</p> - -<p>—Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, -telle que je la rêve, demande plus de soins encore -que l'amour.</p> - -<p>—C'est toute mon éducation à faire.»</p> - -<p>Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, -elle l'ôta de mes lèvres, avec un air choqué:</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[Pg 317]</a></span></p> - -<p>—«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, -y penses-tu bien?...»</p> - -<hr class="tb" /> - -<p>Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, -il pleuvait. Je traversai néanmoins la pelouse à -pied, pour gagner mon logis: j'avais la tête en -feu, et de tels sanglots me montaient à la gorge -que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je -n'y pouvais tenir, dans la nuit aveugle et -sourde.</p> - -<p>Comme je marchais ainsi, glissant en la -boue gluante, et trempé par l'averse de novembre, -je voyais au loin clignoter des lumières -dans les maisons. Je distinguais vaguement -mes fenêtres:</p> - -<p>—«Je vais remonter là, me disais-je, où -Yvonne vit froidement, tristement, où l'humble -et morne foyer, où la lampe mélancolique m'attendent...»</p> - -<p>Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... -m'y enterrer.»</p> - -<p>Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... -Mot tout-puissant, par contre, irrésistible -et âpre, mot pareil à ces dieux hideux ou -féroces que certains sauvages adorent, et pour -lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes -sur des autels, ou meurent en héros dans -les combats.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[Pg 318]</a></span></p> - -<p>Les lignes tracées par l'écriture bien connue -me semblaient crier, hurler sur le papier! -J'avais tenu pendant cinq minutes cette lettre -entre mes doigts sans oser l'ouvrir.</p> - -<p>—«... Pardonne-moi, François, mais tu -sais qui je suis, et que je ne mens pas. Nous -ne sommes plus d'accord: mieux vaut nous -séparer. Notre union finirait mal. Notre amour -deviendrait hypocrite. Mesquinerie!</p> - -<p>«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas -définitif. J'emmène là-bas notre Tiberge: il -s'y trouvera tout aussi bien qu'ici, et l'air du -Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins -du Transtévère vaudra bien, pour ses petits -poumons, celui du Bois de Boulogne ou des -Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de -fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, -je le demande. Moi-même, je retournerai -volontiers vers Paris, j'y conduirai souvent mon -fils.</p> - -<p>«Voici donc une séparation très atténuée.<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[Pg 319]</a></span> -Mais, François, je te jure qu'elle est nécessaire. -Après ta sortie, je suis demeurée bien longtemps -atterrée, presque anéantie. Un rêve -s'écroulait: je n'avais plus confiance en toi, un -autre homme m'avait parlé par ta bouche. -Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui -me juge et se juge lui-même selon des règles -dont je ne sens pas la valeur?</p> - -<p>«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, -c'est bien. Seulement, moi, qui ne la partage -pas, elle m'étonne. Nous ne saurions plus avoir -aucun idéal en commun, mon cher François. -Et puis, ton directeur de conscience me gêne: -il me semblerait toujours assis en tiers entre -nous.</p> - -<p>«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, -et je craindrais sans cesse dorénavant -de te scandaliser. Comment essaierions-nous -seulement de causer, à l'avenir? La religion est -au bout de tout, pour les croyants. Il n'y -aurait plus entre nous qu'une âpre controverse. -Allons-nous donc nous quereller, à la façon de -la canaille qui se dispute au cabaret pour sa -politique?</p> - -<p>«Je t'ai bien aimé, François, à Rome—oui, -à Rome—à Pierrefonds, à Auteuil. Tu es le -père de Tiberge, et je n'oublie ni ta délicatesse, -ni les heures...»</p> - -<p>La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[Pg 320]</a></span></p> - -<p>Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne -voyais plus... Ainsi, c'en était fait. Elle me -congédiait. Elle ouvrait les mains, et me laissait -aller. Elle repartait, en haussant les épaules, -pour là-bas... Et je l'avais voulu!</p> - -<p>Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré -l'abbé Duregard. Derechef il me conseilla -de me joindre, sans plus tarder, au nombre -des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, -et dès le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. -J'ai choisi, pour cet acte public, la messe matinale -à laquelle ne manquait jamais de se rendre -quotidiennement Thérèse Gervonier.</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[Pg 321]</a></span></p> - - - - -<p>Marie... Marie...</p> - -<p>L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement -passer, comme un être surhumain, -à Nancy; depuis qu'elle incarna pour -moi, au fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, -le prestige...</p> - -<p>Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! -Il me sembla que je changeais de planète. Je -n'étais pas si naïf: l'on m'avait parlé des belles -cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de -Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, -et seigneur inimitable. Pourtant, combien -j'ai voluptueusement perdu la tête dans -cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, -mes coupes, mon train-train: et l'on m'a gorgé -brusquement de tous les philtres, environné de -toutes les sorcelleries!...</p> - -<p>Puis les extases, les caresses, et Tiberge -enfin, le cher petit... Tout cela!</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[Pg 322]</a></span></p> - -<p>Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces -gemmes, et de cet océan de parfums, il y avait -toujours, toujours Yvonne en deuil, et pliée par -le chagrin...</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[Pg 323]</a></span></p> - - - - -<p>Le matin où j'avais définitivement fait acte -de fidèle, je laissai Thérèse sortir de l'église -avant moi, puis je pris un autre chemin et gagnai -la forêt, en laquelle m'appelaient certains -travaux. Je ne me souciais guère, en effet, que -cette grosse dévote me posât maintes questions -gênantes, ou s'attendrît à grand fracas, à moins -qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore -plus redoutable: car la réserve même de -Thérèse Gervonier, en toute occasion délicate, -faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais -comment bien se taire: et Dieu sait pourtant -qu'elle eût pu l'apprendre, depuis si longtemps -qu'elle vivait familièrement avec Yvonne!</p> - -<p>Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret -du silence. Sans ombre de doute, elle -avait suivi de près les étapes nuancées de ma -conversion. Tant par certains changements—car -elle était bien fine—dans mes moindres -propos, qu'à cause de mes entretiens continuels -avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[Pg 324]</a></span> -çà et là, Yvonne avait pu se douter de la transformation -qui s'était opérée en moi: transformation -assez lente pour qu'aucune surprise ne -fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt -méfiante. En outre elle m'avait vu presque -chaque dimanche à la messe... Et cependant, -pas un encouragement secret, ni quelque fugitive -parole ne m'avaient seulement une fois -laissé comprendre: «Oui, oui, je n'ignore pas -que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera -peut-être où tu détesteras en chrétien ta -vie passée. Tu quitteras ta maîtresse, il le faudra -bien. Tu n'auras plus deux foyers, si ta -conversion est sincère; mais tu rentreras dans -ta maison, celle où ta fille est morte, et où je -la pleure toujours, moi qui n'aurai plus jamais -d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne suis -pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on -le choiera, et tu le laisseras aller... J'en aurai -tant souffert, François!»</p> - -<p>Yvonne pensait évidemment tout cela, et -certes elle se réjouissait, bonne croyante, à -voir une âme reconquise, et l'une des âmes -qui la touchaient davantage. Néanmoins, je -n'en fus averti par quoi que ce fût, ni le plus -furtif des gestes, ni même un hochement de -tête, un battement des cils, rien enfin, rien!... -Et depuis que je connaissais Yvonne, il en -allait ainsi. Dissimulation? Pudeur maladive<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[Pg 325]</a></span> -et folle? Ou plutôt n'était-ce pas que son cœur -à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après -que nous avions perdu notre fillette?</p> - -<p>Cependant il me faut dire que le jour de ma -communion, j'ai rencontré les yeux d'Yvonne. -Quand je me suis assis pour déjeuner—j'arrivais -en retard, et les deux femmes se trouvaient -à table—j'ai prononcé d'abord quelques -mots vagues touchant la bise ou des dégâts de -gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce -matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. -Soudain, je levai les yeux: Yvonne me regardait... -Et il y avait—oh! oui, j'en suis sûr!—une -émotion profonde sous ces paupières, qui -se fermèrent bien vite, effaçant la vision exquise—une -émotion douce et sans doute heureuse, -telle que je ne pensais plus en voir jamais -se trahir sur le visage si las et si clos.</p> - -<p>Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser -la tête: debout, je crois que le sol m'eût -manqué.</p> - -<p>Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: -c'était son jour, le jeudi. Par chance, -elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse l'eût-elle -accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion -meilleure, voilà tout.</p> - -<p>J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai -rejointe un peu avant qu'elle n'entrât dans le -cimetière.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[Pg 326]</a></span></p> - -<p>—«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus -mal... Tu vas par là?</p> - -<p>—Je t'accompagne.»</p> - -<p>En même temps, je passai mon bras sous le -sien. Qu'elle était mince, à présent! Elle grelottait, -en outre.</p> - -<p>—«Tu as froid?</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Je croyais...»</p> - -<p>Cependant le vent glacé nous faisait courber -la tête: nous avions l'air d'un couple qui tout à -l'heure sera vieux, et qui commence à frissonner -en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais -sur le dos une grosse pèlerine: d'instinct, -j'en eusse enveloppé les épaules d'Yvonne, afin -de la protéger contre la rafale, contre tout! Je -lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, -confie-toi, ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi -aller...» Mais je craignais de sembler théâtral: -un rien nous eût blessés tous deux.</p> - -<p>Dans le cimetière carré, nous connaissions, -elle et moi, le plus court chemin. Nous fûmes -à la tombe en un moment: Yvonne s'y agenouilla, -les doigts éperdument joints. D'habitude, -je demeurais debout. Mais ce jour-là, je -me suis agenouillé, moi aussi...</p> - -<p>Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait -même plus de paroles tout bas: mais les yeux -levés, en extase, elle semblait contempler un<span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[Pg 327]</a></span> -miracle, celui qui se produisait là, tout contre -elle, à son côté.</p> - -<p>Elle se releva enfin, et par un geste charmant, -posa sur moi sa main légère:</p> - -<p>—«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»</p> - -<p>Nous nous sommes étreints longuement, et -nous pleurions, l'un près, tout près de l'autre, -enfin!</p> - -<p>Puis nous revînmes du même pas vers la -maison, en nous tenant par le bras, et parlant -de ceci ou cela, affectueusement.</p> - -<p>Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond -de l'âme pour ma conversion, j'adressai, moi -aussi, mes profondes actions de grâces à tout -ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond -du cœur ce commandement des hommes: -«Fais ce que dois—et fais-le bien.»</p> - -<hr class="chap" /> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[Pg 328]</a></span></p> - - - - -<p>L'on aura la bonté de croire que je ne lis -jamais les <i>Mondanités</i> dans les journaux. Non -que je les méprise, car il ne faut dédaigner -le Paradis de personne, mais enfin je me trouve -ainsi disposé que je nourris d'autres rêves.</p> - -<p>Cependant, cette fois, un nom aperçu par -hasard étincela pour moi sur la page de la -gazette: on faisait connaître, dans les «Déplacements» -des abonnés, que Mme la marquise -Gianelli venait de quitter Paris pour Rome.</p> - -<p>Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse -Gianelli, tu allais donc t'avancer encore, ainsi -que l'on danse, parmi les jardins des villas exquises, -et parler de nouveau, comme une autre -chanterait, sous les plafonds peints des palais, -là-bas! Tu allais fouler le sol de la Ville Éternelle, -ta vraie patrie, en traînant ton parfum -comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui -t'aime si âprement, et qui suis ici, morne, les -pieds chaussés de mes gros souliers campagnards, -le bâton à la main, prêt à faire tout à<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[Pg 329]</a></span> -l'heure mon humble métier au bois, tout seul, -sous le ciel chargé de neige!</p> - -<p>J'ai tourné la page...</p> - -<p>Mais voici les <i>Théâtres</i>, maintenant... Bon! -autre nouvelle: au cours d'une soirée de gala à -l'ambassade de France, un acte de <i>la Princesse -Bérénice</i>—le plus tendre et le plus brillant, -le troisième enfin—serait joué le mois prochain -à Rome par de nouveaux interprètes, -dont Mme Isabelle Rameau.</p> - -<p>Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? -Il fallait que la marquise Gianelli -fût au moins pour un peu dans ce projet. Celle-ci -se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante -et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle -Imperia. Elle serait alors publiquement -réconciliée avec son poète, et quant au scandale, -bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation -de l'ambassade—où le vieil Adolphe Courrière -n'était pas sans compter des amis, dont le ministre -de France lui-même, apparemment—puis -l'antique palais du Transtévère, une grande -fortune, des toilettes... Seul, sans doute, le colonel -Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il -y avait eu scandale en effet—et encore, sait-on -jamais?</p> - -<p>Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. -Adulé par les courtisans de la marquise et de -Stéphane, il mènerait une enfance, puis une<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[Pg 330]</a></span> -adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps -robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, -il serait prince de la jeunesse, le beau petit! -Il deviendrait poète, artiste, séducteur d'état, -soldat, diplomate, tribun du peuple ou <i>monsignore</i> -au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout -ce qui l'amuserait! Les songes lointains qui -m'avaient ébloui, c'est lui qui les vivrait un -jour; les visions qui ne m'étaient apparues -qu'un instant, deviendraient pour lui les décors -familiers; il aurait les chevaux, les yachts, -les parcs, les soupers inoubliables, les reparties -savantes ou joyeuses, les propos qui cinglent -ou caressent, il divertirait son âme charmante -en courant la Sicile, l'Asie, d'autres -terres encore; il manierait les coupes rares, les -livres divins, les molles chevelures...</p> - -<p>Un coup léger, la porte tourne sans bruit: -c'est Yvonne, c'est ma femme. Elle fait tout ce -qu'elle peut pour sourire.</p> - -<p>—«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.</p> - -<p>—Eh bien?</p> - -<p>—Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de -neiger: cela n'a pas duré cinq minutes, et c'est -presque tout blanc... Veux-tu sortir?»</p> - -<p>Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une -telle initiative! Je me sentis infiniment ému, -intimidé au besoin.</p> - -<p><span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[Pg 331]</a></span></p> - -<p>—«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?</p> - -<p>—Avec les chiens.</p> - -<p>—Et Thérèse?</p> - -<p>—Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand -secret que je t'apprends: Thérèse nous quitte. -Elle s'est enfin décidée, et entre une bonne fois -au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie, tu ne -l'ignores pas?</p> - -<p>—Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.</p> - -<p>—Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... -Je ne suis plus du tout malade.»</p> - -<p>Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. -Yvonne reprit encore, la première:</p> - -<p>—«Alors... on sort?</p> - -<p>—Bien sûr.</p> - -<p>—Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. -Appelle les chiens.»</p> - -<p>Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas -et Marion jaillirent comme deux diables -d'une boîte, et déjà ils enguirlandaient de bonds -et de tourbillons leur patronne Yvonne, qui -s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.</p> - -<p>Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant -l'une de ces prières perpétuelles... Mais -c'était à présent, je le savais, une prière moins -triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices -aujourd'hui: loin de nous séparer, la -religion nous unissait.</p> - -<p>Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[Pg 332]</a></span> -marcher quelque temps, nous irions à la Fosse-à-Biches, -où j'avais affaire.</p> - -<p>—«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux -fous!... Sinon, la laisse!...»</p> - -<p>Et nous nous engageâmes gaillardement, en -braves époux, sur l'immense pelouse recouverte -de neige... Le blanc, deuil d'enfant... Les cloches -de l'église sonnaient, pour quelque mort -sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en -s'éloignant peu à peu, le son diminuait, en -somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y habituait...</p> - - -<h3>FIN</h3> - - -<p>3763.—Tours, Imprimerie E. <span class="smcap">Arrault</span> et C<sup>ie</sup>.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le fourbe, by Marcel Boulenger - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE *** - -***** This file should be named 60080-h.htm or 60080-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/8/60080/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Information about the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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