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-The Project Gutenberg EBook of Le fourbe, by Marcel Boulenger
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll
-have to check the laws of the country where you are located before using
-this ebook.
-
-
-
-Title: Le fourbe
-
-Author: Marcel Boulenger
-
-Release Date: August 9, 2019 [EBook #60080]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE FOURBE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-LE FOURBE
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-DU MÊME AUTEUR
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-ROMANS ET CONTES
-
-_La Femme baroque.--Le Page.--La Croix de Malte.--Couplées.--Au
-pays de Sylvie.--Souvenirs du marquis de Floranges.--L'Amazone
-blessée.--Les Doigts de fée.--Le Pavé du roi.--Mes Relations.--Le
-Marché aux fleurs._
-
-
-VARIA
-
-_Les Quatre Maladies du style.--La Querelle de
-l'orthographe.--Lettres de Chantilly.--Nos Élégances.--Opinions
-choisies.--Introduction à la Vie comme-il-faut.--Cours de Vie
-Parisienne._
-
-
- Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays,
- y compris la Suède, la Russie, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
-
- S'adresser pour traiter à la Librairie PAUL OLLENDORFF, 50, Chaussée
- d'Antin, Paris.
-
-[Illustration: Marcel Boulenger]
-
-
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- MARCEL BOULENGER
-
- LE FOURBE
-
- _ROMAN_
-
- PARIS
-
- _Société d'Éditions littéraires et Artistiques_
-
- LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
-
- 50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
-
- Copyright by Marcel Boulenger, 1914.
-
-
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ A PART:
-
- _cinq exemplaires sur papier de Hollande
- cinq cents exemplaires sur Vélin du Marais
- numérotés à la presse._
-
- EXEMPLAIRE Nº 316
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-LE FOURBE
-
-
-_Il arrive que mon ami Denis Claudion vienne parfois à Paris, pour
-quelques jours._
-
-_Denis, bien qu'il ait mon âge, préside une imposante société
-anglaise qui fabrique des explosifs de guerre en Ecosse, près
-d'Aberdeen: c'est un personnage considérable, sans cesse occupé
-d'affaires émouvantes avec le War Office et l'Amirauté, sinon avec
-les pays balkaniques, ou le Chili, l'Argentine, le Brésil. Il
-vend de quoi détruire des millions d'hommes, et faire éclater la
-vieille Europe ou sauter la jeune Amérique._
-
-_Nul doute que Denis n'eût préféré demeurer en France: mon
-camarade n'apprécie point les Anglais, les jugeant paresseux.
-Toutefois il se félicite d'habiter là-bas tout l'hiver, à cause
-d'une passion qu'il a. Après quoi, d'avril à septembre, il se rend
-volontiers en Champagne, où sa mère vit retirée. A cette époque,
-Denis traverse souvent Paris: nous passons ensemble quelques
-riantes soirées, et c'est un des cordiaux plaisirs de l'été._
-
-_J'admire et j'aime ce diable de Denis, que je connais depuis
-l'enfance. Que dirais-je de lui, sinon qu'il est parfait?... Eh
-bien, oui, voilà donc un homme parfait. Faudra-t-il trembler si
-longtemps avant que d'oser employer un mot pareil? Denis est
-parfait. Denis est terrible._
-
-_Au collège de Reims déjà, brillant élève et de forte santé, il
-dépensait en monsieur l'argent que ses parents ne mesuraient
-guère à un héritier si flatteur, et la façon galante et tendre
-dont il baisait la main de sa mère m'émerveillait. Un lundi
-matin, tous les potaches, ses condisciples, furent bouleversés
-par certain tourbillon vertigineux qui grondait au loin dans la
-rue: ce n'était autre qu'une voiture automobile, et nous n'en
-avions encore jamais aperçu. En outre, prodige plus grand encore,
-notre camarade se trouvait au volant, il menait lui-même, de sa
-petite poigne de page, le char formidable. L'esprit tout écumant
-de rhétorique, tel que j'étais alors, je crus voir en personne
-le jeune chef dont Machiavel écrit qu'il doit se révéler à la
-fois homme et bête, prêt au bond comme au geste, selon l'exemple
-illustre d'Achille nourri par le centaure Chiron._
-
-_Aujourd'hui, la vie de Denis Claudion, esq.,_ _est comme réglée
-au compas: il s'en moque le premier, d'ailleurs. Le réconfortant
-compagnon! Et que les bars, où il m'entraîne, lui vont bien, à ce
-garçon si rude et si content!_
-
-_Je crois qu'il y a une élégance propre aux tavernes, et
-imposée par elles. Le décor y est de demi-gala: tout y brille
-correctement, depuis l'acajou, les cristaux et les verreries
-irisées par la fumée des cigares; depuis ces hauts tabourets au
-sommet desquels le plus fade buveur semble un stylite perché sur
-des roseaux; depuis cette barre de cuivre, placée à trois pouces
-de terre, et qui contraint quiconque à bien poser ses pieds, l'un
-élevé légèrement, l'autre portant sur le sol, comme dans les
-nobles portraits d'autrefois; et jusqu'à cet imposant buffet,
-enfin, contre lequel il faut bien que le pire maladroit s'accoude
-avec une nonchalance ravissante, faisant figure de dilettante
-qui est entré en passant et ne s'installe pas, mais jouera un
-instant avec son verre ou sa cigarette, et presque aussitôt s'en
-ira... Et puis, que boit-on? De la topaze liquide, des élixirs de
-chrysoprase, présentés en des gobelets éblouissants, sinon en de
-légers calices où le barman, par coquetterie, pique une paille. On
-voudrait manier ça vulgairement que l'on n'y parviendrait pas._
-
-_Or Denis faisait merveille, un cock-tail entre les doigts: il
-s'animait et parlait sans réserve._ _Notre amitié, vieille de
-vingt ans et plus, nous grisait un peu._
-
-_--Ah! François, me disait-il, mon bon ami François, j'ignore ce
-que je vaudrais pour l'un de ces écoute-s'il-pleut qui rêvent à
-tant de choses. Mais en somme, je crois que jusqu'à ce jour ma
-vie a réussi. Nos ouvriers d'Aberdeen ne sont pas malheureux,
-que je sache. Jamais la moindre grève, là-bas. Ma vieille maman
-ne se plaint pas de moi, j'imagine. Je gagne de l'argent, et en
-gagnerais bien davantage encore, ne fussent le_ general manager
-_et toutes sortes d'administrateurs. Enfin, bon patriote, je me
-suis une fois cassé le bras aux manœuvres, et une autre fois le
-pied sur un terrain d'aviation militaire, en service commandé.
-Donc, ma vie n'échoue point, tout compte fait. Or, d'où vient
-cela? De ce que je n'ai jamais perdu mes efforts, ni mon temps.
-De ce que je ne pense pas, enfin, et suis un rustre, et voire un
-sauvage._
-
-_--Ne prends plus de cock-tails, Denis._
-
-_--Tu crois que je déraisonne? En aucune façon. J'exagère
-seulement: mais c'est là un procédé de conversation, destiné à
-provoquer ingénieusement l'indignation de celui qui écoute; après
-quoi l'on rectifie ce que l'on vient de dire. Si tu te montres
-délicat et modéré du premier coup, qui t'écoutera? Personne...
-Enfin, je voulais dire que je ne pense pas dès que cela ne_
-_m'est plus pratiquement utile, voilà. Veux-tu que je recherche
-si c'est vraiment Dieu qui me pousse à ouvrir la porte, lorsqu'il
-me faut sortir? Non pas: je songerai plutôt à ne pas oublier mon
-revolver, si je sais qu'une canaille me guette dans la rue, comme
-à sourire de mon mieux si c'est un ami qui m'attend au jardin.
-Quoi de plus simple? Tirer sur l'ennemi, et être bon pour l'ami...
-Ah! par exemple, tuer autrui bien raide, ou le rendre adroitement
-heureux, voilà le difficile; et c'est là que les penseurs
-s'arrêtent, pour laisser travailler les bonnes têtes modestes...
-Oui, travailler, faire des choses, se mettre tout de suite en
-marche vers le but! Loin d'envoyer sans trêve les ambassadeurs en
-congrès, commencer la guerre immédiatement, et débuter par les
-obus..._
-
-_--De ton usine._
-
-_--Parbleu!... Va, il est tonique et sain, mon système! Agis
-d'abord, agis toujours, crois-moi. Vive le grand Empereur,
-lorsqu'en 1815, vaincu, écrasé, traqué, réfugié à la Malmaison
-et presque en fuite déjà, il convoquait le vieux Monge pour
-le consulter sur les moyens d'aller explorer le Pôle ou les
-Tropiques; et quand, peu de jours après, entendant près de
-Rueil quelque canonnade, le Héros montait incontinent dans ses
-appartements, puis en redescendait bientôt, botté, éperonné,
-la redingote grise au dos, en ordonnant_ _au général Becker:
-«Courez dire à Paris que je demande à tenter encore de repousser
-l'ennemi, non plus comme empereur, mais comme un général dont le
-nom et la réputation pourraient malgré tout changer la face des
-choses!...» Foin des temporisateurs, foin des penseurs, «sujets
-à leurs opinions », selon qu'écrivait un rogomme de jadis! Les
-meilleurs ne parviennent au juste qu'à expliquer à peu près ce que
-les autres ont fait. On ne peut trouver à ces bavardages qu'un
-plaisir d'un art bien pauvre. Mieux vaut chercher ailleurs la
-beauté palpitante, poignante!... Barman, faites-nous deux autres
-cock-tails.»_
-
-_Quand mon ami prononçait ce mot: «La beauté», il n'y avait là,
-pour lui, rien de vague. Il savait. Il vous eût déclaré sans
-hésiter, de la voix de Polyeucte confessant sa foi: «La beauté
-exacte, irréprochable, l'Elle-même Beauté se trouve à Rome et à
-Naples, dans les musées d'antiques; toutefois elle y est immobile
-et fixée dans le bronze et le marbre: au lieu qu'elle vit et
-bondit dans mes chenils de lévriers!» Et voilà._
-
-_Si Denis Claudion habitait l'Angleterre durant les six mois
-d'automne et d'hiver, ses affaires, ainsi qu'on le pourrait
-croire, ne l'y contraignaient pas seules, mais bien plutôt les
-lévriers de courses, qui le ravissaient dans une sorte d'extase.
-Il en possédait près de cent dans_ _son chenil célèbre, les
-envoyait courir par tous les comtés d'Angleterre, et passait des
-journées d'ivresse à les surveiller, contempler et sélectionner.
-Lorsqu'en 1907, il avait gagné la fameuse Waterloo Cup dans les
-prairies d'Altcar, avec son chien Claude Silvère, l'orgueil et la
-joie l'eussent fait mourir: telle avait été, de son propre aveu,
-la plus violente émotion de sa vie. Je tenais de lui deux beaux
-chiens, Claude Marsyas et Claude Marion, devenus plus simplement
-Marsyas et Marion chez moi._
-
-_Il y avait plaisir à voir Denis palper d'une main savante les
-muscles herculéens de ses champions: «Tu vois, faisait-il, c'est
-la beauté divine: le plus haut point de grâce, uni au plus haut
-point de force. La sveltesse et la puissance. L'athlète enfin,
-selon Lysippe et Praxitèle. L'être irréprochable: le voilà, il
-existe!»_
-
-_Denis m'est souvent venu voir à Chantilly, où ma profession me
-contraint à loger, avant que de retourner en Champagne. Nous
-avons fait de longues promenades, par mes forêts ivres d'été. Il
-nous fallait trotter alors, ou prendre le galop pour échapper à
-la danse guerrière des mouches. Que de bêtes, partout! Le bois
-fourmillait, frémissait, sursautait, les oiseaux se défiaient à
-chanter._
-
-_--Moque-toi bien de moi, François, traite-moi de maniaque!
-s'écriait mon ami. Mais il_ _faut agir, agir!... Regarde autour
-de nous: quels combats entre toutes ces bestioles qui veulent
-vivre, et pour cela s'entre-tuent! Combien de duels sous l'herbe
-et dans les branches, combien d'agressions, de pirateries, quelle
-razzia universelle! La guerre est sublime, je suis heureux de
-vendre les explosifs effroyables!... Si la force prime le droit?
-Est-ce que je sais! Voila un problème bien niais. En réalité, le
-fait accompli a force de loi, parce que c'est un fait, et qu'on en
-a peur. Il ne faut pas tergiverser...»_
-
-_Ayant dit, Denis partait au trot, un bon trot bien rythmé, bien
-droit devant soi. Après quoi, il reprenait en ces termes_:
-
-_--Mes chiens, oui, mes chiens enseignent une morale à qui les
-aime. Dans le parc ou au château, les voici qui flânent, jonchent
-l'herbe ou les tapis, leurs cols de cygnes élevés paisiblement,
-comme s'ils fussent installés dans une loge princière, pour
-le spectacle: et leurs yeux fardés se ferment peu à peu...
-Mais qu'un gibier passe au loin, et soudain jetés debout, nos
-courtisans se changent en rapaces! Ils se ruent, leurs pieds
-griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles, ils se rompraient
-les os pour tourner plus court sur leur proie qui fuit! Puis,
-ont-ils saisi--parfois à l'horizon--celle-ci entre leurs crocs
-terribles... peuh! ils la laissent là, elle est morte, c'est fini,
-ça ne les intéresse plus. Ils n'avaient_ _voulu que courir,
-saisir et tuer, bref agir, encore une fois, agir, et avec quelle
-soudaineté folle, quel élan furieux, grâce à quel grand vol
-d'aigle! Voilà, François, comment il faut se comporter. La plus
-radieuse époque du monde dut être le quattrocento des condottières
-cuirassés d'or, le siècle de ces irrésistibles tyrans italiens,
-qui, menacés chaque jour du poignard et du poison, régnaient
-pourtant coûte que coûte... N'a-t-on pas bien su convoiter et
-vivre au temps des Vinci et des Sforza, des Michel-Ange et des
-Malatesta?_
-
-_--Mais, Denis, faisais-je, ce fut là une période atroce! Tes
-princes du quattrocento en usaient ainsi que des bandits et
-des scélérats: ils mentaient sans cesse. Pas un de ces bâtards
-couronnés qui ne se fût fait un jeu de violer sa parole..._
-
-_--Allons donc! dis qu'ils rusaient. Dès qu'elle est nécessaire
-et belle, la ruse devient permise à quiconque se sent assez de
-bravoure pour la mener à bien. Il rusait, le condottière qui
-jurait en étendant sur la Bible sa main chargée de bagues: puis il
-entrait dans la ville par surprise et celle-ci, sous son règne,
-se couvrait d'œuvres d'art. Il rusait autrefois, le fort Ulysse,
-quand il détournait ses ennemis par les stratagèmes périlleux. Ils
-rusaient, les petits Spartiates, d'un sang si fier, qui devaient
-dérober_ _leur nourriture, et se voyaient battus jusqu'au sang
-lorsqu'ils se laissaient prendre._
-
-_--Hélas! il rusait aussi, le Père jésuite, qui, ayant fait à
-son supérieur le sacrifice de sa réputation même, captait sans
-vergogne un héritage, pour la plus grande gloire de l'Ordre._
-
-_--Oui, il rusait, et faisait bien! Il risquait gros: découvert,
-il affrontait la honte. Soldat d'une cohorte active entre
-toutes, fondée en plein siècle de_ virtù, _le valeureux Père
-jésuite accomplissait parfaitement son devoir quasi militaire.
-Il perpétrait une entreprise, comme fait à la guerre l'éclaireur
-astucieux, sur l'ordre de son capitaine, pour la plus grande
-gloire de la patrie. L'honnête et peut-être héroïque Père
-jésuite, qui avait la foi, travaillait de toute âme à se montrer
-industrieux, pour la gloire de Dieu! Qu'y a-t-il à reprocher là?
-Et quoi de plus magnifique, au contraire? Une ruse intrépide,
-c'est encore du combat: et la noblesse du but emporte tout!»_
-
-_Sur le quai de la gare, lorsque Denis regagnait ensuite Paris, je
-regardais mon ami marcher de long en large. Ses bottes foulaient
-le sol posément. Son pardessus jeté sur l'épaule, il respirait la
-santé, la force et la patience._
-
-_Or il se peut que cette espèce de gladiateur m'ait, sans qu'il
-s'en fût douté, poussé à prendre un parti dans la plus douloureuse
-angoisse de_ _ma vie. Même si simples en effet, de telles
-harangues troublent à la longue, et l'on s'en souvient._
-
-_Une fois donc, je me suis vu si malheureux, et surtout une telle
-souffrance m'entourait, me pressait, j'avais fait tant de mal
-enfin, qu'un moment vint où, n'en pouvant plus, je me suis dit:
-«Halte! Fût-ce au prix de ton sang, tu ne dois pas aller plus
-loin. Tu vas tout réparer maintenant: et non pas demain, mais
-sur-le-champ, au plus vite. Allons, suivant les rudes principes de
-Denis Claudion, il faut agir--tout de suite!»_
-
-_Il se trouva que pour agir promptement, utilement et bien, un
-seul moyen s'offrait à moi: et c'était une ruse--ruse impudente,
-impie, laborieuse, ingrate! Une énergie de tous les instants
-m'était nécessaire pour la soutenir sans défaillance. Force me
-fut de mentir jusqu'au pied des autels. Il est un cœur exquis et
-martyrisé qui se fût rompu de stupeur et d'effroi, si l'on m'eût
-jamais percé à jour. Il est un amour que j'ai dû ruiner aussi, et
-cet amour, c'était toute ma vie; un bonheur--le mien--que j'ai mis
-en miettes; une existence--la mienne encore--que j'ai condamnée au
-désespoir sans rémission, et pis, à la vieillesse._
-
-_Cependant, il n'importe! J'ai fait mon devoir, j'en suis sûr.
-Peut-être me suis-je un moment cabré_ _devant ce mensonge
-immense. Mais le rustique Denis m'eût dit que cette faiblesse
-n'était point selon la_ virtù. _Je crus plus d'une fois entendre
-sa voix sereine, qui répétait: «Une belle ruse, une belle
-action...»_
-
-_Pour occuper l'affreuse tristesse qui m'étreint désormais, et ne
-cessera plus, j'ai raconté mon histoire. Voici, ma confession.
-Celui qui l'ouvrira peut être assuré de lire ici la vérité, sans
-ornements ni chansons. On lui présente un document, on le voudrait
-net et nu._
-
-
-
-
-Je devine pourtant que l'on va sourire, je sais que l'on se
-moquera, que dès l'abord un mauvais air littéraire empoisonnera
-mes confidences. L'on dira: «Ah! oui, encore, comme tant d'autres,
-comme tous les autres, en Italie...»
-
-Pourtant, c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré
-Marie-Dorothée, marquise Gianelli.
-
-J'aurais bien voulu que c'eût été ailleurs! Il y a nombre
-de raffinés qui se soumettent voluptueusement à toutes les
-traditions: rien de choquant pour eux à aimer sans rémission
-dans les lieux consacrés à l'amour depuis tant de siècles. Ils
-s'épanouissent à Florence, succombent à Venise, et goûtent ensuite
-comme il faut la tristesse à Versailles: dommage que Cythère se
-trouve on ne sait où, ils s'y rendraient afin d'y être tendres.
-
-Mais je ne leur ressemble pas. Dût-on me tenir pour un paysan,
-j'ai toujours peur que l'on ne bluffe, comme on dit au poker, je
-crains jusqu'au boniment des choses inanimées, et me méfie des
-plus merveilleux décors, dès qu'ils sont illustres, ou qu'ils
-environnent une femme. Jugera-t-on de mon trouble, et de mon
-dépit, quand je vis s'avancer la marquise Gianelli précisément
-sous les oliviers de la villa Médicis?
-
-Dans ce bois miraculeux!... Ah! c'en était trop. Ces oliviers,
-piliers pressés et retordus, forment un temple sombre où le pire
-étourdi se tait, dès l'entrée. Après cela, que l'on se figure
-une femme, fût-elle médiocrement belle, passant sous cette voûte
-auguste de feuilles, parmi cette musique secrète, rompant à peine
-le silence mélodieux du bosquet vénérable et recueilli comme une
-église, et néanmoins ouvert à tous les parfums, à tous les soupirs
-de mai? Car c'était à la fin du printemps, et déjà le soleil d'été
-brûlait Rome.
-
-Or Mme la marquise Gianelli n'était pas médiocrement belle. Je la
-connaissais, l'ayant aperçue dix ans auparavant, au cours d'une
-fête donnée par Mgr l'archevêque de Nancy. En ce temps-là, il
-y avait encore un archevêque logé somptueusement sur la place
-Stanislas, à Nancy. J'étudiais alors à l'École des Eaux et Forêts.
-Un grand nombre d'ouvriers italiens--on sait qu'il s'en trouve
-beaucoup, émigrés en Lorraine--venaient d'être victimes d'un
-accident de mine: plusieurs se voyaient condamnés à l'hôpital.
-Ainsi qu'il faisait souvent, l'archevêque, très secourable,
-avait organisé chez lui une petite fête de charité pour soulager
-ces malheureux. C'était un dimanche: toute occasion de mettre
-des gants frais, et de paraître au milieu des dames, semble
-une précieuse aubaine à des exilés de province, et les fêtes
-charitables de l'archevêque ne nous attiraient pas moins que les
-galas de la préfecture et les bals de la garnison: un jeune homme,
-sous l'orme du mail, aime à murmurer, d'un air obsédé, qu'il va
-trop dans le monde, qu'il n'en peut plus.
-
-Nous allions donc pénétrer dans l'archevêché, quelques camarades
-et moi, et déjà préparions-nous les pièces de cent sous qu'il
-nous faudrait donner à des jeunes filles charmantes en échange de
-fleurs et de bibelots affreux, quand une grande automobile fermée
-arriva, vis-à-vis de nous sur la place, prit à droite, se trompa,
-hésita un instant, tourna enfin et vint s'arrêter à grand bruit
-sous nos yeux. On sait que la place Stanislas est la plus noble
-du monde, sans aucun doute: le virage de cette auto ralentie,
-majestueuse, eut une allure quasi officielle et royale, vous
-eussiez cru qu'un souverain en allait sortir, une fois la portière
-ouverte par le valet de l'archevêché... Et en effet, ce fut bien
-une princesse qui parut!
-
-Quelle merveille! Une grande femme, excessivement mince, vêtue
-de blanc et de gris, et qui portait magnifiquement, au-dessus
-d'un long col de cygne, le visage même de Napoléon Bonaparte
-adolescent, Bonaparte jeune et noir capitaine à Toulon; mêmes
-sourcils admirables, cachant à demi les yeux clairs, même nez sec
-et droit, même menton bien ciselé, un peu plus fin cependant, même
-bouche serrée, même sourire enchanteur également, mêmes cheveux
-sombres enfin, tombant sur les sourcils et les oreilles, car
-cette dame émouvante était coiffée singulièrement, ou du moins
-semblait telle, en ce temps où ce n'étaient partout que chevelures
-blondes, bouclées, relevées et tarabiscotées. Ajoutons qu'un
-détail néanmoins brisait la ressemblance: les images populaires
-montrent le jeune Bonaparte allant toujours pensif, le front
-baissé; au lieu que notre surprenante personne s'avançait en
-tenant haut sa tête de médaille, ou plutôt de camée. Elle marchait
-comme on danse, sur un rythme régulier, avec une souplesse, une
-dignité, une grâce déconcertantes: démarche étudiée, eût-on cru,
-ainsi qu'un pas de menuet ou la pavane; et pourtant, au bout d'un
-instant, il n'y paraissait plus, elle avait l'air tout naturel à
-se mouvoir ainsi. Enfin tous les parfums des Mille et une Nuits
-la suivaient comme une traîne, comme une nuée divine, comme une
-écharpe de Circé.
-
-Nous nous enquîmes du nom que portait cette magicienne, égarée
-à Nancy, en ce dimanche indifférent et pâle d'automne, où Mgr
-l'archevêque organisait sans éclat une fête de charité. L'on nous
-répondit que la dame s'appelait la marquise Gianelli, et qu'elle
-voyageait. Sans doute, apprenant par hasard l'incident de la
-mine, était-elle venue apporter son obole aux italiens sinistrés,
-ses compatriotes. Toutefois, on lui marqua beaucoup d'estime, le
-clergé s'empressa, Monseigneur lui-même l'accueillit avec grande
-faveur.
-
---C'est, me dit d'une voix émue l'une des dames vendeuses, la
-femme d'un marquis du monde noir, là-bas.
-
-Le «monde noir»!... Ces deux mots vous ont un air, en province,
-on y croit... Et puis, «là-bas»... Ah! «là-bas», mais c'était
-cette Rome où je n'étais encore jamais allé à cette époque,
-Rome enivrante, vénérable, écrasée sous sa gloire, impératrice
-endormie parmi des ruines et des jardins, la Rome excitante et
-irrésistible enfin de cet _Enfant de volupté_, que nous avions
-tous lu au collège comme un bréviaire de tous les raffinements!
-L'étonnante, l'imprévue et poignante apparition qui marchait si
-harmonieusement là, sous nos yeux, et qui embaumait alentour,
-était donc une marquise de ce troublant «monde noir» dont parlent
-les romanciers, sinon les historiens, et elle venait de Rome, où
-vécut et cavalcada l'incomparable poète et dandy Andréa Sperelli!
-
-On me présenta, plus mort que vif. Que balbutiai-je? Des
-niaiseries touchant Rome et l'Italie, sans doute, il ne m'en
-souvient plus: et je voulais en outre paraître assuré, je
-bredouillais avec arrogance, hélas! en vrai béjaune que j'étais...
-Pourtant, je me rappelle l'attention de ses yeux, mi-émeraude,
-mi-turquoise, posés sur ma pauvre personne, et que dis-je,
-posés!--fixés plutôt, en vrais connaisseurs! Oui, la marquise
-Gianelli avait parfaitement expertisé du regard, si l'on peut
-ainsi parler, le jeune forestier qui tâchait sottement, avec la
-plus gauche aisance, de lui faire la conversation, devant tout
-Nancy aux écoutes, croyait-il.
-
-Enfin, ouvrant ses lèvres, en un sourire éblouissant, sur ses
-dents fraîches et carrées, la marquise Gianelli me dit:
-
---Votre uniforme vert et gris est ravissant.
-
-Puis elle ajouta très gracieusement:
-
---Et votre ville aussi. Je n'étais jamais venue en Lorraine. La
-place Stanislas est un vrai parterre... Portez-vous toujours ce
-costume?
-
-Elle reprit:
-
---Je pars demain, en auto. Je retrouverai le marquis en
-Champagne... Les arcs de triomphe, à Nancy, feraient croire que
-des cortèges vont toujours passer dans les rues.
-
-Elle eût ainsi pu continuer sans fin: je ne répondais plus, je
-n'y songeais même pas... Immobile et charmé, j'écoutais sa voix!
-La marquise Gianelli avait de l'accent, mais comment préciser
-lequel? Nullement italien, non plus que français, ni d'aucune
-nation connue. Elle chantait en parlant, voilà: mais elle chantait
-positivement, et l'on eût au besoin pu reproduire au piano la
-mélopée délicieuse de chacune de ses phrases. Joignez qu'elle
-s'exprimait en un français parfait, où ne manquaient même pas
-certaines négligences du boulevard. Qui se fût imaginé que la
-marquise Gianelli n'eût pas vu le jour au bord de la Seine? Elle
-ne roulait aucunement ses _r_. Elle modulait seulement son langage
-sur quelques véritables notes de musique, et il n'y a point de
-Parisienne qui eût osé courir ce risque, de crainte que l'on ne
-se moquât: mais la marquise ne s'en avisait guère, ni moi qui
-l'écoutais, je le répète, stupéfait et comme en extase.
-
-Puis, qu'arriva-t-il?... Rien... Je ne sais plus... Des fâcheux
-survinrent, se firent nommer à leur tour avec la timide
-suffisance qui est du bon ton en province. La marquise Gianelli,
-circonvenue, m'échappa, puis quitta bientôt l'archevêché, et je
-ne la revis plus... Sans doute ai-je lu bien souvent, non sans
-quelque bref et poignant souvenir, son nom dans les journaux; de
-même ai-je rencontré son portrait en feuilletant des magazines.
-Ainsi qu'à tout le monde, sa liaison fameuse et tapageuse avec
-l'illustre Stéphane Courrière me fut connue. Mais je ne retrouvai
-plus sur la route un peu terne que j'ai depuis lors suivie, cette
-femme si prestigieuse qui, dans une fête provinciale de charité,
-m'était autrefois apparue comme la reine scintillant jadis aux
-yeux du pauvre Jacques Bonhomme, bien au-dessus de sa guenille,
-plus loin encore de ses rêves!
-
-Or, c'était à présent la même épiphanie qui de nouveau s'avançait
-là, devant moi, dans l'allée sonore, sous la voûte verte! Elle
-marchait de son pas régulier, balancé, pareil à une danse; elle
-parlait de cette voix lente et curieusement musicale, semblable à
-un chant; ses boucles sombres, comme à Nancy, tombaient sur son
-front et ses tempes; ses yeux clairs luisaient sous ses sourcils
-joints; et déjà le bois, autour d'elle, embaumait...
-
-Qui ne connaît la profonde émotion où Rome vous jette, pour rien,
-parce qu'on y vit seulement, parce qu'on y respire cet air lourd
-de gloire et chargé de beauté? Il fallait donc me trouver ainsi,
-soudain, en l'un des sublimes jardins de la Ville Éternelle,
-face à face avec cette femme entrevue une fois presque en songe,
-cette femme d'une race évidemment supérieure à mon humble race,
-cette femme destinée aux puissants de la terre ou aux grands
-artistes, cette femme de luxe!... A la lettre, mon cœur se
-crispait, et tandis que la marquise Gianelli s'en venait, presque
-en dansant, presque en chantant, souriante et exhalant tous les
-parfums du ciel et de la terre, vers le banc où j'étais assis,
-il me sembla que j'eusse attendu l'arrêt du Destin. J'avais beau
-me dire: «Allons donc! Pure crise de souvenir et d'imagination,
-genre «Stendhal en voyage», c'est du délire romain. Il est doux
-de s'y abandonner, mais élégant de savoir ce que cela vaut...»
-La marquise Gianelli mettait mes idées en déroute, mes pauvres
-petites idées factieuses, bientôt mesquines, puis anéanties, puis
-envolées!
-
-Deux messieurs l'escortaient, dont l'un, Fernand Luzot,
-pensionnaire de l'Académie de France, me connaissait un peu.
-L'autre, un homme grisonnant et très mal mis, se promenait les
-mains derrière le dos, en mâchonnant un bout de cigarette éteinte;
-la marquise semblait lui témoigner de la déférence.
-
---Tiens! s'écria Fernand Luzot, en m'apercevant tout à coup, vous
-voici donc à Rome? Et vous vous glissez ainsi, sans me prévenir, à
-la villa Médicis, dans mon propre jardin!... Madame, permettez que
-je vous présente M. François Simonin, l'un de mes excellents amis.
-M. Simonin mérite toute votre sympathie. Il s'occupe en effet des
-arbres, que vous aimez tant: il les soigne et les gouverne. Il est
-seigneur dans nos forêts françaises.
-
-Je rectifiai, assez bêtement:
-
---Oh! seigneur, c'est beaucoup trop dire... Inspecteur adjoint,
-cela suffit bien.
-
---Diable!... Toujours deux galons?
-
---Non, trois. Mais cela n'intéresse pas beaucoup...
-
-Pourtant, la marquise me regardait en souriant vaguement: elle
-semblait chercher. Ajoutons qu'elle m'examinait, des pieds à la
-tête, d'un regard paisiblement, impudemment expert, un regard dont
-je me souvenais, que j'avais vu déjà.
-
---Trois galons d'argent! reprit Fernand Luzot... Voilà un joli
-ton sur votre uniforme vert et gris. Quel chemin depuis Nancy! Un
-intrigant, madame!...
-
-A ces derniers mots néanmoins, le visage de la marquise Gianelli
-venait de s'éclairer:
-
---Mais, monsieur, fit-elle de sa voix pareille à celles
-qu'entendit seul Ulysse, lié sur son vaisseau, ne nous sommes-nous
-jamais rencontrés?
-
---Si, madame, à Nancy. Il y a près de dix ans.
-
---Je me rappelle très bien Nancy, et la place Stanislas, et
-l'archevêché.
-
-Elle n'ajouta point: «Et vous.» Cependant, j'eusse été décoré sur
-le front des troupes pour avoir conquis une ville, que ma fierté
-n'eût pas été plus grande!
-
-Sur quoi, Fernand Luzot crut devoir me nommer aussi à leur
-compagnon. J'appris ainsi que ce dernier n'était rien de moins que
-le célèbre professeur Gatti, directeur des fouilles du Palatin.
-
---M. François Simonin, mon ami...
-
-Dieux justes! en quoi cela pouvait-il importer à M. le professeur
-Gatti, que je m'appelasse Simonin ou autrement, et que Fernand
-Luzot me tînt pour son ami? Il ne me regarda même point, et sans
-ôter de sa bouche la cigarette éteinte qu'il y oubliait, M.
-Domenico Gatti reprit un entretien dont j'avais dû rompre le cours:
-
---Ces fragments insignifiants de bas-relief, madame, que l'on
-nous a montrés tout à l'heure, et dont M. le commandeur Carolus
-Duran fait grand état, sont d'une basse époque. Il est difficile
-de ne pas les trouver infectés d'alexandrinisme. Je reconnais
-là, d'ailleurs, le zèle extraordinaire des messieurs directeurs
-d'instituts étrangers, dont Rome est pleine...
-
-S'il faut tout avouer, je n'entendis pas clairement le discours,
-pourtant fort intéressant, de M. le professeur Gatti. Toute mon
-attention s'attachait aux yeux, aux lèvres, à la haute et fine
-silhouette de la marquise Gianelli, à la façon dont elle ornait
-divinement l'allée, le bois, l'univers entier, me semblait-il.
-
-Je n'oserais prétendre qu'elle-même eût suivi parfaitement le
-professeur Gatti dans tous ses développements, car sur une
-phrase encore plus amère de celui-ci touchant les entreprises
-inqualifiables de l'Autriche dans le domaine archéologique, la
-marquise m'a dit:
-
---Vous viendrez me voir? J'habite près de Saint-Pierre. Nous
-parlerons de Nancy.
-
-Mais le professeur goûtait peu cette dissipation:
-
---N'est-ce pas, madame?...» lui demanda-t-il brusquement, à la
-façon dont le maître interpelle en classe l'élève distrait, et lui
-ordonne à l'improviste: «Continuez, Un Tel!... Où en sommes-nous?»
-
-Toutefois, il en fallait bien d'autres, sans doute, pour
-déconcerter la marquise! A ma profonde surprise, elle répliqua
-sans se troubler:
-
---Assurément, mon cher Gatti. Votre point de vue est le bon.
-D'ailleurs, on agirait bien mieux en se remettant à vous pour
-toutes ces questions. C'est ce que je disais justement à M.
-Simonin.»
-
-Comme elle mentait bien! Mais je n'eus pas le loisir de m'en
-trouver surpris, tant je fus exquisement sensible à cette secrète
-et savoureuse petite familiarité: pour si peu que ce fût, elle
-venait de me faire complice de son mensonge!... Je crois qu'à ce
-moment-là, exactement, j'ai commencé de l'aimer.
-
-
-
-
-Il me faut bien, maintenant, parler de Stéphane Courrière.
-
-Ce n'est pas facile. On me reprochera, en effet, soit de rééditer
-des faits que tout le monde sait, soit de rapporter des anecdotes
-légendaires, ou moins encore, des commérages. Notre illustre
-Stéphane Courrière est tellement connu, on l'a tant étudié,
-commenté, glorifié, chanté, que sa physionomie est populaire à
-l'égal des plus notoires visages de nos ministres tout-puissants,
-ou de nos comédiens considérables, et voire du président de la
-République en personne. Ce ne sera rien apprendre à quiconque lira
-ces pages, que lui décrire les traits de ce maître incontesté
-du théâtre en vers, grâce auquel la langue française a résonné
-mélodieusement sur toutes les scènes du monde. Dirai-je qu'il
-appartient, depuis douze ans et plus, à l'Académie française,
-qu'il a gagné des millions, qu'il est commandeur de la Légion
-d'honneur, gorgé de dignités, rassasié d'hommages nationaux--et
-que pourtant il n'a point encore atteint la cinquantaine?
-
-Ajouterai-je qu'il est fort élégant, qu'il surveille ses gestes,
-ses paroles, son sourire, et s'habille comme un dandy? Non,
-laissons cela, c'est puéril; et la jalousie me pousserait bientôt
-à faire des réserves ridicules.
-
-Rappellerai-je plutôt sa prodigieuse et déconcertante carrière
-dramatique, ses premiers succès, _l'Escarpolette_, et _Comment
-dire?_ puis cette mélancolique et tendre féerie, _Peau d'Ane_;
-ce retentissant drame de cape et d'épée, ensuite, _Sa voix_, où
-Courrière chantait le charme rude et âpre de l'Océan, la vie
-furieuse des corsaires malouins, et l'indomptable Duguay-Trouin
-hanté, à travers mille aventures folles, par la voix d'une Sirène,
-qu'il poursuivit sur toutes les mers? Après quoi, dans _Je veux_,
-Courrière a dépeint, en strophes parfois déchirantes, la profonde
-foi politique des révolutionnaires russes, leur invincible, leur
-atroce énergie, et l'exode lamentable vers la Sibérie terrible.
-Enfin, ce fut le grand, l'immense et foudroyant triomphe, _les
-Sabots_, hymne enthousiaste à l'épopée des armées jacobines,
-promenant la France victorieuse par le monde, jusqu'à l'éclosion
-du Consul miraculeux, que l'on voyait debout, vivace et sublime,
-dans le frémissement de tout un peuple en armes!
-
-Jamais, de mémoire humaine, pareil délire n'avait bouleversé salle
-de théâtre! A la répétition générale, à la première, le public
-trépigna, acclama, hurla de plaisir, perdit la tête. _Les Sabots_
-furent joués tout un hiver, repris partout, applaudis jusqu'en
-Amérique, jusqu'en Australie, jusque dans les grandes Indes.
-Stéphane Courrière devint le plus considérable poète dramatique
-des deux mondes.
-
-La pièce qu'il donna deux ans après _les Sabots_ était une satire
-ingénieuse de plusieurs extravagances contemporaines: elle se
-nommait _le Masque blanc_. Le carnaval vénitien y bondissait avec
-beaucoup de grâce. Mais un acte montrait le fameux souper que
-fit Candide, à Venise, avec les six rois détrônés: l'on voulut
-discerner là un pamphlet politique contre les combistes, et
-Stéphane Courrière, qui n'y songeait pas trop, se trouva vilipendé
-par les uns, non moins que brandi, si l'on peut dire, par les
-autres.
-
-Ces vicissitudes lui déplurent, car il sentait en lui rire un
-poète impatient plutôt que gronder quelque âpre et obstiné tribun.
-Aussi revint-il à des sujets moins inquiétants, et le goût se
-prenant alors au Grand Siècle, ce ne fut bientôt un secret pour
-personne que Stéphane Courrière préparât une _Bérénice_... Cette
-pièce, nous l'avons applaudie, depuis: nous en avons aimé
-la tristesse et la vénusté, les coquetteries secrètes de Mme
-Henriette, tantôt mourante, le conflit délicat de M. Racine et de
-M. Corneille, les vanités terribles de Versailles et la gloire
-sauvage du Grand Roi... Stéphane Courrière est un poète d'une
-adresse inouïe.
-
-Évoquerai-je donc une fois de plus, et au risque de maintes
-redites, cette carrière surprenante, cette vie bien courte encore,
-et néanmoins resplendissante?
-
-Mais plutôt faudrait-il noter, si l'on veut tracer un portrait de
-tous points fidèle, que l'heureux dramaturge Stéphane Courrière
-est aussi le frère glorieux d'Adolphe Courrière, directeur de _la
-Journée_. Qui n'a lu, au moins une fois dans sa vie, _la Journée?_
-On tient ce grand et grave journal, paraissant à six heures,
-pour un des organes officieux de la République: et de fait, il
-est l'ami des ministères stables, et l'ennemi des autres; sa
-prudence extrême ressemble au fin du fin de la sagesse, et si le
-mot «opportunisme» ne se trouvait désuet et usé, le journal _la
-Journée_ en eut fait sa devise. Aussi habile à discerner la vogue
-politique qu'à la suivre d'un peu loin, avec une ruse majestueuse,
-ce quotidien considérable et abondamment illustré atteint au
-plus gros chiffre de tirage, et son influence pèse d'un grand
-poids en haut lieu, puisque l'on nomme ainsi les ministères,
-l'Élysée, et autres temples voués à des divinités redoutables,
-telles que directeurs, ministres, présidents, éminences grises, et
-_monsignori_ de bureau.
-
-Les yeux du vieil Adolphe Courrière pétillaient de malice, quand
-il parlait de son cadet illustre. Stéphane, tout académicien qu'il
-fût, avait toujours dix ans de moins qu'Adolphe, et celui-ci le
-protégeait encore. On peut même dire qu'au début le journaliste
-s'était diverti à ouvrir au poète maintes portes, dont la serrure
-eût résisté peut-être un peu davantage, n'eût été le puissant et
-mystérieux appui. Avec quel art le succès éclatant de _Sa voix_,
-et le prodigieux triomphe des _Sabots_, n'avaient-ils pas été
-présentés comme un épanouissement du nouvel esprit national et
-guerrier, que ne gâtait du moins nulle tendresse réactionnaire!
-L'on en avait presque fait une victoire remportée sur la frontière
-lorraine... En réalité, les frères Courrière se comptaient parmi
-les cent ou cent cinquante roitelets qui règnent en France,
-nonobstant cette différence entre eux que Stéphane tenait cour
-et représentait beaucoup, à Paris comme à l'étranger, alors
-qu'Adolphe ne quittait jamais son Vatican, à savoir le cabinet
-directorial de _la Journée_.
-
-Parle-t-on politique à Stéphane: «Demandez à mon frère, répond-il.
-Voyez Adolphe, c'est sa partie.» Et si l'on effleure devant
-ce dernier le chapitre difficile des débats dramatiques: «Je
-n'entends rien à ces questions, fait innocemment Adolphe.
-Interrogez le poète Stéphane, un vieux routier.» Or il est
-pourtant certain qu'Adolphe Courrière connaît à merveille les
-coulisses, et tous les artifices du métier. Le directeur de _la
-Journée_ démontrerait parfaitement pourquoi telle pièce échouera
-ou tel théâtre fera faillite. De même que l'auteur des _Sabots_
-vous expliquera pareillement, sans guère se tromper, comment une
-interpellation parlementaire portera son fruit ou ne sera qu'un
-coup d'épée, sinon de baguette, dans l'eau. Aucun d'eux n'avoue
-tous ses talents. C'est très habile.
-
-Mais quoi! vais-je ergoter avec mesquinerie, insinuer, paraître
-marchander l'estime à cet homme prestigieux, à ce prince des
-lettres, dont la gloire brillante et le charme insolent ont pesé,
-en somme, sur ma vie tout entière? Allons donc! je me suis juré de
-dire en mes confidences toute la vérité. Écrivons donc franchement
-que Stéphane Courrière est un poète vigoureux, fécond, qu'il ne
-recherche pas la grâce choisie et simple, mais qu'il a rencontré
-des vers éclatants, des vers de bravoure, dans _les Sabots_; que
-_Sa voix_ est un poème plein de langueurs créoles; qu'on trouve
-des épigrammes turbulentes, et le plus paré des rêves mis en
-scène dans _le Masque blanc_; que _Bérénice_ frémit de tendresse,
-on l'a vu par la suite... Enfin confessons que Marie-Dorothée,
-marquise Gianelli, ne pouvait certes aimer nul homme qui fût plus
-digne d'elle--hélas! pas même moi, surtout pas moi!
-
-Allons plus loin, avouons tout: Stéphane Courrière ne fait pas
-seulement figure de poète national, voire mondial. On n'envie pas
-un poète, à la vérité; on soupire, des lèvres, on murmure avec une
-fausse extase: «Ah! Un Tel est aimé des dieux... En naissant, il
-reçut le don divin!...» Mais on s'en moque, au fond, du don divin.
-Si par contre on apprend qu'à n'en pas douter, cet Un Tel est un
-raffiné, d'une immense culture, qui lit le grec, qui disputerait
-avec M. Salomon Reinach touchant l'épigraphie latine, ou avec le
-professeur Gatti lui-même au sujet des fouilles palatines; si en
-même temps l'on voit que cet érudit a les ongles soignés, qu'il
-fait des mots, qu'il cause, et secoue sur ses précieux Elzévirs
-un mouchoir parfumé--eh! bien, n'est-ce pas intolérable, pour
-le coup? Les dieux nous accordent Virgile pour rival: mais non
-Pétrone!... J'ai bien haï ce Stéphane Courrière. Et ma haine
-n'avait rien de beau.
-
-Sa légende elle-même m'a fait souffrir. Cependant je la savais
-fausse presque en tous points: bientôt je n'ai plus ignoré que
-Stéphane Courrière ne possédât ni yacht splendide ancré dans la
-baie de Naples, ni villa royale à Frascati, ni palais prodigieux à
-Rome; j'ai constaté de mes yeux que deux laquais ne le suivaient
-pas en tous lieux, qu'il dormait la nuit, et veillait pendant le
-jour; qu'un orchestre de virtuoses ne jouait point en sourdine
-tant que duraient ses repas; qu'il ne dictait nullement ses vers
-au cours de ses promenades en automobile, et que chaque mois
-une maîtresse abandonnée ne venait aucunement se suicider sous
-son balcon... Tel était mon enfantillage, que cette dernière
-sottise surtout m'avait été pénible. La réputation de séducteur
-inévitable, qui précédait partout Stéphane Courrière, m'opprimait,
-m'offensait. Pourquoi? Parce que je n'étais qu'un homme, un
-homme grossier... Ou parce que là résidait, sans nul doute, un
-peu de l'empire exercé par le poète illustre et charmant sur
-Marie-Dorothée, que j'aimais.
-
-La marquise Gianelli ne cachait guère sa liaison, du reste. Aussi
-bien celle-ci était-elle publique, ou peu s'en fallait-il. Afin
-d'accueillir plus aisément l'une, très belle, et l'autre, très
-glorieux, tous deux d'un heureux effet dans les «Mondanités» des
-journaux, on affectait de ne remarquer que leur amitié ancienne et
-paisible, de maître à disciple, eût-on dit. Mais ni lui, ni elle,
-pourtant, ne se contraignaient fort. Le poète Stéphane parlait des
-femmes assez librement.
-
---Sans nos belles amies, me déclarait-il la première fois qu'il me
-vit, nous connaîtrions plus de pays, nous voyagerions davantage,
-nous mènerions la vie magnifique des aventuriers de mer et de
-terre, celle des anciens coureurs de routes, pilleurs d'îles ou
-gueux de forêts... Je me vois très bien l'escopette au poing. Mais
-on nous enchaîne devant la bûche de nos foyers: une fée nous y
-visite, ou c'est Cendrillon qui chante... Vous êtes heureux, vous,
-monsieur, qui vivez parmi les arbres: vous y suivez l'automne,
-l'hiver, les saisons. Dans ces coupes que vous avez préparées
-et soignées, comme un laboureur son champ, il doit vous sembler
-que le printemps naît, pour ainsi dire, sous vos doigts. C'est
-un métier que j'eusse adoré: faire jaillir les bourgeons, et
-ruisseler les feuilles!... Aimez-vous les pins et les cyprès? Ils
-forment la plus fine ciselure de l'Italie, la dernière coquetterie
-des monts romains et toscans, les suprêmes égratignures de
-l'orfèvre. Pourtant les peupliers dont vous avez la garde, là-bas,
-chez nous, frissonnent mieux au moindre vent, c'est certain...
-
-Stéphane Courrière s'exprimait avec une éloquence étonnamment
-aisée: l'on sentait que les mots ne lui manquaient jamais,
-arrivant au contraire en foule à ses lèvres, habitué qu'il était
-à les pourchasser, unir et désunir, à les faire manœuvrer comme
-des régiments bien entraînés, danser comme des corps de ballet,
-ou voltiger en vrais acrobates. Sa voix s'élevait, autoritaire
-et captieuse, l'une de ces voix qui ont accoutumé de résonner
-ordinairement seules, dans le silence agréable de toutes les
-autres qui se sont tues, une voix qui peut prendre son temps pour
-prononcer les mots à sa guise, qui s'atténuera s'il lui plaît,
-ou bien insistera sans ombre de gêne sur certaines paroles du
-vocabulaire noble ou «poétique»; ainsi eût parlé un roi parmi sa
-cour, si jamais roi eût témoigné, à ce point, d'intelligence, de
-littérature et d'esprit.
-
-Le poète se trouvait étendu très joliment dans un fauteuil,
-une jambe croisée par-dessus l'autre, agitant l'un de ses
-pieds chaussé d'un escarpin de cour. C'était le soir, dans un
-appartement du Grand Hôtel, où il accueillait quelques intimes. La
-marquise Gianelli m'avait, à la lettre, ordonné de venir: «Je veux
-absolument que vous le connaissiez. Je lui ai parlé de vous: il
-sera content de vous voir, et vous serez séduit, vous ne pourrez
-pas résister... Personne ne peut résister... Venez me prendre
-chez moi, monsieur Simonin, à dix heures.»
-
-Et en effet, le poète m'avait reçu en souriant: «Je sais, je
-sais... M. François Simonin soigne les bois, et il ne dédaigne
-même pas celui où errent les Muses. M. Simonin est un lettré, on
-m'a dit... Qu'il soit le bienvenu ici.»
-
-Puis il m'avait comme environné de phrases avenantes, flatteuses,
-il aimait à plaire évidemment, quel que fût le personnage
-infime dont il fallût gagner la sympathie. A cet instant encore
-il parlait pour moi seul, en dépit de ses autres hôtes. Et
-j'admirais, charmé autant que désespéré, non seulement son
-élocution délicieuse, pittoresque et fleurie, mais encore ses
-yeux spirituels et son visage rasé comme celui d'un causeur de la
-grande époque, l'un de ceux qui eussent disputé jadis ici même, à
-Rome, avec le président de Brosses. Stéphane Courrière grisonnait,
-mais il avait la silhouette fort jeune et le sourire fréquent.
-
---Peut-être, me dit-il, avez-vous lu l'_Hortulus_ symbolique de
-Conrad de Haimbourg? Ce brave homme nous a décrit le mystique
-langage des arbres. Seulement je m'y perds: à peine si, en
-réalité, je sais exactement ce qu'est un cèdre... Que n'ai-je,
-comme vous, monsieur Simonin, la connaissance de toutes les
-essences dont les vieux jardiniers composaient jadis un beau parc,
-ou ce qu'ils nommaient si joliment un jardin de propreté, par
-opposition au jardin fruitier, au jardin potager et au jardin à
-fleurs! Tenez, un désir me tient, c'est de voir une yeuse. Ah!
-qu'est-ce donc enfin que cet arbre au nom mystérieux, à la fois
-sombre et souple, perfide et bizarre
-
- ... _vitiosæ ilicis_,
-
-disait votre prédécesseur Virgile, forestier admirable. Comment
-est-ce fait, une yeuse? Voilà bien des années que je me le
-demande. Ne m'en montrerez-vous pas quelqu'une? Quoi?... Ce ne
-serait qu'un chêne-vert?... Hélas, je n'ai jamais aperçu non plus
-de chêne-vert, s'il faut tout avouer...»
-
-Cet homme-là m'étourdissait. Alors que, par courtoisie sans doute,
-il ne m'entretenait que de sylviculture--seul sujet où je me
-connusse bien, devait-il penser--je ne trouvais presque rien à
-lui répondre, tant je l'observais avidement, tant je remarquais
-ses mains mobiles, ses légers tics de physionomie, et jusqu'à ses
-gestes les plus furtifs. A peine si j'ai saisi l'occasion de lui
-adresser au moins quelques compliments tout professionnels sur la
-fameuse tirade des _Sabots_, au cours de laquelle il avait évoqué,
-avec un lyrisme abondant et splendide, tous les arbres français,
-dans le bois desquels furent taillées ces galoches immortelles
-qui conquirent le monde.
-
---«Je me suis documenté quand j'étais gamin, répliqua-t-il,
-en courant les buissons. Mais _les Sabots_, bah! je n'y songe
-plus. Ce fut une gaîté de jeunesse... Dans _Bérénice_, bientôt,
-j'essaierai de montrer un peu, au loin, les bosquets de notre
-Versailles. Cependant, monsieur Simonin, que sais-je si j'y
-parviendrai? Le plan de ma pièce n'est même pas encore fait: un
-plan s'écrit en prose, et la prose est difficile...»
-
-Le poète Stéphane Courrière, de l'Académie française, se renversa
-plus mollement encore dans son fauteuil, au risque de froisser
-sans remède son smoking exquis, et d'un ton véritablement accablé:
-
---«Du reste, _Bérénice_ ne verra sans doute jamais le jour: la
-marquise Gianelli m'empêche de travailler.»
-
-Stupéfait devant cette indiscrétion qui me parut alors cynique,
-j'allais détourner poliment la conversation, quand Marie-Dorothée,
-s'entendant nommer, s'avança vers nous:
-
---«Comment, cher ami, demanda-t-elle comme en chantant, je vous
-empêche, moi, de travailler?»
-
-Courrière sourit, et me répondit, sans s'adresser à la marquise:
-
---«Eh! oui, la marquise m'empêche: elle me promène, dans sa Rome!»
-
-Encore un peu, il eût soupiré: «Elle me sort, elle me montre, elle
-se fait gloire de moi...»
-
-Mais Marie-Dorothée ne s'est point troublée pour cette bagatelle:
-
---«C'est, répliqua-t-elle, que je suis si fière de votre amitié!»
-
-Or il en allait toujours ainsi: ni la marquise, ni Courrière ne
-dissimulaient davantage leur liaison bien connue. J'en demeurais
-aussi surpris que secrètement choqué, et même outragé, mon amour
-aidant! J'étais accoutumé à plus de pudeur et à quelque secret,
-chez nous, en France. D'autant qu'il y avait un marquis Giacomo
-Gianelli, colonel d'un régiment de bersagliers à Turin: il avait
-épousé naguère Marie-Dorothée, et en vivait aujourd'hui séparé,
-mais non divorcé toutefois. Aussi bien la fortune du singulier
-ménage n'était-elle point à lui, qui se contentait de sa solde,
-s'il en fallait croire la renommée.
-
-Que de trouble, que d'étrangetés! Mais dans cette Rome
-ensorceleuse et magique, où tout acquiert un goût plus puissant
-et quelque saveur inconnue dans le reste du monde, bientôt
-Marie-Dorothée de nouveau répandait autour d'elle grâce, musique,
-parfum, cependant que Stéphane Courrière se reprenait à
-étinceler, à lancer des phrases d'or et des paradoxes, à chatoyer,
-à mousser: et je ne tardais guère, grisé par ce scintillement et
-charmé par ces incantations, à me figurer que j'eusse abordé par
-fortune en certain pays plus lointain et plus riche que le mien,
-en une contrée voisine de celle où eurent lieu les Mille et une
-Nuits. Ainsi, jadis, quelque novice de Malte, arrivé tout droit de
-sa Normandie ou de son Poitou, touchait, émerveillé, les côtes de
-Chypre, du Prêtre-Jean, de Trébizonde, la rive du Grand-Turc et
-les palais d'Armide.
-
-
-
-
-Il n'y a pas d'être au monde dont je me sois plus méfié que de
-Marie-Dorothée.
-
-Je m'en suis méfié douloureusement, et presque méchamment, pendant
-plus de huit jours. Ce n'est rien, dira-t-on, que huit jours: et
-sans doute, au cours d'une vie paisible, une semaine est bientôt
-passée. Mais il faut songer que, malgré toute ma volonté, malgré
-toute ma résistance, j'aimais la marquise Gianelli au point de
-la guetter par les rues où je savais qu'elle dût passer, de la
-suivre, en me cachant, dans ses promenades. Or, pendant les
-journées et les nuits qu'illumine, assombrit ou nuance un jeune
-amour, alors qu'on s'est dit à soi-même, comme en jetant les
-cartes: «Eh bien! voilà, c'est fait: je l'aime. J'ai perdu...» on
-dévide millimètre par millimètre le fil de sa vie. J'ai passé par
-les émotions d'une année peut-être, en huit jours, tandis que je
-doutais de Marie-Dorothée.
-
-Pourquoi j'en doutais? Mais parce qu'elle était trop belle, en
-tous points, parce qu'elle avait lu trop de livres, parce qu'elle
-parlait trop bien, trop juste, parce qu'elle se montrait trop
-parfaitement émue devant une statue antique ou quelque lambeau du
-grand décor, là-bas, émue sans un demi-ton d'exagération ni de
-vulgarité; parce qu'elle témoignait d'une intelligence extrême,
-d'une noblesse d'âme humiliante, d'une indifférence irritante
-envers les mille et une mesquineries quotidiennes; parce qu'elle
-semblait née dans la pourpre enfin--et parce que j'étais Français
-de race pure, moi!
-
-Or vous obtiendrez bien d'un barbare qu'il s'incline avec un
-crédule respect devant certaines personnes d'élite. Les étrangers
-sont habitués à la tyrannie et à la superstition; ils admettent
-le règne souverain d'une femme exceptionnelle, s'ils ont une
-fois reconnu qu'elle est telle. Mais chez nous, il y a plus
-de turbulence. Nous sommes impertinents, nous classons nos
-compagnes, et notamment les plus jolies, dans la seconde partie
-de l'humanité, celle qui ne vaut pas la première, où nous nous
-plaçons par contre. Puis au lieu de nous émerveiller devant les
-miracles, nous commençons par en rire, afin de les combattre.
-Nous avons cette fierté, cette vivacité, cette humeur. Un vent de
-fronde passe toujours sur nous.
-
-Si bien qu'une femme très séduisante, très élégante, en même
-temps que douée d'un cerveau égal aux meilleurs des nôtres--oh!
-attention, voici qui dépasse le niveau convenu. Méfiance et
-raillerie. Que signifie ce coup d'État? Devons-nous reconnaître si
-vite le droit divin chez un être ordinaire, et plus qu'ordinaire,
-une femme, une créature pareille à tant d'autres qui, depuis des
-siècles innombrables, excitent notre tendresse méprisante? N'y
-a-t-il pas quelque cabotinage, quelque piperie, quelque faux or
-en tout son prestige?... Et nous nous protégeons, au hasard. Nos
-ironies s'en vont au-devant, en patrouille, et notre doute se pose
-en sentinelle. «Qui va là?» Le mot de passe, il faut toujours que
-ce soit: «Une petite femme». Sinon, nous voici prêts à la défense,
-c'est-à-dire la moquerie aux lèvres: attitude nationale, et
-d'ailleurs non sans grâce.
-
-Ainsi vécus-je pendant toute une semaine, auprès de
-Marie-Dorothée. A plusieurs reprises, j'allai lui rendre visite:
-elle me recevait volontiers en son étrange logis du Transtévère,
-mi-palais, mi-hôtel moderne, et plus que moderne. Un grand gars
-y veillait dans l'antichambre, une manière de suisse orné d'une
-lévite à boutons écussonnés, tel qu'il dut s'en trouver jadis aux
-portes de ces belles Romaines dont M. de Stendhal admirait l'âme
-naïve, non moins qu'orageuse. Mais c'était une petite femme de
-chambre mise selon le dernier goût, et parlant trois ou quatre
-langues avec l'accent «palace», qui venait dire si madame était
-visible. Le vestibule, imposant, s'ouvrait sur une galerie parée
-de fresques et supportée par des colonnes, que des _monsignori_
-et des officiers à tricornes eussent peuplée à souhait; pourtant
-celle-ci donnait passage vers un petit boudoir à tentures crème,
-à meubles ici de laque pourpre, là d'ébène, supportant des
-roses couleur d'ivoire, massées dans des coupes d'onyx, boudoir
-aujourd'hui classique et reproduit dans tout Paris, mais qui
-alors était une nouveauté devançant de beaucoup la mode. Dans
-telle chambre, rien que des lampes à huile et des bougies: un
-sanctuaire. A côté, par contre, une salle de bains ruisselante
-d'électricité, où l'eau chaude fusait de tous les points, pour peu
-qu'on y portât la main: le lavatory de Robert Houdin. Et partout,
-même contraste: 1810 et 1920.
-
-Marie-Dorothée portait chez elle des tuniques d'intérieur faites
-d'étoffes comme impalpables, indéfinissables, et qui semblaient
-plutôt peintes que tissées... Franchement, ce palais bizarre, ces
-robes exquises, mais exquises avec tant de préméditation, tout
-cela était-il pour rassurer un homme qui se méfie, qui se dit:
-«Voilà sans doute, voilà peut-être une comédienne, dont le talent
-est grand, et qui s'entend comme personne à sa mise en scène, mais
-enfin rien qu'une comédienne... Est-ce une femme seulement, cet
-être prestigieux? Cela vous a-t-il un cœur? Cela aime-t-il?»
-
-Avant que de sonner au seuil de la marquise Gianelli, la première
-fois que je m'y présentai, j'avais passé par les Antiques du
-Vatican. Je crus devoir lui en parler. Mais aux premiers mots:
-
---«Comment menez-vous votre vie, me demanda-t-elle, en
-France? Racontez-moi. Avez-vous beaucoup à travailler? A qui
-commandez-vous?... Si vous veillez sur de grands bois, ce doit
-être fatigant. Vous faites des tournées? Je suppose qu'on ne vous
-réveille pas la nuit?
-
---Et pourquoi la nuit?
-
---Mais je ne sais pas. Un homme très occupé, pour moi, c'est un
-homme qu'on éveille en sursaut, à minuit.
-
---Ma fonction n'est pas si terrible. J'ai mes tournées à
-accomplir, oui...
-
---En plein hiver?»
-
-Il me fallut lui donner cent détails, touchant les mois inconnus
-des citadins, les brumes de décembre, de janvier, les gelées, les
-premières feuilles, exposer l'état des routes dans la forêt de
-Lyons, où j'avais passé plus de six années, résumer mon humble
-carrière administrative, dire en quelle autre province j'avais
-séjourné, nommer Chantilly, où je venais d'être établi, décrire
-mes soucis quotidiens, ma maison, dénombrer mes parents, ma
-famille, apprécier mes amis:
-
---«J'en ai peu, fis-je.
-
---Mais pourquoi?
-
---Parce que je ne peux pas les retrouver. Ils doivent être quelque
-part, mais il ne m'est pas facile de les joindre. Mes anciens
-condisciples de Nancy, mes collègues, m'ennuient fort: des
-fonctionnaires, mi-ingénieurs, mi-régisseurs... Je ne vous dirai
-pas qu'ils manquent de conversation: ils n'en ont que trop. Quant
-aux lettrés, que j'aimerais connaître, comment les approcher? Ils
-me tiendraient pour un raseur. Vous savez ce qu'ils appellent
-«raseur»: c'est quiconque leur parle un peu attentivement, quand
-ce quiconque n'est pas, comme ils disent, de la partie... Ah! les
-«intellectuels», ainsi qu'on les nomme quand on les déteste, les
-«intellectuels» sont bien dédaigneux, bien sévères... Pour un
-modeste officier de l'État, dès qu'il a lu deux ou trois bouquins
-par-ci, par-là, les amis se cachent.
-
---Pourtant, il y a les femmes.
-
---Les femmes? Ce sont toujours des femmes, par conséquent allez
-donc les traiter en camarades! Elles vous répondent bien: «Oui,
-mon vieux...» en souriant très cordialement, mais leur sourire est
-joli, et elles le savent. Alors, adieu, la camarade!...
-
---Moi, je pourrais, cependant...
-
---Vous, madame!»
-
-Je la regardai. Elle était charmante, toute baignée de grâce.
-Nul doute qu'elle ne vît clairement mon amour, qui se trahissait
-malgré moi, par cent nuances de la voix et du regard, dont
-certainement je ne me sentais pas maître: elle venait donc de
-me répondre sans loyauté. Elle avait prononcé une phrase de
-coquetterie. Or, la coquetterie est un jeu: on ne se met point
-tout à coup à jouer, entre honnêtes gens, si l'on ne s'est prévenu
-auparavant, si l'on ne s'est adressé au moins un certain petit
-signal. Jouer ainsi, brusquement, équivaut à lâcher un calembour
-au plein milieu d'une conversation délicate. Voilà un vrai manque
-de tact, ou une espèce de brutalité, qui ne saura jamais me faire
-rire. J'étais fâché, piqué. Évidemment, Marie-Dorothée me tenait
-pour bien peu de chose: mais pourquoi, après tout? Son amant
-était un grand poète, soit. Néanmoins, me connaissant à peine,
-devait-elle, sans plus ample informé, me juger bon pour un pauvre
-petit jeu de coquetterie?
-
---«Madame, lui dis-je, je vous jure que je vous parle en toute
-confiance. J'éprouve pour vous une admiration profonde. Ne
-me traitez pas comme un enfant. Causons avec la plus entière
-simplicité, voulez-vous?»
-
-Propos saugrenu, presque grossier, et tellement fat! A peine
-venait-il de m'échapper, que j'en avais déjà honte. Mais loin de
-se montrer choquée, la marquise Gianelli, par un geste imprévu et
-tout spontané, me prit la main:
-
---«Et moi, vous ne savez pas comme je vous estime. J'ai aussi
-compris ce que vous valez. Soyez mon ami. Si, soyez-le...
-Regardez mes yeux: est-ce que je mens? Sont-ce là les yeux d'une
-trompeuse, ou d'une coquette? Venez me voir très souvent, tant
-que vous voudrez. Nous parlerons des choses qui nous intéressent.
-Apprenez-moi encore votre vie, comme tout à l'heure, dites-moi
-ce que vous faites, là-bas, à toute heure du jour... Apaisez
-ce regard noir et inquiet... Nous allons boire du porto, tous
-les deux... J'ai été un peu bébête: je vous demande pardon, mon
-camarade... Voulez-vous plutôt de l'asti? Oui, je sonne pour de
-l'asti: nous allons faire la fête!»
-
-Elle souriait, et son sourire illuminait tout! Et sa voix chantait
-de plus belle... Cependant, sa main longue, nerveuse et sèche
-avait, en quelque sorte, laissé comme un gant sur la mienne: et
-je n'osais bouger, craignant de rompre l'enchantement.
-
-Bientôt, levant sa coupe pleine:
-
---«A votre santé, fit-elle, mon camarade.»
-
-Je bus en riant, mais sans répondre.
-
---«Vous ne voulez pas, reprit-elle, m'appeler votre amie, votre
-camarade?
-
---Je voudrais. Seulement...
-
---Tenez, je vais vous donner une preuve de sans-façon: ainsi, vous
-ne douterez plus... Eh bien, sauvez-vous, filez!
-
---Parce que?
-
---Parce que M. Courrière va venir, qu'il doit, m'a-t-il dit,
-me lire une scène de _Bérénice_, et que s'il trouve un tiers,
-il boudera et ne lira rien... Allons, est-ce agir en toute
-cordialité, ça, oui ou non?...»
-
-Oui, parbleu, bien sûr!...
-
-Mais pour cette «cordialité» là, j'ai vraiment souhaité la mort de
-Marie-Dorothée--ou la mienne.
-
-
-
-
- «Cher Monsieur et Camarade,
-
-«Vous avez quitté mon logis, hier, d'un air presque fâché, en
-tout cas avec une physionomie bien contrainte. Vous en êtes-vous
-aperçu, vous avez presque claqué la porte. Pourquoi? Parce que je
-vous ai dit que M. Courrière souhaiterait sans doute d'être seul,
-afin de me lire ses vers.
-
-«Je ne veux pas croire à cette impatience, qui ne serait pas très
-facile à justifier. Venez me voir aujourd'hui, si vous ne vous
-sentez plus choqué. Si au contraire vous boudez, alors, à bientôt
-seulement, mais je le regretterai beaucoup.
-
- «MARIE-DOROTHÉE GIANELLI.»
-
-Tel fut le billet que je reçus, le matin qui suivit cette journée.
-Je le tins longuement entre mes doigts, je l'ai caressé: il
-vivait! L'écriture droite et nette ressemblait plutôt à celle
-d'un homme. Mais le papier charmant me parfumait la main, et les
-lèvres.
-
-J'ai réfléchi, je me suis dit: «Comme tu t'abuses bien toi-même!
-Tu n'es pourtant pas un étourdi, non plus qu'un écolier. Voilà
-une femme qui te traite exactement ainsi qu'un page qu'on renvoie
-dès qu'il gêne, ou comme un abbé du matin, reçu à la toilette
-pour entendre les nouvelles, en attendant le cavalier en titre.
-Tu n'es rien que ça, devant elle, et tu t'en rends compte. Quoi
-de plus naturel, d'ailleurs? Pourquoi serais-tu davantage? Et
-cependant tu demeures stupide et souriant, et ton cœur saute dans
-ta poitrine, parce qu'un mot de cette dame,--un mot assez bien
-tourné, assez clair et court, il est vrai--te parvient au réveil.
-Tu te rappelles surtout l'intérêt très marqué de ses yeux, son air
-de curiosité vraiment sincère, alors que tu lui racontais ta vie
-quotidienne en France, alors que tu lui décrivais ta famille et
-les soucis de ton emploi...»
-
-Eh! oui, je me flattais certainement en songeant que la sympathie
-seule, et non la pure courtoisie, avait poussé Marie-Dorothée
-à me poser tant de questions précises, ainsi qu'à écouter mes
-réponses, comme si elles lui eussent apporté quelque agrément
-ou quelque imprévu. Je me rappelais pourtant bien que Stéphane
-Courrière, lui aussi, m'avait parlé de mon métier, d'arbres, de
-coupes, de bûcherons, des forêts nues et menaçantes en hiver.
-C'était un principe de conversation sans doute, adopté par l'un
-et par l'autre, principe fort poli du reste, qui les poussait à
-entretenir autrui du sujet spécial où chacun en son genre pût
-s'étendre et briller... Mais justement, qu'il était donc aisé de
-comparer la distraction si négligente du poète écoutant à peine
-mes propos insignifiants, et la vivacité de Marie-Dorothée! «Et
-alors?... Et après cela?...» me disait celle-ci. Je trottais,
-là, sous son regard perçant, ou galopais à travers les bois
-solitaires, mon cheval pointait les oreilles au passage d'une
-biche, la hache frappait au loin contre un chêne. Elle m'avait vu,
-suivi, elle m'avait...
-
-Parbleu! elle se souciait bien que je fusse mort ou vivant, à
-cette heure! Néanmoins, durant un instant, nous avions, tout en
-bavardant, comme flotté côte à côte à la dérive, elle et moi, sur
-un beau fleuve aux bords lointains, mystérieux, un fleuve puissant
-et doux. Ne fût-ce qu'une minute, j'ai dû ne pas déplaire à cette
-femme merveilleuse, et placée si fort au-dessus de moi. Simple
-passant, inconnu, touriste, humble fonctionnaire, j'entendis
-pourtant la marquise Gianelli me demander:
-
---«Vous vous ennuyez souvent, peut-être, en compulsant vos plans
-et vos chiffres, en écrivant des rapports... En ces heures-là,
-vous n'êtes pas triste?»
-
-Et tout son visage, à ce moment, avait ajouté: «Je souhaite
-vivement que vous ne soyez pas triste...» Je l'ai vu, de mes yeux
-vu, je l'ai senti, je l'ai presque entendu.
-
-Bref, je tremblais de tendresse devant ce billet, que je relus
-cent fois. La journée me sembla cruelle. Vers six heures enfin,
-je courus au Transtévère. Le suisse du vestibule me mettait
-au supplice avec ses lenteurs et son cérémonial. Tandis qu'il
-achevait une longue phrase italienne, exprimant sa déférente
-incertitude touchant la présence de la signora au logis, une porte
-s'ouvrit tout à coup, et Stéphane Courrière apparut, la main
-tendue. Il était ravissant: figure gaie, heureuse, veston coupé
-à miracle, et le mouchoir hors de la poche, comme une fleur. Ce
-grison marquait vingt ans.
-
---«Ah! monsieur Simonin, s'écria-t-il, hâtez-vous, on vous
-attend... La marquise Gianelli est maussade. Moi, je n'ai pu la
-distraire. Allez lui faire votre cour. Comme jadis à la Place
-Royale, l'heure des ruelles a sonné: la carte du Tendre est
-dépliée. Mais les vieux galants comme moi la lisent mal: il y faut
-de jeunes yeux. Montez, montez vite!»
-
-Et il s'en fut, joyeux, gracieux, léger, cordialement dédaigneux,
-plein de la plus révoltante bienveillance.
-
---«Bonjour, mon camarade,» me dit Marie-Dorothée...
-
-Mais son ton démentait ses paroles: elle n'avait nulle envie de
-plaisanter, ni de jouer à l'amitié brusquée, comme la veille.
-
---«Vous avez un ennui, lui demandai-je, une tristesse?
-
---Ah! cela s'aperçoit donc à ce point?
-
---C'est que je vous regarde bien, madame. Vous avez des
-yeux changeants: tantôt on les voit très clairs, couleur
-d'aigue-marine; tantôt ils foncent, sous vos sourcils, et vont
-jusqu'au bleu sombre, jusqu'au gris «dreadnought». Aujourd'hui,
-ils m'apparaissent de cette terrible nuance-là.
-
---Ce n'est pas sans raison.»
-
-Je ne me suis jamais connu fort timide. Pourtant cette étrangère,
-cette magicienne me causait une appréhension telle, que je n'osais
-même pas lui dire: «Qu'y a-t-il? Que vous a-t-on fait? Parlez-moi.
-Je vous aime avec une sorte de fureur, et jusqu'à l'extase. Vous
-ne le voyez donc pas? Personne au monde ne pourra vous consoler,
-ni vous écouter aussi dévotement que moi, compatir à la moindre de
-vos peines...»
-
-Pas un seul mot de ces phrases ne sortit de mes lèvres: j'étais
-bien trop ému! Et cependant Marie-Dorothée, à mon inexprimable
-stupeur, me dit très doucement, sur un ton de bonté, presque de
-tendresse:
-
---«Je sais, oui, je le sais bien...
-
---Comment, vous savez... Mais quoi donc?... Vous savez que je
-vous...
-
---Chut!... Ne le dites pas. Vous me le direz plus tard, si vous
-n'avez pas changé, oui, plus tard, quand vous me connaîtrez mieux.
-Attendez. Aujourd'hui, voyez-vous, ce serait un aveu hâtif, un
-aveu volé. Et puis il nous gênerait tous deux par la suite. Je ne
-pourrais plus vous voir aussi souvent, ni sans arrière-pensée...
-Ne le dites pas. Ne dites rien...»
-
-Mais j'étais déjà debout, je voulais partir sur-le-champ!
-
---«Non, restez, supplia-t-elle... Restez même plus longtemps à
-Rome que vous ne deviez le faire. Je vous conjure de rester...
-
---Pour être malheureux sans espoir, pour contempler le bonheur
-d'un autre? Pour me taire durement, maintenant que vous savez...
-Non, c'est au-dessus de mes forces. Adieu, madame.
-
---Pas ce ton-là, pas cette voix... Dites: Mon amie... Si,
-dites-le, essayez, c'est la seconde fois que je vous le demande.
-J'ai besoin d'un ami et d'un frère, un frère un peu incestueux,
-là, c'est entendu... Mais qu'y a-t-il?»
-
-Il y avait que, malgré moi, je la croyais le génie, la fée du
-mensonge, le Mensonge même incarné! Or, je contemplais avidement
-ses yeux à présent éclaircis, pareils à de l'eau absolument nette:
-sans nul doute possible, elle disait la vérité pure, en cet
-instant. Oui, elle devait la dire...
-
-D'une voix encore un peu troublée, mais gentille, elle ajouta en
-souriant à demi:
-
---«Asseyez-vous là paisiblement, mon confident difficile, et
-causons. Je vois qu'il faut vous donner des gages de confiance,
-sinon vous vous méfierez sans cesse. Oh! mais vous n'êtes pas
-commode... Eh bien, je vais vous raconter des choses, comme
-si je me parlais à moi-même. Je vais vous livrer mes secrets.
-Sentez-vous bien, au moins, que cela me fait plaisir?»
-
-Je tombai sur sa main, plutôt que je ne la pris, et la baisai avec
-un respect inquiet et une sorte de transport, un mélange inouï de
-remords et d'amour! Aussi bien ne m'a-t-elle pas repoussé, comme
-si c'eût été tout naturel.
-
-Après quoi, elle retira cette main, dont elle eut bientôt besoin
-pour faire des gestes, tant son récit, déjà, l'intéressait,
-l'emportait!... De qui m'eût-elle parlé, sinon de Stéphane
-Courrière?
-
-Elle me narra par le menu, non sans une franchise infiniment
-modeste et touchante, comment elle l'avait connu, puis presque
-aussitôt aimé à en mourir. Un soir, après le succès assez orageux
-et discuté du _Masque blanc_, on avait annoncé dans un salon de
-Paris où elle se trouvait: «M. Stéphane Courrière». Elle pensait
-voir une sorte de poète pour dames, sur la foi des portraits
-publiés à chaque instant. Ce fut un joli causeur, très éloquent et
-fort gai, qui entra. Il ne tarda guère à remarquer Marie-Dorothée,
-se fit présenter:
-
---«Vous ressemblez trait pour trait, madame, au jeune Bonaparte,
-celui que M. de Chateaubriand voulait bien admirer. Qui ne
-croirait à quelque ressemblance de famille?
-
---Mon père, monsieur, fut l'un des petits-neveux du maréchal
-Rimbourg, prince de La Canée, et il s'est trouvé que ma grand'mère
-paternelle nommait pour ancêtre une Bonaparte, avouée seulement,
-il est vrai.
-
---Le sang des Napoléonides a fleuri autrefois dans cette orchidée
-des îles, la divine Borghèse. Voici donc qu'il nous a maintenant
-donné un iris impérial, et c'est vous.»
-
-Longtemps, le poète avait déployé pour Marie-Dorothée toutes les
-caresses de ses paroles souriantes et variées. Il avait prétendu
-séduire aussi le commandant Gianelli, présent à cette soirée: il
-lui avait parlé d'Annibal.
-
---«M. Courrière est un original, avait déclaré ensuite
-l'officier: mais il méprise notre art militaire.»
-
-Puis l'amour avait magnifiquement suivi sa route. Faisant fi
-de toute entrave, prête à rompre avec le monde entier, s'il le
-fallait, Marie-Dorothée s'était dévouée, livrée, liée comme une
-reine vaincue derrière le char triomphal du poète, tramée en
-esclave sur ses pas, sur sa trace.
-
---«Je l'ai passionnément, furieusement aimé, me dit-elle. Je
-l'aime encore. Je suis heureuse de vivre en un temps qui a produit
-Stéphane Courrière. Il m'a trompée vingt fois, délaissée et
-bafouée... oui, bafouée! Peut-être m'eût-il livrée en spectacle,
-au besoin... Mais je lui pardonne, parce qu'il m'a montré la
-Beauté, et que chaque jour il la fait jaillir des moindres
-choses. Je servirai toujours, si je le puis, son œuvre et sa
-renommée... Pourtant je souffre comme la dernière des mendiantes
-auprès de lui. Je ne compte pour rien à ses yeux. Il estime
-que tout dévouement lui est dû. Il n'est qu'un tyran ivre de
-courtisaneries, et qu'un monstre de vanité...
-
---Mon amie, ma pauvre amie...
-
---Oui, pauvre!... Qu'un jour je vienne à le gêner en quoi que ce
-soit, et il me jettera là, ainsi qu'un fruit gâté... Je ne suis
-pas heureuse, François, et j'ai besoin que quelqu'un m'aime,
-allez!... Tout le monde s'écarte, tout le monde veut me laisser
-seule dans l'univers avec lui, croirait-on... Mais pas vous,
-dites, pas vous?»
-
-Je m'étais levé, bouleversé, défaillant presque de pitié. Sans
-même y penser, je pris dans mes bras Marie-Dorothée qui pleurait.
-Je n'ai pas effleuré de mes lèvres un seul de ses cheveux.
-Tout autant qu'elle sanglotait, mon cœur vacillait, la tête me
-tournait: c'est qu'elle m'avait par mégarde appelé de mon nom tout
-court, «François»... Je frissonne en évoquant cette minute-là.
-
-
-
-
-Je n'entendais ni ne voyais, en quittant le palais du Transtévère.
-J'allais, ivre d'émotion, et comme fou de surprise. Je marchais
-droit devant moi dans la rue, et m'arrêtai n'importe où pour dîner.
-
-Mais enfin, pourquoi, pourquoi?... Qu'étais-je, en somme,
-devant la divine marquise Gianelli? Comment me jugeait-elle
-exactement, moi qui l'avais vue passer une fois, voilà plus de
-dix ans, dans une sorte de rêve, et qui depuis lors n'avais
-plus jamais rien imaginé d'aussi parfait? Est-ce qu'elle avait
-senti cela? Oui, sans doute. Si fine, elle devinait la parole
-qu'on réprime, le sentiment dont on se défend; elle lisait le
-regard d'autrui. Cachiez-vous un secret? Elle y touchait avec de
-mystérieuses antennes... Ah! je l'aimais au point que les larmes
-m'en vinssent aux yeux, sans autre cause. J'aurais voulu l'avoir
-toujours connue, avoir joué avec elle toute enfant, l'entendre
-familièrement en son logis, la surprendre au matin, le visage
-en désordre et les cheveux dénoués... Et que dis-je? non pas la
-surprendre, mais me trouver là, pâlir d'aise en l'approchant à
-toute minute, en avoir le droit!
-
-Amie intime et compagne d'un poète chargé de gloire, le plus
-séduisant, quoique le plus ingrat aussi de tous les hommes, elle
-m'avait cependant fait l'honneur, elle m'avait causé le plaisir
-vertigineux de se pencher vers moi, et de m'appeler, pauvre
-passant que j'étais! Marie-Dorothée Rimbourg...
-
-Ici, un aveu. Je le dois. J'aimerais pouvoir affirmer que nulle
-trace de vanité ne m'effleura, mais j'entends la plus chétive de
-toutes, la plus mesquine... Je me suis juré de dire la vérité: il
-m'en coûte... Enfin, voici: Marie-Dorothée, marquise Gianelli,
-c'était un nom, un titre gracieux; mais les noms séduisants
-foisonnent en Italie, et le marquisat y est une parure pour les
-jolies femmes, on n'y songe guère. On dit: «le chevalier Un
-Tel», «la comtesse, la marquise Une Telle», de même que l'on
-dirait: «l'aimable signore», «la charmante, la délicieuse signora
-X.». Rien de plus. A peine m'en étais-je aperçu... En revanche,
-Marie-Dorothée, née Rimbourg, arrière-petite-nièce du maréchal
-Rimbourg, Marie-Dorothée, image miraculeuse de Bonaparte au siège
-de Toulon, et fleur perdue, fleur imprévue de l'arbre impérial,
-Marie-Dorothée Napoléonide enfin, si peu que ce fût!... Je
-voudrais croire qu'un reflet de chamarrure ou qu'un écho lointain
-de fanfare ne m'eussent pas un instant ébloui et charmé.
-
-L'Empereur!... A chacun sa religion: la mienne est parmi les
-hommes! Ces mots seuls: L'Empereur, le grand Empire français,
-m'étreignent le cœur, et tout mon être tremble de stupeur si
-j'imagine seulement le Héros chevauchant, les sourcils joints et
-le geste irrésistible. Toutefois n'allons pas plus loin: mort
-le dieu, l'émotion s'arrête, à moins de déraison, qui me fâche
-tant chez autrui. D'où vient alors ce trouble secret dont je me
-trouvai brusquement saisi, et je dirais pincé au cœur, lorsque
-Marie-Dorothée m'apprit par hasard qu'une goutte du sang Bonaparte
-lui courait dans les veines? Je ne l'en aimai point davantage,
-certes. Pourtant je me suis répété tout bas: «L'Empereur!...» Et
-j'éprouvais, cette fois, moins de piété que de satisfaction. Y
-aura-t-il un snob pour me lancer la première pierre?
-
-Quoi qu'il en fût, j'achevai de dîner avec une hâte fébrile, et me
-remis en route, mais non plus à l'aventure maintenant. Je savais
-où trouver le soir Fernand Luzot. Depuis un an que ce bon garçon
-habitait Rome, il avait contracté envers la solitude une haine
-d'autant plus vive que les jeunes Romaines lui semblaient plus
-aimables. Il rendait chaque soir visite à l'une d'elles, dont il
-était épris. Elle se nommait Battistina, couturière.
-
---«Nue, déclarait Luzot, c'est une déesse!»
-
-Et de fait, le geste au moins et la démarche de Battistina avaient
-de la noblesse. Démarche d'autant plus olympienne que nul soulier
-n'en corrompait le rythme ni la langueur, Battistina traînant le
-plus souvent de tristes savates. Geste imposant aussi, bien qu'il
-brandît parfois les pincettes, non sans d'horribles imprécations.
-Un grand sujet de dispute entre le peintre et son amie avait
-trait aux bains: elle prétendait n'en pas prendre, il voulait l'y
-contraindre, cela causait d'affreuses bagarres, et enseignait à
-Luzot de belles injures en italien.
-
-Néanmoins, ce soir-là, une paix charmante régnait en leur logis.
-Une humble petite lampe y luttait mal contre le clair de lune
-éblouissant, versé à flots par la fenêtre ouverte. Comme par les
-plus douces soirées d'été, on entendait passer un peuple heureux
-en bas, dans la rue. Battistina et son ami mangeaient en souriant
-des raisins secs, et buvaient une innocente bouteille de capri.
-
---«Bah! fit Luzot, quel bon vent vous amène? Donne un verre,
-Battistina. Monsieur que tu vois est Français: mais il parle
-italien mieux que moi.
-
---Ce n'est pas difficile.
-
---Voyez l'impolie!... Est-ce que je t'ai demandé ton avis? Est-ce
-que je me mêle de juger en fait de robes, moi? Garde donc tes
-sornettes, ravaudeuse...»
-
-Et déjà les yeux leur sortaient de la tête, selon la coutume; mais
-je coupai court au tapage en questionnant Fernand Luzot dès les
-premières phrases.
-
---«La marquise Gianelli? me répondit-il. Elle vous inquiète, à ce
-que je vois? Mais vous savez, rien à faire: elle est folle de son
-poète.»
-
-Battistina ne comprenait pas le français. Ayant néanmoins entendu
-les mots «marquise Gianelli», elle s'écria:
-
---«C'est la maîtresse du signor Courrière! Tout le monde le sait.
-Du reste, elle se coiffe mal: elle a l'air d'une noyée.
-
---Et toi tu ressembles à une vraie sorcière, ma parole! repartit
-Luzot indigné. Qui t'interroge? Regarde tes mèches de gypsie!...
-
---Je dîne demain, fis-je, chez Mme Gianelli.
-
---Vous m'y verrez.
-
---Connaissez-vous le colonel, mon cher Luzot?
-
---Le colonel Gianelli?... Faites-en votre deuil, il ne sera
-sûrement pas du dîner. Je ne l'ai jamais vu, quant à moi. Mais
-il y a un portrait en grand uniforme, à l'hôtel du Transtévère,
-dans un petit fumoir où personne ne va: c'est un gaillard maigre
-et blond, à courte moustache. Très Italien du Nord: l'air froid,
-volontairement froid, autant qu'il y paraisse sur cette horrible
-croûte. Il s'est bien conduit...
-
---Des campagnes?
-
---Il s'est bien conduit dans son ménage. Il a été très discret,
-et très digne. Il est vrai qu'il n'y avait pas d'enfants: d'autre
-part, sa femme tenait tout l'argent de la communauté. Quand il a
-constaté le règne du poète, il est parti, et maintenant, il vit
-modestement de sa solde à Turin. D'autres auraient provoqué le
-séducteur, causé du bruit et des scandales: cette Battistina,
-tenez, par exemple.
-
---Qu'est-ce que tu dis?
-
---Je dis que tu ferais peur au diable, vaurienne!... Viens
-m'embrasser.
-
---Tu n'as pas tes dames de la société, pour ça?»
-
-Au bout d'un instant, je revins à mon sujet:
-
---«Vous saviez, Luzot, que Mme Gianelli fût une Rimbourg!
-
---Famille du prince de La Canée, famille plus qu'impériale, mon
-cher, impériale par choix. La Du Barry était plus vraiment royale,
-ayant été choisie par le roi en personne, que la reine de France,
-élue par les ministres. Mais pas de potins.
-
---La Du Barry ne s'en froissera pas.»
-
-Et j'ajoutai à tout hasard, pour savoir:
-
---«Ni les aïeux de Mme Gianelli.
-
---Oh! ses aïeux... Il ne s'agit que de sa grand'mère, qui naquit
-d'une façon bien romanesque, paraît-il, dans les anciens États du
-Pape, à Tivoli.»
-
-Sur quoi, le peintre m'apprit en effet comment l'une des plus
-proches parentes de l'Empereur eût pu dire avec précision sans
-doute quel jour et à quelle heure était venue au monde, de père
-putatif et de mère inconnue, la petite Adélaïde-Clémence-Pauline,
-qui, plus tard, devint l'épouse légitime et grandement dotée de
-Tiberge Rimbourg, grand-père de Marie-Dorothée.
-
-Fernand Luzot, songeant--déjà--à de futures commandes et à des
-portraits bien payés, connaissait à merveille le répertoire
-mondain de Rome: il put donc me donner aussi force détails
-touchant les ascendants immédiats de la marquise Gianelli. Son
-père avait fait dans la banque une puissante fortune. Vers 1895
-il était mort, laissant d'abord un fils établi en Russie, puis
-Marie-Dorothée âgée de quinze ans, et sa veuve Sophie Rimbourg,
-née Doneff, étrange idole slave chargée de bijoux, ancienne
-cantatrice. Sophie Doneff avait promené sa fille dans l'Europe
-entière: enfin, l'ayant mariée au marquis Gianelli, cette vieille
-dame imposante et un peu toquée s'en était allée abriter ses
-cheveux blancs auprès de son fils aîné Serge Rimbourg, qui
-vivait patriarcalement en Crimée, au milieu d'une demi-douzaine
-d'enfants. Un autre frère était mort tout jeune, et Marie-Dorothée
-détestait Serge, beaucoup plus âgé qu'elle: celui-ci le lui
-rendait bien.
-
---«Mais, dit Luzot, rien de tout cela n'est un mystère. Mme
-Gianelli aime à parler des siens. Elle vous racontera sa famille,
-quand vous voudrez.»
-
-Battistina, cependant, ne se tenait pas de dépit à force
-d'entendre ainsi ce nom de Gianelli passer et repasser dans notre
-entretien. Tout à coup, changeant de ton et de visage, elle
-s'approcha de nous:
-
---«La signora est riche, fit-elle d'une voix flatteuse. Elle
-possède des vingtaines de robes. Si toutefois elle a besoin d'une
-personne qui taille, coud, raccommode, je suis là, je viendrai
-bien au Transtévère...»
-
-Ne pouvant lutter, la sage Battistina recherchait l'alliance:
-diplomatie classique. Les grands cabinets de l'Europe n'en ont
-point d'autre. Cette simple fille pensait comme naguère M. Crispi.
-
-Quand je me retrouvai dans la nuit éblouissante de lune, je
-m'accusai désespérément: qu'avais-je besoin d'aller ainsi parler
-si librement de Marie-Dorothée devant le peintre et cette fille?
-Je croyais, la porte fermée, les entendre rire.
-
---«Le pauvre signore!» goguenardait grossièrement Battistina, sans
-doute.
-
-Mais quoi! Longeant le mur d'un jardin, je demeurai longuement
-pour écouter un rossignol qui s'égosillait, caché dans un cyprès.
-Était-il discret, celui-là? Au contraire, l'ingénu chantait ses
-amours à tue-tête, les criait jusqu'au ciel: et Rome tout entière
-se taisait, Rome sa complice. Et rien ne me parut plus harmonieux
-ni plus raisonnable.
-
-
-
-
-On servit des truffes entourées de lardons, et si grosses qu'on
-les eût prises pour des cailles.
-
---«J'aurais préféré, dit Marie-Dorothée, vous offrir de vrais
-oiseaux, tirés dans la campagne romaine. Il y en a des milliers,
-du côté de la mer, et qui sont excellents.
-
---Je les ai chassés, il y a cinq ou six ans, durant toute une
-saison, avec mon ami Cyril Durnham, s'écria Maurice Chennevière.
-Nous habitions une espèce de ferme, d'où l'on entendait les
-vagues, par le mauvais temps. Autrement, il n'y avait que des
-mouches, et de sales mouches. Le soir, nous dormions sous des
-moustiquaires. Cyril avait envoyé un antique porto et du brandy
-dans cette ferme: mais il fallait les défendre presque à coups de
-carabine contre le fermier.»
-
-Le nombre d'aventures par lesquelles avait passé l'élégant Maurice
-Chennevière était prodigieux. L'on ne comprenait pas comment un
-homme d'apparence aussi jeune pouvait avoir déjà tant vécu, si
-dangereusement, et dans tant de pays divers. Il avait fréquenté
-des lords et des rajahs, des boïards et des caciques, des émirs
-et des grands d'Espagne tombés dans la misère, des tyrans nègres
-et des princes albanais en révolte, le roi des cow-boys et la
-reine des gitanes. Il avait surtout beaucoup connu Gustave Aymard
-et Jules Verne. D'ailleurs une partie de ses voyages se trouvait
-réelle, et il contait comme personne, imitant avec grâce le bruit
-du vent sur la pampa, le mouvement de l'aigle qui plane, le geste
-du gaucho braquant son revolver, l'effroi du malheureux surpris
-par l'orage au désert. Un vrai compagnon d'Ulysse. Stéphane
-Courrière l'aimait extrêmement.
-
-Outre ces deux convives, il y avait à dîner chez la marquise
-Gianelli le jeune peintre Fernand Luzot, M. le professeur Gatti
-et sa femme, M. et Mme Napier, de passage à Rome, la comtesse
-Alessandri, le député Fata et moi-même. Le professeur Gatti était
-placé en face de la maîtresse de maison, Stéphane Courrière et
-l'imbécile Napier à la droite et à la gauche de celle-ci. Fernand
-Luzot occupait l'un des bouts de la table, et je me trouvais à
-l'autre, à côté de la terrible Mme Napier.
-
-M. Alphonse Napier, sénateur de l'Oise, avait été ministre de
-l'Agriculture, une fois dans sa vie, et il était tombé en même
-temps que le cabinet éphémère dont il faisait partie, sans que
-l'on n'eût plus jamais fait appel, depuis lors, à sa suffisance
-ni à son incroyable naïveté. La perte de ce portefeuille le
-remplissait d'une rancœur inguérissable, et Isabelle Napier, son
-épouse, cuvait de son côté une haine universelle et multiforme.
-C'était un couple atroce: mais ils recevaient tout Paris, étant
-fort riches et dépourvus d'enfants, contrairement à l'excellente
-comtesse Alessandri qui, pauvre, et mère de cinq filles,
-d'ailleurs triomphalement mariées, voyait toute la société de Rome
-défiler dans son salon exigu, chaque semaine. Les détestables
-dîners de la comtesse Alessandri étaient fort courus, tant
-celle-ci s'agitait, écrivait, téléphonait, explorait tous les
-hôtels, avec un sourire sans cesse épanoui sur sa grosse bonne
-figure. Pas une vedette ne débarquait à Rome, sans que la comtesse
-Alessandri ne fît l'impossible pour l'avoir à dîner: et l'on
-allait chez elle par curiosité, afin de voir entrer les étrangers.
-
-Faut-il ajouter que Mme Napier s'estimait très déplacée chez une
-personne aussi aventureuse que la marquise Gianelli, dans la même
-salle à manger que cette Alessandri, si bruyante, à son avis, si
-commune, que ce Gatti, un vrai rustre, disait-elle, terrorisant
-sa pauvre femme, que ce polichinelle de Courrière, que ce ridicule
-petit Fata, et autres fantoches? Toutefois le sénateur éprouvait
-une terreur maladive des journaux, et ménageait le poète Stéphane,
-par crainte de déplaire à son frère Adolphe Courrière, directeur
-tout-puissant de _la Journée_.
-
-Ce fut encore Fernand Luzot à qui je dus, par la suite,
-cette belle documentation. Un étrange et tout nouveau Luzot
-paraissait dans le monde: autant, chez Battistina, je l'avais vu
-débraillé, en manches de chemise et sablant le capri, autant,
-chez Marie-Dorothée, il m'apparut poli, poncé, un peu froid,
-l'air anglo-saxon. Cet homme-là sera riche à trente ans, décoré
-aussitôt, et membre de l'Institut sans plus attendre. Nul autre
-que lui ne peindra officiellement un jour le président de la
-République: et sa paroisse, à Paris, sera tout près du Bois.
-
---«Ne dit-on pas déjà que ce jeune homme a du talent? me demanda
-Mme Napier en déplissant ses lèvres étroitement serrées.
-
---Madame, il fera peut-être un jour votre portrait.
-
---Non, je ne suis pas bon modèle: j'aurais trop peur de m'ennuyer
-pendant les poses.»
-
-Cependant un précieux vin de Bourgogne paraissait sur la table,
-et le maître d'hôtel, portant sa bouteille comme un enfant dans
-son berceau d'osier, murmurait tendrement à l'oreille de chacun:
-«Chambertin?» Ce qui, prononcé à l'italienne, devenait presque
-inquiétant. Le député Fata refusa ce breuvage inconnu.
-
---«Vous avez tort, dit Stéphane Courrière, vous avez grand tort,
-monsieur Fata, de mépriser la noblesse. En qualité de démocrate
-ardent, vous devriez y être sensible, pourtant. Ainsi le veut
-la tradition de tout bon gouvernement populaire: l'aristocratie
-en est exclue, mais on l'y vénère d'autant plus. En cette
-bouteille que l'on vous présente, il y a trente ans de noblesse
-individuelle, héroïquement gagnée à endurer l'exil au fond d'une
-triste cave, et combien de générations d'aïeux bourguignons,
-combien de quartiers!...»
-
-Le petit député Fata comprit à ces mots qu'il s'agissait d'un
-bourgogne illustre. Il eut honte de cette ignorance, mais déjà, en
-orateur habile, il trouvait la parade, et, prêt à la polémique, il
-combattait.
-
---«Mon cher maître, fit-il doucement de sa voix la plus captieuse,
-vous jetez sur toutes choses les couleurs variées de la poésie.
-Cependant un simple soldat politique, comme moi, ne voit pas si
-loin: je me suis seulement juré--c'est un vœu, bête comme un
-vœu!--de ne jamais boire une goutte d'un vin étranger, sauf ceux
-que l'on récolterait à Trieste, à Nice, en Corse et en Tunisie,
-quoique ceux-là ne vaillent rien, si même il y en a!... Affaire
-électorale, vous comprenez, service commandé.
-
---Ah! quelle espièglerie!» s'écria la bonne comtesse Alessandri,
-vaguement inquiète.
-
-M. Napier, toutefois, haïssait le chauvinisme, ayant fait toute
-sa carrière dans l'horreur du sabre et l'effroi des batailles. En
-même temps, il crut devoir défendre le pays qu'il représentait
-officiellement, pour ainsi dire, contre les propos impertinents
-de ce petit députaillon des Pouilles, annexant ainsi d'un seul
-coup, avec Trieste, nos Alpes-Maritimes, notre Corse et les terres
-beylicales. Il procéda par voie d'allusion.
-
---«Cher monsieur, fit-il, les vendanges seront surtout bonnes à
-Trieste, il me semble.»
-
-La comtesse Alessandri poussa des cris:
-
---«Ah! charmant! le mot est un régal!
-
---Il n'est pas absolument urgent, déclara le professeur Gatti, de
-reprendre Trieste tout de suite. Nos pères ne sont jadis arrivés
-à tenir le monde qu'en s'appliquant successivement à une seule
-chose à la fois, et en l'accomplissant à merveille. L'Italie a
-hérité de l'antique Rome un sol plein de merveilles: il convient
-d'abord de les en tirer jusqu'au dernier caillou, et de terminer
-notamment les fouilles palatines. Après il sera temps de songer
-aux conquêtes. Je parle ainsi en bon bourgeois, qui fait d'abord
-valoir son bien, avant que d'en acheter d'autres. Mais les
-jeunes gens sont extraordinaires: ils ne songent qu'à porter des
-uniformes.
-
---Il vous en faudrait un, Gatti.
-
---Je n'en suis point dépourvu, madame, et me mets en tenue pour
-aller au Quirinal. Pourtant le roi se moque de moi, dès qu'il me
-voit ainsi. Il dit que j'ai l'air d'un vieux major allemand.
-
---C'est ridicule», décréta Mme Napier.
-
-Au fait, qu'est-ce donc qui était ridicule? Les uniformes civils,
-le jugement du roi, ou les vieux majors prussiens? Mme Napier ne
-savait trop: mais que ce fût ridicule, à tout hasard, au juger,
-point de doute!
-
---«J'ai vu de ces vieux majors à Hambourg, dit Maurice
-Chennevière. L'un de mes amis, qui commandait la place, là-bas,
-m'a fait dîner avec plusieurs de ces guerriers. Ils étaient
-trapus, robustes, congestionnés, barbus et magnifiques.
-
---Comme l'Hercule ivre du musée de Parme, ajouta Fernand Luzot.
-Burckhardt, dans son _Cicerone_, constate avec une charmante
-pudeur que l'Hercule ivre lui semble trahir--ce sont là ses
-propres mots--une force bien différente de celle qui accomplit
-les douze travaux. Tout de même il fera bon tirer sur cette
-truandaille, cet automne, dans les champs de Lorraine.»
-
-Fernand Luzot ne souhaitait pas si fort la guerre, mais il en
-parlait volontiers, ayant observé qu'une phrase énergique tient
-parfaitement lieu d'esprit: or, il aimait à briller. A chaque
-succès de conversation, le prix de ses toiles futures montait, il
-le croyait du moins.
-
-Par contre, le sénateur Napier tolérait avec peine ce douloureux
-sujet d'entretien. Il s'exclama, plein de pitié, que la violence
-avait fait son temps en Europe, et que l'Allemagne allait
-incessamment s'entendre avec la France:
-
---«Et tant mieux, conclut le prophète, car nous ne faisons plus
-d'enfants. Notre armée fond chaque année. Il n'y aura bientôt
-plus dans les régiments que les officiers, quatre hommes et la
-cantinière.
-
---Ils s'arrangeront! fit gaîment le député des Pouilles.
-D'ailleurs la qualité seule importe: chaque peuple devrait
-surveiller étroitement son élevage national, et avoir l'œil sur
-les bambins. Votre Société d'Encouragement pour l'amélioration
-de la race chevaline, en France, est admirable. Vous êtes bien
-ingrats de n'avoir pas encore élevé quelque statue à ce fameux
-lord Seymour qui la fonda. Il faudrait, à Paris, à Rome, à Madrid,
-partout, des Sociétés analogues pour l'amélioration de la race
-humaine. Les hommes de pur sang seraient sélectionnés par les
-épreuves publiques, inscrits au _stud book_, et leurs produits
-élevés aux frais de l'État.
-
---Alors, adieu l'amour, pour les pauvres athlètes!
-
---On n'est pas beau pour s'amuser, madame!»
-
-Malingre et chétif, le député avait prononcé ces derniers mots
-avec une sorte de férocité; mais il la corrigea bien vite par un
-sourire:
-
---«Non plus que laid, hélas!»
-
-Néanmoins, le professeur Gatti discutait déjà sérieusement:
-
---«Avant votre lord Seymour, il y avait eu Lycurgue: il professait
-déjà les idées de M. Fata, et prétendait créer du pur sang,
-lui aussi. Et Lucien, pareillement, fut partisan des épreuves
-publiques: il prétendait, dans son _Anacharsis_, que, forcés de
-paraître nus aux yeux des «pelousards», si l'on peut parler ainsi,
-les athlètes avaient à cœur d'être aussi admirables que possible,
-et prenaient à l'envi les plus belles attitudes. On obtenait là
-des chefs de famille excellents, parbleu! Et même Aristote ne
-voulait pas que l'on admît les artisans comme citoyens, ni pères
-de citoyens, parce que leur métier sédentaire les empêchait de se
-développer à souhait. Voilà des éleveurs, au moins, voilà de bons
-sportsmen, ainsi que vous dites. On n'a rien inventé... Mais c'est
-une question de savoir si le meilleur modèle humain est celui du
-Méléagre, plus svelte et léger que trapu, ou celui du Doryphore,
-beaucoup plus robuste et plus lourd. Sur les frises du palais
-d'Auguste...
-
---Rien de plus affreux, grand Dieu, qu'un lutteur!» soupira la
-comtesse Alexandri. Pour cette bonne dame, un athlète ne pouvait
-ressembler à un marbre: c'était au contraire un vagabond obèse en
-maillot troué, qui faisait la quête autour d'un vieux tapis, après
-avoir soulevé des poids faux.
-
-Stéphane Courrière, tout en roulant dans le sucre des fraises de
-Chanaan, ne demeura point sans avis touchant l'élevage humain:
-
---«Tout dépend des mères, fit-il. Une Amazone, entendez une femme
-à épaules larges, à petits seins, aux hanches à peine accusées,
-genre «merveilleuse» du Directoire, va nous donner de bons joueurs
-de football. Une Diane, un peu moins solide, fera des cavaliers à
-fine taille, des lieutenants de Saumur. Une Aphrodite, à la fois
-gracile et potelée, du modèle aimé sous le Second Empire, produira
-des jeunes premiers pour le théâtre des Capucines ou l'Athénée.
-Ceux-ci seront plus appréciés sans doute...
-
---Non!...» répondit Marie-Dorothée.
-
-Or notez que, depuis le début de cette controverse, la marquise
-Gianelli n'avait soufflé mot: elle n'entendait même pas, eût-il
-semblé. Elle surveillait le service, observait si les roses,
-disposées en bouquets plats et en guirlandes sur la nappe, ne
-s'effeuillaient pas trop vite, si les fruits qui s'y entremêlaient
-avec art pourraient être aisément enlevés et offerts; si les vins
-et les plats passaient à souhait, si chacun était bien servi. Une
-bonne hôtesse se pique de tout voir, et prévoir... Et puis, voici
-que soudain elle répliquait dans la conversation, et avec quelle
-netteté, quelle compétence inattendue!
-
---«Non pas, fit-elle, les jeunes premiers que vous dites ne
-remporteront nullement un tel succès, du moins auprès des femmes
-qui savent regarder. Ce sont là, mon cher Courrière, des idées
-qui datent de Capoul: croyez-vous qu'elles durent toujours?
-Une artiste, une dilettante est plus difficile: il nous faut
-le modèle, pectoraux carrés, vaste poitrine, taille étroite,
-ventre plat et musclé, en forme de lyre. Force extrême et grande
-sveltesse, enfin. Puis la tête petite et les cheveux plantés bas:
-un Lysippe...»
-
-Stéphane Courrière se mit à rire, et ne cessa plus de décocher des
-méchancetés.
-
-Quant à moi, rentré le soir en ma chambre d'hôtel, je m'examinai
-dans la glace: mon visage dur n'était certes pas régulier, et ne
-pouvait séduire. Mais j'avais le crâne plus petit que vaste, les
-cheveux plantés non loin des sourcils, les muscles en relief, la
-taille... Eh! de l'assez bon Lysippe, mais oui... Marie-Dorothée
-discernait donc la ligne sous l'habit? C'était pour cela que je
-lui plaisais, à cette raffinée? Alors, elle m'avait en vérité
-jugé, ou plutôt mensuré, comme l'on fait d'une bête au marché? Je
-me rappelai, non sans plaisir, ce regard étrangement scrutateur
-et attentif que j'avais surpris jadis à Nancy, et plusieurs fois
-depuis, attaché sur ma personne...
-
-La fatuité d'un homme est prompte autant que sournoise.
-
-
-
-
-Combien j'aime les romans mondains! Non pas ceux que j'ai vus,
-mais ceux que composent d'habiles et charmants écrivains. Ce
-sont nos Amadis. Des bergers et des bergères s'y adorent dans
-l'oisiveté. L'auteur ne nous dit pas précisément: mes héros sont
-riches et ne font rien: il est bien trop adroit. Toutefois on
-devine que toute une foule de valets de chambre, d'intendants
-et de fournisseurs empressés gravite et bourdonne autour de ces
-personnages, qui ne se quittent qu'à leur heure, afin de se
-retrouver presque aussitôt, car leurs automobiles silencieuses
-ont vite fait de les déposer sur tous les points du XVIe
-arrondissement, et jusqu'au fond de nos plus lointaines provinces.
-
-Mais moi, j'écris ces pages pour dire la vérité, l'étrange et
-rugueuse vérité. Il y a une question d'argent. J'aimais avec
-passion Marie-Dorothée. Je l'aimais à la façon éperdue d'un petit
-commis de Quimper ou de Béthune dévorant des yeux, sur le mail,
-la diva en tournée... Je me sentais plus familier, toutefois,
-puisqu'elle me témoignait de la sympathie, et mieux, beaucoup
-mieux encore, de l'amitié, puisqu'elle daignait... Est-ce qu'elle
-n'avait pas indiqué, et même assez brutalement... non, un peu
-nettement, sans plus... ou plutôt non, avec cette désinvolture de
-reine, cette liberté d'esprit bien compréhensible... enfin est-ce
-qu'elle ne tolérait pas que je fusse très assidu auprès d'elle?
-Mais Courrière, l'odieux et délicieux arbitre des élégances
-choisies, le maître que servait Marie-Dorothée avec tant de
-ferveur? Certes, elle était à sa dévotion: pourtant elle avait
-un corps, elle voulait peut-être d'autres caresses, qui sait?...
-Seulement...
-
-Seulement mon mince carnet de chèques se trouvait épuisé. En
-outre, j'étais fonctionnaire. Une mission officielle m'avait
-d'abord conduit à Vallombrosa. J'avais gagné Rome ensuite, un peu
-en fraude. Une prolongation de congé m'avait permis de demeurer
-encore huit jours supplémentaires: mais c'en était fait des
-vacances, présentement. Il me fallait retourner à mes arbres, à
-mes forêts, à mes gardes. Cent affaires insignifiantes, néanmoins
-urgentes, me rappelaient: une montagne de papiers devait s'élever
-peu à peu sur mon bureau, mon atroce bureau, ma table de travail,
-et par là de torture. Car surveiller la vie puissante de mes
-bois, leur imposer l'hygiène et la discipline, nulle tâche
-ne me semblait plus douce ni plus auguste: mais correspondre
-avec des importuns, mais avoir à trancher toutes sortes de
-niais litiges!... Qu'y a-t-il au monde de plus pénible que
-l'âpreté maussade d'un paysan, d'un hobereau, sinon l'ombrageuse
-susceptibilité d'un scribe? Tout cela m'attendait là-bas, dans le
-Nord, dans mon pays: impossible de différer, maintenant.
-
---«Si, si fait, je dois absolument partir, dis-je à Marie-Dorothée.
-
---Vous ne viendrez même pas demain goûter dans les jardins de la
-villa d'Este? J'en ai la permission. L'on dresse une table dans ce
-grand bosquet à droite, vous savez? Les aiguières de cristal, les
-coupes, les fruits, le linge frais, imaginez cela qui se détache
-sur le feuillage sombre, c'est très joli.
-
---Certainement! Et encore vous ne dites pas tout. Vous ne dites
-pas que vous aurez fait auparavant quelque étonnante promenade
-en automobile à travers la campagne romaine, entre des aqueducs
-ruinés et des monuments écroulés parmi les herbes...»
-
-Le regard de Marie-Dorothée brilla de malice: elle avait compris
-aussitôt où j'en voulais venir, et elle modula véritablement ses
-réponses comme les versets d'une cantilène. Je pense qu'elle
-s'est bien jouée de moi durant un instant:
-
---«Oui, donc, mon cher, nous irons nous promener avant de goûter.
-Nous passerons par la villa d'Hadrien. Nous reverrons l'allée de
-cyprès, le bizarre jardin sauvage...
-
---La vallée de Tempé...
-
---Nous nous assiérons à Canope, au beau milieu des folles
-avoines...
-
---Et vos invités ajouteront à la saveur du paysage par leurs
-propos à la fois érudits et ingénieux... Car c'est ainsi qu'on
-goûte l'Italie, depuis M. Renan et Anatole France...
-
---Je crois bien! Et quels invités je vais avoir!...
-
---Je les vois d'ici, madame. Ils sont classiques: un vieil
-épigraphiste disert, probablement, et un jeune membre de l'École
-de Rome, pour lui donner la réplique; puis, par contraste,
-un jeune cavalier épris de chevaux et de clubs, et quelque
-prince romain au nom harmonieux; en outre, deux ou trois jolies
-femmes qui, buvant l'asti avec beaucoup de grâce, amèneront
-irrésistiblement ces messieurs à deviser d'amour comparé...
-
---Cher!... et vous oubliez donc le meilleur: le monsignore
-indispensable?...
-
---Où avais-je la tête!... Enfin, le maître lui-même...
-
---Stéphane?
-
---Oui, Stéphane, puisqu'il faut le nommer si familièrement.
-
---Vous pensez qu'il viendra?
-
---Mais sans doute.»
-
-Ici toute gaîté s'éteignit dans les yeux de Marie-Dorothée. Elle
-me répondit doucement:
-
---«Vous teniez donc à me citer Stéphane. Eh bien, il n'est pas du
-tout sûr qu'il vienne: au contraire, même, vu que la Clarke reçoit.
-
---La Clarke?
-
---Eh! oui, cette Peau-Rouge, mon cher, qui avait épousé
-morganatiquement l'infant Philippe, avant que le moribond ne
-succombât à la tuberculose et à la pourriture... Percy Clarke,
-enfin, ou plutôt l'infante Pia, depuis son baptême et son gracieux
-mariage...
-
---Mais quelle colère!
-
---Moi?... La Clarke, la Pia, si vous voulez, sait à peine lire.
-Est-ce que je crains cette Barbare, qui fait semblant de dire son
-chapelet toute la journée, parce qu'elle veut plaire à la cour
-d'Espagne, et qui récolte les gens de lettres afin d'avoir un
-salon à Paris? Est-ce qu'elle peut se dévouer à Stéphane? Est-ce
-qu'elle entend seulement, quand il lui parle? Mais elle applaudit;
-elle tient à le montrer chez elle. Voilà qui la flatte: il ira. Je
-ne suis pas conviée, vous le supposez bien.
-
---Alors, vous fuyez Rome, demain?... Vous fuyez M. Courrière?
-
---Non, mon ami, je ne fuis pas: je n'en ai ni l'envie, ni le
-droit. Je vous ai déjà dit que je suis la servante de sa gloire et
-l'esclave de son génie... Seulement, quand une peine un peu plus
-sensible m'arrive, je cherche à moins y songer, je vais ailleurs,
-s'il m'est possible. Vous ne consentez donc pas à m'aider? Je vous
-l'ai pourtant demandé sans fierté, dites?... Avouez-le maintenant,
-donc, je vous prie...»
-
-Déjà, elle chantait de nouveau. Son parfum noyait la pièce.
-C'était la fin d'une ardente après-midi: l'on voyait par la
-fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir,
-comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante,
-ayant brûlé tout le jour. Marie-Dorothée me fixait de ses yeux
-d'aigue-marine, et ses gestes avaient repris leur ballet lent et
-fascinant... O paix délicieuse des palais romains, si vastes, au
-seuil desquels tous les bruits s'évanouissent!
-
---«J'ai souhaité, poursuivait-elle, je souhaite votre amitié. Mais
-c'est par égoïsme, oui, je vous le dis, c'est par pur égoïsme.
-Vous m'êtes très utile: vous... comment dire?... vous prenez
-le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre: j'aime
-cela. Quand le maréchal Rimbourg donnait des ordres, il devait
-les formuler et les expliquer ainsi. C'est pourquoi il a conquis
-le monde, derrière l'Empereur. Mais ma mère vénérable... ah! si
-vous la voyiez jamais: c'est elle qui suit des allées en huit
-et en zigzags pour changer d'idées! J'ai passé mon enfance dans
-un vrai labyrinthe, à côté d'elle: un labyrinthe somptueux, du
-reste, et plein de fleurs, plein de rêves. Vous savez, les rêves,
-la confusion, le trouble, les brumes et la tempête, nous appelons
-cela le _soumbour_, en russe... Or, vous me tirez du _soumbour_,
-quand je regarde vos yeux qui se méfient, si j'écoute votre parole
-bien articulée, sans hésitation ni coquetteries. Qu'on ait l'air
-de connaître très exactement ce qu'on veut et ce qu'on fera,
-j'aime... Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon
-athlète, ça aussi, François, j'aime... Moi, malgré le _soumbour_,
-je définis très bien ce qui me plaît: mais ce n'est pas toujours
-la même chose... Vous êtes un homme.»
-
-Je fronçais les sourcils, je contrefaisais celui que l'on n'aura
-pas avec des louanges aussi élémentaires--voire avec des mensonges
-si effrontés. Mais tout bas je songeais: «Elle dit ce qu'elle
-pense, avec une impudeur d'Amazone!... C'est très hardi: c'est
-bien d'elle...» Et je souriais du fond des yeux, sous mon front
-sévère. Marie-Dorothée s'en apercevait à merveille.
-
---«Alors, François, vous goûterez avec moi, demain, à la villa
-d'Este?»
-
-Sans répondre absolument, je lui demandai:
-
---«Comment vous nomment donc ceux qui sont très... sans façon avec
-vous? Marie-Dorothée? Non: cérémonieux et trop long...»
-
-Amusée, elle m'a dit:
-
---«Mais, donc, le maître vous hante, cher?... Allons, sachez
-qu'il m'a donné tour à tour les noms de ses héroïnes. Je fus
-Florise et Dorimène, Peau d'Ane et Iœssa la Sirène, Olga, Martine,
-Isabelle, et même Bérénice... Dorothée, c'est un peu slave, un peu
-_soumbour_, n'est-ce pas? Marie, voilà mon nom français. Demain,
-vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa, Marie d'Este...
-
---Marie tout court.
-
---Si vous voulez.»
-
-Je ne promis point de venir, quand je la quittai, sur ces derniers
-mots. Cependant, j'avais cédé, je restais encore. Allais-je lui
-obéir sans trêve, et passer à Rome toute ma vie? Je songeais aux
-exilés, j'évoquai le mélancolique M. de Galandot, le triste Du
-Bellay:
-
- Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise fine...
-
-Hélas! «l'ardoise fine» et «le clos de ma pauvre maison» me furent
-cruellement rappelés, quand je rentrai à mon hôtel. Une lettre
-d'Yvonne, ma femme, m'y attendait: notre petite Hélène toussait,
-elle était assez souffrante, Yvonne s'inquiétait, et me mandait à
-Chantilly.
-
-Une courte lettre d'excuse à la marquise Gianelli, et le lendemain
-matin, j'étais parti.
-
-
-
-
-Car je suis marié en effet. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore?
-Quiconque lira ces pages me fera bien l'honneur de croire que
-je n'ai pas eu dessein de préparer ainsi quelque facile coup de
-théâtre. Pense-t-on que je vais mettre en scène l'histoire de ma
-vie, ainsi qu'une grosse comédie?
-
-Toutefois l'espèce d'enchantement où m'avait endormi
-Marie-Dorothée, depuis plus de trois semaines, était tel que je
-n'avais pas seulement songé à Yvonne, pas plus, en vérité, que si
-elle eût été quelque cousine lointaine ou une amie en voyage. Non
-que je ne l'aimasse beaucoup, et même avec tendresse: mais quoi!
-ferait-on grand état d'une figurante, vêtue de simple laine, dans
-le cortège de la reine Cléopâtre? Ainsi m'apparaissait Yvonne.
-On répondra que la suivante est gracieuse, qu'elle porte bien la
-guirlande ou l'aiguière, et que sous sa paupière baissée se cache
-un regard peut-être divin. Ah! certes, j'en conviens: cependant
-la fille de Ptolémée est là, dans la première barque, et chacun
-demeure muet d'amour sur la rive, quand elle a passé, sans même
-entendre les cithares, ni prendre garde aux fleurs tombées des
-galères et fuyant au fil de l'eau. J'avais oublié Yvonne tout à
-fait.
-
-Il y avait, il est vrai, notre petite Hélène. J'emportais dans
-mon nécessaire de voyage son portrait, et toute la douceur du
-monde me semblait groupée comme un bouquet autour de ce visage
-en miniature qui me regardait gravement, au fond de son cadre
-de cuir. Hélène était un bébé sage et pensif, qui riait déjà
-délicatement, comme sa mère. Rien qu'à évoquer cette minuscule
-figure aux yeux surpris, ce bout d'être si fragile et si confiant,
-je m'épanouissais d'aise. Mes mains déjà, d'instinct, se faisaient
-plus prudentes, et mes bras s'arrondissaient pieusement: je
-berçais ma fille en souvenir, je la portais. Je l'adorais.
-
-Néanmoins, voilà, c'était un bébé, une toute petite chose qui ne
-parlait pas encore. Hélène avait seize mois. Il n'y a guère de
-degrés, mais il y a des époques dans l'affection d'un père, et
-si mon cœur battait à l'unisson quand je sentais vivre contre ma
-poitrine mon enfant merveilleuse, mon esprit par contre attendait,
-paisible. Je n'éprouvais aucun doute, parbleu! Hélène comprenait
-et sentait déjà tant de nuances!... Cependant je savais bien
-que le miracle commençait à peine. Plus tard, elle serait une
-fillette attentive, elle questionnerait sans cesse; puis une jeune
-demoiselle secrète et avisée, clairvoyante, redoutable; enfin
-une femme ironique et généreuse tout à la fois. Seulement le
-moment n'était pas encore venu: patience. Sa mère lui suffisait
-bien, pour l'instant, à cette petite. Je l'aimais fortement,
-profondément, mais sans me presser, tout homme entendra cette
-distinction-là. Si Hélène eût été un garçon, peut-être me fussé-je
-montré plus impatient... Peut-être.
-
-Aussi bien la lettre d'Yvonne ne me causait-elle aucun souci réel.
-La petite toussait, avait éprouvé quelque malaise, mais voilà
-tout. Le médecin ne prévoyait rien d'alarmant, loin de là: et je
-suivais mes rêves sans trop d'inquiétude, alors que les Apennins
-rouges et décharnés, et vers le soir des plaines charmantes
-s'enchâssaient tour à tour dans la fenêtre du wagon.
-
-Si pourtant le hasard m'eût donné plutôt un fils! Quel
-chef-d'œuvre j'eusse fait de cet enfant! Une fille échappe
-beaucoup à son père. Un jour elle pourra lui dire: «Tu ne sais
-pas, tu ne nous connais pas, tu n'es pas une femme...» A mon
-garçon, au contraire, j'eusse déclaré sans crainte: «Écoute, mon
-petit, j'ai passé par ce chagrin, j'ai affronté tel péril. moi,
-tout comme toi. Tu suis mes étapes, car j'ai voyagé longuement
-dans la vie: j'ai vu, j'étais là, telle chose m'advint.»
-
-J'aurais mené mon fils en Italie, chaque année. Il fût venu
-s'émouvoir à Venise d'abord et sur les lacs, jeune Fortunio non
-hors de pages encore, et tout écumant de romantisme. Puis, mon
-bachelier eût pris ensuite le chemin de Florence et de Rome;
-il eût disserté avec un pédantisme délicieux sur l'histoire de
-l'art, en découvrant Taine et Bourget, et _le Lys rouge_, et
-d'Annunzio: autant de Jules Verne pour les raffinés de dix-sept
-ans. Avec quel plaisir j'eusse entendu le petit me déclarer un
-beau matin, non sans une assurance à mériter des calottes: «Ce qui
-me fatigue chez Renan, mon cher papa... En quoi je trouve Barrès
-naïf, c'est...» Fraîcheur exquise de l'impertinence!... Enfin, mon
-béjaune fût retourné, certain automne, en quelque petite ville
-autour de Naples ou en Sicile, mais sans moi, cette fois. Après
-quoi il m'eût parlé de Stendhal et des femmes avec un air capable:
-de «notre» Stendhal... Et en même temps, voici que le gamin me
-faisait des dettes, ayant perdu aux courses son louis de semaine...
-
-Car il allait aux courses! Et cela se conçoit, d'ailleurs,
-montant à cheval comme il montait... Le joli, le hardi cavalier!
-Quel cœur, quelle ardeur devant les rivières et les haies!...
-Excellent en plus d'un sport d'ailleurs, lisant son Horace à livre
-ouvert avec cela, et prompt à froncer le sourcil, gai, solide,
-jeune enfin, glorieusement jeune!...
-
-Parbleu! il était bien certain qu'à la boxe ou au football près,
-ma petite Hélène pouvait atteindre à ces mêmes vertus. Cependant,
-une femme... plus tard... sait-on bien ce qui se passe en ces
-têtes étranges?... Marie-Dorothée, par exemple.
-
-Le train roulait, roulait toujours. La nuit tombait quand il entra
-en Lombardie...
-
-Si la guerre avait été déclarée, si l'on eût mobilisé, et que
-je fusse ainsi parti soudain pour l'aventure prévue, mais vague
-et terrible du combat, j'eusse éprouvé ces mêmes sentiments
-qui m'étreignaient le cœur durant tout ce voyage: qu'allais-je
-trouver là-bas? En revanche, que laissais-je derrière moi,
-sinon l'émotion, le bonheur, un pays plein de grâce, l'amour,
-Marie-Dorothée: ma chère Marie... Rien ne m'assurait que je dusse
-jamais la revoir. Je songeais: «Qu'y puis-je?...» et des larmes
-cuisantes me montaient aux yeux.
-
-Le train m'emportait cependant. J'étais mobilisé. Je me suis
-conduit en bon soldat.
-
-
-
-
-Dès mon arrivée à Chantilly, j'eus l'impression qu'il se passait
-quelque chose de mauvais. Yvonne ne m'attendait pas à la gare.
-A la porte de la cour, mes deux chiens Marsyas et Marion
-m'accueillirent avec une cordialité sauvage, mais personne non
-plus n'était là, sinon Victor, mon domestique. Il souriait
-largement.
-
---«Tout va bien, Victor?
-
---Eh! oui, monsieur. Tout ne va pas plus mal.»
-
-Ne pas aller plus mal, telle était la plus rassurante des phrases
-pour le pessimiste Victor. Néanmoins il était singulier que nul ne
-mît seulement le nez à la fenêtre.
-
-Très troublé, je montai d'un trait à la chambre d'Hélène. Sur le
-palier, la nourrice me pria de me taire: l'enfant dormait. Or
-elle était étrange, ma petite fille, couchée sur le dos, rouge,
-fiévreuse, respirant rapidement et avec peine, les ailes du nez
-battantes... A cet instant, Yvonne entra à son tour, un doigt sur
-sa bouche: elle me fit signe de la suivre sans bruit.
-
---«Eh bien, Yvonne, qu'est-ce qu'il y a?... Comment va-t-elle?»
-
-Ma femme posa sur moi un instant, un court instant, ses yeux
-mordorés, perspicaces et comme découragés de tout, à force
-d'examiner tout; elle me considéra jusqu'au cœur, me parut-il,
-durant un dixième de seconde, et dit d'une voix froide, oui,
-positivement froide:
-
---«Pneumonie.
-
---Hein?... Mon Dieu!... En est-on sûr?»
-
-C'était comme si l'on m'eût dit: «Guillotine... Condamnée.» La
-chambre avait vacillé à ma vue: et davantage encore à cause de ce
-ton précis et calme... Terrible nature d'Yvonne! Elle se montrait
-le plus souvent, de la sorte, glaciale à vous tuer: puis, soudain,
-on ne savait quoi passait en elle, montant du cœur, la brisait
-net, et la forçait, ainsi qu'en ce moment même, à éclater en
-sanglots!... Voici que la pauvre pleurait maintenant, pleurait
-sans fin contre mon épaule, exhalant enfin son atroce angoisse,
-contenue depuis la veille. Et je l'écoutais, fou de chagrin, non
-moins que de terreur!...
-
-Pneumonie! Ce mot est effrayant: et appliqué à un bébé si
-tendre, qu'un rien fane et plie!... Le médecin avait prononcé ce
-redoutable diagnostic la veille, après qu'Hélène s'était montrée
-frissonnante et claquant des dents, prise d'un point de côté, et
-son délicat visage empourpré à chaque instant par une toux pénible.
-
---«D'ailleurs le docteur va venir, fit Yvonne... Tu lui parleras.»
-
-Sur quoi elle ajouta:
-
---«Je vais voir si elle s'éveille.
-
---Yvonne... mon pauvre petit... écoute... nous avons du chagrin...
-Tu pleures: moi aussi, tu vois. N'oublie pas que je suis là. Quand
-tu souffres, viens me le dire: je voudrais tant être ton grand et
-seul ami... Je ferai du moins ce que je pourrai... Peut-on entrer,
-maintenant, près d'Hélène?»
-
-J'étais si haletant, si douloureusement et profondément ému,
-qu'Yvonne se sentit touchée peut-être au tréfonds de l'âme. Elle
-me donna en cette minute tout son cœur martyrisé, je le crois,
-elle me prit et m'étreignit la main. Cependant, comme j'allais
-serrer contre moi ce pauvre être déchiré, je m'aperçus que ses
-lèvres bougeaient: selon sa coutume, elle récitait tout bas une
-ardente prière... Hélas! nous n'étions déjà plus ensemble.
-
-Quand le médecin revint, je l'interrogeai seul, d'homme à homme.
-
---«C'est grave, docteur?
-
---Je souhaite que non. La pneumonie apparaît assez violente et
-bien caractérisée. Cependant, ne vous tourmentez pas trop: chez
-un enfant, ce n'est là qu'une crise qui, presque toujours, se
-termine brusquement, comme elle est venue. Il est probable que
-d'ici sept ou huit jours, la fièvre tombera tout à coup, et la
-convalescence commencera. Vous n'avez d'ici là qu'à continuer les
-bains, la potion pour le cœur...
-
---Mais enfin comment cette abominable maladie a-t-elle pu naître
-aussi vite? Est-ce que la petite était souffrante depuis quelque
-temps déjà? On ne m'a rien dit: je serais arrivé immédiatement.
-On n'a pas bien agi, docteur: me laisser tout ignorer, à moi qui
-voyageais, confiant, tranquille!... N'y a-t-il eu du moins nulle
-imprudence commise? Avouez-le-moi sans réserve.
-
---Pas la moindre imprudence, je vous l'affirme. Voyez-vous,
-je comprends trop votre chagrin, toutefois il ne faut accuser
-personne. L'enfant a eu un rhume, un simple rhume, elle a toussé.
-
---Ça, je l'ai su.
-
---Eh bien, c'est tout. La pneumonie s'est déclarée soudain hier,
-point de côté, grosse fièvre, cela se passe toujours ainsi. Il
-n'y a pas lieu de s'affoler, je pense. La maladie suit son cours
-normal.»
-
-Quelques phrases encore, et le médecin se retira.
-
-
-
-
-... Et le médecin se retira.
-
-J'entendrai toujours son automobile démarrer dans la rue... «La
-maladie, avait-il déclaré, suit son cours normal...»
-
-Impitoyables formules des médecins! Quoi! Qu'est-ce que signifient
-ces mots-là, pour un père qui tremble: «Son cours normal...»? Cela
-veut dire aussi bien que la crise mènera normalement et sans ombre
-d'accident le malade à la mort. Pourquoi non?
-
-N'avais-je pas entendu, voilà exactement sept mois, retentir ces
-mêmes paroles à mon oreille alors qu'on opéra Yvonne? Vivrais-je
-mille ans, que je me rappellerais cette horrible scène. Depuis que
-notre petite avait vu le jour, Yvonne s'était sentie souffrante:
-elle ne pouvait rester longtemps debout, éprouvait des douleurs,
-marchait avec peine, redoutait les secousses des voitures. Des
-troubles extrêmement pénibles la tourmentaient, des névralgies
-affreuses, et surtout une irritabilité incroyable, une tristesse
-inouïe, des sautes d'humeur bien étranges chez une femme aussi
-secrète et impassible, en apparence du moins.
-
-Un jour--nous étions alors à Lyons-la-Forêt--Victor arriva, un peu
-solennel, à la mairie, où je me trouvais pour quelque affaire:
-
---«Pardon... Mais que Monsieur revienne tout de suite à la maison.
-
---Qu'est-ce qu'il y a, Victor?
-
---Madame est malade.
-
---Hein?... Quoi, voyons, expliquez-vous: un accident? Mon Dieu!...
-
---Non, non, que Monsieur se dépêche.»
-
-J'accourus, bouleversé... Yvonne gisait sur son lit, blanche comme
-les draps. Si elle n'eût parlé presque aussitôt, je l'eusse crue
-morte. Sa voix, sa chère voix, d'où venait-elle? Ce n'était plus
-qu'un gémissement, atroce à entendre, un souffle:
-
---«Tu vois, fit-elle, tu vois comme je suis.»
-
-Grâce au plus grand effort peut-être de toute ma vie, je me suis
-contraint à sourire, coûte que coûte, et m'approchai en tâchant de
-plaisanter. Je l'ai embrassée, j'ai dit:
-
---«Eh bien, ma petite Yvon, eh bien... mais c'est un malaise,
-il passera... Le médecin va calmer ça, allons!... Demain, ou
-après-demain, il n'y paraîtra plus.»
-
-Or le médecin s'est présenté dans l'instant même. Moins d'une
-heure après, il me prenait à part:
-
---«Monsieur, nous nous trouvons devant une menace pressante de
-péritonite. Le péril n'est sans doute pas immédiat, mais en tout
-cas il est latent, et peut-être prochain. D'abord de la métrite
-infectieuse puerpérale, devenue chronique, et pour laquelle je
-me suis inquiété déjà souvent. Puis la maladie, comme je le
-prévoyais, a suivi son cours normal, et nous avons rencontré
-cette double salpingo-ovarite, également chronique: en voici une
-poussée particulièrement aiguë, et non sans quelque danger très
-sérieux, à moins que nous ne nous résolvions à une intervention
-chirurgicale, qui me paraît indispensable. Je vous demanderai une
-consultation...»
-
-Tel fut, dans les mêmes termes, l'avis des savants consultés, le
-lendemain, tandis qu'Yvonne reposait, un peu plus calme déjà.
-
---«Et à la suite de l'intervention? demandai-je aux docteurs.
-
---Ensuite?... Eh! parbleu, convalescence, puis guérison.»
-
-Cependant, le plus considérable et, si l'on peut dire, le plus
-«gradé» des médecins devait me prévenir:
-
---«Votre bébé se trouve heureusement en un parfait état de
-santé. C'est un grand bonheur pour vous d'avoir vu naître cette
-charmante et vigoureuse fillette... bonheur qui, hélas! ne saurait
-se reproduire après l'opération inévitable, dont nous devons
-décider au plus vite, je vous le répète avec l'assentiment de ces
-messieurs... l'opération inévitable.
-
---Ah! docteur... ma pauvre femme... si je vous comprends bien...
-ne pourra donc plus être mère ensuite?... C'est cela, c'est bien
-cela que vous me dites?
-
---Oui, malheureusement, monsieur.»
-
-Ces paroles m'avaient atterré. Une grande part de l'avenir
-s'écroulait là, d'un coup, comme un palais splendide qui,
-brusquement, se fût à demi effondré sous mes yeux!
-
-Sans doute, un instant après je ne songeai plus qu'à Yvonne en
-perdition si le chirurgien tardait seulement. Et sans doute aussi
-l'opération réussit à merveille, et moins de cinq semaines après,
-ma femme souriante s'asseyait devant sa fenêtre ouverte au bon
-soleil: si bien que je ne tardai pas à l'emmener, à l'installer
-à Chantilly, où m'appelait mon nouveau poste... Mais pouvais-je
-tout bas m'empêcher de penser que jamais, jamais plus nous ne
-reverrions à la maison un second être fragile aux yeux étonnés,
-pareils à ceux de notre petite Hélène, et qu'Yvonne était en somme
-estropiée, oui, estropiée...
-
-Elle ne l'ignorait pas davantage, la malheureuse, la douloureuse
-et silencieuse mère. Mais il n'en paraissait rien, ou guère. Elle
-se contentait de reporter sur sa fille--sa fille unique--une
-tendresse plus passionnée encore, plus dévouée, plus attentive,
-plus frémissante!
-
-Et maintenant...
-
-Hélas! et maintenant!... «Pneumonie... La maladie suivait son
-cours normal... Dans sept ou huit jours...»
-
-
-
-
-Après la mort affreuse de notre pauvre petite Hélène, Yvonne fut
-très malade durant deux ou trois semaines. Elle avait failli se
-briser de douleur, et moi-même, anéanti par le chagrin, vieilli,
-découragé de tout, je dus la conduire en Bretagne, auprès de son
-père, pour sa convalescence--si l'on peut ainsi nommer l'espèce de
-prostration où vécut Yvonne pendant quelque temps. Elle mangeait,
-respirait, répondait si on lui parlait: mais elle ne paraissait
-pas accomplir en réalité ces actions. Elle avait l'air de se
-trouver à peine dans le lieu où elle était cependant: il semblait
-qu'on l'aperçût à travers un voile. La catastrophe atroce avait
-éteint chez Yvonne le petit feu caché, l'étincelle qui fait la vie.
-
-Je souffrais cruellement de la voir ainsi, et cette anxiété
-venait se joindre à mon horrible peine. Certains n'ont pas craint
-d'écrire qu'à deux l'on supporte mieux le désespoir, et qu'il
-s'atténue. Oui, si l'on osait s'en parler mutuellement, si l'on
-en traitait ensemble, ainsi qu'on fait du désespoir des autres,
-sujet de commisération et de conversation. Mais loin d'agir ainsi,
-l'on craint la moindre dissonance, et jusqu'au plus léger défaut
-de douceur: si bien que l'on se tait en se regardant souffrir.
-L'on se murmure quelquefois: «Pauvre petite... Mon ami...» Des
-mots trop courts, trop pauvres, qui ne disent presque rien, et qui
-font éclater en larmes... pas assez fort.
-
-Avec Yvonne, il ne m'était déjà guère facile de partager une joie,
-tant je sentais de réflexions, de commentaires, d'arrière-pensées
-peut-être étranges, à coup sûr inconnues, qui s'empressaient sous
-son front, comme les abeilles dans la ruche. Mais qu'était-ce, de
-vouloir s'approcher seulement de sa tristesse! Elle me faisait
-peur, en vérité, elle m'imposait, cette femme douloureuse
-et muette. Je la voyais déchirée, et je l'embrassais alors
-pieusement, de toute mon âme. Mais je ne lui eusse pas demandé:
-«Qu'est-ce qui te fait le plus de peine?...» Elle m'eût regardé
-de ses yeux châtains, sans répondre. Et surtout, Yvonne ne m'eût
-jamais posé aucune question pareille, elle! A vouloir violer ce
-cœur si délicat, on eût fini par avoir l'air d'un rustre. Moitié
-gêne, moitié crainte, je me réservais.
-
-Mais il m'en coûtait!
-
-Quand Yvonne avait commencé à manger un peu, à pouvoir supporter
-la vue du jour, un bruit dans la rue, ma présence même--Dieu! je
-conserverai toute ma vie l'impression de sa chère main brûlante,
-à mon retour du cimetière, tandis que son visage en pleurs se
-détournait sur l'oreiller, pour ne plus me voir, pour ne plus voir
-personne, ni rien--quand il avait été possible enfin qu'on la
-descendît au jardin, sa cousine Thérèse Gervonier m'avait dit:
-
---«Il faudrait l'envoyer auprès de son père, en Bretagne. L'air de
-la mer lui ferait du bien. Et puis elle le souhaite.
-
---Elle veut aller chez M. Leguel?
-
---Oui... autant que la pauvre peut avoir envie de quelque chose...
-Je crois qu'elle aimerait se rendre à Quiberon.
-
---Elle vous l'a dit?
-
---Mon Dieu, à peu près... Interrogez-la.
-
---Oh! non... Non. Je m'y prendrai mieux: je lui proposerai
-moi-même de partir, de faire un séjour là-bas. De cette manière,
-il lui paraîtra que je la pousse à s'accorder ce qu'elle désire...
-Pourtant, c'est bizarre, vous savez, Thérèse.
-
---Quoi donc?»
-
-Je plaignais de tout mon cœur Thérèse Gervonier à cause de sa
-laideur. C'était une cousine éloignée d'Yvonne, une modeste et
-sainte femme, d'ailleurs, qui depuis vingt-cinq ans formait
-l'ardent dessein d'entrer au couvent, mais n'avait encore pu
-en trouver le temps, parce qu'elle soignait les malades. Elle
-avait le goût, la vocation de soigner: si bien qu'étant pauvre,
-elle s'était décidée à devenir effectivement garde-malade
-professionnelle. Nul doute qu'elle n'y gagnât sa vie, car son
-expérience était longue et sa patience infinie. Yvonne l'admirait,
-la vénérait presque. Je lui gardais, quant à moi, toute gratitude
-pour les précautions admirables dont elle avait entouré ma femme
-opérée, puis ma petite fille, et puis Yvonne encore, hélas!
-Cependant il y avait en elle je ne sais quoi... Bah! ma contrainte
-légère en face de Thérèse Gervonier provenait plutôt de ce que
-je m'habituais mal à la traiter tantôt comme la garde, tantôt
-ainsi que la cousine d'Yvonne. Et aussi bien m'attristait-elle
-par sa disgrâce physique, cette grosse fille, dont je ne saurais
-aujourd'hui encore dire si elle a trente-cinq ou cinquante-cinq
-ans. Bien que doux et favorable, son rire la défigurait.
-
-Or ce qu'elle m'apprenait là me surprenait assez. Yvonne à
-Quiberon, chez M. Leguel? Mais mon beau-père n'était certainement
-pas capable d'endormir la douleur de sa fille. Il ne pouvait
-toucher à une plaie avec ses gros doigts... J'essayai de
-l'indiquer à Thérèse, en termes convenables.
-
---«Nous sommes au milieu d'août, me répondit-elle. Le climat de
-l'océan vaudra mieux pour une convalescence. A Chantilly, ce n'est
-pas si tonique... Et puis Yvonne aime beaucoup son père.
-
---Bon, parfait... Moi, n'est-ce pas, Thérèse, je veux ce qu'Yvonne
-veut, naturellement. Cependant M. Leguel ne cesse de courir entre
-Saint-Nazaire et Nantes, entre le Croisic et Belle-Ile. Il ne
-parle qu'hôtels, villas, exploitations de plages, casinos et
-lignes de bateaux. Ou bien alors il fait de grosses plaisanteries.
-Est-ce un réconfort pour une femme qui souffre?... D'autre part,
-il ne m'est plus possible de quitter Chantilly, sinon pour
-quelques jours à peine. Je ne me suis déjà que trop absenté cette
-année.
-
---J'irai là-bas, je crois qu'Yvonne a l'intention que j'y aille...
-si vous voulez.
-
---Eh!... vous n'en doutez pas, ma bonne Thérèse.
-
---Nous jouerons aux cartes. Je la promènerai. Je lui occuperai son
-temps, un petit mois.
-
---Sans doute... Toutefois mon beau-père est bien agité, et non
-moins bavard, hein? Enfin, si elle a besoin de tapage...
-
---Le bruit distrait.
-
---C'est vrai, après tout.
-
---D'ailleurs, notre pauvre chère petite trouve heureusement
-quelques consolations dans sa grande piété.
-
---Oui.
-
---Le ciel n'abandonne jamais entièrement ceux qui se remettent à
-lui. Yvonne est de ceux-là. Ayons confiance.
-
---Certes.»
-
-Je vis Yvonne après cet entretien:
-
---«Il est pénible d'être un bureaucrate, lui dis-je. Me voilà
-prisonnier. Je ne puis aller où je veux.»
-
-Ses lèvres sinueuses et tristes se sont décloses:
-
---«Qui te retient?
-
---Mais toi, Yvonne. Mon regret n'est que de ne pas voyager avec
-toi. J'aimerais te conduire à la mer, tiens, en Bretagne...
-Une idée! Je te mène chez ton père, à Quiberon, et j'irai t'y
-reprendre dans un mois. Thérèse t'accompagnerait probablement bien
-volontiers: demandons-le-lui. Cela va?»
-
-Que deviendrait-elle, en Bretagne, dans la villa de son terrible
-père, qui était l'un de ces fâcheux à rude franchise, toujours
-étonnés de leur propre vertu. L'on ne rencontre que trop de ces
-gaillards. Ils prétendent avoir «le cœur sur la main», mais vous
-assomment avec cette main fermée comme un poing. Des sots. Le bel
-exploit que de se dire un incorruptible, quand un rien de bonté
-vaudrait tellement mieux!
-
-Puis M. Leguel n'aimait pas à risquer son argent. Néanmoins il
-s'intéressait à de petites affaires, ayant placé quelques sous
-dans les hôtels de la côte, ayant commandité pour sa mince part
-les bateaux de Belle-Ile à Quiberon. Ces humbles affaires lui
-emplissaient le cerveau de projets et de fumées... Toute l'année,
-il habitait Saint-Nazaire. Mais Quiberon, où il possédait une
-villa, retentissait l'été du vacarme que causaient sa voix, ses
-opinions, ses combinaisons financières, sa cordialité importune.
-
-Il allait s'écrier, en apercevant Yvonne:
-
---«Comme tu as mauvaise mine, ma petite! Nous te ferons passer ça,
-ici.»
-
-Et allez donc!... Toutefois, Yvonne l'aimait, c'était son père, et
-je n'avais qu'à me tenir coi, comme à sembler l'aimer aussi.
-
-Yvonne partit donc le 16 août, en compagnie de Thérèse Gervonier
-et de moi. Je les installai toutes deux à Quiberon, chez M.
-Leguel. Vers la mi-septembre, je retournai les chercher.
-
---«La chère petite fait un tour le long de la grève... Comme elle
-sera contente!» s'écria Thérèse Gervonier, qui battait des cartes
-devant la fenêtre ouverte. Sur quoi, elle m'apprit que M. Leguel
-se trouvait absent depuis deux jours: il était tellement dommage
-que je fusse ainsi arrivé à l'improviste!
-
-L'automne venait de naître tout doucement: la mer se plaignait à
-mi-voix, attristée par la chute du jour et la pluie prochaine.
-J'aperçus bientôt Yvonne qui cheminait à pas lents, emmitouflée
-dans son voile noir.
-
---«Ah! fit-elle... François!»
-
-Et elle tomba dans mes bras. Un instant après elle remuait les
-lèvres: sa prière... Cette âme charmante remerciait Dieu de toute
-chère émotion, sans lui reprocher jamais les pires.
-
-Nous tenant par le bras, nous allâmes nous promener assez loin. Au
-delà des villas, à Quiberon, il est une petite plage entièrement
-déserte. L'on s'y croirait au commencement du monde: rien que
-les dunes, les roches, le sable vierge, des coquilles légères,
-la mer qui se roule en liberté, le vent qui souffle. Parfois une
-hirondelle solitaire y arrive du fond du ciel, vole en silence,
-va, vient, vire, s'ébat: elle est chez elle.
-
-Nous nous sommes assis longtemps sur cette grève où montait la
-nuit. Les galères d'Ulysse n'allaient-elles point doubler le cap,
-et jeter l'ancre?... Je tenais Yvonne par le bras, tendrement,
-délicieusement. Je lui dis que Chantilly me semblait bien vide,
-que peut-être maintenant fallait-il rentrer, que le feuillage se
-rouillait, que c'était déjà la saison des feux de fagots dans la
-cheminée, des brumes en forêt...
-
---«Nous partirons demain, si tu veux» murmura Yvonne.
-
-Et je frissonnais de pitié, car j'évoquais devant mes yeux, ainsi
-qu'elle-même à coup sûr le faisait en cette minute, la chambre
-close, la chambre muette où notre petite Hélène n'était plus.
-
---«Nous partirons...» reprit Yvonne, sans lever la tête.
-
-A ce moment, l'angélus tinta, je ne sais où: le son lointain
-s'émietta sur la plage comme du cristal fragile et fin. Yvonne se
-leva soudain:
-
---«Revenons, fit-elle. Je voudrais entrer un instant à l'église.»
-
-Ce fut encore ce mot qu'elle me dit, la pauvre blessée, quand
-nous approchâmes du seuil où l'attendait l'affreux souvenir, à
-Chantilly. Elle me serra les doigts dans sa main tremblante:
-
---«Attends, supplia-t-elle tout bas, attends un peu! Je ne
-peux pas... Il faut qu'avant j'aille prier... Mon Dieu, quelle
-tristesse! Attends encore, François...»
-
-La voiture passa notre porte, et je la regardai, fou d'émotion,
-qui pénétrait courbée dans l'église, suivie par Thérèse Gervonier.
-
-
-
-
-Eh bien, oui, suivie par Thérèse Gervonier, quoi de plus naturel?
-Yvonne entrait à l'église. Sa cousine, sa garde, dont la dévotion
-était sincère et même touchante, y pénétrait derrière elle, il n'y
-avait rien de si simple.
-
-Bien entendu.
-
-Et d'ailleurs, n'étais-je pas accoutumé à voir Yvonne suivie
-sans cesse par une cousine, une tante, une marraine, une parente
-amie? Suivie ou précédée, aussi bien, entourée enfin, encadrée,
-environnée. Il n'était pas de tribu patriarcale plus unie que la
-famille Leguel-Quériou. Souvent on rencontre, sur les chemins
-menant aux villages, des jeunes filles qui vont par groupes: elles
-se donnent parfois le bras, et si la soirée est belle, il arrive
-qu'elles chantent. Joignez à cela quelque joli tournant de route,
-un parfum qui passe. J'avais aperçu de la sorte Yvonne pour la
-première fois au bord de la forêt de Lyons, par un tendre jour
-d'été: quatre cousines riaient autour d'elle, et toutes les cinq
-chantaient sous la feuillée.
-
-A vrai dire, c'était _la Valse bleue_ que ces demoiselles
-fredonnaient. Et puis, elles étaient bel et bien en contravention,
-vu qu'ayant entrepris de boire du thé, elles venaient de couper
-effrontément un fagot de bois, et s'apprêtaient à y mettre
-l'allumette, afin de faire bouillir leur eau.
-
---«Mais, mesdemoiselles, vous allez brûler la forêt!»
-
-Silence, stupeur, gêne. La plus jolie, avec ses paupières
-baissées, était celle qui se nommait Yvonne, je l'ai su depuis.
-Bientôt les parents survenaient, ainsi que l'institutrice, portant
-la boîte de thé, les tasses, les gâteaux: tout un _camping_. Je
-me nommai, l'on s'expliqua, bref tout fut arrangé, et l'on me
-corrompit pour un verre de porto.
-
-Verre deux fois savoureux, qui me permit une visite de
-remerciement au logis des cousines, près de Gournay. Yvonne
-Leguel se trouvait là, délicate, frêle, et déjà silencieuse.
-J'appris bientôt qu'elle avait eu le chagrin de perdre sa mère,
-deux ans auparavant: et depuis, elle vivait chez les Quériou
-innombrables, ses parents maternels, ou confiée aux bons soins
-d'une extraordinaire quantité de Leguel, car son père voyageait
-sans cesse, pour ses affaires... De quel ton effrayant M. Leguel
-ne prononçait-il pas ces deux mots émouvants: «Mes affaires»!
-
-D'autres se fussent découragés, peut-être, à voir celle qu'ils
-aimaient toujours défendue par une file d'amies intimes ou quelque
-ligne serrée de parentes à la mode de Bretagne. Cependant j'y
-trouvai du charme, au contraire: aucune coquetterie, ici, je
-ne fais pas figure de Valmont, mais il est dans la nature des
-hommes qu'ils se piquent devant la difficulté. Un simple veneur,
-au bois, aime à séparer d'une troupe d'animaux--il dit «d'une
-harde»--le gibier qu'il chasse: je me plus instinctivement, et
-comme un innocent hobereau bien plutôt qu'à la manière de Lauzun,
-à «déharder» Yvonne.
-
-Puis, qui ne se rappellerait malgré soi ces chromos charmants,
-où l'on voit des fillettes de Hollande faire la chaîne au pied
-d'un moulin? Il y eut peut-être aussi la complicité d'un imagier
-plein de grâce, Maurice Boutet de Monvel, qui avait charmé ma
-prime jeunesse avec ses petites personnes rangées en flûte de Pan
-sur les pages d'album... Et qui sait, si ce ne fut même à cause
-des _girls_, mais oui, des simples _girls_ de music-hall? Je me
-trouvais au collège quand j'aperçus les premières: c'était alors
-une grande nouveauté. Il me sembla que les Grâces elles-mêmes
-m'apparaissaient, les Six Grâces, les Douze Grâces, les Grâces
-sans nombre!... Il n'est encore qu'un souvenir d'enfance, si
-modeste qu'il semble, pour parfumer vraiment toute la vie. Je ne
-pouvais presque jamais parler à Yvonne: mais je la voyais en rêve
-tourbillonner dans une ronde sans fin, exquise qu'elle était parmi
-ses compagnes inévitables, et la ronde finie, j'éprouvais le désir
-d'embrasser la plus belle, comme dans la chanson. Je me résolus à
-demander sa main.
-
---«J'ai horreur, lui dis-je un beau soir, bien sincèrement horreur
-de l'Opéra-Comique, et plus encore de l'Opéra. Je n'aime pas
-davantage les concerts, où l'on entend une musique très difficile
-à écouter pour un simple forestier comme moi. Le Théâtre-Français
-m'ennuie tout autant, avec ses comédiens considérables.
-
---Mais, monsieur Simonin, vous ne quittez pas ces concerts, cet
-Opéra-Comique, et ce Théâtre-Français.
-
---Dites que vous m'y rencontrez toujours, mademoiselle.
-
---En effet.
-
---Si vous m'y rencontrez, c'est que j'ai soin de vous demander
-chaque dimanche où vous comptez aller, avec vos tantes ou vos
-cousines, au cours de la semaine. Et ces jours-là, je roule sur
-la ligne de l'Ouest, dans le train qui mène de Lyons à Paris, puis
-y ramène, hélas!... Oui, hélas! parce que je suis très malheureux,
-quand je quitte le lieu où vous êtes, parce que je vous aime, et
-parce que... si vous voulez...»
-
-Elle voulut bien, et je priai mon parrain, Auguste Simonin, de
-venir à Paris afin de voir M. Leguel, entre deux trains, puisque
-cet homme affairé se trouvait toujours en route. Ma seule surprise
-fut que le soir où j'appris à Yvonne que je l'aimais, ainsi que
-cet autre soir où, nous trouvant seuls par hasard, je lui donnai
-le premier baiser, elle détourna les yeux.
-
---«Vous ne m'aimerez jamais, Yvonne?»
-
-Elle se tut un instant, puis me répondit en souriant:
-
---«Mais depuis le jour du thé, en forêt de Lyons, je pense à vous.
-Je vous attendais.»
-
-Plus tard, je murmurai:
-
---«Toute ma vie, Yvonne, toute ma vie...»
-
-Elle devint glaciale encore, durant un moment... Ah! pauvre
-petite, c'est qu'elle adressait une action de grâces, je l'ai
-compris par la suite: et j'aurais peut-être dû, ingrat que
-j'étais, me jeter à ses pieds... Mais une femme qui prie tout bas
-inspire d'abord du respect.
-
-Laissons là mes entrevues avec M. Leguel. Je n'étais pas bien
-riche, Yvonne non plus: nos dots unies firent néanmoins une
-petite somme qui nous permettait la vie paisible. Cependant mon
-titre officiel surtout enchantait mon futur beau-père: je l'eusse
-très vivement contrarié en paraissant à l'église, le jour du
-mariage, sans être revêtu de mon uniforme vert.
-
---«Ce serait grand dommage, mon cher François, faisait-il, vous
-qui avez une taille d'officier de cavalerie!»
-
-Il eût proféré sur le même ton: «Vous, mon enfant, qui sautez si
-bien à la corde!»
-
-Sur quoi, il m'emmenait à la brasserie pour souper «en
-garçons», ainsi qu'il disait à Yvonne en clignant de l'œil. Il
-discourait: «Dans la vie, mon cher... Le bonheur d'Yvonne...
-Mes occupations...» Je m'aperçus tout de suite que ses propos
-n'étaient jamais utiles: et je pris dès lors l'habitude de lui
-répondre machinalement, ainsi qu'on fait «Dieu vous bénisse!»
-lorsqu'un voisin vient d'éternuer. Nous sommes bien d'accord, mon
-beau-père et moi.
-
-Cependant, si les grappes de cousines et le bataillon des
-parentes, tant jeunes que vieilles, m'avaient au début diverti, je
-m'en trouvai bientôt las, une fois marié. A tout instant, Yvonne
-quittait pour la journée Lyons-la-Forêt, où nous habitions:
-
---«Tu rentreras pour dîner?
-
---Mais oui.
-
---Cela ne te donne pas beaucoup de temps pour rester à Paris.
-
---Oh! je vais seulement passer une heure chez les Quériou
-d'Auteuil, une heure chez ma marraine Stéphanie.»
-
-Elle ne pouvait se priver de ses deux familles. Tout l'été, Yvonne
-coulait des journées entières à cartonner chez ses cousines de
-Gournay: durant ce temps, moi qui haïssais les cartes, je courais
-la forêt à cheval, à bicyclette, à pied, pour mon plaisir autant
-que pour mon service. Yvonne ne montait point à cheval, et ne
-tint pas à s'y habituer. La bicyclette l'ennuyait. Elle m'eût à
-la rigueur suivi dans mes randonnées à pied: mais de quoi causer?
-Les sujets où la religion jouait un rôle étaient interdits. Quant
-aux autres, il s'établit vite une certaine gêne entre nous:
-quoique instruite et d'intelligence extraordinairement nette et
-fine, ma femme ne comprenait pas tout. Ainsi les mots n'avaient
-pour elle aucune poésie. Elle qui prêtait tant de prestige aux
-phrases des prières, n'en attribuait aucun à toutes les autres:
-on ne lui avait appris, quand elle était petite, qu'à révérer les
-textes sacrés; un texte profane n'avait point la même importance,
-à beaucoup près. Yvonne dut penser assez vite que je n'étais pas
-sérieux. Sur quoi, elle abaissait ses paupières sur ses yeux
-pensifs: à quoi bon s'expliquer? C'est d'ailleurs impossible...
-Et elle se remettait à jouer aux cartes.
-
-Hélas, il m'eût au contraire fallu la plus vive compagne, et la
-plus «allante», comme on dit, pour vivre aux champs! Une femme qui
-eût aimé gaîment, sans prudence, et entrepris chaque chose avec un
-optimisme de sauvage, une femme aussi qui se fût montrée naïve,
-confiante, bavarde et fougueuse: et l'on sait bien que tout cela
-ne veut pas dire une sotte, loin de là, mais un être jeune. Une
-lecture, un mot, une chevauchée, des caresses, voilà qui fouette
-également un sang bien rouge et des nerfs tout neufs. Mais Yvonne
-ne concevait ni la vie, ni l'amour d'une manière si extravagante:
-son démon ne l'y poussait point.
-
-Je ne m'en avisai pas tout de suite. Aux premiers jours, j'ai
-pensé: «C'est la réserve charmante d'une vierge». Et il était
-vrai. Ma jeune femme avait voulu, pour sa lune de miel, aller
-à Belle-Ile: les Quériou étaient de vieille souche bretonne,
-et pareillement les Leguel. Le seul aspect d'Yvonne elle-même
-évoquait le poème admirable: «... au bord d'une mer sombre,
-hérissée de rochers, toujours battue par les orages. On y connaît
-à peine le soleil; les fleurs sont les mousses marines, les
-algues et les coquillages coloriés qu'on trouve au fond des
-baies solitaires. Les nuages y paraissent sans couleur, et la
-joie même y est un peu triste; mais des fontaines d'eau froide y
-sortent du rocher, et les yeux des jeunes filles y sont comme ces
-vertes fontaines où, sur des fonds d'herbes ondulées, se mire le
-ciel...» Les yeux d'Yvonne n'étaient d'ailleurs ni verts, ni gris,
-mais châtains: des feuilles d'automne, et non des herbes vives,
-emplissaient la fontaine.
-
-Fine et jolie Bretagne, berceau d'Yvonne, et sa vraie patrie!
-Chaque année les touristes s'y pressent, et les peintres
-l'encombrent; il y a même des espèces de chantres qui inventent
-des complaintes romanesques. Un étourdi sera persuadé que les
-Bretons craignent de rencontrer les fées sur la lande, qu'ils
-prendraient «leur fusil, Grégoire...» pour un oui ou un non,
-qu'ils contemplent l'Océan en pensant à des choses obscures, et
-que tout à l'heure ils se partageront la soupe d'un air grave,
-presque tragique... La Bretagne! murmure-t-on, la Bretagne!... et
-déjà la voix baisse et s'assombrit.
-
-La vérité est bien plus simple. Il n'y a pas en France de contrée
-si douce. Le même vent terrible qui, là-bas, a bondi sur un âpre
-golfe, s'en vient flatter ensuite, bien loin, l'église accroupie
-parmi les poules et les herbes, et se meurt au seuil d'une petite
-maison des champs, devant laquelle se balancent deux roses.
-
-Terre délicate! On n'y étouffe guère, et il n'y gèle presque
-jamais. Les fleurs du Midi poussent autour des clochers. Les
-paysannes vont par les grèves ou les prés, divinement coiffées.
-Pas une tristesse dans leurs yeux, mais nulle grosse gaieté non
-plus. Les hommes ne crient, ni ne s'injurient, et parlent assez
-bas, d'une voix bien modulée: l'accent breton n'a rien de lourd,
-il chante... Et des cloches, partout, sans cesse, comme à Florence.
-
-Nous passâmes un mois exquis à Belle-Ile. Je l'aimais tant, cette
-petite! Puis ce mois de juillet était torride et bouleversé: de
-quoi perdre un peu la tête, fût-on Yvonne. Nous avons vu, par
-l'ouragan, des bateaux de pêche qui rentraient tout ruisselants,
-tout rugueux, et comme honteux de rapporter deux sardines et un
-homard chétif, au lieu du panier qu'emplissaient naguère jusqu'au
-bord les poissons d'argent ou les crustacés biscornus. Nous avons
-vu des gaillards ivres, le dimanche soir, ivres avec décence
-pourtant: ils psalmodiaient modestement des chansons qui n'étaient
-point laides... J'ai aussi vu Yvonne décoiffée par le vent, à la
-pointe d'un cap. Je l'ai entendue qui riait comme une folle, un
-peu prise de cidre, après un déjeuner à l'auberge. Je l'ai même
-surprise, sur la grève éblouissante et déserte de Port-Donnant,
-qui pataugeait dans une flaque d'eau: et le soleil dorait ses
-jambes nues...
-
-Ah! toute sa frêle jeunesse sera restée là-bas, dans le silence
-voluptueux de Port-Donnant. Notre bonheur est enfoui sous ce sable
-d'or.
-
-
-
-
-A son insu, Yvonne eut un grand ennemi: ce fut le souvenir de Luce
-Baudry.
-
-Luce Baudry?... Oh! moins que rien: une fille de Nancy, une
-cousette qui avait mal tourné. C'était la maîtresse d'un
-lieutenant de dragons, fort joli garçon qui attendait la guerre
-d'un jour à l'autre, son paquetage toujours prêt et ses éperons
-chaussés. Il fumait sa cigarette, et sautait des barres de deux
-mètres, en souhaitant chaque matin de charger devant son peloton,
-jusqu'à ce que mort s'ensuivît: un cavalier allègre et charmant.
-Il me disait sans cesse:
-
---«Luce n'a pas grand'chose pour elle. Mais elle est si tendre!»
-
-Jamais, en effet, femme plus patiente, plus affable, ni plus
-prévenante ne vécut auprès de moi. Elle préférait tout de suite,
-en souriant, chaque chose que j'aimais. Elle s'écriait en ouvrant
-un livre: «Comme c'est beau!» parce que le livre m'avait plu, et
-prétendait dormir au concert, puisque je n'entendais rien à la
-musique, non plus qu'elle d'ailleurs. Elle épousait mes querelles,
-soignait mon linge avec un plaisir évident, et se fût peut-être
-jetée au feu, si seulement j'avais passé devant. Puis, que de
-caresses! J'en reçus plus encore, il me semble, que je n'en donnai.
-
-Douce, mais froide Yvonne, ma chère femme, quelle n'était pas
-votre discrétion, au contraire! Au moindre nuage qui passait entre
-nous, je nommais aigrement «pauvreté» cette réserve. Combien j'ai
-manqué d'indulgence, peut-être!
-
-J'avais frappé d'étonnement la pauvre Luce lors d'un rallie,
-aux environs de Nancy. Un cheval admirable m'ayant été prêté,
-j'arrivai devant le lieutenant son ami, bien par hasard: et ce fut
-tout aussitôt que la jeune femme me donna des preuves d'attention.
-
---«Couvrez-vous, s'écria-t-elle avec crainte. Si vous alliez
-prendre un rhume!»
-
-C'était déjà de l'amour: Luce s'inquiétait, me dorlotait sans
-plus attendre. Yvonne m'eût bien soigné fort malade, mais
-il m'eût fallu le devenir, et gravement, avant qu'elle n'y
-songeât. Parbleu! il ne s'agit pas qu'une femme tienne lieu de
-bonne d'enfant; rien, certes, de moins désirable que le bol et
-la potion, la bouillotte et le cache-nez qu'une gouvernante,
-fût-elle éprise, vous apporte. Néanmoins, toute précaution
-nous touche: et Luce y joignait toujours cent baisers, au lieu
-qu'Yvonne...
-
-Le lieutenant, qui n'y tenait qu'à peine, m'abandonna la petite
-Luce volontiers. Il ne me souvient pas d'avoir passé quelques mois
-pendant lesquels la vie m'ait parue si courte. Mon amie nouvelle
-me choyait, me gâtait, me couvait. A la vérité, nous mangions
-des pommes de terre avec du pain sec, les jours de congé, car je
-n'avais que quelques sous dans ma bourse d'étudiant. Mais Luce
-s'arrangeait de tout.
-
-Du vivant de mes parents, quand j'étais un petit bonhomme aux
-écoutes à mon bout de table, je me rappelle que l'on parla devant
-moi, pendant tout un dîner, d'une certaine cousine Laure; elle
-avait, paraît-il, adoré prodigieusement son mari, un vrai monstre
-pourtant, boiteux et à demi borgne, en outre assez crapuleux;
-elle l'avait adoré jusqu'à la folie, jusqu'au dévouement sublime,
-jusqu'à s'être fait tuer sur la même barricade que lui, pendant la
-Commune. A la fin de la conversation, et en manière de conclusion,
-mon père, qui était un homme paisible et réfléchi, prononça
-simplement: «Cette Laure avait un gros tempérament.» Ce sont là
-formules concises, qu'un enfant n'oublie guère, et qui lui donnent
-beaucoup à penser.
-
-Or il est bien certain que Luce également... Enfin, elle était
-douée, elle aussi, tout comme la cousine Laure. Yvonne n'avait
-rien de ces énergumènes.
-
-Énergumènes, sans doute: car, il faut bien le dire, Luce exagérait
-un peu la tendresse. Un dimanche soir, son ancien ami le
-lieutenant vint passer la soirée avec nous. C'était en juillet, et
-il faisait très chaud: nous dînâmes dans un cabaret de banlieue,
-sous une tonnelle, au son d'un pauvre orchestre. Le lieutenant,
-qui se sentait triste, parla d'autrefois, sans nulle retenue
-d'ailleurs, et à la cavalière. Joignez que trombones et violons
-jouaient au loin des danses bien triviales, pourtant langoureuses.
-Dans la demi-obscurité du soir, je pris la taille de Luce: mais
-j'y rencontrai la main du lieutenant. La jeune femme goûtait à
-l'excès, on le voit, la moindre émotion. C'était trop peut-être...
-Nous regagnâmes Nancy en silence, un peu confus, et je ne les
-revis jamais, ni l'un, ni l'autre.
-
-J'ai quelque honte d'avoir laissé revivre le souvenir de cette
-fille à propos d'Yvonne. C'est une complaisance qui ne fait guère
-honneur à mon goût. Mais la mémoire de cette simple Luce me hante
-souvent... Ah! plutôt le refrain d'un fifre des rues, parfois,
-pour danser du moins sans souci, que le silence qui inquiète, ou
-certains chuchotements dont on se méfie!
-
-
-
-
-Peut-être, du reste, ne suis-je pas juste envers Yvonne. Elle
-m'a fait tant souffrir par sa tristesse glacée, et par cet air
-continuel de ne rien me reprocher, mais d'avoir mieux ailleurs--à
-l'église notamment!
-
-Aussi bien, c'était vrai. Je ne pouvais presque rien pour elle:
-je demeurais respectueux et consterné devant son immense douleur.
-Comment la soulager vraiment, et qu'eussé-je fait, quand je me
-trouvais là moi-même sans force ni courage? La chambre vide où
-notre petite fille avait vécu demeurait close, comme un tombeau,
-dans la maison. Nous ne savions y entrer sans trembler, et d'autre
-part, y changer seulement quoi que ce fût nous eût semblé une
-impiété, pis encore, une profanation. Le babil et les cris des
-autres enfants nous rompaient le cœur.
-
-Je m'efforçais de l'occuper, de l'envoyer à Paris, et de lui créer
-d'humbles obligations. Elle me répondait:
-
---«Oui... J'écrirai au _Printemps_.
-
---Mais, Yvonne, mieux vaudrait y aller toi-même.
-
---Je ne peux pas.
-
---Tu peux très bien, voyons. La belle affaire que de prendre le
-train tantôt!
-
---Ce n'est pas cela. Seulement le rayon où tu m'envoies est à côté
-des costumes d'enfants. Combien de fois suis-je montée là!...
-Aujourd'hui, c'est plus fort que moi, ça me serre le cœur.
-
---Oh! ma pauvre petite!... pardon! N'en parlons plus... Pardon!
-
---Tu ne savais pas.»
-
-Elle était devenue plus pâle, elle avait vieilli sous son crêpe;
-un abîme s'ouvrait parfois au fond de ses yeux qui fonçaient:
-jamais elle ne me fut si chère. J'aurais tout donné pour détourner
-un peu sa pensée.
-
---«Veux-tu voyager? Nous irons où bon te semblera.
-
---Et tes bois? Et ton métier?
-
---Rien ne sera perdu. Je demanderai un congé.
-
---D'ailleurs, à quoi bon? Qu'il soit italien ou espagnol ou russe,
-la vue seule d'un bébé me fait de la peine. Nous ne trouverions
-pas un pays sans marmots, n'est-ce pas? Autant rester ici.»
-
-J'essayai encore de l'emmener dans mes tournées. J'attelais mon
-cheval de chasse à un méchant tilbury.
-
---«Je vais te conduire, lui ai-je dit un jour, au manoir Mondu.
-
---Qu'est-ce que cela? Tu ne m'en as jamais parlé.
-
---Un vrai manoir, tu verras, élevé avec des branchages et de la
-terre sur le domaine des Mondu. Ce sont des bûcherons, toute une
-famille, grand-père, fils et petits-fils, avec les femmes. Voilà
-des gars! Ils arrivent dans un canton immense, vous y dressent
-leur maison en un tournemain, lâchent leurs poules, leur chèvre,
-leur chien, et en quelques mois, à eux seuls, ils vous ont aménagé
-une coupe telle qu'on n'en apercevrait pas une autre dans toute la
-province. Leur domaine, c'est le taillis, tantôt ici, tantôt là.
-De vrais sauvages, quoi! des faunes, mais des faunes géomètres:
-on les abandonnerait dans une forêt vierge, que, deux ans après,
-celle-ci se trouverait par miracle divisée en beaux carrés clairs
-ou foncés, comme un échiquier. Viens voir le camp de ces hommes
-des bois.»
-
-Ce que nous appelions ainsi le «manoir Mondu» se trouvait alors
-assez loin, dans les côtes d'Orléans. Quand nous approchâmes de la
-taille où travaillait la tribu, nous aperçûmes tout d'abord deux
-fillettes et un gamin déguenillé--le petit Poucet sans doute--qui,
-serpe en main, nettoyaient des branches. Plus loin, Mondu le père,
-aidé de son fils aîné, attaquait un arbre. Mondu l'aïeul enfin,
-Mondu le chenu, s'occupait à lier des fagots. Assise devant la
-maison, Mme Mondu reprisait une culotte, cependant qu'une autre
-fille étendait du linge rapiécé sur les buissons voisins. De ci,
-de là, picoraient des poules en liberté, de bienheureuses poules
-bocagères qui tôt ou tard reviendront à l'état sauvage, à force de
-vivre en plein bois, et s'envoleront comme des faisanes. Attachée
-à un piquet, la chèvre piétinait un peu de foin, cependant qu'un
-cochon grognonnait dans sa cachette, on ne savait où. Quant à la
-maison, imaginez une sorte de métairie basse, à un étage, faite
-en mottes d'herbes: un tuyau de poêle, qui semblait en ribote,
-perçait le toit, et il y avait même deux prétentieuses fenêtres,
-ornées de vitres. Et le silence--n'eussent été les coups de
-hache--un grave et paisible silence autour de tout cela.
-
-Yvonne, charmée, adressa quelques mots de bienvenue à Mme Mondu:
-
---«A la bonne heure, vous gouvernez une vraie ferme.
-
---Nous manquons de tout, répondit celle-ci qui se plaignait
-machinalement. On mange un sou de bidoche chaque fois qu'on perd
-une dent.
-
---Vous avez bonne mine.
-
---Oh! pour gras, ça, on ne l'est guère. Le cochon non plus ne
-profite pas. Mon gars Roger a les joues rouges, mais il est sécot
-comme une brique. Et le père Mondu, regardez-le là-bas, madame.
-
---Il est bien droit.
-
---Il ne peut seulement fermer les doigts, tant qu'ils sont noués.
-Ça flotte, la nuit, dans la cambuse.
-
---Ça flotte?
-
---Oui, à force d'eau qui pousse aux murs, sous les pieds, partout.
-Le canton est un vrai marais: ce n'est pas notre poêle qui ferait
-rentrer la boue, bien sûr.»
-
-Yvonne s'attristait, émue par tant de plaintes, que d'ailleurs la
-bûcheronne débitait du ton le plus indifférent.
-
---«Alors, l'année n'est donc pas bonne, madame Mondu?
-
---Oh, non... Mais ça se maintient tout de même. Ici, on n'est pas
-mangé par le cabaret au moins. Les hommes votent pareil: ils ne se
-chamaillent pas. Puis j'ai mes gosses, ça court dans la taille...
-Roger, Marthe, venez ici, saligoins!... La petite est farouche...
-Les gosses, il n'y a pas plus embarras, mais on leur donne
-toujours du solide qu'on a, n'est-ce pas, madame?»
-
-Yvonne a glissé 5 francs dans la main du petit Poucet qui
-accourait, tout ébouriffé. Mais elle m'a murmuré, les larmes aux
-yeux: «Sauvons-nous, sauvons-nous tout de suite: je ne veux pas
-que cet enfant me regarde...»
-
-Une autre fois, nous fûmes à pied jusqu'à l'antique maison de
-Commelle, dont Yvonne avait aimé naguère les portes en ogive
-et les chambres voûtées. Le garde Laribout habitait ce logis
-séculaire et planté comme un vieux soldat inébranlable à la pointe
-des étangs, le long du bois.
-
-La belle-mère de Laribout, nommée Mme Chevallier, avait toujours
-éprouvé de l'humiliation parce que sa fille Paula ne s'était
-alliée qu'à un simple garde: car Mme Chevallier avait de
-l'instruction, et elle parlait en souriant d'un air tout à fait
-comme il faut.
-
---«Ah, madame, fit-elle, c'est malheureux que ma fille ne
-soye justement pas là. Assoyez-vous donc, madame. Si monsieur
-l'inspecteur veut bien prendre une chaise aussi... Vous devez
-trouver que c'est bien petit, ici. C'est quasi branlant, par le
-fait. Il faut vous dire que Laribout ne gagne pas des mille et des
-cent, n'est-ce pas: si ma fille m'aurait écouté, elle n'aurait
-jamais fait ça. Enfin, on passe le temps tout de même, nous trois
-et les moutards...»
-
-Puis, affûtant ses lèvres, et très femme du monde, Mme Chevallier
-ajouta:
-
---«A propos, madame, et votre petite fille, elle va toujours
-bien?... Voilà un beau bébé!...»
-
-Je tenais par le bras Yvonne toute en larmes, pour revenir vers
-Chantilly, à travers la forêt où le jour déjà baissait. Je guidais
-une femme défaite, à demi folle de désespoir, et qui titubait, qui
-se traînait.
-
---«Yvonne, aie pitié aussi de moi: tu me fais mal, enfin, je
-souffre également... Yvonne!
-
---C'est vrai, mais je n'en peux plus... je n'en peux plus...»
-
-Éperdu, j'eus spontanément l'idée, une fois rentré au logis, de
-courir chez M. l'abbé Duregard, premier vicaire de la paroisse.
-
---«Monsieur l'abbé, suppliai-je, je vous demande instamment de
-venir à mon secours! Il n'y a plus à espérer qu'en vous. Ma
-femme est chez elle, anéantie par le chagrin: aujourd'hui, une
-circonstance malheureuse lui a rappelé cruellement notre deuil. Je
-suis moi-même trop à plaindre, je ne trouve que lui dire, et me
-sens impuissant, terrassé... Voulez-vous aller la voir, vous, et
-lui parler?
-
---Monsieur, j'appartiens à tous ceux qui m'appellent, et me rends
-de ce pas auprès de Mme Simonin. Mais je ne saurai que prier pour
-elle: je n'obtiendrai pas beaucoup de calme, sans doute, alors que
-votre affection y échoue.
-
---Yvonne est très pieuse, vous l'exhorterez au nom de Dieu, avec
-toute l'autorité qu'un prêtre seul peut avoir à ses yeux, vous
-l'apaiserez, j'en suis certain, monsieur l'abbé; je le sais...
-Venez vite!»
-
-Moins d'une heure après, en effet, M. l'abbé Duregard, quittant
-Yvonne dont la douleur s'endormait peut-être, demandait à me voir.
-
---«Je crois, me dit-il, que Mme Simonin aurait besoin de n'être
-jamais seule. Elle se ronge dans la solitude.
-
---Hélas! je fais de mon mieux: cependant, ma profession me prend
-du temps. Puis je dois aller souvent à Paris: elle ne veut bouger
-d'ici... Du reste, dans l'état de tristesse où je me trouve
-moi-même...
-
---Assurément, il lui faudrait une sorte de dame de compagnie.
-N'avait-elle pas une parente, dont elle n'eut qu'à se louer
-récemment, à ce qu'elle m'a dit, lors de sa longue maladie?
-
---Thérèse Gervonier, sa cousine et garde-malade. Voici deux
-semaines qu'elle nous a quittés. Mais je la rappellerai, vous avez
-raison, Yvonne ne doit pas demeurer seule un instant.»
-
-Évidemment, il n'y a que trop sujet parfois de songer à l'argent.
-Nous n'étions pas riches, Yvonne et moi, au point de prendre
-sans compter une dame de compagnie. D'autre part, comment priver
-Thérèse du profit qu'elle eût trouvé ailleurs? Il est vrai que
-nous n'avions pas d'enfant--que nous n'en aurions plus jamais...
-
-Je décidai d'envoyer aussitôt une dépêche à Thérèse, et remerciai
-vivement l'abbé.
-
-Celui-ci toutefois ne partait pas encore. Il se leva, prit son
-chapeau, le tourna une fois entre ses doigts, et ajouta, la main
-déjà sur la porte:
-
---«Mme Simonin se trouvera bien d'avoir auprès d'elle une personne
-qui l'encourage à prier en toute confiance...»
-
-Ah, bon! M. l'abbé Duregard désirait savoir si Thérèse était
-bonne chrétienne. Désir trop légitime... Ne l'avait-il donc pas
-distinguée à l'église? Je le rassurai en lui apprenant l'histoire
-de notre humble cousine, et sa vocation religieuse toujours
-contrariée. Nous nous quittâmes très bons amis.
-
-Je montai quatre à quatre pour dire à Yvonne que nous allions
-décidément rappeler sa cousine. Je savais lui faire plaisir...
-Cependant, je dus attendre un peu, car elle était en prière. Je
-me tus. Je devins morne et froid, et vraiment je savais à peine
-pourquoi.
-
-
-
-
-La bonne Thérèse Gervonier se réinstalla donc parmi nous, et y
-demeura pour des appointements minimes... Et puis la vie coula,
-coula, comme un fleuve pâle entre des rives unies. L'hiver s'est
-avancé tristement.
-
-Peu à peu, Yvonne reprit l'habitude d'aller presque chaque jour
-à Paris visiter l'une ou l'autre de ses cousines innombrables:
-elle jouait au bridge inlassablement, soit ici, soit là. De retour
-au logis, elle trouvait Thérèse et ses propos tranquilles. Ces
-dames disaient le _Benedicite_, l'on se mettait à table, et il
-arrivait parfois qu'Yvonne sourît devant son assiette fumante, le
-dos au feu. J'attendais ces minces sourires, ainsi qu'on guette en
-février les perce-neige.
-
-Nous faisions scrupuleusement maigre le vendredi, et l'observâmes
-aussi la veille de Noël. Toute la vie, chez nous, devint réglée,
-et comme liturgique. Cependant que les mauvaises pluies, la neige
-et les gelées consternaient la terre, je sentais passer le temps
-d'après le calendrier: ainsi ai-je su que l'Avent s'achevait, que
-l'Épiphanie était proche, et bientôt la Chandeleur. J'apprenais
-du même coup qu'Yvonne avait gagné quelque morne tournoi de
-bridge chez les Quériou d'Auteuil, ou réussi chez la marraine
-Stéphanie l'un de ces «sans-atout» dont on parle longtemps... Ah!
-bienheureux ces jeux de cartes, et bénis, doublement bénis soient
-ces offices et ces pieuses pratiques, qui ont distrait Yvonne!
-La Noël, le jour de l'An, ce sont pour chacun des fêtes; pour ma
-femme et pour moi, qu'évoquaient donc ces tristes dates, sinon le
-souvenir atroce de quelques jouets que nous n'avions pas achetés,
-et d'un rire adorablement frais que nous n'avions pas entendu, que
-nous n'entendrions plus jamais!
-
-Grâce au murmure monotone et si doux de la dévotion, grâce à
-l'indulgence inaltérable d'Yvonne envers ce Dieu qui pourtant
-l'avait si affreusement châtiée, et grâce au train-train des jours
-enfin, elle parlait, elle répondait à ce qu'on lui disait: elle
-vivait un peu, au moins. Il me parut que ce fût un miracle. Je
-fis présent à ma femme d'un très beau chapelet, et j'eus plaisir
-à dîner une fois la semaine avec M. l'abbé Duregard. C'était un
-homme intelligent et adroit: il discutait de politique extérieure
-avec une invincible logique, et de politique intérieure sans
-obstination, bien qu'il fût officiellement réactionnaire. Puis il
-aimait les jardins, et m'en eût remontré touchant la faune des
-parcs.
-
-Qu'écrirais-je à mon sujet, durant tout ce temps? Rien, sinon
-que ce fut bien l'un des plus interminables hivers de ma vie.
-Yvonne était peut-être un peu moins malheureuse, et certes nul
-ne s'en est plus profondément réjoui que moi, on n'en doutera
-pas. Cependant, nous sommes doubles ou triples, probablement: il
-y a toujours on ne sait quel monstre qui fait en nous des gestes
-étranges. Ce monstre indomptable et sournois, une vraie bête, et
-dangereuse, m'a plus d'une fois chuchoté tout bas: «Il n'y a pas
-à dire que tu sois pour quelque chose dans cette détente de ta
-femme... La religion, oui, la religion que tu ne partages pas;
-les prières, en dehors desquelles tu te trouves; les cousines,
-les perpétuelles tantes, marraines, amies vénérables qui, par
-contre, t'ennuient jusqu'à la torture, et que tu ne vois guère; le
-bridge au besoin, que tu ignores... Quant à toi-même, quant à ta
-présence, ton action, ton bon vouloir--néant, mon ami, néant! Ta
-femme t'aime bien, cela va de soi, et, j'y consens, elle t'aime
-encore davantage. Mais tout ce qu'il y a de vraiment tendre en son
-cœur est réservé pour Dieu, et ne se dévoile qu'à l'église...»
-
-Bah! je haussais l'épaule, et eusse voulu chasser hors de moi, à
-coups de fouet, l'obscur démon qui pensait ainsi.
-
-Cependant je fuyais autant que possible mon logis et mon propre
-deuil: ma petite enfant perdue, Hélène, ma fille... Je courus
-les routes comme un chemineau lamentable: gardes, cantonniers et
-bûcherons me voyaient surgir de tous côtés, à l'improviste. Jamais
-forêt ne fut mieux surveillée.
-
-Puis je gagnais Paris sous le moindre prétexte. Je retrouvais
-d'anciens amis. On me revit à la salle d'armes: je me brisais de
-fatigue, mes nerfs s'en trouvaient bien.
-
-Février vint enfin, presque tiède... Et puis, je crois que La
-Fontaine me débaucha. Je m'étais repris à lire avec passion, et
-j'adorais le dix-septième siècle: Chantilly m'y ramenait sans
-cesse. Or La Fontaine avait été jadis maître des eaux, et même
-capitaine des chasses: autant dire que le «bonhomme» exerçait
-à Château-Thierry ce même métier que je faisais à Chantilly.
-Il siégeait à l'audience une fois la semaine, l'épée au
-côté--n'avons-nous pas aussi le sabre et l'uniforme?--il expédiait
-des rapports, surveillait les sergents des forêts, avait soin des
-coupes, visitait les rivières et les étangs, faisait appliquer
-les règles de chasse et de pêche. Travail énorme, et perpétuelles
-randonnées: et pourtant, n'a-t-il pas bien flâné, notre poète
-exquis, occupé à tourner des contes ou à polir des fables tout en
-présidant à des ventes de glandée, et rêvant de Psyché dans le
-temps qu'il gourmandait les manants pris en maraude sous futaie?
-
-Je fus toujours, en ce qui me concerne, fort scrupuleux touchant
-les devoirs de ma charge. Néanmoins, comment ne me fussé-je pas
-dit qu'il y eût bonne grâce à flâner, de même qu'avait fait
-M. de La Fontaine en ses garderies de Champagne? Me suis-je
-proposé d'imiter celui-ci, révérence parler? Un tel rapprochement
-serait encore plus sot qu'impertinent... Pourtant, d'avoir songé
-seulement à la vie si molle de Jean de La Fontaine, maître des
-Eaux et «courtisan des Muses» à travers bois, c'était déjà une
-tentation, ou quelque piège du renouveau en ce mois de mars
-traître et fiévreux, tour à tour glacial et plein de douceurs
-bizarres.
-
-A la fin de ces jours plus longs, je rentrais sans me presser,
-au pas de mon cheval: et ce fut ainsi que le souvenir de
-Marie-Dorothée renaquit tout doucement en moi, à cette époque même
-où partout déjà les branches se dressaient, charmantes.
-
-
-
-
-Marie-Dorothée, lors de mon deuil, m'avait envoyé d'Italie un
-long télégramme, suivi d'une lettre très affectueuse. Qu'eussé-je
-répondu dans l'état où je me trouvais? C'était à moi d'écrire sans
-doute: mais rien que la pensée d'avoir à me rappeler des images
-de luxe et de grâce m'était pénible, et pis, impossible. Je ne
-songeais qu'à Yvonne écrasée de peine, et je n'étais qu'à mon
-chagrin.
-
-Je n'en aimais pas moins le souvenir de Marie-Dorothée, cependant.
-Toutefois un ouragan m'avait emporté, la vague m'avait roulé
-comme un fétu. Il me fallait d'abord revenir à la surface, puis
-nager longtemps sur la mer calmée, avant que de retrouver le sens
-d'abord, ensuite mes rêves. Ce n'est pas dans la tempête que l'on
-entend chanter les Sirènes.
-
-Donc, pendant de longs mois, le silence... Après quoi, le 16
-mars exactement, au courrier de onze heures, je tressaillis en
-apercevant l'écriture harmonieuse et droite de Marie-Dorothée sur
-une enveloppe timbrée de Paris. J'ouvris--je tremblais déjà--et je
-lus ceci:
-
-«Mon camarade, voulez-vous me rendre visite à l'hôtel Marceau, où
-j'habite? Si vous pensez encore un peu à moi, venez, car je suis
-bien malheureuse, et me sens très seule. Avant sept heures, vous
-me trouverez.»
-
-Dès le lendemain, comme sonnaient cinq heures, je me présentais
-avenue Marceau, à l'adresse indiquée: je n'ai pas pu attendre
-davantage, et pourquoi l'eussé-je fait, d'ailleurs? Si
-Marie-Dorothée éprouvait quelque peine, allais-je lui mesurer mes
-humbles consolations? C'eût été les mettre à bien haut prix. Puis,
-il me tardait de la revoir, et le cœur me manquait presque en
-demandant que l'on m'annonçât auprès d'elle.
-
-L'on vint m'appeler, enfin, on me guida... La marquise Gianelli
-occupait un petit appartement dans l'hôtel. Salon-boudoir Empire,
-vert et or, tout battant neuf. Mais sur tous ces meubles «acajou
-de palace» vivaient doucement des violettes... et le parfum,
-l'irrésistible parfum flottait, comme à la villa Médicis, voilà
-dix mois, comme au Transtévère, comme dans Rome tout entière, le
-puissant, le beau parfum de Marie-Dorothée!
-
-La porte s'ouvrit, et ce fut le chant, après le parfum:
-
---«Enfin, je vous revois donc!... Vous avez été bien cruellement
-frappé, et j'ai pensé à vous de tout cœur, vous n'en doutez pas,
-n'est-ce pas, cher, vous n'en doutez pas?... N'est-ce pas?...
-Maintenant, vous me voyez bien à plaindre aussi.»
-
-J'étais si ému que je ne pris même point sa main tendue vers moi.
-
---«Eh bien, fit-elle, vous voici fâché? Vous ne voulez pas me
-donner la main?
-
---Oh! pardon...
-
---J'aurais voulu me trouver près de vous. Je l'ai été par
-l'affection.
-
---Laissons cela, n'en parlons pas... Je vous remercie
-profondément. Mais faisons le silence, hélas! sur la grande
-douleur de ma vie... Et puis ce n'est pas moi qui dois être en
-cause: c'est vous... Eh bien, allons, dites-moi... Qu'est devenue
-Rome? Enfin, que vous a-t-on fait?
-
---Beaucoup de peine, mon ami.
-
---Le poète?»
-
-Déjà les yeux de Marie-Dorothée se remplissaient de larmes: ces
-aigues-marines défaillaient, s'enfonçaient, se noyaient. J'en
-éprouvai comme un vertige.
-
---«Vous a-t-il quittée?... Où est-il?
-
---Il vogue sur la mer Égée, il erre autour de Chypre, de Samos,
-de Rhodes... La Clarke, vous savez, cette infâme Pia, cette
-milliardaire intrigante, cette Pia me l'a pris, enlevé sur son
-yacht...
-
---Comme cela, enlevé? On n'enlève plus, du moins on n'enlève pas
-un homme.
-
---Cher, un homme ordinaire, non. Mais Stéphane est une proie. Un
-tel poète, et tout le rêve, toutes les splendeurs qui sont sous
-son front, toute la gloire qu'il représente: c'est une proie,
-cela, et un butin magnifique... De même que s'il s'agissait,
-pour vous, de la plus belle femme de la terre, et de la plus
-universellement admirée!... Eh bien, moi, au prix d'un dévouement
-d'esclave, je gardais tout ce trésor, qui m'appartenait... La Pia
-me l'a volé! Elle a enlevé le magicien sur son yacht, mais oui,
-vous dis-je, enlevé, comme une pirate! Cette femme est un vrai
-chef de pirates. On devrait lui donner la chasse, et couler son
-bateau!...»
-
-Colère et haine! Marie-Dorothée tuait mille fois du regard le
-spectre de l'infante, maintenant. Elle ne pleurait plus, mais
-un pli furieux coupait son front du haut en bas, et ses yeux
-étincelants luisaient terriblement sous ses sourcils joints. Vous
-eussiez dit Bonaparte menaçant le roi d'Angleterre.
-
-Ce fut moi qui tentai de la faire sourire un peu, cette Amazone.
-Je lui remontrai que sans doute la Pia se lasserait, et le poète
-plus vite encore:
-
---«On s'en va tout confiant, on part pour une longue croisière.
-Celle-ci, pense-t-on, durera trois mois, six mois. Et puis,
-un beau matin, l'on n'en peut plus, d'entendre sans cesse la
-même voix qui s'exclame toujours de la même façon devant les
-paysages. On est ennuyé d'avoir en face de soi ce visage d'hôte
-milliardaire, visage pas toujours avenant, qui sait? ni de bonne
-humeur. Une femme qui est fatiguée quand il faut sortir, qui
-a soif alors qu'il n'y a rien à boire, qui a des lubies, des
-caprices, probablement... Alors on abandonne tout à coup cette
-nouvelle Ariane à la prochaine escale. On la plante là, elle et
-son bateau, et l'on revient par le premier train ou le premier
-paquebot. Croyez-vous que la conversation de l'infante Pia soit
-si nourrie? Je ne l'ai jamais approchée, mais c'est peut-être une
-Américaine comme tant d'autres, et qui ne songe qu'à déplacer le
-plus d'eau possible en arrivant dans un port?...»
-
-Je voulais flatter Marie-Dorothée en supposant qu'aucune rivale
-ne pouvait l'égaler, au moins quant à la culture: et d'ailleurs,
-c'était vrai, apparemment.
-
-Elle ne m'a point dit: «Vous êtes charitable et gentil. Cela me
-fait du bien d'entendre des paroles affectueuses.» Mais en me
-rendant compliment pour flatterie: «Vous avez toujours la même
-voix si nette. J'aime à ce qu'on me parle ainsi français.» Et les
-yeux d'acier s'éclairaient. J'étais ému, elle aussi... Cependant
-nous insistions sur nos mérites, et le ridicule fût venu. Je
-changeai d'entretien--elle savait bien pourquoi--et lui posai cent
-questions:
-
---«Où en est le monument de Victor-Emmanuel, à Rome? Qu'avez-vous
-fait depuis un an? Votre suisse magnifique règne-t-il toujours
-dans l'antichambre? Et la petite camériste à l'accent
-anglo-mondial? Comme elle doit se trouver chez elle, à l'hôtel
-Marceau!... Et le grand cyprès que l'on voit de votre boudoir:
-quelle pièce de feu d'artifice, à chaque soleil couchant!»
-
-Notre conversation s'anima, s'égaya. Le beau rire qu'avait
-Marie-Dorothée! Elle me raconta mille anecdotes irrévérentes et
-comiques touchant l'illustre professeur Gatti, orgueilleux et rude
-comme Diogène, «Gatti le Chien», ainsi qu'elle l'appelait. On
-apporta du thé, du porto.
-
---«Mais où est l'asti d'antan!...
-
---Ah! vous vous rappelez?
-
---Je me rappelle jusqu'à la moindre chose qui vous concerne. Je
-sais comment vous étiez habillée tel jour, à telle heure...
-
---Si je vous faisais passer un examen, nous verrions ça.
-
---Chiche, madame!»
-
-L'examen eut lieu. J'y triomphai. D'une certaine robe, j'ai dit:
-«Cette toilette-ci, que vous portiez à la villa Borghèse, était
-joyeusement bariolée de blanc, de noir et de vert cru: un très
-joli Arlequin pour amuser les enfants.
-
---J'aurais tant aimé cela! me répondit-elle... Mon cher François,
-laissez-moi vous confier une chose: vous qui savez si cruellement,
-pauvre ami, ce qu'est l'amour paternel, vous ne vous figurez
-pas quelle mère j'aurais faite! Vous comprenez, pour moi, avoir
-un petit... Mais c'est, ce fut le rêve de toute ma vie! Si le
-colonel... oui, le marquis Gianelli, enfin, mon mari, m'avait
-donné un fils, je crois que je serais actuellement à Turin, et je
-présiderais des bals pour la garnison. Quant à Stéphane...
-
---Eh bien, en effet, pourquoi non?...
-
---Cher, je ne suis peut-être pas élue. Ce n'est pas mon destin.
-D'ailleurs Stéphane ne veut pas. Il craint le scandale. Oui, cet
-homme qui est parti, mêlé en vrai bouffon à la cour impure de la
-Pia, cet homme-là craint le scandale... Mais comme je l'aurais
-élevé, soigné, amusé, embelli, mon petit, ou ma petite!...
-Voyez-vous, François, celui qui aurait été son père m'eût paru un
-être sacré.
-
---Le poète, justement.
-
---Certes!... Est-ce que vous croyez à l'hérédité? Moi, j'y crois.
-Il n'y a pas de père au monde qui m'eût paru plus admirable que
-le poète Stéphane Courrière. Songez donc, s'il avait seulement
-légué à son descendant une parcelle de lui-même! J'aurais cru à
-cet enfant-là comme la Vierge à son fils. Je me fusse dévouée à
-lui, corps et âme. Ses nuits auraient été mes nuits, je n'aurais
-plus vécu qu'afin qu'il eût bonne mine... A défaut du poète,
-j'aurais du moins voulu un homme bien dessiné.»
-
-L'impudeur de Marie-Dorothée était prodigieuse et particulière.
-Non que ses propos fussent jamais regrettables, ni que sa tenue
-prêtât au moindre reproche. Cependant elle vous avait une manière
-de parler du genre humain, parfois, en le traitant tellement à la
-façon d'un bétail qu'on prend ou qu'on laisse, dont on usera, si
-le modèle est bon, mais qui peut aller à la boucherie, si la ligne
-est fâcheuse ou les aplombs suspects; elle jugeait si paisiblement
-autrui selon qu'un aficionado estime le taureau, ou un homme
-de courses le «deux ans» qui débute; puis elle s'exprimait si
-gravement, si posément sur les sujets les plus délicats, qu'elle
-dépassait d'un seul coup, de bien loin et sans même s'en douter,
-toutes les bornes de la décence. Elle atteignait à une sorte de
-chaste effronterie, et de cynisme sans péché.
-
-En homme vulgaire, moi, en vrai plébéien, je me sentis un peu
-gêné.
-
-Elle me regarda, surprise, et fit:
-
---«Certes, un homme régulier, un bon modèle. Vous souvient-il d'un
-dîner, chez moi, où le député Fata parlait de fonder une Société
-d'encouragement pour l'amélioration de la race humaine?... A
-propos de ce dîner, que devient Maurice Chennevière? La dernière
-fois que je l'ai vu, il ne se proposait rien de moins que d'aller
-au Pôle.
-
---Lui? N'en croyez rien. Tout l'hiver, il a bien tranquillement
-chassé avec l'équipage de Chantilly; je l'ai vu deux ou trois
-fois: il n'avait pas l'air d'un homme qui va faire des choses plus
-héroïques.»
-
-Bref, nous avons bavardé très tard ainsi. Tout à coup, j'ai
-sursauté:
-
---«Une heure et demie que je suis là!... Mon train est manqué.
-
---Vous prendrez le suivant.
-
---Si je veux l'avoir, il faut que je parte.»
-
-Mais depuis que je m'étais ainsi brusquement dit: «Eh! c'est
-l'heure: tu vas t'en aller...» une sorte de tremblement intérieur
-m'avait saisi. Blotti dans la tiédeur et la douceur, je devais
-donc maintenant retrouver la rue, le bruit, le chemin de fer? Je
-sentis soudain le désir violent et presque furieux, irrésistible
-en tout cas, de m'attacher plus étroitement à Marie-Dorothée,
-et vraiment une sorte d'incantation m'enivrait tout bas: «Mais
-dis-lui, me faisait une voix secrète, mais dis-lui donc que tu
-l'aimes, mais dis-lui, allons, puisque c'est vrai, puisque c'est
-fou, comme tu l'aimes!» Je n'éprouvai aucune peine à parler, mes
-lèvres s'ouvrirent toutes seules:
-
---«Vous savez que je vous aime toujours, comme là-bas.
-
---Là-bas, je n'en étais pas sûre...
-
---Mais si, vous le saviez, vous l'aviez bien vu.
-
---Pourquoi êtes-vous si pâle?... François, je suis contente de
-vous retrouver.
-
---Vous auriez dû m'appeler plus tôt.
-
---Je n'osais pas, vous étiez si malheureux!
-
---Nous nous consolerons l'un l'autre désormais...
-
---Ah! cher... Allez-vous-en, maintenant. Allez, vous me plaisez,
-François. J'ai confiance en vous.
-
---Quand reviendrai-je?
-
---Quand vous voudrez. Téléphonez-moi demain. Téléphonez, ou
-écrivez, ou venez, donnez-moi des nouvelles tous les jours. J'ai
-besoin d'un ami plus que jamais... Non, pas les lèvres: les mains,
-tenez... Demain, à demain.»
-
-Je me suis presque sauvé, mais en riant, et vraiment éperdu
-de joie, d'émotion! Toute la poésie et la grâce du monde me
-semblaient écloses en cette pièce où vivait Marie. Car je
-l'appelai dorénavant Marie, à la française.
-
-Quand je revins à Chantilly, je dis à Yvonne:
-
---«J'ai manqué le train. Je rendais visite à la marquise Gianelli,
-tu sais, cette dame qui a si grand air, et chez qui j'ai dîné
-à Rome: une amie de Fernand Luzot, je t'en ai parlé. Stéphane
-Courrière, son seigneur et maître, l'a quittée pour l'infante
-Pia... Comme elle me racontait tout ce drame, j'ai laissé passer
-l'heure.»
-
-Ma femme répliqua sans humeur:
-
---«J'ai dîné sans t'attendre, avec Thérèse.
-
---Il ne faut jamais m'attendre... La marquise Gianelli viendra un
-jour ici. Tu verras qu'elle est très belle.
-
---Qu'elle ne vienne toujours pas avant la semaine prochaine: je ne
-serais pas là. J'ai trois bridges, mardi, mercredi et samedi.
-
---Vendredi, alors?
-
---Non, je vais au sermon de Mgr Bardin, l'ami de l'abbé Duregard.
-
---Et jeudi?
-
---Je peux moins que jamais.
-
---Où vas-tu donc?
-
---Au cimetière, puis à l'église. Hélène est morte un jeudi, tu le
-sais bien.»
-
-
-
-
-Marie vint en effet...
-
-Marie, ma chère Marie! A Rome, pour la première fois, elle m'avait
-promis de n'être plus pour moi que Marie, si je consentais à me
-rendre le lendemain à la villa d'Este: hélas! le soir même j'avais
-dû partir.
-
-Puis, à Paris, dès ma seconde visite, qui fut tendre, gaie,
-délicieuse, j'avais ainsi nommé ma grande et somptueuse amie.
-
---«Pour Stéphane, m'avait-elle répondu, j'étais en dernier lieu la
-reine Bérénice.
-
---_Invitam dimisit!_»
-
-Je m'attendais à ce qu'elle ajoutât: «_Sed non invitus!_» Ne
-savait-elle pas le latin? J'étais surpris qu'elle ignorât quoi
-que ce fût: je la croyais non pas une femme savante, mais une fée
-capable de tout. Il me semble que j'avais entièrement perdu la
-tête... Marie! Nom commun, nom de campagne, nom de la servante
-qui va rentrer les poules ou porter un billet chez la voisine,
-nom de chez nous, combien il m'a paru sentir la rosée, la fumée
-des villages, la menthe et le muguet, ce joli nom de rien qui ne
-servait qu'à moi!
-
-Car pour tout autre, pensais-je, la marquise Gianelli ne
-s'avançait qu'entourée de scandale et de légende, comme une
-courtisane chargée de panaches, de joyaux et d'orfroi. Pour Yvonne
-elle-même, je me figurais que l'aspect seul de mon amie eût évoqué
-à la fois le sang des Napoléonides, la slave indolence des Doneff,
-la noblesse pontificale et romanesque des Gianelli, le glorieux
-reflet du grand poète Courrière enfin... Je doute cependant que
-Marie-Dorothée, que Marie, soit apparue si ornée devant les yeux
-de la froide Yvonne.
-
---«Cette dame viendra à la maison? m'avait demandé celle-ci.
-
---Mais oui... Pourquoi non? Elle désire t'être présentée. Cela te
-contrarie?
-
---Du tout.
-
---Elle connaît à peine Chantilly. Je lui ai promis de la guider
-aux étangs; elle veut y faire une promenade, voir Senlis et
-revenir par la forêt d'Halatte.
-
---C'est toi qui lui as dessiné cette excursion? Était-il
-indispensable qu'elle passât par notre logis?
-
---Si cela t'ennuie en quoi que ce soit, Yvonne, je dirai que tu es
-souffrante.
-
---Non, non, inutile. Cela ne m'ennuie en rien. Mon crêpe n'égaiera
-pas Mme Gianelli, voilà tout.»
-
-Cependant Yvonne se contraignait à merveille, dès qu'il le
-fallait. Elle n'aimait guère les étrangers, enclins à troubler sa
-tristesse. Pourtant son rang d'épouse l'engageait à recevoir en
-souriant quiconque était amené par moi chez elle: et aussitôt que
-son devoir matrimonial pouvait, comme en cette circonstance, être
-nettement défini, elle n'y eût point failli pour tout au monde.
-Était-ce, d'ailleurs, seulement par crainte de pécher ainsi contre
-ses obligations chrétiennes? Était-ce par un scrupule secret
-d'affection? Mystère.
-
-Elle accueillit donc fort bien la marquise Gianelli, qui arriva
-de très bonne heure, après le déjeuner. Il est vrai qu'aussitôt
-entrée, celle-ci parut incroyablement à son aise, dégagée,
-gracieuse, se mit incontinent à causer sans effort ni contrainte,
-bref eut l'air de recevoir Yvonne chez Yvonne elle-même. Et moi,
-en tout ceci? J'étais horriblement gêné. Je craignais que l'une ne
-s'ennuyât, que l'autre ne gardât le silence... que sais-je?
-
-Je crois du reste que j'eus grand tort. A propos de l'hiver en
-forêt et de la neige, la marquise Gianelli décrivit les domaines
-immenses de son frère Serge en Crimée; elle nous dépeignit sa
-mère vénérable, Sophie Doneff, la majesté que dégageait cette
-vieille extravagante en chacun de ses gestes, et puis ses
-traîneaux, ses serviteurs tremblants, encore presque esclaves.
-Les courses de Chantilly lui rappelèrent la figure souriante de
-son père, le millionnaire banquier, qui avait eu des chevaux
-illustres, une casaque souvent victorieuse. Au sujet de la
-garnison de Senlis, elle disserta sur les innombrables uniformes
-militaires qu'elle avait vus à travers toute l'Europe.
-
---«Les bersagliers du colonel Gianelli, fit-elle, ont bonne
-allure. Leurs sombres plumes de coq se jouent avec une grâce
-sévère, guerrière, quand le vent souffle tout à coup, dans Turin,
-à l'angle d'un palais de marbre, flambant neuf. C'est la force
-austère de la jeune Italie.»
-
-Car elle parlait volontiers de son mari, sans nul embarras, avec
-une courtoise tranquillité. «Le colonel», ainsi qu'elle le nommait.
-
-Les Condé du château, les d'Orléans, le duc d'Aumale l'amenèrent
-à évoquer l'Empereur et le maréchal Rimbourg, Wagram, Austerlitz,
-victoires dont celui-ci prit sa part.
-
---«J'ai visité l'île de Malte et La Canée, où mon aïeul entra aux
-côtés du général Bonaparte, alors maigriot, noir et pointu, comme
-un jeune aigle. Le futur prince de La Canée n'était en ce temps
-qu'un mince sergent brûlé par le soleil, et non moins anguleux
-que son petit compagnon Bonaparte. Un Marseillais, le soldat
-Rimbourg. Il y eut tout un vol de faucons méditerranéens qui
-s'est abattu sur l'Europe à la suite du grand Aigle. Ils avaient
-tous des regards d'oiseau de proie. J'ai fait voler des autours
-et des faucons sur des perdrix en Algérie, lorsque mes parents
-m'y emmenèrent en voyage autrefois: j'étais toute enfant, et les
-terribles yeux de ces oiseaux pirates me faisaient peur.»
-
-Comme je nommais ensuite par hasard La Bruyère et Théophile de
-Viau, qui vécurent à Chantilly, puis lord Seymour et les dandys
-des premiers derbys, aux élégances un peu laborieuses, la marquise
-Gianelli se prit à juger nos grâces d'aujourd'hui, la presse qui
-les cultive, les mœurs des gens de lettres et des journaux, le
-courrier des théâtres, la vie des coulisses, tout ce que lui avait
-appris sur ce point l'expérience combinée de deux Courrière. Du
-théâtre, elle glissa vers la politique, toucha au Parlement, à la
-rupture du Concordat, cita des cardinaux, dit qu'elle avait vu le
-Pape.
-
---«Ce n'est pas, fit-elle, une aussi belle figure que Léon XIII.
-Le dessin de sa bouche a moins de caractère, et son front moins
-d'intelligence. Il eût fait un bon prélat dans une petite ville.
-N'est-ce pas qu'il ne semble nullement de la même race?»
-
-Pour excuser sans doute des propos si hardis, Yvonne priait tout
-bas, sans remuer les lèvres, je le voyais fort bien dans ses yeux.
-Quand la marquise Gianelli eut posé sa question, Yvonne répondit
-simplement:
-
---«Il est le Pape.»
-
-Rien de plus uni que le son de sa voix: mais par sa netteté même
-et sa brève simplicité, cette réplique détonna au point que
-Marie-Dorothée, si sensible, s'arrêta net.
-
-Dix minutes après, elle se levait.
-
---«Vous ne voulez pas nous accompagner, madame? Nous ferons un
-tour dans Senlis, où je ne suis jamais allée. Avant six heures,
-vous serez rentrée. Avec l'auto, nous irons vite.»
-
-Mais Yvonne se rendait à Paris. Elle ne pouvait s'en dispenser.
-
---«Votre femme est très jolie, fit la marquise Gianelli, quand
-nous fûmes tous deux, côte à côte, dans l'auto bien close.
-
---Oui, répondis-je, très jolie.
-
---Elle est extrêmement pieuse, n'est-ce pas? Elle pratique?
-
---Davantage encore depuis la mort de notre petite: et rien de plus
-profond, ni de plus sincère que sa dévotion. Rien de plus noble.
-
---Eh! sans doute... Vous l'aimez beaucoup?
-
---Je la place très haut, je la chéris, et la plains de toute mon
-âme.
-
---Mais vous l'aimez d'amour?
-
---Marie!...»
-
-Oh! j'étais choqué, humilié, fâché! Quoi? encore une fois, Marie
-se montrait coquette? Elle savait parfaitement qui je préférais,
-qui j'aimais d'amour, et de quel amour irrésistible: et elle
-voulait de nouveau se l'entendre dire, aux dépens de la pauvre
-Yvonne? Elle prétendait par conséquent triompher insolemment et
-brutalement?... Peuh! Dorothée Rimbourg, petite-fille de soudards
-et de cosaques, quel grossier trophée avez-vous donc cherché là?
-Fi donc!
-
-Cependant elle a deviné sa faute, car voici qu'elle s'est penchée
-sur moi, contre mon épaule, et m'a supplié tout à coup, d'une voix
-bouleversée:
-
---«Excusez-moi, François. Je viens d'être si bête! Mais
-voyez-vous, il ne faut pas m'en vouloir. La vue de votre femme, si
-jolie, si douce et si triste, et puis votre maison arrangée pour
-le bien-être et l'intimité, vos papiers sur la table, vos chiens,
-les cannes et le fouet dans l'antichambre, toute cette vie de
-famille dont je ne fais pas partie, moi, moi qui suis si seule, et
-si malheureuse... François!...»
-
-C'est vrai qu'elle était toute seule au monde, maintenant. Elle
-entretenait quelques relations à Paris, rendait certaines visites
-et dînait en ville; mais son abandon néanmoins faisait pitié,
-et fors mon amitié, nulle tendresse ne se tendait vers elle.
-Lui fallait-il retourner près de sa mère imposante, théâtrale
-et toquée, chez ce frère Serge qui la méprisait et l'exécrait?
-Allait-elle implorer le pardon du colonel?... Non, Stéphane
-Courrière parti, le dieu envolé, il ne lui restait plus que moi.
-
-Pourtant, elle m'avait froissé. Je le lui fis entendre:
-
---«Vous n'êtes pas heureuse, et je n'ai pas cette vanité de croire
-que je vous consolerai. Toutefois, je vous aime à en mourir,
-Marie: seulement pas une de nos paroles ne doit même offenser de
-loin le souvenir si douloureux d'Yvonne. Vous me parliez de ma
-maison, d'une vie de famille: avez-vous oublié qu'il y avait un
-enfant l'année dernière chez moi? Personne au monde...
-
---Mais, François, voilà justement ce qui me fait si mal, à moi
-aussi! Vous avez cet immense chagrin en commun, votre femme et
-vous. Vous vous rejoindrez toujours dans ce deuil. Vous êtes unis
-par cette plaie, la même blessure saigne au fond de vous deux:
-tandis que moi, ah! qui donc se soucie de ce que mon rêve est en
-miettes, mon passé inutile, mon avenir lamentable? Est-ce que j'ai
-la consolation d'un petit, moi, dites?... Seule, seule, toute
-seule...»
-
-Comme elle pleurait, maintenant! Mon Dieu, cette femme dont
-je m'étais autrefois tant méfié, et que j'avais supposée si
-comédienne, elle était là, défaite et toute en larmes sur mon
-épaule, à présent: et quelle humilité dans ses sanglots d'amante
-dédaignée! Je frissonnais de passion et de charité.
-
-Tout près, tout près, joue contre joue, j'ai tâché de l'apaiser,
-tout à fait comme une pauvre enfant. Hélas! je savais encore
-comment parler aux enfants... Je lui ai promis--avec quelle
-ardente foi!--de lui consacrer ma vie, du moins presque entière,
-de l'entourer de précautions, d'amour infini, de soins, de lui
-faire oublier peut-être que le grand poète vivait, qu'il était
-ailleurs. Je jurai de n'évoquer le passé qu'à son gré, et avec
-respect... Je lui répétai mille fois qu'elle était le plus grand
-et vraiment l'unique émerveillement de ma vie... Puis, de la joue,
-nous avons fini par glisser aux lèvres l'un de l'autre.
-
-Nous ne sommes point allés visiter Senlis, ce jour-là. L'auto
-avait passé la chaussée des étangs, et roulait doucement par la
-forêt, sur de mauvais chemins. En un carrefour, nous descendîmes,
-et marchâmes longtemps sous bois: le ciel gris et doux rendait,
-par contraste, plus aigus encore les bourgeons, comme plus
-délicate la verdure d'hier.
-
---«Il faut rentrer, François.
-
---Déjà... Vous me reconduisez à Chantilly, du moins?
-
---Certes, mais je vous poserai aux premières maisons. Je ne veux
-plus entrer chez vous, ni même passer devant votre porte. Cela me
-fait trop de peine, de m'en retourner toute seule en vous laissant
-là.
-
---Oh! voyons, je vous ai dit... Pourquoi...
-
---François, c'est parce que je vous aimerai.»
-
-Jusqu'à ce qu'elle s'éloignât sur la route de Paris, après cela,
-nous n'avons plus prononcé une seule parole. Quant à moi, je ne
-l'aurais pas pu: tout vacillait, les arbres tournaient.
-
-Lorsque j'ai revu Yvonne, le soir:
-
---«Comment as-tu trouvé la marquise Gianelli? lui demandai-je.
-
---Belle, et mise à ravir.
-
---N'est-ce pas?... Nous avons fait un grand tour: nous avons passé
-par la Table, les étangs, Orry, Montgrésin, Pontarmé... Devine à
-quelle heure...»
-
-Mais Yvonne est sortie de la pièce. Elle n'a point claqué la
-porte. Elle n'a ni haussé les épaules, ni pincé les lèvres, ni
-boudé, ni rien autre. Quand elle rentra, même, elle souriait.
-Seulement, me laissant au beau milieu de mon récit, elle est
-paisiblement sortie de la pièce, voilà.
-
-
-
-
-Trois semaines après, j'arrivai un beau jour à l'Hôtel Marceau,
-décidé à faire un coup d'éclat. Une farouche intrépidité se lisait
-sur mon visage, et j'admirai ma contenance énergique, reflétée par
-les glaces dans le hall d'entrée.
-
-Marie logeait toujours en ce palace. En vérité, elle ne savait où
-habiter, hésitant à vendre ou démeubler son palais du Transtévère,
-afin de s'installer dans Paris, et répugnant d'autre part à
-regagner Rome, car trop de souvenirs cruels l'y attendaient, sans
-parler peut-être de ce qu'elle eût laissé ici, de moi enfin... Qui
-peut dire?... En tout cas, l'on allait bien voir! J'étais un homme
-qui étouffait d'amour, et non un soupirant que l'on amuse!
-
-Quand je pénétrai, froidement résolu, dans le boudoir d'acajou,
-Marie écrivait--en russe!--à sa mère vénérable. Sa robe tailleur
-orange et noire, telle une grande orchidée, rehaussait tous les
-tons de la pièce: et ses mèches brunes tombaient sur ses joues et
-son front, jusqu'à lui cacher presque les yeux, clairs comme des
-turquoises parmi tant d'ombre. En m'apercevant, elle posa sa plume
-et sourit:
-
---«Comme vous voilà sévère! fit-elle.
-
---Sévère, non, mais déterminé.
-
---Mon Dieu, qu'y a-t-il donc?
-
---Je viens vous annoncer une grande nouvelle: j'ai découvert, vous
-ne l'ignorez pas, quatre pièces charmantes, dont trois ont vue sur
-le Palais-Royal. Et c'est un jardin délicieux que ce calme et doux
-Palais-Royal, pour qui le contemple de sa fenêtre.
-
---Ah! certes. C'est la place Saint-Marc à Paris, M. de Régnier
-l'a dit. Elle rappelle aussi d'innombrables palais romains, et un
-peu la place de la Carrière à Nancy, vous rappelez-vous? On peut
-encore songer à des coins de Versailles, si l'on y tient.
-
---Eh bien, le logis que j'ai déniché s'ouvre sur le magnifique
-balcon à pilastres qui court au quatrième étage, tout le long du
-Palais-Royal. Un grand vase de pierre sculptée s'y profile dans le
-ciel. En bas les charmilles du jardin sont pleines d'oiseaux. Des
-pigeons volent çà et là autour des arbres taillés et du panache
-d'eau, parmi les festons et les astragales des façades.
-
---Ce doit être très joli, au moindre rayon de soleil.
-
---Mais sous la pluie aussi! Il n'y a ni bruit, ni poussière, point
-de voitures qui passent, aucun cri de la rue. Seulement quelques
-jeux d'enfants... Le soir enfin, vient la paix exquise, et la
-nuit, c'est le silence: un parc... Au petit matin, du silence
-encore, mais avec le jour tout neuf, les pierrots, les fauvettes,
-et la gerbe d'eau qui chante, épanouie dans la solitude...
-
---Rien de si ravissant, du moins en plein Paris. Pourquoi me dire
-tout cela, pourtant, d'un ton si menaçant?
-
---Ces quatre pièces sont meublées, Marie. Leur arrangement est
-très simple, mais gentil; je n'ai pu mieux faire.
-
---Bon, je suis sûre que vous y avez apporté beaucoup de goût.»
-
-Elle se moquait sous cape, et je le sentais bien. Presque furieux,
-je repris:
-
---«Vous le saurez!
-
---Eh! quoi donc?
-
---Si je fus un tapissier adroit, parbleu! Car vous allez venir
-dans cet appartement minuscule, qui est le vôtre. Ici, je ne
-puis me présenter sans quelque apparat, non plus qu'éviter les
-commentaires d'autrui. Au lieu que là-bas, vous seriez chez
-vous, Marie, et je pourrais vous y rendre visite sans mettre le
-concierge, les chasseurs et tout l'hôtel dans la confidence...
-Songez que, depuis des semaines déjà, nous n'avons pas causé si
-doucement qu'à Chantilly, dans votre auto.
-
---En effet.
-
---Et j'attends, si vous saviez comme j'attends que cette intimité
-se renouvelle!... Aujourd'hui, c'est dit, j'ai juré de parler net,
-et de vous supplier enfin... Marie!...
-
---Allons, c'est dit.»
-
-Je pensai tomber de mon haut.
-
---«Mais, repris-je tout interdit, ai-je bien compris?... C'est
-irrévocable? Vous viendrez?
-
---Oui.
-
---Sans faute?... Mon Dieu!... Quand viendrez-vous?
-
---Demain.
-
---Demain!»
-
-Elle me fixait en riant sans détour, maintenant.
-
---«Demain, murmurai-je stupéfait, à trois heures, à quatre heures?
-
---A trois heures.»
-
-Sur quoi, elle s'égaya plus franchement encore, et il y avait de
-quoi: car j'étais ridicule, et tout semblable à quiconque, s'étant
-rué contre une porte avec un grand fracas, l'aurait précisément
-trouvée ouverte, bien simplement.
-
-
-
-
-Je ne me suis jamais négligé. Cela s'est trouvé ainsi: je n'y
-eus aucun mérite. Mon père était le régisseur d'un grand domaine
-en Champagne. Il occupait quelques pièces dans l'aile du château
-commandant les terres, les bois et les vignes. Les maîtres de ce
-château n'y venaient guère, et j'ai passé mes primes années à
-vagabonder parmi les allées du parc splendide, comme à travers
-les vestibules et les galeries magnifiques, aux volets clos, de
-la demeure princière. J'avais perdu ma mère encore enfant, tout
-juste après qu'elle m'eût appris à lire: et je me trouvai seul,
-bien jeune, occupé à me rouler dans la boue avec des galopins,
-en revenant de l'école voisine, à marauder par les sentes et les
-chemins de ferme, les semis et les potagers, les sillons et les
-boqueteaux. Après quoi, je passais sous une grille imposante,
-suivais une avenue taillée pour les carrosses, franchissais des
-douves, et j'étais chez moi.
-
-Ou du moins, je me figurais être chez moi. Mon père me défendait
-de vaguer dans les pièces du château: mais l'excellent homme
-était très occupé. Allez donc surveiller un gamin qui rôde! Les
-salons, les chambres étaient fermés à clef: bon! je volais les
-clefs, et me croyais à la fois le prince Charmant et Ali-Baba en
-cette énorme maison où les tapisseries, les moulures dorées, les
-serrures trop hautes, les vieux cadres luisaient mystérieusement
-dans le demi-jour que filtraient les persiennes cadenassées. Je
-m'aventurais comme un voleur sur les parquets infinis, qui me
-faisaient peur en gémissant affreusement. Et c'est la tête pleine
-de fantasmagories qu'ensuite je m'en retournais dénicher des
-merles.
-
-De toutes ces clefs défendues, celles dont je m'emparai le
-plus assidûment, le plus passionnément, plus tard, furent les
-clefs de la bibliothèque. J'étais alors pensionnaire au collège
-de Reims; j'emportais les livres en cachette, et combien de
-centaines de volumes n'ai-je point lus ainsi, tant à l'abri de mes
-dictionnaires, en étude, que pendant mes jours de vacances! Les
-châtelains possédaient là une considérable quantité d'ouvrages
-classiques bien reliés, des traductions, des mélanges, des «ana»,
-et tout un amas d'ouvrages modernes, depuis Hugo jusqu'à Renan,
-depuis Musset et Dumas père jusqu'à Stendhal, jusqu'à Mérimée et
-Daudet, et même jusqu'aux Goncourt. La collection s'arrêtait vers
-1885.
-
-Les maîtres du logis savaient-ils seulement qu'ils possédassent
-tant de livres? Si parfois ils venaient camper au château avec un
-grand fracas, ils ne songeaient qu'aux lièvres, aux perdreaux,
-et se fussent bien gardés de jamais ouvrir ces armoires vitrées,
-devant lesquelles courait une haute échelle à roulettes. Mais
-je m'en avisais pour eux, dès qu'ils étaient repartis. Je pus
-m'acheter même quelques-uns des volumes qui manquaient: et je ne
-sais si mon père, ancien sous-officier, me fit plus de plaisir
-quand il me donna une paire d'éperons, dès que je fus capable de
-monter un poney rétif et difficile, laissé là au dressage par les
-châtelains, ou bien en ce jour où, sur ma demande, il m'ouvrit un
-crédit de vingt francs chez un bouquiniste de Reims. Car j'acquis,
-pour mes vingt francs, certains romans qui m'ont grisé: je faisais
-figure alors, il faut le dire, d'un béjaune plein de fatuité, et
-ce n'était pas sans coquetterie que je serrais ma ceinture, et
-plantais sur l'oreille mon képi de collégien.
-
-En outre, ayant été élevé en plein air, aux champs, un sang bien
-rouge coulait en moi, j'avais des poumons et des muscles, je
-connus la gloire athlétique sur les pelouses du football, non
-moins que l'aviron en main ou l'épée au poing. Bref, à dix-sept
-ans, j'avais rang de champion, tout autant que de dilettante, au
-milieu de trente bacheliers provinciaux. Plaisante qui voudra,
-c'était un succès.
-
-Quand mourut mon pauvre père, je préparais déjà l'École
-forestière; je m'y trouvais encore alors que l'héritage, pourtant
-mince, d'une tante me permit de vivre sans gêne à Nancy. Était-ce
-le moment de tout laisser aller? Au contraire, et par élégance,
-je prétendis d'autant mieux demeurer l'un de ceux-là dont les
-intellectuels disent en fronçant le sourcil: «C'est un gymnaste»,
-tandis que les hobereaux murmurent avec mépris: «Il lit beaucoup».
-
-Néanmoins cette humble prétention n'allait pas loin. Je me suis
-seulement applaudi de n'avoir jamais vécu trop inculte, lorsque
-j'ai rencontré sur ma route la marquise Gianelli. Il me parut en
-effet que je l'adorais notamment à cause de son bel esprit et
-de ses paroles fleuries, reflet évident de cette éloquence dont
-Adolphe Courrière lui avait montré l'exemple et laissé le secret.
-Je savais donc apprécier cette intelligence inaccoutumée, vivace
-et presque déconcertante: Marie, pour moi, c'était la radieuse
-courtisane Imperia, trônant parmi les humanistes, les mécènes
-romains du quattrocento. Je me répétais complaisamment: «Je la
-suis pas à pas ainsi que je me fusse jadis attaché au cortège
-d'Imperia!» Et je m'échauffais, me félicitais. J'allais même
-jusqu'à m'inquiéter parfois: «Ne l'aimerais-je que de tête, par
-hasard?...»
-
-O le plaisant scrupule! Il ne dura pas longtemps, après que Marie
-fut deux ou trois fois venue, simple et souriante, en ce petit
-logis du Palais-Royal... Mais je ne sais comment indiquer cela...
-Enfin la plus belle statue d'Aphrodite égalait à peine Marie, car
-celle-ci révélait une pureté plus suave encore en sa jambe si
-longue, si fine, si douce, et le contour de sa hanche s'élevait
-ainsi que gonfle une jeune fleur, au-dessus de sa tige: et tout
-était parfait en ce chef-d'œuvre.
-
-Toutefois, c'eût été peu que sa beauté. Il y avait son approche...
-La moindre dentelle qu'elle portait semblait vivre de plaisir.
-L'air n'était que parfum, s'il l'avait touchée. Sa chair soyeuse
-et veloutée ensorcelait la main. Chacun de ses adroits mouvements
-caressait tout d'abord. Surpris, intimidé, envoûté, j'en vins au
-point de souffrir, si je devais passer une journée seulement loin
-d'elle, de même qu'un pauvre morphinomane ne peut se priver de son
-cher poison, sous peine de mort, pense-t-il. J'eus bientôt besoin
-de voir et d'entendre ma compagne Marie, comme une plante a besoin
-d'eau. Absente, elle était là encore près de moi, les cheveux en
-désordre. Je refermais mes doigts vides sur l'épaule délicate
-qui me manquait... Certes non, ce n'était pas, ce n'était plus un
-amour de tête.
-
-Il me semble même qu'avant ce premier rendez-vous j'ignorais
-encore tout d'elle, et je fus bien la proie d'une seconde passion,
-étrangement méticuleuse et maniaque, cette fois. Gorgé d'amour,
-mais non rassasié, je questionnais souvent Marie:
-
---«Tu es heureuse?»
-
-Elle répliquait en riant: «Mais oui!» Et sans nul doute, c'était
-de bonne foi. Marie-Dorothée, marquise Gianelli, n'eût pas fait
-semblant d'être satisfaite, comme une petite bourgeoise.
-
-
-
-
-Et cela dura des semaines, des mois. L'été fut triste et mouillé,
-les charmilles du Palais-Royal se dressaient sous la pluie,
-coquettes et solitaires, ou frissonnaient au vent d'un juillet
-sournois, qui déjà se préparait à l'automne. Marie voulut aller
-sur une plage pour quelque dix jours: je l'y suivis. Après quoi,
-elle gagna Pierrefonds: j'y fus à chaque instant.
-
-Un beau jour d'août--le seul peut-être qui fut beau, cette saison,
-et je me rappelle encore le visage exalté, illuminé qu'avait
-Marie!--on me pria d'attendre un instant dans la villa. Marie
-arriva bientôt de la forêt, conduisant elle-même un cheval très
-ardent, attelé à sa voiture légère. Elle entra au salon, radieuse.
-
---«Ah! François!... J'ai dû sortir, je ne pouvais tenir en place,
-et j'ai fait atteler cette bête qui me fatigue: j'avais besoin
-de mouvement et d'efforts, pour me dépenser joyeusement, je suis
-trop contente... François, vous savez... il n'y a plus de doute,
-maintenant... Enfin!
-
---Mais quoi?
-
---Eh bien, mais je suis enceinte donc!»
-
-Une bouffée d'émotion violente m'envahit, le sang me sauta
-aux joues! Marie me tomba dans les bras: ce fut l'un des plus
-poignants baisers que nous échangeâmes.
-
-Presque aussitôt dégrisé, d'ailleurs, le souvenir d'Yvonne en
-deuil me remplit de pitié. J'eus peur... Marie l'a-t-elle senti?
-
---«Qu'y a-t-il? interrogea-t-elle... Tu n'es plus heureux? Tu as
-des regrets?»
-
-Tout bas, je me suis lâchement dit: «Bah! Yvonne n'en saura rien,
-après tout.» Et voulant trouver une excuse à cette angoisse qui
-m'avait soudain crispé les traits, je demandai, du reste assez
-lourdement:
-
---«Que pensera de cela le poète, Marie?»
-
-Mais l'effet de cette simple question fut prodigieux! Marie
-bondit, puis, éclatant du plus beau rire, elle me répliqua tout
-d'un trait, la voix haletante et triomphale, la tête renversée,
-la poitrine soulevée, Ménade victorieuse ou Amazone étouffant
-d'insolence et d'orgueil:
-
---«Stéphane?... Stéphane peut bien encore répandre trente
-chefs-d'œuvre par le monde, il n'aura toujours pas fait celui-là!
-Non, il ne m'a pas donné d'enfant, lui!... Et puis, Stéphane,
-peuh! il contemple aujourd'hui la mer à Biarritz, toujours à
-la suite de son infante yankee... Écoute, François, je dis la
-vérité des vérités, je te révèle tout, absolument tout, en cet
-instant: tu me plais depuis que je t'ai vu à Rome, ton amour
-m'a profondément touchée. Peut-être Stéphane m'aurait-il encore
-reconquise, cependant--oui, j'ai l'audace de te l'avouer, tu
-vois!--s'il fût venu m'implorer... Mais depuis que je suis sûre,
-à présent, d'avoir cet enfant-là, il n'y a plus que ce gosse au
-monde qui compte, tout le reste est fini, enterré, aboli! C'est
-comme si je n'avais pas seulement vécu jusqu'à ce jour... Je ne
-te dis même pas que je n'aime plus Stéphane: il n'existe plus
-désormais, rien n'existe que mon petit, mon beau petit!...»
-
-Puis, se calmant, elle reprit gentiment, poliment: «Notre petit.»
-
-Elle eut même la bonté d'ajouter: «Cette naissance ne pourra
-rien te faire oublier, mon pauvre et cher François. Tu as eu
-déjà--hélas!--une fille. C'est un autre bébé qui t'arrive, voilà
-tout: tu lui réserveras bon accueil, cependant, n'est-ce pas?
-
---Oh! Marie, en doutes-tu?
-
---Enfin, tu es encore triste, ou fâché?
-
---Non pas. Seulement, je songe un peu... Tu m'as dit qu'il n'y
-aurait plus rien ici-bas que ce petit, ou cette petite... Parole
-pleine de mélancolie pour moi... Dame!»
-
-Marie se mit à rire:
-
---«Oh! toi, tu es le père».
-
-Oui...
-
-Mais, tout de même, «le» père... Je me rappelai certains de ses
-regards qui parfois m'avaient mesuré des pieds à la tête, regards
-d'éleveur plutôt que d'amie, et j'en souffris... Bah! je souffrais
-de tout, ce jour-là.
-
-Quand Marie revint à Paris, l'automne était fait. Parmi les arbres
-rouillés et dépouillés du Palais-Royal, les pigeons ne savaient où
-percher: ils voletaient comme des oiseaux perdus. Ce jardin, ce
-cloître plutôt, parut d'ailleurs trop mélancolique à la marquise
-Gianelli, qui, exultante et rajeunie, finit par louer un petit
-hôtel blotti dans le fond d'un jardin, à Auteuil: elle le meubla
-très gaîment, à la Groult, sans négliger d'en faire peinturlurer
-les pièces minuscules, selon la mode, en vert épinard, jaune
-papier d'épicier, rose corail et bleu terrible. Elle ne songeait
-qu'à rire.
-
-Dès ce jour, Marie se soucia de layettes et de berceau, elle se
-soigna, se surveilla comme une fleur rare, comme un phénomène
-prodigieux, s'écouta vivre. Tout l'amusait: elle était d'une
-humeur bienheureuse, d'une bienveillance universelle. Ayant
-lu dans les journaux italiens que le régiment de Gianelli,
-revenant de Tripolitaine, avait été reçu en grande pompe à Turin,
-n'écrivit-elle pas au colonel pour le féliciter de s'être
-couvert de gloire sous le soleil d'Afrique? Elle ne rêvait que de
-réconciliations et d'embrassades.
-
-Le colonel répondit par une carte digne et très froide.
-Heureusement, car ses effusions, en un tel cas, eussent gêné
-quiconque: mais non pas Marie.
-
-
-
-
-Comment Yvonne a-t-elle connu ma liaison avec la marquise Gianelli?
-
-Hélas! on détourne, on distrait une femme affairée, ou passionnée,
-ou frivole, une femme enfin qu'assiègent mille soucis de plaisir
-ou des entreprises mondaines. Une jeune mère a ses enfants, elle
-dit: «Les cours... fraulein... brevet supérieur... gymnastique
-suédoise... le professeur de mon petit garçon...» Tout le reste
-peut faire sourire ce gracieux chef d'état-major.
-
-Mais Yvonne, qu'avait-elle qui l'occupât? Plus rien. Son pauvre
-cœur était en miettes: morte l'enfant, perdu le mari... Oh! non,
-cependant, il ne fallait pas dire: perdu. J'aimais infiniment
-ma femme délicate: elle le savait sans doute. Mais depuis si
-longtemps nous avions secrètement divorcé, elle et moi. Un baiser
-nous eût presque choqués, c'était bien trop intime: et puis y
-tenait-elle? Si l'on veut, nous habitions la même maison: mais
-supposez que nous y avions chacun notre jardin, le sien menant à
-l'église, comme un clos de curé, le mien dévalant, bien loin de
-là, jusqu'à Auteuil en pente folle!... Ce qu'Yvonne, encore une
-fois, n'ignorait pas.
-
-Eussé-je pu le lui cacher?... Et par quel miracle d'habileté, donc?
-
-Voici qu'Yvonne rentre au logis. Elle revient de Paris. En chemin
-de fer, elle aura lu quelque roman, et notez que son goût la porte
-aux plus prudents comme aux mieux déduits. Toute œuvre fougueuse,
-toute escapade de l'esprit lui déplaît: une livre de rêveries lui
-tomberait aussitôt des mains. Car elle est réfléchie, modeste, et
-poursuit sa pensée au petit point, si l'on peut dire, ainsi qu'on
-brode.
-
-A Paris, qu'aura-t-elle fait? Des courses, peut-être, mais
-sûrement elle aura pris le thé avec les Quériou, sinon telles ou
-telles de ses parentes et amies d'enfance: jugez des commérages!
-Yvonne n'est ni méchante, ni niaisement crédule: toutefois elle
-répond, puisqu'on lui parle, et par conséquent elle examine,
-pèse et juge--un peu vite, sans doute--tant de scandales dont on
-l'entretient.
-
-Au lieu d'apprécier autrui, aura-t-elle, selon sa coutume, joué
-longuement au poker ou au bridge? On dit que ce ne sont point là
-des jeux de hasard: mettons que l'un enseigne à pressentir le
-mensonge, quand l'autre apprend à se souvenir des moindres choses.
-
-S'agit-il du matin, passé à Chantilly? Yvonne se sera promenée
-sur la pelouse, au parc ou dans la forêt: seule, en ce cas,
-puisqu'elle ne voit personne, et ne tolère que sa cousine Thérèse
-Gervonier. Or, seule, elle aura supputé, retourné sans trêve ses
-chagrins, tous ses chagrins; de même avec Thérèse, probablement,
-et je voudrais être plus assuré que si mon nom fut alors
-prononcé, cette Thérèse l'entoura de commentaires sympathiques
-et rassurants. Vingt fois, en effet, la vieille fille s'est
-trahie: elle exècre et méprise la marquise Gianelli, qu'elle nomme
-évidemment «mon adultère», sinon pis.
-
-Reste l'église. Là, Yvonne songe à son salut: entendez qu'elle
-médite sur ses péchés--hélas! quels sont-ils?... ils n'ont
-guère de nom, sans doute. Veut-on qu'elle se défende aussi de
-méditer touchant les fautes du prochain, celles notamment qui
-la concernent, et entre toutes, touchant les miennes? Pour peu
-qu'elle y ait apporté le soin qu'elle met à débrouiller ses
-propres scrupules, voilà toutes mes précautions bien inutiles!
-
-A cette femme attentive et fine, rendue plus frémissante encore
-par la douleur, par la solitude, par la piété, pouvais-je, on le
-voit, cacher le but de mes voyages à Paris, devenus de plus en
-plus fréquents, et voire quotidiens, si mon service le permettait?
-Souvent j'y passais la nuit. Pourquoi donc? Yvonne n'insistait pas.
-
-De quelle façon, aussi, contraindre mon visage à quelque
-expression d'intérêt, chez moi, lorsque Thérèse parlait ou
-qu'Yvonne m'observait? J'étais fréquemment la proie des diables
-bleus, et surtout des roses: je m'abandonnais à ceux-ci, une
-ivresse irrésistible me faisait plus d'une fois--comme on
-dit--sourire aux anges... Ce sourire s'éteignait sous le regard
-d'Yvonne.
-
-Il m'arrivait de décrire ceci ou cela que j'avais vu avec la
-marquise Gianelli, et l'on sentait bien en mes paroles qu'un
-compagnon mystérieux manquait à soutenir le récit, en affirmant:
-«Mais parfaitement. Nous étions là, telle chose nous advint...»
-
-Enfin--et ceci fut certes le plus grave--le nom de «l'absente»
-disparut entièrement de nos entretiens. D'un commun accord, nous
-n'avons plus cité, à mon foyer, ni Marie, ni Marie-Dorothée, ni
-la marquise Gianelli, ni même la maîtresse illustre de Stéphane
-Courrière. Ce fut comme si elle eût été morte. Mieux encore, nous
-n'avons plus soufflé mot de ce qui, près ou loin, la touchait: la
-Tripolitaine cessa de nous intéresser, les troupes italiennes
-furent comme abolies; mon voyage à Rome... mais avais-je donc
-été à Rome? Et dans la Ville Éternelle, y avait-il un «monde
-noir», un quartier nommé le Transtévère, un certain palais dans
-ce quartier? Au besoin, ce vocable suspect, «un palais», ne fut
-plus prononcé. Le professeur Gatti, la comtesse Alessandri, mon
-camarade Fernand Luzot, existaient-ils en vérité, les avais-je
-positivement rencontrés? Il n'y eut pas jusqu'à Stéphane
-Courrière, sa personne, ses pièces, mais surtout sa vie, qui ne se
-fussent changés en sujets brûlants, et tout aussitôt prohibés, de
-conversation.
-
-Un jour, le vieil Adolphe Courrière vint sonner à ma porte, vers
-onze heures du matin. Il m'avait fait prévenir la veille par
-téléphone: je l'attendais. Une visite d'Adolphe Courrière, dans
-ma maison! Quoi! ce vieillard fameux autant qu'omnipotent, le
-directeur sérénissime de _la Journée_, cet homme considérable
-sur le boulevard, au Parlement, partout, le grand consolideur
-de ministères, l'un des révérends augures de notre Bourse, ce
-potentat secret, ou plutôt discret, ce conseiller, ce chanoine
-de la République--chez moi!... Il fallait que l'affaire fût
-d'importance.
-
-Or, point du tout. Il s'en venait bonnement me consulter, m'a-t-il
-déclaré tout d'abord.
-
---«Il y a dans les papiers de Lovenjoul, encore non classés, près
-de trente ou quarante lettres que j'adressai vers 1861, alors
-jeune reporter, à M. de Girardin, mon patron. J'étais curieux
-de revoir ces chiffons de jeunesse, dont le conservateur--cela
-se comprend assez--ne peut se séparer... Ah! monsieur, que
-d'impétuosité dans ma vertu politique en 1861! La mauvaise humeur
-des jeunes gens est bien entreprenante. Puis, avec le premier
-rhumatisme, naît la modestie.»
-
-M. Courrière parlait d'un ton paisible, en puissant chef, et tout
-en prêtant à ses phrases un tour perpétuellement et, en quelque
-sorte, gravement espiègle: il s'y croyait forcé, comme tant
-d'hommes notoires de cette génération pour qui Gambetta fut un
-espoir de jeunesse, le général Boulanger une gaîté de l'âge mûr,
-et Renan l'enchantement, le délice et le maître de toute la vie.
-
---«Me trouvant à Chantilly, poursuivit-il, j'ai souhaité d'avoir
-recours à vos lumières...»
-
-Protestations, compliments, politesses... Bref, M. Courrière
-m'apprit que _la Journée_ s'aviserait peut-être d'entreprendre
-une campagne: le testament du duc d'Aumale était absurdement
-conçu; toute une partie infiniment vaste de la forêt pouvait être
-vendue par l'Institut; tant que celui-ci vendrait à de grands
-propriétaires qui traceraient des parcs, il n'y aurait rien de
-gâté dans le paysage, mais que penser des menues concessions et
-des villas du genre Le Pecq ou Asnières, toujours à craindre? Dès
-lors, il s'agissait de demander que l'État, ou à son défaut une
-entreprise particulière, prît à bail ou achetât d'un coup, si
-c'était possible, l'immense partie de forêt en question... Or,
-quel en était le rendement, l'avenir, que pensais-je d'un tel
-projet?
-
---«Il est absurde, concluait M. Courrière, comme tous les projets.
-Mais quel est son degré d'extravagance?»
-
-D'ailleurs il s'en moquait bien, je l'ai déduit par la suite: son
-seul but ayant été, sans aucun doute, de me citer l'Institut,
-puis tout naturellement l'Académie française, et par là son frère
-Stéphane. A ce nom, le badinage du vieillard se fit encore plus
-diligent, mais aussi plus bourru, c'est-à-dire plus tendre.
-
---«Figurez-vous, me dit-il d'une voix à la bonhomme, que le cher
-garçon va se marier.»
-
-Réprimai-je mal quelque mouvement? Il est possible. M. Courrière
-reprit en souriant de plus belle:
-
---«Oui... La nouvelle n'est pas officielle encore, loin de là.
-Toutefois il n'y a plus nul secret, Stéphane épousera l'infante
-Pia. Elle a bien de la grâce, il l'aime... La cour d'Espagne
-tergiverse encore, mais elle cédera. Il ne s'agit que de savoir
-si ma future belle-sœur gardera son titre d'altesse. Quant à
-Stéphane, étant déjà prince des poètes français, il ne peut
-recevoir d'avancement... Négociations compliquées, cependant, et
-qu'un rien peut troubler!»
-
-Ah! bien, j'avais compris, maintenant. Peut-être flatté--il
-faut tout prévoir--ou peut-être intéressé pour quelque autre
-raison moins simple, le directeur de _la Journée_ tenait à ce
-que son frère épousât l'infante, née Clarke et milliardaire:
-il était venu me prier indirectement d'agir auprès de la
-marquise Gianelli--notre liaison, hélas! n'étant plus un secret
-pour personne--afin que celle-ci ne causât ni catastrophe, ni
-scandale...
-
-Bientôt M. Courrière se leva, me dit au revoir, me prit les mains
-affectueusement.
-
---«Envoyez-moi votre avis à _la Journée_, touchant cette affaire
-du testament d'Aumale. Nous en recauserons. J'en conférerai
-pareillement avec l'Institut, où Stéphane n'est pas sans crédit,
-ni moi sans amitiés, ainsi qu'avec le petit Malestan, votre
-ministre à l'Agriculture: c'est moi, savez-vous bien, qui ai lancé
-cet enfant-là!»
-
-Parfait. De plus en plus clair. Si la marquise Gianelli faisait du
-tapage, je risquais ma place. Bah! je crois, heureusement, qu'elle
-n'y songeait guère. Je lui dirais demain: «Stéphane se marie.» Et
-elle me répondrait, en extase: «Vous savez, François, notre fils a
-remué.
-
---Stéphane, vous dis-je, épouse l'infante.
-
---Car c'est un fils, j'en suis sûre...»
-
-Oui, M. Courrière pouvait être bien tranquille. Force m'était, par
-galanterie, de ne rien lui confier qui le rassurât, mais il dut
-lire sur mon visage que je n'éprouvais nulle inquiétude. Nous nous
-quittâmes, lui et moi, comme des amis de vingt ans.
-
-Au déjeuner, j'ai tenté de raconter à Yvonne cette émouvante
-visite:
-
---«Devineras-tu, fis-je, qui sort d'ici?... Adolphe Courrière,
-oui, Adolphe Courrière en personne, le directeur de _la Journée_.
-Au cours d'un entretien à propos de la forêt et du testament
-d'Aumale, il m'a appris une nouvelle sensationnelle, un mariage
-curieux, oui, très curieux: celui du poète Stéphane, son frère,
-avec l'infante Pia...»
-
-Pourtant je n'allai pas plus avant, car la mine d'Yvonne était
-telle que je craignis de l'entendre me dire: «Cela m'est égal.
-Garde pour toi ces histoires-là.» Une gêne extrêmement pénible
-s'ensuivit, et dès lors l'infante, _la Journée_, Adolphe
-Courrière, l'Académie, devinrent à leur tour des sujets défendus.
-
-C'est ainsi que nous avons pris, peu à peu, l'habitude de nous
-taire.
-
-
-
-
-Ai-je assez souffert!
-
-Pendant des mois et des mois, déjeuner, dîner, vivre en face d'un
-fantôme muet, ou presque, quand chaque regard, chaque minute et
-chaque seconde de silence forment autant de reproches!
-
-J'arrivais, la tête ivre de Marie, de sa voix musicale, de son
-accent tout-puissant, de sa maternité, de sa fougue, de ses
-richesses d'âme--puis me trouvais soudain en face d'une femme
-serrée, murée, douloureuse, que je plaignais, que j'aimais avec
-pitié, et dont l'attitude me disait si net: «Tu la quittes,
-n'est-ce pas? Son odeur traîne encore sur toi... Si j'avais, non
-plus même mon enfant pour me consoler, mais seulement l'espoir
-d'en revoir quelque jour un autre... Or, ma fraîche petite fille,
-c'est fini... et plus jamais, maintenant... Cependant, toi, d'où
-viens-tu?»
-
-Allais-je parfois éclater, m'accuser, et plaider au moins pour
-moi?... Inutile. Yvonne déjà murmurait une prière, ou partait
-pour l'église. La leçon était complète: «Tu vois, semblait-elle
-ainsi me déclarer, tu vois comment je daigne te répondre, et où je
-me réfugie; laisse-moi, allons, ne prononce même pas un mot, et
-retourne là-bas, puisque tu oublies tout.»
-
-Quelle torture, mon Dieu!
-
-Or Yvonne souffrait peut-être davantage encore. Non débridée,
-sa plaie l'empoisonnait. Un jour, j'entrai par mégarde dans une
-pièce, où elle se trouvait seule: elle pleurait.
-
---«Eh bien, Yvonne?... Mais qu'y a-t-il?... Tu es mal...?»
-
-Je voulais dire: «Tu es malheureuse?» Je n'ai même pas pu.
-
-Mon lévrier Marsyas m'avait suivi dans la chambre: meilleur et
-plus simple, il est allé poser tout doucement sa fine tête sur
-les genoux d'Yvonne. Il n'en fallait guère plus, peut-être...
-Seulement, moi, j'ai craint la gêne, l'incertitude, une
-maladresse, l'air sournois: enfin, j'ai craint... Et ces larmes
-pourtant, il me parut qu'elles eussent coulé sur mon propre
-visage, et l'eussent brûlé comme du feu!
-
-Le soir, Thérèse Gervonier vint à ma rencontre sur la pelouse
-de Chantilly. Telle n'était point sa coutume, certes, et je me
-sentis encore plus inquiet que surpris:
-
---«Rien de fâcheux à la maison? m'écriai-je du plus loin qu'elle
-put m'entendre... Yvonne n'est pas malade?»
-
-Elle accourait aussi vite que le lui permettait sa corpulence.
-J'aperçus bientôt une expression d'embarras maussade sur ses
-traits:
-
---«Écoutez... euh... voici, je voulais vous dire... Bref, dans
-l'antichambre, j'ai ramassé cette lettre qui traînait sur les
-dalles... Elle se trouve encore dans son enveloppe, quoique
-celle-ci ait été ouverte. Je ne l'ai pas lue!.. Elle sera tombée
-de votre poche.»
-
-Je devins assez rouge, encore que l'on ne me déconcerte pas
-très facilement: car c'était une lettre de Marie, lettre bien
-familière, hélas!
-
---«Mais, Thérèse, il n'y avait qu'à remettre cette missive sur mon
-bureau, et voilà tout.
-
---Oh! non... Pensez donc... Enfin, quelque autre aurait pu la
-prendre.
-
---Pourquoi supposez-vous?... Vous l'avez lue!
-
---Pas du tout. Je ne lirais jamais, même par mégarde, un papier
-couvert de cette écriture, Dieu m'en garde!
-
---Vous la connaissez, Thérèse, cette fameuse écriture?
-
---Ah! Sainte Vierge, oui!... Et je serais bien la seule, à la
-maison, qui l'ignorerais.»
-
-Bon gré, mal gré, il me fallut remercier Thérèse Gervonier. Je
-songeais cependant aux larmes d'Yvonne: le motif en était trop
-clair, parbleu!
-
-
-
-
-Revenant de Paris avec M. l'abbé Duregard, nous parlions un jour
-des divorces. M. l'abbé Duregard est un homme jeune encore,
-quarante ans peut-être, que l'on verra sous peu curé d'une grosse
-paroisse, bientôt évêque, et tout à l'heure archevêque, sinon
-cardinal: j'ai confiance en son avenir. Il n'y a rien en effet de
-si dispos, ni de si sain, ni de mieux agencé que son intelligence,
-où les moindres ressorts jouent sans faute comme sans bruit.
-
---«L'Église, monsieur l'abbé, condamne les divorces, et elle
-est trop sage pour s'être trompée. Avouez cependant que les
-annulations en tiennent lieu.
-
---Mais non, parce qu'elles sont très rares.
-
---Vous voulez dire qu'on les compte par centaines.
-
---Mettons cent cas de conscience, très délicats à débrouiller.
-Vous avez par contre des milliers de divorces: je rends hommage
-aux magistrats, néanmoins ils ont tant d'affaires!
-
---Où est la différence, quant aux jugements rendus? Les
-annulations pourraient devenir aussi fréquentes, et non moins
-étranges, que nos divorces: elles ont déjà débuté dans cette
-mauvaise voie. Sans manquer à la déférence, je crois, mon cher
-abbé, qu'on peut en convenir.»
-
-Et notre discussion, pour cordiale et courtoise qu'elle fût
-demeurée, s'anima beaucoup. En riant, nous nous jetions
-mutuellement à la tête, d'un côté tant d'annulations scandaleuses,
-et par ailleurs tant de divorces bouffons. Soudain, et comme
-l'abbé disputait avec la plus gaillarde âpreté, je lui dis:
-
---«Voyez en Italie: ils n'ont pas le divorce, mais comme ils
-s'en passent bien! Le code italien n'admet qu'un seul cas de
-dissolution d'un mariage, à savoir la mort d'un des conjoints.
-Cependant, là-bas, quand le problème est trop difficile, voici
-tout justement l'annulation à quoi l'on songe aussitôt.
-
---Nos tribunaux ecclésiastiques s'occupent de cas bien définis.
-
---Allons donc!... Tenez, prenons un exemple: une femme, très
-riche, a épousé, outre les Alpes, un homme pauvre, ou qui du
-moins n'a pour vivre que sa solde, que son traitement, si vous
-voulez. Or, depuis six, sept ans ou davantage, ils n'habitent plus
-ensemble...»
-
-Eh! mais ici, avec quelle adresse et quelle preste autorité M.
-l'abbé ne m'a-t-il pas tout net coupé la parole!
-
---«Mon Dieu, vous savez, comme disait l'hôtelier Madei, que j'ai
-connu à Rome: «Plus de roses, point de sécateur...» Vous ai-je
-déjà parlé de cet étonnant et charmant Madei? Figurez-vous qu'en
-plein carême...»
-
-Et les anecdotes de se succéder l'une à l'autre, vivement,
-allègrement. Il n'y avait pas à s'y méprendre: malgré toute
-l'agitation de notre entretien, l'abbé avait immédiatement rompu
-les chiens, dès que j'avais voulu faire allusion à Marie et au
-colonel Gianelli. Donc, M. Duregard, confident et confesseur
-d'Yvonne, se trouvait au courant de ma liaison.
-
-Bien mieux, je me rappelai cette autre fois où, tandis que nous
-devisions de la détestable invasion étrangère en France, j'avais
-entrepris de défendre les femmes cosmopolites, qui unissent en
-elles plusieurs races: «Les métèques simples, déclarais-je, sont
-bien plus néfastes, à cause de leurs âmes plus différentes de la
-nôtre, plus marquées et moins souples. Ainsi une femme un peu
-russe, un peu italienne, un peu française aussi...»
-
-Or, juste à ce moment, M. l'abbé Duregard m'avait interrompu.
-
---«Ma grand'tante, fit-il, était Danoise. C'est à elle que je
-dois les quelques mots de cette langue dont je connais le sens et
-la prononciation. Avez-vous entendu un dialogue en danois?»
-
-Et comme Yvonne entrait dans la pièce:
-
---«De quoi parliez-vous? avait-elle demandé.
-
---Du Danemark», s'était hâté de répliquer l'abbé.
-
-Point de doute, il savait à merveille. Tout le monde savait. Et
-Yvonne?... Je l'offensais, je la peinais, je l'humiliais, elle
-gravissait un long calvaire... Mais pourquoi jamais un mot, sinon
-une plainte, une effusion?...
-
---«Yvonne est la discrétion même», me répétait continuellement,
-avec admiration, Thérèse Gervonier.
-
---«Elle est excessivement fragile, me confia un jour son
-médecin... Je la trouve usée, minée, consumée, et ses nerfs me
-semblent à bout. Un rien lui ferait bien du mal.»
-
-
-
-
-Le Bois de Boulogne, qui n'est plus qu'un pauvre square entre
-des maisons, s'émeut dès le premier printemps. A peine fait-il
-un peu moins froid qu'il laisse aller ses bourgeons, si mous, si
-pâles, et voici déjà qu'il apparaît tout fardé, quand nos forêts
-n'en sont encore qu'à s'alanguir, et nos bosquets des champs qu'à
-nous donner des fleurs. Marie aimait beaucoup l'émoi de Paris,
-à cet instant qui ne dure guère: elle se couvrait de fourrures,
-et allait voir au Ranelagh, ou tout autour du champ de courses
-d'Auteuil, comment les jeunes feuilles se dépliaient en grelottant
-sous le soleil de mars. Elle recherchait la solitude, craignant
-de se montrer, elle naguère si svelte; car son bébé allait venir
-sous peu, dans une semaine peut-être. Et tout en marchant, elle
-souriait et faisait des rêves.
-
-Je l'accompagnais dans ses promenades aussi souvent qu'il m'était
-possible. Un jour nous cheminions ainsi le long de cette mare
-d'Auteuil, fameuse jadis, mais inconnue aujourd'hui, sinon des
-convalescents, de quelques amoureux, et de certains provinciaux
-des villages voisins, La Muette, Boulainvilliers, etc.
-
---«Il faut, François, me disait Marie, que ce petit, ou cette
-petite sache plus tard plusieurs langues: nous autres Russes, nous
-sommes donc tous polyglottes, vraiment, et cela vient de ce que
-l'on nous habitue au français, puis à l'allemand, à l'italien, à
-l'anglais, dès l'enfance. Quand j'étais une bambine, ma mère me
-faisait offrir absolument du pain sec pour mon dessert, dès que je
-bégayais en russe; mais j'avais des gâteaux et des fruits, si je
-les demandais en français, en italien ou en allemand: tu penses
-si j'ai vite connu ces phrases-là! Un jour, j'ai demandé à table:
-«Mami, je veux, s'il vous plaît, que vous me donniez un peu de
-café.» Et j'ai ajouté: «Bougre!» ainsi que je l'entendais dire au
-valet de chambre, qui venait de Paris. Ma mère vénérable ignorait
-ce mot: mais elle fut enchantée, parce qu'il était français: et
-j'ai eu mon café. Une autre fois, je voulais une goutte de cognac:
-si tu savais ce que j'ai dit à ma maman ravie, pour l'obtenir! Je
-fis donc ainsi défiler tous les gros mots du valet de chambre, par
-gourmandise, et c'est pourquoi aujourd'hui encore le langage des
-voyous, cher, me rappelle des souvenirs de confitures.
-
---Avec le jeune personnage qu'on attend, l'on devra se méfier,
-s'il emploie la même méthode, diable!
-
---Oh! je sais donc maintenant comment on dit tous les vilains mots
-en italien, en russe et en français.
-
---Pas seulement les vilains, Marie charmante.
-
---Oui, j'ai été très bien élevée.
-
---On a eu tant de peine!
-
---On a fait ce qu'on a pu.»
-
-Nous plaisantions, nous étions très gais. Marie s'appuyait un peu
-lourdement à mon bras, et je veillais comme un jeune époux sur sa
-démarche ralentie et sur son corps deux fois précieux. Soudain,
-rompant une de ses phrases chantantes, elle m'a dit:
-
---«Mais, quoi donc?... Tu es tout pâle... Qu'est-ce qu'il y a?»
-
-Il y avait que dans l'allée menant au petit lac, j'apercevais
-Yvonne, là, devant nous, s'avançant à notre rencontre, entre
-Thérèse Gervonier et l'une des cousines Quériou, d'Auteuil! Elle
-nous avait certainement vus, car elle était devenue plus blanche
-que moi-même, en même temps qu'elle avait saisi la manche de
-Thérèse, comme pour se cramponner avant de tomber.
-
-Reculer n'était pas possible: il fallait s'affronter, et que
-devais-je faire? M'arrêter, évidemment, expliquer que la marquise
-Gianelli se trouvait un peu souffrante, que je lui donnais le
-bras afin de l'aider à marcher: mais Marie avait-elle l'air d'une
-femme malade, avec cette physionomie heureuse et ce rire mal
-éteint? Puis, comment allait se comporter Yvonne?... Et si elle se
-trouvait mal, car elle était réellement livide, elle me faisait
-peur. Elle s'était infailliblement aperçue de l'état de Marie:
-et alors, le souvenir d'Hélène... Mon Dieu, que j'eusse voulu
-disparaître à l'instant, écrasé, en cette minute horrible!
-
-Quant à Marie, elle était bien tranquille. Voici qu'elle allait
-déjà vers Yvonne, résolue à la plus paisible cordialité. Sans
-doute elle s'apprêtait à dire tout uniment, en son incroyable,
-innocente et déconcertante impudence: «Bonjour, chère madame.
-Votre mari a la bonté d'accompagner jusqu'en ces lieux sauvages
-une femme qui se cache, et se cachera pendant une semaine
-encore...»
-
-Cependant Yvonne coupa court à tout cela. J'ai vu la pauvre femme,
-plus morte que vive, étreignant follement le poignet de Thérèse,
-je l'ai vue passer devant nous en baissant la tête, sans saluer,
-sans reconnaître--et son frêle dos, tout courbé, semblait au point
-de se briser, quand je me retournai sur elle, tandis qu'elle
-s'éloignait. J'étais dans une espèce d'épouvante!
-
-Ma chère Marie saisit ma main. Certes, elle fut très belle, en
-cette minute, et l'on pourrait même dire très bonne.
-
---«Je comprends fort bien, me dit-elle, que Mme Simonin ait voulu
-ne pas me voir. Je serai bientôt mère, alors qu'elle a perdu
-cruellement son enfant. Va au plus vite la retrouver, François,
-et la consoler. Ne lui dis pas que je suis fâchée, ce ne serait
-pas vrai. Ne lui laisse même pas croire que je l'ai remarquée. A
-moins qu'elle n'ait voulu positivement m'offenser... Mais je lui
-pardonne. Je conçois, certes, combien elle doit souffrir.»
-
-Que de magnanimité! C'en était un peu trop, peut-être, et
-Marie ne me jouait-elle pas quelque comédie de noblesse? Mais
-non, pourtant, sa voix trahissait tant de sérénité radieuse et
-béatement hautaine!
-
-Lorsque, de retour à Chantilly, je demandai Yvonne, Thérèse me
-dit d'un air outragé que sa cousine était au lit, malade, qu'elle
-avait condamné sa porte, ne sortirait de sa chambre ni pour
-dîner, ni pour déjeuner, et qu'elle ne consentait à admettre
-personne--«personne»!--auprès d'elle.
-
-Après tout, je suis son mari: j'aurais bien eu le droit de
-renvoyer cette Thérèse à ses potions ou à son crochet, et d'entrer
-quand même. Je ne l'ai point osé, pourtant: j'avais honte!
-
-Le lendemain, même consigne, le surlendemain pareillement. Trois
-jours, quatre jours se passèrent: Yvonne se cloîtrait. Le médecin
-me confia: «Ce n'est pas qu'elle ait grand'chose: tout son
-organisme se trouve comme surmené. Ne la contrariez pas. Elle fait
-une fièvre nerveuse, qui s'éteindra.»
-
-A la sixième rebuffade, néanmoins, n'y tenant plus, je répliquai
-brutalement à Thérèse:
-
---«Assez, maintenant! Je suis chez moi, je pense, et j'entrerai.»
-
-Or, Yvonne n'était point au lit, comme je croyais, mais étendue
-sur sa chaise longue, en peignoir: ses yeux marron avaient envahi
-tout son visage émacié, si bien qu'on les distinguait seuls, au
-premier abord, et qu'ils semblaient immenses, fixes et presque
-insoutenables.
-
-A peine si j'eus le cœur de parler:
-
---«Yvonne... je ne t'ai pas revue, depuis... enfin, tu sais,
-depuis le jour... au Bois...»
-
-Elle fronça douloureusement les sourcils:
-
---«Qui te parle de ce jour?... T'ai-je demandé la moindre
-explication?
-
---Je veux pourtant te la donner. C'est si simple... La marquise
-Gianelli est enceinte, elle aura revu malgré tout son poète...»
-
-Yvonne bondit, se leva presque.
-
---«Ne mens pas! Pourquoi mentir? Qui t'interroge? C'est
-stupide!...»
-
-Puis, se laissant aller sur les coussins:
-
---«C'est stupide, oui... Et cela me fait encore plus de peine...
-Je ne te prie pas de me dire tes secrets. D'ailleurs, tu n'as pas
-de secrets. Je devine toute ton existence, et tu le sais bien: tu
-m'as trompée et abandonnée à l'époque la plus atroce de ma vie...
-
---Non, Yvonne, oh! non, pas cela: je ne t'ai pas abandonnée! Je
-n'aurais demandé qu'à demeurer ce que je fus pour toi, un instant,
-quand nous nous sommes mariés, en Bretagne. T'en souviens-tu
-seulement?... Mais c'est toi qui m'as éloigné par ta froideur
-inouïe.
-
---Je me suis toujours montrée bonne épouse.
-
---Oui, mais... évidemment, ce n'est pas de ta faute... tu ne sais
-pas aimer, ma petite Yvonne, tu n'as jamais une tendresse, une
-caresse... Tu ne t'es jamais épanchée que tout bas, à l'église et
-sur ton prie-Dieu!»
-
-Elle se cacha la figure dans les mains. Quelle brute j'étais,
-pourtant! Venu pour m'approcher d'elle, pour l'apaiser un peu,
-s'il était possible, voici que je la tourmentais davantage. Je
-m'assis contre sa chaise longue:
-
---«Mais tout cela ne fait rien. Écoute, Yvonne... Tu es organisée
-d'une certaine manière, moi d'une autre. J'ai pu rencontrer des
-amitiés plus... semblables à moi-même... ou moins discrètes...
-Mais je te le jure devant ton Dieu, à qui tu t'es remise, je n'ai
-pas un seul moment cessé de te chérir profondément. Ah! tu peux me
-croire. Je pèse mes mots, en honnête homme!»
-
-Ma voix s'est-elle altérée? Ai-je frémi, tant la vérité me sortait
-par tous les pores: car si, d'une part, j'idolâtrais Marie,
-d'autre part ma femme délicate et blessée m'était en effet si
-chère, et me tenait tellement au cœur--oui, certes!--ainsi qu'un
-autre cœur saignant et palpitant!... Bref, Yvonne s'est sentie
-touchée, ou bien elle a puisé quelque calme dans l'invocation
-qu'elle venait de prononcer là, les mains sur ses yeux. Elle
-reprit plus doucement:
-
---«Oui, tu es de bonne foi, je le crois... D'ailleurs je ne te
-ferai pas de reproches. La Providence est juste. J'ai dû mériter
-un peu de ces épreuves... Il y a des femmes qui aiment sans doute
-avec une frénésie... Cela m'échappe. On ne parle pas comme on
-veut: moi, les mots... certains mots... ils m'intimident... ils se
-gonflent dans ma gorge, et ils y restent. Ils seraient pourtant
-bien montés de mon âme tout de même... Tu as l'air de me reprocher
-ma piété...
-
---Non, Yvonne, mais non! Au contraire, et souvent je l'envie.
-
---Tu ne comprends pas ce que nous appelons l'oraison, nous autres,
-les tristes: ce sont des phrases toujours pareilles, qu'on répète
-machinalement, mais si tu savais comme on se laisse aller, sans
-qu'il soit besoin de paroles, et comme on se jette aux bras du bon
-Dieu, pour le remercier... de tout, de tout ce qu'il nous envoie,
-et pour crier qu'on a confiance, qu'on le sait là! Ah! c'est de
-l'amour, cela!...»
-
-Parbleu! la froide Yvonne ignorait presque tout de l'autre amour,
-celui qui est puissant, aventureux et sublime! Il n'y avait rien à
-lui répondre, je me suis tu. Elle poursuivit:
-
---«Du reste, à quoi bon ces vieilles choses? Il faut me laisser,
-François. Je ne vais pas causer un drame: ce n'est pas de mon
-goût. Il ne saurait être question de divorce, car je suis bonne
-chrétienne, ni même de séparation: je continuerai d'habiter ici.
-Seulement je ne veux plus te voir, ni te parler. Nous ne prendrons
-plus nos repas ensemble.
-
---Tu es bien dure!... Enfin, pourquoi...
-
---Tu me demandes vraiment pourquoi?
-
---Sans doute. Tu disais tout à l'heure avoir deviné ma vie, et
-jusqu'ici tu ne m'avais pas habitué...»
-
-Elle s'est tout à coup dressée, à ces mots:
-
---«Est-ce la même souffrance pour moi, maintenant? Tout récemment
-encore, je savais ta liaison, oui... Mais à présent je verrai
-toujours une figure d'enfant auprès de toi, puisque la marquise
-Gianelli... Tais-toi! Pas de mensonges!... Cet enfant, ce sera le
-tien, le tien--et pas le mien, car je l'ai perdue, moi, ma petite
-fille! Je n'avais qu'une pauvre petite, ma toute jolie petite, et
-elle m'a été reprise. Tu pourras regarder un autre enfant. Il te
-consolera. Mais jamais plus, moi... Et cela, je ne peux pas, je
-ne peux pas... Il me semblera toujours que tu m'apportes le babil
-d'un autre bébé, et ses rires. Il faut m'épargner cela, qui est
-au-dessus de mes forces...»
-
-Elle pleurait misérablement. Et j'étais comme à l'agonie: je ne
-ramenais de toutes parts, sur moi, qu'un vrai manteau de glace.
-Tout se perdait dans la nuit: Hélène morte, l'enfant nouveau,
-l'horreur de torturer la mère douloureuse, la femme si fragile,
-ensuite mon bel amour, Marie et sa joie provocante... Yvonne leva
-les yeux un instant:
-
---«Et puis cette femme, qui t'aura donné un fruit de ton sang, ton
-propre sang! Un enfant, qui vient de toi!»
-
-Le silence--atroce!
-
---«Moi, ajouta-t-elle, maintenant, je suis infirme.»
-
-Elle retomba, les mains jointes, priant de toute son âme.
-
-
-
-
-A deux jours de là, on m'appelait au téléphone:
-
---«C'est un garçon!... Venez vite.»
-
-J'arrivai chez Marie, en proie au plus singulier mélange de
-malaise et d'émotion. Après des années de soins et de soucis,
-après qu'on a pris mille peines afin de parfaire, autant qu'il
-est possible, le corps et l'âme d'un jeune éphèbe, ou voire d'un
-simple galopin qui déjà traîne ses culottes à l'école, certes l'on
-peut déclarer fièrement: «Je contemple mon héritier, mon propre
-enfant.» Mais on ne se sent pas au même degré le père d'un bébé,
-et surtout qui vient de naître. On se trouve au plus l'associé de
-la maman, et encore un associé qui ne travaille guère, une sorte
-de simple commanditaire.
-
-Ajoutons qu'ici mon cas était pire, car enfin, ne passant même
-point franchement pour l'auteur responsable et avoué de l'enfant,
-je jouais bien plutôt le rôle d'un complice à demi caché... Ce
-qui ne m'empêchait point d'avoir le cœur bouleversé, et de l'aimer
-d'avance, ce petit. Je souriais, je défaillais presque à la pensée
-du premier cri que j'entendrais--et tout bas, humble et déchiré,
-je demandais pardon de ma joie au souvenir de ma petite Hélène et
-à Yvonne, que je n'avais pas revue.
-
-Dès le vestibule, Romilda, la femme de chambre, me dit d'un air
-radieux:
-
---«Il est _souperbe_!»
-
-Je montai quatre à quatre. La garde vint me chercher.
-
---«Tout s'est passé à merveille, et le docteur est enchanté.»
-
-J'entrai enfin. Marie était couchée, et riait doucement.
-Elle avait vraiment l'aspect d'une belle idole, au milieu de
-ses dentelles, une merveilleuse idole de cire pâle, aux yeux
-éblouissants toutefois et comme en extase.
-
-La garde s'était retirée, nous étions seuls. Je me penchai sur les
-fines lèvres exsangues.
-
---«Il est à côté, fit Marie. Va le voir.»
-
-La petite chose rougeaude, grimaçante et fragile reposait dans
-son berceau, que surveillait une fraîche nourrice. Voilà donc
-mon fils!... J'eusse tant voulu oublier qu'une fois déjà je
-m'étais dit, devant un autre berceau tout pareil: «Et c'est là ma
-fille!...»
-
-Un moment, cet être minuscule déplissa un peu la peau de son
-visage boursouflé: alors apparurent des prunelles plutôt obscures
-et quelques cils foncés, ainsi que sont les miens!
-
---«Tu as remarqué? me demanda Marie. Il a tes yeux.»
-
-Je crois qu'elle mit vraiment beaucoup d'amour dans cette phrase.
-Il s'y trouvait du moins une douceur immense, et les larmes les
-plus exquises de ma vie, peut-être, me sont venues sous les
-paupières.
-
-De ces larmes aussi, j'ai bien demandé pardon, secrètement, à
-Yvonne en deuil, qui souffrait, là-bas.
-
-Et pourtant...
-
-
-
-
-Les devoirs s'affrontent et se combattent, on le sait. «Fais
-ceci», dit l'un. «Au contraire, fais cela!» ordonne l'autre
-aussitôt. Il en est un, le plus urgent peut-être, en tout cas
-le plus doux: «Cause le moins de peine possible à ceux qui
-t'entourent...» Combien de fois me suis-je répété, dans ma
-détresse, ces paroles toutes frissonnantes de pitié?
-
-Yvonne se tenait parole: pendant un mois et plus, je ne l'ai pas
-vue. Elle prenait ses repas dans sa chambre: nulle surprise,
-d'ailleurs, n'en pouvait venir aux domestiques, car ceux-ci
-n'ignoraient point que leur maîtresse, de santé très délicate,
-eût besoin de grandes précautions. Or je travaillais le matin, ou
-courais les bois; je déjeunais à tout moment, en deux minutes,
-d'un œuf à la coque et d'une côtelette; et je dînais à neuf
-heures, en arrivant de Paris--quand je rentrais pour dîner. Un tel
-régime était bizarre autant qu'incommode, si bien que je prenais
-mes repas tout seul. Voilà du moins ce qu'autrui devait penser,
-ou ce qu'il lui eût été permis de penser, s'il se fût trouvé
-bienveillant.
-
-Mais il ne l'était point. Chantilly est un bourg élégant, situé
-dans le plus gracieux pays de France. Toutefois, on y a établi
-un golf, où viennent chaque jour se désennuyer les hobereaux de
-Senlis, qui étouffent de niaiserie, et les propriétaires des
-belles demeures élevées parmi ces bois charmants. Ces derniers
-n'ont pas une conversation fort abondante, si bien qu'il y a
-pour eux une grande consolation à pouvoir relever de quelques
-fermes jugements, touchant la conduite du prochain, leurs
-propos habituels sur les cousinages, les mariages et le malheur
-des temps. Du golf et des châteaux, les calomnies vont tout
-naturellement à la cuisine, puis chez l'épicier, la mercière et
-le sacristain: c'est là sans doute que Thérèse Gervonier les
-recueillait.
-
-Car j'étais dorénavant un objet de honte et de scandale pour
-la pauvre fille: le dégoût éclatait dans ses yeux, dès qu'elle
-m'apercevait. Quelles horreurs ne débitait-on pas sur mon compte,
-sans nul doute, «dans le pays», ainsi que disaient les commères!
-
-Puis j'étais fonctionnaire, et fonctionnaire envié: point encore
-quadragénaire, et déjà inspecteur adjoint, trois galons d'argent
-sur mon uniforme, s'il vous plaît; une place privilégiée à
-quarante minutes de Paris... Il ne faut pas tenter le diable: il
-est trop piquant, pour plus d'un, de relater les coquineries et
-voire les crimes qualifiés d'un intendant de la République et d'un
-officier de l'Institut de France. Ce sont là de jolies anecdotes,
-qu'il suffit de conter sur un certain ton amer et résigné pour
-paraître finement fronder l'État.
-
-Enfin l'une des cousines Quériou jouait au golf. Elle
-entraînait souvent Yvonne à prendre le thé devant les
-_links_ de Vineuil, où les dames de Chantilly tenaient leurs
-parlements. La grande réserve d'Yvonne et son bon esprit lui
-valaient l'absolution--millionnaire ou titrée, elle eût atteint
-l'estime--de quelques hautes matrones. Mais si l'on voulait bien
-oublier ainsi, avec une extrême bonne grâce, qu'Yvonne ne fût
-qu'une pauvre petite dame, assez triste et pas trop riche, de
-quelles poignées de mains trop chaleureuses et impitoyablement
-compatissantes ne devait-elle pas, la malheureuse, payer cette
-terrible bienveillance! Au golf comme partout, n'est-ce pas, on
-n'a rien pour rien.
-
-Bref, par ma faute, que je fusse présent ou absent, que l'on fît
-indirectement allusion à ma personne et à la passion radieuse
-qui ensorcelait ma vie, ou que l'on en parlât tout cru, Yvonne
-souffrait toujours davantage--et je n'y pouvais rien.
-
-Non!... Car enfin, devais-je rompre avec Marie?
-
-Ah! peut-être... Un rigoriste, une «tête ronde» dira qu'il l'eût
-fallu. Je me le disais à moi-même tout le jour. Je me déclarais:
-«Marie n'a plus besoin de toi: elle a son fils, maintenant. Tu as
-accompli ta besogne auprès d'elle, ton rôle est terminé. Le petit
-sera riche et bien soigné... Tu peux à présent te retirer, mon
-garçon, et rentrer dans ta maison dévastée.»
-
-Bon, mais qu'eût pensé de moi la belle marquise Gianelli, pour qui
-toutes les gênes entravant le commun des mortels étaient comme
-abolies? Je me fusse donc un jour présenté devant elle, et je lui
-eusse adressé la parole en ces termes: «Madame, vous êtes pour moi
-ce qu'il y a sur terre de plus noble, de plus tendre et de plus
-charmant. A mes yeux, vous planez au-dessus du monde. En outre
-vous m'avez fait l'honneur de me donner un fils de votre sang, et
-vous voulez même bien me témoigner avec sincérité, je le crois,
-à moi forestier obscur et infime, un peu de cet amour qui combla
-naguère les vœux d'un poète illustre. Il ne serait pas un homme,
-d'âme un peu relevée, pas un artiste digne de ce nom, pas un
-délicat qui n'enviât mon bonheur... Néanmoins, je vous quitte, je
-vous abandonne, vous et notre enfant.
-
---Mais, me répondrait-elle, vous ai-je fourni quelque sujet de
-plainte?
-
---Pas le moindre, bien au contraire... N'importe, je vous laisse,
-à cause d'Yvonne, ma femme.
-
---Pourtant, ai-je jamais parlé d'elle, sinon en sa faveur, alors
-que je vous aime, et qu'elle n'en a pas moins, malgré tout, la
-meilleure part, puisqu'elle habite sans cesse à tes côtés, ingrat,
-puisqu'elle porte ton nom, et puisque tu la chéris profondément,
-je ne l'ignore pas...
-
---Certes. Toutefois, je te laisserai, ainsi que notre enfant.
-
---Tu nous sacrifieras!... Mais quelle femme irrésistible me
-préfères-tu donc là? Elle t'aura prodigué des marques bien
-éclatantes d'amour?
-
---Rien de cela. C'est un être malheureux et contracté, incapable
-d'une caresse. Elle vit, elle a vécu entourée de dévotes et de
-femmes sans prix.
-
---Alors, il faut que tu ne m'aimes plus.»
-
-Moi?... Ne plus aimer Marie! Jamais au contraire je ne l'avais
-aussi parfaitement idolâtrée! Il y avait un air, autour d'elle,
-qui m'était plus indispensable que l'atmosphère voluptueuse des
-belles îles pour les bêtes de ces terres lointaines.
-
-Enfin, après avoir longtemps tenu de tels dialogues imaginaires,
-je prenais le train pour Auteuil. Je n'étais pas plus tôt entré
-chez Marie, au fond de son jardin grand comme un mouchoir et brodé
-de mille tulipes, que je tombais en pleine joie. La cuisinière, la
-femme de chambre Romilda, le valet de chambre, l'homme d'écurie
-et la nourrice formaient un parti dans lequel on prétendait, non
-sans s'attendrir, que le bébé ressemblait incroyablement à sa
-mère. Une autre faction, composée du chauffeur et de la jeune miss
-anglaise, affirmait que le petit avait sans doute certain air de
-famille, rappelant fort la marquise Gianelli, mais qu'à première
-vue pourtant l'on songeait surtout au père: et le piquant, c'était
-que ce père, on ne le nommait point, par une sorte de convenance.
-
---«N'est-ce pas, monsieur, me disait la miss, que c'est tout le
-portrait du père?
-
---Mon Dieu, ma chère Frida, il a peut-être les yeux noirs, voilà
-tout: en quoi il a bien tort, d'ailleurs.
-
---Je ne trouve pas, répondait-elle. Mon fiancé aussi avait les
-yeux comme le charbon.»
-
-Frida, la miss, était Wurtembergeoise, et se trouvait douée de
-cet accent «palace», qui se transforme si aisément en tout ce
-que l'on peut souhaiter de plus sympathiquement anglais. Elle
-évoquait sans cesse la mémoire de son fiancé, mort au Cameroun,
-«dans une exploration», disait-elle fièrement: mais entendez dans
-l'armée prussienne, enfin sous le casque à pointe. Frida, mince,
-menue et vive, semblait extraordinairement jeune: néanmoins,
-vêtue désormais en _nurse_, elle était devenue la gouvernante du
-petit, et surveillait la nourrice, solide et austère gaillarde
-qui semblait avoir, en réalité, presque deux fois l'âge de cette
-_nurse_ pour rire.
-
-Quant à Marie elle-même, posée entre les deux partis en lutte,
-elle trahissait tantôt celui-ci, tantôt celui-là, selon son humeur
-du moment: mais tout son cœur était avec le camp de Frida.
-
---«Et pourtant, affirmait la femme de chambre Romilda, le
-_bambino_, quand il veut téter, se fâche déjà comme madame quand
-elle attend!
-
---Je ne crie cependant pas, Romilda, ni ne pleure, que je sache.
-
---Madame croit cela.»
-
-Cette Romilda était familière, et souriait toujours: Marie
-l'aimait beaucoup, et la destinait, elle aussi, au service
-particulier du bébé, car un enfant ne doit avoir autour de son
-berceau que des visages heureux. Elle considérait avec effroi
-l'air si grave de la nourrice: et j'en venais à prendre celle-ci
-presque en grippe, moi aussi.
-
-Enfin, tout l'hôtel charmant d'Auteuil ressemblait maintenant
-assez bien à une _nursery_: il n'était plein que de hautes
-chaises, de voitures à bras, de «moïses», de jouets et de hochets.
-Quatre pièces au moins en avaient été repeintes des plus fraîches
-couleurs: des frises puériles et ravissantes, représentant des
-bergeries et des soldats de bois, couraient sur les murs. Il
-n'était question que d'antisepsie, de laitages, de promenades
-savamment réglées, et l'on n'entendait que gazouillements divers,
-roulades imprévues, voix caressantes qui s'efforçaient d'égayer le
-précieux petit être enrubanné et couvert de dentelles.
-
-Le baptême prochain prenait les proportions d'un événement
-immense. Devant la loi, l'enfant devait, vaille que vaille, se
-nommer Gianelli, les parents n'étant pas divorcés: mais quel
-serait le prénom?
-
---«Mon grand-père, disait Marie, s'appelait Tiberge, ainsi que le
-maréchal, prince de La Canée. C'est là un nom légendaire dans ma
-famille. Je veux que mon fils le porte: il en est digne.
-
---Déjà!
-
---Je sais donc ce que je dis. Mon fils s'appellera Tiberge. Mais
-je veux aussi qu'il s'appelle François.
-
---Une fantaisie.
-
---Caprice. Il faut me passer ça.
-
---Passons... Par conséquent Tiberge-François.
-
---Ce n'est vraiment pas tout. Il s'appellera encore Marie, comme
-sa mère.
-
---Marie-Dorothée, en ce cas.
-
---Inutile de plaisanter... Marie, voilà, Marie tout court.
-C'est un nom qui me fait songer à beaucoup de tendresse, cher,
-Marie-Dorothée n'évoque pour moi rien d'aussi doux.»
-
-Que pouvais-je répondre, quand mon cœur se gonflait comme un fruit
-gorgé de sève? Marie, ma compagne, ma femme, ma vraie femme,
-certainement!
-
-Et bientôt elle reprenait:
-
---«Puis, dans un an ou deux, je mènerai notre Tiberge en Russie,
-afin de montrer à sa grand'mère combien il sera beau!»
-
- * * * * *
-
-Eh bien donc, me fallait-il détruire d'un coup tout ce bonheur?
-
-Et comment, d'ailleurs, qu'eussé-je dit? Ceci, peut-être: «Adieu,
-je ne t'aime plus, ma chère, je ne suis plus en goût.»
-
-Outre l'atroce mensonge, la goujaterie n'eût pas été trop laide,
-en effet.
-
-
-
-
-Vers le temps où l'on commença de promener plus longuement
-Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils, voici ce qui arriva.
-
-Yvonne avait un jour pris le parti de reparaître à table. Je ne
-sais pourquoi, et l'on pense bien qu'elle ne me l'a pas dit. Il
-ne m'est permis que de supposer, mais j'imagine qu'une si longue
-retraite aura semblé un peu «théâtre» à son goût très pur. Elle
-avait un cœur étrangement susceptible, que le romanesque blessait.
-
-Il se peut aussi qu'elle ait une bonne fois haussé pieusement
-les épaules, en songeant que toutes ces fadaises n'importent
-guère au salut, en somme, et que les pires contraintes sont des
-mortifications particulières, dont une bonne chrétienne doit
-plutôt remercier le ciel que d'en témoigner à autrui une rancune
-exagérée. Encore une fois, cela m'échappe. J'ai toujours presque
-tout ignoré d'Yvonne, hélas!
-
-Quoi qu'il en fût, je vis un matin trois couverts dans la salle à
-manger.
-
---«Il y a du monde? ai-je demandé à la femme de chambre.
-
---Madame a dit de mettre son couvert et celui de Mlle Gervonier.
-
---Ah?... Bien.»
-
-Et peu après Yvonne est entrée, suivie de Thérèse. Mon premier
-mouvement eût été de me jeter vers elle, et de lui crier:
-«Merci!...» Je crois que j'avais la voix étranglée et les lèvres
-tremblantes... Mais je me sentis tellement saisi de voir ma femme
-si pâle et si vieillie--elle n'avait pas vingt-sept ans!--que je
-demeurai muet sur place.
-
-Elle me dit légèrement, en détournant les yeux: «Bonjour,
-François», et s'assit sans plus attendre. Puis nous parlâmes du
-temps, de la forêt, des gardes, des maisons que l'on bâtissait
-près de la gare. Ce fut seulement après dix minutes, peut-être,
-qu'elle fit, en enchaînant deux phrases: «Il valait mieux déjeuner
-et dîner à table. C'était trop incommode pour le service.» Et rien
-de plus.
-
-Vers le dessert, je signalais d'imbéciles coupes d'arbres, que la
-commune de Lamorlaye ne cessait d'ordonner çà et là.
-
---«Il y a, disais-je, tout un rang de saules charmants et de
-peupliers qui est vendu. Ils vont y mettre la cognée. Vous
-devriez aller voir ce pré une dernière fois, avant ses funérailles.
-
---Nous irons. Tu photographieras les condamnés, Thérèse: c'est un
-souvenir.»
-
-A ce mot de photographie, je dressai l'oreille. Il me parut
-d'ailleurs qu'il régnât un peu d'embarras autour de la table.
-Ainsi, Thérèse faisait maintenant de la photographie? Elle
-possédait un appareil?... Rien de si naturel, assurément.
-Toutefois je n'en avais encore jamais entendu parler.
-
-N'importe, le fait ne présentait nulle gravité, et presque
-aussitôt je n'y songeai plus. Nous causâmes ensuite d'une route
-neuve, des incendies de Chantilly, des pompiers, que sais-je?...
-Après quoi, Yvonne me quitta, toujours calme, toujours froide--et
-bientôt je roulais vers Auteuil.
-
-Là je trouvai Marie en contemplation: assise sur un fauteuil bas,
-elle regardait, émerveillée, le poupon Tiberge qui pleurnichait
-doucement sur les bras de sa nourrice. Vêtue d'un peignoir cerise
-brodé et doublé de violet évêque, elle étincelait dans cette
-chambre jaune et blanche, elle avait l'air d'un Roi Mage en prière.
-
---«Je suis donc si contente, me dit-elle, parce que Tiberge sera
-certainement beau. Mais oui, il sera beau! Je l'ai tant voulu,
-d'ailleurs, qu'il soit splendide! Vous verrez, cher--à cause
-de la nourrice, elle ne me tutoyait pas--vous verrez quelle
-merveille, et chacun verra, plus tard. Il sera de ceux qu'il faut
-aimer aussitôt qu'ils paraissent: car l'âme des humains s'inscrit
-très clairement sur leur visage, et il faut être bien étourdi,
-ou regarder bien mal, pour prétendre qu'on ne doit pas juger les
-gens sur la mine... Tiberge ressemblera peut-être à son aïeul le
-grand maréchal--ou à l'Empereur! Dès maintenant, d'ailleurs, on le
-remarque.
-
---Je n'en suis pas surpris.
-
---Vous prononcez cela avec votre insupportable petit ton démodé...
-Oui, M. Adolphe Courrière aussi, qui est très vieux, se moque
-toujours... Mais interrogez nounou que voici, tenez! Demandez-lui
-si, pas plus tard qu'avant-hier, une dame n'a pas sollicité qu'on
-lui laissât faire la photographie de Tiberge. Répondez, nounou.»
-
-De nouveau, ce mot me frappa singulièrement: voici donc la seconde
-fois qu'il me surprenait ainsi, aujourd'hui même.
-
-La nourrice offensée me regarda sévèrement:
-
---«Pourquoi donc que Monsieur ne veut pas croire ce que Madame
-lui dit? C'est vrai comme le bon Dieu que sur une pelouse de la
-Muette, au Bois, une dame était en train de prendre des photos,
-avec un kodak, et que moi, je marchais de long en large avec bébé,
-dans sa voiture, et Mlle Frida. Et comme nous regardions la dame,
-qui venait d'arriver là derrière, elle s'est présentée devers
-nous, très poliment: «Mademoiselle, qu'elle a fait à la miss,
-voici un beau bébé. Voulez-vous que je le photographie?» Mlle
-Frida, du premier coup, était interloquée. Mais moi, j'ai jugé
-qu'on trouvait le petit tout beau, et que Madame serait contente,
-et je lui ai arrangé son voile pour qu'on tire bien ses veux, vu
-que c'est ce qu'il a de mieux.»
-
-J'étais bouleversé par un étrange soupçon.
-
---«Tout de même, nounou, vous n'auriez pas dû. Quelqu'un, en
-somme, que vous ne connaissiez pas... Et comment était-elle, cette
-personne? Décrivez-la-moi.
-
---Monsieur, c'était une bonne dame très bien. Ah! bien sûr, pas
-mise comme Madame, ni aussi plaisante... Mais très bien.
-
---Grosse?
-
---Pas une astèque non plus. Elle était comme qui dirait trois fois
-moi. Une femme d'âge, ainsi qu'elle, enfin dans les cinquante, ne
-peut pas avoir des côtes à ce qu'on lui voie les foies, Monsieur
-doit bien le comprendre.»
-
-Semblais-je donc à ce point troublé, que Marie me demanda gaîment
-si, à mon tour, je craignais que l'on n'enlevât déjà Tiberge, par
-amour?
-
-Ma première course, le lendemain matin, fut de descendre chez le
-plus proche photographe de Chantilly, qui demeurait à côté de mon
-logis. Je pris un air bien détaché:
-
---«C'est vous, lui demandai-je, qui développez les clichés de Mlle
-Gervonier?»
-
-Je tremblais qu'il ne me répondît négativement, ou qu'il n'éludât
-la question. Or, à mon grand soulagement, il sourit avec
-complaisance:
-
---«Mais oui, monsieur l'inspecteur, certainement.
-
---Je voudrais une épreuve de ce cliché fait tout récemment, et qui
-représente un bébé dans sa voiture. Vous avez encore la pellicule?
-Montrez-la-moi, je vous dirai si c'est bien celle-là.
-
---Je viens d'en tirer plusieurs pour Mlle Gervonier. Veuillez
-attendre un moment...»
-
-Il était parti vers son laboratoire. Certes, Thérèse connaîtrait
-ma démarche: eh bien! je la prierais une bonne fois de cesser ses
-besognes de police privée, et voilà tout! Son intérêt n'était
-pas d'insister, non plus que celui d'Yvonne: pourquoi risquer un
-éclat, ou quelque scandale?
-
-Le photographe revint bientôt, me tendant le cliché: en effet,
-voici Tiberge parmi ses dentelles, je reconnaissais ses yeux
-clignotants sous son front surpris, sa minuscule bouche ouverte...
-
-Tout à coup, je me suis sauvé, laissant une vague commande
-au photographe: j'aurais sangloté sous ses yeux! Ainsi donc,
-secrètement, humblement, lamentablement, la pauvre Yvonne envoyait
-faire par fraude le portrait de ce petit, afin de le voir au
-moins, et qui sait? de chercher sans doute quelque douloureuse
-ressemblance...
-
-Une fois de plus, le chagrin m'étouffait. Je me sentais comme
-écartelé. Je souffrais trop.
-
-Ce fut, je crois, ce jour-là que je me résolus bien fermement à
-mettre un terme à ce douloureux martyre. Le calvaire d'Yvonne
-n'avait que trop duré: et moi-même, je n'en pouvais plus. Mais
-d'autre part, il eût été indigne que Marie se vît abandonnée, ou
-injustement offensée... Que faire, enfin?
-
---«Une ruse, m'eût peut-être répondu mon brutal ami Denis
-Claudion, une belle ruse, une terrible et cruelle ruse... s'il le
-faut!»
-
-
-
-
-J'assistai le lendemain au baptême de Tiberge, mon fils. J'y
-assistai en invité, car je ne m'y trouvais ni comme père, ni
-même--par décence--comme parrain. Le député Fata, de passage
-à Paris, et grand ami de la marquise Gianelli, avait accepté
-de remplir cet office. Quant à la marraine, elle n'était autre
-qu'Isabelle Rameau, la créatrice inoubliable de la Solange des
-_Sabots_: elle et Marie s'aimaient extrêmement.
-
-Mme Isabelle, charmée de jouer un vrai rôle ailleurs qu'à la
-scène, s'était honnêtement vêtue de violet et d'amarante, et
-souriait de toutes ses dents si fraîches sous un petit pétase
-de tulle également violet, qu'ornait une rose Jacqueminot. Mme
-Isabelle apportait une bonhomie joyeuse à contrefaire la maman,
-donnant des avis à la nurse et plaisantant avec la nourrice, ce
-qui ne l'empêcha point de réciter son credo avec une gravité
-saisissante pendant la cérémonie.
-
-Par contre, le député Fata se fût trouvé fort empêché d'en
-faire autant, n'ayant eu que trop loisir d'oublier les textes
-sacrés durant les cinq ou six années qu'il avait consacrées à
-une politique terriblement anticléricale au Parlement italien.
-Néanmoins, un peu ému de se voir debout et tête nue dans une
-église, il tint à y surprendre quiconque par son recueillement, et
-ce fut même à grand'peine qu'il ne pleura point par moments. En
-somme, pleurer n'est pas voter.
-
-Quant à Marie, elle avait retrouvé sa démarche de déesse qui
-danse, et la ligne admirablement heureuse et svelte de ses hanches
-qu'étreignait et soulignait une ceinture blanche, serrant sa robe
-à fines rayures. Autour de son cou charmant, elle avait noué un
-foulard rouge, qui lui servait de col: une _cow-girl_.
-
-Faut-il aussi décrire Tiberge-François-Marie Gianelli, mon fils?
-C'était bien l'enfant Jésus tel qu'on le promènerait dans une
-procession à Séville ou à Tolède: dentelles, guipures et festons,
-un vrai reposoir! Pauvre petit! il ne cria seulement pas une fois,
-mais se montra paisible en ses atours splendides. Je crois, oui,
-je crois avoir rencontré plusieurs fois le regard stupéfait de
-ses yeux mobiles, ses yeux décidément bien noirs à présent...
-Me suis-je trompé, mais il m'a semblé même qu'il me regardait
-volontiers: il est vrai que je guettais si jalousement la moindre
-trace d'attention au fond de ces pupilles légères!
-
---«Un bien beau jour! murmura, tout attendri, le parrain à mon
-oreille... Ces cérémonies me touchent jusqu'au fond du cœur.
-
---Ce qui ne vous empêche pas, monsieur Fata, de parler contre
-elles.
-
---Non pas, non pas!... Je veux seulement que le Saint-Père
-vienne voter, à Rome, comme le premier citoyen de son quartier,
-voyez-vous. Je suis un esprit évangélique, au contraire: or il
-faut rendre à César tout ce qui est à César. Mais le son d'une
-cloche me donne les larmes, et si je me rappelais toutes les
-prières, je les réciterais avec les bonnes femmes de l'Agro. Ce
-serait pour le plaisir.»
-
-Après le baptême, il y eut un goûter à Auteuil. Marie avait
-orné sa table avec des fleurs corail et blanches. D'un bout à
-l'autre couraient des guirlandes de cerises, et sur la nappe des
-branches d'orchidées candides semblaient s'élever au milieu de
-pivoines pressées, puis retomber et neiger mollement en ces coupes
-écarlates. Je prétendis rappeler poliment à Mme Isabelle son
-fameux costume incarnat du premier acte des _Sabots_. Mais elle
-poussa de véritables cris d'horreur, et sa figure se bouleversa:
-
---«Oh! surtout, n'allez pas me parler théâtre!»
-
-Et ce fut avec une sorte de passion qu'elle se lança dans une
-appréciation fiévreuse de différents modèles pour les voitures
-d'enfant.
-
-Cependant la vue de tout ce rouge, marié triomphalement à tant de
-blanc, excitait beaucoup l'esprit ardent du député Fata:
-
---«Ce sont les couleurs mêmes qui déshonoraient le visage de
-Sylla, quand ce dernier faisait le siège d'Athènes. Tous ces
-_greculi_ montaient sur les murailles, et insultaient le terrible
-général en le comparant à une mûre roulée dans la farine... Lui,
-cependant, prit la ville, et fit bien.»
-
-Fata nourrissait en effet une haine furieuse contre les Grecs,
-avec lesquels il déclarait que l'Italie devait en finir une bonne
-fois. «Des schismatiques!» répétait-il avec mépris.
-
-Quand Fata m'eut exposé tout ce qu'il souhaitait pour le
-remaniement de la Méditerranée--je crois qu'il voulait Nice, entre
-autres, et peut-être Marseille,--et que Mme Isabelle eut dit à
-Marie tout ce qu'elle savait touchant les voitures d'enfant, les
-bouillies, les premiers pas et les premières dents, le moment vint
-de se séparer: ce ne fut pas toutefois sans avoir admiré une fois
-de plus les cadeaux offerts à Tiberge au sujet de son baptême.
-La marraine et le parrain s'étaient montrés généreux, et j'avais
-fait de mon mieux. Toutefois un détail intrigua beaucoup: quelque
-anonyme avait envoyé une timbale et un coquetier d'or; les deux
-précieux bibelots reposaient mystérieusement sur un coin de la
-table. Et chacun de se récrier: «Mais quelle merveille!»
-
---«Cela vient d'Italie», répondit simplement Marie.
-
-Ces mots m'ont beaucoup troublé. Ayant laissé partir Mme Isabelle
-avec le député, j'interrogeai Marie:
-
---«Ce n'est pas un envoi de Turin, apparemment? Y a-t-il un secret?
-
---Pas le moindre. C'est moi qui ai apporté ici ces deux
-brimborions. Seulement, si quelqu'un veut croire à un don du
-colonel Gianelli, eh bien... que ce quelqu'un y croie! Je ne dirai
-pas le contraire. Je ne dirai rien.
-
---Enfin, ni Mme Isabelle Rameau, ni Fata ne vont pourtant
-s'imaginer que le colonel est le père de leur filleul.
-
---Ils savent bien la vérité. Je leur ai dit: «Je vis séparée de
-mon mari, vous ne l'ignorez pas, mais je m'adresse à votre amitié
-pour baptiser un fils, qui s'appellera Gianelli, puisque je n'ai
-pu divorcer, selon la loi. Ne me posez aucune autre question.»
-Ils se sont montrés discrets et affectueux. Je leur en suis
-profondément reconnaissante.
-
---N'empêche que cette timbale, que ce coquetier...
-
---Mon Dieu, François, combien tu es modeste pour Tiberge! Moi, je
-veux qu'il ait tout ce qu'il peut avoir au monde. Et il aura en
-effet tout ce qui dépendra de moi. Je suis, grâce à mon bien-aimé
-père, déjà riche: alors je vais tâcher de devenir encore plus
-riche, pour Tiberge. Je lui donnerai plus tard tous les maîtres
-possibles, et les plus habiles: il acquerra toutes les sciences,
-tous les talents. Je m'efforcerai qu'il connaisse aussi tous les
-bonheurs, mon fils admirable!... Et afin que sa naissance même
-ne lui soit reprochée, tu vois que je cherche déjà à laisser
-entendre--au hasard, tant pis!--que le colonel le verrait sans
-colère, puisqu'il adresse de Turin un cadeau... ou du moins je
-permets qu'on le croie... Mais, tiens, son baptême!... Tu me sais
-libérée de toute croyance. Je m'étonne devant quiconque a la foi:
-cela ne me semble pas concevable. Pourtant voici mon fils baptisé
-chrétiennement, afin qu'il ne puisse même pas me faire grief
-plus tard de lui avoir épargné cette cérémonie, si un jour il y
-tient... s'il veut aller à l'église...
-
---Et ce que Tiberge voudra, Dieu le voudra?
-
---Ah!... peut-être. Je mènerai Tiberge à la messe, comme je le
-conduirai en Sorbonne, et comme aussi aux courses et au stade, à
-Rome et en Sicile, que sais-je!... Je le ferai exactement heureux:
-et je désire qu'il choisisse la façon dont il préférera être
-heureux, donc, cher François... Eh bien, qu'as-tu, maintenant?»
-
-Ce que j'avais? Un grand malaise, un grand chagrin, ou plutôt un
-découragement immense. Je me sentais si loin de ce petit, mon
-fils, à qui l'on préparait une vie nomade, éclatante! Tout cela
-m'échapperait, passerait bien au-dessus de moi, et s'envolerait au
-delà de mon pauvre coin de France. Je flairais de nouveau, parmi
-les rêves que faisait Marie pour l'avenir, cette bouffée de «bon
-plaisir» russe, d'art cosmopolite et de luxe raffiné, qui eussent
-bien mieux convenu au fils du poète mondial Stéphane Courrière,
-qu'à celui d'un forestier obscur et modeste... Et cependant, mon
-premier enfant étant mort, celui-ci, un jour... le second...
-Hélas! on me le prendra sans cesse. Il ne pourra même pas me
-nommer.
-
-Et Marie?... Marie-Dorothée, Marie, mon souvenir éblouissant,
-ma compagne merveilleuse, mon amie de prix, ma femme, ma seule
-femme... car l'autre!... Avec quel enchantement je m'abandonnais
-à la musique adorable de ses _donc_, de ses _exactement_, de ses
-_cher_, au bercement de son accent, à sa fantaisie, à ses belles
-mains... Mais, qu'espérer d'elle, à présent que Tiberge était
-né, sinon son affection parfaite et quelques riantes caresses,
-quand son caprice le voudrait? J'allais par conséquent passer ma
-vie agenouillé devant cette insoucieuse idole--alors qu'Yvonne
-douloureuse pleurait, pleurait, par notre faute, et à chaque
-minute, par notre faute encore, évoquait le deuil irréparable...
-
-Allons! assez, maintenant! Je me rappelai encore les paroles de
-cette sympathique brute de Denis Claudion: «Agis! N'hésite pas,
-commence immédiatement, lève-toi, et au travail!...» Et puis ces
-mots également: «Une belle ruse, une audacieuse ruse de guerre...
-le courage indomptable qu'il faut pour la poursuivre jusqu'au
-bout, et la mener à bien!...»
-
-Puisque je ne pouvais, sous peine de vilenie, quitter Marie,
-et puisque, d'autre part, il m'était intolérable de torturer
-davantage Yvonne--eh bien! il me fallait donc prendre mon parti.
-Marie, profondément aimée, me tenait par toutes les fibres de
-l'âme et toutes les papilles de la peau. Et il y avait Tiberge...
-Bon! le sacrifice serait atroce, et j'en mourrais, à la longue...
-Mais je n'avais qu'à revoir un instant les yeux flétris d'Yvonne
-et ses traits de martyre, sa silhouette déjà cassée, son pas
-furtif sur le chemin du cimetière... Marie, d'autre part, berçait
-son fils--notre fils--entre ses bras, elle n'avait plus besoin de
-moi: mon devoir était auprès d'Yvonne... «Agis, lève-toi!...» Mais
-oui. Le temps de m'essuyer les yeux, et me voici.
-
-Pourtant, Yvonne ne m'aime plus d'amour, depuis longtemps, et ma
-tendresse pour elle s'est changée en pitié. J'ai prononcé le mot
-abominable: «C'est mon devoir...» En outre, elle est fine: elle va
-hausser l'épaule, ou se méfier.
-
-Oui, mais elle est pieuse aussi. Et nous verrons bien.
-
-Et Marie, il faudra donc la quitter, malgré la vilenie?...
-
-A moins cependant qu'elle ne me chasse elle-même, ou ne s'en aille
-la première, railleuse, en détournant la tête...
-
-Et Tiberge?
-
-Mon petit enfant!... Ah! sa mère l'emmènera, il vivra très
-heureux, très riche... Au lieu que l'aînée, hélas!... toute pâle
-et menue entre deux brassées de fleurs...
-
-Allons, c'est dit, à la besogne! Sans témoin, devant ma seule
-conscience, pour cette douloureuse et close Yvonne, je renonce
-à tout ce que je préfère ici-bas, je me barre sur la liste des
-heureux, je m'exécute de ma propre main. Ma volonté est forte et
-affûtée, comme une épée. Je vais faire, avec cette arme-là, tout
-ce que je dois faire. Et je commence sur-le-champ.
-
-Je marque la date: 18 juin, au soir. Aussitôt rentré à Chantilly,
-j'ai pris dans ma bibliothèque un excellent ouvrage, paru cette
-semaine, sur les jardins à la française, et l'ai fait porter à
-M. l'abbé Duregard, avec un mot pour engager celui-ci à lire
-en ses moments perdus ce volume traitant d'une matière qu'il
-entendait parfaitement. De fait, M. Duregard, premier vicaire de
-Chantilly, connaissait mieux que quiconque les plantes de parc et
-la décoration des parterres: il m'avait vingt fois surpris à ce
-sujet.
-
-
-
-
-L'abbé Duregard me remercia cordialement. Il eut bientôt lu ce
-livre, dont nous parlâmes avec plaisir, en nous promenant de
-long en large sur la pelouse de Chantilly, en vue du parc. Fils
-d'un entrepreneur, l'abbé eût à merveille transformé tout un
-canton en parc, établi des terrasses, creusé des tranchées, fait
-courir partout sous le sol un subtil réseau d'eaux, et quant aux
-plantations, c'eût été son triomphe. Hâtons-nous d'ajouter qu'il
-eût joui de ce triomphe avec modestie. L'abbé était un très bon
-prêtre, qui mettait tout à son rang: les choses divines d'abord,
-puis la charité, la politique, les personnalités, puis les jardins
-et les forêts, les animaux, et lui-même enfin. Malgré cette
-parfaite humilité, cependant, il ne levait pas les yeux au ciel
-afin de proclamer son indignité. Non, tenez l'abbé Duregard pour
-un homme doué de qualités simples et fortes. Il avait trente-cinq
-ans à peu près, une carrure et des yeux perçants. Ajoutons qu'il
-s'en servait, et regardait bien.
-
-Je n'eus pas à faire connaissance avec lui. Tant à table, chez
-moi, qu'au cours de plusieurs rencontres, nous avions fréquemment
-traité à cœur ouvert, et gaîment, maintes questions inoffensives,
-telles que sylviculture, fantaisies d'autrui, carrières, fortunes,
-et politique surtout: tous entretiens sans danger, même le
-dernier, entre interlocuteurs qui font attention aux paroles dont
-ils usent, ce qui n'est point si difficile.
-
-Néanmoins deux sujets demeuraient réservés, à savoir la charité,
-que l'abbé pratiquait à merveille, mais dont il ne soufflait mot;
-et la religion, touchant laquelle il n'eût toléré qu'à regret
-la moindre retenue dans ses propos. Or il savait que je n'avais
-pas la foi. Je n'éprouvais seulement pas un soupçon de curiosité
-envers ceux qui croyaient. Ils me semblaient des manières de
-dilettantes, peut-être un peu aigris, dont il n'eût pas été
-convenable de constater l'obstination, devenue vénérable par la
-force des siècles et une immémoriale poésie; ou plutôt ils me
-produisaient l'effet de byzantins qui conservaient un intéressant
-trésor de traditions; ou encore je les voyais comme des puristes,
-en quelque sorte, parlant une langue savante, mais d'une syntaxe
-assez archaïque et vainement compliquée. D'autres fois aussi, ils
-me représentaient un parti politique, et une force dans l'État.
-
-Quant à moi, je n'aurais jamais pu réciter un Credo qui durait
-si longtemps, voilà tout. Il y avait trop d'articles de foi,
-trop de noms propres, trop d'histoires saintes. Cette Providence
-était méticuleuse à mon gré, elle établissait son compte, elle
-demandait des arrhes... D'autre part, j'admirais si humblement
-la bonté, le courage et la patience--les trois vertus sublimes
-des héros--que je me révoltais, indigné, contre la vile notion du
-Paradis. Eh quoi! une récompense, une si exacte récompense, un
-prix d'excellence payable en béatitudes et en contemplations?...
-Comme s'il y avait rien de plus noble au monde qu'un acte
-d'abnégation accompli par volonté pure, et devant le seul tribunal
-de sa fierté!... Mais un Paradis? Pauvre idéal de salariés ou de
-prêteurs à la petite semaine.
-
-Joignez que la nécessité d'une religion révélée ne me semblait
-pas indispensable à ce que le monde vivant pût aller son
-train... Aussi bien, vais-je ici contrefaire le penseur? Non,
-justes dieux! Est-ce que ça compte, l'intelligence, en face de
-l'émotion toute-puissante? Est-ce qu'un raisonnement a la moindre
-importance, quand le cœur sursaute et frissonne? Si, l'espace
-d'un instant seulement, j'eusse soudain frémi d'amour ou de
-charité dans le silence d'une chapelle, j'aurais ensuite trouvé
-cent raisons pour une, parbleu! de m'expliquer l'intervention
-divine, et son rôle, fût-ce le plus personnel, dans nos affaires
-d'ici-bas: l'esprit est un bon serviteur, dès que le cœur a parlé.
-
-Mais jamais, à aucune époque de ma vie, je n'avais ressenti
-apparence d'émotion ni devant un autel, ni sous la voûte d'une
-église. Bien pis, je n'aimais pas les églises: entendez que je
-ne les aimais point d'amour, bien que je comprisse leur beauté.
-J'aurais pu définir ce qu'il est juste et raisonnable d'admirer
-dans une cathédrale: mais cette beauté ne m'était pas agréable.
-L'ayant saluée respectueusement, je n'y revenais pas. Je n'avais
-nul plaisir à voir une ogive: il faut bien appeler les choses par
-leur nom.
-
-Assurément les clochers de campagne chantent leurs prières avec
-des voix d'anges dans les parfums du crépuscule. Et d'ailleurs les
-clochers font partie des arbres, de la brume, des champs, du ciel:
-ils jouent avec les nuages et les hirondelles, ils sont divins.
-Mais à l'intérieur de l'église, sous le clocher, quelle tristesse,
-et que de contraintes!
-
-Il me souvenait encore de certaines minutes, tant à Rome qu'en
-Sicile ou à Pestum, et à Ostie, ailleurs encore: devant ces
-poignants vestiges, devant des marbres où souriait et s'élevait
-depuis des siècles, et pour l'éternité, toute la beauté du monde,
-comme je me sentis trembler, en proie au démon de la perfection,
-la gorge contractée, les artères battantes!... Un rien, une nuance
-seulement de cette fièvre sacrée, que j'eusse éprouvée un jour
-devant un autel, et le lendemain peut-être, j'entendais la messe.
-
-Toutefois un tel miracle ne s'était pas produit. L'odeur des
-églises, les saints de plâtre, les dévotes et leurs yeux furieux,
-tout me repoussait. Et la religion ne m'apportait rien que
-langueur, ennui, légendes monotones, étrangetés. L'abbé Duregard,
-répétons-le, était très avisé: il avait deviné sans peine mon
-déplaisir. D'autre part, il n'eût point aisément consenti à parler
-des choses divines avec réserve: de sorte que par courtoisie, nous
-n'abordions aucun sujet qui pût nous amener à cette extrémité.
-Si jusqu'à présent je m'étais félicité de cette double prudence,
-il m'en coûtait à cette heure. Comment donc engager l'abbé dans
-l'entretien que je souhaitais?
-
-Nous regardions le petit château, celui du seizième siècle, si
-délicatement découpé, et posé sur l'eau comme un coffret:
-
---«Joli bibelot, n'est-ce pas, monsieur l'abbé?
-
---Dommage qu'il ne se trouve pas au milieu du parc.
-
---Ah! oui, la symétrie, l'ordre, la règle, l'imitation de
-Notre-Maître Le Nôtre... Vous avez bien raison, d'ailleurs, et Le
-Nôtre est le dieu des jardins. Mais lui-même a dessiné celui-ci.
-
---Il ne pouvait mieux faire.
-
---Certes. Et puis, le grand gala des parterres et des façades, le
-bal des statues, la procession des charmilles, le carrousel des
-bosquets, il faut laisser toutes ces splendeurs à Versailles. Dans
-notre Valois, un peu de laisser-aller ne nuit pas: le pays porte
-volontiers ses parcs de guingois sur les collines, et ses châteaux
-négligemment piqués parmi les bois. C'est une contrée ombreuse et
-gracieuse, où l'apparat ne convient guère. De même la Bretagne,
-tenez... Monsieur l'abbé, connaissez-vous la Bretagne?
-
---J'avais un oncle à Saint-Brieuc. J'ai parfois été le voir, quand
-j'étais gamin, avant d'entrer au séminaire.
-
---La côte admirable! A droite, Saint-Malo, Cancale! A gauche,
-Bréhat, Ploumanach, Trégastel, le fouillis des îles et des
-rochers, entre lesquels s'est si adroitement glissée la mer!...
-J'ai naguère longé cette côte déchiquetée, autour de Lannion
-et de Tréguier. Mélancolique Tréguier, blottie à l'ombre de sa
-petite cathédrale rose, qui est «pauvrette et ancienne»...
-Mais quel burlesque monument l'on a élevé au pauvre Renan! Le
-malheureux s'affaisse, obèse et fatigué, sous une Athènè de
-bronze, raide comme un lampadaire. Mieux eût valu ne laisser,
-comme témoin de son passé breton, que sa petite et simple villa de
-Perros-Guirec... Je souhaite que les circonstances vous envoient
-un jour dans ce coin de Bretagne; il est varié, fin et doux, comme
-notre Valois, mais bien plus triste pourtant.
-
---Je le souhaite également, vous m'en donnez l'envie. Souffrez
-cependant que je ne vous promette pas d'éprouver la même émotion
-que vous en évoquant les souvenirs d'un des plus grands ennemis
-qu'ait eus l'Église.»
-
-Déjà l'abbé se fâchait un peu, ou du moins il se mettait en garde:
-mais n'ayant amené le nom de Renan qu'afin de me faire contredire,
-tout s'ensuivait selon mes vœux, et je repris en souriant:
-
---«Il est vrai que le grand exégète argumenta très adroitement.
-Mais que vous importe, monsieur l'abbé? Renan est mort, et sa
-pensée s'affaiblira--comme toute pensée humaine--sinon son charme.
-Or l'Église est éternelle, ne l'enseignez-vous pas?... Je crois
-que tout en condamnant son œuvre, le meilleur chrétien peut
-rendre hommage à son talent. Puis n'a-t-il pas des circonstances
-atténuantes? Nous savons de lui plus d'une page qu'un évêque ne
-renierait pas. Rappelez-vous ce capucin qui disait de Renan, comme
-celui-ci le raconte lui-même: «Il a écrit sur Jésus autrement
-qu'on ne doit; mais il a bien parlé de saint François d'Assise.
-Saint François le sauvera.»
-
-Cependant je m'embrouillais, je faisais fausse route. L'abbé
-retenait visiblement ses paroles. Je l'entendis seulement
-murmurer--et ce murmure n'était dicté que par la politesse, afin
-d'éviter un silence désobligeant:
-
---«De mauvais jeux intellectuels.»
-
-Depuis peu d'années, le mot «intellectuel» s'est transformé en
-blâme, presque en offense: l'on en use pour qualifier plus que
-sévèrement l'intelligence, aussitôt que celle-ci n'aboutit pas aux
-conclusions que l'on préférerait.
-
-Allons! l'abbé se méfiait décidément de moi: j'avais une
-détestable note dans sa pensée, et si j'eusse persisté à le
-vouloir entretenir, dès le début, des plus hautes inquiétudes
-humaines, il m'eût instinctivement traité en adversaire; ce qu'il
-ne fallait précisément pas.
-
-Aussi ai-je changé de route, pour m'approcher de lui. J'ai pris un
-chemin bien plus court, et le bon. Sans insister, laissant là tous
-les livres, j'en revins aux voyages. Je lui dis que j'avais visité
-Auray, un jour de pèlerinage. C'était le conduire à me citer
-Lourdes, où je n'ignorais point qu'il s'était rendu, voici deux ou
-trois ans. Il me décrivit très volontiers la basilique, la grotte,
-les hôtels, la foule des pèlerins, les malades.
-
-L'abbé m'observait sans qu'il y parût, tout en discourant.
-
---«J'ai vu, me dit-il, une jeune fille laisser là ses béquilles.
-Son père pleurait de joie. C'était un spectacle extrêmement
-émouvant.»
-
-Or mon visage se révélait à cette minute comme éperdu d'attention:
-j'écoutais l'abbé, sinon de toutes mes oreilles, au moins de tous
-mes yeux.
-
-Nous convînmes de faire ensemble, assez souvent, un tour en forêt.
-
-
-
-
-On me dira: «Mais voilà bien des histoires. Quoi! faut-il tant
-de préparatifs pour se convertir? Il en va plus simplement. Sans
-s'estimer à si haut prix, un chrétien qui revient à la foi de son
-enfance, s'agenouille tout bonnement, un beau jour, dans la plus
-humble des chapelles, puis demande au prêtre le plus proche de
-l'entendre en confession, et c'est tout. Pas tant de finesses ni
-de cérémonies. Un directeur, attentif et expérimenté, un pénitent
-modeste non moins que repentant, et l'œuvre de salut commence. La
-porte de l'église est sans verrous, il n'y a qu'à la pousser, elle
-s'ouvre aussitôt, et ne fait aucun bruit.»
-
-Oui, certes. Toutefois je voulais justement que mon retour
-au bercail--l'on s'exprimerait ainsi--ne se fît pas avec une
-telle bonhomie. Tant d'innocence, ici, n'était pas mon fait. Je
-sentais que si je fusse allé sans plus d'ambages trouver l'abbé
-Duregard en lui disant: «J'éprouve un grand trouble, et l'église
-m'attire», il eût paisiblement classé mon cas parmi les heureuses
-nouvelles, et après en avoir rendu grâces à la Providence, eût
-observé sur ce point la discrétion ecclésiastique, qui est si
-parfaite, si aisée, si élégante même, à force de naturel. Ce qui
-venait à l'encontre de tous mes souhaits.
-
-Au lieu que l'abbé allait me porter aux nues, s'il avait assisté,
-heure par heure, aux étapes de ma conversion. Non afin de s'en
-attribuer le mérite, assurément: l'abbé Duregard avait l'âme trop
-haute, encore une fois, pour s'attarder aux pauvres mouvements
-de la vanité, celle-ci fût-elle la moins frivole et la plus
-justifiée. Mais sans doute penserait-il voir la main divine qui
-me poussait petit à petit vers le port: et ce serait, de sa part,
-faire œuvre pie que de constater cette merveille, et que de s'en
-féliciter. Ce serait seconder les desseins de Dieu que de suivre
-avec ferveur le beau travail spirituel qui allait s'accomplir
-en moi, jour après jour. Le coup de théâtre se fût-il produit
-en quelques heures? Bon, le lendemain déjà, l'on n'y songeait
-plus guère: tandis que l'abbé devrait trembler longtemps pour
-la conversion du pécheur, en observant celle-ci qui germait peu
-à peu, jusqu'à éclater enfin sous ses yeux. Certainement il ne
-croirait pas que ses prières seules pussent secourir ma faiblesse.
-Dès lors, ne recommanderait-il pas aussi l'égaré que j'étais aux
-oraisons de Thérèse Gervonier, par exemple? Et Thérèse, que ne
-serait-elle pas capable de confier ensuite à Yvonne, sous le sceau
-du secret?
-
-En un mot, quelque brusque événement frappe, s'impose, c'est un
-fait accompli, on l'enregistre, et l'on attend du nouveau. Par
-contre, l'on s'émeut devant ce qui monte à l'horizon et s'y colore
-doucement: ainsi la buée dont naîtra tout le crépuscule, d'où
-sortiront l'orage et son fracas, ou qui nous donnera le frisson de
-l'aube, suivi du jour en sa fleur.
-
-C'est au cours de nos promenades avec l'abbé Duregard que j'ai
-surtout tâché d'amener ce dernier à deviner mes inquiétudes. Il me
-souvient du _Voyage autour de ma chambre_, comme de tant d'autres
-«voyages» analogues, ceux-ci autour d'un fauteuil, ceux-là autour
-d'une table ou d'un encrier: les auteurs de ces récits y font
-mention de toutes choses, et philosophent de la sorte sur Dieu,
-l'homme et le monde à propos d'une mouche, d'un crayon, d'un
-verre d'eau ou d'un bâton de cire à cacheter. Ce genre est usé;
-cependant j'intitulerais volontiers «Voyage autour du champ de
-courses»--à Chantilly, on dit «la pelouse»--les péripéties de
-ma conversion; j'entends les péripéties morales, toutes celles
-enfin qui ne pouvaient échapper à l'abbé, et non seulement ne le
-pouvaient, mais encore ne le devaient.
-
-Le voyage autour de la pelouse... que de littérature, et que
-d'apprêts! Ah! soit, mais y avait-il ombre de sincérité en ce que
-je tentais là?... Oui, pourtant, car il y avait ma fatigue et ma
-tristesse, quand je rentrais au logis. Il y avait mon bel amour
-compromis et souillé par des fourberies. Il y avait mon petit
-Tiberge perdu, et mes larmes secrètes, ma douleur inavouable... O
-ma conscience et ma fierté, je vous offre tout cela, tout cela!
-
-Le 27 juin, j'ai ramassé sur la pelouse une rose encore fraîche.
-Elle avait dû choir tout à l'heure d'un corsage ou d'une main
-gantée: elle embaumait. Je la fis voir à l'abbé:
-
---«Voici la parure du pays, monsieur l'abbé. Je ne dis pas cela
-parce que c'est une rose. Un nénufar ou un œillet m'inspireraient
-la même pensée: mais j'appelle cette fleur ainsi, à cause de la
-grâce qu'elle avait là, sur notre chemin, toute seule. Il ne faut
-rien de plus sous le ciel du Valois. Que les cascades de plantes
-folles retombent et bondissent au soleil d'Espagne, de l'Orient
-ou des Tropiques! Qu'il y ait des palais surchargés de pierraille
-à Naples, et des Himalayas dans les grandes Indes! Mais ici nos
-paysans sont plus délicats: le décor d'une campagne toujours fine
-a dû leur aiguiser le goût. Voyez leurs maisons, aux alentours,
-à Montgrésin, à Pontarmé, à Saint-Nicolas, comme c'est simple!
-Quatre murs, et un rosier qui grimpe au portail, voilà tout. Sinon
-un rosier, mettez une glycine, ou un cep de vigne. Même à Senlis,
-les vieux hôtels ne sont ainsi parés que d'un bout de dentelle,
-leur balcon. Au loin les prés ondulent, le ruisseau serpente
-sous les saules, et la forêt bleue s'arrête courtoisement devant
-l'herbe ou le blé. L'on ne peut orner une telle contrée, sinon
-avec une fleur de place en place--par exemple cette rose, tenez,
-tombée d'aventure à nos pieds, sur la pelouse.»
-
-L'abbé me fit remarquer qu'il y avait des horreurs dans Chantilly.
-
---«On bâtit des villages, des maisons à étages. On laisse des
-papiers gras dans la forêt. L'hôtel Condé a déshonoré la pelouse.
-
---Bon! un grossier maçon nous a infligé ce palace, et de la
-canaille touriste se croit tout permis chez nous, j'en conviens:
-mais avant de gâter tout à fait le domaine, bien du temps
-passera, cependant! Et puis, si vous voulez humer le vrai parfum
-du pays, il faut surtout errer dans les villages, et suivre les
-lisières des bois, enjamber la Thève et la Nonette sur les ponts
-ébréchés... Connaissez-vous Loisy?
-
---Loisy, près d'Ermenonville? Non pas. Je ne connais que
-Chantilly. Pour nous autres, l'univers s'arrête aux potagers de
-nos paroissiens.
-
---Loisy est un hameau de vingt bicoques. Gérard de Nerval y fait
-vivre sa paysanne invraisemblable, nommée Sylvie, en même temps
-qu'il dépeint le pays avec une poétique inexactitude. Mais elles
-sont néanmoins charmantes, les vingt bicoques de Loisy: chacune
-porte sa rose, sa vigne ou sa glycine. Et je pense que certaines
-aussi, l'automne venu, arborent un jabot d'écarlate, j'entends
-de vigne vierge... Eh bien, monsieur l'abbé, j'admire toute
-cette harmonie. Il y a pourtant un bel ordre dans le monde, et
-les rustres «coupeurs de terre» s'y soumettent eux-mêmes, sans y
-prendre garde, quand ils construisent leurs cabanes dans le style
-de leur terroir...»
-
-Mon compagnon ne me répondit point qu'il estimât juste et
-raisonnable de penser ainsi: mais je voyais son visage approuver à
-la muette. Il semblait content, sans même que le soleil léger de
-ce jour y fût pour rien. Au bout d'un instant, j'ai repris gaîment:
-
---«La marquise de M. de Fontenelle lui déclarait jadis qu'il y
-avait trop d'affectation à vouloir, comme certains astrologues
-de ce temps-là, exempter la terre de tourner autour du soleil.
-De l'affectation... Je n'en trouve pas moins, aujourd'hui, à
-prétendre exempter cette même planète d'être vraiment fort bien
-organisée. Le bon Dieu est très artiste.»
-
-Bel esprit. Mais du même coup, bon esprit, en somme, devait
-également juger l'abbé.
-
-Le mois de juillet n'arrivait pas encore en son milieu, qu'un
-soir, avant l'angélus, j'en venais à dire en présence de M.
-Duregard:
-
---«Il faut, voyez-vous, nourrir une indulgence profonde pour les
-attachements coupables. Le premier mouvement poussant quiconque
-aux genoux d'une femme peut être blâmé, certes. Mais ensuite,
-par quels liens noués et renoués ne se trouve-t-on pas engagé!
-Un homme voudrait parfois rompre: il ne saurait le faire sans
-briser une âme qui ne comprendra rien à ce châtiment. Certaines
-brutalités semblent bien hasardeuses pour une conscience un peu
-réfléchie. Il y a parfois la tendre innocence des enfants, dont on
-se voit responsable, et leur sourire, qui arrête tout. Le devoir
-n'est pas aisé à discerner. Vous avez dû parfois connaître, en
-confession, combien on souffre parmi de telles angoisses, et comme
-le plus orgueilleux ou le plus sage a souvent besoin d'un conseil
-et d'un ami!»
-
-Pouvais-je parler plus clairement? D'autant que ma peine, hélas!
-n'était que trop certaine, et que l'émotion dont tremblait ma
-voix ne mentait pas, cette fois!
-
-D'autre part, il eût été gênant que je me fusse montré plus
-explicite devant M. l'abbé Duregard, qui venait familièrement chez
-moi, et dînait à ma table sous le regard toujours triste d'Yvonne.
-Il ne m'eût même point permis de pousser davantage ma confidence:
-car le prêtre seul, ici, pouvait dorénavant m'écouter dans le
-mystère du confessionnal, et si j'éprouvais tellement le besoin
-d'un conseil... Les prières toutefois nous séparaient--du moins,
-l'abbé le croyait.
-
-Comme l'août naissait, je nommais déjà celui-ci «mon cher ami».
-Lui-même me convoquait à nos promenades. Je crois qu'il eût alors
-volontiers tenté de me convertir. Peut-être impatienté que je
-fisse grand état de connaissances artistiques ou littéraires qu'il
-était loin d'avoir, ou peut-être afin de me convaincre--car tout
-arrive--par le prestige de l'esprit, il me conseillait certaines
-lectures des maîtres de l'Église: ce qui se nomme des lectures
-pieuses.
-
-Or, pour tout avouer, je ne faisais qu'entr'ouvrir les livres
-qu'il m'apportait ainsi. Rien au monde ne m'ennuie, ne m'est plus
-indifférent, et au besoin ne m'irrite comme une lecture de ce
-genre. La théologie m'échappe, la piété ne s'adresse pas à moi, et
-tout le reste me semble vague. Après un instant de plaisir très
-vif que m'auront causé le ton inimitable des écrivains religieux,
-leur allure sublime, leur éloquence nombreuse, leurs précautions
-et leur exquise politesse--je parle des meilleurs--je me fâche
-presque aussitôt à ne rencontrer rien de précis en tant de pages.
-Ne fût le respect, je laisserais là l'ouvrage sans en tourner
-seulement deux feuillets. Cependant j'en parcourais au moins un
-chapitre, et nous en causions, l'abbé et moi. Nous feignions--lui
-moins que moi, mais n'ayant pas goûté aux plaisirs adorables des
-Muses, connaissait-il bien toute son illusion?--nous feignions
-donc tous deux une gratitude confidentiellement attendrie
-envers l'écrivain sacré, et une sorte de dilection supérieure,
-inaccessible aux esprits hâtifs, brusques ou futiles.
-
-Une fois, tout en marchant dans l'étroite sente d'Avilly, entre
-deux cloisons de verdure, je m'arrêtai net, et déclarai soudain à
-l'abbé:
-
---«Je ne suis séduit que par les jansénistes. Convenons-en, je me
-sens près d'eux, près d'eux seuls.»
-
-M. l'abbé Duregard était un gaillard solide et carré, comme les
-ouvriers dont il descendait. Seule, la vive lumière de ses yeux si
-intelligents purifiait son visage rustique. Il me souvient qu'il
-a croisé tout à coup derrière le dos ses mains mal équarries, en
-m'entendant parler ainsi des sombres jansénistes, moi, un homme
-dissipé, après tout, et dont la vie offrait certain scandale, si
-l'on voulait se montrer austère.
-
-La sente que nous suivions côtoyait un parc français, jalousement
-clos: à travers les grilles moussues, l'on apercevait des
-charmilles, des ronds-points, des statues bocagères, une vallée
-pour nymphes et sylvains. C'était un lieu précisément où évoquer
-très bien, par un crochet de la pensée, Port-Royal et les grands
-Messieurs: mais je ne sais si l'abbé saisit cette réminiscence
-fugace et, avouons-le, historique plutôt que naturelle. Il
-paraissait seulement surpris, et même frappé:
-
---«Vraiment, observa-t-il, je n'aurais pas cru qu'une doctrine si
-hautaine, quoiqu'elle eût été soutenue par des saints, eût de quoi
-séduire...
-
---Un mécréant frivole.
-
---Pourquoi frivole?... Enfin vous me voyez un peu étonné.
-
---A tort. Il y a dans la foi janséniste un grand attrait de
-beauté. Se proclamer si fort aux pieds de Dieu, que les œuvres
-mêmes, celles-ci fussent-elles les plus hautes, ne seront rien
-pour le salut, hors de la grâce--quelle sublime attitude dans
-l'humilité chrétienne, mon cher abbé! C'est une doctrine héroïque
-et princière, c'est la foi dangereuse, la religion périlleuse et
-altière du risque!
-
---Et de l'orgueil, peut-être.
-
---Oui, peut-être... Aussi bien, ce qui m'attire, dans le
-jansénisme, vous le confierai-je? c'est le rôle tout-puissant
-qu'y joue la grâce divine. Mon cher abbé, je suis non seulement
-préoccupé, mais positivement hanté par cette question de la grâce.
-Il y a là une puissance qui écrase. La grâce qui brusquement et
-irrésistiblement se manifeste... Mystère admirable!»
-
-Je ne gagerais pas que l'abbé n'eût point prié pour moi tout
-particulièrement, ce soir-là.
-
-Je ne dis pas non plus qu'il n'ait jamais pressenti quelque
-soupçon d'énigme, parfois, dans mon cas. Encore un coup, l'abbé
-Duregard était très clairvoyant et d'imagination courte, donc
-difficile à abuser. Mais quoi! il était aussi grandement pieux.
-Les bonnes volontés, a-t-il sans doute pensé, viennent à Dieu par
-toutes les voies, et même par les pires: prenons toujours cette
-âme-ci, la Providence y verra clair.
-
-Admettons que ma conversion eût paru miraculeuse à cet esprit
-paisible. Et supposons qu'il se soit rappelé en secret le grand
-mot de Montaigne: «Quant aux miracles, je n'y touche jamais...»
-
-
-
-
-Une après-midi, ma surprise fut grande en arrivant chez la
-marquise Gianelli. Depuis quelque temps, je m'imposais de m'y
-montrer un peu moins assidu. Chaque matin, je m'éveillais abattu
-et contraint: le jour me pesait. Quelque chose, ou plutôt
-quelqu'un me manquait: Marie... J'aurais voulu l'avoir là sans
-cesse, m'asseoir contre elle, dans l'ombre savoureuse et comme
-précieuse, qui s'allongeait à ses pieds ainsi qu'un grand lévrier
-bleu. J'eusse tremblé de joie à l'espoir de sentir, au cours des
-nuits silencieuses, s'élever son souffle léger tout près de mon
-bras. Quel émoi, si je l'eusse rencontrée en sa chambre ou la
-mienne, dans le désordre du saut de lit, les cheveux en tempête
-sur les yeux, pareille au jeune Bonaparte après le passage
-d'Arcole! J'imaginais le toucher si doux de son épaule ou de son
-cou, sur quoi fût au hasard tombée ma main, ainsi, en rêvant, le
-matin...
-
-Or, dans la minute même où mon tourment était le pire, il me
-fallait songer aux discours que je tiendrais afin justement de
-sembler moins irréfléchi dans ma tendresse, aux gestes de prudence
-dont je ferais à mon amie la mélancolique surprise... Comme si
-j'eusse exprès taché d'encre ou de poussière mon pourpoint de
-cavalier servant!
-
-Marie n'était-elle pas également la mère de notre enfant?... Et
-avec quelle passion elle le soignait et l'adorait, mon fils!...
-Pourtant j'habituais mes lèvres à prononcer déjà: «Mon fils
-illégitime.» Je dirais un jour, et peut-être devant elle: «Mon
-bâtard.» Je parlerais d'adultère, de scandale et de communion
-pascale. Peu à peu, je m'entraînais à bien penser. C'est de
-cela encore que je souffrais, sitôt les yeux ouverts, dans
-l'accablement de chaque réveil, le regard envolé vers le riant
-souvenir de Tiberge--et fixé sur le portrait de la petite absente
-qui, du fond de son cadre couronné de buis, me faisait signe, elle
-aussi, avec ses pauvres lèvres au fusain et ses yeux de papier.
-
-Une après-midi, donc, alors que sous des prétextes--mais on a vu
-pourquoi--je n'avais pas sonné depuis trois jours, sinon quatre,
-à la porte de la marquise Gianelli, je demeurai fort étonné en
-pénétrant dans le jardin de poupée qui cachait cette demeure en
-miniature. Un son de mandoline, en effet, sortait de la maison par
-les fenêtres ouvertes... Bizarre!
-
-Mais plus étrange encore que ce concert imprévu fut le spectacle
-qui m'attendait au salon. Tiberge était là, rose et ahuri, ornant
-les genoux de la nourrice. A côté de celle-ci, sur une chaise
-basse, se tenait la petite nurse, Frida, ses mains gentiment
-croisées sur sa jupe d'alpaga beige, et semblable, avec son col
-et ses manchettes rabattus, à la plus sage élève du couvent, dans
-la classe des grandes. En face, un guitariste et un mandoliniste
-bourdonnaient d'accord. Près d'eux se tenait un mince éphèbe
-rasé, aux cheveux comme laqués et rejetés en arrière, et au teint
-mi-bronzé, mi-verdâtre: celui d'un jeune conquistador qui se
-fût perdu l'estomac dans les grands bars. Ce jeune homme était
-mis avec une recherche singulière: un vrai compère de revue.
-Enfin, au milieu de la pièce, Marie-Dorothée en personne, vêtue
-d'une exquise robe blanche, brodée de fleurs orangées, dansait
-le tango avec un monsieur qui souriait sous ses deux centimètres
-réglementaires de moustache: et je reconnus sans peine en ce
-dernier le visage populaire de M. Henri Berri du Jonc, notre dandy
-national.
-
-Qui ne connaît Henri Berri du Jonc? On demandera peut-être ce que
-c'est qu'un dandy. On ne sait pas. Ce mot-là court les journaux.
-Quand un monsieur s'habille avec étude, et n'est cependant pas
-très riche, quand il n'a ni chevaux de course, ni chevaux de
-polo, ni yacht, ni grandes chasses à tir, ni grosses automobiles,
-quand il s'adonne seulement aux sports pas trop chers, qu'il ne
-craint pas de faire des visites, et qu'avec cela il lit un livre
-de temps en temps, on déclare que c'est un dandy. Les gens de
-lettres se donnent un grand air de désinvolture en usant de ce
-terme qui, imprimé, ne fait pas si mal, mais qui dans la réalité
-ne correspond à rien que de vague. Ainsi, l'on qualifiait de la
-sorte Henri Berri du Jonc, parce qu'on le rencontrait toujours
-ganté. Avec cela il était on ne peut plus «ancienne France». Par
-goût de la plus vieille tradition, il avait effacé les deux _y_
-de son nom, Henry Berry, et les avait remplacés par des _i_.
-On l'entendait fredonner _Pauvre Jacques_, et des couplets de
-Béranger... Quel dandy!
-
-Néanmoins il était légendaire dans les revues de fin d'année, où
-il personnifiait l'élégance et le bon ton. Marie, en m'apercevant,
-cessa de danser, se mit à rire, et fit les présentations:
-
---«Je n'ai donc pas besoin, n'est-ce pas, cher, de vous nommer
-M. Henri Berri du Jonc? Il a la bonté de me faire répéter le
-tango, que vient de m'apprendre en quatre journées M. Torrez ici
-présent, mon professeur.»
-
-Adolfo Torrez inclina froidement, et à peine, son visage aux
-cheveux bleus: se figure-t-on qu'un homme aussi considérable,
-dont le temps valait un prix fou, allait imprimer des plis à son
-étui-jaquette en commettant des gestes empressés ou précipités?
-Adolfo Torrez, professeur de tango, maxixe et autres danses du
-jour, donnait les leçons les plus chères de Paris: c'est dire
-qu'il n'avait pas de saluts à perdre.
-
-Tout au contraire, Henri Berri du Jonc m'avait déjà serré la
-main avec une chaleur affectueuse: la cordialité a beaucoup
-d'allure, ainsi qu'en témoignent les plus grands seigneurs. L'œil
-étincelant--le panache, le sang!--il me disait d'une voix de
-théâtre, aussi bien timbrée que brillamment insignifiante:
-
---«Vous le voyez, monsieur, nous travaillons notre menuet. Car
-danser le tango comme la marquise Gianelli, c'est véritablement
-danser un menuet, un de ces menuets pimpants que nos spirituelles
-aïeules savaient rendre si ravissant, si fringant, si...
-
---M. Berri du Jonc est un poète, fit gaiement Marie.
-
---Oh! madame, quelle ironie! Je ne suis, malheureusement, qu'un
-pauvre diable: mais j'avoue que j'adore la danse, à condition
-qu'elle conserve cette élégance, ce cachet, ce... comment dire
-cela?...
-
---Ce je ne sais quoi.
-
---Voilà! Vous avez trouvé le mot: ce je ne sais quoi du temps
-jadis, qui avait tant de charme à Versailles, au Louvre, dans
-les Trianon... Ah! le je ne sais quoi de France--et Henri Berri
-du Jonc faisait claquer ses doigts--voilà le trésor que nous
-ne devons pas laisser perdre! Or le tango me semble une danse
-triste...
-
---C'est une danse volouttoueuse, corrigea sévèrement le jeune
-professeur, mais volouttoueuse pas dans les gestes, jamais dans
-les gestes: dans l'intention seulement elle est, si on y pense, et
-on ne doit pas y penser. Le tango n'est pas triste. D'ailleurs, on
-vient de le recevoir en Angleterre. Lady Fonsburn et lord Perham
-le dansent aussi bien que moi. Et tout Londres veut maintenant
-l'apprendre.»
-
-Argument sans réplique, on le sentait, dans l'opinion du petit
-Argentin... Berri du Jonc, avec un air de galanterie éclatante,
-répliqua en affirmant que la marquise Gianelli seule, ou l'une
-des seules, avait rendu au pauvre tango ce... ce je ne sais quoi,
-décidément, dont nos pères, moins sombres que nous...
-
-Etc!... Les deux jeunes gens enfin partis, après le thé, et
-Tiberge remporté dans sa chambre, je demandai à Marie depuis quand
-elle avait appris le tango.
-
---«Mais depuis que je ne vous ai vu, c'est-à-dire depuis quatre
-grands jours.
-
---Trois.
-
---Quatre, François. Je les ai donc fort bien comptés.
-
---Et fort bien employés.
-
---Oui, le tango en quatre jours, ce n'est pas trop mal. Tout
-dépend pourtant de la façon dont on s'y prend. S'il ne s'agit que
-de chalouper... Adolfo Torrez dit «chalouper», cher, avec tant de
-mépris!... s'il ne s'agit donc que de chalouper ça sans cérémonie,
-ce n'est pas difficile, bien sûr. Guère compliqué non plus, de
-l'esquisser à la façon des gens si empesés, vous savez, et qui
-dansent sans danser... Moi, j'ai voulu arriver à la perfection, en
-quatre journées. Aussi ai-je travaillé sans repos avec Torrez. Et
-j'ai fait demander à ce fameux Berri du Jonc qu'il vînt m'essayer.
-Il est venu. Je donnerai un dîner pour le remercier.
-
---Pour le payer.
-
---Oh! il ne faut pas faire des mots cruels sur lui. D'abord, c'est
-à la vieille mode, les mots cruels. On se moque tout doucement,
-maintenant. Et puis il danse bien, ce Berri du Jonc. N'est-ce pas
-que cela n'allait pas mal, avec lui? Et avec Torrez? Il fait
-mieux valoir la danseuse, il est le plus merveilleux tangueur du
-monde: et il le sait! Notre travail n'était-il pas bon?»
-
-Certes, il m'avait paru délicieux, leur travail! Que d'aisance,
-que de souplesse, quelle lenteur légère, quel rythme puissant
-et néanmoins si discret, quelle langoureuse précision, quelle
-espèce de modération passionnée! J'en voulais au tango de ce
-que je l'ignorais, et de ce qu'il m'eût fallu l'apprendre, ce
-qui représentait une embarrassante et fastidieuse étude, pour
-quiconque n'a plus dix-sept ans; mais j'y reconnaissais toutefois
-une grâce assez étrange, ni trop, ni trop peu inaccessible,
-qui convenait admirablement à nos contemporains entreprenants
-et pressés. Or il est certain que Marie se jouait parmi toutes
-ces figures chorégraphiques comme une allégorie de la Danse en
-personne...
-
-Cependant, je me scellai les lèvres, et me jurai de ne point le
-lui dire. Il entrait dans mon caractère nouveau de haïr toute
-fantaisie, non moins que tout mouvement de jeunesse: et je
-déclarerais dorénavant avec un sourire châtié que le tango, par
-exemple, était une manière de frénésie à laquelle, en Argentine,
-on se livre après boire... Aussi bien étais-je à demi sincère,
-ayant le cœur douloureusement serré en constatant que peu à peu
-l'étranger, qu'autrui, que «l'ennemi» enfin, semblait investir la
-marquise Gianelli, et la maison où reposait mon fils--et le sien.
-
---«L'important, poursuivit-elle, c'est de ne point se tortiller
-comme une grosse gitane, et en même temps de ne pas circuler
-niaisement, presque sans bouger... Mais cela ne t'intéresse pas,
-tout cela, homme des bois, homme sauvage.»
-
-Je fis ici mon sourire châtié.
-
---«J'avoue qu'une femme intelligente, cultivée, raisonnable...
-
---Une femme de mon âge...
-
---Enfin, une vraie femme, me paraît, au premier abord, devoir
-connaître des soucis plus intéressants... Apprendrez-vous aussi la
-maxixe et la «Très moutarde»?
-
---Ne boudez pas, François. Ne boude pas... Je ne me suis pas mise
-au tango comme cela, tout d'un coup, et sans nulle cause. J'avais
-une raison.
-
---Bah!
-
---C'était pour amuser Tiberge... Oui, nous avons remarqué, la
-nourrice, la nurse et moi, qu'il adorait voir danser, et surtout
-me voir danser. Tu as remarqué, tout à l'heure: pas un cri, pas un
-pleur, pendant toute la leçon. C'est chaque fois ainsi. On l'amène
-là, il écoute la musique, il me regarde, et il est très content.
-Je danse pour lui. Salomé en fit autant sous les yeux d'Hérode.
-Tiberge vaut bien ce vieux roi de la Bible, je suppose.»
-
-Je demeurai muet. Qui eût songé à cela? Et si Marie dansait devant
-son fils afin de le divertir, que pouvais-je dès lors y trouver
-à reprendre? Je sentais bien qu'il en serait toujours ainsi, et
-qu'elle lui donnerait le bal et les violons durant toute sa vie.
-Allons, rien de mieux, je n'allais pas lui reprocher de distraire
-notre petit. Force me fut de trouver quelque autre sujet de
-déplaisir.
-
---«D'où connaissez-vous ce Berri du Jonc? De partout? Oui, oui, je
-sais bien, c'est une relation de «season» parisienne... Encore,
-passe pour lui... Mais ce petit Argentin de Montmartre, qui doit
-priser la cocaïne, à voir la mine qu'il a..
-
---C'est le plus réputé des maîtres à danser.
-
---Sans doute: il n'en est pas moins curieux de rencontrer autour
-de la marquise Gianelli, qui inspira les rêves d'un grand poète,
-cette écume des restaurants de nuit. Il semblerait à peine plus
-étrange que l'on se mît à jouer du mirliton comme à lancer des
-serpentins dans votre salon.
-
---Croyez-vous que cela ferait rire Tiberge?
-
---J'y songerai.
-
---Comme vous êtes amer et lugubre, cher! C'est un peu ennuyeux.
-Cela ne vous réussit guère de ne pas me voir. Entrerez-vous en
-religion bientôt, donc?»
-
-Cette fois, l'occasion m'était cruellement offerte: je la saisis,
-les yeux fermés, comme un martyr se fût jeté au feu.
-
---«Mais, Marie, pourquoi riez-vous?... Entrer en religion,
-évidemment, je n'y songe point: je n'en serais pas digne.
-Cependant je mentirais si je disais que j'évoque aussi
-distraitement que par le passé mes souvenirs de catéchisme, voilà.
-
---Oh! voilà... vraiment, voilà tout? Il n'y a rien d'autre que
-vous me cachiez? Quelle humeur affreuse! Vous avez la migraine ou
-les diables bleus, ou bien vous aurez éprouvé une contrariété, une
-déception, certainement... Seriez-vous fâché parce que vous ne
-savez pas le tango, par hasard?
-
---Non pas fâché, et votre tango n'est pas mon fait... Mon
-inquiétude vient de plus loin, hélas!... Eh bien, oui, je vous
-confesse que je me sens triste à mourir, et surtout bouleversé
-par une obscure voix dont je n'entends que trop les questions.
-J'éprouve certains doutes, je suis très malheureux...»
-
-Marie me regarda bien en face, entre les deux yeux:
-
---«François, tu m'aimes moins! Avoue-le, dis-le, j'aime mieux
-cela.»
-
-Grands dieux! Je lui criai la vérité:
-
---«Je t'aime éperdument, profondément, de toutes les forces de mon
-cœur, Marie!»
-
-Après quoi, par le plus grand effort d'énergie dont je fusse
-capable, je me suis violemment rappelé mon devoir, et j'ai ajouté:
-
---«Seulement, je suis tourmenté, en ce moment, par une crise...
-
---De regrets, peut-être?
-
---Non, de conscience.»
-
-Marie se leva brusquement, à ces mots. J'eus peur soudain de ce
-qu'elle allait faire ou dire:
-
---«Mon amie, qu'est-ce qu'il y a?... Où vas-tu?»
-
-Elle me répondit en quittant la pièce:
-
---«Il est cinq heures moins cinq. On doit donner le bain de
-Tiberge à cinq heures. Je vais voir si la nourrice est bien
-exacte.»
-
-Et elle ajouta en riant de ses belles dents saines:
-
---«A chacun sa conscience, n'est-ce pas?»
-
-Bientôt grisonnant que j'étais, j'eus la honte, cette nuit-là,
-d'étouffer des sanglots dans mon oreiller--d'humbles sanglots
-d'amour, de vrais sanglots d'écolier!
-
-
-
-
-Cependant je m'étais rendu à la messe.
-
-Un dimanche matin, j'ai vu Yvonne descendre au jardin, gantée, et
-comme d'habitude ce jour-là, habillée un peu plus mélancoliquement
-encore. Car telle est sa tristesse que, voulant faire honneur à
-Dieu, elle met ses robes les plus mornes, comme pour dire: «Vous
-m'avez infligé cette croix, ô mon Dieu qui m'avez repris tout ce
-que j'aimais. Vous m'avez rendue misérable et lamentable. Or en ce
-dimanche où je vous glorifie solennellement, je me pare de tout
-mon chagrin, et je l'apporte au pied de vos autels. Regardez-moi,
-mon Dieu, irréparablement malheureuse ainsi que vous m'avez faite.
-Je présente à tous les yeux mon deuil immense et soumis, comme
-un exemple bien chétif, mais hautement affirmé, d'humilité et de
-résignation.»
-
-Il se peut qu'Yvonne forme cette pensée d'adoration et de douceur
-infinies. De même se peut-il qu'elle se soit machinalement
-revêtue de n'importe quelle toilette, pourvu que celle-ci se
-fût trouvée moins riante que les autres, ainsi qu'il sied à une
-sage chrétienne allant à l'église: on le sait, les yeux châtains
-d'Yvonne étaient impénétrables. Au fond de leur chagrin couvait
-soit un incendie, soit à peine une étincelle.
-
-Elle traversa donc notre petit jardin. Thérèse Gervonier la
-suivait, pareille à une grosse bonne d'enfant. Ah! la pauvre
-Yvonne, combien elle semblait vacillante, avec ses épaules minces,
-combien elle marchait débile et penchée entre les deux chiens,
-Marsyas et Marion, qui l'accompagnaient gaîment, en bondissant,
-jusqu'à la porte de la rue! Et je savais, moi, que quiconque l'eût
-regardée au visage, se fût arrêté sur place, stupéfait: car cette
-jeune femme accusait l'âge mûr, et au delà, l'âge flétri.
-
-Enfin la porte de la rue s'ouvrit, puis se referma au nez de
-Marsyas et de Marion qui, désappointés, les oreilles couchées, et
-les yeux mi-clos, demeurèrent longtemps immobiles: «Comme c'est
-stupide et malveillant, semblaient-ils penser, de ne pas nous
-avoir emmenés! A quoi cela sert-il? Où ont-elles pu aller, avec
-leurs gants, leurs petits livres, et leurs jupes qu'il ne fallait
-pas salir? En voilà des histoires, et des puérilités!»
-
-Au bout de quelque temps cependant, Marsyas et Marion se
-retournèrent subitement, de même que touchés par une baguette
-de magicien: je venais de paraître au jardin, et déjà ils me
-sautaient presque aux épaules, se poursuivaient en rond dans
-l'étroit espace, gambadaient, aboyaient:
-
---«Ah! te voilà! exprimaient-ils. Te voilà, enfin! Avec toi, au
-moins, c'est sérieux, on va faire des choses intéressantes, on va
-sortir. Tu n'as pas les colliers ni la laisse dans les mains, mais
-tu vas aller les chercher, nous avons confiance. Quelles courses,
-tout à l'heure, sur la pelouse! On boulera les fox, on rattrapera
-tout ce qui se sauvera! Et puis, dans la forêt, il y aura de
-l'écureuil, de l'oiseau, du lièvre. Quelle ivresse! Et qui sait,
-malgré cette laisse idiote... Mais quoi, qu'est-ce qui te prend
-aussi, toi? Tu ne nous emmènes pas non plus? Qu'est-ce qu'il y a
-donc, ce matin?»
-
-Infortunés Marsyas et Marion, il y avait la messe, il y aurait
-dorénavant la messe tous les dimanches, à la même heure, il
-faudrait vous y faire. Les hommes fantasques allaient prier, ce
-matin-là: et encore votre patronne s'y rendait-elle de bonne foi,
-poussée par la ferveur de son âme croyante. Mais votre maître,
-ô bons et simples chiens, qu'eussiez-vous pensé de votre maître
-vénérable, dispensateur souverain des pâtées et des sorties, si
-vous aviez pu deviner qu'il vous laissait cruellement au jardin
-dans l'unique intention d'aller contrefaire le repenti, et se
-donner en spectacle? O jolis êtres ingénus, vous lui ferez accueil
-sans rancune, à votre maître difficile à comprendre, quand il
-reviendra de sa messe: vous le bousculerez joyeusement, vous le
-regarderez de vos yeux tendres, et en vérité il aura malgré tout
-mérité ce regard-là, bien que vous ignoriez pourquoi, ô cœurs
-honnêtes, ô bêtes charmantes!
-
-Dans l'église, je me suis placé en l'un des bas-côtés, près de
-la porte. Yvonne ne tourna pas une fois la tête: eût-elle été
-seule, qu'elle ne m'eût pas seulement vu. Mais Thérèse passait
-l'inspection, en revanche: elle prétendait apparemment savoir
-si chacune ou chacun suivait bien l'office, et si quelque
-impertinente ne serait pas venue, par hasard, avec un chapeau trop
-simple, une robe d'un ton trop net ou une figure d'une beauté trop
-indécente. Il y a en effet un protocole pour le dimanche matin,
-auquel il ne s'agit pas de manquer: Thérèse en connaissait les
-moindres nuances.
-
-Or je n'étais pas arrivé depuis cinq minutes que cette vigilante
-fidèle m'avait aperçu.
-
-Hâtons-nous d'ajouter que tout en surveillant l'église, Thérèse
-écoutait pourtant la messe avec piété, et ne se fût pas
-scandaleusement retournée pour constater jusqu'à quel point
-je m'inclinais au moment de l'élévation: mais bientôt après,
-en s'asseyant de nouveau, elle s'assurait rapidement de ma
-contenance, et je dus lui causer un extrême dépit en me retirant
-un peu avant l'_Ite, missa est_, car elle eût probablement observé
-avec dilection si je me signais ou non, si je prenais de l'eau
-bénite, et de quel air, et si j'avais enfin, en descendant les
-marches du perron devant l'église, cette physionomie correctement
-paisible, non moins que discrètement allègre, qui a sa place
-aussi dans le protocole du dimanche matin. Prétendais-je par
-hasard faire de la fantaisie, tout nouveau et jeune paroissien que
-j'étais?... Oh! non.
-
-Je suppose que la surprise de Thérèse fut extraordinaire, et
-qu'elle dut, après la messe, se répandre en commentaires sans fin.
-Yvonne l'a-t-elle écoutée distraitement, ou en proie à quelque
-espoir secret, sinon à de la méfiance au contraire? Je ne sais, et
-rien n'a pu me le laisser soupçonner, ce jour-là ni les suivants.
-Au déjeuner, elle se montra indifférente et lointaine, comme à son
-ordinaire. Elle ne fit même pas semblant de ne pas m'avoir vu à
-l'église.
-
---«Tu as entendu, me dit-elle tranquillement, le sermon de M. le
-curé. C'est un saint homme, mais il n'a pas le don de la parole.
-Il se répète, et sa phrase a souvent bien du mal à venir au bout.
-J'espère qu'une autre fois tu entendras M. l'abbé Duregard. Notre
-ami prêche très bien, c'est l'avis général.
-
---J'irai tout exprès.»
-
-Sur quoi, un silence, et l'on parla d'autre chose. Thérèse
-elle-même n'ajouta rien: elle réprimait cependant cent allusions
-diverses. La curiosité l'eût tuée. Sa figure informe brillait de
-satisfaction comme d'étonnement: mais la réserve, la froideur
-d'Yvonne la glaçaient.
-
-Le dimanche suivant, je fus encore à la messe, pris fort bien
-l'eau bénite, et fis parfaitement tout ce que je devais faire.
-Le regard de Thérèse changea dans la semaine: il s'éclaircit
-positivement. Je m'en sentais même touché. Il s'en fallait
-pourtant qu'Yvonne s'apprivoisât; mais quoi! allais-je manquer de
-patience, ainsi qu'une femmelette nerveuse, au début à peine de
-mon entreprise? Allons donc, j'étais plus robuste.
-
-Un jour, je rencontrai Thérèse seule au jardin. Elle caressait
-Marsyas, et même--malgré ma défense--lui avait apporté des
-friandises. Le beau chien cependant, ayant savouré ces miettes
-délectables, agitait fort négligemment sa longue queue: cette dame
-peu agile, qui jamais ne le menait en forêt non plus que jouer
-sur la pelouse, lui inspirait une sympathie toute alimentaire,
-et pleine d'un secret mépris. Quant à moi, il en allait bien
-autrement, et Marsyas s'arrondit à ma vue, appelant aussitôt
-Marion qui sortit du chenil:
-
---«Comme ils vous aiment! fit Thérèse gracieusement.
-
---Pourtant je leur impose souvent d'affreuses déceptions. Je les
-abandonne, je sors sans eux. Dimanche matin, ils ont hurlé pendant
-un quart d'heure. A cent mètres d'ici, je les entendais encore.»
-
-Si Thérèse n'eût été qu'une enfant de seize ans, toute frêle et
-effarouchée, j'écrirais qu'elle rougit d'émoi en même temps que de
-plaisir à ces mots. Du moins baissa-t-elle les yeux, et me dit:
-
---«C'est quand vous avez été à la messe?»
-
-Après quoi, elle ajouta, craintive:
-
---«Est-ce que vous irez aussi dimanche prochain?
-
---Mais oui.»
-
-Toutefois elle avait si évidemment quelque chose à exprimer
-encore, quelque chose qui lui semblait embarrassant, ou intimidant
-à l'excès... Je l'aidai.
-
---«Eh bien, voyons, Thérèse, qu'y a-t-il donc? Parlez. Est-ce que
-je vous fais peur?
-
---Mon Dieu... c'est que dimanche prochain, voilà... nous avons une
-grande fête.
-
---Oui, c'est l'Assomption, je le sais.
-
---Et alors, puisque vous irez à la messe... ah! c'est vous-même
-qui l'avez annoncé...
-
---Allons, c'est entendu. Cela vous contrarie, peut-être?
-
---Non, juste ciel!... Seulement, est-ce que... oh! pour ce
-jour-là seulement!... est-ce que vous ne pourriez pas... revêtir
-votre uniforme... oui, enfin, venir en tenue à la grand'messe de
-l'Assomption?...»
-
-Thérèse s'arrêta, interdite et sans voix. Quant à moi, je lui
-promis ce qu'elle voulut. Les dévotes virent mon uniforme vert
-et gris, et en jasèrent longuement. Il me faut même noter que je
-surpris une ou deux fois, pendant le déjeuner, les yeux d'Yvonne
-arrêtés, furtifs et un peu effarés, sur ce costume inaccoutumé.
-Certes elle ne me posa, à moi, nulle question: mais elle
-s'interrogea beaucoup, à ce qu'il me parut.
-
-
-
-
-Tiberge passait toutes ses journées au Bois de Boulogne, entouré
-de sa cour, entendez sa mère, la petite nurse, la nourrice, le
-chauffeur, l'auto, la voiture pliante, un matériel considérable
-de campement, et moi-même enfin, qui venais parfois vers quatre
-heures. Si j'avais payé de mes deniers tout ce luxe--et comment
-l'eussé-je fait?--j'aurais peut-être pu me prendre, à la rigueur,
-pour une manière de consort: mais à la vérité, c'était plutôt le
-chauffeur qui eût figuré dans ce rôle. On le consultait touchant
-certaines difficultés d'ordre topographique; il représentait, au
-moins durant les trajets, le pouvoir exécutif, il logeait dans
-la place, portait un dolman d'une coupe «militaire fantaisie».
-Ajoutons qu'il était paisible et jovial. Au contraire, j'arrivais
-de loin, moi, pressé, hâtif, plus ou moins soucieux, je ne servais
-à rien. La marquise Gianelli m'accueillait avec une sereine
-négligence: quand Tiberge était là, il n'y avait d'important que
-les mouches, qui eussent pu le gêner.
-
-Toutefois, le petit ne se trouvait pas toujours présent. On le
-rentrait, on l'endormait, et parfois le soir d'été venait, au son
-monotone et voluptueux de la pluie sur les branches, ou dans le
-muet cantique du crépuscule, déjà trop court. C'était l'heure du
-dîner: de loin en loin, dans Paris déserté, les fenêtres ouvertes
-s'éclairaient. Je baisais la main de Marie:
-
---«Au revoir, amie heureuse.
-
---Au revoir. A demain!»
-
-A ces mots, je parlais de téléphone, d'affaires à régler, d'une
-tournée en quelque canton lointain, des nouvelles du petit.
-
---«Bon, disait Marie, entendu. Tu vas manquer ton train. C'est la
-vie...
-
---Que veux-tu dire?
-
---Pas grand'chose, va... Tu auras les nouvelles. Au revoir.»
-
-«Pas grand'chose»!... Cela signifiait, et je le savais bien: «Tu
-ne m'aimes plus, tu te lasses...» Mais pouvait-elle savoir que je
-me mettais presque le couteau sous la gorge pour lui témoigner
-tant de froideur?
-
-En outre, ce «pas grand'chose» exprimait, à la russe cette fois,
-et je ne l'entendais pas moins: «Oui, tu ne m'aimes plus, mais
-qu'est-ce que ça fait, après tout? Tu m'as donné un fils, je ne
-voulais que cela. Je t'ai choisi parce que tu étais sympathique
-et d'un bon modèle. Maintenant, tu peux bien t'en aller, François
-Simonin, je n'ai plus besoin de toi. Quand j'aimerai à être
-aimée, je pourrai trouver ailleurs des athlètes bien réguliers,
-ou, si j'ai ce caprice, de grands artistes m'adoreront, quand ce
-ne serait que mon poète, un jour, qui sait?... D'ailleurs, j'ai
-Tiberge, et je suis riche. Non, tu ne représentes pas grand'chose,
-mon petit forestier français. Le maréchal mon aïeul m'eût bien
-grondée peut-être, de t'avoir choisi, ainsi que l'Empereur
-grondait sa sœur merveilleuse Pauline Borghèse, lorsqu'elle
-s'était laissée aller à quelque nouvelle escapade...»
-
-Mon Dieu, Marie eût-elle soupçonné que je pressentais ces paroles,
-comme si elle les eût effectivement prononcées devant moi, et que
-j'en demeurais tout palpitant de désespoir et d'angoisse, une fois
-sa porte fermée?
-
-Je demeurais assez rarement auprès d'elle, maintenant, passé
-huit heures du soir. Une fois pourtant, le crépuscule était si
-mauve, si moelleux et si chaud, que Marie me demanda: «Reste. Tu
-t'excuseras.»
-
-Le moyen de refuser toujours? Je l'eusse blessée, à la fin, ce que
-surtout je voulais éviter. Je suis donc demeuré, et nous dînâmes
-au Bois. Nous avions choisi le coin le plus secret, presque un
-bosquet, dans un restaurant à tziganes: mais à peine si l'on
-entendait ceux-ci, et dès qu'ils se taisaient, la brise chuchotait
-en retournant doucement les feuilles. Nous avons commandé des mets
-légers, et un joli vin d'or: notre fête galante commença très bien.
-
-Nous ne parlions pas volontiers, ordinairement, de Stéphane
-Courrière: il le fallut pourtant, ce soir-là, car les journaux
-annonçaient la mise en répétition de sa _Bérénice_.
-
---«Ah! Bérénice! modula Marie... Je l'ai tant aimée, cher, cette
-belle princesse des Juifs. Stéphane en parlait avec une tendresse
-merveilleuse. Souvent, j'ai cru la voir, portée en litière sur la
-Voie Sacrée: un cortège d'esclaves hébreux l'entourait, et elle
-avait les yeux fardés depuis le nez jusqu'aux tempes. Mais ses
-épaules étaient un peu voûtées, et elle ployait comme un iris.
-Stéphane dit qu'elle eût été bien redoutable dans un harem.
-
---Mais je croyais que l'héroïne de la pièce était Madame
-Henriette, la belle-sœur du Grand Roi?
-
---Sans doute, la scène se trouve à Versailles, et la vraie
-Bérénice n'a que faire ici. Elle n'est qu'un symbole. Pourtant, on
-verra Corneille et Racine, et aussi des nymphes et des bergers,
-des précieuses et des guerriers, que sais-je encore! Du moins en
-était-il ainsi naguère. Ce n'est d'ailleurs pas mon secret, et je
-ne dois souffler mot de cette _Bérénice_, sinon pour souhaiter son
-succès... Et donc, tu le souhaites aussi, n'est-il pas vrai? Tu
-n'es pas jaloux, maintenant? Cher, un jaloux, ah!...»
-
-Et elle chassait de sa main déliée, semblait-il, des vapeurs
-offensantes, une fumée horrible.
-
---«En effet, pourquoi jaloux, répondis-je? Le passé est mort, et
-moi-même n'ai que trop d'autres sujets de trouble. L'apothéose de
-_Bérénice_ n'a d'ailleurs pas besoin de mes vœux, que je forme de
-grand cœur: le succès ne fait pas question.
-
---Stéphane a de grands ennemis. Son mariage manqué avec la Clarke
-lui cause du tort.
-
---Il n'épouse plus l'infante?
-
---Euh... cela traîne et languit, cela échouera, et l'on se moque.
-Isabelle Rameau et Henri Berri du Jonc, qui étaient à Deauville et
-à Dieppe, m'ont dit que l'on se moquait. Si Stéphane avait réussi,
-ce serait une alliance diplomatique et adorable, cher. Comme il
-n'aboutit à rien, c'est un projet ridicule, maladroit, et même
-déshonorant. Il est du reste réellement affreux, ce projet... Mais
-_Bérénice_ contient des mots qui arrêtent le cœur.»
-
-Un silence. La brise, les feuilles: l'orage montait. Marie leva sa
-coupe, et but.
-
---«Il fait chaud, François, donne-moi la main. Tu trembles?...
-Sais-tu ce que nous devrions faire? Isabelle Rameau a invité
-Tiberge à venir chez elle, dans son château de Grainville, près de
-Louviers.
-
---Avec toi, Marie, peut-être?
-
---Avec nous, si tu veux. Installe-toi pour huit jours, quinze
-jours à Grainville. Ne devais-tu pas prendre tes vacances en
-septembre, justement? Isabelle sera contente. Nous verrons là
-poindre l'automne. Nous chasserons, nous passerons ensemble toutes
-les journées... Dieux! ce coup de vent! Nous reviendrons sous
-une trombe d'eau, tout à l'heure, heureusement que nous avons
-l'auto... Allons, est-ce convenu? J'écris à Isabelle?»
-
-Hélas! il me fallait donc encore refuser. Coûte que coûte, je
-fournis la plus pauvre excuse, et tandis que Marie tenait encore
-ma main frémissante:
-
---«Je ne puis quitter Chantilly, cette année. Non, en vérité. Je
-suis trop patraque, trop mal en point.
-
---En voici la première nouvelle.
-
---Je ne t'en ai rien dit jusqu'ici, par gêne et par discrétion.
-Mais chaque matin, comme chaque nuit, je suis saisi de vertiges
-et d'angoisse, de fièvre, de maux de tête insoutenables. Un rien
-m'attriste pendant des heures et me hante. J'ai vu mon ami le
-docteur Marbois: il a parlé de neurasthénie et de soins urgents,
-dont le premier serait d'éviter le surmenage, et jusqu'à la plus
-légère fatigue. Dans ces conditions, le déplacement de Grainville,
-non: faire des frais continuels d'amabilité, d'esprit, une
-conversation perpétuelle avec la maîtresse de maison, non, non!»
-
-A la lueur des petits abat-jour roses, Marie me regardait avec
-beaucoup plus de dédain encore que de dépit. Un vague éclair qui
-eut lieu très loin, on ne savait où, peut-être en rêve, parut
-cependant délivrer en elle la bête captive. Je n'entrevis celle-ci
-qu'un instant, mais face à face:
-
---«Je te plains, fit-elle d'une voix qui ne chantait presque
-plus. Il est fâcheux d'être malade, et plus fâcheux encore de
-se sentir déchu. Stéphane, tiens, malgré ses cheveux gris, sait
-toute l'année tenir à jour une correspondance immense, faire ses
-visites, poursuivre de longs projets très nuancés, courir de tous
-côtés, parler, lancer mille épigrammes, se maintenir léger et
-pimpant, et nous donner ses chefs-d'œuvre en même temps. Il est
-doué.»
-
-Elle agitait ses doigts pointus, ses griffes.
-
-Me regardant aux yeux, elle déclara encore: «C'est vrai que tu
-n'as plus bonne mine.»
-
-Autrement dit: «Tu as baissé de valeur, mon garçon. S'il fallait
-te revendre, j'y perdrais.»
-
-Mais n'importe, je pardonnais à Marie ses paroles cruelles:
-ne les avais-je pas provoquées? N'avais-je point déçu et joué
-vilainement cette maîtresse tant aimée, devant qui j'eusse voulu
-vivre prosterné? Ainsi le lazzarone des quais de Naples qui, ayant
-donné des sous faux à la «Santissime» qu'il adore, lui pardonne
-secrètement ensuite tous les fléaux dont elle l'accable, la
-maudite!
-
-
-
-
-L'automne n'est d'abord qu'un sourire un peu plus triste du ciel.
-Puis tout s'attendrit, et la nature s'abandonne, comme Phèdre
-frappée d'amour. Une feuille se détache et tournoie, les autres
-suivront...
-
---«Voici la mauvaise saison, dit l'abbé Duregard.
-
---Pourquoi mauvaise? L'automne produit des fruits, des crépuscules
-et des émotions: nous inaugurons la période des troubles. Quand
-les bois se rouillent, les cœurs battent plus vite, et vous savez
-bien, vous qui avez des pénitentes, que les chemins tapissés d'or
-mènent à la perdition. C'est-à-dire que tous les confessionnaux
-devraient être enguirlandés de feuilles mortes et de vigne vierge.
-
---Dans les paroisses riches, il est vrai que l'automne met les
-âmes en péril, et je ne sais pourquoi.
-
---On fait de la langueur, comme on fait en hiver de la bronchite.
-
---A condition pourtant qu'on ait des rentes. Votre langueur est un
-luxe, que les petites gens ne se permettent pas. Tenez, voici, de
-l'autre côté de ce mur, la maison du garde Fary, qui a six enfants
-et dont le beau-père a filé, emportant le magot du ménage: allez
-donc demander à ce brave garçon s'il est sensible à la ronde des
-feuilles, ainsi qu'on dit. Mme Fary mouche ses mioches et leur
-distribue des taloches, avant de regarder si la brume est grise ou
-bleue sur son potager. Et le père Duche, qui couche dans la forêt,
-le croyez-vous occupé d'autre chose que de savoir s'il fera froid
-et s'il y aura de la boue, le soir venu, sous le viaduc où il a
-établi son domicile en plein vent?
-
---Ce vieux faune n'est pas un être humain: c'est une bête du bois,
-et presque un arbre.
-
---Pas plus que le père Duche, aucun paysan, croyez-moi, n'est
-sensible à ce fameux charme de septembre ou d'octobre. On
-n'éprouve ces sentiments de première qualité qu'à partir de 6.000
-francs de rentes minimum.
-
---Vous n'aurez donc jamais eu à confesser de pauvres filles que
-les vendanges auront troublées?
-
---Oh! les vendanges! Pourquoi pas aussi les premiers labours? Non,
-allez, il n'y a pas aux champs de défaillances si compliquées.
-Tant qu'on ne songe pas à faire des bouquets en mariant des
-fleurs aux feuilles mortes, la faute peut être grave, mais la
-malice petite.
-
---Bref, le péché commence à la rose d'automne.
-
---Apparemment. Et je vous assure qu'hors certains arrondissements
-de Paris et quelques lieux de villégiatures, la somme
-des tristesses, des inquiétudes et des fautes demeure
-égale--hélas!--en toute saison.
-
---Vous m'en voyez plus que surpris.»
-
-Nous devisions ainsi dans le parc, et à ces mots nous traversions,
-l'abbé Duregard et moi, un vaste et rond carrefour que
-surveillaient, du fond de leurs niches, quelques bustes de marbre.
-Les bosquets n'étaient plus verts, mais tigrés, sinon tout à fait
-roux, et ces têtes de marbre et de mousse semblaient me dire:
-«Eh bien, nous t'écoutons, nous te guettons... Sans doute, nous
-garderons ton secret, mais oseras-tu bien parler comme tu veux le
-faire?...»
-
-Je repris: «Certes, mon cher abbé, vous m'en voyez très surpris.
-J'aurais cru que l'automne eût jeté chacun en toutes les
-tentations, et au besoin dans l'angoisse. Mais c'est probablement
-raisonner comme ces enfants qui jugent le monde en faiblesse,
-parce qu'eux-mêmes ont un rhume ou mal à la tête.»
-
-L'abbé me parut hésiter un instant. Puis je pense qu'il prit son
-parti, et me regardant bien en face, de ses yeux intelligents et
-rudes:
-
-«--Vous souffrez donc beaucoup, mon ami?
-
---Oui... beaucoup.
-
---Vous parliez d'angoisse...
-
---Elle m'étreint! Je me sens comme déchiré. D'une part il y a tout
-ce que j'aime, d'autre part tout ce que j'ai aimé. Cette torture
-devient au-dessus de mes forces.
-
---Il y aurait un refuge. Je vous dirais: Celui qui console
-toujours ne s'est jamais refusé à qui l'appelait de toute son
-âme... Mais vous n'avez pas la foi.
-
---Je n'en sais rien!»
-
-L'abbé s'arrêta, presque tremblant. Son regard me perçait, me
-fouillait, me brûlait comme une flamme, comme le regard même de
-ma propre conscience. Je me raidis sous ce feu ennemi, et ces
-mots ne me sont pas sortis spontanément des lèvres, mais je les
-y amenai un par un, ainsi que des captifs à peine liés et encore
-frémissants du combat:
-
---«Je n'en sais rien!... Le doute le plus poignant m'assiège
-depuis un mois. Vingt fois j'ai cru que Dieu m'avait parlé. Vingt
-fois une voix de l'enfance m'a crié tout bas: Agenouille-toi, le
-salut est là!... J'éprouve souvent une émotion puissante, immense,
-il me semble que la Grâce m'environne, sinon qu'elle m'ait
-touché...»
-
-Mon ami se taisait. Il avait maintenant la tête penchée et les
-mains dans les manches: il était le prêtre, et il méditait.
-
-Au bout d'un instant: «Voici, fit-il, il n'est qu'une voie qui
-s'ouvre à vous, et même il faut dire: à nous. Je peux bien vous
-l'avouer maintenant: depuis nombre de semaines, votre salut est
-le sujet quotidien, et mieux, continuel, de mes pensées et de mes
-prières. Je connais, ou je prévois peut-être quelque infime partie
-de vos chagrins, que je devine cruellement lourds, mon pauvre ami;
-je crois aussi discerner assez, avec l'aide de Dieu, quel est
-votre devoir, redoutable, et qui sait? déchirant... N'en doutez
-pas, la Providence prendra pitié d'une épreuve si longue. D'autre
-part, je sens--et avec quelle pieuse et tendre terreur!--que Dieu
-vous sollicite: c'est donc que déjà vous l'avez retrouvé... Les
-mots me manquent ici pour exprimer mon attente, mon espoir: j'ai
-tant demandé au ciel que votre cœur s'ouvre tout grand à la belle
-lumière!... Mais je ne saurais vous parler dans ce parc et parmi
-ces statues, vous parler du moins comme je veux, ni comme je dois
-le faire. Quant aux douloureuses vicissitudes parmi lesquelles
-vous vous débattez, il en est, vous le savez, que je ne puis
-entendre qu'en confession... Eh bien, voulez-vous que nous nous
-séparions à cette place? Nous irons chacun de notre côté, moi
-priant pour vous avec plus de ferveur que jamais, et vous restant
-avec vous-même, et avec Dieu: puis, demain ou après-demain, vous
-viendrez me trouver à l'église, et c'est le pasteur spirituel
-alors qui vous écoutera... Vous vous serez longuement interrogé,
-et vous aurez déjà--qui sait?--fléchi sous la Grâce divine... Eh
-bien, le voulez-vous?...»
-
-Une émotion réelle m'avait saisi, à voir l'abbé vraiment
-frissonner d'anxiété. Une fois de plus j'admirai cet homme modeste
-et fort, tout embrasé de piété, et qui tendait si ardemment vers
-son idéal, très saint, très haut... Quant à moi, je visais aussi
-le mien, très pur et très net: et je voulais l'atteindre!
-
-Je pris la main de l'abbé Duregard, et la serrai avec une
-gratitude infiniment affectueuse: et nous nous quittâmes, ainsi
-qu'il le voulait, au milieu du grand parc.
-
---«Au revoir, fit-il, je vous attends là-bas.»
-
-Il suffisait. Qu'était-il besoin d'ajouter la question que je
-posai alors? Ne savais-je pas ce qu'allait répondre l'abbé?... A
-merveille, au contraire, et j'imagine que seul un dernier sursaut
-d'orgueil, sinon de sottise, me contraignit, vraiment presque
-malgré moi, à demander puérilement:
-
---«Je devrai, n'est-ce pas, réciter le _Confiteor_, avec... avec
-tous ses articles de foi?»
-
-A cette phrase, l'abbé tressaillit. Puis, de sa voix un peu
-rauque, impérieuse et grave, il prononça:
-
---«Certainement, et de tout votre cœur.»
-
-Pourquoi n'a-t-il pas dit: «Comme de tout votre esprit»?... Il n'y
-songea point, sans doute, ceci suivant cela.
-
-Après quoi, je le vis s'en aller, les épaules carrées, le pas
-sonore, de la démarche d'un soldat sans reproche qui s'est bien
-conduit. Son visage seulement se tournait vers le sol: c'est qu'il
-priait.
-
-Et je demeurai...
-
-Mais le long de ces charmilles où le mol automne chantait, je ne
-pensai qu'à Marie, qu'à Tiberge, qu'à Rome, qu'aux jardins d'Este
-ou de Frascati, orfévris par septembre, octobre... Je rêvais à mon
-petit: «Aura-t-il plus tard, pensais-je, l'accent bien français?»
-
-Et ma confession prochaine, et ce _Confiteor_?... Bah! c'était
-depuis longtemps tout réfléchi.
-
-
-
-
-Quand la reine de Saba s'en fut trouver l'ermite Antoine, des
-parfums la précédaient, puis des coureurs, tout un cortège.
-
-Lorsque Stéphane Courrière revint à Paris, après sa longue
-absence, il eut des coureurs innombrables qui l'annoncèrent en
-tous lieux, à savoir les journalistes; et son escorte était le
-souvenir sonore de mille et mille vers, et sa gloire chatoyante,
-et son prestige bigarré.
-
-Il avait laissé l'infante Pia regagner l'Espagne. L'épouserait-il
-décidément? Ou bien, après la première de _Bérénice_,
-retournerait-il se mettre à ses pieds comme le premier de ses
-courtisans? Ou encore, dédaignant à présent l'alliance auguste,
-mais indigne des Muses, allait-il reprendre dans Paris son rang
-de poète national et de charmeur indiscuté, quitte à jeter bien
-loin de lui le diadème doré de l'Altesse Royale, pareil au dieu
-Bacchus alors que celui-ci, en riant, lança jusqu'au ciel, parmi
-les étoiles, la couronne de la pauvre Ariane? Ainsi naquit jadis
-une constellation... Or, que deviendrait à son tour, aujourd'hui,
-l'aventure de l'infante? Des vers, sans doute? Ou quelque pièce
-éclatante? Ou simplement un mot, un petit mot, à colporter sous le
-manteau?
-
-Les journaux, par allusions plus ou moins claires, posaient ces
-questions, et bien d'autres. Dès que l'on eut annoncé la mise en
-répétitions de _la Princesse Bérénice_--car tel était le titre
-véritable de la pièce--l'on commença dans les feuilles à publier
-des notes, des informations, des articles, des photographies: et
-celles-ci, d'ailleurs maquillées, foisonnaient, de même que les
-articles passaient toute mesure, soit en bien, soit en mal, de
-même que les informations ne tenaient pas debout, de même que les
-notes accusaient la plus ingénieuse fantaisie.
-
-Tantôt l'on voyait, sur les feuilles ou dans les magazines,
-Stéphane Courrière en manteau de voyage, débarquant à Paris: un
-nègre portait sa valise, onze chiens l'accompagnaient, et il était
-déjà reconnu ainsi qu'acclamé dans la gare même par une compagnie
-de joueurs de football, partant en déplacement. Tantôt on le
-montrait chez lui, en costume d'intérieur, un faucon familier sur
-le poing. Il était figuré ici de profil, là de face, ailleurs de
-trois quarts, ailleurs encore de dos. On le faisait parler sans
-trêve et sans fin. L'on décrivait ses costumes innombrables--un
-«incroyable», un muscadin!--son service de table, son bureau,
-ses cigarettes. Des interviews relataient ses opinions, toutes
-paradoxales, bien entendu, à propos de danse ou de service en
-campagne, des couturiers ou de la République, de Mistinguett ou
-de la tombe de Shelley, du prolongement de la rue de Rennes ou
-des candidatures académiques. On révélait qu'il allait repartir
-pour régler un ballet à Saint-Pétersbourg ou diriger les fouilles
-d'Olympie, qu'il serait nommé directeur du Théâtre-Français ou
-secrétaire d'État aux Beaux-Arts... et que ne savait-on encore!
-
-Le Théâtre de la Madeleine, qui montait la _Bérénice_ avec un
-luxe inouï, et avait engagé, en vue de cette pièce, des sommes
-considérables, exploitait à son gré--comme il est juste--le nom
-de son auteur, et organisait une publicité non moins considérable
-que retorse et variée. Le poète n'y pouvait rien, et du reste s'en
-souciait peu, habitué qu'il était à ce que sa personne soulevât en
-tous lieux un émoi véritable et la rumeur publique: il répandait
-partout autour de lui un peu de scandale, en effet, et toutes les
-nuances du sourire, depuis celui qui s'empresse jusqu'à celui
-qui raille. Marie m'a toujours dit qu'il haussait les épaules,
-et consentait à parcourir jusqu'au bout les seuls articles qui
-fussent très bien écrits: en somme, il lisait peu les journaux.
-
-Marie aussi prétendait regarder fort négligemment les gazettes:
-elle avait appris jadis de Courrière lui-même la grâce de ces
-nonchalances, et il est vrai que, surtout depuis la venue de
-Tiberge, plus d'une fois les feuilles du jour demeuraient
-intactes, et point même dépliées sur les tables. Cependant elles
-étaient innombrables, ces feuilles: la marquise Gianelli en
-recevait dix, vingt, illustrées ou non, italiennes ou françaises,
-russes même, de tous formats et de tout genre, sans préjudice
-des revues et des périodiques. Pourquoi donc cet attachement à
-des journaux bien inutiles, si l'on ne daignait même pas les
-ouvrir?... Mais depuis quelque temps, l'on daignait: les gazettes,
-mieux que dépliées, chiffonnées, jonchaient les meubles, et
-Marie-Dorothée Gianelli, jadis l'amie avenante, bien-disante et
-notoire de Stéphane Courrière, apprenait assidûment que son poète
-avait--dans la ville même où elle vivait--dîné en telle ou telle
-maison, qu'il s'était rendu dans un «thé-tango», qu'il avait
-offert un goûter ici, en telle circonstance, un souper là, en
-telle compagnie... Et ceci chaque jour.
-
-Ce n'était pas que Marie fît grand cas de ces paperasses. Elle
-plaisantait au contraire, prenait Tiberge dans ses bras, le
-berçait, et cherchait à le faire jouer avec les gazettes:
-
---«Toi, mon petit, disait-elle, tu t'en moques, hein, des théâtres
-et des répétitions sensationnelles? Et tu as donc bien raison,
-va, car tout ça, c'est des histoires de grandes personnes. Ne les
-écoute jamais, plus tard, elles te rendraient un peu bêta, mon
-joli tout petit.»
-
-Après quoi, elle confectionnait pour notre fils des cocotes et
-des bateaux pointus. Toutefois les magazines illustrés--où se
-trouvaient si souvent reproduits les portraits du poète--ne
-servaient point à fabriquer ces joujoux d'une minute, vu le papier
-qui en était trop épais, déclarait Marie, et collait aux doigts.
-
---«La _Bérénice_, faisait-elle, c'est une belle jeune femme que
-j'ai connue grande comme une bambine, et encore mieux, avant même
-qu'elle ne fût née, pendant qu'on la concevait. Elle m'intéresse.
-Mon Tiberge admirable est mon enfant: mais j'ai veillé sur les
-premiers pas vacillants de _Bérénice_.»
-
-Un jour, la marquise Gianelli me demanda: «Iras-tu cette semaine,
-en tant qu'officier de l'Institut et notabilité du pays de Sylvie,
-à l'inauguration du musée de Chaalis?»
-
-En effet, le château de Chaalis, légué récemment à l'Institut,
-allait être ouvert au public, et une cérémonie d'inauguration
-devait avoir lieu bientôt. Chaalis ne se trouvait qu'à quelques
-lieues de Chantilly, il était naturel que je m'y rendisse.
-Fête presque intime d'ailleurs, autant que l'on puisse ainsi
-qualifier une telle journée: les invités de l'Institut seraient,
-paraît-il, choisis et peu nombreux; Mme Isabelle Rameau, de la
-Comédie-Française, dirait des vers; et M. Stéphane Courrière,
-parlant au nom de l'Académie, ferait un discours. Ses collègues
-l'avaient dès longtemps pressenti: or, malgré le souci de ses
-répétitions, et bien qu'en outre il dînât en ville chaque soir,
-il avait eu la coquetterie de ne pas refuser. Qu'était-ce pour
-lui qu'un discours? Presque rien, des fariboles, une causerie: du
-moins voulait-il qu'on le crût.
-
---«Je serais contente, ajouta Marie, d'entendre Isabelle, qui
-m'offre une place. Et cela m'amusera d'écouter, perdue dans la
-foule, la voix de Stéphane s'élever, solennelle... Iras-tu seul à
-Chaalis, François?
-
---Mais... oui. Pourquoi?
-
---Parce qu'aussitôt après la cérémonie, nous pourrons nous sauver
-incognito, à la manière de Cendrillon quittant le bal, et je te
-reconduirai jusqu'aux portes de Chantilly... Donc, cher, cela
-est-il convenu ainsi?»
-
-C'était me donner à comprendre: «Je ne parlerai pas à Stéphane
-Courrière, il ne me verra même pas.» Elle avait réponse à tout,
-même à ce qui n'était pas seulement formulé. Bref, nous décidâmes
-d'aller à Chaalis: quant à moi, du reste, j'y étais en quelque
-manière obligé.
-
-La réunion fut assez jolie. Il y avait un buffet, l'Institut
-recevait en son nouveau château. Devant des petites dames et des
-douairières empanachées, mélangées à des professeurs gantés, à
-des historiens du «faubourg» et à des dilettantes genre «seizième
-arrondissement», Isabelle Rameau récita, non sans pompe, un
-poème d'une froide emphase, dans lequel étaient chantés, selon
-le goût du jour, la décentralisation, la province, l'inaltérable
-attachement aux traditions du foyer, l'escadron de Saint-Georges,
-l'aviation, la grande mémoire de la testatrice, et même aussi la
-majesté des bois. On applaudit beaucoup cet à-propos dû à l'un des
-poètes officiels de l'État: mais l'on se réservait avec émoi pour
-le discours de Stéphane Courrière.
-
-Enfin le poète parut dans la galerie noire de monde. Son habit
-d'académicien, cambré coquettement et pincé à miracle, lui prêtait
-l'air charmant d'un jeune premier aux cheveux légèrement couverts
-de poudre, afin qu'ils rendissent un peu moins étrange cette tenue
-charmante et surannée, dont l'épée, ceignant une taille si svelte,
-semblait pouvoir être au besoin tirée, pour défendre une dame.
-
-Son visage subtil riait à tous au-dessus de la rouge cravate de
-commandeur, qu'un costumier, plutôt que la Chancellerie, devait
-lui avoir livrée, tant elle lui seyait bien. Jamais encore
-je n'avais ainsi vu Stéphane Courrière en tous ses atours,
-sinon sur les photographies et les gravures des journaux qui,
-privées de couleur et de vie, étonnent moins. Non sans cuisante
-jalousie--cuisante et peu digne, avouons-le--je me comparai à ce
-gracieux seigneur: il me sembla que je ne fusse vraiment rien,
-sauf un fonctionnaire triste... Allons, en somme, n'était-ce pas
-justement cela qu'il fallait?
-
-Quand le poète, arrivé à l'instant en automobile, se montra, toute
-l'assistance frissonna d'aise. Quelques railleries coururent çà
-et là, mais elles étaient affectueuses: une fois de plus, la
-popularité de Stéphane Courrière se témoignait par une tendre
-malveillance.
-
---«Quoi! fit quelqu'un près de moi, le bicorne et l'épée, pour une
-réunion à la campagne? Le grand gala aux champs?
-
---Comme le paon.
-
---Ou le coq du village. Va-t-il se marier tout à l'heure?
-
---Peut-être se remarier, en tout cas... Dame! regardez donc là-bas
-cette belle personne qui cause avec Isabelle Rameau: vous ne
-reconnaissez pas la marquise Gianelli?»
-
-Je changeai de place.
-
-Stéphane Courrière, très disert, parlait à merveille, je ne le
-savais que trop. Il se plaisait à commencer de longues périodes,
-d'où il s'évadait avec grâce: à peine s'il consultait son papier,
-comme négligemment oublié sur la table, devant lui, et dès que
-l'enthousiasme le saisissait, l'on eût cru qu'il improvisât en
-réalité. On l'applaudissait avec délire: il eût peut-être, nouveau
-Lamartine, soulevé le peuple, s'il l'eût voulu. Mais il visait à
-des suffrages moins impurs, disait-il.
-
-Son discours fut adroit, lumineux et caressant. Sa parole ailée,
-diaprée, effleura toutes choses: elle papillonnait.
-
-Après le juste tribut d'hommages à la défunte châtelaine, Stéphane
-Courrière exprima l'enchantement de ce Chaalis au Bois dormant, le
-rêve perpétuel des étangs, la grandiose horreur des sables et des
-landes où jadis le fol Charles VI a sans doute vu, tel un affreux
-présage, le cerf au collier d'or bondir par la bruyère désolée.
-
-Il traça le plus suave tableau de la vie monacale dans l'abbaye,
-au moyen âge. Les ruines admirables de l'église et les débris
-des monuments conventuels lui inspirèrent, touchant le progrès,
-d'heureuses pensées: «Qui donc à cette heure, en France, pourrait
-ne pas porter ses yeux, et en souriant, vers l'avenir? Même
-naguère blessé, même déchiré, il est d'un peuple sain qu'il
-s'avance toujours! Ne se montrèrent-ils pas bien dignes de
-demeurer esclaves, ces antiques prisonniers Grecs autrefois
-mutilés par les Perses, et qui, par crainte d'exciter une
-injurieuse pitié, par lassitude peut-être, refusèrent de suivre
-Alexandre, et sont ignominieusement demeurés dans leurs mauvais
-petits champs d'Asie?
-
-«C'est affaire à quelques curieux, bien rares et bien pervers,
-s'ils sont exquis, de contempler sans cesse l'ensorcelant passé,
-de s'en griser, d'errer parmi les ruines où ils cherchent et
-trouvent des fleurs, ainsi que de se détourner avec ennui au
-passage des paquebots dans leurs Venises idéales. Bien plutôt ces
-chimériques armeraient-ils quelque lente galère ou une caravelle,
-à défaut du Bucentaure, et l'on verrait s'incliner doucement leurs
-nefs oisives vers les ports que nul trafic n'éveille, heureux
-encore si partout les Sirènes ne repoussent loin de terre ces
-bateaux lourds seulement de rêves, comme elles éloignèrent, chanta
-Camoëns, les vaisseaux portugais du havre où veillait la trahison,
-au moyen de leurs beaux seins qu'elles appuyaient contre la proue!»
-
-Après quoi, et non sans un ravissant illogisme, le poète, parlant
-des abbés de Chaalis, se complut à tracer le portrait du plus
-fameux entre tous, de ce cardinal de Ferrare, Hippolyte d'Este,
-qui déploya ses grâces aux cours de François Ier, d'Henri II
-et de ses fils. Ce fut avec amour qu'il dépeignit cette figure
-si séduisante et si fine d'humaniste, de politique délié, de
-dilettante. En quels termes presque pieux n'évoqua-t-il point ce
-prélat tout enivré d'art indiquant de la main à Mme d'Étampes,
-maîtresse royale, combien divinement s'élevait le cou de la Vénus
-de Cnide, apportée en France par le Primatice!
-
---«Le cardinal d'Este nous était venu de cette Italie où la vue
-seule d'un noble visage, en ce temps-là, emportait l'estime, où
-le Pape proclamait sa confiance en Benvenuto Cellini à cause
-de l'heureuse physionomie qu'avait celui-ci et de son glorieux
-aspect. Avant que d'aller achever son âge à Tivoli, devant les
-terrasses sublimes de sa belle villa, n'imaginerons-nous pas le
-cardinal d'Este faisant un jour collation parmi ses moines de
-Chaalis, au bord des étangs? Le voici, numismate, grammairien,
-bibliophile, amateur d'art, homme de cour, homme de luxe, devisant
-de Platon ou de Sénèque avec ces bonnes gens, qui n'y entendaient
-guère, ou bien, tout en partageant quelque figue, laissant luire
-un camée de Sicile à son doigt... On l'a dit d'un autre humaniste:
-
-_A vederlo a tavola, cosi antico comme era, era una gentilezza[1]._
-
-[Note 1: «Le voir de la sorte à table, tout à l'antique,
-c'était un vrai plaisir.»]
-
-Stéphane Courrière prononçait parfaitement l'italien, et se
-félicitait de le parler avec pureté. A ces derniers mots, où
-sonnait le meilleur accent, il dirigea comme involontairement son
-regard vers Marie, dont les minces narines m'ont paru frémir à
-cette brise venue du Transtévère et de l'Agro, de Naples et de
-Toscane, de loin, de bien loin, de là-bas...
-
-Elle s'est montrée d'ailleurs impeccable: Stéphane achevait
-à peine son discours et, toute l'assistance étant debout,
-les applaudissements crépitaient et les murmures d'extase
-bourdonnaient encore, que déjà Marie se trouvait à mon côté:
-«Venez-vous?» fit-elle à mi-voix.
-
-Dans l'auto qui volait sur la grand'route, dans la nuit descendue,
-nous n'avons pas prononcé beaucoup de paroles. Comme les amants
-qui ont trop à se dire, ou qui au contraire songent chacun de son
-côté, nous nous tenions la main--et je me taisais. Marie demeurait
-silencieuse aussi: je n'en voudrais pas jurer, mais il se peut
-qu'elle ait dormi... Du moins lui ai-je vu plusieurs fois, et
-longtemps, les yeux clos. Était-ce du sommeil, après tout?... Ce
-que je sais bien, c'est qu'elle souriait.
-
-Lorsque _la Princesse Bérénice_ fut jouée enfin--avec quel
-fracas!--Marie n'assista point à la générale, et rendit à Isabelle
-Rameau la loge que celle-ci lui avait adressée, de la part de
-l'auteur évidemment. La pièce obtint le triomphe, d'une part, et
-d'autre part souleva les furieux dédains que l'on sait. Marie
-s'y rendit seule, dès la seconde, et me dit simplement: «Mais
-oui, j'ai pleuré: moins pourtant que si _Bérénice_ eût été toute
-nouvelle pour moi. Car j'en savais des scènes entières par cœur,
-donc, cher François.»
-
-En même temps, elle écartait du doigt l'une de ses boucles
-sombres, sur sa joue:
-
---«Qu'est-ce, lui demandai-je, que cette bague dont le chaton est
-vide? Je ne l'ai pas encore vue.»
-
-Elle l'ôta, me la donna: «Une bague romaine, que Stéphane tenait
-du professeur Gatti... il me l'a envoyée après la générale de
-_Bérénice_, en souvenir. Pouvais-je refuser?... Oh! presque rien,
-un soupçon d'or, et la pierre est perdue. Mais la lettre qui
-l'accompagnait lui donne du prix.
-
---Une lettre du poète?
-
---Oui. La voici.»
-
-Et prenant dans un tiroir un billet calligraphié et signé par
-Courrière, Marie me le tendit. Je lus ces lignes:
-
-«Cette bague porte les lettre BER. REG. gravées en son or léger.
-A-t-elle appartenu à la vraie Bérénice, alors que celle-ci était
-à Césarée, _florens ætate formaque_? Le chaton a-t-il jadis
-enserré le diamant célèbre dont parle Juvénal, et qui fut plus
-précieux pour avoir étincelé au doigt fuselé de la reine des
-Juifs? N'importe, voulez-vous l'accepter comme un souvenir de ma
-_Princesse Bérénice_, bien moins belle, mais qui ce soir a gagné
-la bataille, et qui vous doit tant?
-
- «STÉPHANE COURRIÈRE.»
-
-Du latin, Juvénal, le professeur Gatti, les fouilles, une bague
-antique, le triomphe sur la scène, les discours, l'Académie,
-l'éloquence, les vers sonores, la gloire... Ah! Marie-Dorothée.
-vous oublierez l'injure de l'infante, et la fuite, et l'offensante
-croisière!
-
-Moi, par contre, je n'oublie rien, rien, pas un mot d'une seule
-phrase, pas une seule note du chant. Je me rappelle les épaules
-nues de Marie, Tiberge radieux et balbutiant... Et aussi les yeux
-pâles d'Hélène, et Yvonne, et que le piètre latin désormais, pour
-moi, ce sera celui du paroissien, et qu'il m'ennuie--et que je
-souffre!
-
-
-
-
-Ma première confession avait eu lieu fort simplement. J'étais
-venu, je m'étais agenouillé, j'avais dit ce qu'il fallait dire--et
-voilà.
-
-Deux ou trois femmes s'étaient trouvées près du confessionnal:
-elles avaient fait à Dieu, qu'elles priaient, la politesse de ne
-pas se retourner plusieurs fois.
-
-Quant à moi, nulle angoisse n'avait surpris ma volonté en cette
-étrange circonstance: ni romanesque incertitude, ni extase. Je
-n'avais douté, ni ne m'étais perdu en des rêves orageux, non
-plus que je ne m'étais senti déconcerté. J'avais résolument
-accompli mon devoir, sans autre souci que de n'y commettre aucune
-faute. Je m'étais surtout souvenu du collège et du catéchisme de
-persévérance, ce qui n'allait pas sans ennui. D'ailleurs, pourquoi
-me fussé-je troublé? Je n'avais point la foi, et n'éprouvais rien,
-hormis la crainte de ne pas tromper assez bien.
-
-L'abbé s'était révélé à moi comme le plus avisé et le plus
-admirable père spirituel.
-
---«Vous direz, murmura-t-il, le _Confiteor_. Vous en avez pesé les
-termes. Récitez-le de toute votre âme.»
-
-Il ne m'interrogeait point, il ne me demandait en aucune façon:
-«Le réciterez-vous sans réserve mentale ni arrière-pensée?» Il me
-chuchotait seulement avec la plus ferme douceur: «Faites ceci,
-dites cela», de ce ton qui signifie: «Nous pensons de même,
-maintenant, c'est entendu: par conséquent, vous allez faire
-ceci, dire cela.» Et son regard, derrière la grille, ne pouvait
-rencontrer celui de mes yeux baissés.
-
-«Voici, ô mon Dieu, songeait-il sans doute, voici donc un enfant
-prodigue. Est-il bien repenti? N'importe, qu'il entre toujours...
-Qui sait s'il ne restera pas à jamais dans la chaleur du foyer?»
-
-Où l'abbé Duregard, en tout cas, témoigna de la plus merveilleuse
-et sainte autorité, en quoi il me confondit par son aisance,
-comme par sa gaîté, ce fut lors de notre première rencontre après
-la confession. J'avais fait amende honorable pour toutes les
-fautes de ma vie; lui-même avait exigé une promesse formelle de
-rupture avec mon passé--oh! non pas exigé en termes rigoureux,
-mais enfin, sans absolument me contraindre à répondre, il avait
-supposé à haute voix, à mi-voix plutôt, que j'allais lui
-faire cette promesse, que je la lui faisais. Il m'avait parlé,
-lui qui était du même âge que moi, comme un conseiller chargé
-d'expérience, presque comme un maître, tout rempli d'infinies
-précautions que se fût montré celui-ci--et aujourd'hui, j'avais
-l'étonnement de le retrouver riant, allègre, tout occupé de
-son journal et des élections prochaines: ses yeux mêmes ne se
-rappelaient rien. Ainsi, après leur être apparu émouvant et sacré,
-tout brillant d'or sous la chasuble, aux clartés des cierges,
-ainsi se faisait-il reconnaître des fidèles ensuite, dans la
-rue, tandis qu'il saluait l'un ou l'autre, dispos, robuste,
-paisible, et balançant sur ses jambes solides sa soutane où la
-marmaille des pauvres s'était frottée le matin, en y laissant
-mille taches. L'abbé Duregard était bien vraiment «l'homme qu'il
-faut en la place qui convient», selon l'expression des Anglais. Je
-l'admirais, et j'avais toute confiance en lui.
-
-Il s'en doutait bien, d'ailleurs.
-
-Je le reconduisis un soir jusqu'à la porte qui donnait sur la
-pelouse, à travers mon jardin. Il était six heures, le vent
-faisait rage, et l'hiver s'annonçait.
-
---«L'on n'y voit goutte, dis-je à l'abbé. Attention au buis, à
-droite, et garez-vous du sapin, là, devant vous. J'aurais dû
-prendre la lanterne.
-
---Mais... je vois, je vois à peu près, merci... Que de soins! Vous
-me rendez confus.
-
---C'est qu'il ne faudrait pas vous casser la tête, ni même vous
-fouler le pied. Vos paroissiens ont besoin de vous.
-
---Je leur appartiens.
-
---Pas également. Vous préférez les pauvres: allez, on vous connaît.
-
---Je voudrais être utile à tout le monde, et comme tout le
-monde... Au fait...»
-
-Ah! au fait... L'abbé, ainsi du reste que moi-même, songeait
-longtemps et assidûment aux mêmes choses.
-
---«Au fait, n'oubliez pas le chemin de l'église, mon cher ami.
-Parmi mes plus ferventes prières, il y a quotidiennement celle
-par quoi j'appelle le jour prochain, j'espère, où vous vous serez
-remis plus entièrement encore entre les mains de Dieu.»
-
-Pour le coup, mon cœur se crispa, et j'ai mal réprimé un mouvement
-que l'on ne vit point, dans la nuit. Je comprenais bien,
-parbleu! ce qu'entendait l'abbé par ces mots vagues, à savoir la
-communion... Eh! quoi! déjà?... Certes. j'y étais décidé, je n'en
-avais pas peur. Pourtant... pourtant!...
-
-Il y eut un court silence. Enfin:
-
---«Je songe à ce que vous me dites, fis-je, et ce n'est pas sans
-me troubler. En suis-je digne?... Cependant je prends désormais
-conseil de mon directeur, et suivrai tous ses avis.»
-
-Mais auparavant, hélas!... auparavant il me fallait aller faire
-mes adieux à Tiberge.
-
-
-
-
-Car c'était à Tiberge surtout qu'il me fallait faire mes adieux.
-Marie... Marie, eh bien! elle était femme, et je l'avais tenue
-dans mes bras: nous avions des souvenirs, et les aurions toujours,
-quoi qu'il en fût. Et puis, quand elle poursuivrait son poète
-jusqu'à la Chine, les paquebots vont et viennent, et reviennent...
-
-Non que j'eusse alors une pensée inavouée de reprise ou de
-rancœur, non que je me fusse accroché des ongles à mon bel amour
-déjà perdu: non, non! J'étais en deuil de mon bonheur et de ma
-jeunesse: adieu tout cela, je l'apportais aux pieds d'Yvonne tant
-de fois blessée par ma faute, par ma très grande faute... Mais
-Tiberge, le pauvre petit!
-
-Bien sûr, je le reverrais. Toutefois, ce serait un garnement
-fumant déjà la cigarette, ou bien compassé avant l'âge, sournois
-peut-être... Comment serait-il élevé? Me donnerait-il le
-bonjour en russe, en italien, en anglais? Plus tard encore, ne
-rencontrerais-je plus qu'un jeune viveur rêvant courses et tirage
-à cinq, ou bien un penseur de petite revue, qui réciterait ses
-vers chez les douairières, dans les palais de Venise ou les hôtels
-de Passy? Pourrais-je seulement lui parler? Il m'échapperait.
-Qui sait même si le colonel, alors sans doute général Gianelli,
-n'en ferait pas un _marchesino_, lieutenant de l'armée italienne?
-Il était en somme son père devant la loi: et s'il venait à s'y
-attacher, l'ayant aperçu par hasard? Tout arrive.
-
-C'est qu'il serait sans aucun doute beau et charmant, mon joli
-petit, né si Français au village d'Auteuil, d'une mère en qui
-coulait le sang des Rimbourg, et d'un père forestier du pays
-de Sylvie! Or, qu'est-ce que les étrangers en feraient? Et ce
-Courrière lui-même, n'allait-il pas lui servir quelque jour de
-tuteur? Mais il me renierait plus tard, Tiberge!
-
-J'attendis l'heure et le jour où je fus certain de ne pas trouver
-Marie au Bois, alors que l'on promenait le bébé, après le
-déjeuner: et je m'y rendis, le cœur battant.
-
-De très loin, j'aperçus un groupe installé autour d'une voiture
-d'enfant, auprès de l'automobile arrêtée: voici le mécanicien,
-la nurse Frida, la nourrice, et dans la voiture, un gros paquet
-blanc, d'où sortait le visage rose de mon petit gars. Sauf ce
-marmot pensif et ravissant, qui me regardait avec une sorte de
-grave dédain, chacun parut surpris de me voir à pareille heure, et
-surtout seul.
-
---«Je ne crois pas que Madame sorte aujourd'hui, me dit
-obligeamment Frida.
-
---Madame m'a commandé pour cinq heures seulement, ajouta le
-mécanicien.»
-
-Ils songeaient tous: «Vous pouvez aller la rejoindre: elle est à
-la maison.» Mais je n'en avais qu'à mon fils, en cet instant.
-
-Frida reprit: «Monsieur vient voir comme il est beau, aujourd'hui,
-et comme il a bonne mine?» En même temps, de ses doigts déliés,
-elle écartait doucement le bord du bonnet. Cependant la nourrice
-contemplait ces manœuvres sans bienveillance. Je lui demandai:
-
---«Voulez-vous me prêter votre petit, nounou?
-
---Que Monsieur fasse attention que c'est son heure de dormir. Il
-ne faut pas que Monsieur l'énerve: il serait _mousu_ toute la
-journée.»
-
-On me posa néanmoins le bébé sur les bras: combien me parurent
-légers mon fils et son destin!
-
---«Ça ne pèse guère, fis-je.
-
---Monsieur trouve?» répliqua la nourrice outragée.
-
-Cependant Tiberge me considérait, sembla-t-il, avec moins de
-mépris. Ses mains en miniature étaient affectueuses déjà: l'une
-d'elles s'empara du revers de mon pardessus et s'y cramponna, ce
-qui m'emplit puérilement d'émotion et d'orgueil. Cher bambin, si
-frais, si sain, et qui savait presque sourire! Mes yeux se sont
-remplis de larmes, tandis que je le portais et le berçais, allant
-de-ci, de-là, de long en large. A la fin, je lui fis peur sans
-doute, car au bout de quelques minutes, il se mit à crier: je l'ai
-rendu à la nourrice. Adieu, mon petit, ne pleure plus, ne pleure
-plus...
-
---«Alors, Madame est chez elle?
-
---Mais oui, monsieur, presque sûrement.»
-
-Je me sauvai sans tourner la tête. Je courus presque vers Auteuil:
-autant terminer tout de suite, et brusquer tout!
-
-J'entrai, le visage bouleversé sans doute--et je me contenais
-pourtant de tout mon pouvoir, je me forçais au calme, j'aurais
-même voulu paraître glacial--car Marie me demanda aussitôt:
-
---«Qu'y a-t-il? Un accident? Ce n'est pas Tiberge?...
-
---Non, non.
-
---Ah! je respire. J'ai toujours peur quand il est ainsi sorti sans
-moi.
-
---Il s'agit seulement de nous.
-
---Eh bien, qu'est-ce qui arrive?
-
---Il ne faut plus que rien arrive.
-
---Tu veux me quitter, François?»
-
-La soudaineté d'une telle réponse me déconcerta: j'étais venu afin
-de prononcer précisément cette phrase atroce, mais je ne pensais
-pas qu'elle dût venir si vite! Tout vacilla sous mes yeux, et je
-mis mes mains dans mes poches, car elles tremblaient.
-
---«Il ne faut pas dire cela, ai-je repris d'une voix encore mal
-assurée. Il ne faut surtout pas user de mots rudes et hostiles. Te
-quitter!... Comme si je te haïssais, Marie! Mais pas un instant,
-depuis le début de notre chère union, je n'ai cessé de t'aimer
-avec une sorte d'idolâtrie. Tu représentes pour moi toute la
-beauté, tout le charme et toute la grâce du monde...
-
---Cher François, je ne comprends donc rien à cette scène.
-Qu'est-ce que tu as maintenant, en vérité?
-
---Je suis très malheureux. Tu sentiras...
-
---Écoute... Oh! si, écoute, laisse-moi parler la première. Ce que
-je vais tout de suite te dire est bien aussi important que tes ...
-étrangetés! Je ne sais pas ce que tu te proposes de me reprocher:
-mais d'avance je tiens à affirmer très haut que, du jour où je
-me suis donnée, je n'ai pas eu une minute de défaillance en
-ma tendresse pour le père de Tiberge. Tu entends bien cela?
-Retiens-le. Aucun de tes griefs--que j'ignore encore--ne peut
-être fondé. Je vis heureuse du compagnon que j'ai choisi, je ne
-souhaite rien au delà.
-
---Mais... je n'ai pas ombre de grief... Pourquoi le supposer?
-
---Parce que je te croyais jaloux de Stéphane. Tu semblais si
-troublé, l'autre jour, par cette pauvre bague de Bérénice, humble
-souvenir, avoue-le, et bien naturel.
-
---Tout naturel, certes. C'était une pensée charmante du poète,
-elle ne m'étonne aucunement. Je ne formule pas la plus légère
-plainte: tu t'es montrée irréprochable... Ce qui me torture n'est
-point arrivé par ta faute.
-
---Enfin, voyons!... Parle à présent. Il t'aura bien fallu une
-raison grave pour me quitter.»
-
-La quitter! Encore ce mot affreux qui sonnait comme un glas.
-
---«Non, non, Marie, pas te quitter! Il n'est pas question de
-cette... horrible contrainte! Non!... Mais je souhaiterais... il
-faut...
-
---Eh bien, est-ce donc si extraordinaire?
-
---Peut-être non, je ne sais plus... Voilà, il faut que je vienne
-moins ici.
-
---Ah! tu vois bien!
-
---Il faut que petit à petit notre liaison se change en amitié
-durable et confiante, mais apaisée, mais calme, mais bien loin
-de toute pensée d'amour. Je dois me rendre auprès de toi dans un
-autre esprit...
-
---Au jour de l'An, et aux anniversaires.»
-
-Marie-Dorothée était fière, et je ne l'ai pas vue souvent pleurer.
-En cette circonstance, surtout, elle est seulement devenue très
-pâle. Son ton s'est fait plus bas, plus net: il ne chantait plus.
-
---«Pourquoi m'offenser? Tu assures n'avoir aucun grief. En ce cas,
-tu me blesses, et à moins que tu ne sois devenu fou... Tu as un
-motif caché: dis-le.»
-
-Alors, je le lui dis, le motif qui me contraignait à ne plus la
-voir que rarement, je le lui récitai plutôt tout d'un trait, comme
-une leçon apprise d'avance:
-
---«Accuse-moi, Marie, j'aurais dû depuis longtemps t'avertir...
-J'ai manqué de confiance et de courage: et en cela j'ai péché,
-comme en tant d'autres choses... Voici plus d'un mois que la foi
-m'est venue. Elle m'a d'abord tenté, puis s'est insinuée en moi
-doucement, lentement, irrésistiblement. La Grâce m'a touché enfin,
-je fus aveuglé par cette clarté!...»
-
-C'était comme si j'eusse tout à coup parlé une langue inconnue, le
-lapon, le mandchou: Marie me regardait avec stupeur.
-
---«Comment?... Comment?... Que dis-tu? La foi?...
-
---Oui, j'ai repoussé et détesté tout un passé d'erreur et
-d'incrédulité... Je me suis confié aux mains de mon directeur.
-
---Et c'est lui qui, pendant un mois, t'a peu à peu détaché de moi?
-
---Marie, par pitié, ne me rends pas la tâche trop pénible, ni le
-devoir trop douloureux!
-
---C'est lui qui t'a ordonné de m'abandonner?
-
---Mais je ne t'abandonne pas! Au contraire, je ne t'ai jamais
-plus ardemment aimée. Toutefois, je t'aime désormais en Dieu,
-et mon espoir profond est de te conduire un jour à partager ma
-bienheureuse soumission. Est-il donc monstrueux de demander le
-droit de te parler sans feinte, comme à la plus tendrement choyée
-des sœurs? La Providence m'a accordé, à moi indigne, le don de
-croire. Je la supplie d'élire aussi ton âme charmante...»
-
-Toutefois, la voix me manqua, je n'en pus dire davantage: Marie me
-faisait presque peur. Elle sembla se parler à elle-même:
-
---«Se moque-t-il de moi?... Enfin, François, entends-tu bien les
-mots que tu me dis, le sermon que tu me débites?
-
---J'exprime le plus sincère et le plus cher de mes vœux.
-
---Eh bien... Eh bien...»
-
-Elle éclata soudain:
-
---«Eh bien, et Tiberge, en tout ceci... et Tiberge!»
-
-Je répliquai doucement:
-
---«Tu le formeras, j'espère, ainsi qu'un bon chrétien.»
-
-Mais j'étais atterré. Les yeux de Marie avaient passé de la
-stupeur au chagrin--puis au mépris:
-
---«Mon mari, le colonel, avait un oncle archevêque. Ce prélat
-blâma un jour en chaire, à Turin, l'affection--qu'il appelait
-«folle»!--de quelques mères pour leurs enfants... Non, je ne crois
-pas que je forme mon fils selon cet archevêque-là... Mon fils sera
-d'ailleurs ce qu'il voudra, le cher petit... Bah! tout cela, ce
-sont des paroles bien graves...»
-
-Du mépris, Marie passait maintenant au «qu'importe!»: encore un
-peu, elle allait au sarcasme, et se fût mise à rire.
-
---«Cela m'intéresse, François, que tu sois devenu un saint. Tu vas
-essayer de me convertir?
-
---On aurait vu de plus grands miracles.
-
---Donc il faudra venir en vérité chaque jour, cher, pour tenter
-cette grande entreprise. Tu ne peux plus abandonner Auteuil.
-
---Mais je n'y ai jamais songé. Une amitié, telle que je la rêve,
-demande plus de soins encore que l'amour.
-
---C'est toute mon éducation à faire.»
-
-Comme j'allais lui baiser la main, en la quittant, elle l'ôta de
-mes lèvres, avec un air choqué:
-
---«Oh! François, mais ce n'est pas convenable, y penses-tu
-bien?...»
-
- * * * * *
-
-Lorsque je rentrai à Chantilly, avant le dîner, il pleuvait. Je
-traversai néanmoins la pelouse à pied, pour gagner mon logis:
-j'avais la tête en feu, et de tels sanglots me montaient à la
-gorge que je voulais pouvoir pleurer à mon aise, si je n'y pouvais
-tenir, dans la nuit aveugle et sourde.
-
-Comme je marchais ainsi, glissant en la boue gluante, et trempé
-par l'averse de novembre, je voyais au loin clignoter des lumières
-dans les maisons. Je distinguais vaguement mes fenêtres:
-
---«Je vais remonter là, me disais-je, où Yvonne vit froidement,
-tristement, où l'humble et morne foyer, où la lampe mélancolique
-m'attendent...»
-
-Et j'ajoutais: «Et je vais m'enfermer là... m'y enterrer.»
-
-Un mot encore: c'était mon devoir. Mot horrible!... Mot
-tout-puissant, par contre, irrésistible et âpre, mot pareil à
-ces dieux hideux ou féroces que certains sauvages adorent, et
-pour lesquels, sans une plainte, ils s'immolent eux-mêmes sur des
-autels, ou meurent en héros dans les combats.
-
-Les lignes tracées par l'écriture bien connue me semblaient crier,
-hurler sur le papier! J'avais tenu pendant cinq minutes cette
-lettre entre mes doigts sans oser l'ouvrir.
-
---«... Pardonne-moi, François, mais tu sais qui je suis, et
-que je ne mens pas. Nous ne sommes plus d'accord: mieux vaut
-nous séparer. Notre union finirait mal. Notre amour deviendrait
-hypocrite. Mesquinerie!
-
-«D'ailleurs, mon départ pour Rome n'est pas définitif. J'emmène
-là-bas notre Tiberge: il s'y trouvera tout aussi bien qu'ici,
-et l'air du Pincio, de la villa Borghèse ou des jardins du
-Transtévère vaudra bien, pour ses petits poumons, celui du Bois
-de Boulogne ou des Champs-Élysées. Mais tu le reverras autant de
-fois que tu viendras à Rome, et ce sera souvent, je le demande.
-Moi-même, je retournerai volontiers vers Paris, j'y conduirai
-souvent mon fils.
-
-«Voici donc une séparation très atténuée. Mais, François, je te
-jure qu'elle est nécessaire. Après ta sortie, je suis demeurée
-bien longtemps atterrée, presque anéantie. Un rêve s'écroulait: je
-n'avais plus confiance en toi, un autre homme m'avait parlé par ta
-bouche. Qu'est-ce que ce chrétien, révélé soudain, qui me juge et
-se juge lui-même selon des règles dont je ne sens pas la valeur?
-
-«Je ne discute point la foi: elle t'est venue, c'est bien.
-Seulement, moi, qui ne la partage pas, elle m'étonne. Nous ne
-saurions plus avoir aucun idéal en commun, mon cher François.
-Et puis, ton directeur de conscience me gêne: il me semblerait
-toujours assis en tiers entre nous.
-
-«Tes nouveaux scrupules, je ne puis les concevoir, et je
-craindrais sans cesse dorénavant de te scandaliser. Comment
-essaierions-nous seulement de causer, à l'avenir? La religion est
-au bout de tout, pour les croyants. Il n'y aurait plus entre nous
-qu'une âpre controverse. Allons-nous donc nous quereller, à la
-façon de la canaille qui se dispute au cabaret pour sa politique?
-
-«Je t'ai bien aimé, François, à Rome--oui, à Rome--à Pierrefonds,
-à Auteuil. Tu es le père de Tiberge, et je n'oublie ni ta
-délicatesse, ni les heures...»
-
-La lettre m'échappa, tomba sur le tapis.
-
-Aussi bien, je ne pouvais plus lire, je ne voyais plus... Ainsi,
-c'en était fait. Elle me congédiait. Elle ouvrait les mains, et
-me laissait aller. Elle repartait, en haussant les épaules, pour
-là-bas... Et je l'avais voulu!
-
-Ce jour même, un peu plus tard, j'ai rencontré l'abbé Duregard.
-Derechef il me conseilla de me joindre, sans plus tarder, au
-nombre des fidèles qui s'agenouillent à la Sainte Table, et dès
-le lendemain, je fis ce qu'il souhaitait. J'ai choisi, pour cet
-acte public, la messe matinale à laquelle ne manquait jamais de se
-rendre quotidiennement Thérèse Gervonier.
-
-
-
-
-Marie... Marie...
-
-L'immense rêve! Depuis que je la vis miraculeusement passer, comme
-un être surhumain, à Nancy; depuis qu'elle incarna pour moi, au
-fond de cette Lorraine, la grâce, la noblesse, le prestige...
-
-Et quand je l'ai retrouvée à Rome, soudain! Il me sembla que
-je changeais de planète. Je n'étais pas si naïf: l'on m'avait
-parlé des belles cosmopolites et de leur tumulte, ainsi que de
-Stéphane Courrière, poète lauré comme Pétrarque, et seigneur
-inimitable. Pourtant, combien j'ai voluptueusement perdu la tête
-dans cette compagnie dorée! Je quittais ma forêt, mes coupes, mon
-train-train: et l'on m'a gorgé brusquement de tous les philtres,
-environné de toutes les sorcelleries!...
-
-Puis les extases, les caresses, et Tiberge enfin, le cher petit...
-Tout cela!
-
-Oui, mais à côté de ces fleurs et de ces gemmes, et de cet océan
-de parfums, il y avait toujours, toujours Yvonne en deuil, et
-pliée par le chagrin...
-
-
-
-
-Le matin où j'avais définitivement fait acte de fidèle, je laissai
-Thérèse sortir de l'église avant moi, puis je pris un autre chemin
-et gagnai la forêt, en laquelle m'appelaient certains travaux.
-Je ne me souciais guère, en effet, que cette grosse dévote me
-posât maintes questions gênantes, ou s'attendrît à grand fracas,
-à moins qu'elle n'affectât par contre une discrétion encore plus
-redoutable: car la réserve même de Thérèse Gervonier, en toute
-occasion délicate, faisait encore du tapage. Elle ne savait jamais
-comment bien se taire: et Dieu sait pourtant qu'elle eût pu
-l'apprendre, depuis si longtemps qu'elle vivait familièrement avec
-Yvonne!
-
-Celle-ci, à la bonne heure, connaissait le secret du silence.
-Sans ombre de doute, elle avait suivi de près les étapes nuancées
-de ma conversion. Tant par certains changements--car elle était
-bien fine--dans mes moindres propos, qu'à cause de mes entretiens
-continuels avec l'abbé, ou de tels ou tels mots échappés çà et
-là, Yvonne avait pu se douter de la transformation qui s'était
-opérée en moi: transformation assez lente pour qu'aucune surprise
-ne fût venue brusquer cette âme craintive et bientôt méfiante. En
-outre elle m'avait vu presque chaque dimanche à la messe... Et
-cependant, pas un encouragement secret, ni quelque fugitive parole
-ne m'avaient seulement une fois laissé comprendre: «Oui, oui, je
-n'ignore pas que la Providence fait son œuvre. L'heure sonnera
-peut-être où tu détesteras en chrétien ta vie passée. Tu quitteras
-ta maîtresse, il le faudra bien. Tu n'auras plus deux foyers,
-si ta conversion est sincère; mais tu rentreras dans ta maison,
-celle où ta fille est morte, et où je la pleure toujours, moi qui
-n'aurai plus jamais d'enfant. Quant à l'autre petit, dont je ne
-suis pas la mère, il vivra riche, on l'adorera, on le choiera, et
-tu le laisseras aller... J'en aurai tant souffert, François!»
-
-Yvonne pensait évidemment tout cela, et certes elle se
-réjouissait, bonne croyante, à voir une âme reconquise, et l'une
-des âmes qui la touchaient davantage. Néanmoins, je n'en fus
-averti par quoi que ce fût, ni le plus furtif des gestes, ni
-même un hochement de tête, un battement des cils, rien enfin,
-rien!... Et depuis que je connaissais Yvonne, il en allait ainsi.
-Dissimulation? Pudeur maladive et folle? Ou plutôt n'était-ce pas
-que son cœur à l'agonie n'avait plus battu qu'à peine, après que
-nous avions perdu notre fillette?
-
-Cependant il me faut dire que le jour de ma communion, j'ai
-rencontré les yeux d'Yvonne. Quand je me suis assis pour
-déjeuner--j'arrivais en retard, et les deux femmes se trouvaient à
-table--j'ai prononcé d'abord quelques mots vagues touchant la bise
-ou des dégâts de gibier, dont on m'avait rebattu les oreilles ce
-matin-là. Je me servais, je rompais mon pain. Soudain, je levai
-les yeux: Yvonne me regardait... Et il y avait--oh! oui, j'en suis
-sûr!--une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent
-bien vite, effaçant la vision exquise--une émotion douce et sans
-doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se
-trahir sur le visage si las et si clos.
-
-Inondé de joie, bouleversé, j'ai dû baisser la tête: debout, je
-crois que le sol m'eût manqué.
-
-Après le déjeuner, Yvonne se rendit au cimetière: c'était son
-jour, le jeudi. Par chance, elle y alla seule. Aussi bien, Thérèse
-l'eût-elle accompagnée, que j'eusse attendu quelque occasion
-meilleure, voilà tout.
-
-J'ai suivi ma femme sur la pelouse, et l'ai rejointe un peu avant
-qu'elle n'entrât dans le cimetière.
-
---«Ah! fit-elle d'une voix que je reconnus mal... Tu vas par là?
-
---Je t'accompagne.»
-
-En même temps, je passai mon bras sous le sien. Qu'elle était
-mince, à présent! Elle grelottait, en outre.
-
---«Tu as froid?
-
---Non.
-
---Je croyais...»
-
-Cependant le vent glacé nous faisait courber la tête: nous avions
-l'air d'un couple qui tout à l'heure sera vieux, et qui commence
-à frissonner en se serrant, quand l'hiver vient. Je portais sur
-le dos une grosse pèlerine: d'instinct, j'en eusse enveloppé les
-épaules d'Yvonne, afin de la protéger contre la rafale, contre
-tout! Je lui aurais dit: «N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi,
-ma petite Yvonne, laisse, laisse-toi aller...» Mais je craignais
-de sembler théâtral: un rien nous eût blessés tous deux.
-
-Dans le cimetière carré, nous connaissions, elle et moi, le plus
-court chemin. Nous fûmes à la tombe en un moment: Yvonne s'y
-agenouilla, les doigts éperdument joints. D'habitude, je demeurais
-debout. Mais ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi...
-
-Yvonne ne priait plus. Elle ne prononçait même plus de paroles
-tout bas: mais les yeux levés, en extase, elle semblait contempler
-un miracle, celui qui se produisait là, tout contre elle, à son
-côté.
-
-Elle se releva enfin, et par un geste charmant, posa sur moi sa
-main légère:
-
---«François! balbutia-t-elle... Notre petite...»
-
-Nous nous sommes étreints longuement, et nous pleurions, l'un
-près, tout près de l'autre, enfin!
-
-Puis nous revînmes du même pas vers la maison, en nous tenant par
-le bras, et parlant de ceci ou cela, affectueusement.
-
-Si, le soir, Yvonne a remercié Dieu du fond de l'âme pour ma
-conversion, j'adressai, moi aussi, mes profondes actions de grâces
-à tout ce qui m'a formé la volonté, et cloué au fond du cœur ce
-commandement des hommes: «Fais ce que dois--et fais-le bien.»
-
-
-
-
-L'on aura la bonté de croire que je ne lis jamais les _Mondanités_
-dans les journaux. Non que je les méprise, car il ne faut
-dédaigner le Paradis de personne, mais enfin je me trouve ainsi
-disposé que je nourris d'autres rêves.
-
-Cependant, cette fois, un nom aperçu par hasard étincela pour
-moi sur la page de la gazette: on faisait connaître, dans les
-«Déplacements» des abonnés, que Mme la marquise Gianelli venait de
-quitter Paris pour Rome.
-
-Belle, trop belle Marie-Dorothée, insoucieuse Gianelli, tu allais
-donc t'avancer encore, ainsi que l'on danse, parmi les jardins des
-villas exquises, et parler de nouveau, comme une autre chanterait,
-sous les plafonds peints des palais, là-bas! Tu allais fouler le
-sol de la Ville Éternelle, ta vraie patrie, en traînant ton parfum
-comme un manteau... Hélas, Marie, moi qui t'aime si âprement,
-et qui suis ici, morne, les pieds chaussés de mes gros souliers
-campagnards, le bâton à la main, prêt à faire tout à l'heure mon
-humble métier au bois, tout seul, sous le ciel chargé de neige!
-
-J'ai tourné la page...
-
-Mais voici les _Théâtres_, maintenant... Bon! autre nouvelle:
-au cours d'une soirée de gala à l'ambassade de France, un acte
-de _la Princesse Bérénice_--le plus tendre et le plus brillant,
-le troisième enfin--serait joué le mois prochain à Rome par de
-nouveaux interprètes, dont Mme Isabelle Rameau.
-
-Ah! Isabelle, l'amie très chère de Marie-Dorothée? Il fallait que
-la marquise Gianelli fût au moins pour un peu dans ce projet.
-Celle-ci se montrerait donc au Palais Borghèse, resplendissante
-et scandaleuse ainsi qu'une nouvelle Imperia. Elle serait alors
-publiquement réconciliée avec son poète, et quant au scandale,
-bah!... la gloire de Stéphane, l'invitation de l'ambassade--où le
-vieil Adolphe Courrière n'était pas sans compter des amis, dont le
-ministre de France lui-même, apparemment--puis l'antique palais
-du Transtévère, une grande fortune, des toilettes... Seul, sans
-doute, le colonel Gianelli s'obstinerait-il à se rappeler qu'il y
-avait eu scandale en effet--et encore, sait-on jamais?
-
-Et Tiberge allait grandir parmi ces fêtes. Adulé par les
-courtisans de la marquise et de Stéphane, il mènerait une enfance,
-puis une adolescence inimitables. L'esprit paré, le corps
-robuste, la fleur aux lèvres, la canne aux doigts, il serait
-prince de la jeunesse, le beau petit! Il deviendrait poète,
-artiste, séducteur d'état, soldat, diplomate, tribun du peuple ou
-_monsignore_ au Vatican, tout ce qui le tenterait, tout ce qui
-l'amuserait! Les songes lointains qui m'avaient ébloui, c'est lui
-qui les vivrait un jour; les visions qui ne m'étaient apparues
-qu'un instant, deviendraient pour lui les décors familiers;
-il aurait les chevaux, les yachts, les parcs, les soupers
-inoubliables, les reparties savantes ou joyeuses, les propos qui
-cinglent ou caressent, il divertirait son âme charmante en courant
-la Sicile, l'Asie, d'autres terres encore; il manierait les coupes
-rares, les livres divins, les molles chevelures...
-
-Un coup léger, la porte tourne sans bruit: c'est Yvonne, c'est ma
-femme. Elle fait tout ce qu'elle peut pour sourire.
-
---«Oui, c'est moi... Regarde dehors, François.
-
---Eh bien?
-
---Eh bien, tu ne vois donc pas? Il vient de neiger: cela n'a pas
-duré cinq minutes, et c'est presque tout blanc... Veux-tu sortir?»
-
-Yvonne, venir me chercher pour sortir? Une telle initiative! Je me
-sentis infiniment ému, intimidé au besoin.
-
---«Sortir, ma petite Yvonne?... Sortir seuls?
-
---Avec les chiens.
-
---Et Thérèse?
-
---Elle est à l'église... D'ailleurs, un grand secret que je
-t'apprends: Thérèse nous quitte. Elle s'est enfin décidée, et
-entre une bonne fois au couvent. Ce fut l'idéal de toute sa vie,
-tu ne l'ignores pas?
-
---Mais... tu vas t'ennuyer, sans elle.
-
---Non, ma foi, non. Je n'en ai plus besoin... Je ne suis plus du
-tout malade.»
-
-Un petit silence. J'entendais mon cœur battre. Yvonne reprit
-encore, la première:
-
---«Alors... on sort?
-
---Bien sûr.
-
---Je mets mon chapeau. J'ai de bonnes guêtres. Appelle les chiens.»
-
-Je fus vite au jardin. Du chenil ouvert, Marsyas et Marion
-jaillirent comme deux diables d'une boîte, et déjà ils
-enguirlandaient de bonds et de tourbillons leur patronne Yvonne,
-qui s'en venait, tête penchée, dans la petite allée.
-
-Chère Yvonne! Ses lèvres remuaient, murmurant l'une de ces
-prières perpétuelles... Mais c'était à présent, je le savais, une
-prière moins triste. Aussi bien, nous nous trouvions complices
-aujourd'hui: loin de nous séparer, la religion nous unissait.
-
-Je me mis au pas d'Yvonne: nous allions marcher quelque temps,
-nous irions à la Fosse-à-Biches, où j'avais affaire.
-
---«Marsyas! Marion!... Allons, ici, deux fous!... Sinon, la
-laisse!...»
-
-Et nous nous engageâmes gaillardement, en braves époux, sur
-l'immense pelouse recouverte de neige... Le blanc, deuil
-d'enfant... Les cloches de l'église sonnaient, pour quelque mort
-sans doute: ce n'était pas très gai; mais, en s'éloignant peu à
-peu, le son diminuait, en somme, et l'on s'y habituait, l'on s'y
-habituait...
-
-
-FIN
-
-
-3763.--Tours, Imprimerie E. ARRAULT et Cie.
-
-
-
-
-
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-
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-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
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-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
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-
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
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-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
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