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If you are not located in the United States, you'll -have to check the laws of the country where you are located before using -this ebook. - - - -Title: Le fourbe - -Author: Marcel Boulenger - -Release Date: August 9, 2019 [EBook #60080] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE *** - - - - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -LE FOURBE - - - - -DU MÊME AUTEUR - - -ROMANS ET CONTES - -_La Femme baroque.--Le Page.--La Croix de Malte.--Couplées.--Au -pays de Sylvie.--Souvenirs du marquis de Floranges.--L'Amazone -blessée.--Les Doigts de fée.--Le Pavé du roi.--Mes Relations.--Le -Marché aux fleurs._ - - -VARIA - -_Les Quatre Maladies du style.--La Querelle de -l'orthographe.--Lettres de Chantilly.--Nos Élégances.--Opinions -choisies.--Introduction à la Vie comme-il-faut.--Cours de Vie -Parisienne._ - - - Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, - y compris la Suède, la Russie, la Norvège, la Hollande et le Danemark. - - S'adresser pour traiter à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée - d'Antin, Paris. - -[Illustration: Marcel Boulenger] - - - - - MARCEL BOULENGER - - LE FOURBE - - _ROMAN_ - - PARIS - - _Société d'Éditions littéraires et Artistiques_ - - LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF - - 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50 - - Copyright by Marcel Boulenger, 1914. - - - - - IL A ÉTÉ TIRÉ A PART: - - _cinq exemplaires sur papier de Hollande - cinq cents exemplaires sur Vélin du Marais - numérotés à la presse._ - - EXEMPLAIRE Nº 316 - -[Illustration] - - - - -LE FOURBE - - -_Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne parfois à Paris, pour -quelques jours._ - -_Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une imposante société -anglaise qui fabrique des explosifs de guerre en Ecosse, près -d'Aberdeen: c'est un personnage considérable, sans cesse occupé -d'affaires émouvantes avec le War Office et l'Amirauté, sinon avec -les pays balkaniques, ou le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il -vend de quoi détruire des millions d'hommes, et faire éclater la -vieille Europe ou sauter la jeune Amérique._ - -_Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer en France: mon -camarade n'apprécie point les Anglais, les jugeant paresseux. -Toutefois il se félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause -d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, il se rend -volontiers en Champagne, où sa mère vit retirée. A cette époque, -Denis traverse souvent Paris: nous passons ensemble quelques -riantes soirées, et c'est un des cordiaux plaisirs de l'été._ - -_J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je connais depuis -l'enfance. Que dirais-je de lui, sinon qu'il est parfait?... Eh -bien, oui, voilà donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si -longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? Denis est -parfait. Denis est terrible._ - -_Au collège de Reims déjà, brillant élève et de forte santé, il -dépensait en monsieur l'argent que ses parents ne mesuraient -guère à un héritier si flatteur, et la façon galante et tendre -dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. Un lundi -matin, tous les potaches, ses condisciples, furent bouleversés -par certain tourbillon vertigineux qui grondait au loin dans la -rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, et nous n'en -avions encore jamais aperçu. En outre, prodige plus grand encore, -notre camarade se trouvait au volant, il menait lui-même, de sa -petite poigne de page, le char formidable. L'esprit tout écumant -de rhétorique, tel que j'étais alors, je crus voir en personne -le jeune chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à la -fois homme et bête, prêt au bond comme au geste, selon l'exemple -illustre d'Achille nourri par le centaure Chiron._ - -_Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq.,_ _est comme réglée -au compas: il s'en moque le premier, d'ailleurs. Le réconfortant -compagnon! Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, à ce -garçon si rude et si content!_ - -_Je crois qu'il y a une élégance propre aux tavernes, et -imposée par elles. Le décor y est de demi-gala: tout y brille -correctement, depuis l'acajou, les cristaux et les verreries -irisées par la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets au -sommet desquels le plus fade buveur semble un stylite perché sur -des roseaux; depuis cette barre de cuivre, placée à trois pouces -de terre, et qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, l'un -élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, comme dans les -nobles portraits d'autrefois; et jusqu'à cet imposant buffet, -enfin, contre lequel il faut bien que le pire maladroit s'accoude -avec une nonchalance ravissante, faisant figure de dilettante -qui est entré en passant et ne s'installe pas, mais jouera un -instant avec son verre ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en -ira... Et puis, que boit-on? De la topaze liquide, des élixirs de -chrysoprase, présentés en des gobelets éblouissants, sinon en de -légers calices où le barman, par coquetterie, pique une paille. On -voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y parviendrait pas._ - -_Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre les doigts: il -s'animait et parlait sans réserve._ _Notre amitié, vieille de -vingt ans et plus, nous grisait un peu._ - -_--Ah! François, me disait-il, mon bon ami François, j'ignore ce -que je vaudrais pour l'un de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à -tant de choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce jour ma -vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen ne sont pas malheureux, -que je sache. Jamais la moindre grève, là-bas. Ma vieille maman -ne se plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent, et en -gagnerais bien davantage encore, ne fussent le_ general manager -_et toutes sortes d'administrateurs. Enfin, bon patriote, je me -suis une fois cassé le bras aux manœuvres, et une autre fois le -pied sur un terrain d'aviation militaire, en service commandé. -Donc, ma vie n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient -cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts, ni mon temps. -De ce que je ne pense pas, enfin, et suis un rustre, et voire un -sauvage._ - -_--Ne prends plus de cock-tails, Denis._ - -_--Tu crois que je déraisonne? En aucune façon. J'exagère -seulement: mais c'est là un procédé de conversation, destiné à -provoquer ingénieusement l'indignation de celui qui écoute; après -quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire. Si tu te montres -délicat et modéré du premier coup, qui t'écoutera? Personne... -Enfin, je voulais dire que je ne pense pas dès que cela ne_ -_m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que je recherche -si c'est vraiment Dieu qui me pousse à ouvrir la porte, lorsqu'il -me faut sortir? Non pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon -revolver, si je sais qu'une canaille me guette dans la rue, comme -à sourire de mon mieux si c'est un ami qui m'attend au jardin. -Quoi de plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour l'ami... -Ah! par exemple, tuer autrui bien raide, ou le rendre adroitement -heureux, voilà le difficile; et c'est là que les penseurs -s'arrêtent, pour laisser travailler les bonnes têtes modestes... -Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout de suite en -marche vers le but! Loin d'envoyer sans trêve les ambassadeurs en -congrès, commencer la guerre immédiatement, et débuter par les -obus..._ - -_--De ton usine._ - -_--Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon système! Agis -d'abord, agis toujours, crois-moi. Vive le grand Empereur, -lorsqu'en 1815, vaincu, écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison -et presque en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour -le consulter sur les moyens d'aller explorer le Pôle ou les -Tropiques; et quand, peu de jours après, entendant près de -Rueil quelque canonnade, le Héros montait incontinent dans ses -appartements, puis en redescendait bientôt, botté, éperonné, -la redingote grise au dos, en ordonnant_ _au général Becker: -«Courez dire à Paris que je demande à tenter encore de repousser -l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme un général dont le -nom et la réputation pourraient malgré tout changer la face des -choses!...» Foin des temporisateurs, foin des penseurs, «sujets -à leurs opinions », selon qu'écrivait un rogomme de jadis! Les -meilleurs ne parviennent au juste qu'à expliquer à peu près ce que -les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages qu'un -plaisir d'un art bien pauvre. Mieux vaut chercher ailleurs la -beauté palpitante, poignante!... Barman, faites-nous deux autres -cock-tails.»_ - -_Quand mon ami prononçait ce mot: «La beauté», il n'y avait là, -pour lui, rien de vague. Il savait. Il vous eût déclaré sans -hésiter, de la voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté -exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se trouve à Rome et à -Naples, dans les musées d'antiques; toutefois elle y est immobile -et fixée dans le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et -bondit dans mes chenils de lévriers!» Et voilà._ - -_Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant les six mois -d'automne et d'hiver, ses affaires, ainsi qu'on le pourrait -croire, ne l'y contraignaient pas seules, mais bien plutôt les -lévriers de courses, qui le ravissaient dans une sorte d'extase. -Il en possédait près de cent dans_ _son chenil célèbre, les -envoyait courir par tous les comtés d'Angleterre, et passait des -journées d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner. -Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse Waterloo Cup dans les -prairies d'Altcar, avec son chien Claude Silvère, l'orgueil et la -joie l'eussent fait mourir: telle avait été, de son propre aveu, -la plus violente émotion de sa vie. Je tenais de lui deux beaux -chiens, Claude Marsyas et Claude Marion, devenus plus simplement -Marsyas et Marion chez moi._ - -_Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une main savante les -muscles herculéens de ses champions: «Tu vois, faisait-il, c'est -la beauté divine: le plus haut point de grâce, uni au plus haut -point de force. La sveltesse et la puissance. L'athlète enfin, -selon Lysippe et Praxitèle. L'être irréprochable: le voilà, il -existe!»_ - -_Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où ma profession me -contraint à loger, avant que de retourner en Champagne. Nous -avons fait de longues promenades, par mes forêts ivres d'été. Il -nous fallait trotter alors, ou prendre le galop pour échapper à -la danse guerrière des mouches. Que de bêtes, partout! Le bois -fourmillait, frémissait, sursautait, les oiseaux se défiaient à -chanter._ - -_--Moque-toi bien de moi, François, traite-moi de maniaque! -s'écriait mon ami. Mais il_ _faut agir, agir!... Regarde autour -de nous: quels combats entre toutes ces bestioles qui veulent -vivre, et pour cela s'entre-tuent! Combien de duels sous l'herbe -et dans les branches, combien d'agressions, de pirateries, quelle -razzia universelle! La guerre est sublime, je suis heureux de -vendre les explosifs effroyables!... Si la force prime le droit? -Est-ce que je sais! Voila un problème bien niais. En réalité, le -fait accompli a force de loi, parce que c'est un fait, et qu'on en -a peur. Il ne faut pas tergiverser...»_ - -_Ayant dit, Denis partait au trot, un bon trot bien rythmé, bien -droit devant soi. Après quoi, il reprenait en ces termes_: - -_--Mes chiens, oui, mes chiens enseignent une morale à qui les -aime. Dans le parc ou au château, les voici qui flânent, jonchent -l'herbe ou les tapis, leurs cols de cygnes élevés paisiblement, -comme s'ils fussent installés dans une loge princière, pour -le spectacle: et leurs yeux fardés se ferment peu à peu... -Mais qu'un gibier passe au loin, et soudain jetés debout, nos -courtisans se changent en rapaces! Ils se ruent, leurs pieds -griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles, ils se rompraient -les os pour tourner plus court sur leur proie qui fuit! Puis, -ont-ils saisi--parfois à l'horizon--celle-ci entre leurs crocs -terribles... peuh! ils la laissent là, elle est morte, c'est fini, -ça ne les intéresse plus. Ils n'avaient_ _voulu que courir, -saisir et tuer, bref agir, encore une fois, agir, et avec quelle -soudaineté folle, quel élan furieux, grâce à quel grand vol -d'aigle! Voilà, François, comment il faut se comporter. La plus -radieuse époque du monde dut être le quattrocento des condottières -cuirassés d'or, le siècle de ces irrésistibles tyrans italiens, -qui, menacés chaque jour du poignard et du poison, régnaient -pourtant coûte que coûte... N'a-t-on pas bien su convoiter et -vivre au temps des Vinci et des Sforza, des Michel-Ange et des -Malatesta?_ - -_--Mais, Denis, faisais-je, ce fut là une période atroce! Tes -princes du quattrocento en usaient ainsi que des bandits et -des scélérats: ils mentaient sans cesse. Pas un de ces bâtards -couronnés qui ne se fût fait un jeu de violer sa parole..._ - -_--Allons donc! dis qu'ils rusaient. Dès qu'elle est nécessaire -et belle, la ruse devient permise à quiconque se sent assez de -bravoure pour la mener à bien. Il rusait, le condottière qui -jurait en étendant sur la Bible sa main chargée de bagues: puis il -entrait dans la ville par surprise et celle-ci, sous son règne, -se couvrait d'œuvres d'art. Il rusait autrefois, le fort Ulysse, -quand il détournait ses ennemis par les stratagèmes périlleux. Ils -rusaient, les petits Spartiates, d'un sang si fier, qui devaient -dérober_ _leur nourriture, et se voyaient battus jusqu'au sang -lorsqu'ils se laissaient prendre._ - -_--Hélas! il rusait aussi, le Père jésuite, qui, ayant fait à -son supérieur le sacrifice de sa réputation même, captait sans -vergogne un héritage, pour la plus grande gloire de l'Ordre._ - -_--Oui, il rusait, et faisait bien! Il risquait gros: découvert, -il affrontait la honte. Soldat d'une cohorte active entre -toutes, fondée en plein siècle de_ virtù, _le valeureux Père -jésuite accomplissait parfaitement son devoir quasi militaire. -Il perpétrait une entreprise, comme fait à la guerre l'éclaireur -astucieux, sur l'ordre de son capitaine, pour la plus grande -gloire de la patrie. L'honnête et peut-être héroïque Père -jésuite, qui avait la foi, travaillait de toute âme à se montrer -industrieux, pour la gloire de Dieu! Qu'y a-t-il à reprocher là? -Et quoi de plus magnifique, au contraire? Une ruse intrépide, -c'est encore du combat: et la noblesse du but emporte tout!»_ - -_Sur le quai de la gare, lorsque Denis regagnait ensuite Paris, je -regardais mon ami marcher de long en large. Ses bottes foulaient -le sol posément. Son pardessus jeté sur l'épaule, il respirait la -santé, la force et la patience._ - -_Or il se peut que cette espèce de gladiateur m'ait, sans qu'il -s'en fût douté, poussé à prendre un parti dans la plus douloureuse -angoisse de_ _ma vie. Même si simples en effet, de telles -harangues troublent à la longue, et l'on s'en souvient._ - -_Une fois donc, je me suis vu si malheureux, et surtout une telle -souffrance m'entourait, me pressait, j'avais fait tant de mal -enfin, qu'un moment vint où, n'en pouvant plus, je me suis dit: -«Halte! Fût-ce au prix de ton sang, tu ne dois pas aller plus -loin. Tu vas tout réparer maintenant: et non pas demain, mais -sur-le-champ, au plus vite. Allons, suivant les rudes principes de -Denis Claudion, il faut agir--tout de suite!»_ - -_Il se trouva que pour agir promptement, utilement et bien, un -seul moyen s'offrait à moi: et c'était une ruse--ruse impudente, -impie, laborieuse, ingrate! Une énergie de tous les instants -m'était nécessaire pour la soutenir sans défaillance. Force me -fut de mentir jusqu'au pied des autels. Il est un cœur exquis et -martyrisé qui se fût rompu de stupeur et d'effroi, si l'on m'eût -jamais percé à jour. Il est un amour que j'ai dû ruiner aussi, et -cet amour, c'était toute ma vie; un bonheur--le mien--que j'ai mis -en miettes; une existence--la mienne encore--que j'ai condamnée au -désespoir sans rémission, et pis, à la vieillesse._ - -_Cependant, il n'importe! J'ai fait mon devoir, j'en suis sûr. -Peut-être me suis-je un moment cabré_ _devant ce mensonge -immense. Mais le rustique Denis m'eût dit que cette faiblesse -n'était point selon la_ virtù. _Je crus plus d'une fois entendre -sa voix sereine, qui répétait: «Une belle ruse, une belle -action...»_ - -_Pour occuper l'affreuse tristesse qui m'étreint désormais, et ne -cessera plus, j'ai raconté mon histoire. Voici, ma confession. -Celui qui l'ouvrira peut être assuré de lire ici la vérité, sans -ornements ni chansons. On lui présente un document, on le voudrait -net et nu._ - - - - -Je devine pourtant que l'on va sourire, je sais que l'on se -moquera, que dès l'abord un mauvais air littéraire empoisonnera -mes confidences. L'on dira: «Ah! oui, encore, comme tant d'autres, -comme tous les autres, en Italie...» - -Pourtant, c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré -Marie-Dorothée, marquise Gianelli. - -J'aurais bien voulu que c'eût été ailleurs! Il y a nombre -de raffinés qui se soumettent voluptueusement à toutes les -traditions: rien de choquant pour eux à aimer sans rémission -dans les lieux consacrés à l'amour depuis tant de siècles. Ils -s'épanouissent à Florence, succombent à Venise, et goûtent ensuite -comme il faut la tristesse à Versailles: dommage que Cythère se -trouve on ne sait où, ils s'y rendraient afin d'y être tendres. - -Mais je ne leur ressemble pas. Dût-on me tenir pour un paysan, -j'ai toujours peur que l'on ne bluffe, comme on dit au poker, je -crains jusqu'au boniment des choses inanimées, et me méfie des -plus merveilleux décors, dès qu'ils sont illustres, ou qu'ils -environnent une femme. Jugera-t-on de mon trouble, et de mon -dépit, quand je vis s'avancer la marquise Gianelli précisément -sous les oliviers de la villa Médicis? - -Dans ce bois miraculeux!... Ah! c'en était trop. Ces oliviers, -piliers pressés et retordus, forment un temple sombre où le pire -étourdi se tait, dès l'entrée. Après cela, que l'on se figure -une femme, fût-elle médiocrement belle, passant sous cette voûte -auguste de feuilles, parmi cette musique secrète, rompant à peine -le silence mélodieux du bosquet vénérable et recueilli comme une -église, et néanmoins ouvert à tous les parfums, à tous les soupirs -de mai? Car c'était à la fin du printemps, et déjà le soleil d'été -brûlait Rome. - -Or Mme la marquise Gianelli n'était pas médiocrement belle. Je la -connaissais, l'ayant aperçue dix ans auparavant, au cours d'une -fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En ce temps-là, il -y avait encore un archevêque logé somptueusement sur la place -Stanislas, à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et Forêts. -Un grand nombre d'ouvriers italiens--on sait qu'il s'en trouve -beaucoup, émigrés en Lorraine--venaient d'être victimes d'un -accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés à l'hôpital. -Ainsi qu'il faisait souvent, l'archevêque, très secourable, -avait organisé chez lui une petite fête de charité pour soulager -ces malheureux. C'était un dimanche: toute occasion de mettre -des gants frais, et de paraître au milieu des dames, semble -une précieuse aubaine à des exilés de province, et les fêtes -charitables de l'archevêque ne nous attiraient pas moins que les -galas de la préfecture et les bals de la garnison: un jeune homme, -sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un air obsédé, qu'il va -trop dans le monde, qu'il n'en peut plus. - -Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché, quelques camarades -et moi, et déjà préparions-nous les pièces de cent sous qu'il -nous faudrait donner à des jeunes filles charmantes en échange de -fleurs et de bibelots affreux, quand une grande automobile fermée -arriva, vis-à-vis de nous sur la place, prit à droite, se trompa, -hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter à grand bruit -sous nos yeux. On sait que la place Stanislas est la plus noble -du monde, sans aucun doute: le virage de cette auto ralentie, -majestueuse, eut une allure quasi officielle et royale, vous -eussiez cru qu'un souverain en allait sortir, une fois la portière -ouverte par le valet de l'archevêché... Et en effet, ce fut bien -une princesse qui parut! - -Quelle merveille! Une grande femme, excessivement mince, vêtue -de blanc et de gris, et qui portait magnifiquement, au-dessus -d'un long col de cygne, le visage même de Napoléon Bonaparte -adolescent, Bonaparte jeune et noir capitaine à Toulon; mêmes -sourcils admirables, cachant à demi les yeux clairs, même nez sec -et droit, même menton bien ciselé, un peu plus fin cependant, même -bouche serrée, même sourire enchanteur également, mêmes cheveux -sombres enfin, tombant sur les sourcils et les oreilles, car -cette dame émouvante était coiffée singulièrement, ou du moins -semblait telle, en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures -blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées. Ajoutons qu'un -détail néanmoins brisait la ressemblance: les images populaires -montrent le jeune Bonaparte allant toujours pensif, le front -baissé; au lieu que notre surprenante personne s'avançait en -tenant haut sa tête de médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait -comme on danse, sur un rythme régulier, avec une souplesse, une -dignité, une grâce déconcertantes: démarche étudiée, eût-on cru, -ainsi qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant, au bout d'un -instant, il n'y paraissait plus, elle avait l'air tout naturel à -se mouvoir ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une Nuits -la suivaient comme une traîne, comme une nuée divine, comme une -écharpe de Circé. - -Nous nous enquîmes du nom que portait cette magicienne, égarée -à Nancy, en ce dimanche indifférent et pâle d'automne, où Mgr -l'archevêque organisait sans éclat une fête de charité. L'on nous -répondit que la dame s'appelait la marquise Gianelli, et qu'elle -voyageait. Sans doute, apprenant par hasard l'incident de la -mine, était-elle venue apporter son obole aux italiens sinistrés, -ses compatriotes. Toutefois, on lui marqua beaucoup d'estime, le -clergé s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit avec grande -faveur. - ---C'est, me dit d'une voix émue l'une des dames vendeuses, la -femme d'un marquis du monde noir, là-bas. - -Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont un air, en province, -on y croit... Et puis, «là-bas»... Ah! «là-bas», mais c'était -cette Rome où je n'étais encore jamais allé à cette époque, -Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa gloire, impératrice -endormie parmi des ruines et des jardins, la Rome excitante et -irrésistible enfin de cet _Enfant de volupté_, que nous avions -tous lu au collège comme un bréviaire de tous les raffinements! -L'étonnante, l'imprévue et poignante apparition qui marchait si -harmonieusement là, sous nos yeux, et qui embaumait alentour, -était donc une marquise de ce troublant «monde noir» dont parlent -les romanciers, sinon les historiens, et elle venait de Rome, où -vécut et cavalcada l'incomparable poète et dandy Andréa Sperelli! - -On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je? Des -niaiseries touchant Rome et l'Italie, sans doute, il ne m'en -souvient plus: et je voulais en outre paraître assuré, je -bredouillais avec arrogance, hélas! en vrai béjaune que j'étais... -Pourtant, je me rappelle l'attention de ses yeux, mi-émeraude, -mi-turquoise, posés sur ma pauvre personne, et que dis-je, -posés!--fixés plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la marquise -Gianelli avait parfaitement expertisé du regard, si l'on peut -ainsi parler, le jeune forestier qui tâchait sottement, avec la -plus gauche aisance, de lui faire la conversation, devant tout -Nancy aux écoutes, croyait-il. - -Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire éblouissant, sur ses -dents fraîches et carrées, la marquise Gianelli me dit: - ---Votre uniforme vert et gris est ravissant. - -Puis elle ajouta très gracieusement: - ---Et votre ville aussi. Je n'étais jamais venue en Lorraine. La -place Stanislas est un vrai parterre... Portez-vous toujours ce -costume? - -Elle reprit: - ---Je pars demain, en auto. Je retrouverai le marquis en -Champagne... Les arcs de triomphe, à Nancy, feraient croire que -des cortèges vont toujours passer dans les rues. - -Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne répondais plus, je -n'y songeais même pas... Immobile et charmé, j'écoutais sa voix! -La marquise Gianelli avait de l'accent, mais comment préciser -lequel? Nullement italien, non plus que français, ni d'aucune -nation connue. Elle chantait en parlant, voilà: mais elle chantait -positivement, et l'on eût au besoin pu reproduire au piano la -mélopée délicieuse de chacune de ses phrases. Joignez qu'elle -s'exprimait en un français parfait, où ne manquaient même pas -certaines négligences du boulevard. Qui se fût imaginé que la -marquise Gianelli n'eût pas vu le jour au bord de la Seine? Elle -ne roulait aucunement ses _r_. Elle modulait seulement son langage -sur quelques véritables notes de musique, et il n'y a point de -Parisienne qui eût osé courir ce risque, de crainte que l'on ne -se moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère, ni moi qui -l'écoutais, je le répète, stupéfait et comme en extase. - -Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus... Des fâcheux -survinrent, se firent nommer à leur tour avec la timide -suffisance qui est du bon ton en province. La marquise Gianelli, -circonvenue, m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché, et je -ne la revis plus... Sans doute ai-je lu bien souvent, non sans -quelque bref et poignant souvenir, son nom dans les journaux; de -même ai-je rencontré son portrait en feuilletant des magazines. -Ainsi qu'à tout le monde, sa liaison fameuse et tapageuse avec -l'illustre Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne retrouvai -plus sur la route un peu terne que j'ai depuis lors suivie, cette -femme si prestigieuse qui, dans une fête provinciale de charité, -m'était autrefois apparue comme la reine scintillant jadis aux -yeux du pauvre Jacques Bonhomme, bien au-dessus de sa guenille, -plus loin encore de ses rêves! - -Or, c'était à présent la même épiphanie qui de nouveau s'avançait -là, devant moi, dans l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle -marchait de son pas régulier, balancé, pareil à une danse; elle -parlait de cette voix lente et curieusement musicale, semblable à -un chant; ses boucles sombres, comme à Nancy, tombaient sur son -front et ses tempes; ses yeux clairs luisaient sous ses sourcils -joints; et déjà le bois, autour d'elle, embaumait... - -Qui ne connaît la profonde émotion où Rome vous jette, pour rien, -parce qu'on y vit seulement, parce qu'on y respire cet air lourd -de gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me trouver ainsi, -soudain, en l'un des sublimes jardins de la Ville Éternelle, -face à face avec cette femme entrevue une fois presque en songe, -cette femme d'une race évidemment supérieure à mon humble race, -cette femme destinée aux puissants de la terre ou aux grands -artistes, cette femme de luxe!... A la lettre, mon cœur se -crispait, et tandis que la marquise Gianelli s'en venait, presque -en dansant, presque en chantant, souriante et exhalant tous les -parfums du ciel et de la terre, vers le banc où j'étais assis, -il me sembla que j'eusse attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau -me dire: «Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination, -genre «Stendhal en voyage», c'est du délire romain. Il est doux -de s'y abandonner, mais élégant de savoir ce que cela vaut...» -La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute, mes pauvres -petites idées factieuses, bientôt mesquines, puis anéanties, puis -envolées! - -Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand Luzot, -pensionnaire de l'Académie de France, me connaissait un peu. -L'autre, un homme grisonnant et très mal mis, se promenait les -mains derrière le dos, en mâchonnant un bout de cigarette éteinte; -la marquise semblait lui témoigner de la déférence. - ---Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant tout à coup, vous -voici donc à Rome? Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir, à -la villa Médicis, dans mon propre jardin!... Madame, permettez que -je vous présente M. François Simonin, l'un de mes excellents amis. -M. Simonin mérite toute votre sympathie. Il s'occupe en effet des -arbres, que vous aimez tant: il les soigne et les gouverne. Il est -seigneur dans nos forêts françaises. - -Je rectifiai, assez bêtement: - ---Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire... Inspecteur adjoint, -cela suffit bien. - ---Diable!... Toujours deux galons? - ---Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup... - -Pourtant, la marquise me regardait en souriant vaguement: elle -semblait chercher. Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la -tête, d'un regard paisiblement, impudemment expert, un regard dont -je me souvenais, que j'avais vu déjà. - ---Trois galons d'argent! reprit Fernand Luzot... Voilà un joli -ton sur votre uniforme vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un -intrigant, madame!... - -A ces derniers mots néanmoins, le visage de la marquise Gianelli -venait de s'éclairer: - ---Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille à celles -qu'entendit seul Ulysse, lié sur son vaisseau, ne nous sommes-nous -jamais rencontrés? - ---Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix ans. - ---Je me rappelle très bien Nancy, et la place Stanislas, et -l'archevêché. - -Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant, j'eusse été décoré sur -le front des troupes pour avoir conquis une ville, que ma fierté -n'eût pas été plus grande! - -Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me nommer aussi à leur -compagnon. J'appris ainsi que ce dernier n'était rien de moins que -le célèbre professeur Gatti, directeur des fouilles du Palatin. - ---M. François Simonin, mon ami... - -Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer à M. le professeur -Gatti, que je m'appelasse Simonin ou autrement, et que Fernand -Luzot me tînt pour son ami? Il ne me regarda même point, et sans -ôter de sa bouche la cigarette éteinte qu'il y oubliait, M. -Domenico Gatti reprit un entretien dont j'avais dû rompre le cours: - ---Ces fragments insignifiants de bas-relief, madame, que l'on -nous a montrés tout à l'heure, et dont M. le commandeur Carolus -Duran fait grand état, sont d'une basse époque. Il est difficile -de ne pas les trouver infectés d'alexandrinisme. Je reconnais -là, d'ailleurs, le zèle extraordinaire des messieurs directeurs -d'instituts étrangers, dont Rome est pleine... - -S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement le discours, -pourtant fort intéressant, de M. le professeur Gatti. Toute mon -attention s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute et fine -silhouette de la marquise Gianelli, à la façon dont elle ornait -divinement l'allée, le bois, l'univers entier, me semblait-il. - -Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi parfaitement le -professeur Gatti dans tous ses développements, car sur une -phrase encore plus amère de celui-ci touchant les entreprises -inqualifiables de l'Autriche dans le domaine archéologique, la -marquise m'a dit: - ---Vous viendrez me voir? J'habite près de Saint-Pierre. Nous -parlerons de Nancy. - -Mais le professeur goûtait peu cette dissipation: - ---N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il brusquement, à la -façon dont le maître interpelle en classe l'élève distrait, et lui -ordonne à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en sommes-nous?» - -Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans doute, pour -déconcerter la marquise! A ma profonde surprise, elle répliqua -sans se troubler: - ---Assurément, mon cher Gatti. Votre point de vue est le bon. -D'ailleurs, on agirait bien mieux en se remettant à vous pour -toutes ces questions. C'est ce que je disais justement à M. -Simonin.» - -Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas le loisir de m'en -trouver surpris, tant je fus exquisement sensible à cette secrète -et savoureuse petite familiarité: pour si peu que ce fût, elle -venait de me faire complice de son mensonge!... Je crois qu'à ce -moment-là, exactement, j'ai commencé de l'aimer. - - - - -Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane Courrière. - -Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet, soit de rééditer -des faits que tout le monde sait, soit de rapporter des anecdotes -légendaires, ou moins encore, des commérages. Notre illustre -Stéphane Courrière est tellement connu, on l'a tant étudié, -commenté, glorifié, chanté, que sa physionomie est populaire à -l'égal des plus notoires visages de nos ministres tout-puissants, -ou de nos comédiens considérables, et voire du président de la -République en personne. Ce ne sera rien apprendre à quiconque lira -ces pages, que lui décrire les traits de ce maître incontesté -du théâtre en vers, grâce auquel la langue française a résonné -mélodieusement sur toutes les scènes du monde. Dirai-je qu'il -appartient, depuis douze ans et plus, à l'Académie française, -qu'il a gagné des millions, qu'il est commandeur de la Légion -d'honneur, gorgé de dignités, rassasié d'hommages nationaux--et -que pourtant il n'a point encore atteint la cinquantaine? - -Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il surveille ses gestes, -ses paroles, son sourire, et s'habille comme un dandy? Non, -laissons cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait bientôt -à faire des réserves ridicules. - -Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante carrière -dramatique, ses premiers succès, _l'Escarpolette_, et _Comment -dire?_ puis cette mélancolique et tendre féerie, _Peau d'Ane_; -ce retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, _Sa voix_, où -Courrière chantait le charme rude et âpre de l'Océan, la vie -furieuse des corsaires malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin -hanté, à travers mille aventures folles, par la voix d'une Sirène, -qu'il poursuivit sur toutes les mers? Après quoi, dans _Je veux_, -Courrière a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la profonde -foi politique des révolutionnaires russes, leur invincible, leur -atroce énergie, et l'exode lamentable vers la Sibérie terrible. -Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant triomphe, _les -Sabots_, hymne enthousiaste à l'épopée des armées jacobines, -promenant la France victorieuse par le monde, jusqu'à l'éclosion -du Consul miraculeux, que l'on voyait debout, vivace et sublime, -dans le frémissement de tout un peuple en armes! - -Jamais, de mémoire humaine, pareil délire n'avait bouleversé salle -de théâtre! A la répétition générale, à la première, le public -trépigna, acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. _Les Sabots_ -furent joués tout un hiver, repris partout, applaudis jusqu'en -Amérique, jusqu'en Australie, jusque dans les grandes Indes. -Stéphane Courrière devint le plus considérable poète dramatique -des deux mondes. - -La pièce qu'il donna deux ans après _les Sabots_ était une satire -ingénieuse de plusieurs extravagances contemporaines: elle se -nommait _le Masque blanc_. Le carnaval vénitien y bondissait avec -beaucoup de grâce. Mais un acte montrait le fameux souper que -fit Candide, à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut -discerner là un pamphlet politique contre les combistes, et -Stéphane Courrière, qui n'y songeait pas trop, se trouva vilipendé -par les uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, par les -autres. - -Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait en lui rire un -poète impatient plutôt que gronder quelque âpre et obstiné tribun. -Aussi revint-il à des sujets moins inquiétants, et le goût se -prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut bientôt un secret pour -personne que Stéphane Courrière préparât une _Bérénice_... Cette -pièce, nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons aimé -la tristesse et la vénusté, les coquetteries secrètes de Mme -Henriette, tantôt mourante, le conflit délicat de M. Racine et de -M. Corneille, les vanités terribles de Versailles et la gloire -sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière est un poète d'une -adresse inouïe. - -Évoquerai-je donc une fois de plus, et au risque de maintes -redites, cette carrière surprenante, cette vie bien courte encore, -et néanmoins resplendissante? - -Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer un portrait de -tous points fidèle, que l'heureux dramaturge Stéphane Courrière -est aussi le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur de _la -Journée_. Qui n'a lu, au moins une fois dans sa vie, _la Journée?_ -On tient ce grand et grave journal, paraissant à six heures, -pour un des organes officieux de la République: et de fait, il -est l'ami des ministères stables, et l'ennemi des autres; sa -prudence extrême ressemble au fin du fin de la sagesse, et si le -mot «opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, le journal _la -Journée_ en eut fait sa devise. Aussi habile à discerner la vogue -politique qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse, -ce quotidien considérable et abondamment illustré atteint au -plus gros chiffre de tirage, et son influence pèse d'un grand -poids en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères, -l'Élysée, et autres temples voués à des divinités redoutables, -telles que directeurs, ministres, présidents, éminences grises, et -_monsignori_ de bureau. - -Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient de malice, quand -il parlait de son cadet illustre. Stéphane, tout académicien qu'il -fût, avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et celui-ci le -protégeait encore. On peut même dire qu'au début le journaliste -s'était diverti à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure -eût résisté peut-être un peu davantage, n'eût été le puissant et -mystérieux appui. Avec quel art le succès éclatant de _Sa voix_, -et le prodigieux triomphe des _Sabots_, n'avaient-ils pas été -présentés comme un épanouissement du nouvel esprit national et -guerrier, que ne gâtait du moins nulle tendresse réactionnaire! -L'on en avait presque fait une victoire remportée sur la frontière -lorraine... En réalité, les frères Courrière se comptaient parmi -les cent ou cent cinquante roitelets qui règnent en France, -nonobstant cette différence entre eux que Stéphane tenait cour -et représentait beaucoup, à Paris comme à l'étranger, alors -qu'Adolphe ne quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet -directorial de _la Journée_. - -Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez à mon frère, répond-il. -Voyez Adolphe, c'est sa partie.» Et si l'on effleure devant -ce dernier le chapitre difficile des débats dramatiques: «Je -n'entends rien à ces questions, fait innocemment Adolphe. -Interrogez le poète Stéphane, un vieux routier.» Or il est -pourtant certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille les -coulisses, et tous les artifices du métier. Le directeur de _la -Journée_ démontrerait parfaitement pourquoi telle pièce échouera -ou tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur des _Sabots_ -vous expliquera pareillement, sans guère se tromper, comment une -interpellation parlementaire portera son fruit ou ne sera qu'un -coup d'épée, sinon de baguette, dans l'eau. Aucun d'eux n'avoue -tous ses talents. C'est très habile. - -Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, insinuer, paraître -marchander l'estime à cet homme prestigieux, à ce prince des -lettres, dont la gloire brillante et le charme insolent ont pesé, -en somme, sur ma vie tout entière? Allons donc! je me suis juré de -dire en mes confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement -que Stéphane Courrière est un poète vigoureux, fécond, qu'il ne -recherche pas la grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré -des vers éclatants, des vers de bravoure, dans _les Sabots_; que -_Sa voix_ est un poème plein de langueurs créoles; qu'on trouve -des épigrammes turbulentes, et le plus paré des rêves mis en -scène dans _le Masque blanc_; que _Bérénice_ frémit de tendresse, -on l'a vu par la suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée, -marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul homme qui fût plus -digne d'elle--hélas! pas même moi, surtout pas moi! - -Allons plus loin, avouons tout: Stéphane Courrière ne fait pas -seulement figure de poète national, voire mondial. On n'envie pas -un poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on murmure avec une -fausse extase: «Ah! Un Tel est aimé des dieux... En naissant, il -reçut le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, du don divin. -Si par contre on apprend qu'à n'en pas douter, cet Un Tel est un -raffiné, d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait -avec M. Salomon Reinach touchant l'épigraphie latine, ou avec le -professeur Gatti lui-même au sujet des fouilles palatines; si en -même temps l'on voit que cet érudit a les ongles soignés, qu'il -fait des mots, qu'il cause, et secoue sur ses précieux Elzévirs -un mouchoir parfumé--eh! bien, n'est-ce pas intolérable, pour -le coup? Les dieux nous accordent Virgile pour rival: mais non -Pétrone!... J'ai bien haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine -n'avait rien de beau. - -Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant je la savais -fausse presque en tous points: bientôt je n'ai plus ignoré que -Stéphane Courrière ne possédât ni yacht splendide ancré dans la -baie de Naples, ni villa royale à Frascati, ni palais prodigieux à -Rome; j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne le suivaient -pas en tous lieux, qu'il dormait la nuit, et veillait pendant le -jour; qu'un orchestre de virtuoses ne jouait point en sourdine -tant que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement ses vers -au cours de ses promenades en automobile, et que chaque mois -une maîtresse abandonnée ne venait aucunement se suicider sous -son balcon... Tel était mon enfantillage, que cette dernière -sottise surtout m'avait été pénible. La réputation de séducteur -inévitable, qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait, -m'offensait. Pourquoi? Parce que je n'étais qu'un homme, un -homme grossier... Ou parce que là résidait, sans nul doute, un -peu de l'empire exercé par le poète illustre et charmant sur -Marie-Dorothée, que j'aimais. - -La marquise Gianelli ne cachait guère sa liaison, du reste. Aussi -bien celle-ci était-elle publique, ou peu s'en fallait-il. Afin -d'accueillir plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très -glorieux, tous deux d'un heureux effet dans les «Mondanités» des -journaux, on affectait de ne remarquer que leur amitié ancienne et -paisible, de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni lui, ni elle, -pourtant, ne se contraignaient fort. Le poète Stéphane parlait des -femmes assez librement. - ---Sans nos belles amies, me déclarait-il la première fois qu'il me -vit, nous connaîtrions plus de pays, nous voyagerions davantage, -nous mènerions la vie magnifique des aventuriers de mer et de -terre, celle des anciens coureurs de routes, pilleurs d'îles ou -gueux de forêts... Je me vois très bien l'escopette au poing. Mais -on nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: une fée nous y -visite, ou c'est Cendrillon qui chante... Vous êtes heureux, vous, -monsieur, qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne, -l'hiver, les saisons. Dans ces coupes que vous avez préparées -et soignées, comme un laboureur son champ, il doit vous sembler -que le printemps naît, pour ainsi dire, sous vos doigts. C'est -un métier que j'eusse adoré: faire jaillir les bourgeons, et -ruisseler les feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? Ils -forment la plus fine ciselure de l'Italie, la dernière coquetterie -des monts romains et toscans, les suprêmes égratignures de -l'orfèvre. Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, là-bas, -chez nous, frissonnent mieux au moindre vent, c'est certain... - -Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence étonnamment -aisée: l'on sentait que les mots ne lui manquaient jamais, -arrivant au contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il était -à les pourchasser, unir et désunir, à les faire manœuvrer comme -des régiments bien entraînés, danser comme des corps de ballet, -ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, autoritaire -et captieuse, l'une de ces voix qui ont accoutumé de résonner -ordinairement seules, dans le silence agréable de toutes les -autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre son temps pour -prononcer les mots à sa guise, qui s'atténuera s'il lui plaît, -ou bien insistera sans ombre de gêne sur certaines paroles du -vocabulaire noble ou «poétique»; ainsi eût parlé un roi parmi sa -cour, si jamais roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de -littérature et d'esprit. - -Le poète se trouvait étendu très joliment dans un fauteuil, -une jambe croisée par-dessus l'autre, agitant l'un de ses -pieds chaussé d'un escarpin de cour. C'était le soir, dans un -appartement du Grand Hôtel, où il accueillait quelques intimes. La -marquise Gianelli m'avait, à la lettre, ordonné de venir: «Je veux -absolument que vous le connaissiez. Je lui ai parlé de vous: il -sera content de vous voir, et vous serez séduit, vous ne pourrez -pas résister... Personne ne peut résister... Venez me prendre -chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.» - -Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: «Je sais, je -sais... M. François Simonin soigne les bois, et il ne dédaigne -même pas celui où errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on -m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.» - -Puis il m'avait comme environné de phrases avenantes, flatteuses, -il aimait à plaire évidemment, quel que fût le personnage -infime dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant encore -il parlait pour moi seul, en dépit de ses autres hôtes. Et -j'admirais, charmé autant que désespéré, non seulement son -élocution délicieuse, pittoresque et fleurie, mais encore ses -yeux spirituels et son visage rasé comme celui d'un causeur de la -grande époque, l'un de ceux qui eussent disputé jadis ici même, à -Rome, avec le président de Brosses. Stéphane Courrière grisonnait, -mais il avait la silhouette fort jeune et le sourire fréquent. - ---Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'_Hortulus_ symbolique de -Conrad de Haimbourg? Ce brave homme nous a décrit le mystique -langage des arbres. Seulement je m'y perds: à peine si, en -réalité, je sais exactement ce qu'est un cèdre... Que n'ai-je, -comme vous, monsieur Simonin, la connaissance de toutes les -essences dont les vieux jardiniers composaient jadis un beau parc, -ou ce qu'ils nommaient si joliment un jardin de propreté, par -opposition au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin à -fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est de voir une yeuse. Ah! -qu'est-ce donc enfin que cet arbre au nom mystérieux, à la fois -sombre et souple, perfide et bizarre - - ... _vitiosæ ilicis_, - -disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. Comment -est-ce fait, une yeuse? Voilà bien des années que je me le -demande. Ne m'en montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne -serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais aperçu non plus -de chêne-vert, s'il faut tout avouer...» - -Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par courtoisie sans doute, -il ne m'entretenait que de sylviculture--seul sujet où je me -connusse bien, devait-il penser--je ne trouvais presque rien à -lui répondre, tant je l'observais avidement, tant je remarquais -ses mains mobiles, ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses -gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi l'occasion de lui -adresser au moins quelques compliments tout professionnels sur la -fameuse tirade des _Sabots_, au cours de laquelle il avait évoqué, -avec un lyrisme abondant et splendide, tous les arbres français, -dans le bois desquels furent taillées ces galoches immortelles -qui conquirent le monde. - ---«Je me suis documenté quand j'étais gamin, répliqua-t-il, -en courant les buissons. Mais _les Sabots_, bah! je n'y songe -plus. Ce fut une gaîté de jeunesse... Dans _Bérénice_, bientôt, -j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets de notre -Versailles. Cependant, monsieur Simonin, que sais-je si j'y -parviendrai? Le plan de ma pièce n'est même pas encore fait: un -plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...» - -Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie française, se renversa -plus mollement encore dans son fauteuil, au risque de froisser -sans remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement accablé: - ---«Du reste, _Bérénice_ ne verra sans doute jamais le jour: la -marquise Gianelli m'empêche de travailler.» - -Stupéfait devant cette indiscrétion qui me parut alors cynique, -j'allais détourner poliment la conversation, quand Marie-Dorothée, -s'entendant nommer, s'avança vers nous: - ---«Comment, cher ami, demanda-t-elle comme en chantant, je vous -empêche, moi, de travailler?» - -Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser à la marquise: - ---«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle me promène, dans sa Rome!» - -Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me sort, elle me montre, elle -se fait gloire de moi...» - -Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée pour cette bagatelle: - ---«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière de votre amitié!» - -Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise, ni Courrière ne -dissimulaient davantage leur liaison bien connue. J'en demeurais -aussi surpris que secrètement choqué, et même outragé, mon amour -aidant! J'étais accoutumé à plus de pudeur et à quelque secret, -chez nous, en France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo -Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers à Turin: il avait -épousé naguère Marie-Dorothée, et en vivait aujourd'hui séparé, -mais non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du singulier -ménage n'était-elle point à lui, qui se contentait de sa solde, -s'il en fallait croire la renommée. - -Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans cette Rome -ensorceleuse et magique, où tout acquiert un goût plus puissant -et quelque saveur inconnue dans le reste du monde, bientôt -Marie-Dorothée de nouveau répandait autour d'elle grâce, musique, -parfum, cependant que Stéphane Courrière se reprenait à -étinceler, à lancer des phrases d'or et des paradoxes, à chatoyer, -à mousser: et je ne tardais guère, grisé par ce scintillement et -charmé par ces incantations, à me figurer que j'eusse abordé par -fortune en certain pays plus lointain et plus riche que le mien, -en une contrée voisine de celle où eurent lieu les Mille et une -Nuits. Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé tout droit de -sa Normandie ou de son Poitou, touchait, émerveillé, les côtes de -Chypre, du Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc et -les palais d'Armide. - - - - -Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois plus méfié que de -Marie-Dorothée. - -Je m'en suis méfié douloureusement, et presque méchamment, pendant -plus de huit jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: et -sans doute, au cours d'une vie paisible, une semaine est bientôt -passée. Mais il faut songer que, malgré toute ma volonté, malgré -toute ma résistance, j'aimais la marquise Gianelli au point de -la guetter par les rues où je savais qu'elle dût passer, de la -suivre, en me cachant, dans ses promenades. Or, pendant les -journées et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un jeune -amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, comme en jetant les -cartes: «Eh bien! voilà, c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on -dévide millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai passé par -les émotions d'une année peut-être, en huit jours, tandis que je -doutais de Marie-Dorothée. - -Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle était trop belle, en -tous points, parce qu'elle avait lu trop de livres, parce qu'elle -parlait trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait trop -parfaitement émue devant une statue antique ou quelque lambeau du -grand décor, là-bas, émue sans un demi-ton d'exagération ni de -vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une intelligence extrême, -d'une noblesse d'âme humiliante, d'une indifférence irritante -envers les mille et une mesquineries quotidiennes; parce qu'elle -semblait née dans la pourpre enfin--et parce que j'étais Français -de race pure, moi! - -Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il s'incline avec un -crédule respect devant certaines personnes d'élite. Les étrangers -sont habitués à la tyrannie et à la superstition; ils admettent -le règne souverain d'une femme exceptionnelle, s'ils ont une -fois reconnu qu'elle est telle. Mais chez nous, il y a plus -de turbulence. Nous sommes impertinents, nous classons nos -compagnes, et notamment les plus jolies, dans la seconde partie -de l'humanité, celle qui ne vaut pas la première, où nous nous -plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller devant les -miracles, nous commençons par en rire, afin de les combattre. -Nous avons cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un vent de -fronde passe toujours sur nous. - -Si bien qu'une femme très séduisante, très élégante, en même -temps que douée d'un cerveau égal aux meilleurs des nôtres--oh! -attention, voici qui dépasse le niveau convenu. Méfiance et -raillerie. Que signifie ce coup d'État? Devons-nous reconnaître si -vite le droit divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire, -une femme, une créature pareille à tant d'autres qui, depuis des -siècles innombrables, excitent notre tendresse méprisante? N'y -a-t-il pas quelque cabotinage, quelque piperie, quelque faux or -en tout son prestige?... Et nous nous protégeons, au hasard. Nos -ironies s'en vont au-devant, en patrouille, et notre doute se pose -en sentinelle. «Qui va là?» Le mot de passe, il faut toujours que -ce soit: «Une petite femme». Sinon, nous voici prêts à la défense, -c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: attitude nationale, et -d'ailleurs non sans grâce. - -Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, auprès de -Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, j'allai lui rendre visite: -elle me recevait volontiers en son étrange logis du Transtévère, -mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus que moderne. Un grand gars -y veillait dans l'antichambre, une manière de suisse orné d'une -lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut s'en trouver jadis aux -portes de ces belles Romaines dont M. de Stendhal admirait l'âme -naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une petite femme de -chambre mise selon le dernier goût, et parlant trois ou quatre -langues avec l'accent «palace», qui venait dire si madame était -visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait sur une galerie parée -de fresques et supportée par des colonnes, que des _monsignori_ -et des officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; pourtant -celle-ci donnait passage vers un petit boudoir à tentures crème, -à meubles ici de laque pourpre, là d'ébène, supportant des -roses couleur d'ivoire, massées dans des coupes d'onyx, boudoir -aujourd'hui classique et reproduit dans tout Paris, mais qui -alors était une nouveauté devançant de beaucoup la mode. Dans -telle chambre, rien que des lampes à huile et des bougies: un -sanctuaire. A côté, par contre, une salle de bains ruisselante -d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les points, pour peu -qu'on y portât la main: le lavatory de Robert Houdin. Et partout, -même contraste: 1810 et 1920. - -Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques d'intérieur faites -d'étoffes comme impalpables, indéfinissables, et qui semblaient -plutôt peintes que tissées... Franchement, ce palais bizarre, ces -robes exquises, mais exquises avec tant de préméditation, tout -cela était-il pour rassurer un homme qui se méfie, qui se dit: -«Voilà sans doute, voilà peut-être une comédienne, dont le talent -est grand, et qui s'entend comme personne à sa mise en scène, mais -enfin rien qu'une comédienne... Est-ce une femme seulement, cet -être prestigieux? Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?» - -Avant que de sonner au seuil de la marquise Gianelli, la première -fois que je m'y présentai, j'avais passé par les Antiques du -Vatican. Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers mots: - ---«Comment menez-vous votre vie, me demanda-t-elle, en -France? Racontez-moi. Avez-vous beaucoup à travailler? A qui -commandez-vous?... Si vous veillez sur de grands bois, ce doit -être fatigant. Vous faites des tournées? Je suppose qu'on ne vous -réveille pas la nuit? - ---Et pourquoi la nuit? - ---Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, pour moi, c'est un -homme qu'on éveille en sursaut, à minuit. - ---Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes tournées à -accomplir, oui... - ---En plein hiver?» - -Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus -des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les -premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt de -Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble -carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais -séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire -mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma -famille, apprécier mes amis: - ---«J'en ai peu, fis-je. - ---Mais pourquoi? - ---Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque -part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens -condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des -fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai -pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant -aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils -me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent -«raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand -ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les -«intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les -«intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un -modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins -par-ci, par-là, les amis se cachent. - ---Pourtant, il y a les femmes. - ---Les femmes? Ce sont toujours des femmes, par conséquent allez -donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui, -mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est -joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!... - ---Moi, je pourrais, cependant... - ---Vous, madame!» - -Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce. -Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait -malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont -certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de -me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de -coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point -tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu -auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit -signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour -au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque -de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire -rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait -pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant -était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine, -devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre -petit jeu de coquetterie? - ---«Madame, lui dis-je, je vous jure que je vous parle en toute -confiance. J'éprouve pour vous une admiration profonde. Ne -me traitez pas comme un enfant. Causons avec la plus entière -simplicité, voulez-vous?» - -Propos saugrenu, presque grossier, et tellement fat! A peine -venait-il de m'échapper, que j'en avais déjà honte. Mais loin de -se montrer choquée, la marquise Gianelli, par un geste imprévu et -tout spontané, me prit la main: - ---«Et moi, vous ne savez pas comme je vous estime. J'ai aussi -compris ce que vous valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le... -Regardez mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les yeux d'une -trompeuse, ou d'une coquette? Venez me voir très souvent, tant -que vous voudrez. Nous parlerons des choses qui nous intéressent. -Apprenez-moi encore votre vie, comme tout à l'heure, dites-moi -ce que vous faites, là-bas, à toute heure du jour... Apaisez -ce regard noir et inquiet... Nous allons boire du porto, tous -les deux... J'ai été un peu bébête: je vous demande pardon, mon -camarade... Voulez-vous plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de -l'asti: nous allons faire la fête!» - -Elle souriait, et son sourire illuminait tout! Et sa voix chantait -de plus belle... Cependant, sa main longue, nerveuse et sèche -avait, en quelque sorte, laissé comme un gant sur la mienne: et -je n'osais bouger, craignant de rompre l'enchantement. - -Bientôt, levant sa coupe pleine: - ---«A votre santé, fit-elle, mon camarade.» - -Je bus en riant, mais sans répondre. - ---«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler votre amie, votre -camarade? - ---Je voudrais. Seulement... - ---Tenez, je vais vous donner une preuve de sans-façon: ainsi, vous -ne douterez plus... Eh bien, sauvez-vous, filez! - ---Parce que? - ---Parce que M. Courrière va venir, qu'il doit, m'a-t-il dit, -me lire une scène de _Bérénice_, et que s'il trouve un tiers, -il boudera et ne lira rien... Allons, est-ce agir en toute -cordialité, ça, oui ou non?...» - -Oui, parbleu, bien sûr!... - -Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment souhaité la mort de -Marie-Dorothée--ou la mienne. - - - - - «Cher Monsieur et Camarade, - -«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air presque fâché, en -tout cas avec une physionomie bien contrainte. Vous en êtes-vous -aperçu, vous avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce que je -vous ai dit que M. Courrière souhaiterait sans doute d'être seul, -afin de me lire ses vers. - -«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui ne serait pas très -facile à justifier. Venez me voir aujourd'hui, si vous ne vous -sentez plus choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à bientôt -seulement, mais je le regretterai beaucoup. - - «MARIE-DOROTHÉE GIANELLI.» - -Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée. -Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il -vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle -d'un homme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les -lèvres. - -J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même! -Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà -une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie -dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette -pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre. -Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi -de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et -cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans -ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,--un mot assez bien -tourné, assez clair et court, il est vrai--te parvient au réveil. -Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air -de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie -quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et -les soucis de ton emploi...» - -Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie -seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée -à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes -réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément -ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane -Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon métier, d'arbres, de -coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver. -C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un -et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à -entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût -s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de -comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine -mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et -alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais, -là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois -solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une -biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu, -suivi, elle m'avait... - -Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à -cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en -bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur -un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant -et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette -femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple -passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis -pourtant la marquise Gianelli me demander: - ---«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans -et vos chiffres, en écrivant des rapports... En ces heures-là, -vous n'êtes pas triste?» - -Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite -vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux -vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu. - -Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus -cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin, -je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait -au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il -achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente -incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte -s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main -tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé -à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce -grison marquait vingt ans. - ---«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous -attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la -distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place -Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est -dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut -de jeunes yeux. Montez, montez vite!» - -Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement dédaigneux, -plein de la plus révoltante bienveillance. - ---«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée... - -Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de -plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille. - ---«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse? - ---Ah! cela s'aperçoit donc à ce point? - ---C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des -yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur -d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont -jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui, -ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là. - ---Ce n'est pas sans raison.» - -Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère, -cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais -même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi. -Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous -ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler, -ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de -vos peines...» - -Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais -bien trop ému! Et cependant Marie-Dorothée, à mon inexprimable -stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de -tendresse: - ---«Je sais, oui, je le sais bien... - ---Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je -vous... - ---Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous -n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux. -Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un -aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne -pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée... -Ne le dites pas. Ne dites rien...» - -Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ! - ---«Non, restez, supplia-t-elle... Restez même plus longtemps à -Rome que vous ne deviez le faire. Je vous conjure de rester... - ---Pour être malheureux sans espoir, pour contempler le bonheur -d'un autre? Pour me taire durement, maintenant que vous savez... -Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, madame. - ---Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: Mon amie... Si, -dites-le, essayez, c'est la seconde fois que je vous le demande. -J'ai besoin d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux, -là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?» - -Il y avait que, malgré moi, je la croyais le génie, la fée du -mensonge, le Mensonge même incarné! Or, je contemplais avidement -ses yeux à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument nette: -sans nul doute possible, elle disait la vérité pure, en cet -instant. Oui, elle devait la dire... - -D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, elle ajouta en -souriant à demi: - ---«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident difficile, et -causons. Je vois qu'il faut vous donner des gages de confiance, -sinon vous vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes pas -commode... Eh bien, je vais vous raconter des choses, comme -si je me parlais à moi-même. Je vais vous livrer mes secrets. -Sentez-vous bien, au moins, que cela me fait plaisir?» - -Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la pris, et la baisai avec -un respect inquiet et une sorte de transport, un mélange inouï de -remords et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas repoussé, comme -si c'eût été tout naturel. - -Après quoi, elle retira cette main, dont elle eut bientôt besoin -pour faire des gestes, tant son récit, déjà, l'intéressait, -l'emportait!... De qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane -Courrière? - -Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment -modeste et touchante, comment elle l'avait connu, puis presque -aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux -et discuté du _Masque blanc_, on avait annoncé dans un salon de -Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait -voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits -publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et -fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée, -se fit présenter: - ---«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte, -celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne -croirait à quelque ressemblance de famille? - ---Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal -Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère -paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement, -il est vrai. - ---Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée -des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant -donné un iris impérial, et c'est vous.» - -Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les -caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu -séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il -lui avait parlé d'Annibal. - ---«M. Courrière est un original, avait déclaré ensuite -l'officier: mais il méprise notre art militaire.» - -Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi -de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le -fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une -reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en -esclave sur ses pas, sur sa trace. - ---«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je -l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit -Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et -bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle, -au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la -Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres -choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa -renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes -auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime -que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de -courtisaneries, et qu'un monstre de vanité... - ---Mon amie, ma pauvre amie... - ---Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce -soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis -pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime, -allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser -seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous, -dites, pas vous?» - -Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans -même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait. -Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux. -Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me -tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout -court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là. - - - - -Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère. -J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais -droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner. - -Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme, -devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle -exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de -dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais -plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait -senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole -qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le -regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de -mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes -m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir -toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre -familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage -en désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la -surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à -toute minute, en avoir le droit! - -Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus -séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle -m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir -vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre -passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg... - -Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir affirmer que nulle -trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de -toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il -m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli, -c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants -foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les -jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un -Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on -dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora -X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche, -Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal -Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège -de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial, -Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je -voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain -de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé. - -L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les -hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français, -m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si -j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et -le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort -le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche -tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me -trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque -Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte -lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage, -certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et -j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y -aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre? - -Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me -remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais -où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon -habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine -d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient plus -aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il -était épris. Elle se nommait Battistina, couturière. - ---«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!» - -Et de fait, le geste au moins et la démarche de Battistina avaient -de la noblesse. Démarche d'autant plus olympienne que nul soulier -n'en corrompait le rythme ni la langueur, Battistina traînant le -plus souvent de tristes savates. Geste imposant aussi, bien qu'il -brandît parfois les pincettes, non sans d'horribles imprécations. -Un grand sujet de dispute entre le peintre et son amie avait -trait aux bains: elle prétendait n'en pas prendre, il voulait l'y -contraindre, cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait à -Luzot de belles injures en italien. - -Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait en leur logis. -Une humble petite lampe y luttait mal contre le clair de lune -éblouissant, versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme par les -plus douces soirées d'été, on entendait passer un peuple heureux -en bas, dans la rue. Battistina et son ami mangeaient en souriant -des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille de capri. - ---«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous amène? Donne un verre, -Battistina. Monsieur que tu vois est Français: mais il parle -italien mieux que moi. - ---Ce n'est pas difficile. - ---Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé ton avis? Est-ce -que je me mêle de juger en fait de robes, moi? Garde donc tes -sornettes, ravaudeuse...» - -Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon la coutume; mais -je coupai court au tapage en questionnant Fernand Luzot dès les -premières phrases. - ---«La marquise Gianelli? me répondit-il. Elle vous inquiète, à ce -que je vois? Mais vous savez, rien à faire: elle est folle de son -poète.» - -Battistina ne comprenait pas le français. Ayant néanmoins entendu -les mots «marquise Gianelli», elle s'écria: - ---«C'est la maîtresse du signor Courrière! Tout le monde le sait. -Du reste, elle se coiffe mal: elle a l'air d'une noyée. - ---Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, ma parole! repartit -Luzot indigné. Qui t'interroge? Regarde tes mèches de gypsie!... - ---Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli. - ---Vous m'y verrez. - ---Connaissez-vous le colonel, mon cher Luzot? - ---Le colonel Gianelli?... Faites-en votre deuil, il ne sera -sûrement pas du dîner. Je ne l'ai jamais vu, quant à moi. Mais -il y a un portrait en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère, -dans un petit fumoir où personne ne va: c'est un gaillard maigre -et blond, à courte moustache. Très Italien du Nord: l'air froid, -volontairement froid, autant qu'il y paraisse sur cette horrible -croûte. Il s'est bien conduit... - ---Des campagnes? - ---Il s'est bien conduit dans son ménage. Il a été très discret, -et très digne. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'enfants: d'autre -part, sa femme tenait tout l'argent de la communauté. Quand il a -constaté le règne du poète, il est parti, et maintenant, il vit -modestement de sa solde à Turin. D'autres auraient provoqué le -séducteur, causé du bruit et des scandales: cette Battistina, -tenez, par exemple. - ---Qu'est-ce que tu dis? - ---Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... Viens -m'embrasser. - ---Tu n'as pas tes dames de la société, pour ça?» - -Au bout d'un instant, je revins à mon sujet: - ---«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli fût une Rimbourg! - ---Famille du prince de La Canée, famille plus qu'impériale, mon -cher, impériale par choix. La Du Barry était plus vraiment royale, -ayant été choisie par le roi en personne, que la reine de France, -élue par les ministres. Mais pas de potins. - ---La Du Barry ne s'en froissera pas.» - -Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir: - ---«Ni les aïeux de Mme Gianelli. - ---Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa grand'mère, qui naquit -d'une façon bien romanesque, paraît-il, dans les anciens États du -Pape, à Tivoli.» - -Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment l'une des plus -proches parentes de l'Empereur eût pu dire avec précision sans -doute quel jour et à quelle heure était venue au monde, de père -putatif et de mère inconnue, la petite Adélaïde-Clémence-Pauline, -qui, plus tard, devint l'épouse légitime et grandement dotée de -Tiberge Rimbourg, grand-père de Marie-Dorothée. - -Fernand Luzot, songeant--déjà--à de futures commandes et à des -portraits bien payés, connaissait à merveille le répertoire -mondain de Rome: il put donc me donner aussi force détails -touchant les ascendants immédiats de la marquise Gianelli. Son -père avait fait dans la banque une puissante fortune. Vers 1895 -il était mort, laissant d'abord un fils établi en Russie, puis -Marie-Dorothée âgée de quinze ans, et sa veuve Sophie Rimbourg, -née Doneff, étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne -cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille dans l'Europe -entière: enfin, l'ayant mariée au marquis Gianelli, cette vieille -dame imposante et un peu toquée s'en était allée abriter ses -cheveux blancs auprès de son fils aîné Serge Rimbourg, qui -vivait patriarcalement en Crimée, au milieu d'une demi-douzaine -d'enfants. Un autre frère était mort tout jeune, et Marie-Dorothée -détestait Serge, beaucoup plus âgé qu'elle: celui-ci le lui -rendait bien. - ---«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est un mystère. Mme -Gianelli aime à parler des siens. Elle vous racontera sa famille, -quand vous voudrez.» - -Battistina, cependant, ne se tenait pas de dépit à force -d'entendre ainsi ce nom de Gianelli passer et repasser dans notre -entretien. Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle -s'approcha de nous: - ---«La signora est riche, fit-elle d'une voix flatteuse. Elle -possède des vingtaines de robes. Si toutefois elle a besoin d'une -personne qui taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai -bien au Transtévère...» - -Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait l'alliance: -diplomatie classique. Les grands cabinets de l'Europe n'en ont -point d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère M. Crispi. - -Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante de lune, je -m'accusai désespérément: qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler -si librement de Marie-Dorothée devant le peintre et cette fille? -Je croyais, la porte fermée, les entendre rire. - ---«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement Battistina, sans -doute. - -Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je demeurai longuement -pour écouter un rossignol qui s'égosillait, caché dans un cyprès. -Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu chantait ses -amours à tue-tête, les criait jusqu'au ciel: et Rome tout entière -se taisait, Rome sa complice. Et rien ne me parut plus harmonieux -ni plus raisonnable. - - - - -On servit des truffes entourées de lardons, et si grosses qu'on -les eût prises pour des cailles. - ---«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais -oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers, -du côté de la mer, et qui sont excellents. - ---Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une -saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière. -Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les -vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des -mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des -moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy -dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de -carabine contre le fermier.» - -Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice -Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment un -homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si -dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté -des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs -et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres -et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la -reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard -et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait -réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit -du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste -du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris -par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane -Courrière l'aimait extrêmement. - -Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise -Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti -et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse -Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était -placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et -l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand -Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à -l'autre, à côté de la terrible Mme Napier. - -M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait été ministre de -l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même -temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que -l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance -ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le -remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son -épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme. -C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant -fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente -comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles, -d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome -défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables -dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant -celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les -hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne -figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse -Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on -allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers. - -Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une -personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même -salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si -commune, que ce Gatti, un vrai rustre, disait-elle, terrorisant -sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule -petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait -une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane, -par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur -tout-puissant de _la Journée_. - -Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite, -cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot -paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu -débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant, -chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid, -l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré -aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre -que lui ne peindra officiellement un jour le président de la -République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois. - ---«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda -Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées. - ---Madame, il fera peut-être un jour votre portrait. - ---Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer -pendant les poses.» - -Cependant un précieux vin de Bourgogne paraissait sur la table, -et le maître d'hôtel, portant sa bouteille comme un enfant dans -son berceau d'osier, murmurait tendrement à l'oreille de chacun: -«Chambertin?» Ce qui, prononcé à l'italienne, devenait presque -inquiétant. Le député Fata refusa ce breuvage inconnu. - ---«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, vous avez grand tort, -monsieur Fata, de mépriser la noblesse. En qualité de démocrate -ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. Ainsi le veut -la tradition de tout bon gouvernement populaire: l'aristocratie -en est exclue, mais on l'y vénère d'autant plus. En cette -bouteille que l'on vous présente, il y a trente ans de noblesse -individuelle, héroïquement gagnée à endurer l'exil au fond d'une -triste cave, et combien de générations d'aïeux bourguignons, -combien de quartiers!...» - -Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il s'agissait d'un -bourgogne illustre. Il eut honte de cette ignorance, mais déjà, en -orateur habile, il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, il -combattait. - ---«Mon cher maître, fit-il doucement de sa voix la plus captieuse, -vous jetez sur toutes choses les couleurs variées de la poésie. -Cependant un simple soldat politique, comme moi, ne voit pas si -loin: je me suis seulement juré--c'est un vœu, bête comme un -vœu!--de ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, sauf ceux -que l'on récolterait à Trieste, à Nice, en Corse et en Tunisie, -quoique ceux-là ne vaillent rien, si même il y en a!... Affaire -électorale, vous comprenez, service commandé. - ---Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne comtesse Alessandri, -vaguement inquiète. - -M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, ayant fait toute -sa carrière dans l'horreur du sabre et l'effroi des batailles. En -même temps, il crut devoir défendre le pays qu'il représentait -officiellement, pour ainsi dire, contre les propos impertinents -de ce petit députaillon des Pouilles, annexant ainsi d'un seul -coup, avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse et les terres -beylicales. Il procéda par voie d'allusion. - ---«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront surtout bonnes à -Trieste, il me semble.» - -La comtesse Alessandri poussa des cris: - ---«Ah! charmant! le mot est un régal! - ---Il n'est pas absolument urgent, déclara le professeur Gatti, de -reprendre Trieste tout de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés -à tenir le monde qu'en s'appliquant successivement à une seule -chose à la fois, et en l'accomplissant à merveille. L'Italie a -hérité de l'antique Rome un sol plein de merveilles: il convient -d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, et de terminer -notamment les fouilles palatines. Après il sera temps de songer -aux conquêtes. Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait d'abord -valoir son bien, avant que d'en acheter d'autres. Mais les -jeunes gens sont extraordinaires: ils ne songent qu'à porter des -uniformes. - ---Il vous en faudrait un, Gatti. - ---Je n'en suis point dépourvu, madame, et me mets en tenue pour -aller au Quirinal. Pourtant le roi se moque de moi, dès qu'il me -voit ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand. - ---C'est ridicule», décréta Mme Napier. - -Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les uniformes civils, -le jugement du roi, ou les vieux majors prussiens? Mme Napier ne -savait trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, au juger, -point de doute! - ---«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, dit Maurice -Chennevière. L'un de mes amis, qui commandait la place, là-bas, -m'a fait dîner avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient -trapus, robustes, congestionnés, barbus et magnifiques. - ---Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, ajouta Fernand Luzot. -Burckhardt, dans son _Cicerone_, constate avec une charmante -pudeur que l'Hercule ivre lui semble trahir--ce sont là ses -propres mots--une force bien différente de celle qui accomplit -les douze travaux. Tout de même il fera bon tirer sur cette -truandaille, cet automne, dans les champs de Lorraine.» - -Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la guerre, mais il en -parlait volontiers, ayant observé qu'une phrase énergique tient -parfaitement lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A chaque -succès de conversation, le prix de ses toiles futures montait, il -le croyait du moins. - -Par contre, le sénateur Napier tolérait avec peine ce douloureux -sujet d'entretien. Il s'exclama, plein de pitié, que la violence -avait fait son temps en Europe, et que l'Allemagne allait -incessamment s'entendre avec la France: - ---«Et tant mieux, conclut le prophète, car nous ne faisons plus -d'enfants. Notre armée fond chaque année. Il n'y aura bientôt -plus dans les régiments que les officiers, quatre hommes et la -cantinière. - ---Ils s'arrangeront! fit gaîment le député des Pouilles. -D'ailleurs la qualité seule importe: chaque peuple devrait -surveiller étroitement son élevage national, et avoir l'œil sur -les bambins. Votre Société d'Encouragement pour l'amélioration -de la race chevaline, en France, est admirable. Vous êtes bien -ingrats de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce fameux -lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, à Paris, à Rome, à Madrid, -partout, des Sociétés analogues pour l'amélioration de la race -humaine. Les hommes de pur sang seraient sélectionnés par les -épreuves publiques, inscrits au _stud book_, et leurs produits -élevés aux frais de l'État. - ---Alors, adieu l'amour, pour les pauvres athlètes! - ---On n'est pas beau pour s'amuser, madame!» - -Malingre et chétif, le député avait prononcé ces derniers mots -avec une sorte de férocité; mais il la corrigea bien vite par un -sourire: - ---«Non plus que laid, hélas!» - -Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà sérieusement: - ---«Avant votre lord Seymour, il y avait eu Lycurgue: il professait -déjà les idées de M. Fata, et prétendait créer du pur sang, -lui aussi. Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves -publiques: il prétendait, dans son _Anacharsis_, que, forcés de -paraître nus aux yeux des «pelousards», si l'on peut parler ainsi, -les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables que possible, -et prenaient à l'envi les plus belles attitudes. On obtenait là -des chefs de famille excellents, parbleu! Et même Aristote ne -voulait pas que l'on admît les artisans comme citoyens, ni pères -de citoyens, parce que leur métier sédentaire les empêchait de se -développer à souhait. Voilà des éleveurs, au moins, voilà de bons -sportsmen, ainsi que vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est -une question de savoir si le meilleur modèle humain est celui du -Méléagre, plus svelte et léger que trapu, ou celui du Doryphore, -beaucoup plus robuste et plus lourd. Sur les frises du palais -d'Auguste... - ---Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un lutteur!» soupira la -comtesse Alexandri. Pour cette bonne dame, un athlète ne pouvait -ressembler à un marbre: c'était au contraire un vagabond obèse en -maillot troué, qui faisait la quête autour d'un vieux tapis, après -avoir soulevé des poids faux. - -Stéphane Courrière, tout en roulant dans le sucre des fraises de -Chanaan, ne demeura point sans avis touchant l'élevage humain: - ---«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, entendez une femme -à épaules larges, à petits seins, aux hanches à peine accusées, -genre «merveilleuse» du Directoire, va nous donner de bons joueurs -de football. Une Diane, un peu moins solide, fera des cavaliers à -fine taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, à la fois -gracile et potelée, du modèle aimé sous le Second Empire, produira -des jeunes premiers pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée. -Ceux-ci seront plus appréciés sans doute... - ---Non!...» répondit Marie-Dorothée. - -Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise -Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il -semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses, -disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne -s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient -avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins -et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une -bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici -que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle -netteté, quelle compétence inattendue! - ---«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne -remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes -qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées -qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours? -Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut -le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite, -ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande -sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas: -un Lysippe...» - -Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des -méchancetés. - -Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai -dans la glace: mon visage dur n'était certes pas régulier, et ne -pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les -cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la -taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée -discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je -lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité -jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je -me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur -et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois -depuis, attaché sur ma personne... - -La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise. - - - - -Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus, -mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce -sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans -l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont -riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on -devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants -et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces -personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se -retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses -ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIe -arrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces. - -Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, l'étrange et -rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec -passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit -commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail, -la diva en tournée... Je me sentais plus familier, toutefois, -puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup -mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle -n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu -nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de -reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce -qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle? -Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances -choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de -ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait -un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?... -Seulement... - -Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En -outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait -d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu -en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer -encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des -vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à -mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins -urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever -peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail, -et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes -bois, leur imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche -ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre -avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de -niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que -l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse -susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le -Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant. - ---«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée. - ---Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la -villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce -grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les -coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache -sur le feuillage sombre, c'est très joli. - ---Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites -pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade -en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs -ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...» - -Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris -aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses -réponses comme les versets d'une cantilène. Je pense qu'elle -s'est bien jouée de moi durant un instant: - ---«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter. -Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de -cyprès, le bizarre jardin sauvage... - ---La vallée de Tempé... - ---Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles -avoines... - ---Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs -propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on -goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France... - ---Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!... - ---Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: un vieil -épigraphiste disert, probablement, et un jeune membre de l'École -de Rome, pour lui donner la réplique; puis, par contraste, -un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, et quelque -prince romain au nom harmonieux; en outre, deux ou trois jolies -femmes qui, buvant l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront -irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour comparé... - ---Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: le monsignore -indispensable?... - ---Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même... - ---Stéphane? - ---Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer si familièrement. - ---Vous pensez qu'il viendra? - ---Mais sans doute.» - -Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de Marie-Dorothée. Elle -me répondit doucement: - ---«Vous teniez donc à me citer Stéphane. Eh bien, il n'est pas du -tout sûr qu'il vienne: au contraire, même, vu que la Clarke reçoit. - ---La Clarke? - ---Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui avait épousé -morganatiquement l'infant Philippe, avant que le moribond ne -succombât à la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke, -enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême et son gracieux -mariage... - ---Mais quelle colère! - ---Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, sait à peine lire. -Est-ce que je crains cette Barbare, qui fait semblant de dire son -chapelet toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la cour -d'Espagne, et qui récolte les gens de lettres afin d'avoir un -salon à Paris? Est-ce qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce -qu'elle entend seulement, quand il lui parle? Mais elle applaudit; -elle tient à le montrer chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je -ne suis pas conviée, vous le supposez bien. - ---Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous fuyez M. Courrière? - ---Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai ni l'envie, ni le -droit. Je vous ai déjà dit que je suis la servante de sa gloire et -l'esclave de son génie... Seulement, quand une peine un peu plus -sensible m'arrive, je cherche à moins y songer, je vais ailleurs, -s'il m'est possible. Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous -l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... Avouez-le maintenant, -donc, je vous prie...» - -Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum noyait la pièce. -C'était la fin d'une ardente après-midi: l'on voyait par la -fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir, -comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante, -ayant brûlé tout le jour. Marie-Dorothée me fixait de ses yeux -d'aigue-marine, et ses gestes avaient repris leur ballet lent et -fascinant... O paix délicieuse des palais romains, si vastes, au -seuil desquels tous les bruits s'évanouissent! - ---«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite votre amitié. Mais -c'est par égoïsme, oui, je vous le dis, c'est par pur égoïsme. -Vous m'êtes très utile: vous... comment dire?... vous prenez -le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre: j'aime -cela. Quand le maréchal Rimbourg donnait des ordres, il devait -les formuler et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis -le monde, derrière l'Empereur. Mais ma mère vénérable... ah! si -vous la voyiez jamais: c'est elle qui suit des allées en huit -et en zigzags pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance dans -un vrai labyrinthe, à côté d'elle: un labyrinthe somptueux, du -reste, et plein de fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves, -la confusion, le trouble, les brumes et la tempête, nous appelons -cela le _soumbour_, en russe... Or, vous me tirez du _soumbour_, -quand je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute votre parole -bien articulée, sans hésitation ni coquetteries. Qu'on ait l'air -de connaître très exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera, -j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon -athlète, ça aussi, François, j'aime... Moi, malgré le _soumbour_, -je définis très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas toujours -la même chose... Vous êtes un homme.» - -Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui que l'on n'aura -pas avec des louanges aussi élémentaires--voire avec des mensonges -si effrontés. Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce qu'elle -pense, avec une impudeur d'Amazone!... C'est très hardi: c'est -bien d'elle...» Et je souriais du fond des yeux, sous mon front -sévère. Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille. - ---«Alors, François, vous goûterez avec moi, demain, à la villa -d'Este?» - -Sans répondre absolument, je lui demandai: - ---«Comment vous nomment donc ceux qui sont très... sans façon avec -vous? Marie-Dorothée? Non: cérémonieux et trop long...» - -Amusée, elle m'a dit: - ---«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... Allons, sachez -qu'il m'a donné tour à tour les noms de ses héroïnes. Je fus -Florise et Dorimène, Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, Martine, -Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, c'est un peu slave, un peu -_soumbour_, n'est-ce pas? Marie, voilà mon nom français. Demain, -vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa, Marie d'Este... - ---Marie tout court. - ---Si vous voulez.» - -Je ne promis point de venir, quand je la quittai, sur ces derniers -mots. Cependant, j'avais cédé, je restais encore. Allais-je lui -obéir sans trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais aux -exilés, j'évoquai le mélancolique M. de Galandot, le triste Du -Bellay: - - Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine... - -Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent -cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre -d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait, -elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à -Chantilly. - -Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain -matin, j'étais parti. - - - - -Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore? -Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que -je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de -théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma -vie, ainsi qu'une grosse comédie? - -Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi -Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je -n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si -elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non -que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi! -ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans -le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne. -On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la -guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache -un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant -la fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun -demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même -entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des -galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à -fait. - -Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans -mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du -monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage -en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre -de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà -délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule -figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant, -je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient -plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je -berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais. - -Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne -parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de -degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et -si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma -poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait, -paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait -et sentait déjà tant de nuances!... Cependant je savais bien -que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une -fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune -demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin -une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le -moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait -bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement, -profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette -distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je -montré plus impatient... Peut-être. - -Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel. -La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà -tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je -suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins -rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes -s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon. - -Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel -chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe -beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais -pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon -garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon -petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril. moi, -tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement -dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.» - -J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu -s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non -hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon -bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome; -il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de -l'art, en découvrant Taine et Bourget, et _le Lys rouge_, et -d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept -ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un -beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui -me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès -naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon -béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville -autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après -quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable: -de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me -faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine... - -Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs, -montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier! -Quel cœur, quelle ardeur devant les rivières et les haies!... -Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre -ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide, -jeune enfin, glorieusement jeune!... - -Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près, -ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant, -une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces -têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple. - -Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra -en Lombardie... - -Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que -je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague -et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments -qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je -trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi, -sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour, -Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse -jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes -cuisantes me montaient aux yeux. - -Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis -conduit en bon soldat. - - - - -Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait -quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare. -A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion -m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non -plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait -largement. - ---«Tout va bien, Victor? - ---Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus mal.» - -Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante des phrases -pour le pessimiste Victor. Néanmoins il était singulier que nul ne -mît seulement le nez à la fenêtre. - -Très troublé, je montai d'un trait à la chambre d'Hélène. Sur le -palier, la nourrice me pria de me taire: l'enfant dormait. Or -elle était étrange, ma petite fille, couchée sur le dos, rouge, -fiévreuse, respirant rapidement et avec peine, les ailes du nez -battantes... A cet instant, Yvonne entra à son tour, un doigt sur -sa bouche: elle me fit signe de la suivre sans bruit. - ---«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... Comment va-t-elle?» - -Ma femme posa sur moi un instant, un court instant, ses yeux -mordorés, perspicaces et comme découragés de tout, à force -d'examiner tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il, -durant un dixième de seconde, et dit d'une voix froide, oui, -positivement froide: - ---«Pneumonie. - ---Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?» - -C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... Condamnée.» La -chambre avait vacillé à ma vue: et davantage encore à cause de ce -ton précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! Elle se montrait -le plus souvent, de la sorte, glaciale à vous tuer: puis, soudain, -on ne savait quoi passait en elle, montant du cœur, la brisait -net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment même, à éclater en -sanglots!... Voici que la pauvre pleurait maintenant, pleurait -sans fin contre mon épaule, exhalant enfin son atroce angoisse, -contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, fou de chagrin, non -moins que de terreur!... - -Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué à un bébé si -tendre, qu'un rien fane et plie!... Le médecin avait prononcé ce -redoutable diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était montrée -frissonnante et claquant des dents, prise d'un point de côté, et -son délicat visage empourpré à chaque instant par une toux pénible. - ---«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... Tu lui parleras.» - -Sur quoi elle ajouta: - ---«Je vais voir si elle s'éveille. - ---Yvonne... mon pauvre petit... écoute... nous avons du chagrin... -Tu pleures: moi aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. Quand -tu souffres, viens me le dire: je voudrais tant être ton grand et -seul ami... Je ferai du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer, -maintenant, près d'Hélène?» - -J'étais si haletant, si douloureusement et profondément ému, -qu'Yvonne se sentit touchée peut-être au tréfonds de l'âme. Elle -me donna en cette minute tout son cœur martyrisé, je le crois, -elle me prit et m'étreignit la main. Cependant, comme j'allais -serrer contre moi ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses -lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait tout bas une -ardente prière... Hélas! nous n'étions déjà plus ensemble. - -Quand le médecin revint, je l'interrogeai seul, d'homme à homme. - ---«C'est grave, docteur? - ---Je souhaite que non. La pneumonie apparaît assez violente et -bien caractérisée. Cependant, ne vous tourmentez pas trop: chez -un enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, se -termine brusquement, comme elle est venue. Il est probable que -d'ici sept ou huit jours, la fièvre tombera tout à coup, et la -convalescence commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à continuer les -bains, la potion pour le cœur... - ---Mais enfin comment cette abominable maladie a-t-elle pu naître -aussi vite? Est-ce que la petite était souffrante depuis quelque -temps déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement. -On n'a pas bien agi, docteur: me laisser tout ignorer, à moi qui -voyageais, confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins nulle -imprudence commise? Avouez-le-moi sans réserve. - ---Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. Voyez-vous, -je comprends trop votre chagrin, toutefois il ne faut accuser -personne. L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle a toussé. - ---Ça, je l'ai su. - ---Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est déclarée soudain hier, -point de côté, grosse fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il -n'y a pas lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son cours -normal.» - -Quelques phrases encore, et le médecin se retira. - - - - -... Et le médecin se retira. - -J'entendrai toujours son automobile démarrer dans la rue... «La -maladie, avait-il déclaré, suit son cours normal...» - -Impitoyables formules des médecins! Quoi! Qu'est-ce que signifient -ces mots-là, pour un père qui tremble: «Son cours normal...»? Cela -veut dire aussi bien que la crise mènera normalement et sans ombre -d'accident le malade à la mort. Pourquoi non? - -N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept mois, retentir ces -mêmes paroles à mon oreille alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je -mille ans, que je me rappellerais cette horrible scène. Depuis que -notre petite avait vu le jour, Yvonne s'était sentie souffrante: -elle ne pouvait rester longtemps debout, éprouvait des douleurs, -marchait avec peine, redoutait les secousses des voitures. Des -troubles extrêmement pénibles la tourmentaient, des névralgies -affreuses, et surtout une irritabilité incroyable, une tristesse -inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez une femme aussi -secrète et impassible, en apparence du moins. - -Un jour--nous étions alors à Lyons-la-Forêt--Victor arriva, un peu -solennel, à la mairie, où je me trouvais pour quelque affaire: - ---«Pardon... Mais que Monsieur revienne tout de suite à la maison. - ---Qu'est-ce qu'il y a, Victor? - ---Madame est malade. - ---Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un accident? Mon Dieu!... - ---Non, non, que Monsieur se dépêche.» - -J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur son lit, blanche comme -les draps. Si elle n'eût parlé presque aussitôt, je l'eusse crue -morte. Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce n'était plus -qu'un gémissement, atroce à entendre, un souffle: - ---«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.» - -Grâce au plus grand effort peut-être de toute ma vie, je me suis -contraint à sourire, coûte que coûte, et m'approchai en tâchant de -plaisanter. Je l'ai embrassée, j'ai dit: - ---«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais c'est un malaise, -il passera... Le médecin va calmer ça, allons!... Demain, ou -après-demain, il n'y paraîtra plus.» - -Or le médecin s'est présenté dans l'instant même. Moins d'une -heure après, il me prenait à part: - ---«Monsieur, nous nous trouvons devant une menace pressante de -péritonite. Le péril n'est sans doute pas immédiat, mais en tout -cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord de la métrite -infectieuse puerpérale, devenue chronique, et pour laquelle je -me suis inquiété déjà souvent. Puis la maladie, comme je le -prévoyais, a suivi son cours normal, et nous avons rencontré -cette double salpingo-ovarite, également chronique: en voici une -poussée particulièrement aiguë, et non sans quelque danger très -sérieux, à moins que nous ne nous résolvions à une intervention -chirurgicale, qui me paraît indispensable. Je vous demanderai une -consultation...» - -Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants consultés, le -lendemain, tandis qu'Yvonne reposait, un peu plus calme déjà. - ---«Et à la suite de l'intervention? demandai-je aux docteurs. - ---Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, puis guérison.» - -Cependant, le plus considérable et, si l'on peut dire, le plus -«gradé» des médecins devait me prévenir: - ---«Votre bébé se trouve heureusement en un parfait état de -santé. C'est un grand bonheur pour vous d'avoir vu naître cette -charmante et vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne saurait -se reproduire après l'opération inévitable, dont nous devons -décider au plus vite, je vous le répète avec l'assentiment de ces -messieurs... l'opération inévitable. - ---Ah! docteur... ma pauvre femme... si je vous comprends bien... -ne pourra donc plus être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien -cela que vous me dites? - ---Oui, malheureusement, monsieur.» - -Ces paroles m'avaient atterré. Une grande part de l'avenir -s'écroulait là, d'un coup, comme un palais splendide qui, -brusquement, se fût à demi effondré sous mes yeux! - -Sans doute, un instant après je ne songeai plus qu'à Yvonne en -perdition si le chirurgien tardait seulement. Et sans doute aussi -l'opération réussit à merveille, et moins de cinq semaines après, -ma femme souriante s'asseyait devant sa fenêtre ouverte au bon -soleil: si bien que je ne tardai pas à l'emmener, à l'installer -à Chantilly, où m'appelait mon nouveau poste... Mais pouvais-je -tout bas m'empêcher de penser que jamais, jamais plus nous ne -reverrions à la maison un second être fragile aux yeux étonnés, -pareils à ceux de notre petite Hélène, et qu'Yvonne était en somme -estropiée, oui, estropiée... - -Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse -et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle -se contentait de reporter sur sa fille--sa fille unique--une -tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive, -plus frémissante! - -Et maintenant... - -Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son -cours normal... Dans sept ou huit jours...» - - - - -Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut -très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se -briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli, -découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son -père, pour sa convalescence--si l'on peut ainsi nommer l'espèce de -prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait, -respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait -pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se -trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait -qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait -éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie. - -Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété -venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint -d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il -s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement, si l'on -en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres, -sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi, -l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut -de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir. -L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des -mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui -font éclater en larmes... pas assez fort. - -Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie, -tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées -peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous -son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de -vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait -peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse -et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors -pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé: -«Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé -de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût -jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce -cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié -gêne, moitié crainte, je me réservais. - -Mais il m'en coûtait! - -Quand Yvonne avait commencé à manger un peu, à pouvoir supporter -la vue du jour, un bruit dans la rue, ma présence même--Dieu! je -conserverai toute ma vie l'impression de sa chère main brûlante, -à mon retour du cimetière, tandis que son visage en pleurs se -détournait sur l'oreiller, pour ne plus me voir, pour ne plus voir -personne, ni rien--quand il avait été possible enfin qu'on la -descendît au jardin, sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit: - ---«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, en Bretagne. L'air de -la mer lui ferait du bien. Et puis elle le souhaite. - ---Elle veut aller chez M. Leguel? - ---Oui... autant que la pauvre peut avoir envie de quelque chose... -Je crois qu'elle aimerait se rendre à Quiberon. - ---Elle vous l'a dit? - ---Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la. - ---Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je lui proposerai -moi-même de partir, de faire un séjour là-bas. De cette manière, -il lui paraîtra que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire... -Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse. - ---Quoi donc?» - -Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier à cause de sa -laideur. C'était une cousine éloignée d'Yvonne, une modeste et -sainte femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans formait -l'ardent dessein d'entrer au couvent, mais n'avait encore pu -en trouver le temps, parce qu'elle soignait les malades. Elle -avait le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant pauvre, -elle s'était décidée à devenir effectivement garde-malade -professionnelle. Nul doute qu'elle n'y gagnât sa vie, car son -expérience était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait, -la vénérait presque. Je lui gardais, quant à moi, toute gratitude -pour les précautions admirables dont elle avait entouré ma femme -opérée, puis ma petite fille, et puis Yvonne encore, hélas! -Cependant il y avait en elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte -légère en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt de ce que -je m'habituais mal à la traiter tantôt comme la garde, tantôt -ainsi que la cousine d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle -par sa disgrâce physique, cette grosse fille, dont je ne saurais -aujourd'hui encore dire si elle a trente-cinq ou cinquante-cinq -ans. Bien que doux et favorable, son rire la défigurait. - -Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait assez. Yvonne à -Quiberon, chez M. Leguel? Mais mon beau-père n'était certainement -pas capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne pouvait -toucher à une plaie avec ses gros doigts... J'essayai de -l'indiquer à Thérèse, en termes convenables. - ---«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. Le climat de -l'océan vaudra mieux pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est -pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup son père. - ---Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, je veux ce qu'Yvonne -veut, naturellement. Cependant M. Leguel ne cesse de courir entre -Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et Belle-Ile. Il ne -parle qu'hôtels, villas, exploitations de plages, casinos et -lignes de bateaux. Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries. -Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... D'autre part, -il ne m'est plus possible de quitter Chantilly, sinon pour -quelques jours à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté cette -année. - ---J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention que j'y aille... -si vous voulez. - ---Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne Thérèse. - ---Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. Je lui occuperai son -temps, un petit mois. - ---Sans doute... Toutefois mon beau-père est bien agité, et non -moins bavard, hein? Enfin, si elle a besoin de tapage... - ---Le bruit distrait. - ---C'est vrai, après tout. - ---D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve heureusement -quelques consolations dans sa grande piété. - ---Oui. - ---Le ciel n'abandonne jamais entièrement ceux qui se remettent à -lui. Yvonne est de ceux-là. Ayons confiance. - ---Certes.» - -Je vis Yvonne après cet entretien: - ---«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui dis-je. Me voilà -prisonnier. Je ne puis aller où je veux.» - -Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses: - ---«Qui te retient? - ---Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que de ne pas voyager avec -toi. J'aimerais te conduire à la mer, tiens, en Bretagne... -Une idée! Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai t'y -reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait probablement bien -volontiers: demandons-le-lui. Cela va?» - -Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible -père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours -étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces -gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous -assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le bel -exploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté -vaudrait tellement mieux! - -Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il -s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous -dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part -les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui -emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année, -il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une -villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses -opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune. - -Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne: - ---«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça, -ici.» - -Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et -je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi. - -Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier -et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M. -Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher. - ---«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle -sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes -devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel -se trouvait absent depuis deux jours: il était tellement dommage -que je fusse ainsi arrivé à l'improviste! - -L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à -mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine. -J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée -dans son voile noir. - ---«Ah! fit-elle... François!» - -Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les -lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute -chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires. - -Nous tenant par le bras, nous allâmes nous promener assez loin. Au -delà des villas, à Quiberon, il est une petite plage entièrement -déserte. L'on s'y croirait au commencement du monde: rien que -les dunes, les roches, le sable vierge, des coquilles légères, -la mer qui se roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une -hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, vole en silence, -va, vient, vire, s'ébat: elle est chez elle. - -Nous nous sommes assis longtemps sur cette grève où montait la -nuit. Les galères d'Ulysse n'allaient-elles point doubler le cap, -et jeter l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement, -délicieusement. Je lui dis que Chantilly me semblait bien vide, -que peut-être maintenant fallait-il rentrer, que le feuillage se -rouillait, que c'était déjà la saison des feux de fagots dans la -cheminée, des brumes en forêt... - ---«Nous partirons demain, si tu veux» murmura Yvonne. - -Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant mes yeux, ainsi -qu'elle-même à coup sûr le faisait en cette minute, la chambre -close, la chambre muette où notre petite Hélène n'était plus. - ---«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans lever la tête. - -A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: le son lointain -s'émietta sur la plage comme du cristal fragile et fin. Yvonne se -leva soudain: - ---«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un instant à l'église.» - -Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre blessée, quand -nous approchâmes du seuil où l'attendait l'affreux souvenir, à -Chantilly. Elle me serra les doigts dans sa main tremblante: - ---«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends un peu! Je ne -peux pas... Il faut qu'avant j'aille prier... Mon Dieu, quelle -tristesse! Attends encore, François...» - -La voiture passa notre porte, et je la regardai, fou d'émotion, -qui pénétrait courbée dans l'église, suivie par Thérèse Gervonier. - - - - -Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel? -Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion -était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y -avait rien de si simple. - -Bien entendu. - -Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie -sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente -amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée, -environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la -famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins -menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles -se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive -qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route, -un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la -première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour -d'été: quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq -chantaient sous la feuillée. - -A vrai dire, c'était _la Valse bleue_ que ces demoiselles -fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention, -vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper -effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre -l'allumette, afin de faire bouillir leur eau. - ---«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!» - -Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières -baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis. -Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant -la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout un _camping_. Je -me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me -corrompit pour un verre de porto. - -Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de -remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne -Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse. -J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère, -deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou -innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins -d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait -sans cesse, pour ses affaires... De quel ton effrayant M. Leguel -ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»! - -D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils -aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque -ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y -trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je -ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des -hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur, -au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux--il dit «d'une -harde»--le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et -comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun, -à «déharder» Yvonne. - -Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants, -où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied -d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier -plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma -prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan -sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause -des _girls_, mais oui, des simples _girls_ de music-hall? Je me -trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors -une grande nouveauté. Il me sembla que les Grâces elles-mêmes -m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces -sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si -modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne -pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve -tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi -ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir -d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à -demander sa main. - ---«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur -de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas -davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile -à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français -m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables. - ---Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet -Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français. - ---Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle. - ---En effet. - ---Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander -chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos -cousines, au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur -la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis -y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux, -quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et -parce que... si vous voulez...» - -Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de -venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque -cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise -fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que -cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai -le premier baiser, elle détourna les yeux. - ---«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?» - -Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant: - ---«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous. -Je vous attendais.» - -Plus tard, je murmurai: - ---«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...» - -Elle devint glaciale encore, durant un moment... Ah! pauvre -petite, c'est qu'elle adressait une action de grâces, je l'ai -compris par la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que -j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme qui prie tout bas -inspire d'abord du respect. - -Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je n'étais pas bien -riche, Yvonne non plus: nos dots unies firent néanmoins une -petite somme qui nous permettait la vie paisible. Cependant mon -titre officiel surtout enchantait mon futur beau-père: je l'eusse -très vivement contrarié en paraissant à l'église, le jour du -mariage, sans être revêtu de mon uniforme vert. - ---«Ce serait grand dommage, mon cher François, faisait-il, vous -qui avez une taille d'officier de cavalerie!» - -Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon enfant, qui sautez si -bien à la corde!» - -Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour souper «en -garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne en clignant de l'œil. Il -discourait: «Dans la vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne... -Mes occupations...» Je m'aperçus tout de suite que ses propos -n'étaient jamais utiles: et je pris dès lors l'habitude de lui -répondre machinalement, ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!» -lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes bien d'accord, mon -beau-père et moi. - -Cependant, si les grappes de cousines et le bataillon des -parentes, tant jeunes que vieilles, m'avaient au début diverti, je -m'en trouvai bientôt las, une fois marié. A tout instant, Yvonne -quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous habitions: - ---«Tu rentreras pour dîner? - ---Mais oui. - ---Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris. - ---Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou -d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.» - -Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne -coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de -Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais -la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant -que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne -tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à -la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer? -Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant -aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous: -quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et -fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient -pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux -phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres: -on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les -textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance, -à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas -sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux -pensifs: à quoi bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible... -Et elle se remettait à jouer aux cartes. - -Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la -plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui -eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un -optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve, -confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela -ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une -lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette -également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne -ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante: -son démon ne l'y poussait point. - -Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai -pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était -vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller -à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne, -et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même -évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre, -hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît -à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les -algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des -baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la -joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y -sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces -vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le -ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris, -mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives, -emplissaient la fontaine. - -Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie! -Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres -l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent -des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les -Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils -prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non, -qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et -que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave, -presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et -déjà la voix baisse et s'assombrit. - -La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée -si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre -golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie -parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite -maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses. - -Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque -jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les -paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées. -Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non -plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez -bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd, -il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence. - -Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je l'aimais tant, cette -petite! Puis ce mois de juillet était torride et bouleversé: de -quoi perdre un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, par -l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient tout ruisselants, -tout rugueux, et comme honteux de rapporter deux sardines et un -homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient naguère jusqu'au -bord les poissons d'argent ou les crustacés biscornus. Nous avons -vu des gaillards ivres, le dimanche soir, ivres avec décence -pourtant: ils psalmodiaient modestement des chansons qui n'étaient -point laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le vent, à la -pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui riait comme une folle, un -peu prise de cidre, après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même -surprise, sur la grève éblouissante et déserte de Port-Donnant, -qui pataugeait dans une flaque d'eau: et le soleil dorait ses -jambes nues... - -Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, dans le silence -voluptueux de Port-Donnant. Notre bonheur est enfoui sous ce sable -d'or. - - - - -A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: ce fut le souvenir de Luce -Baudry. - -Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une fille de Nancy, une -cousette qui avait mal tourné. C'était la maîtresse d'un -lieutenant de dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre -d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt et ses éperons -chaussés. Il fumait sa cigarette, et sautait des barres de deux -mètres, en souhaitant chaque matin de charger devant son peloton, -jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un cavalier allègre et charmant. -Il me disait sans cesse: - ---«Luce n'a pas grand'chose pour elle. Mais elle est si tendre!» - -Jamais, en effet, femme plus patiente, plus affable, ni plus -prévenante ne vécut auprès de moi. Elle préférait tout de suite, -en souriant, chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant -un livre: «Comme c'est beau!» parce que le livre m'avait plu, et -prétendait dormir au concert, puisque je n'entendais rien à la -musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait mes querelles, -soignait mon linge avec un plaisir évident, et se fût peut-être -jetée au feu, si seulement j'avais passé devant. Puis, que de -caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, que je n'en donnai. - -Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme, quelle n'était pas -votre discrétion, au contraire! Au moindre nuage qui passait entre -nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette réserve. Combien j'ai -manqué d'indulgence, peut-être! - -J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce lors d'un rallie, -aux environs de Nancy. Un cheval admirable m'ayant été prêté, -j'arrivai devant le lieutenant son ami, bien par hasard: et ce fut -tout aussitôt que la jeune femme me donna des preuves d'attention. - ---«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez -prendre un rhume!» - -C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans -plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais -il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y -songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de -bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et -la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante, -fût-elle éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution -nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu -qu'Yvonne... - -Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite -Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois -pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle -me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions -des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je -n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce -s'arrangeait de tout. - -Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux -écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant -moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle -avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre -pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux; -elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime, -jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la -Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion, -mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça -simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là -formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent -beaucoup à penser. - -Or il est bien certain que Luce également... Enfin, elle était -douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait -rien de ces énergumènes. - -Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait -un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le -lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et -il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue, -sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant, -qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue -d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons -jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses. -Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais -j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à -l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être... -Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les -revis jamais, ni l'un, ni l'autre. - -J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette -fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère -honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante -souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois, -pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou -certains chuchotements dont on se méfie! - - - - -Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle -m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air -continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs--à -l'église notamment! - -Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque rien pour elle: -je demeurais respectueux et consterné devant son immense douleur. -Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je fait, quand je me -trouvais là moi-même sans force ni courage? La chambre vide où -notre petite fille avait vécu demeurait close, comme un tombeau, -dans la maison. Nous ne savions y entrer sans trembler, et d'autre -part, y changer seulement quoi que ce fût nous eût semblé une -impiété, pis encore, une profanation. Le babil et les cris des -autres enfants nous rompaient le cœur. - -Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à Paris, et de lui créer -d'humbles obligations. Elle me répondait: - ---«Oui... J'écrirai au _Printemps_. - ---Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même. - ---Je ne peux pas. - ---Tu peux très bien, voyons. La belle affaire que de prendre le -train tantôt! - ---Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où tu m'envoies est à côté -des costumes d'enfants. Combien de fois suis-je montée là!... -Aujourd'hui, c'est plus fort que moi, ça me serre le cœur. - ---Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en parlons plus... Pardon! - ---Tu ne savais pas.» - -Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe; -un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient: -jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner -un peu sa pensée. - ---«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera. - ---Et tes bois? Et ton métier? - ---Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé. - ---D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe, -la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions -pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.» - -J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon -cheval de chasse à un méchant tilbury. - ---«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu. - ---Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé. - ---Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la -terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une -famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà -des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent -leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre, -leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé -une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la -province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là. -De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres: -on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après, -celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs -ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes -des bois.» - -Ce que nous appelions ainsi le «manoir Mondu» se trouvait alors -assez loin, dans les côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la -taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout d'abord deux -fillettes et un gamin déguenillé--le petit Poucet sans doute--qui, -serpe en main, nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le père, -aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. Mondu l'aïeul enfin, -Mondu le chenu, s'occupait à lier des fagots. Assise devant la -maison, Mme Mondu reprisait une culotte, cependant qu'une autre -fille étendait du linge rapiécé sur les buissons voisins. De ci, -de là, picoraient des poules en liberté, de bienheureuses poules -bocagères qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, à force de -vivre en plein bois, et s'envoleront comme des faisanes. Attachée -à un piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant qu'un -cochon grognonnait dans sa cachette, on ne savait où. Quant à la -maison, imaginez une sorte de métairie basse, à un étage, faite -en mottes d'herbes: un tuyau de poêle, qui semblait en ribote, -perçait le toit, et il y avait même deux prétentieuses fenêtres, -ornées de vitres. Et le silence--n'eussent été les coups de -hache--un grave et paisible silence autour de tout cela. - -Yvonne, charmée, adressa quelques mots de bienvenue à Mme Mondu: - ---«A la bonne heure, vous gouvernez une vraie ferme. - ---Nous manquons de tout, répondit celle-ci qui se plaignait -machinalement. On mange un sou de bidoche chaque fois qu'on perd -une dent. - ---Vous avez bonne mine. - ---Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le cochon non plus ne -profite pas. Mon gars Roger a les joues rouges, mais il est sécot -comme une brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, madame. - ---Il est bien droit. - ---Il ne peut seulement fermer les doigts, tant qu'ils sont noués. -Ça flotte, la nuit, dans la cambuse. - ---Ça flotte? - ---Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, sous les pieds, partout. -Le canton est un vrai marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait -rentrer la boue, bien sûr.» - -Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, que d'ailleurs la -bûcheronne débitait du ton le plus indifférent. - ---«Alors, l'année n'est donc pas bonne, madame Mondu? - ---Oh, non... Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n'est pas -mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se -chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court dans la taille... -Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... La petite est farouche... -Les gosses, il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne -toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?» - -Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui -accourait, tout ébouriffé. Mais elle m'a murmuré, les larmes aux -yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas -que cet enfant me regarde...» - -Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à l'antique maison de -Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive -et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis -séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe -des étangs, le long du bois. - -La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours -éprouvé de l'humiliation parce que sa fille Paula ne s'était -alliée qu'à un simple garde: car Mme Chevallier avait de -l'instruction, et elle parlait en souriant d'un air tout à fait -comme il faut. - ---«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux que ma fille ne -soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur -l'inspecteur veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez -trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi branlant, par le -fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des -cent, n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle n'aurait -jamais fait ça. Enfin, on passe le temps tout de même, nous trois -et les moutards...» - -Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier -ajouta: - ---«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours -bien?... Voilà un beau bébé!...» - -Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers -Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais -une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui -se traînait. - ---«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je -souffre également... Yvonne! - ---C'est vrai, mais je n'en peux plus... je n'en peux plus...» - -Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois rentré au logis, de -courir chez M. l'abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse. - ---«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de -venir à mon secours! Il n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma -femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, une -circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je -suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me -sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la voir, vous, et -lui parler? - ---Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui m'appellent, et me rends -de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier pour -elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que -votre affection y échoue. - ---Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez au nom de Dieu, avec -toute l'autorité qu'un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous -l'apaiserez, j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le sais... -Venez vite!» - -Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé Duregard, quittant -Yvonne dont la douleur s'endormait peut-être, demandait à me voir. - ---«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n'être -jamais seule. Elle se ronge dans la solitude. - ---Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend -du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger -d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je me trouve -moi-même... - ---Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie. -N'avait-elle pas une parente, dont elle n'eut qu'à se louer -récemment, à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie? - ---Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux -semaines qu'elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez -raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.» - -Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois de songer à l'argent. -Nous n'étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre -sans compter une dame de compagnie. D'autre part, comment priver -Thérèse du profit qu'elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que -nous n'avions pas d'enfant--que nous n'en aurions plus jamais... - -Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai -vivement l'abbé. - -Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son -chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main -déjà sur la porte: - ---«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir auprès d'elle une personne -qui l'encourage à prier en toute confiance...» - -Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était -bonne chrétienne. Désir trop légitime... Ne l'avait-il donc pas -distinguée à l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire -de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours -contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis. - -Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions -décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir... -Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je -me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine -pourquoi. - - - - -La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y -demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula, -coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est -avancé tristement. - -Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour -à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables: -elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour -au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces -dames disaient le _Benedicite_, l'on se mettait à table, et il -arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le -dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en -février les perce-neige. - -Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes -aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée, -et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige -et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps -d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que -l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais -du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de -bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine -Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah! -bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient -ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne! -La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma -femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le -souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés, -et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que -nous n'entendrions plus jamais! - -Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à -l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant -l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours -enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle -vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je -fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir -à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un -homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure -avec une invincible logique, et de politique intérieure sans -obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il -aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des -parcs. - -Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon -que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie. -Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul -ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera -pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il -y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes -étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et -dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas -à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta -femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas; -les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines, -les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par -contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le -bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta -présence, ton action, ton bon vouloir--néant, mon ami, néant! Ta -femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime -encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son -cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...» - -Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à -coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi. - -Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre -deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus -les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et -bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais -forêt ne fut mieux surveillée. - -Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais -d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de -fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien. - -Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La -Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et -j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans -cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même -capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait -à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly. -Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au -côté--n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?--il expédiait -des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des -coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer -les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles -randonnées: et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète -exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en -présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le -temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie? - -Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant -les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas -dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait -M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je -proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement -serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé -seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des -Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une -tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars -traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs -bizarres. - -A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser, -au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de -Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même -où partout déjà les branches se dressaient, charmantes. - - - - -Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un -long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je -répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans -doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images -de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne -songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon -chagrin. - -Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant. -Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé -comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis -nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens -d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on -entend chanter les Sirènes. - -Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16 -mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en -apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur -une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris--je tremblais déjà--et je -lus ceci: - -«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où -j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis -bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous -me trouverez.» - -Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais -avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre -davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si -Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes -humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis, -il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en -demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle. - -L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli -occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire, -vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou -de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum, -l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà -dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le -puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée! - -La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum: - ---«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez été bien cruellement -frappé, et j'ai pensé à vous de tout cœur, vous n'en doutez pas, -n'est-ce pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce pas?... -Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.» - -J'étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi. - ---«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me -donner la main? - ---Oh! pardon... - ---J'aurais voulu me trouver près de vous. Je l'ai été par -l'affection. - ---Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous remercie -profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande -douleur de ma vie... Et puis ce n'est pas moi qui dois être en -cause: c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est devenue -Rome? Enfin, que vous a-t-on fait? - ---Beaucoup de peine, mon ami. - ---Le poète?» - -Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces -aigues-marines défaillaient, s'enfonçaient, se noyaient. J'en -éprouvai comme un vertige. - ---«Vous a-t-il quittée?... Où est-il? - ---Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos, -de Rhodes... La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette -milliardaire intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur son -yacht... - ---Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, du moins on n'enlève pas -un homme. - ---Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un -tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous -son front, toute la gloire qu'il représente: c'est une proie, -cela, et un butin magnifique... De même que s'il s'agissait, -pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus -universellement admirée!... Eh bien, moi, au prix d'un dévouement -d'esclave, je gardais tout ce trésor, qui m'appartenait... La Pia -me l'a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui, -vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai -chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son -bateau!...» - -Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le -spectre de l'infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais -un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux -étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous -eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d'Angleterre. - -Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone. -Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète -plus vite encore: - ---«On s'en va tout confiant, on part pour une longue croisière. -Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis, -un beau matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans cesse la -même voix qui s'exclame toujours de la même façon devant les -paysages. On est ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte -milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne -humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui -a soif alors qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des -caprices, probablement... Alors on abandonne tout à coup cette -nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et -son bateau, et l'on revient par le premier train ou le premier -paquebot. Croyez-vous que la conversation de l'infante Pia soit -si nourrie? Je ne l'ai jamais approchée, mais c'est peut-être une -Américaine comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer le -plus d'eau possible en arrivant dans un port?...» - -Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu'aucune rivale -ne pouvait l'égaler, au moins quant à la culture: et d'ailleurs, -c'était vrai, apparemment. - -Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me -fait du bien d'entendre des paroles affectueuses.» Mais en me -rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujours la même -voix si nette. J'aime à ce qu'on me parle ainsi français.» Et les -yeux d'acier s'éclairaient. J'étais ému, elle aussi... Cependant -nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je -changeai d'entretien--elle savait bien pourquoi--et lui posai cent -questions: - ---«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu'avez-vous -fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours -dans l'antichambre? Et la petite camériste à l'accent -anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l'hôtel -Marceau!... Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir: -quelle pièce de feu d'artifice, à chaque soleil couchant!» - -Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau rire qu'avait -Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et -comiques touchant l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude -comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu'elle l'appelait. On -apporta du thé, du porto. - ---«Mais où est l'asti d'antan!... - ---Ah! vous vous rappelez? - ---Je me rappelle jusqu'à la moindre chose qui vous concerne. Je -sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure... - ---Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça. - ---Chiche, madame!» - -L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine robe, j'ai dit: -«Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était -joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très -joli Arlequin pour amuser les enfants. - ---J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... Mon cher François, -laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement, -pauvre ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous figurez -pas quelle mère j'aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir -un petit... Mais c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le -colonel... oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m'avait -donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je -présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane... - ---Eh bien, en effet, pourquoi non?... - ---Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n'est pas mon destin. -D'ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet -homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la -Pia, cet homme-là craint le scandale... Mais comme je l'aurais -élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!... -Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m'eût paru un -être sacré. - ---Le poète, justement. - ---Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? Moi, j'y crois. -Il n'y a pas de père au monde qui m'eût paru plus admirable que -le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il avait seulement -légué à son descendant une parcelle de lui-même! J'aurais cru à -cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à -lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n'aurais -plus vécu qu'afin qu'il eût bonne mine... A défaut du poète, -j'aurais du moins voulu un homme bien dessiné.» - -L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière. -Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue -prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière -de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la -façon d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont on usera, si -le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne -est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement -autrui selon qu'un aficionado estime le taureau, ou un homme -de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s'exprimait si -gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu'elle -dépassait d'un seul coup, de bien loin et sans même s'en douter, -toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de -chaste effronterie, et de cynisme sans péché. - -En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu -gêné. - -Elle me regarda, surprise, et fit: - ---«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d'un -dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société -d'encouragement pour l'amélioration de la race humaine?... A -propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière -fois que je l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que d'aller -au Pôle. - ---Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a bien tranquillement -chassé avec l'équipage de Chantilly; je l'ai vu deux ou trois -fois: il n'avait pas l'air d'un homme qui va faire des choses plus -héroïques.» - -Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j'ai -sursauté: - ---«Une heure et demie que je suis là!... Mon train est manqué. - ---Vous prendrez le suivant. - ---Si je veux l'avoir, il faut que je parte.» - -Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement dit: «Eh! c'est -l'heure: tu vas t'en aller...» une sorte de tremblement intérieur -m'avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais -donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je -sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible -en tout cas, de m'attacher plus étroitement à Marie-Dorothée, -et vraiment une sorte d'incantation m'enivrait tout bas: «Mais -dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu -l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est vrai, puisque c'est -fou, comme tu l'aimes!» Je n'éprouvai aucune peine à parler, mes -lèvres s'ouvrirent toutes seules: - ---«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas. - ---Là-bas, je n'en étais pas sûre... - ---Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien vu. - ---Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, je suis contente de -vous retrouver. - ---Vous auriez dû m'appeler plus tôt. - ---Je n'osais pas, vous étiez si malheureux! - ---Nous nous consolerons l'un l'autre désormais... - ---Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez, -François. J'ai confiance en vous. - ---Quand reviendrai-je? - ---Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou -écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J'ai -besoin d'un ami plus que jamais... Non, pas les lèvres: les mains, -tenez... Demain, à demain.» - -Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu -de joie, d'émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me -semblaient écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je -l'appelai dorénavant Marie, à la française. - -Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne: - ---«J'ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli, -tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j'ai dîné -à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane -Courrière, son seigneur et maître, l'a quittée pour l'infante -Pia... Comme elle me racontait tout ce drame, j'ai laissé passer -l'heure.» - -Ma femme répliqua sans humeur: - ---«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse. - ---Il ne faut jamais m'attendre... La marquise Gianelli viendra un -jour ici. Tu verras qu'elle est très belle. - ---Qu'elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne -serais pas là. J'ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi. - ---Vendredi, alors? - ---Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l'ami de l'abbé Duregard. - ---Et jeudi? - ---Je peux moins que jamais. - ---Où vas-tu donc? - ---Au cimetière, puis à l'église. Hélène est morte un jeudi, tu le -sais bien.» - - - - -Marie vint en effet... - -Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m'avait -promis de n'être plus pour moi que Marie, si je consentais à me -rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! le soir même j'avais -dû partir. - -Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie, -délicieuse, j'avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie. - ---«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, j'étais en dernier lieu la -reine Bérénice. - ---_Invitam dimisit!_» - -Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «_Sed non invitus!_» Ne -savait-elle pas le latin? J'étais surpris qu'elle ignorât quoi -que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée -capable de tout. Il me semble que j'avais entièrement perdu la -tête... Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante -qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine, -nom de chez nous, combien il m'a paru sentir la rosée, la fumée -des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne -servait qu'à moi! - -Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne -s'avançait qu'entourée de scandale et de légende, comme une -courtisane chargée de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne -elle-même, je me figurais que l'aspect seul de mon amie eût évoqué -à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff, -la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux -reflet du grand poète Courrière enfin... Je doute cependant que -Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux -de la froide Yvonne. - ---«Cette dame viendra à la maison? m'avait demandé celle-ci. - ---Mais oui... Pourquoi non? Elle désire t'être présentée. Cela te -contrarie? - ---Du tout. - ---Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider -aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et -revenir par la forêt d'Halatte. - ---C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il -indispensable qu'elle passât par notre logis? - ---Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es -souffrante. - ---Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera -pas Mme Gianelli, voilà tout.» - -Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le -fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa -tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en -souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que -son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être -nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde. -Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre -ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret -d'affection? Mystère. - -Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva -de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt -entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée, -gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte, -bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi, -en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne -s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je? - -Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en -forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines -immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa -mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette -vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses -traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves. -Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de -son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux -illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la -garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes -militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe. - ---«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne -allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce -sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin, -à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force -austère de la jeune Italie.» - -Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec -une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu'elle le nommait. - -Les Condé du château, les d'Orléans, le duc d'Aumale l'amenèrent -à évoquer l'Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz, -victoires dont celui-ci prit sa part. - ---«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux -côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme -un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce temps -qu'un mince sergent brûlé par le soleil, et non moins anguleux -que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat -Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui -s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient -tous des regards d'oiseau de proie. J'ai fait voler des autours -et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents -m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais toute enfant, et les -terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.» - -Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de -Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys -des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise -Gianelli se prit à juger nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui -les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le -courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait -appris sur ce point l'expérience combinée de deux Courrière. Du -théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la -rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu'elle avait vu le -Pape. - ---«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII. -Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins -d'intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville. -N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de la même race?» - -Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout -bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux. -Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit -simplement: - ---«Il est le Pape.» - -Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même -et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que -Marie-Dorothée, si sensible, s'arrêta net. - -Dix minutes après, elle se levait. - ---«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un -tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures, -vous serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.» - -Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s'en dispenser. - ---«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand -nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l'auto bien close. - ---Oui, répondis-je, très jolie. - ---Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce pas? Elle pratique? - ---Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus -profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble. - ---Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup? - ---Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon -âme. - ---Mais vous l'aimez d'amour? - ---Marie!...» - -Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie -se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais, -qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle -voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre -Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et -brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards -et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là? -Fi donc! - -Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée -sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix -bouleversée: - ---«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais -voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si -jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour -le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens, -les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de -famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et -si malheureuse... François!...» - -C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle -entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites -et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié, -et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle. -Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale -et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait? -Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane -Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi. - -Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre: - ---«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire -que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir, -Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de -loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma -maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un -enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde... - ---Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi -aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et -vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis -par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux: -tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en -miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai -la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute -seule...» - -Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont -je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si -comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon -épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante -dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité. - -Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai tâché de l'apaiser, -tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore -comment parler aux enfants... Je lui ai promis--avec quelle -ardente foi!--de lui consacrer ma vie, du moins presque entière, -de l'entourer de précautions, d'amour infini, de soins, de lui -faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu'il était -ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé qu'à son gré, et avec -respect... Je lui répétai mille fois qu'elle était le plus grand -et vraiment l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de la joue, -nous avons fini par glisser aux lèvres l'un de l'autre. - -Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L'auto -avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la -forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes, -et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait, -par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus -délicate la verdure d'hier. - ---«Il faut rentrer, François. - ---Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, du moins? - ---Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux -plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me -fait trop de peine, de m'en retourner toute seule en vous laissant -là. - ---Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi... - ---François, c'est parce que je vous aimerai.» - -Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de Paris, après cela, -nous n'avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne -l'aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient. - -Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir: - ---«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je. - ---Belle, et mise à ravir. - ---N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand tour: nous avons passé -par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à -quelle heure...» - -Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a point claqué la -porte. Elle n'a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni -boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait. -Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est -paisiblement sortie de la pièce, voilà. - - - - -Trois semaines après, j'arrivai un beau jour à l'Hôtel Marceau, -décidé à faire un coup d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait -sur mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, reflétée par -les glaces dans le hall d'entrée. - -Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où -habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère, -afin de s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part à -regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l'y attendaient, sans -parler peut-être de ce qu'elle eût laissé ici, de moi enfin... Qui -peut dire?... En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un homme -qui étouffait d'amour, et non un soupirant que l'on amuse! - -Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d'acajou, -Marie écrivait--en russe!--à sa mère vénérable. Sa robe tailleur -orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussait tous les -tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et -son front, jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs comme des -turquoises parmi tant d'ombre. En m'apercevant, elle posa sa plume -et sourit: - ---«Comme vous voilà sévère! fit-elle. - ---Sévère, non, mais déterminé. - ---Mon Dieu, qu'y a-t-il donc? - ---Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j'ai découvert, vous -ne l'ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur -le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux que ce calme et doux -Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre. - ---Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier -l'a dit. Elle rappelle aussi d'innombrables palais romains, et un -peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut -encore songer à des coins de Versailles, si l'on y tient. - ---Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre sur le magnifique -balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du -Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s'y profile dans le -ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d'oiseaux. Des -pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache -d'eau, parmi les festons et les astragales des façades. - ---Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil. - ---Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, ni poussière, point -de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques -jeux d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, et la -nuit, c'est le silence: un parc... Au petit matin, du silence -encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes, -et la gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude... - ---Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire -tout cela, pourtant, d'un ton si menaçant? - ---Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est -très simple, mais gentil; je n'ai pu mieux faire. - ---Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.» - -Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux, -je repris: - ---«Vous le saurez! - ---Eh! quoi donc? - ---Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir -dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne -puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu'éviter les -commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez -vous, Marie, et je pourrais vous y rendre visite sans mettre le -concierge, les chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence... -Songez que, depuis des semaines déjà, nous n'avons pas causé si -doucement qu'à Chantilly, dans votre auto. - ---En effet. - ---Et j'attends, si vous saviez comme j'attends que cette intimité -se renouvelle!... Aujourd'hui, c'est dit, j'ai juré de parler net, -et de vous supplier enfin... Marie!... - ---Allons, c'est dit.» - -Je pensai tomber de mon haut. - ---«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?... C'est -irrévocable? Vous viendrez? - ---Oui. - ---Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous? - ---Demain. - ---Demain!» - -Elle me fixait en riant sans détour, maintenant. - ---«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois heures, à quatre heures? - ---A trois heures.» - -Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, et il y avait de -quoi: car j'étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s'étant -rué contre une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément -trouvée ouverte, bien simplement. - - - - -Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y -eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine -en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château -commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce -château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à -vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers -les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de -la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout -juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul, -bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins, -en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les -chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les -boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante, -suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des -douves, et j'étais chez moi. - -Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait -de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme -était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les -salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les -clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en -cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les -serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement -dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je -m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me -faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine -de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des -merles. - -De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le -plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les -clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège -de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de -centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes -dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les -châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages -classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana», -et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan, -depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et -Daudet, et même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers -1885. - -Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent -tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un -grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux, -et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées, -devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais -je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus -m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne -sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir -quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de -monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les -châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un -crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis, -pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais -figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et -ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et -plantais sur l'oreille mon képi de collégien. - -En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien -rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je -connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non -moins que l'aviron en main ou l'épée au poing. Bref, à dix-sept -ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au -milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra, -c'était un succès. - -Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École -forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant -mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce -le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance, -je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les -intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste», -tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup». - -Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis -seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque -j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en -effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et -de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont -Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret. -Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace -et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse -courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes -romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la -suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège -d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même -jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par -hasard?...» - -O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie -fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit -logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela... -Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car -celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si -longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait -ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout -était parfait en ce chef-d'œuvre. - -Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche... -La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir. -L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse -et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements -caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au -point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin -d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son -cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin -de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin -d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en -désordre. Je refermais mes doigts vides sur l'épaule délicate -qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un -amour de tête. - -Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais -encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion, -étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour, -mais non rassasié, je questionnais souvent Marie: - ---«Tu es heureuse?» - -Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c'était -de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n'eût pas fait -semblant d'être satisfaite, comme une petite bourgeoise. - - - - -Et cela dura des semaines, des mois. L'été fut triste et mouillé, -les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie, -coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet -sournois, qui déjà se préparait à l'automne. Marie voulut aller -sur une plage pour quelque dix jours: je l'y suivis. Après quoi, -elle gagna Pierrefonds: j'y fus à chaque instant. - -Un beau jour d'août--le seul peut-être qui fut beau, cette saison, -et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu'avait -Marie!--on me pria d'attendre un instant dans la villa. Marie -arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très -ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse. - ---«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place, -et j'ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j'avais besoin -de mouvement et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis -trop contente... François, vous savez... il n'y a plus de doute, -maintenant... Enfin! - ---Mais quoi? - ---Eh bien, mais je suis enceinte donc!» - -Une bouffée d'émotion violente m'envahit, le sang me sauta -aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l'un des plus -poignants baisers que nous échangeâmes. - -Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir d'Yvonne en -deuil me remplit de pitié. J'eus peur... Marie l'a-t-elle senti? - ---«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es plus heureux? Tu as -des regrets?» - -Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! Yvonne n'en saura rien, -après tout.» Et voulant trouver une excuse à cette angoisse qui -m'avait soudain crispé les traits, je demandai, du reste assez -lourdement: - ---«Que pensera de cela le poète, Marie?» - -Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! Marie -bondit, puis, éclatant du plus beau rire, elle me répliqua tout -d'un trait, la voix haletante et triomphale, la tête renversée, -la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou Amazone étouffant -d'insolence et d'orgueil: - ---«Stéphane?... Stéphane peut bien encore répandre trente -chefs-d'œuvre par le monde, il n'aura toujours pas fait celui-là! -Non, il ne m'a pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane, -peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, toujours à -la suite de son infante yankee... Écoute, François, je dis la -vérité des vérités, je te révèle tout, absolument tout, en cet -instant: tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, ton amour -m'a profondément touchée. Peut-être Stéphane m'aurait-il encore -reconquise, cependant--oui, j'ai l'audace de te l'avouer, tu -vois!--s'il fût venu m'implorer... Mais depuis que je suis sûre, -à présent, d'avoir cet enfant-là, il n'y a plus que ce gosse au -monde qui compte, tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est -comme si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce jour... Je ne -te dis même pas que je n'aime plus Stéphane: il n'existe plus -désormais, rien n'existe que mon petit, mon beau petit!...» - -Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: «Notre petit.» - -Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette naissance ne pourra -rien te faire oublier, mon pauvre et cher François. Tu as eu -déjà--hélas!--une fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, voilà -tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, n'est-ce pas? - ---Oh! Marie, en doutes-tu? - ---Enfin, tu es encore triste, ou fâché? - ---Non pas. Seulement, je songe un peu... Tu m'as dit qu'il n'y -aurait plus rien ici-bas que ce petit, ou cette petite... Parole -pleine de mélancolie pour moi... Dame!» - -Marie se mit à rire: - ---«Oh! toi, tu es le père». - -Oui... - -Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai certains de ses -regards qui parfois m'avaient mesuré des pieds à la tête, regards -d'éleveur plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je souffrais -de tout, ce jour-là. - -Quand Marie revint à Paris, l'automne était fait. Parmi les arbres -rouillés et dépouillés du Palais-Royal, les pigeons ne savaient où -percher: ils voletaient comme des oiseaux perdus. Ce jardin, ce -cloître plutôt, parut d'ailleurs trop mélancolique à la marquise -Gianelli, qui, exultante et rajeunie, finit par louer un petit -hôtel blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le meubla -très gaîment, à la Groult, sans négliger d'en faire peinturlurer -les pièces minuscules, selon la mode, en vert épinard, jaune -papier d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne songeait -qu'à rire. - -Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de berceau, elle se -soigna, se surveilla comme une fleur rare, comme un phénomène -prodigieux, s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une -humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. Ayant -lu dans les journaux italiens que le régiment de Gianelli, -revenant de Tripolitaine, avait été reçu en grande pompe à Turin, -n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter de s'être -couvert de gloire sous le soleil d'Afrique? Elle ne rêvait que de -réconciliations et d'embrassades. - -Le colonel répondit par une carte digne et très froide. -Heureusement, car ses effusions, en un tel cas, eussent gêné -quiconque: mais non pas Marie. - - - - -Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison avec la marquise Gianelli? - -Hélas! on détourne, on distrait une femme affairée, ou passionnée, -ou frivole, une femme enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir -ou des entreprises mondaines. Une jeune mère a ses enfants, elle -dit: «Les cours... fraulein... brevet supérieur... gymnastique -suédoise... le professeur de mon petit garçon...» Tout le reste -peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major. - -Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? Plus rien. Son pauvre -cœur était en miettes: morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non, -cependant, il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais infiniment -ma femme délicate: elle le savait sans doute. Mais depuis si -longtemps nous avions secrètement divorcé, elle et moi. Un baiser -nous eût presque choqués, c'était bien trop intime: et puis y -tenait-elle? Si l'on veut, nous habitions la même maison: mais -supposez que nous y avions chacun notre jardin, le sien menant à -l'église, comme un clos de curé, le mien dévalant, bien loin de -là, jusqu'à Auteuil en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une -fois, n'ignorait pas. - -Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle d'habileté, donc? - -Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient de Paris. En chemin -de fer, elle aura lu quelque roman, et notez que son goût la porte -aux plus prudents comme aux mieux déduits. Toute œuvre fougueuse, -toute escapade de l'esprit lui déplaît: une livre de rêveries lui -tomberait aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, et -poursuit sa pensée au petit point, si l'on peut dire, ainsi qu'on -brode. - -A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, peut-être, mais -sûrement elle aura pris le thé avec les Quériou, sinon telles ou -telles de ses parentes et amies d'enfance: jugez des commérages! -Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement crédule: toutefois elle -répond, puisqu'on lui parle, et par conséquent elle examine, -pèse et juge--un peu vite, sans doute--tant de scandales dont on -l'entretient. - -Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon sa coutume, joué -longuement au poker ou au bridge? On dit que ce ne sont point là -des jeux de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir le -mensonge, quand l'autre apprend à se souvenir des moindres choses. - -S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne se sera promenée -sur la pelouse, au parc ou dans la forêt: seule, en ce cas, -puisqu'elle ne voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse -Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, retourné sans trêve ses -chagrins, tous ses chagrins; de même avec Thérèse, probablement, -et je voudrais être plus assuré que si mon nom fut alors -prononcé, cette Thérèse l'entoura de commentaires sympathiques -et rassurants. Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est -trahie: elle exècre et méprise la marquise Gianelli, qu'elle nomme -évidemment «mon adultère», sinon pis. - -Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle -médite sur ses péchés--hélas! quels sont-ils?... ils n'ont -guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de -méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui -la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu -qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses -propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles! - -A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore -par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le -voit, cacher le but de mes voyages à Paris, devenus de plus en -plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait? -Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas. - -De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque -expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou -qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables -bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une -ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois--comme on -dit--sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard -d'Yvonne. - -Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la -marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un -compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant: -«Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...» - -Enfin--et ceci fut certes le plus grave--le nom de «l'absente» -disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous -n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni -la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane -Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous -n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la -Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennes -furent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc -été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde -noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans -ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut -plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon -camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je -positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane -Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se -fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de -conversation. - -Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers -onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par -téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans -ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le -directeur sérénissime de _la Journée_, cet homme considérable -sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur -de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce -potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine -de la République--chez moi!... Il fallait que l'affaire fût -d'importance. - -Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il -déclaré tout d'abord. - ---«Il y a dans les papiers de Lovenjoul, encore non classés, près -de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors -jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux -de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur--cela -se comprend assez--ne peut se séparer... Ah! monsieur, que -d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur -des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier -rhumatisme, naît la modestie.» - -M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout -en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque -sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant -d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un -espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr, -et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie. - ---«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir -recours à vos lumières...» - -Protestations, compliments, politesses... Bref, M. Courrière -m'apprit que _la Journée_ s'aviserait peut-être d'entreprendre -une campagne: le testament du duc d'Aumale était absurdement -conçu; toute une partie infiniment vaste de la forêt pouvait être -vendue par l'Institut; tant que celui-ci vendrait à de grands -propriétaires qui traceraient des parcs, il n'y aurait rien de -gâté dans le paysage, mais que penser des menues concessions et -des villas du genre Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès -lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à son défaut une -entreprise particulière, prît à bail ou achetât d'un coup, si -c'était possible, l'immense partie de forêt en question... Or, -quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je d'un tel -projet? - ---«Il est absurde, concluait M. Courrière, comme tous les projets. -Mais quel est son degré d'extravagance?» - -D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit par la suite: son -seul but ayant été, sans aucun doute, de me citer l'Institut, -puis tout naturellement l'Académie française, et par là son frère -Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard se fit encore plus -diligent, mais aussi plus bourru, c'est-à-dire plus tendre. - ---«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la bonhomme, que le cher -garçon va se marier.» - -Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est possible. M. Courrière -reprit en souriant de plus belle: - ---«Oui... La nouvelle n'est pas officielle encore, loin de là. -Toutefois il n'y a plus nul secret, Stéphane épousera l'infante -Pia. Elle a bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne -tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit que de savoir -si ma future belle-sœur gardera son titre d'altesse. Quant à -Stéphane, étant déjà prince des poètes français, il ne peut -recevoir d'avancement... Négociations compliquées, cependant, et -qu'un rien peut troubler!» - -Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être flatté--il -faut tout prévoir--ou peut-être intéressé pour quelque autre -raison moins simple, le directeur de _la Journée_ tenait à ce -que son frère épousât l'infante, née Clarke et milliardaire: -il était venu me prier indirectement d'agir auprès de la -marquise Gianelli--notre liaison, hélas! n'étant plus un secret -pour personne--afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, ni -scandale... - -Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, me prit les mains -affectueusement. - ---«Envoyez-moi votre avis à _la Journée_, touchant cette affaire -du testament d'Aumale. Nous en recauserons. J'en conférerai -pareillement avec l'Institut, où Stéphane n'est pas sans crédit, -ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec le petit Malestan, votre -ministre à l'Agriculture: c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé -cet enfant-là!» - -Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise Gianelli faisait du -tapage, je risquais ma place. Bah! je crois, heureusement, qu'elle -n'y songeait guère. Je lui dirais demain: «Stéphane se marie.» Et -elle me répondrait, en extase: «Vous savez, François, notre fils a -remué. - ---Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante. - ---Car c'est un fils, j'en suis sûre...» - -Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. Force m'était, par -galanterie, de ne rien lui confier qui le rassurât, mais il dut -lire sur mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. Nous nous -quittâmes, lui et moi, comme des amis de vingt ans. - -Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne cette émouvante -visite: - ---«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... Adolphe Courrière, -oui, Adolphe Courrière en personne, le directeur de _la Journée_. -Au cours d'un entretien à propos de la forêt et du testament -d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, un mariage -curieux, oui, très curieux: celui du poète Stéphane, son frère, -avec l'infante Pia...» - -Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine d'Yvonne était -telle que je craignis de l'entendre me dire: «Cela m'est égal. -Garde pour toi ces histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible -s'ensuivit, et dès lors l'infante, _la Journée_, Adolphe -Courrière, l'Académie, devinrent à leur tour des sujets défendus. - -C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, l'habitude de nous -taire. - - - - -Ai-je assez souffert! - -Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, vivre en face d'un -fantôme muet, ou presque, quand chaque regard, chaque minute et -chaque seconde de silence forment autant de reproches! - -J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix musicale, de son -accent tout-puissant, de sa maternité, de sa fougue, de ses -richesses d'âme--puis me trouvais soudain en face d'une femme -serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, que j'aimais avec -pitié, et dont l'attitude me disait si net: «Tu la quittes, -n'est-ce pas? Son odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non -plus même mon enfant pour me consoler, mais seulement l'espoir -d'en revoir quelque jour un autre... Or, ma fraîche petite fille, -c'est fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, toi, d'où -viens-tu?» - -Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaider au moins pour -moi?... Inutile. Yvonne déjà murmurait une prière, ou partait -pour l'église. La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle -ainsi me déclarer, tu vois comment je daigne te répondre, et où je -me réfugie; laisse-moi, allons, ne prononce même pas un mot, et -retourne là-bas, puisque tu oublies tout.» - -Quelle torture, mon Dieu! - -Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. Non débridée, -sa plaie l'empoisonnait. Un jour, j'entrai par mégarde dans une -pièce, où elle se trouvait seule: elle pleurait. - ---«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... Tu es mal...?» - -Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je n'ai même pas pu. - -Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la chambre: meilleur et -plus simple, il est allé poser tout doucement sa fine tête sur -les genoux d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être... -Seulement, moi, j'ai craint la gêne, l'incertitude, une -maladresse, l'air sournois: enfin, j'ai craint... Et ces larmes -pourtant, il me parut qu'elles eussent coulé sur mon propre -visage, et l'eussent brûlé comme du feu! - -Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre sur la pelouse -de Chantilly. Telle n'était point sa coutume, certes, et je me -sentis encore plus inquiet que surpris: - ---«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je du plus loin qu'elle -put m'entendre... Yvonne n'est pas malade?» - -Elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence. -J'aperçus bientôt une expression d'embarras maussade sur ses -traits: - ---«Écoutez... euh... voici, je voulais vous dire... Bref, dans -l'antichambre, j'ai ramassé cette lettre qui traînait sur les -dalles... Elle se trouve encore dans son enveloppe, quoique -celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle sera tombée -de votre poche.» - -Je devins assez rouge, encore que l'on ne me déconcerte pas -très facilement: car c'était une lettre de Marie, lettre bien -familière, hélas! - ---«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre cette missive sur mon -bureau, et voilà tout. - ---Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la -prendre. - ---Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue! - ---Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier -couvert de cette écriture, Dieu m'en garde! - ---Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture? - ---Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais bien la seule, à la -maison, qui l'ignorerais.» - -Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je -songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop -clair, parbleu! - - - - -Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour -des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore, -quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse -paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon -cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de -si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence, -où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit. - ---«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle -est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les -annulations en tiennent lieu. - ---Mais non, parce qu'elles sont très rares. - ---Vous voulez dire qu'on les compte par centaines. - ---Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller. -Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage -aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires! - ---Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les -annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins -étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette -mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher -abbé, qu'on peut en convenir.» - -Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût -demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions -mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses, -et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme -l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis: - ---«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils -s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de -dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints. -Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici -tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt. - ---Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis. - ---Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très -riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du -moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous -voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus -ensemble...» - -Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M. -l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole! - ---«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai -connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je -déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en -plein carême...» - -Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement, -allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute -l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu -les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au -colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur -d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison. - -Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous -devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais -entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en -elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont -bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la -nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu -russe, un peu italienne, un peu française aussi...» - -Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu. - ---«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise. C'est à elle que je -dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et -la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?» - -Et comme Yvonne entrait dans la pièce: - ---«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé. - ---Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé. - -Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et -Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle -gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon -une plainte, une effusion?... - ---«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement, -avec admiration, Thérèse Gervonier. - ---«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son -médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me -semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.» - - - - -Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre -des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il -un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si -pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts -n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à -nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris, -à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures, -et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses -d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant -sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant -de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir -sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle -souriait et faisait des rêves. - -Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était -possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare -d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui, sinon des -convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux -des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc. - ---«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette -petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous -sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que -l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à -l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me -faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je -bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je -les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses -si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table: -«Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de -café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au -valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait -ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et -j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac: -si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je -fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par -gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des -voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures. - ---Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier, -s'il emploie la même méthode, diable! - ---Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots -en italien, en russe et en français. - ---Pas seulement les vilains, Marie charmante. - ---Oui, j'ai été très bien élevée. - ---On a eu tant de peine! - ---On a fait ce qu'on a pu.» - -Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu -lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa -démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain, -rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit: - ---«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?» - -Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais -Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre -Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle -nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche -que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de -Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber. - -Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que -devais-je faire? M'arrêter, évidemment, expliquer que la marquise -Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le -bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une -femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal -éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se -trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait -peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie: -et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu -disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible! - -Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait -déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans -doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable, -innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame. -Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages -une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine -encore...» - -Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme, -plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse, -je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer, -sans reconnaître--et son frêle dos, tout courbé, semblait au point -de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle -s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante! - -Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en -cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne. - ---«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu -ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu -cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François, -et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait -pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A -moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui -pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.» - -Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et -Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais -non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et -béatement hautaine! - -Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me -dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle -avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour -dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre -personne--«personne»!--auprès d'elle. - -Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de -renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer -quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte! - -Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois -jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin -me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son -organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait -une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.» - -A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai -brutalement à Thérèse: - ---«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.» - -Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue -sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi -tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au -premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque -insoutenables. - -A peine si j'eus le cœur de parler: - ---«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais, -depuis le jour... au Bois...» - -Elle fronça douloureusement les sourcils: - ---«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre -explication? - ---Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise -Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...» - -Yvonne bondit, se leva presque. - ---«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est -stupide!...» - -Puis, se laissant aller sur les coussins: - ---«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine... -Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas -de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu -m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie... - ---Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je -n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant, -quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu -seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur -inouïe. - ---Je me suis toujours montrée bonne épouse. - ---Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais -pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une -caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et -sur ton prie-Dieu!» - -Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais, -pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu, -s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je -m'assis contre sa chaise longue: - ---«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée -d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des -amitiés plus... semblables à moi-même... ou moins discrètes... -Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai -pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me -croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!» - -Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait -par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie, -d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si -chère, et me tenait tellement au cœur--oui, certes!--ainsi qu'un -autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie -touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation -qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle -reprit plus doucement: - ---«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te -ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter -un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute -avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on -veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se -gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant -bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher -ma piété... - ---Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie. - ---Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres, -les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète -machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans -qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon -Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie, -et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de -l'amour, cela!...» - -Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour, -celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à -lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit: - ---«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser, -François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon -goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne -chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici. -Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons -plus nos repas ensemble. - ---Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi... - ---Tu me demandes vraiment pourquoi? - ---Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et -jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...» - -Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots: - ---«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment -encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai -toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisque la marquise -Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le -tien, le tien--et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite -fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et -elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te -consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je -ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil -d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est -au-dessus de mes forces...» - -Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne -ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace. -Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau, -l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile, -ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva -les yeux un instant: - ---«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton -propre sang! Un enfant, qui vient de toi!» - -Le silence--atroce! - ---«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.» - -Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme. - - - - -A deux jours de là, on m'appelait au téléphone: - ---«C'est un garçon!... Venez vite.» - -J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de -malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis, -après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il -est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un -simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on -peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre -enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé, -et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de -la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte -de simple commanditaire. - -Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même -point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant, -je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce -qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer -d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée -du premier cri que j'entendrais--et tout bas, humble et déchiré, -je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et -à Yvonne, que je n'avais pas revue. - -Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air -radieux: - ---«Il est _souperbe_!» - -Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher. - ---«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.» - -J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement. -Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de -ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux -éblouissants toutefois et comme en extase. - -La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les -fines lèvres exsangues. - ---«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.» - -La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans -son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc -mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je -m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma -fille!...» - -Un moment, cet être minuscule déplissa un peu la peau de son -visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures -et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens! - ---«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.» - -Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase. -Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les -plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les -paupières. - -De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à -Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas. - -Et pourtant... - - - - -Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais -ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre -aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas -le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui -t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma -détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié? - -Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas -vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise, -d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci -n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate, -eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou -courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes, -d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf -heures, en arrivant de Paris--quand je rentrais pour dîner. Un tel -régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais -mes repas tout seul. Voilà du moins ce qu'autrui devait penser, -ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé -bienveillant. - -Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé -dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi -un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de -Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des -belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers -n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a -pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques -fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs -propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur -des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout -naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et -le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les -recueillait. - -Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour -la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle -m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte, -sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères! - -Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore -quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent -sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée à -quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il -est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et -voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un -officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes, -qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour -paraître finement fronder l'État. - -Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle -entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant les -_links_ de Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs -parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui -valaient l'absolution--millionnaire ou titrée, elle eût atteint -l'estime--de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien -oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût -qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de -quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement -compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette -terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on -n'a rien pour rien. - -Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît -indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse -qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne -souffrait toujours davantage--et je n'y pouvais rien. - -Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie? - -Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût -fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais: -«Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as -accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit -sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon -garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.» - -Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui -toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme -abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui -eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi -ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus -charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre -vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et -vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois, -à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla -naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme, -d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un -délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je -vous abandonne, vous et notre enfant. - ---Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de -plainte? - ---Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse, -à cause d'Yvonne, ma femme. - ---Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors -que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la -meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat, -puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément, -je ne l'ignore pas... - ---Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant. - ---Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me -préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien -éclatantes d'amour? - ---Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable -d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de -femmes sans prix. - ---Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.» - -Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais -aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle, -qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des -belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines. - -Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires, -je prenais le train pour Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré -chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé -de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la -femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie -et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non -sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa -mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss -anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de -famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première -vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était -que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance. - ---«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le -portrait du père? - ---Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà -tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs. - ---Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les -yeux comme le charbon.» - -Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de -cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce -que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle -évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun, -«dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendez dans -l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince, -menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins, -vêtue désormais en _nurse_, elle était devenue la gouvernante du -petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde -qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cette -_nurse_ pour rire. - -Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte, -elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur -du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida. - ---«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, le -_bambino_, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand -elle attend! - ---Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache. - ---Madame croit cela.» - -Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie -l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service -particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son -berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi -l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci -presque en grippe, moi aussi. - -Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait maintenant -assez bien à une _nursery_: il n'était plein que de hautes -chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets. -Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches -couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des -bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il -n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades -savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers, -roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le -précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles. - -Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement -immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se -nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel -serait le prénom? - ---«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le -maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma -famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne. - ---Déjà! - ---Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais -je veux aussi qu'il s'appelle François. - ---Une fantaisie. - ---Caprice. Il faut me passer ça. - ---Passons... Par conséquent Tiberge-François. - ---Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme -sa mère. - ---Marie-Dorothée, en ce cas. - ---Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court. -C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher, -Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.» - -Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit -gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme, -certainement! - -Et bientôt elle reprenait: - ---«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie, -afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!» - - * * * * * - -Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur? - -Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu, -je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.» - -Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide, -en effet. - - - - -Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement -Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva. - -Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne -sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il -ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue -retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle -avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait. - -Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement -les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent -guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des -mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit -plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune -exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque -tout ignoré d'Yvonne, hélas! - -Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à -manger. - ---«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre. - ---Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier. - ---Ah?... Bien.» - -Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier -mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier: -«Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres -tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme -si pâle et si vieillie--elle n'avait pas vingt-sept ans!--que je -demeurai muet sur place. - -Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour, -François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du -temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait -près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être, -qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner -et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien -de plus. - -Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la -commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là. - ---«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de -peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous -devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles. - ---Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un -souvenir.» - -A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut -d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table. -Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle -possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément. -Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler. - -N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque -aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route -neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?... -Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide--et -bientôt je roulais vers Auteuil. - -Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas, -elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait -doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise -brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette -chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière. - ---«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera -certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu, -d'ailleurs, qu'il soit splendide! Vous verrez, cher--à cause -de la nourrice, elle ne me tutoyait pas--vous verrez quelle -merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut -aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit -très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi, -ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les -gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le -grand maréchal--ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le -remarque. - ---Je n'en suis pas surpris. - ---Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé... -Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque -toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui -si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on -lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.» - -De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde -fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même. - -La nourrice offensée me regarda sévèrement: - ---«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame -lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la -Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos, -avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé, -dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame, -qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers -nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss, -voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle -Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé -qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente, -et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu -que c'est ce qu'il a de mieux.» - -J'étais bouleversé par un étrange soupçon. - ---«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en -somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette -personne? Décrivez-la-moi. - ---Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas -mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien. - ---Grosse? - ---Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois -moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne -peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur -doit bien le comprendre.» - -Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment -si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par -amour? - -Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le -plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon -logis. Je pris un air bien détaché: - ---«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle -Gervonier?» - -Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât -la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec -complaisance: - ---«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement. - ---Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui -représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule? -Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là. - ---Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez -attendre un moment...» - -Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait -ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses -besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était -pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un -éclat, ou quelque scandale? - -Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet, -voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux -clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte... - -Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande -au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc, -secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait -faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au -moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse -ressemblance... - -Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme -écartelé. Je souffrais trop. - -Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à -mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne -n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais -d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou -injustement offensée... Que faire, enfin? - ---«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis -Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le -faut!» - - - - -J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y -assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni -même--par décence--comme parrain. Le député Fata, de passage -à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté -de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre -qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des -_Sabots_: elle et Marie s'aimaient extrêmement. - -Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la -scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et -souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase -de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme -Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman, -donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce -qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité -saisissante pendant la cérémonie. - -Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en -faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes -sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à -une politique terriblement anticléricale au Parlement italien. -Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une -église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et -ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En -somme, pleurer n'est pas voter. - -Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui -danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches -qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe -à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un -foulard rouge, qui lui servait de col: une _cow-girl_. - -Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils? -C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une -procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons, -un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois, -mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui, -je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de -ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent... -Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait -volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre -trace d'attention au fond de ces pupilles légères! - ---«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon -oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur. - ---Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre -elles. - ---Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père -vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier, -voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il -faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une -cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les -prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce -serait pour le plaisir.» - -Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait -orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à -l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des -branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de -pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes -écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son -fameux costume incarnat du premier acte des _Sabots_. Mais elle -poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa: - ---«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!» - -Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une -appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures -d'enfant. - -Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de -blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata: - ---«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de -Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous ces -_greculi_ montaient sur les murailles, et insultaient le terrible -général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui, -cependant, prit la ville, et fit bien.» - -Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs, -avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne -fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris. - -Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le -remaniement de la Méditerranée--je crois qu'il voulait Nice, entre -autres, et peut-être Marseille,--et que Mme Isabelle eut dit à -Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les -bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint -de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois -de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême. -La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais -fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque -anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux -précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la -table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!» - ---«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie. - -Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle -avec le député, j'interrogeai Marie: - ---«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret? - ---Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux -brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du -colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai -pas le contraire. Je ne dirai rien. - ---Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant -s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul. - ---Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de -mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié -pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai -pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.» -Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis -profondément reconnaissante. - ---N'empêche que cette timbale, que ce coquetier... - ---Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je -veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en -effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé -père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus -riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres -possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences, -tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les -bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même -ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser -entendre--au hasard, tant pis!--que le colonel le verrait sans -colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je -permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais -libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi: -cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé -chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief -plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y -tient... s'il veut aller à l'église... - ---Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra? - ---Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le -conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à -Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux: -et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être -heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?» - -Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un -découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon -fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela -m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au -delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi -les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon -plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent -bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière, -qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon -premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second... -Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me -nommer. - -Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant, -ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule -femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais -à la musique adorable de ses _donc_, de ses _exactement_, de ses -_cher_, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles -mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était -né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses, -quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma -vie agenouillé devant cette insoucieuse idole--alors qu'Yvonne -douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque -minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable... - -Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de -cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas, -commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces -mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre... -le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au -bout, et la mener à bien!...» - -Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie, -et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer -davantage Yvonne--eh bien! il me fallait donc prendre mon parti. -Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de -l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge... -Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue... -Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne -et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas -furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait -son fils--notre fils--entre ses bras, elle n'avait plus besoin de -moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais -oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici. - -Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma -tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot -abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va -hausser l'épaule, ou se méfier. - -Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien. - -Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?... - -A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille -la première, railleuse, en détournant la tête... - -Et Tiberge? - -Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très -heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle -et menue entre deux brassées de fleurs... - -Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule -conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce -à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des -heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et -affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout -ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ. - -Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly, -j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette -semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à -M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire -en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il -entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de -Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et -la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce -sujet. - - - - -L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce -livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de -long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils -d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un -canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait -courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux -plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il -eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon -prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord, -puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins -et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette -parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel -afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour -un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq -ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il -s'en servait, et regardait bien. - -Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez -moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment -traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives, -telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes, -et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le -dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont -ils usent, ce qui n'est point si difficile. - -Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité, -que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot; -et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret -la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais -pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité -envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de -dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été -convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la -force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me -produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant -trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes, -en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe -assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils -me représentaient un parti politique, et une force dans l'État. - -Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait -si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi, -trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence -était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle -demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement -la bonté, le courage et la patience--les trois vertus sublimes -des héros--que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du -Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un -prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?... -Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte -d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal -de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de -prêteurs à la petite semaine. - -Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait -pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son -train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non, -justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de -l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre -importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace -d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de -charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé -cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention -divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires -d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé. - -Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti -apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une -église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je -ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté. -J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer -dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable. -L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais -nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par -leur nom. - -Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec -des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les -clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel: -ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins. -Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse, -et que de contraintes! - -Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en -Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces -poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait -depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde, -comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection, -la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance -seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour -devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe. - -Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des -églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux, -tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que -langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard, -répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon -déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler -des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous -n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité. -Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence, -il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans -l'entretien que je souhaitais? - -Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si -délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret: - ---«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé? - ---Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc. - ---Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de -Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le -Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci. - ---Il ne pouvait mieux faire. - ---Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le -bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des -bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans -notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte -volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux -négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et -gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne, -tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne? - ---J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand -j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire. - ---La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche, -Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des -rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!... -J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion -et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa -petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»... -Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le -malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de -bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser, -comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de -Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient -un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme -notre Valois, mais bien plus triste pourtant. - ---Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez -cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion -que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis -qu'ait eus l'Église.» - -Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde: -mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire, -tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant: - ---«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement. -Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa -pensée s'affaiblira--comme toute pensée humaine--sinon son charme. -Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois -que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut -rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il pas des circonstances -atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne -renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme -celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement -qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise. -Saint François le sauvera.» - -Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé -retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement -murmurer--et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin -d'éviter un silence désobligeant: - ---«De mauvais jeux intellectuels.» - -Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en -blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que -sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux -conclusions que l'on préférerait. - -Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une -détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le -vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes -humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il -ne fallait précisément pas. - -Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un -chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous -les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité -Auray, un jour de pèlerinage. C'était le conduire à me citer -Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou -trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte, -les hôtels, la foule des pèlerins, les malades. - -L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant. - ---«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles. -Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement -émouvant.» - -Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention: -j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous -mes yeux. - -Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt. - - - - -On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant -de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans -s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son -enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus -humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de -l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni -de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent -modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La -porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle -s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.» - -Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour -au bercail--l'on s'exprimerait ainsi--ne se fît pas avec une -telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je -sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé -Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église -m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses -nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût -observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si -parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui -venait à l'encontre de tous mes souhaits. - -Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté, -heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en -attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop -haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements -de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus -justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui -me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part, -faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en -féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre -avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir -en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit -en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait -plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour -la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu -à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne -croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse. -Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux -oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne -serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau -du secret? - -En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un -fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par -contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore -doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où -sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de -l'aube, suivi du jour en sa fleur. - -C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai -surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me -souvient du _Voyage autour de ma chambre_, comme de tant d'autres -«voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour -d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font -mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu, -l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un -verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé; -cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de -courses»--à Chantilly, on dit «la pelouse»--les péripéties de -ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles -enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le -pouvaient, mais encore ne le devaient. - -Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que -d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que -je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma -tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour -compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit -Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O -ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela! - -Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche. -Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main -gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé: - ---«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela -parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient -la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la -grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut -rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes -folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient -ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille -à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos -paysans sont plus délicats: le décor d'une campagne toujours fine -a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours, -à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple! -Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon -un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis, -les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle, -leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente -sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant -l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon -avec une fleur de place en place--par exemple cette rose, tenez, -tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.» - -L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly. - ---«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des -papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse. - ---Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la -canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens: -mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps -passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum -du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les -lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts -ébréchés... Connaissez-vous Loisy? - ---Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que -Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de -nos paroissiens. - ---Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait -vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps -qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles -sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune -porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines -aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends -de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute -cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et -les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y -prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style -de leur terroir...» - -Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et -raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à -la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de -ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment: - ---«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y -avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues -de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil. -De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à -prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien -organisée. Le bon Dieu est très artiste.» - -Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait -également juger l'abbé. - -Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un -soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M. -Duregard: - ---«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les -attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque -aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite, -par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé! -Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans -briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines -brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu -réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on -se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir -n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en -confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme -le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil -et d'un ami!» - -Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas! -n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma -voix ne mentait pas, cette fois! - -D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus -explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez -moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne. -Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence: -car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le -mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin -d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient--du moins, -l'abbé le croyait. - -Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami». -Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors -volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je -fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il -était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre--car tout -arrive--par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines -lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures -pieuses. - -Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres -qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus -indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce -genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et -tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très -vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux, -leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions -et leur exquise politesse--je parle des meilleurs--je me fâche -presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages. -Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner -seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un -chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions--lui -moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des -Muses, connaissait-il bien toute son illusion?--nous feignions -donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie -envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure, -inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles. - -Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre -deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à -l'abbé: - ---«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me -sens près d'eux, près d'eux seuls.» - -M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les -ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si -intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il -a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en -m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme -dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si -l'on voulait se montrer austère. - -La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement -clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des -charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée -pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer -très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands -Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence -fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il -paraissait seulement surpris, et même frappé: - ---«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si -hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi -séduire... - ---Un mécréant frivole. - ---Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné. - ---A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de -beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres -mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien -pour le salut, hors de la grâce--quelle sublime attitude dans -l'humilité chrétienne, mon cher abbé! C'est une doctrine héroïque -et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et -altière du risque! - ---Et de l'orgueil, peut-être. - ---Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le -jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant -qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement -préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce. -Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et -irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!» - -Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout -particulièrement, ce soir-là. - -Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque -soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé -Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc -difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux. -Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par -toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette -âme-ci, la Providence y verra clair. - -Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit -paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand -mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...» - - - - -Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la -marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y -montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu -et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt -quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans -cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme -précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier -bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des -nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon -bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la -mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête -sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage -d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son -cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le -matin... - -Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me -fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de -sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence -dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si -j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de -cavalier servant! - -Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et -avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!... -Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils -illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon -bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion -pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de -cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans -l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant -souvenir de Tiberge--et fixé sur le portrait de la petite absente -qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle -aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier. - -Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes--mais on a vu -pourquoi--je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre, -à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en -pénétrant dans le jardin de poupée qui cachait cette demeure en -miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par -les fenêtres ouvertes... Bizarre! - -Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle -qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant -les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise -basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment -croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col -et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans -la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste -bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe -rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint -mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se -fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était -mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue. -Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue -d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait -le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres -réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce -dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy -national. - -Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera peut-être ce que -c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux. -Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas -très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de -polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles, -quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne -craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre -de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de -lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce -terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité -ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la -sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours -ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par -goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deux _y_ -de son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par des _i_. -On l'entendait fredonner _Pauvre Jacques_, et des couplets de -Béranger... Quel dandy! - -Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où -il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant, -cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations: - ---«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer -M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le -tango, que vient de m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici -présent, mon professeur.» - -Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux -cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable, -dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son -étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités? -Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du -jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire -qu'il n'avait pas de saluts à perdre. - -Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la -main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup -d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil -étincelant--le panache, le sang!--il me disait d'une voix de -théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante: - ---«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car -danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement -danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles -aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si... - ---M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie. - ---Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un -pauvre diable: mais j'avoue que j'adore la danse, à condition -qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire -cela?... - ---Ce je ne sais quoi. - ---Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps -jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans -les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France--et Henri Berri -du Jonc faisait claquer ses doigts--voilà le trésor que nous -ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse -triste... - ---C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune -professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans -les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et -on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on -vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham -le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant -l'apprendre.» - -Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit -Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante, -répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une -des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi, -décidément, dont nos pères, moins sombres que nous... - -Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et -Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand -elle avait appris le tango. - ---«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre -grands jours. - ---Trois. - ---Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés. - ---Et fort bien employés. - ---Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout -dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que -de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de -mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie, -ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de -l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui -dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en -quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et -j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer. -Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier. - ---Pour le payer. - ---Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est -à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement, -maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas -que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait -mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du -monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?» - -Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance, -que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant -et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle -espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce -que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce -qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour -quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois -une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible, -qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants -et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes -ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en -personne... - -Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le -lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute -fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je -déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par -exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine, -on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère, -ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu -l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la -marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils--et le sien. - ---«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller -comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler -niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas, -tout cela, homme des bois, homme sauvage.» - -Je fis ici mon sourire châtié. - ---«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable... - ---Une femme de mon âge... - ---Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir -connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la -maxixe et la «Très moutarde»? - ---Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise -au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais -une raison. - ---Bah! - ---C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la -nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout -me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un -pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène -là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content. -Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode. -Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.» - -Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant -son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver -à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et -qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie. -Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire -notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de -déplaisir. - ---«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je -sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore, -passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit -priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a.. - ---C'est le plus réputé des maîtres à danser. - ---Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour -de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète, -cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus -étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des -serpentins dans votre salon. - ---Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge? - ---J'y songerai. - ---Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux. -Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en -religion bientôt, donc?» - -Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis, -les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu. - ---«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion, -évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne. -Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi -distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà. - ---Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que -vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou -les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une -déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne -savez pas le tango, par hasard? - ---Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon -inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous -confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé -par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions. -J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...» - -Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux: - ---«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux -cela.» - -Grands dieux! Je lui criai la vérité: - ---«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon -cœur, Marie!» - -Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse -capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté: - ---«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise... - ---De regrets, peut-être? - ---Non, de conscience.» - -Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce -qu'elle allait faire ou dire: - ---«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?» - -Elle me répondit en quittant la pièce: - ---«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de -Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien -exacte.» - -Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines: - ---«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?» - -Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là, -d'étouffer des sanglots dans mon oreiller--d'humbles sanglots -d'amour, de vrais sanglots d'écolier! - - - - -Cependant je m'étais rendu à la messe. - -Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et -comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement -encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à -Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous -m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce -que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce -dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout -mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi, -mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite. -Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme -un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de -résignation.» - -Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur -infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement -revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se -fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une -sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains -d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait -soit un incendie, soit à peine une étincelle. - -Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la -suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre -Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces, -combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens, -Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant, -jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût -regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette -jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri. - -Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de -Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et -les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est -stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous -avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec -leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait -pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!» - -Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se -retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette -de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me -sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans -l'étroit espace, gambadaient, aboyaient: - ---«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au -moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va -sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais -tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses, -tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera -tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de -l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait, -malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend -aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a -donc, ce matin?» - -Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait -dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il -faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce -matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi, -poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître, -ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître -vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si -vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin -dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se -donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil -sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il -reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le -regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout -mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs -honnêtes, ô bêtes charmantes! - -Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de -la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été -seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait -l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir -si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque -impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop -simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop -indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin, -auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les -moindres nuances. - -Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante -fidèle m'avait aperçu. - -Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse -écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas -scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point -je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après, -en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma -contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant -un peu avant l'_Ite, missa est_, car elle eût probablement observé -avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau -bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les -marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement -paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place -aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par -hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que -j'étais?... Oh! non. - -Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et -qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin. -Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque -espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et -rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants. -Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son -ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à -l'église. - ---«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le -curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole. -Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout. -J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre -ami prêche très bien, c'est l'avis général. - ---J'irai tout exprès.» - -Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse -elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions -diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de -satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur -d'Yvonne la glaçaient. - -Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien -l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire. -Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit -positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait -pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de -patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de -mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste. - -Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait -Marsyas, et même--malgré ma défense--lui avait apporté des -friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes -délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame -peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer -sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire, -et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien -autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt -Marion qui sortit du chenil: - ---«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement. - ---Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les -abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant -un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.» - -Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et -effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de -plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit: - ---«C'est quand vous avez été à la messe?» - -Après quoi, elle ajouta, craintive: - ---«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain? - ---Mais oui.» - -Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer -encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant -à l'excès... Je l'aidai. - ---«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que -je vous fais peur? - ---Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une -grande fête. - ---Oui, c'est l'Assomption, je le sais. - ---Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même -qui l'avez annoncé... - ---Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être? - ---Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce -jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir -votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de -l'Assomption?...» - -Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui -promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert -et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je -surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne -arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé. -Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle -s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut. - - - - -Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré -de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le -chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable -de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre -heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe--et comment -l'eussé-je fait?--j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur, -pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le -chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant -certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au -moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans -la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie». -Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais -de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais -à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine -négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que -les mouches, qui eussent pu le gêner. - -Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le -rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son -monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le -muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du -dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes -s'éclairaient. Je baisais la main de Marie: - ---«Au revoir, amie heureuse. - ---Au revoir. A demain!» - -A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une -tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit. - ---«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la -vie... - ---Que veux-tu dire? - ---Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.» - -«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu -ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je -me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner -tant de froideur? - -En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois, -et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais -qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne -voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique -et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François -Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être -aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers, -ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce -ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai -Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose, -mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien -grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur -grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle -s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...» - -Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles, -comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que -j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois -sa porte fermée? - -Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé -huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si -mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu -t'excuseras.» - -Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que -surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes -au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un -bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on -entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait -en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets -légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien. - -Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane -Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux -annonçaient la mise en répétition de sa _Bérénice_. - ---«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette -belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse -merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la -Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle -avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses -épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris. -Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem. - ---Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame -Henriette, la belle-sœur du Grand Roi? - ---Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie -Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on -verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers, -des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en -était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je -ne dois souffler mot de cette _Bérénice_, sinon pour souhaiter son -succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu -n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...» - -Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs -offensantes, une fumée horrible. - ---«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et -moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de -_Bérénice_ n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de -grand cœur: le succès ne fait pas question. - ---Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke -lui cause du tort. - ---Il n'épouse plus l'infante? - ---Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque. -Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et -à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi, -ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il -n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même -déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais -_Bérénice_ contient des mots qui arrêtent le cœur.» - -Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa -coupe, et but. - ---«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?... -Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité -Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de -Louviers. - ---Avec toi, Marie, peut-être? - ---Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze -jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en -septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là -poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes -les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous -une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons -l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?» - -Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je -fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore -ma main frémissante: - ---«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je -suis trop patraque, trop mal en point. - ---En voici la première nouvelle. - ---Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion. -Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges -et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien -m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le -docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents, -dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus -légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville, -non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une -conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!» - -A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec -beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui -eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut -cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci -qu'un instant, mais face à face: - ---«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque -plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de -se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait -toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses -visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous -côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et -pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est -doué.» - -Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes. - -Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu -n'as plus bonne mine.» - -Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait -te revendre, j'y perdrais.» - -Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles: -ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué -vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu -vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant -donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne -secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la -maudite! - - - - -L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel. -Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre -frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres -suivront... - ---«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard. - ---Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules -et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand -les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez -bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or -mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux -devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge. - ---Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les -âmes en péril, et je ne sais pourquoi. - ---On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite. - ---A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un -luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de -l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants -et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez -donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des -feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur -distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou -bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt, -le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid -et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a -établi son domicile en plein vent? - ---Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois, -et presque un arbre. - ---Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est -sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On -n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000 -francs de rentes minimum. - ---Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que -les vendanges auront troublées? - ---Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non, -allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées. -Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des -fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la -malice petite. - ---Bref, le péché commence à la rose d'automne. - ---Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements -de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme -des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure -égale--hélas!--en toute saison. - ---Vous m'en voyez plus que surpris.» - -Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions, -l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que -surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre. -Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait -roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire: -«Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous -garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le -faire?...» - -Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris. -J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les -tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement -raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse, -parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.» - -L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je pense qu'il prit son -parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et -rudes: - -«--Vous souffrez donc beaucoup, mon ami? - ---Oui... beaucoup. - ---Vous parliez d'angoisse... - ---Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout -ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture -devient au-dessus de mes forces. - ---Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console -toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son -âme... Mais vous n'avez pas la foi. - ---Je n'en sais rien!» - -L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me -fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de -ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces -mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les -y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore -frémissants du combat: - ---«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège -depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt -fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le -salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense, -il me semble que la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait -touché...» - -Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les -mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait. - -Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui -s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous -l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est -le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes -prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie -de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami; -je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est -votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez -pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre -part, je sens--et avec quelle pieuse et tendre terreur!--que Dieu -vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les -mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai -tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle -lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi -ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois -le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles -vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis -entendre qu'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous -séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi -priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant -avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous -viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel -alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé, -et vous aurez déjà--qui sait?--fléchi sous la Grâce divine... Eh -bien, le voulez-vous?...» - -Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment -frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste -et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers -son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi -le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre! - -Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une -gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi -qu'il le voulait, au milieu du grand parc. - ---«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.» - -Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je -posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A -merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut -d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit, vraiment presque -malgré moi, à demander puérilement: - ---«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le _Confiteor_, avec... avec -tous ses articles de foi?» - -A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu -rauque, impérieuse et grave, il prononça: - ---«Certainement, et de tout votre cœur.» - -Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y -songea point, sans doute, ceci suivant cela. - -Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas -sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien -conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il -priait. - -Et je demeurai... - -Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne -pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este -ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon -petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?» - -Et ma confession prochaine, et ce _Confiteor_?... Bah! c'était -depuis longtemps tout réfléchi. - - - - -Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des -parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège. - -Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue -absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en -tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le -souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante, -et son prestige bigarré. - -Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il -décidément? Ou bien, après la première de _Bérénice_, -retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses -courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste, -mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang -de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien -loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu -Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi -les étoiles, la couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis -une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui, -l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce -éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le -manteau? - -Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces -questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en -répétitions de _la Princesse Bérénice_--car tel était le titre -véritable de la pièce--l'on commença dans les feuilles à publier -des notes, des informations, des articles, des photographies: et -celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les -articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de -même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les -notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie. - -Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines, -Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un -nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était -déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie -de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le -montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur -le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de -trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans -trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables--un -«incroyable», un muscadin!--son service de table, son bureau, -ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes -paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en -campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou -de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou -des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir -pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles -d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou -secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore! - -Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la _Bérénice_ avec un -luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes -considérables, exploitait à son gré--comme il est juste--le nom -de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable -que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en -souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en -tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait -partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les -nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui -qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules, -et consentait à parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui -fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux. - -Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes: -elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces -nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de -Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient -intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles -étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en -recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises, -russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice -des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à -des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les -ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes, -mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et -Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et -notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète -avait--dans la ville même où elle vivait--dîné en telle ou telle -maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait -offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en -telle compagnie... Et ceci chaque jour. - -Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle -plaisantait au contraire, prenait Tiberge dans ses bras, le -berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes: - ---«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres -et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison, -va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les -écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon -joli tout petit.» - -Après quoi, elle confectionnait pour notre fils des cocotes et -des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés--où se -trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète--ne -servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier -qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts. - ---«La _Bérénice_, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que -j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même -qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse. -Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les -premiers pas vacillants de _Bérénice_.» - -Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine, -en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie, -à l'inauguration du musée de Chaalis?» - -En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut, -allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration -devait avoir lieu bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques -lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse. -Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi -qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient, -paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la -Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière, -parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues -l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses -répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir, -il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour -lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du -moins voulait-il qu'on le crût. - ---«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui -m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la -foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à -Chaalis, François? - ---Mais... oui. Pourquoi? - ---Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver -incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te -reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela -est-il convenu ainsi?» - -C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane -Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout, -même à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes -d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque -manière obligé. - -La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut -recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des -douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à -des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième -arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un -poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon -le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable -attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges, -l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la -majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des -poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour -le discours de Stéphane Courrière. - -Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit -d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait -l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts -de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue -charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte, -semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame. - -Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de -commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait -lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore -je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours, -sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui, -privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante -jalousie--cuisante et peu digne, avouons-le--je me comparai à ce -gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien, -sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas -justement cela qu'il fallait? - -Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute -l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà -et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la -popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre -malveillance. - ---«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une -réunion à la campagne? Le grand gala aux champs? - ---Comme le paon. - ---Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure? - ---Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas -cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne -reconnaissez pas la marquise Gianelli?» - -Je changeai de place. - -Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le -savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes, -d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier, -comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que -l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en -réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau -Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à -des suffrages moins impurs, disait-il. - -Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée, -diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait. - -Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane -Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le -rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des -landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux -présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée. - -Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye, -au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris -des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès, -d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait -ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même -naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il -s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de -demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois -mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une -injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre -Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais -petits champs d'Asie? - -«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers, -s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé, -de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et -trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au -passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces -chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle, -à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs -nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux -encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces -bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta -Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison, -au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!» - -Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant -des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus -fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este, -qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II -et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure -si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de -dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce -prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes, -maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus -de Cnide, apportée en France par le Primatice! - ---«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue -seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où -le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause -de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux -aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les -terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le -cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de -Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien, -bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant -de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient -guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire -un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste: - -_A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1]._ - -[Note 1: «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique, -c'était un vrai plaisir.»] - -Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se -félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où -sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son -regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à -cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de -Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas... - -Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait -à peine son discours et, toute l'assistance étant debout, -les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase -bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté: -«Venez-vous?» fit-elle à mi-voix. - -Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue, -nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants -qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son -côté, nous nous tenions la main--et je me taisais. Marie demeurait -silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut -qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et -longtemps, les yeux clos. Était-ce du sommeil, après tout?... Ce -que je sais bien, c'est qu'elle souriait. - -Lorsque _la Princesse Bérénice_ fut jouée enfin--avec quel -fracas!--Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle -Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de -l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et -d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie -s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais -oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si _Bérénice_ eût été toute -nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur, -donc, cher François.» - -En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles -sombres, sur sa joue: - ---«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est -vide? Je ne l'ai pas encore vue.» - -Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait -du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale de -_Bérénice_, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien, -un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui -l'accompagnait lui donne du prix. - ---Une lettre du poète? - ---Oui. La voici.» - -Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié et signé par -Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes: - -«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger. -A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était -à Césarée, _florens ætate formaque_? Le chaton a-t-il jadis -enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus -précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des -Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de ma -_Princesse Bérénice_, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné -la bataille, et qui vous doit tant? - - «STÉPHANE COURRIÈRE.» - -Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague -antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie, -l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée. -vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante -croisière! - -Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule -phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules -nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux -pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour -moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie--et que je -souffre! - - - - -Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais -venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire--et -voilà. - -Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal: -elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne -pas se retourner plusieurs fois. - -Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette -étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je -n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non -plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument -accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune -faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de -persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi -me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien, -hormis la crainte de ne pas tromper assez bien. - -L'abbé s'était révélé à moi comme le plus avisé et le plus -admirable père spirituel. - ---«Vous direz, murmura-t-il, le _Confiteor_. Vous en avez pesé les -termes. Récitez-le de toute votre âme.» - -Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon: -«Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me -chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci, -dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même, -maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire -ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait -rencontrer celui de mes yeux baissés. - -«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant -prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours... -Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?» - -Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse -et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance, -comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après -la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les -fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de -rupture avec mon passé--oh! non pas exigé en termes rigoureux, -mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait -supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais lui -faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé, -lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé -d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies -précautions que se fût montré celui-ci--et aujourd'hui, j'avais -l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de -son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se -rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré, -tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges, -ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la -rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste, -paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la -marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant -mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il -faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je -l'admirais, et j'avais toute confiance en lui. - -Il s'en doutait bien, d'ailleurs. - -Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la -pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent -faisait rage, et l'hiver s'annonçait. - ---«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à -droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû -prendre la lanterne. - ---Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous -me rendez confus. - ---C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous -fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous. - ---Je leur appartiens. - ---Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît. - ---Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le -monde... Au fait...» - -Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait -longtemps et assidûment aux mêmes choses. - ---«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami. -Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle -par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez -remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.» - -Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement -que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien, -parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la -communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en -avais pas peur. Pourtant... pourtant!... - -Il y eut un court silence. Enfin: - ---«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans -me troubler. En suis-je digne?... Cependant je prends désormais -conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.» - -Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire -mes adieux à Tiberge. - - - - -Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux. -Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue -dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours, -quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète -jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent... - -Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de -rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour -déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma -jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant -de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais -Tiberge, le pauvre petit! - -Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement -fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois -peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le -bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus tard encore, ne -rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage -à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses -vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels -de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait. -Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli, -n'en ferait pas un _marchesino_, lieutenant de l'armée italienne? -Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y -attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive. - -C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli -petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui -coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays -de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce -Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de -tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge! - -J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver -Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le -déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant. - -De très loin, j'aperçus un groupe installé autour d'une voiture -d'enfant, auprès de l'automobile arrêtée: voici le mécanicien, -la nurse Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros paquet -blanc, d'où sortait le visage rose de mon petit gars. Sauf ce -marmot pensif et ravissant, qui me regardait avec une sorte de -grave dédain, chacun parut surpris de me voir à pareille heure, et -surtout seul. - ---«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, me dit -obligeamment Frida. - ---Madame m'a commandé pour cinq heures seulement, ajouta le -mécanicien.» - -Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la rejoindre: elle est à -la maison.» Mais je n'en avais qu'à mon fils, en cet instant. - -Frida reprit: «Monsieur vient voir comme il est beau, aujourd'hui, -et comme il a bonne mine?» En même temps, de ses doigts déliés, -elle écartait doucement le bord du bonnet. Cependant la nourrice -contemplait ces manœuvres sans bienveillance. Je lui demandai: - ---«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou? - ---Que Monsieur fasse attention que c'est son heure de dormir. Il -ne faut pas que Monsieur l'énerve: il serait _mousu_ toute la -journée.» - -On me posa néanmoins le bébé sur les bras: combien me parurent -légers mon fils et son destin! - ---«Ça ne pèse guère, fis-je. - ---Monsieur trouve?» répliqua la nourrice outragée. - -Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, avec moins de -mépris. Ses mains en miniature étaient affectueuses déjà: l'une -d'elles s'empara du revers de mon pardessus et s'y cramponna, ce -qui m'emplit puérilement d'émotion et d'orgueil. Cher bambin, si -frais, si sain, et qui savait presque sourire! Mes yeux se sont -remplis de larmes, tandis que je le portais et le berçais, allant -de-ci, de-là, de long en large. A la fin, je lui fis peur sans -doute, car au bout de quelques minutes, il se mit à crier: je l'ai -rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, ne pleure plus, ne pleure -plus... - ---«Alors, Madame est chez elle? - ---Mais oui, monsieur, presque sûrement.» - -Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus presque vers Auteuil: -autant terminer tout de suite, et brusquer tout! - -J'entrai, le visage bouleversé sans doute--et je me contenais -pourtant de tout mon pouvoir, je me forçais au calme, j'aurais -même voulu paraître glacial--car Marie me demanda aussitôt: - ---«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas Tiberge?... - ---Non, non. - ---Ah! je respire. J'ai toujours peur quand il est ainsi sorti sans -moi. - ---Il s'agit seulement de nous. - ---Eh bien, qu'est-ce qui arrive? - ---Il ne faut plus que rien arrive. - ---Tu veux me quitter, François?» - -La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: j'étais venu afin -de prononcer précisément cette phrase atroce, mais je ne pensais -pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous mes yeux, et je -mis mes mains dans mes poches, car elles tremblaient. - ---«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une voix encore mal -assurée. Il ne faut surtout pas user de mots rudes et hostiles. Te -quitter!... Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un instant, -depuis le début de notre chère union, je n'ai cessé de t'aimer -avec une sorte d'idolâtrie. Tu représentes pour moi toute la -beauté, tout le charme et toute la grâce du monde... - ---Cher François, je ne comprends donc rien à cette scène. -Qu'est-ce que tu as maintenant, en vérité? - ---Je suis très malheureux. Tu sentiras... - ---Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler la première. Ce que -je vais tout de suite te dire est bien aussi important que tes ... -étrangetés! Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher: -mais d'avance je tiens à affirmer très haut que, du jour où je -me suis donnée, je n'ai pas eu une minute de défaillance en -ma tendresse pour le père de Tiberge. Tu entends bien cela? -Retiens-le. Aucun de tes griefs--que j'ignore encore--ne peut -être fondé. Je vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je ne -souhaite rien au delà. - ---Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi le supposer? - ---Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. Tu semblais si -troublé, l'autre jour, par cette pauvre bague de Bérénice, humble -souvenir, avoue-le, et bien naturel. - ---Tout naturel, certes. C'était une pensée charmante du poète, -elle ne m'étonne aucunement. Je ne formule pas la plus légère -plainte: tu t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture n'est -point arrivé par ta faute. - ---Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura bien fallu une -raison grave pour me quitter.» - -La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait comme un glas. - ---«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est pas question de -cette... horrible contrainte! Non!... Mais je souhaiterais... il -faut... - ---Eh bien, est-ce donc si extraordinaire? - ---Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il faut que je vienne -moins ici. - ---Ah! tu vois bien! - ---Il faut que petit à petit notre liaison se change en amitié -durable et confiante, mais apaisée, mais calme, mais bien loin -de toute pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de toi dans un -autre esprit... - ---Au jour de l'An, et aux anniversaires.» - -Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue souvent pleurer. -En cette circonstance, surtout, elle est seulement devenue très -pâle. Son ton s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus. - ---«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir aucun grief. En ce cas, -tu me blesses, et à moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un -motif caché: dis-le.» - -Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait à ne plus la -voir que rarement, je le lui récitai plutôt tout d'un trait, comme -une leçon apprise d'avance: - ---«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis longtemps t'avertir... -J'ai manqué de confiance et de courage: et en cela j'ai péché, -comme en tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que la foi -m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis s'est insinuée en moi -doucement, lentement, irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin, -je fus aveuglé par cette clarté!...» - -C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une langue inconnue, le -lapon, le mandchou: Marie me regardait avec stupeur. - ---«Comment?... Comment?... Que dis-tu? La foi?... - ---Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé d'erreur et -d'incrédulité... Je me suis confié aux mains de mon directeur. - ---Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu à peu détaché de moi? - ---Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche trop pénible, ni le -devoir trop douloureux! - ---C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner? - ---Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, je ne t'ai jamais -plus ardemment aimée. Toutefois, je t'aime désormais en Dieu, -et mon espoir profond est de te conduire un jour à partager ma -bienheureuse soumission. Est-il donc monstrueux de demander le -droit de te parler sans feinte, comme à la plus tendrement choyée -des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi indigne, le don de -croire. Je la supplie d'élire aussi ton âme charmante...» - -Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus dire davantage: Marie me -faisait presque peur. Elle sembla se parler à elle-même: - ---«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, entends-tu bien les -mots que tu me dis, le sermon que tu me débites? - ---J'exprime le plus sincère et le plus cher de mes vœux. - ---Eh bien... Eh bien...» - -Elle éclata soudain: - ---«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et Tiberge!» - -Je répliquai doucement: - ---«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon chrétien.» - -Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient passé de la -stupeur au chagrin--puis au mépris: - ---«Mon mari, le colonel, avait un oncle archevêque. Ce prélat -blâma un jour en chaire, à Turin, l'affection--qu'il appelait -«folle»!--de quelques mères pour leurs enfants... Non, je ne crois -pas que je forme mon fils selon cet archevêque-là... Mon fils sera -d'ailleurs ce qu'il voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce -sont des paroles bien graves...» - -Du mépris, Marie passait maintenant au «qu'importe!»: encore un -peu, elle allait au sarcasme, et se fût mise à rire. - ---«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu un saint. Tu vas -essayer de me convertir? - ---On aurait vu de plus grands miracles. - ---Donc il faudra venir en vérité chaque jour, cher, pour tenter -cette grande entreprise. Tu ne peux plus abandonner Auteuil. - ---Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, telle que je la rêve, -demande plus de soins encore que l'amour. - ---C'est toute mon éducation à faire.» - -Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, elle l'ôta de -mes lèvres, avec un air choqué: - ---«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, y penses-tu -bien?...» - - * * * * * - -Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, il pleuvait. Je -traversai néanmoins la pelouse à pied, pour gagner mon logis: -j'avais la tête en feu, et de tels sanglots me montaient à la -gorge que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je n'y pouvais -tenir, dans la nuit aveugle et sourde. - -Comme je marchais ainsi, glissant en la boue gluante, et trempé -par l'averse de novembre, je voyais au loin clignoter des lumières -dans les maisons. Je distinguais vaguement mes fenêtres: - ---«Je vais remonter là, me disais-je, où Yvonne vit froidement, -tristement, où l'humble et morne foyer, où la lampe mélancolique -m'attendent...» - -Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... m'y enterrer.» - -Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... Mot -tout-puissant, par contre, irrésistible et âpre, mot pareil à -ces dieux hideux ou féroces que certains sauvages adorent, et -pour lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes sur des -autels, ou meurent en héros dans les combats. - -Les lignes tracées par l'écriture bien connue me semblaient crier, -hurler sur le papier! J'avais tenu pendant cinq minutes cette -lettre entre mes doigts sans oser l'ouvrir. - ---«... Pardonne-moi, François, mais tu sais qui je suis, et -que je ne mens pas. Nous ne sommes plus d'accord: mieux vaut -nous séparer. Notre union finirait mal. Notre amour deviendrait -hypocrite. Mesquinerie! - -«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas définitif. J'emmène -là-bas notre Tiberge: il s'y trouvera tout aussi bien qu'ici, -et l'air du Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins du -Transtévère vaudra bien, pour ses petits poumons, celui du Bois -de Boulogne ou des Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de -fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, je le demande. -Moi-même, je retournerai volontiers vers Paris, j'y conduirai -souvent mon fils. - -«Voici donc une séparation très atténuée. Mais, François, je te -jure qu'elle est nécessaire. Après ta sortie, je suis demeurée -bien longtemps atterrée, presque anéantie. Un rêve s'écroulait: je -n'avais plus confiance en toi, un autre homme m'avait parlé par ta -bouche. Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui me juge et -se juge lui-même selon des règles dont je ne sens pas la valeur? - -«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, c'est bien. -Seulement, moi, qui ne la partage pas, elle m'étonne. Nous ne -saurions plus avoir aucun idéal en commun, mon cher François. -Et puis, ton directeur de conscience me gêne: il me semblerait -toujours assis en tiers entre nous. - -«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, et je -craindrais sans cesse dorénavant de te scandaliser. Comment -essaierions-nous seulement de causer, à l'avenir? La religion est -au bout de tout, pour les croyants. Il n'y aurait plus entre nous -qu'une âpre controverse. Allons-nous donc nous quereller, à la -façon de la canaille qui se dispute au cabaret pour sa politique? - -«Je t'ai bien aimé, François, à Rome--oui, à Rome--à Pierrefonds, -à Auteuil. Tu es le père de Tiberge, et je n'oublie ni ta -délicatesse, ni les heures...» - -La lettre m'échappa, tomba sur le tapis. - -Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne voyais plus... Ainsi, -c'en était fait. Elle me congédiait. Elle ouvrait les mains, et -me laissait aller. Elle repartait, en haussant les épaules, pour -là-bas... Et je l'avais voulu! - -Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré l'abbé Duregard. -Derechef il me conseilla de me joindre, sans plus tarder, au -nombre des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, et dès -le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. J'ai choisi, pour cet -acte public, la messe matinale à laquelle ne manquait jamais de se -rendre quotidiennement Thérèse Gervonier. - - - - -Marie... Marie... - -L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme -un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au -fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige... - -Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que -je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait -parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de -Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur -inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête -dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon -train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres, -environné de toutes les sorcelleries!... - -Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit... -Tout cela! - -Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan -de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et -pliée par le chagrin... - - - - -Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai -Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin -et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux. -Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me -posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas, -à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus -redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute -occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais -comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu -l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec -Yvonne! - -Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence. -Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées -de ma conversion. Tant par certains changements--car elle était -bien fine--dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens -continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés çà et -là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était -opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise -ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En -outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et -cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole -ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je -n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera -peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras -ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers, -si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison, -celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui -n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne -suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et -tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!» - -Yvonne pensait évidemment tout cela, et certes elle se -réjouissait, bonne croyante, à voir une âme reconquise, et l'une -des âmes qui la touchaient davantage. Néanmoins, je n'en fus -averti par quoi que ce fût, ni le plus furtif des gestes, ni -même un hochement de tête, un battement des cils, rien enfin, -rien!... Et depuis que je connaissais Yvonne, il en allait ainsi. -Dissimulation? Pudeur maladive et folle? Ou plutôt n'était-ce pas -que son cœur à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après que -nous avions perdu notre fillette? - -Cependant il me faut dire que le jour de ma communion, j'ai -rencontré les yeux d'Yvonne. Quand je me suis assis pour -déjeuner--j'arrivais en retard, et les deux femmes se trouvaient à -table--j'ai prononcé d'abord quelques mots vagues touchant la bise -ou des dégâts de gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce -matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. Soudain, je levai -les yeux: Yvonne me regardait... Et il y avait--oh! oui, j'en suis -sûr!--une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent -bien vite, effaçant la vision exquise--une émotion douce et sans -doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se -trahir sur le visage si las et si clos. - -Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser la tête: debout, je -crois que le sol m'eût manqué. - -Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: c'était son -jour, le jeudi. Par chance, elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse -l'eût-elle accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion -meilleure, voilà tout. - -J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai rejointe un peu avant -qu'elle n'entrât dans le cimetière. - ---«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus mal... Tu vas par là? - ---Je t'accompagne.» - -En même temps, je passai mon bras sous le sien. Qu'elle était -mince, à présent! Elle grelottait, en outre. - ---«Tu as froid? - ---Non. - ---Je croyais...» - -Cependant le vent glacé nous faisait courber la tête: nous avions -l'air d'un couple qui tout à l'heure sera vieux, et qui commence -à frissonner en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais sur -le dos une grosse pèlerine: d'instinct, j'en eusse enveloppé les -épaules d'Yvonne, afin de la protéger contre la rafale, contre -tout! Je lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi, -ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi aller...» Mais je craignais -de sembler théâtral: un rien nous eût blessés tous deux. - -Dans le cimetière carré, nous connaissions, elle et moi, le plus -court chemin. Nous fûmes à la tombe en un moment: Yvonne s'y -agenouilla, les doigts éperdument joints. D'habitude, je demeurais -debout. Mais ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi... - -Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait même plus de paroles -tout bas: mais les yeux levés, en extase, elle semblait contempler -un miracle, celui qui se produisait là, tout contre elle, à son -côté. - -Elle se releva enfin, et par un geste charmant, posa sur moi sa -main légère: - ---«François! balbutia-t-elle... Notre petite...» - -Nous nous sommes étreints longuement, et nous pleurions, l'un -près, tout près de l'autre, enfin! - -Puis nous revînmes du même pas vers la maison, en nous tenant par -le bras, et parlant de ceci ou cela, affectueusement. - -Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond de l'âme pour ma -conversion, j'adressai, moi aussi, mes profondes actions de grâces -à tout ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond du cœur ce -commandement des hommes: «Fais ce que dois--et fais-le bien.» - - - - -L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais les _Mondanités_ -dans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut -dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi -disposé que je nourris d'autres rêves. - -Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour -moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les -«Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de -quitter Paris pour Rome. - -Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais -donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des -villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait, -sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le -sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum -comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement, -et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers -campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout à l'heure mon -humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige! - -J'ai tourné la page... - -Mais voici les _Théâtres_, maintenant... Bon! autre nouvelle: -au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte -de _la Princesse Bérénice_--le plus tendre et le plus brillant, -le troisième enfin--serait joué le mois prochain à Rome par de -nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau. - -Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que -la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet. -Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante -et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors -publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale, -bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade--où le -vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le -ministre de France lui-même, apparemment--puis l'antique palais -du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans -doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y -avait eu scandale en effet--et encore, sait-on jamais? - -Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les -courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance, -puis une adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps -robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait -prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète, -artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple ou -_monsignore_ au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui -l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui -qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues -qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers; -il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers -inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui -cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant -la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes -rares, les livres divins, les molles chevelures... - -Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma -femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire. - ---«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François. - ---Eh bien? - ---Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de neiger: cela n'a pas -duré cinq minutes, et c'est presque tout blanc... Veux-tu sortir?» - -Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une telle initiative! Je me -sentis infiniment ému, intimidé au besoin. - ---«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls? - ---Avec les chiens. - ---Et Thérèse? - ---Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand secret que je -t'apprends: Thérèse nous quitte. Elle s'est enfin décidée, et -entre une bonne fois au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie, -tu ne l'ignores pas? - ---Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle. - ---Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... Je ne suis plus du -tout malade.» - -Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. Yvonne reprit -encore, la première: - ---«Alors... on sort? - ---Bien sûr. - ---Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. Appelle les chiens.» - -Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas et Marion -jaillirent comme deux diables d'une boîte, et déjà ils -enguirlandaient de bonds et de tourbillons leur patronne Yvonne, -qui s'en venait, tête penchée, dans la petite allée. - -Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant l'une de ces -prières perpétuelles... Mais c'était à présent, je le savais, une -prière moins triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices -aujourd'hui: loin de nous séparer, la religion nous unissait. - -Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions marcher quelque temps, -nous irions à la Fosse-à-Biches, où j'avais affaire. - ---«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux fous!... Sinon, la -laisse!...» - -Et nous nous engageâmes gaillardement, en braves époux, sur -l'immense pelouse recouverte de neige... Le blanc, deuil -d'enfant... Les cloches de l'église sonnaient, pour quelque mort -sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en s'éloignant peu à -peu, le son diminuait, en somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y -habituait... - - -FIN - - -3763.--Tours, Imprimerie E. ARRAULT et Cie. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Le fourbe, by Marcel Boulenger - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE *** - -***** This file should be named 60080-0.txt or 60080-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/0/0/8/60080/ - -Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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