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+The Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
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+Title: Le grand Meaulnes
+
+Author: Alain-Fournier
+
+Release Date: May, 2004 [EBook #5781]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on July 21, 2003]
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+Edition: 10
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES ***
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+Produced by Walter Debeuf
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+<hr>
+<h1>LE GRAND MEAULNES</h1>
+
+<h2>Par Alain-Fournier.<br>
+</h2>
+
+<hr>
+<p> </p>
+
+<h3>Pr&eacute;face.</h3>
+
+<p><i>Henri-Alban Fournier (Alain-Fournier est un
+demi-pseudonyme) est n&eacute; le 3 octobre 1886, &agrave; La
+Chapelle-d'Angillon (Cher). Apr&egrave;s une enfance
+pass&eacute;e en Sologne et dans le Bas-Berry, o&ugrave; ses
+parents sont instituteurs, il commence ses &eacute;tudes
+secondaires &agrave; Paris, puis va pr&eacute;parer &agrave;
+Brest le concours d'entr&eacute;e &agrave; l'Ecole Navale,
+&agrave; quoi il renonce bient&ocirc;t, ayant compris qu'il ne
+pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son enfance qu'il
+a passionn&eacute;ment aim&eacute;es. Il revient faire sa
+philosophie &agrave; Bourges. Puis, ayant choisi la
+carri&egrave;re de l'enseignement des Lettres, il poursuit ses
+&eacute;tudes au Lyc&eacute;e Lakanal, &agrave; Sceaux, o&ugrave;
+il se lie de profonde amiti&eacute; avec Jacques Rivi&egrave;re
+(qui &eacute;pousera en 1909 se jeune soeur Isabelle). Tous deux
+se lancent &agrave; la recherche de la v&eacute;rit&eacute; et de
+la beaut&eacute; dans tous les arts: peinture, musique et surtout
+litt&eacute;rature, o&ugrave; ils seront les premiers &agrave;
+d&eacute;couvrir, parmi les jeunes &eacute;crivains - alors
+incompris et moqu&eacute;s - ceux qui deviendront les grands noms
+de notre &eacute;poque: Claudel, P&eacute;guy, Val&eacute;ry,
+etc. En juin 1905, Henri avait rencontr&eacute; celle qui, sous
+le nom d'Yvonne de Galais sera l'h&eacute;ro&iuml;ne du Grand
+Meaulnes. Br&egrave;ve rencontre, unique conversation le long des
+quais de la Seine, d'o&ugrave; est n&eacute; en lui, cependant,
+ce qui sera le grand amour de sa vie. Il ne retrouvera qu'en
+1913, apr&egrave;s huit ans de recherches et de souffrances, pour
+une deuxi&egrave;me courte rencontre, "La Belle Jeune Fille",
+alors mari&eacute;e et m&egrave;re de deux enfants.</i></p>
+
+<p><i>Ses &eacute;tudes ayant &eacute;t&eacute; interrompues en
+1907 par les deux ans de son service militaire, il ne les avait
+pas reprises. Il avait tenu alors quelque temps un Courrier
+litt&eacute;raire, publi&eacute; divers po&egrave;mes, essais,
+contes (r&eacute;unis plus tard sous le titre Miracles),
+cependant que s'&eacute;laborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu
+c&eacute;l&egrave;bre.</i></p>
+
+<p><i>Et c'est quelques mois apr&egrave;s la deuxi&egrave;me
+rencontre - la derni&egrave;re - que parut Le Grand Meaulnes
+commenc&eacute; presque au lendemain de la premi&egrave;re,
+patiemment b&acirc;ti, remani&eacute;, transform&eacute; au long
+de ces huit ann&eacute;es, et qui est l'histoire, &agrave; peine
+transpos&eacute;e, de tout ce qu'il avait v&eacute;cu
+jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a domin&eacute; sa
+vie.</i></p>
+
+<p><i>Un an plus tard, il &eacute;tait tu&eacute; aux Eparges, le
+22 septembre 1914.</i></p>
+
+<p><i>Sa soeur Isabelle, &agrave; qui est d&eacute;di&eacute; le
+roman, apr&egrave;s la mort de son mari, Jacques Rivi&egrave;re,
+en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux amis; ensuite
+les Lettres au Petit B. (Ren&eacute; Bichet, un gentil camarade
+de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier &agrave; sa Famille,
+puis des souvenirs sur son fr&egrave;re: Images d'Alain-Fournier,
+etc.</i></p>
+
+<p><i>A ma soeur Isabelle.</i></p>
+
+<p> </p>
+
+<h1>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h1>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>Le Pensionnaire.</h3>
+
+<p>Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...</p>
+
+<p>Je continue &agrave; dire "chez nous", bien que la maison ne
+nous appartienne plus. Nous avons quitt&eacute; le pays depuis
+bient&ocirc;t quinze ans et nous n'y reviendrons certainement
+jamais.</p>
+
+<p>Nous habitions les b&acirc;timents du Cour Sup&eacute;rieur de
+Sainte-Agathe. Mon p&egrave;re, que j'appelais M. Seurel, comme
+les autres &eacute;l&egrave;ves, y dirigeait &agrave; la fois le
+Cours sup&eacute;rieur, o&ugrave; l'on pr&eacute;parait le brevet
+d'instituteur, et le Cours moyen. Ma m&egrave;re faisait la
+petite classe.</p>
+
+<p>Une longue maison rouge, avec cinq portes vitr&eacute;es, sous
+des vignes vierges, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du bourg;
+une cour immense avec pr&eacute;aux et buanderie, qui ouvrait en
+avant sur le village par un grand portail; sur le
+c&ocirc;t&eacute; nord, la route o&ugrave; donnait une petite
+grille et qui menait vers La Gare, &agrave; trois
+kilom&egrave;tres; au sud et par derri&egrave;re, des champs, des
+jardins et des pr&eacute;s qui rejoignaient les faubourgs... tel
+est le plan sommaire de cette demeure o&ugrave;
+s'&eacute;coul&egrave;rent les jours les plus tourment&eacute;s
+et les plus chers de ma vie - demeure d'o&ugrave; partirent et
+o&ugrave; revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher
+d&eacute;sert, nos aventures.</p>
+
+<p>Le hasard des "changements", une d&eacute;cision d'inspecteur
+ou de pr&eacute;fet nous avaient conduits l&agrave;. Vers la fin
+des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui
+pr&eacute;c&eacute;dait notre m&eacute;nage, nous avait
+d&eacute;pos&eacute;s, ma m&egrave;re et moi, devant la petite
+grille rouill&eacute;e. Des gamins qui volaient des p&ecirc;ches
+dans le jardin s'&eacute;taient enfuis silencieusement par les
+trous de la haie... Ma m&egrave;re, que nous appelions Millie, et
+qui &eacute;tait bien la m&eacute;nag&egrave;re la plus
+m&eacute;thodique que j'aie jamais connue, &eacute;tait
+entr&eacute;e aussit&ocirc;t dans les pi&egrave;ces remplies de
+paille poussi&eacute;reuse, et tout de suite elle avait
+constat&eacute; avec d&eacute;sespoir, comma &agrave; chaque
+"d&eacute;placement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans
+une maison si mal construite... Elle &eacute;tait sortie pour me
+confier sa d&eacute;tresse. Tout en me parlant, elle avait
+essuy&eacute; doucement avec son mouchoir ma figure d'enfant
+noircie par le voyage. Puis elle &eacute;tait rentr&eacute;e
+faire le compte de toutes les ouvertures qu'il allait falloir
+condamner pour rendre le logement habitable... Quant &agrave;
+moi, coiff&eacute; d'un grand chapeau de paille &agrave; rubans,
+j'&eacute;tais rest&eacute; l&agrave;, sur le gravier de cette
+cour &eacute;trang&egrave;re, &agrave; attendre, &agrave; fureter
+petitement autour du puits et sous le hangar.</p>
+
+<p>C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre
+arriv&eacute;e. Car aussit&ocirc;t que je veux retrouver le
+lointain souvenir de cette premi&egrave;re soir&eacute;e
+d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, d&eacute;j&agrave; ce
+sont d'autres attentes que je me rappelle; d&eacute;j&agrave;,
+les deux mains appuy&eacute;es aux barreaux du portail, je me
+vois &eacute;piant avec anxi&eacute;t&eacute; quelqu'un qui va
+descendre la grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la
+premi&egrave;re nuit que je dus passer dans ma mansarde, au
+milieu des greniers du premier &eacute;tage, d&eacute;j&agrave;
+ce sont d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul
+dans cette chambre; une grande ombre inqui&egrave;te et amie
+passe le long des murs et se prom&egrave;ne. Tout ce paysage
+paisible - l'&eacute;cole, le champ du p&egrave;re Martin, avec
+ses trois noyers, le jardin d&egrave;s quatre heures envahi
+chaque jour par des femmes en visite - est &agrave; jamais, dans
+ma m&eacute;moire, agit&eacute;, transform&eacute; par la
+pr&eacute;sence de celui qui bouleversa toute notre adolescence
+et dont la fuite m&ecirc;me ne nous a pas laiss&eacute; de
+repos.<br>
+ Nous &eacute;tions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque
+Meaulnes arriva.</p>
+
+<p>J'avais quinze ans. C'&eacute;tait un froid dimanche de
+novembre, le premier jour d'automne qui f&icirc;t songer &agrave;
+l'hiver. Toute la journ&eacute;e, Millie avait attendu une
+voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la
+mauvaise saison. Le matin, elle avait manqu&eacute; la messe; et
+jusqu'au sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants,
+j'avais regard&eacute; anxieusement du c&ocirc;t&eacute; des
+cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s midi, je dus partir seul &agrave;
+v&ecirc;pres.</p>
+
+<p>"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa
+main mon costume d'enfant, m&ecirc;me s'il &eacute;tait
+arriv&eacute;, ce chapeau, il aurait bien fallu sans doute, que
+je passe mon dimanche &agrave; le refaire".</p>
+
+<p>Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. D&egrave;s
+le matin, mon p&egrave;re s'en allait au loin, sur le bord de
+quelque &eacute;tang couvert de brume, p&ecirc;cher le brochet
+dans une barque; et ma m&egrave;re, retir&eacute;e jusqu'&agrave;
+la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes.
+Elle s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi
+pauvre qu'elle mais aussi fi&egrave;re, v&icirc;nt la surprendre.
+Et moi, les v&ecirc;pres finies, j'attendais, en lisant dans la
+froide salle &agrave; manger, qu'elle ouvr&icirc;t la porte pour
+me montrer comment &ccedil;a lui allait.</p>
+
+<p>Ce dimanche-l&agrave;, quelque animation devant
+l'&eacute;glise me retint dehors apr&egrave;s v&ecirc;pres. Un
+bapt&ecirc;me, sous le porche, avait attroup&eacute; des gamins.
+Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient rev&ecirc;tu
+leurs vareuses de pompiers; et, les faisceaux form&eacute;s,
+transis et battant la semelle, ils &eacute;coutaient Boujardon,
+le brigadier, s'embrouiller dans la th&eacute;orie...</p>
+
+<p>Le carillon du bapt&ecirc;me s'arr&ecirc;ta soudain, comme une
+sonnerie de f&ecirc;te qui se serait tromp&eacute;e de jour et
+d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme en bandouli&egrave;re
+emmen&egrave;rent la pompe au petit trot; et je les vis
+dispara&icirc;tre au premier tournant, suivis de quatre gamins
+silencieux, &eacute;crasant de leurs grosses semelles les
+brindilles de la route givr&eacute;e o&ugrave; je n'osais pas les
+suivre.</p>
+
+<p>Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le
+caf&eacute; Daniel, o&ugrave; j'entendais sourdement monter puis
+s'apaiser les discussions des buveurs. Et, fr&ocirc;lant le mur
+bas de la grande cour qui isolait notre maison du village,
+j'arrivai un peu anxieux de mon retard, &agrave; la petite
+grille.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait entr'ouverte et je vis aussit&ocirc;t qu'il
+se passait quelque chose d'insolite.</p>
+
+<p>En effet, &agrave; la porte de la salle &agrave; manger - la
+plus rapproch&eacute;e des cinq portes vitr&eacute;es qui
+donnaient sur la cour - une femme aux cheveux gris,
+pench&eacute;e, cherchait &agrave; voir au travers des rideaux.
+Elle &eacute;tait petite, coiff&eacute;e d'une capote de velours
+noir &agrave; l'ancienne mode. Elle avait un visage maigre et
+fin, mais ravag&eacute; par l'inqui&eacute;tude; et je ne sais
+quelle appr&eacute;hension, &agrave; sa vue, m'arr&ecirc;ta sur
+la premi&egrave;re marche, devant la grille.</p>
+
+<p>"O&ugrave; est-il pass&eacute;? mon Dieu! disait-elle &agrave;
+mi-voix. Il &eacute;tait avec moi tout &agrave; l'heure. Il a
+d&eacute;j&agrave; fait le tour de la maison. Il s'est
+peut-&ecirc;tre sauv&eacute;..."</p>
+
+<p>Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits
+coups &agrave; peine perceptibles.</p>
+
+<p>Personne ne venait ouvrir &agrave; la visiteuse inconnue.
+Millie, sans doute, avait re&ccedil;u le chapeau de La Gare, et
+sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit
+sem&eacute; de vieux rubans et de plumes d&eacute;fris&eacute;es,
+elle cousait, d&eacute;cousait, reb&acirc;tissait sa
+m&eacute;diocre coiffure... En effet, lorsque j'eus
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la salle &agrave; manger,
+imm&eacute;diatement suivi de la visiteuse, ma m&egrave;re
+apparut tenant &agrave; deux mains sur la t&ecirc;te des fils de
+laiton, des rubans et des plumes, qui n'&eacute;taient pas encore
+parfaitement &eacute;quilibr&eacute;s... Elle me sourit, de ses
+yeux bleus fatigu&eacute;s d'avoir travaill&eacute; &agrave; la
+chute du jour, et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..."</p>
+
+<p>Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au
+fond de la salle, elle s'arr&ecirc;ta, d&eacute;concert&eacute;e.
+Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la
+sc&egrave;ne qui suivit, elle la tint contre sa poitrine,
+renvers&eacute;e comme un nid dans son bras droit
+repli&eacute;.</p>
+
+<p>La femme &agrave; la capote, qui gardait, entre ses genoux, un
+parapluie et un sac de cuir, avait commenc&eacute; de
+s'expliquer, en balan&ccedil;ant l&eacute;g&egrave;rement la
+t&ecirc;te et en faisant claquer sa langue comme une femme en
+visite. Elle avait repris tout son aplomb. Elle eut m&ecirc;me,
+d&egrave;s qu'elle parla de son fils, un air sup&eacute;rieur et
+myst&eacute;rieux qui nous intrigua.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient venus tous les deux, en voiture, de La
+Fert&eacute;-d'Angillon, &agrave; quatorze kilom&egrave;tres de
+Sainte-Agathe. Veuve - et fort riche, &agrave; ce qu'elle nous
+fit comprendre - elle avait perdu le cadet de ses deux enfants,
+Antoine, qui &eacute;tait mort un soir au retour de
+l'&eacute;cole, pour s'&ecirc;tre baign&eacute; avec son
+fr&egrave;re dans un &eacute;tang malsain. Elle avait
+d&eacute;cid&eacute; de mettre l'a&icirc;n&eacute;, Augustin, en
+pension chez nous pour qu'il p&ucirc;t suivre le Cours
+Sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t elle fit l'&eacute;loge de ce pensionnaire
+qu'elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux
+cheveux gris, que j'avais vue courb&eacute;e devant la porte, une
+minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui
+aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couv&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce qu'elle contait de son fils avec admiration &eacute;tait
+fort surprenant: il aimait &agrave; lui faire plaisir, et parfois
+il suivait le bord de la rivi&egrave;re, jambes nues, pendant des
+kilom&egrave;tres, pour lui rapporter des oeufs de poules d'eau,
+de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait aussi
+des nasses... L'autre nuit, il avait d&eacute;couvert dans le
+bois une faisane prise au collet...</p>
+
+<p>Moi qui n'osais plus rentrer &agrave; la maison quand j'avais
+un accroc &agrave; ma blouse, je regardais Millie avec
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>Mais ma m&egrave;re n'&eacute;coutait plus. Elle fit
+m&ecirc;me signe &agrave; la dame de se taire; et,
+d&eacute;posant avec pr&eacute;caution son "nid" sur la table,
+elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre
+quelqu'un...</p>
+
+<p>Au-dessus de nous, en effet, dans un r&eacute;duit o&ugrave;
+s'entassaient les pi&egrave;ces d'artifice noircies du dernier
+Quatorze Juillet, un pas inconnu, assur&eacute;, allait et
+venait, &eacute;branlant le plafond, traversait les immenses
+greniers t&eacute;n&eacute;breux du premier &eacute;tage, et se
+perdait enfin vers les chambres d'adjoints abandonn&eacute;es
+o&ugrave; l'on mettait s&eacute;cher le tilleul et m&ucirc;rir
+les pommes.</p>
+
+<p>"D&eacute;j&agrave;, tout &agrave; l'heure, j'avais entendu ce
+bruit dans les chambres du bas, dit Millie &agrave; mi-voix, et
+je croyais que c'&eacute;tait toi, Fran&ccedil;ois, qui
+&eacute;tais rentr&eacute;..."</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pondit. Nous &eacute;tions debout tous
+les trois, le coeur battant, lorsque la porte des greniers qui
+donnait sur l'escalier de la cuisine s'ouvrit; quelqu'un
+descendit les marches, traversa la cuisine, et se pr&eacute;senta
+dans l'entr&eacute;e obscure de la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>"C'est toi, Augustin?" dit la dame.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un grand gar&ccedil;on de dix-sept ans environ.
+Je ne vis d'abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau
+de feutre paysan coiff&eacute; en arri&egrave;re et sa blouse
+noire sangl&eacute;e d'une ceinture comme en portent les
+&eacute;coliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...</p>
+
+<p>Il m'aper&ccedil;ut, et, avant que personne e&ucirc;t pu lui
+demander aucune explication:</p>
+
+<p>"Viens-tu dans la cour?" dit-il.</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitai une seconde. Puis, comme Millie ne me
+retenait pas, je pris ma casquette et j'allai vers lui. Nous
+sort&icirc;mes par la porte de la cuisine et nous all&acirc;mes
+au pr&eacute;au, que l'obscurit&eacute; envahissait
+d&eacute;j&agrave;. A la lueur de la fin du jour, je regardais,
+en marchant, sa face anguleuse au nez droit, &agrave; la
+l&egrave;vre duvet&eacute;e.</p>
+
+<p>"Tiens, dit-il, j'ai trouv&eacute; &ccedil;a dans ton grenier.
+Tu n'y avais donc jamais regard&eacute;?"</p>
+
+<p>Il tenait &agrave; la main une petite roue en bois noirci; un
+cordon de fus&eacute;es d&eacute;chiquet&eacute;es courait tout
+autour; &ccedil;'avait d&ucirc; &ecirc;tre le soleil ou la lune
+au feu d'artifice du Quatorze Juillet.</p>
+
+<p>"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours
+les allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un
+qui esp&egrave;re bien trouver mieux par la suite.</p>
+
+<p>Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les
+cheveux compl&egrave;tement ras comme un paysan. Il me montra les
+deux fus&eacute;es avec leurs bouts de m&egrave;che en papier que
+la flamme avait coup&eacute;s, noircis, puis abandonn&eacute;s.
+Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa poche -
+&agrave; mon grand &eacute;tonnement, car cela nous &eacute;tait
+formellement interdit - une bo&icirc;te d'allumettes. Se baissant
+avec pr&eacute;caution, il mit le feu &agrave; la m&egrave;che.
+Puis, me prenant par la main, il m'entra&icirc;na vivement en
+arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, ma m&egrave;re qui sortait sur le pas
+de la porte, avec la m&egrave;re de Meaulnes, apr&egrave;s avoir
+d&eacute;battu et fix&eacute; le prix de pension, vit jaillir
+sous le pr&eacute;au, avec un bruit de soufflet, deux gerbes
+d'&eacute;toiles rouges et blanches; et elle put m'apercevoir,
+l'espace d'une seconde, dress&eacute; dans la lueur magique,
+tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant
+pas...</p>
+
+<p>Cette fois encore, elle n'osa rien dire.</p>
+
+<p>Et le soir, au d&icirc;ner, il y eut, &agrave; la table de
+famille, un compagnon silencieux, qui mangeait, la t&ecirc;te
+basse, sans se soucier de nos trois regards fix&eacute;s sur
+lui.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>Apr&egrave;s quatre heures.</h3>
+
+<p>Je n'avais gu&egrave;re &eacute;t&eacute;, jusqu'alors, courir
+dans les rues avec les gamins du bourg. Une coxalgie, dont j'ai
+souffert jusque vers cette ann&eacute;e 189... m'avait rendu
+craintif et malheureux. Je me vois encore poursuivant les
+&eacute;coliers alertes dans les ruelles qui entouraient la
+maison, en sautillant mis&eacute;rablement sur une jambe...</p>
+
+<p>Aussi ne me laissait-on gu&egrave;re sortir. Et je me rappelle
+que Millie, qui &eacute;tait tr&egrave;s fi&egrave;re de moi, me
+ramena plus d'une fois &agrave; la maison, avec force taloches,
+pour m'avoir ainsi rencontr&eacute;, sautant &agrave;
+cloche-pied, avec les garnements du village.</p>
+
+<p>L'arriv&eacute;e d'Augustin Meaulnes, qui co&iuml;ncida avec
+ma gu&eacute;rison, fut le commencement d'une vie nouvelle.</p>
+
+<p>Avant sa venue, lorsque le cours &eacute;tait fini, &agrave;
+quatre heures, une longue soir&eacute;e de solitude
+commen&ccedil;ait pour moi. Mon p&egrave;re transportait le feu
+du po&ecirc;le de la classe dans la chemin&eacute;e de notre
+salle &agrave; manger; et peu &agrave; peu les derniers gamins
+attard&eacute;s abandonnaient l'&eacute;cole refroidie o&ugrave;
+roulaient des tourbillons de fum&eacute;e. Il y avait encore
+quelques jeux, des galopades dans la cour; puis la nuit venait;
+les deux &eacute;l&egrave;ves qui avaient balay&eacute; la classe
+cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs
+p&egrave;lerines, et ils partaient bien vite, leur panier au
+bras, en laissant le grand portail ouvert...</p>
+
+<p>Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au
+fond de la mairie, enferm&eacute; dans le cabinet des archives
+plein de mouches mortes, d'affiches battant au vent, et je lisais
+assis sur une vieille bascule, aupr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre
+qui donnait sur le jardin.</p>
+
+<p>Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine
+commen&ccedil;aient &agrave; hurler et que le carreau de notre
+petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma m&egrave;re
+avait commenc&eacute; de pr&eacute;parer le repas. Je montais
+trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien
+dire et, la t&ecirc;te appuy&eacute;e aux barreaux froids de la
+rampe, je la regardais allumer son feu dans l'&eacute;troite
+cuisine o&ugrave; vacillait la flamme d'une bougie.</p>
+
+<p>Mais quelqu'un est venu qui m'a enlev&eacute; &agrave; tous
+ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a souffl&eacute; la
+bougie qui &eacute;clairait pour moi le doux visage maternel
+pench&eacute; sur le repas du soir. Quelqu'un a &eacute;teint la
+lampe autour de laquelle nous &eacute;tions une famille heureuse,
+&agrave; la nuit, lorsque mon p&egrave;re avait accroch&eacute;
+les volets de bois aux portes vitr&eacute;es. Et celui-l&agrave;,
+ce fut Augustin Meaulnes, que les autres &eacute;l&egrave;ves
+appel&egrave;rent bient&ocirc;t le grand Meaulnes.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut pensionnaire chez nous,
+c'est-&agrave;-dire d&egrave;s les premiers jours de
+d&eacute;cembre, l'&eacute;cole cessa d'&ecirc;tre
+d&eacute;sert&eacute;e le soir, apr&egrave;s quatre heures.
+Malgr&eacute; le froid de la porte battante, les cris des
+balayeurs et leurs seaux d'eau, il y avait toujours, apr&egrave;s
+le cours, dans la classe, une vingtaine de grands
+&eacute;l&egrave;ves, tant de la campagne que du bourg,
+serr&eacute;s autour de Meaulnes. Et c'&eacute;taient de longues
+discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je
+me glissais avec inqui&eacute;tude et plaisir.</p>
+
+<p>Meaulnes ne disait rien; mais c'&eacute;tait pour lui
+qu'&agrave; chaque instant l'un des plus bavards
+s'avan&ccedil;ait au milieu du groupe, et, prenant &agrave;
+t&eacute;moin tour &agrave; tour chacun de ses compagnons, qui
+l'approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de
+maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant
+silencieusement.</p>
+
+<p>Assis sur un pupitre, en balan&ccedil;ant les jambes, Meaulnes
+r&eacute;fl&eacute;chissait. Aux bons moments, il riait aussi,
+mais doucement, comme s'il e&ucirc;t r&eacute;serv&eacute; ses
+&eacute;clats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de
+lui seul. Puis, &agrave; la nuit tombante, lorsque la lueur des
+carreaux de la classe n'&eacute;clairait plus le groupe confus de
+jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle
+press&eacute;:</p>
+
+<p>"Allons, en route!" criait-il.</p>
+
+<p>Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris
+jusqu'&agrave; la nuit noire, dans le haut du bourg...</p>
+
+<p>Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes,
+j'allais &agrave; la porte des &eacute;curies des faubourgs,
+&agrave; l'heure o&ugrave; l'on trait les vaches... Nous entrions
+dans les boutiques, et, du fond de l'obscurit&eacute;, entre deux
+craquements de son m&eacute;tier, le tisserand disait:</p>
+
+<p>"Voil&agrave; les &eacute;tudiants!"</p>
+
+<p>G&eacute;n&eacute;ralement, &agrave; l'heur du d&icirc;ner,
+nous nous trouvions tout pr&egrave;s du Cours, chez Desnoues, le
+charron, qui &eacute;tait aussi mar&eacute;chal. Sa boutique
+&eacute;tait une ancienne auberge, avec de grandes portes
+&agrave; deux battants qu'on laissait ouvertes. De la rue on
+entendait grincer le soufflet de la forge et l'on apercevait
+&agrave; la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant,
+parfois des gens de campagne qui avaient arr&ecirc;t&eacute; leur
+voiture pour causer un instant, parfois un &eacute;colier comme
+nous, adoss&eacute; &agrave; une porte, qui regardait sans rien
+dire.</p>
+
+<p>Et c'est l&agrave; que tout commen&ccedil;a, environ huit
+jours avant No&euml;l.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>"Je fr&eacute;quentais la boutique d'un vannier".</h3>
+
+<p>La pluie &eacute;tait tomb&eacute;e tout le jour, pour ne
+cesser qu'au soir. La journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute;
+mortellement ennuyeuse. Aux r&eacute;cr&eacute;ations, personne
+ne sortait. Et l'on entendait mon p&egrave;re, M. Seurel, crier
+&agrave; chaque minute, dans la classe:</p>
+
+<p>"Ne sabotez donc pas comme &ccedil;a, les gamins!"</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la derni&egrave;re r&eacute;cr&eacute;ation de la
+journ&eacute;e, ou, comme nous disions, apr&egrave;s le dernier
+"quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant marchait le
+long en large pensivement, s'arr&ecirc;ta, frappa un grand coup
+de r&egrave;gle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement
+confus des fins de classe o&ugrave; l'on s'ennuie, et, dans le
+silence attentif, demanda:</p>
+
+<p>"Qui est-ce qui ira demain en voiture &agrave; La Gare avec
+Fran&ccedil;ois, pour chercher M. et Mme Charpentier?"</p>
+
+<p>C'&eacute;taient mes grands-parents: grand-p&egrave;re
+Charpentier, l'homme au grand burnous de laine grise, le vieux
+garde forestier en retraite, avec son bonnet de poil de lapin
+qu'il appelait son k&eacute;pi... Les petits gamins le
+connaissaient bien. Les matins, pour se d&eacute;barbouiller, il
+tirait un seau d'eau, dans lequel il barbotait, &agrave; la
+fa&ccedil;on des vieux soldats en se frottant vaguement la
+barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derri&egrave;re le dos,
+l'observaient avec une curiosit&eacute; respectueuse... Et ils
+connaissaient aussi grand'm&egrave;re Charpentier, la petite
+paysanne, avec sa capote tricot&eacute;e, parce que Millie
+l'amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.</p>
+
+<p>Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant
+No&euml;l, &agrave; la Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour
+nous voir, travers&eacute; tout le d&eacute;partement,
+charg&eacute;s de ballots de ch&acirc;taignes et de victuailles
+pour No&euml;l envelopp&eacute;es dans des serviettes. D&egrave;s
+qu'ils avaient pass&eacute;, tous les deux, emmitoufl&eacute;s,
+souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous
+fermions sur eux toutes les portes, et c'&eacute;tait une grande
+semaine de plaisir qui commen&ccedil;ait...</p>
+
+<p>Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les
+ramener, il fallait quelqu'un de s&eacute;rieux qui ne nous
+vers&acirc;t pas dans un foss&eacute;, et d'assez
+d&eacute;bonnaire aussi, car le grand-p&egrave;re Charpentier
+jurait facilement et la grand-m&egrave;re &eacute;tait un peu
+bavarde.</p>
+
+<p>A la question de M. Seurel, une dizaine de voix
+r&eacute;pondirent, criant ensemble:</p>
+
+<p>"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!"</p>
+
+<p>Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.</p>
+
+<p>Alors ils cri&egrave;rent:</p>
+
+<p>"Fromentin!"</p>
+
+<p>D'autres:</p>
+
+<p>"Jasmin Delouche!"</p>
+
+<p>Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs mont&eacute; sur
+sa truie au triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix
+per&ccedil;ante.</p>
+
+<p>Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement
+la main.</p>
+
+<p>J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture
+&agrave; &acirc;ne serait devenu un &eacute;v&eacute;nement plus
+important. Il le d&eacute;sirait aussi, mais il affectait de se
+taire d&eacute;daigneusement. Tous les grands
+&eacute;l&egrave;ves s'&eacute;taient assis comme lui sur la
+table, &agrave; revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous
+faisions dans les moments de grand r&eacute;pit et de
+r&eacute;jouissance. Coffin, sa blouse relev&eacute;e et
+roul&eacute;e autour de la ceinture, embrassait la colonne de fer
+qui soutenait la poutre de la classe et commen&ccedil;ait de
+grimper en signe d'all&eacute;gresse. Mais M. Seurel refroidit
+tout le monde en disant:</p>
+
+<p>"Allons! Ce sera Moucheboeuf".</p>
+
+<p>Et chacun regagna sa place en silence.</p>
+
+<p>A quatre heures, dans la grande cour glac&eacute;e,
+ravin&eacute;e par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes.
+Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que
+s&eacute;chait la bourrasque. Bient&ocirc;t, le petit Coffin, en
+capuchon, un morceau de pain &agrave; la main, sortit de chez lui
+et, rasant les murs, se pr&eacute;senta en sifflant &agrave; la
+porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le h&eacute;la et,
+tous les trois, un instant apr&egrave;s, nous &eacute;tions
+install&eacute;s au fond de la boutique rouge et chaude,
+brusquement travers&eacute;e par de glacials coups de vent:
+Coffin et moi, assis aupr&egrave;s de la forge, nos pieds boueux
+dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux poches,
+silencieux, adoss&eacute; au battant de la porte d'entr&eacute;e.
+De temps &agrave; autre, dans la rue, passait une dame de
+village, la t&ecirc;te baiss&eacute;e &agrave; cause du vent, qui
+revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder
+qui c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>Personne ne disait rien. Le mar&eacute;chal et son ouvrier,
+l'un soufflant la forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le
+mur de grandes ombres brusques... Je me rappelle ce
+soir-l&agrave; comme un des grands soirs de mon adolescence.
+C'&eacute;tait en moi un m&eacute;lange de plaisir et
+d'anxi&eacute;t&eacute;: je craignais que mon compagnon ne
+m'enlev&acirc;t cette pauvre joie d'aller &agrave; La Gare en
+voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer,
+quelque entreprise extraordinaire qui v&icirc;nt tout
+bouleverser.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, le travail paisible et
+r&eacute;gulier de la boutique s'interrompait pour un instant. Le
+mar&eacute;chal laissait &agrave; petits coups pesants et clairs
+retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en l'approchant
+de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait
+travaill&eacute;. Et, redressant la t&ecirc;te, il nous disait,
+histoire de souffler un peu:</p>
+
+<p>"Eh bien, &ccedil;a va, la jeunesse?"</p>
+
+<p>L'ouvrier restait la main en l'air &agrave; la cha&icirc;ne du
+soufflet, mettait son poing gauche sur la hanche et nous
+regardait en riant.</p>
+
+<p>Puis le travail sourd et bruyant reprenait.</p>
+
+<p>Durant une de ces pauses, on aper&ccedil;ut, par la porte
+battante, Millie dans le grand vent, serr&eacute;e dans un fichu,
+qui passait charg&eacute;e de petits paquets.</p>
+
+<p>Le mar&eacute;chal demanda:</p>
+
+<p>"C'est-il que M. Charpentier va bient&ocirc;t venir?</p>
+
+<p>- Demain, r&eacute;pondis je, avec ma grand'm&egrave;re,
+j'irai les chercher en voiture au train de 4 h 2.</p>
+
+<p>- Dans la voiture &agrave; Fromentin, peut-&ecirc;tre?"</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis bien vite:</p>
+
+<p>"Non, dans celle du p&egrave;re Martin.</p>
+
+<p>- Oh! alors, vous n'&ecirc;tes pas revenus".</p>
+
+<p>Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent &agrave;
+rire.</p>
+
+<p>L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque
+chose:</p>
+
+<p>"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher
+&agrave; Vierzon. Il y a une heure d'arr&ecirc;t. C'est &agrave;
+quinze kilom&egrave;tres. On aurait &eacute;t&eacute; de retour
+avant m&ecirc;me que l'&acirc;ne &agrave; Martin f&ucirc;t
+attel&eacute;.</p>
+
+<p>- &Ccedil;&agrave;, dit l'autre, c'est une jument qui
+marche!...</p>
+
+<p>- Et je crois bien que Fromentin la pr&ecirc;terait
+facilement".</p>
+
+<p>La conversation finit l&agrave;. De nouveau la boutique fut un
+endroit plein d'&eacute;tincelles et de bruit, o&ugrave; chacun
+ne pensa que pour soi.</p>
+
+<p>Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai
+pour faire signe au grand Meaulnes, il ne m'aper&ccedil;ut pas
+d'abord. Adoss&eacute; &agrave; la porte et la t&ecirc;te
+pench&eacute;e, il semblait profond&eacute;ment absorb&eacute;
+par ce qui venait d'&ecirc;tre dit. En le voyant ainsi, perdu
+dans ses r&eacute;flexions, regardant, comme &agrave; travers des
+lieus de brouillard, ces gens paisibles qui travaillaient, je
+pensai soudain &agrave; cette image de Robinson Cruso&eacute;,
+o&ugrave; l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand
+d&eacute;part, "fr&eacute;quentant la boutique d'un
+vannier"...</p>
+
+<p>Et j'y ai souvent repens&eacute; depuis.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>L'&Eacute;vasion.</h3>
+
+<p>A une heure de l'apr&egrave;s-midi, le lendemain, la classe du
+Cours sup&eacute;rieur est claire, au milieu du paysage
+gel&eacute;, comme une barque sur l'Oc&eacute;an. On n'y sent pas
+la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de p&ecirc;che,
+mais les harengs grill&eacute;s sur le po&ecirc;le et la laine
+roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauff&eacute;s de trop
+pr&egrave;s.</p>
+
+<p>On a distribu&eacute;, car la fin de l'ann&eacute;e approche,
+les cahiers de compositions. Et, pendant que M. Seurel
+&eacute;crit au tableau l'&eacute;nonc&eacute; des
+probl&egrave;mes, un silence imparfait s'&eacute;tablit,
+m&ecirc;l&eacute; de conversations &agrave; voix basse,
+coup&eacute; de petits cris &eacute;touff&eacute;s et de phrases
+dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son
+voisin:</p>
+
+<p>"Monsieur! Un tel me..."</p>
+
+<p>M. Seurel, en copiant ses probl&egrave;mes, pense &agrave;
+autre chose. Il se retourne de temps &agrave; autre, en regardant
+tout le monde d'un air &agrave; la fois s&eacute;v&egrave;re et
+absent. Et ce remue-m&eacute;nage sournois cesse
+compl&egrave;tement, une seconde, pour reprendre ensuite, tout
+doucement d'abord, comme un ronronnement.</p>
+
+<p>Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout
+d'une des tables de la division des plus jeunes, pr&egrave;s des
+grandes vitres, je n'ai qu'&agrave; me redresser un peu pour
+apercevoir le jardin, le ruisseau dans le bas, puis les
+champs.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, je me soul&egrave;ve sur la pointe
+des pieds et je regarde anxieusement du c&ocirc;t&eacute; de la
+ferme de la Belle-Etoile. D&egrave;s le d&eacute;but de la
+classe, je me suis aper&ccedil;u que Meaulnes n'&eacute;tait pas
+rentr&eacute; apr&egrave;s la r&eacute;cr&eacute;ation de midi.
+Son voisin de table a bien d&ucirc; s'en apercevoir aussi. Il n'a
+rien dit encore, pr&eacute;occup&eacute; par sa composition.
+Mais, d&egrave;s qu'il aura lev&eacute; la t&ecirc;te, la
+nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un, comme c'est
+l'usage, ne manquera par de crier &agrave; haute voix les
+premiers mots de la phrase:</p>
+
+<p>"Monsieur! Meaulnes..."</p>
+
+<p>Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le
+soup&ccedil;onne de s'&ecirc;tre &eacute;chapp&eacute;.
+Sit&ocirc;t le d&eacute;jeuner termin&eacute;, il a d&ucirc;
+sauter le petit mur et filer &agrave; travers champs, en passant
+le ruisseau &agrave; la Vieille-Planche, jusqu'&agrave; la
+Belle-Etoile. Il aura demand&eacute; la jument pour aller
+chercher M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.</p>
+
+<p>La Belle-Etoile est, l&agrave;-bas, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du ruisseau, sur le versant de la c&ocirc;te,
+une grande ferme, que les ormes, les ch&ecirc;nes de la cour et
+les haies vives cachent en &eacute;t&eacute;. Elle est
+plac&eacute;e sur un petit chemin qui rejoint d'un
+c&ocirc;t&eacute; la route de La Gare, de l'autre un faubourg du
+pays. Entour&eacute;e de hauts murs soutenus par des contreforts
+dont le pied baigne dans le fumier, la grande b&acirc;tisse
+f&eacute;odale est au mois de juin enfouie sous les feuilles, et,
+de l'&eacute;cole, on entend seulement, &agrave; la tomb&eacute;e
+de la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers.
+Mais aujourd'hui, j'aper&ccedil;ois par la vitre, entre les
+arbres d&eacute;pouill&eacute;s, le haut mur gris&acirc;tre de la
+cour, la porte d'entr&eacute;e, puis, entre des tron&ccedil;ons
+de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parall&egrave;le au
+ruisseau, qui m&egrave;ne &agrave; la route de La Gare.</p>
+
+<p>Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est
+chang&eacute; encore.</p>
+
+<p>Ici, M. Seurel ach&egrave;ve de copier le deuxi&egrave;me
+probl&egrave;me. Il en donne trois d'habitude. Si aujourd'hui par
+hasard, il n'en donnait que deux... Il remonterait aussit&ocirc;t
+dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de Meaulnes. Il
+enverrait pour le chercher &agrave; travers le bourg deux gamins
+qui parviendraient certainement &agrave; le d&eacute;couvrir
+avant que la jument ne soit attel&eacute;e...</p>
+
+<p>M. Seurel, le deuxi&egrave;me probl&egrave;me copi&eacute;,
+laisse un instant retomber son bras fatigu&eacute;... Puis,
+&agrave; mon grand soulagement, il va &agrave; la ligne et
+recommence &agrave; &eacute;crire en disant:</p>
+
+<p>"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"</p>
+
+<p>... Deux petits traits noirs, qui d&eacute;passaient le mur de
+la Belle-Etoile et qui devaient &ecirc;tre les deux brancards
+dress&eacute;s d'une voiture, ont disparu. Je suis s&ucirc;r
+maintenant qu'on fait l&agrave;-bas les pr&eacute;paratifs du
+d&eacute;part de Meaulnes. Voici la jument qui passe la
+t&ecirc;te et le poitrail entre les deux pilastres de
+l'entr&eacute;e, puis s'arr&ecirc;te, tandis qu'on fixe sans
+doute, &agrave; l'arri&egrave;re de la voiture un second
+si&egrave;ge pour les voyageurs que Meaulnes pr&eacute;tend
+ramener. Enfin tout l'&eacute;quipage sort lentement de la cour,
+dispara&icirc;t un instant derri&egrave;re la haie, et repasse
+avec la m&ecirc;me lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on
+aper&ccedil;oit entre deux tron&ccedil;ons de la cl&ocirc;ture.
+Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les guides,
+un coude nonchalamment appuy&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute; de
+la voiture, &agrave; la fa&ccedil;on paysanne, mon compagnon
+Augustin Meaulnes.</p>
+
+<p>Un instant encore tout dispara&icirc;t derri&egrave;re la
+haie. Deux hommes qui sont rest&eacute;s au portail de la
+Belle-Etoile, &agrave; regarder partir la voiture, se concertent
+maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce
+d&eacute;cide enfin &agrave; mettre sa main en porte-voix
+pr&egrave;s de sa bouche et &agrave; appeler Meaulnes, puis
+&agrave; courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin...
+Mais alors, dans la voiture qui est lentement arriv&eacute;e sur
+la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus
+apercevoir, Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le
+devant, dress&eacute; comme un conducteur de char romain,
+secouant &agrave; deux mains les guides, il lance sa b&ecirc;te
+&agrave; fond de train et dispara&icirc;t en un instant de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la mont&eacute;e. Sur le chemin,
+l'homme qui appelait s'est repris &agrave; courir; l'autre s'est
+lanc&eacute; au galop &agrave; travers champs et semble venir
+vers nous.</p>
+
+<p>En quelques minutes, et au moment m&ecirc;me o&ugrave; M.
+Seurel, quittant le tableau, se frotte les mains pour en enlever
+la craie, au moment o&ugrave; trois voix &agrave; la fois crient
+du fond de la classe:</p>
+
+<p>"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!"</p>
+
+<p>L'homme en blouse bleue est &agrave; la porte, qu'il ouvre
+soudain toute grande, et, levant son chapeau, il demande sur le
+seuil:</p>
+
+<p>"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autoris&eacute;
+cet &eacute;l&egrave;ve &agrave; demander la voiture pour aller
+&agrave; Vierzon chercher vos parents? Il nous est venu des
+soup&ccedil;ons...</p>
+
+<p>- Mais pas du tout!" r&eacute;pond M. Seurel.</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t c'est dans la classe un d&eacute;sarroi
+effroyable. Les trois premiers, pr&egrave;s de la sortie,
+ordinairement charg&eacute;s de pourchasser &agrave; coups de
+pierres les ch&egrave;vres ou les porcs qui viennent brouter dans
+la cour les corbeilles d'argent, se sont pr&eacute;cipit&eacute;s
+&agrave; la porte. Au violent pi&eacute;tinement de leurs sabots
+ferr&eacute;s sur les dalles de l'&eacute;cole a
+succ&eacute;d&eacute;, dehors, le bruit &eacute;touff&eacute; de
+leurs pas pr&eacute;cipit&eacute;s qui m&acirc;chent le sable de
+la cour et d&eacute;rapent au virage de la petite grille ouverte
+sur la route. Tout le reste de la classe s'entasse aux
+fen&ecirc;tres du jardin. Certains ont grimp&eacute; sur les
+tables pour mieux voir...</p>
+
+<p>Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est
+&eacute;vad&eacute;.</p>
+
+<p>"Tu iras tout de m&ecirc;me &agrave; La Gare avec Moucheboeuf,
+me dit M. Seurel. Meaulnes ne conna&icirc;t pas le chemin de
+Vierzon. Il se perdra aux carrefours. Il ne sera pas au train
+pour trois heures".</p>
+
+<p>Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour
+demander:</p>
+
+<p>"Mais qu'y a-t-il donc?"</p>
+
+<p>Dans la rue du bourg, les gens commencent &agrave;
+s'attrouper. Le paysan est toujours l&agrave;, immobile,
+ent&ecirc;t&eacute;, son chapeau &agrave; la main, comme
+quelqu'un qui demande justice.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>La voiture qui revient.</h3>
+
+<p>Lorsque j'eus ramen&eacute; de La Gare les grands-parents,
+lorsqu'apr&egrave;s le d&icirc;ner, assis devant la haute
+chemin&eacute;e, ils commenc&egrave;rent &agrave; raconter par le
+menu d&eacute;tail tout ce qui leur &eacute;tait arriv&eacute;
+depuis les derni&egrave;res vacances, je m'aper&ccedil;us
+bient&ocirc;t que je ne les &eacute;coutais pas.</p>
+
+<p>La petite grille de la cour &eacute;tait tout pr&egrave;s de
+la porte de la salle &agrave; manger. Elle grin&ccedil;ait en
+s'ouvrant. D'ordinaire, au d&eacute;but de la nuit, pendant nos
+veill&eacute;es de campagne, j'attendais secr&egrave;tement ce
+grincement de la grille. Il &eacute;tait suivi d'un bruit de
+sabots claquant ou s'essuyant sur le seuil, parfois d'un
+chuchotement comme de personnes qui se concertent avant d'entrer.
+Et l'on frappait. C'&eacute;tait un voisin, les institutrices,
+quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue
+veill&eacute;e.</p>
+
+<p>Or, ce soir-l&agrave;, je n'avais plus rien &agrave;
+esp&eacute;rer du dehors, puisque tous ceux que j'aimais
+&eacute;taient r&eacute;unis dans notre maison; et pourtant je ne
+cessais d'&eacute;pier tous les bruits de la nuit et d'attendre
+qu'on ouvr&icirc;t notre porte.</p>
+
+<p>Le vieux grand-p&egrave;re, avec son air broussailleux de
+grand berger gascon, ses deux pieds lourdement pos&eacute;s
+devant lui, son b&acirc;ton entre les jambes, inclinant
+l'&eacute;paule pour cogner sa pipe contre son soulier,
+&eacute;tait l&agrave;. Il approuvait de ses yeux mouill&eacute;s
+et bons ce que disait la grand'm&egrave;re, de son voyage et de
+ses poules et de ses voisins et des paysans qui n'avaient pas
+encore pay&eacute; leur fermage. Mais je n'&eacute;tais plus avec
+eux.</p>
+
+<p>J'imaginais le roulement de voiture qui s'arr&ecirc;terait
+soudain devant la porte. Meaulnes sauterait de la carriole et
+entrerait comme si rien ne s'&eacute;tait pass&eacute;... Ou
+peut-&ecirc;tre irait-il d'abord reconduire la jument &agrave; la
+Belle-Etoile; et j'entendrais bient&ocirc;t son pas sonner sur la
+route et la grille s'ouvrir...</p>
+
+<p>Mais rien. Le grand-p&egrave;re regardait fixement devant lui
+et ses paupi&egrave;res en battant s'arr&ecirc;taient longuement
+sur ses yeux comme &agrave; l'approche du sommeil. La
+grand'm&egrave;re r&eacute;p&eacute;tait avec embarras sa
+derni&egrave;re phrase, que personne n'&eacute;coutait.</p>
+
+<p>"C'est de ce gar&ccedil;on que vous &ecirc;tes en peine?"
+dit-elle enfin.</p>
+
+<p>A La Gare, en effet, je l'avais questionn&eacute;e vainement.
+Elle n'avait vu personne, &agrave; l'arr&ecirc;t de Vierzon, qui
+ressembl&acirc;t au grand Meaulnes. Mon compagnon avait d&ucirc;
+s'attarder en chemin. Sa tentative &eacute;tait manqu&eacute;e.
+Pendant le retour, en voiture, j'avais rumin&eacute; ma
+d&eacute;ception, tandis que ma grand'm&egrave;re causait avec
+Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre, les petits oiseaux
+tourbillonnaient autour des pieds de l'&acirc;ne trottinant. De
+temps &agrave; autre, sur le grand calme de l'apr&egrave;s-midi
+gel&eacute;, montait l'appel lointain d'une berg&egrave;re ou
+d'un gamin h&eacute;lant son compagnon d'un bosquet de sapins
+&agrave; l'autre. Et chaque fois, ce long cri sur les coteaux
+d&eacute;serts me faisait tressaillir, comme si c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; la voix de Meaulnes me conviant &agrave; le
+suivre au loin...</p>
+
+<p>Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure
+arriva de se coucher. D&eacute;j&agrave; le grand-p&egrave;re
+&eacute;tait entr&eacute; dans la chambre rouge, la
+chambre-salon, tout humide et glac&eacute;e d'&ecirc;tre close
+depuis l'autre hiver. On avait enlev&eacute;, pour qu'il s'y
+install&acirc;t, les t&ecirc;ti&egrave;res en dentelle des
+fauteuils, relev&eacute; les tapis et mis de c&ocirc;t&eacute;
+les objets fragiles. Il avait pos&eacute; son b&acirc;ton sur un
+chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il venait de souffler
+sa bougie, et nous &eacute;tions debout, nous disant bonsoir,
+pr&ecirc;ts &agrave; nous s&eacute;parer pour la nuit, lorsqu'un
+bruit de voitures nous fit taire.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit deux &eacute;quipages se suivant lentement au
+tr&egrave;s petit trot. Cela ralentit le pas et finalement vint
+s'arr&ecirc;ter sous la fen&ecirc;tre de la salle &agrave; manger
+qui donnait sur la route, mais qui &eacute;tait
+condamn&eacute;e.</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re avait pris la lampe et, sans attendre, il
+ouvrait la porte qu'on avait d&eacute;j&agrave; ferm&eacute;e
+&agrave; clef. Puis, poussant la grille, s'avan&ccedil;ant sur le
+bord des marches, il leva la lumi&egrave;re au-dessus de sa
+t&ecirc;te pour voir ce qui se passait.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient bien deux voitures arr&ecirc;t&eacute;es, le
+cheval de l'une attach&eacute; derri&egrave;re l'autre. Un homme
+avait saut&eacute; &agrave; terre et h&eacute;sitait...</p>
+
+<p>"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous
+m'indiquer M. Fromentin, m&eacute;tayer &agrave; la Belle-Etoile?
+J'ai trouv&eacute; sa voiture et sa jument qui s'en allaient sans
+conducteur, le long d'un chemin pr&egrave;s de la route de
+Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et son
+adresse sur la plaque. Comme c'&eacute;tait sur mon chemin, j'ai
+ramen&eacute; son attelage par ici, afin d'&eacute;viter des
+accidents, mais &ccedil;a m'a rudement retard&eacute; quand
+m&ecirc;me".</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions l&agrave;, stup&eacute;faits. Mon
+p&egrave;re s'approcha. Il &eacute;claira la carriole avec sa
+lampe.</p>
+
+<p>"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas
+m&ecirc;me une couverture. La b&ecirc;te est fatigu&eacute;e;
+elle boitille un peu".</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais approch&eacute; jusqu'au premier rang et je
+regardais avec les autres cet attelage perdu qui nous revenait,
+telle une &eacute;pave qu'e&ucirc;t ramen&eacute;e la haute mer -
+la premi&egrave;re &eacute;pave et la derni&egrave;re,
+peut-&ecirc;tre, de l'aventure de Meaulnes.</p>
+
+<p>"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous
+laisser la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit
+s'inqui&eacute;ter, chez moi".</p>
+
+<p>Mon p&egrave;re accepta. De cette fa&ccedil;on nous pourrions
+d&egrave;s ce soir reconduire l'attelage &agrave; la Belle-Etoile
+sans dire ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Ensuite, on
+d&eacute;ciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays
+et &eacute;crire &agrave; la m&egrave;re de Meaulnes... Et
+l'homme fouetta sa b&ecirc;te, en refusant le verre de vin que
+nous lui offrions.</p>
+
+<p>Du fond de sa chambre o&ugrave; il avait rallum&eacute; la
+bougie, tandis que nous rentrions sans rien dire et que mon
+p&egrave;re conduisait la voiture &agrave; la ferme, mon
+grand-p&egrave;re appelait:</p>
+
+<p>"Alors? Est-il rentr&eacute;, ce voyageur?"</p>
+
+<p>Les femmes se concert&egrave;rent du regard, une seconde:</p>
+
+<p>"Mais oui, il a &eacute;t&eacute; chez sa m&egrave;re. Allons,
+dors. Ne t'inqui&egrave;te pas!</p>
+
+<p>- Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais",
+dit-il.</p>
+
+<p>Et, satisfait, il &eacute;teignit sa lumi&egrave;re et se
+tourna dans son lit pour dormir.</p>
+
+<p>Ce fut la m&ecirc;me explication que nous donn&acirc;mes aux
+gens du bourg. Quant &agrave; la m&egrave;re du fugitif, il fut
+d&eacute;cid&eacute; qu'on attendrait pour lui &eacute;crire. Et
+nous gard&acirc;mes pour nous seuls notre inqui&eacute;tude qui
+dura trois grands jours. Je vois encore mon p&egrave;re rentrant
+de la ferme vers onze heures, sa moustache mouill&eacute;e par la
+nuit, discutant avec Millie d'une voix tr&egrave;s basse,
+angoiss&eacute;e et col&egrave;re...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>On frappe au carreau.</h3>
+
+<p>Le quatri&egrave;me jour fut un des plus froids de cet
+hiver-l&agrave;. De grand matin, les premiers arriv&eacute;s dans
+la cour se r&eacute;chauffaient en glissant autour du puits. Ils
+attendaient que le po&ecirc;le f&ucirc;t allum&eacute; dans
+l'&eacute;cole pour s'y pr&eacute;cipiter.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re le portail, nous &eacute;tions plusieurs
+&agrave; guetter la venue des gars de la campagne. Ils arrivaient
+tout &eacute;blouis encore d'avoir travers&eacute; des paysages
+de givre, d'avoir vu les &eacute;tangs glac&eacute;s, les taillis
+o&ugrave; les li&egrave;vres d&eacute;talent... Il y avait dans
+leurs blouses un go&ucirc;t de foin et d'&eacute;curie qui
+alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient autour
+du po&ecirc;le rouge. Et, ce matin-l&agrave;, l'un d'eux avait
+apport&eacute; dans un panier un &eacute;cureuil gel&eacute;
+qu'il avait d&eacute;couvert en route. Il essayait, je me
+souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du pr&eacute;au,
+la longue b&ecirc;te raidie...</p>
+
+<p><br>
+ Puis la pesante classe d'hiver commen&ccedil;a...</p>
+
+<p>Un coup brusque au carreau nous fit lever la t&ecirc;te.
+Dress&eacute; contre la porte, nous aper&ccedil;&ucirc;mes le
+grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre de sa blouse, la
+t&ecirc;te haute et comme &eacute;bloui!</p>
+
+<p>Les deux &eacute;l&egrave;ves du banc le plus rapproch&eacute;
+de la porte se pr&eacute;cipit&egrave;rent pour l'ouvrir: il y
+eut &agrave; l'entr&eacute;e comme un vague conciliabule, que
+nous n'entend&icirc;mes pas, et le fugitif se d&eacute;cida enfin
+&agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans l'&eacute;cole.</p>
+
+<p>Cette bouff&eacute;e d'air frais venue de la cour
+d&eacute;serte, les brindilles de paille qu'on voyait
+accroch&eacute;es aux habits du grand Meaulnes, et surtout son
+air de voyageur fatigu&eacute;, affam&eacute;, mais
+&eacute;merveill&eacute;, tout cela fit passer en nous un
+&eacute;trange sentiment de plaisir et de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>M. Seurel &eacute;tait descendu du petit bureau &agrave; deux
+marches o&ugrave; il &eacute;tait en train de nous faire la
+dict&eacute;e, et Meaulnes marchait vers lui d'un air agressif.
+Je me rappelle combien je le trouvai beau, &agrave; cet instant,
+le grand compagnon, malgr&eacute; son air &eacute;puis&eacute; et
+ses yeux rougis par les nuits pass&eacute;es au dehors, sans
+doute.</p>
+
+<p>Il s'avan&ccedil;a jusqu'&agrave; la chaire et dit, du ton
+tr&egrave;s assur&eacute; de quelqu'un qui rapporte un
+renseignement:</p>
+
+<p>"Je suis rentr&eacute;, monsieur."</p>
+
+<p>- Je le vois bien, r&eacute;pondit M. Seurel, en le
+consid&eacute;rant avec curiosit&eacute;... Allez vous asseoir
+&agrave; votre place".</p>
+
+<p>Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courb&eacute;,
+souriant d'un air moqueur, comme font les grands
+&eacute;l&egrave;ves indisciplin&eacute;s lorsqu'ils sont punis,
+et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa
+glisser sur son banc.</p>
+
+<p>"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le
+ma&icirc;tre - toutes les t&ecirc;tes &eacute;taient alors
+tourn&eacute;es vers Meaulnes - pendant que vos camarades
+finiront la dict&eacute;e".</p>
+
+<p>Et la classe reprit comme auparavant. De temps &agrave; autre
+le grand Meaulnes se tournait de mon c&ocirc;t&eacute;, puis il
+regardait par les fen&ecirc;tres, d'o&ugrave; l'on apercevait le
+jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs d&eacute;serts,
+ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur
+&eacute;tait lourde, aupr&egrave;s du po&ecirc;le rougi. Mon
+camarade, la t&ecirc;te dans les mains, s'accouda pour lire:
+&agrave; deux reprises je vis ses paupi&egrave;res se fermer et
+je crus qu'il allait s'endormir.</p>
+
+<p>"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en
+levant le bras &agrave; demi. Voici trois nuits que je ne dors
+pas.</p>
+
+<p>- Allez!" dit M. Seurel, d&eacute;sireux surtout
+d'&eacute;viter un incident.</p>
+
+<p>Toutes les t&ecirc;tes lev&eacute;es, toutes les plumes en
+l'air, &agrave; regret nous le regard&acirc;mes partir, avec sa
+blouse frip&eacute;e dans le dos et ses souliers terreux.</p>
+
+<p>Que la matin&eacute;e fut lente &agrave; traverser! Aux
+approches de midi, nous entend&icirc;mes l&agrave;-haut, dans la
+mansarde, le voyageur s'appr&ecirc;ter pour descendre. Au
+d&eacute;jeuner, je le retrouvai assis devant le feu, pr&egrave;s
+des grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de
+l'horloge, les grands &eacute;l&egrave;ves et les gamins
+&eacute;parpill&eacute;s dans la cour neigeuse filaient comme des
+ombres devant la porte de la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>De ce d&eacute;jeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et
+une grande g&ecirc;ne. Tout &eacute;tait glac&eacute;: la toile
+cir&eacute;e sans nappe, le vin froid dans les verres, le carreau
+rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait
+d&eacute;cid&eacute;, pour ne pas le pousser &agrave; la
+r&eacute;volte, de ne rien demander au fugitif. Et il profita de
+cette tr&ecirc;ve pour ne pas dire un mot.</p>
+
+<p>Enfin, le dessert termin&eacute;, nous p&ucirc;mes tous les
+deux bondir dans la cour. Cour d'&eacute;cole, apr&egrave;s midi,
+o&ugrave; les sabots avaient enlev&eacute; la neige... cour
+noircie o&ugrave; le d&eacute;gel faisait d&eacute;goutter les
+toits du pr&eacute;au... cour pleine de jeux et de cris
+per&ccedil;ants! Meaulnes et moi, nous longe&acirc;mes en courant
+les b&acirc;timents. D&eacute;j&agrave; deux ou trois de nos amis
+du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant
+de joie, faisant gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux
+poches, le cache-nez d&eacute;roul&eacute;. Mais mon compagnon se
+pr&eacute;cipita dans la grande classe, o&ugrave; je le suivis,
+et referma la porte vitr&eacute;e juste &agrave; temps pour
+supporter l'assaut de ceux qui nous poursuivaient. Il y eut un
+fracas clair et violent de vitres secou&eacute;es, de sabots
+claquant sur le seuil; une pouss&eacute;e qui fit plier la tige
+de fer maintenant les deux battants de la porte; mais
+d&eacute;j&agrave; Meaulnes, au risque de se blesser &agrave; son
+anneau bris&eacute;, avait tourn&eacute; la petite clef qui
+fermait la serrure.</p>
+
+<p>Nous avions accoutum&eacute; de juger tr&egrave;s vexante une
+pareille conduite. En &eacute;t&eacute;, ceux qu'on laissait
+ainsi &agrave; la porte couraient au galop dans le jardin et
+parvenaient souvent &agrave; grimper par une fen&ecirc;tre avant
+qu'on e&ucirc;t pu les fermer toutes. Mais nous &eacute;tions en
+d&eacute;cembre et tout &eacute;tait clos. Un instant on fit au
+dehors des pes&eacute;es sur la porte; on nous cria des injures;
+puis, un &agrave; un, ils tourn&egrave;rent le dos et s'en
+all&egrave;rent, la t&ecirc;te basse, en rajustant leurs
+cache-nez.</p>
+
+<p>Dans la classe qui sentait les ch&acirc;taignes et la
+piquette, il n'y avait que deux balayeurs, qui
+d&eacute;pla&ccedil;aient les tables. Je m'approchai du
+po&ecirc;le pour m'y chauffer paresseusement en attendant la
+rentr&eacute;e, tandis qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le
+bureau du ma&icirc;tre et dans les pupitres. Il d&eacute;couvrit
+bient&ocirc;t un petit atlas, qu'il se mit &agrave;
+&eacute;tudier avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur
+le bureau, la t&ecirc;te entre les mains.</p>
+
+<p>Je me disposais &agrave; aller pr&egrave;s de lui; je lui
+aurais mis la main sur l'&eacute;paule et nous aurions sans doute
+suivi ensemble sur la carte le trajet qu'il avait fait, lorsque
+soudain la porte de communication avec la petite classe s'ouvrit
+toute battante sous une violente pouss&eacute;e, et Jasmin
+Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la
+campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fen&ecirc;tres
+de la petite classe &eacute;tait sans doute mal ferm&eacute;e ils
+avaient d&ucirc; la pousser et sauter par l&agrave;.</p>
+
+<p>Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, &eacute;tait l'un des
+plus &acirc;g&eacute;s du Cours Sup&eacute;rieur. Il &eacute;tait
+fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se donnait comme son
+ami. Avant l'arriv&eacute;e de notre pensionnaire, c'&eacute;tait
+lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure p&acirc;le,
+assez fade, et les cheveux pommad&eacute;s. Fils unique de la
+veuve Delouche, aubergiste, il faisait l'homme; il
+r&eacute;p&eacute;tait avec vanit&eacute; ce qu'il entendait dire
+aux joueurs de billard, aux buveurs de vermouth.</p>
+
+<p>A son entr&eacute;e, Meaulnes leva la t&ecirc;te et, les
+sourcils fronc&eacute;s, cria aux gars qui se
+pr&eacute;cipitaient sur le po&ecirc;le, en se bousculant:</p>
+
+<p>"On ne peut donc pas &ecirc;tre tranquille une minute,
+ici!"</p>
+
+<p>- Si tu n'es pas content, il fallait rester o&ugrave; tu
+&eacute;tais", r&eacute;pondit, sans lever la t&ecirc;te, Jasmin
+Delouche qui se sentait appuy&eacute; par ses compagnons.</p>
+
+<p>Je pense qu'Augustin &eacute;tait dans cet &eacute;tat de
+fatigue o&ugrave; la col&egrave;re monte et vous surprend sans
+qu'on puisse la contenir.</p>
+
+<p>"Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu
+p&acirc;le, tu vas commencer par sortir d'ici!"</p>
+
+<p>L'autre ricana:</p>
+
+<p>"Oh! cria-t-il. Parce que tu es rest&eacute; trois jours
+&eacute;chapp&eacute;, tu crois que tu vas &ecirc;tre le
+ma&icirc;tre maintenant?"</p>
+
+<p>Et, associant les autres &agrave; sa querelle:</p>
+
+<p>"Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!"</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Meaulnes &eacute;tait sur lui. Il y
+eut d'abord une bousculade; les manches des blouses
+craqu&egrave;rent et se d&eacute;cousirent. Seul, Martin, un des
+gars de la campagne entr&eacute;s avec Jasmin, s'interposa:</p>
+
+<p>"Tu vas te laisser!" dit-il, les narines gonfl&eacute;es,
+secouant la t&ecirc;te comme un b&eacute;lier.</p>
+
+<p>D'une pouss&eacute;e violente, Meaulnes le jeta, titubant, les
+bras ouverts, au milieu de la classe; puis, saisissant d'une man
+Delouche par le cou, de l'autre ouvrant la porte, il tenta de le
+jeter dehors. Jasmin s'agrippait aux tables et tra&icirc;nait les
+pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferr&eacute;s,
+tandis que Martin, ayant repris son &eacute;quilibre revenait
+&agrave; pas compt&eacute;s, la t&ecirc;te en avant, furieux.
+Meaulnes l&acirc;cha Delouche pour se colleter avec cet
+imb&eacute;cile, et il allait peut-&ecirc;tre se trouver en
+mauvaise posture, lorsque la porte des appartements s'ouvrit
+&agrave; demi. M. Seurel parut la t&ecirc;te tourn&eacute;e vers
+la cuisine, terminant, avant d'entrer, une conversation avec
+quelqu'un...</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t la bataille s'arr&ecirc;ta. Les uns se
+rang&egrave;rent autour du po&ecirc;le, la t&ecirc;te basse,
+ayant &eacute;vit&eacute; jusqu'au bout de prendre parti.
+Meaulnes s'assit &agrave; sa place, le haut de ses manches
+d&eacute;cousu et d&eacute;fronc&eacute;. Quant &agrave; Jasmin,
+tout congestionn&eacute;, on l'entendit crier durant les quelques
+secondes qui pr&eacute;c&eacute;d&egrave;rent le coup de
+r&egrave;gle du d&eacute;but de la classe:</p>
+
+<p>"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin.
+Il s'imagine peut-&ecirc;tre qu'on ne sait pas o&ugrave; il a
+&eacute;t&eacute;!"</p>
+
+<p>- Imb&eacute;cile! Je ne le sais pas moi-m&ecirc;me",
+r&eacute;pondit Meaulnes, dans le silence d&eacute;j&agrave;
+grand.</p>
+
+<p>Puis, haussant les &eacute;paules, la t&ecirc;te dans les
+mains, il se mit &agrave; apprendre ses le&ccedil;ons.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>Le gilet de soie.</h3>
+
+<p>Notre chambre &eacute;tait, comme je l'ai dit, une grande
+mansarde. A moiti&eacute; mansarde, &agrave; moiti&eacute;
+chambre. Il y avait des fen&ecirc;tres aux autres logis
+d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci &eacute;tait
+&eacute;clair&eacute; par une lucarne. Il &eacute;tait impossible
+de fermer compl&egrave;tement la porte, qui frottait sur le
+plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main
+notre bougie que mena&ccedil;aient tous les courants d'air de la
+grande demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte,
+chaque fois nous &eacute;tions oblig&eacute;s d'y renoncer. Et,
+toute le nuit, nous sentions autour de nous,
+p&eacute;n&eacute;trant jusque dans notre chambre, le silence des
+trois greniers.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que nous nous retrouv&acirc;mes, Augustin et
+moi, le soir de ce m&ecirc;me jour d'hiver.</p>
+
+<p>Tandis qu'en un tour de main j'avais quitt&eacute; tous mes
+v&ecirc;tements et les avais jet&eacute;s en tas sur une chaise
+au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire,
+commen&ccedil;ait lentement &agrave; se d&eacute;shabiller. Du
+lit de fer aux rideaux de cretonne d&eacute;cor&eacute;s de
+pampres, o&ugrave; j'&eacute;tais mont&eacute;
+d&eacute;j&agrave;, je le regardais faire. Tant&ocirc;t il
+s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. Tant&ocirc;t il se
+levait et marchait de long en large, tout en se
+d&eacute;v&ecirc;tant. La bougie, qu'il avait pos&eacute;e sur
+une petite table d'osier tress&eacute;e par des boh&eacute;miens,
+jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.</p>
+
+<p>Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air
+distrait et amer, mais avec soin, ses habits d'&eacute;colier. Je
+le revois plaquant sur une chaise sa lourde ceinture; pliant sur
+le dossier sa blouse noire extraordinairement frip&eacute;e et
+salie; retirant une esp&egrave;ce de paletot gros bleu qu'il
+avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos, pour
+l'&eacute;taler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se
+redressa et se retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu
+du petit gilet &agrave; boutons de cuivre, qui &eacute;tait
+d'uniforme sous le paletot, un &eacute;trange gilet de soie,
+tr&egrave;s ouvert, que fermait dans le bas un rang serr&eacute;
+de petits boutons de nacre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un v&ecirc;tement d'une fantaisie charmante,
+comme devaient en porter les jeunes gens qui dansaient avec nos
+grand'm&egrave;res, dans les bals de mil huit cent trente.</p>
+
+<p>Je me rappelle, en cet instant, le grand &eacute;colier
+paysan, nu-t&ecirc;te, car il avait soigneusement pos&eacute; sa
+casquette sur ses autres habits - visage si jeune, si vaillant et
+si durci d&eacute;j&agrave;. Il avait repris sa marche &agrave;
+travers la chambre lorsqu'il se mit &agrave; d&eacute;boutonner
+cette pi&egrave;ce myst&eacute;rieuse d'un costume qui
+n'&eacute;tait pas le sien. Et il &eacute;tait &eacute;trange de
+le voir, en bras de chemise, avec son pantalon trop court, ses
+souliers boueux, mettant la main sur ce gilet de marquis.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il l'eut touch&eacute;, sortant brusquement de
+sa r&ecirc;verie il tourna la t&ecirc;te vers moi et me regarda
+d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de rire. Il sourit en
+m&ecirc;me temps que moi et son visage s'&eacute;claira.</p>
+
+<p>"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, &agrave; voix
+basse. O&ugrave; l'as-tu pris?"</p>
+
+<p>Mais son sourire s'&eacute;teignit aussit&ocirc;t. Il passa
+deux fois sur ses cheveux ras sa main lourde, et tout soudain,
+comme quelqu'un qui ne peut plus r&eacute;sister &agrave; son
+d&eacute;sir, il r&eacute;endossa sur le fin jabot sa vareuse
+qu'il boutonna solidement et sa blouse frip&eacute;e; puis il
+h&eacute;sita un instant, en me regardant de c&ocirc;t&eacute;...
+Finalement, il s'assit sur le bord de son lit, quitta ses
+souliers qui tomb&egrave;rent bruyamment sur le plancher; et,
+tout habill&eacute; comme un soldat au cantonnement d'alerte, il
+s'&eacute;tendit sur son lit et souffla la bougie.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la nuit je m'&eacute;veillai soudain.
+Meaulnes &eacute;tait au milieu de la chambre, debout, sa
+casquette sur la t&ecirc;te, et il cherchait au portemanteau
+quelque chose - une p&egrave;lerine qu'il se mit sur le dos... La
+chambre &eacute;tait tr&egrave;s obscure. Pas m&ecirc;me la
+clart&eacute; que donne parfois le reflet de la neige. Un vent
+noir et glac&eacute; soufflait dans le jardin mort et sur le
+toit.</p>
+
+<p>Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:</p>
+
+<p>"Meaulnes! tu repars?"</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas. Alors, tout &agrave; fait
+affol&eacute;, je dis:</p>
+
+<p>"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu
+m'emm&egrave;nes".</p>
+
+<p>Et je sautai &agrave; bas.</p>
+
+<p>Il s'approcha, me saisit par le bras, me for&ccedil;ant
+&agrave; m'asseoir sur le rebord du lit, et il me dit:</p>
+
+<p>"Je ne puis pas t'emmener, Fran&ccedil;ois. Si je connaissais
+bien mon chemin, tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je
+le retrouve sur le plan, et je n'y parviens pas.</p>
+
+<p>- Alors, tu ne peux pas repartir non plus?</p>
+
+<p>- C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec
+d&eacute;couragement. Allons, recouche-toi. Je te promets de ne
+par repartir sans toi".</p>
+
+<p>Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je
+n'osais plus rien dire. Il marchait, s'arr&ecirc;tait, repartait
+plus vite, comme quelqu'un qui, dans sa t&ecirc;te, recherche ou
+repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et
+soudain pense avoir trouv&eacute;; puis de nouveau l&acirc;che le
+fil et recommence &agrave; chercher...</p>
+
+<p>Ce ne fut pas la seule nuit o&ugrave;, r&eacute;veill&eacute;
+par le bruit de ses pas, je le trouvai ainsi, vers une heure du
+matin, d&eacute;ambulant &agrave; travers la chambre et les
+greniers - comme ces marins qui n'ont pu se d&eacute;shabituer de
+faire le quart et qui, au fond de leurs propri&eacute;t&eacute;s
+bretonnes, se l&egrave;vent et s'habillent &agrave; l'heure
+r&eacute;glementaire pour surveiller la nuit terrienne.</p>
+
+<p>A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la
+premi&egrave;re quinzaine de f&eacute;vrier, je fus ainsi
+tir&eacute; de mon sommeil. Le grand Meaulnes &eacute;tait
+l&agrave;, dress&eacute;, tout &eacute;quip&eacute;, sa
+p&egrave;lerine sur le dos, pr&ecirc;t &agrave; partir, et chaque
+fois, au bord de ce pays myst&eacute;rieux o&ugrave; une fois
+dj&agrave; il s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute;, il
+s'arr&ecirc;tait, h&eacute;sitait. Au moment de lever le loquet
+de la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine
+qu'il e&ucirc;t facilement ouverte sans que personne l'entendit,
+il reculait une fois encore... Puis, durant les longues heures du
+milieu de la nuit, fi&eacute;vreusement, il arpentait, en
+r&eacute;fl&eacute;chissant, les greniers abandonn&eacute;s.</p>
+
+<p>Enfin une nuit, vers le 15 f&eacute;vrier, ce fut
+lui-m&ecirc;me qui m'&eacute;veilla en me posant doucement la
+main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; fort agit&eacute;e.
+Meaulnes, qui d&eacute;laissait compl&egrave;tement tous les jeux
+de ses anciens camarades, &eacute;tait rest&eacute;, durant la
+derni&egrave;re r&eacute;cr&eacute;ation du soir, assis sur son
+banc, tout occup&eacute; &agrave; &eacute;tablir un
+myst&eacute;rieux petit plan, en suivant du doigt, et en
+calculant longuement, sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient
+incessant se produisait entre la cour et la salle de classe. Les
+sabots claquaient. On se pourchassait de table en table,
+franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On savait qu'il
+ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il travaillait
+ainsi; cependant, comme la r&eacute;cr&eacute;ation se
+prolongeait, deux ou trois gamins du bourg, par mani&egrave;re de
+jeu, s'approch&egrave;rent &agrave; pas de loup et
+regard&egrave;rent par-dessus son &eacute;paule. L'un d'eux
+s'enhardit jusqu'&agrave; pousser les autres sur Meaulnes... Il
+ferma brusquement son atlas, cacha sa feuille et empoigna le
+dernier des trois gars, tandis que les deux autres avaient pu
+s'&eacute;chapper.</p>
+
+<p>... C'&eacute;tait ce hargneux Giraudat, qui prit un ton
+pleurard, essaya de donner des coups de pied, et, en fin de
+compte, fut mis dehors par le grand Meaulnes, &agrave; qui il
+cria rageusement:</p>
+
+<p>"Grand l&acirc;che! &ccedil;a ne m'&eacute;tonne pas qu'ils
+sont tous contre toi, qu'ils veulent te faire la guerre!..." et
+une foule d'injures auxquelles nous r&eacute;pond&icirc;mes, sans
+avoir bien compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi qui
+criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes.
+Il y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse
+qu'il m'avait faite de m'emmener avec lui, sans me dire, comme
+tout le monde, "que je ne pourrais pas marcher", m'avait
+li&eacute; &agrave; lui pour toujours. Et je ne cessais de penser
+&agrave; son myst&eacute;rieux voyage. Je m'&eacute;tais
+persuad&eacute; qu'il avait d&ucirc; rencontrer une jeune fille.
+Elle &eacute;tait sans doute infiniment plus belle que toutes
+celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on apercevait dans le
+jardin des religieuses par le trou de la serrure; et que
+Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde; et
+que Jenny, la fille de la ch&acirc;telaine, qui &eacute;tait
+admirable, mais folle et toujours enferm&eacute;e. C'est &agrave;
+une jeune fille certainement qu'il pensait la nuit, comme un
+h&eacute;ros de roman. Et j'avais d&eacute;cid&eacute; de lui en
+parler, bravement, la premi&egrave;re fois qu'il
+m'&eacute;veillerait...</p>
+
+<p>Le soir de cette nouvelle bataille, apr&egrave;s quatre
+heures, nous &eacute;tions tous les deux occup&eacute;s &agrave;
+rentrer des outils du jardin, des pics et des pelles qui avaient
+servi &agrave; creuser des trous, lorsque nous entend&icirc;mes
+des cris sur la route. C'&eacute;tait une bande de jeunes gens et
+de gamins, en colonne par quatre, au pas gymnastique,
+&eacute;voluant comme une compagnie parfaitement
+organis&eacute;e, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un
+autre que nous ne conn&ucirc;mes point. Ils nous avaient
+aper&ccedil;us et ils nous huaient de la belle fa&ccedil;on.
+Ainsi tout le bourg &eacute;tait contre nous, et l'on
+pr&eacute;parait je ne sais quel jeu guerrier dont nous
+&eacute;tions exclus.</p>
+
+<p>Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la b&ecirc;che
+et la pioche qu'il avait sur l'&eacute;paule...</p>
+
+<p>Mais, &agrave; minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je
+m'&eacute;veillais en sursaut.</p>
+
+<p>"L&egrave;ve-toi, dit-il, nous partons.</p>
+
+<p>- Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout?</p>
+
+<p>- J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous
+trouvions le reste! r&eacute;pondit-il, les dents
+serr&eacute;es.</p>
+
+<p>- Ecoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon s&eacute;ant.
+Ecoute-moi: nous n'avons qu'une chose &agrave; faire; c'est de
+chercher tous les deux en plein jour, en nous servant de ton
+plan, la partie du chemin qui nous manque.</p>
+
+<p>- Mais cette portion-l&agrave; est tr&egrave;s loin d'ici.</p>
+
+<p>- Eh bien, nous irons en voiture, cet &eacute;t&eacute;,
+d&egrave;s que les journ&eacute;es seront longues".</p>
+
+<p>Il y eut un silence prolong&eacute; qui voulait dire qu'il
+acceptait.</p>
+
+<p>"Puisque nous t&acirc;cherons ensemble de retrouver la jeune
+fille que tu aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle
+est, parle-moi d'elle".</p>
+
+<p>Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa
+t&ecirc;te pench&eacute;e, ses bras crois&eacute;s et ses genoux.
+Puis il aspira l'air fortement, comme quelqu'un qui a eu gros
+coeur longtemps et qui va enfin confier son secret...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>L'Aventure.</h3>
+
+<p>Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-l&agrave; tout ce qui
+lui &eacute;tait arriv&eacute; sur la route. Et m&ecirc;me
+lorsqu'il se fut d&eacute;cid&eacute; &agrave; me tout confier,
+durant des jours de d&eacute;tresse dont je reparlerai, ce resta
+longtemps le grand secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui
+que tout est fini, maintenant qu'il ne reste plus que
+poussi&egrave;re</p>
+
+<p>de tant de mal, de tant de bien,</p>
+
+<p>je puis raconter son &eacute;trange aventure.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .</p>
+
+<p>A une heure et demie de l'apr&egrave;s-midi, sur la route de
+Vierzon, par ce temps glacial, Meaulnes fit marcher la b&ecirc;te
+bon train car il savait n'&ecirc;tre pas en avance. Il ne songea
+d'abord, pour s'en amuser, qu'&agrave; notre surprise &agrave;
+tous, lorsqu'il ram&egrave;nerait dans la carriole, &agrave;
+quatre heures, le grand-p&egrave;re et la grand'-m&egrave;re
+Charpentier. Car, &agrave; ce moment-l&agrave;, certes, il
+n'avait pas d'autre intention.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, le froid le p&eacute;n&eacute;trant, il
+s'enveloppa les jambes dans une couverture qu'il avait d'abord
+refus&eacute;e et que les gens de la Belle-Etoile avaient mise de
+force dans la voiture.</p>
+
+<p>A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il
+n'&eacute;tait jamais pass&eacute; dans un petit pays aux heures
+de classe et s'amusa de voir celui-l&agrave; aussi d&eacute;sert,
+aussi endormi. C'est &agrave; peine si, de loin en loin, un
+rideau se leva, montrant une t&ecirc;te curieuse de bonne
+femme.</p>
+
+<p>A la sortie de La Motte, aussit&ocirc;t apr&egrave;s la maison
+d'&eacute;cole, il h&eacute;sita entre deux routes et crut se
+rappeler qu'il fallait tourner &agrave; gauche pour aller
+&agrave; Vierzon Personne n'&eacute;tait l&agrave; pour le
+renseigner. Il remit sa jument au trot sur la route
+d&eacute;sormais plus &eacute;troite et mal empierr&eacute;e. Il
+longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un
+roulier &agrave; qui il demanda, mettant sa main en porte-voix,
+s'il &eacute;tait bien l&agrave; sur la route de Vierzon. La
+jument, tirant sur les guides, continuait &agrave; trotter;
+l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria
+quelque chose en faisant un geste vague, et, &agrave; tout
+hasard, Meaulnes poursuivit sa route.</p>
+
+<p>De nouveau se fut la vaste campagne gel&eacute;e, sans
+accident ni distraction aucune; parfois seulement une pie
+s'envolait, effray&eacute;e par la voiture, pour aller se percher
+plus loin sur un orme sans t&ecirc;te. Le voyageur avait
+enroul&eacute; autour de ses &eacute;paules, comme une cape, sa
+grande couverture. Les jambes allong&eacute;es, accoud&eacute;
+sur un c&ocirc;t&eacute; de la carriole, il dut somnoler un assez
+long moment...</p>
+
+<p>... Lorsque, gr&acirc;ce au froid, qui traversait maintenant
+la couverture, Meaulnes eut repris ses esprits, il
+s'aper&ccedil;ut que le paysage avait chang&eacute;. Ce
+n'&eacute;taient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc
+o&ugrave; se perdait le regard, mais de petits pr&eacute;s encore
+verts avec de hautes cl&ocirc;tures. A droite et &agrave; gauche,
+l'eau des foss&eacute;s coulait sous la glace. Tout faisait
+pressentir l'approche d'une rivi&egrave;re. Et, entre les hautes
+haies, la route n'&eacute;tait plus qu'un &eacute;troit chemin
+d&eacute;fonc&eacute;.</p>
+
+<p>La jument, depuis un instant, avait cess&eacute; de trotter.
+D'un coup de fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive
+allure, mais elle continua &agrave; marcher au pas avec une
+extr&ecirc;me lenteur, et le grand &eacute;colier, regardant de
+c&ocirc;t&eacute;, les mains appuy&eacute;es sur le devant de la
+voiture, s'aper&ccedil;ut qu'elle boitait d'une jambe de
+derri&egrave;re. Aussit&ocirc;t il sauta &agrave; terre,
+tr&egrave;s inquiet.</p>
+
+<p>"Jamais nous n'arriverons &agrave; Vierzon pour le train",
+dit-il &agrave; mi-voix.</p>
+
+<p>Et il n'osait pas s'avouer sa pens&eacute;e la plus
+inqui&eacute;tante, &agrave; savoir que peut-&ecirc;tre il
+s'&eacute;tait tromp&eacute; de chemin et qu'il n'&eacute;tait
+plus l&agrave; sur la route de Vierzon.</p>
+
+<p>Il examina longuement le pied de la b&ecirc;te et n'y
+d&eacute;couvrit aucune trace de blessure. Tr&egrave;s craintive,
+la jument levait la patte d&egrave;s que Meaulnes voulait la
+toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. Il
+comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le
+sabot. En gars expert au maniement du b&eacute;tail, il
+s'accroupit, tenta de lui saisir le pied droit avec sa main
+gauche et de le placer entre ses genoux, mais il fut
+g&ecirc;n&eacute; par la voiture. A deux reprises, la jument se
+d&eacute;roba et avan&ccedil;a de quelques m&egrave;tres. Le
+marchepied vint le frapper &agrave; la t&ecirc;te et la roue le
+blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher de la
+b&ecirc;te peureuse; mais le caillou se trouvait si bien
+enfonc&eacute; que Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour
+en venir &agrave; bout.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut termin&eacute; sa besogne, et qu'il releva enfin
+la t&ecirc;te, &agrave; demi &eacute;tourdit et les yeux
+troubles, il s'aper&ccedil;ut avec stupeur que la nuit
+tombait...</p>
+
+<p>Tout autre que Meaulnes e&ucirc;t imm&eacute;diatement
+rebrouss&eacute; chemin. C'&eacute;tait le seul moyen de ne pas
+s'&eacute;garer davantage. Mais il r&eacute;fl&eacute;chit qu'il
+devait &ecirc;tre maintenant fort loin de la Motte. En outre la
+jument pouvait avoir pris un chemin transversal pendant qu'il
+dormait. Enfin, ce chemin-l&agrave; devait bien &agrave; la
+longue mener vers quelque village... Ajoutez &agrave; toutes ces
+raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied,
+tandis que la b&ecirc;te impatiente tirait d&eacute;j&agrave; sur
+les guides, sentait grandir en lui le d&eacute;sir
+exasp&eacute;r&eacute; d'aboutir &agrave; quelque chose et
+d'arriver quelque part, en d&eacute;pit de tous les
+obstacles!</p>
+
+<p>Il fouetta la jument qui fit un &eacute;cart et se remit au
+grand trot. L'obscurit&eacute; croissait. Dans le sentier
+ravin&eacute;, il y avait maintenant tout juste passage pour la
+voiture. Parfois une branche morte de la haie se prenait dans la
+roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit tout
+&agrave; fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de
+coeur, &agrave; la salle &agrave; manger de Sainte-Agathe,
+o&ugrave; nous devions, &agrave; cette heure, &ecirc;tre tous
+r&eacute;unis. Puis la col&egrave;re le prit; puis l'orgueil et
+la joie profonde de s'&ecirc;tre ainsi &eacute;vad&eacute;, sans
+avoir voulu...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>Une halte.</h3>
+
+<p>Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied
+avait but&eacute; dans l'ombre; Meaulnes vit sa t&ecirc;te
+plonger et se relever par deux fois; puis elle s'arr&ecirc;ta
+net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. Autour des
+pieds de la b&ecirc;te, on entendait comme un clapotis d'eau. Un
+ruisseau coupait le chemin. En &eacute;t&eacute;, ce devait
+&ecirc;tre un gu&eacute;. Mais &agrave; cette &eacute;poque le
+courant &eacute;tait si fort que la glace n'avait pas pris et
+qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dangereux de pousser plus
+avant.</p>
+
+<p>Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de
+quelques pas et, tr&egrave;s perplexe, se dressa dans la voiture.
+C'est alors qu'il aper&ccedil;ut, entre les branches, une
+lumi&egrave;re. Deux ou trois pr&eacute;s seulement devaient la
+s&eacute;parer du chemin...</p>
+
+<p>L'&eacute;colier descendit de voiture et ramena la jument en
+arri&egrave;re, en lui parlant pour la calmer, pour arr&ecirc;ter
+ses brusques coups de t&ecirc;te effray&eacute;s:</p>
+
+<p>"Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus
+loin. Nous saurons bient&ocirc;t o&ugrave; nous sommes
+arriv&eacute;s".</p>
+
+<p>Et, poussant la barri&egrave;re entrouverte d'un petit
+pr&eacute; qui donnait sur le chemin, il fit entrer l&agrave; son
+&eacute;quipage. Ses pieds enfon&ccedil;aient dans l'herbe molle.
+La voiture cahotait silencieusement. Sa t&ecirc;te contre celle
+de la b&ecirc;te, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son
+haleine... Il la conduisit tout au bout du pr&eacute;, lui mit
+sur le dos la couverture; puis, &eacute;cartant les branches de
+la cl&ocirc;ture du fond, il aper&ccedil;ut de nouveau la
+lumi&egrave;re, qui &eacute;tait celle d'une maison
+isol&eacute;e.</p>
+
+<p>Il lui fallut bien, tout de m&ecirc;me, traverser trois
+pr&eacute;s, sauter un tra&icirc;tre petit ruisseau, o&ugrave; il
+faillit plonger les deux pieds &agrave; la fois... Enfin,
+apr&egrave;s un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva
+dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans
+son t&ecirc;t. Au bruit des pas sur la terre gel&eacute;e, un
+chien se mit &agrave; aboyer avec fureur.</p>
+
+<p>Le volet de la porte &eacute;tait ouvert, et la lueur que
+Meaulnes avait aper&ccedil;ue &eacute;tait celle d'un feu de
+fagots allum&eacute; dans la chemin&eacute;e. Il n'y avait pas
+d'autre lumi&egrave;re que celle du feu. Une bonne femme, dans la
+maison, se leva et s'approcha de la porte, sans para&icirc;tre
+autrement effray&eacute;e. L'horloge &agrave; poids, juste
+&agrave; cet instant, sonna la demie de sept heures.</p>
+
+<p>"Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand gar&ccedil;on, je
+crois bien que j'ai mis le pied dans vos
+chrysanth&egrave;mes".</p>
+
+<p>Arr&ecirc;t&eacute;e, un bol &agrave; la main, elle le
+regardait.</p>
+
+<p>"Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour &agrave;
+ne pas s'y conduire".</p>
+
+<p>Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda
+les murs de la pi&egrave;ce tapiss&eacute;e de journaux
+illustr&eacute;s comme une auberge, et la table, sur laquelle un
+chapeau d'homme &eacute;tait pos&eacute;.</p>
+
+<p>"Il n'est pas l&agrave;, le patron? dit-il en s'asseyant.</p>
+
+<p>- Il va revenir, r&eacute;pondit la femme, mise en confiance.
+Il est all&eacute; chercher un fagot.</p>
+
+<p>- Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune
+homme en rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes l&agrave;
+plusieurs chasseurs &agrave; l'aff&ucirc;t. Je suis venu vous
+demander de nous c&eacute;der un peu de pain".</p>
+
+<p>Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne,
+et surtout dans une ferme isol&eacute;e, il faut parler avec
+beaucoup de discr&eacute;tion, de politique m&ecirc;me, et
+surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.</p>
+
+<p>"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons gu&egrave;re vous en
+donner. Le boulanger qui passe pourtant tous les mardis n'est pas
+venu aujourd'hui".</p>
+
+<p>Augustin, qui avait esp&eacute;r&eacute; un instant se trouver
+&agrave; proximit&eacute; d'un village, s'effraya.</p>
+
+<p>"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.</p>
+
+<p>- Eh bien, le boulanger du Vieux-Nan&ccedil;ay,
+r&eacute;pondit la femme avec &eacute;tonnement.</p>
+
+<p>- C'est &agrave; quelle distance d'ici, au juste, Le
+Vieux-Nan&ccedil;ay? poursuivit Meaulnes tr&egrave;s inquiet.</p>
+
+<p>- Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par
+la traverse il y a trois lieues et demie".</p>
+
+<p>Et elle se mit &agrave; raconter qu'elle y avait sa fille en
+place, qu'elle venait &agrave; pied pour la voir tous les
+premiers dimanches du mois et que ses patrons...</p>
+
+<p>Mais Meaulnes, compl&egrave;tement d&eacute;rout&eacute;,
+l'interrompit pour dire:</p>
+
+<p>"Le Vieux-Nan&ccedil;ay serait-il le bourg le plus
+rapproch&eacute; d'ici?"</p>
+
+<p>- Non, c'est Les Landes, &agrave; cinq kilom&egrave;tres. Mais
+il n'y a pas de marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une
+petite assembl&eacute;e, chaque ann&eacute;e, &agrave; la
+Saint-Martin".</p>
+
+<p>Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit
+&agrave; tel point &eacute;gar&eacute; qu'il en fut presque
+amus&eacute;. Mais la femme, qui &eacute;tait occup&eacute;e
+&agrave; laver son bol sur l'&eacute;vier, se retourna, curieuse
+&agrave; son tour, et elle dit lentement, en le regardant bien
+droit:</p>
+
+<p>"C'est-il que vous n'&ecirc;tes pas du pays?..."</p>
+
+<p>A ce moment, un paysan &acirc;g&eacute; se pr&eacute;senta
+&agrave; la porte, avec une brass&eacute;e de bois, qu'il jeta
+sur le carreau. La femme lui expliqua, tr&egrave;s fort, comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sourd, ce que demandait le jeune
+homme.</p>
+
+<p>"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous
+monsieur. Vous ne vous chauffez pas".</p>
+
+<p>Tous les deux, un instant plus tard, ils &eacute;taient
+install&eacute;s pr&egrave;s des chenets: le vieux cassant son
+bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes mangeant un bol de lait
+avec du pain qu'on lui avait offert. Notre voyageur, ravi de se
+trouver dans cette humble maison apr&egrave;s tant
+d'inqui&eacute;tudes, pensant que sa bizarre aventure
+&eacute;tait termin&eacute;e, faisait d&eacute;j&agrave; le
+projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves
+gens. Il ne savait pas que c'&eacute;tait l&agrave; seulement une
+halte, et qu'il allait tout &agrave; l'heure reprendre son
+chemin.</p>
+
+<p>Il demanda bient&ocirc;t qu'on le remit sur la route de La
+Motte. Et, revenant peu &agrave; peu &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute;, il raconta qu'avec sa voiture il
+s'&eacute;tait s&eacute;par&eacute; des autres chasseurs et se
+trouvait maintenant compl&egrave;tement &eacute;gar&eacute;.</p>
+
+<p>Alors l'homme et la femme insist&egrave;rent si longtemps pour
+qu'il rest&acirc;t coucher et repartit seulement au grand jour,
+que Meaulnes finit par accepter et sortit chercher sa jument pour
+la rentrer &agrave; l'&eacute;curie.</p>
+
+<p>"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit
+l'homme.</p>
+
+<p>Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'&eacute;tait pas venu par la
+"sente". Il fut sur le point de demander au brave homme de
+l'accompagner. Il h&eacute;sita une seconde sur le seuil et si
+grande &eacute;tait son ind&eacute;cision qu'il faillit
+chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>La Bergerie.</h3>
+
+<p>Pour s'y reconna&icirc;tre, il grimpa sur le talus d'o&ugrave;
+il avait saut&eacute;.</p>
+
+<p>Lentement et difficilement, comme &agrave; l'aller, il se
+guida entre les herbes et les eaux, &agrave; travers les
+cl&ocirc;tures de saules, et s'en fut chercher sa voiture dans le
+fond du pr&eacute; o&ugrave; il l'avait laiss&eacute;e. La
+voiture n'y &eacute;tait plus... Immobile, la t&ecirc;te
+battante, il s'effor&ccedil;a d'&eacute;couter tous les bruits de
+la nuit, croyant &agrave; chaque seconde entendre sonner tout
+pr&egrave;s le collier de la b&ecirc;te. Rien... Il fit le tour
+du pr&eacute;; la barri&egrave;re &eacute;tait &agrave; demi
+ouverte, &agrave; demi renvers&eacute;e, comme si une roue de
+voiture avait pass&eacute; dessus. La jument avait d&ucirc;, par
+l&agrave;, s'&eacute;chapper toute seule.</p>
+
+<p>Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les
+pieds dans la couverture qui sans doute avait gliss&eacute; de la
+jument &agrave; terre. Il en conclut que la b&ecirc;te
+s'&eacute;tait enfuie dans cette direction. Il se prit &agrave;
+courir.</p>
+
+<p>Sans autre id&eacute;e que la volont&eacute; tenace et folle
+de rattraper sa voiture, tout le sang au visage, en proie
+&agrave; ce d&eacute;sir panique qui ressemblait &agrave; la
+peur, il courait... Parfois son pied butait dans les
+orni&egrave;res. Aux tournants, dans l'obscurit&eacute; totale,
+il se jetait contre les cl&ocirc;tures, et, d&eacute;j&agrave;
+trop fatigu&eacute; pour s'arr&ecirc;ter &agrave; temps,
+s'abattait sur les &eacute;pines, les bras en avant, se
+d&eacute;chirant les mains pour se prot&eacute;ger le visage.
+Parfois, il s'arr&ecirc;tait, &eacute;coutait - et repartait. Un
+instant, il crut entendre un bruit de voiture; mais ce
+n'&eacute;tait qu'un tombereau cahotant qui passait tr&egrave;s
+loin, sur une route, &agrave; gauche...</p>
+
+<p>Vint un moment o&ugrave; son genou, bless&eacute; au
+marche-pied, lui fit si mal qu'il dut s'arr&ecirc;ter, la jambe
+raidie. Alors il r&eacute;fl&eacute;chit que si sa jument ne
+n'&eacute;tait pas sauv&eacute;e au grand galop, il l'aurait
+depuis longtemps rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se
+perdait pas ainsi et que quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il
+revint sur ses pas, &eacute;puis&eacute;, col&egrave;re, se
+tra&icirc;nant &agrave; peine.</p>
+
+<p>A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait
+quitt&eacute;s et bient&ocirc;t il aper&ccedil;ut la
+lumi&egrave;re de la maison qu'il cherchait. Un sentier profond
+s'ouvrait dans la haie:</p>
+
+<p>"Voil&agrave; la sente dont le vieux m'a parl&eacute;", se dit
+Augustin.</p>
+
+<p>Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus
+&agrave; franchir les haies et les talus. Au bout d'un instant,
+le sentier d&eacute;viant &agrave; gauche, la lumi&egrave;re
+parut glisser &agrave; droite, et, parvenu &agrave; un croisement
+de chemins, Meaulnes, dans sa h&acirc;te &agrave; regagner le
+pauvre logis, suivit sans r&eacute;fl&eacute;chir un sentier qui
+paraissait directement y conduire. Mais &agrave; peine avait-il
+fait dix pas dans cette direction que la lumi&egrave;re disparut,
+soit qu'elle fut cach&eacute;e par une haie, soit que les
+paysans, fatigu&eacute;s d'attendre, eussent ferm&eacute; leurs
+volets. Courageusement, l'&eacute;colier sauta &agrave; travers
+champs, marcha tout droit dans la direction o&ugrave; la
+lumi&egrave;re avait brill&eacute; tout &agrave; l'heure. Puis,
+franchissant encore une cl&ocirc;ture, il retomba dans un nouveau
+sentier...</p>
+
+<p>Ainsi peu &agrave; peu, s'embrouillait la piste du grand
+Meaulnes et se brisait le lien qui l'attachait &agrave; ceux
+qu'il avait quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>D&eacute;courag&eacute;, presque &agrave; bout de forces, il
+r&eacute;solut, dans son d&eacute;sespoir, de suive ce sentier
+jusqu"au bout.</p>
+
+<p>A cent pas de l&agrave;, il d&eacute;bouchait dans une grande
+prairie grise, o&ugrave; l'on distinguait de loin en loin des
+ombres qui devaient &ecirc;tre des gen&eacute;vriers, et une
+b&acirc;tisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en
+approcha. Ce n'&eacute;tait l&agrave; qu'une sorte de grand parc
+&agrave; b&eacute;tail ou de bergerie abandonn&eacute;e. La porte
+c&eacute;da avec un g&eacute;missement. La lueur de la lune,
+quand le grand vent chassait les nuages, passait &agrave; travers
+les fentes des cloisons. Une odeur de moisi r&eacute;gnait.</p>
+
+<p>Sans chercher plus avant, Meaulnes s'&eacute;tendit sur la
+paille humide, le coude &agrave; terre, la t&ecirc;te dans la
+main. Ayant retir&eacute; sa ceinture, il se recroquevilla dans
+sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors &agrave; la
+couverture de la jument qu'il avait laiss&eacute;e dans le
+chemin, et il se sentit si malheureux, si f&acirc;ch&eacute;
+contre lui-m&ecirc;me qu'il lui prit une forte envie de
+pleurer...</p>
+
+<p>Aussi s'effor&ccedil;a-t-il de penser &agrave; autre chose.
+Glac&eacute; jusqu'aux moelles, il se rappela un r&ecirc;ve - une
+vision plut&ocirc;t, qu'il avait eue tout enfant, et dont il
+n'avait jamais parl&eacute; &agrave; personne: un matin, au lieu
+de s'&eacute;veiller dans sa chambre, o&ugrave; pendaient ses
+culottes et ses paletots, il s'&eacute;tait trouv&eacute; dans
+une longue pi&egrave;ce verte, aux tentures pareilles &agrave;
+des feuillages. En ce lieu coulait une lumi&egrave;re si douce
+qu'on e&ucirc;t cru pouvoir la go&ucirc;ter. Pr&egrave;s de la
+premi&egrave;re fen&ecirc;tre, une jeune fille cousait, le dos
+tourn&eacute;, semblant attendre son r&eacute;veil... Il n'avait
+pas eu la force de se glisser hors de son lit pour marcher dans
+cette demeure enchant&eacute;e. Il s'&eacute;tait rendormi...
+Mais la prochaine fois, il jurait bien de se lever. Demain matin,
+peut-&ecirc;tre!...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>Le domaine myst&eacute;rieux.</h3>
+
+<p>D&egrave;s le petit jour, il se reprit &agrave; marcher. Mais
+son genou enfl&eacute; lui faisait mal; il lui fallait
+s'arr&ecirc;ter et s'asseoir &agrave; chaque moment tant la
+douleur &eacute;tait vive. L'endroit o&ugrave; il se trouvait
+&eacute;tait d'ailleurs le plus d&eacute;sol&eacute; de la
+Sologne. De toute la matin&eacute;e, il ne vit qu'une
+berg&egrave;re, &agrave; l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il
+eut beau la h&eacute;ler, essayer de courir, elle disparut sans
+l'entendre.</p>
+
+<p>Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une
+d&eacute;solante lenteur... Pas un toit, pas une &acirc;me. Pas
+m&ecirc;me le cri d'un courlis dans les roseaux des marais. Et,
+sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de
+d&eacute;cembre, clair et glacial.</p>
+
+<p>Il pouvait &ecirc;tre trois heures de l'apr&egrave;s-midi
+lorsqu'il aper&ccedil;ut enfin, au-dessus d'un bois de sapins, la
+fl&egrave;che d'une tourelle grise.</p>
+
+<p>"Quelque vieux manoir abandonn&eacute;, se dit-il, quelque
+pigeonnier d&eacute;sert!..."</p>
+
+<p>Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du
+bois d&eacute;bouchait, entre deux poteaux blancs, une
+all&eacute;e o&ugrave; Meaulnes s'engagea. Il y fit quelques pas
+et s'arr&ecirc;ta, plein de surprise, trouble d'une
+&eacute;motion inexplicable. Il marchait pourtant du m&ecirc;me
+pas fatigu&eacute;, le vent glac&eacute; lui ger&ccedil;ait les
+l&egrave;vres, le suffoquait par instants; et pourtant un
+contentement extra-ordinaire le soulevait, une
+tranquillit&eacute; parfaite et presque enivrante, la certitude
+que son but &eacute;tait atteint et qu'il n'y avait plus
+maintenant que du bonheur &agrave; esp&eacute;rer. C'est ainsi
+que, jadis, la veille des grandes f&ecirc;tes d'&eacute;t&eacute;
+il se sentait d&eacute;faillir, lorsqu'&agrave; la tomb&eacute;e
+de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que
+la fen&ecirc;tre de sa chambre &eacute;tait obstru&eacute;e par
+les branches.</p>
+
+<p>"Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive &agrave; ce vieux
+pigeonnier, plein de hiboux et de courants d'air!..."</p>
+
+<p>Et, f&acirc;ch&eacute; contre lui-m&ecirc;me, il
+s'arr&ecirc;ta, se demandant s'il ne valait pas mieux rebrousser
+chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il
+r&eacute;fl&eacute;chissait depuis un instant, la t&ecirc;te
+basse, lorsqu'il s'aper&ccedil;ut soudain que l'all&eacute;e
+&eacute;tait balay&eacute;e &agrave; grands ronds
+r&eacute;guliers comme on faisait chez lui pour les f&ecirc;tes.
+Il se trouvait dans un chemin pareil &agrave; la grand'rue de La
+Fert&eacute;, le matin de l'Assomption!... Il e&ucirc;t
+aper&ccedil;u au d&eacute;tour de l'all&eacute;e une troupe de
+gens en f&ecirc;te soulevant la poussi&egrave;re comme au mois de
+juin, qu'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; surpris
+davantage.</p>
+
+<p>"Y aurait-il une f&ecirc;te dans cette solitude?" se
+demanda-t-il.</p>
+
+<p>Avan&ccedil;ant jusqu'au premier d&eacute;tour, il entendit un
+bruit de voix qui s'approchaient. Il se jeta de c&ocirc;t&eacute;
+dans les jeunes sapins touffus, s'accroupit et
+&eacute;cout&eacute; en retenant son souffle. C'&eacute;taient
+des voix enfantines. Une troupe d'enfants passa tout pr&egrave;s
+de lui. L'un d'eux, probablement une petite fille, parlait d'un
+ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu'il ne comprit
+gu&egrave;re le sens de ses paroles, ne put s'emp&ecirc;cher de
+sourire.</p>
+
+<p>"Une seule chose m'inqui&egrave;te, disait-elle, c'est la
+question des chevaux. On n'emp&ecirc;chera jamais Daniel, par
+exemple, de monter sur le grand poney jaune!</p>
+
+<p>- Jamais on ne m'en emp&ecirc;chera r&eacute;pondit une voix
+moqueuse de jeune gar&ccedil;on. Est-ce que nous n'avons pas
+toutes les permissions?... M&ecirc;me celle de nous faire mal,
+s'il nous pla&icirc;t..."</p>
+
+<p>Et les voix s'&eacute;loign&egrave;rent, au moment o&ugrave;
+s'approchait d&eacute;j&agrave; un autre groupe d'enfants.</p>
+
+<p>"Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous
+irons en bateau.</p>
+
+<p>- Mais nous le permettra-t-on? dit une autre.</p>
+
+<p>- Vous savez bien que nous organisons la f&ecirc;te &agrave;
+notre guise.</p>
+
+<p>- Et si Frantz rentrait d&egrave;s ce soir, avec sa
+fianc&eacute;e?</p>
+
+<p>- Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!..."</p>
+
+<p>"Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce
+sont les enfants qui font la loi, ici?... Etrange domaine!"</p>
+
+<p>Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander o&ugrave;
+l'on trouverait &agrave; boire et &agrave; manger. Il se dressa
+et vit le dernier groupe qui s'&eacute;loignait. C'&eacute;taient
+trois fillettes avec des robes droites qui s'arr&ecirc;taient aux
+genoux. Elles avaient de jolis chapeaux &agrave; brides. Une
+plume blanche leur tra&icirc;nait dans le cou, &agrave; toutes
+les trois. L'une d'elles, &agrave; demi retourn&eacute;e, un peu
+pench&eacute;e, &eacute;coutait sa compagne qui lui donnait de
+grandes explications, le doigt lev&eacute;.</p>
+
+<p>"Je leur ferais peur", se dit Meaulnes, en regardant sa blouse
+paysanne d&eacute;chir&eacute;e et son ceinturon baroque de
+coll&eacute;gien de Sainte-Agathe.</p>
+
+<p>Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par
+l'all&eacute;e, il continua son chemin &agrave; travers les
+sapins dans la direction du "pigeonnier", sans trop
+r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce qu'il pourrait demander
+l&agrave;-bas. Il fut bient&ocirc;t arr&ecirc;t&eacute; &agrave;
+la lisi&egrave;re du bois, par un petit mur moussu. De l'autre
+c&ocirc;t&eacute;, entre le mur et les annexes du domaine,
+c'&eacute;tait une longue cour &eacute;troite toute remplie de
+voitures, comme une cour d'auberge un jour de foire. Il y en
+avait de tous les genres et de toutes les formes: de fines
+petites voitures &agrave; quatre places, les brancards en l'air;
+des chars &agrave; bancs; des bourbonnaises
+d&eacute;mod&eacute;es avec des galeries &agrave; moulures, et
+m&ecirc;me de vieilles berlines dont les glaces &eacute;taient
+lev&eacute;es.</p>
+
+<p>Meaulnes, cach&eacute; derri&egrave;re les sapins, de crainte
+qu'on ne l'aper&ccedil;ut, examinait le d&eacute;sordre du lieu,
+lorsqu'il avisa, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la cour, juste
+au-dessus du si&egrave;ge d'un haut char &agrave; bancs, une
+fen&ecirc;tre des annexes &agrave; demi ouverte. Deux barreaux de
+fer, comme on en voit derri&egrave;re les domaines aux volets
+toujours ferm&eacute;s des &eacute;curies, avaient d&ucirc; clore
+cette ouverture. Mais le temps les avait descell&eacute;s.</p>
+
+<p>"Je vais entrer l&agrave;, se dit l'&eacute;colier, je
+dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir
+fait peur &agrave; ces belles petites filles".</p>
+
+<p>Il franchit le mur, p&eacute;niblement, &agrave; cause de son
+genou bless&eacute;, et, passant d'une voiture sur l'autre, du
+si&egrave;ge d'un char &agrave; bancs sur le toit d'une berline,
+il arriva &agrave; la hauteur de la fen&ecirc;tre, qu'il poussa
+sans bruit comme une porte.</p>
+
+<p>Il se trouvait non pas dans un grenier &agrave; foin, mais
+dans une vaste pi&egrave;ce au plafond bas qui devait &ecirc;tre
+une chambre &agrave; coucher. On distinguait, dans la
+demi-obscurit&eacute; du soir d'hiver, que la table, la
+chemin&eacute;e et m&ecirc;me les fauteuils &eacute;taient
+charg&eacute;s de grands vases, d'objets de prix, d'armes
+anciennes. Au fond de la pi&egrave;ce des rideaux tombaient, qui
+devaient cacher une alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>Meaulnes avait ferm&eacute; la fen&ecirc;tre, tant &agrave;
+cause du froid que par crainte d'&ecirc;tre aper&ccedil;u du
+dehors. Il alla soulever le rideau du fond et d&eacute;couvrit un
+grand lit bas, couvert de vieux livres dor&eacute;s, de luths aux
+cordes cass&eacute;es et de cand&eacute;labres jet&eacute;s
+p&ecirc;le-m&ecirc;le. Il repoussa toutes ces choses dans le fond
+de l'alc&ocirc;ve, puis s'&eacute;tendit sur cette couche pour
+s'y reposer et r&eacute;fl&eacute;chir un peu &agrave;
+l'&eacute;trange aventure dans laquelle il s'&eacute;tait
+jet&eacute;.</p>
+
+<p>Un silence profond r&eacute;gnait sur ce domaine. Par instants
+seulement on entendait g&eacute;mir le grand vent de
+d&eacute;cembre.</p>
+
+<p>Et Meaulnes, &eacute;tendu, en venait &agrave; se demander si,
+malgr&eacute; ces &eacute;tranges rencontres, malgr&eacute; la
+voix des enfants dans l'all&eacute;e, malgr&eacute; les voitures
+entass&eacute;es, ce n'&eacute;tait pas l&agrave; simplement,
+comme il l'avait pens&eacute; d'abord, une vieille b&acirc;tisse
+abandonn&eacute;e dans la solitude de l'hiver.</p>
+
+<p>Il lui sembla bient&ocirc;t que le vent lui portait le son
+d'une musique perdue. C'&eacute;tait comme un souvenir plein de
+charme et de regret. Il se rappela le temps o&ugrave; sa
+m&egrave;re, jeune encore, se mettait au piano
+l'apr&egrave;s-midi dans le salon, et lui, sans rien dire,
+derri&egrave;re la porte qui donnait sur le jardin, il
+l'&eacute;coutait jusqu'&agrave; la nuit...</p>
+
+<p>"On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part?
+pensa-t-il.</p>
+
+<p>Mais laissant sa question sans r&eacute;ponse, harass&eacute;
+de fatigue, il ne tarda pas &agrave; s'endormir...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>La chambre de Wellington.</h3>
+
+<p>Il faisait nuit, lorsqu'il s'&eacute;veilla. Transi de froid,
+il se tourna et retourna sur sa couche, fripant et roulant sous
+lui sa blouse noire. Une faible clart&eacute; glauque baignait
+les rideaux de l'alc&ocirc;ve.</p>
+
+<p>S'asseyant sur le lit, il glissa sa t&ecirc;te entre les
+rideaux. Quelqu'un avait ouvert la fen&ecirc;tre et l'on avait
+attach&eacute; dans l'embrasure deux lanternes v&eacute;nitiennes
+vertes.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil,
+qu'il entendit sur le palier un bruit de pas
+&eacute;touff&eacute; et de conversation &agrave; voix basse. Il
+se rejeta dans l'alc&ocirc;ve et ses souliers ferr&eacute;s
+firent sonner un des objets de bronze qu'il avait
+repouss&eacute;s contre le mur. Un instant, tr&egrave;s inquiet,
+il retint son souffle. Les pas se rapproch&egrave;rent et deux
+ombres gliss&egrave;rent dans la chambre.</p>
+
+<p>Ne fais pas de bruit, disait l'un.</p>
+
+<p>- Ah! r&eacute;pondait l'autre, il est toujours bien temps
+qu'il s'&eacute;veille!</p>
+
+<p>- As-tu garni sa chambre?</p>
+
+<p>- Mais oui, comme celles des autres".</p>
+
+<p>Le vent fit battre la fen&ecirc;tre ouverte.</p>
+
+<p>"Tiens, dit le premier, tu n'as pas m&ecirc;me ferm&eacute; la
+fen&ecirc;tre. Le vent a d&eacute;j&agrave; &eacute;teint une des
+lanternes. Il va falloir la rallumer.</p>
+
+<p>- Bah! r&eacute;pondit l'autre, pris d'une paresse et d'un
+d&eacute;couragement soudain. A quoi bon ces illuminations du
+c&ocirc;t&eacute; de la campagne, du c&ocirc;t&eacute; du
+d&eacute;sert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.</p>
+
+<p>- Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une
+partie de la nuit. L&agrave;-bas, sur la route, dans leurs
+voitures, ils seront bien contents d'apercevoir nos
+lumi&egrave;res!"</p>
+
+<p>Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait
+parl&eacute; le dernier, et qui paraissait &ecirc;tre le chef,
+reprit d'une voix tra&icirc;nante, &agrave; la fa&ccedil;on d'un
+fossoyeur de Shakespeare:</p>
+
+<p>"Tu mets des lanternes vertes &agrave; la chambre de
+Wellington. T'en mettrais aussi bien des rouges... Tu ne t'y
+connais pas plus que moi!"</p>
+
+<p>Un silence.</p>
+
+<p>"... Wellington, c'&eacute;tait un Am&eacute;ricain? Eh bien,
+c'est-il une couleur am&eacute;ricaine, le vert? Toi, le
+com&eacute;dien qui as voyag&eacute;, tu devrais savoir
+&ccedil;a.</p>
+
+<p>- O! l&agrave; l&agrave;! r&eacute;pondit le
+"com&eacute;dien", voyag&eacute;? Oui, j'ai voyag&eacute;! Mais
+je n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?"</p>
+
+<p>Meaulnes avec pr&eacute;caution regarda entre les rideaux.</p>
+
+<p>Celui qui commandait la manoeuvre &eacute;tait un gros homme
+nu-t&ecirc;te, enfonc&eacute; dans un &eacute;norme paletot. Il
+tenait &agrave; la main une longue perche garnie de lanternes
+multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe
+crois&eacute;e sur l'autre, travailler son compagnon.</p>
+
+<p>Quant au com&eacute;dien, c'&eacute;tait le corps le plus
+lamentable qu'on puisse imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses
+yeux glauques et louches, sa moustache retombant sur sa bouche
+&eacute;dent&eacute;e faisaient songer &agrave; la face d'un
+noy&eacute; qui ruisselle sur une dalle. Il &eacute;tait en
+manches de chemise, et ses dents claquaient. Il montrait dans ses
+paroles et ses gestes le m&eacute;pris le plus parfait pour sa
+propre personne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un moment de r&eacute;flexion am&egrave;re et
+risible &agrave; la fois, il s'approcha de son partenaire et lui
+confia, les deux bras &eacute;cart&eacute;s:</p>
+
+<p>"Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on
+soit all&eacute; chercher des d&eacute;go&ucirc;tants comme nous,
+pour servir dans une f&ecirc;te pareille! Voil&agrave;, mon
+gars!..."</p>
+
+<p>Mais sans prendre garde &agrave; ce grand &eacute;lan du
+coeur, le gros homme continua de regarder son travail, les jambes
+crois&eacute;es, b&acirc;illa, renifla tranquillement, puis,
+tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'&eacute;paule, en
+disant:</p>
+
+<p>"Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le
+d&icirc;ner".</p>
+
+<p>Le boh&eacute;mien le suivit, mais, en passant devant
+l'alc&ocirc;ve:</p>
+
+<p>"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des r&eacute;v&eacute;rences
+et des inflexions de voix gouailleuses, vous n'avez plus
+qu'&agrave; vous &eacute;veiller, &agrave; vous habiller en
+marquis, m&ecirc;me si vous &ecirc;tes un marmiteux comme je
+suis; et vous descendrez &agrave; la f&ecirc;te costum&eacute;e,
+puisque c'est le bon plaisir de ces petits messieurs et de ces
+petites demoiselles".</p>
+
+<p>Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une
+derni&egrave;re r&eacute;v&eacute;rence:</p>
+
+<p>"Notre camarade Maloyau, attach&eacute; aux cuisines, vous
+pr&eacute;sentera le personnage d'Arlequin, et votre serviteur,
+celui du grand Pierrot".</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h3>La f&ecirc;te &eacute;trange.</h3>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils eurent disparu l'&eacute;colier sortit de sa
+cachette. Il avait les pieds glac&eacute;s, les articulations
+raides; mais il &eacute;tait repos&eacute; et son genou
+paraissait gu&eacute;ri.</p>
+
+<p>"Descendre au d&icirc;ner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de
+le faire. Je serai simplement un invit&eacute; dont tout le monde
+a oubli&eacute; le nom. D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici.
+Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon
+m'attendaient..."</p>
+
+<p>Au sortir de l'obscurit&eacute; totale de l'alc&ocirc;ve, il
+put y voir assez distinctement dans la chambre
+&eacute;clair&eacute;e par les lanternes vertes.</p>
+
+<p>Le boh&eacute;mien l'avait "garnie". Des manteaux
+&eacute;taient accroch&eacute;s aux pat&egrave;res. Sur une
+lourde table &agrave; toilette, au marbre bris&eacute;, on avait
+dispos&eacute; de quoi transformer en muscadin tel gar&ccedil;on
+qui e&ucirc;t pass&eacute; la nuit pr&eacute;c&eacute;dente dans
+une bergerie abandonn&eacute;e. Il y avait, sur la
+chemin&eacute;e, des allumettes aupr&egrave;s d'un grand
+flambeau. Mais on avait omis de cirer le parquet; et Meaulnes
+sentit rouler sous ses souliers du sable et des gravats. De
+nouveau il eut l'impression d'&ecirc;tre dans une maison depuis
+longtemps abandonn&eacute;e... En allant vers la chemin&eacute;e,
+il faillit buter contre une pile de grands cartons et de petites
+bo&icirc;tes: il &eacute;tendit le bras, alluma la bougie, puis
+souleva les couvercles et se pencha pour regarder.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient des costumes de jeunes gens d'il y a
+longtemps, des redingotes &agrave; hauts cols de velours, de fins
+gilets tr&egrave;s ouverts, d'interminables cravates blanches et
+des souliers vernis du d&eacute;but de ce si&egrave;cle. Il
+n'osait rien toucher du bout du doigt, mais apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre nettoy&eacute; en frissonnant, il endossa sur sa
+blouse d'&eacute;colier un des grands manteaux dont il releva le
+collet pliss&eacute;, rempla&ccedil;a ses souliers ferr&eacute;s
+par de fins escarpins vernis et se pr&eacute;para &agrave;
+descendre nu-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de
+bois, dans un recoin de cour obscur. L'haleine glac&eacute;e de
+la nuit vint lui souffler au visage et soulever un pan de son
+manteau.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas et, gr&acirc;ce &agrave; la vague
+clart&eacute; du ciel, il put se rendre compte aussit&ocirc;t de
+la configuration des lieux. Il &eacute;tait dans une petite cour
+form&eacute;e par des b&acirc;timents des d&eacute;pendances.
+Tout y paraissait vieux et ruin&eacute;. Les ouvertures au bas
+des escaliers &eacute;taient b&eacute;antes, car les portes
+depuis longtemps avaient &eacute;t&eacute; enlev&eacute;es; on
+n'avait pas non plus remplac&eacute; les carreaux des
+fen&ecirc;tres qui faisaient des trous noirs dans les murs. Et
+pourtant toutes ces b&acirc;tisses avaient un myst&eacute;rieux
+air de f&ecirc;te. Une sorte de reflet color&eacute; flottait
+dans les chambres basses o&ugrave; l'on avait d&ucirc; allumer
+aussi, du c&ocirc;t&eacute; de la campagne, des lanternes. La
+terre &eacute;tait balay&eacute;e; on avait arrach&eacute;
+l'herbe envahissante. Enfin, en pr&ecirc;tant l'oreille, Meaulnes
+crut entendre comme un chant, comme des voix d'enfants et de
+jeunes filles, l&agrave;-bas, vers les b&acirc;timents confus
+o&ugrave; le vent secouait des branches devant les ouvertures
+roses, vertes et bleues des fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait l&agrave;, dans son grand manteau, comme un
+chasseur, &agrave; demi pench&eacute;, pr&ecirc;tant l'oreille,
+lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du
+b&acirc;timent voisin, qu'on aurait cru d&eacute;sert.</p>
+
+<p>Il avait un chapeau haut de forme tr&egrave;s cintr&eacute;
+qui brillait dans la nuit comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+d'argent; un habit dont le col lui montait dans les cheveux, un
+gilet tr&egrave;s ouvert, un pantalon &agrave; sous-pieds... Cet
+&eacute;l&eacute;gant, qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur
+la pointe des pieds comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+soulev&eacute; par les &eacute;lastiques de son pantalon, mais
+avec une rapidit&eacute; extraordinaire. Il salua Meaulnes au
+passage sans s'arr&ecirc;ter, profond&eacute;ment,
+automatiquement, et disparut dans l'obscurit&eacute;, vers le
+b&acirc;timent central, ferme, ch&acirc;teau ou abbaye, dont la
+tourelle avait guid&eacute; l'&eacute;colier au d&eacute;but de
+l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un instant d'h&eacute;sitations, notre
+h&eacute;ros embo&icirc;ta le pas au curieux petit personnage.
+Ils travers&egrave;rent une sorte de grande cour-jardin,
+pass&egrave;rent entre des massifs, contourn&egrave;rent un
+vivier enclos de palissades, un puits, et se trouv&egrave;rent
+enfin au seuil de la demeure centrale.</p>
+
+<p>Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et
+clout&eacute;e comme une porte de presbyt&egrave;re, &eacute;tait
+&agrave; demi ouverte. L'&eacute;l&eacute;gant s'y engouffra.
+Meaulnes le suivit, et, d&egrave;s ses premiers pas dans le
+corridor, il se trouva, sans voir personne, entour&eacute; de
+rires, de chants, d'appels et de poursuites.</p>
+
+<p>Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal.
+Meaulnes h&eacute;sitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou
+bien ouvrir une des portes derri&egrave;re lesquelles il
+entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer dans le fond
+deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les voir et
+les rattraper, &agrave; pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit
+de portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la
+fra&icirc;cheur du soir et la poursuite ont rendus tout roses,
+sous de grands cabriolets &agrave; brides, et tout va
+dispara&icirc;tre dans un brusque &eacute;clat de
+lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Une seconde, elles tournent sur elles-m&ecirc;mes, par jeu;
+leurs amples jupes l&eacute;g&egrave;res se soul&egrave;vent et
+se gonflent; on aper&ccedil;oit la dentelle de leurs longs,
+amusants pantalons; puis, ensemble, apr&egrave;s cette pirouette,
+elles bondissent dans la pi&egrave;ce et referment la porte.</p>
+
+<p>Meaulnes reste un moment &eacute;bloui et titubant dans ce
+corridor noir. Il craint maintenant d'&ecirc;tre surpris. Son
+allure h&eacute;sitante et gauche le ferait, sans doute, prendre
+pour un voleur. Il va s'en retourner
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment vers la sortie, lorsque de
+nouveau il entend dans le fond du corridor un bruit de pas et des
+voix d'enfants. Ce sont deux petits gar&ccedil;ons qui
+s'approch&egrave;rent en parlant.</p>
+
+<p>"Est-ce qu'on va bient&ocirc;t d&icirc;ner, leur demande
+Meaulnes avec aplomb.</p>
+
+<p>- Viens avec nous, r&eacute;pond le plus grand, on va t'y
+conduire".</p>
+
+<p>Et avec cette confiance et ce besoin d'amiti&eacute; qu'ont
+les enfants, la veille d'une grande f&ecirc;te, ils le prennent
+chacun par la main. Ce sont probablement deux petits
+gar&ccedil;ons de paysans. On leur a mis leurs plus beaux habits:
+de petites culottes coup&eacute;es &agrave; mi-jambe qui laissent
+voir leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit
+justaucorps de velours bleu, une casquette de m&ecirc;me couleur
+et un noeud de cravate blanc.</p>
+
+<p>"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.</p>
+
+<p>- Moi, fait le plus petit, qui a une t&ecirc;te ronde et des
+yeux na&iuml;fs, maman m'a dit qu'elle avait une robe noire et
+une collerette et qu'elle ressemblait &agrave; un joli
+pierrot.</p>
+
+<p>- Qui donc? demande Meaulnes.</p>
+
+<p>- Eh bien, la fianc&eacute;e que Franz est all&eacute;
+chercher..."</p>
+
+<p>Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les
+trois arriv&eacute;s &agrave; la porte d'une grande salle
+o&ugrave; flambe un beau feu. Des planches, en guise de table,
+ont &eacute;t&eacute; pos&eacute;es sur des tr&eacute;teaux; on a
+&eacute;tendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes
+d&icirc;nent avec c&eacute;r&eacute;monie.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h3>La f&ecirc;te &eacute;trange (suite).</h3>
+
+<p>C'&eacute;tait, dans une grande salle au plafond bas, un repas
+comme ceux que l'on offre, la veille des noces de campagne, aux
+parents qui sont venus de tr&egrave;s loin.</p>
+
+<p>Les deux enfants avaient l&acirc;ch&eacute; les mains de
+l'&eacute;colier et s'&eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s
+dans une chambre attenante o&ugrave; l'on entendait des voix
+pu&eacute;riles et des bruits de cuillers battant les assiettes.
+Meaulnes, avec audace et sans s'&eacute;mouvoir, enjamba un banc
+et se trouva assis aupr&egrave;s de deux vieilles paysannes. Il
+se mit aussit&ocirc;t &agrave; manger avec un app&eacute;tit
+f&eacute;roce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva
+la t&ecirc;te pour regarder les convives et les
+&eacute;couter.</p>
+
+<p>On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient &agrave; peine
+se conna&icirc;tre. Ils devaient venir, les uns, du fond de la
+campagne, les autres, de villes lointaines. Il y avait,
+&eacute;pars le long des tables, quelques vieillards avec des
+favoris, et d'autres compl&egrave;tement ras&eacute;s qui
+pouvaient &ecirc;tre d'anciens marins. Pr&egrave;s d'eux
+d&icirc;naient d'autres vieux qui leur ressemblaient: m&ecirc;me
+face tann&eacute;e, m&ecirc;mes yeux vifs sous des sourcils en
+broussaille, m&ecirc;mes cravates &eacute;troites comme des
+cordons de souliers... Mais il &eacute;tait ais&eacute; de voir
+que ceux-ci n'avaient jamais navigu&eacute; plus loin que le bout
+du canton; et s'ils avaient tangu&eacute;, roul&eacute; plus de
+mille fois sous les averses et dans le vent, c'&eacute;tait pour
+ce dur voyage sans p&eacute;ril qui consiste &agrave; creuser le
+sillon jusqu'au bout de son champ et &agrave; retourner ensuite
+la charrue... On voyait peu de femmes; quelques vieilles
+paysannes avec de rondes figures rid&eacute;es comme des pommes,
+sous des bonnets tuyaut&eacute;s.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne
+se sentit &agrave; l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi
+plus tard cette impression: quand on a, disait-il, commis quelque
+lourde faute impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une
+grande amertume: "Il y a pourtant par le monde des gens qui me
+pardonneraient". On imagine de vieilles gens, des grands-parents
+pleins d'indulgence, qui sont persuad&eacute;s &agrave; l'avance
+que tout ce que vous faites est bien fait. Certainement parmi ces
+bonnes gens-l&agrave; les convives de cette salle avaient
+&eacute;t&eacute; choisis. Quant aux autres, c'&eacute;taient des
+adolescents et des enfants...</p>
+
+<p>Cependant, aupr&egrave;s de Meaulnes, les deux vieilles femmes
+causaient:</p>
+
+<p>"En mettant tout pour le mieux, disait la plus
+&acirc;g&eacute;e, d'une voix cocasse et suraigu&euml; qu'elle
+cherchait vainement &agrave; adoucir, les fianc&eacute;s ne
+seront pas l&agrave;, demain, avant trois heures.</p>
+
+<p>- Tais-toi, tu me ferais mettre en col&egrave;re",
+r&eacute;pondait l'autre du ton le plus tranquille.</p>
+
+<p>Celle-ci portait sur le front une capeline tricot&eacute;e.
+'Comptons! reprit la premi&egrave;re sans s'&eacute;mouvoir. Une
+heure et demie de chemin de fer de Bourges &agrave; Vierzon, et
+sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu'ici..."</p>
+
+<p>La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole.
+Gr&acirc;ce &agrave; cette paisible prise de bec, la situation
+s'&eacute;clairait faiblement: Frantz de Galais, le fils du
+ch&acirc;teau - qui &eacute;tait &eacute;tudiant ou marin ou
+peut-&ecirc;tre aspirant de marine, on ne savait pas... -
+&eacute;tait all&eacute; &agrave; Bourges pour y chercher une
+jeune fille et l'&eacute;pouser. Chose &eacute;trange, ce
+gar&ccedil;on, qui devait &ecirc;tre tr&egrave;s jeune et
+tr&egrave;s fantasque, r&eacute;glait tout &agrave; sa guise dans
+le Domaine. Il avait voulu que la maison o&ugrave; sa
+fianc&eacute;e entrerait ressembl&acirc;t &agrave; un palais en
+f&ecirc;te. Et pour c&eacute;l&eacute;brer la venue de la jeune
+fille, il avait invit&eacute; lui-m&ecirc;me ces enfants et ces
+vieilles gens d&eacute;bonnaires. Tels &eacute;taient les points
+que la discussion des deux femmes pr&eacute;cisait. Elles
+laissaient tout le reste dans le myst&egrave;re, et reprenaient
+sans cesse la question du retour des fianc&eacute;s. L'une tenait
+pour le matin du lendemain. L'autre pour l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>"Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la
+plus jeune avec calme.</p>
+
+<p>- Et toi, ma pauvre Ad&egrave;le, toujours aussi
+ent&ecirc;t&eacute;e. Il y a quatre ans que je ne t'avais vue, tu
+n'as pas chang&eacute;", r&eacute;pondait l'autre en haussant les
+&eacute;paules, mais de sa voix la plus paisible.</p>
+
+<p>Et elles continuaient ainsi &agrave; se tenir t&ecirc;te sans
+la moindre humeur. Meaulnes intervint dans l'espoir d'en
+apprendre davantage:</p>
+
+<p>"Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fianc&eacute;e de
+Frantz?"</p>
+
+<p>Elles le regard&egrave;rent, interloqu&eacute;es. Personne
+d'autre que Frantz n'avait vu la jeune fille. Lui-m&ecirc;me, en
+revenant de Toulon, l'avait rencontr&eacute;e un soir,
+d&eacute;sol&eacute;e, dans un de ces jardins de Bourges qu'on
+appelle les Marais. Son p&egrave;re, un tisserand, l'avait
+chass&eacute;e de chez lui. Elle &eacute;tait fort jolie et
+Frantz avait d&eacute;cid&eacute; aussit&ocirc;t de
+l'&eacute;pouser. C'&eacute;tait une &eacute;trange histoire;
+mais son p&egrave;re, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui
+avaient-ils pas toujours tout accord&eacute;!...</p>
+
+<p>Meaulnes, avec pr&eacute;caution, allait poser d'autres
+questions, lorsque parut &agrave; la porte un couple charmant:
+une enfant de seize ans avec corsage de velours et jupe &agrave;
+grands volants; un jeune personnage en habit &agrave; haut col et
+pantalon &agrave; &eacute;lastiques. Ils travers&egrave;rent la
+salle, esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis
+d'autres pass&egrave;rent en courant, poussant des cris,
+poursuivis par un grand pierrot blafard, aux manches trop
+longues, coiff&eacute; d'un bonnet noir et riant d'une bouche
+&eacute;dent&eacute;e. Il courait &agrave; grandes
+enjamb&eacute;es maladroites, comme si, &agrave; chaque pas, il
+e&ucirc;t d&ucirc; faire un saut, et il agitait ses longues
+manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les
+jeunges gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie
+des enfants qui le poursuivaient avec des cris per&ccedil;ants.
+Au passage il regarda Meaulnes de ses yeux vitreux, et
+l'&eacute;colier crut reconna&icirc;tre, compl&egrave;tement
+ras&eacute;, le compagnon de M. Maloyau, le boh&eacute;mien qui
+tout &agrave; l'heure accrochait les lanternes.</p>
+
+<p>Le repas &eacute;tait termin&eacute;. Chacun se levait.</p>
+
+<p>Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles.
+Une musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes,
+la t&ecirc;te &agrave; demi cach&eacute;e dans le collet de son
+manteau, comme dans une fraise, se sentait un autre personnage.
+Lui aussi, gagn&eacute; par le plaisir, se mit &agrave;
+poursuivre le grand pierrot &agrave; travers les couloirs du
+Domaine, comme dans les coulisses d'un th&eacute;&acirc;tre
+o&ugrave; la pantomime, de la sc&egrave;ne, se f&ucirc;t partout
+r&eacute;pandue. Il se trouva ainsi m&ecirc;l&eacute;
+jusqu'&agrave; la fin de la nuit &agrave; une foule joyeuse aux
+costumes extravagants. Parfois il ouvrait une porte, et se
+trouvait dans une chambre o&ugrave; l'on montrait la lanterne
+magique. Des enfants applaudissaient &agrave; grand bruit...
+Parfois, dans un coin de salon o&ugrave; l'on dansait, il
+engageait conversation avec quelque dandy et se renseignait
+h&acirc;tivement sur les costumes que l'on porterait les jours
+suivants...</p>
+
+<p>Un peu angoiss&eacute; &agrave; la longue par tout ce plaisir
+qui s'offrait &agrave; lui, craignant &agrave; chaque instant que
+son manteau entr'ouvert ne laiss&acirc;t voir sa blousse de
+coll&eacute;gien, il alla se r&eacute;fugier un instant dans la
+partie la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y
+entendait que le bruit &eacute;touff&eacute; d'un piano.</p>
+
+<p>Il entra dans une pi&egrave;ce silencieuse qui &eacute;tait
+une salle &agrave; manger &eacute;clair&eacute;e par une lampe
+&agrave; suspension. L&agrave; aussi c'&eacute;tait f&ecirc;te,
+mais f&ecirc;te pour les petits enfants.</p>
+
+<p>Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts
+sur leurs genoux; d'autres &eacute;taient accroupis par terre
+devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le
+si&egrave;ge un &eacute;talage d'images; d'autres, aupr&egrave;s
+du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils
+&eacute;coutaient au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de
+la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Une porte de cette salle &agrave; manger &eacute;tait grande
+ouverte. On entendait dans la pi&egrave;ce attenante jouer du
+piano. Meaulnes avan&ccedil;a curieusement la t&ecirc;te.
+C'&eacute;tait une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une
+jeune fille, un grand manteau marron jet&eacute; sur ses
+&eacute;paules, tournait le dos, jouant tr&egrave;s doucement des
+airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le divan, tout &agrave;
+c&ocirc;t&eacute;, six ou sept petits gar&ccedil;ons et petites
+filles rang&eacute;s comme sur une image, sages comme le sont les
+enfants lorsqu'il se fait tard, &eacute;coutaient. De temps en
+temps seulement, l'un d'eux, arc-bout&eacute; sur les poignets,
+se soulevait, glissait &agrave; terre et passait dans la salle
+&agrave; manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les
+images venait prendre sa place.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette f&ecirc;te o&ugrave; tout &eacute;tait
+charmant, mais fi&eacute;vreux et fou, o&ugrave; lui-m&ecirc;me
+avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se
+trouvait l&agrave; plong&eacute; dans le bonheur le plus calme du
+monde.</p>
+
+<p>Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait &agrave;
+jouer, il retourna s'asseoir dans la salle &agrave; manger, et,
+ouvrant un des gros livres rouges &eacute;pars sur la table, il
+commen&ccedil;a distraitement &agrave; lire.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t un des petits qui &eacute;taient par
+terre s'approcha, se pendit &agrave; son bras et grimpa sur son
+genou pour regarder en m&ecirc;me temps que lui; un autre en fit
+autant de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Alors ce fut un r&ecirc;ve
+comme son r&ecirc;ve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il
+&eacute;tait dans sa propre maison, mari&eacute;, un beau soir,
+et que cet &ecirc;tre charmant et inconnu qui jouait du piano,
+pr&egrave;s de lui, c'&eacute;tait sa femme...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h3>La rencontre.</h3>
+
+<p>Le lendemain matin, Meaulnes fut pr&ecirc;t un des premiers.
+Comme on le lui avait conseill&eacute;, il rev&ecirc;tit un
+simple costume noir, de mode pass&eacute;e, une jaquette
+serr&eacute;e &agrave; la taille avec des manches bouffant aux
+&eacute;paules, un gilet crois&eacute;, un pantalon &eacute;largi
+du bas jusqu'&agrave; cacher ses fines chaussures, et un chapeau
+haut de forme.</p>
+
+<p>La cour &eacute;tait d&eacute;serte encore lorsqu'il
+descendit. Il fit quelques pas et se trouva comme
+transport&eacute; dans une journ&eacute;e de printemps. Ce fut en
+effet le matin le plus doux de cet hiver-l&agrave;. Il faisait du
+soleil comme aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et
+l'herbe mouill&eacute;e brillait comme humect&eacute;e de
+ros&eacute;e. Dans les arbres, plusieurs petits oiseaux
+chantaient et de temps &agrave; autre une brise ti&eacute;die
+coulait sur le visage du promeneur.</p>
+
+<p>Il fit comme les invit&eacute;s qui se sont
+&eacute;veill&eacute;s avant le ma&icirc;tre de la maison. Il
+sortit dans la cour du Domaine, pensant &agrave; chaque instant
+qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derri&egrave;re
+lui:</p>
+
+<p>"D&eacute;j&agrave; r&eacute;veill&eacute;, Augustin?..."</p>
+
+<p>Mais il se promena longtemps seul &agrave; travers le jardin
+et la cour. L&agrave;-bas, dans le b&acirc;timent principal, rien
+ne remuait, ni aux fen&ecirc;tres, ni &agrave; la tourelle. On
+avait ouvert d&eacute;j&agrave;, cependant, les deux battants de
+la ronde porte de bois. Et, dans une des fen&ecirc;tres du haut,
+un rayon de soleil donnait, comme en &eacute;t&eacute;, aux
+premi&egrave;res heures du matin.</p>
+
+<p>Meaulnes, pour la premi&egrave;re fois, regardait en plein
+jour l'int&eacute;rieur de la propri&eacute;t&eacute;. Les
+vestiges d'un mur s&eacute;paraient le jardin
+d&eacute;labr&eacute; de la cour, o&ugrave; l'on avait, depuis
+peu, vers&eacute; du sable et pass&eacute; le r&acirc;teau. A
+l'extr&eacute;mit&eacute; des d&eacute;pendances qu'il habitait,
+c'&eacute;taient des &eacute;curies b&acirc;ties dans un amusant
+d&eacute;sordre, qui multipliait les recoins garnis d'arbrisseaux
+fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine d&eacute;ferlaient
+des bois de sapins qui le cachaient &agrave; tout le pays plat,
+sauf vers l'est, o&ugrave; l'on apercevait des collines bleues
+couvertes de rochers et de sapins encore.</p>
+
+<p>Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la
+branlante barri&egrave;re de bois qui entourait le vivier; vers
+les bords il restait un peu de glace mince et pliss&eacute;e
+comme une &eacute;cume. Il s'aper&ccedil;ut lui-m&ecirc;me
+refl&eacute;t&eacute; dans l'eau, comme inclin&eacute; sur le
+ciel, dans son costume d'&eacute;tudiant romantique. Et il crut
+voir un autre Meaulnes; non plus l'&eacute;colier qui
+s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute; dans une carriole de paysan,
+mais un &ecirc;tre charmant et romanesque, au milieu d'un beau
+livre de prix...</p>
+
+<p>Il se h&acirc;ta vers le b&acirc;timent principal, car il
+avait faim. Dans la grande salle o&ugrave; il avait
+d&icirc;n&eacute; la veille, une paysanne mettait le couvert.
+D&egrave;s que Meaulnes se fut assis devant un des bols
+align&eacute;s sur la nappe, elle lui versa le caf&eacute; en
+disant:</p>
+
+<p>"Vous &ecirc;tes le premier, monsieur".</p>
+
+<p>Il ne voulut rien r&eacute;pondre, tant il craignait
+d'&ecirc;tre soudain reconnu comme un &eacute;tranger. Il demanda
+seulement &agrave; quelle heure partirait le bateau pour la
+promenade matinale qu'on avait annonc&eacute;e.</p>
+
+<p>"Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu
+encore", fut la r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de
+l'embarcad&egrave;re, autour de la longue maison ch&acirc;telaine
+aux ailes in&eacute;gales, comme une &eacute;glise. Lorsqu'il eut
+contourn&eacute; l'aile sud, il aper&ccedil;ut soudain les
+roseaux, &agrave; perte de vue, qui formaient tout le paysage.
+L'eau des &eacute;tangs venait de ce c&ocirc;t&eacute; mouiller
+le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs portes, de
+petits balcons de bois qui surplombaient les vagues
+clapotantes.</p>
+
+<p>D&eacute;soeuvr&eacute;, le promeneur erra un long moment sur
+la rive sabl&eacute;e comme un chemin de halage. Il examinait
+curieusement les grandes portes aux vitres poussi&eacute;reuses
+qui donnaient sur des pi&egrave;ces d&eacute;labr&eacute;es ou
+abandonn&eacute;es, sur des d&eacute;barras encombr&eacute;s de
+brouettes, d'outils rouill&eacute;s et de pots de fleurs
+bris&eacute;s, lorsque soudain, &agrave; l'autre bout des
+b&acirc;timents, il entendit des pas grincer sur le sable.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient deux femmes, l'une tr&egrave;s vieille et
+courb&eacute;e; l'autre, une jeune fille, blonde,
+&eacute;lanc&eacute;e, dont le charmant costume, apr&egrave;s
+tous les d&eacute;guisements de la veille, parut d'abord &agrave;
+Meaulnes extraordinaire.</p>
+
+<p>Elles s'arr&ecirc;t&egrave;rent un instant pour regarder le
+paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un &eacute;tonnement
+qui lui parut plus tard bien grossier:</p>
+
+<p>"Voil&agrave; sans doute ce qu'on appelle une jeune fille
+excentrique - peut-&ecirc;tre une actrice qu'on a mand&eacute;e
+pour la f&ecirc;te".</p>
+
+<p>Cependant, les deux femmes passaient pr&egrave;s de lui et
+Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard,
+lorsqu'il s'endormait apr&egrave;s avoir
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment essay&eacute; de se rappeler
+le beau visage effac&eacute;, il voyait en r&ecirc;ve passer des
+rang&eacute;es de jeunes femmes qui ressemblaient &agrave;
+celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un
+peu pench&eacute;; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa
+taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune
+de ces femmes n'&eacute;tait jamais la grande jeune fille.</p>
+
+<p>Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure
+blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessin&eacute;s
+avec une finesse presque douloureuse. Et comme d&eacute;j&agrave;
+elle &eacute;tait pass&eacute;e devant lui, il regarda sa
+toilette, qui &eacute;tait bien la plus simple et la plus sage
+des toilettes...</p>
+
+<p>Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque
+la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit
+&agrave; sa compagne:</p>
+
+<p>"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..."</p>
+
+<p>Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cass&eacute;e,
+tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune
+fille r&eacute;pondait doucement. Et lorsqu'elles descendirent
+sur l'embarcad&egrave;re, elle eut ce m&ecirc;me regard innocent
+et grave, qui semblait dire:</p>
+
+<p>"Qui &ecirc;tes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais
+pas. Et pourtant il me semble que je vous connais".</p>
+
+<p>D'autres invit&eacute;s &eacute;taient maintenant &eacute;pars
+entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance
+accostaient, pr&ecirc;ts &agrave; recevoir les promeneurs. Un
+&agrave; un, sur le passage des dames, qui paraissaient
+&ecirc;tre la ch&acirc;telaine et sa fille, les jeunes gens
+saluaient profond&eacute;ment, et les demoiselles s'inclinaient.
+Etrange matin&eacute;e! Etrange partie de plaisir! Il faisait
+froid malgr&eacute; le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient
+autour de leur cou ces boas de plumes qui &eacute;taient alors
+&agrave; la mode...</p>
+
+<p>La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment,
+Meaulnes se trouva dans le m&ecirc;me yacht que la jeune
+ch&acirc;telaine. Il s'accouda sur le pont, tenant d'une main
+d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put
+regarder &agrave; l'aise le jeune fille, qui s'&eacute;tait
+assise &agrave; l'abri. Elle aussi le regardait. Elle
+r&eacute;pondait &agrave; ses compagnes, souriait, puis posait
+doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa l&egrave;vre un
+peu mordue.</p>
+
+<p>Un grand silence r&eacute;gnait sur les berges prochaines. Le
+bateau filait avec un brui calme de machine et d'eau. On
+e&ucirc;t pu se croire au coeur de l'&eacute;t&eacute;. On allait
+aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de
+campagne. La jeune fille s'y prom&egrave;nerait sous une ombrelle
+blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles
+g&eacute;mir... Mais soudain une rafale glac&eacute;e venait
+rappeler d&eacute;cembre aux invit&eacute;s de cette
+&eacute;trange f&ecirc;te.</p>
+
+<p>On aborda devant un bois de sapins. Sur le
+d&eacute;barcad&egrave;re, les passages durent attendre un
+instant, serr&eacute;s les uns contre les autres, qu'un des
+bateliers e&ucirc;t ouvert le cadenas de la barri&egrave;re...
+Avec quel &eacute;moi Meaulnes se rappelait dans la suite cette
+minute o&ugrave;, sur le bord de l'&eacute;tang, il avait eu
+tr&egrave;s pr&egrave;s du sien le visage d&eacute;sormais perdu
+de la jeune fille! Il avait regard&eacute; ce profil si pur, de
+tous ses yeux, jusqu'&agrave; ce qu'ils fussent pr&egrave;s de
+s'emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret
+d&eacute;licat qu'elle lui e&ucirc;t confi&eacute;, un peu de
+poudre rest&eacute;e sur sa joue...</p>
+
+<p>A terre, tout s'arrangea comme dans un r&ecirc;ve. Tandis que
+les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se
+formaient et s'&eacute;parpillaient &agrave; travers bois,
+Meaulnes s'avan&ccedil;a dans une all&eacute;e, o&ugrave;, dix
+pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva pr&egrave;s
+d'elle sans avoir eu le temps de r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+
+<p>"Vous &ecirc;tes belle", dit-il simplement.</p>
+
+<p>Mais elle h&acirc;ta le pas et, sans r&eacute;pondre, prit une
+all&eacute;e transversale. D'autres promeneurs couraient,
+jouaient &agrave; travers les avenues, chacun errant &agrave; sa
+guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme
+se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa
+grossi&egrave;ret&eacute;, sa sottise. Il errait au hasard,
+persuad&eacute; qu'il ne reverrait plus cette gracieuse
+cr&eacute;ature, lorsqu'il l'aper&ccedil;ut soudain venant
+&agrave; sa rencontre et forc&eacute;e de passer pr&egrave;s de
+lui dans l'&eacute;troit sentier. Elle &eacute;cartait de ses
+deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des
+souliers noirs tr&egrave;s d&eacute;couverts. Ses chevilles
+&eacute;taient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on
+craignait de les voir se briser.</p>
+
+<p>Cette fois, le jeune homme salua, en disant tr&egrave;s
+bas:</p>
+
+<p>"Voulez-vous me pardonner?</p>
+
+<p>- Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je
+rejoigne les enfants, puisqu'ils sont les ma&icirc;tres
+aujourd'hui. Adieu".</p>
+
+<p>Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui
+parlait avec gaucherie, mais d'un ton si troubl&eacute;, si plein
+de d&eacute;sarroi, qu'elle marcha plus lentement et
+l'&eacute;couta.</p>
+
+<p>"Je ne sais m&ecirc;me pas qui vous &ecirc;tes", dit-elle
+enfin. Elle pronon&ccedil;ait chaque mot d'un ton uniforme, en
+appuyant de la m&ecirc;me fa&ccedil;on sur chacun, mais en disant
+plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son visage
+immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient
+fixement au loin.</p>
+
+<p>"Je ne sais pas non plus votre nom", r&eacute;pondit
+Meaulnes.</p>
+
+<p>Ils suivaient maintenant un chemin d&eacute;couvert, et l'on
+voyait &agrave; quelque distance les invit&eacute;s se presser
+autour d'une maison isol&eacute;e dans la pleine campagne.</p>
+
+<p>"Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille; il faut que
+je vous quitte..."</p>
+
+<p>Elle h&eacute;sita, le regarda un instant en souriant et
+dit:</p>
+
+<p>"Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."</p>
+
+<p>Et elle s'&eacute;chappa.</p>
+
+<p>La "maison de Frantz' &eacute;tait alors inhabit&eacute;e.
+Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu'aux greniers par la foule
+des invit&eacute;s. Il n'e&ucirc;t gu&egrave;re le loisir
+d'ailleurs d'examiner le lieu o&ugrave; il se trouvait: on
+d&eacute;jeuna en h&acirc;te d'un repas froid emport&eacute; dans
+les bateaux, ce qui &eacute;tait fort peu de saison, mais les
+enfants en avaient d&eacute;cid&eacute; ainsi, sans doute; et
+l'on repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais d&egrave;s
+qu'il la vit sortir et, r&eacute;pondant &agrave; ce qu'elle
+avait dit tout &agrave; l'heure:</p>
+
+<p>"Le nom que je vous donnais &eacute;tait plus beau,
+dit-il.</p>
+
+<p>- Comment? Quel &eacute;tait ce nom?" fit-elle, toujours avec
+la m&ecirc;me gravit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne r&eacute;pondit
+rien.</p>
+
+<p>"Mon nom &agrave; moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et
+je suis &eacute;tudiant.</p>
+
+<p>- Oh! vous &eacute;tudiez?" dit-elle. Et ils parl&egrave;rent
+un instant encore. Ils parl&egrave;rent lentement, avec bonheur,
+- avec amiti&eacute;. Puis l'attitude de la jeune fille changea.
+Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus
+inqui&egrave;te. On e&ucirc;t dit qu'elle redoutait ce que
+Meaulnes allait dire et s'en effarouchait &agrave; l'avance. Elle
+&eacute;tait aupr&egrave;s de lui toute fr&eacute;missante, comme
+une hirondelle un instant pos&eacute;e &agrave; terre et qui
+d&eacute;j&agrave; tremble du d&eacute;sir de reprendre son
+vol.</p>
+
+<p>"A quoi bon? A quoi bon?" r&eacute;pondait-elle doucement aux
+projets que faisait Meaulnes.</p>
+
+<p>Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir
+un jour vers ce beau domaine:</p>
+
+<p>"Je vous attendrai", r&eacute;pondit-elle simplement.</p>
+
+<p>Ils arrivaient en vue de l'embarcad&egrave;re. Elle
+s'arr&ecirc;ta soudain et dit pensivement:</p>
+
+<p>"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne
+faut pas que nous montions cette fois dans le m&ecirc;me bateau.
+Adieu, ne me suivez pas".</p>
+
+<p>Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis
+il se reprit &agrave; marcher. Et alors le jeune fille, dans le
+lointain, au moment de se perdre &agrave; nouveau dans la foule
+des invit&eacute;s, s'arr&ecirc;ta et, se tournant vers lui, pour
+la premi&egrave;re fois le regarda longuement. Etait-ce un
+dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui d&eacute;fendre de
+l'accompagner? Ou peut-&ecirc;tre avait-elle quelque chose encore
+&agrave; lui dire?...</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'on fut rentr&eacute; au Domaine,
+commen&ccedil;a, derri&egrave;re la ferme, dans une grande
+prairie en pente, la course des poneys. C'&eacute;tait la
+derni&egrave;re partie de la f&ecirc;te. D'apr&egrave;s toutes
+les pr&eacute;visions, les fianc&eacute;s devaient arriver
+&agrave; temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait
+tout.</p>
+
+<p>On dut pourtant commencer sans lui. Les gar&ccedil;ons en
+costumes de jockeys, les fillettes en &eacute;cuy&egrave;res,
+amenaient les uns, de fringants poneys enrubann&eacute;s, les
+autres, de tr&egrave;s vieux chevaux dociles. Au milieu des cris,
+des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on
+se f&ucirc;t cru transport&eacute; sur la pelouse verte et
+taill&eacute;e de quelque champ de courses en miniature.</p>
+
+<p>Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux
+&agrave; plumes, qu'il avait entendus la veille dans
+l'all&eacute;e du bois... Le reste du spectacle lui
+&eacute;chappa, tant il &eacute;tait anxieux de retrouver dans la
+foule le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron.
+Mais Mlle de Galais ne parut pas. Il la cherchait encore
+lorsqu'une vol&eacute;e de coups de cloche et des cris de joie
+annonc&egrave;rent la fin des courses. Une petite fille sur une
+vieille jument blanche avait remport&eacute; la victoire. Elle
+passait triomphalement sur sa monture et le panache de son
+chapeau flottait au vent.</p>
+
+<p>Puis soudain tout se tut. Les jeux &eacute;taient finis et
+Frantz n'&eacute;tait pas de retour. On h&eacute;sita un instant;
+on se concerta avec embarras. Enfin, par groupes, on regagna les
+appartements, pour attendre, dans l'inqui&eacute;tude et le
+silence, le retour des fianc&eacute;s.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h3>Frantz de Galais.</h3>
+
+<p>La course avait fini trop t&ocirc;t. Il &eacute;tait quatre
+heures et demie et il faisait jour encore, lorsque Meaulnes se
+retrouva dans sa chambre, la t&ecirc;te pleine des
+&eacute;v&eacute;nements de son extraordinaire journ&eacute;e. Il
+s'assit devant la table, d&eacute;soeuvr&eacute;, attendant le
+d&icirc;ner et la f&ecirc;te qui devait suivre.</p>
+
+<p>De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On
+l'entendait gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement
+appuy&eacute; d'une chute d'eau. Le tablier de la chemin&eacute;e
+battait de temps &agrave; autre.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, Meaulnes sentit en lui cette
+l&eacute;g&egrave;re angoisse qui vous saisit &agrave; la fin des
+trop belles journ&eacute;es. Un instant il pensa &agrave; allumer
+du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier
+rouill&eacute; de la chemin&eacute;e. Alors il se prit &agrave;
+ranger dans la chambre; il accrocha ses beaux habits aux
+portemanteaux, disposa le long du mur les chaises
+boulevers&eacute;es, comme s'il e&ucirc;t tout voulu
+pr&eacute;parer l&agrave; pour un long s&eacute;jour.</p>
+
+<p>Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours pr&ecirc;t
+&agrave; partir, il plia soigneusement sur le dossier d'une
+chaise, comme un costume de voyage, sa blouse et ses autres
+v&ecirc;tements de coll&eacute;gien; sous la chaise, il mit ses
+souliers ferr&eacute;s pleins de terre encore.</p>
+
+<p>Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus
+tranquille, sa demeure qu'il avait mise en ordre.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre une goutte de pluie venait rayer la
+vitre qui donnait sur la cour aux voitures et sur le bois de
+sapins. Apais&eacute;, depuis qu'il avait rang&eacute; son
+appartement, le grand gar&ccedil;on se sentit parfaitement
+heureux. Il &eacute;tait l&agrave;, myst&eacute;rieux,
+&eacute;tranger, au milieu de ce monde inconnu, dans la chambre
+qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu d&eacute;passait
+toutes ses esp&eacute;rances. Et il suffisait maintenant &agrave;
+sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand
+vent, qui se tournait vers lui...</p>
+
+<p>Durant cette r&ecirc;verie, la nuit &eacute;tait tomb&eacute;e
+sans qu'il songe&acirc;t m&ecirc;me &agrave; allumer les
+flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de
+l'arri&egrave;re-chambre qui communiquait avec la sienne et dont
+la fen&ecirc;tre donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes
+allait la refermer, lorsqu'il aper&ccedil;ut dans cette
+pi&egrave;ce une lueur, comme celle d'une bougie allum&eacute;e
+sur la table. Il avan&ccedil;a la t&ecirc;te dans
+l'entreb&acirc;illement de la porte. Quelqu'un &eacute;tait
+entr&eacute; l&agrave;, par la fen&ecirc;tre sans doute, et se
+promenait de long en large, &agrave; pas silencieux. Autant qu'on
+pouvait voir, c'&eacute;tait un tr&egrave;s jeune homme.
+Nu-t&ecirc;te, une p&egrave;lerine de voyage sur les
+&eacute;paules, il marchait sans arr&ecirc;t, comme affol&eacute;
+par une douleur insupportable. Le vent de la fen&ecirc;tre qu'il
+avait laiss&eacute;e grande ouverte faisait flotter sa
+p&egrave;lerine et, chaque fois qu'il passait pr&egrave;s de la
+lumi&egrave;re, on voyait luire des boutons dor&eacute;s sur sa
+fine redingote.</p>
+
+<p>Il sifflait quelque chose entre ses dents, une esp&egrave;ce
+d'air marin, comme en chantent, pour s'&eacute;gayer le coeur,
+les matelots et les filles dans les cabarets des ports...</p>
+
+<p>Un instant, au milieu de sa promenade agit&eacute;e, il
+s'arr&ecirc;ta et se pencha sur la table, chercha dans une
+bo&icirc;te, en sortit plusieurs feuilles de papier... Meaulnes
+vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un tr&egrave;s fin,
+tr&egrave;s aquilin visage sans moustache sous une abondante
+chevelure que partageait une raie de c&ocirc;t&eacute;. Il avait
+cess&eacute; de siffler. Tr&egrave;s p&acirc;le, les
+l&egrave;vres entr'ouvertes, il paraissait &agrave; bout de
+souffle, comme s'il avait re&ccedil;u au coeur un coup
+violent.</p>
+
+<p>Meaulnes h&eacute;sitait s'il allait, par discr&eacute;tion,
+se retirer, ou s'avancer, lui mettre doucement, en camarade, la
+main sur l'&eacute;paule, et lui parler. Mais l'autre leva la
+t&ecirc;te et l'aper&ccedil;ut. Il le consid&eacute;ra une
+seconde, puis, sans s'&eacute;tonner, s'approcha et dit,
+affermissant sa voix:</p>
+
+<p>"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de
+vous voir. Puisque vous voici, c'est &agrave; vous que je vais
+expliquer... Voil&agrave;!..."</p>
+
+<p>Il paraissait compl&egrave;tement d&eacute;sempar&eacute;.
+Lorsqu'il eut dit: "Voil&agrave;", il prit Meaulnes par le revers
+de sa jaquette, comme pour fixer son attention. Puis il tourna la
+t&ecirc;te vers la fen&ecirc;tre, comme pour
+r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce qu'il allait dire, cligna des
+yeux - et Meaulnes comprit qu'il avait une forte envie de
+pleurer.</p>
+
+<p>Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis,
+regardant toujours fixement la fen&ecirc;tre, il reprit d'une
+voix alt&eacute;r&eacute;e:</p>
+
+<p>"Eh bien, voil&agrave;: c'est fini; la f&ecirc;te est finie.
+Vous pouvez descendre le leur dire. Je suis rentr&eacute; tout
+seul. Ma fianc&eacute;e ne viendra pas. Par scrupule, par
+crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je vais vous
+expliquer..."</p>
+
+<p>Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il
+n'expliqua rien. Se d&eacute;tournant soudain, il s'en alla dans
+l'ombre ouvrir et refermer des tiroirs pleins de v&ecirc;tements
+et de livres.</p>
+
+<p>"Je vais m'appr&ecirc;ter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me
+d&eacute;range pas".</p>
+
+<p>Il pla&ccedil;a sur la table divers objets, un
+n&eacute;cessaire de toilette, un pistolet...</p>
+
+<p>Et Meaulnes, plein de d&eacute;sarroi, sortit sans oser lui
+dire un mot ni lui serrer la main.</p>
+
+<p>En bas, d&eacute;j&agrave;, tout le monde semblait avoir
+pressenti quelque chose. Presque toutes les jeunes filles avaient
+chang&eacute; de robe. Dans le b&acirc;timent principal le
+d&icirc;ner avait commenc&eacute;, mais h&acirc;tivement, dans le
+d&eacute;sordre, comme &agrave; l'instant d'un d&eacute;part.</p>
+
+<p>Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande
+cuisine-salle &agrave; manger aux chambres du haut et aux
+&eacute;curies. Ceux qui avaient fini formaient des groupes
+o&ugrave; l'on se disait au revoir.</p>
+
+<p>"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes &agrave; un gar&ccedil;on
+de campagne, qui se h&acirc;tait de terminer son repas, son
+chapeau de feutre sur la t&ecirc;te et sa serviette fix&eacute;e
+&agrave; son gilet.</p>
+
+<p>- Nous partons, r&eacute;pondit-il. Cela s'est
+d&eacute;cid&eacute; tout d'un coup. A cinq heures, nous nous
+sommes trouv&eacute;s seuls, tous les invit&eacute;s ensemble.
+Nous avions attendu jusqu'&agrave; la derni&egrave;re limite. Les
+fianc&eacute;s ne pouvaient plus venir? Quelqu'un a dit: "Si nous
+partions..." Et tout le monde s'est appr&ecirc;t&eacute; pour le
+d&eacute;part".</p>
+
+<p>Meaulnes ne r&eacute;pondit pas. Il lui &eacute;tait
+&eacute;gal de s'en aller maintenant. N'avait-il pas
+&eacute;t&eacute; jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il
+pas obtenu cette fois tout ce qu'il d&eacute;sirait? C'est
+&agrave; peine s'il avait eu le temps de repasser &agrave; l'aise
+dans sa m&eacute;moire toute la belle conversation du matin. Pour
+l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bient&ocirc;t, il
+reviendrait - sans tricherie, cette fois...</p>
+
+<p>"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui
+&eacute;tait un gar&ccedil;on de son &acirc;ge, h&acirc;tez-vous
+d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans un instant".</p>
+
+<p>Il partit au galop, laissant l&agrave; son repas
+commenc&eacute; et n&eacute;gligeant de dire aux invit&eacute;s
+ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour &eacute;taient
+plong&eacute;s dans une obscurit&eacute; profonde. Il n'y avait
+pas, ce soir-l&agrave;, de lanternes aux fen&ecirc;tres. Mais
+comme, apr&egrave;s tout, ce d&icirc;ner ressemblait au dernier
+repas des fins de noces, les moins bons de invit&eacute;s, qui
+peut-&ecirc;tre avaient bu, s'&eacute;taient mis &agrave;
+chanter. A mesure qu'il s'&eacute;loignait, Meaulnes entendait
+monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours
+avait tenu tant de gr&acirc;ce et de merveilles. Et
+c'&eacute;tait le commencement du d&eacute;sarroi et de la
+d&eacute;vastation. Il passa pr&egrave;s du vivier o&ugrave; le
+matin m&ecirc;me il s'&eacute;tait mir&eacute;. Comme tout
+paraissait chang&eacute; d&eacute;j&agrave;... - avec cette
+chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:</p>
+
+<p class="Pcursief">D'o&ugrave; donc que tu reviens, petite
+libertine?<br>
+ Ton bonnet est d&eacute;chir&eacute;<br>
+ Tu es bien mal coiff&eacute;e...</p>
+
+<p>et cet autre encore:</p>
+
+<p class="Pcursief">Mes souliers sont rouges...<br>
+ Adieu, mes amours...<br>
+ Mes souliers sont rouges...<br>
+ Adieu, sans retour!</p>
+
+<p>Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure
+isol&eacute;e, quelqu'un en descendait qui le heurta dans l'ombre
+et lui dit:</p>
+
+<p>"Adieu, monsieur!"</p>
+
+<p>et, s'enveloppant dans sa p&egrave;lerine comme s'il avait
+tr&egrave;s froid, disparut. C'&eacute;tait Franz Galais.</p>
+
+<p>La bougie que Frantz avait laiss&eacute;e dans sa chambre
+br&ucirc;lait encore. Rien n'avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;rang&eacute;. Il y avait seulement, &eacute;crits sur
+une feuille de papier &agrave; lettres plac&eacute;e en
+&eacute;vidence, ces mots:</p>
+
+<p>Ma fianc&eacute;e a disparu, me faisant dire qu'elle ne
+pouvait pas &ecirc;tre ma femme; qu'elle &eacute;tait une
+couturi&egrave;re et non pas une princesse. Je ne sais que
+devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me
+pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien
+pour moi...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la fin de la bougie, dont la flamme vacilla,
+rampa une seconde et s'&eacute;teignit. Meaulnes rentra dans sa
+propre chambre et ferma la porte. Malgr&eacute;
+l'obscurit&eacute;, il reconnut chacune des choses qu'il avait
+rang&eacute;es en plein jour, en plein bonheur, quelques heures
+auparavant. Pi&egrave;ce par pi&egrave;ce, fid&egrave;le, il
+retrouva tout son vieux v&ecirc;tement mis&eacute;rable, depuis
+ses godillots jusqu'&agrave; sa grossi&egrave;re ceinture
+&agrave; boucle de cuivre. Il se d&eacute;shabilla et se rhabilla
+vivement, mais, distraitement, d&eacute;posa sur une chaise ses
+habits d'emprunt, se trompant de gilet.</p>
+
+<p>Sous les fen&ecirc;tres, dans la cour aux voitures, un
+remue-m&eacute;nage avait commenc&eacute;. On tirait, on
+appelait, on poussait, chacun voulant d&eacute;faire sa voiture
+de l'inextricable fouillis o&ugrave; elle &eacute;tait prise. De
+temps en temps un homme grimpait sur le si&egrave;ge d'une
+charrette, sur la b&acirc;che d'une grande carriole et faisait
+tourner sa lanterne. La lueur du falot venait frapper la
+fen&ecirc;tre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre
+maintenant famili&egrave;re, o&ugrave; toutes choses avaient
+&eacute;t&eacute; pour lui si amicales, palpitait, revivait... Et
+c'est ainsi qu'il quitta, refermant soigneusement la porte, ce
+myst&eacute;rieux endroit qu'il ne devait sans doute jamais
+revoir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVII</h2>
+
+<h3>La f&ecirc;te &eacute;trange (fin).</h3>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, dans la nuit, une file de voitures roulait
+lentement vers la grille du bois. En t&ecirc;te, un homme
+rev&ecirc;tu d'une peau de ch&egrave;vre, une lanterne &agrave;
+la main, conduisait par la bride le cheval du premier
+attelage.</p>
+
+<p>Meaulnes avait h&acirc;te de trouver quelqu'un qui
+voul&ucirc;t bien se charger de lui. Il avait h&acirc;te de
+partir. Il appr&eacute;hendait, au fond du coeur, de se trouver
+soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie f&ucirc;t
+d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>Lorsqu'il arriva devant le b&acirc;timent principal les
+conducteurs &eacute;quilibraient la charge des derni&egrave;res
+voitures. On faisait lever tous les voyageurs pour rapprocher ou
+reculer les si&egrave;ges, et les jeunes filles
+envelopp&eacute;es dans des fichus se levaient avec embarras, les
+couvertures tombaient &agrave; leurs pieds et l'on voyait les
+figures inqui&egrave;tes de celles qui baissaient leur t&ecirc;te
+du c&ocirc;t&eacute; des falots.</p>
+
+<p>Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan
+qui tout &agrave; l'heure avait offert de l'emmener:</p>
+
+<p>"Puis-je monter? lui cria-t-il.</p>
+
+<p>- O&ugrave; vas-tu, mon gar&ccedil;on? r&eacute;pondit l'autre
+qui ne le reconnaissait plus.</p>
+
+<p>- Du c&ocirc;t&eacute; de Sainte-Agathe.</p>
+
+<p>- Alors il faut demander une place &agrave; Maritain" Et
+voil&agrave; le grand &eacute;colier cherchant parmi les
+voyageurs attard&eacute;s ce Maritain inconnu. On le lui indiqua
+parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine.</p>
+
+<p>"C'est un 'amusard', lui dit-on. Il sera encore l&agrave;
+&agrave; trois heures du matin".</p>
+
+<p>Meaulnes songea un instant &agrave; la jeune fille
+inqui&egrave;te, pleine de fi&egrave;vre et de chagrin, qui
+entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu de la nuit,
+ces paysans avin&eacute;s. Dans quelle chambre &eacute;tait-elle?
+O&ugrave; &eacute;tait sa fen&ecirc;tre, parmi ces
+b&acirc;timents myst&eacute;rieux? Mais rien ne servirait
+&agrave; l'&eacute;colier de s'attarder. Il fallut partir. Une
+fois rentr&eacute; &agrave; Sainte-Agathe, tout deviendrait plus
+clair; il cesserait d'&ecirc;tre un &eacute;colier
+&eacute;vad&eacute;; de nouveau il pourrait songer &agrave; la
+jeune ch&acirc;telaine.</p>
+
+<p>Une &agrave; une, les voitures s'en allaient; les roues
+grin&ccedil;aient sur le sable de la grande all&eacute;e. Et,
+dans la nuit, on les voyait tourner et dispara&icirc;tre,
+charg&eacute;es de femmes emmitoufl&eacute;es, d'enfants dans des
+fichus, qui d&eacute;j&agrave; s'endormaient. Une grande carriole
+encore; un char &agrave; bancs, o&ugrave; les femmes
+&eacute;taient serr&eacute;es &eacute;paule contre &eacute;paule,
+passa, laissant Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il
+n'allait plus rester bient&ocirc;t qu'une vieille berline que
+conduisait un paysan en blouse.</p>
+
+<p>"Vous pouvez monter, r&eacute;pondit-il aux explications
+d'Augustin, nous allons dans cette direction".</p>
+
+<p>P&eacute;niblement Meaulnes ouvrit la porti&egrave;re de la
+vieille guimbarde, dont la vitre trembla et les gonds
+cri&egrave;rent. Sur la banquette, dans un coin de la voiture,
+deux tout petits enfants, un gar&ccedil;on et une fille,
+dormaient. Ils s'&eacute;veill&egrave;rent au bruit et au froid,
+se d&eacute;tendirent, regard&egrave;rent vaguement, puis en
+frissonnant se renfonc&egrave;rent dans leur coin et se
+rendormirent.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; la vieille voiture partait. Meaulnes
+referma plus doucement la porti&egrave;re et s'installa avec
+pr&eacute;caution dans l'autre coin; puis, avidement,
+s'effor&ccedil;a de distinguer &agrave; travers la vitre les
+lieux qu'il allait quitter et la route par o&ugrave; il
+&eacute;tait venu: il devina, malgr&eacute; la nuit, que la
+voiture traversait la cour et le jardin, passait devant
+l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du
+Domaine pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on
+distinguait vaguement les troncs des vieux sapins.</p>
+
+<p>"Peut-&ecirc;tre rencontrerons-nous Frantz de Galais", se
+disait Meaulnes, le coeur battant.</p>
+
+<p>Brusquement, dans le chemin &eacute;troit, la voiture fit un
+&eacute;cart pour ne pas heurter un obstacle. C'&eacute;tait,
+autant qu'on pouvait deviner dans la nuit &agrave; ses formes
+massives, une roulotte arr&ecirc;t&eacute;e presque au milieu du
+chemin et qui avait d&ucirc; rester l&agrave;, &agrave;
+proximit&eacute; de la f&ecirc;te, durant ces derniers jours.</p>
+
+<p>Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes
+commen&ccedil;ait &agrave; se fatiguer de regarder &agrave; la
+vitre, s'effor&ccedil;ant vainement de percer l'obscurit&eacute;
+environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, il y
+eut un &eacute;clair, suivi d'une d&eacute;tonation. Les chevaux
+partirent au galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en
+blouse s'effor&ccedil;ait de les retenir ou, au contraire, les
+excitait &agrave; fuir. Il voulut ouvrir la porti&egrave;re.
+Comme la poign&eacute;e se trouvait &agrave; l'ext&eacute;rieur,
+il essaya vainement de baisser la glace, la secoua... Les
+enfants, r&eacute;veill&eacute;s en peur, se serraient l'un
+contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il secouait la
+vitre, le visage coll&eacute; au carreau, il aper&ccedil;ut,
+gr&acirc;ce &agrave; un coude du chemin, une forme blanche qui
+courait. C'&eacute;tait, hagard et affol&eacute;, le grand
+pierrot de la f&ecirc;te, le boh&eacute;mien en tenue de
+mascarade, qui portait dans ses bras un corps humain serr&eacute;
+contre sa poitrine. Puis tout disparut.</p>
+
+<p>Dans la voiture qui fuyait au grand galop &agrave; travers la
+nuit, les deux enfants s'&eacute;taient rendormis. Personne
+&agrave; qui parler des &eacute;v&eacute;nements
+myst&eacute;rieux de ces deux jours. Apr&egrave;s avoir longtemps
+repass&eacute; dans son esprit tout ce qu'il avait vu et entendu,
+plein de fatigue et le coeur gros, le jeune homme lui aussi
+s'abandonna au sommeil, comme un enfant triste...</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas encore le petit jour lorsque, la voiture
+s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute;e sur la route, Meaulnes fut
+r&eacute;veill&eacute; par quelqu'un qui cognait &agrave; la
+vitre. Le conducteur ouvrit p&eacute;niblement la porti&egrave;re
+et cria, tandis que le vent froid de la nuit gla&ccedil;ait
+l'&eacute;colier jusqu'aux os:</p>
+
+<p>"Il va falloir descendre ici. Le jour se l&egrave;ve. Nous
+allons prendre la traverse. Vous &ecirc;tes tout pr&egrave;s de
+Sainte-Agathe".</p>
+
+<p>A demi repli&eacute;, Meaulnes ob&eacute;it, chercha
+vaguement, d'un geste inconscient, sa casquette, qui avait
+roul&eacute; sous les pieds des deux enfants endormis, dans le
+coin le plus sombre de la voiture, puis il sortit en se
+baissant.</p>
+
+<p>"Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son
+si&egrave;ge. Vous n'avez plus que six kilom&egrave;tres &agrave;
+faire. Tenez, la borne est l&agrave;, au bord du chemin".</p>
+
+<p>Meaulnes, qui ne s'&eacute;tait pas encore arrach&eacute; de
+son sommeil, marcha courb&eacute; en avant, d'un pas lourd,
+jusqu'&agrave; la borne et s'y assit, les bras crois&eacute;s, la
+t&ecirc;te inclin&eacute;e, comme pour se rendormir.</p>
+
+<p>"Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir
+l&agrave;. Il fait trop froid. Allons, debout, marchez un
+peu..."</p>
+
+<p>Vacillant comme un homme ivre, le grand gar&ccedil;on, les
+mains dans ses poches, les &eacute;paules rentr&eacute;es, s'en
+alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe; tandis que,
+dernier vestige de la f&ecirc;te myst&eacute;rieuse, la vieille
+berline quittait le gravier de la route et s'&eacute;loignait,
+cahotant en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait
+plus que le chapeau du conducteur, dansant au-dessus des
+cl&ocirc;tures...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h1>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h1>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>Le Grand Jeu.</h3>
+
+<p>Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige,
+l'impossibilit&eacute; o&ugrave; nous &eacute;tions de mener
+&agrave; bien de longues recherches nous
+emp&ecirc;ch&egrave;rent, Meaulnes et moi de reparler du Pays
+perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne pouvions rien commencer de
+s&eacute;rieux, durant ces br&egrave;ves journ&eacute;es de
+f&eacute;vrier, ces jeudis sillonn&eacute;s de bourrasques, qui
+finissaient r&eacute;guli&egrave;rement vers cinq heures par une
+morne pluie glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait
+&eacute;trange que depuis l'apr&egrave;s-midi de son retour nous
+n'avions plus d'amis. Aux r&eacute;cr&eacute;ations, les
+m&ecirc;mes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne
+parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussit&ocirc;t la
+classe balay&eacute;e, la cour se vidait comme au temps o&ugrave;
+j'&eacute;tais seul, et je voyais errer mon compagnon, du jardin
+au hangar et de la cour &agrave; la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Les jeudis matins, chacun de nous install&eacute; sur le
+bureau d'une des deux salles de classe, nous lisions Rousseau et
+Paul-Louis Courier que nous avions d&eacute;nich&eacute;s dans
+les placards, entre des m&eacute;thodes d'anglais et des cahiers
+de musique finement recopi&eacute;s. L'apr&egrave;s-midi,
+c'&eacute;tait quelque visite qui nous faisait fuir
+l'appartement; et nous regagnions l'&eacute;cole... Nous
+entendions parfois des groupes de grands &eacute;l&egrave;ves qui
+s'arr&ecirc;taient un instant, comme par hasard, devant le grand
+portail, le heurtaient en jouant &agrave; des jeux militaires
+incompr&eacute;hensibles et puis s'en allaient... Cette triste
+vie se poursuivit jusqu'&agrave; la fin de f&eacute;vrier. Je
+commen&ccedil;ais &agrave; croire que Meaulnes avait tout
+oubli&eacute;, lorsqu'une aventure, plus &eacute;trange que les
+autres, vint me prouver que je m'&eacute;tais tromp&eacute; et
+qu'une crise violente se pr&eacute;parait sous la surface morne
+de cette vie d'hiver.</p>
+
+<p>Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la
+premi&egrave;re nouvelle du Domaine &eacute;trange, la
+premi&egrave;re vague de cette aventure dont nous ne reparlions
+pas arriva jusqu') nous. Nous &eacute;tions en pleine
+veill&eacute;e. Mes grands-parents repartis, restaient seulement
+avec nous Millie et mon p&egrave;re, qui ne se doutaient
+nullement de la sourde f&acirc;cherie par quoi toute la classe
+&eacute;tait divis&eacute;e en deux clans.</p>
+
+<p>A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter
+dehors les miettes du repas fit:</p>
+
+<p>"Ah!"</p>
+
+<p>d'une voix si claire que nous nous approch&acirc;mes pour
+regarder. Il y avait sur le seuil une couche de neige... Comme il
+faisait tr&egrave;s sombre, je m'avan&ccedil;ai de quelques pas
+dans la cour pour voir si la couche &eacute;tait profonde. Je
+sentis des flocons l&eacute;gers qui me glissaient sur la figure
+et fondaient aussit&ocirc;t. On me fit rentrer tr&egrave;s vite
+et Millie ferma la porte frileusement.</p>
+
+<p>A neuf heures nous nous disposions &agrave; monter nous
+coucher; ma m&egrave;re avait d&eacute;j&agrave; la lampe
+&agrave; la main, lorsque nous entend&icirc;mes tr&egrave;s
+nettement deux grands coups lanc&eacute;s &agrave; toute
+vol&eacute;e dans le portail, &agrave; l'autre bout de la cour.
+Elle repla&ccedil;a la lampe sur la table et nous rest&acirc;mes
+tous debout, aux aguets, l'oreille tendue.</p>
+
+<p>Il ne fallait pas songer &agrave; aller voir ce qui se
+passait. Avant d'avoir travers&eacute; seulement la moiti&eacute;
+de la cour, la lampe e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;teinte
+et le verre bris&eacute;. Il y eut un cour silence et mon
+p&egrave;re commen&ccedil;ait &agrave; dire que "c'&eacute;tait
+sans doute...", lorsque, tout juste sous la fen&ecirc;tre de la
+salle &agrave; manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de
+La Gare, un coup de sifflet partit, strident et tr&egrave;s
+prolong&eacute;, qui dut s'entendre jusque dans la rue de
+l'&eacute;glise. Et, imm&eacute;diatement, derri&egrave;re la
+fen&ecirc;tre, &agrave; peine voil&eacute;s par les carreaux,
+pouss&eacute;s par des gens qui devaient &ecirc;tre mont&eacute;s
+&agrave; la force des poignets sur l'appui ext&eacute;rieur,
+&eacute;clat&egrave;rent des cris per&ccedil;ants.</p>
+
+<p>"Amenez-le! Amenez-le!"</p>
+
+<p>A l'autre extr&eacute;mit&eacute; du b&acirc;timent, les
+m&ecirc;mes cris r&eacute;pondirent. Ceux-l&agrave; avaient
+d&ucirc; passer par le champ du p&egrave;re Martin; ils devaient
+&ecirc;tre grimp&eacute;s sur le mur bas qui s&eacute;parait le
+champ de notre cour.</p>
+
+<p>Puis, vocif&eacute;r&eacute;s &agrave; chaque endroit par huit
+ou dix inconnus aux voix d&eacute;guis&eacute;es, les cris de:
+"Amenez-le!" &eacute;clat&egrave;rent successivement - sur le
+toit du cellier qu'ils avaient d&ucirc; atteindre en escaladant
+un tas de fagots adoss&eacute; au mur ext&eacute;rieur - sur un
+petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la
+cr&ecirc;te arrondie permettait de se mettre commod&eacute;ment
+&agrave; cheval - sur le mur grill&eacute; de la route de La Gare
+o&ugrave; l'on pouvait facilement monter... Enfin, par
+derri&egrave;re, dans le jardin, une troupe retardataire arriva,
+qui fit la m&ecirc;me sarabande, criant cette fois:</p>
+
+<p>"A l'abordage!"</p>
+
+<p>Et nous entendions l'&eacute;cho de leurs cris r&eacute;sonner
+dans les salles de classe vides, dont ils avaient ouvert les
+fen&ecirc;tres.</p>
+
+<p>Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les d&eacute;tours
+et les passages de la grande demeure, que nous voyions
+tr&egrave;s nettement, comme sur un plan, tous les points
+o&ugrave; ces gens inconnus &eacute;taient en train de
+l'attaquer.</p>
+
+<p>A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous
+e&ucirc;mes de l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous
+les quatre &agrave; une attaque de r&ocirc;deurs et de
+boh&eacute;miens. Justement il y avait depuis une quinzaine, sur
+la place, derri&egrave;re l'&eacute;glise, un grand malandrin et
+un jeune gar&ccedil;on &agrave; la t&ecirc;te serr&eacute;e dans
+des bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les
+mar&eacute;chaux, des ouvriers qui n'&eacute;taient pas du
+pays.</p>
+
+<p>Mais, d&egrave;s que nous e&ucirc;mes entendu les assaillants
+crier, nous f&ucirc;mes persuad&eacute;s que nous avions affaire
+&agrave; des gens - et probablement &agrave; des jeunes gens - du
+bourg. Il y avait m&ecirc;me certainement des gamins - on
+reconnaissait leurs voix suraigu&euml;s - dans la troupe qui se
+jetait &agrave; l'assaut de notre demeure comme &agrave;
+l'abordage d'un navire.</p>
+
+<p>"Ah! bien, par exemple..." s'&eacute;cria mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>Et Millie demanda &agrave; mi-voix:</p>
+
+<p>"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix
+du portail et du mur grill&eacute; - puis celle de la
+fen&ecirc;tre - s'arr&ecirc;t&egrave;rent. Deux coups de sifflet
+partirent derri&egrave;re la crois&eacute;e. Les cris des gens
+grimp&eacute;s sur le cellier, comme ceux des assaillants du
+jardin, d&eacute;crurent progressivement, puis cess&egrave;rent;
+nous entend&icirc;mes, le long du mur de la salle &agrave; manger
+le fr&ocirc;lement de toute la troupe qui se retirait en
+h&acirc;te et dont les pas &eacute;taient amortis par la
+neige.</p>
+
+<p>Quelqu'un &eacute;videmment les d&eacute;rangeait. A cette
+heure o&ugrave; tout dormait, ils avaient pens&eacute; mener en
+paix leur assaut contre cette maison isol&eacute;e &agrave; la
+sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de
+campagne.</p>
+
+<p>A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir - car
+l'attaque avait &eacute;t&eacute; soudaine comme un abordage bien
+conduit - et nous disposions-nous &agrave; sortir, que nous
+entend&icirc;mes une voix connue appeler &agrave; la petite
+grille:</p>
+
+<p>"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!"</p>
+
+<p>C'&eacute;tait M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme
+racla ses sabots sur le seuil, secoua sa courte blouse
+saupoudr&eacute;e de neige et entra. Il se donnait l'air finaud
+et effar&eacute; de quelqu'un qui a surpris tout le secret d'une
+myst&eacute;rieuse affaire:</p>
+
+<p>"J'&eacute;tais dans ma cour, qui donne sur la place des
+Quatre-Routes. J'allais fermer l'&eacute;table des chevaux. Tout
+d'un coup; dress&eacute;s sur la neige, qu'est-ce que je vois:
+deux grands gars qui semblaient faire sentinelle ou guetter
+quelque chose. Ils &eacute;taient vers la croix. Je m'avance: je
+fais deux pas - Hip! les voil&agrave; partis au grand galop du
+c&ocirc;t&eacute; de chez vous. Ah! je n'ai pas
+h&eacute;sit&eacute;, j'ai pris mon falot et j'ai dit: Je vais
+aller raconter &ccedil;a &agrave; M. Seurel..."</p>
+
+<p>Et le voil&agrave; qui recommence son histoire:</p>
+
+<p>"J'&eacute;tais dans la cour derri&egrave;re chez moi..." Sur
+ce, on lui offre une liqueur, qu'il accepte, et on lui demande
+des d&eacute;tails qu'il est incapable de fournir.</p>
+
+<p>Il n'avait rien vu en arrivant &agrave; la maison. Toutes les
+troupes mises en &eacute;veil par les deux sentinelles qu'il
+avait d&eacute;rang&eacute;es s'&eacute;taient
+&eacute;clips&eacute;es aussit&ocirc;t. Quant &agrave; dire qui
+ces estafettes pouvaient &ecirc;tre...</p>
+
+<p>"&Ccedil;a pourrait bien &ecirc;tre des boh&eacute;miens,
+avan&ccedil;ait-il. Depuis bient&ocirc;t un mois qu'ils sont sur
+la place, &agrave; attendre le beau temps pour jouer la
+com&eacute;die, ils ne sont pas sans avoir organis&eacute;
+quelque mauvais coup".</p>
+
+<p>Tout cela ne nous avan&ccedil;ait gu&egrave;re et nous
+restions debout, fort perplexes tandis que l'homme sirotait la
+liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui
+avait &eacute;cout&eacute; jusque-l&agrave; fort attentivement,
+prit par terre le falot du boucher et d&eacute;cida:</p>
+
+<p>"Il faut aller voir!"</p>
+
+<p>Il ouvrit la porte et nous le suiv&icirc;mes, M. Seurel, M.
+Pasquier et moi.</p>
+
+<p>Millie, d&eacute;j&agrave; rassur&eacute;e, puisque les
+assaillants &eacute;taient partis, et, comme tous les gens
+ordonn&eacute;s et m&eacute;ticuleux, fort peu curieuse de sa
+nature, d&eacute;clara:</p>
+
+<p>"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la
+clef. Moi, je vais me coucher. Je laisserai la lampe
+allum&eacute;e".</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>Nous tombons dans une embuscade.</h3>
+
+<p>Nous part&icirc;mes sur la neige, dans un silence absolu.
+Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en &eacute;ventail
+de sa lanterne grillag&eacute;e... A peine sortions-nous par le
+grand portail que, derri&egrave;re la bascule municipale, qui
+s'adossait au mur de notre pr&eacute;au, partirent d'un seul
+coup, comme perdreaux surpris, deux individus
+encapuchonn&eacute;s. Soit moquerie, soit plaisir caus&eacute;
+par l'&eacute;trange jeu qu'ils jouaient l&agrave;, soit
+excitation nerveuse et peur d'&ecirc;tre rejoints, ils dirent en
+courant deux ou trois paroles coup&eacute;es de rires.</p>
+
+<p>Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me
+criant:</p>
+
+<p>"Suis-moi, Fran&ccedil;ois!..."</p>
+
+<p>Et laissant l&agrave; les deux hommes &acirc;g&eacute;s
+incapables de soutenir une pareille course, nous nous
+lan&ccedil;&acirc;mes &agrave; la poursuite des deux ombres, qui,
+apr&egrave;s avoir un instant contourn&eacute; le bas du bourg,
+en suivant le chemin de la Vieille-Planche, remont&egrave;rent
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment vers l'&eacute;glise. Ils
+couraient r&eacute;guli&egrave;rement sans trop de h&acirc;te et
+nous n'avions pas de peine &agrave; les suivre. Ils
+travers&egrave;rent la rue de l'&eacute;glise o&ugrave; tout
+&eacute;tait endormi et silencieux, et s'engag&egrave;rent
+derri&egrave;re le cimeti&egrave;re dans un d&eacute;dale de
+petites ruelles et d'impasses.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; un quartier de journaliers, de
+couturi&egrave;res et de tisserands, qu'on nommait les
+Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous n'y
+&eacute;tions jamais venu la nuit. L'endroit &eacute;tait
+d&eacute;sert le jour: les journaliers absents, les tisserands
+enferm&eacute;s; et durant cette nuit de grand silence il
+paraissait plus abandonn&eacute;, plus endormi encore que les
+autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour
+que quelqu'un surv&icirc;nt et nous pr&ecirc;t&acirc;t
+main-forte.</p>
+
+<p>Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons
+pos&eacute;es au hasard comme des bo&icirc;tes en carton,
+c'&eacute;tait celui qui menait chez la couturi&egrave;re qu'on
+surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente assez
+raide, dall&eacute;e de place en place, puis apr&egrave;s avoir
+tourn&eacute; deux ou trois fois, entre des petites cours de
+tisserands ou des &eacute;curies vides, on arrivait dans une
+large impasse ferm&eacute;e par une cour de ferme depuis
+longtemps abandonn&eacute;e. Chez la Muette, tandis qu'elle
+engageait avec ma m&egrave;re une conversation silencieuse, les
+doigts fr&eacute;tillants, coup&eacute;e seulement de petits cris
+d'infirme, je pouvais voir par la crois&eacute;e le grand mur de
+la ferme, qui &eacute;tait la derni&egrave;re maison de ce
+c&ocirc;t&eacute; du faubourg, et la barri&egrave;re toujours
+ferm&eacute;e de la cour s&egrave;che, sans paille, o&ugrave;
+jamais rien ne passait plus...</p>
+
+<p>C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A
+chaque tournant nous craignons de les perdre, mais &agrave; ma
+surprise, nous arrivions toujours au d&eacute;tour de la ruelle
+suivante avant qu'ils l'eussent quitt&eacute;e. Je dis: &agrave;
+ma surprise, car le fait n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute;
+possible, tant ces ruelles &eacute;taient courtes, s'ils
+n'avaient pas, chaque fois, tandis que nous les avions perdus de
+vue, ralenti leur allure.</p>
+
+<p>Enfin, sans h&eacute;siter, ils s'engag&egrave;rent dans la
+rue qui menait chez la Muette, et je criai &agrave; Meaulnes:</p>
+
+<p>"Nous les tenons, c'est une impasse!"</p>
+
+<p>A vrai dire, c'&eacute;taient eux qui nous tenaient... Ils
+nous avaient conduits l&agrave; o&ugrave; ils avaient voulu.
+Arriv&eacute;s au mur, ils se retourn&egrave;rent vers nous
+r&eacute;solument et l'un des deux lan&ccedil;a le m&ecirc;me
+coup de sifflet que nous avions d&eacute;j&agrave; par deux fois
+entendu, ce soir-l&agrave;.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t une dizaine de gars sortirent de la cour de la
+ferme abandonn&eacute;e o&ugrave; ils semblaient avoir
+&eacute;t&eacute; post&eacute;s pour nous attendre. Ils
+&eacute;taient tous encapuchonn&eacute;s, le visage
+enfonc&eacute; dans leurs cache-nez...</p>
+
+<p>Qui c'&eacute;tait, nous le savions d'avance, mais nous
+&eacute;tions bien r&eacute;solus &agrave; n'en rien dire
+&agrave; M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y
+avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous
+reconn&ucirc;mes dans la lutte leur fa&ccedil;on de se battre et
+leurs voix entrecoup&eacute;es. Mais un point demeurait
+inqui&eacute;tant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y
+avait l&agrave; quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui
+paraissait &ecirc;tre le chef...</p>
+
+<p>Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses
+soldats qui avaient fort &agrave; faire et qui,
+tra&icirc;n&eacute;s dans la neige, d&eacute;guenill&eacute;s du
+haut en bas, s'acharnaient contre le grand gars essouffl&eacute;.
+Deux d'entre eux s'&eacute;taient occup&eacute;s de moi,
+m'avaient immobilis&eacute; avec peine, car je me
+d&eacute;battais comme un diable. J'&eacute;tais par terre, les
+genoux pli&eacute;s, assis sur les talons; on me tenait les bras
+joints par derri&egrave;re, et je regardais la sc&egrave;ne avec
+une intense curiosit&eacute; m&ecirc;l&eacute;e d'effroi.</p>
+
+<p>Meaulnes s'&eacute;tait d&eacute;barrass&eacute; de quatre
+gar&ccedil;ons du Cours qu'il avait d&eacute;graf&eacute;s de sa
+blouse en tournant vivement sur lui-m&ecirc;me et en les jetant
+&agrave; toute vol&eacute;e dans la neige... Bien droit sur ses
+deux jambes, le personnage inconnu suivait avec
+int&eacute;r&ecirc;t, mais tr&egrave;s calme, la bataille,
+r&eacute;p&eacute;tant de temps &agrave; autre d'une voix
+nette:</p>
+
+<p>"Allez... Courage... Revenez-y... Go on my boys..."</p>
+
+<p>C'&eacute;tait &eacute;videmment lui qui commandait...
+D'o&ugrave; venait-il? O&ugrave; et comment les avait-il
+entra&icirc;n&eacute;s &agrave; la bataille! Voil&agrave; qui
+restait un myst&egrave;re pour nous. Il avait, comme les autres,
+le visage envelopp&eacute; dans un cache-nez, mais lorsque
+Meaulnes, d&eacute;barrass&eacute; de ses adversaires,
+s'avan&ccedil;a vers lui, mena&ccedil;ant, le mouvement qu'il fit
+pour y voir bien clair et faire face &agrave; la situation
+d&eacute;couvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la
+t&ecirc;te &agrave; la fa&ccedil;on d'un bandage.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment que je criai &agrave; Meaulnes:</p>
+
+<p>"Prends garde par derri&egrave;re! Il y en a un autre".</p>
+
+<p>Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la
+barri&egrave;re &agrave; laquelle il tournait le dos, un grand
+diable avait surgi et, passant habilement son cache-nez autour du
+cou de mon ami, le renversait en arri&egrave;re. Aussit&ocirc;t
+les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqu&eacute; le
+nez dans la neige revenaient &agrave; la charge pour lui
+immobiliser bras et jambes, lui liaient les bras avec une corde,
+les jambes avec un cache-nez, et le jeune personnage &agrave; la
+t&ecirc;te band&eacute;e fouillait dans ses poches... Le dernier
+venu, l'homme au lasso, avait allum&eacute; une petite bougie
+qu'il prot&eacute;geait de la main, et chaque fois qu'il
+d&eacute;couvrait un papier nouveau, le chef allait aupr&egrave;s
+de ce lumignon examiner ce qu'il contenait. Il d&eacute;plia
+enfin cette esp&egrave;ce de carte couverte d'inscriptions
+&agrave; laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et
+s'&eacute;cria avec joie:</p>
+
+<p>"Cette fois nous l'avons. Voil&agrave; le plan! Voil&agrave;
+le guide! Nous allons voir si ce monsieur est bien all&eacute;
+o&ugrave; je l'imagine..."</p>
+
+<p>Son acolyte &eacute;teignit la bougie. Chacun ramassa sa
+casquette ou sa ceinture. Et tous disparurent silencieusement
+comme ils &eacute;taient venus, me laissant libre de
+d&eacute;lier en h&acirc;te mon compagnon.</p>
+
+<p>"Il n'ira pas tr&egrave;s loin avec ce plan-l&agrave;", dit
+Meaulnes en se levant.</p>
+
+<p>Et nous repart&icirc;mes lentement, car il boitait un peu.
+Nous retrouv&acirc;mes sur le chemin de l'&eacute;glise M. Seurel
+et le p&egrave;re Pasquier:</p>
+
+<p>"Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!"</p>
+
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; la nuit profonde ils ne
+s'aper&ccedil;urent de rien. Le boucher nous quitta et M. Seurel
+rentra bien vite se coucher.</p>
+
+<p>Mais nous deux, dans notre chambre, &agrave; la lueur de la
+lampe que Millie nous avait laiss&eacute;e, nous rest&acirc;mes
+longtemps &agrave; rafistoler nos blouses d&eacute;cousues,
+discutant &agrave; voix basse sur ce qui nous &eacute;tait
+arriv&eacute;, comme deux compagnons d'armes le soir d'une
+bataille perdue...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>Le Boh&eacute;mien &agrave; l'&eacute;cole.</h3>
+
+<p>Le r&eacute;veil du lendemain fut p&eacute;nible. A huit
+heures et demie, &agrave; l'instant o&ugrave; M. Seurel allait
+donner le signal d'entrer, nous arriv&acirc;mes tout
+essouffl&eacute;s pour nous mettre sur les rangs. Comme nous
+&eacute;tions en retard, nous nous gliss&acirc;mes n'importe
+o&ugrave;, mais d'ordinaire le grand Meaulnes &eacute;tait le
+premier de la longue file d'&eacute;l&egrave;ves, coude &agrave;
+coude, charg&eacute;s de livres, de cahiers et de porte-plume,
+que M. Seurel inspectait.</p>
+
+<p>Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit
+&agrave; nous faire place vers le milieu de la file; et tandis
+que M. Seurel, retardant de quelques secondes l'entr&eacute;e au
+cours, inspectait le grand Meaulnes, j'avan&ccedil;ai
+curieusement la t&ecirc;te, regardant &agrave; droite et &agrave;
+gauche pour voir les visages de nos ennemis de la veille.</p>
+
+<p>Le premier que j'aper&ccedil;us &eacute;tait celui-l&agrave;
+m&ecirc;me auquel je ne cessais de penser, mais le dernier que
+j'eusse pu m'attendre &agrave; voir en ce lieu. Il &eacute;tait
+&agrave; la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un
+pied sur la marche de pierre une &eacute;paule et le coin du sac
+qu'il avait sur le dos accot&eacute;s au chambranle de la porte.
+Son visage fin, tr&egrave;s p&acirc;le, un peu piqu&eacute; de
+rousseur, &eacute;tait pench&eacute; et tourn&eacute; vers nous
+avec une sorte de curiosit&eacute; m&eacute;prisante et
+amus&eacute;e. Il avait la t&ecirc;te et tout un
+c&ocirc;t&eacute; de la figure band&eacute;s de linge blanc. Je
+reconnaissais le chef de bande, le jeune boh&eacute;mien qui nous
+avait vol&eacute;s la nuit pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; nous entrions dans la classe et chacun
+prenait sa place. Le nouvel &eacute;l&egrave;ve s'assit
+pr&egrave;s du poteau, &agrave; la gauche du long banc dont
+Meaulnes occupait, &agrave; droite, la premi&egrave;re place.
+Giraudat, Delouche et les trois autres du premier banc
+s'&eacute;taient serr&eacute;s les uns contre les autres pour lui
+faire place, comme si tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute; convenu
+d'avance...</p>
+
+<p>Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des
+&eacute;l&egrave;ves de hasard, mariniers pris par les glaces
+dans le canal, apprentis, voyageurs immobilis&eacute;s par la
+neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois, rarement
+plus... Objets de curiosit&eacute; durant la premi&egrave;re
+heure, ils &eacute;taient aussit&ocirc;t n&eacute;glig&eacute;s
+et disparaissaient bien vite dans la foule des
+&eacute;l&egrave;ves ordinaires.</p>
+
+<p>ais celui-ci ne devait pas se faire aussit&ocirc;t oublier. Je
+me rappelle encore cet &ecirc;tre singulier et tous les
+tr&eacute;sors &eacute;tranges apport&eacute;s dans ce cartable
+qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume
+"&agrave; vue" qu'il tira pour &eacute;crire sa dict&eacute;e.
+Dans un oeillet du manche, en fermant un oeil, on voyait
+appara&icirc;tre, trouble et grossie, la basilique de Lourdes ou
+quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres
+aussit&ocirc;t pass&egrave;rent de main en main. Puis ce fut un
+plumier chinois rempli de compas et d'instruments amusants qui
+s'en all&egrave;rent par le banc de gauche, glissant
+silencieusement, sournoisement, de main en main, sous les
+cahiers, pour que M. Seurel ne p&ucirc;t rien voir.</p>
+
+<p>Pass&egrave;rent aussi des livres tout neufs, dont j'avais,
+avec convoitise, lu les titres derri&egrave;re la couverture des
+rares bouquins de notre biblioth&egrave;que: La Teppe aux Merles,
+La Roche aux Mouettes, Mon ami Benoist... Les uns feuilletaient
+d'une main sur leurs genoux ces volumes, venus on ne savait
+d'o&ugrave;, vol&eacute;s peut-&ecirc;tre, et &eacute;crivaient
+la dict&eacute;e de l'autre main. D'autres faisaient tourner le
+compas au fond de leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que
+M. Seurel tournant le dos continuait la dict&eacute;e en marchant
+du bureau &agrave; la fen&ecirc;tre, fermaient un oeil et se
+collaient sur l'autre la vue glauque et trou&eacute;e de
+Notre-Dame de Paris. Et l'&eacute;l&egrave;ve &eacute;tranger, la
+plume &agrave; la main, son fin profil contre le poteau gris,
+clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif qui s'organisait
+autour de lui.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu cependant toute la classe s'inqui&eacute;ta:
+les objets, qu'on "faisait passer" &agrave; mesure, arrivaient
+l'un apr&egrave;s l'autre dans les mains du grand Meaulnes qui,
+n&eacute;gligemment, sans les regarder, les posait aupr&egrave;s
+de lui. Il y en eut bient&ocirc;t un tas, math&eacute;matique et
+diversement color&eacute;, comme aux pieds de la femme qui
+repr&eacute;sente la Science, dans les compositions
+all&eacute;goriques. Fatalement M. Seurel allait d&eacute;couvrir
+ce d&eacute;ballage insolite et s'apercevoir du man&egrave;ge. Il
+devait songer, d'ailleurs, &agrave; faire une enqu&ecirc;te sur
+les &eacute;v&eacute;nements de la nuit. La pr&eacute;sence du
+boh&eacute;mien allait faciliter sa besogne...</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, en effet, il s'arr&ecirc;tait, surpris, devant
+le grand Meaulnes.</p>
+
+<p>"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en d&eacute;signant
+"tout cela" du dos de son livre referm&eacute; sur son index.</p>
+
+<p>- Je n'en sais rien", r&eacute;pondit Meaulnes d'un ton
+bourru, sans lever la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Mais l'&eacute;colier inconnu intervint:</p>
+
+<p>"C'est &agrave; moi", dit-il.</p>
+
+<p>Et il ajouta aussit&ocirc;t, avec un geste large et
+&eacute;l&eacute;gant de jeune seigneur auquel le vieil
+instituteur ne sut pas r&eacute;sister:</p>
+
+<p>"Mais je les mets &agrave; votre disposition, monsieur, si
+vous voulez regarder".</p>
+
+<p>Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas
+troubler le nouvel &eacute;tat de choses qui venait de se
+cr&eacute;er, toute la classe se glissa curieusement autour du
+ma&icirc;tre qui penchait sur ce tr&eacute;sor sa t&ecirc;te
+demi-chauve, demi-fris&eacute;e, et du jeune personnage
+bl&ecirc;me qui donnait avec un air de triomphe tranquille les
+explications n&eacute;cessaires. Cependant, silencieux &agrave;
+son banc, compl&egrave;tement d&eacute;laiss&eacute;, le grand
+Meaulnes avait ouvert son cahier de brouillons et,
+fron&ccedil;ant le sourcil, s'absorbait dans un probl&egrave;e
+difficile.</p>
+
+<p>Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La
+dict&eacute;e n'&eacute;tait pas finie et le d&eacute;sordre
+r&eacute;gnait dans la classe. A vrai dire, depuis le matin la
+r&eacute;cr&eacute;ation durait.</p>
+
+<p>A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse
+fut envahie par les &eacute;l&egrave;ves, on s'aper&ccedil;ut
+bien vite qu'un nouveau ma&icirc;tre r&eacute;gnait sur les
+jeux.</p>
+
+<p>De tous les plaisirs nouveaux que le boh&eacute;mien,
+d&egrave;s ce matin-l&agrave;, introduisit chez nous, je ne me
+rappelle que le plus sanglant: c'&eacute;tait une esp&egrave;ce
+de tournoi o&ugrave; les chevaux &eacute;taient les grands
+&eacute;l&egrave;ves charg&eacute;s des plus jeunes
+grimp&eacute;s sur leurs &eacute;paules.</p>
+
+<p>Partag&eacute;s en deux groupes qui partaient des deux bouts
+de la cour, ils fondaient les uns sur les autres, cherchant
+&agrave; terrasser l'adversaire par la violence du choc, et les
+cavaliers, usant de cache-nez comme de lassos, ou de leurs bras
+tendus comme de lances, s'effor&ccedil;aient de
+d&eacute;sar&ccedil;onner leurs rivaux. Il y en eut dont on
+esquivait le choc et qui, perdant l'&eacute;quilibre, allaient
+s'&eacute;taler dans la boue, le cavalier roulant sous sa
+monture. Il y eut des &eacute;coliers &agrave; moiti&eacute;
+d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;s que le cheval rattrapait par les
+jambes et qui, de nouveau acharn&eacute;s &agrave; la lutte,
+regrimpaient sur ses &eacute;paules. Mont&eacute; sur le grand
+Delage qui avait des membres d&eacute;mesur&eacute;s, le poil
+roux et les oreilles d&eacute;coll&eacute;es, le mince cavalier
+&agrave; la t&ecirc;te band&eacute;e excitait les deux troupes
+rivales et dirigeait malignement sa monture en riant aux
+&eacute;clats.</p>
+
+<p>Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord
+avec mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'&eacute;tais
+aupr&egrave;s de lui, ind&eacute;cis.</p>
+
+<p>"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les
+poches. Venir ici, d&egrave;s ce matin, c'&eacute;tait le seul
+moyen de n'&ecirc;tre pas soup&ccedil;onn&eacute;. Et M. Seurel
+s'y est laiss&eacute; prendre!"</p>
+
+<p>Il resta l&agrave; un long moment, sa t&ecirc;te rase au vent,
+&agrave; maugr&eacute;er contre ce com&eacute;dien qui allait
+faire assommer tous ces gars dont il avait &eacute;t&eacute; peu
+de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que
+j'&eacute;tais, je ne manquais pas de l'approuver.</p>
+
+<p>Partout, dans tous les coins, en l'absence du ma&icirc;tre, se
+poursuivait la lutte: les plus petits avaient fini par grimper
+les uns sur les autres; ils couraient et culbutaient avant
+m&ecirc;me d'avoir re&ccedil;u le choc de l'adversaire...
+Bient&ocirc;t il ne resta plus debout, au milieu de la cour,
+qu'un groupe acharn&eacute; et tourbillonnant d'o&ugrave;
+surgissait par moments le bandeau blanc du nouveau chef.</p>
+
+<p>Alors le grand Meaulnes ne sut plus r&eacute;sister. Il baissa
+la t&ecirc;te, mit ses mains sur ces cuisses et me cria:</p>
+
+<p>"Allons-y, Fran&ccedil;ois!"</p>
+
+<p>Surpris par cette d&eacute;cision soudaine, je sautai pourtant
+sans h&eacute;siter sur ses &eacute;paules et en une seconde nous
+&eacute;tions au fort de la m&ecirc;l&eacute;e, tandis que la
+plupart des combattants, &eacute;perdus, fuyaient en criant:</p>
+
+<p>"Voil&agrave; Meaulnes! Voil&agrave; le grand Meaulnes!"</p>
+
+<p>Au milieu de ceux qui restaient il se mit &agrave; tourner sur
+lui-m&ecirc;me en me disant:</p>
+
+<p>"Etends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette
+nuit".</p>
+
+<p>Et moi, gris&eacute; par la bataille, certain du triomphe,
+j'agrippais au passage les gamins qui se d&eacute;battaient,
+oscillaient un instant sur les &eacute;paules des grands et
+tombaient dans la boue. En moins de rien il ne resta debout que
+le nouveau venu mont&eacute; sur Delage; mais celui-ci, peu
+d&eacute;sireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent
+coup de reins en arri&egrave;re se redressa et fit descendre le
+cavalier blanc.</p>
+
+<p>La main &agrave; l'&eacute;paule de sa monture, comme un
+capitaine tient le mors de son cheval, le jeune gar&ccedil;on
+debout par terre regarda le grand Meaulnes avec un peu de
+saisissement et une immense admiration:</p>
+
+<p>"A la bonne heure!" dit-il.</p>
+
+<p>Mais aussit&ocirc;t la cloche sonna, dispersant les
+&eacute;l&egrave;ves qui s'&eacute;taient rassembl&eacute;s
+autour de nous dans l'attente d'une sc&egrave;ne curieuse. Et
+Meaulnes, d&eacute;pit&eacute; de n'avoir pu jeter &agrave; terre
+son ennemi, tourna le dos en disant, avec mauvaise humeur:</p>
+
+<p>"Ce sera pour une autre fois!"</p>
+
+<p>Jusqu'&agrave; midi la classe continua comme &agrave;
+l'approche des vacances, m&ecirc;l&eacute;e d'interm&egrave;des
+amusants et de conversations dont
+l'&eacute;colier-com&eacute;dien &eacute;tait le centre.</p>
+
+<p>Il expliquait comment, immobilis&eacute;s par le froid sur la
+place, ne songeant pas m&ecirc;me &agrave; organiser des
+repr&eacute;sentations nocturnes, o&ugrave; personne ne
+viendrait, ils avaient d&eacute;cid&eacute; que lui-m&ecirc;me
+irait au cours pour se distraire pendant la journ&eacute;e,
+tandis que son compagnon soignerait les oiseaux des Iles et la
+ch&egrave;vre savante. Puis il racontait leurs voyages dans le
+pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit de
+zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux c&ocirc;tes pour
+pousser &agrave; la roue. Les &eacute;l&egrave;ves du fond
+quittaient leur table pour venir &eacute;couter de plus
+pr&egrave;s. Les moins romanesques profitaient de cette occasion
+pour se chauffer autour du po&ecirc;le. Mais bient&ocirc;t la
+curiosit&eacute; les gagnait et ils se rapprochaient du groupe
+bavard en tendant l'oreille, laissant une main pos&eacute;e sur
+le couvercle du po&ecirc;le pour y garder leur place.</p>
+
+<p>"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout
+cela avec sa curiosit&eacute; un peu pu&eacute;rile de
+ma&icirc;tre d'&eacute;cole et qui posait une foule de
+questions.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on h&eacute;sita un instant, comme si jamais il
+ne s'&eacute;tait inqui&eacute;t&eacute; de ce d&eacute;tail.</p>
+
+<p>"Mais, r&eacute;pondit-il, de ce que nous avons gagn&eacute;
+l'automne pr&eacute;c&eacute;dent, je pense. C'est Ganache qui
+r&egrave;gle les comptes".</p>
+
+<p>Personne ne lui demanda qui &eacute;tait Ganache. Mais moi je
+pensai au grand diable qui, tra&icirc;treusement, la veille au
+soir, avait attaqu&eacute; Meaulnes par derri&egrave;re et
+l'avait renvers&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>O&ugrave; il est question du domaine myst&eacute;rieux.</h3>
+
+<p>L'apr&egrave;s-midi ramena les m&ecirc;mes plaisirs et, tout
+le long du cours, le m&ecirc;me d&eacute;sordre et la m&ecirc;me
+fraude. Le boh&eacute;mien avait apport&eacute; d'autres objets
+pr&eacute;cieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'&agrave; un
+petit singe qui griffait sourdement l'int&eacute;rieur de sa
+gibeci&egrave;re... A chaque instant il fallait que M. Seurel
+s'interrompit pour examiner ce que le malin gar&ccedil;on venait
+de tirer de son sac... Quatre heures arriv&egrave;rent et
+Meaulnes &eacute;tait le seul &agrave; avoir fini ses
+probl&egrave;mes.</p>
+
+<p>Ce fut sans h&acirc;te que tout le monde sortit. Il n'y avait
+plus, semblait-il, entre les heures de cours et de
+r&eacute;cr&eacute;ation, cette dure d&eacute;marcation qui
+faisait la vie scolaire simple et r&eacute;gl&eacute;e comme par
+la succession de la nuit et du jour. Nous en oubli&acirc;mes
+m&ecirc;me de d&eacute;signer comme d'ordinaire &agrave; M.
+Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux
+&eacute;l&egrave;ves qui devaient rester pour balayer la classe.
+Or, nous n'y manquions jamais car c'&eacute;tait une fa&ccedil;on
+d'annoncer et de h&acirc;ter la sortie du cours.</p>
+
+<p>Le hasard voulut que ce f&ucirc;t ce jour-l&agrave; te tour du
+grand Meaulnes; et d&egrave;s le matin j'avais, en causant avec
+lui, averti le boh&eacute;mien que les nouveaux &eacute;taient
+toujours d&eacute;sign&eacute;s d'office pour faire le second
+balayeur, le jour de leur arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Meaulnes revint en classe d&egrave;s qu'il eut
+&eacute;t&eacute; chercher le pain de son go&ucirc;ter. Quant au
+boh&eacute;mien, il se fit longtemps attendre et arriva le
+dernier, en courant, comme la nuit commen&ccedil;ait de
+tomber...</p>
+
+<p>"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et
+pendant que je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a
+vol&eacute;".</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais donc assis sur une petite table,
+aupr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, lisant &agrave; la
+derni&egrave;re lueur du jour, et je les vis tous les deux
+d&eacute;placer en silence les bancs de l'&eacute;cole - le grand
+Meaulnes, taciturne et l'air dur, sa blouse noire
+boutonn&eacute;e &agrave; trois boutons en arri&egrave;re et
+sangl&eacute;e &agrave; la ceinture; l'autre, d&eacute;licat,
+nerveux, la t&ecirc;te band&eacute;e comme un bless&eacute;. Il
+&eacute;tait v&ecirc;tu d'un mauvais paletot, avec des
+d&eacute;chirures que je n'avais pas remarqu&eacute;es pendant le
+jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il soulevait et
+poussait les tables avec une pr&eacute;cipitation folle, en
+souriant un peu. On e&ucirc;t dit qu'il jouait l&agrave; quelque
+jeu extraordinaire dont nous ne connaissons pas le fin mot.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent ainsi dans le coin le plus obscur de la
+salle, pour d&eacute;placer la derni&egrave;re table.</p>
+
+<p>En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser
+son adversaire, sans que personne du dehors e&ucirc;t chance de
+les apercevoir ou de les entendre par les fen&ecirc;tres. Je ne
+comprenais pas qu'il laiss&acirc;t &eacute;chapper une pareille
+occasion. L'autre, revenu pr&egrave;s de la porte, allait
+s'enfuir d'un instant &agrave; l'autre, pr&eacute;textant que la
+besogne &eacute;tait termin&eacute;e, et nous ne le reverrions
+plus. Le plan et tous les renseignements que Meaulnes avait mis
+si longtemps &agrave; retrouver, &agrave; concilier, &agrave;
+r&eacute;unir, seraient perdus pour nous...</p>
+
+<p>A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un
+mouvement, qui m'annon&ccedil;&acirc;t le d&eacute;but de la
+bataille, mais le grand gar&ccedil;on ne bronchait pas. Par
+instants, seulement, il regardait avec une fixit&eacute;
+&eacute;trange et d'un air interrogatif le bandeau du
+boh&eacute;mien, qui, dans la p&eacute;nombre de la tomb&eacute;e
+de la nuit, paraissait largement tach&eacute; de noir.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re table fut d&eacute;plac&eacute;e sans que
+rien arriv&acirc;t.</p>
+
+<p>Mais au moment o&ugrave;, remontant tous les deux vers le haut
+de la classe, ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de
+balai, Meaulnes, baissant la t&ecirc;te et sans regarder notre
+ennemi, dit &agrave; mi-voix:</p>
+
+<p>"Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont
+d&eacute;chir&eacute;s".</p>
+
+<p>L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il
+disait, mais profond&eacute;ment &eacute;mu de le lui entendre
+dire.</p>
+
+<p>"Ils ont voulu, r&eacute;pondit-il, m'arracher votre plan tout
+&agrave; l'heure, sur la place. Quand ils ont su que je voulais
+revenir ici balayer la classe, ils ont compris que j'allais faire
+la paix avec vous, ils se sont r&eacute;volt&eacute;s contre moi.
+Mais je l'ai tout de m&ecirc;me sauv&eacute;", ajouta-t-il
+fi&egrave;rement, en tendant &agrave; Meaulnes le pr&eacute;cieux
+papier pli&eacute;.<br>
+ Meaulnes se tourna lentement vers moi:</p>
+
+<p>"Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire
+blesser pour nous, tandis que nous lui tendions un
+pi&egrave;ge!"</p>
+
+<p>Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des
+&eacute;coliers de Sainte-Agathe:</p>
+
+<p>"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la
+main.</p>
+
+<p>Le com&eacute;dien la saisit et demeura sans parole une
+seconde, tr&egrave;s troubl&eacute;, la voix coup&eacute;e...
+Mais bient&ocirc;t avec une curiosit&eacute; ardente il
+poursuivit:</p>
+
+<p>"Ainsi vous me tendiez un pi&egrave;ge! Que c'est amusant! Je
+l'avais devin&eacute; et je me disais: ils vont &ecirc;tre bien
+&eacute;tonn&eacute;s, quand m'ayant repris ce plan, ils
+s'apercevront que je l'ai compl&eacute;t&eacute;...</p>
+
+<p>- Compl&eacute;t&eacute;?</p>
+
+<p>- Oh! attendez! Pas enti&egrave;rement..."</p>
+
+<p>Quittant ce ton enjou&eacute;, il ajouta gravement et
+lentement, se rapprochant de nous:</p>
+
+<p>"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis
+all&eacute; l&agrave; o&ugrave; vous avez &eacute;t&eacute;.
+J'assistais &agrave; cette f&ecirc;te extraordinaire. J'ai bien
+pens&eacute;, quand les gar&ccedil;ons du Cours m'ont
+parl&eacute; de votre aventure myst&eacute;rieuse, qu'il
+s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer je vous ai
+vol&eacute; votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le
+nom de ce ch&acirc;teau; je ne saurais pas y retourner; je ne
+connais pas en entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".</p>
+
+<p>Avec quel &eacute;lan, avec quelle intense curiosit&eacute;,
+avec quelle amiti&eacute; nous nous press&acirc;mes contre lui!
+Avidement Meaulnes lui posait des questions... Il nous semblait
+&agrave; tous deux qu'en insistant ardemment aupr&egrave;s de
+notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela m&ecirc;me qu'il
+pr&eacute;tendait ne pas savoir.</p>
+
+<p>"Vous verrez, vous verrez, r&eacute;pondait le jeune
+gar&ccedil;on avec un peu d'ennui et d'embarras, je vous ai mis
+sur le plan quelques indications que vous n'aviez pas... C'est
+tout ce que je pouvais faire".</p>
+
+<p>Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme:</p>
+
+<p>"Oh! dit-il tristement et fi&egrave;rement, je
+pr&eacute;f&egrave;re vous avertir: je ne suis pas un
+gar&ccedil;on comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me
+tirer une balle dans la t&ecirc;te et c'est ce qui vous explique
+ce bandeau sur le front, comme un mobile de la Seine, en
+1870...</p>
+
+<p>- Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte", dit
+Meaulnes avec amiti&eacute;.</p>
+
+<p>Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton
+l&eacute;g&egrave;rement emphatique:</p>
+
+<p>- Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas r&eacute;ussi, je
+ne continuerai &agrave; vivre que pour l'amusement, comme un
+enfant, comme un boh&eacute;mien. J'ai tout abandonn&eacute;. Je
+n'ai plus ni p&egrave;re, ni soeur, ni maison, ni amour... Plus
+rien, que des compagnons de jeux.</p>
+
+<p>- Ces compagnons-l&agrave; vous ont d&eacute;j&agrave; trahi,
+dis-je.</p>
+
+<p>- Oui, r&eacute;pondit-il avec animation. C'est la faute d'un
+certain Delouche. Il a devin&eacute; que j'allais faire cause
+commune avec vous. Il a d&eacute;moralis&eacute; ma troupe qui
+&eacute;tait si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au
+soir, comme c'&eacute;tait conduit, comme &ccedil;a marchait!
+Depuis mon enfance, je n'avais rien organis&eacute; d'aussi
+r&eacute;ussi..."</p>
+
+<p>Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous
+d&eacute;sabuser tout &agrave; fait sur son compte:</p>
+
+<p>"Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que - je m'en
+suis aper&ccedil;u ce matin - il y a plus de plaisir &agrave;
+prendre avec vous qu'avec la bande de tous les autres. C'est ce
+Delouche surtout qui me d&eacute;pla&icirc;t. Quelle id&eacute;e
+de faire l'homme &agrave; dix-sept ans! Rien ne me
+d&eacute;go&ucirc;te davantage... Pensez-vous que nous puissions
+le repincer?</p>
+
+<p>- Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec
+nous?</p>
+
+<p>- Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement
+seul. Je n'ai que Ganache..."</p>
+
+<p>Toute sa fi&egrave;vre, tout son enjouement &eacute;taient
+tomb&eacute;s soudain. Un instant, il plongea dans ce m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir o&ugrave; sans doute, un jour, l'id&eacute;e de
+se tuer l'avait surpris.</p>
+
+<p>"Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre
+secret et je l'ai d&eacute;fendu contre tous. Je puis vous
+remettre sur la trace que vous avez perdue..."</p>
+
+<p>Et il ajouta presque solennellement:</p>
+
+<p>"Soyez mes amis pour le jour o&ugrave; je serais encore
+&agrave; deux doigts de l'enfer comme une fois
+d&eacute;j&agrave;... Jurez-moi que vous r&eacute;pondrez quand
+je vous appellerai - quand je vous appellerai ainsi... (et il
+poussa une sorte de cri &eacute;trange: Hou-ou!...) Vous,
+Meaulnes, jurez d'abord!"</p>
+
+<p>Et nous jur&acirc;mes, car, enfants que nous &eacute;tions,
+tout ce qui &eacute;tait plus solennel et plus s&eacute;rieux que
+nature nous s&eacute;duisait.</p>
+
+<p>"En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous
+dire: je vous indiquerai la maison de Paris o&ugrave; la jeune
+fille du ch&acirc;teau avait l'habitude de passer les
+f&ecirc;tes: P&acirc;ques et la Pentec&ocirc;te, le mois de juin
+et quelquefois une partie de l'hiver".</p>
+
+<p>A ce moment une voix inconnue appela du grand portail,
+&agrave; plusieurs reprises, dans la nuit. Nous devin&acirc;mes
+que c'&eacute;tait Ganache, le boh&eacute;mien, qui n'osait pas
+ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix pressante,
+anxieuse, il appelait tant&ocirc;t tr&egrave;s haut, tant&ocirc;t
+presque bas:</p>
+
+<p>"Hou-ou! Hou-ou!</p>
+
+<p>-Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune boh&eacute;mien
+qui avait tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.</p>
+
+<p>Le jeune gar&ccedil;on nous donna rapidement une adresse
+&agrave; Paris, que nous r&eacute;p&eacute;t&acirc;mes &agrave;
+mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son compagnon
+&agrave; la grille, nous laissant dans un &eacute;tat de trouble
+inexprimable.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>L'Homme aux espadrilles.</h3>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave;, vers trois heures du matin, la veuve
+Delouche, l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se
+leva pour allumer son feu. Dumas, son beau-fr&egrave;re, qui
+habitait chez elle, devait partir en route &agrave; quatre
+heures, et la triste bonne femme, dont la main droite
+&eacute;tait recroquevill&eacute;e par une br&ucirc;lure
+ancienne, se h&acirc;tait dans la cuisine obscure pour
+pr&eacute;parer le caf&eacute;. Il faisait froid. Elle mit sur sa
+camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie
+allum&eacute;e, abritant la flamme de l'autre main - la mauvaise
+- avec son tablier lev&eacute;, elle traversa la cour
+encombr&eacute;e de bouteilles vides et de caisses &agrave;
+savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du
+b&ucirc;cher qui servait de cabane aux poules... Mais &agrave;
+peine avait-elle pouss&eacute; la porte que, d'un coup de
+casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un individu
+surgissant de l'obscurit&eacute; profonde &eacute;teignit la
+chandelle, abattit du m&ecirc;me coup la bonne femme et s'enfuit
+&agrave; toutes jambes, tandis que les poules et les coqs
+affol&eacute;s menaient un tapage infernal.</p>
+
+<p>L'homme emportait dans un sac - comme la veuve Delouche
+retrouvant son aplomb s'en aper&ccedil;ut un instant plus tard -
+une douzaine de ses poulets les plus beaux.</p>
+
+<p>Aux cris de sa belle-soeur, Dumas &eacute;tait accouru. Il
+constata que le chenapan, pour entrer, avait d&ucirc; ouvrir avec
+une fausse clef la porte de la petite cour et qu'il
+s'&eacute;tait enfui, sans la fermer, par le m&ecirc;me chemin.
+Aussit&ocirc;t, en homme habitu&eacute; aux braconniers et aux
+chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le prenant
+d'une main, son fusil charg&eacute; de l'autre, il
+s'effor&ccedil;a de suivre la trace du voleur, trace tr&egrave;s
+impr&eacute;cise - l'individu devait &ecirc;tre chauss&eacute;
+d'espadrilles - qui le mena sur la route de La Gare puis se
+perdit devant la barri&egrave;re d'un pr&eacute;. Forc&eacute;
+d'arr&ecirc;ter l&agrave; ses recherches, il releva la
+t&ecirc;te, s'arr&ecirc;ta... et entendit au loin, sur la
+m&ecirc;me route, le bruit d'une voiture lanc&eacute;e au grand
+galop, qui s'enfuyait...</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Jasmin Delouche, le fils de la
+veuve, s'&eacute;tait lev&eacute; et, jetant en h&acirc;te un
+capuchon sur ses &eacute;paules, il &eacute;tait sorti en
+chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout
+&eacute;tait plong&eacute; dans l'obscurit&eacute; et le silence
+profond qui pr&eacute;c&egrave;dent les premi&egrave;res lueurs
+du jour. Arriv&eacute; aux Quatre-Routes, il entendit seulement -
+comme son oncle - tr&egrave;s loin, sur la colline des Riaudes,
+le bruit d'une voiture dont le cheval devait galoper les quatre
+pieds lev&eacute;s. Gar&ccedil;on malin en fanfaron, il se dit
+alors, comme il nous le r&eacute;p&eacute;ta par la suite avec
+l'insupportable grasseyement des faubourgs de
+Montlu&ccedil;on:</p>
+
+<p>"Ceux-l&agrave; sont partis vers La Gare, mais il n'est pas
+dit que je n'en "chaufferai" pas d'autres, de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du bourg".</p>
+
+<p>Et il rebroussa chemin vers l'&eacute;glise, dans le
+m&ecirc;me silence nocturne.</p>
+
+<p>Sur la place, dans la roulotte des boh&eacute;miens, il y
+avait une lumi&egrave;re. Quelqu'un de malade sans doute. Il
+allait s'approcher, pour demander ce qui &eacute;tait
+arriv&eacute;, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre
+chauss&eacute;e d'espadrilles, d&eacute;boucha des Petits-Coins
+et accourut au galop, sans rien voir, vers le marchepied de la
+voiture...</p>
+
+<p>Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avan&ccedil;a
+soudain dans la lumi&egrave;re et demanda &agrave; mi-voix:</p>
+
+<p>"Eh bien! Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>Hagard, &eacute;chevel&eacute;, &eacute;dent&eacute;, l'autre
+s'arr&ecirc;ta, le regarda, avec un rictus mis&eacute;rable
+caus&eacute; par l'effroi et la suffocation, et r&eacute;pondit
+d'une haleine hach&eacute;e:</p>
+
+<p>"C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir
+et sa blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la
+soeur".</p>
+
+<p>En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigu&eacute;,
+rentrait chez lui pour se recoucher, il rencontra, vers le milieu
+du bourg, une religieuse qui se h&acirc;tait.</p>
+
+<p>Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur
+le seuil de leurs portes avec les m&ecirc;mes yeux bouffis et
+meurtris par une nuit sans sommeil. Ce fut, chez tous, un cri
+d'indignation et, par le bourg, comme une tra&icirc;n&eacute;e de
+poudre.</p>
+
+<p>Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin,
+une carriole qui s'arr&ecirc;tait et dans laquelle on chargeait
+en h&acirc;te des paquets qui tombaient mollement. Il n'y avait,
+dans la maison, que deux femmes et elles n'avaient pas os&eacute;
+bouger. Au jour, elles avaient compris, en ouvrant la basse-cour,
+que les paquets en question &eacute;taient les lapins et la
+volaille... Millie, durant la premi&egrave;re
+r&eacute;cr&eacute;ation, trouva devant la porte de la buanderie
+plusieurs allumettes &agrave; demi br&ucirc;l&eacute;es. On en
+conclut qu'ils &eacute;taient mal renseign&eacute;s sur notre
+demeure et n'avaient pu entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et
+chez Cl&eacute;ment, on crut d'abord qu'ils avaient vol&eacute;
+aussi les cochons, mais on les retrouva dans la matin&eacute;e,
+occup&eacute;s &agrave; d&eacute;terrer des salades, dans
+diff&eacute;rents jardins. Tout le troupeau avait profit&eacute;
+de l'occasion et de la porte ouverte pour faire une petite
+promenade nocturne... Presque partout on avait enlev&eacute; la
+volaille; mais on s'en &eacute;tait tenu l&agrave;. Mme Pignot,
+la boulang&egrave;re, qui ne faisait pas d'&eacute;levage, cria
+bien toute la journ&eacute;e qu'on lui avait vol&eacute; son
+battoir et une livre d'indigo, mais le fait ne fut jamais
+prouv&eacute;, ni inscrit sur le proc&egrave;s-verbal...</p>
+
+<p>Cet affolement, cette crainte, ce bavardage dur&egrave;rent
+tout le matin. En classe, Jasmin raconta son aventure de la
+nuit:</p>
+
+<p>"Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait
+rencontr&eacute; un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un
+lapin!"</p>
+
+<p>Et il ajoutait en nous regardant:</p>
+
+<p>"C'est heureux qu'il n'ait pas rencontr&eacute; Ganache, il
+&eacute;tait capable de tirer dessus. C'est tous la m&ecirc;me
+race, qu'il dit, et Dessaigne le disait aussi".</p>
+
+<p>Personne cependant ne songeait &agrave; inqui&eacute;ter nos
+nouveaux amis. C'est le lendemain soir seulement que Jasmin fit
+remarquer &agrave; son oncle que Ganache, comme leur voleur,
+&eacute;tait chauss&eacute; d'espadrilles. Ils furent d'accord
+pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes.
+Ils d&eacute;cid&egrave;rent donc, en grand secret, d'aller
+d&egrave;s leur premier loisir au chef-lieu de canton
+pr&eacute;venir le brigadier de la gendarmerie.</p>
+
+<p>Durant les jours qui suivirent, le jeune boh&eacute;mien,
+malade de sa blessure l&eacute;g&egrave;rement rouverte, ne parut
+pas.</p>
+
+<p>Sur la place de l'&eacute;glise, le soir, nous allions
+r&ocirc;der, rien que pour voir sa lampe derri&egrave;re le
+rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse et de
+fi&egrave;vre, nous restions l&agrave;, sans oser approcher de
+l'humble bicoque, qui nous paraissait &ecirc;tre le
+myst&eacute;rieux passage et l'anti-chambre du Pays dont nous
+avions perdu le chemin.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>Une dispute dans la coulisse.</h3>
+
+<p>Tant d'anxi&eacute;t&eacute;s et de troubles divers, durant
+ces jours pass&eacute;s, nous avaient emp&ecirc;ch&eacute;s de
+prendre garde que mars &eacute;tait venu en que le vent avait
+molli. Mais le troisi&egrave;me jour apr&egrave;s cette aventure,
+en descendant, le matin, dans la cour, brusquement je compris que
+c'&eacute;tait le printemps. Une brise d&eacute;licieuse comme
+une eau ti&eacute;die coulait par-dessus le mur, une pluie
+silencieuse avait mouill&eacute; la nuit les feuilles des
+pivoines; la terre remu&eacute;e du jardin avait un go&ucirc;t
+puissant, et j'entendais, dans l'arbre voisin de la
+fen&ecirc;tre, un oiseau qui essayait d'apprendre la
+musique...</p>
+
+<p>Meaulnes, &agrave; la premi&egrave;re
+r&eacute;cr&eacute;ation, parla d'essayer tout de suite
+l'itin&eacute;raire qu'avait pr&eacute;cis&eacute;
+l'&eacute;colier-boh&eacute;mien. A grand peine je lui persuadai
+d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps
+f&ucirc;t s&eacute;rieusement au beau... que tous les pruniers de
+Sainte-Agathe fussent en fleur. Appuy&eacute;s contre le mur bas
+de la petite ruelle, les mains aux poches et nu-t&ecirc;te, nous
+parlions et le vent tant&ocirc;t nous faisait frissonner de
+froid, tant&ocirc;t, par bouff&eacute;es de ti&eacute;deur,
+r&eacute;veillait en nous je ne sais quel vieil enthousiasme
+profond. Ah! fr&egrave;re, compagnon, voyageur, comme nous
+&eacute;tions persuad&eacute;s, tous deux, que le bonheur
+&eacute;tait proche, et qu'il allait suffire de se mettre en
+chemin pour l'atteindre!...</p>
+
+<p>A midi et demi, pendant le d&eacute;jeuner, nous
+entend&icirc;mes un roulement de tambour sur la place des
+Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous &eacute;tions sur le seuil
+de la petite grille, nos serviettes &agrave; la main...
+C'&eacute;tait Ganache qui annon&ccedil;ait pour le soir,
+&agrave; huit heures, "vu le beau temps", une grande
+repr&eacute;sentation sur la place de l'&eacute;glise. A tout
+hasard, "pour se pr&eacute;munir contre la pluie", une tente
+serait dress&eacute;e. Suivait un long programma des attractions,
+que le vent emporta, mais o&ugrave; nous p&ucirc;mes distinguer
+vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies
+&eacute;questres...", le tout scand&eacute; par de nouveaux
+roulements de tambour.</p>
+
+<p>Pendant le d&icirc;ner du soir, la grosse caisse, pour
+annoncer la s&eacute;ance, tonna sous nos fen&ecirc;tres et fit
+trembler les vitres. Bient&ocirc;t apr&egrave;s,
+pass&egrave;rent, avec un bourdonnement de conversation, les gens
+des faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la
+place de l'&eacute;glise. Et nous &eacute;tions l&agrave;, tous
+deux, forc&eacute;s de rester &agrave; table, tr&eacute;pignant
+d'impatience!</p>
+
+<p>Vers neuf heures, enfin, nous entend&icirc;mes des frottements
+de pieds et des rires &eacute;touff&eacute;s &agrave; la petite
+grille: les institutrices venaient nous chercher. Dans
+l'obscurit&eacute; compl&egrave;te nous part&icirc;mes en bande
+vers le lieu de la com&eacute;die. Nous apercevions de loin le
+mur de l'&eacute;glise illumin&eacute; comme par un grand feu.
+Deux quinquets allum&eacute;s devant la porte de la baraque
+ondulaient au vent...</p>
+
+<p>A l'int&eacute;rieur, des gradins &eacute;taient
+am&eacute;nag&eacute;s comme dans un cirque. M. Seurel, les
+institutrices, Meaulnes et moi, nous nous install&acirc;mes sur
+les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait &ecirc;tre
+fort &eacute;troit, comme un cirque v&eacute;ritable, avec de
+grandes nappes d'ombre o&ugrave; s'&eacute;tageaient Mme Pignot,
+la boulang&egrave;re, et Fernande, l'&eacute;pici&egrave;re, les
+filles du bourg, les ouvriers mar&eacute;chaux, des dames, des
+gamins, des paysans, d'autres gens encore.</p>
+
+<p>La repr&eacute;sentation &eacute;tait avanc&eacute;e plus
+qu'&agrave; moiti&eacute;. On voyait sur la piste une petite
+ch&egrave;vre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur
+quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'&eacute;tait
+Ganache qui la commandait doucement, &agrave; petits coups de
+baguette, en regardant vers nous d'un air inquiet, la bouche
+ouverte les yeux morts.</p>
+
+<p>Assis sur un tabouret pr&egrave;s de deux autres quinquets,
+&agrave; l'endroit o&ugrave; la piste communiquait avec la
+roulotte nous reconn&ucirc;mes, en fin maillot noir, front
+band&eacute; le meneur de jeu, notre ami.</p>
+
+<p>A peine &eacute;tions-nous assis que bondissait sur la piste
+un poney tout harnach&eacute; &agrave; qui le jeune personnage
+bless&eacute; fit faire plusieurs tours, et qui s'arr&ecirc;tait
+toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait d&eacute;signer la
+personne la plus aimable ou la plus brave de la
+soci&eacute;t&eacute;; mais toujours devant Mme Pignot lorsqu'il
+s'agissait de d&eacute;couvrir la plus menteuse, la plus avare ou
+"la plus amoureuse..." Et c'&eacute;taient autour d'elle des
+rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau d'oies
+que pourchasse un &eacute;pagneul!...</p>
+
+<p>A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant
+avec M. Seurel, qui n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; plus fier
+d'avoir parl&eacute; &agrave; Talma ou &agrave; L&eacute;otard;
+et nous, nous &eacute;coutions avec un int&eacute;r&ecirc;t
+passionn&eacute; tout ce qu'il disait: de sa blessure -
+referm&eacute;e; de ce spectacle - pr&eacute;par&eacute; durant
+les longues journ&eacute;es d'hiver; de leur d&eacute;part - qui
+ne serait pas avant la fin du mois, car ils pensaient donner
+jusque-l&agrave; des repr&eacute;sentations vari&eacute;es et
+nouvelles.</p>
+
+<p>Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.</p>
+
+<p>Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour
+regagner l'entr&eacute;e de la roulotte, fut oblig&eacute; de
+traverser un groupe qui avait envahi la piste et au milieu duquel
+nous aper&ccedil;&ucirc;mes soudain Jasmin Delouche. Les femmes
+et les filles s'&eacute;cart&egrave;rent. Ce costume noir, cet
+air bless&eacute;, &eacute;trange et brave, les avaient toutes
+s&eacute;duites. Quant &agrave; Jasmin, qui paraissait revenir
+&agrave; cet instant d'un voyage, et qui s'entretenait &agrave;
+voix basse mais anim&eacute;e avec Mme Pignot, il &eacute;tait
+&eacute;vident qu'une cordeli&egrave;re, un col bas et des
+pantalons-&eacute;l&eacute;phant eussent fait plus s&ucirc;rement
+sa conqu&ecirc;te... Il se tenait les pouces au revers de son
+veston, dans une attitude &agrave; la fois tr&egrave;s fate et
+tr&egrave;s g&ecirc;n&eacute;e. Au passage du boh&eacute;mien,
+dans un mouvement de d&eacute;pit, il dit &agrave; haute voix
+&agrave; Mme Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais
+certainement une injure, un mot provocant &agrave; l'adresse de
+notre ami. Ce devait &ecirc;tre une menace grave et inattendue,
+car le jeune homme ne put s'emp&ecirc;cher de se retourner et de
+regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance, ricanait,
+poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son
+c&ocirc;t&eacute;... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques
+secondes. Je fus sans doute le seul de mon banc &agrave; m'en
+apercevoir.</p>
+
+<p>Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derri&egrave;re le
+rideau qui masquait l'entr&eacute;e de la roulotte. Chacun
+regagna sa place sur les gradins, croyant que la deuxi&egrave;me
+partie du spectacle allait aussit&ocirc;t commencer, et un grand
+silence s'&eacute;tablit. Alors, derri&egrave;re le rideau,
+tandis que s'apaisaient les derni&egrave;res conversations
+&agrave; voix basse, un bruit de dispute monta. Nous n'entendions
+pas ce qui &eacute;tait dit, mais nous reconn&ucirc;mes les deux
+voix, celle du grand gars et celle du jeune homme - la
+premi&egrave;re qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui
+gourmandait, avec indignation et tristesse &agrave; la fois:</p>
+
+<p>"Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas
+dit..."</p>
+
+<p>Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde
+pr&ecirc;t&acirc;t l'oreille. Puis tout se tut soudainement.
+L'altercation se poursuivit &agrave; voix basse; et les gamins
+des hauts gradins commenc&egrave;rent &agrave; crier:</p>
+
+<p>"Les lampions, le rideau!"</p>
+
+<p>et &agrave; frapper du pied.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>Le Boh&eacute;mien enl&egrave;ve son bandeau.</h3>
+
+<p>Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face -
+sillonn&eacute;e de rides, tout &eacute;carquill&eacute;e
+tant&ocirc;t par la gaiet&eacute; tant&ocirc;t par la
+d&eacute;tresse, et sem&eacute;e de pains &agrave; cacheter! -
+d'un long pierrot en trois pi&egrave;ces mal articul&eacute;es,
+recroquevill&eacute; sur son ventre come par une colique,
+marchant sur la pointe des pieds comme par exc&egrave;s de
+prudence et de crainte, les mains emp&ecirc;tr&eacute;es dans des
+manches trop longues qui balayaient la piste.</p>
+
+<p>Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa
+pantomime. Je me rappelle seulement que d&egrave;s son
+arriv&eacute;e dans le cirque, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+vainement et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;ment retenu sur les
+pieds, il tomba. Il eut beau se relever; c'&eacute;tait plus fort
+que lui: il tombait. Il ne cessait pas de tomber. Il
+s'embarrassait dans quatre chaises &agrave; la fois. Il
+entra&icirc;nait dans sa chute une table &eacute;norme qu'on
+avait apport&eacute;e sur la piste. Il finit par aller
+s'&eacute;taler par del&agrave; la barri&egrave;re du cirque
+jusque sur les pieds des spectateurs. Deux aides, racol&eacute;s
+dans le public &agrave; grand'peine, le tiraient par les pieds et
+le remettaient debout apr&egrave;s d'inconcevables efforts. Et
+chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, vari&eacute;
+chaque fois, un petit cri insupportable, o&ugrave; la
+d&eacute;tresse et la satisfaction se m&ecirc;laient &agrave;
+doses &eacute;gales. Au d&eacute;nouement, grimp&eacute; sur un
+&eacute;chafaudage de chaises, il fit une chute immense et
+tr&egrave;s lente, et son ululement de triomphe strident et
+mis&eacute;rable durait aussi longtemps que sa chute,
+accompagn&eacute; par les cris d'effroi des femmes.</p>
+
+<p>Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien
+m'en rappeler la raison, "le pauvre pierrot qui tombe" sortant
+d'une de ses manches une petite poup&eacute;e bourr&eacute;e de
+son et mimant avec elle toute une sc&egrave;ne tragi-comique. En
+fin de compte, il lui faisait sortir par la bouche tout le son
+qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits cris
+pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la
+plus grande attention, tandis que tous les spectateurs, la
+l&egrave;vre pendante, avaient les yeux fix&eacute;s sur la fille
+visqueuse et crev&eacute;e du pauvre pierrot, il la saisit
+soudain par un bras et la lan&ccedil;a &agrave; toute
+vol&eacute;e, &agrave; travers les spectateurs, sur la figure de
+Jasmin Delouche, dont elle ne fit que mouiller l'oreille, pour
+aller ensuite s'aplatir sur l'estomac de Mme Pignot, juste
+au-dessous du menton. La boulang&egrave;re poussa un tel cri,
+elle se renversa si fort en arri&egrave;re et toutes ses voisines
+l'imit&egrave;rent si bien que le banc se rompit, et la
+boulang&egrave;re, Fernande, la triste veuve Delouche et vingt
+autres s'effondr&egrave;rent, les jambes en l'air, au milieu des
+rires, des cris et des applaudissements, tandis que le grand
+clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et
+dire:</p>
+
+<p>"Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous
+remercier!"</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment m&ecirc;me et au milieu de l'immense
+brouhaha, le grand Meaulnes, silencieux depuis le d&eacute;but de
+la pantomime et qui semblait plus absorb&eacute; de minute en
+minute, se leva brusquement, me saisit par le bras, comme
+incapable de se contenir, et me cria:</p>
+
+<p>"Regarde le boh&eacute;mien! Regarde! Je l'ai enfin
+reconnu".</p>
+
+<p>Avant m&ecirc;me d'avoir regard&eacute;, comme si depuis
+longtemps, inconsciemment, cette pens&eacute;e couvait en moi et
+n'attendait que l'instant d'&eacute;clore, j'avais devin&eacute;!
+Debout apr&egrave;s d'un quinquet, &agrave; l'entre de la
+roulotte, le jeune personnage inconnu avait d&eacute;fait son
+bandeau et jet&eacute; sur les &eacute;paules une
+p&egrave;lerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme
+nagu&egrave;re &agrave; la lumi&egrave;re de la bougie, dans la
+chambre du Domaine, un tr&egrave;s fin, tr&egrave;s aquilin
+visage sans moustache. P&acirc;le, les l&egrave;vres
+entr'ouvertes, il feuilletait h&acirc;tivement une sorte de petit
+album rouge qui devait &ecirc;tre un atlas de poche. Sauf une
+cicatrice qui lui barrait la tempe et disparaissait sous la masse
+des cheveux, c'&eacute;tait, tel que me l'avait d&eacute;crit
+minutieusement le grand Meaulnes, le fianc&eacute; du Domaine
+inconnu.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident qu'il avait enlev&eacute; son
+bandage pour &ecirc;tre reconnu de nous. Mais &agrave; peine le
+grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et pouss&eacute; ce
+cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, apr&egrave;s
+nous avoir jet&eacute; un coup d'oeil d'entente et nous avoir
+souri, avec une vague tristesse, comme il souriait
+d'ordinaire.</p>
+
+<p>"Et l'autre! disait Meaulnes avec fi&egrave;vre, comment ne
+l'ai-je pas reconnu tout de suite! C'est le pierrot de la
+f&ecirc;te, l&agrave;-bas..."</p>
+
+<p>Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais
+d&eacute;j&agrave; Ganache avait coup&eacute; toutes les
+communications avec la piste; un &agrave; un il &eacute;teignait
+les quatre quinquets du cirque, et nous &eacute;tions
+oblig&eacute;s de suivre la foule qui<br>
+ s'&eacute;coulait tr&egrave;s lentement, canalis&eacute;e entre
+les bancs parall&egrave;les, dans l'ombre o&ugrave; nous
+pi&eacute;tinions d'impatience.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se
+pr&eacute;cipita vers la roulotte, escalada le marchepied, frappa
+&agrave; la porte, mais tout &eacute;tait clos
+d&eacute;j&agrave;. D&eacute;j&agrave; sans doute, dans la
+voiture &agrave; rideaux, comme dans celle du poney, de la
+ch&egrave;vre et des oiseaux savants, tout le monde &eacute;tait
+rentr&eacute; et commen&ccedil;ait &agrave; dormir.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>Les gendarmes!</h3>
+
+<p>Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames
+qui revenaient vers le Cours Sup&eacute;rieur, par les rues
+obscures. Cette fois nous comprenions tout. Cette grande
+silhouette blanche que Meaulnes avait vue, le dernier soir de la
+f&ecirc;te, filer entre les arbres, c'&eacute;tait Ganache, qui
+avait recueilli le fianc&eacute; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;
+et s'&eacute;tait enfui avec lui. L'autre avait accept&eacute;
+cette existence sauvage, pleine de risques, de jeux et
+d'aventures. Il lui avait sembl&eacute; recommencer son
+enfance...</p>
+
+<p>Frantz de Galais nous avait jusqu'ici cach&eacute; son nom et
+il avait feint d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans
+doute d'&ecirc;tre forc&eacute; de rentrer chez ses parents; mais
+pourquoi, ce soir-l&agrave;, lui avait-il plu soudain de se faire
+conna&icirc;tre &agrave; nous et de nous laisser deviner la
+v&eacute;rit&eacute; tout enti&egrave;re?...</p>
+
+<p>Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la
+troupe des spectateurs s'&eacute;coulait lentement &agrave;
+travers le bourg. Il d&eacute;cida que, d&egrave;s le lendemain
+matin, qui &eacute;tait un jeudi, il irait trouver Frantz. Et,
+tous les deux, ils partiraient pour l&agrave;-bas! Quel voyage
+sur la route mouill&eacute;e! Frantz expliquerait tout; tout
+s'arrangeait, et la merveilleuse aventure allait reprendre
+l&agrave; o&ugrave; elle s'&eacute;tait interrompue...</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi je marchais dans l'obscurit&eacute; avec un
+gonflement de coeur ind&eacute;finissable. Tout se m&ecirc;lait
+pour contribuer &agrave; ma joie, depuis le faible plaisir que
+donnait l'attente du jeudi jusqu'&agrave; la tr&egrave;s grande
+d&eacute;couverte que nous venions de faire, jusqu'&agrave; la
+tr&egrave;s grande chance qui nous &eacute;tait &eacute;chue. Et
+je me souviens que, dans ma soudaine
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de coeur, je m'approchai de la
+plus laide des filles du notaire &agrave; qui l'on m'imposait
+parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontan&eacute;ment je
+lui donnai la main.</p>
+
+<p>Amers souvenirs! Vains espoirs &eacute;cras&eacute;s!</p>
+
+<p>Le lendemain, d&egrave;s huit heures, lorsque nous
+d&eacute;bouch&acirc;mes tous les deux sur la place de
+l'&eacute;glise, avec nos souliers bien cir&eacute;s, nos plaques
+de ceinturons bien astiqu&eacute;es et nos casquettes neuves,
+Meaulnes, qui jusque-l&agrave; se retenait de sourire en me
+regardant, poussa un cri et s'&eacute;lan&ccedil;a vers la place
+vide... Sur l'emplacement de la baraque et des voitures, il n'y
+avait plus qu'un pot cass&eacute; et des chiffons. Les
+boh&eacute;miens &eacute;taient partis...</p>
+
+<p>Un petit vent qui nous parut glac&eacute; soufflait. Il me
+semblait qu'&agrave; chaque pas nous allions buter sur le sol
+caillouteux et dur de la place et que nous allions tomber.
+Meaulnes, affol&eacute;, fit deux fois le mouvement de
+s'&eacute;lancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur
+la route de Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses
+yeux, esp&eacute;rant un instant que nos gens venaient seulement
+de partir. Mais que faire? Dix traces de voitures
+s'embrouillaient sur la place, puis s'effa&ccedil;aient sur la
+route dure. Il fallut rester l&agrave;, inertes.</p>
+
+<p>Et tandis que nous revenions, &agrave; travers le village
+o&ugrave; la matin&eacute;e du jeudi commen&ccedil;ait, quatre
+gendarmes &agrave; cheval, avertis par Delouche la veille au
+soir, d&eacute;bouch&egrave;rent au galop sur la place et
+s'&eacute;parpill&egrave;rent &agrave; travers les rues pour
+garder toutes les issues, comme des dragons qui font la
+reconnaissance d'un village... Mais il &eacute;tait trop tard.
+Ganache, le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les
+gendarmes ne retrouv&egrave;rent personne, ni lui, ni
+ceux-l&agrave; qui chargeaient dans des voitures les chapons
+qu'il &eacute;tranglait. Pr&eacute;venu &agrave; temps par le mot
+imprudent de Jasmin, Frantz avait d&ucirc; comprendre soudain de
+quel m&eacute;tier son compagnon et lui vivaient, quand la caisse
+de la roulotte &eacute;tait vide; plein de honte et de fureur, il
+avait arr&ecirc;t&eacute; aussi-t&ocirc;t un itin&eacute;raire et
+d&eacute;cid&eacute; de prendre du champ avant l'arriv&eacute;e
+des gendarmes. Mais, ne craignant plus d&eacute;sormais qu'on
+tent&acirc;t de le ramener au domaine de son p&egrave;re, il
+avait voulu se montrer &agrave; nous sans bandage, avant de
+dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il
+pu &agrave; la fois d&eacute;valiser les basses-cours et
+qu&eacute;rir la bonne soeur pour la fi&egrave;vre de son ami?
+Mais n'&eacute;tait-ce pas l&agrave; toute l'histoire du pauvre
+diable? Voleur et chemineau d'un c&ocirc;t&eacute;, bonne
+cr&eacute;ature de l'autre...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>A la recherche du sentier perdu.</h3>
+
+<p>Comme nous rentrions, le soleil dissipait la
+l&eacute;g&egrave;re brume du matin; les m&eacute;nag&egrave;res
+sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou bavardaient;
+et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg,
+commen&ccedil;ait la plus radieuse matin&eacute;e de printemps
+qui soit rest&eacute;e dans ma m&eacute;moire.</p>
+
+<p>Tous les grands &eacute;l&egrave;ves du cours devaient arriver
+vers huit heures, ce jeudi-l&agrave;, pour pr&eacute;parer,
+durant la matin&eacute;e, les uns le Certificat d'Etudes
+Sup&eacute;rieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale.
+Lorsque nous arriv&acirc;mes tous les deux. Meaulnes plein d'un
+regret et d'une agitation qui ne lui permettaient pas de rester
+immobile, moi tr&egrave;s abattu, l'&eacute;cole &eacute;tait
+vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la poussi&egrave;re
+d'un banc vermoulu, et sur le vernis &eacute;caill&eacute; d'un
+planisph&egrave;re.</p>
+
+<p>Comment rester l&agrave;, devant un livre, &agrave; ruminer
+notre d&eacute;ception, tandis que tout nous appelait au-dehors:
+les poursuites des oiseaux dans les branches pr&egrave;s des
+fen&ecirc;tres, la fuite des autres &eacute;l&egrave;ves vers les
+pr&eacute;s et les bois, et surtout le fi&eacute;vreux
+d&eacute;sir d'essayer au plus vite l'itin&eacute;raire incomplet
+v&eacute;rifi&eacute; par le boh&eacute;mien - derni&egrave;re
+ressource de notre sac presque vide, derni&egrave;re clef du
+trousseau, apr&egrave;s avoir essay&eacute; toutes les autres?...
+Cela &eacute;tait au-dessus de nos forces! Meaulnes marchait de
+long en large, allait aupr&egrave;s des fen&ecirc;tres, regardait
+dans le jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme
+s'il e&ucirc;t attendu quelqu'un qui ne viendrait certainement
+pas.</p>
+
+<p>"J'ai l'id&eacute;e, me dit-il enfin, j'ai l'id&eacute;e que
+ce n'est peut-&ecirc;tre pas aussi loin que nous l'imaginions...
+Frantz a supprim&eacute; sur mon plan toute une portion de la
+route que j'avais indiqu&eacute;e.<br>
+ Cela veut dire, peut-&ecirc;tre, que la jument a fait, pendant
+mon sommeil, un long d&eacute;tour inutile..."</p>
+
+<p>J'&eacute;tais &agrave; moiti&eacute; assis sur le coin d'une
+grande table, un pied par terre, l'autre ballant, l'air
+d&eacute;courag&eacute; et d&eacute;soeuvr&eacute;, la t&ecirc;te
+basse.</p>
+
+<p>"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a
+dur&eacute; toute la nuit.</p>
+
+<p>- Nous &eacute;tions partis &agrave; minuit,
+r&eacute;pondit-il vivement. On m'a d&eacute;pos&eacute; &agrave;
+quatre heures du matin, &agrave; environ six kilom&egrave;tres
+&agrave; l'ouest de Sainte-Agathe, tandis que j'&eacute;tais
+parti par la route de La Gare &agrave; l'est. Il faut donc
+compter ces six kilom&egrave;tres en moins entre Sainte-Agathe et
+le pays perdu.</p>
+
+<p>"Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux,
+on ne doit pas &ecirc;tre &agrave; plus de deux lieues de ce que
+nous cherchons."</p>
+
+<p>- Ce sont pr&eacute;cis&eacute;ment ces deux lieues-l&agrave;
+qui manquent sur ta carte.</p>
+
+<p>- C'est vrai. Et la sortie du bois est bien &agrave; une lieue
+et demie d'ici, mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en
+une matin&eacute;e..."</p>
+
+<p>A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance
+irritante &agrave; se faire passer pour bon &eacute;l&egrave;ve,
+non pas en travaillant mieux que les autres, mais en se signalant
+dans des circonstances comme celle-ci.</p>
+
+<p>"Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux.
+Tous les autres sont partis pour le bois des Communaux. En
+t&ecirc;te: Jasmin Delouche qui conna&icirc;t les nids".</p>
+
+<p>Et, voulant faire le bon ap&ocirc;tre, il commen&ccedil;a
+&agrave; raconter tout ce qu'ils avaient dit pour narguer le
+Cours, M. Seurel et nous, en d&eacute;cidant cette
+exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>"S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit
+Meaulnes, car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et
+demi".</p>
+
+<p>Moucheboeuf resta &eacute;bahi.</p>
+
+<p>"Ne viens-tu pas?" me demanda Augustin, s'arr&ecirc;tant une
+seconde sur le seuil de la porte entr'ouverte - ce qui fit entrer
+dans la pi&egrave;ce grise, en une bouff&eacute;e d'air
+ti&eacute;di par le soleil, un fouillis de cris, d'appels, de
+p&eacute;piements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et
+le claquement d'un fouet au loin.</p>
+
+<p>"Non, dis-je, bien que la tentation f&ucirc;t forte, je ne
+puis pas, &agrave; cause de M. Seurel. Mais h&acirc;te-toi. Je
+t'attendrai avec impatience".</p>
+
+<p>Il fit un geste vague et partit, tr&egrave;s vite, plein
+d'espoir.</p>
+
+<p>Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait
+quitt&eacute; sa veste d'alpaga noir, rev&ecirc;tu un paletot de
+p&ecirc;cheur aux vastes poches boutonn&eacute;es, un chapeau de
+paille et de courtes jambi&egrave;res vernies pour serrer le bas
+de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut gu&egrave;re surpris
+de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui
+lui r&eacute;p&eacute;ta trois fois que les gars avaient dit:</p>
+
+<p>"S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!"</p>
+
+<p>Et il commanda:</p>
+
+<p>"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons
+les d&eacute;nicher &agrave; notre tour... Pourras-tu marcher
+jusque-l&agrave;, Fran&ccedil;ois?"</p>
+
+<p>J'affirmai que oui et nous part&icirc;mes.</p>
+
+<p>Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui
+servirait d'appeau... C'est-&agrave;-dire que, connaissant les
+futaies o&ugrave; se trouvaient les d&eacute;nicheurs, il devait
+de temps &agrave; autre crier &agrave; toute voix:</p>
+
+<p>"Hop! Hola! Giraudat! Delouche! O&ugrave; &ecirc;tes-vous?...
+Y en a-t-il?... En avez-vous trouv&eacute;?..."</p>
+
+<p>Quant &agrave; moi, je fus charg&eacute;, &agrave; mon vif
+plaisir, de suivre la lisi&egrave;re est du bois, pour le cas
+o&ugrave; les &eacute;coliers fugitifs chercheraient &agrave;
+s'&eacute;chapper de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Or dans le plan rectifi&eacute; par le boh&eacute;mien et que
+nous avions maintes fois &eacute;tudi&eacute; avec Meaulnes, il
+semblait qu'un chemin &agrave; un trait, un chemin de terre,
+partit de cette lisi&egrave;re du bois pour aller dans la
+direction du Domaine. Si j'allais le d&eacute;couvrir ce
+matin!... Je commen&ccedil;ai &agrave; me persuader que, avant
+midi, je me trouverais sur le chemin du manoir perdu...</p>
+
+<p>La merveilleuse promenade!... D&egrave;s que nous e&ucirc;mes
+pass&eacute; le Glacis et contourn&eacute; le Moulin, je quittai
+mes deux compagnons, M. Seurel dont on e&ucirc;t dit qu'il
+partait en guerre - je crois bien qu'il avait mis dans sa poche
+un vieux pistolet - et ce tra&icirc;tre de Moucheboeuf.</p>
+
+<p>Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bient&ocirc;t
+&agrave; la lisi&egrave;re du bois - seul &agrave; travers la
+campagne pour la premi&egrave;re fois de ma vie comme une
+patrouille que son caporal a perdue.</p>
+
+<p>Me voici, j'imagine, pr&egrave;s de ce bonheur
+myst&eacute;rieux que Meaulnes a entrevu un jour. Toute la
+matin&eacute;e est &agrave; moi pour explorer la lisi&egrave;re
+du bois, l'endroit le plus frais et le plus cach&eacute; du pays,
+tandis que mon grand fr&egrave;re aussi est parti &agrave; la
+d&eacute;couverte. C'est comme un ancien lit de ruisseau. Je
+passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais pas le
+nom mais qui doivent &ecirc;tre des aulnes. J'ai saut&eacute;
+tout &agrave; l'heure un &eacute;chalier au bout de la sente, et
+je me suis trouv&eacute; dans cette grande voie d'herbe verte qui
+coule sous les feuilles, foulant par endroits les orties,
+&eacute;crasant les hautes val&eacute;rianes.</p>
+
+<p>Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de
+sable fin. Et dans le silence, j'entends un oiseau - je m'imagine
+que c'est un rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils
+ne chantent que le soir - un oiseau qui r&eacute;p&egrave;te
+obstin&eacute;ment la m&ecirc;me phrase: voix de la
+matin&eacute;e, parole dite sous l'ombrage, invitation
+d&eacute;licieuse au voyage entre les aulnes. Invisible,
+ent&ecirc;t&eacute;, il semble m'accompagner sous la feuille.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois me voil&agrave;, moi aussi, sur
+le chemin de l'aventure. Ce ne sont plus des coquilles
+abandonn&eacute;es par les eaux que je cherche, sous la direction
+de M. Seurel, ni les orchis que le ma&icirc;tre d'&eacute;cole ne
+connaisse pas, ni m&ecirc;me, comme cela nous arrivait souvent
+dans le champ du p&egrave;re Martin, cette fontaine profonde et
+tarie, couverte d'un grillage, enfouie sous tant d'herbes folles
+qu'il fallait chaque fois plus de temps pour la retrouver... Je
+cherche quelque chose de plus myst&eacute;rieux encore. C'est le
+passage dont il est question dans les livres, l'ancien chemin
+obstru&eacute;, celui dont le prince harass&eacute; de fatigue
+n'a pu trouver l'entr&eacute;e. Cela se d&eacute;couvre &agrave;
+l'heure la plus perdue de la matin&eacute;e, quand on a depuis
+longtemps oubli&eacute; qu'il va &ecirc;tre onze heures, midi...
+Et soudain, en &eacute;cartant, dans le feuillage profond, les
+branches, avec ce geste h&eacute;sitant des mains &agrave;
+hauteur du visage in&eacute;galement &eacute;cart&eacute;es, on
+l'aper&ccedil;oit comme une longue avenue sombre dont la sortie
+est un rond de lumi&egrave;re tout petit.</p>
+
+<p>Mais tandis que j'esp&egrave;re et m'enivre ainsi, voici que
+brusquement je d&eacute;bouche dans une sorte de
+clairi&egrave;re, qui se trouve &ecirc;tre tout simplement un
+pr&eacute;. Je suis arriv&eacute; sans y penser &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des Communaux, que j'avais toujours
+imagin&eacute;e infiniment loin. Et voici &agrave; ma droite,
+entre des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la
+maison du garde. Deux paires de bas s&egrave;chent sur l'appui de
+la fen&ecirc;tre. Les ann&eacute;es pass&eacute;es, lorsque nous
+arrivions &agrave; l'entr&eacute;e du bois, nous disions
+toujours, en montrant un point de lumi&egrave;re tout au bout de
+l'immense all&eacute;e noire: "C'est l&agrave;-bas la maison du
+garde; la maison de Baladier". Mais jamais nous n'avions
+pouss&eacute; jusque l&agrave;. Nous entendions dire quelquefois,
+comme s'il se f&ucirc;t agi d'une exp&eacute;dition
+extraordinaire: "Il a &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; la maison
+du garde!..."</p>
+
+<p>Cette fois, je suis all&eacute; jusqu'&agrave; la maison de
+Baladier, et je n'ai rien trouv&eacute;.</p>
+
+<p>Je commen&ccedil;ais &agrave; souffrir de ma jambe
+fatigu&eacute;e et de la chaleur que je n'avais pas sentie
+jusque-l&agrave;; je craignais de faire tout seul le chemin du
+retour, lorsque j'entendis pr&egrave;s de moi l'appeau de M.
+Seurel, la voix de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui
+m'appelaient...</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave; une troupe de six grands gamins,
+o&ugrave;, seul, le tra&icirc;tre Moucheboeuf avait l'air
+triomphant. C'&eacute;tait Giraudat, Auberger, Delage et
+d'autres... Gr&acirc;ce &agrave; l'appeau, on avait pris les uns
+grimp&eacute;s dans un merisier isol&eacute; au milieu d'une
+clairi&egrave;re; les autres en train de d&eacute;nicher des
+pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, &agrave; la
+blouse crasseuse, avait cach&eacute; les petits dans son estomac,
+entre sa chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons
+s'&eacute;taient enfuis &agrave; l'approche de M. Seurel: ce
+devait &ecirc;tre Delouche et le petit Coffin. Ils avaient
+d'abord r&eacute;pondu par des plaisanteries &agrave; l'adresse
+de "Mouchevache!", que r&eacute;p&eacute;taient les &eacute;chos
+des bois, et celui-ci, maladroitement, se croyant s&ucirc;r de
+son affaire, avait r&eacute;pondu, vex&eacute;:</p>
+
+<p>"Vous n'avez qu'&agrave; descendre, vous savez! M. Seurel est
+l&agrave;..."</p>
+
+<p>Alors tout s'&eacute;tait tu subitement; &ccedil;'avait
+&eacute;t&eacute; une fuite silencieuse &agrave; travers le bois.
+Et comme ils le connaissaient &agrave; fond, il ne fallait pas
+songer &agrave; les rejoindre. On ne savait pas non plus
+o&ugrave; le grand Meaulnes &eacute;tait pass&eacute;. On n'avait
+pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer &agrave; poursuivre les
+recherches.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait plus de midi lorsque nous repr&icirc;mes la
+route de Sainte-Agathe, lentement, la t&ecirc;te basse,
+fatigu&eacute;s, terreux. A la sortie du bois, lorsque nous
+e&ucirc;mes frott&eacute; et secou&eacute; la boue de nos
+souliers sur la route s&egrave;che, le soleil commen&ccedil;a de
+frapper dur. D&eacute;j&agrave; ce n'&eacute;tait plus ce matin
+de printemps si frais et si luisant. Les bruits de
+l'apr&egrave;s-midi avaient commenc&eacute;. De loin en loin un
+cop criait, cri d&eacute;sol&eacute;! dans les fermes
+d&eacute;sertes aux alentours de la route. A la descente du
+Glacis, nous nous arr&ecirc;t&acirc;mes un instant pour causer
+avec des ouvriers des champs qui avaient repris leur travail
+apr&egrave;s le d&eacute;jeuner. Ils &eacute;taient
+accoud&eacute;s &agrave; la barri&egrave;re, et M. Seurel leur
+disait:</p>
+
+<p>"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les
+oisillons dans sa chemise. Ils ont fait l&agrave; dedans ce
+qu'ils ont voulu. C'est du propre!..."</p>
+
+<p>Il me semblait que c'&eacute;tait de ma d&eacute;b&acirc;cle
+aussi que les ouvriers riaient. Ils riaient en hochant la
+t&ecirc;te, mais ils ne donnaient pas tout &agrave; fait tort aux
+jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confi&egrave;rent
+m&ecirc;me, lorsque M. Seurel eut repris la t&ecirc;te de la
+colonne:</p>
+
+<p>"Il y en a un autre qui est pass&eacute;, un grand, vous savez
+bien... Il a d&ucirc; rencontrer, en revenant, la voiture des
+Granges, et on l'a fait monter, il est descendu, plein de terre,
+tout d&eacute;chir&eacute;, ici, &agrave; l'entr&eacute;e du
+chemin des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus
+passer ce matin, mais que vous n'&eacute;tiez pas de retour
+encore. Et il a continu&eacute; tout doucement sa route vers
+Sainte-Agathe".</p>
+
+<p>En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous
+attendait le grand Meaulnes, l'air bris&eacute; de fatigue. Aux
+questions de M. Seurel, il r&eacute;pondit que lui aussi
+&eacute;tait parti &agrave; la recherche des &eacute;coliers
+buissonniers. Et &agrave; celle que je lui posai tout bas, il dit
+seulement en hochant la t&ecirc;te avec d&eacute;couragement:</p>
+
+<p>"Non! rien! rien qui ressemble &agrave; &ccedil;a".</p>
+
+<p>Apr&egrave;s d&eacute;jeuner, dans la classe ferm&eacute;e,
+noire et vide, au milieu du pays radieux, il s'assit &agrave;
+l'une des grandes tables et, la t&ecirc;te dans les bras, il
+dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir,
+apr&egrave;s un long instant de r&eacute;flexion, comme s'il
+venait de prendre une d&eacute;cision importante, il
+&eacute;crivit une lettre &agrave; sa m&egrave;re. Et c'est tout
+ce que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de
+d&eacute;faite.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>La lessive.</h3>
+
+<p>Nous avions escompt&eacute; trop t&ocirc;t la venue du
+printemps.</p>
+
+<p>Le lundi soir, nous voul&ucirc;mes faire nos devoirs
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s quatre heures comme en plein
+&eacute;t&eacute;, et pour y voir plus clair nous sort&icirc;mes
+deux grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout
+de suite; une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous
+rentr&acirc;mes en h&acirc;te. Et de la grande salle obscurcie,
+par les larges fen&ecirc;tres, nous regardions silencieusement
+dans le ciel gris la d&eacute;route des nuages.</p>
+
+<p>Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une
+poign&eacute;e de crois&eacute;e, ne put s'emp&ecirc;cher de
+dire, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute;
+de sentir monter en lui tant de regret:</p>
+
+<p>"Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque
+j'&eacute;tais sur la route, dans la voiture de la
+Belle-Etoile.</p>
+
+<p>- Sur quelle route?" demanda Jasmin.</p>
+
+<p>Mais Meaulnes ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>"Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aim&eacute;
+voyager comme cela en voiture, par la pluie battante,
+abrit&eacute; sous un grand parapluie.</p>
+
+<p>- Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta
+un autre.</p>
+
+<p>- Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire,
+r&eacute;pondit Meaulnes, je ne pensais qu'&agrave; regarder le
+pays".</p>
+
+<p>Mais lorsque Giraudat, &agrave; son tour, demanda de quel pays
+il s'agissait, Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit:</p>
+
+<p>"Je sais... Toujours la fameuse aventure!..."</p>
+
+<p>Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; lui-m&ecirc;me un peu dans le
+secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui rest&egrave;rent
+pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au galop,
+la blouse relev&eacute;e sur la t&ecirc;te, sous la froide
+averse.</p>
+
+<p>Jusqu'au jeudi suivant le temps resta &agrave; la pluie. Et ce
+jeudi-l&agrave; fut plus triste encore que le
+pr&eacute;c&eacute;dent. Toute la campagne &eacute;tait
+baign&eacute;e dans une sorte de brume glac&eacute;e comme aux
+plus mauvais jours de l'hiver.</p>
+
+<p>Millie, tromp&eacute;e par le beau soleil de l'autre semaine,
+avait fait faire la lessive, mais il ne fallait pas songer
+&agrave; mettre s&eacute;cher le linge sur les haies du jardin,
+ni m&ecirc;me sur des cordes dans le grenier, tant l'air
+&eacute;tait humide et froid.</p>
+
+<p>En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'id&eacute;e
+d'&eacute;tendre sa lessive dans les classes, puisque
+c'&eacute;tait jeudi, et de chauffer le po&ecirc;le &agrave;
+blanc. Pour &eacute;conomiser les feux de la cuisine et de la
+salle &agrave; manger, on ferait cuire les repas sur le
+po&ecirc;le et nous nous tiendrions toute la journ&eacute;e dans
+la grande salle du Cours.</p>
+
+<p>Au premier instant, - j'&eacute;tais si jeune encore! - je
+consid&eacute;rai cette nouveaut&eacute; comme une
+f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Morne f&ecirc;te!... Toute la chaleur du po&ecirc;le
+&eacute;tait prise par la lessive et il faisait grand froid. Dans
+la cour, tombait interminablement et mollement une petite pluie
+d'hiver. C'est l&agrave; pourtant que d&egrave;s neuf heures du
+matin, d&eacute;vor&eacute; d'ennui, je retrouvai le grand
+Meaulnes. Par les barreaux du grand portail, o&ugrave; nous
+regard&acirc;mes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le
+cort&egrave;ge d'un enterrement venu du fond de la campagne. Le
+cercueil, amen&eacute; dans une charrette &agrave; boeufs,
+&eacute;tait d&eacute;charg&eacute; et pos&eacute; sur une dalle,
+au pied de la grande croix o&ugrave; le boucher avait
+aper&ccedil;u nagu&egrave;re les sentinelles du boh&eacute;mien!
+O&ugrave; &eacute;tait-il maintenant, le jeune capitaine qui si
+bien menait l'abordage?... Le cur&eacute; et les chantres vinrent
+comme c'&eacute;tait l'usage au-devant du cercueil pos&eacute;
+l&agrave;, et les tristes chants arrivaient jusqu'&agrave; nous.
+Ce serait l&agrave;, nous le savions, le seul spectacle de la
+journ&eacute;e, qui s'&eacute;coulerait tout enti&egrave;re comme
+une eau jaunie dans un caniveau.</p>
+
+<p>"Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais pr&eacute;parer
+mon bagage. Apprends-le, Seurel: j'ai &eacute;crit &agrave; ma
+m&egrave;re jeudi dernier, pour lui demander de finir mes
+&eacute;tudes &agrave; Paris. C'est aujourd'hui que je pars".</p>
+
+<p>Il continuait &agrave; regarder vers le bourg, les mains
+appuy&eacute;es aux barreaux, &agrave; la hauteur de sa
+t&ecirc;te. Inutile de demander si sa m&egrave;re, qui
+&eacute;tait riche et lui passait toutes ses volont&eacute;s, lui
+avait pass&eacute; celle-l&agrave;. Inutile aussi de demander
+pourquoi soudainement il d&eacute;sirait s'en aller &agrave;
+Paris!...</p>
+
+<p>Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte
+de quitter ce cher pays de Sainte-Agathe d'o&ugrave; il
+&eacute;tait parti pour son aventure. Quant &agrave; moi, je
+sentais monter une d&eacute;solation violente que je n'avais pas
+sentie d'abord.</p>
+
+<p>"P&acirc;ques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un
+soupir.</p>
+
+<p>- D&egrave;s que tu l'auras trouv&eacute;e l&agrave;-bas, tu
+m'&eacute;criras, n'est-ce pas? demandai-je.</p>
+
+<p>- C'est promis, bien s&ucirc;r. N'es-tu pas mon compagnon et
+mon fr&egrave;re?..."</p>
+
+<p>Et il me posa la main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu je comprenais que c'&eacute;tait bien fini,
+puisqu'il voulait terminer ses &eacute;tudes &agrave; Paris;
+jamais plus je n'aurais avec moi mon grand camarade.</p>
+
+<p>Il n'y avait d'espoir, pour nous r&eacute;unir, qu'en cette
+maison de Paris o&ugrave; devait se retrouver la trace de
+l'aventure perdue... Mais de voir Meaulnes lui-m&ecirc;me si
+triste, quel pauvre espoir c'&eacute;tait l&agrave; pour moi!</p>
+
+<p>Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra tr&egrave;s
+&eacute;tonn&eacute;, mais se rendit bien vite aux raisons
+d'Augustin; Millie, femme d'int&eacute;rieur, se d&eacute;sola
+surtout &agrave; la pens&eacute;e que la m&egrave;re de Meaulnes
+verrait notre maison dans un d&eacute;sordre
+inaccoutum&eacute;... La malle, h&eacute;las! fut bient&ocirc;t
+faite. Nous cherch&acirc;mes sous l'escalier ses souliers des
+dimanches; dans l'armoire, un peu de linge; puis ses papiers et
+ses livres d'&eacute;cole - tout ce qu'un jeune homme de dix-huit
+ans poss&egrave;de au monde.</p>
+
+<p>A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle
+d&eacute;jeuna au caf&eacute; Daniel en compagnie d'Augustin, et
+l'emmena sans donner presque aucune explication, d&egrave;s que
+le cheval fut affen&eacute; et attel&eacute;. Sur le seuil, nous
+leur d&icirc;mes au revoir; et la voiture disparut au tournant
+des Quatre-Routes.</p>
+
+<p>Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la
+froide salle &agrave; manger, remettre en ordre ce qui avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute;. Quant &agrave; moi, je
+me trouvai, pour la premi&egrave;re fois depuis de longs mois,
+seul en face d'une longue soir&eacute;e de jeudi - avec
+l'impression que, dans cette vieille voiture, mon adolescence
+venait de s'en aller pour toujours.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>Je trahis...</h3>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;levait un peu. On e&ucirc;t dit que le
+soleil allait se montrer.</p>
+
+<p>Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence
+retombait. De temps &agrave; autre mon p&egrave;re traversait la
+cour, pour remplir un seau de charbon dont il bourrait le
+po&ecirc;le. J'apercevais les linges blancs pendus aux cordes et
+je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit
+transform&eacute; en s&eacute;choir, pour m'y trouver en
+t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec l'examen de la fin de
+l'ann&eacute;e, ce concours de l'Ecole Normale qui devait
+&ecirc;tre d&eacute;sormais ma seule pr&eacute;occupation.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange: &agrave; cet ennui qui me
+d&eacute;solait se m&ecirc;lait comme une sensation de
+libert&eacute;. Meaulnes parti, toute cette aventure
+termin&eacute;e et manqu&eacute;e, il me semblait du moins que
+j'&eacute;tais lib&eacute;r&eacute; de cet &eacute;trange souci,
+de cette occupation myst&eacute;rieuse, qui ne me permettaient
+plus d'agir comme tout le monde. Meaulnes parti, je
+n'&eacute;tais plus son compagnon d'aventures, le fr&egrave;re de
+ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil aux
+autres. Et cela &eacute;tait facile et je n'avais qu'&agrave;
+suivre pour cela mon inclination la plus naturelle.</p>
+
+<p>Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au
+bout d'un ficelle, puis l&acirc;chant en l'air trois marrons
+attach&eacute;s qui retomb&egrave;rent dans la cour. Mon
+d&eacute;soeuvrement &eacute;tait si grand que je pris plaisir
+&agrave; lui relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du mur.</p>
+
+<p>Soudain je le vis abandonner ce jeu pu&eacute;ril pour courir
+vers un tombereau qui venait par le chemin de la Vieille-Planche.
+Il eut vite fait de grimper par derri&egrave;re sans m&ecirc;me
+que la voiture s'arr&ecirc;t&acirc;t. Je reconnaissais le petit
+tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait; le gros
+Boujardon &eacute;tait debout. Ils revenaient du pr&eacute;.</p>
+
+<p>"Viens avec nous, Fran&ccedil;ois!" cria Jasmin, qui devait
+savoir d&eacute;j&agrave; que Meaulnes &eacute;tait parti.</p>
+
+<p>Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture
+cahotante et me tins comme les autres, debout, appuy&eacute;
+contre un des montants du tombereau. Il nous conduisit chez la
+veuve Delouche...</p>
+
+<p>Nous sommes maintenant dans l'arri&egrave;re-boutique, chez la
+bonne femme qui est en m&ecirc;me temps &eacute;pici&egrave;re et
+aubergiste. Un rayon de soleil glisse &agrave; travers la
+fen&ecirc;tre basse sur les bo&icirc;tes en fer-blanc et sur les
+tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de
+la fen&ecirc;tre et tourn&eacute; vers nous, avec un gros rire
+d'homme p&acirc;teux, il mange des biscuits &agrave; la cuiller.
+A la port&eacute;e de la main, sur un tonneau, la bo&icirc;te est
+ouverte et entam&eacute;e. Le petit Roy pousse des cris de
+plaisir. Une sorte d'intimit&eacute; de mauvais aloi s'est
+&eacute;tablie entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant
+mes camarades, je le vois. Le cours de ma vie a chang&eacute;
+tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis
+tr&egrave;s longtemps et que son aventure est une vieille
+histoire triste, mais finie.</p>
+
+<p>Le petit Roy a d&eacute;nich&eacute; sous une planche une
+bouteille de liqueur entam&eacute;e. Delouche nous offre &agrave;
+chacun la goutte, mais il n'y a qu'un verre et nous buvons tous
+dans le m&ecirc;me. On me sert le premier avec un peu de
+condescendance, comme si je n'&eacute;tais pas habitu&eacute;
+&agrave; ces moeurs de chasseurs et de paysans... Cela me
+g&ecirc;ne un peu. Et comme on vient &agrave; parler de Meaulnes,
+l'envie me prend, pour dissiper cette g&ecirc;ne et retrouver mon
+aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la raconter
+un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est fini
+maintenant de ses aventures ici?...</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .</p>
+
+<p>Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas
+l'effet que j'attendais.</p>
+
+<p>Mes compagnons, en bons villageois que rien n'&eacute;tonne,
+ne sont pas surpris pour si peu.</p>
+
+<p>"C'&eacute;tait une noce, quoi!" dit Boujardon.</p>
+
+<p>Delouche en a vu une, &agrave; Pr&eacute;veranges, qui
+&eacute;tait plus curieuse encore.</p>
+
+<p>Le ch&acirc;teau? On trouverait certainement des gens du pays
+qui en ont entendu parler.</p>
+
+<p>Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura
+fait son ann&eacute;e de service.</p>
+
+<p>"Il aurait d&ucirc;, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous
+montrer son plan au lieu de confier cela &agrave; un
+boh&eacute;mien!..."</p>
+
+<p>Emp&ecirc;tr&eacute; dans mon insucc&egrave;s, je veux
+profiter de l'occasion pour exciter leur curiosit&eacute;: je me
+d&eacute;cide &agrave; expliquer qui &eacute;tait ce
+boh&eacute;mien; d'o&ugrave; il venait; son &eacute;trange
+destin&eacute;e... Boujardon et Delouche ne veulent rien
+entendre: "C'est celui-l&agrave; qui a tout fait. C'est lui qui a
+rendu Meaulnes insociable, Meaulnes qui &eacute;tait un si brave
+camarade! C'est lui qui a organis&eacute; toutes ces sottises
+d'abordages et d'attaques nocturnes, apr&egrave;s nous avoir tous
+embrigad&eacute;s comme un bataillon scolaire..."</p>
+
+<p>"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant
+la t&ecirc;te &agrave; petits coups, j'ai rudement bien fait de
+le d&eacute;noncer aux gendarmes. En voil&agrave; un qui a fait
+du mal au pays et qui en aurait fait encore!..."</p>
+
+<p>Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute
+autrement tourn&eacute; si nous n'avions pas
+consid&eacute;r&eacute; l'affaire d'une fa&ccedil;on si
+myst&eacute;rieuse et si tragique. C'est l'influence de ce Frantz
+qui a tout perdu...</p>
+
+<p>Mais soudain, tandis que je suis absorb&eacute; dans ces
+r&eacute;flexions, il se fait du bruit dans la boutique. Jasmin
+Delouche cache rapidement son flacon de goutte derri&egrave;re un
+tonneau; le gros Boujardon d&eacute;gringole du haut de sa
+fen&ecirc;tre, met le pied sur une bouteille vide et
+poussi&eacute;reuse qui roule, et manque deux fois de
+s'&eacute;taler. Le petit Roy les pousse par derri&egrave;re,
+pour sortir plus vite, &agrave; demi suffoqu&eacute; de rire.</p>
+
+<p>Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux,
+nous traversons la cour et nous grimpons par une &eacute;chelle
+dans un grenier &agrave; foin. J'entends une voix de femme qui
+nous traite de propres-&agrave;-rien!...</p>
+
+<p>"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentr&eacute;e si
+t&ocirc;t", dit Jasmin tout bas.</p>
+
+<p>Je comprends, maintenant seulement, que nous &eacute;tions
+l&agrave; en fraude, &agrave; voler des g&acirc;teaux et de la
+liqueur. Je suis d&eacute;&ccedil;u comme ce naufrag&eacute; qui
+croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que
+c'&eacute;tait un singe. Je ne songe plus qu'&agrave; quitter ce
+grenier, tant ces aventures-l&agrave; me d&eacute;plaisent.
+D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par
+derri&egrave;re, traverser deux jardins, contourner une mare; je
+me retrouve dans la rue mouill&eacute;e, boueuse, o&ugrave; se
+refl&egrave;te la lueur du caf&eacute; Daniel.</p>
+
+<p>Je ne suis pas fier de ma soir&eacute;e. Me voici aux
+Quatre-Routes. Malgr&eacute; moi, tout d'un coup, je revois, au
+tournant, un visage dur et fraternel qui me sourit, un dernier
+signe de la main - et la voiture dispara&icirc;t...</p>
+
+<p>Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet
+hiver qui &eacute;tait si tragique et si beau. D&eacute;j&agrave;
+tout me para&icirc;t moins facile. Dans la grande classe
+o&ugrave; l'on m'attend pour d&icirc;ner, de brusques courants
+d'air traversent la maigre ti&eacute;deur que r&eacute;pand le
+po&ecirc;le. Je grelotte, tandis qu'on me reproche mon
+apr&egrave;s-midi de vagabondage. Je n'ai pas m&ecirc;me, pour
+rentrer dans la r&eacute;guli&egrave;re vie pass&eacute;e, la
+consolation de prendre place &agrave; table et de retrouver mon
+si&egrave;ge habituel. On n'a pas mis la table ce soir-l&agrave;;
+chacun d&icirc;ne sur ses genoux, o&ugrave; il peut, dans la
+salle de classe obscure. Je mange silencieusement la galette
+cuite sur le po&ecirc;le, qui devait &ecirc;tre la
+r&eacute;compense de ce jeudi pass&eacute; dans l'&eacute;cole,
+et qui a br&ucirc;l&eacute; sur les cercles rougis.</p>
+
+<p>Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite
+pour &eacute;touffer le remords que je sens monter du fond de ma
+tristesse. Mais par deux fois je me suis &eacute;veill&eacute;,
+au milieu de la nuit, croyant entendre, la premi&egrave;re fois,
+le craquement du lit voisin, o&ugrave; Meaulnes avait coutume de
+se retourner brusquement d'une seule pi&egrave;ce, et, l'autre
+fois, son pas l&eacute;ger de chasseur aux aguets, &agrave;
+travers les greniers du fond...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>Les trois lettres de Meaulnes.</h3>
+
+<p>De toute ma vie je n'ai re&ccedil;u que trois lettres de
+Meaulnes. Elles ont encore chez moi dans un tiroir de commode. Je
+retrouve chaque fois que je les relis la m&ecirc;me tristesse que
+nagu&egrave;re.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re m'arriva d&egrave;s le surlendemain de son
+d&eacute;part.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Mon cher Fran&ccedil;ois,</p>
+
+<p class="Pcursief">"Aujourd'hui, d&egrave;s mon arriv&eacute;e
+&agrave; Paris, je suis all&eacute; devant la maison
+indiqu&eacute;e. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y
+aura jamais personne.</p>
+
+<p class="Pcursief">"La maison que disait Frantz est un petit
+h&ocirc;tel &agrave; un &eacute;tage. La chambre de Mlle de
+Galais doit &ecirc;tre au premier. Les fen&ecirc;tres du haut
+sont les plus cach&eacute;es par les arbres. Mais en passant sur
+le trottoir on les voit tr&egrave;s bien. Tous les rideaux sont
+ferm&eacute;s et il faudrait &ecirc;tre fou pour esp&eacute;rer
+qu'un jour, entre ces rideaux tir&eacute;s, le visage d'Yvonne de
+Galais puisse appara&icirc;tre.</p>
+
+<p class="Pcursief">"C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu
+dans les arbres d&eacute;j&agrave; verts. On entendait les
+cloches claires des tramways qui passaient
+ind&eacute;finiment.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Pendant pr&egrave;s de deux heures, je me
+suis promen&eacute; de long en large sous les fen&ecirc;tres. Il
+y a un marchand de vins chez qui je me suis arr&ecirc;t&eacute;
+pour boire, de fa&ccedil;on &agrave; n'&ecirc;tre pas pris pour
+un bandit qui veut faire un mauvais coup. Puis j'ai repris ce
+guet sans espoir.</p>
+
+<p class="Pcursief">"La nuit est venue. Les fen&ecirc;tres se
+sont allum&eacute;es un peu partout mais non pas dans cette
+maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant P&acirc;ques
+approche.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Au moment o&ugrave; j'allais partir une
+jeune fille, ou une jeune femme - je ne sais - est venue
+s'asseoir sur un des bancs mouill&eacute;s de pluie. Elle
+&eacute;tait v&ecirc;tue de noir avec une petite collerette
+blanche. Lorsque je suis parti, elle &eacute;tait encore
+l&agrave;, immobile malgr&eacute; le froid du soir, &agrave;
+attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est
+plein de fous comme moi.</p>
+
+<p class="Pcursief">Augustin"</p>
+
+<p>Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le
+lundi de P&acirc;ques et durant tous les jours qui suivirent -
+jours o&ugrave; il semble, tant ils sont calmes apr&egrave;s la
+grande fi&egrave;vre de P&acirc;ques, qu'il n'y ait plus
+qu'&agrave; attendre l'&eacute;t&eacute;. Juin ramena le temps
+des examens et une terrible chaleur dont la bu&eacute;e
+suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle de vent la
+v&icirc;nt dissiper. La nuit n'apportait aucune fra&icirc;cheur
+et par cons&eacute;quent aucun r&eacute;pit &agrave; ce supplice.
+C'est durant cet insupportable mois de juin que je re&ccedil;us
+la deuxi&egrave;me lettre du grand Meaulnes.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Juin 189...</p>
+
+<p class="Pcursief">"Mon cher ami,</p>
+
+<p class="Pcursief">"Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais
+depuis hier soir. La douleur, que je n'avais presque pas sentie
+tout de suite, monte depuis ce temps.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce
+banc, guettant, r&eacute;fl&eacute;chissant, esp&eacute;rant
+malgr&eacute; tout.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Hier apr&egrave;s d&icirc;ner, la nuit
+&eacute;tait noire et &eacute;touffante. Des gens causaient sur
+le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages,
+verdis par les lumi&egrave;res, les appartements des seconds, des
+troisi&egrave;mes &eacute;tages &eacute;taient
+&eacute;clair&eacute;s. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, une
+fen&ecirc;tre que l'&eacute;t&eacute; avait ouverte toute
+grande... On voyait la lampe allum&eacute;e sur la table,
+refoulant &agrave; peine autour d'elle la chaude obscurit&eacute;
+de juin; on voyait presque jusqu'au fond de la pi&egrave;ce...
+Ah! si la fen&ecirc;tre noire d'Yvonne de Galais s'&eacute;tait
+allum&eacute;e aussi, j'aurais os&eacute;, je crois, monter
+l'escalier, frapper, entrer...</p>
+
+<p class="Pcursief">"La jeune fille de qui je t'ai parl&eacute;
+&eacute;tait l&agrave; encore, attendant comme moi. Je pensai
+qu'elle devait conna&icirc;tre la maison et je l'interrogeai:</p>
+
+<p class="Pcursief">"- Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans
+cette maison, une jeune fille et son fr&egrave;re venaient passer
+les vacances. Mais j'ai appris que le fr&egrave;re avait fui le
+ch&acirc;teau de ses parents sans qu'on puisse jamais le
+retrouver, et le jeune fille s'est mari&eacute;e. C'est ce qui
+vous explique que l'appartement soit ferm&eacute;".</p>
+
+<p class="Pcursief">"Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds
+butaient sur le trottoir et je manquais tomber. La nuit -
+c'&eacute;tait la nuit derni&egrave;re - lorsqu'enfin les enfants
+et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser
+dormir, j'ai commenc&eacute; d'entendre rouler les fiacres dans
+la rue. Ils ne passaient que loin en loin. Mais quand l'un
+&eacute;tait pass&eacute;, malgr&eacute; moi, j'attendais
+l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur
+l'asphalte... Et cela r&eacute;p&eacute;tait: c'est la ville
+d&eacute;serte, ton amour perdu, la nuit interminable,
+l'&eacute;t&eacute;, la fi&egrave;vre...</p>
+
+<p class="Pcursief">"Seurel, mon ami, je suis dans une grande
+d&eacute;tresse.</p>
+
+<p class="Pcursief">Augustin"</p>
+
+<p>Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne
+me disait ni pourquoi il &eacute;tait rest&eacute; si longtemps
+silencieux, ni ce qu'il comptait faire maintenant. J'eus
+l'impression qu'il rompait avec moi, parce que son aventure
+&eacute;tait finie, comme il rompait avec son pass&eacute;. J'eus
+beau lui &eacute;crire, en effet, je ne re&ccedil;us plus de
+r&eacute;ponse. Un mot de f&eacute;licitations seulement, lorsque
+j'obtins mon Brevet Simple. En septembre je sus par un camarade
+d'&eacute;cole qu'il &eacute;tait venu en vacances chez sa
+m&egrave;re &agrave; La Fert&eacute;-d'Angillon. Mais nous
+d&ucirc;mes, cette ann&eacute;e l&agrave;, invit&eacute;s par mon
+oncle Florentin du Vieux-Nan&ccedil;ay, passer chez lui les
+vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le
+voir.</p>
+
+<p>A la rentr&eacute;e, exactement vers la fin de novembre,
+tandis que je m'&eacute;tais remis avec une morne ardeur &agrave;
+pr&eacute;parer le Brevet Sup&eacute;rieur, dans l'espoir
+d'&ecirc;tre nomm&eacute; instituteur l'ann&eacute;e suivante,
+sans passer par l'Ecole Normale de Bourges, je re&ccedil;us la
+derni&egrave;re des trois lettres que j'aie jamais re&ccedil;ues
+d'Augustin:</p>
+
+<p class="Pcursief">"Je passe encore sous cette fen&ecirc;tre,
+&eacute;crivait-il. J'attends encore, sans le moindre espoir, par
+folie. A la fin de ces froids dimanches d'automne, au moment
+o&ugrave; il va faire nuit, je ne puis me d&eacute;cider &agrave;
+rentrer, &agrave; fermer les volets de ma chambre, sans
+&ecirc;tre retourn&eacute; l&agrave;-bas, dans la rue
+gel&eacute;e.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe
+qui sortait &agrave; chaque minute sur le pas de la porte et
+regardait, la main sur les yeux, du c&ocirc;t&eacute; de La Gare,
+pour voir si son fils qui &eacute;tait mort ne venait pas.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Assis sur le banc, grelottant,
+mis&eacute;rable, je me plais &agrave; imaginer que quelqu'un va
+me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce
+serait-elle. "Je me suis un peu attard&eacute;e", dirait-elle
+simplement. Et toute peine et toute d&eacute;mence
+s'&eacute;vanouissent. Nous entrons dans notre maison. Ses
+fourrures sont toutes glac&eacute;es, sa voilette
+mouill&eacute;e; elle apporte avec elle le go&ucirc;t de brume du
+dehors; et tandis qu'elle s'approche du feu, je vois ses cheveux
+blonds givr&eacute;s, son beau profil au dessin si doux
+pench&eacute; vers la flamme...</p>
+
+<p class="Pcursief">"H&eacute;las! la vitre reste blanchie par le
+rideau qui est derri&egrave;re. Et la jeune fille du Domaine
+perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant plus rien &agrave;
+lui dire.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Notre aventure est finie. L'hiver de cette
+ann&eacute;e est mort comme la tombe. Peut-&ecirc;tre quand nous
+mourrons, peut-&ecirc;tre la mort seule nous donnera la clef et
+la suite et la fin de cette aventure manqu&eacute;e.</p>
+
+<p class="Pcursief">"Seurel, je te demandais l'autre jour de
+penser &agrave; moi. Maintenant, au contraire, il vaut mieux
+m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.</p>
+
+<p class="Pcursief">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . . . . . . . . . .</p>
+
+<p class="Pcursief">A.M."</p>
+
+<p>Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le
+pr&eacute;c&eacute;dent avait &eacute;t&eacute; vivant d'une
+myst&eacute;rieuse vie: la place de l'&eacute;glise sans
+boh&eacute;miens; la cour d'&eacute;cole que les gamins
+d&eacute;sertaient &agrave; quatre heures... la salle de classe
+o&ugrave; j'&eacute;tudiais seul et sans go&ucirc;t... En
+f&eacute;vrier, pour la premi&egrave;re fois de l'hiver, la neige
+tomba, ensevelissant d&eacute;finitivement notre roman
+d'aventures de l'an pass&eacute;, brouillant toute piste,
+effa&ccedil;ant les derni&egrave;res traces. Et je
+m'effor&ccedil;ai, comme Meaulnes me l'avait demand&eacute; dans
+sa lettre, de tout oublier.</p>
+
+<p> </p>
+
+<p> </p>
+
+<h1>TROISI&Egrave;ME PARTIE</h1>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>La baignade.</h3>
+
+<p>Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucr&eacute;e sur les
+cheveux pour qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours
+Compl&eacute;mentaire dans les chemins et crier "A la cornette!"
+derri&egrave;re la haie pour narguer la religieuse qui passe,
+c'&eacute;tait la joie de tous les mauvais dr&ocirc;les du pays.
+A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais dr&ocirc;les de cette
+esp&egrave;ce peuvent tr&egrave;s bien s'amender et deviennent
+parfois des jeunes gens fort sensibles. Le cas est plus grave
+lorsque le dr&ocirc;le en question a la figure d&eacute;j&agrave;
+vieillotte et fan&eacute;e, lorsqu'il s'occupe des histoires
+louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin
+mille b&ecirc;tises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas
+n'est pas encore d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;...</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne
+sais pourquoi, mais certainement sans aucun d&eacute;sir de
+passer les examens, &agrave; suivre le Cour Sup&eacute;rieur que
+tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre temps, il
+apprenait avec son oncle Dumas le m&eacute;tier de
+pl&acirc;trier. Et bient&ocirc;t ce Jasmin Delouche, avec
+Boujardon et un autre gar&ccedil;on tr&egrave;s doux, le fils de
+l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands
+&eacute;l&egrave;ves que j'aimasse &agrave; fr&eacute;quenter,
+parce qu'ils &eacute;taient "du temps de Meaulnes".</p>
+
+<p>Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un d&eacute;sir
+tr&egrave;s sinc&egrave;re d'&ecirc;tre mon ami. Pour tout dire,
+lui qui avait &eacute;t&eacute; l'ennemi du grand Meaulnes, il
+e&ucirc;t voulu devenir le grand Meaulnes de l'&eacute;cole: tout
+au moins regrettait-il peut-&ecirc;tre de n'avoir pas
+&eacute;t&eacute; son lieutenant. Moins lourd que Boujardon, il
+avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait apport&eacute;,
+dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais
+r&eacute;p&eacute;ter:</p>
+
+<p>"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah!
+disait le grand Meaulnes..."</p>
+
+<p>Outre que Jasmin &eacute;tait plus homme que nous, le vieux
+petit gars disposait de tr&eacute;sors d'amusements qui
+consacraient sur nous sa sup&eacute;riorit&eacute;: un chien de
+race m&ecirc;l&eacute;e, aux longs poils blancs, qui
+r&eacute;pondait au nom aga&ccedil;ant de B&eacute;cali et
+rapportait les pierres qu'on lan&ccedil;ait au loin, sans avoir
+d'aptitude bien nette pour aucun autre sport; une vieille
+bicyclette achet&eacute;e d'occasion et sur quoi Jasmin nous
+faisait quelquefois monter, le soir apr&egrave;s le cours, mais
+avec laquelle il pr&eacute;f&eacute;rait exercer les filles du
+pays; enfin et surtout un &acirc;ne blanc et aveugle qui pouvait
+s'atteler &agrave; tous les v&eacute;hicules.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'&acirc;ne de Dumas, mais il le pr&ecirc;tait
+&agrave; Jasmin quand nous allions nous baigner au Cher, en
+&eacute;t&eacute;. Sa m&egrave;re, &agrave; cette occasion,
+donnait une bouteille de limonade que nous mettions sous le
+si&egrave;ge, parmi les cale&ccedil;ons de bains
+dess&eacute;ch&eacute;s. Et nous partions, huit ou dix grands
+&eacute;l&egrave;ves du Cours, accompagn&eacute;s de M. Seurel,
+les uns &agrave; pied, les autres grimp&eacute;s dans la voiture
+&agrave; &acirc;ne, qu'on laissait &agrave; la ferme de
+Grand'Fons, au moment o&ugrave; le chemin du Cher devenait trop
+ravin&eacute;.</p>
+
+<p>J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres d&eacute;tails
+une promenade de ce genre, o&ugrave; l'&acirc;ne de Jasmin
+conduisit au Cher nos cale&ccedil;ons, nos bagages, la limonade
+et M. Seurel, tandis que nous suivions &agrave; pied par
+derri&egrave;re. On &eacute;tait au mois d'ao&ucirc;t. Nous
+venions de passer les examens. D&eacute;livr&eacute;s de ce
+souci, il nous semblait que tout l'&eacute;t&eacute;, tout le
+bonheur nous appartenait, et nous marchions sur la route en
+chantant, sans savoir quoi ni pourquoi, au d&eacute;but d'un bel
+apr&egrave;s-midi de jeudi.</p>
+
+<p>Il n'y eut, &agrave; l'aller, qu'une ombre &agrave; ce tableau
+innocent. Nous aper&ccedil;&ucirc;mes, marchant devant nous,
+Gilberte Poquelin. Elle avait la taille bien prise, une jupe
+demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et effront&eacute;
+d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et
+prit un chemin d&eacute;tourn&eacute;, pour aller chercher du
+lait sans doute. Le petit Coffin proposa aussit&ocirc;t &agrave;
+Jasmin de la suivre.</p>
+
+<p>"Ce ne serait pas la premi&egrave;re fois que j'irais
+l'embrasser...", dit l'autre.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; raconter sur elle et ses amies plusieurs
+histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par
+fanfaronnade, s'engageait dans le chemin, laissant M. Seurel
+continuer en avant, sur la route, dans la voiture &agrave;
+&acirc;ne. Une fois l&agrave;, pourtant, la bande commen&ccedil;a
+&agrave; s'&eacute;grener. Delouche lui-m&ecirc;me paraissait peu
+soucieux de s'attaquer devant nous &agrave; la gamine qui filait,
+et il ne l'approcha pas &agrave; plus de cinquante m&egrave;tres.
+Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des petits coups de
+sifflet galants, puis nous rebrouss&acirc;mes chemin, un peu mal
+&agrave; l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein
+soleil, il fallut courir. Nous ne chantions plus.</p>
+
+<p>Nous nous d&eacute;shabill&acirc;mes et rhabill&acirc;mes dans
+les saulaies arides qui bordent le Cher. Les saules nous
+abritaient des regards, mais non pas du soleil. Les pieds dans le
+sable et la vase dess&eacute;ch&eacute;e, nous ne pensions
+qu'&agrave; la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui
+fra&icirc;chissait dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine
+creus&eacute;e dans la rive m&ecirc;me du Cher. Il y avait
+toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux ou trois
+b&ecirc;tes pareilles &agrave; des cloportes; mais l'eau
+&eacute;tait si claire, si transparente, que les p&ecirc;cheurs
+n'h&eacute;sitaient pas &agrave; s'agenouiller, les deux mains
+sur chaque bord, pour y boire.</p>
+
+<p>H&eacute;las! ce fut ce jour-l&agrave; comme les autres
+fois...</p>
+
+<p>Lorsque, tous habill&eacute;s, nous nous mettions en rond, les
+jambes crois&eacute;es en tailleur, pour nous partager, dans deux
+gros verres sans pied, la limonade rafra&icirc;chie, il ne
+revenait gu&egrave;re &agrave; chacun, lorsqu'on avait
+pri&eacute; M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui
+piquait le gosier et ne faisait qu'irriter la soif. Alors,
+&agrave; tour de r&ocirc;le, nous allions &agrave; la fontaine
+que nous avions d'abord m&eacute;pris&eacute;e, et nous
+approchions lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais
+tous n'&eacute;taient pas habitu&eacute;s &agrave; ces moeurs
+d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi, n'arrivaient pas
+&agrave; se d&eacute;salt&eacute;rer: les uns, parce qu'ils
+n'aimaient pas l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier
+serr&eacute; par la peur d'avaler un cloporte, d'autres,
+tromp&eacute;s par la grande transparence de l'eau immobile et
+n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y baignaient
+la moiti&eacute; du visage en m&ecirc;me temps que la bouche et
+aspiraient &acirc;crement par le nez une eau qui leur semblait
+br&ucirc;lante, d'autres enfin pour toutes ces raisons &agrave;
+la fois... N'importe! il nous semblait, sur ces bords arides du
+Cher, que toute la fra&icirc;cheur terrestre &eacute;tait enclose
+en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine,
+prononc&eacute; n'importe o&ugrave;, c'est &agrave;
+celle-l&agrave;, pendant longtemps, que je pense.</p>
+
+<p>Le retour se fit &agrave; la brune, avec insouciance d'abord,
+comme l'aller. Le chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la
+route, &eacute;tait un ruisseau l'hiver et, l'&eacute;t&eacute;,
+un ravin impraticable, coup&eacute; de trous et de grosses
+racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies
+d'arbres. Une partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous
+suiv&icirc;mes, avec M. Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un
+sentier doux et sablonneux, parall&egrave;le &agrave;
+celui-l&agrave;, qui longeait la terre voisine. Nous entendions
+causer et rire les autres, pr&egrave;s de nous, au-dessous de
+nous, invisibles dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses
+histoires d'homme... Au fa&icirc;te des arbres de la grande haie
+gr&eacute;sillaient les insectes du soir qu'on voyait, sur le
+clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle des feuillages.
+Parfois il en d&eacute;gringolait un, brusquement, dont le
+bourdonnement grin&ccedil;ait tout &agrave; coup. - Beau soir
+d'&eacute;t&eacute; calme!... Retour, sans espoir mais sans
+d&eacute;sir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut encore
+Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette
+qui&eacute;tude...</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous arrivions au sommet de la c&ocirc;te,
+&agrave; l'endroit o&ugrave; il reste deux grosse vieilles
+pierres qu'on dit &ecirc;tre les vestiges d'un ch&acirc;teau
+fort, il en vint &agrave; parler des domaines qu'il avait
+visit&eacute;s et sp&eacute;cialement d'un domaine &agrave; demi
+abandonn&eacute; aux environs du Vieux-Nan&ccedil;ay: le domaine
+des Sablonni&egrave;res. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit
+vaniteusement certains mots et abr&egrave;ge avec
+pr&eacute;cocit&eacute; les autres, il racontait avoir vu
+quelques ann&eacute;es auparavant, dans la chapelle en ruine de
+cette vieille propri&eacute;t&eacute;, une pierre tombale sur
+laquelle &eacute;taient grav&eacute;s ces mots:</p>
+
+<p class="Pcursief">Ci-g&icirc;t le chevalier Galois<br>
+ Fid&egrave;le &agrave; son Dieu, &agrave; son Roi, &agrave; sa
+Belle</p>
+
+<p>"Ah! Bah! Tiens!" disait M. Seurel, avec un l&eacute;ger
+haussement d'&eacute;paules, un peu g&ecirc;n&eacute; du ton que
+prenait la conversation, mais d&eacute;sireux cependant de nous
+laisser parler comme des hommes.</p>
+
+<p>Alors Jasmin continua de d&eacute;crire ce ch&acirc;teau,
+comme s'il y avait pass&eacute; sa vie.</p>
+
+<p>Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nan&ccedil;ay, Dumas et
+lui avaient &eacute;t&eacute; intrigu&eacute;s par la vieille
+tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des sapins. Il y avait
+l&agrave;, au milieu des bois, tout un d&eacute;dale de
+b&acirc;timents ruin&eacute;s que l'on pouvait visiter en
+l'absence des ma&icirc;tres. Un jour, un garde de l'endroit,
+qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les avait conduits
+dans le domaine &eacute;trange. Mais depuis lors on avait fait
+tout abattre; il ne restait plus gu&egrave;re, disait-on, que la
+ferme et une petite maison de plaisance. Les habitants
+&eacute;taient toujours les m&ecirc;mes: un vieil officier
+retrait&eacute;, demi-ruin&eacute;, et sa fille.</p>
+
+<p>Il parlait... Il parlait... J'&eacute;coutai attentivement,
+sentant sans m'en rendre compte qu'il s'agissait l&agrave; d'une
+chose bien connue de moi, lorsque soudain, tout simplement, comme
+se font les choses extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et,
+me touchant le bras, frapp&eacute; d'une id&eacute;e qui ne lui
+&eacute;tait jamais venue:</p>
+
+<p>Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est l&agrave; que Meaulnes -
+tu sais, le grand Meaulnes? - avait d&ucirc; aller.</p>
+
+<p>"Mais oui, ajouta-t-il, car je ne r&eacute;pondais pas, et je
+me rappelle que le garde parlait du fils de la maison, un
+excentrique, qui avait des id&eacute;es extraordinaires..."</p>
+
+<p>Je ne l'&eacute;coutais plus, persuad&eacute; d&egrave;s le
+d&eacute;but qu'il avait devin&eacute; juste et que devant moi,
+loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de s'ouvrir, net et
+facile comme une route famili&egrave;re, le chemin du Domaine
+sans nom.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>Chez Florentin.</h3>
+
+<p>Autant j'avais &eacute;t&eacute; un enfant malheureux et
+r&ecirc;veur et ferm&eacute;, autant je devins r&eacute;solu et,
+comme on dit chez nous, "d&eacute;cid&eacute;", lorsque je sentis
+que d&eacute;pendait de moi l'issue de cette grave aventure.</p>
+
+<p>Ce fut, je crois bien, &agrave; dater de ce soir-l&agrave; que
+mon genou cessa d&eacute;finitivement de me faire mal.</p>
+
+<p>Au Vieux-Nan&ccedil;ay, qui &eacute;tait la commune du domaine
+des Sablonni&egrave;res, habitait toute la famille de M. Seurel
+et en particulier mon oncle Florentin, un commer&ccedil;ant chez
+qui nous passions quelquefois la fin de septembre.
+Lib&eacute;r&eacute; de tout examen, je ne voulus pas attendre et
+j'obtins d'aller imm&eacute;diatement voir mon oncle. Mais je
+d&eacute;cidai de ne rien faire savoir &agrave; Meaulnes aussi
+longtemps que je ne serais pas certain de pouvoir lui annoncer
+quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet l'arracher &agrave;
+son d&eacute;sespoir pour l'y replonger ensuite plus
+profond&eacute;ment peut-&ecirc;tre?</p>
+
+<p>Le Vieux-Nan&ccedil;ay fut pendant tr&egrave;s longtemps le
+lieu du monde que je pr&eacute;f&eacute;rais, le pays des fins de
+vacances, o&ugrave; nous n'allions que bien rarement, lorsqu'il
+se trouvait une voiture &agrave; louer pour nous y conduire. Il y
+avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la famille
+qui habitait l&agrave;-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie
+se faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais
+moi, je me souciais bien de ces f&acirc;cheries!... Et
+sit&ocirc;t arriv&eacute;, je me perdais et m'&eacute;battais
+parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une existence
+faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me
+ravissaient.</p>
+
+<p>Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui
+avaient un gar&ccedil;on de mon &acirc;ge, le cousin Firmin, et
+huit filles, dont les a&icirc;n&eacute;es, Marie-Louise,
+Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils tenaient
+un tr&egrave;s grand magasin &agrave; l'une des entr&eacute;es de
+ce bourg de Sologne, devant l'&eacute;glise - un magasin
+universel, auquel s'approvisionnaient tous les
+ch&acirc;telains-chasseurs de la r&eacute;gion, isol&eacute;s
+dans la contr&eacute;e perdue, &agrave; trente kilom&egrave;tres
+de toute gare.</p>
+
+<p>Ce magasin, avec ses comptoirs d'&eacute;picerie et de
+rouennerie, donnait par de nombreuses fen&ecirc;tres sur la route
+et, par la porte vitr&eacute;e, sur la grande place de
+l'&eacute;glise. Mais, chose &eacute;trange, quoiqu'assez
+ordinaire dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la
+boutique tenait lieu de plancher.</p>
+
+<p>Par derri&egrave;re c'&eacute;taient six chambres, chacune
+remplie d'une seule et m&ecirc;me marchandise: la chambre aux
+chapeaux, la chambre au jardinage, la chambre aux lampes... que
+sais-je? Il me semblait, lorsque j'&eacute;tais enfant et que je
+traversais ce d&eacute;dale d'objets de bazar, que je n'en
+&eacute;puiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et,
+&agrave; cette &eacute;poque encore, je trouvais qu'il n'y avait
+de vraies vacances que pass&eacute;es en ce lieu.</p>
+
+<p>La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte
+s'ouvrait sur le magasin - cuisine o&ugrave; brillaient aux fins
+de septembre de grandes flamb&eacute;es de chemin&eacute;e,
+o&ugrave; les chasseurs et les braconniers qui vendaient du
+gibier &agrave; Florentin venaient de grand matin se faire servir
+&agrave; boire, tandis que les petites filles, d&eacute;j&agrave;
+lev&eacute;es, couraient, criaient, se passaient les unes aux
+autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux liss&eacute;s. Aux murs,
+de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis
+montraient mon p&egrave;re - on mettait longtemps &agrave; le
+reconna&icirc;tre en uniforme - au milieu de ses camarades
+d'Ecole Normale...</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que se passaient nos matin&eacute;es; et aussi
+dans la cour o&ugrave; Florentin faisait pousser des dahlias et
+&eacute;levait des pintades; o&ugrave; l'on torr&eacute;fiait le
+caf&eacute;, assis sur des bo&icirc;tes &agrave; savon; o&ugrave;
+nous d&eacute;ballions des caisses remplies d'objets divers
+pr&eacute;cieusement envelopp&eacute;s et dont nous ne savions
+pas toujours le nom...</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e, le magasin &eacute;tait envahi par
+des paysans ou par les cochers des ch&acirc;teaux voisins. A la
+porte vitr&eacute;e s'arr&ecirc;taient et s'&eacute;gouttaient,
+dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues du fond
+de la campagne. Et de la cuisine nous &eacute;coutions ce que
+disaient les paysannes, curieux de toutes leurs histoires...</p>
+
+<p>Mais le soir, apr&egrave;s huit heures, lorsqu'avec des
+lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau fumait dans
+l'&eacute;curie - tout le magasin nous appartenait!</p>
+
+<p>Marie-Louise, qui &eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;e de mes
+cousines mais une des plus petites, achevait de plier et de
+ranger les piles de drap dans la boutique; elle nous encourageait
+&agrave; venir la distraire. Alors, Firmin et moi avec toutes les
+filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les
+lampes d'auberge, tournant les moulins &agrave; caf&eacute;,
+faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin
+allait chercher dans les greniers, car la terre battue invitait
+&agrave; la danse, quelque vieux trombone plein de
+vert-de-gris...</p>
+
+<p>Je rougis encore &agrave; l'id&eacute;e que, les ann&eacute;es
+pr&eacute;c&eacute;dentes, Mlle de Galais e&ucirc;t pu venir
+&agrave; cette heure et nous surprendre au milieu de ces
+enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tomb&eacute;e de la
+nuit, un soir de ce mois d'ao&ucirc;t, tandis que je causais
+tranquillement avec Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la
+premi&egrave;re fois...</p>
+
+<p>D&egrave;s le soir de mon arriv&eacute;e au
+Vieux-Nan&ccedil;ay, j'avais interrog&eacute; mon oncle Firmin
+sur le Domaine des Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et
+les acqu&eacute;reurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux
+b&acirc;timents pour agrandir leurs terrains de chasse; la cour
+d'honneur n'est plus maintenant qu'une lande de bruy&egrave;res
+et d'ajoncs. Les anciens possesseurs n'ont gard&eacute; qu'une
+petite maison d'un &eacute;tage et la ferme. Tu auras bien
+l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est
+elle-m&ecirc;me qui vient faire ses provisions, tant&ocirc;t en
+selle, tant&ocirc;t en voiture, mais toujours avec le m&ecirc;me
+cheval, le vieux B&eacute;lisaire... C'est un dr&ocirc;le
+d'&eacute;quipage!"</p>
+
+<p>J'&eacute;tais si troubl&eacute; que je ne savais plus quelle
+question poser pour en apprendre davantage.</p>
+
+<p>"Ils &eacute;taient riches, pourtant?"</p>
+
+<p>- Oui, Monsieur de Galais donnait des f&ecirc;tes pour amuser
+son fils, un gar&ccedil;on &eacute;trange, plein d'id&eacute;es
+extraordinaires. Pour le distraire, il imaginait ce qu'il
+pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars de Paris et
+d'ailleurs...</p>
+
+<p>"Toutes les Sablonni&egrave;res &eacute;taient en ruine,
+madame de Galais pr&egrave;s de sa fin, qu'ils cherchaient encore
+&agrave; l'amuser et lui passaient toutes ses fantaisies. C'est
+l'hiver dernier - non, l'autre hiver, qu'ils ont fait leur plus
+grande f&ecirc;te costum&eacute;e. Ils avaient invit&eacute;
+moiti&eacute; gens de Paris et moiti&eacute; gens de campagne.
+Ils avaient achet&eacute; ou lou&eacute; des quantit&eacute;s
+d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux.
+Toujours pour amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se
+marier et qu'on f&ecirc;tait l&agrave; ses fian&ccedil;ailles.
+Mais il &eacute;tait bien trop jeune. Et tout a cass&eacute; d'un
+coup; il s'est sauv&eacute;; on ne l'a jamais revu... La
+ch&acirc;telaine morte, mademoiselle de Galais est rest&eacute;e
+soudain toute seule avec son p&egrave;re, le vieux capitaine de
+vaisseau.</p>
+
+<p>- N'est-elle pas mari&eacute;e? demandai-je enfin.</p>
+
+<p>- Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un
+pr&eacute;tendant?"</p>
+
+<p>Tout d&eacute;concert&eacute;, je lui avouai aussi
+bri&egrave;vement, aussi discr&egrave;tement que possible, que
+mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-&ecirc;tre, en serait
+un.</p>
+
+<p>"Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas &agrave; la
+fortune, c'est un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle
+&agrave; monsieur de Galais? Il vient encore quelquefois
+jusqu'ici chercher du petit plomb pour la chasse. Je lui fais
+toujours go&ucirc;ter ma vieille eau-de-vie de marc".</p>
+
+<p>Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et
+moi-m&ecirc;me je ne me h&acirc;tai pas de pr&eacute;venir
+Meaulnes. Tant d'heureuses chances accumul&eacute;es
+m'inqui&eacute;taient un peu. Et cette inqui&eacute;tude me
+commandait de ne rien annoncer &agrave; Meaulnes que je n'eusse
+au moins vu la jeune fille.</p>
+
+<p>Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le
+d&icirc;ner, la nuit commen&ccedil;ait &agrave; tomber; une brume
+fra&icirc;che, plut&ocirc;t de septembre que d'ao&ucirc;t,
+descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin
+vide d'acheteurs un instant, nous &eacute;tions venus voir
+Marie-Louise et Charlotte. Je leur avais confi&eacute; le secret
+qui m'amenait au Vieux-Nan&ccedil;ay &agrave; cette date
+pr&eacute;matur&eacute;e. Accoud&eacute;s sur le comptoir ou
+assis les deux mains &agrave; plat sur le bois cir&eacute;, nous
+nous racontions mutuellement ce que nous savions de la
+myst&eacute;rieuse jeune fille - et cela se r&eacute;duisait
+&agrave; fort peu de chose - lorsqu'un bruit de roues nous fit
+tourner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>"La voici, c'est elle", dirent-ils &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Quelques secondes apr&egrave;s, devant la porte vitr&eacute;e,
+s'arr&ecirc;tait l'&eacute;trange &eacute;quipage. Une vieille
+voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries
+moul&eacute;es, comme nous n'en avons jamais vu dans cette
+contr&eacute;e; un vieux cheval blanc qui semblait toujours
+vouloir brouter quelque herbe sur la route, tant il baissait la
+t&ecirc;te pour marcher; et sur le si&egrave;ge - je le dis dans
+la simplicit&eacute; de mon coeur, mais sachant bien ce que je
+dis - la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-&ecirc;tre
+jamais eu au monde.</p>
+
+<p>Jamais je ne vis tant de gr&acirc;ce s'unir &agrave; tant de
+gravit&eacute;. Son costume lui faisait la taille si mince
+qu'elle semblait fragile. Un grand manteau marron, qu'elle enleva
+en entrant, &eacute;tait jet&eacute; sur ses &eacute;paules.
+C'&eacute;tait la plus grave des jeunes filles, la plus
+fr&ecirc;le des femmes. Une lourde chevelure blonde pesait sur
+son front et sur son visage, d&eacute;licatement dessin&eacute;,
+finement model&eacute;. Sur son teint tr&egrave;s pur,
+l'&eacute;t&eacute; avait pos&eacute; deux taches de rousseur...
+Je ne remarquai qu'un d&eacute;faut &agrave; tant de
+beaut&eacute;: aux moments de tristesse, de d&eacute;couragement
+ou seulement de r&eacute;flexion profonde, ce visage si pur se
+marbrait l&eacute;g&egrave;rement de rouge, comme il arrive chez
+certains malades gravement atteints sans qu'on le sache. Alors
+toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place
+&agrave; une sorte de piti&eacute; d'autant plus
+d&eacute;chirante qu'elle surprenait davantage.</p>
+
+<p>Voil&agrave; du moins ce que je d&eacute;couvrais, tandis
+qu'elle descendait lentement de voiture et qu'enfin Marie-Louise,
+me pr&eacute;sentant avec aisance &agrave; la jeune fille,
+m'engageait &agrave; lui parler.</p>
+
+<p>On lui avan&ccedil;a une chaise cir&eacute;e et elle s'assit,
+adoss&eacute;e au comptoir, tandis que nous restions debout. Elle
+paraissait bien conna&icirc;tre et aimer le magasin. Ma tante
+Julie, aussit&ocirc;t pr&eacute;venue, arriva, et, le temps
+quelle parla, sagement, les mains crois&eacute;es sur son ventre,
+hochant doucement sa t&ecirc;te de paysanne-commer&ccedil;ante
+coiff&eacute;e d'un bonnet blanc, retarda le moment - qui me
+faisait trembler un peu - o&ugrave; la conversation s'engagerait
+avec moi...</p>
+
+<p>Ce fut tr&egrave;s simple.</p>
+
+<p>"Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bient&ocirc;t
+instituteur?"</p>
+
+<p>Ma tante allumait au-dessus de nos t&ecirc;tes la lampe de
+porcelaine qui &eacute;clairait faiblement le magasin. Je voyais
+le doux visage enfantin de la jeune fille, ses yeux bleus si
+ing&eacute;nus, et j'&eacute;tais d'autant plus surpris de sa
+voix si nette, si s&eacute;rieuse. Lorsqu'elle cessait de parler,
+ses yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la
+r&eacute;ponse, et elle tenait sa l&egrave;vre un peu mordue.</p>
+
+<p>"J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait!
+J'enseignerais les petits gar&ccedil;ons, comme votre
+m&egrave;re..."</p>
+
+<p>Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient
+parl&eacute; de moi.</p>
+
+<p>"C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec
+moi polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais
+aussi quel m&eacute;rite ai-je &agrave; les aimer?...</p>
+
+<p>"Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas?
+chicaniers et avares. Il y a sans cesse des histoires de
+porte-plume perdus, de cahiers trop chers ou d'enfants qui
+n'apprennent pas... Eh bien, je me d&eacute;battrais avec eux et
+ils m'aimeraient tout de m&ecirc;me. Ce serait beaucoup plus
+difficile..."</p>
+
+<p>Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine,
+son regard bleu, immobile.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions g&ecirc;n&eacute;s tous les trois par cette
+aisance &agrave; parler des choses d&eacute;licates, de ce qui
+est secret, subtil, et dont on ne parle bien que dans les livres.
+Il y eut un instant de silence; et lentement une discussion
+s'engagea...</p>
+
+<p>Mais avec une sorte de regret et d'animosit&eacute; contre je
+ne sais quoi de myst&eacute;rieux dans sa vie, la jeune
+demoiselle poursuivit:</p>
+
+<p>"Et puis j'apprendrais aux gar&ccedil;ons &agrave; &ecirc;tre
+sages, d'une sagesse que je sais. Je ne leur donnerais pas le
+d&eacute;sir de courir le monde, comme vous le ferez sans doute,
+monsieur Seurel, quand vous serez sous-ma&icirc;tre. Je leur
+enseignerais &agrave; trouver le bonheur qui est tout pr&egrave;s
+d'eux et qui n'en a pas l'air..."</p>
+
+<p>Marie-Louise et Firmin &eacute;taient interdits comme moi.
+Nous restions sans mot dire. Elle sentit notre g&ecirc;ne et
+s'arr&ecirc;ta, se mordit la l&egrave;vre, baissa la t&ecirc;te
+et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous:</p>
+
+<p>"Ainsi, dit-elle, il y a peut-&ecirc;tre quelque grand jeune
+homme fou qui me cherche au bout du monde, pendant que je suis
+ici, dans le magasin de madame Florentin, sous cette lampe, et
+que mon vieux cheval m'attend &agrave; la porte. Si ce jeune
+homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans doute?..."</p>
+
+<p>De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il
+&eacute;tait temps de dire, en riant aussi:</p>
+
+<p>"Et peut-&ecirc;tre que ce grand jeune homme fou, je le
+connais, moi?"</p>
+
+<p>Elle me regardait vivement.</p>
+
+<p>A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes
+entr&egrave;rent avec des paniers:</p>
+
+<p>"Venez dans la 'salle &agrave; manger', vous serez en paix",
+nous dit ma tante en poussant la porte de la cuisine.</p>
+
+<p>Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir
+aussit&ocirc;t, ma tante ajouta:</p>
+
+<p>"Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin,
+aupr&egrave;s du feu".</p>
+
+<p>Il y avait toujours, m&ecirc;me au mois d'ao&ucirc;t, dans la
+grande cuisine, un &eacute;ternel fagot de sapins qui flambait et
+craquait. L&agrave; aussi une lampe de porcelaine &eacute;tait
+allum&eacute;e et un vieillard au doux visage, creus&eacute; et
+ras&eacute;, presque toujours silencieux comme un homme
+accabl&eacute; par l'&acirc;ge et les souvenirs, &eacute;tait
+assis aupr&egrave;s de Florentin devant deux verres de marc.</p>
+
+<p>Florentin salua:</p>
+
+<p>"Fran&ccedil;ois! cria-t-il de sa forte voix de marchand
+forain, comme s'il y avait eu entre nous une rivi&egrave;re ou
+plusieurs hectares de terrain, je viens d'organiser un
+apr&egrave;s-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain.
+Les uns chasseront, les autres p&ecirc;cheront, les autres
+danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous
+viendrez &agrave; cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais.
+J'ai tout arrang&eacute;...</p>
+
+<p>"Et, Fran&ccedil;ois! ajouta-t-il comme s'il y e&ucirc;t
+seulement pens&eacute;, tu pourras amener ton ami, monsieur
+Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il s'appelle?"</p>
+
+<p>Mlle de Galais s'&eacute;tait lev&eacute;e, soudain devenue
+tr&egrave;s p&acirc;le. Et, &agrave; ce moment pr&eacute;cis, je
+me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine singulier,
+pr&egrave;s de l'&eacute;tang, lui avait dit son nom...</p>
+
+<p>Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre
+nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles,
+une entente secr&egrave;te que la mort seule devait briser et une
+amiti&eacute; plus path&eacute;tique qu'un grand amour.</p>
+
+<p>... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait
+&agrave; la porte de la petite chambre que j'habitais dans la
+cour aux pintades. Il faisait nuit encore et j'eus grand'peine
+&agrave; retrouver mes affaires sur la table encombr&eacute;e de
+chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints toutes
+neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de
+mon arriv&eacute;e. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma
+bicyclette, et ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le
+soleil se levait &agrave; peine lorsque je partis. Mais ma
+journ&eacute;e devait &ecirc;tre longue: j'allais d'abord
+d&eacute;jeuner &agrave; Sainte-Agathe pour expliquer mon absence
+prolong&eacute;e et, poursuivant ma course, je devais arriver
+avant le soir &agrave; la Fert&eacute;-d'Angillon, chez mon ami
+Augustin Meaulnes.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>Une apparition.</h3>
+
+<p>Je n'avais jamais fait de longue course &agrave; bicyclette.
+Celle-ci &eacute;tait la premi&egrave;re. Mais, depuis longtemps,
+malgr&eacute; mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait
+appris &agrave; monter. Si d&eacute;j&agrave; pour un jeune homme
+ordinaire la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne
+devait-elle pas sembler &agrave; un pauvre gar&ccedil;on comme
+moi, qui nagu&egrave;re encore tra&icirc;nais
+mis&eacute;rablement la jambe, tremp&eacute; de sueur, d&egrave;s
+le quatri&egrave;me kilom&egrave;tre!... Du haut des c&ocirc;tes,
+descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages;
+d&eacute;couvrir comme &agrave; coups d'ailes les lointains de la
+route qui s'&eacute;cartent et fleurissent &agrave; votre
+approche, traverser un village dans l'espace d'un instant et
+l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En r&ecirc;ve
+seulement j'avais connu jusque-l&agrave; course aussi charmante,
+aussi l&eacute;g&egrave;re. Les c&ocirc;tes m&ecirc;mes me
+trouvaient plein d'entrain. Car c'&eacute;tait, il faut le dire,
+le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...</p>
+
+<p>"Un peu avant l'entr&eacute;e du bourg, me disait Meaulnes,
+lorsque jadis il d&eacute;crivait son village, on voit une grande
+roue &agrave; palettes que le vent fait tourner..." Il ne savait
+pas &agrave; quoi elle servait, ou peut-&ecirc;tre feignait-il de
+n'en rien savoir pour piquer ma curiosit&eacute; davantage.</p>
+
+<p>C'est seulement au d&eacute;clin de cette journ&eacute;e de
+fin d'ao&ucirc;t que j'aper&ccedil;us, tournant au vent dans une
+immense prairie, la grande roue qui devait monter l'eau pour une
+m&eacute;tairie voisine. Derri&egrave;re les peupliers du
+pr&eacute; se d&eacute;couvraient d&eacute;j&agrave; les premiers
+faubourgs. A mesure que je suivais le grand d&eacute;tour que
+faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage
+s'&eacute;panouissait et s'ouvrait... Arriv&eacute; sur le pont,
+je d&eacute;couvris enfin la grand'rue du village.</p>
+
+<p>Des vaches paissaient, cach&eacute;es dans les roseaux de la
+prairie et j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de
+bicyclette, les deux mains sur mon guidon, je regardais le pays
+o&ugrave; j'allais porter une si grave nouvelle. Les maisons,
+o&ugrave; l'on entrait en passant sur un petit pont de bois,
+&eacute;taient toutes align&eacute;es au bord d'un foss&eacute;
+qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles
+cargu&eacute;es, amarr&eacute;es dans le calme du soir.
+C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; dans chaque cuisine on allume un
+feu.</p>
+
+<p>Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir
+troubler tant de paix commenc&egrave;rent &agrave; m'enlever tout
+courage. A point pour aggraver ma soudaine faiblesse, je me
+rappelai que la tante Moinel habitait l&agrave;, sur une petite
+place de La Fert&eacute;-d'Angillon.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une de mes grand'tantes. Tous ses enfants
+&eacute;taient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de
+tous, un grand gar&ccedil;on qui allait &ecirc;tre instituteur.
+Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, l'avait suivi de
+pr&egrave;s. Et ma tante &eacute;tait rest&eacute;e toute seule
+dans sa bizarre petite maison o&ugrave; les tapis &eacute;taient
+faits d'&eacute;chantillons cousus, les tables couvertes de coqs,
+de poules et de chats en papier - mais o&ugrave; les murs
+&eacute;taient tapiss&eacute;s de vieux dipl&ocirc;mes, de
+portraits de d&eacute;funts, de m&eacute;daillons en boucles de
+cheveux morts.</p>
+
+<p>Avec tant de regrets et de deuil, elle &eacute;tait la
+bizarrerie et la bonne humeur m&ecirc;mes. Lorsque j'eus
+d&eacute;couvert la petite place o&ugrave; se tenait sa maison,
+je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je
+l'entendis tout au bout des trois pi&egrave;ces en enfilade
+pousser un petit cri suraigu:</p>
+
+<p>"Eh l&agrave;! Mon Dieu!"</p>
+
+<p>Elle renversa son caf&eacute; dans le feu - &agrave; cette
+heure-l&agrave; comment pouvait-elle faire du caf&eacute;? - et
+elle apparut... Tr&egrave;s cambr&eacute;e en arri&egrave;re,
+elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le
+fa&icirc;te de la t&ecirc;te, tout en haut de son front immense
+et caboss&eacute; o&ugrave; il y avait de la femme mongole et de
+la Hottentote; et elle riait &agrave; petits coups, montrant le
+reste de ses dents tr&egrave;s fines.</p>
+
+<p>Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement,
+h&acirc;tivement, une main que j'avais derri&egrave;re le dos.
+Avec un myst&egrave;re parfaitement inutile puisque nous
+&eacute;tions tous les deux seuls, elle me glissa une petite
+pi&egrave;ce que je n'osai pas regarder et qui devait &ecirc;tre
+de un franc... Puis comme je faisais mine de demander des
+explications ou de la remercier, elle me donna une bourrade en
+criant:</p>
+
+<p>"Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!"</p>
+
+<p>Elle avait toujours &eacute;t&eacute; pauvre, toujours
+empruntant, toujours d&eacute;pensant.</p>
+
+<p>"J'ai toujours &eacute;t&eacute; b&ecirc;te et toujours
+malheureuse", disait-elle sans amertume mais de sa voix de
+fausset.</p>
+
+<p>Persuad&eacute;e que les sous me pr&eacute;occupaient comme
+elle, la brave femme n'attendait pas que j'eusse souffl&eacute;
+pour me cacher dans la main ses tr&egrave;s minces
+&eacute;conomies de la journ&eacute;e. Et par la suite c'est
+toujours ainsi qu'elle m'accueillit.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner fut aussi &eacute;trange - &agrave; la fois
+triste et bizarre - que l'avait &eacute;t&eacute; la
+r&eacute;ception. Toujours une bougie &agrave; port&eacute;e de
+la main, tant&ocirc;t elle l'enlevait, me laissant dans l'ombre,
+et tant&ocirc;t la posait sur la petite table couverte de plats
+et de vases &eacute;br&eacute;ch&eacute;s ou fendus.</p>
+
+<p>"Celui-l&agrave;, disait-elle, les Prussiens lui ont
+cass&eacute; les anses, en soixante-dix, parce qu'ils ne
+pouvaient pas l'emporter".</p>
+
+<p>Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase
+&agrave; la tragique histoire, que nous avions d&icirc;n&eacute;
+et couch&eacute; l&agrave; jadis. Mon p&egrave;re m'emmenait dans
+l'Yonne, chez un sp&eacute;cialiste qui devait gu&eacute;rir mon
+genou. Il fallait prendre un grand express qui passait avant le
+jour... Je me souvins du triste d&icirc;ner de jadis, de toutes
+les histoires du vieux greffier accoud&eacute; devant sa
+bouteille de boisson rose.</p>
+
+<p>Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Apr&egrave;s le
+d&icirc;ner, assise devant le feu, ma grand'tante avait pris mon
+p&egrave;re &agrave; part pour lui raconter une histoire de
+revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre Louis, qu'est-ce que
+je vois, une petite femme grise..." Elle passait pour avoir la
+t&ecirc;te farcie de ces sornettes terrifiantes.</p>
+
+<p>Et voici que ce soir-l&agrave;, le d&icirc;ner fini, lorsque,
+fatigu&eacute; par la bicyclette, je fus couch&eacute; dans la
+grande chambre avec une chemin&eacute;e de nuit &agrave; carreaux
+de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir &agrave; mon chevet et
+commen&ccedil;a de sa voix la plus myst&eacute;rieuse et la plus
+pointue:</p>
+
+<p>"Mon pauvre Fran&ccedil;ois, il faut que je te raconte
+&agrave; toi ce que je n'ai jamais dit &agrave; personne..."</p>
+
+<p>Je pensai:</p>
+
+<p>"Mon affaire est bonne, me voil&agrave; terroris&eacute; pour
+toute la nuit, comme il y a dix ans!..."</p>
+
+<p>Et j'&eacute;coutai. Elle hochait la t&ecirc;te, regardant
+droit devant soi comme si elle se f&ucirc;t racont&eacute;
+l'histoire &agrave; elle-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>"Je revenais d'une f&ecirc;te avec Moinel. C'&eacute;tait le
+premier mariage o&ugrave; nous allions tous les deux, depuis la
+mort de notre pauvre Ernest; et j'y avais rencontr&eacute; ma
+soeur Ad&egrave;le que je n'avais pas vue depuis quatre ans! Un
+vieil ami de Moinel, tr&egrave;s riche, l'avait invit&eacute;
+&agrave; la noce de son fils, au domaine des Sablonni&egrave;res.
+Nous avions lou&eacute; une voiture. Cela nous avait
+co&ucirc;t&eacute; bien cher. Nous revenions sur la route vers
+sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y
+avait absolument personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup
+devant nous, sur la route? Un petit homme, un petit jeune homme
+arr&ecirc;t&eacute;, beau comme le jour, qui ne bougeait pas, qui
+nous regardait venir. A mesure que nous approchions, nous
+distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que cela
+faisait peur!...</p>
+
+<p>"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille;
+je croyais que c'&eacute;tait le Bon Dieu!... Je lui dis:</p>
+
+<p>" - Regarde! C'est une apparition!</p>
+
+<p>"Il me r&eacute;pond tout bas, furieux:</p>
+
+<p>" - Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde..."</p>
+
+<p>"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est
+arr&ecirc;t&eacute;... De pr&egrave;s, cela avait une figure
+p&acirc;le, le front en sueur, un b&eacute;ret sale et un
+pantalon long. Nous entend&icirc;mes sa voix, qui disait:</p>
+
+<p>" - Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me
+suis sauv&eacute;e et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me
+prendre dans votre voiture, monsieur et madame?"</p>
+
+<p>"Aussit&ocirc;t nous l'avons fait monter. A peine assise, elle
+a perdu connaissance. Et devines-tu &agrave; qui nous avions
+affaire? C'&eacute;tait la fianc&eacute;e du jeune homme des
+Sablonni&egrave;res, Frantz de Galais, chez qui nous
+&eacute;tions invit&eacute;s aux noces!</p>
+
+<p>- Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la
+fianc&eacute;e s'est sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>- Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y
+a pas eu de noces. Puisque cette pauvre folle s'&eacute;tait mis
+dans la t&ecirc;te mille folies qu'elle nous a expliqu&eacute;es.
+C'&eacute;tait une des filles d'un pauvre tisserand. Elle
+&eacute;tait persuad&eacute;e que tant de bonheur &eacute;tait
+impossible, que le jeune homme &eacute;tait trop jeune pour elle;
+que toutes les merveilles qu'il lui d&eacute;crivait
+&eacute;taient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu la
+chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa
+soeur dans le jardin de l'Archev&ecirc;ch&eacute; &agrave;
+Bourges, malgr&eacute; le froid et le grand vent. Le jeune homme,
+par d&eacute;licatesse certainement en parce qu'il aimait la
+cadette, &eacute;tait plein d'attentions pour
+l'a&icirc;n&eacute;e. Alors ma folle s'est imagin&eacute; je ne
+sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un fichu &agrave;
+la maison; et l&agrave;, pour &ecirc;tre s&ucirc;re de
+n'&ecirc;tre pas suivie, elle a rev&ecirc;tu des habits d'homme
+et s'est enfuie &agrave; pied sur la route de Paris.</p>
+
+<p>"Son fianc&eacute; a re&ccedil;u d'elle une lettre o&ugrave;
+elle lui d&eacute;clarait qu'elle allait rejoindre un jeune homme
+qu'elle aimait. Et ce n'&eacute;tait pas vrai...</p>
+
+<p>" - Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle,
+que si j'&eacute;tais sa femme". Oui, mon imb&eacute;cile, mais
+en attendant, il n'avait pas du tout l'id&eacute;e
+d'&eacute;pouser sa soeur: il s'est tir&eacute; une balle de
+pistolet; on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais
+retrouv&eacute; son corps.</p>
+
+<p>- Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille?</p>
+
+<p>- Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui
+avons donn&eacute; &agrave; manger et elle a dormi aupr&egrave;s
+du feu quand nous avons &eacute;t&eacute; de retour. Elle est
+rest&eacute;e chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le
+jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes,
+arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est
+elle qui a recoll&eacute; toute la tapisserie que tu vois
+l&agrave;. Et depuis son passage les hirondelles nichent dehors.
+Mais, le soir, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, son ouvrage
+fini, elle trouvait toujours un pr&eacute;texte pour aller dans
+la cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, m&ecirc;me
+quand il gelait &agrave; pierre fendre. Et on la
+d&eacute;couvrait l&agrave;, debout, pleurant de tout son
+coeur.</p>
+
+<p>" - Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons?</p>
+
+<p>" - Rien, madame Moinel!"</p>
+
+<p>" - Et elle rentrait.</p>
+
+<p>"Les voisins disaient:</p>
+
+<p>" - Vous avez trouv&eacute; un bien petit jolie petite bonne,
+madame Moinel.</p>
+
+<p>"Malgr&eacute; nos supplications, elle a voulu continuer son
+chemin sur Paris, au mois de mars; je lui ai donn&eacute; des
+robes qu'elle a retaill&eacute;es, Moinel lui a pris son billet
+&agrave; la gare et donn&eacute; un peu d'argent.</p>
+
+<p>"Elle ne nous a pas oubli&eacute;s; elle est couturi&egrave;re
+&agrave; Paris aupr&egrave;s de Notre-Dame; elle nous
+&eacute;crit encore pour nous demander si nous ne savons rien des
+Sablonni&egrave;res. Une bonne fois, pour la d&eacute;livrer de
+cette id&eacute;e, je lui ai r&eacute;pondu que le domaine
+&eacute;tait vendu, abattu, le jeune homme disparu pour toujours
+et la jeune fille mari&eacute;e. Tout cela doit &ecirc;tre vrai,
+je pense. Depuis ce temps ma Valentine &eacute;crit bien moins
+souvent..."</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas une histoire de revenants que racontait
+la tante Moinel de sa petite voix stridente si bien faite pour
+les raconter. J'&eacute;tais cependant au comble du malaise.
+C'est que nous avions jur&eacute; &agrave; Frantz le
+boh&eacute;mien de le servir comme des fr&egrave;res et voici que
+l'occasion m'en &eacute;tait donn&eacute;e...</p>
+
+<p>Or, &eacute;tait-ce le moment de g&acirc;ter la joie que
+j'allais porter &agrave; Meaulnes le lendemain matin, et de lui
+dire ce que je venais d'apprendre? A quoi bon le lancer dans une
+entreprise mille fois impossible? Nous avions en effet l'adresse
+de la jeune fille; mais o&ugrave; chercher le boh&eacute;mien qui
+courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je.
+Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait
+ce Frantz romanesque! Et je r&eacute;solus de ne rien dire tant
+que je n'aurais pas vu mari&eacute;s Augustin Meaulnes et Mlle de
+Galais.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;solution prise, il me restait encore
+l'impression p&eacute;nible d'un mauvais pr&eacute;sage -
+impression absurde que je chassai bien vite.</p>
+
+<p>La chandelle &eacute;tait presque au bout; un moustique
+vibrait; mais la tante Moinel, la t&ecirc;te pench&eacute;e sous
+sa capote de velours qu'elle ne quittait que pour dormir, les
+coudes appuy&eacute;s sur ses genoux, recommen&ccedil;ait son
+histoire... Par moments elle relevait brusquement la t&ecirc;te
+et me regardait pour conna&icirc;tre mes impressions, ou
+peut-&ecirc;tre pour voir si je ne m'endormais pas. A la fin,
+sournoisement, la t&ecirc;te sur l'oreiller, je fermai les yeux,
+faisant semblant de m'assoupir.</p>
+
+<p>"Allons! tu dors...", fit-elle d'un ton plus sourd et un peu
+d&eacute;&ccedil;u.</p>
+
+<p>J'eus piti&eacute; d'elle et je protestai:</p>
+
+<p>"Mais non, ma tante, je vous assure...</p>
+
+<p>- Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout
+cela ne t'int&eacute;resse gu&egrave;re. Je te parle l&agrave; de
+gens que tu n'as pas connus..."</p>
+
+<p>Et l&acirc;chement, cette fois, je ne r&eacute;pondis pas.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>La grande nouvelle.</h3>
+
+<p>Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la
+grand'rue, un si beau temps de vacances, un si grand calme, et
+sur tout le bourg passaient des bruits si paisibles, si
+familiers, que j'avais retrouv&eacute; toute la joyeuse assurance
+d'un porteur de bonne nouvelle...</p>
+
+<p>Augustin et sa m&egrave;re habitaient l'ancienne maison
+d'&eacute;cole. A la mort de son p&egrave;re, retrait&eacute;
+depuis longtemps, et qu'un h&eacute;ritage avait enrichi,
+Meaulnes avait voulu qu'on achet&acirc;t l'&eacute;cole o&ugrave;
+le vieil instituteur avait enseign&eacute; pendant vingt
+ann&eacute;es, o&ugrave; lui-m&ecirc;me avait appris &agrave;
+lire. Non pas qu'elle f&ucirc;t d'aspect fort aimable:
+c'&eacute;tait une grosse maison carr&eacute;e comme une mairie
+qu'elle avait &eacute;t&eacute;; les fen&ecirc;tres du
+rez-de-chauss&eacute;e qui donnaient sur la rue &eacute;taient si
+hautes que personne n'y regardait jamais; et la cour de
+derri&egrave;re, o&ugrave; il n'y avait pas un arbre et dont un
+haut pr&eacute;au barrait la vue sur la campagne, &eacute;tait
+bien la plus s&egrave;che et la plus d&eacute;sol&eacute;e cour
+d'&eacute;cole abandonn&eacute;e que j'aie jamais vue...</p>
+
+<p>Dans le couloir compliqu&eacute; o&ugrave; se trouvaient
+quatre portes, je trouvai la m&egrave;re de Meaulnes rapportant
+du jardin un gros paquet de linge, qu'elle avait d&ucirc; mettre
+s&eacute;cher d&egrave;s la premi&egrave;re heure de cette longue
+matin&eacute;e de vacances. Ses cheveux gris &eacute;taient
+&agrave; demi d&eacute;faits; des m&egrave;ches lui battaient la
+figure; son visage r&eacute;gulier sous sa coiffure ancienne
+&eacute;tait bouffi et fatigu&eacute;, comme par une nuit de
+veille; et elle baissait tristement la t&ecirc;te d'un air
+songeur.</p>
+
+<p>Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit:</p>
+
+<p>"Vous arrivez &agrave; temps, dit-elle. Voyez, je rentre le
+linge que j'ai fait s&eacute;cher pour le d&eacute;part
+d'Augustin. J'ai pass&eacute; la nuit &agrave; r&eacute;gler ses
+comptes et &agrave; pr&eacute;parer ses affaires. Le train part
+&agrave; cinq heures, mais nous arriverons &agrave; tout
+appr&ecirc;ter..."</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit, tant elle montrait d'assurance,
+qu'elle-m&ecirc;me avait pris cette d&eacute;cision. Or, sans
+doute ignorait-elle m&ecirc;me o&ugrave; Meaulnes devait
+aller.</p>
+
+<p>"Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train
+d'&eacute;crire".</p>
+
+<p>En h&acirc;te je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite
+o&ugrave; l'on avait laiss&eacute; l'&eacute;criteau Mairie, et
+me trouvait dans une grande salle &agrave; quatre fen&ecirc;tres,
+deux sur le bourg, deux sur la campagne, orn&eacute;e aux murs
+des portraits jaunis des pr&eacute;sidents Gr&eacute;vy et
+Carnot. Sur une longue estrade qui tenait tout le fond de la
+salle, il y avait encore, devant une table &agrave; tapis vert,
+les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un
+vieux fauteuil qui &eacute;tait celui du maire, Meaulnes
+&eacute;crivait, trempant sa plume au fond d'un encrier de
+fa&iuml;ence d&eacute;mod&eacute;, en forme de coeur. Dans ce
+lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village, Meaulnes
+se retirait, quand il ne battait pas la contr&eacute;e, durant
+les longues vacances...</p>
+
+<p>Il se leva, d&egrave;s qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec
+la pr&eacute;cipitation que j'avais imagin&eacute;e:</p>
+
+<p>"Seurel!" dit-il seulement, d'un air de profond
+&eacute;tonnement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le m&ecirc;me grand gars au visage osseux,
+&agrave; la t&ecirc;te ras&eacute;e. Une moustache inculte
+commen&ccedil;ait &agrave; lui tra&icirc;ner sur les
+l&egrave;vres. Toujours ce m&ecirc;me regard loyal... Mais sur
+l'ardeur des ann&eacute;es pass&eacute;es on croyait voir comme
+une voile de brume, que par instants sa grande passion de jadis
+dissipait...</p>
+
+<p>Il paraissait tr&egrave;s troubl&eacute; de me voir. D'un bond
+j'&eacute;tais mont&eacute; sur l'estrade. Mais, chose
+&eacute;trange &agrave; dire, il ne songea pas m&ecirc;me
+&agrave; me tendre la main. Il s'&eacute;tait tourn&eacute; vers
+moi, les mains derri&egrave;re le dos, appuy&eacute; contre la
+table, renvers&eacute; en arri&egrave;re, et l'air
+profond&eacute;ment g&ecirc;n&eacute;. D&eacute;j&agrave;, me
+regardant sans me voir, il &eacute;tait absorb&eacute; par ce
+qu'il allait me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme
+lent &agrave; commencer de parler, ainsi que sont les solitaires,
+les chasseurs et les hommes d'aventures, il avait pris une
+d&eacute;cision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour
+l'expliquer. Et maintenant que j'&eacute;tais devant lui, il
+commen&ccedil;ait seulement &agrave; ruminer p&eacute;niblement
+les paroles n&eacute;cessaires.</p>
+
+<p>Cependant, je lui racontais avec gaiet&eacute; comment
+j'&eacute;tais venu, o&ugrave; j'avais pass&eacute; la nuit et
+que j'avais &eacute;t&eacute; bien surpris de voir Mme Meaulnes
+pr&eacute;parer le d&eacute;part de son fils...</p>
+
+<p>"Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il.</p>
+
+<p>- Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?</p>
+
+<p>- Si, un tr&egrave;s long voyage".</p>
+
+<p>Un instant d&eacute;contenanc&eacute;, sentant que j'allais
+tout &agrave; l'heure, d'un mot, r&eacute;duire &agrave;
+n&eacute;ant cette d&eacute;cision que je ne comprenais pas, je
+n'osais plus rien dire et ne savais pas par o&ugrave; commencer
+ma mission.</p>
+
+<p>Mais lui-m&ecirc;me parla enfin, comme quelqu'un qui veut se
+justifier.</p>
+
+<p>"Seurel! dit-il, tu sais ce qu'&eacute;tait pour moi mon
+&eacute;trange aventure de Sainte-Agathe. C'&eacute;tait ma
+raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-l&agrave;
+perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre &agrave; la
+fa&ccedil;on de tout le monde!</p>
+
+<p>"Eh bien j'ai essay&eacute; de vivre l&agrave;-bas, &agrave;
+Paris, quand j'ai vu que tout &eacute;tait fini et qu'il ne
+valait plus m&ecirc;me la peine de chercher le Domaine perdu...
+Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis,
+comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le
+monde? Ce qui est le bonheur des autres m'a paru d&eacute;rision.
+Et lorsque, sinc&egrave;rement,
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment, j'ai d&eacute;cid&eacute; un
+jour de faire comme les autres, ce jour-l&agrave; j'ai
+amass&eacute; du remords pour longtemps..."</p>
+
+<p>Assis sur une chaise de l'estrade, la t&ecirc;te basse,
+l'&eacute;coutant sans le regarder je ne savais que penser de ces
+explications obscures:</p>
+
+<p>"Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long
+voyage? As-tu quelque faute &agrave; r&eacute;parer? Une promesse
+&agrave; tenir?</p>
+
+<p>- Eh bien, oui, r&eacute;pondit-il. Tu te souviens de cette
+promesse que j'avais faite &agrave; Frantz?...</p>
+
+<p>- Ah! fis-je soulag&eacute;, il ne s'agit que de cela?...</p>
+
+<p>- De cela. Et peut-&ecirc;tre aussi d'une faute &agrave;
+r&eacute;parer. Les deux en m&ecirc;me temps..."</p>
+
+<p>Suivit un moment de silence pendant lequel je d&eacute;cidai
+de commencer &agrave; parler et pr&eacute;parai mes mots.</p>
+
+<p>"Il n'y a qu'une explication &agrave; laquelle je croie,
+dit-il encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois
+mademoiselle de Galais, seulement la revoir... Mais, j'en suis
+persuad&eacute; maintenant, lorsque j'avais d&eacute;couvert le
+Domaine sans nom, j'&eacute;tais &agrave; une hauteur, &agrave;
+un degr&eacute; de perfection et de puret&eacute; que je
+n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme je te
+l'&eacute;crivais un jour, je retrouverai peut-&ecirc;tre la
+beaut&eacute; de ce temps-l&agrave;..."</p>
+
+<p>Il changea de ton pour reprendre avec une animation
+&eacute;trange, en se rapprochant de moi:</p>
+
+<p>"Mais, &eacute;coute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce
+grand voyage, cette faute que j'ai commise et qu'il faut
+r&eacute;parer, c'est, en un sens, mon ancienne aventure qui se
+poursuit..."</p>
+
+<p>Un temps, pendant lequel p&eacute;niblement il essaya de
+ressaisir ses souvenirs. J'avais manqu&eacute; l'occasion
+pr&eacute;c&eacute;dente. Je ne voulais pour rien au monde
+laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai - trop vite,
+car je regrettai am&egrave;rement plus tard, de n'avoir pas
+attendu ses aveux.</p>
+
+<p>Je pronon&ccedil;ai donc ma phrase, qui &eacute;tait
+pr&eacute;par&eacute;e pour l'instant d'avant, mais qu'il
+n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, &agrave; peine
+en soulevant un peu la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>"Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas
+perdu?..."</p>
+
+<p>Il me regarda, puis, d&eacute;tournant brusquement les yeux,
+rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une
+mont&eacute;e de sang qui devait lui cogner &agrave; grands coups
+dans les tempes...</p>
+
+<p>"Que veux-tu dire?" demanda-t-il enfin, &agrave; peine
+distinctement.</p>
+
+<p>Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que
+j'avais fait, et comment, la face des choses ayant tourn&eacute;,
+il semblait presque que ce f&ucirc;t Yvonne de Galais qui
+m'envoyait vers lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait maintenant affreusement p&acirc;le.</p>
+
+<p>Durant tout ce r&eacute;cit, qu'il &eacute;coutait en silence,
+la t&ecirc;te un peu rentr&eacute;e, dans l'attitude de quelqu'un
+qu'on a surpris et qui ne sait comment se d&eacute;fendre, se
+cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une
+seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les
+Sablonni&egrave;res avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;molies et
+que le Domaine d'autrefois n'existait plus:</p>
+
+<p>"Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il e&ucirc;t guett&eacute;
+une occasion de justifier sa conduite et le d&eacute;sespoir
+o&ugrave; il avait sombr&eacute;) tu vois: il n'y a plus
+rien..."</p>
+
+<p>Pour terminer, persuad&eacute; qu'enfin l'assurance de tant de
+facilit&eacute; emporterait le reste de sa peine, je lui racontai
+qu'une partie de campagne &eacute;tait organis&eacute;e par mon
+oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir &agrave;
+cheval et que lui-m&ecirc;me &eacute;tait invit&eacute;... Mais
+il paraissait compl&egrave;tement d&eacute;sempar&eacute; et
+continuait &agrave; ne rien r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>"Il faut tout de suite d&eacute;commander ton voyage, dis-je
+avec impatience. Allons avertir ta m&egrave;re..."</p>
+
+<p>"Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec
+h&eacute;sitation. Alors, vraiment, il faut que j'y aille?...</p>
+
+<p>- Mais voyons, r&eacute;pliquai-je, cela ne se demande
+pas".</p>
+
+<p>Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je
+d&eacute;jeunerais avec eux, d&icirc;nerais, coucherais l&agrave;
+et que, le lendemain, lui-m&ecirc;me louerait une bicyclette et
+me suivrait au Vieux-Nan&ccedil;ay.</p>
+
+<p>"Ah! tr&egrave;s bien", fit-elle, en hochant la t&ecirc;te,
+comme si ces nouvelles eussent confirm&eacute; toutes ses
+pr&eacute;visions.</p>
+
+<p>Je m'assis dans la petite salle &agrave; manger, sous les
+calendriers illustr&eacute;s, les poignards ornement&eacute;s et
+les outres soudanaises qu'un fr&egrave;re de M. Meaulnes, ancien
+soldat d'infanterie de marine, avait rapport&eacute;s de ses
+lointains voyages.</p>
+
+<p>Augustin me laissa l&agrave; un instant, avant le repas, et,
+dans la chambre voisine, o&ugrave; sa m&egrave;re avait
+pr&eacute;par&eacute; ses bagages, je l'entendis qui lui disait,
+en baissant un peu la voix, de ne pas d&eacute;faire sa malle, -
+car son voyage pouvait &ecirc;tre seulement retard&eacute;...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>La partie de plaisir.</h3>
+
+<p>J'eus peine &agrave; suivre Augustin sur la route du
+Vieux-Nan&ccedil;ay. Il allait comme un coureur de bicyclette. Il
+ne descendait pas aux c&ocirc;tes. A son inexplicable
+h&eacute;sitation de la veille avaient succ&eacute;d&eacute; une
+fi&egrave;vre, une nervosit&eacute;, un d&eacute;sir d'arriver au
+plus vite, qui ne laissaient pas de m'effrayer un peu. Chez mon
+oncle il montra la m&ecirc;me impatience, il parut incapable de
+s'int&eacute;resser &agrave; rien jusqu'au moment o&ugrave; nous
+f&ucirc;mes tous install&eacute;s en voiture, vers dix heures, le
+lendemain matin, et pr&ecirc;ts &agrave; partir pour les bords de
+la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>On &eacute;tait &agrave; la fin du mois d'ao&ucirc;t, au
+d&eacute;clin de l'&eacute;t&eacute;. D&eacute;j&agrave; les
+fourreaux vides des ch&acirc;taigniers jaunis commen&ccedil;aient
+&agrave; joncher les routes blanches. Le trajet n'&eacute;tait
+pas long; la ferme des Aubiers, pr&egrave;s du Cher o&ugrave;
+nous allions, ne se trouvait gu&egrave;re qu'&agrave; deux
+kilom&egrave;tres au del&agrave; des Sablonni&egrave;res. De loin
+en loin, nous rencontrions d'autres invit&eacute;s en voiture, et
+m&ecirc;me des jeunes gens &agrave; cheval, que Florentin avait
+convi&eacute;s audacieusement au nom de M. de Galais... On
+s'&eacute;tait efforc&eacute; comme jadis de m&ecirc;ler riches
+et pauvres, ch&acirc;telains et paysans. C'est ainsi que nous
+v&icirc;mes arriver &agrave; bicyclette Jasmin Delouche, qui,
+gr&acirc;ce au garde Baladier, avait fait nagu&egrave;re la
+connaissance de mon oncle.</p>
+
+<p>"Et voil&agrave;, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui
+tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions
+jusqu'&agrave; Paris. C'est &agrave;
+d&eacute;sesp&eacute;rer!"</p>
+
+<p>Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en &eacute;tait
+augment&eacute;e. L'autre, qui s'imaginait au contraire avoir
+droit &agrave; toute notre reconnaissance, escorta notre voiture
+de tr&egrave;s pr&egrave;s, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait
+fait, mis&eacute;rablement, sans grand r&eacute;sultat, des frais
+de toilette, et les pans de sa jaquette &eacute;lim&eacute;e
+battaient le garde crotte de son v&eacute;locip&egrave;de...</p>
+
+<p>Malgr&eacute; la contrainte qu'il s'imposait pour &ecirc;tre
+aimable, sa figure vieillotte ne parvenait pas &agrave; plaire.
+Il m'inspirait plut&ocirc;t &agrave; moi une vague piti&eacute;.
+Mais de qui n'aurais-je pas eu piti&eacute; durant cette
+journ&eacute;e-l&agrave;?...</p>
+
+<p>Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un
+obscur regret, comme une sorte d'&eacute;touffement. Je
+m'&eacute;tais fait de ce jour tant de joie &agrave; l'avance!
+Tout paraissait si parfaitement concert&eacute; pour que nous
+soyons heureux. Et nous l'avons &eacute;t&eacute; si peu!...</p>
+
+<p>Que les bords du Cher &eacute;taient beaux, pourtant! Sur la
+rive o&ugrave; l'on s'arr&ecirc;ta, le coteau venait finir en
+pente douce et la terre se divisait en petits pr&eacute;s verts,
+en saulaies s&eacute;par&eacute;es par des cl&ocirc;tures, comme
+autant de jardins minuscules. De l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+rivi&egrave;re les bords &eacute;taient form&eacute;s de collines
+grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus lointaines on
+d&eacute;couvrait, parmi les sapins, de petits ch&acirc;teaux
+romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on
+entendait aboyer la meute du ch&acirc;teau de
+Pr&eacute;veranges.</p>
+
+<p>Nous &eacute;tions arriv&eacute;s en ce lieu par un
+d&eacute;dale de petits chemins, tant&ocirc;t
+h&eacute;riss&eacute;s de cailloux blancs, tant&ocirc;t remplis
+de sable - chemins qu'aux abords de la rivi&egrave;re les sources
+vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches des
+groseilliers sauvages nous agrippaient par la manche. Et
+tant&ocirc;t nous &eacute;tions plong&eacute;s dans la
+fra&icirc;che obscurit&eacute; des fonds de ravins, tant&ocirc;t
+au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la
+claire lumi&egrave;re de toute la vall&eacute;e. Au loin sur
+l'autre rive, quand nous approch&acirc;mes, un homme
+accroch&eacute; aux rocs, d'un geste lent, tendait des cordes
+&agrave; poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu!</p>
+
+<p>Nous nous install&acirc;mes sur une pelouse, dans le retrait
+que formait un taillis de bouleaux. C'&eacute;tait une grande
+pelouse rase, o&ugrave; il semblait qu'il y e&ucirc;t place pour
+des jeux sans fin.</p>
+
+<p>Les voitures furent d&eacute;tel&eacute;es; les chevaux
+conduits &agrave; la ferme des Aubiers. On commen&ccedil;a
+&agrave; d&eacute;baller les provisions dans le bois, et &agrave;
+dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle
+avait apport&eacute;es.</p>
+
+<p>Il fallut, &agrave; ce moment, des gens de bonne
+volont&eacute;, pour aller &agrave; l'entr&eacute;e du grand
+chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer
+o&ugrave; nous &eacute;tions. Je m'offris aussit&ocirc;t;
+Meaulnes me suivit, et nous all&acirc;mes nous poster pr&egrave;s
+du pont suspendu, au carrefour de plusieurs sentiers et du chemin
+qui venait des Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>Marchant de long en large, parlant du pass&eacute;,
+t&acirc;chant tant bien que mal de nous distraire, nous
+attendions. Il arriva encore une voiture du Vieux-Nan&ccedil;ay,
+des paysans inconnus avec une grande fille enrubann&eacute;e.
+Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture &agrave;
+&acirc;ne, les enfants de l'ancien jardinier des
+Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>"Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux,
+je crois bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir
+de la f&ecirc;te, et m'ont conduit au d&icirc;ner..."</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment, l'&acirc;ne ne voulant plus marcher,
+les enfants descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui
+tant qu'ils purent; alors Meaulnes, d&eacute;&ccedil;u,
+pr&eacute;tendit s'&ecirc;tre tromp&eacute;...</p>
+
+<p>Je leur demandai s'ils avaient rencontr&eacute; sur la route
+M. et Mlle de Galais. L'un d'eux r&eacute;pondit qu'il ne savait
+pas; l'autre: "Je pense que oui, monsieur". Et nous ne
+f&ucirc;mes pas plus avanc&eacute;s. Ils descendirent enfin vers
+la pelouse, les uns tirant l'&acirc;non par la bride, les autres
+poussant derri&egrave;re la voiture. Nous repr&icirc;mes notre
+attente. Meaulnes regardait fixement le d&eacute;tour du chemin
+des Sablonni&egrave;res, guettant avec une sorte d'effroi la
+venue de la jeune fille qu'il avait tant cherch&eacute;e jadis.
+Un &eacute;nervement bizarre et presque comique, qu'il passait
+sur Jasmin, s'&eacute;tait empar&eacute; de lui. Du petit talus
+o&ugrave; nous &eacute;tions grimp&eacute;s pour voir au loin le
+chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contrebas, un groupe
+d'invit&eacute;s o&ugrave; Delouche essayait de faire bonne
+figure.</p>
+
+<p>"Regarde-le p&eacute;rorer, cet imb&eacute;cile", me disait
+Meaulnes.</p>
+
+<p>Et je lui r&eacute;pondais:</p>
+
+<p>"Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre
+gar&ccedil;on".</p>
+
+<p>Augustin ne d&eacute;sarmait pas. L&agrave;-bas, un
+li&egrave;vre ou un &eacute;cureuil avait d&ucirc;
+d&eacute;boucher d'un fourr&eacute;. Jasmin, pour assurer sa
+contenance, fit mine de le poursuivre:</p>
+
+<p>"Allons, bon! Il court, maintenant...", fit Meaulnes, comme si
+vraiment cette audace-l&agrave; d&eacute;passait toutes les
+autres!</p>
+
+<p>Et cette fois je ne pus m'emp&ecirc;cher de rire. Meaulnes
+aussi; mais ce ne fut qu'un &eacute;clair.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un nouveau quart d'heure:</p>
+
+<p>"Si elle ne venait pas?..." dit-il.</p>
+
+<p>Je r&eacute;pondis:</p>
+
+<p>"Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!"</p>
+
+<p>Il recommen&ccedil;a de guetter. Mais, &agrave; la fin,
+incapable de supporter plus longtemps cette attente
+intol&eacute;rable:</p>
+
+<p>"Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais
+ce qu'il y a maintenant contre moi: mais si je reste l&agrave;,
+je sens qu'elle ne viendra jamais - qu'il est impossible qu'au
+bout de ce chemin, tout &agrave; l'heure, elle apparaisse".</p>
+
+<p>Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis
+quelque cent m&egrave;tres sur la petite route, pour passer le
+temps. Et au premier d&eacute;tour j'aper&ccedil;us Yvonne de
+Galais, mont&eacute;e en amazone sur son vieux cheval blanc, si
+fringant ce matin-l&agrave; qu'elle &eacute;tait oblig&eacute;e
+de tirer sur les r&ecirc;nes pour l'emp&ecirc;cher de trotter. A
+la t&ecirc;te du cheval, p&eacute;niblement, en silence, marchait
+M. de Galais. Sans doute ils avaient d&ucirc; se relayer sur la
+route, chacun &agrave; tour de r&ocirc;le se servant de la
+vieille monture.</p>
+
+<p>Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta
+prestement &agrave; terre, et confiant les r&ecirc;nes &agrave;
+son p&egrave;re se dirigea vers moi qui accourais:</p>
+
+<p>"Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je
+ne veux montrer &agrave; personne qu'&agrave; vous le vieux
+B&eacute;lisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est
+trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains toujours qu'il ne
+soit bless&eacute; par un autre. Or, je n'ose monter que lui, et,
+quand il sera mort, je n'irai plus &agrave; cheval".</p>
+
+<p>Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous
+cette animation charmante, sous cette gr&acirc;ce en apparence si
+paisible, de l'impatience et presque de l'anxi&eacute;t&eacute;.
+Elle parlait plus vite qu'&agrave; l'ordinaire. Malgr&eacute; ses
+joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses yeux,
+&agrave; son front, par endroits, une p&acirc;leur violente
+o&ugrave; se lisait tout son trouble.</p>
+
+<p>Nous conv&icirc;nmes d'attacher B&eacute;lisaire &agrave; un
+arbre dans un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de
+Galais, sans mot dire comme toujours, sortit le licol des fontes
+et attacha la b&ecirc;te - un peu bas &agrave; ce qu'il me
+sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout &agrave; l'heure du
+foin, de l'avoine, de la paille...</p>
+
+<p>Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je
+l'imagine, elle descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes
+l'aper&ccedil;ut pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>Donnant le bras &agrave; son p&egrave;re, &eacute;cartant de
+sa main gauche le pan du grand manteau l&eacute;ger qui
+l'enveloppait, elle s'avan&ccedil;ait vers les invit&eacute;s, de
+son air &agrave; la fois si s&eacute;rieux et si enfantin. Je
+marchais aupr&egrave;s d'elle. Tous les invit&eacute;s
+&eacute;parpill&eacute;s ou jouant au loin s'&eacute;taient
+dress&eacute;s et rassembl&eacute;s pour l'accueillir; il y eut
+un bref instant de silence pendant lequel chacun la regarda
+s'approcher.</p>
+
+<p>Meaulnes s'&eacute;tait m&ecirc;l&eacute; au groupe des jeunes
+hommes et rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons, sinon
+sa haute taille: encore y avait-il l&agrave; des jeunes gens
+presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui p&ucirc;t le
+d&eacute;signer &agrave; l'attention, pas un geste ni un pas en
+avant. Je le voyais, v&ecirc;tu de gris, immobile, regardant
+fixement, comme tous les autres, la si belle jeune fille qui
+venait. A la fin, pourtant, d'un mouvement inconscient et
+g&ecirc;n&eacute;, il avait pass&eacute; sa main sur sa
+t&ecirc;te nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons
+aux cheveux bien peign&eacute;s, sa rude t&ecirc;te ras&eacute;e
+de paysan.</p>
+
+<p>Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui pr&eacute;senta
+les jeunes filles et les jeunes gens qu'elle ne connaissait
+pas... Le tour allait venir de mon compagnon; et je me sentais
+aussi anxieux qu'il pouvait l'&ecirc;tre. Je me disposais
+&agrave; faire moi-m&ecirc;me cette pr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille
+s'avan&ccedil;ait vers lui avec une d&eacute;cision et une
+gravit&eacute; surprenantes:</p>
+
+<p>"Je reconnais Augustin Meaulnes", dit-elle.</p>
+
+<p>Et elle lui tendit la main.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>La partie de plaisir (fin).</h3>
+
+<p>De nouveaux venus s'approch&egrave;rent presque aussit&ocirc;t
+pour saluer Yvonne de Galais, et les deux jeunes gens se
+trouv&egrave;rent s&eacute;par&eacute;s. Un malheureux hasard
+voulut qu'ils ne fussent point r&eacute;unis pour le
+d&eacute;jeuner &agrave; la m&ecirc;me petite table. Mais
+Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage. A plusieurs
+reprises, comme je me trouvais isol&eacute; entre Delouche et M.
+de Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la
+main, un signe d'amiti&eacute;.</p>
+
+<p>C'est vers la fin de la soir&eacute;e seulement, lorsque les
+jeux, la baignade, les conversations, les promenades en bateau
+dans l'&eacute;tang voisin se furent un peu partout
+organis&eacute;s, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en
+pr&eacute;sence de la jeune fille. Nous &eacute;tions &agrave;
+causer avec Delouche, assis sur des chaises de jardin que nous
+avions apport&eacute;es lorsque, quittant
+d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment un groupe de jeune gens ou elle
+paraissait s'ennuyer, Mlle de Galais s'approcha de nous. Elle
+nous demanda, je me rappelle pourquoi nous ne canotions pas sur
+le lac des Aubiers, comme les autres.</p>
+
+<p>"Nous avions fait quelques tours cet apr&egrave;s-midi,
+r&eacute;pondis-je. Mais cela est bien monotone et nous avons
+&eacute;t&eacute; vite fatigu&eacute;s.</p>
+
+<p>- Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivi&egrave;re?
+dit-elle.</p>
+
+<p>- Le courant est trop fort, nous risquerions d'&ecirc;tre
+emport&eacute;s.</p>
+
+<p>- Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot &agrave;
+p&eacute;trole ou un bateau &agrave; vapeur comme celui
+d'autrefois.</p>
+
+<p>- Nous ne l'avons plus, dit-elle presque &agrave; voix basse,
+nous l'avons vendu".</p>
+
+<p>Et il se fit un silence g&ecirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de
+Galais.</p>
+
+<p>"Je saurai bien, dit-il, o&ugrave; le trouver".</p>
+
+<p>Bizarrerie du hasard! Ces deux &ecirc;tres si parfaitement
+dissemblables s'&eacute;taient plu et depuis le matin ne se
+quittaient gu&egrave;re. M. de Galais m'avait pris &agrave; part
+un instant, au d&eacute;but de la soir&eacute;e, pour me dire que
+j'avais l&agrave; un ami plein de tact, de
+d&eacute;f&eacute;rence et de qualit&eacute;s. Peut-&ecirc;tre
+m&ecirc;me avait-il &eacute;t&eacute; jusqu'&agrave; lui confier
+le secret de l'existence de B&eacute;lisaire et le lieu de sa
+cachette.</p>
+
+<p>Je pensai moi aussi &agrave; m'&eacute;loigner, mais je
+sentais les deux jeunes gens si g&ecirc;n&eacute;s, si anxieux
+l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de ne pas le
+faire...</p>
+
+<p>Tant de discr&eacute;tion de la part de Jasmin, tant de
+pr&eacute;caution de la mienne servirent &agrave; peu de chose.
+Ils parl&egrave;rent. Mais invariablement, avec un
+ent&ecirc;tement dont il ne se rendait certainement pas compte,
+Meaulnes en revenait &agrave; toutes les merveilles de jadis. Et
+chaque fois la jeune fille au supplice devait lui
+r&eacute;p&eacute;ter que tout &eacute;tait disparu: la vieille
+demeure si &eacute;trange et si compliqu&eacute;e, abattue; le
+grand &eacute;tang, ass&eacute;ch&eacute;, combl&eacute;; et
+dispers&eacute;s, les enfants aux charmants costumes...</p>
+
+<p>"Ah!" faisait simplement Meaulnes avec d&eacute;sespoir et
+comme si chacune de ces disparitions lui e&ucirc;t donn&eacute;
+raison contre la jeune fille ou contre moi...</p>
+
+<p>Nous marchions c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te... Vainement
+j'essayais de faire diversion &agrave; la tristesse qui nous
+gagnait tous les trois. D'une question abrupte, Meaulnes, de
+nouveau, c&eacute;dait &agrave; son id&eacute;e fixe. Il
+demandait des renseignements sur tout ce qu'il avait vu
+autrefois: les petites filles, le conducteur de la vieille
+berline, les poneys de la course. "Les poneys sont vendus aussi?
+Il n'y a plus de chevaux au Domaine?..."</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla
+pas de B&eacute;lisaire.</p>
+
+<p>Alors il &eacute;voqua les objets de sa chambre: les
+cand&eacute;labres, la grande glace, le vieux luth
+bris&eacute;... Il s'enqu&eacute;rait de tout cela, avec une
+passion insolite, comme s'il e&ucirc;t voulu se persuader que
+rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne
+lui rapporterait pas une &eacute;pave capable de prouver qu'ils
+n'avaient pas r&ecirc;v&eacute; tous les deux, comme le plongeur
+rapporte du fond de l'eau un caillou et des algues.</p>
+
+<p>Mlle de Galais et moi, nous ne p&ucirc;mes nous emp&ecirc;cher
+de sourire tristement: elle se d&eacute;cida &agrave; lui
+expliquer:</p>
+
+<p>"Vous ne reverrez pas le beau ch&acirc;teau que nous avions
+arrang&eacute;, monsieur de Galais et moi, pour le pauvre
+Frantz.<br>
+ "Nous passions notre vie &agrave; faire ce qu'il demandait.
+C'&eacute;tait un &ecirc;tre si &eacute;trange, si charmant! Mais
+tout a disparu avec lui le soir de ses fian&ccedil;ailles
+manqu&eacute;es.<br>
+ "D&eacute;j&agrave; monsieur de Galais &eacute;tait ruin&eacute;
+sans que nous le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses
+anciens camarades - apprenant sa disparition - ont aussit&ocirc;t
+r&eacute;clam&eacute; aupr&egrave;s de nous. Nous sommes devenus
+pauvres; madame de Galais est morte et nous avons perdu tous nos
+amis en quelques jours.<br>
+ "Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses
+amis et sa fianc&eacute;e; que la noce interrompue se fasse et
+peut-&ecirc;tre tout reviendra-t-il comme c'&eacute;tait
+autrefois. Mais le pass&eacute; peut-il rena&icirc;tre?</p>
+
+<p>- Qui sait!" dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus
+rien.</p>
+
+<p>Sur l'herbe courte et l&eacute;g&egrave;rement jaune
+d&eacute;j&agrave;, nous marchions tous les trois sans bruit:
+Augustin avait &agrave; sa droite pr&egrave;s de lui la jeune
+fille qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une
+de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour
+lui r&eacute;pondre, son charmant visage inquiet; et une fois, en
+lui parlant, elle avait pos&eacute; doucement sa main sur son
+bras, d'un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le
+grand Meaulnes &eacute;tait-il l&agrave; comme un
+&eacute;tranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouv&eacute; ce
+qu'il cherchait et que rien d'autre ne peut int&eacute;resser? Ce
+bonheur-l&agrave;, trois ans plus t&ocirc;t, il n'e&ucirc;t pu le
+supporter sans effroi, sans folie, peut-&ecirc;tre. D'o&ugrave;
+venait donc ce vide, cet &eacute;loignement, cette impuissance
+&agrave; &ecirc;tre heureux, qu'il y avait en lui, &agrave; cette
+heure?</p>
+
+<p>Nous approchions du petit bois o&ugrave; le matin M. de Galais
+avait attach&eacute; B&eacute;lisaire; le soleil vers son
+d&eacute;clin allongeait nos ombres sur l'herbe; &agrave; l'autre
+bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par
+l'&eacute;loignement, comme un bourdonnement heureux, les voix
+des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce
+calme admirable, lorsque nous entend&icirc;mes chanter de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; du bois, dans la direction des Aubiers, la
+ferme du bord de l'eau. C'&eacute;tait la voix jeune et lointaine
+de quelqu'un qui m&egrave;ne ses b&ecirc;tes &agrave;
+l'abreuvoir, un air rythm&eacute; comme un air de danse, mais que
+l'homme &eacute;tirait et alanguissait comme une vieille ballade
+triste:</p>
+
+<p class="Pcursief">Mes souliers sont rouges...<br>
+ Adieu, mes amours...<br>
+ Mes souliers sont rouges...<br>
+ Adieu, sans retour!...</p>
+
+<p>Meaulnes avait lev&eacute; la t&ecirc;te et &eacute;coutait.
+Ce n'&eacute;tait rien qu'un de ces airs que chantaient les
+paysans attard&eacute;s, au Domaine sans nom, le dernier soir de
+la f&ecirc;te, quand d&eacute;j&agrave; tout s'&eacute;tait
+&eacute;croul&eacute;... Rien qu'un souvenir - le plus
+mis&eacute;rable - de ces beaux jours qui ne reviendraient
+plus.</p>
+
+<p>"Mais vous l'entendez? dit Meaulnes &agrave; mi-voix. Oh! je
+vais aller voir qui c'est". Et, tout de suite, il s'engagea dans
+le petit bois. Presque aussit&ocirc;t la voix se tut; on entendit
+encore une seconde l'homme siffler ses b&ecirc;tes en
+s'&eacute;loignant; puis plus rien...</p>
+
+<p>Je regardai la jeune fille. Pensive et accabl&eacute;e, elle
+avait les yeux fix&eacute;s sur le taillis o&ugrave; Meaulnes
+venait de dispara&icirc;tre. Que de fois, plus tard, elle devait
+regarder ainsi, pensivement, le passage par o&ugrave; s'en irait
+&agrave; jamais le grand Meaulnes!</p>
+
+<p>Elle se tourna vers moi:</p>
+
+<p>"Il n'est pas heureux", dit-elle douloureusement.</p>
+
+<p>Elle ajouta:</p>
+
+<p>"Et peut-&ecirc;tre que je ne puis rien pour lui?..."</p>
+
+<p>J'h&eacute;sitais &agrave; r&eacute;pondre, craignant que
+Meaulnes, qui devait d'un saut avoir gagn&eacute; la ferme et qui
+maintenant revenait par le bois, ne surpr&icirc;t notre
+conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de
+ne pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans
+doute le d&eacute;sesp&eacute;rait et que jamais de
+lui-m&ecirc;me il ne se confierait &agrave; elle ni &agrave;
+personne - lorsque soudain, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du bois,
+partit un cri; puis nous entend&icirc;mes un pi&eacute;tinement
+comme d'un cheval qui p&eacute;tarade et le bruit d'une dispute
+&agrave; voix entrecoup&eacute;es... Je compris tout de suite
+qu'il &eacute;tait arriv&eacute; un accident au vieux
+B&eacute;lisaire et je courus vers l'endroit d'o&ugrave; venait
+tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. Du fond de la
+pelouse on avait d&ucirc; remarquer notre mouvement, car
+j'entendis, au moment o&ugrave; j'entrai dans le taillis, les
+cris des gens qui accouraient.</p>
+
+<p>Le vieux B&eacute;lisaire, attach&eacute; trop bas,
+s'&eacute;tait pris une patte de devant dans sa longe; il n'avait
+pas boug&eacute; jusqu'au moment o&ugrave; M. de Galais et
+Delouche, au cours de leur promenade, s'&eacute;taient
+approch&eacute;s de lui; effray&eacute;, excit&eacute; par
+l'avoine insolite qu'on lui avait donn&eacute;e, il
+s'&eacute;tait d&eacute;battu furieusement; les deux hommes
+avaient essay&eacute; de le d&eacute;livrer, mais si
+maladroitement qu'ils avaient r&eacute;ussi &agrave;
+l'emp&ecirc;trer davantage, tout en risquant d'essuyer de
+dangereux coups de sabots. C'est &agrave; ce moment que par
+hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, &eacute;tait tomb&eacute;
+sur le groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait
+bouscul&eacute; les deux hommes au risque de les envoyer rouler
+dans le buisson. Avec pr&eacute;caution mais en un tour de main
+il avait d&eacute;livr&eacute; B&eacute;lisaire. Trop tard, car
+le mal &eacute;tait d&eacute;j&agrave; fait; le cheval devait
+avoir un nerf foul&eacute;, quelque chose de bris&eacute;
+peut-&ecirc;tre, car il se tenait piteusement la t&ecirc;te
+basse, sa selle &agrave; demi dessangl&eacute;e sur le dos, une
+patte repli&eacute;e sous son ventre et toute tremblante.
+Meaulnes, pench&eacute;, le t&acirc;tait et l'examinait sans rien
+dire.</p>
+
+<p>Lorsqu'il releva la t&ecirc;te, presque tout le monde
+&eacute;tait l&agrave; rassembl&eacute;, mais il ne vit personne.
+Il &eacute;tait f&acirc;ch&eacute; rouge.</p>
+
+<p>"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la
+sorte! Et lui laisser sa selle sur le dos toute la
+journ&eacute;e? Et qui a eu l'audace de seller ce vieux cheval,
+bon tout au plus pour une carriole".</p>
+
+<p>Delouche voulut dire quelque chose - tout prendre sur lui.</p>
+
+<p>"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer
+b&ecirc;tement sur sa longe pour le d&eacute;gager".</p>
+
+<p>Et se baissant de nouveau, il se remit &agrave; frotter le
+jarret du cheval avec le plat de la main.</p>
+
+<p>M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de
+vouloir sortir de sa r&eacute;serve. Il b&eacute;gaya:</p>
+
+<p>"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...</p>
+
+<p>- Ah! il est &agrave; vous?" dit Meaulnes un peu calm&eacute;,
+tr&egrave;s rouge, en tournant la t&ecirc;te de c&ocirc;t&eacute;
+vers le vieillard.</p>
+
+<p>Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il
+souffla un instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer
+et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; &agrave; aggraver la situation,
+&agrave; tout briser &agrave; jamais, en disant avec
+insolence:</p>
+
+<p>"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment".</p>
+
+<p>Quelqu'un sugg&eacute;ra:</p>
+
+<p>"Peut-&ecirc;tre que de l'eau fra&icirc;che... En le baignant
+dans le gu&eacute;...</p>
+
+<p>- Il faut, dit Meaulnes sans r&eacute;pondre, emmener tout de
+suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore marcher, - et il
+n'y a pas de temps &agrave; perdre! - le mettre &agrave;
+l'&eacute;curie et ne jamais plus l'en sortir".</p>
+
+<p>Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussit&ocirc;t. Mais Mlle de
+Galais les remercia vivement. Le visage en feu, pr&ecirc;te
+&agrave; fondre en larmes, elle dit au revoir &agrave; tout le
+monde, et m&ecirc;me &agrave; Meaulnes
+d&eacute;contenanc&eacute;, qui n'osa pas la regarder. Elle prit
+la b&ecirc;te par les r&ecirc;nes, comme on donne &agrave;
+quelqu'un la main, plut&ocirc;t pour s'approcher d'elle davantage
+que pour la conduire... Le vent de cette fin d'&eacute;t&eacute;
+&eacute;tait si ti&egrave;de sur le chemin des
+Sablonni&egrave;res qu'on se serait cru au mois de mai, et les
+feuilles des haies tremblaient &agrave; la brise du sud... Nous
+la v&icirc;mes partir ainsi, son bras a demi sorti du manteau,
+tenant dans sa main &eacute;troite la grosse-r&ecirc;ne de cuir.
+Son p&egrave;re marchait p&eacute;niblement &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'elle...</p>
+
+<p>Triste fin de soir&eacute;e! Peu &agrave; peu, chacun ramassa
+ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on d&eacute;monta
+les tables; une &agrave; une, les voitures charg&eacute;es de
+bagages et de gens partirent, avec des chapeaux lev&eacute;s et
+des mouchoirs agit&eacute;s. Les derniers nous rest&acirc;mes sur
+le terrain avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous,
+sans rien dire, ses regrets et sa grosse d&eacute;ception.</p>
+
+<p>Nous aussi, nous part&icirc;mes, emport&eacute;s vivement,
+dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval alezan.
+La roue grin&ccedil;a au tournant dans le sable et bient&ocirc;t,
+Meaulnes et moi, qui &eacute;tions assis sur le si&egrave;ge de
+derri&egrave;re, nous v&icirc;mes dispara&icirc;tre sur la petite
+route l'entr&eacute;e du chemin de traverse que le vieux
+B&eacute;lisaire et ses ma&icirc;tres avaient pris...</p>
+
+<p>Mais alors mon compagnon - l'&ecirc;tre que je sache au monde
+le plus incapable de pleurer - tourna soudain vers moi son visage
+boulevers&eacute; par une irr&eacute;sistible mont&eacute;e de
+larmes.</p>
+
+<p>"Arr&ecirc;tez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur
+l'&eacute;paule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je
+reviendrai tout seul, &agrave; pied".</p>
+
+<p>Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta
+&agrave; terre. A notre stup&eacute;faction, rebroussant chemin,
+il se prit &agrave; courir, et courut jusqu'au petit chemin que
+nous venions de passer, les chemin des Sablonni&egrave;res. Il
+dut arriver au Domaine par cette all&eacute;e de sapins qu'il
+avait suivie jadis, o&ugrave; il avait entendu, vagabond
+cach&eacute; dans les basses branches, la conversation
+myst&eacute;rieuse des beaux enfants inconnus...</p>
+
+<p>Et c'est ce soir-l&agrave;, avec des sanglots, qu'il demanda
+en mariage Mlle de Galais.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+<h3>Le jour des noces.</h3>
+
+<p>C'est un jeudi, au commencement de f&eacute;vrier, un beau
+jeudi soir glac&eacute;, o&ugrave; le grand vent souffle. Il est
+trois heures et demie, quatre heures... Sur les haies,
+aupr&egrave;s des bourgs, les lessives sont &eacute;tendues
+depuis midi et s&egrave;chent &agrave; la bourrasque. Dans chaque
+maison, le feu de la salle &agrave; manger fait luire tout un
+reposoir de joujoux vernis. Fatigu&eacute; de jouer, l'enfant
+s'est assis aupr&egrave;s de sa m&egrave;re et il lui fait
+raconter la journ&eacute;e de son mariage...</p>
+
+<p>Pour celui qui ne veut pas &ecirc;tre heureux, il n'a
+qu'&agrave; monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au
+soir, siffler et g&eacute;mir les naufrages; il n'a qu'&agrave;
+s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son
+foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera
+pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord
+d'un chemin boueux, la maison des Sablonni&egrave;res, o&ugrave;
+mon ami Meaulnes est rentr&eacute; avec Yvonne de Galais, qui est
+sa femme depuis midi.</p>
+
+<p>Les fian&ccedil;ailles ont dur&eacute; cinq mois. Elles ont
+&eacute;t&eacute; paisibles, aussi paisibles que la
+premi&egrave;re entrevue avait &eacute;t&eacute;
+mouvement&eacute;e. Meaulnes est venu tr&egrave;s souvent aux
+Sablonni&egrave;res, &agrave; bicyclette ou en voiture. Plus de
+deux fois par semaine, cousant ou lisant pr&egrave;s de la grande
+fen&ecirc;tre qui donne sur la lande et les sapins, Mlle de
+Galais a vu tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer
+derri&egrave;re le rideau, car il vient toujours par
+l'all&eacute;e d&eacute;tourn&eacute;e qu'il a prise autrefois.
+Mais c'est la seule allusion - tacite - qu'il fasse au
+pass&eacute;. Le bonheur semble avoir endormi son &eacute;trange
+tourment.</p>
+
+<p>De petits &eacute;v&eacute;nements ont fait date pendant ces
+cinq calmes mois. On m'a nomm&eacute; instituteur au hameau de
+Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist n'est pas un village. Ce
+sont des fermes diss&eacute;min&eacute;es &agrave; travers la
+campagne, et la maison d'&eacute;cole est compl&egrave;tement
+isol&eacute;e sur une c&ocirc;te au bord de la route. Je
+m&egrave;ne une vie bien solitaire; mais, en passant par les
+champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner
+les Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur
+de ma&ccedil;onnerie au Vieux-Nan&ccedil;ay. Ce sera
+bient&ocirc;t lui le patron. Il vient souvent me voir. Meaulnes,
+sur la pri&egrave;re de Mlle de Galais, est maintenant
+tr&egrave;s aimable avec lui.</p>
+
+<p>Et ceci explique comment nous sommes l&agrave; tous deux
+&agrave; r&ocirc;der, vers quatre heures de l'apr&egrave;s-midi,
+alors que les gens de la noce sont d&eacute;j&agrave; tous
+repartis.</p>
+
+<p>Le mariage s'est fait &agrave; midi, avec le plus de silence
+possible, dans l'ancienne chapelle des Sablonni&egrave;res qu'on
+n'a pas abattue et que les sapins cachent &agrave; moiti&eacute;
+sur le versant de la c&ocirc;te prochaine. Apr&egrave;s un
+d&eacute;jeuner rapide, la m&egrave;re de Meaulnes, M. Seurel et
+Millie, Florentin et les autres sont remont&eacute;s en voiture.
+Il n'est rest&eacute; que Jasmin et moi...</p>
+
+<p>Nous errons &agrave; la lisi&egrave;re des bois qui sont
+derri&egrave;re la maison des Sablonni&egrave;res, au bord du
+grand terrain en friche, emplacement ancien du Domaine
+aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir
+pourquoi, nous sommes remplis d'inqui&eacute;tude. En vain nous
+essayons de distraire nos pens&eacute;es et de tromper notre
+angoisse en nous montrant, au cours de notre promenade errante,
+les bauges des li&egrave;vres et les petits sillons de sable
+o&ugrave; les lapins ont gratt&eacute; fra&icirc;chement... un
+collet tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous
+revenons &agrave; ce bord du taillis, d'ou l'on d&eacute;couvre
+la maison silencieuse et ferm&eacute;e...</p>
+
+<p>Au bas de la grande crois&eacute;e qui donne sur les sapins,
+il y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles, que
+couche le vent. Une lueur comme d'un feu allum&eacute; se
+refl&egrave;te sur les carreaux de la fen&ecirc;tre. De temps
+&agrave; autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs
+environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des
+anciennes d&eacute;pendances, silence et solitude. Les
+m&eacute;tayers sont partis au bourg pour f&ecirc;ter le bonheur
+de leurs ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>De temps &agrave; autre, le vent charg&eacute; d'une
+bu&eacute;e qui est presque de la pluie nous mouille la figure et
+nous apporte la parole perdue d'un piano. L&agrave;-bas, dans la
+maison ferm&eacute;e, quelqu'un joue. Je m'arr&ecirc;te un
+instant pour &eacute;couter en silence. C'est d'abord comme une
+voix tremblante qui, de tr&egrave;s loin, ose &agrave; peine
+chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite fille qui,
+dans sa chambre, a &eacute;t&eacute; chercher tous ses jouets et
+les r&eacute;pand devant son ami. Je pense aussi &agrave; la joie
+craintive encore d'une femme qui a &eacute;t&eacute; mettre une
+belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas si elle
+plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une
+pri&egrave;re, une supplication au bonheur de ne pas &ecirc;tre
+trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le
+bonheur...</p>
+
+<p>Je pense: "Ils sont heureux enfin. Meaulnes est l&agrave;-bas
+pr&egrave;s d'elle..."</p>
+
+<p>Et savoir cela, en &ecirc;tre s&ucirc;r, suffit au
+contentement parfait du brave enfant que je suis.</p>
+
+<p>A ce moment, tout absorb&eacute;, le visage mouill&eacute; par
+le vent de la plaine comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on
+me touche l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>"Ecoute!" dit Jasmin tout bas.</p>
+
+<p>Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et,
+lui-m&ecirc;me, la t&ecirc;te inclin&eacute;e, le sourcil
+fronc&eacute;, il &eacute;coute...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+<h3>L'appel de Frantz.</h3>
+
+<p>"Hou-ou!"</p>
+
+<p>Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux
+notes, haute et basse, que j'ai d&eacute;j&agrave; entendu
+jadis... Ah! je me souviens: c'est le cri du grand
+com&eacute;dien lorsqu'il h&eacute;lait son jeune compagnon
+&agrave; la grille de l'&eacute;cole. C'est l'appel &agrave; quoi
+Frantz nous avait fait jurer de nous rendre, n'importe o&ugrave;
+et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici, aujourd'hui,
+celui-l&agrave;?</p>
+
+<p>"Cela vient de la grande sapini&egrave;re &agrave; gauche,
+dis-je &agrave; mi-voix. C'est un braconnier sans doute".</p>
+
+<p>Jasmin secoua la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>"Tu sais bien que non", dit-il?</p>
+
+<p>Puis, plus bas:</p>
+
+<p>"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai
+surpris Ganache &agrave; onze heures en train de guetter dans un
+champ aupr&egrave;s de la chapelle. Il a d&eacute;tal&eacute; en
+m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-&ecirc;tre &agrave;
+bicyclette, car il &eacute;tait couvert de boue jusqu'au milieu
+du dos...</p>
+
+<p>- Mais que cherchent-ils?</p>
+
+<p>- Je n'en sais rien. Mais &agrave; coup s&ucirc;r il faut que
+nous les chassions. Il ne faut pas les laisser r&ocirc;der aux
+alentours. Ou bien toutes les folies vont recommencer..."</p>
+
+<p>Je suis de cet avis, sans l'avouer.</p>
+
+<p>"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils
+veulent et de leur faire entendre raison..."</p>
+
+<p>Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous
+baissant &agrave; travers le taillis jusqu'&agrave; la grande
+sapini&egrave;re, d'o&ugrave; part, &agrave; intervalles
+r&eacute;guliers, ce cri prolong&eacute; qui n'est pas en soi
+plus triste qu'autre chose, mais qui nous semble &agrave; tous
+les deux de sinistre augure.</p>
+
+<p>Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins,
+o&ugrave; le regard s'enfonce entre les troncs
+r&eacute;guli&egrave;rement plant&eacute;s, de surprendre
+quelqu'un et de s'avancer sans &ecirc;tre vu. Nous n'essayons
+m&ecirc;me pas. Je me poste &agrave; l'angle du bois. Jasmin va
+ce placer &agrave; l'angle oppos&eacute;, de fa&ccedil;on
+&agrave; commander comme moi, de l'ext&eacute;rieur, deux des
+c&ocirc;t&eacute;s du rectangle et &agrave; ne pas laisser fuir
+l'un des boh&eacute;miens sans le h&eacute;ler. Ces dispositions
+prises, je commence &agrave; jouer mon r&ocirc;le
+d'&eacute;claireur pacifique et j'appelle:</p>
+
+<p>"Frantz!...</p>
+
+<p>"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais
+vous parler..."</p>
+
+<p>Un instant de silence; je vais me d&eacute;cider &agrave;
+crier encore, lorsque, au coeur m&ecirc;me de la
+sapini&egrave;re, o&ugrave; mon regard n'atteint pas tout
+&agrave; fait, une voix commande:</p>
+
+<p>"Restez o&ugrave; vous &ecirc;tes: il va venir vous
+trouver".</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, entre les grands sapins que
+l'&eacute;loignement fait para&icirc;tre serr&eacute;s, je
+distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il
+para&icirc;t couvert de boue et mal v&ecirc;tu; des
+&eacute;pingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une
+vieille casquette &agrave; ancre est plaqu&eacute;e sur ses
+cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il
+semble avoir pleur&eacute;.</p>
+
+<p>S'approchant de moi, r&eacute;solument:</p>
+
+<p>"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air tr&egrave;s
+insolent.</p>
+
+<p>- Et vous-m&ecirc;me, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi
+venez-vous troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous &agrave;
+demander? Dites-le".</p>
+
+<p>Ainsi interrog&eacute; directement, il rougit un peu,
+balbutie, r&eacute;pond seulement:</p>
+
+<p>"Je suis malheureux, moi, je suis malheureux".</p>
+
+<p>Puis, la t&ecirc;te dans le bras, appuy&eacute; &agrave; un
+tronc d'arbre, il se prend &agrave; sangloter am&egrave;rement.
+Nous avons fait quelques pas dans la sapini&egrave;re. L'endroit
+est parfaitement silencieux. Pas m&ecirc;me la voix du vent que
+les grands sapins de la lisi&egrave;re arr&ecirc;tent. Entre les
+troncs r&eacute;guliers se r&eacute;p&egrave;te et
+s'&eacute;teint le bruit des sanglots &eacute;touff&eacute;s du
+jeune homme. J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en
+lui mettant la main sur l'&eacute;paule:</p>
+
+<p>"Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous m&egrave;nerai
+aupr&egrave;s d'eux. Ils vous accueilleront comme un enfant perdu
+qu'on a retrouv&eacute; et toute sera fini".</p>
+
+<p>Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les
+larmes, malheureux, ent&ecirc;t&eacute;, col&egrave;re, il
+reprenait:</p>
+
+<p>"Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne
+r&eacute;pond-il pas quand je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas
+sa promesse?</p>
+
+<p>- Voyons, Frantz, r&eacute;pondis-je, le temps des
+fantasmagories et des enfantillages est pass&eacute;. Ne troublez
+pas avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez; de votre
+soeur et d'Augustin Meaulnes.</p>
+
+<p>- Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul
+est capable de retrouver la trace que je cherche. Voil&agrave;
+bient&ocirc;t trois ans que Ganache et moi nous battons toute la
+France sans r&eacute;sultat. Je n'avais plus confiance qu'en
+votre ami. Et voici qu'il ne r&eacute;pond plus. Il a
+trouv&eacute; son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il
+pas &agrave; moi? Il faut qu'il se mette en route. Yvonne le
+laissera bien partir... Elle ne m'a jamais rien
+refus&eacute;".</p>
+
+<p>Il me montrait un visage o&ugrave;, dans la poussi&egrave;re
+et la boue, les larmes avaient trac&eacute; des sillons sales, un
+visage de vieux gamin &eacute;puis&eacute; et battu. Ses yeux
+&eacute;taient cern&eacute;s de taches de rousseur; son menton,
+mal ras&eacute;; ses cheveux trop longs tra&icirc;naient sur son
+col sale. Les mains dans les poches, il grelottait. Ce
+n'&eacute;tait plus ce royal enfant en guenilles des
+ann&eacute;es pass&eacute;es. De coeur, sans doute, il
+&eacute;tait plus enfant que jamais: imp&eacute;rieux, fantasque
+et tout de suite d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Mais cet
+enfantillage &eacute;tait p&eacute;nible &agrave; supporter chez
+ce gar&ccedil;on d&eacute;j&agrave; l&eacute;g&egrave;rement
+vieilli... Nagu&egrave;re, il y avait en lui tant d'orgueilleuse
+jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise. A
+pr&eacute;sent, on &eacute;tait d'abord tent&eacute; de le
+plaindre pour n'avoir pas r&eacute;ussi sa vie; puis de lui
+reprocher ce r&ocirc;le absurde de jeune h&eacute;ros romantique
+o&ugrave; je le voyais s'ent&ecirc;ter... Et enfin je pensais
+malgr&eacute; moi que notre beau Frantz aux belles amours avait
+d&ucirc; se mettre &agrave; voler pour vivre, tout comme son
+compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti &agrave;
+cela!</p>
+
+<p>"Si je vous promets, dis-je enfin, apr&egrave;s avoir
+r&eacute;fl&eacute;chi, que dans quelques jours Meaulnes se
+mettra en campagne pour vous, rien que pour vous?...</p>
+
+<p>- Il r&eacute;ussira, n'est-ce pas? Vous en &ecirc;tes
+s&ucirc;r? me demanda-t-il en claquant des dents.</p>
+
+<p>- Je le pense. Tout devient possible avec lui!</p>
+
+<p>- Et comment le saurai-je? Qui me le dira?</p>
+
+<p>- Vous reviendrez ici dans un an exactement, &agrave; cette
+m&ecirc;me heure: vous trouverez la jeune fille que vous
+aimez".</p>
+
+<p>Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux
+&eacute;poux, mais m'enqu&eacute;rir aupr&egrave;s de la tante
+Moinel et faire diligence moi-m&ecirc;me pour trouver la jeune
+fille.</p>
+
+<p>Le boh&eacute;mien me regardait dans les yeux avec une
+volont&eacute; de confiance vraiment admirable. Quinze ans, il
+avait encore et tout de m&ecirc;me quinze ans! - l'&acirc;ge que
+nous avions &agrave; Sainte-Agathe, le soir du balayage des
+classes, quand nous f&icirc;mes tous les trois ce terrible
+serment enfantin.</p>
+
+<p>Le d&eacute;sespoir le reprit lorsqu'il fut oblig&eacute; de
+dire:</p>
+
+<p>"Eh bien, nous allons partir".</p>
+
+<p>Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur,
+tous ces bois d'alentour qu'il allait de nouveau quitter.</p>
+
+<p>"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes
+d'Allemagne. Nous avons laiss&eacute; nos voitures au loin. Et
+depuis trente heures, nous marchions sans arr&ecirc;t. Nous
+pensions arriver &agrave; temps pour emmener Meaulnes avant le
+mariage et chercher avec lui ma fianc&eacute;e, comme il a
+cherch&eacute; le Domaine des Sablonni&egrave;res".</p>
+
+<p>Puis, repris par sa terrible pu&eacute;rilit&eacute;:</p>
+
+<p>"Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si
+je le rencontrais ce serait affreux".</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, entre les sapins, je vis dispara&icirc;tre
+sa silhouette grise. J'appelai Jasmin et nous all&acirc;mes
+reprendre notre faction. Mais presque aussit&ocirc;t, nous
+aper&ccedil;&ucirc;mes, l&agrave;-bas, Augustin qui fermait les
+volets de la maison et nous f&ucirc;mes frapp&eacute;s par
+l'&eacute;tranget&eacute; de son allure.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+<h3>Les gens heureux.</h3>
+
+<p>Plus tard, j'ai su par le menu d&eacute;tail tout ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; l&agrave;-bas...</p>
+
+<p>Dans le salon des Sablonni&egrave;res, d&egrave;s le
+d&eacute;but de l'apr&egrave;s-midi, Meaulnes et sa femme, que
+j'appelle encore Mlle de Galais, sont rest&eacute;s
+compl&egrave;tement seuls. Tous les invit&eacute;s partis, le
+vieux M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le
+grand vent p&eacute;n&eacute;trer dans la maison et g&eacute;mir;
+puis il s'est dirig&eacute; vers le Vieux-Nan&ccedil;ais et ne
+reviendra qu'&agrave; l'heure du d&icirc;ner, pour fermer tout
+&agrave; clef et donner des ordres &agrave; la m&eacute;tairie.
+Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant jusqu'aux jeunes
+gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans feuilles qui
+cogne la vitre, du c&ocirc;t&eacute; de la lande. Comme deux
+passagers dans un bateau &agrave; la d&eacute;rive, ils sont,
+dans le grand vent d'hiver, deux amants enferm&eacute;s avec le
+bonheur.</p>
+
+<p>"Le feu menace de s'&eacute;teindre" dit Mlle de Galais, et
+elle voulut prendre une b&ucirc;che dans le coffre.</p>
+
+<p>Mais Meaulnes se pr&eacute;cipita et pla&ccedil;a
+lui-m&ecirc;me le bois dans le feu.</p>
+
+<p>Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils
+rest&egrave;rent l&agrave;, debout, l'un devant l'autre,
+&eacute;touff&eacute;s comme par une grande nouvelle qui ne
+pouvait pas se dire.</p>
+
+<p>Le vent roulait avec le bruit d'une rivi&egrave;re
+d&eacute;bord&eacute;e. De temps &agrave; autre une goutte d'eau,
+diagonalement, comme sur la porti&egrave;re d'un train, rayait la
+vitre.</p>
+
+<p>Alors la jeune fille s'&eacute;chappa. Elle ouvrit la porte du
+couloir et disparut avec un sourire myst&eacute;rieux. Un
+instant, dans la demi-obscurit&eacute;, Augustin resta seul... Le
+tic tac d'une petite pendule faisait penser &agrave; la salle
+&agrave; manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: "C'est
+donc ici la maison tant cherch&eacute;e, le couloir jadis plein
+de chuchotements et de passages &eacute;tranges..."</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce moment qu'il dut entendre - Mlle de Galais
+me dit plus tard l'avoir entendu aussi - le premier cri de
+Frantz, tout pr&egrave;s de la maison.</p>
+
+<p>La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses
+merveilleuses dont elle &eacute;tait charg&eacute;e: ses jouets
+de petite fille, toutes ses photographies d'enfant: elle en
+cantini&egrave;re, elle et Frantz sur les genoux de leur
+m&egrave;re, qui &eacute;tait si jolie... puis tout ce qui
+restait de ses sages petites robes de jadis: "jusqu'&agrave;
+celle-ci que je portais, voyez, vers le temps o&ugrave; vous
+alliez bient&ocirc;t me conna&icirc;tre, o&ugrave; vous arriviez,
+je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait plus
+rien et n'entendait plus rien.</p>
+
+<p>Un instant pourtant il parut ressaisi par la pens&eacute;e de
+son extraordinaire, inimaginable bonheur:</p>
+
+<p>"Vous &ecirc;tes l&agrave; - dit-il sourdement, comme si le
+dire seulement donnait le vertige - vous passez aupr&egrave;s de
+la table et votre main s'y pose un instant..."</p>
+
+<p>Et encore:</p>
+
+<p>"Ma m&egrave;re, lorsqu'elle &eacute;tait jeune femme,
+penchait ainsi l&eacute;g&egrave;rement son buste sur sa taille
+pour me parler... Et quand elle se mettait au piano..."</p>
+
+<p>Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne
+v&icirc;nt. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et l'on
+fut oblig&eacute; d'allumer une bougie. L'abat-jour rose, sur le
+visage de la jeune fille, augmentait ce rouge dont elle
+&eacute;tait marqu&eacute;e aux pommettes et qui &eacute;tait le
+signe d'une grande anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, &agrave; la lisi&egrave;re du bois, je
+commen&ccedil;ai d'entendre cette chanson tremblante que nous
+apportait le vent, coup&eacute;e bient&ocirc;t par le second cri
+des deux fous, qui s'&eacute;taient rapproch&eacute;s de nous
+dans les sapins.</p>
+
+<p>Longtemps Meaulnes &eacute;couta la jeune fille en regardant
+silencieusement par une fen&ecirc;tre. Plusieurs fois il se
+tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d'angoisse. Puis
+il s'approcha d'Yvonne et, tr&egrave;s l&eacute;g&egrave;rement,
+il mit sa main sur son &eacute;paule. Elle sentit doucement peser
+aupr&egrave;s de son cou cette caresse &agrave; laquelle il
+aurait fallu savoir r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>"Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais
+ne cessez pas de jouer..."</p>
+
+<p>Que se passe-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me
+le suis souvent demand&eacute; et je ne l'ai su que lorsqu'il fut
+trop tard. Remords ignor&eacute;s? Regrets inexplicables? Peur de
+voir s'&eacute;vanouir bient&ocirc;t entre ses mains ce bonheur
+inou&iuml; qu'il tenait si serr&eacute;? Et alors tentation
+terrible de jeter irr&eacute;m&eacute;diablement &agrave; terre,
+tout de suite, cette merveille qu'il avait conquise?</p>
+
+<p>Il sortit lentement, silencieusement apr&egrave;s avoir
+regard&eacute; sa jeune femme une fois encore. Nous le
+v&icirc;mes, de la lisi&egrave;re du bois, fermer d'abord avec
+h&eacute;sitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en
+fermer un autre, et soudain s'enfuir &agrave; toutes jambes dans
+notre direction. Il arriva pr&egrave;s de nous avant que nous
+eussions pu songer &agrave; nous dissimuler davantage. Il nous
+aper&ccedil;ut, comme il allait franchir une petite haie
+r&eacute;cemment plant&eacute;e et qui formait la limite d'un
+pr&eacute;. Il fit un &eacute;cart. Je me rappelle son allure
+hagarde, son air de b&ecirc;te traqu&eacute;e... Il fit mine de
+revenir sur ses pas pour franchir la haie du c&ocirc;t&eacute; du
+petit ruisseau.</p>
+
+<p>Je l'appelai.</p>
+
+<p>"Meaulnes!... Augustin!..."</p>
+
+<p>Mais il ne tournait pas m&ecirc;me la t&ecirc;te. Alors,
+persuad&eacute; que cela seulement pourrait le retenir:</p>
+
+<p>"Frantz est l&agrave;, criai-je. Arr&ecirc;te!"</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta enfin. Haletant et sans me laisser le temps
+de pr&eacute;parer ce que je pourrais dire:</p>
+
+<p>"Il est l&agrave;! dit-il. Que r&eacute;clame-t-il?</p>
+
+<p>- Il est malheureux, r&eacute;pondis-je. Il venait te demander
+de l'aide, pour retrouver ce qu'il a perdu.</p>
+
+<p>- Ah! fit-il, baissant la t&ecirc;te. Je m'en doutais bien.
+J'avais beau essayer d'endormir cette pens&eacute;e-l&agrave;...
+Mais o&ugrave; est-il? Raconte vite".</p>
+
+<p>Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne
+le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande
+d&eacute;ception. Il h&eacute;sita, fit deux ou trois pas,
+s'arr&ecirc;ta. Il paraissait au comble de l'ind&eacute;cision et
+du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son nom au
+jeune homme. Je dis que je lui avais donn&eacute; rendez-vous
+dans un an &agrave; la m&ecirc;me place.</p>
+
+<p>Augustin, si calme en g&eacute;n&eacute;ral, &eacute;tait
+maintenant dans un &eacute;tat de nervosit&eacute; et
+d'impatience extraordinaires:</p>
+
+<p>"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute,
+je puis le sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il
+faut que je le voie, que je lui parle, qu'il me pardonne et que
+je r&eacute;pare tout... Autrement je ne peux plus me
+pr&eacute;senter l&agrave;-bas..."</p>
+
+<p>Et il se tourna vers la maison des Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as
+faite, tu es en train de d&eacute;truire ton bonheur.</p>
+
+<p>- Ah! si ce n'&eacute;tait que cette promesse", fit-il. Et
+ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais
+sans pouvoir deviner quoi.</p>
+
+<p>"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont
+maintenant en route pour l'Allemagne".</p>
+
+<p>Il allait r&eacute;pondre, lorsqu'une figure
+&eacute;chevel&eacute;e, hagarde, se dressa entre nous.
+C'&eacute;tait Mlle de Galais. Elle avait d&ucirc; courir, car
+elle avait le visage baign&eacute; de sueur. Elle avait d&ucirc;
+tomber et se blesser, car elle avait le front
+&eacute;corch&eacute; au-dessus de l'oeil droit et du sang
+fig&eacute; dans les cheveux.</p>
+
+<p>Il m'est arriv&eacute;, dans les quartiers pauvres de Paris,
+de voir soudain, descendue dans la rue, s&eacute;par&eacute; par
+des agents intervenus dans la bataille, un m&eacute;nage qu'on
+croyait heureux, uni, honn&ecirc;te. Le scandale a
+&eacute;clat&eacute; tout d'un coup, n'importe quand, &agrave;
+l'instant de se mettre &agrave; table, le dimanche avant de
+sortir, au moment de souhaiter la f&ecirc;te du petit
+gar&ccedil;on.... et maintenant tout est oubli&eacute;,
+saccag&eacute;. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne
+sont plus que deux d&eacute;mons pitoyables et les enfants en
+larmes se jettent contre eux, les embrassent &eacute;troitement,
+les supplient de se taire et de ne plus se battre.</p>
+
+<p>Mlle de Galais, quand elle arriva pr&egrave;s de Meaulnes, me
+fit penser &agrave; un de ces enfants-l&agrave;, &agrave; un de
+ces pauvres enfants affol&eacute;s. Je crois que tous ses amis,
+tout un village, tout un monde l'e&ucirc;t regard&eacute;e,
+qu'elle f&ucirc;t accourue tout de m&ecirc;me, qu'elle f&ucirc;t
+tomb&eacute;e de la m&ecirc;me fa&ccedil;on,
+&eacute;chevel&eacute;e, pleurante, salie.</p>
+
+<p>Mais quand elle eut compris que Meaulnes &eacute;tait bien
+l&agrave;, que cette fois du moins, il ne l'abandonnerait pas,
+alors elles passa son bras sous le sien, puis elle ne put
+s'emp&ecirc;cher de rire au milieu de ses larmes comme un petit
+enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme elle
+avait tir&eacute; son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement
+des mains: avec pr&eacute;caution et application, il essuya le
+sang qui tachait la chevelure de la jeune fille.</p>
+
+<p>"Il faut rentrer, maintenant, dit-il.</p>
+
+<p>Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand
+vent du soir d'hiver qui leur fouettait le visage, - lui,
+l'aidant de la main aux passages difficiles; elle, souriant et se
+h&acirc;tant - vers leur demeure pour un instant
+abandonn&eacute;e.</p>
+
+<h2> </h2>
+
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+<h3>La "Maison de Frantz".</h3>
+
+<p>Mal rassur&eacute;, en proie &agrave; une sourde
+inqui&eacute;tude, que l'heureux d&eacute;nouement du tumulte de
+la veille n'avait pas suffi &agrave; dissiper, il me fallut
+rester enferm&eacute; dans l'&eacute;cole pendant toute la
+journ&eacute;e du lendemain. Sit&ocirc;t apr&egrave;s l'heure
+"d'&eacute;tude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin
+des Sablonni&egrave;res. La nuit tombait quand j'arrivai dans
+l'all&eacute;e de sapins qui menait &agrave; la maison. Tous les
+volets &eacute;taient d&eacute;j&agrave; clos. Je craignis
+d'&ecirc;tre importun, en me pr&eacute;sentant &agrave; cette
+heure tardive, le lendemain d'un mariage. Je restai fort tard
+&agrave; r&ocirc;der sur la lisi&egrave;re du jardin et dans les
+terres avoisinantes, esp&eacute;rant toujours voir sortir
+quelqu'un de la maison ferm&eacute;e... Mais mon espoir fut
+d&eacute;&ccedil;u. Dans la m&eacute;tairie voisine
+elle-m&ecirc;me, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi,
+hant&eacute; par les imaginations les plus sombres.</p>
+
+<p>Le lendemain samedi, m&ecirc;mes incertitudes. Le soir, je
+pris en h&acirc;te ma p&egrave;lerine, mon b&acirc;ton, un
+morceau de pain, pour manger en route, et j'arrivai, quand la
+nuit tombait d&eacute;j&agrave;, pour trouver tout ferm&eacute;
+aux Sablonni&egrave;res, comme la veille... Un peu de
+lumi&egrave;re au premier &eacute;tage; mais aucun bruit; pas un
+mouvement... Pourtant, de la cour de la m&eacute;tairie je vis
+cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allum&eacute;
+dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix
+et des pas &agrave; l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me
+renseigner. Je ne pouvais rien dire ni rien demander &agrave; ces
+gens. Et je retournai guetter encore, attendre en vain, pensant
+toujours voir la porte s'ouvrir et surgir enfin la haute
+silhouette d'Augustin.</p>
+
+<p>C'est le dimanche seulement, dans l'apr&egrave;s-midi, que je
+r&eacute;solus de sonner &agrave; la porte des
+Sablonni&egrave;res. Tandis que je grimpais les coteaux
+d&eacute;nud&eacute;s, j'entendais sonner au loin les
+v&ecirc;pres du dimanche d'hiver. Je me sentais solitaire et
+d&eacute;sol&eacute;. Je ne sais quel pressentiment triste
+m'envahissait. Et je ne fus qu'&agrave; demi surpris lorsque,
+&agrave; mon coup de sonnette, je vis M. de Galais tout seul
+para&icirc;tre et me parler &agrave; voix basse: Yvonne de Galais
+&eacute;tait alit&eacute;e, avec une fi&egrave;vre violente;
+Meaulnes avait d&ucirc; partir d&egrave;s vendredi matin pour un
+long voyage; on ne sait quand il reviendrait...</p>
+
+<p>Et comme le vieillard, tr&egrave;s embarrass&eacute;,
+tr&egrave;s triste, ne m'offrait pas d'entrer, je pris
+aussit&ocirc;t cong&eacute; de lui. La porte referm&eacute;e, je
+restai un instant sur le perron, le coeur serr&eacute;, dans un
+d&eacute;sarroi absolu, &agrave; regarder sans savoir pourquoi
+une branche de glycine dess&eacute;ch&eacute;e que le vent
+balan&ccedil;ait tristement dans un rayon de soleil.</p>
+
+<p>Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son
+s&eacute;jour &agrave; Paris avait fini par &ecirc;tre le plus
+fort. Il avait fallu que mon grand compagnon
+&eacute;chapp&acirc;t &agrave; la fin &agrave; son bonheur
+tenace...</p>
+
+<p>Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des
+nouvelles d'Yvonne de Galais, jusqu'au soir o&ugrave;,
+convalescente enfin, elle me fit prier d'entrer. Je la trouvai,
+assise aupr&egrave;s du feu, dans le salon dont la grande
+fen&ecirc;tre basse donnait sur la terre et les bois. Elle
+n'&eacute;tait point p&acirc;le comme je l'avais imagin&eacute;,
+mais tout enfi&eacute;vr&eacute;e, au contraire, avec de vives
+taches rouges sous les yeux, et dans un &eacute;tat d'agitation
+extr&ecirc;me. Bien qu'elle par&ucirc;t tr&egrave;s faible
+encore, elle s'&eacute;tait habill&eacute;e comme pour sortir.
+Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec une
+animation extraordinaire, comme si elle e&ucirc;t voulu se
+persuader &agrave; elle-m&ecirc;me que le bonheur n'&eacute;tait
+pas &eacute;vanoui encore... Je n'ai pas gard&eacute; le souvenir
+de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en vins
+&agrave; demander avec h&eacute;sitation quand Meaulnes serait de
+retour.</p>
+
+<p>"Je ne sais pas quand il reviendra", r&eacute;pondit-elle
+vivement.</p>
+
+<p>Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai
+d'en demander davantage.</p>
+
+<p>Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle
+aupr&egrave;s du feu, dans ce salon bas o&ugrave; la nuit venait
+plus vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait
+d'elle-m&ecirc;me ni de sa peine cach&eacute;e. Mais elle ne se
+lassait pas de me faire conter par le d&eacute;tail notre
+existence d'&eacute;coliers de Sainte-Agathe.</p>
+
+<p>Elle &eacute;coutait gravement, tendrement, avec un
+int&eacute;r&ecirc;t quasi maternel, le r&eacute;cit de nos
+mis&egrave;res de grands enfants. Elle ne paraissait jamais
+surprise, pas m&ecirc;me de nos enfantillages les plus audacieux,
+les plus dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de
+M. de Galais, les aventures d&eacute;plorables de son
+fr&egrave;re ne l'avaient point lass&eacute;e. Le seul regret que
+lui inspir&acirc;t le pass&eacute;, c'&eacute;tait, je pense, de
+n'avoir point encore &eacute;t&eacute; pour son fr&egrave;re une
+confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande
+d&eacute;b&acirc;cle, il n'avait rien os&eacute; lui dire non
+plus qu'&agrave; personne et s'&eacute;tait jug&eacute; perdu
+sans recours. Et c'&eacute;tait l&agrave;, quand j'y songe, une
+lourde t&acirc;che qu'avait assum&eacute;e la jeune femme -
+t&acirc;che p&eacute;rilleuse, de seconder un esprit follement
+chim&eacute;rique comme son fr&egrave;re; t&acirc;che
+&eacute;crasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce
+coeur aventureux qu'&eacute;tait mon ami le grand Meaulnes.</p>
+
+<p>De cette foi qu'elle gardait dans les r&ecirc;ves enfantins de
+son fr&egrave;re, de ce soin qu'elle apportait &agrave; lui
+conserver au moins des bribes de ce r&ecirc;ve dans lequel il
+avait v&eacute;cu jusqu'&agrave; vingt ans, elle me donna un jour
+la preuve la plus touchante et je dirai presque la plus
+myst&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Ce fut par une soir&eacute;e d'avril d&eacute;sol&eacute;e
+comme une fin d'automne. Depuis pr&egrave;s d'un mois nous
+vivions dans un doux printemps pr&eacute;matur&eacute;, et la
+jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues
+promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-l&agrave;, se vieillard
+se trouvant fatigu&eacute; et moi-m&ecirc;me libre, elle me
+demanda de l'accompagner malgr&eacute; le temps mena&ccedil;ant.
+A plus d'une demi-lieue des Sablonni&egrave;res, en longeant
+l'&eacute;tang, l'orage, la pluie, la gr&ecirc;le nous
+surprirent. Sous le hangar o&ugrave; nous nous &eacute;tions
+abrit&eacute;s contre l'averse interminable, le vent nous
+gla&ccedil;ait, debout l'un pr&egrave;s de l'autre, pensifs,
+devant le paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe
+s&eacute;v&egrave;re, toute p&acirc;lie, toute
+tourment&eacute;e.</p>
+
+<p>"Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si
+longtemps. Qu'a-t-il pu se passer?"</p>
+
+<p>Mais, &agrave; mon &eacute;tonnement, lorsqu'il nous fut
+possible enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de
+revenir vers les Sablonni&egrave;res, continua son chemin et me
+demanda de la suivre. Nous arriv&acirc;mes, apr&egrave;s avoir
+longtemps march&eacute;, devant une maison que je ne connaissais
+pas, isol&eacute;e, au bord d'un chemin d&eacute;fonc&eacute; qui
+devait aller vers Pr&eacute;veranges. C'&eacute;tait une petite
+maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien ne
+distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son
+&eacute;loignement et son isolement.</p>
+
+<p>A voir Yvonne de Galais, on e&ucirc;t dit que cette maison
+nous appartenait et que nous l'avions abandonn&eacute;e durant un
+long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite grille, et
+se h&acirc;ta d'inspecter avec inqui&eacute;tude le lieu
+solitaire. Une grande cour herbeuse, o&ugrave; des enfants
+avaient d&ucirc; venir jouer pendant les longues et lentes
+soir&eacute;es de la fin de l'hiver, &eacute;tait ravin&eacute;e
+par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau. Dans les
+jardinets o&ugrave; les enfants avaient sem&eacute; des fleurs et
+des pois, la grande pluie n'avait laiss&eacute; que des
+tra&icirc;n&eacute;es de gravier blanc. Et enfin nous
+d&eacute;couvr&icirc;mes, blottie contre le seuil d'une des
+portes mouill&eacute;es, toute une couv&eacute;e de poussins
+transperc&eacute;e par l'averse. Presque tous &eacute;taient
+morts sous les ailes raidies et les plumes frip&eacute;es de la
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>A ce spectacle pitoyable, le jeune femme eut un cri
+&eacute;touff&eacute;. Elle se pencha et, sans souci de l'eau ni
+de la boue, triant les poussins vivants d'entre les morts, elle
+les mit dans un pan de son manteau. Puis nous entr&acirc;mes dans
+la maison dont elle avait la clef. Quatre portes ouvraient sur un
+&eacute;troit couloir o&ugrave; le vent s'engouffra en sifflant.
+Yvonne de Galais ouvrit la premi&egrave;re &agrave; notre droite
+et me fit p&eacute;n&eacute;trer dans une chambre sombre, ou je
+distinguai, apr&egrave;s un moment d'h&eacute;sitation, une
+grande glace et un petit lit recouvert, &agrave; la mode
+campagnarde, d'un &eacute;dredon de soie rouge. Quant &agrave;
+elle, apr&egrave;s avoir cherch&eacute; un instant dans le reste
+de l'appartement, elle revint, portant la couv&eacute;e malade
+dans une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa
+pr&eacute;cieusement sous l'&eacute;dredon. Et, tandis qu'un
+rayon de soleil languissant, le premier et le dernier de la
+journ&eacute;e, faisait plus p&acirc;les nos visages et plus
+obscure la tomb&eacute;e de la nuit, nous &eacute;tions
+l&agrave;, debout, glac&eacute;s et tourment&eacute;s, dans la
+maison &eacute;trange!</p>
+
+<p>D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid
+fi&eacute;vreux, enlever un nouveau poussin mort pour
+l'emp&ecirc;cher de faire mourir les autres. Et chaque fois il
+nous semblait que quelque chose comme un grand vent par les
+carreaux cass&eacute;s du grenier, comme un chagrin
+myst&eacute;rieux d'enfants inconnus, se lamentait
+silencieusement.</p>
+
+<p>"C'&eacute;tait ici, me dit enfin ma compagne, la maison de
+Frantz quand il &eacute;tait petit. Il avait voulu une maison
+pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle il
+p&ucirc;t aller jouer, s'amuser et vivre quand cela lui plairait.
+Mon p&egrave;re avait trouv&eacute; cette fantaisie si
+extraordinaire, si dr&ocirc;le, qu'il n'avait pas refus&eacute;.
+Et quand cela lui plaisait, un jeudi, un dimanche, n'importe
+quand, Frantz partait habiter dans sa maison comme un homme. Les
+enfants des fermes d'alentour venaient jouer avec lui, l'aider
+&agrave; faire son m&eacute;nage, travailler dans le jardin.
+C'&eacute;tait un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait
+pas peur de coucher tout seul. Quant &agrave; nous, nous
+l'admirions tellement que nous ne pensions pas m&ecirc;me
+&agrave; &ecirc;tre inquiets.</p>
+
+<p>"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un
+soupir, la maison est vide. Monsieur de Galais, frapp&eacute; par
+l'&acirc;ge et le chagrin, n'a jamais rien fait pour retrouver ni
+rappeler mon fr&egrave;re. Et que pourrait-il tenter?</p>
+
+<p>"Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des
+environs viennent jouer dans la cour comme autrefois. Et je me
+plais &agrave; imaginer que ce sont les anciens amis de Frantz;
+que lui-m&ecirc;me est encore un enfant et qu'il va revenir
+bient&ocirc;t avec la fianc&eacute;e qu'il s'&eacute;tait
+choisie.</p>
+
+<p>"Ces enfants-l&agrave; me connaissent bien. Je joue avec eux.
+Cette couv&eacute;e de petits poulets &eacute;tait &agrave;
+nous..."</p>
+
+<p>Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce
+grand regret d'avoir perdu son fr&egrave;re si fou, si charmant
+et si admir&eacute;, il avait fallu cette averse et cette
+d&eacute;b&acirc;cle enfantine pour qu'elle me les confi&acirc;t.
+Et je l'&eacute;coutais sans rien r&eacute;pondre, le coeur tout
+gonfl&eacute; de sanglots....</p>
+
+<p>Les portes et la grille referm&eacute;es, les poussins remis
+dans la cabane en planches qu'il y avait derri&egrave;re la
+maison, elle reprit tristement mon bras et je la reconduisis.</p>
+
+<p>Des semaines, des mois pass&egrave;rent. Epoque pass&eacute;e!
+Bonheur perdu! De celle qui avait &eacute;t&eacute; la
+f&eacute;e, la princesse et l'amour myst&eacute;rieux de toute
+notre adolescence, c'est &agrave; moi qu'il &eacute;tait
+&eacute;chu de prendre le bras et de dire ce qu'il fallait pour
+adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette
+&eacute;poque, de ces conversations, le soir, apr&egrave;s la
+classe que je faisais sur la c&ocirc;te de
+Saint-Benoist-des-Champs, de ces promenades o&ugrave; la seule
+chose dont il e&ucirc;t fallu parler &eacute;tait la seule sur
+laquelle nous &eacute;tions d&eacute;cid&eacute;s &agrave; nous
+taire, que pourrais-je dire &agrave; pr&eacute;sent? Je n'ai pas
+gard&eacute; d'autre souvenir que celui, &agrave; demi
+effac&eacute; d&eacute;j&agrave;, d'un beau visage amaigri, de
+deux yeux dont les paupi&egrave;res s'abaissent lentement tandis
+qu'ils me regardent, comme pour d&eacute;j&agrave; ne plus voir
+qu'un monde int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Et je suis demeur&eacute; son compagnon fid&egrave;le -
+compagnon d'une attente dont nous ne parlions pas - durant tout
+un printemps et tout un &eacute;t&eacute; comme il n'y en aura
+jamais plus. Plusieurs fois, nous retourn&acirc;mes,
+l'apr&egrave;s-midi, &agrave; la maison de Frantz. Elle ouvrait
+les portes pour donner de l'air, pour que rien ne f&ucirc;t moisi
+quand le jeune m&eacute;nage reviendrait. Elle s'occupait de la
+volaille &agrave; demi sauvage qui g&icirc;tait dans la
+basse-cour. Et le jeudi o&ugrave; le dimanche, nous encouragions
+les jeux des petits campagnards d'alentour, dont les cris et les
+rires, dans le site solitaire, faisaient para&icirc;tre plus
+d&eacute;serte et plus vide encore la petite maison
+abandonn&eacute;e.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+<h3>Conversation sous la pluie.</h3>
+
+<p>Le mois d'ao&ucirc;t, &eacute;poque des vacances,
+m'&eacute;loigna des Sablonni&egrave;res et de la jeune femme. Je
+dus aller passer &agrave; Sainte-Agathe mes deux mois de
+cong&eacute;. Je revis la grande cour s&egrave;che, le
+pr&eacute;au, la classe vide... Tout parlait du grand Meaulnes.
+Tout &eacute;tait rempli des souvenirs de notre adolescence
+d&eacute;j&agrave; finie. Pendant ces longues journ&eacute;es
+jaunies, je m'enfermais comme jadis, avant la venue de Meaulnes,
+dans le cabinet des archives, dans les classes d&eacute;sertes.
+Je lisais, j'&eacute;crivais, je me souvenais... Mon p&egrave;re
+&eacute;tait &agrave; la p&ecirc;che au loin. Millie dans le
+salon cousait ou jouait du piano comme jadis... Et dans le
+silence absolu de la classe, o&ugrave; les couronnes de papier
+vert d&eacute;chir&eacute;es, les enveloppes des livres de prix,
+les tableaux &eacute;pong&eacute;s, tout disait que
+l'ann&eacute;e &eacute;tait finie, les r&eacute;compenses
+distribu&eacute;es, tout attendais l'automne, la rentr&eacute;e
+d'octobre et le nouvel effort -je pensais de m&ecirc;me que notre
+jeunesse &eacute;tait finie et le bonheur manqu&eacute;; moi
+aussi j'attendais la rentr&eacute;e aux Sablonni&egrave;res et le
+retour d'Augustin qui peut-&ecirc;tre ne reviendrait
+jamais...</p>
+
+<p>Il y avait cependant une nouvelle heureuse que
+j'annon&ccedil;ai &agrave; Millie, lorsqu'elle se d&eacute;cida
+&agrave; m'interroger sur la nouvelle mari&eacute;e. Je redoutais
+ses questions, sa fa&ccedil;on &agrave; la fois tr&egrave;s
+innocente et tr&egrave;s maligne de vous plonger soudain dans
+l'embarras, en mettant le doigt sur votre pens&eacute;e la plus
+secr&egrave;te. Je coupai court &agrave; tout en annon&ccedil;ant
+que la jeune femme de mon ami Meaulnes serait m&egrave;re au mois
+d'octobre.</p>
+
+<p>A part moi, je me rappelai le jour o&ugrave; Yvonne de Galais
+m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un
+silence; de ma part, un l&eacute;ger embarras de jeune homme. Et
+j'avais dit tout de suite, inconsid&eacute;r&eacute;ment, pour le
+dissiper - songeant trop tard &agrave; tout le drame que je
+remuais ainsi:</p>
+
+<p>"Vous devez &ecirc;tre bien heureuse?"</p>
+
+<p>Mais elle, sans arri&egrave;re-pens&eacute;e, sans regret, ni
+remords, ni rancune, elle avait r&eacute;pondu avec un beau
+sourire de bonheur:</p>
+
+<p>"Oui, bien heureuse".</p>
+
+<p>Durant cette derni&egrave;re semaine des vacances, qui est en
+g&eacute;n&eacute;ral la plus belle et la plus romantique,
+semaine de grandes pluies, semaine o&ugrave; l'on commence
+&agrave; allumer les feux, et que je passais d'ordinaire &agrave;
+chasser dans les sapins noirs et mouill&eacute;s du Vieux-Nancay,
+je fis mes pr&eacute;paratifs pour rentrer directement &agrave;
+Saint-Benoist-des-Champs. Firmin, ma tante Julie et mes cousines
+du Vieux-Nancay m'eussent pos&eacute; trop de questions
+auxquelles je ne voulais pas r&eacute;pondre. Je renon&ccedil;ai
+pour cette fois &agrave; mener durant huit jours la vie enivrante
+de chasseur campagnard et je regagnai ma maison d'&eacute;cole
+quatre jours avant la rentr&eacute;e des classes.</p>
+
+<p>J'arrivai avant la nuit dans la cour d&eacute;j&agrave;
+tapiss&eacute;e de feuilles jaunies. Le voiturier parti, je
+d&eacute;ballai tristement dans la salle &agrave; manger, sonore
+et "renferm&eacute;e" le paquet de provisions que m'avait fait
+maman... Apr&egrave;s un l&eacute;ger repas du bout des dents,
+impatient, anxieux, je mis ma p&egrave;lerine et partis pour une
+fi&eacute;vreuse promenade qui me mena tout droit aux abords des
+Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>Je ne voulus pas m'y introduire en intrus d&egrave;s le
+premier soir de mon arriv&eacute;e. Cependant, plus hardi qu'en
+f&eacute;vrier, apr&egrave;s avoir tourn&eacute; tout autour du
+Domaine o&ugrave; brillait seule la fen&ecirc;tre de la jeune
+femme, je franchis, derri&egrave;re la maison, la cl&ocirc;ture
+du jardin et m'assis sur un banc, contre la haie, dans l'ombre
+commen&ccedil;ante, heureux simplement d'&ecirc;tre l&agrave;,
+tout pr&egrave;s de ce qui me passionnait et m'inqui&eacute;tait
+le plus au monde.</p>
+
+<p>La nuit venait. Une pluie fine commen&ccedil;ait &agrave;
+tomber. La t&ecirc;te basse, je regardais, sans y songer, mes
+souliers se mouiller peu &agrave; peu et luire d'eau. L'ombre
+m'entourait lentement et la fra&icirc;cheur me gagnait sans
+troubler ma r&ecirc;verie. Tendrement, tristement, je
+r&ecirc;vais aux chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce
+m&ecirc;me soir de septembre; j'imaginais la place pleine de
+brume, le gar&ccedil;on boucher qui siffle en allant &agrave; la
+pompe, le caf&eacute; illumin&eacute;, la joyeuse voitur&eacute;e
+avec sa carapace de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin
+des vacances, chez l'oncle Florentin... Et je me disais
+tristement: "Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon
+compagnon, ne peut pas y &ecirc;tre, ni sa jeune femme..."</p>
+
+<p>C'est alors que, levant la t&ecirc;te, je la vis &agrave; deux
+pas de moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit
+l&eacute;ger que j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de
+la haie. Elle avait sur la t&ecirc;te et les &eacute;paules un
+grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son
+front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle
+aper&ccedil;u par la fen&ecirc;tre qui donnait sur le jardin. Et
+elle venait vers moi. Ainsi ma m&egrave;re, autrefois,
+s'inqui&eacute;tait et me cherchait pour me dire: "Il faut
+rentrer", mais ayant pris go&ucirc;t &agrave; cette promenade
+sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec
+douceur: "Tu vas prendre froid!" et restait en ma compagnie
+&agrave; causer longuement...</p>
+
+<p>Yvonne de Galais me tendit une main br&ucirc;lante, et,
+renon&ccedil;ant &agrave; me faire entrer aux
+Sablonni&egrave;res, elle s'assit sur le banc moussu et
+vert-de-gris&eacute;, du c&ocirc;t&eacute; le moins
+mouill&eacute;, tandis que debout, appuy&eacute; du genou
+&agrave; ce m&ecirc;me banc, je me penchais vers elle pour
+l'entendre.</p>
+
+<p>Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi
+&eacute;court&eacute; mes vacances:</p>
+
+<p>"Il fallait bien, r&eacute;pondis-je, que je vinsse au plus
+t&ocirc;t pour vout tenir compagnie.</p>
+
+<p>- Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je
+suis seule encore. Augustin n'est pas revenu..."</p>
+
+<p>Prenant ce soupir pour un regret, un reproche
+&eacute;touff&eacute;, je commen&ccedil;ais &agrave; dire
+lentement:</p>
+
+<p>"Tant de folies dans une si noble t&ecirc;te! Peut-&ecirc;tre
+le go&ucirc;t des aventures plus fort que tout..."</p>
+
+<p>Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce
+soir-l&agrave;, que pour la premi&egrave;re et la derni&egrave;re
+fois, elle me parla de Meaulnes.</p>
+
+<p>"Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, Fran&ccedil;ois
+Seurel, mon ami. Il n'y a que nous - il n'y a que moi de
+coupable. Songez &agrave; ce que nous avons fait...</p>
+
+<p>"Nous lui avons dit: "Voici le bonheur, voici ce que tu as
+cherch&eacute; pendant toute ta jeunesse, voici le jeune fille
+qui &eacute;tait &agrave; la fin de tous tes r&ecirc;ves!"</p>
+
+<p>"Comment celui que nous poussions ainsi par les &eacute;paules
+n'aurait-il pas &eacute;t&eacute; saisi d'h&eacute;sitation, puis
+de crainte, puis d'&eacute;pouvante, et n'aurait-il pas
+c&eacute;d&eacute; &agrave; la tentation de s'enfuir!</p>
+
+<p>- Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous
+&eacute;tiez ce bonheur-l&agrave;, cette jeune
+fille-l&agrave;.</p>
+
+<p>- Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette
+pens&eacute;e orgueilleuse. C'est cette pens&eacute;e-l&agrave;
+qui est cause de tout.</p>
+
+<p>"Je vous disais: "Peut-&ecirc;tre que je ne puis rien faire
+pour lui". Et au fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant
+cherch&eacute;e et puisque je l'aime il faudra bien que je fasse
+son bonheur". Mais quand je l'ai vu pr&egrave;s de moi, avec
+toute sa fi&egrave;vre, son inqui&eacute;tude, son remords
+myst&eacute;rieux, j'ai compris que je n'&eacute;tais qu'une
+pauvre femme comme les autres...</p>
+
+<p>" - Je ne suis pas digne de vous", r&eacute;p&eacute;tait-il,
+quand ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.</p>
+
+<p>"Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait
+son angoisse. Alors j'ai dit: "S'il faut que vous partiez, si je
+suis venue vers vous au moment o&ugrave; rien ne pouvait vous
+rendre heureux, s'il faut que vous m'abandonniez un temps pour
+ensuite revenir apais&eacute; pr&egrave;s de moi, c'est moi qui
+vous demande de partir..."</p>
+
+<p>Dans l'ombre je vis qu'elle avait lev&eacute; les yeux sur
+moi. C'&eacute;tait comme une confession qu'elle m'avait faite,
+et elle attendait, anxieusement, que je l'approuve ou la
+condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au fond de moi, je
+revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, qui se
+faisait toujours punir plut&ocirc;t que de s'excuser ou de
+demander une permission qu'on lui e&ucirc;t certainement
+accord&eacute;e. Sans doute aurait-il fallu qu'Yvonne de Galais
+lui fit violence, et lui prenant la t&ecirc;te entre ses mains,
+lui dit: "Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime; tous
+les hommes ne sont-ils pas des p&eacute;cheurs?" Sans doute
+avait-elle eu grand tort, par g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;,
+par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur la route des
+aventures... Mais comment aurais-je pu d&eacute;sapprouver tant
+de bont&eacute;, tant d'amour!...</p>
+
+<p>Il y eut un long moment de silence, pendant lequel,
+troubl&eacute;s jusques au fond du coeur, nous entendions la
+pluie froide d&eacute;goutter dans les haies et sous les branches
+des arbres.</p>
+
+<p>"Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne
+nous s&eacute;parait d&eacute;sormais. Et il m'a
+embrass&eacute;e, simplement, comme un mari qui laisse sa jeune
+femme, avant un long voyage..."</p>
+
+<p>Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main
+fi&eacute;vreuse, puis son bras, et nous remont&acirc;mes
+l'all&eacute;e dans l'obscurit&eacute; profonde.</p>
+
+<p>"Pourtant il ne vous a jamais &eacute;crit? demandai-je.</p>
+
+<p>- Jamais", r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Et alors, la pens&eacute;e nous venant &agrave; tous deux de
+la vie aventureuse qu'il menait &agrave; cette heure sur les
+routes de France ou d'Allemagne, nous commen&ccedil;&acirc;mes
+&agrave; parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait.
+D&eacute;tails oubli&eacute;s, impressions anciennes nous
+revenaient en m&eacute;moire, tandis que lentement nous
+regagnions la maison, faisant &agrave; chaque pas de longues
+stations pour mieux &eacute;changer nos souvenirs... Longtemps -
+jusqu'aux barri&egrave;res du jardin - dans l'ombre, j'entendis
+la pr&eacute;cieuse voix basse de la jeune femme; et moi, repris
+par mon vieil enthousiasme, je lui parlais sans me lasser, avec
+une amiti&eacute; profonde, de celui qui nous avait
+abandonn&eacute;s...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XII</h2>
+
+<h3>Le fardeau.</h3>
+
+<p>La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq
+heures, une femme du Domaine entra dans la cour de l'&eacute;cole
+o&ugrave; j'&eacute;tais occup&eacute; &agrave; scier du bois
+pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille
+&eacute;tait n&eacute;e aux Sablonni&egrave;res. L'accouchement
+avait &eacute;t&eacute; difficile. A neuf heures du soir il avait
+fallu demander la sage-femme de Pr&eacute;veranges. A minuit, on
+avait attel&eacute; de nouveau pour aller chercher le
+m&eacute;decin de Vierzon. Il avait d&ucirc; appliquer les fers.
+La petite fille avait la t&ecirc;te bless&eacute;e et criait
+beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de Galais
+&eacute;tait maintenant tr&egrave;s affaiss&eacute;e , mais elle
+avait souffert et r&eacute;sist&eacute; avec une vaillance
+extraordinaire.</p>
+
+<p>Je laissai l&agrave; mon travail, courus rev&ecirc;tir un
+autre paletot, et content, en somme, de ces nouvelles, je suivis
+la bonne femme jusqu'aux Sablonni&egrave;res. Avec
+pr&eacute;caution, de crainte que l'une des deux bless&eacute;es
+ne f&ucirc;t endormie, je montai par l'&eacute;troit escalier de
+bois qui menait au premier &eacute;tage. Et l&agrave;, M. de
+Galais, le visage fatigu&eacute; mais heureux me fit entrer dans
+la chambre o&ugrave; l'on avait provisoirement install&eacute; le
+berceau entour&eacute; de rideaux.</p>
+
+<p>Je n'&eacute;tais jamais entr&eacute; dans une maison
+o&ugrave; f&ucirc;t n&eacute; le jour m&ecirc;me un petit enfant.
+Que cela me paraissait bizarre et myst&eacute;rieux et bon! Il
+faisait un soir si beau - un v&eacute;ritable soir
+d'&eacute;t&eacute; - que M. de Galais n'avait pas craint
+d'ouvrir la fen&ecirc;tre qui donnait sur la cour. Accoud&eacute;
+pr&egrave;s de moi sur l'appui de la crois&eacute;e, il me
+racontait, avec &eacute;puisement et bonheur, le drame de la
+nuit; et moi qui l'&eacute;coutais, je sentais obscur&eacute;ment
+que quelqu'un d'&eacute;tranger &eacute;tait maintenant avec nous
+dans la chambre...</p>
+
+<p>Sous les rideaux, cela se mit &agrave; crier, un petit cri
+aigre et prolong&eacute;... Alors M. de Galais me dit &agrave;
+demi-voix:</p>
+
+<p>"C'est cette blessure &agrave; la t&ecirc;te qui la fait
+crier".</p>
+
+<p>Machinalement - on sentait qu'il faisait cela depuis le matin
+et que d&eacute;j&agrave; il en avait pris l'habitude - il se mit
+&agrave; bercer le petit paquet de rideaux.</p>
+
+<p>"Elle a ri d&eacute;j&agrave;, dit-il, et elle prend le doigt.
+Mais vous ne l'avez pas vue?"</p>
+
+<p>Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure
+bouffie, un petit cr&acirc;ne allong&eacute; et
+d&eacute;form&eacute; par les fers:</p>
+
+<p>"Ce n'est rien, dit M. de Galais, le m&eacute;decin a dit que
+tout cela s'arrangerait de soi-m&ecirc;me... Donnez-lui votre
+doigt, elle va le serrer".</p>
+
+<p>Je d&eacute;couvrais l&agrave; comme un monde ignor&eacute;.
+Je me sentais le coeur gonfl&eacute; d'une joie &eacute;trange
+que je ne connaissais pas auparavant...</p>
+
+<p>M. de Galais entr'ouvrit avec pr&eacute;caution la porte de la
+chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.</p>
+
+<p>"Vous pouvez entrer", dit-il.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait &eacute;tendue, le visage
+enfi&eacute;vr&eacute;, au milieu de ses cheveux blonds
+&eacute;pars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je
+lui fis compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec
+une rudesse inaccoutum&eacute;e - la rudesse de quelqu'un qui
+revient du combat:</p>
+
+<p>"Oui, mais on me l'a ab&icirc;m&eacute;e", dit-elle en
+souriant.</p>
+
+<p>Il fallut bient&ocirc;t partir pour ne pas la fatiguer.</p>
+
+<p>Le lendemain dimanche, dans l'apr&egrave;s-midi, je me rendis
+avec une h&acirc;te presque joyeuse aux Sablonni&egrave;res. A la
+porte, un &eacute;criteau fix&eacute; avec des &eacute;pingles
+arr&ecirc;ta le geste que je faisais d&eacute;j&agrave;:</p>
+
+<p>Pri&egrave;re de ne pas sonner</p>
+
+<p>Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez
+fort. J'entendis dans l'int&eacute;rieur des pas
+&eacute;touff&eacute;s qui accouraient. Quelqu'un que je ne
+connaissais pas - et qui &eacute;tait le m&eacute;decin de
+Vierzon - m'ouvrit:</p>
+
+<p>"Eh bien, qu'y a-t-il? fis-je vivement.</p>
+
+<p>- Chut! chut! - me r&eacute;pondit-il tout bas, l'air
+f&acirc;ch&eacute;. La petite fille a failli mourir cette nuit.
+Et la m&egrave;re est tr&egrave;s mal".</p>
+
+<p>Compl&egrave;tement d&eacute;concert&eacute;, je le suivis sur
+la pointe des pieds jusqu'au premier &eacute;tage. La petite
+fille endormie dans son berceau &eacute;tait toute p&acirc;le,
+toute blanche, comme un petit enfant mort. Le m&eacute;decin
+pensait la sauver. Quant &agrave; la m&egrave;re, il m'affirmait
+rien... Il me donna de longues explications comme au seul ami de
+la famille. Il parla de congestion pulmonaire, d'embolie. Il
+h&eacute;sitait, il n'&eacute;tait pas s&ucirc;r... M. de Galais
+entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et
+tremblant.</p>
+
+<p>Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il
+faisait:</p>
+
+<p>"Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas
+effray&eacute;e; il faut, a ordonn&eacute; le m&eacute;decin, lui
+persuader que cela va bien".</p>
+
+<p>Tout le sang &agrave; la figure, Yvonne de Galais &eacute;tait
+&eacute;tendue, la t&ecirc;te renvers&eacute;e comme la veille.
+Les joues et le front rouge sombre, les yeux par instants
+r&eacute;vuls&eacute;s, comme quelqu'un qui &eacute;touffe, elle
+se d&eacute;fendait contre la mort avec un courage et une douceur
+indicibles.</p>
+
+<p>Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu,
+avec tant d'amiti&eacute; que je faillis &eacute;clater en
+sanglots.</p>
+
+<p>"Eh bien, eh bien, dit M. de Galais tr&egrave;s fort, avec un
+enjouement affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour
+une malade elle n'a pas trop mauvaise mine!"</p>
+
+<p>Et je ne savais que r&eacute;pondre, mais je gardais dans la
+mienne la main horriblement chaude de la jeune femme
+mourante...</p>
+
+<p>Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me
+demander je ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis
+vers la fen&ecirc;tre, comme pour me faire signe d'aller dehors
+chercher Quelqu'un... Mais alors une affreuse crise
+d'&eacute;touffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un
+instant, m'avaient appel&eacute; si tragiquement, se
+r&eacute;vuls&egrave;rent; ses joues et son front noircirent, et
+elle se d&eacute;battit doucement cherchant &agrave; contenir
+jusqu'&agrave; la fin son &eacute;pouvante et son
+d&eacute;sespoir. On se pr&eacute;cipita - le m&eacute;decin et
+les femmes - avec un ballon d'oxyg&egrave;ne, des serviettes, des
+flacons; tandis que le vieillard pench&eacute; sur elle criait -
+criait comme si d&eacute;j&agrave; elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; loin de lui, de sa voix rude et tremblante:</p>
+
+<p>"N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin
+d'avoir peur!"</p>
+
+<p>Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle
+continua &agrave; suffoquer &agrave; demi, les yeux blancs, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e, luttant toujours, mais incapable,
+f&ucirc;t-ce un instant, pour me regarder et me parler, de sortir
+du gouffre o&ugrave; elle &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+plong&eacute;e.</p>
+
+<p>... Et comme je n'&eacute;tais utile &agrave; rien, je dus me
+d&eacute;cider &agrave; partir. Sans doute, j'aurais pu rester un
+instant encore; et &agrave; cette pens&eacute;e je me sens
+&eacute;treint par un affreux regret. Mais quoi?
+J'esp&eacute;rais encore. Je me persuadais que tout
+n'&eacute;tait pas si proche.</p>
+
+<p>En arrivant &agrave; la lisi&egrave;re des sapins,
+derri&egrave;re la maison, songeant au regard de la jeune femme
+tourn&eacute; vers la fen&ecirc;tre, j'examinai avec l'attention
+d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de ce
+bois par o&ugrave; Augustin &eacute;tait venu jadis et par
+o&ugrave; il avait fui l'hiver pr&eacute;c&eacute;dent.
+H&eacute;las! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une
+branche qui remue. Mais, &agrave; la longue, l&agrave;-bas, vers
+l'all&eacute;e qui venait de Pr&eacute;veranges, j'entendis le
+son tr&egrave;s fin d'une clochette; bient&ocirc;t parut au
+d&eacute;tour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une
+blouse d'&eacute;colier que suivait un pr&ecirc;tre... Et je
+partis, d&eacute;vorant mes larmes.</p>
+
+<p>Le lendemain &eacute;tait le jour de la rentr&eacute;e des
+classes. A sept heures, il y avait d&eacute;j&agrave; deux ou
+trois gamins dans la cour. J'h&eacute;sitai longuement &agrave;
+descendre, &agrave; me montrer. Et lorsque je parus enfin,
+tournant la clef de la classe moisie, qui &eacute;tait
+ferm&eacute;e depuis deux mois, ce que je redoutais le plus au
+monde arriva: je vis le plus grand des &eacute;coliers se
+d&eacute;tacher du groupe qui jouait sous le pr&eacute;au et
+s'approcher de moi. Il venait me dire que "le jeune dame des
+Sablonni&egrave;res &eacute;tait morte hier &agrave; la
+tomb&eacute;e de la nuit".</p>
+
+<p>Tout se m&ecirc;le pour moi, tout se confond dans cette
+douleur. Il me semble maintenant que jamais plus je n'aurai le
+courage de recommencer la classe. Rien que traverser la cour
+aride de l'&eacute;cole c'est une fatigue qui va me briser les
+genoux. Tout est p&eacute;nible, tout est amer puisqu'elle est
+morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les
+longues courses perdues en voiture; finie, la f&ecirc;te
+myst&eacute;rieuse... Tout redevient la peine que
+c'&eacute;tait.</p>
+
+<p>J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin.
+Ils s'en vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux
+autres &agrave; travers la campagne. Quant &agrave; moi, je
+prends mon chapeau noir, une jaquette bord&eacute;e que j'ai, et
+je m'en vais mis&eacute;rablement vers les
+Sablonni&egrave;res...</p>
+
+<p>... Me voici devant la maison que nous avions tant
+cherch&eacute;e il y a trois ans! C'est dans cette maison
+qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin Meaulnes, est morte hier
+soir. Un &eacute;tranger la prendrait pour une chapelle, tant il
+s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu
+d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc ce que nous r&eacute;servait ce beau matin
+de rentr&eacute;e, ce perfide soleil d'automne qui glisse sous
+les branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse
+r&eacute;volte, cette suffocante mont&eacute;e de larmes! Nous
+avions retrouv&eacute; la belle jeune fille. Nous l'avions
+conquise. Elle &eacute;tait la femme de mon compagnon et moi je
+l'aimais de cette amiti&eacute; profonde et secr&egrave;te qui ne
+se dit jamais. Je la regardais et j'&eacute;tais content, comme
+un petit enfant. J'aurais un jour peut-&ecirc;tre
+&eacute;pous&eacute; une autre jeune fille, et c'est &agrave;
+elle la premi&egrave;re que j'aurais confi&eacute; la grande
+nouvelle secr&egrave;te...</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la sonnette, au coin de la porte, on a
+laiss&eacute; l'&eacute;criteau d'hier. On a d&eacute;j&agrave;
+apport&eacute; le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la
+chambre du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui
+m'accueille, qui me raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la
+porte... La voici. Plus de fi&egrave;vre ni de combats. Plus de
+rougeur, ni d'attente... Rien que le silence, et, entour&eacute;
+d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort
+d'o&ugrave; sortent les cheveux drus et durs.</p>
+
+<p>M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est
+en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible
+obstination dans des tiroirs en d&eacute;sordre, arrach&eacute;s
+d'une armoire. Il en sort de temps &agrave; autre, avec une crise
+de sanglots qui lui secoue les &eacute;paules comme une crise de
+rire, une photographie ancienne, d&eacute;j&agrave; jaunie, de sa
+fille.</p>
+
+<p>L'enterrement est pour midi. Le m&eacute;decin craint la
+d&eacute;composition rapide, qui suit parfois les embolies. C'est
+pourquoi le visage, comme tout le corps d'ailleurs, est
+entour&eacute; d'ouate imbib&eacute;e de ph&eacute;nol.</p>
+
+<p>L'habillage termin&eacute; - on lui a mis son admirable robe
+de velours bleu sombre, sem&eacute;e par endroits de petites
+&eacute;toiles d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les
+belles manches &agrave; gigot maintenant d&eacute;mod&eacute;es -
+au moment de faire monter le cercueil, on s'est aper&ccedil;u
+qu'il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop &eacute;troit.
+Il faudrait avec une corde le hisser dehors par la fen&ecirc;tre
+et de la m&ecirc;me fa&ccedil;on le faire descendre ensuite...
+Mais M. de Galais, toujours pench&eacute; sur de vieilles choses
+parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus,
+intervient alors avec une v&eacute;h&eacute;mence terrible.</p>
+
+<p>"Plut&ocirc;t, dit-il d'une voix coup&eacute;e par les larmes
+et la col&egrave;re, plut&ocirc;t que de laisser faire une chose
+aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai et la descendrai dans
+mes bras..."</p>
+
+<p>Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, &agrave;
+mi-chemin, et de s'&eacute;crouler avec elle!</p>
+
+<p>Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec
+l'aide du m&eacute;decin et d'une femme, passant un bras sous le
+dos de la morte &eacute;tendue, l'autre sous ses jambes, je la
+charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras gauche, les
+&eacute;paules appuy&eacute;es contre mon bras droit, sa
+t&ecirc;te retombante retourn&eacute;e sous mon menton, elle
+p&egrave;se terriblement sur mon coeur. Je descends lentement,
+marche par marche, le long escalier raide, tandis qu'en bas on
+appr&ecirc;te tout.</p>
+
+<p>J'ai bient&ocirc;t les deux bras cass&eacute;s par la fatigue.
+A chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un peu
+essouffl&eacute;. Agripp&eacute; au corps inerte et pesant, je
+baisse la t&ecirc;te sur la t&ecirc;te de celle que j'emporte, je
+respire fortement et ses cheveux blonds aspir&eacute;s m'entrent
+dans la bouche - des cheveux morts qui ont un go&ucirc;t de
+terre. Ce go&ucirc;t de terre et de mort, ce poids sur le coeur,
+c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de
+vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherch&eacute;e - tant
+aim&eacute;e...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIII</h2>
+
+<h3>Le cahier de devoirs mensuels.</h3>
+
+<p>Dans la maison pleine de tristes souvenirs, o&ugrave; des
+femmes, tout le jour, ber&ccedil;aient et consolaient un tout
+petit enfant malade, le vieux M. de Galais ne tarda pas &agrave;
+s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il
+s'&eacute;teignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser
+des larmes au chevet de ce vieil homme charmant, dont la
+pens&eacute;e indulgente et la fantaisie alli&eacute;e &agrave;
+celle de son fils avaient &eacute;t&eacute; la cause de toute
+notre aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une
+incompr&eacute;hension compl&egrave;te de tout ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; et, d'ailleurs, dans un silence
+presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents
+ni amis dans cette r&eacute;gion de la France, il m'institua par
+testament son l&eacute;gataire universel jusqu'au retour de
+Meaulnes, a qui je devais rendre compte de tout, s'il revenait
+jamais... Et c'est au Sablonni&egrave;res d&eacute;sormais que
+j'habitai. Je n'allais plus &agrave; Saint-Benoist que pour y
+faire la classe, partant le matin de bonne heure,
+d&eacute;jeunant &agrave; midi d'un repas pr&eacute;par&eacute;
+au Domaine, que je faisais chauffer sur le po&ecirc;le, et
+rentrant le soir aussit&ocirc;t apr&egrave;s l'&eacute;tude.
+Ainsi je pus garder pr&egrave;s de moi l'enfant que les servantes
+de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais mes chances de
+rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux
+Sablonni&egrave;res.</p>
+
+<p>Je ne d&eacute;sesp&eacute;rais pas, d'ailleurs, de
+d&eacute;couvrir &agrave; la longue dans les meubles, dans les
+tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice qui me
+permit de conna&icirc;tre l'emploi de son temps, durant le long
+silence des ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes - et
+peut-&ecirc;tre ainsi de saisir les raisons de sa fuite ou tout
+au moins de retrouver sa trace... J'avais d&eacute;j&agrave;
+vainement inspect&eacute; je ne sais combien de placards et
+d'armoires, ouvert, dans les cabinets de d&eacute;barras, une
+quantit&eacute; d'anciens cartons de toutes formes, qui se
+trouvaient tant&ocirc;t remplis de liasses de vieilles lettres et
+de photographies jaunies de la famille de Galais, tant&ocirc;t
+bond&eacute;s de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et
+d'oiseaux d&eacute;mod&eacute;s. Il s'&eacute;chappait de ces
+bo&icirc;tes je ne sais quelle odeur fan&eacute;e, quel parfum
+&eacute;teint, qui, soudain, r&eacute;veillaient en moi pour tout
+un jour les souvenirs, les regrets, et arr&ecirc;taient mes
+recherches...</p>
+
+<p>Un jour de cong&eacute;, enfin, j'avisai au grenier une
+vieille petite malle longue et basse, couverte de poils de porc
+&agrave; demi rong&eacute;s, et que je reconnus pour &ecirc;tre
+la malle d'&eacute;colier d'Augustin. Je me reprochai de n'avoir
+point commenc&eacute; par l&agrave; mes recherches. J'en fis
+sauter facilement la serrure rouill&eacute;e. La malle
+&eacute;tait pleine jusqu'au bord des cahiers et des livres de
+Sainte-Agathe. Arithm&eacute;tiques, litt&eacute;ratures, cahiers
+de probl&egrave;mes, que sais-je?... Avec attendrissement
+plut&ocirc;t que par curiosit&eacute;, je me mis &agrave;
+fouiller dans tout cela, relisant les dict&eacute;es que je
+savais encore par coeur, tant de fois nous les avions
+recopi&eacute;es! "L'Aqueduc" de Rousseau, "Une aventure en
+Calabre" de P.L. Courier, "Lettre de George Sand &agrave; son
+fils"...</p>
+
+<p>Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus
+surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les
+&eacute;l&egrave;ves ne les emportaient jamais au dehors.
+C'&eacute;tait un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de
+l'&eacute;l&egrave;ve, Augustin Meaulnes, &eacute;tait
+&eacute;crit sur la couverture en ronde magnifique. Je l'ouvris.
+A la date des devoirs, avril 189... je reconnus que Meaulnes
+l'avait commenc&eacute; peu de jours avant de quitter
+Sainte-Agathe. Les premi&egrave;res pages &eacute;taient tenues
+avec le soin religieux qui &eacute;tait de r&egrave;gle lorsqu'on
+travaillait sur ce cahier de compositions. Mais il n'y avait pas
+plus de trois pages &eacute;crites, le reste &eacute;tait blanc
+et voil&agrave; pourquoi Meaulnes l'avait emport&eacute;.</p>
+
+<p>Tout en r&eacute;fl&eacute;chissant, agenouill&eacute; par
+terre, &agrave; ces coutumes, &agrave; ces r&egrave;gles
+pu&eacute;riles qui avaient tenu tant de place dans notre
+adolescence, je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages
+du cahier inachev&eacute;. Et c'est ainsi que je d&eacute;couvris
+de l'&eacute;criture sur d'autres feuillets. Apr&egrave;s quatre
+pages laiss&eacute;es en blanc on avait recommenc&eacute;
+&agrave; &eacute;crire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait encore l'&eacute;criture de Meaulnes, mais
+rapide, mal form&eacute;e, &agrave; peine lisible; de petits
+paragraphes de largeurs in&eacute;gales, s&eacute;par&eacute;s
+par des lignes blanches. Parfois ce n'&eacute;tait qu'une phrase
+inachev&eacute;e. Quelquefois une date. D&egrave;s la
+premi&egrave;re ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir l&agrave;
+des renseignements sur la vie pass&eacute;e de Meaulnes &agrave;
+Paris, des indices sur la piste que je cherchais, et je descendis
+dans la salle &agrave; manger pour parcourir &agrave; loisir,
+&agrave; la lumi&egrave;re du jour, l'&eacute;trange document. Il
+faisait un jour d'hiver clair et agit&eacute;. Tant&ocirc;t le
+soleil vif dessinait les croix des carreaux sur les rideaux
+blancs de la fen&ecirc;tre, tant&ocirc;t un vent brusque jetait
+aux vitres une averse glac&eacute;e. Et c'est devant cette
+fen&ecirc;tre, aupr&egrave;s du feu, que je lus ces lignes qui
+m'expliqu&egrave;rent tant de choses et dont voici la copie
+tr&egrave;s exacte...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV</h2>
+
+<h3>Le secret.</h3>
+
+<p>Je suis pass&eacute; une fois encore sous la fen&ecirc;tre. La
+vitre est toujours poussi&eacute;reuse et blanchie par le double
+rideau qui est derri&egrave;re. Yvonne de Galais l'ouvrirait-elle
+que je n'aurais rien &agrave; lui dire puisqu'elle est
+mari&eacute;e... Que faire, maintenant? Comment vivre?...</p>
+
+<p>Samedi 13 f&eacute;vrier. - J'ai rencontr&eacute;, sur le
+quai, cette jeune fille qui m'avait renseign&eacute; au mois de
+juin, qui attendait comme moi devant la maison ferm&eacute;e...
+Je lui ai parl&eacute;. Tandis qu'elle marchait, je regardais de
+c&ocirc;t&eacute; les l&eacute;gers d&eacute;fauts de son visage:
+une petite ride au coin des l&egrave;vres, un peu d'affaissement
+aux joues, et de la poudre accumul&eacute;e aux ailes du nez.
+Elle c'est retourn&eacute;e tout d'un coup et me regardant bien
+en face, peut-&ecirc;tre parce qu'elle est plus belle de face que
+de profil, elle m'a dit d'une voix br&egrave;ve:</p>
+
+<p>"Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui
+me faisait la cour, autrefois, &agrave; Bourges. Il &eacute;tait
+m&ecirc;me mon fianc&eacute;..."</p>
+
+<p>Cependant &agrave; la nuit pleine, sur le trottoir
+d&eacute;sert et mouill&eacute; qui refl&egrave;te la lueur d'un
+bec de gaz, elle s'est approch&eacute;e de moi tout d'un coup,
+pour me demander de l'emmener ce soir au th&eacute;&acirc;tre
+avec sa soeur. Je remarque pour la premi&egrave;re fois qu'elle
+est habill&eacute;e de deuil, avec un chapeau de dame trop vieux
+pour sa jeune figure, un haut parapluie fin, pareil &agrave; une
+canne. Et comme je suis tout pr&egrave;s d'elle, quand je fais un
+geste mes ongles griffent le cr&ecirc;pe de son corsage... Je
+fais des difficult&eacute;s pour accorder ce qu'elle demande.
+F&acirc;ch&eacute;e, elle veut partir tout de suite. Et c'est
+moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors un ouvrier qui
+passe dans l'obscurit&eacute; plaisante &agrave; mi-voix:</p>
+
+<p>"N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!"</p>
+
+<p>Et nous sommes rest&eacute;s, tous les deux, interdits.</p>
+
+<p>Au th&eacute;&acirc;tre. - Les deux jeunes filles, mon amie
+qui s'appelle Valentine Blondeau et sa soeur, sont
+arriv&eacute;es avec de pauvres &eacute;charpes.</p>
+
+<p>Valentine est plac&eacute;e devant moi. A chaque instant elle
+se retourne, inqui&egrave;te, comme se demandant ce que je lui
+veux. Et moi, je me sens pr&egrave;s d'elle, presque heureux; je
+lui r&eacute;ponds chaque fois par un sourire.</p>
+
+<p>Tout autour de nous, il y avait des femmes trop
+d&eacute;collet&eacute;es. Et nous plaisantions. Elle souriait
+d'abord, puis elle dit: "Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je
+suis trop d&eacute;collet&eacute;e". Et elle s'est
+envelopp&eacute;e dans son &eacute;charpe. En effet sous le
+carr&eacute; de dentelle noire, on voyait que, dans sa h&acirc;te
+&agrave; changer de toilette, elle avait refoul&eacute; le haut
+de sa simple chemise montante.</p>
+
+<p>Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de pu&eacute;ril;
+il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux
+qui m'attire. Pr&egrave;s d'elle, le seul &ecirc;tre au monde qui
+ait pu me renseigner sur les gens du Domaine, je ne cesse de
+penser &agrave; mon &eacute;trange aventure de jadis... J'ai
+voulu l'interroger de nouveau sur le petit h&ocirc;tel du
+boulevard. Mais &agrave; son tour, elle m'a pos&eacute; des
+questions si g&ecirc;nantes que je n'ai su rien r&eacute;pondre.
+Je sens que d&eacute;sormais nous serons, tous les deux, muets
+sur ce sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A
+quoi bon? Et pourquoi?... Suis-je condamn&eacute; maintenant
+&agrave; suivre &agrave; la trace tout &ecirc;tre qui portera en
+soi le plus vague, le plus lointain relent de mon aventure
+manqu&eacute;e?...</p>
+
+<p>A minuit, seul, dans la rue d&eacute;serte, je me demande ce
+que me veut cette nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long
+des maisons pareilles &agrave; des bo&icirc;tes en carton
+align&eacute;es, dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me
+souviens tout &agrave; coup d'une d&eacute;cision que j'avais
+prise l'autre mois: j'avais r&eacute;solu d'aller l&agrave;-bas
+en pleine nuit, vers une heure du matin, de contourner
+l'h&ocirc;tel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer comme un
+voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de
+retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la
+revoir... Mais je suis fatigu&eacute;. J'ai faim. Moi aussi je me
+suis h&acirc;t&eacute; de changer de costume, avant le
+th&eacute;&acirc;tre, et je n'ai pas d&icirc;n&eacute;...
+Agit&eacute;, inquiet pourtant, je reste longtemps assis sur le
+bord de mon lit, avant de me coucher, en proie &agrave; un vague
+remords. Pourquoi?</p>
+
+<p>Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les
+reconduise, ni me dire o&ugrave; elles demeuraient. Mais je les
+ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu'elles habitent
+une petite rue qui tourne aux environs de Notre-Dame. Mais
+&agrave; quel num&eacute;ro?... J'ai devin&eacute; qu'elles
+&eacute;taient couturi&egrave;res ou modistes.</p>
+
+<p>En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donn&eacute;
+rendez-vous pour jeudi, &agrave; quatre heures, devant le
+m&ecirc;me th&eacute;&acirc;tre o&ugrave; nous sommes
+all&eacute;s.</p>
+
+<p>"Si je n'&eacute;tais pas l&agrave; jeudi, a-t-elle dit,
+revenez vendredi &agrave; la m&ecirc;me heure, puis samedi, et
+ainsi de suite, tous les jours".</p>
+
+<p>Jeudi 18 f&eacute;vrier. - Je suis parti pour l'attendre dans
+le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait &agrave;
+chaque instant: il va finir par pleuvoir...</p>
+
+<p>Je marche dans la demi-obscurit&eacute; des rues, un poids sur
+le coeur. Il tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve:
+une averse peut l'emp&ecirc;cher de venir. Mais le vent se
+reprend &agrave; souffler et la pluie ne tombe pas cette fois
+encore. L&agrave;-haut, dans le gris apr&egrave;s-midi du ciel -
+tant&ocirc;t gris et tant&ocirc;t &eacute;clatant - un grand
+nuage a d&ucirc; c&eacute;der au vent. Et je suis ici
+terr&eacute; dans une attente mis&eacute;rable...</p>
+
+<p>Devant le th&eacute;&acirc;tre. - Au bout d'un quart d'heure
+je suis certain qu'elle ne viendra pas. Du quai o&ugrave; je
+suis, je surveille au loin, sur le pont par lequel elle aurait
+d&ucirc; venir, le d&eacute;fil&eacute; des gens qui passent.
+J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je
+vois venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles
+qui, le plus longtemps, le plus pr&egrave;s de moi, lui ont
+ressembl&eacute; et m'ont fait esp&eacute;rer...</p>
+
+<p>Une heure d'attente. - Je suis las. A la tomb&eacute;e de la
+nuit, un gardien de la paix tra&icirc;ne au poste voisin un voyou
+qui lui jette d'une voix &eacute;touff&eacute;e toutes les
+injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est furieux,
+p&acirc;le, muet... D&egrave;s le couloir il commence &agrave;
+cogner, puis il referme sur eux la porte pour battre le
+mis&eacute;rable tout &agrave; l'aise... Il me vient cette
+pens&eacute;e affreuse que j'ai renonc&eacute; au paradis et que
+je suis en train de pi&eacute;tiner aux portes de l'enfer.</p>
+
+<p>De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue
+&eacute;troite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, o&ugrave;
+je connais &agrave; peu pr&egrave;s la place de leur maison. Tout
+seul, je vais et viens. De temps &agrave; autre une bonne ou une
+m&eacute;nag&egrave;re sort sous la petite pluie pour faire avant
+la nuit ses emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en
+vais... Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur
+la place o&ugrave; nous devions nous attendre. Il y a plus de
+monde que tout &agrave; l'heure -une foule noire...</p>
+
+<p>Suppositions - D&eacute;sespoir - Fatigue. Je me raccroche
+&agrave; cette pens&eacute;e: demain. Demain, &agrave; la
+m&ecirc;me heure, en ce m&ecirc;me endroit, je reviendrai
+l'attendre. Et j'ai grand'h&acirc;te que demain soit
+arriv&eacute;. Avec ennui j'imagine la soir&eacute;e
+d'aujourd'hui, puis la matin&eacute;e du lendemain, que je vais
+passer dans le d&eacute;soeuvrement... Mais d&eacute;j&agrave;
+cette journ&eacute;e n'est-elle pas presque finie?...
+Rentr&eacute; chez moi, pr&egrave;s du feu, j'entends crier les
+journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part
+dans la ville, aupr&egrave;s de Notre-Dame, elle les entend
+aussi.</p>
+
+<p>Elle... Je veux dire: Valentine.</p>
+
+<p>Cette soir&eacute;e que j'avais voulu escamoter me p&egrave;se
+&eacute;trangement. Tandis que l'heure avance, que ce
+jour-l&agrave; va bient&ocirc;t finir et que d&eacute;j&agrave;
+je le voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confi&eacute;
+tout leur espoir, tout leur amour et leurs derni&egrave;res
+forces. Il y a des hommes mourants, d'autres qui attendent une
+&eacute;ch&eacute;ance, et qui voudraient que ce ne soit jamais
+demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un
+remords. D'autres qui sont fatigu&eacute;s, et cette nuit ne sera
+jamais assez longue pour leur donner tout le repos qu'il
+faudrait. Et moi, moi qui a perdu ma journ&eacute;e, de quel
+droit est-ce que j'ose appeler demain?</p>
+
+<p>Vendredi soir. - J'avais pens&eacute; &eacute;crire &agrave;
+la suite: "Je ne l'ai pas revue". Et tout aurait
+&eacute;t&eacute; fini.</p>
+
+<p>Mais en arrivant ce soir, &agrave; quatre heures, au coin du
+th&eacute;&acirc;tre: la voici. Fine et grave, v&ecirc;tue de
+noir, mais avec de la poudre au visage et une collerette qui lui
+donne l'air d'un pierrot coupable. Un air &agrave; la fois
+douloureux et malicieux.</p>
+
+<p>C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite,
+qu'elle ne viendra plus.</p>
+
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+. . . . . . .</p>
+
+<p>Et pourtant, &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit, nous voici
+encore tous les deux, marchant lentement l'un pr&egrave;s de
+l'autre, sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son
+histoire mais d'une fa&ccedil;on si envelopp&eacute;e que je
+comprends mal. Elle dit: "mon amant" en parlant de ce
+fianc&eacute; qu'elle n'a pas &eacute;pous&eacute;. Elle le fait
+expr&egrave;s, je pense, pour me choquer et pour que je ne
+m'attache point &agrave; elle.</p>
+
+<p>Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise
+gr&acirc;ce:</p>
+
+<p>"N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait
+que des folies.</p>
+
+<p>"J'ai couru des chemins, toute seule.</p>
+
+<p>"J'ai d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; mon fianc&eacute;. Je
+l'ai abandonn&eacute; parce qu'il m'admirait trop; il ne me
+voyait qu'en imagination et non point telle que j'&eacute;tais.
+Or, je suis pleine de d&eacute;fauts. Nous aurions
+&eacute;t&eacute; tr&egrave;s malheureux".</p>
+
+<p>A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus
+mauvaise qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver &agrave;
+elle-m&ecirc;me qu'elle a eu raison jadis de faire la sottise
+dont elle parle, qu'elle n'a rien &agrave; regretter et
+n'&eacute;tait pas digne du bonheur qui s'offrait &agrave;
+elle.</p>
+
+<p>Une autre fois:</p>
+
+<p>"Ce qui me pla&icirc;t en vous, m'a-t-elle dit en me regardant
+longuement, ce qui me pla&icirc;t en vous, je ne puis savoir
+pourquoi, ce sont mes souvenirs..."</p>
+
+<p>Une autre fois:</p>
+
+<p>"Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez".</p>
+
+<p>Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:</p>
+
+<p>"Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez,
+vous aussi? Vous aussi, vous allez me demander ma main?..."</p>
+
+<p>J'ai balbuti&eacute;. Je ne sais pas ce que j'ai
+r&eacute;pondu. Peut-&ecirc;tre ai-je dit: "Oui".</p>
+
+<p>Cette esp&egrave;ce de journal s'interrompait l&agrave;.
+Commen&ccedil;aient alors des brouillons de lettres illisibles,
+informes, ratur&eacute;s. Pr&eacute;caire fian&ccedil;ailles!...
+La jeune fille, sur la pri&egrave;re de Meaulnes, avait
+abandonn&eacute; son m&eacute;tier. Lui s'&eacute;tait
+occup&eacute; des pr&eacute;paratifs du mariage. Mais sans cesse
+repris par le d&eacute;sir de chercher encore, de partir encore
+sur la trace de son amour perdu, il avait d&ucirc;, sans doute,
+plusieurs fois dispara&icirc;tre; et, dans ces lettres, avec un
+embarras tragique, il cherchait &agrave; se justifier devant
+Valentine.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XV</h2>
+
+<h3>Le secret (suite).</h3>
+
+<p>Puis le journal reprenait.</p>
+
+<p>Il avait not&eacute; des souvenirs sur un s&eacute;jour qu'ils
+avaient fait tous les deux &agrave; la campagne, je ne sais
+o&ugrave;. Mais, chose &eacute;trange, &agrave; partir de cet
+instant, peut-&ecirc;tre par un sentiment de pudeur
+secr&egrave;te, le journal &eacute;tait r&eacute;dig&eacute; de
+fa&ccedil;on si hach&eacute;e, si informe, griffonn&eacute; si
+h&acirc;tivement aussi, que j'ai d&ucirc; reprendre moi
+m&ecirc;me et reconstituer toute cette partie de son
+histoire.</p>
+
+<p>14 juin. - Lorsqu'il s'&eacute;veilla de grand matin dans la
+chambre de l'auberge, le soleil avait allum&eacute; les dessins
+rouges du rideau noir. Des ouvriers agricoles, dans la salle du
+bas, parlaient fort en prenant le caf&eacute; du matin: ils
+s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre un de leurs
+patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait, dans son
+sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord. Ce
+rideau sem&eacute; de grappes rougies par le soleil, ces voix
+matinales montant dans la chambre silencieuse, tout cela se
+confondait dans l'impression unique d'un r&eacute;veil &agrave;
+la campagne, au d&eacute;but de d&eacute;licieuses grandes
+vacances.</p>
+
+<p>Il se leva, frappa doucement &agrave; la porte voisine, sans
+obtenir de r&eacute;ponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il
+aper&ccedil;ut alors Valentine et comprit d'ou lui venait tant de
+paisible bonheur. Elle dormait, absolument immobile et
+silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer, comme un oiseau doit
+dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux yeux
+ferm&eacute;s, ce visage si quiet qu'on e&ucirc;t souhait&eacute;
+ne l'&eacute;veiller et ne le troubler jamais.</p>
+
+<p>Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne
+dormait plus que d'ouvrir les yeux et de regarder.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'elle fut habill&eacute;e, Meaulnes revint
+pr&egrave;s de la jeune fille.</p>
+
+<p>"Nous sommes en retard", dit-elle.</p>
+
+<p>Et ce fut aussit&ocirc;t comme une m&eacute;nag&egrave;re dans
+sa demeure.</p>
+
+<p>Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que
+Meaulnes avait port&eacute;s la veille et quand elle en vint au
+pantalon se d&eacute;sola. Le bas des jambes &eacute;tait couvert
+d'une boue &eacute;paisse. Elle h&eacute;sita, puis,
+soigneusement, avec pr&eacute;caution, avant de le brosser, elle
+commen&ccedil;a par r&acirc;per la premi&egrave;re
+&eacute;paisseur de terre avec un couteau.</p>
+
+<p>"C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de
+Sainte-Agathe quand ils &eacute;taient flanqu&eacute;s dans la
+boue.</p>
+
+<p>- Moi, c'est ma m&egrave;re qui m'a enseign&eacute; cela", dit
+Valentine.</p>
+
+<p>... Et telle &eacute;tait bien la compagne que devait
+souhaiter, avant son aventure myst&eacute;rieuse, le chasseur et
+le paysan qu'&eacute;tait le grand Meaulnes.</p>
+
+<p>15 juin. - A ce d&icirc;ner, &agrave; la ferme, o&ugrave;
+gr&acirc;ce &agrave; leurs amis qui les avaient
+pr&eacute;sent&eacute;s comme mari et femme, ils furent
+convi&eacute;s, &agrave; leur grand ennui, elle se montra timide
+comme une nouvelle mari&eacute;e.</p>
+
+<p>On avait allum&eacute; les bougies de deux cand&eacute;labres,
+&agrave; chaque bout de la table couverte de toile blanche, comme
+&agrave; une paisible noce de campagne. Les visages, d&egrave;s
+qu'ils se penchaient, sous cette faible clart&eacute;, baignaient
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>Il y avait &agrave; la droite de Patrice (le fils du fermier)
+Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout,
+bien qu'on s'adress&acirc;t presque toujours &agrave; lui. Depuis
+qu'il avait r&eacute;solu, dans ce village perdu, afin
+d'&eacute;viter les commentaires, de faire passer Valentine pour
+sa femme, un m&ecirc;me regret, un m&ecirc;me remords le
+d&eacute;solaient. Et tandis que Patrice, &agrave; la
+fa&ccedil;on d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le
+d&icirc;ner:</p>
+
+<p>"C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une
+salle basse comme celle-ci, une belle salle que je connais bien,
+pr&eacute;sider le repas de mes noces".</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de lui, Valentine refusait timidement tout ce
+qu'on lui offrait. On e&ucirc;t dit une jeune paysanne. A chaque
+tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se
+r&eacute;fugier contre lui. Depuis longtemps, Patrice insistait
+vainement pour qu'elle vid&acirc;t son verre, lorsqu'enfin
+Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:</p>
+
+<p>"Il faut boire, ma petite Valentine".</p>
+
+<p>Alors, docilement, elle but. Et Patrice f&eacute;licita en
+souriant le jeune homme d'avoir une femme aussi
+ob&eacute;issante.</p>
+
+<p>Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient
+silencieux et pensifs. Ils &eacute;taient fatigu&eacute;s,
+d'abord; leurs pieds tremp&eacute;s par la boue de la promenade
+&eacute;taient glac&eacute;s sur les carreaux lav&eacute;s de la
+cuisine. Et puis, de temps &agrave; autre, le jeune homme
+&eacute;tait oblig&eacute; de dire:</p>
+
+<p>"Ma femme, Valentine, ma femme..."</p>
+
+<p>Et chaque fois, en pronon&ccedil;ant sourdement ce mot, devant
+ces paysans inconnus, dans cette salle obscure, il avait
+l'impression de commettre une faute.</p>
+
+<p>17 juin. - L'apr&egrave;s-midi de ce dernier jour
+commen&ccedil;a mal.</p>
+
+<p>Patrice et sa femme les accompagn&egrave;rent &agrave; la
+promenade. Peu &agrave; peu, sur la pente in&eacute;gale couverte
+de bruy&egrave;res, les deux couples se trouv&egrave;rent
+s&eacute;par&eacute;s.</p>
+
+<p>Meaulnes et Valentine s'assirent entre les gen&eacute;vriers,
+dans un petit taillis.</p>
+
+<p>Le vent portait des gouttes de pluie et le temps &eacute;tait
+bas. La soir&eacute;e avait un go&ucirc;t amer, semblait-il, le
+go&ucirc;t d'un tel ennui que l'amour m&ecirc;me ne le pouvait
+distraire.</p>
+
+<p>Longtemps ils rest&egrave;rent l&agrave;, dans leur cachette,
+abrit&eacute;s sous les branches, parlant peu. Puis le temps se
+leva. Il fit beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait
+bien.</p>
+
+<p>Et ils commenc&egrave;rent &agrave; parler d'amour, Valentine
+parlait, parlait...</p>
+
+<p>"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fianc&eacute;,
+comme un enfant qu'il &eacute;tait: tout de suite nous aurions eu
+une maison, comme une chaumi&egrave;re perdue dans la campagne.
+Elle &eacute;tait toute pr&ecirc;te, disait-il. Nous y serions
+arriv&eacute;s comme au retour d'un grand voyage, le soir de
+notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et
+par les chemins, dans la cour, cach&eacute;s dans les bosquets,
+des enfants inconnus nous auraient fait f&ecirc;te, criant: "Vive
+la mari&eacute;e!"... Quelles folies! n'est-ce pas?"</p>
+
+<p>Meaulnes, interdit, soucieux, l'&eacute;coutait. Il
+retrouvait, dans tout cela, comme l'&eacute;cho d'une voix
+d&eacute;j&agrave; entendue. Et il y avait aussi, dans le ton de
+la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague
+regret.</p>
+
+<p>Mais elle eut peur de l'avoir bless&eacute;. Elle se retourna
+vers lui, avec &eacute;lan, avec douceur.</p>
+
+<p>"A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai: quelque
+chose qui ait &eacute;t&eacute; pour moi plus pr&eacute;cieux que
+tout..., et vous le br&ucirc;lerez!"</p>
+
+<p>Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit
+de sa poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les
+lettres de son fianc&eacute;.</p>
+
+<p>Ah! tout de suite, il reconnut la fine &eacute;criture.
+Comment n'y avait-il jamais pens&eacute; plus t&ocirc;t!
+C'&eacute;tait l'&eacute;criture de Franz le boh&eacute;mien,
+qu'il avait vue jadis sur le billet
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; laiss&eacute; dans la chambre du
+Domaine...</p>
+
+<p>Ils marchaient maintenant sur une petite route &eacute;troite
+entre les p&acirc;querettes et les foins &eacute;clair&eacute;s
+obliquement par le soleil de cinq heures. Si grande &eacute;tait
+sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore quelle
+d&eacute;route pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce
+qu'elle lui avait demand&eacute; de lire. Des phrases enfantines,
+sentimentales, path&eacute;tiques... Celle-ci, dans la
+derni&egrave;re lettre:</p>
+
+<p>... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite
+Valentine. Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas
+superstitieux...</p>
+
+<p>Meaulnes lisait, &agrave; demie aveugl&eacute; de regret et de
+col&egrave;re, le visage immobile, mais tout p&acirc;le, avec des
+fr&eacute;missements sous les yeux. Valentine, inqui&egrave;te de
+le voir ainsi, regarda o&ugrave; il en &eacute;tait, et ce qui le
+f&acirc;chait ainsi.</p>
+
+<p>"C'est, expliqua-t-elle tr&egrave;s vite, un bijou qu'il
+m'avait donn&eacute; en me faisant jurer de le regarder toujours.
+C'&eacute;taient l&agrave; de ses id&eacute;es folles".</p>
+
+<p>Mais elle ne fit qu'exasp&eacute;rer Meaulnes.</p>
+
+<p>"Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi
+r&eacute;p&eacute;ter ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu
+croire en lui? Je l'ai connu, c'&eacute;tait le gar&ccedil;on le
+plus merveilleux du monde!</p>
+
+<p>- Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'&eacute;moi, vous
+avez connu Frantz de Galais?</p>
+
+<p>- C'&eacute;tait mon ami le meilleur, c'&eacute;tait mon
+fr&egrave;re d'aventures, et voil&agrave; que je lui ai pris sa
+fianc&eacute;e!</p>
+
+<p>"Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait,
+vous qui n'avez croire &agrave; rien. Vous &ecirc;tes cause de
+tout. C'est vous qui avez tout perdu! tout perdu!"</p>
+
+<p>Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la
+repoussa brutalement.</p>
+
+<p>"Allez-vous-en. Laissez-moi.</p>
+
+<p>- Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu,
+b&eacute;gayant et pleurant &agrave; demi, je partirai en effet.
+Je rentrerai &agrave; Bourges, chez nous, avec ma soeur. Et si
+vous ne revenez pas me chercher, vous savez, n'est-ce pas? que
+mon p&egrave;re est trop pauvre pour me garder; eh bien! je
+repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai
+d&eacute;j&agrave; fait une fois, je deviendrai certainement une
+fille perdue, moi qui n'ai plus de m&eacute;tier..."</p>
+
+<p>Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train,
+tandis que Meaulnes, sans m&ecirc;me la regarder partir,
+continuait &agrave; marcher au hasard.</p>
+
+<p>Le journal s'interrompait de nouveau.</p>
+
+<p>Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme
+ind&eacute;cis, &eacute;gar&eacute;. Rentr&eacute; &agrave; La
+Fert&eacute;-d'Angillon, Meaulnes &eacute;crivait &agrave;
+Valentine en apparence pour lui affirmer sa r&eacute;solution de
+ne jamais la revoir et lui en donner des raisons pr&eacute;cises,
+mais en r&eacute;alit&eacute;, peut-&ecirc;tre, pour qu'elle lui
+r&eacute;pond&icirc;t. Dans une de ces lettres, il lui demandait
+ce que, dans son d&eacute;sarroi, il n'avait pas m&ecirc;me
+song&eacute; d'abord &agrave; lui demander: savait-elle o&ugrave;
+se trouvait le Domaine tant cherch&eacute;? Dans une autre, il la
+suppliait de se r&eacute;concilier avec Frantz de Galais.
+Lui-m&ecirc;me se chargeait de le retrouver... Toutes les lettres
+dont je voyais les brouillons n'avaient pas d&ucirc; &ecirc;tre
+envoy&eacute;es. Mais il avait d&ucirc; &eacute;crire deux ou
+trois fois, sans jamais obtenir de r&eacute;ponse. &Ccedil;'avait
+&eacute;t&eacute; pour lui une p&eacute;riode de combats affreux
+et mis&eacute;rables, dans un isolement absolu. L'espoir de
+revoir jamais Yvonne de Galais s'&eacute;tant compl&egrave;tement
+&eacute;vanoui, il avait d&ucirc; peu &agrave; peu sentir sa
+grande r&eacute;solution faiblir. Et d'apr&egrave;s les pages qui
+vont suivre - les derni&egrave;res de son journal - j'imagine
+qu'il dut, un beau matin du d&eacute;but des vacances, louer une
+bicyclette pour aller &agrave; Bourges, visiter la
+cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait parti &agrave; la premi&egrave;re heure, par
+la belle route droite entre les bois, inventant en chemin mille
+pr&eacute;textes &agrave; se pr&eacute;senter dignement, sans
+demander une r&eacute;conciliation, devant celle qu'il avait
+chass&eacute;e.</p>
+
+<p>Les quatre derni&egrave;res pages, que j'ai pu reconstituer
+racontaient ce voyage et cette derni&egrave;re faute...</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>CHAPITRE XVI</h2>
+
+<h3>Le secret (fin).</h3>
+
+<p>25 ao&ucirc;t. - De l'autre c&ocirc;t&eacute; de Bourges,
+&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; des nouveaux faubourgs, il
+d&eacute;couvrit, apr&egrave;s avoir longtemps cherch&eacute;, la
+maison de Valentine Blondeau. Une femme - la m&egrave;re de
+Valentine - sur le pas de la porte, semblait l'attendre.
+C'&eacute;tait une bonne figure de m&eacute;nag&egrave;re,
+lourde, frip&eacute;e, mais belle encore. Elle le regardai venir
+avec curiosit&eacute;, et lorsqu'il lui demanda: "si Mlles
+Blondeau &eacute;taient ici", elle lui expliqua doucement, avec
+bienveillance, qu'elles &eacute;taient rentr&eacute;es &agrave;
+Paris depuis le 15 ao&ucirc;t.</p>
+
+<p>"Elles m'ont d&eacute;fendu de dire o&ugrave; elles allaient,
+ajouta-t-elle, mais en &eacute;crivant &agrave; leur ancienne
+adresse on ferait suivre leurs lettres".</p>
+
+<p>En revenant sur ses pas, sa bicyclette &agrave; la main,
+&agrave; travers le jardinet, il pensait:</p>
+
+<p>"Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est
+moi qui l'ai forc&eacute;e &agrave; cela. "Je deviendrai
+certainement une fille perdue", disait-elle. Et c'est moi qui
+l'ai jet&eacute;e l&agrave;! C'est moi qui ai perdu la
+fianc&eacute;e de Frantz!"</p>
+
+<p>Et tout bas il se r&eacute;p&eacute;tait avec folie: "Tant
+mieux! Tant mieux!" avec la certitude que c'&eacute;tait bien
+"tant pis" au contraire et que, sous les yeux de cette femme,
+avant d'arriver &agrave; la grille, il allait buter des deux
+pieds et tomber sur les genoux.</p>
+
+<p>Il ne pensa pas &agrave; d&eacute;jeuner et s'arr&ecirc;ta
+dans un caf&eacute; o&ugrave; il &eacute;crivit longuement
+&agrave; Valentine, rien que pour crier, pour se d&eacute;livrer
+du cri d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qui l'&eacute;touffait. Sa
+lettre r&eacute;p&eacute;tait ind&eacute;finiment: "Vous avez pu!
+Vous avez pu!... Vous avez pu vous r&eacute;signer &agrave; cela!
+Vous avez pu vous perdre ainsi!"</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de lui des officiers buvaient. L'un d'eux
+racontait bruyamment une histoire de femme qu'on entendait par
+bribes: "... Je lui ai dit... Vous devez bien me
+conna&icirc;tre... Je fais la partie avec votre mari tous les
+soirs!" Les autres riaient et, d&eacute;tournant la t&ecirc;te,
+crachaient derri&egrave;re les banquettes. H&acirc;ve et
+poussi&eacute;reux, Meaulnes les regardait comme un mendiant. Il
+les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.</p>
+
+<p>Longtemps, &agrave; bicyclette, il erra autour de la
+cath&eacute;drale, se disant obscur&eacute;ment: "En somme, c'est
+pour la cath&eacute;drale que j'&eacute;tais venu". Au bout de
+toutes les rues, sur la place d&eacute;serte, on la voyait monter
+&eacute;norme et indiff&eacute;rente. Ces rues &eacute;taient
+&eacute;troites et souill&eacute;es comme les ruelles qui
+entourent les &eacute;glises de village. Il y avait
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; l'enseigne d'une maison louche, une
+lanterne rouge... Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce
+quartier malpropre, vicieux, r&eacute;fugi&eacute;, comme aux
+anciens &acirc;ges, sous les arcs-boutants de la
+cath&eacute;drale. Il lui venait une crainte de paysan, une
+r&eacute;pulsion pour cette &eacute;glise de la ville, o&ugrave;
+tous les vices sont sculpt&eacute;s dans des cachettes, qui est
+b&acirc;tie entre les mauvais lieux et qui n'a pas de
+rem&egrave;de pour les plus douleurs d'amour.</p>
+
+<p>Deux filles vinrent &agrave; passer, se tenant par la taille
+et le regardant effront&eacute;ment. Par d&eacute;go&ucirc;t ou
+par jeu, pour se venger de son amour ou pour l'ab&icirc;mer,
+Meaulnes les suivit lentement &agrave; bicyclette et l'une
+d'elles, une mis&eacute;rable fille dont les rares cheveux blonds
+&eacute;taient tir&eacute;s en arri&egrave;re par un faux
+chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au jardin de
+l'Archev&ecirc;ch&eacute;, le jardin o&ugrave; Frantz, dans une
+de ses lettres, donnait rendez-vous &agrave; la pauvre
+Valentine.</p>
+
+<p>Il ne dit pas non, sachant qu'&agrave; cette heure il aurait
+depuis longtemps quitt&eacute; la ville. Et de sa fen&ecirc;tre
+basse, dans la rue en pente, elle resta longtemps &agrave; lui
+faire des signes vagues.</p>
+
+<p>Il avait h&acirc;te de reprendre son chemin.</p>
+
+<p>Avant de partir, il ne peut r&eacute;sister au morne
+d&eacute;sir de passer une derni&egrave;re fois devant la maison
+de Valentine. Il regarda de tous ses yeux et put faire provision
+de tristesse. C'&eacute;tait une des derni&egrave;res maisons du
+faubourg et la rue devenait une route &agrave; partir de cet
+endroit... En face, une sorte de terrain vague formait comme une
+petite place. Il n'y avait personne aux fen&ecirc;tres, ni dans
+la cour, nulle part. Seule, le long d'un mur, tra&icirc;nant deux
+gamins en guenilles, une sale fille poudr&eacute;e passa.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; que l'enfance de Valentine s'&eacute;tait
+&eacute;coul&eacute;e, l&agrave; qu'elle avait commenc&eacute;
+&agrave; regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle
+avait travaill&eacute;, cousu, derri&egrave;re ces
+fen&ecirc;tres. Et Frantz &eacute;tait pass&eacute; pour la voir,
+lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y
+avait plus rien, rien... La triste soir&eacute;e durait et
+Meaulnes savait seulement que quelque part, perdue, durant ce
+m&ecirc;me apr&egrave;s-midi, Valentine regardait passer dans son
+souvenir cette place morne o&ugrave; jamais elle ne viendrait
+plus.</p>
+
+<p>Le long voyage qu'il lui restait &agrave; faire pour rentrer
+devait &ecirc;tre son dernier recours contre sa peine, sa
+derni&egrave;re distraction forc&eacute;e avant de s'y enfoncer
+tout entier.</p>
+
+<p>Il partit. Aux environs de la route, dans la vall&eacute;e, de
+d&eacute;licieuses maisons fermi&egrave;res, entre les arbres, au
+bord de l'eau, montraient leurs pignons pointus garnis de
+treillis verts. Sans doute, l&agrave;-bas, sur les pelouses, des
+jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On imaginait,
+l&agrave;-bas, des &acirc;mes, de belles &acirc;mes...</p>
+
+<p>Mais, pour Meaulnes, &agrave; ce moment, il n'existait plus
+qu'un seul amour, cet amour mal satisfait qu'on venait de
+souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu'il
+e&ucirc;t d&ucirc; prot&eacute;ger, sauvegarder, &eacute;tait
+justement celle-l&agrave; qu'il venait d'envoyer &agrave; sa
+perte.</p>
+
+<p>Quelques lignes h&acirc;tives du journal m'apprenaient encore
+qu'il avait form&eacute; le projet de retrouver Valentine
+co&ucirc;te que co&ucirc;te avant qu'il f&ucirc;t trop tard. Une
+date, dans un coin de page, me faisait croire que c'&eacute;tait
+l&agrave; ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des
+pr&eacute;paratifs, lorsque j'&eacute;tais venu &agrave; La
+Fert&eacute;-d'Angillon pour tout d&eacute;ranger. Dans la marie
+abandonn&eacute;e, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets
+par un beau matin de la fin du mois d'ao&ucirc;t - lorsque
+j'avais pouss&eacute; la porte et lui avait apport&eacute; la
+grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait
+&eacute;t&eacute; repris, immobilis&eacute;, par son ancienne
+aventure, sans oser rien faire ni rien avouer. Alors avaient
+commenc&eacute; le remords, le regret et la peine, tant&ocirc;t
+&eacute;touff&eacute;s, tant&ocirc;t triomphants, jusqu'au jour
+des noces o&ugrave; le cri du boh&eacute;mien dans les sapins lui
+avait th&eacute;&acirc;tralement rappel&eacute; son premier
+serment de jeune homme.</p>
+
+<p>Sur ce m&ecirc;me cahier de devoirs mensuels, il avait encore
+griffonn&eacute; quelques mots en h&acirc;te, &agrave; l'aube,
+avant de quitter, avec sa permission - mais pour toujours -
+Yvonne de Galais, son &eacute;pouse depuis la veille:</p>
+
+<p>"Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux
+boh&eacute;miens qui sont venus hier dans la sapini&egrave;re et
+qui sont partis vers l'est &agrave; bicyclette. Je ne reviendrai
+pr&egrave;s d'Yvonne que si je puis ramener avec moi et installer
+dans la "maison de Frantz" Frantz et Valentine mari&eacute;s.</p>
+
+<p>"Ce manuscrit, que j'avais commenc&eacute; comme un journal
+secret et qui est devenu ma confession, sera, si je ne reviens
+pas, la propri&eacute;t&eacute; de mon ami Fran&ccedil;ois
+Seurel".</p>
+
+<p>Il avait d&ucirc; glisser le cahier en h&acirc;te sous les
+autres, refermer &agrave; clef son ancienne petite malle
+d'&eacute;tudiant, et dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2>&Eacute;PILOGUE</h2>
+
+<p>Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon
+compagnon, et de mornes jours s'&eacute;coulaient dans
+l'&eacute;cole paysanne, de tristes jours dans la maison
+d&eacute;serte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui
+avais fix&eacute;, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus
+depuis longtemps o&ugrave; habitait Valentine.</p>
+
+<p>La seule joie des Sablonni&egrave;res, ce fut bient&ocirc;t la
+petite fille qu'on avait pu sauver. A la fin de septembre, elle
+s'annon&ccedil;ait m&ecirc;me comme une solide et jolie petite
+fille. Elle allait avoir un an. Cramponn&eacute;e aux barreaux
+des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant &agrave;
+marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre
+qui r&eacute;veillait longuement les &eacute;chos sourds de la
+demeure abandonn&eacute;e. Lorsque je la tenais dans mes bras,
+elle ne souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait
+une fa&ccedil;on sauvage et charmante en m&ecirc;me temps de
+fr&eacute;tiller et de me repousser la figure avec sa petite main
+ouverte, en riant aux &eacute;clats. De toute sa gaiet&eacute;,
+de toute sa violence enfantine, on e&ucirc;t dit qu'elle allait
+chasser le chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance.
+Je me disais parfois: "Sans doute, malgr&eacute; cette
+sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore
+la Providence en d&eacute;cida autrement.</p>
+
+<p>Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'&eacute;tais
+lev&eacute; de fort bonne heure, avant m&ecirc;me la paysanne qui
+avait la garde de la petite fille. Je devais aller p&ecirc;cher
+au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin Delouche.
+Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi
+pour de grandes parties de braconnage: p&ecirc;ches &agrave; la
+main, la nuit, p&ecirc;ches aux &eacute;perviers
+prohib&eacute;s... Tout le temps de l'&eacute;t&eacute;, nous
+partions les jours de cong&eacute;, d&egrave;s l'aube, et nous ne
+rentrions qu'&agrave; midi. C'&eacute;tait le gagne-pain de
+presque tous ces hommes. Quant &agrave; moi, c'&eacute;tait mon
+seul passe-temps; les seules aventures qui me rappelassent les
+&eacute;quip&eacute;es de jadis. Et j'avais fini par prendre
+go&ucirc;t &agrave; ces randonn&eacute;es, &agrave; ces longues
+p&ecirc;ches le long de la rivi&egrave;re ou dans les roseaux de
+l'&eacute;tang.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, j'&eacute;tais donc debout, &agrave; cinq
+heures et demie, devant la maison, sous un petit hangar
+adoss&eacute; au mur qui s&eacute;parait le jardin anglais des
+Sablonni&egrave;res du jardin potager de la ferme. J'&eacute;tais
+occup&eacute; &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler mes filets que
+j'avais jet&eacute;s en tas, le jeudi d'avant.</p>
+
+<p>Il ne faisait pas jour tout &agrave; fait; c'&eacute;tait le
+cr&eacute;puscule d'un beau matin de septembre; et le hangar
+o&ugrave; je d&eacute;m&ecirc;lais &agrave; la h&acirc;te mes
+engins se trouvait &agrave; demi plong&eacute; dans la nuit.</p>
+
+<p>J'&eacute;tais l&agrave; silencieux et affair&eacute; lorsque
+soudain j'entendis la grille s'ouvrir, un pas crier sur le
+gravier.</p>
+
+<p>"Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus t&ocirc;t que je
+n'aurais cru. Et moi qui ne suis pas pr&ecirc;t!..."</p>
+
+<p>Mais l'homme qui entrait dans la cour m'&eacute;tait inconnu.
+C'&eacute;tait, autant que je pus distinguer, un grand gaillard
+barbu habill&eacute; comme un chasseur ou un braconnier. Au lieu
+de venir me trouver l&agrave; o&ugrave; les autres savaient que
+j'&eacute;tais toujours, &agrave; l'heure de nos rendez-vous, il
+gagna directement la porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>"Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront
+convi&eacute; sans me le dire et ils l'auront envoy&eacute; en
+&eacute;claireur".</p>
+
+<p>L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la
+porte. Mais je l'avais referm&eacute;e, aussit&ocirc;t sorti. Il
+fit de m&ecirc;me &agrave; l'entr&eacute;e de la cuisine. Puis,
+h&eacute;sitant un instant, il tourna vers moi,
+&eacute;clair&eacute;e par le demi-jour, sa figure
+inqui&egrave;te. Et c'est alors seulement que je reconnus le
+grand Meaulnes.</p>
+
+<p>Un long moment je restai l&agrave;, effray&eacute;,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, repris soudain par toute la
+douleur qu'avait r&eacute;veill&eacute;e son retour. Il avait
+disparu derri&egrave;re la maison, en avait fait le tour, et il
+revenait, h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>Alors je m'avan&ccedil;ai vers lui, et sans rien dire, je
+l'embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit:</p>
+
+<p>"Ah! dit-il d'une voix br&egrave;ve, elle est morte, n'est-ce
+pas?"</p>
+
+<p>Et il resta l&agrave;, debout, sourd, immobile et terrible. Je
+le pris par le bras et doucement je l'entra&icirc;nai vers la
+maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le
+plus dur f&ucirc;t accompli, je lui fis monter l'escalier qui
+menait vers la chambre de la morte. Sit&ocirc;t entr&eacute;; il
+tomba &agrave; deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la
+t&ecirc;te enfouie dans ses deux bras.</p>
+
+<p>Il se releva enfin, les yeux &eacute;gar&eacute;s, titubant,
+ne sachant o&ugrave; il &eacute;tait. Et, toujours le guidant par
+le bras, j'ouvris la porte qui faisait communiquer cette chambre
+avec celle de la petite fille. Elle s'&eacute;tait
+&eacute;veill&eacute;e toute seule - pendant que sa nourrice
+&eacute;tait en bas - et, d&eacute;lib&eacute;r&eacute;ment,
+s'&eacute;tait assise dans son berceau. On voyait tout juste sa
+t&ecirc;te &eacute;tonn&eacute;e, tourn&eacute;e vers nous.</p>
+
+<p>"Voici ta fille", dis-je.</p>
+
+<p>Il eut un sursaut et me regarda.</p>
+
+<p>Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas
+bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour
+d&eacute;tourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de
+larmes, tout en la tenant tr&egrave;s serr&eacute;e contre lui,
+assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa t&ecirc;te
+baiss&eacute;e et me dit:</p>
+
+<p>"Je les ai ramen&eacute;s, les deux autres... Tu iras les voir
+dans leur maison".</p>
+
+<p>Et en effet, au d&eacute;but de la matin&eacute;e, lorsque je
+m'en allai, tout pensif et presque heureux vers la maison de
+Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait jadis montr&eacute;e
+d&eacute;serte, j'aper&ccedil;us de loin une mani&egrave;re de
+jeune m&eacute;nag&egrave;re en collerette, qui balayait le pas
+de sa porte, objet de curiosit&eacute; et d'enthousiasme pour
+plusieurs petits vachers endimanch&eacute;s qui s'en allaient
+&agrave; la messe...</p>
+
+<p>Cependant la petite fille commen&ccedil;ait &agrave; s'ennuyer
+d'&ecirc;tre serr&eacute;e ainsi, et comme Augustin, la
+t&ecirc;te pench&eacute;e de c&ocirc;t&eacute; pour cacher et
+arr&ecirc;ter ses larmes continuait &agrave; ne pas la regarder,
+elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche
+barbue et mouill&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette fois le p&egrave;re leva bien haut sa fille, la fit
+sauter au bout de ses bras et la regarda avec une esp&egrave;ce
+de rire. Satisfaite, elle battit des mains...</p>
+
+<p>Je m'&eacute;tais l&eacute;g&egrave;rement recul&eacute; pour
+mieux les voir. Un peu d&eacute;&ccedil;u et pourtant
+&eacute;merveill&eacute;, je comprenais que la petite fille avait
+enfin trouv&eacute; l&agrave; le compagnon qu'elle attendait
+obscur&eacute;ment. La seule joie que m'e&ucirc;t laiss&eacute;e
+le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il &eacute;tait revenu pour
+me la prendre. Et d&eacute;j&agrave; je l'imaginais, la nuit,
+enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour
+de nouvelles aventures.</p>
+
+<p class="P2">TABLE</p>
+
+<p>Premi&egrave;re Partie.</p>
+
+<p>I. - Le Pensionnaire.<br>
+ II. - Apr&egrave;s quatre heures.<br>
+ III. - "Je fr&eacute;quentais la boutique d'un vannier".<br>
+ IV. - L'&Eacute;vasion.<br>
+ V. - La Voiture qui revient.<br>
+ VI. - On frappe au carreau.<br>
+ VII. - Le Gilet de soie.<br>
+ VIII.- L'Aventure.<br>
+ IX. - Une Halte.<br>
+ X. - La Bergerie.<br>
+ XI. - Le Domaine myst&eacute;rieux.<br>
+ XII. - La Chambre de Wellington.<br>
+ XIII.- La F&ecirc;te &eacute;trange.<br>
+ XIV. - La F&ecirc;te &eacute;trange (suite).<br>
+ XV. - La Rencontre.<br>
+ XVI. - Frantz de Galais.<br>
+ XVII - La F&ecirc;te &eacute;trange (fin).</p>
+
+<p>Deuxi&egrave;me Partie.</p>
+
+<p>I. - Le grand Jeu.<br>
+ II. - Nous tombons dans une embuscade.<br>
+ III. - Les Boh&eacute;miens &agrave; l'&eacute;cole.<br>
+ IV. - O&ugrave; il est question du Domaine
+myst&eacute;rieux.<br>
+ V. - L'Homme aux espadrilles.<br>
+ VI. - Une Dispute dans la coulisse.<br>
+ VII. - Le Boh&eacute;mien enl&egrave;ve son bandeau.<br>
+ VIII.- Les Gendarmes!<br>
+ IX. - A la recherche du sentier perdu.<br>
+ X. - La Lessive.<br>
+ XI. - Je trahis.<br>
+ XII. - Les trois lettres de Meaulnes.</p>
+
+<p>Troisi&egrave;me Partie.</p>
+
+<p>I. - La Baignade.<br>
+ II. - Chez Florentin.<br>
+ III. - Une Apparition.<br>
+ IV. - La grande Nouvelle.<br>
+ V. - La Partie de Plaisir.<br>
+ VI. - La Partie de Plaisir (fin).<br>
+ VII. - Le Jour des Noces.<br>
+ VIII.- L'Appel de Frantz.<br>
+ IX. - Les Gens heureux.<br>
+ X. - La "Maison de Frantz".<br>
+ XI. - Conversation sous la Pluie.<br>
+ XII. - Le Fardeau.<br>
+ XIII.- Le Cahier de Devoirs mensuels.<br>
+ XIV. - Le Secret.<br>
+ XV. - Le Secret (suite).<br>
+ XVI. - Le Secret (fin).<br>
+ Epilogue.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES ***
+
+This file should be named 8lgme10h.htm or 8lgme10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lgme11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lgme10ah.htm
+
+Produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
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+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart hart@pobox.com
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
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+
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+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
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+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
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+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
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+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
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+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
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+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
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+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
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+receive it electronically.
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+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
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+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
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+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
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+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
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+
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+</pre>
+
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