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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:26:10 -0700 |
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Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. 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Après une enfance +passée en Sologne et dans le Bas-Berry, où ses +parents sont instituteurs, il commence ses études +secondaires à Paris, puis va préparer à +Brest le concours d'entrée à l'Ecole Navale, +à quoi il renonce bientôt, ayant compris qu'il ne +pourrait jamais vivre loin de ces campagnes de son enfance qu'il +a passionnément aimées. Il revient faire sa +philosophie à Bourges. Puis, ayant choisi la +carrière de l'enseignement des Lettres, il poursuit ses +études au Lycée Lakanal, à Sceaux, où +il se lie de profonde amitié avec Jacques Rivière +(qui épousera en 1909 se jeune soeur Isabelle). Tous deux +se lancent à la recherche de la vérité et de +la beauté dans tous les arts: peinture, musique et surtout +littérature, où ils seront les premiers à +découvrir, parmi les jeunes écrivains - alors +incompris et moqués - ceux qui deviendront les grands noms +de notre époque: Claudel, Péguy, Valéry, +etc. En juin 1905, Henri avait rencontré celle qui, sous +le nom d'Yvonne de Galais sera l'héroïne du Grand +Meaulnes. Brève rencontre, unique conversation le long des +quais de la Seine, d'où est né en lui, cependant, +ce qui sera le grand amour de sa vie. Il ne retrouvera qu'en +1913, après huit ans de recherches et de souffrances, pour +une deuxième courte rencontre, "La Belle Jeune Fille", +alors mariée et mère de deux enfants.</i></p> + +<p><i>Ses études ayant été interrompues en +1907 par les deux ans de son service militaire, il ne les avait +pas reprises. Il avait tenu alors quelque temps un Courrier +littéraire, publié divers poèmes, essais, +contes (réunis plus tard sous le titre Miracles), +cependant que s'élaborait lentement l'oeuvre qui l'a rendu +célèbre.</i></p> + +<p><i>Et c'est quelques mois après la deuxième +rencontre - la dernière - que parut Le Grand Meaulnes +commencé presque au lendemain de la première, +patiemment bâti, remanié, transformé au long +de ces huit années, et qui est l'histoire, à peine +transposée, de tout ce qu'il avait vécu +jusqu'alors, et du grand douloureux amour qui a dominé sa +vie.</i></p> + +<p><i>Un an plus tard, il était tué aux Eparges, le +22 septembre 1914.</i></p> + +<p><i>Sa soeur Isabelle, à qui est dédié le +roman, après la mort de son mari, Jacques Rivière, +en 1925, publia l'abondante Correspondance des deux amis; ensuite +les Lettres au Petit B. (René Bichet, un gentil camarade +de Lakanal) et les Lettres d'Alain-Fournier à sa Famille, +puis des souvenirs sur son frère: Images d'Alain-Fournier, +etc.</i></p> + +<p><i>A ma soeur Isabelle.</i></p> + +<p> </p> + +<h1>PREMIÈRE PARTIE</h1> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>Le Pensionnaire.</h3> + +<p>Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189...</p> + +<p>Je continue à dire "chez nous", bien que la maison ne +nous appartienne plus. Nous avons quitté le pays depuis +bientôt quinze ans et nous n'y reviendrons certainement +jamais.</p> + +<p>Nous habitions les bâtiments du Cour Supérieur de +Sainte-Agathe. Mon père, que j'appelais M. Seurel, comme +les autres élèves, y dirigeait à la fois le +Cours supérieur, où l'on préparait le brevet +d'instituteur, et le Cours moyen. Ma mère faisait la +petite classe.</p> + +<p>Une longue maison rouge, avec cinq portes vitrées, sous +des vignes vierges, à l'extrémité du bourg; +une cour immense avec préaux et buanderie, qui ouvrait en +avant sur le village par un grand portail; sur le +côté nord, la route où donnait une petite +grille et qui menait vers La Gare, à trois +kilomètres; au sud et par derrière, des champs, des +jardins et des prés qui rejoignaient les faubourgs... tel +est le plan sommaire de cette demeure où +s'écoulèrent les jours les plus tourmentés +et les plus chers de ma vie - demeure d'où partirent et +où revinrent se briser, comme des vagues sur un rocher +désert, nos aventures.</p> + +<p>Le hasard des "changements", une décision d'inspecteur +ou de préfet nous avaient conduits là. Vers la fin +des vacances, il y a bien longtemps, une voiture de paysan, qui +précédait notre ménage, nous avait +déposés, ma mère et moi, devant la petite +grille rouillée. Des gamins qui volaient des pêches +dans le jardin s'étaient enfuis silencieusement par les +trous de la haie... Ma mère, que nous appelions Millie, et +qui était bien la ménagère la plus +méthodique que j'aie jamais connue, était +entrée aussitôt dans les pièces remplies de +paille poussiéreuse, et tout de suite elle avait +constaté avec désespoir, comma à chaque +"déplacement", que nos meubles ne tiendraient jamais dans +une maison si mal construite... Elle était sortie pour me +confier sa détresse. Tout en me parlant, elle avait +essuyé doucement avec son mouchoir ma figure d'enfant +noircie par le voyage. Puis elle était rentrée +faire le compte de toutes les ouvertures qu'il allait falloir +condamner pour rendre le logement habitable... Quant à +moi, coiffé d'un grand chapeau de paille à rubans, +j'étais resté là, sur le gravier de cette +cour étrangère, à attendre, à fureter +petitement autour du puits et sous le hangar.</p> + +<p>C'est ainsi, du moins, que j'imagine aujourd'hui notre +arrivée. Car aussitôt que je veux retrouver le +lointain souvenir de cette première soirée +d'attente dans notre cour de Sainte-Agathe, déjà ce +sont d'autres attentes que je me rappelle; déjà, +les deux mains appuyées aux barreaux du portail, je me +vois épiant avec anxiété quelqu'un qui va +descendre la grand'rue. Et si j'essaie d'imaginer la +première nuit que je dus passer dans ma mansarde, au +milieu des greniers du premier étage, déjà +ce sont d'autres nuits que je me rappelle; je ne suis plus seul +dans cette chambre; une grande ombre inquiète et amie +passe le long des murs et se promène. Tout ce paysage +paisible - l'école, le champ du père Martin, avec +ses trois noyers, le jardin dès quatre heures envahi +chaque jour par des femmes en visite - est à jamais, dans +ma mémoire, agité, transformé par la +présence de celui qui bouleversa toute notre adolescence +et dont la fuite même ne nous a pas laissé de +repos.<br> + Nous étions pourtant depuis dix ans dans ce pays lorsque +Meaulnes arriva.</p> + +<p>J'avais quinze ans. C'était un froid dimanche de +novembre, le premier jour d'automne qui fît songer à +l'hiver. Toute la journée, Millie avait attendu une +voiture de La Gare qui devait lui apporter un chapeau pour la +mauvaise saison. Le matin, elle avait manqué la messe; et +jusqu'au sermon, assis dans le choeur avec les autres enfants, +j'avais regardé anxieusement du côté des +cloches, pour la voir entrer avec son chapeau neuf.</p> + +<p>Après midi, je dus partir seul à +vêpres.</p> + +<p>"D'ailleurs, me dit-elle, pour me consoler, en brossant de sa +main mon costume d'enfant, même s'il était +arrivé, ce chapeau, il aurait bien fallu sans doute, que +je passe mon dimanche à le refaire".</p> + +<p>Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Dès +le matin, mon père s'en allait au loin, sur le bord de +quelque étang couvert de brume, pêcher le brochet +dans une barque; et ma mère, retirée jusqu'à +la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. +Elle s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi +pauvre qu'elle mais aussi fière, vînt la surprendre. +Et moi, les vêpres finies, j'attendais, en lisant dans la +froide salle à manger, qu'elle ouvrît la porte pour +me montrer comment ça lui allait.</p> + +<p>Ce dimanche-là, quelque animation devant +l'église me retint dehors après vêpres. Un +baptême, sous le porche, avait attroupé des gamins. +Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revêtu +leurs vareuses de pompiers; et, les faisceaux formés, +transis et battant la semelle, ils écoutaient Boujardon, +le brigadier, s'embrouiller dans la théorie...</p> + +<p>Le carillon du baptême s'arrêta soudain, comme une +sonnerie de fête qui se serait trompée de jour et +d'endroit; Boujardon et ses hommes, l'arme en bandoulière +emmenèrent la pompe au petit trot; et je les vis +disparaître au premier tournant, suivis de quatre gamins +silencieux, écrasant de leurs grosses semelles les +brindilles de la route givrée où je n'osais pas les +suivre.</p> + +<p>Dans le bourg, il n'y eut plus alors de vivant que le +café Daniel, où j'entendais sourdement monter puis +s'apaiser les discussions des buveurs. Et, frôlant le mur +bas de la grande cour qui isolait notre maison du village, +j'arrivai un peu anxieux de mon retard, à la petite +grille.</p> + +<p>Elle était entr'ouverte et je vis aussitôt qu'il +se passait quelque chose d'insolite.</p> + +<p>En effet, à la porte de la salle à manger - la +plus rapprochée des cinq portes vitrées qui +donnaient sur la cour - une femme aux cheveux gris, +penchée, cherchait à voir au travers des rideaux. +Elle était petite, coiffée d'une capote de velours +noir à l'ancienne mode. Elle avait un visage maigre et +fin, mais ravagé par l'inquiétude; et je ne sais +quelle appréhension, à sa vue, m'arrêta sur +la première marche, devant la grille.</p> + +<p>"Où est-il passé? mon Dieu! disait-elle à +mi-voix. Il était avec moi tout à l'heure. Il a +déjà fait le tour de la maison. Il s'est +peut-être sauvé..."</p> + +<p>Et, entre chaque phrase, elle frappait au carreau trois petits +coups à peine perceptibles.</p> + +<p>Personne ne venait ouvrir à la visiteuse inconnue. +Millie, sans doute, avait reçu le chapeau de La Gare, et +sans rien entendre, au fond de la chambre rouge, devant un lit +semé de vieux rubans et de plumes défrisées, +elle cousait, décousait, rebâtissait sa +médiocre coiffure... En effet, lorsque j'eus +pénétré dans la salle à manger, +immédiatement suivi de la visiteuse, ma mère +apparut tenant à deux mains sur la tête des fils de +laiton, des rubans et des plumes, qui n'étaient pas encore +parfaitement équilibrés... Elle me sourit, de ses +yeux bleus fatigués d'avoir travaillé à la +chute du jour, et s'écria:</p> + +<p>"Regarde! Je t'attendais pour te montrer..."</p> + +<p>Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au +fond de la salle, elle s'arrêta, déconcertée. +Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la +scène qui suivit, elle la tint contre sa poitrine, +renversée comme un nid dans son bras droit +replié.</p> + +<p>La femme à la capote, qui gardait, entre ses genoux, un +parapluie et un sac de cuir, avait commencé de +s'expliquer, en balançant légèrement la +tête et en faisant claquer sa langue comme une femme en +visite. Elle avait repris tout son aplomb. Elle eut même, +dès qu'elle parla de son fils, un air supérieur et +mystérieux qui nous intrigua.</p> + +<p>Ils étaient venus tous les deux, en voiture, de La +Ferté-d'Angillon, à quatorze kilomètres de +Sainte-Agathe. Veuve - et fort riche, à ce qu'elle nous +fit comprendre - elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, +Antoine, qui était mort un soir au retour de +l'école, pour s'être baigné avec son +frère dans un étang malsain. Elle avait +décidé de mettre l'aîné, Augustin, en +pension chez nous pour qu'il pût suivre le Cours +Supérieur.</p> + +<p>Et aussitôt elle fit l'éloge de ce pensionnaire +qu'elle nous amenait. Je ne reconnaissais plus la femme aux +cheveux gris, que j'avais vue courbée devant la porte, une +minute auparavant, avec cet air suppliant et hagard de poule qui +aurait perdu l'oiseau sauvage de sa couvée.</p> + +<p>Ce qu'elle contait de son fils avec admiration était +fort surprenant: il aimait à lui faire plaisir, et parfois +il suivait le bord de la rivière, jambes nues, pendant des +kilomètres, pour lui rapporter des oeufs de poules d'eau, +de canards sauvages, perdus dans les ajoncs... Il tendait aussi +des nasses... L'autre nuit, il avait découvert dans le +bois une faisane prise au collet...</p> + +<p>Moi qui n'osais plus rentrer à la maison quand j'avais +un accroc à ma blouse, je regardais Millie avec +étonnement.</p> + +<p>Mais ma mère n'écoutait plus. Elle fit +même signe à la dame de se taire; et, +déposant avec précaution son "nid" sur la table, +elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre +quelqu'un...</p> + +<p>Au-dessus de nous, en effet, dans un réduit où +s'entassaient les pièces d'artifice noircies du dernier +Quatorze Juillet, un pas inconnu, assuré, allait et +venait, ébranlant le plafond, traversait les immenses +greniers ténébreux du premier étage, et se +perdait enfin vers les chambres d'adjoints abandonnées +où l'on mettait sécher le tilleul et mûrir +les pommes.</p> + +<p>"Déjà, tout à l'heure, j'avais entendu ce +bruit dans les chambres du bas, dit Millie à mi-voix, et +je croyais que c'était toi, François, qui +étais rentré..."</p> + +<p>Personne ne répondit. Nous étions debout tous +les trois, le coeur battant, lorsque la porte des greniers qui +donnait sur l'escalier de la cuisine s'ouvrit; quelqu'un +descendit les marches, traversa la cuisine, et se présenta +dans l'entrée obscure de la salle à manger.</p> + +<p>"C'est toi, Augustin?" dit la dame.</p> + +<p>C'était un grand garçon de dix-sept ans environ. +Je ne vis d'abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau +de feutre paysan coiffé en arrière et sa blouse +noire sanglée d'une ceinture comme en portent les +écoliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...</p> + +<p>Il m'aperçut, et, avant que personne eût pu lui +demander aucune explication:</p> + +<p>"Viens-tu dans la cour?" dit-il.</p> + +<p>J'hésitai une seconde. Puis, comme Millie ne me +retenait pas, je pris ma casquette et j'allai vers lui. Nous +sortîmes par la porte de la cuisine et nous allâmes +au préau, que l'obscurité envahissait +déjà. A la lueur de la fin du jour, je regardais, +en marchant, sa face anguleuse au nez droit, à la +lèvre duvetée.</p> + +<p>"Tiens, dit-il, j'ai trouvé ça dans ton grenier. +Tu n'y avais donc jamais regardé?"</p> + +<p>Il tenait à la main une petite roue en bois noirci; un +cordon de fusées déchiquetées courait tout +autour; ç'avait dû être le soleil ou la lune +au feu d'artifice du Quatorze Juillet.</p> + +<p>"Il y en a deux qui ne sont pas parties: nous allons toujours +les allumer", dit-il d'un ton tranquille et de l'air de quelqu'un +qui espère bien trouver mieux par la suite.</p> + +<p>Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les +cheveux complètement ras comme un paysan. Il me montra les +deux fusées avec leurs bouts de mèche en papier que +la flamme avait coupés, noircis, puis abandonnés. +Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa poche - +à mon grand étonnement, car cela nous était +formellement interdit - une boîte d'allumettes. Se baissant +avec précaution, il mit le feu à la mèche. +Puis, me prenant par la main, il m'entraîna vivement en +arrière.</p> + +<p>Un instant après, ma mère qui sortait sur le pas +de la porte, avec la mère de Meaulnes, après avoir +débattu et fixé le prix de pension, vit jaillir +sous le préau, avec un bruit de soufflet, deux gerbes +d'étoiles rouges et blanches; et elle put m'apercevoir, +l'espace d'une seconde, dressé dans la lueur magique, +tenant par la main le grand gars nouveau venu et ne bronchant +pas...</p> + +<p>Cette fois encore, elle n'osa rien dire.</p> + +<p>Et le soir, au dîner, il y eut, à la table de +famille, un compagnon silencieux, qui mangeait, la tête +basse, sans se soucier de nos trois regards fixés sur +lui.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<h3>Après quatre heures.</h3> + +<p>Je n'avais guère été, jusqu'alors, courir +dans les rues avec les gamins du bourg. Une coxalgie, dont j'ai +souffert jusque vers cette année 189... m'avait rendu +craintif et malheureux. Je me vois encore poursuivant les +écoliers alertes dans les ruelles qui entouraient la +maison, en sautillant misérablement sur une jambe...</p> + +<p>Aussi ne me laissait-on guère sortir. Et je me rappelle +que Millie, qui était très fière de moi, me +ramena plus d'une fois à la maison, avec force taloches, +pour m'avoir ainsi rencontré, sautant à +cloche-pied, avec les garnements du village.</p> + +<p>L'arrivée d'Augustin Meaulnes, qui coïncida avec +ma guérison, fut le commencement d'une vie nouvelle.</p> + +<p>Avant sa venue, lorsque le cours était fini, à +quatre heures, une longue soirée de solitude +commençait pour moi. Mon père transportait le feu +du poêle de la classe dans la cheminée de notre +salle à manger; et peu à peu les derniers gamins +attardés abandonnaient l'école refroidie où +roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore +quelques jeux, des galopades dans la cour; puis la nuit venait; +les deux élèves qui avaient balayé la classe +cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs +pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au +bras, en laissant le grand portail ouvert...</p> + +<p>Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au +fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives +plein de mouches mortes, d'affiches battant au vent, et je lisais +assis sur une vieille bascule, auprès d'une fenêtre +qui donnait sur le jardin.</p> + +<p>Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine +commençaient à hurler et que le carreau de notre +petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma mère +avait commencé de préparer le repas. Je montais +trois marches de l'escalier du grenier; je m'asseyais sans rien +dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la +rampe, je la regardais allumer son feu dans l'étroite +cuisine où vacillait la flamme d'une bougie.</p> + +<p>Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous +ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la +bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel +penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la +lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, +à la nuit, lorsque mon père avait accroché +les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, +ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves +appelèrent bientôt le grand Meaulnes.</p> + +<p>Dès qu'il fut pensionnaire chez nous, +c'est-à-dire dès les premiers jours de +décembre, l'école cessa d'être +désertée le soir, après quatre heures. +Malgré le froid de la porte battante, les cris des +balayeurs et leurs seaux d'eau, il y avait toujours, après +le cours, dans la classe, une vingtaine de grands +élèves, tant de la campagne que du bourg, +serrés autour de Meaulnes. Et c'étaient de longues +discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je +me glissais avec inquiétude et plaisir.</p> + +<p>Meaulnes ne disait rien; mais c'était pour lui +qu'à chaque instant l'un des plus bavards +s'avançait au milieu du groupe, et, prenant à +témoin tour à tour chacun de ses compagnons, qui +l'approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de +maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant +silencieusement.</p> + +<p>Assis sur un pupitre, en balançant les jambes, Meaulnes +réfléchissait. Aux bons moments, il riait aussi, +mais doucement, comme s'il eût réservé ses +éclats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de +lui seul. Puis, à la nuit tombante, lorsque la lueur des +carreaux de la classe n'éclairait plus le groupe confus de +jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle +pressé:</p> + +<p>"Allons, en route!" criait-il.</p> + +<p>Alors tous le suivaient et l'on entendait leurs cris +jusqu'à la nuit noire, dans le haut du bourg...</p> + +<p>Il m'arrivait maintenant de les accompagner. Avec Meaulnes, +j'allais à la porte des écuries des faubourgs, +à l'heure où l'on trait les vaches... Nous entrions +dans les boutiques, et, du fond de l'obscurité, entre deux +craquements de son métier, le tisserand disait:</p> + +<p>"Voilà les étudiants!"</p> + +<p>Généralement, à l'heur du dîner, +nous nous trouvions tout près du Cours, chez Desnoues, le +charron, qui était aussi maréchal. Sa boutique +était une ancienne auberge, avec de grandes portes +à deux battants qu'on laissait ouvertes. De la rue on +entendait grincer le soufflet de la forge et l'on apercevait +à la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant, +parfois des gens de campagne qui avaient arrêté leur +voiture pour causer un instant, parfois un écolier comme +nous, adossé à une porte, qui regardait sans rien +dire.</p> + +<p>Et c'est là que tout commença, environ huit +jours avant Noël.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<h3>"Je fréquentais la boutique d'un vannier".</h3> + +<p>La pluie était tombée tout le jour, pour ne +cesser qu'au soir. La journée avait été +mortellement ennuyeuse. Aux récréations, personne +ne sortait. Et l'on entendait mon père, M. Seurel, crier +à chaque minute, dans la classe:</p> + +<p>"Ne sabotez donc pas comme ça, les gamins!"</p> + +<p>Après la dernière récréation de la +journée, ou, comme nous disions, après le dernier +"quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant marchait le +long en large pensivement, s'arrêta, frappa un grand coup +de règle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement +confus des fins de classe où l'on s'ennuie, et, dans le +silence attentif, demanda:</p> + +<p>"Qui est-ce qui ira demain en voiture à La Gare avec +François, pour chercher M. et Mme Charpentier?"</p> + +<p>C'étaient mes grands-parents: grand-père +Charpentier, l'homme au grand burnous de laine grise, le vieux +garde forestier en retraite, avec son bonnet de poil de lapin +qu'il appelait son képi... Les petits gamins le +connaissaient bien. Les matins, pour se débarbouiller, il +tirait un seau d'eau, dans lequel il barbotait, à la +façon des vieux soldats en se frottant vaguement la +barbiche. Un cercle d'enfants, les mains derrière le dos, +l'observaient avec une curiosité respectueuse... Et ils +connaissaient aussi grand'mère Charpentier, la petite +paysanne, avec sa capote tricotée, parce que Millie +l'amenait, au moins une fois, dans la classe des plus petits.</p> + +<p>Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant +Noël, à la Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour +nous voir, traversé tout le département, +chargés de ballots de châtaignes et de victuailles +pour Noël enveloppées dans des serviettes. Dès +qu'ils avaient passé, tous les deux, emmitouflés, +souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous +fermions sur eux toutes les portes, et c'était une grande +semaine de plaisir qui commençait...</p> + +<p>Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les +ramener, il fallait quelqu'un de sérieux qui ne nous +versât pas dans un fossé, et d'assez +débonnaire aussi, car le grand-père Charpentier +jurait facilement et la grand-mère était un peu +bavarde.</p> + +<p>A la question de M. Seurel, une dizaine de voix +répondirent, criant ensemble:</p> + +<p>"Le grand Meaulnes! le grand Meaulnes!"</p> + +<p>Mais M. Seurel fit semblant de ne pas entendre.</p> + +<p>Alors ils crièrent:</p> + +<p>"Fromentin!"</p> + +<p>D'autres:</p> + +<p>"Jasmin Delouche!"</p> + +<p>Le plus jeune des Roy, qui allait aux champs monté sur +sa truie au triple galop, criait: "Moi! Moi!" d'une voix +perçante.</p> + +<p>Dutremblay et Moucheboeuf se contentaient de lever timidement +la main.</p> + +<p>J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture +à âne serait devenu un événement plus +important. Il le désirait aussi, mais il affectait de se +taire dédaigneusement. Tous les grands +élèves s'étaient assis comme lui sur la +table, à revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous +faisions dans les moments de grand répit et de +réjouissance. Coffin, sa blouse relevée et +roulée autour de la ceinture, embrassait la colonne de fer +qui soutenait la poutre de la classe et commençait de +grimper en signe d'allégresse. Mais M. Seurel refroidit +tout le monde en disant:</p> + +<p>"Allons! Ce sera Moucheboeuf".</p> + +<p>Et chacun regagna sa place en silence.</p> + +<p>A quatre heures, dans la grande cour glacée, +ravinée par la pluie, je me trouvai seul avec Meaulnes. +Tous deux, sans rien dire, nous regardions le bourg luisant que +séchait la bourrasque. Bientôt, le petit Coffin, en +capuchon, un morceau de pain à la main, sortit de chez lui +et, rasant les murs, se présenta en sifflant à la +porte du charron. Meaulnes ouvrit le portail, le héla et, +tous les trois, un instant après, nous étions +installés au fond de la boutique rouge et chaude, +brusquement traversée par de glacials coups de vent: +Coffin et moi, assis auprès de la forge, nos pieds boueux +dans les copeaux blancs; Meaulnes, les mains aux poches, +silencieux, adossé au battant de la porte d'entrée. +De temps à autre, dans la rue, passait une dame de +village, la tête baissée à cause du vent, qui +revenait de chez le boucher, et nous levions le nez pour regarder +qui c'était.</p> + +<p>Personne ne disait rien. Le maréchal et son ouvrier, +l'un soufflant la forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le +mur de grandes ombres brusques... Je me rappelle ce +soir-là comme un des grands soirs de mon adolescence. +C'était en moi un mélange de plaisir et +d'anxiété: je craignais que mon compagnon ne +m'enlevât cette pauvre joie d'aller à La Gare en +voiture; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer, +quelque entreprise extraordinaire qui vînt tout +bouleverser.</p> + +<p>De temps à autre, le travail paisible et +régulier de la boutique s'interrompait pour un instant. Le +maréchal laissait à petits coups pesants et clairs +retomber son marteau sur l'enclume. Il regardait, en l'approchant +de son tablier de cuir, le morceau de fer qu'il avait +travaillé. Et, redressant la tête, il nous disait, +histoire de souffler un peu:</p> + +<p>"Eh bien, ça va, la jeunesse?"</p> + +<p>L'ouvrier restait la main en l'air à la chaîne du +soufflet, mettait son poing gauche sur la hanche et nous +regardait en riant.</p> + +<p>Puis le travail sourd et bruyant reprenait.</p> + +<p>Durant une de ces pauses, on aperçut, par la porte +battante, Millie dans le grand vent, serrée dans un fichu, +qui passait chargée de petits paquets.</p> + +<p>Le maréchal demanda:</p> + +<p>"C'est-il que M. Charpentier va bientôt venir?</p> + +<p>- Demain, répondis je, avec ma grand'mère, +j'irai les chercher en voiture au train de 4 h 2.</p> + +<p>- Dans la voiture à Fromentin, peut-être?"</p> + +<p>Je répondis bien vite:</p> + +<p>"Non, dans celle du père Martin.</p> + +<p>- Oh! alors, vous n'êtes pas revenus".</p> + +<p>Et tous les deux, son ouvrier et lui, se prirent à +rire.</p> + +<p>L'ouvrier fit remarquer, lentement, pour dire quelque +chose:</p> + +<p>"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher +à Vierzon. Il y a une heure d'arrêt. C'est à +quinze kilomètres. On aurait été de retour +avant même que l'âne à Martin fût +attelé.</p> + +<p>- Çà, dit l'autre, c'est une jument qui +marche!...</p> + +<p>- Et je crois bien que Fromentin la prêterait +facilement".</p> + +<p>La conversation finit là. De nouveau la boutique fut un +endroit plein d'étincelles et de bruit, où chacun +ne pensa que pour soi.</p> + +<p>Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai +pour faire signe au grand Meaulnes, il ne m'aperçut pas +d'abord. Adossé à la porte et la tête +penchée, il semblait profondément absorbé +par ce qui venait d'être dit. En le voyant ainsi, perdu +dans ses réflexions, regardant, comme à travers des +lieus de brouillard, ces gens paisibles qui travaillaient, je +pensai soudain à cette image de Robinson Crusoé, +où l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand +départ, "fréquentant la boutique d'un +vannier"...</p> + +<p>Et j'y ai souvent repensé depuis.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>L'Évasion.</h3> + +<p>A une heure de l'après-midi, le lendemain, la classe du +Cours supérieur est claire, au milieu du paysage +gelé, comme une barque sur l'Océan. On n'y sent pas +la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pêche, +mais les harengs grillés sur le poêle et la laine +roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauffés de trop +près.</p> + +<p>On a distribué, car la fin de l'année approche, +les cahiers de compositions. Et, pendant que M. Seurel +écrit au tableau l'énoncé des +problèmes, un silence imparfait s'établit, +mêlé de conversations à voix basse, +coupé de petits cris étouffés et de phrases +dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son +voisin:</p> + +<p>"Monsieur! Un tel me..."</p> + +<p>M. Seurel, en copiant ses problèmes, pense à +autre chose. Il se retourne de temps à autre, en regardant +tout le monde d'un air à la fois sévère et +absent. Et ce remue-ménage sournois cesse +complètement, une seconde, pour reprendre ensuite, tout +doucement d'abord, comme un ronronnement.</p> + +<p>Seul, au milieu de cette agitation, je me tais. Assis au bout +d'une des tables de la division des plus jeunes, près des +grandes vitres, je n'ai qu'à me redresser un peu pour +apercevoir le jardin, le ruisseau dans le bas, puis les +champs.</p> + +<p>De temps à autre, je me soulève sur la pointe +des pieds et je regarde anxieusement du côté de la +ferme de la Belle-Etoile. Dès le début de la +classe, je me suis aperçu que Meaulnes n'était pas +rentré après la récréation de midi. +Son voisin de table a bien dû s'en apercevoir aussi. Il n'a +rien dit encore, préoccupé par sa composition. +Mais, dès qu'il aura levé la tête, la +nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un, comme c'est +l'usage, ne manquera par de crier à haute voix les +premiers mots de la phrase:</p> + +<p>"Monsieur! Meaulnes..."</p> + +<p>Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le +soupçonne de s'être échappé. +Sitôt le déjeuner terminé, il a dû +sauter le petit mur et filer à travers champs, en passant +le ruisseau à la Vieille-Planche, jusqu'à la +Belle-Etoile. Il aura demandé la jument pour aller +chercher M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.</p> + +<p>La Belle-Etoile est, là-bas, de l'autre +côté du ruisseau, sur le versant de la côte, +une grande ferme, que les ormes, les chênes de la cour et +les haies vives cachent en été. Elle est +placée sur un petit chemin qui rejoint d'un +côté la route de La Gare, de l'autre un faubourg du +pays. Entourée de hauts murs soutenus par des contreforts +dont le pied baigne dans le fumier, la grande bâtisse +féodale est au mois de juin enfouie sous les feuilles, et, +de l'école, on entend seulement, à la tombée +de la nuit, le roulement des charrois et les cris des vachers. +Mais aujourd'hui, j'aperçois par la vitre, entre les +arbres dépouillés, le haut mur grisâtre de la +cour, la porte d'entrée, puis, entre des tronçons +de haie, un bande du chemin blanchi de givre, parallèle au +ruisseau, qui mène à la route de La Gare.</p> + +<p>Rien ne bouge encore dans ce clair paysage d'hiver. Rien n'est +changé encore.</p> + +<p>Ici, M. Seurel achève de copier le deuxième +problème. Il en donne trois d'habitude. Si aujourd'hui par +hasard, il n'en donnait que deux... Il remonterait aussitôt +dans sa chaire et s'apercevait de l'absence de Meaulnes. Il +enverrait pour le chercher à travers le bourg deux gamins +qui parviendraient certainement à le découvrir +avant que la jument ne soit attelée...</p> + +<p>M. Seurel, le deuxième problème copié, +laisse un instant retomber son bras fatigué... Puis, +à mon grand soulagement, il va à la ligne et +recommence à écrire en disant:</p> + +<p>"Ceci, maintenant, n'est plus qu'un jeu d'enfant!"</p> + +<p>... Deux petits traits noirs, qui dépassaient le mur de +la Belle-Etoile et qui devaient être les deux brancards +dressés d'une voiture, ont disparu. Je suis sûr +maintenant qu'on fait là-bas les préparatifs du +départ de Meaulnes. Voici la jument qui passe la +tête et le poitrail entre les deux pilastres de +l'entrée, puis s'arrête, tandis qu'on fixe sans +doute, à l'arrière de la voiture un second +siège pour les voyageurs que Meaulnes prétend +ramener. Enfin tout l'équipage sort lentement de la cour, +disparaît un instant derrière la haie, et repasse +avec la même lenteur sur le bout de chemin blanc qu'on +aperçoit entre deux tronçons de la clôture. +Je reconnais alors, dans cette forme noire qui tient les guides, +un coude nonchalamment appuyé sur le côté de +la voiture, à la façon paysanne, mon compagnon +Augustin Meaulnes.</p> + +<p>Un instant encore tout disparaît derrière la +haie. Deux hommes qui sont restés au portail de la +Belle-Etoile, à regarder partir la voiture, se concertent +maintenant avec une animation croissante. L'un d'eux ce +décide enfin à mettre sa main en porte-voix +près de sa bouche et à appeler Meaulnes, puis +à courir quelques pas, dans sa direction, sur le chemin... +Mais alors, dans la voiture qui est lentement arrivée sur +la route de La Gare et que du petit chemin on ne doit plus +apercevoir, Meaulnes change soudain d'attitude. Un pied sur le +devant, dressé comme un conducteur de char romain, +secouant à deux mains les guides, il lance sa bête +à fond de train et disparaît en un instant de +l'autre côté de la montée. Sur le chemin, +l'homme qui appelait s'est repris à courir; l'autre s'est +lancé au galop à travers champs et semble venir +vers nous.</p> + +<p>En quelques minutes, et au moment même où M. +Seurel, quittant le tableau, se frotte les mains pour en enlever +la craie, au moment où trois voix à la fois crient +du fond de la classe:</p> + +<p>"Monsieur! Le grand Meaulnes est parti!"</p> + +<p>L'homme en blouse bleue est à la porte, qu'il ouvre +soudain toute grande, et, levant son chapeau, il demande sur le +seuil:</p> + +<p>"Excusez-moi, monsieur, c'est-il vous qui avez autorisé +cet élève à demander la voiture pour aller +à Vierzon chercher vos parents? Il nous est venu des +soupçons...</p> + +<p>- Mais pas du tout!" répond M. Seurel.</p> + +<p>Et aussitôt c'est dans la classe un désarroi +effroyable. Les trois premiers, près de la sortie, +ordinairement chargés de pourchasser à coups de +pierres les chèvres ou les porcs qui viennent brouter dans +la cour les corbeilles d'argent, se sont précipités +à la porte. Au violent piétinement de leurs sabots +ferrés sur les dalles de l'école a +succédé, dehors, le bruit étouffé de +leurs pas précipités qui mâchent le sable de +la cour et dérapent au virage de la petite grille ouverte +sur la route. Tout le reste de la classe s'entasse aux +fenêtres du jardin. Certains ont grimpé sur les +tables pour mieux voir...</p> + +<p>Mais il est trop tard. Le grand Meaulnes s'est +évadé.</p> + +<p>"Tu iras tout de même à La Gare avec Moucheboeuf, +me dit M. Seurel. Meaulnes ne connaît pas le chemin de +Vierzon. Il se perdra aux carrefours. Il ne sera pas au train +pour trois heures".</p> + +<p>Sur le seuil de la petite classe, Millie tend le cou pour +demander:</p> + +<p>"Mais qu'y a-t-il donc?"</p> + +<p>Dans la rue du bourg, les gens commencent à +s'attrouper. Le paysan est toujours là, immobile, +entêté, son chapeau à la main, comme +quelqu'un qui demande justice.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>La voiture qui revient.</h3> + +<p>Lorsque j'eus ramené de La Gare les grands-parents, +lorsqu'après le dîner, assis devant la haute +cheminée, ils commencèrent à raconter par le +menu détail tout ce qui leur était arrivé +depuis les dernières vacances, je m'aperçus +bientôt que je ne les écoutais pas.</p> + +<p>La petite grille de la cour était tout près de +la porte de la salle à manger. Elle grinçait en +s'ouvrant. D'ordinaire, au début de la nuit, pendant nos +veillées de campagne, j'attendais secrètement ce +grincement de la grille. Il était suivi d'un bruit de +sabots claquant ou s'essuyant sur le seuil, parfois d'un +chuchotement comme de personnes qui se concertent avant d'entrer. +Et l'on frappait. C'était un voisin, les institutrices, +quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue +veillée.</p> + +<p>Or, ce soir-là, je n'avais plus rien à +espérer du dehors, puisque tous ceux que j'aimais +étaient réunis dans notre maison; et pourtant je ne +cessais d'épier tous les bruits de la nuit et d'attendre +qu'on ouvrît notre porte.</p> + +<p>Le vieux grand-père, avec son air broussailleux de +grand berger gascon, ses deux pieds lourdement posés +devant lui, son bâton entre les jambes, inclinant +l'épaule pour cogner sa pipe contre son soulier, +était là. Il approuvait de ses yeux mouillés +et bons ce que disait la grand'mère, de son voyage et de +ses poules et de ses voisins et des paysans qui n'avaient pas +encore payé leur fermage. Mais je n'étais plus avec +eux.</p> + +<p>J'imaginais le roulement de voiture qui s'arrêterait +soudain devant la porte. Meaulnes sauterait de la carriole et +entrerait comme si rien ne s'était passé... Ou +peut-être irait-il d'abord reconduire la jument à la +Belle-Etoile; et j'entendrais bientôt son pas sonner sur la +route et la grille s'ouvrir...</p> + +<p>Mais rien. Le grand-père regardait fixement devant lui +et ses paupières en battant s'arrêtaient longuement +sur ses yeux comme à l'approche du sommeil. La +grand'mère répétait avec embarras sa +dernière phrase, que personne n'écoutait.</p> + +<p>"C'est de ce garçon que vous êtes en peine?" +dit-elle enfin.</p> + +<p>A La Gare, en effet, je l'avais questionnée vainement. +Elle n'avait vu personne, à l'arrêt de Vierzon, qui +ressemblât au grand Meaulnes. Mon compagnon avait dû +s'attarder en chemin. Sa tentative était manquée. +Pendant le retour, en voiture, j'avais ruminé ma +déception, tandis que ma grand'mère causait avec +Moucheboeuf. Sur la route blanchie de givre, les petits oiseaux +tourbillonnaient autour des pieds de l'âne trottinant. De +temps à autre, sur le grand calme de l'après-midi +gelé, montait l'appel lointain d'une bergère ou +d'un gamin hélant son compagnon d'un bosquet de sapins +à l'autre. Et chaque fois, ce long cri sur les coteaux +déserts me faisait tressaillir, comme si c'eût +été la voix de Meaulnes me conviant à le +suivre au loin...</p> + +<p>Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure +arriva de se coucher. Déjà le grand-père +était entré dans la chambre rouge, la +chambre-salon, tout humide et glacée d'être close +depuis l'autre hiver. On avait enlevé, pour qu'il s'y +installât, les têtières en dentelle des +fauteuils, relevé les tapis et mis de côté +les objets fragiles. Il avait posé son bâton sur un +chaise, ses gros souliers sous un fauteuil; il venait de souffler +sa bougie, et nous étions debout, nous disant bonsoir, +prêts à nous séparer pour la nuit, lorsqu'un +bruit de voitures nous fit taire.</p> + +<p>On eût dit deux équipages se suivant lentement au +très petit trot. Cela ralentit le pas et finalement vint +s'arrêter sous la fenêtre de la salle à manger +qui donnait sur la route, mais qui était +condamnée.</p> + +<p>Mon père avait pris la lampe et, sans attendre, il +ouvrait la porte qu'on avait déjà fermée +à clef. Puis, poussant la grille, s'avançant sur le +bord des marches, il leva la lumière au-dessus de sa +tête pour voir ce qui se passait.</p> + +<p>C'étaient bien deux voitures arrêtées, le +cheval de l'une attaché derrière l'autre. Un homme +avait sauté à terre et hésitait...</p> + +<p>"C'est ici la mairie? dit-il en s'approchant? Pourriez-vous +m'indiquer M. Fromentin, métayer à la Belle-Etoile? +J'ai trouvé sa voiture et sa jument qui s'en allaient sans +conducteur, le long d'un chemin près de la route de +Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et son +adresse sur la plaque. Comme c'était sur mon chemin, j'ai +ramené son attelage par ici, afin d'éviter des +accidents, mais ça m'a rudement retardé quand +même".</p> + +<p>Nous étions là, stupéfaits. Mon +père s'approcha. Il éclaira la carriole avec sa +lampe.</p> + +<p>"Il n'y a aucune trace de voyageur, poursuivit l'homme. Pas +même une couverture. La bête est fatiguée; +elle boitille un peu".</p> + +<p>Je m'étais approché jusqu'au premier rang et je +regardais avec les autres cet attelage perdu qui nous revenait, +telle une épave qu'eût ramenée la haute mer - +la première épave et la dernière, +peut-être, de l'aventure de Meaulnes.</p> + +<p>"Si c'est trop loin, chez Fromentin, dit l'homme, je vais vous +laisser la voiture. J'ai perdu beaucoup de temps et l'on doit +s'inquiéter, chez moi".</p> + +<p>Mon père accepta. De cette façon nous pourrions +dès ce soir reconduire l'attelage à la Belle-Etoile +sans dire ce qui s'était passé. Ensuite, on +déciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays +et écrire à la mère de Meaulnes... Et +l'homme fouetta sa bête, en refusant le verre de vin que +nous lui offrions.</p> + +<p>Du fond de sa chambre où il avait rallumé la +bougie, tandis que nous rentrions sans rien dire et que mon +père conduisait la voiture à la ferme, mon +grand-père appelait:</p> + +<p>"Alors? Est-il rentré, ce voyageur?"</p> + +<p>Les femmes se concertèrent du regard, une seconde:</p> + +<p>"Mais oui, il a été chez sa mère. Allons, +dors. Ne t'inquiète pas!</p> + +<p>- Eh bien, tant mieux. C'est bien ce que je pensais", +dit-il.</p> + +<p>Et, satisfait, il éteignit sa lumière et se +tourna dans son lit pour dormir.</p> + +<p>Ce fut la même explication que nous donnâmes aux +gens du bourg. Quant à la mère du fugitif, il fut +décidé qu'on attendrait pour lui écrire. Et +nous gardâmes pour nous seuls notre inquiétude qui +dura trois grands jours. Je vois encore mon père rentrant +de la ferme vers onze heures, sa moustache mouillée par la +nuit, discutant avec Millie d'une voix très basse, +angoissée et colère...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>On frappe au carreau.</h3> + +<p>Le quatrième jour fut un des plus froids de cet +hiver-là. De grand matin, les premiers arrivés dans +la cour se réchauffaient en glissant autour du puits. Ils +attendaient que le poêle fût allumé dans +l'école pour s'y précipiter.</p> + +<p>Derrière le portail, nous étions plusieurs +à guetter la venue des gars de la campagne. Ils arrivaient +tout éblouis encore d'avoir traversé des paysages +de givre, d'avoir vu les étangs glacés, les taillis +où les lièvres détalent... Il y avait dans +leurs blouses un goût de foin et d'écurie qui +alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient autour +du poêle rouge. Et, ce matin-là, l'un d'eux avait +apporté dans un panier un écureuil gelé +qu'il avait découvert en route. Il essayait, je me +souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du préau, +la longue bête raidie...</p> + +<p><br> + Puis la pesante classe d'hiver commença...</p> + +<p>Un coup brusque au carreau nous fit lever la tête. +Dressé contre la porte, nous aperçûmes le +grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre de sa blouse, la +tête haute et comme ébloui!</p> + +<p>Les deux élèves du banc le plus rapproché +de la porte se précipitèrent pour l'ouvrir: il y +eut à l'entrée comme un vague conciliabule, que +nous n'entendîmes pas, et le fugitif se décida enfin +à pénétrer dans l'école.</p> + +<p>Cette bouffée d'air frais venue de la cour +déserte, les brindilles de paille qu'on voyait +accrochées aux habits du grand Meaulnes, et surtout son +air de voyageur fatigué, affamé, mais +émerveillé, tout cela fit passer en nous un +étrange sentiment de plaisir et de curiosité.</p> + +<p>M. Seurel était descendu du petit bureau à deux +marches où il était en train de nous faire la +dictée, et Meaulnes marchait vers lui d'un air agressif. +Je me rappelle combien je le trouvai beau, à cet instant, +le grand compagnon, malgré son air épuisé et +ses yeux rougis par les nuits passées au dehors, sans +doute.</p> + +<p>Il s'avança jusqu'à la chaire et dit, du ton +très assuré de quelqu'un qui rapporte un +renseignement:</p> + +<p>"Je suis rentré, monsieur."</p> + +<p>- Je le vois bien, répondit M. Seurel, en le +considérant avec curiosité... Allez vous asseoir +à votre place".</p> + +<p>Le gars se retourna vers nous, le dos un peu courbé, +souriant d'un air moqueur, comme font les grands +élèves indisciplinés lorsqu'ils sont punis, +et, saisissant d'une main le bout de la table, il se laissa +glisser sur son banc.</p> + +<p>"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le +maître - toutes les têtes étaient alors +tournées vers Meaulnes - pendant que vos camarades +finiront la dictée".</p> + +<p>Et la classe reprit comme auparavant. De temps à autre +le grand Meaulnes se tournait de mon côté, puis il +regardait par les fenêtres, d'où l'on apercevait le +jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs déserts, +ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur +était lourde, auprès du poêle rougi. Mon +camarade, la tête dans les mains, s'accouda pour lire: +à deux reprises je vis ses paupières se fermer et +je crus qu'il allait s'endormir.</p> + +<p>"Je voudrais aller me coucher, monsieur, dit-il enfin, en +levant le bras à demi. Voici trois nuits que je ne dors +pas.</p> + +<p>- Allez!" dit M. Seurel, désireux surtout +d'éviter un incident.</p> + +<p>Toutes les têtes levées, toutes les plumes en +l'air, à regret nous le regardâmes partir, avec sa +blouse fripée dans le dos et ses souliers terreux.</p> + +<p>Que la matinée fut lente à traverser! Aux +approches de midi, nous entendîmes là-haut, dans la +mansarde, le voyageur s'apprêter pour descendre. Au +déjeuner, je le retrouvai assis devant le feu, près +des grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de +l'horloge, les grands élèves et les gamins +éparpillés dans la cour neigeuse filaient comme des +ombres devant la porte de la salle à manger.</p> + +<p>De ce déjeuner je ne me rappelle qu'un grand silence et +une grande gêne. Tout était glacé: la toile +cirée sans nappe, le vin froid dans les verres, le carreau +rougi sur lequel nous posions les pieds... On avait +décidé, pour ne pas le pousser à la +révolte, de ne rien demander au fugitif. Et il profita de +cette trêve pour ne pas dire un mot.</p> + +<p>Enfin, le dessert terminé, nous pûmes tous les +deux bondir dans la cour. Cour d'école, après midi, +où les sabots avaient enlevé la neige... cour +noircie où le dégel faisait dégoutter les +toits du préau... cour pleine de jeux et de cris +perçants! Meaulnes et moi, nous longeâmes en courant +les bâtiments. Déjà deux ou trois de nos amis +du bourg laissaient la partie et accouraient vers nous en criant +de joie, faisant gicler la boue sous leurs sabots, les mains aux +poches, le cache-nez déroulé. Mais mon compagnon se +précipita dans la grande classe, où je le suivis, +et referma la porte vitrée juste à temps pour +supporter l'assaut de ceux qui nous poursuivaient. Il y eut un +fracas clair et violent de vitres secouées, de sabots +claquant sur le seuil; une poussée qui fit plier la tige +de fer maintenant les deux battants de la porte; mais +déjà Meaulnes, au risque de se blesser à son +anneau brisé, avait tourné la petite clef qui +fermait la serrure.</p> + +<p>Nous avions accoutumé de juger très vexante une +pareille conduite. En été, ceux qu'on laissait +ainsi à la porte couraient au galop dans le jardin et +parvenaient souvent à grimper par une fenêtre avant +qu'on eût pu les fermer toutes. Mais nous étions en +décembre et tout était clos. Un instant on fit au +dehors des pesées sur la porte; on nous cria des injures; +puis, un à un, ils tournèrent le dos et s'en +allèrent, la tête basse, en rajustant leurs +cache-nez.</p> + +<p>Dans la classe qui sentait les châtaignes et la +piquette, il n'y avait que deux balayeurs, qui +déplaçaient les tables. Je m'approchai du +poêle pour m'y chauffer paresseusement en attendant la +rentrée, tandis qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le +bureau du maître et dans les pupitres. Il découvrit +bientôt un petit atlas, qu'il se mit à +étudier avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur +le bureau, la tête entre les mains.</p> + +<p>Je me disposais à aller près de lui; je lui +aurais mis la main sur l'épaule et nous aurions sans doute +suivi ensemble sur la carte le trajet qu'il avait fait, lorsque +soudain la porte de communication avec la petite classe s'ouvrit +toute battante sous une violente poussée, et Jasmin +Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la +campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fenêtres +de la petite classe était sans doute mal fermée ils +avaient dû la pousser et sauter par là.</p> + +<p>Jasmin Delouche, encore qu'assez petit, était l'un des +plus âgés du Cours Supérieur. Il était +fort jaloux du grand Meaulnes, bien qu'il se donnait comme son +ami. Avant l'arrivée de notre pensionnaire, c'était +lui, Jasmin, le coq de la classe. Il avait une figure pâle, +assez fade, et les cheveux pommadés. Fils unique de la +veuve Delouche, aubergiste, il faisait l'homme; il +répétait avec vanité ce qu'il entendait dire +aux joueurs de billard, aux buveurs de vermouth.</p> + +<p>A son entrée, Meaulnes leva la tête et, les +sourcils froncés, cria aux gars qui se +précipitaient sur le poêle, en se bousculant:</p> + +<p>"On ne peut donc pas être tranquille une minute, +ici!"</p> + +<p>- Si tu n'es pas content, il fallait rester où tu +étais", répondit, sans lever la tête, Jasmin +Delouche qui se sentait appuyé par ses compagnons.</p> + +<p>Je pense qu'Augustin était dans cet état de +fatigue où la colère monte et vous surprend sans +qu'on puisse la contenir.</p> + +<p>"Toi, dit-il, en se redressant et en fermant son livre, un peu +pâle, tu vas commencer par sortir d'ici!"</p> + +<p>L'autre ricana:</p> + +<p>"Oh! cria-t-il. Parce que tu es resté trois jours +échappé, tu crois que tu vas être le +maître maintenant?"</p> + +<p>Et, associant les autres à sa querelle:</p> + +<p>"Ce n'est pas toi qui nous fera sortir, tu sais!"</p> + +<p>Mais déjà Meaulnes était sur lui. Il y +eut d'abord une bousculade; les manches des blouses +craquèrent et se décousirent. Seul, Martin, un des +gars de la campagne entrés avec Jasmin, s'interposa:</p> + +<p>"Tu vas te laisser!" dit-il, les narines gonflées, +secouant la tête comme un bélier.</p> + +<p>D'une poussée violente, Meaulnes le jeta, titubant, les +bras ouverts, au milieu de la classe; puis, saisissant d'une man +Delouche par le cou, de l'autre ouvrant la porte, il tenta de le +jeter dehors. Jasmin s'agrippait aux tables et traînait les +pieds sur les dalles, faisant crisser ses souliers ferrés, +tandis que Martin, ayant repris son équilibre revenait +à pas comptés, la tête en avant, furieux. +Meaulnes lâcha Delouche pour se colleter avec cet +imbécile, et il allait peut-être se trouver en +mauvaise posture, lorsque la porte des appartements s'ouvrit +à demi. M. Seurel parut la tête tournée vers +la cuisine, terminant, avant d'entrer, une conversation avec +quelqu'un...</p> + +<p>Aussitôt la bataille s'arrêta. Les uns se +rangèrent autour du poêle, la tête basse, +ayant évité jusqu'au bout de prendre parti. +Meaulnes s'assit à sa place, le haut de ses manches +décousu et défroncé. Quant à Jasmin, +tout congestionné, on l'entendit crier durant les quelques +secondes qui précédèrent le coup de +règle du début de la classe:</p> + +<p>"Il ne peut plus rien supporter maintenant. Il fait le malin. +Il s'imagine peut-être qu'on ne sait pas où il a +été!"</p> + +<p>- Imbécile! Je ne le sais pas moi-même", +répondit Meaulnes, dans le silence déjà +grand.</p> + +<p>Puis, haussant les épaules, la tête dans les +mains, il se mit à apprendre ses leçons.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>Le gilet de soie.</h3> + +<p>Notre chambre était, comme je l'ai dit, une grande +mansarde. A moitié mansarde, à moitié +chambre. Il y avait des fenêtres aux autres logis +d'adjoints; on ne sait pourquoi celui-ci était +éclairé par une lucarne. Il était impossible +de fermer complètement la porte, qui frottait sur le +plancher. Lorsque nous y montions, le soir, abritant de la main +notre bougie que menaçaient tous les courants d'air de la +grande demeure, chaque fois nous essayions de fermer cette porte, +chaque fois nous étions obligés d'y renoncer. Et, +toute le nuit, nous sentions autour de nous, +pénétrant jusque dans notre chambre, le silence des +trois greniers.</p> + +<p>C'est là que nous nous retrouvâmes, Augustin et +moi, le soir de ce même jour d'hiver.</p> + +<p>Tandis qu'en un tour de main j'avais quitté tous mes +vêtements et les avais jetés en tas sur une chaise +au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, +commençait lentement à se déshabiller. Du +lit de fer aux rideaux de cretonne décorés de +pampres, où j'étais monté +déjà, je le regardais faire. Tantôt il +s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. Tantôt il se +levait et marchait de long en large, tout en se +dévêtant. La bougie, qu'il avait posée sur +une petite table d'osier tressée par des bohémiens, +jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.</p> + +<p>Tout au contraire de moi, il pliait et rangeait, d'un air +distrait et amer, mais avec soin, ses habits d'écolier. Je +le revois plaquant sur une chaise sa lourde ceinture; pliant sur +le dossier sa blouse noire extraordinairement fripée et +salie; retirant une espèce de paletot gros bleu qu'il +avait sous sa blouse, et se penchant en me tournant le dos, pour +l'étaler sur le pied de son lit... Mais lorsqu'il se +redressa et se retourna vers moi, je vis qu'il portait, au lieu +du petit gilet à boutons de cuivre, qui était +d'uniforme sous le paletot, un étrange gilet de soie, +très ouvert, que fermait dans le bas un rang serré +de petits boutons de nacre.</p> + +<p>C'était un vêtement d'une fantaisie charmante, +comme devaient en porter les jeunes gens qui dansaient avec nos +grand'mères, dans les bals de mil huit cent trente.</p> + +<p>Je me rappelle, en cet instant, le grand écolier +paysan, nu-tête, car il avait soigneusement posé sa +casquette sur ses autres habits - visage si jeune, si vaillant et +si durci déjà. Il avait repris sa marche à +travers la chambre lorsqu'il se mit à déboutonner +cette pièce mystérieuse d'un costume qui +n'était pas le sien. Et il était étrange de +le voir, en bras de chemise, avec son pantalon trop court, ses +souliers boueux, mettant la main sur ce gilet de marquis.</p> + +<p>Dès qu'il l'eut touché, sortant brusquement de +sa rêverie il tourna la tête vers moi et me regarda +d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de rire. Il sourit en +même temps que moi et son visage s'éclaira.</p> + +<p>"Oh! dis-moi ce que c'est, fis-je, enhardi, à voix +basse. Où l'as-tu pris?"</p> + +<p>Mais son sourire s'éteignit aussitôt. Il passa +deux fois sur ses cheveux ras sa main lourde, et tout soudain, +comme quelqu'un qui ne peut plus résister à son +désir, il réendossa sur le fin jabot sa vareuse +qu'il boutonna solidement et sa blouse fripée; puis il +hésita un instant, en me regardant de côté... +Finalement, il s'assit sur le bord de son lit, quitta ses +souliers qui tombèrent bruyamment sur le plancher; et, +tout habillé comme un soldat au cantonnement d'alerte, il +s'étendit sur son lit et souffla la bougie.</p> + +<p>Vers le milieu de la nuit je m'éveillai soudain. +Meaulnes était au milieu de la chambre, debout, sa +casquette sur la tête, et il cherchait au portemanteau +quelque chose - une pèlerine qu'il se mit sur le dos... La +chambre était très obscure. Pas même la +clarté que donne parfois le reflet de la neige. Un vent +noir et glacé soufflait dans le jardin mort et sur le +toit.</p> + +<p>Je me dressai un peu et je lui criai tout bas:</p> + +<p>"Meaulnes! tu repars?"</p> + +<p>Il ne répondit pas. Alors, tout à fait +affolé, je dis:</p> + +<p>"Eh bien, je pars avec toi. Il faut que tu +m'emmènes".</p> + +<p>Et je sautai à bas.</p> + +<p>Il s'approcha, me saisit par le bras, me forçant +à m'asseoir sur le rebord du lit, et il me dit:</p> + +<p>"Je ne puis pas t'emmener, François. Si je connaissais +bien mon chemin, tu m'accompagnerais. Mais il faut d'abord que je +le retrouve sur le plan, et je n'y parviens pas.</p> + +<p>- Alors, tu ne peux pas repartir non plus?</p> + +<p>- C'est vrai, c'est bien inutile... fit-il avec +découragement. Allons, recouche-toi. Je te promets de ne +par repartir sans toi".</p> + +<p>Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je +n'osais plus rien dire. Il marchait, s'arrêtait, repartait +plus vite, comme quelqu'un qui, dans sa tête, recherche ou +repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et +soudain pense avoir trouvé; puis de nouveau lâche le +fil et recommence à chercher...</p> + +<p>Ce ne fut pas la seule nuit où, réveillé +par le bruit de ses pas, je le trouvai ainsi, vers une heure du +matin, déambulant à travers la chambre et les +greniers - comme ces marins qui n'ont pu se déshabituer de +faire le quart et qui, au fond de leurs propriétés +bretonnes, se lèvent et s'habillent à l'heure +réglementaire pour surveiller la nuit terrienne.</p> + +<p>A deux ou trois reprises, durant le mois de janvier et la +première quinzaine de février, je fus ainsi +tiré de mon sommeil. Le grand Meaulnes était +là, dressé, tout équipé, sa +pèlerine sur le dos, prêt à partir, et chaque +fois, au bord de ce pays mystérieux où une fois +djà il s'était évadé, il +s'arrêtait, hésitait. Au moment de lever le loquet +de la porte de l'escalier et de filer par la porte de la cuisine +qu'il eût facilement ouverte sans que personne l'entendit, +il reculait une fois encore... Puis, durant les longues heures du +milieu de la nuit, fiévreusement, il arpentait, en +réfléchissant, les greniers abandonnés.</p> + +<p>Enfin une nuit, vers le 15 février, ce fut +lui-même qui m'éveilla en me posant doucement la +main sur l'épaule.</p> + +<p>La journée avait été fort agitée. +Meaulnes, qui délaissait complètement tous les jeux +de ses anciens camarades, était resté, durant la +dernière récréation du soir, assis sur son +banc, tout occupé à établir un +mystérieux petit plan, en suivant du doigt, et en +calculant longuement, sur l'atlas du Cher. Un va-et-vient +incessant se produisait entre la cour et la salle de classe. Les +sabots claquaient. On se pourchassait de table en table, +franchissant les bancs et l'estrade d'un saut... On savait qu'il +ne faisait pas bon s'approcher de Meaulnes lorsqu'il travaillait +ainsi; cependant, comme la récréation se +prolongeait, deux ou trois gamins du bourg, par manière de +jeu, s'approchèrent à pas de loup et +regardèrent par-dessus son épaule. L'un d'eux +s'enhardit jusqu'à pousser les autres sur Meaulnes... Il +ferma brusquement son atlas, cacha sa feuille et empoigna le +dernier des trois gars, tandis que les deux autres avaient pu +s'échapper.</p> + +<p>... C'était ce hargneux Giraudat, qui prit un ton +pleurard, essaya de donner des coups de pied, et, en fin de +compte, fut mis dehors par le grand Meaulnes, à qui il +cria rageusement:</p> + +<p>"Grand lâche! ça ne m'étonne pas qu'ils +sont tous contre toi, qu'ils veulent te faire la guerre!..." et +une foule d'injures auxquelles nous répondîmes, sans +avoir bien compris ce qu'il avait voulu dire. C'est moi qui +criais le plus fort, car j'avais pris le parti du grand Meaulnes. +Il y avait maintenant comme un pacte entre nous. La promesse +qu'il m'avait faite de m'emmener avec lui, sans me dire, comme +tout le monde, "que je ne pourrais pas marcher", m'avait +lié à lui pour toujours. Et je ne cessais de penser +à son mystérieux voyage. Je m'étais +persuadé qu'il avait dû rencontrer une jeune fille. +Elle était sans doute infiniment plus belle que toutes +celles du pays, plus belle que Jeanne, qu'on apercevait dans le +jardin des religieuses par le trou de la serrure; et que +Madeleine, la fille du boulanger, toute rose et toute blonde; et +que Jenny, la fille de la châtelaine, qui était +admirable, mais folle et toujours enfermée. C'est à +une jeune fille certainement qu'il pensait la nuit, comme un +héros de roman. Et j'avais décidé de lui en +parler, bravement, la première fois qu'il +m'éveillerait...</p> + +<p>Le soir de cette nouvelle bataille, après quatre +heures, nous étions tous les deux occupés à +rentrer des outils du jardin, des pics et des pelles qui avaient +servi à creuser des trous, lorsque nous entendîmes +des cris sur la route. C'était une bande de jeunes gens et +de gamins, en colonne par quatre, au pas gymnastique, +évoluant comme une compagnie parfaitement +organisée, conduits par Delouche, Daniel, Giraudat, et un +autre que nous ne connûmes point. Ils nous avaient +aperçus et ils nous huaient de la belle façon. +Ainsi tout le bourg était contre nous, et l'on +préparait je ne sais quel jeu guerrier dont nous +étions exclus.</p> + +<p>Meaulnes, sans mot dire, remisa sous le hangar la bêche +et la pioche qu'il avait sur l'épaule...</p> + +<p>Mais, à minuit, je sentais sa main sur mon bras, et je +m'éveillais en sursaut.</p> + +<p>"Lève-toi, dit-il, nous partons.</p> + +<p>- Connais-tu maintenant le chemin jusqu'au bout?</p> + +<p>- J'en connais une bonne partie. Et il faudra bien que nous +trouvions le reste! répondit-il, les dents +serrées.</p> + +<p>- Ecoute, Meaulnes, fis-je en me mettant sur mon séant. +Ecoute-moi: nous n'avons qu'une chose à faire; c'est de +chercher tous les deux en plein jour, en nous servant de ton +plan, la partie du chemin qui nous manque.</p> + +<p>- Mais cette portion-là est très loin d'ici.</p> + +<p>- Eh bien, nous irons en voiture, cet été, +dès que les journées seront longues".</p> + +<p>Il y eut un silence prolongé qui voulait dire qu'il +acceptait.</p> + +<p>"Puisque nous tâcherons ensemble de retrouver la jeune +fille que tu aimes, Meaulnes, ajoutai-je enfin, dis-moi qui elle +est, parle-moi d'elle".</p> + +<p>Il s'assit sur le pied de mon lit. Je voyais dans l'ombre sa +tête penchée, ses bras croisés et ses genoux. +Puis il aspira l'air fortement, comme quelqu'un qui a eu gros +coeur longtemps et qui va enfin confier son secret...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>L'Aventure.</h3> + +<p>Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-là tout ce qui +lui était arrivé sur la route. Et même +lorsqu'il se fut décidé à me tout confier, +durant des jours de détresse dont je reparlerai, ce resta +longtemps le grand secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui +que tout est fini, maintenant qu'il ne reste plus que +poussière</p> + +<p>de tant de mal, de tant de bien,</p> + +<p>je puis raconter son étrange aventure.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . .</p> + +<p>A une heure et demie de l'après-midi, sur la route de +Vierzon, par ce temps glacial, Meaulnes fit marcher la bête +bon train car il savait n'être pas en avance. Il ne songea +d'abord, pour s'en amuser, qu'à notre surprise à +tous, lorsqu'il ramènerait dans la carriole, à +quatre heures, le grand-père et la grand'-mère +Charpentier. Car, à ce moment-là, certes, il +n'avait pas d'autre intention.</p> + +<p>Peu à peu, le froid le pénétrant, il +s'enveloppa les jambes dans une couverture qu'il avait d'abord +refusée et que les gens de la Belle-Etoile avaient mise de +force dans la voiture.</p> + +<p>A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il +n'était jamais passé dans un petit pays aux heures +de classe et s'amusa de voir celui-là aussi désert, +aussi endormi. C'est à peine si, de loin en loin, un +rideau se leva, montrant une tête curieuse de bonne +femme.</p> + +<p>A la sortie de La Motte, aussitôt après la maison +d'école, il hésita entre deux routes et crut se +rappeler qu'il fallait tourner à gauche pour aller +à Vierzon Personne n'était là pour le +renseigner. Il remit sa jument au trot sur la route +désormais plus étroite et mal empierrée. Il +longea quelque temps un bois de sapins et rencontra enfin un +roulier à qui il demanda, mettant sa main en porte-voix, +s'il était bien là sur la route de Vierzon. La +jument, tirant sur les guides, continuait à trotter; +l'homme ne dut pas comprendre ce qu'on lui demandait; il cria +quelque chose en faisant un geste vague, et, à tout +hasard, Meaulnes poursuivit sa route.</p> + +<p>De nouveau se fut la vaste campagne gelée, sans +accident ni distraction aucune; parfois seulement une pie +s'envolait, effrayée par la voiture, pour aller se percher +plus loin sur un orme sans tête. Le voyageur avait +enroulé autour de ses épaules, comme une cape, sa +grande couverture. Les jambes allongées, accoudé +sur un côté de la carriole, il dut somnoler un assez +long moment...</p> + +<p>... Lorsque, grâce au froid, qui traversait maintenant +la couverture, Meaulnes eut repris ses esprits, il +s'aperçut que le paysage avait changé. Ce +n'étaient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc +où se perdait le regard, mais de petits prés encore +verts avec de hautes clôtures. A droite et à gauche, +l'eau des fossés coulait sous la glace. Tout faisait +pressentir l'approche d'une rivière. Et, entre les hautes +haies, la route n'était plus qu'un étroit chemin +défoncé.</p> + +<p>La jument, depuis un instant, avait cessé de trotter. +D'un coup de fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive +allure, mais elle continua à marcher au pas avec une +extrême lenteur, et le grand écolier, regardant de +côté, les mains appuyées sur le devant de la +voiture, s'aperçut qu'elle boitait d'une jambe de +derrière. Aussitôt il sauta à terre, +très inquiet.</p> + +<p>"Jamais nous n'arriverons à Vierzon pour le train", +dit-il à mi-voix.</p> + +<p>Et il n'osait pas s'avouer sa pensée la plus +inquiétante, à savoir que peut-être il +s'était trompé de chemin et qu'il n'était +plus là sur la route de Vierzon.</p> + +<p>Il examina longuement le pied de la bête et n'y +découvrit aucune trace de blessure. Très craintive, +la jument levait la patte dès que Meaulnes voulait la +toucher et grattait le sol de son sabot lourd et maladroit. Il +comprit enfin qu'elle avait tout simplement un caillou dans le +sabot. En gars expert au maniement du bétail, il +s'accroupit, tenta de lui saisir le pied droit avec sa main +gauche et de le placer entre ses genoux, mais il fut +gêné par la voiture. A deux reprises, la jument se +déroba et avança de quelques mètres. Le +marchepied vint le frapper à la tête et la roue le +blessa au genou. Il s'obstina et finit par triompher de la +bête peureuse; mais le caillou se trouvait si bien +enfoncé que Meaulnes dut sortir son couteau de paysan pour +en venir à bout.</p> + +<p>Lorsqu'il eut terminé sa besogne, et qu'il releva enfin +la tête, à demi étourdit et les yeux +troubles, il s'aperçut avec stupeur que la nuit +tombait...</p> + +<p>Tout autre que Meaulnes eût immédiatement +rebroussé chemin. C'était le seul moyen de ne pas +s'égarer davantage. Mais il réfléchit qu'il +devait être maintenant fort loin de la Motte. En outre la +jument pouvait avoir pris un chemin transversal pendant qu'il +dormait. Enfin, ce chemin-là devait bien à la +longue mener vers quelque village... Ajoutez à toutes ces +raisons que le grand gars, en remontant sur le marche-pied, +tandis que la bête impatiente tirait déjà sur +les guides, sentait grandir en lui le désir +exaspéré d'aboutir à quelque chose et +d'arriver quelque part, en dépit de tous les +obstacles!</p> + +<p>Il fouetta la jument qui fit un écart et se remit au +grand trot. L'obscurité croissait. Dans le sentier +raviné, il y avait maintenant tout juste passage pour la +voiture. Parfois une branche morte de la haie se prenait dans la +roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit tout +à fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de +coeur, à la salle à manger de Sainte-Agathe, +où nous devions, à cette heure, être tous +réunis. Puis la colère le prit; puis l'orgueil et +la joie profonde de s'être ainsi évadé, sans +avoir voulu...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>Une halte.</h3> + +<p>Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied +avait buté dans l'ombre; Meaulnes vit sa tête +plonger et se relever par deux fois; puis elle s'arrêta +net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. Autour des +pieds de la bête, on entendait comme un clapotis d'eau. Un +ruisseau coupait le chemin. En été, ce devait +être un gué. Mais à cette époque le +courant était si fort que la glace n'avait pas pris et +qu'il eût été dangereux de pousser plus +avant.</p> + +<p>Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de +quelques pas et, très perplexe, se dressa dans la voiture. +C'est alors qu'il aperçut, entre les branches, une +lumière. Deux ou trois prés seulement devaient la +séparer du chemin...</p> + +<p>L'écolier descendit de voiture et ramena la jument en +arrière, en lui parlant pour la calmer, pour arrêter +ses brusques coups de tête effrayés:</p> + +<p>"Allons, ma vieille! Allons! Maintenant nous n'irons pas plus +loin. Nous saurons bientôt où nous sommes +arrivés".</p> + +<p>Et, poussant la barrière entrouverte d'un petit +pré qui donnait sur le chemin, il fit entrer là son +équipage. Ses pieds enfonçaient dans l'herbe molle. +La voiture cahotait silencieusement. Sa tête contre celle +de la bête, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son +haleine... Il la conduisit tout au bout du pré, lui mit +sur le dos la couverture; puis, écartant les branches de +la clôture du fond, il aperçut de nouveau la +lumière, qui était celle d'une maison +isolée.</p> + +<p>Il lui fallut bien, tout de même, traverser trois +prés, sauter un traître petit ruisseau, où il +faillit plonger les deux pieds à la fois... Enfin, +après un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva +dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans +son têt. Au bruit des pas sur la terre gelée, un +chien se mit à aboyer avec fureur.</p> + +<p>Le volet de la porte était ouvert, et la lueur que +Meaulnes avait aperçue était celle d'un feu de +fagots allumé dans la cheminée. Il n'y avait pas +d'autre lumière que celle du feu. Une bonne femme, dans la +maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paraître +autrement effrayée. L'horloge à poids, juste +à cet instant, sonna la demie de sept heures.</p> + +<p>"Excusez-moi, ma pauvre dame, dit le grand garçon, je +crois bien que j'ai mis le pied dans vos +chrysanthèmes".</p> + +<p>Arrêtée, un bol à la main, elle le +regardait.</p> + +<p>"Il est vrai, dit-elle, qu'il fait noir dans la cour à +ne pas s'y conduire".</p> + +<p>Il y eut un silence, pendant lequel Meaulnes, debout, regarda +les murs de la pièce tapissée de journaux +illustrés comme une auberge, et la table, sur laquelle un +chapeau d'homme était posé.</p> + +<p>"Il n'est pas là, le patron? dit-il en s'asseyant.</p> + +<p>- Il va revenir, répondit la femme, mise en confiance. +Il est allé chercher un fagot.</p> + +<p>- Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune +homme en rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes là +plusieurs chasseurs à l'affût. Je suis venu vous +demander de nous céder un peu de pain".</p> + +<p>Il savait, le grand Meaulnes, que chez les gens de campagne, +et surtout dans une ferme isolée, il faut parler avec +beaucoup de discrétion, de politique même, et +surtout ne jamais montrer qu'on n'est pas du pays.</p> + +<p>"Du pain? dit-elle. Nous ne pourrons guère vous en +donner. Le boulanger qui passe pourtant tous les mardis n'est pas +venu aujourd'hui".</p> + +<p>Augustin, qui avait espéré un instant se trouver +à proximité d'un village, s'effraya.</p> + +<p>"Le boulanger de quel pays? demanda-t-il.</p> + +<p>- Eh bien, le boulanger du Vieux-Nançay, +répondit la femme avec étonnement.</p> + +<p>- C'est à quelle distance d'ici, au juste, Le +Vieux-Nançay? poursuivit Meaulnes très inquiet.</p> + +<p>- Par la route, je ne saurais pas vous dire au juste; mais par +la traverse il y a trois lieues et demie".</p> + +<p>Et elle se mit à raconter qu'elle y avait sa fille en +place, qu'elle venait à pied pour la voir tous les +premiers dimanches du mois et que ses patrons...</p> + +<p>Mais Meaulnes, complètement dérouté, +l'interrompit pour dire:</p> + +<p>"Le Vieux-Nançay serait-il le bourg le plus +rapproché d'ici?"</p> + +<p>- Non, c'est Les Landes, à cinq kilomètres. Mais +il n'y a pas de marchands ni de boulanger. Il y a tout juste une +petite assemblée, chaque année, à la +Saint-Martin".</p> + +<p>Meaulnes n'avait jamais entendu parler des Landes. Il se vit +à tel point égaré qu'il en fut presque +amusé. Mais la femme, qui était occupée +à laver son bol sur l'évier, se retourna, curieuse +à son tour, et elle dit lentement, en le regardant bien +droit:</p> + +<p>"C'est-il que vous n'êtes pas du pays?..."</p> + +<p>A ce moment, un paysan âgé se présenta +à la porte, avec une brassée de bois, qu'il jeta +sur le carreau. La femme lui expliqua, très fort, comme +s'il eût été sourd, ce que demandait le jeune +homme.</p> + +<p>"Eh bien, c'est facile, dit-il simplement. Mais approchez-vous +monsieur. Vous ne vous chauffez pas".</p> + +<p>Tous les deux, un instant plus tard, ils étaient +installés près des chenets: le vieux cassant son +bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes mangeant un bol de lait +avec du pain qu'on lui avait offert. Notre voyageur, ravi de se +trouver dans cette humble maison après tant +d'inquiétudes, pensant que sa bizarre aventure +était terminée, faisait déjà le +projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves +gens. Il ne savait pas que c'était là seulement une +halte, et qu'il allait tout à l'heure reprendre son +chemin.</p> + +<p>Il demanda bientôt qu'on le remit sur la route de La +Motte. Et, revenant peu à peu à la +vérité, il raconta qu'avec sa voiture il +s'était séparé des autres chasseurs et se +trouvait maintenant complètement égaré.</p> + +<p>Alors l'homme et la femme insistèrent si longtemps pour +qu'il restât coucher et repartit seulement au grand jour, +que Meaulnes finit par accepter et sortit chercher sa jument pour +la rentrer à l'écurie.</p> + +<p>"Vous prendrez garde aux trous de la sente", lui dit +l'homme.</p> + +<p>Meaulnes n'osa pas avouer qu'il n'était pas venu par la +"sente". Il fut sur le point de demander au brave homme de +l'accompagner. Il hésita une seconde sur le seuil et si +grande était son indécision qu'il faillit +chanceler. Puis il sortit dans la cour obscure.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<h3>La Bergerie.</h3> + +<p>Pour s'y reconnaître, il grimpa sur le talus d'où +il avait sauté.</p> + +<p>Lentement et difficilement, comme à l'aller, il se +guida entre les herbes et les eaux, à travers les +clôtures de saules, et s'en fut chercher sa voiture dans le +fond du pré où il l'avait laissée. La +voiture n'y était plus... Immobile, la tête +battante, il s'efforça d'écouter tous les bruits de +la nuit, croyant à chaque seconde entendre sonner tout +près le collier de la bête. Rien... Il fit le tour +du pré; la barrière était à demi +ouverte, à demi renversée, comme si une roue de +voiture avait passé dessus. La jument avait dû, par +là, s'échapper toute seule.</p> + +<p>Remontant le chemin, il fit quelques pas et s'embarrassa les +pieds dans la couverture qui sans doute avait glissé de la +jument à terre. Il en conclut que la bête +s'était enfuie dans cette direction. Il se prit à +courir.</p> + +<p>Sans autre idée que la volonté tenace et folle +de rattraper sa voiture, tout le sang au visage, en proie +à ce désir panique qui ressemblait à la +peur, il courait... Parfois son pied butait dans les +ornières. Aux tournants, dans l'obscurité totale, +il se jetait contre les clôtures, et, déjà +trop fatigué pour s'arrêter à temps, +s'abattait sur les épines, les bras en avant, se +déchirant les mains pour se protéger le visage. +Parfois, il s'arrêtait, écoutait - et repartait. Un +instant, il crut entendre un bruit de voiture; mais ce +n'était qu'un tombereau cahotant qui passait très +loin, sur une route, à gauche...</p> + +<p>Vint un moment où son genou, blessé au +marche-pied, lui fit si mal qu'il dut s'arrêter, la jambe +raidie. Alors il réfléchit que si sa jument ne +n'était pas sauvée au grand galop, il l'aurait +depuis longtemps rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se +perdait pas ainsi et que quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il +revint sur ses pas, épuisé, colère, se +traînant à peine.</p> + +<p>A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait +quittés et bientôt il aperçut la +lumière de la maison qu'il cherchait. Un sentier profond +s'ouvrait dans la haie:</p> + +<p>"Voilà la sente dont le vieux m'a parlé", se dit +Augustin.</p> + +<p>Et il s'engagea dans ce passage, heureux de n'avoir plus +à franchir les haies et les talus. Au bout d'un instant, +le sentier déviant à gauche, la lumière +parut glisser à droite, et, parvenu à un croisement +de chemins, Meaulnes, dans sa hâte à regagner le +pauvre logis, suivit sans réfléchir un sentier qui +paraissait directement y conduire. Mais à peine avait-il +fait dix pas dans cette direction que la lumière disparut, +soit qu'elle fut cachée par une haie, soit que les +paysans, fatigués d'attendre, eussent fermé leurs +volets. Courageusement, l'écolier sauta à travers +champs, marcha tout droit dans la direction où la +lumière avait brillé tout à l'heure. Puis, +franchissant encore une clôture, il retomba dans un nouveau +sentier...</p> + +<p>Ainsi peu à peu, s'embrouillait la piste du grand +Meaulnes et se brisait le lien qui l'attachait à ceux +qu'il avait quittés.</p> + +<p>Découragé, presque à bout de forces, il +résolut, dans son désespoir, de suive ce sentier +jusqu"au bout.</p> + +<p>A cent pas de là, il débouchait dans une grande +prairie grise, où l'on distinguait de loin en loin des +ombres qui devaient être des genévriers, et une +bâtisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en +approcha. Ce n'était là qu'une sorte de grand parc +à bétail ou de bergerie abandonnée. La porte +céda avec un gémissement. La lueur de la lune, +quand le grand vent chassait les nuages, passait à travers +les fentes des cloisons. Une odeur de moisi régnait.</p> + +<p>Sans chercher plus avant, Meaulnes s'étendit sur la +paille humide, le coude à terre, la tête dans la +main. Ayant retiré sa ceinture, il se recroquevilla dans +sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors à la +couverture de la jument qu'il avait laissée dans le +chemin, et il se sentit si malheureux, si fâché +contre lui-même qu'il lui prit une forte envie de +pleurer...</p> + +<p>Aussi s'efforça-t-il de penser à autre chose. +Glacé jusqu'aux moelles, il se rappela un rêve - une +vision plutôt, qu'il avait eue tout enfant, et dont il +n'avait jamais parlé à personne: un matin, au lieu +de s'éveiller dans sa chambre, où pendaient ses +culottes et ses paletots, il s'était trouvé dans +une longue pièce verte, aux tentures pareilles à +des feuillages. En ce lieu coulait une lumière si douce +qu'on eût cru pouvoir la goûter. Près de la +première fenêtre, une jeune fille cousait, le dos +tourné, semblant attendre son réveil... Il n'avait +pas eu la force de se glisser hors de son lit pour marcher dans +cette demeure enchantée. Il s'était rendormi... +Mais la prochaine fois, il jurait bien de se lever. Demain matin, +peut-être!...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>Le domaine mystérieux.</h3> + +<p>Dès le petit jour, il se reprit à marcher. Mais +son genou enflé lui faisait mal; il lui fallait +s'arrêter et s'asseoir à chaque moment tant la +douleur était vive. L'endroit où il se trouvait +était d'ailleurs le plus désolé de la +Sologne. De toute la matinée, il ne vit qu'une +bergère, à l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il +eut beau la héler, essayer de courir, elle disparut sans +l'entendre.</p> + +<p>Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une +désolante lenteur... Pas un toit, pas une âme. Pas +même le cri d'un courlis dans les roseaux des marais. Et, +sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de +décembre, clair et glacial.</p> + +<p>Il pouvait être trois heures de l'après-midi +lorsqu'il aperçut enfin, au-dessus d'un bois de sapins, la +flèche d'une tourelle grise.</p> + +<p>"Quelque vieux manoir abandonné, se dit-il, quelque +pigeonnier désert!..."</p> + +<p>Et, sans presser le pas, il continua son chemin. Au coin du +bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une +allée où Meaulnes s'engagea. Il y fit quelques pas +et s'arrêta, plein de surprise, trouble d'une +émotion inexplicable. Il marchait pourtant du même +pas fatigué, le vent glacé lui gerçait les +lèvres, le suffoquait par instants; et pourtant un +contentement extra-ordinaire le soulevait, une +tranquillité parfaite et presque enivrante, la certitude +que son but était atteint et qu'il n'y avait plus +maintenant que du bonheur à espérer. C'est ainsi +que, jadis, la veille des grandes fêtes d'été +il se sentait défaillir, lorsqu'à la tombée +de la nuit on plantait des sapins dans les rues du bourg et que +la fenêtre de sa chambre était obstruée par +les branches.</p> + +<p>"Tant de joie, se dit-il, parce que j'arrive à ce vieux +pigeonnier, plein de hiboux et de courants d'air!..."</p> + +<p>Et, fâché contre lui-même, il +s'arrêta, se demandant s'il ne valait pas mieux rebrousser +chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il +réfléchissait depuis un instant, la tête +basse, lorsqu'il s'aperçut soudain que l'allée +était balayée à grands ronds +réguliers comme on faisait chez lui pour les fêtes. +Il se trouvait dans un chemin pareil à la grand'rue de La +Ferté, le matin de l'Assomption!... Il eût +aperçu au détour de l'allée une troupe de +gens en fête soulevant la poussière comme au mois de +juin, qu'il n'eût pas été surpris +davantage.</p> + +<p>"Y aurait-il une fête dans cette solitude?" se +demanda-t-il.</p> + +<p>Avançant jusqu'au premier détour, il entendit un +bruit de voix qui s'approchaient. Il se jeta de côté +dans les jeunes sapins touffus, s'accroupit et +écouté en retenant son souffle. C'étaient +des voix enfantines. Une troupe d'enfants passa tout près +de lui. L'un d'eux, probablement une petite fille, parlait d'un +ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu'il ne comprit +guère le sens de ses paroles, ne put s'empêcher de +sourire.</p> + +<p>"Une seule chose m'inquiète, disait-elle, c'est la +question des chevaux. On n'empêchera jamais Daniel, par +exemple, de monter sur le grand poney jaune!</p> + +<p>- Jamais on ne m'en empêchera répondit une voix +moqueuse de jeune garçon. Est-ce que nous n'avons pas +toutes les permissions?... Même celle de nous faire mal, +s'il nous plaît..."</p> + +<p>Et les voix s'éloignèrent, au moment où +s'approchait déjà un autre groupe d'enfants.</p> + +<p>"Si la glace est fondue, dit une fillette, demain matin, nous +irons en bateau.</p> + +<p>- Mais nous le permettra-t-on? dit une autre.</p> + +<p>- Vous savez bien que nous organisons la fête à +notre guise.</p> + +<p>- Et si Frantz rentrait dès ce soir, avec sa +fiancée?</p> + +<p>- Eh bien, il ferait ce que nous voudrions!..."</p> + +<p>"Il s'agit d'une noce, sans doute, se dit Augustin. Mais ce +sont les enfants qui font la loi, ici?... Etrange domaine!"</p> + +<p>Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander où +l'on trouverait à boire et à manger. Il se dressa +et vit le dernier groupe qui s'éloignait. C'étaient +trois fillettes avec des robes droites qui s'arrêtaient aux +genoux. Elles avaient de jolis chapeaux à brides. Une +plume blanche leur traînait dans le cou, à toutes +les trois. L'une d'elles, à demi retournée, un peu +penchée, écoutait sa compagne qui lui donnait de +grandes explications, le doigt levé.</p> + +<p>"Je leur ferais peur", se dit Meaulnes, en regardant sa blouse +paysanne déchirée et son ceinturon baroque de +collégien de Sainte-Agathe.</p> + +<p>Craignant que les enfants ne le rencontrassent en revenant par +l'allée, il continua son chemin à travers les +sapins dans la direction du "pigeonnier", sans trop +réfléchir à ce qu'il pourrait demander +là-bas. Il fut bientôt arrêté à +la lisière du bois, par un petit mur moussu. De l'autre +côté, entre le mur et les annexes du domaine, +c'était une longue cour étroite toute remplie de +voitures, comme une cour d'auberge un jour de foire. Il y en +avait de tous les genres et de toutes les formes: de fines +petites voitures à quatre places, les brancards en l'air; +des chars à bancs; des bourbonnaises +démodées avec des galeries à moulures, et +même de vieilles berlines dont les glaces étaient +levées.</p> + +<p>Meaulnes, caché derrière les sapins, de crainte +qu'on ne l'aperçut, examinait le désordre du lieu, +lorsqu'il avisa, de l'autre côté de la cour, juste +au-dessus du siège d'un haut char à bancs, une +fenêtre des annexes à demi ouverte. Deux barreaux de +fer, comme on en voit derrière les domaines aux volets +toujours fermés des écuries, avaient dû clore +cette ouverture. Mais le temps les avait descellés.</p> + +<p>"Je vais entrer là, se dit l'écolier, je +dormirai dans le foin et je partirai au petit jour, sans avoir +fait peur à ces belles petites filles".</p> + +<p>Il franchit le mur, péniblement, à cause de son +genou blessé, et, passant d'une voiture sur l'autre, du +siège d'un char à bancs sur le toit d'une berline, +il arriva à la hauteur de la fenêtre, qu'il poussa +sans bruit comme une porte.</p> + +<p>Il se trouvait non pas dans un grenier à foin, mais +dans une vaste pièce au plafond bas qui devait être +une chambre à coucher. On distinguait, dans la +demi-obscurité du soir d'hiver, que la table, la +cheminée et même les fauteuils étaient +chargés de grands vases, d'objets de prix, d'armes +anciennes. Au fond de la pièce des rideaux tombaient, qui +devaient cacher une alcôve.</p> + +<p>Meaulnes avait fermé la fenêtre, tant à +cause du froid que par crainte d'être aperçu du +dehors. Il alla soulever le rideau du fond et découvrit un +grand lit bas, couvert de vieux livres dorés, de luths aux +cordes cassées et de candélabres jetés +pêle-mêle. Il repoussa toutes ces choses dans le fond +de l'alcôve, puis s'étendit sur cette couche pour +s'y reposer et réfléchir un peu à +l'étrange aventure dans laquelle il s'était +jeté.</p> + +<p>Un silence profond régnait sur ce domaine. Par instants +seulement on entendait gémir le grand vent de +décembre.</p> + +<p>Et Meaulnes, étendu, en venait à se demander si, +malgré ces étranges rencontres, malgré la +voix des enfants dans l'allée, malgré les voitures +entassées, ce n'était pas là simplement, +comme il l'avait pensé d'abord, une vieille bâtisse +abandonnée dans la solitude de l'hiver.</p> + +<p>Il lui sembla bientôt que le vent lui portait le son +d'une musique perdue. C'était comme un souvenir plein de +charme et de regret. Il se rappela le temps où sa +mère, jeune encore, se mettait au piano +l'après-midi dans le salon, et lui, sans rien dire, +derrière la porte qui donnait sur le jardin, il +l'écoutait jusqu'à la nuit...</p> + +<p>"On dirait que quelqu'un joue du piano quelque part? +pensa-t-il.</p> + +<p>Mais laissant sa question sans réponse, harassé +de fatigue, il ne tarda pas à s'endormir...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>La chambre de Wellington.</h3> + +<p>Il faisait nuit, lorsqu'il s'éveilla. Transi de froid, +il se tourna et retourna sur sa couche, fripant et roulant sous +lui sa blouse noire. Une faible clarté glauque baignait +les rideaux de l'alcôve.</p> + +<p>S'asseyant sur le lit, il glissa sa tête entre les +rideaux. Quelqu'un avait ouvert la fenêtre et l'on avait +attaché dans l'embrasure deux lanternes vénitiennes +vertes.</p> + +<p>Mais à peine Meaulnes avait-il pu jeter un coup d'oeil, +qu'il entendit sur le palier un bruit de pas +étouffé et de conversation à voix basse. Il +se rejeta dans l'alcôve et ses souliers ferrés +firent sonner un des objets de bronze qu'il avait +repoussés contre le mur. Un instant, très inquiet, +il retint son souffle. Les pas se rapprochèrent et deux +ombres glissèrent dans la chambre.</p> + +<p>Ne fais pas de bruit, disait l'un.</p> + +<p>- Ah! répondait l'autre, il est toujours bien temps +qu'il s'éveille!</p> + +<p>- As-tu garni sa chambre?</p> + +<p>- Mais oui, comme celles des autres".</p> + +<p>Le vent fit battre la fenêtre ouverte.</p> + +<p>"Tiens, dit le premier, tu n'as pas même fermé la +fenêtre. Le vent a déjà éteint une des +lanternes. Il va falloir la rallumer.</p> + +<p>- Bah! répondit l'autre, pris d'une paresse et d'un +découragement soudain. A quoi bon ces illuminations du +côté de la campagne, du côté du +désert, autant dire? Il n'y a personne pour les voir.</p> + +<p>- Personne? Mais il arrivera encore des gens pendant une +partie de la nuit. Là-bas, sur la route, dans leurs +voitures, ils seront bien contents d'apercevoir nos +lumières!"</p> + +<p>Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait +parlé le dernier, et qui paraissait être le chef, +reprit d'une voix traînante, à la façon d'un +fossoyeur de Shakespeare:</p> + +<p>"Tu mets des lanternes vertes à la chambre de +Wellington. T'en mettrais aussi bien des rouges... Tu ne t'y +connais pas plus que moi!"</p> + +<p>Un silence.</p> + +<p>"... Wellington, c'était un Américain? Eh bien, +c'est-il une couleur américaine, le vert? Toi, le +comédien qui as voyagé, tu devrais savoir +ça.</p> + +<p>- O! là là! répondit le +"comédien", voyagé? Oui, j'ai voyagé! Mais +je n'ai rien vu! Que veux-tu voir dans une roulotte?"</p> + +<p>Meaulnes avec précaution regarda entre les rideaux.</p> + +<p>Celui qui commandait la manoeuvre était un gros homme +nu-tête, enfoncé dans un énorme paletot. Il +tenait à la main une longue perche garnie de lanternes +multicolores, et il regardait paisiblement, une jambe +croisée sur l'autre, travailler son compagnon.</p> + +<p>Quant au comédien, c'était le corps le plus +lamentable qu'on puisse imaginer. Grand, maigre, grelottant, ses +yeux glauques et louches, sa moustache retombant sur sa bouche +édentée faisaient songer à la face d'un +noyé qui ruisselle sur une dalle. Il était en +manches de chemise, et ses dents claquaient. Il montrait dans ses +paroles et ses gestes le mépris le plus parfait pour sa +propre personne.</p> + +<p>Après un moment de réflexion amère et +risible à la fois, il s'approcha de son partenaire et lui +confia, les deux bras écartés:</p> + +<p>"Veux-tu que je te dise?... Je ne peux pas comprendre qu'on +soit allé chercher des dégoûtants comme nous, +pour servir dans une fête pareille! Voilà, mon +gars!..."</p> + +<p>Mais sans prendre garde à ce grand élan du +coeur, le gros homme continua de regarder son travail, les jambes +croisées, bâilla, renifla tranquillement, puis, +tournant le dos, s'en fut, sa perche sur l'épaule, en +disant:</p> + +<p>"Allons, en route! Il est temps de s'habiller pour le +dîner".</p> + +<p>Le bohémien le suivit, mais, en passant devant +l'alcôve:</p> + +<p>"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des révérences +et des inflexions de voix gouailleuses, vous n'avez plus +qu'à vous éveiller, à vous habiller en +marquis, même si vous êtes un marmiteux comme je +suis; et vous descendrez à la fête costumée, +puisque c'est le bon plaisir de ces petits messieurs et de ces +petites demoiselles".</p> + +<p>Il ajouta, sur le ton d'un boniment forain, avec une +dernière révérence:</p> + +<p>"Notre camarade Maloyau, attaché aux cuisines, vous +présentera le personnage d'Arlequin, et votre serviteur, +celui du grand Pierrot".</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<h3>La fête étrange.</h3> + +<p>Dès qu'ils eurent disparu l'écolier sortit de sa +cachette. Il avait les pieds glacés, les articulations +raides; mais il était reposé et son genou +paraissait guéri.</p> + +<p>"Descendre au dîner, pensa-t-il, je ne manquerai pas de +le faire. Je serai simplement un invité dont tout le monde +a oublié le nom. D'ailleurs, je ne suis pas un intrus ici. +Il est hors de doute que M. Maloyau et son compagnon +m'attendaient..."</p> + +<p>Au sortir de l'obscurité totale de l'alcôve, il +put y voir assez distinctement dans la chambre +éclairée par les lanternes vertes.</p> + +<p>Le bohémien l'avait "garnie". Des manteaux +étaient accrochés aux patères. Sur une +lourde table à toilette, au marbre brisé, on avait +disposé de quoi transformer en muscadin tel garçon +qui eût passé la nuit précédente dans +une bergerie abandonnée. Il y avait, sur la +cheminée, des allumettes auprès d'un grand +flambeau. Mais on avait omis de cirer le parquet; et Meaulnes +sentit rouler sous ses souliers du sable et des gravats. De +nouveau il eut l'impression d'être dans une maison depuis +longtemps abandonnée... En allant vers la cheminée, +il faillit buter contre une pile de grands cartons et de petites +boîtes: il étendit le bras, alluma la bougie, puis +souleva les couvercles et se pencha pour regarder.</p> + +<p>C'étaient des costumes de jeunes gens d'il y a +longtemps, des redingotes à hauts cols de velours, de fins +gilets très ouverts, d'interminables cravates blanches et +des souliers vernis du début de ce siècle. Il +n'osait rien toucher du bout du doigt, mais après +s'être nettoyé en frissonnant, il endossa sur sa +blouse d'écolier un des grands manteaux dont il releva le +collet plissé, remplaça ses souliers ferrés +par de fins escarpins vernis et se prépara à +descendre nu-tête.</p> + +<p>Il arriva, sans rencontrer personne, au bas d'un escalier de +bois, dans un recoin de cour obscur. L'haleine glacée de +la nuit vint lui souffler au visage et soulever un pan de son +manteau.</p> + +<p>Il fit quelques pas et, grâce à la vague +clarté du ciel, il put se rendre compte aussitôt de +la configuration des lieux. Il était dans une petite cour +formée par des bâtiments des dépendances. +Tout y paraissait vieux et ruiné. Les ouvertures au bas +des escaliers étaient béantes, car les portes +depuis longtemps avaient été enlevées; on +n'avait pas non plus remplacé les carreaux des +fenêtres qui faisaient des trous noirs dans les murs. Et +pourtant toutes ces bâtisses avaient un mystérieux +air de fête. Une sorte de reflet coloré flottait +dans les chambres basses où l'on avait dû allumer +aussi, du côté de la campagne, des lanternes. La +terre était balayée; on avait arraché +l'herbe envahissante. Enfin, en prêtant l'oreille, Meaulnes +crut entendre comme un chant, comme des voix d'enfants et de +jeunes filles, là-bas, vers les bâtiments confus +où le vent secouait des branches devant les ouvertures +roses, vertes et bleues des fenêtres.</p> + +<p>Il était là, dans son grand manteau, comme un +chasseur, à demi penché, prêtant l'oreille, +lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du +bâtiment voisin, qu'on aurait cru désert.</p> + +<p>Il avait un chapeau haut de forme très cintré +qui brillait dans la nuit comme s'il eût été +d'argent; un habit dont le col lui montait dans les cheveux, un +gilet très ouvert, un pantalon à sous-pieds... Cet +élégant, qui pouvait avoir quinze ans, marchait sur +la pointe des pieds comme s'il eût été +soulevé par les élastiques de son pantalon, mais +avec une rapidité extraordinaire. Il salua Meaulnes au +passage sans s'arrêter, profondément, +automatiquement, et disparut dans l'obscurité, vers le +bâtiment central, ferme, château ou abbaye, dont la +tourelle avait guidé l'écolier au début de +l'après-midi.</p> + +<p>Après un instant d'hésitations, notre +héros emboîta le pas au curieux petit personnage. +Ils traversèrent une sorte de grande cour-jardin, +passèrent entre des massifs, contournèrent un +vivier enclos de palissades, un puits, et se trouvèrent +enfin au seuil de la demeure centrale.</p> + +<p>Une lourde porte de bois, arrondie dans le haut et +cloutée comme une porte de presbytère, était +à demi ouverte. L'élégant s'y engouffra. +Meaulnes le suivit, et, dès ses premiers pas dans le +corridor, il se trouva, sans voir personne, entouré de +rires, de chants, d'appels et de poursuites.</p> + +<p>Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. +Meaulnes hésitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou +bien ouvrir une des portes derrière lesquelles il +entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer dans le fond +deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les voir et +les rattraper, à pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit +de portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la +fraîcheur du soir et la poursuite ont rendus tout roses, +sous de grands cabriolets à brides, et tout va +disparaître dans un brusque éclat de +lumière.</p> + +<p>Une seconde, elles tournent sur elles-mêmes, par jeu; +leurs amples jupes légères se soulèvent et +se gonflent; on aperçoit la dentelle de leurs longs, +amusants pantalons; puis, ensemble, après cette pirouette, +elles bondissent dans la pièce et referment la porte.</p> + +<p>Meaulnes reste un moment ébloui et titubant dans ce +corridor noir. Il craint maintenant d'être surpris. Son +allure hésitante et gauche le ferait, sans doute, prendre +pour un voleur. Il va s'en retourner +délibérément vers la sortie, lorsque de +nouveau il entend dans le fond du corridor un bruit de pas et des +voix d'enfants. Ce sont deux petits garçons qui +s'approchèrent en parlant.</p> + +<p>"Est-ce qu'on va bientôt dîner, leur demande +Meaulnes avec aplomb.</p> + +<p>- Viens avec nous, répond le plus grand, on va t'y +conduire".</p> + +<p>Et avec cette confiance et ce besoin d'amitié qu'ont +les enfants, la veille d'une grande fête, ils le prennent +chacun par la main. Ce sont probablement deux petits +garçons de paysans. On leur a mis leurs plus beaux habits: +de petites culottes coupées à mi-jambe qui laissent +voir leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit +justaucorps de velours bleu, une casquette de même couleur +et un noeud de cravate blanc.</p> + +<p>"La connais-tu, toi? demande l'un des enfants.</p> + +<p>- Moi, fait le plus petit, qui a une tête ronde et des +yeux naïfs, maman m'a dit qu'elle avait une robe noire et +une collerette et qu'elle ressemblait à un joli +pierrot.</p> + +<p>- Qui donc? demande Meaulnes.</p> + +<p>- Eh bien, la fiancée que Franz est allé +chercher..."</p> + +<p>Avant que le jeune homme ait rien pu dire, ils sont tous les +trois arrivés à la porte d'une grande salle +où flambe un beau feu. Des planches, en guise de table, +ont été posées sur des tréteaux; on a +étendu des nappes blanches, et des gens de toutes sortes +dînent avec cérémonie.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<h3>La fête étrange (suite).</h3> + +<p>C'était, dans une grande salle au plafond bas, un repas +comme ceux que l'on offre, la veille des noces de campagne, aux +parents qui sont venus de très loin.</p> + +<p>Les deux enfants avaient lâché les mains de +l'écolier et s'étaient précipités +dans une chambre attenante où l'on entendait des voix +puériles et des bruits de cuillers battant les assiettes. +Meaulnes, avec audace et sans s'émouvoir, enjamba un banc +et se trouva assis auprès de deux vieilles paysannes. Il +se mit aussitôt à manger avec un appétit +féroce; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva +la tête pour regarder les convives et les +écouter.</p> + +<p>On parlait peu, d'ailleurs. Ces gens semblaient à peine +se connaître. Ils devaient venir, les uns, du fond de la +campagne, les autres, de villes lointaines. Il y avait, +épars le long des tables, quelques vieillards avec des +favoris, et d'autres complètement rasés qui +pouvaient être d'anciens marins. Près d'eux +dînaient d'autres vieux qui leur ressemblaient: même +face tannée, mêmes yeux vifs sous des sourcils en +broussaille, mêmes cravates étroites comme des +cordons de souliers... Mais il était aisé de voir +que ceux-ci n'avaient jamais navigué plus loin que le bout +du canton; et s'ils avaient tangué, roulé plus de +mille fois sous les averses et dans le vent, c'était pour +ce dur voyage sans péril qui consiste à creuser le +sillon jusqu'au bout de son champ et à retourner ensuite +la charrue... On voyait peu de femmes; quelques vieilles +paysannes avec de rondes figures ridées comme des pommes, +sous des bonnets tuyautés.</p> + +<p>Il n'y avait pas un seul de ces convives avec qui Meaulnes ne +se sentit à l'aise et en confiance. Il expliquait ainsi +plus tard cette impression: quand on a, disait-il, commis quelque +lourde faute impardonnable, on songe parfois, au milieu d'une +grande amertume: "Il y a pourtant par le monde des gens qui me +pardonneraient". On imagine de vieilles gens, des grands-parents +pleins d'indulgence, qui sont persuadés à l'avance +que tout ce que vous faites est bien fait. Certainement parmi ces +bonnes gens-là les convives de cette salle avaient +été choisis. Quant aux autres, c'étaient des +adolescents et des enfants...</p> + +<p>Cependant, auprès de Meaulnes, les deux vieilles femmes +causaient:</p> + +<p>"En mettant tout pour le mieux, disait la plus +âgée, d'une voix cocasse et suraiguë qu'elle +cherchait vainement à adoucir, les fiancés ne +seront pas là, demain, avant trois heures.</p> + +<p>- Tais-toi, tu me ferais mettre en colère", +répondait l'autre du ton le plus tranquille.</p> + +<p>Celle-ci portait sur le front une capeline tricotée. +'Comptons! reprit la première sans s'émouvoir. Une +heure et demie de chemin de fer de Bourges à Vierzon, et +sept lieues de voiture, de Vierzon jusqu'ici..."</p> + +<p>La discussion continua. Meaulnes n'en perdait pas une parole. +Grâce à cette paisible prise de bec, la situation +s'éclairait faiblement: Frantz de Galais, le fils du +château - qui était étudiant ou marin ou +peut-être aspirant de marine, on ne savait pas... - +était allé à Bourges pour y chercher une +jeune fille et l'épouser. Chose étrange, ce +garçon, qui devait être très jeune et +très fantasque, réglait tout à sa guise dans +le Domaine. Il avait voulu que la maison où sa +fiancée entrerait ressemblât à un palais en +fête. Et pour célébrer la venue de la jeune +fille, il avait invité lui-même ces enfants et ces +vieilles gens débonnaires. Tels étaient les points +que la discussion des deux femmes précisait. Elles +laissaient tout le reste dans le mystère, et reprenaient +sans cesse la question du retour des fiancés. L'une tenait +pour le matin du lendemain. L'autre pour l'après-midi.</p> + +<p>"Ma pauvre Moinelle, tu es toujours aussi folle, disait la +plus jeune avec calme.</p> + +<p>- Et toi, ma pauvre Adèle, toujours aussi +entêtée. Il y a quatre ans que je ne t'avais vue, tu +n'as pas changé", répondait l'autre en haussant les +épaules, mais de sa voix la plus paisible.</p> + +<p>Et elles continuaient ainsi à se tenir tête sans +la moindre humeur. Meaulnes intervint dans l'espoir d'en +apprendre davantage:</p> + +<p>"Est-elle aussi jolie qu'on le dit, la fiancée de +Frantz?"</p> + +<p>Elles le regardèrent, interloquées. Personne +d'autre que Frantz n'avait vu la jeune fille. Lui-même, en +revenant de Toulon, l'avait rencontrée un soir, +désolée, dans un de ces jardins de Bourges qu'on +appelle les Marais. Son père, un tisserand, l'avait +chassée de chez lui. Elle était fort jolie et +Frantz avait décidé aussitôt de +l'épouser. C'était une étrange histoire; +mais son père, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui +avaient-ils pas toujours tout accordé!...</p> + +<p>Meaulnes, avec précaution, allait poser d'autres +questions, lorsque parut à la porte un couple charmant: +une enfant de seize ans avec corsage de velours et jupe à +grands volants; un jeune personnage en habit à haut col et +pantalon à élastiques. Ils traversèrent la +salle, esquissant un pas de deux; d'autres les suivirent; puis +d'autres passèrent en courant, poussant des cris, +poursuivis par un grand pierrot blafard, aux manches trop +longues, coiffé d'un bonnet noir et riant d'une bouche +édentée. Il courait à grandes +enjambées maladroites, comme si, à chaque pas, il +eût dû faire un saut, et il agitait ses longues +manches vides. Les jeunes filles en avaient un peu peur; les +jeunges gens lui serraient la main et il paraissait faire la joie +des enfants qui le poursuivaient avec des cris perçants. +Au passage il regarda Meaulnes de ses yeux vitreux, et +l'écolier crut reconnaître, complètement +rasé, le compagnon de M. Maloyau, le bohémien qui +tout à l'heure accrochait les lanternes.</p> + +<p>Le repas était terminé. Chacun se levait.</p> + +<p>Dans les couloirs s'organisaient des rondes et des farandoles. +Une musique, quelque part, jouait un pas de menuet... Meaulnes, +la tête à demi cachée dans le collet de son +manteau, comme dans une fraise, se sentait un autre personnage. +Lui aussi, gagné par le plaisir, se mit à +poursuivre le grand pierrot à travers les couloirs du +Domaine, comme dans les coulisses d'un théâtre +où la pantomime, de la scène, se fût partout +répandue. Il se trouva ainsi mêlé +jusqu'à la fin de la nuit à une foule joyeuse aux +costumes extravagants. Parfois il ouvrait une porte, et se +trouvait dans une chambre où l'on montrait la lanterne +magique. Des enfants applaudissaient à grand bruit... +Parfois, dans un coin de salon où l'on dansait, il +engageait conversation avec quelque dandy et se renseignait +hâtivement sur les costumes que l'on porterait les jours +suivants...</p> + +<p>Un peu angoissé à la longue par tout ce plaisir +qui s'offrait à lui, craignant à chaque instant que +son manteau entr'ouvert ne laissât voir sa blousse de +collégien, il alla se réfugier un instant dans la +partie la plus paisible et la plus obscure de la demeure. On n'y +entendait que le bruit étouffé d'un piano.</p> + +<p>Il entra dans une pièce silencieuse qui était +une salle à manger éclairée par une lampe +à suspension. Là aussi c'était fête, +mais fête pour les petits enfants.</p> + +<p>Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts +sur leurs genoux; d'autres étaient accroupis par terre +devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le +siège un étalage d'images; d'autres, auprès +du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils +écoutaient au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de +la fête.</p> + +<p>Une porte de cette salle à manger était grande +ouverte. On entendait dans la pièce attenante jouer du +piano. Meaulnes avança curieusement la tête. +C'était une sorte de petit salon-parloir; une femme ou une +jeune fille, un grand manteau marron jeté sur ses +épaules, tournait le dos, jouant très doucement des +airs de rondes ou de chansonnettes. Sur le divan, tout à +côté, six ou sept petits garçons et petites +filles rangés comme sur une image, sages comme le sont les +enfants lorsqu'il se fait tard, écoutaient. De temps en +temps seulement, l'un d'eux, arc-bouté sur les poignets, +se soulevait, glissait à terre et passait dans la salle +à manger: un de ceux qui avaient fini de regarder les +images venait prendre sa place.</p> + +<p>Après cette fête où tout était +charmant, mais fiévreux et fou, où lui-même +avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se +trouvait là plongé dans le bonheur le plus calme du +monde.</p> + +<p>Sans bruit, tandis que la jeune fille continuait à +jouer, il retourna s'asseoir dans la salle à manger, et, +ouvrant un des gros livres rouges épars sur la table, il +commença distraitement à lire.</p> + +<p>Presque aussitôt un des petits qui étaient par +terre s'approcha, se pendit à son bras et grimpa sur son +genou pour regarder en même temps que lui; un autre en fit +autant de l'autre côté. Alors ce fut un rêve +comme son rêve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il +était dans sa propre maison, marié, un beau soir, +et que cet être charmant et inconnu qui jouait du piano, +près de lui, c'était sa femme...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<h3>La rencontre.</h3> + +<p>Le lendemain matin, Meaulnes fut prêt un des premiers. +Comme on le lui avait conseillé, il revêtit un +simple costume noir, de mode passée, une jaquette +serrée à la taille avec des manches bouffant aux +épaules, un gilet croisé, un pantalon élargi +du bas jusqu'à cacher ses fines chaussures, et un chapeau +haut de forme.</p> + +<p>La cour était déserte encore lorsqu'il +descendit. Il fit quelques pas et se trouva comme +transporté dans une journée de printemps. Ce fut en +effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il faisait du +soleil comme aux premiers jours d'avril. Le givre fondait et +l'herbe mouillée brillait comme humectée de +rosée. Dans les arbres, plusieurs petits oiseaux +chantaient et de temps à autre une brise tiédie +coulait sur le visage du promeneur.</p> + +<p>Il fit comme les invités qui se sont +éveillés avant le maître de la maison. Il +sortit dans la cour du Domaine, pensant à chaque instant +qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derrière +lui:</p> + +<p>"Déjà réveillé, Augustin?..."</p> + +<p>Mais il se promena longtemps seul à travers le jardin +et la cour. Là-bas, dans le bâtiment principal, rien +ne remuait, ni aux fenêtres, ni à la tourelle. On +avait ouvert déjà, cependant, les deux battants de +la ronde porte de bois. Et, dans une des fenêtres du haut, +un rayon de soleil donnait, comme en été, aux +premières heures du matin.</p> + +<p>Meaulnes, pour la première fois, regardait en plein +jour l'intérieur de la propriété. Les +vestiges d'un mur séparaient le jardin +délabré de la cour, où l'on avait, depuis +peu, versé du sable et passé le râteau. A +l'extrémité des dépendances qu'il habitait, +c'étaient des écuries bâties dans un amusant +désordre, qui multipliait les recoins garnis d'arbrisseaux +fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine déferlaient +des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, +sauf vers l'est, où l'on apercevait des collines bleues +couvertes de rochers et de sapins encore.</p> + +<p>Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la +branlante barrière de bois qui entourait le vivier; vers +les bords il restait un peu de glace mince et plissée +comme une écume. Il s'aperçut lui-même +reflété dans l'eau, comme incliné sur le +ciel, dans son costume d'étudiant romantique. Et il crut +voir un autre Meaulnes; non plus l'écolier qui +s'était évadé dans une carriole de paysan, +mais un être charmant et romanesque, au milieu d'un beau +livre de prix...</p> + +<p>Il se hâta vers le bâtiment principal, car il +avait faim. Dans la grande salle où il avait +dîné la veille, une paysanne mettait le couvert. +Dès que Meaulnes se fut assis devant un des bols +alignés sur la nappe, elle lui versa le café en +disant:</p> + +<p>"Vous êtes le premier, monsieur".</p> + +<p>Il ne voulut rien répondre, tant il craignait +d'être soudain reconnu comme un étranger. Il demanda +seulement à quelle heure partirait le bateau pour la +promenade matinale qu'on avait annoncée.</p> + +<p>"Pas avant une demi-heure, monsieur: personne n'est descendu +encore", fut la réponse.</p> + +<p>Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de +l'embarcadère, autour de la longue maison châtelaine +aux ailes inégales, comme une église. Lorsqu'il eut +contourné l'aile sud, il aperçut soudain les +roseaux, à perte de vue, qui formaient tout le paysage. +L'eau des étangs venait de ce côté mouiller +le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs portes, de +petits balcons de bois qui surplombaient les vagues +clapotantes.</p> + +<p>Désoeuvré, le promeneur erra un long moment sur +la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait +curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses +qui donnaient sur des pièces délabrées ou +abandonnées, sur des débarras encombrés de +brouettes, d'outils rouillés et de pots de fleurs +brisés, lorsque soudain, à l'autre bout des +bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.</p> + +<p>C'étaient deux femmes, l'une très vieille et +courbée; l'autre, une jeune fille, blonde, +élancée, dont le charmant costume, après +tous les déguisements de la veille, parut d'abord à +Meaulnes extraordinaire.</p> + +<p>Elles s'arrêtèrent un instant pour regarder le +paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement +qui lui parut plus tard bien grossier:</p> + +<p>"Voilà sans doute ce qu'on appelle une jeune fille +excentrique - peut-être une actrice qu'on a mandée +pour la fête".</p> + +<p>Cependant, les deux femmes passaient près de lui et +Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, +lorsqu'il s'endormait après avoir +désespérément essayé de se rappeler +le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des +rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à +celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un +peu penché; l'autre son regard si pur; l'autre encore sa +taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus: mais aucune +de ces femmes n'était jamais la grande jeune fille.</p> + +<p>Meaulnes eut le temps d'apercevoir, sous une lourde chevelure +blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés +avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà +elle était passée devant lui, il regarda sa +toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage +des toilettes...</p> + +<p>Perplexe, il se demandait s'il allait les accompagner, lorsque +la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit +à sa compagne:</p> + +<p>"Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense?..."</p> + +<p>Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, +tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune +fille répondait doucement. Et lorsqu'elles descendirent +sur l'embarcadère, elle eut ce même regard innocent +et grave, qui semblait dire:</p> + +<p>"Qui êtes-vous? Que faites-vous ici? Je ne vous connais +pas. Et pourtant il me semble que je vous connais".</p> + +<p>D'autres invités étaient maintenant épars +entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance +accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un +à un, sur le passage des dames, qui paraissaient +être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens +saluaient profondément, et les demoiselles s'inclinaient. +Etrange matinée! Etrange partie de plaisir! Il faisait +froid malgré le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient +autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors +à la mode...</p> + +<p>La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, +Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune +châtelaine. Il s'accouda sur le pont, tenant d'une main +d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put +regarder à l'aise le jeune fille, qui s'était +assise à l'abri. Elle aussi le regardait. Elle +répondait à ses compagnes, souriait, puis posait +doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un +peu mordue.</p> + +<p>Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le +bateau filait avec un brui calme de machine et d'eau. On +eût pu se croire au coeur de l'été. On allait +aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de +campagne. La jeune fille s'y promènerait sous une ombrelle +blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles +gémir... Mais soudain une rafale glacée venait +rappeler décembre aux invités de cette +étrange fête.</p> + +<p>On aborda devant un bois de sapins. Sur le +débarcadère, les passages durent attendre un +instant, serrés les uns contre les autres, qu'un des +bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière... +Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette +minute où, sur le bord de l'étang, il avait eu +très près du sien le visage désormais perdu +de la jeune fille! Il avait regardé ce profil si pur, de +tous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils fussent près de +s'emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret +délicat qu'elle lui eût confié, un peu de +poudre restée sur sa joue...</p> + +<p>A terre, tout s'arrangea comme dans un rêve. Tandis que +les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se +formaient et s'éparpillaient à travers bois, +Meaulnes s'avança dans une allée, où, dix +pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près +d'elle sans avoir eu le temps de réfléchir:</p> + +<p>"Vous êtes belle", dit-il simplement.</p> + +<p>Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une +allée transversale. D'autres promeneurs couraient, +jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa +guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme +se reprocha vivement ce qu'il appelait sa balourdise, sa +grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, +persuadé qu'il ne reverrait plus cette gracieuse +créature, lorsqu'il l'aperçut soudain venant +à sa rencontre et forcée de passer près de +lui dans l'étroit sentier. Elle écartait de ses +deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des +souliers noirs très découverts. Ses chevilles +étaient si fines qu'elles pliaient par instants et qu'on +craignait de les voir se briser.</p> + +<p>Cette fois, le jeune homme salua, en disant très +bas:</p> + +<p>"Voulez-vous me pardonner?</p> + +<p>- Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je +rejoigne les enfants, puisqu'ils sont les maîtres +aujourd'hui. Adieu".</p> + +<p>Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui +parlait avec gaucherie, mais d'un ton si troublé, si plein +de désarroi, qu'elle marcha plus lentement et +l'écouta.</p> + +<p>"Je ne sais même pas qui vous êtes", dit-elle +enfin. Elle prononçait chaque mot d'un ton uniforme, en +appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant +plus doucement le dernier... Ensuite elle reprenait son visage +immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient +fixement au loin.</p> + +<p>"Je ne sais pas non plus votre nom", répondit +Meaulnes.</p> + +<p>Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l'on +voyait à quelque distance les invités se presser +autour d'une maison isolée dans la pleine campagne.</p> + +<p>"Voici la 'maison de Frantz'", dit la jeune fille; il faut que +je vous quitte..."</p> + +<p>Elle hésita, le regarda un instant en souriant et +dit:</p> + +<p>"Mon nom?... Je suis mademoiselle Yvonne de Galais..."</p> + +<p>Et elle s'échappa.</p> + +<p>La "maison de Frantz' était alors inhabitée. +Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu'aux greniers par la foule +des invités. Il n'eût guère le loisir +d'ailleurs d'examiner le lieu où il se trouvait: on +déjeuna en hâte d'un repas froid emporté dans +les bateaux, ce qui était fort peu de saison, mais les +enfants en avaient décidé ainsi, sans doute; et +l'on repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais dès +qu'il la vit sortir et, répondant à ce qu'elle +avait dit tout à l'heure:</p> + +<p>"Le nom que je vous donnais était plus beau, +dit-il.</p> + +<p>- Comment? Quel était ce nom?" fit-elle, toujours avec +la même gravité.</p> + +<p>Mais il eut peur d'avoir dit une sottise et ne répondit +rien.</p> + +<p>"Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et +je suis étudiant.</p> + +<p>- Oh! vous étudiez?" dit-elle. Et ils parlèrent +un instant encore. Ils parlèrent lentement, avec bonheur, +- avec amitié. Puis l'attitude de la jeune fille changea. +Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus +inquiète. On eût dit qu'elle redoutait ce que +Meaulnes allait dire et s'en effarouchait à l'avance. Elle +était auprès de lui toute frémissante, comme +une hirondelle un instant posée à terre et qui +déjà tremble du désir de reprendre son +vol.</p> + +<p>"A quoi bon? A quoi bon?" répondait-elle doucement aux +projets que faisait Meaulnes.</p> + +<p>Mais lorsqu'enfin il osa lui demander la permission de revenir +un jour vers ce beau domaine:</p> + +<p>"Je vous attendrai", répondit-elle simplement.</p> + +<p>Ils arrivaient en vue de l'embarcadère. Elle +s'arrêta soudain et dit pensivement:</p> + +<p>"Nous sommes deux enfants; nous avons fait une folie. Il ne +faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. +Adieu, ne me suivez pas".</p> + +<p>Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis +il se reprit à marcher. Et alors le jeune fille, dans le +lointain, au moment de se perdre à nouveau dans la foule +des invités, s'arrêta et, se tournant vers lui, pour +la première fois le regarda longuement. Etait-ce un +dernier signe d'adieu? Etait-ce pour lui défendre de +l'accompagner? Ou peut-être avait-elle quelque chose encore +à lui dire?...</p> + +<p>Dès qu'on fut rentré au Domaine, +commença, derrière la ferme, dans une grande +prairie en pente, la course des poneys. C'était la +dernière partie de la fête. D'après toutes +les prévisions, les fiancés devaient arriver +à temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait +tout.</p> + +<p>On dut pourtant commencer sans lui. Les garçons en +costumes de jockeys, les fillettes en écuyères, +amenaient les uns, de fringants poneys enrubannés, les +autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu des cris, +des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on +se fût cru transporté sur la pelouse verte et +taillée de quelque champ de courses en miniature.</p> + +<p>Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux +à plumes, qu'il avait entendus la veille dans +l'allée du bois... Le reste du spectacle lui +échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la +foule le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. +Mais Mlle de Galais ne parut pas. Il la cherchait encore +lorsqu'une volée de coups de cloche et des cris de joie +annoncèrent la fin des courses. Une petite fille sur une +vieille jument blanche avait remporté la victoire. Elle +passait triomphalement sur sa monture et le panache de son +chapeau flottait au vent.</p> + +<p>Puis soudain tout se tut. Les jeux étaient finis et +Frantz n'était pas de retour. On hésita un instant; +on se concerta avec embarras. Enfin, par groupes, on regagna les +appartements, pour attendre, dans l'inquiétude et le +silence, le retour des fiancés.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<h3>Frantz de Galais.</h3> + +<p>La course avait fini trop tôt. Il était quatre +heures et demie et il faisait jour encore, lorsque Meaulnes se +retrouva dans sa chambre, la tête pleine des +événements de son extraordinaire journée. Il +s'assit devant la table, désoeuvré, attendant le +dîner et la fête qui devait suivre.</p> + +<p>De nouveau soufflait le grand vent du premier soir. On +l'entendait gronder comme un torrent ou passer avec le sifflement +appuyé d'une chute d'eau. Le tablier de la cheminée +battait de temps à autre.</p> + +<p>Pour la première fois, Meaulnes sentit en lui cette +légère angoisse qui vous saisit à la fin des +trop belles journées. Un instant il pensa à allumer +du feu; mais il essaya vainement de lever le tablier +rouillé de la cheminée. Alors il se prit à +ranger dans la chambre; il accrocha ses beaux habits aux +portemanteaux, disposa le long du mur les chaises +bouleversées, comme s'il eût tout voulu +préparer là pour un long séjour.</p> + +<p>Cependant songeant qu'il devait se tenir toujours prêt +à partir, il plia soigneusement sur le dossier d'une +chaise, comme un costume de voyage, sa blouse et ses autres +vêtements de collégien; sous la chaise, il mit ses +souliers ferrés pleins de terre encore.</p> + +<p>Puis il revint s'asseoir et regarda autour de lui, plus +tranquille, sa demeure qu'il avait mise en ordre.</p> + +<p>De temps à autre une goutte de pluie venait rayer la +vitre qui donnait sur la cour aux voitures et sur le bois de +sapins. Apaisé, depuis qu'il avait rangé son +appartement, le grand garçon se sentit parfaitement +heureux. Il était là, mystérieux, +étranger, au milieu de ce monde inconnu, dans la chambre +qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu dépassait +toutes ses espérances. Et il suffisait maintenant à +sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand +vent, qui se tournait vers lui...</p> + +<p>Durant cette rêverie, la nuit était tombée +sans qu'il songeât même à allumer les +flambeaux. Un coup de vent fit battre la porte de +l'arrière-chambre qui communiquait avec la sienne et dont +la fenêtre donnait aussi sur la cour aux voitures. Meaulnes +allait la refermer, lorsqu'il aperçut dans cette +pièce une lueur, comme celle d'une bougie allumée +sur la table. Il avança la tête dans +l'entrebâillement de la porte. Quelqu'un était +entré là, par la fenêtre sans doute, et se +promenait de long en large, à pas silencieux. Autant qu'on +pouvait voir, c'était un très jeune homme. +Nu-tête, une pèlerine de voyage sur les +épaules, il marchait sans arrêt, comme affolé +par une douleur insupportable. Le vent de la fenêtre qu'il +avait laissée grande ouverte faisait flotter sa +pèlerine et, chaque fois qu'il passait près de la +lumière, on voyait luire des boutons dorés sur sa +fine redingote.</p> + +<p>Il sifflait quelque chose entre ses dents, une espèce +d'air marin, comme en chantent, pour s'égayer le coeur, +les matelots et les filles dans les cabarets des ports...</p> + +<p>Un instant, au milieu de sa promenade agitée, il +s'arrêta et se pencha sur la table, chercha dans une +boîte, en sortit plusieurs feuilles de papier... Meaulnes +vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un très fin, +très aquilin visage sans moustache sous une abondante +chevelure que partageait une raie de côté. Il avait +cessé de siffler. Très pâle, les +lèvres entr'ouvertes, il paraissait à bout de +souffle, comme s'il avait reçu au coeur un coup +violent.</p> + +<p>Meaulnes hésitait s'il allait, par discrétion, +se retirer, ou s'avancer, lui mettre doucement, en camarade, la +main sur l'épaule, et lui parler. Mais l'autre leva la +tête et l'aperçut. Il le considéra une +seconde, puis, sans s'étonner, s'approcha et dit, +affermissant sa voix:</p> + +<p>"Monsieur, je ne vous connais pas. Mais je suis content de +vous voir. Puisque vous voici, c'est à vous que je vais +expliquer... Voilà!..."</p> + +<p>Il paraissait complètement désemparé. +Lorsqu'il eut dit: "Voilà", il prit Meaulnes par le revers +de sa jaquette, comme pour fixer son attention. Puis il tourna la +tête vers la fenêtre, comme pour +réfléchir à ce qu'il allait dire, cligna des +yeux - et Meaulnes comprit qu'il avait une forte envie de +pleurer.</p> + +<p>Il ravala d'un coup toute cette peine d'enfant, puis, +regardant toujours fixement la fenêtre, il reprit d'une +voix altérée:</p> + +<p>"Eh bien, voilà: c'est fini; la fête est finie. +Vous pouvez descendre le leur dire. Je suis rentré tout +seul. Ma fiancée ne viendra pas. Par scrupule, par +crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je vais vous +expliquer..."</p> + +<p>Mais il ne put continuer; tout son visage se plissa. Il +n'expliqua rien. Se détournant soudain, il s'en alla dans +l'ombre ouvrir et refermer des tiroirs pleins de vêtements +et de livres.</p> + +<p>"Je vais m'apprêter pour repartir, dit-il. Qu'on ne me +dérange pas".</p> + +<p>Il plaça sur la table divers objets, un +nécessaire de toilette, un pistolet...</p> + +<p>Et Meaulnes, plein de désarroi, sortit sans oser lui +dire un mot ni lui serrer la main.</p> + +<p>En bas, déjà, tout le monde semblait avoir +pressenti quelque chose. Presque toutes les jeunes filles avaient +changé de robe. Dans le bâtiment principal le +dîner avait commencé, mais hâtivement, dans le +désordre, comme à l'instant d'un départ.</p> + +<p>Il se faisait un continuel va-et-vient de cette grande +cuisine-salle à manger aux chambres du haut et aux +écuries. Ceux qui avaient fini formaient des groupes +où l'on se disait au revoir.</p> + +<p>"Que se passe-t-il? demanda Meaulnes à un garçon +de campagne, qui se hâtait de terminer son repas, son +chapeau de feutre sur la tête et sa serviette fixée +à son gilet.</p> + +<p>- Nous partons, répondit-il. Cela s'est +décidé tout d'un coup. A cinq heures, nous nous +sommes trouvés seuls, tous les invités ensemble. +Nous avions attendu jusqu'à la dernière limite. Les +fiancés ne pouvaient plus venir? Quelqu'un a dit: "Si nous +partions..." Et tout le monde s'est apprêté pour le +départ".</p> + +<p>Meaulnes ne répondit pas. Il lui était +égal de s'en aller maintenant. N'avait-il pas +été jusqu'au bout de son aventure?... N'avait-il +pas obtenu cette fois tout ce qu'il désirait? C'est +à peine s'il avait eu le temps de repasser à l'aise +dans sa mémoire toute la belle conversation du matin. Pour +l'instant, il ne s'agissait que de partir. Et bientôt, il +reviendrait - sans tricherie, cette fois...</p> + +<p>"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui +était un garçon de son âge, hâtez-vous +d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans un instant".</p> + +<p>Il partit au galop, laissant là son repas +commencé et négligeant de dire aux invités +ce qu'il savait. Le parc, le jardin et la cour étaient +plongés dans une obscurité profonde. Il n'y avait +pas, ce soir-là, de lanternes aux fenêtres. Mais +comme, après tout, ce dîner ressemblait au dernier +repas des fins de noces, les moins bons de invités, qui +peut-être avaient bu, s'étaient mis à +chanter. A mesure qu'il s'éloignait, Meaulnes entendait +monter leurs airs de cabaret, dans ce parc qui depuis deux jours +avait tenu tant de grâce et de merveilles. Et +c'était le commencement du désarroi et de la +dévastation. Il passa près du vivier où le +matin même il s'était miré. Comme tout +paraissait changé déjà... - avec cette +chanson, reprise en choeur, qui arrivait par bribes:</p> + +<p class="Pcursief">D'où donc que tu reviens, petite +libertine?<br> + Ton bonnet est déchiré<br> + Tu es bien mal coiffée...</p> + +<p>et cet autre encore:</p> + +<p class="Pcursief">Mes souliers sont rouges...<br> + Adieu, mes amours...<br> + Mes souliers sont rouges...<br> + Adieu, sans retour!</p> + +<p>Comme il arrivait au pied de l'escalier de sa demeure +isolée, quelqu'un en descendait qui le heurta dans l'ombre +et lui dit:</p> + +<p>"Adieu, monsieur!"</p> + +<p>et, s'enveloppant dans sa pèlerine comme s'il avait +très froid, disparut. C'était Franz Galais.</p> + +<p>La bougie que Frantz avait laissée dans sa chambre +brûlait encore. Rien n'avait été +dérangé. Il y avait seulement, écrits sur +une feuille de papier à lettres placée en +évidence, ces mots:</p> + +<p>Ma fiancée a disparu, me faisant dire qu'elle ne +pouvait pas être ma femme; qu'elle était une +couturière et non pas une princesse. Je ne sais que +devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me +pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien +pour moi...</p> + +<p>C'était la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, +rampa une seconde et s'éteignit. Meaulnes rentra dans sa +propre chambre et ferma la porte. Malgré +l'obscurité, il reconnut chacune des choses qu'il avait +rangées en plein jour, en plein bonheur, quelques heures +auparavant. Pièce par pièce, fidèle, il +retrouva tout son vieux vêtement misérable, depuis +ses godillots jusqu'à sa grossière ceinture +à boucle de cuivre. Il se déshabilla et se rhabilla +vivement, mais, distraitement, déposa sur une chaise ses +habits d'emprunt, se trompant de gilet.</p> + +<p>Sous les fenêtres, dans la cour aux voitures, un +remue-ménage avait commencé. On tirait, on +appelait, on poussait, chacun voulant défaire sa voiture +de l'inextricable fouillis où elle était prise. De +temps en temps un homme grimpait sur le siège d'une +charrette, sur la bâche d'une grande carriole et faisait +tourner sa lanterne. La lueur du falot venait frapper la +fenêtre: un instant, autour de Meaulnes, la chambre +maintenant familière, où toutes choses avaient +été pour lui si amicales, palpitait, revivait... Et +c'est ainsi qu'il quitta, refermant soigneusement la porte, ce +mystérieux endroit qu'il ne devait sans doute jamais +revoir.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVII</h2> + +<h3>La fête étrange (fin).</h3> + +<p>Déjà, dans la nuit, une file de voitures roulait +lentement vers la grille du bois. En tête, un homme +revêtu d'une peau de chèvre, une lanterne à +la main, conduisait par la bride le cheval du premier +attelage.</p> + +<p>Meaulnes avait hâte de trouver quelqu'un qui +voulût bien se charger de lui. Il avait hâte de +partir. Il appréhendait, au fond du coeur, de se trouver +soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie fût +découverte.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva devant le bâtiment principal les +conducteurs équilibraient la charge des dernières +voitures. On faisait lever tous les voyageurs pour rapprocher ou +reculer les sièges, et les jeunes filles +enveloppées dans des fichus se levaient avec embarras, les +couvertures tombaient à leurs pieds et l'on voyait les +figures inquiètes de celles qui baissaient leur tête +du côté des falots.</p> + +<p>Dans un de ces voituriers, Meaulnes reconnut le jeune paysan +qui tout à l'heure avait offert de l'emmener:</p> + +<p>"Puis-je monter? lui cria-t-il.</p> + +<p>- Où vas-tu, mon garçon? répondit l'autre +qui ne le reconnaissait plus.</p> + +<p>- Du côté de Sainte-Agathe.</p> + +<p>- Alors il faut demander une place à Maritain" Et +voilà le grand écolier cherchant parmi les +voyageurs attardés ce Maritain inconnu. On le lui indiqua +parmi les buveurs qui chantaient dans la cuisine.</p> + +<p>"C'est un 'amusard', lui dit-on. Il sera encore là +à trois heures du matin".</p> + +<p>Meaulnes songea un instant à la jeune fille +inquiète, pleine de fièvre et de chagrin, qui +entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu de la nuit, +ces paysans avinés. Dans quelle chambre était-elle? +Où était sa fenêtre, parmi ces +bâtiments mystérieux? Mais rien ne servirait +à l'écolier de s'attarder. Il fallut partir. Une +fois rentré à Sainte-Agathe, tout deviendrait plus +clair; il cesserait d'être un écolier +évadé; de nouveau il pourrait songer à la +jeune châtelaine.</p> + +<p>Une à une, les voitures s'en allaient; les roues +grinçaient sur le sable de la grande allée. Et, +dans la nuit, on les voyait tourner et disparaître, +chargées de femmes emmitouflées, d'enfants dans des +fichus, qui déjà s'endormaient. Une grande carriole +encore; un char à bancs, où les femmes +étaient serrées épaule contre épaule, +passa, laissant Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il +n'allait plus rester bientôt qu'une vieille berline que +conduisait un paysan en blouse.</p> + +<p>"Vous pouvez monter, répondit-il aux explications +d'Augustin, nous allons dans cette direction".</p> + +<p>Péniblement Meaulnes ouvrit la portière de la +vieille guimbarde, dont la vitre trembla et les gonds +crièrent. Sur la banquette, dans un coin de la voiture, +deux tout petits enfants, un garçon et une fille, +dormaient. Ils s'éveillèrent au bruit et au froid, +se détendirent, regardèrent vaguement, puis en +frissonnant se renfoncèrent dans leur coin et se +rendormirent.</p> + +<p>Déjà la vieille voiture partait. Meaulnes +referma plus doucement la portière et s'installa avec +précaution dans l'autre coin; puis, avidement, +s'efforça de distinguer à travers la vitre les +lieux qu'il allait quitter et la route par où il +était venu: il devina, malgré la nuit, que la +voiture traversait la cour et le jardin, passait devant +l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du +Domaine pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on +distinguait vaguement les troncs des vieux sapins.</p> + +<p>"Peut-être rencontrerons-nous Frantz de Galais", se +disait Meaulnes, le coeur battant.</p> + +<p>Brusquement, dans le chemin étroit, la voiture fit un +écart pour ne pas heurter un obstacle. C'était, +autant qu'on pouvait deviner dans la nuit à ses formes +massives, une roulotte arrêtée presque au milieu du +chemin et qui avait dû rester là, à +proximité de la fête, durant ces derniers jours.</p> + +<p>Cet obstacle franchi, les chevaux repartis au trot, Meaulnes +commençait à se fatiguer de regarder à la +vitre, s'efforçant vainement de percer l'obscurité +environnante, lorsque soudain, dans la profondeur du bois, il y +eut un éclair, suivi d'une détonation. Les chevaux +partirent au galop et Meaulnes ne sut pas d'abord si le cocher en +blouse s'efforçait de les retenir ou, au contraire, les +excitait à fuir. Il voulut ouvrir la portière. +Comme la poignée se trouvait à l'extérieur, +il essaya vainement de baisser la glace, la secoua... Les +enfants, réveillés en peur, se serraient l'un +contre l'autre, sans rien dire. Et tandis qu'il secouait la +vitre, le visage collé au carreau, il aperçut, +grâce à un coude du chemin, une forme blanche qui +courait. C'était, hagard et affolé, le grand +pierrot de la fête, le bohémien en tenue de +mascarade, qui portait dans ses bras un corps humain serré +contre sa poitrine. Puis tout disparut.</p> + +<p>Dans la voiture qui fuyait au grand galop à travers la +nuit, les deux enfants s'étaient rendormis. Personne +à qui parler des événements +mystérieux de ces deux jours. Après avoir longtemps +repassé dans son esprit tout ce qu'il avait vu et entendu, +plein de fatigue et le coeur gros, le jeune homme lui aussi +s'abandonna au sommeil, comme un enfant triste...</p> + +<p>Ce n'était pas encore le petit jour lorsque, la voiture +s'étant arrêtée sur la route, Meaulnes fut +réveillé par quelqu'un qui cognait à la +vitre. Le conducteur ouvrit péniblement la portière +et cria, tandis que le vent froid de la nuit glaçait +l'écolier jusqu'aux os:</p> + +<p>"Il va falloir descendre ici. Le jour se lève. Nous +allons prendre la traverse. Vous êtes tout près de +Sainte-Agathe".</p> + +<p>A demi replié, Meaulnes obéit, chercha +vaguement, d'un geste inconscient, sa casquette, qui avait +roulé sous les pieds des deux enfants endormis, dans le +coin le plus sombre de la voiture, puis il sortit en se +baissant.</p> + +<p>"Allons, au revoir, dit l'homme en remontant sur son +siège. Vous n'avez plus que six kilomètres à +faire. Tenez, la borne est là, au bord du chemin".</p> + +<p>Meaulnes, qui ne s'était pas encore arraché de +son sommeil, marcha courbé en avant, d'un pas lourd, +jusqu'à la borne et s'y assit, les bras croisés, la +tête inclinée, comme pour se rendormir.</p> + +<p>"Ah! non, cria le voiturier. Il ne faut pas vous endormir +là. Il fait trop froid. Allons, debout, marchez un +peu..."</p> + +<p>Vacillant comme un homme ivre, le grand garçon, les +mains dans ses poches, les épaules rentrées, s'en +alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe; tandis que, +dernier vestige de la fête mystérieuse, la vieille +berline quittait le gravier de la route et s'éloignait, +cahotant en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait +plus que le chapeau du conducteur, dansant au-dessus des +clôtures...</p> + +<p> </p> + +<h1>DEUXIÈME PARTIE</h1> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>Le Grand Jeu.</h3> + +<p>Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, +l'impossibilité où nous étions de mener +à bien de longues recherches nous +empêchèrent, Meaulnes et moi de reparler du Pays +perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne pouvions rien commencer de +sérieux, durant ces brèves journées de +février, ces jeudis sillonnés de bourrasques, qui +finissaient régulièrement vers cinq heures par une +morne pluie glacée.</p> + +<p>Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait +étrange que depuis l'après-midi de son retour nous +n'avions plus d'amis. Aux récréations, les +mêmes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne +parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitôt la +classe balayée, la cour se vidait comme au temps où +j'étais seul, et je voyais errer mon compagnon, du jardin +au hangar et de la cour à la salle à manger.</p> + +<p>Les jeudis matins, chacun de nous installé sur le +bureau d'une des deux salles de classe, nous lisions Rousseau et +Paul-Louis Courier que nous avions dénichés dans +les placards, entre des méthodes d'anglais et des cahiers +de musique finement recopiés. L'après-midi, +c'était quelque visite qui nous faisait fuir +l'appartement; et nous regagnions l'école... Nous +entendions parfois des groupes de grands élèves qui +s'arrêtaient un instant, comme par hasard, devant le grand +portail, le heurtaient en jouant à des jeux militaires +incompréhensibles et puis s'en allaient... Cette triste +vie se poursuivit jusqu'à la fin de février. Je +commençais à croire que Meaulnes avait tout +oublié, lorsqu'une aventure, plus étrange que les +autres, vint me prouver que je m'étais trompé et +qu'une crise violente se préparait sous la surface morne +de cette vie d'hiver.</p> + +<p>Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la +première nouvelle du Domaine étrange, la +première vague de cette aventure dont nous ne reparlions +pas arriva jusqu') nous. Nous étions en pleine +veillée. Mes grands-parents repartis, restaient seulement +avec nous Millie et mon père, qui ne se doutaient +nullement de la sourde fâcherie par quoi toute la classe +était divisée en deux clans.</p> + +<p>A huit heures, Millie qui avait ouvert la porte pour jeter +dehors les miettes du repas fit:</p> + +<p>"Ah!"</p> + +<p>d'une voix si claire que nous nous approchâmes pour +regarder. Il y avait sur le seuil une couche de neige... Comme il +faisait très sombre, je m'avançai de quelques pas +dans la cour pour voir si la couche était profonde. Je +sentis des flocons légers qui me glissaient sur la figure +et fondaient aussitôt. On me fit rentrer très vite +et Millie ferma la porte frileusement.</p> + +<p>A neuf heures nous nous disposions à monter nous +coucher; ma mère avait déjà la lampe +à la main, lorsque nous entendîmes très +nettement deux grands coups lancés à toute +volée dans le portail, à l'autre bout de la cour. +Elle replaça la lampe sur la table et nous restâmes +tous debout, aux aguets, l'oreille tendue.</p> + +<p>Il ne fallait pas songer à aller voir ce qui se +passait. Avant d'avoir traversé seulement la moitié +de la cour, la lampe eût été éteinte +et le verre brisé. Il y eut un cour silence et mon +père commençait à dire que "c'était +sans doute...", lorsque, tout juste sous la fenêtre de la +salle à manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de +La Gare, un coup de sifflet partit, strident et très +prolongé, qui dut s'entendre jusque dans la rue de +l'église. Et, immédiatement, derrière la +fenêtre, à peine voilés par les carreaux, +poussés par des gens qui devaient être montés +à la force des poignets sur l'appui extérieur, +éclatèrent des cris perçants.</p> + +<p>"Amenez-le! Amenez-le!"</p> + +<p>A l'autre extrémité du bâtiment, les +mêmes cris répondirent. Ceux-là avaient +dû passer par le champ du père Martin; ils devaient +être grimpés sur le mur bas qui séparait le +champ de notre cour.</p> + +<p>Puis, vociférés à chaque endroit par huit +ou dix inconnus aux voix déguisées, les cris de: +"Amenez-le!" éclatèrent successivement - sur le +toit du cellier qu'ils avaient dû atteindre en escaladant +un tas de fagots adossé au mur extérieur - sur un +petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la +crête arrondie permettait de se mettre commodément +à cheval - sur le mur grillé de la route de La Gare +où l'on pouvait facilement monter... Enfin, par +derrière, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, +qui fit la même sarabande, criant cette fois:</p> + +<p>"A l'abordage!"</p> + +<p>Et nous entendions l'écho de leurs cris résonner +dans les salles de classe vides, dont ils avaient ouvert les +fenêtres.</p> + +<p>Nous connaissions si bien, Meaulnes et moi, les détours +et les passages de la grande demeure, que nous voyions +très nettement, comme sur un plan, tous les points +où ces gens inconnus étaient en train de +l'attaquer.</p> + +<p>A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous +eûmes de l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous +les quatre à une attaque de rôdeurs et de +bohémiens. Justement il y avait depuis une quinzaine, sur +la place, derrière l'église, un grand malandrin et +un jeune garçon à la tête serrée dans +des bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les +maréchaux, des ouvriers qui n'étaient pas du +pays.</p> + +<p>Mais, dès que nous eûmes entendu les assaillants +crier, nous fûmes persuadés que nous avions affaire +à des gens - et probablement à des jeunes gens - du +bourg. Il y avait même certainement des gamins - on +reconnaissait leurs voix suraiguës - dans la troupe qui se +jetait à l'assaut de notre demeure comme à +l'abordage d'un navire.</p> + +<p>"Ah! bien, par exemple..." s'écria mon père.</p> + +<p>Et Millie demanda à mi-voix:</p> + +<p>"Mais qu'est-ce que cela veut dire?" lorsque soudain les voix +du portail et du mur grillé - puis celle de la +fenêtre - s'arrêtèrent. Deux coups de sifflet +partirent derrière la croisée. Les cris des gens +grimpés sur le cellier, comme ceux des assaillants du +jardin, décrurent progressivement, puis cessèrent; +nous entendîmes, le long du mur de la salle à manger +le frôlement de toute la troupe qui se retirait en +hâte et dont les pas étaient amortis par la +neige.</p> + +<p>Quelqu'un évidemment les dérangeait. A cette +heure où tout dormait, ils avaient pensé mener en +paix leur assaut contre cette maison isolée à la +sortie du bourg. Mais voici qu'on troublait leur plan de +campagne.</p> + +<p>A peine avions-nous eu le temps de nous ressaisir - car +l'attaque avait été soudaine comme un abordage bien +conduit - et nous disposions-nous à sortir, que nous +entendîmes une voix connue appeler à la petite +grille:</p> + +<p>"Monsieur Seurel! Monsieur Seurel!"</p> + +<p>C'était M. Pasquier, le boucher. Le gros petit homme +racla ses sabots sur le seuil, secoua sa courte blouse +saupoudrée de neige et entra. Il se donnait l'air finaud +et effaré de quelqu'un qui a surpris tout le secret d'une +mystérieuse affaire:</p> + +<p>"J'étais dans ma cour, qui donne sur la place des +Quatre-Routes. J'allais fermer l'étable des chevaux. Tout +d'un coup; dressés sur la neige, qu'est-ce que je vois: +deux grands gars qui semblaient faire sentinelle ou guetter +quelque chose. Ils étaient vers la croix. Je m'avance: je +fais deux pas - Hip! les voilà partis au grand galop du +côté de chez vous. Ah! je n'ai pas +hésité, j'ai pris mon falot et j'ai dit: Je vais +aller raconter ça à M. Seurel..."</p> + +<p>Et le voilà qui recommence son histoire:</p> + +<p>"J'étais dans la cour derrière chez moi..." Sur +ce, on lui offre une liqueur, qu'il accepte, et on lui demande +des détails qu'il est incapable de fournir.</p> + +<p>Il n'avait rien vu en arrivant à la maison. Toutes les +troupes mises en éveil par les deux sentinelles qu'il +avait dérangées s'étaient +éclipsées aussitôt. Quant à dire qui +ces estafettes pouvaient être...</p> + +<p>"Ça pourrait bien être des bohémiens, +avançait-il. Depuis bientôt un mois qu'ils sont sur +la place, à attendre le beau temps pour jouer la +comédie, ils ne sont pas sans avoir organisé +quelque mauvais coup".</p> + +<p>Tout cela ne nous avançait guère et nous +restions debout, fort perplexes tandis que l'homme sirotait la +liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui +avait écouté jusque-là fort attentivement, +prit par terre le falot du boucher et décida:</p> + +<p>"Il faut aller voir!"</p> + +<p>Il ouvrit la porte et nous le suivîmes, M. Seurel, M. +Pasquier et moi.</p> + +<p>Millie, déjà rassurée, puisque les +assaillants étaient partis, et, comme tous les gens +ordonnés et méticuleux, fort peu curieuse de sa +nature, déclara:</p> + +<p>"Allez-y si vous voulez. Mais fermez la porte et prenez la +clef. Moi, je vais me coucher. Je laisserai la lampe +allumée".</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<h3>Nous tombons dans une embuscade.</h3> + +<p>Nous partîmes sur la neige, dans un silence absolu. +Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en éventail +de sa lanterne grillagée... A peine sortions-nous par le +grand portail que, derrière la bascule municipale, qui +s'adossait au mur de notre préau, partirent d'un seul +coup, comme perdreaux surpris, deux individus +encapuchonnés. Soit moquerie, soit plaisir causé +par l'étrange jeu qu'ils jouaient là, soit +excitation nerveuse et peur d'être rejoints, ils dirent en +courant deux ou trois paroles coupées de rires.</p> + +<p>Meaulnes laissa tomber sa lanterne dans la neige, en me +criant:</p> + +<p>"Suis-moi, François!..."</p> + +<p>Et laissant là les deux hommes âgés +incapables de soutenir une pareille course, nous nous +lançâmes à la poursuite des deux ombres, qui, +après avoir un instant contourné le bas du bourg, +en suivant le chemin de la Vieille-Planche, remontèrent +délibérément vers l'église. Ils +couraient régulièrement sans trop de hâte et +nous n'avions pas de peine à les suivre. Ils +traversèrent la rue de l'église où tout +était endormi et silencieux, et s'engagèrent +derrière le cimetière dans un dédale de +petites ruelles et d'impasses.</p> + +<p>C'était là un quartier de journaliers, de +couturières et de tisserands, qu'on nommait les +Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous n'y +étions jamais venu la nuit. L'endroit était +désert le jour: les journaliers absents, les tisserands +enfermés; et durant cette nuit de grand silence il +paraissait plus abandonné, plus endormi encore que les +autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour +que quelqu'un survînt et nous prêtât +main-forte.</p> + +<p>Je ne connaissais qu'un chemin, entre ces petites maisons +posées au hasard comme des boîtes en carton, +c'était celui qui menait chez la couturière qu'on +surnommait "la Muette". On descendait d'abord une pente assez +raide, dallée de place en place, puis après avoir +tourné deux ou trois fois, entre des petites cours de +tisserands ou des écuries vides, on arrivait dans une +large impasse fermée par une cour de ferme depuis +longtemps abandonnée. Chez la Muette, tandis qu'elle +engageait avec ma mère une conversation silencieuse, les +doigts frétillants, coupée seulement de petits cris +d'infirme, je pouvais voir par la croisée le grand mur de +la ferme, qui était la dernière maison de ce +côté du faubourg, et la barrière toujours +fermée de la cour sèche, sans paille, où +jamais rien ne passait plus...</p> + +<p>C'est exactement ce chemin que les deux inconnus suivirent. A +chaque tournant nous craignons de les perdre, mais à ma +surprise, nous arrivions toujours au détour de la ruelle +suivante avant qu'ils l'eussent quittée. Je dis: à +ma surprise, car le fait n'eût pas été +possible, tant ces ruelles étaient courtes, s'ils +n'avaient pas, chaque fois, tandis que nous les avions perdus de +vue, ralenti leur allure.</p> + +<p>Enfin, sans hésiter, ils s'engagèrent dans la +rue qui menait chez la Muette, et je criai à Meaulnes:</p> + +<p>"Nous les tenons, c'est une impasse!"</p> + +<p>A vrai dire, c'étaient eux qui nous tenaient... Ils +nous avaient conduits là où ils avaient voulu. +Arrivés au mur, ils se retournèrent vers nous +résolument et l'un des deux lança le même +coup de sifflet que nous avions déjà par deux fois +entendu, ce soir-là.</p> + +<p>Aussitôt une dizaine de gars sortirent de la cour de la +ferme abandonnée où ils semblaient avoir +été postés pour nous attendre. Ils +étaient tous encapuchonnés, le visage +enfoncé dans leurs cache-nez...</p> + +<p>Qui c'était, nous le savions d'avance, mais nous +étions bien résolus à n'en rien dire +à M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y +avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous +reconnûmes dans la lutte leur façon de se battre et +leurs voix entrecoupées. Mais un point demeurait +inquiétant et semblait presque effrayer Meaulnes: il y +avait là quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui +paraissait être le chef...</p> + +<p>Il ne touchait pas Meaulnes: il regardait manoeuvrer ses +soldats qui avaient fort à faire et qui, +traînés dans la neige, déguenillés du +haut en bas, s'acharnaient contre le grand gars essoufflé. +Deux d'entre eux s'étaient occupés de moi, +m'avaient immobilisé avec peine, car je me +débattais comme un diable. J'étais par terre, les +genoux pliés, assis sur les talons; on me tenait les bras +joints par derrière, et je regardais la scène avec +une intense curiosité mêlée d'effroi.</p> + +<p>Meaulnes s'était débarrassé de quatre +garçons du Cours qu'il avait dégrafés de sa +blouse en tournant vivement sur lui-même et en les jetant +à toute volée dans la neige... Bien droit sur ses +deux jambes, le personnage inconnu suivait avec +intérêt, mais très calme, la bataille, +répétant de temps à autre d'une voix +nette:</p> + +<p>"Allez... Courage... Revenez-y... Go on my boys..."</p> + +<p>C'était évidemment lui qui commandait... +D'où venait-il? Où et comment les avait-il +entraînés à la bataille! Voilà qui +restait un mystère pour nous. Il avait, comme les autres, +le visage enveloppé dans un cache-nez, mais lorsque +Meaulnes, débarrassé de ses adversaires, +s'avança vers lui, menaçant, le mouvement qu'il fit +pour y voir bien clair et faire face à la situation +découvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la +tête à la façon d'un bandage.</p> + +<p>C'est à ce moment que je criai à Meaulnes:</p> + +<p>"Prends garde par derrière! Il y en a un autre".</p> + +<p>Il n'eut pas le temps de se retourner que, de la +barrière à laquelle il tournait le dos, un grand +diable avait surgi et, passant habilement son cache-nez autour du +cou de mon ami, le renversait en arrière. Aussitôt +les quatre adversaires de Meaulnes qui avaient piqué le +nez dans la neige revenaient à la charge pour lui +immobiliser bras et jambes, lui liaient les bras avec une corde, +les jambes avec un cache-nez, et le jeune personnage à la +tête bandée fouillait dans ses poches... Le dernier +venu, l'homme au lasso, avait allumé une petite bougie +qu'il protégeait de la main, et chaque fois qu'il +découvrait un papier nouveau, le chef allait auprès +de ce lumignon examiner ce qu'il contenait. Il déplia +enfin cette espèce de carte couverte d'inscriptions +à laquelle Meaulnes travaillait depuis son retour et +s'écria avec joie:</p> + +<p>"Cette fois nous l'avons. Voilà le plan! Voilà +le guide! Nous allons voir si ce monsieur est bien allé +où je l'imagine..."</p> + +<p>Son acolyte éteignit la bougie. Chacun ramassa sa +casquette ou sa ceinture. Et tous disparurent silencieusement +comme ils étaient venus, me laissant libre de +délier en hâte mon compagnon.</p> + +<p>"Il n'ira pas très loin avec ce plan-là", dit +Meaulnes en se levant.</p> + +<p>Et nous repartîmes lentement, car il boitait un peu. +Nous retrouvâmes sur le chemin de l'église M. Seurel +et le père Pasquier:</p> + +<p>"Vous n'avez rien vu? dirent-ils... Nous non plus!"</p> + +<p>Grâce à la nuit profonde ils ne +s'aperçurent de rien. Le boucher nous quitta et M. Seurel +rentra bien vite se coucher.</p> + +<p>Mais nous deux, dans notre chambre, à la lueur de la +lampe que Millie nous avait laissée, nous restâmes +longtemps à rafistoler nos blouses décousues, +discutant à voix basse sur ce qui nous était +arrivé, comme deux compagnons d'armes le soir d'une +bataille perdue...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<h3>Le Bohémien à l'école.</h3> + +<p>Le réveil du lendemain fut pénible. A huit +heures et demie, à l'instant où M. Seurel allait +donner le signal d'entrer, nous arrivâmes tout +essoufflés pour nous mettre sur les rangs. Comme nous +étions en retard, nous nous glissâmes n'importe +où, mais d'ordinaire le grand Meaulnes était le +premier de la longue file d'élèves, coude à +coude, chargés de livres, de cahiers et de porte-plume, +que M. Seurel inspectait.</p> + +<p>Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit +à nous faire place vers le milieu de la file; et tandis +que M. Seurel, retardant de quelques secondes l'entrée au +cours, inspectait le grand Meaulnes, j'avançai +curieusement la tête, regardant à droite et à +gauche pour voir les visages de nos ennemis de la veille.</p> + +<p>Le premier que j'aperçus était celui-là +même auquel je ne cessais de penser, mais le dernier que +j'eusse pu m'attendre à voir en ce lieu. Il était +à la place habituelle de Meaulnes, le premier de tous, un +pied sur la marche de pierre une épaule et le coin du sac +qu'il avait sur le dos accotés au chambranle de la porte. +Son visage fin, très pâle, un peu piqué de +rousseur, était penché et tourné vers nous +avec une sorte de curiosité méprisante et +amusée. Il avait la tête et tout un +côté de la figure bandés de linge blanc. Je +reconnaissais le chef de bande, le jeune bohémien qui nous +avait volés la nuit précédente.</p> + +<p>Mais déjà nous entrions dans la classe et chacun +prenait sa place. Le nouvel élève s'assit +près du poteau, à la gauche du long banc dont +Meaulnes occupait, à droite, la première place. +Giraudat, Delouche et les trois autres du premier banc +s'étaient serrés les uns contre les autres pour lui +faire place, comme si tout eût été convenu +d'avance...</p> + +<p>Souvent, l'hiver, passaient ainsi parmi nous des +élèves de hasard, mariniers pris par les glaces +dans le canal, apprentis, voyageurs immobilisés par la +neige. Ils restaient au cours deux jours, un mois, rarement +plus... Objets de curiosité durant la première +heure, ils étaient aussitôt négligés +et disparaissaient bien vite dans la foule des +élèves ordinaires.</p> + +<p>ais celui-ci ne devait pas se faire aussitôt oublier. Je +me rappelle encore cet être singulier et tous les +trésors étranges apportés dans ce cartable +qu'il s'accrochait au dos. Ce furent d'abord les porte-plume +"à vue" qu'il tira pour écrire sa dictée. +Dans un oeillet du manche, en fermant un oeil, on voyait +apparaître, trouble et grossie, la basilique de Lourdes ou +quelque monument inconnu. Il en choisit un et les autres +aussitôt passèrent de main en main. Puis ce fut un +plumier chinois rempli de compas et d'instruments amusants qui +s'en allèrent par le banc de gauche, glissant +silencieusement, sournoisement, de main en main, sous les +cahiers, pour que M. Seurel ne pût rien voir.</p> + +<p>Passèrent aussi des livres tout neufs, dont j'avais, +avec convoitise, lu les titres derrière la couverture des +rares bouquins de notre bibliothèque: La Teppe aux Merles, +La Roche aux Mouettes, Mon ami Benoist... Les uns feuilletaient +d'une main sur leurs genoux ces volumes, venus on ne savait +d'où, volés peut-être, et écrivaient +la dictée de l'autre main. D'autres faisaient tourner le +compas au fond de leurs casiers. D'autres brusquement, tandis que +M. Seurel tournant le dos continuait la dictée en marchant +du bureau à la fenêtre, fermaient un oeil et se +collaient sur l'autre la vue glauque et trouée de +Notre-Dame de Paris. Et l'élève étranger, la +plume à la main, son fin profil contre le poteau gris, +clignait des yeux, content de tout ce jeu furtif qui s'organisait +autour de lui.</p> + +<p>Peu à peu cependant toute la classe s'inquiéta: +les objets, qu'on "faisait passer" à mesure, arrivaient +l'un après l'autre dans les mains du grand Meaulnes qui, +négligemment, sans les regarder, les posait auprès +de lui. Il y en eut bientôt un tas, mathématique et +diversement coloré, comme aux pieds de la femme qui +représente la Science, dans les compositions +allégoriques. Fatalement M. Seurel allait découvrir +ce déballage insolite et s'apercevoir du manège. Il +devait songer, d'ailleurs, à faire une enquête sur +les événements de la nuit. La présence du +bohémien allait faciliter sa besogne...</p> + +<p>Bientôt, en effet, il s'arrêtait, surpris, devant +le grand Meaulnes.</p> + +<p>"A qui appartient tout cela? demanda-t-il en désignant +"tout cela" du dos de son livre refermé sur son index.</p> + +<p>- Je n'en sais rien", répondit Meaulnes d'un ton +bourru, sans lever la tête.</p> + +<p>Mais l'écolier inconnu intervint:</p> + +<p>"C'est à moi", dit-il.</p> + +<p>Et il ajouta aussitôt, avec un geste large et +élégant de jeune seigneur auquel le vieil +instituteur ne sut pas résister:</p> + +<p>"Mais je les mets à votre disposition, monsieur, si +vous voulez regarder".</p> + +<p>Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas +troubler le nouvel état de choses qui venait de se +créer, toute la classe se glissa curieusement autour du +maître qui penchait sur ce trésor sa tête +demi-chauve, demi-frisée, et du jeune personnage +blême qui donnait avec un air de triomphe tranquille les +explications nécessaires. Cependant, silencieux à +son banc, complètement délaissé, le grand +Meaulnes avait ouvert son cahier de brouillons et, +fronçant le sourcil, s'absorbait dans un problèe +difficile.</p> + +<p>Le "quart d'heure" nous surprit dans ces occupations. La +dictée n'était pas finie et le désordre +régnait dans la classe. A vrai dire, depuis le matin la +récréation durait.</p> + +<p>A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse +fut envahie par les élèves, on s'aperçut +bien vite qu'un nouveau maître régnait sur les +jeux.</p> + +<p>De tous les plaisirs nouveaux que le bohémien, +dès ce matin-là, introduisit chez nous, je ne me +rappelle que le plus sanglant: c'était une espèce +de tournoi où les chevaux étaient les grands +élèves chargés des plus jeunes +grimpés sur leurs épaules.</p> + +<p>Partagés en deux groupes qui partaient des deux bouts +de la cour, ils fondaient les uns sur les autres, cherchant +à terrasser l'adversaire par la violence du choc, et les +cavaliers, usant de cache-nez comme de lassos, ou de leurs bras +tendus comme de lances, s'efforçaient de +désarçonner leurs rivaux. Il y en eut dont on +esquivait le choc et qui, perdant l'équilibre, allaient +s'étaler dans la boue, le cavalier roulant sous sa +monture. Il y eut des écoliers à moitié +désarçonnés que le cheval rattrapait par les +jambes et qui, de nouveau acharnés à la lutte, +regrimpaient sur ses épaules. Monté sur le grand +Delage qui avait des membres démesurés, le poil +roux et les oreilles décollées, le mince cavalier +à la tête bandée excitait les deux troupes +rivales et dirigeait malignement sa monture en riant aux +éclats.</p> + +<p>Augustin, debout sur le seuil de la classe, regardait d'abord +avec mauvaise humeur s'organiser ces jeux. Et j'étais +auprès de lui, indécis.</p> + +<p>"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les +poches. Venir ici, dès ce matin, c'était le seul +moyen de n'être pas soupçonné. Et M. Seurel +s'y est laissé prendre!"</p> + +<p>Il resta là un long moment, sa tête rase au vent, +à maugréer contre ce comédien qui allait +faire assommer tous ces gars dont il avait été peu +de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que +j'étais, je ne manquais pas de l'approuver.</p> + +<p>Partout, dans tous les coins, en l'absence du maître, se +poursuivait la lutte: les plus petits avaient fini par grimper +les uns sur les autres; ils couraient et culbutaient avant +même d'avoir reçu le choc de l'adversaire... +Bientôt il ne resta plus debout, au milieu de la cour, +qu'un groupe acharné et tourbillonnant d'où +surgissait par moments le bandeau blanc du nouveau chef.</p> + +<p>Alors le grand Meaulnes ne sut plus résister. Il baissa +la tête, mit ses mains sur ces cuisses et me cria:</p> + +<p>"Allons-y, François!"</p> + +<p>Surpris par cette décision soudaine, je sautai pourtant +sans hésiter sur ses épaules et en une seconde nous +étions au fort de la mêlée, tandis que la +plupart des combattants, éperdus, fuyaient en criant:</p> + +<p>"Voilà Meaulnes! Voilà le grand Meaulnes!"</p> + +<p>Au milieu de ceux qui restaient il se mit à tourner sur +lui-même en me disant:</p> + +<p>"Etends les bras: empoigne-les comme j'ai fait cette +nuit".</p> + +<p>Et moi, grisé par la bataille, certain du triomphe, +j'agrippais au passage les gamins qui se débattaient, +oscillaient un instant sur les épaules des grands et +tombaient dans la boue. En moins de rien il ne resta debout que +le nouveau venu monté sur Delage; mais celui-ci, peu +désireux d'engager la lutte avec Augustin, d'un violent +coup de reins en arrière se redressa et fit descendre le +cavalier blanc.</p> + +<p>La main à l'épaule de sa monture, comme un +capitaine tient le mors de son cheval, le jeune garçon +debout par terre regarda le grand Meaulnes avec un peu de +saisissement et une immense admiration:</p> + +<p>"A la bonne heure!" dit-il.</p> + +<p>Mais aussitôt la cloche sonna, dispersant les +élèves qui s'étaient rassemblés +autour de nous dans l'attente d'une scène curieuse. Et +Meaulnes, dépité de n'avoir pu jeter à terre +son ennemi, tourna le dos en disant, avec mauvaise humeur:</p> + +<p>"Ce sera pour une autre fois!"</p> + +<p>Jusqu'à midi la classe continua comme à +l'approche des vacances, mêlée d'intermèdes +amusants et de conversations dont +l'écolier-comédien était le centre.</p> + +<p>Il expliquait comment, immobilisés par le froid sur la +place, ne songeant pas même à organiser des +représentations nocturnes, où personne ne +viendrait, ils avaient décidé que lui-même +irait au cours pour se distraire pendant la journée, +tandis que son compagnon soignerait les oiseaux des Iles et la +chèvre savante. Puis il racontait leurs voyages dans le +pays environnant, alors que l'averse tombe sur le mauvais toit de +zinc de la voiture et qu'il faut descendre aux côtes pour +pousser à la roue. Les élèves du fond +quittaient leur table pour venir écouter de plus +près. Les moins romanesques profitaient de cette occasion +pour se chauffer autour du poêle. Mais bientôt la +curiosité les gagnait et ils se rapprochaient du groupe +bavard en tendant l'oreille, laissant une main posée sur +le couvercle du poêle pour y garder leur place.</p> + +<p>"Et de quoi vivez-vous?" demanda M. Seurel, qui suivait tout +cela avec sa curiosité un peu puérile de +maître d'école et qui posait une foule de +questions.</p> + +<p>Le garçon hésita un instant, comme si jamais il +ne s'était inquiété de ce détail.</p> + +<p>"Mais, répondit-il, de ce que nous avons gagné +l'automne précédent, je pense. C'est Ganache qui +règle les comptes".</p> + +<p>Personne ne lui demanda qui était Ganache. Mais moi je +pensai au grand diable qui, traîtreusement, la veille au +soir, avait attaqué Meaulnes par derrière et +l'avait renversé...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>Où il est question du domaine mystérieux.</h3> + +<p>L'après-midi ramena les mêmes plaisirs et, tout +le long du cours, le même désordre et la même +fraude. Le bohémien avait apporté d'autres objets +précieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu'à un +petit singe qui griffait sourdement l'intérieur de sa +gibecière... A chaque instant il fallait que M. Seurel +s'interrompit pour examiner ce que le malin garçon venait +de tirer de son sac... Quatre heures arrivèrent et +Meaulnes était le seul à avoir fini ses +problèmes.</p> + +<p>Ce fut sans hâte que tout le monde sortit. Il n'y avait +plus, semblait-il, entre les heures de cours et de +récréation, cette dure démarcation qui +faisait la vie scolaire simple et réglée comme par +la succession de la nuit et du jour. Nous en oubliâmes +même de désigner comme d'ordinaire à M. +Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux +élèves qui devaient rester pour balayer la classe. +Or, nous n'y manquions jamais car c'était une façon +d'annoncer et de hâter la sortie du cours.</p> + +<p>Le hasard voulut que ce fût ce jour-là te tour du +grand Meaulnes; et dès le matin j'avais, en causant avec +lui, averti le bohémien que les nouveaux étaient +toujours désignés d'office pour faire le second +balayeur, le jour de leur arrivée.</p> + +<p>Meaulnes revint en classe dès qu'il eut +été chercher le pain de son goûter. Quant au +bohémien, il se fit longtemps attendre et arriva le +dernier, en courant, comme la nuit commençait de +tomber...</p> + +<p>"Tu resteras dans la classe, m'avait dit mon compagnon, et +pendant que je le tiendrai, tu lui reprendras le plan qu'il m'a +volé".</p> + +<p>Je m'étais donc assis sur une petite table, +auprès de la fenêtre, lisant à la +dernière lueur du jour, et je les vis tous les deux +déplacer en silence les bancs de l'école - le grand +Meaulnes, taciturne et l'air dur, sa blouse noire +boutonnée à trois boutons en arrière et +sanglée à la ceinture; l'autre, délicat, +nerveux, la tête bandée comme un blessé. Il +était vêtu d'un mauvais paletot, avec des +déchirures que je n'avais pas remarquées pendant le +jour. Plein d'une ardeur presque sauvage, il soulevait et +poussait les tables avec une précipitation folle, en +souriant un peu. On eût dit qu'il jouait là quelque +jeu extraordinaire dont nous ne connaissons pas le fin mot.</p> + +<p>Ils arrivèrent ainsi dans le coin le plus obscur de la +salle, pour déplacer la dernière table.</p> + +<p>En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser +son adversaire, sans que personne du dehors eût chance de +les apercevoir ou de les entendre par les fenêtres. Je ne +comprenais pas qu'il laissât échapper une pareille +occasion. L'autre, revenu près de la porte, allait +s'enfuir d'un instant à l'autre, prétextant que la +besogne était terminée, et nous ne le reverrions +plus. Le plan et tous les renseignements que Meaulnes avait mis +si longtemps à retrouver, à concilier, à +réunir, seraient perdus pour nous...</p> + +<p>A chaque seconde j'attendais de mon camarade un signe, un +mouvement, qui m'annonçât le début de la +bataille, mais le grand garçon ne bronchait pas. Par +instants, seulement, il regardait avec une fixité +étrange et d'un air interrogatif le bandeau du +bohémien, qui, dans la pénombre de la tombée +de la nuit, paraissait largement taché de noir.</p> + +<p>La dernière table fut déplacée sans que +rien arrivât.</p> + +<p>Mais au moment où, remontant tous les deux vers le haut +de la classe, ils allaient donner sur le seuil un dernier coup de +balai, Meaulnes, baissant la tête et sans regarder notre +ennemi, dit à mi-voix:</p> + +<p>"Votre bandeau est rouge de sang et vos habits sont +déchirés".</p> + +<p>L'autre le regarda un instant, non pas surpris de ce qu'il +disait, mais profondément ému de le lui entendre +dire.</p> + +<p>"Ils ont voulu, répondit-il, m'arracher votre plan tout +à l'heure, sur la place. Quand ils ont su que je voulais +revenir ici balayer la classe, ils ont compris que j'allais faire +la paix avec vous, ils se sont révoltés contre moi. +Mais je l'ai tout de même sauvé", ajouta-t-il +fièrement, en tendant à Meaulnes le précieux +papier plié.<br> + Meaulnes se tourna lentement vers moi:</p> + +<p>"Tu entends? dit-il. Il vient de se battre et de se faire +blesser pour nous, tandis que nous lui tendions un +piège!"</p> + +<p>Puis cessant d'employer ce "vous" insolite chez des +écoliers de Sainte-Agathe:</p> + +<p>"Tu es un vrai camarade", dit-il, et il lui tendit la +main.</p> + +<p>Le comédien la saisit et demeura sans parole une +seconde, très troublé, la voix coupée... +Mais bientôt avec une curiosité ardente il +poursuivit:</p> + +<p>"Ainsi vous me tendiez un piège! Que c'est amusant! Je +l'avais deviné et je me disais: ils vont être bien +étonnés, quand m'ayant repris ce plan, ils +s'apercevront que je l'ai complété...</p> + +<p>- Complété?</p> + +<p>- Oh! attendez! Pas entièrement..."</p> + +<p>Quittant ce ton enjoué, il ajouta gravement et +lentement, se rapprochant de nous:</p> + +<p>"Meaulnes, il est temps que je vous le dise: moi aussi je suis +allé là où vous avez été. +J'assistais à cette fête extraordinaire. J'ai bien +pensé, quand les garçons du Cours m'ont +parlé de votre aventure mystérieuse, qu'il +s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer je vous ai +volé votre carte... Mais je suis comme vous: j'ignore le +nom de ce château; je ne saurais pas y retourner; je ne +connais pas en entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".</p> + +<p>Avec quel élan, avec quelle intense curiosité, +avec quelle amitié nous nous pressâmes contre lui! +Avidement Meaulnes lui posait des questions... Il nous semblait +à tous deux qu'en insistant ardemment auprès de +notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela même qu'il +prétendait ne pas savoir.</p> + +<p>"Vous verrez, vous verrez, répondait le jeune +garçon avec un peu d'ennui et d'embarras, je vous ai mis +sur le plan quelques indications que vous n'aviez pas... C'est +tout ce que je pouvais faire".</p> + +<p>Puis, nous voyant plein d'admiration et d'enthousiasme:</p> + +<p>"Oh! dit-il tristement et fièrement, je +préfère vous avertir: je ne suis pas un +garçon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me +tirer une balle dans la tête et c'est ce qui vous explique +ce bandeau sur le front, comme un mobile de la Seine, en +1870...</p> + +<p>- Et ce soir, en vous battant, la plaie s'est rouverte", dit +Meaulnes avec amitié.</p> + +<p>Mais l'autre, sans y prendre garde, poursuivit d'un ton +légèrement emphatique:</p> + +<p>- Je voulais mourir. Et puisque je n'ai pas réussi, je +ne continuerai à vivre que pour l'amusement, comme un +enfant, comme un bohémien. J'ai tout abandonné. Je +n'ai plus ni père, ni soeur, ni maison, ni amour... Plus +rien, que des compagnons de jeux.</p> + +<p>- Ces compagnons-là vous ont déjà trahi, +dis-je.</p> + +<p>- Oui, répondit-il avec animation. C'est la faute d'un +certain Delouche. Il a deviné que j'allais faire cause +commune avec vous. Il a démoralisé ma troupe qui +était si bien en main. Vous avez vu cet abordage, hier au +soir, comme c'était conduit, comme ça marchait! +Depuis mon enfance, je n'avais rien organisé d'aussi +réussi..."</p> + +<p>Il resta songeur un instant, et il ajouta pour nous +désabuser tout à fait sur son compte:</p> + +<p>"Si je suis venu vers vous deux, ce soir, c'est que - je m'en +suis aperçu ce matin - il y a plus de plaisir à +prendre avec vous qu'avec la bande de tous les autres. C'est ce +Delouche surtout qui me déplaît. Quelle idée +de faire l'homme à dix-sept ans! Rien ne me +dégoûte davantage... Pensez-vous que nous puissions +le repincer?</p> + +<p>- Certes, dit Meaulnes. Mais resterez-vous longtemps avec +nous?</p> + +<p>- Je ne sais. Je le voudrais beaucoup. Je suis terriblement +seul. Je n'ai que Ganache..."</p> + +<p>Toute sa fièvre, tout son enjouement étaient +tombés soudain. Un instant, il plongea dans ce même +désespoir où sans doute, un jour, l'idée de +se tuer l'avait surpris.</p> + +<p>"Soyez mes amis, dit-il soudain. Voyez: je connais votre +secret et je l'ai défendu contre tous. Je puis vous +remettre sur la trace que vous avez perdue..."</p> + +<p>Et il ajouta presque solennellement:</p> + +<p>"Soyez mes amis pour le jour où je serais encore +à deux doigts de l'enfer comme une fois +déjà... Jurez-moi que vous répondrez quand +je vous appellerai - quand je vous appellerai ainsi... (et il +poussa une sorte de cri étrange: Hou-ou!...) Vous, +Meaulnes, jurez d'abord!"</p> + +<p>Et nous jurâmes, car, enfants que nous étions, +tout ce qui était plus solennel et plus sérieux que +nature nous séduisait.</p> + +<p>"En retour, dit-il, voici maintenant tout ce que je puis vous +dire: je vous indiquerai la maison de Paris où la jeune +fille du château avait l'habitude de passer les +fêtes: Pâques et la Pentecôte, le mois de juin +et quelquefois une partie de l'hiver".</p> + +<p>A ce moment une voix inconnue appela du grand portail, +à plusieurs reprises, dans la nuit. Nous devinâmes +que c'était Ganache, le bohémien, qui n'osait pas +ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix pressante, +anxieuse, il appelait tantôt très haut, tantôt +presque bas:</p> + +<p>"Hou-ou! Hou-ou!</p> + +<p>-Dites! Dites vite!" cria Meaulnes au jeune bohémien +qui avait tressailli et qui rajustait ses habits pour partir.</p> + +<p>Le jeune garçon nous donna rapidement une adresse +à Paris, que nous répétâmes à +mi-voix. Puis il courut, dans l'ombre, rejoindre son compagnon +à la grille, nous laissant dans un état de trouble +inexprimable.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>L'Homme aux espadrilles.</h3> + +<p>Cette nuit-là, vers trois heures du matin, la veuve +Delouche, l'aubergiste, qui habitait dans le milieu du bourg, se +leva pour allumer son feu. Dumas, son beau-frère, qui +habitait chez elle, devait partir en route à quatre +heures, et la triste bonne femme, dont la main droite +était recroquevillée par une brûlure +ancienne, se hâtait dans la cuisine obscure pour +préparer le café. Il faisait froid. Elle mit sur sa +camisole un vieux fichu, puis tenant d'une main sa bougie +allumée, abritant la flamme de l'autre main - la mauvaise +- avec son tablier levé, elle traversa la cour +encombrée de bouteilles vides et de caisses à +savon, ouvrit pour y prendre du petit bois la porte du +bûcher qui servait de cabane aux poules... Mais à +peine avait-elle poussé la porte que, d'un coup de +casquette si violent qu'il fit ronfler l'air, un individu +surgissant de l'obscurité profonde éteignit la +chandelle, abattit du même coup la bonne femme et s'enfuit +à toutes jambes, tandis que les poules et les coqs +affolés menaient un tapage infernal.</p> + +<p>L'homme emportait dans un sac - comme la veuve Delouche +retrouvant son aplomb s'en aperçut un instant plus tard - +une douzaine de ses poulets les plus beaux.</p> + +<p>Aux cris de sa belle-soeur, Dumas était accouru. Il +constata que le chenapan, pour entrer, avait dû ouvrir avec +une fausse clef la porte de la petite cour et qu'il +s'était enfui, sans la fermer, par le même chemin. +Aussitôt, en homme habitué aux braconniers et aux +chapardeurs, il alluma le falot de sa voiture, et le prenant +d'une main, son fusil chargé de l'autre, il +s'efforça de suivre la trace du voleur, trace très +imprécise - l'individu devait être chaussé +d'espadrilles - qui le mena sur la route de La Gare puis se +perdit devant la barrière d'un pré. Forcé +d'arrêter là ses recherches, il releva la +tête, s'arrêta... et entendit au loin, sur la +même route, le bruit d'une voiture lancée au grand +galop, qui s'enfuyait...</p> + +<p>De son côté, Jasmin Delouche, le fils de la +veuve, s'était levé et, jetant en hâte un +capuchon sur ses épaules, il était sorti en +chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout +était plongé dans l'obscurité et le silence +profond qui précèdent les premières lueurs +du jour. Arrivé aux Quatre-Routes, il entendit seulement - +comme son oncle - très loin, sur la colline des Riaudes, +le bruit d'une voiture dont le cheval devait galoper les quatre +pieds levés. Garçon malin en fanfaron, il se dit +alors, comme il nous le répéta par la suite avec +l'insupportable grasseyement des faubourgs de +Montluçon:</p> + +<p>"Ceux-là sont partis vers La Gare, mais il n'est pas +dit que je n'en "chaufferai" pas d'autres, de l'autre +côté du bourg".</p> + +<p>Et il rebroussa chemin vers l'église, dans le +même silence nocturne.</p> + +<p>Sur la place, dans la roulotte des bohémiens, il y +avait une lumière. Quelqu'un de malade sans doute. Il +allait s'approcher, pour demander ce qui était +arrivé, lorsqu'une ombre silencieuse, une ombre +chaussée d'espadrilles, déboucha des Petits-Coins +et accourut au galop, sans rien voir, vers le marchepied de la +voiture...</p> + +<p>Jasmin, qui avait reconnu l'allure de Ganache, s'avança +soudain dans la lumière et demanda à mi-voix:</p> + +<p>"Eh bien! Qu'y a-t-il?</p> + +<p>Hagard, échevelé, édenté, l'autre +s'arrêta, le regarda, avec un rictus misérable +causé par l'effroi et la suffocation, et répondit +d'une haleine hachée:</p> + +<p>"C'est le compagnon qui est malade... Il s'est battu hier soir +et sa blessure s'est rouverte... Je viens d'aller chercher la +soeur".</p> + +<p>En effet, comme Jasmin Delouche, fort intrigué, +rentrait chez lui pour se recoucher, il rencontra, vers le milieu +du bourg, une religieuse qui se hâtait.</p> + +<p>Au matin, plusieurs habitants de Sainte-Agathe sortirent sur +le seuil de leurs portes avec les mêmes yeux bouffis et +meurtris par une nuit sans sommeil. Ce fut, chez tous, un cri +d'indignation et, par le bourg, comme une traînée de +poudre.</p> + +<p>Chez Giraudat, on avait entendu, vers deux heures du matin, +une carriole qui s'arrêtait et dans laquelle on chargeait +en hâte des paquets qui tombaient mollement. Il n'y avait, +dans la maison, que deux femmes et elles n'avaient pas osé +bouger. Au jour, elles avaient compris, en ouvrant la basse-cour, +que les paquets en question étaient les lapins et la +volaille... Millie, durant la première +récréation, trouva devant la porte de la buanderie +plusieurs allumettes à demi brûlées. On en +conclut qu'ils étaient mal renseignés sur notre +demeure et n'avaient pu entrer... Chez Perreux, chez Boujardon et +chez Clément, on crut d'abord qu'ils avaient volé +aussi les cochons, mais on les retrouva dans la matinée, +occupés à déterrer des salades, dans +différents jardins. Tout le troupeau avait profité +de l'occasion et de la porte ouverte pour faire une petite +promenade nocturne... Presque partout on avait enlevé la +volaille; mais on s'en était tenu là. Mme Pignot, +la boulangère, qui ne faisait pas d'élevage, cria +bien toute la journée qu'on lui avait volé son +battoir et une livre d'indigo, mais le fait ne fut jamais +prouvé, ni inscrit sur le procès-verbal...</p> + +<p>Cet affolement, cette crainte, ce bavardage durèrent +tout le matin. En classe, Jasmin raconta son aventure de la +nuit:</p> + +<p>"Ah! ils sont malins, disait-il. Mais si mon oncle en avait +rencontré un, il l'a bien dit: Je le fusillais comme un +lapin!"</p> + +<p>Et il ajoutait en nous regardant:</p> + +<p>"C'est heureux qu'il n'ait pas rencontré Ganache, il +était capable de tirer dessus. C'est tous la même +race, qu'il dit, et Dessaigne le disait aussi".</p> + +<p>Personne cependant ne songeait à inquiéter nos +nouveaux amis. C'est le lendemain soir seulement que Jasmin fit +remarquer à son oncle que Ganache, comme leur voleur, +était chaussé d'espadrilles. Ils furent d'accord +pour trouver qu'il valait la peine de dire cela aux gendarmes. +Ils décidèrent donc, en grand secret, d'aller +dès leur premier loisir au chef-lieu de canton +prévenir le brigadier de la gendarmerie.</p> + +<p>Durant les jours qui suivirent, le jeune bohémien, +malade de sa blessure légèrement rouverte, ne parut +pas.</p> + +<p>Sur la place de l'église, le soir, nous allions +rôder, rien que pour voir sa lampe derrière le +rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse et de +fièvre, nous restions là, sans oser approcher de +l'humble bicoque, qui nous paraissait être le +mystérieux passage et l'anti-chambre du Pays dont nous +avions perdu le chemin.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>Une dispute dans la coulisse.</h3> + +<p>Tant d'anxiétés et de troubles divers, durant +ces jours passés, nous avaient empêchés de +prendre garde que mars était venu en que le vent avait +molli. Mais le troisième jour après cette aventure, +en descendant, le matin, dans la cour, brusquement je compris que +c'était le printemps. Une brise délicieuse comme +une eau tiédie coulait par-dessus le mur, une pluie +silencieuse avait mouillé la nuit les feuilles des +pivoines; la terre remuée du jardin avait un goût +puissant, et j'entendais, dans l'arbre voisin de la +fenêtre, un oiseau qui essayait d'apprendre la +musique...</p> + +<p>Meaulnes, à la première +récréation, parla d'essayer tout de suite +l'itinéraire qu'avait précisé +l'écolier-bohémien. A grand peine je lui persuadai +d'attendre que nous eussions revu notre ami, que le temps +fût sérieusement au beau... que tous les pruniers de +Sainte-Agathe fussent en fleur. Appuyés contre le mur bas +de la petite ruelle, les mains aux poches et nu-tête, nous +parlions et le vent tantôt nous faisait frissonner de +froid, tantôt, par bouffées de tiédeur, +réveillait en nous je ne sais quel vieil enthousiasme +profond. Ah! frère, compagnon, voyageur, comme nous +étions persuadés, tous deux, que le bonheur +était proche, et qu'il allait suffire de se mettre en +chemin pour l'atteindre!...</p> + +<p>A midi et demi, pendant le déjeuner, nous +entendîmes un roulement de tambour sur la place des +Quatre-Routes. En un clin d'oeil, nous étions sur le seuil +de la petite grille, nos serviettes à la main... +C'était Ganache qui annonçait pour le soir, +à huit heures, "vu le beau temps", une grande +représentation sur la place de l'église. A tout +hasard, "pour se prémunir contre la pluie", une tente +serait dressée. Suivait un long programma des attractions, +que le vent emporta, mais où nous pûmes distinguer +vaguement "pantomimes... chansons... fantaisies +équestres...", le tout scandé par de nouveaux +roulements de tambour.</p> + +<p>Pendant le dîner du soir, la grosse caisse, pour +annoncer la séance, tonna sous nos fenêtres et fit +trembler les vitres. Bientôt après, +passèrent, avec un bourdonnement de conversation, les gens +des faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la +place de l'église. Et nous étions là, tous +deux, forcés de rester à table, trépignant +d'impatience!</p> + +<p>Vers neuf heures, enfin, nous entendîmes des frottements +de pieds et des rires étouffés à la petite +grille: les institutrices venaient nous chercher. Dans +l'obscurité complète nous partîmes en bande +vers le lieu de la comédie. Nous apercevions de loin le +mur de l'église illuminé comme par un grand feu. +Deux quinquets allumés devant la porte de la baraque +ondulaient au vent...</p> + +<p>A l'intérieur, des gradins étaient +aménagés comme dans un cirque. M. Seurel, les +institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installâmes sur +les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait être +fort étroit, comme un cirque véritable, avec de +grandes nappes d'ombre où s'étageaient Mme Pignot, +la boulangère, et Fernande, l'épicière, les +filles du bourg, les ouvriers maréchaux, des dames, des +gamins, des paysans, d'autres gens encore.</p> + +<p>La représentation était avancée plus +qu'à moitié. On voyait sur la piste une petite +chèvre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur +quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'était +Ganache qui la commandait doucement, à petits coups de +baguette, en regardant vers nous d'un air inquiet, la bouche +ouverte les yeux morts.</p> + +<p>Assis sur un tabouret près de deux autres quinquets, +à l'endroit où la piste communiquait avec la +roulotte nous reconnûmes, en fin maillot noir, front +bandé le meneur de jeu, notre ami.</p> + +<p>A peine étions-nous assis que bondissait sur la piste +un poney tout harnaché à qui le jeune personnage +blessé fit faire plusieurs tours, et qui s'arrêtait +toujours devant l'un de nous lorsqu'il fallait désigner la +personne la plus aimable ou la plus brave de la +société; mais toujours devant Mme Pignot lorsqu'il +s'agissait de découvrir la plus menteuse, la plus avare ou +"la plus amoureuse..." Et c'étaient autour d'elle des +rires, de cris et des coin-coin, comme dans un troupeau d'oies +que pourchasse un épagneul!...</p> + +<p>A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant +avec M. Seurel, qui n'eût pas été plus fier +d'avoir parlé à Talma ou à Léotard; +et nous, nous écoutions avec un intérêt +passionné tout ce qu'il disait: de sa blessure - +refermée; de ce spectacle - préparé durant +les longues journées d'hiver; de leur départ - qui +ne serait pas avant la fin du mois, car ils pensaient donner +jusque-là des représentations variées et +nouvelles.</p> + +<p>Le spectacle devait se terminer par une grande pantomime.</p> + +<p>Vers la fin de l'entracte, notre ami nous quitta, et, pour +regagner l'entrée de la roulotte, fut obligé de +traverser un groupe qui avait envahi la piste et au milieu duquel +nous aperçûmes soudain Jasmin Delouche. Les femmes +et les filles s'écartèrent. Ce costume noir, cet +air blessé, étrange et brave, les avaient toutes +séduites. Quant à Jasmin, qui paraissait revenir +à cet instant d'un voyage, et qui s'entretenait à +voix basse mais animée avec Mme Pignot, il était +évident qu'une cordelière, un col bas et des +pantalons-éléphant eussent fait plus sûrement +sa conquête... Il se tenait les pouces au revers de son +veston, dans une attitude à la fois très fate et +très gênée. Au passage du bohémien, +dans un mouvement de dépit, il dit à haute voix +à Mme Pignot quelque chose que je n'entendis pas, mais +certainement une injure, un mot provocant à l'adresse de +notre ami. Ce devait être une menace grave et inattendue, +car le jeune homme ne put s'empêcher de se retourner et de +regarder l'autre, qui, pour ne pas perdre contenance, ricanait, +poussait ses voisins du coude, comme pour les mettre de son +côté... Tout ceci se passa d'ailleurs en quelques +secondes. Je fus sans doute le seul de mon banc à m'en +apercevoir.</p> + +<p>Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derrière le +rideau qui masquait l'entrée de la roulotte. Chacun +regagna sa place sur les gradins, croyant que la deuxième +partie du spectacle allait aussitôt commencer, et un grand +silence s'établit. Alors, derrière le rideau, +tandis que s'apaisaient les dernières conversations +à voix basse, un bruit de dispute monta. Nous n'entendions +pas ce qui était dit, mais nous reconnûmes les deux +voix, celle du grand gars et celle du jeune homme - la +première qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui +gourmandait, avec indignation et tristesse à la fois:</p> + +<p>"Mais malheureux! disait celle-ci, pourquoi ne m'avoir pas +dit..."</p> + +<p>Et nous ne distinguions pas la suite, bien que tout le monde +prêtât l'oreille. Puis tout se tut soudainement. +L'altercation se poursuivit à voix basse; et les gamins +des hauts gradins commencèrent à crier:</p> + +<p>"Les lampions, le rideau!"</p> + +<p>et à frapper du pied.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>Le Bohémien enlève son bandeau.</h3> + +<p>Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face - +sillonnée de rides, tout écarquillée +tantôt par la gaieté tantôt par la +détresse, et semée de pains à cacheter! - +d'un long pierrot en trois pièces mal articulées, +recroquevillé sur son ventre come par une colique, +marchant sur la pointe des pieds comme par excès de +prudence et de crainte, les mains empêtrées dans des +manches trop longues qui balayaient la piste.</p> + +<p>Je ne saurais plus reconstituer aujourd'hui le sujet de sa +pantomime. Je me rappelle seulement que dès son +arrivée dans le cirque, après s'être +vainement et désespérément retenu sur les +pieds, il tomba. Il eut beau se relever; c'était plus fort +que lui: il tombait. Il ne cessait pas de tomber. Il +s'embarrassait dans quatre chaises à la fois. Il +entraînait dans sa chute une table énorme qu'on +avait apportée sur la piste. Il finit par aller +s'étaler par delà la barrière du cirque +jusque sur les pieds des spectateurs. Deux aides, racolés +dans le public à grand'peine, le tiraient par les pieds et +le remettaient debout après d'inconcevables efforts. Et +chaque fois qu'il tombait, il poussait un petit cri, varié +chaque fois, un petit cri insupportable, où la +détresse et la satisfaction se mêlaient à +doses égales. Au dénouement, grimpé sur un +échafaudage de chaises, il fit une chute immense et +très lente, et son ululement de triomphe strident et +misérable durait aussi longtemps que sa chute, +accompagné par les cris d'effroi des femmes.</p> + +<p>Durant la seconde partie de sa pantomime, je revois, sans bien +m'en rappeler la raison, "le pauvre pierrot qui tombe" sortant +d'une de ses manches une petite poupée bourrée de +son et mimant avec elle toute une scène tragi-comique. En +fin de compte, il lui faisait sortir par la bouche tout le son +qu'elle avait dans le ventre. Puis, avec de petits cris +pitoyables, il la remplissait de bouillie et, au moment de la +plus grande attention, tandis que tous les spectateurs, la +lèvre pendante, avaient les yeux fixés sur la fille +visqueuse et crevée du pauvre pierrot, il la saisit +soudain par un bras et la lança à toute +volée, à travers les spectateurs, sur la figure de +Jasmin Delouche, dont elle ne fit que mouiller l'oreille, pour +aller ensuite s'aplatir sur l'estomac de Mme Pignot, juste +au-dessous du menton. La boulangère poussa un tel cri, +elle se renversa si fort en arrière et toutes ses voisines +l'imitèrent si bien que le banc se rompit, et la +boulangère, Fernande, la triste veuve Delouche et vingt +autres s'effondrèrent, les jambes en l'air, au milieu des +rires, des cris et des applaudissements, tandis que le grand +clown, abattu la face contre terre, se relevait pour saluer et +dire:</p> + +<p>"Nous avons, messieurs et mesdames, l'honneur de vous +remercier!"</p> + +<p>Mais à ce moment même et au milieu de l'immense +brouhaha, le grand Meaulnes, silencieux depuis le début de +la pantomime et qui semblait plus absorbé de minute en +minute, se leva brusquement, me saisit par le bras, comme +incapable de se contenir, et me cria:</p> + +<p>"Regarde le bohémien! Regarde! Je l'ai enfin +reconnu".</p> + +<p>Avant même d'avoir regardé, comme si depuis +longtemps, inconsciemment, cette pensée couvait en moi et +n'attendait que l'instant d'éclore, j'avais deviné! +Debout après d'un quinquet, à l'entre de la +roulotte, le jeune personnage inconnu avait défait son +bandeau et jeté sur les épaules une +pèlerine. On voyait, dans la lueur fumeuse, comme +naguère à la lumière de la bougie, dans la +chambre du Domaine, un très fin, très aquilin +visage sans moustache. Pâle, les lèvres +entr'ouvertes, il feuilletait hâtivement une sorte de petit +album rouge qui devait être un atlas de poche. Sauf une +cicatrice qui lui barrait la tempe et disparaissait sous la masse +des cheveux, c'était, tel que me l'avait décrit +minutieusement le grand Meaulnes, le fiancé du Domaine +inconnu.</p> + +<p>Il était évident qu'il avait enlevé son +bandage pour être reconnu de nous. Mais à peine le +grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et poussé ce +cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, après +nous avoir jeté un coup d'oeil d'entente et nous avoir +souri, avec une vague tristesse, comme il souriait +d'ordinaire.</p> + +<p>"Et l'autre! disait Meaulnes avec fièvre, comment ne +l'ai-je pas reconnu tout de suite! C'est le pierrot de la +fête, là-bas..."</p> + +<p>Et il descendit les gradins pour aller vers lui. Mais +déjà Ganache avait coupé toutes les +communications avec la piste; un à un il éteignait +les quatre quinquets du cirque, et nous étions +obligés de suivre la foule qui<br> + s'écoulait très lentement, canalisée entre +les bancs parallèles, dans l'ombre où nous +piétinions d'impatience.</p> + +<p>Dès qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se +précipita vers la roulotte, escalada le marchepied, frappa +à la porte, mais tout était clos +déjà. Déjà sans doute, dans la +voiture à rideaux, comme dans celle du poney, de la +chèvre et des oiseaux savants, tout le monde était +rentré et commençait à dormir.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>Les gendarmes!</h3> + +<p>Il nous fallut rejoindre la troupe de messieurs et de dames +qui revenaient vers le Cours Supérieur, par les rues +obscures. Cette fois nous comprenions tout. Cette grande +silhouette blanche que Meaulnes avait vue, le dernier soir de la +fête, filer entre les arbres, c'était Ganache, qui +avait recueilli le fiancé désespéré +et s'était enfui avec lui. L'autre avait accepté +cette existence sauvage, pleine de risques, de jeux et +d'aventures. Il lui avait semblé recommencer son +enfance...</p> + +<p>Frantz de Galais nous avait jusqu'ici caché son nom et +il avait feint d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans +doute d'être forcé de rentrer chez ses parents; mais +pourquoi, ce soir-là, lui avait-il plu soudain de se faire +connaître à nous et de nous laisser deviner la +vérité tout entière?...</p> + +<p>Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la +troupe des spectateurs s'écoulait lentement à +travers le bourg. Il décida que, dès le lendemain +matin, qui était un jeudi, il irait trouver Frantz. Et, +tous les deux, ils partiraient pour là-bas! Quel voyage +sur la route mouillée! Frantz expliquerait tout; tout +s'arrangeait, et la merveilleuse aventure allait reprendre +là où elle s'était interrompue...</p> + +<p>Quant à moi je marchais dans l'obscurité avec un +gonflement de coeur indéfinissable. Tout se mêlait +pour contribuer à ma joie, depuis le faible plaisir que +donnait l'attente du jeudi jusqu'à la très grande +découverte que nous venions de faire, jusqu'à la +très grande chance qui nous était échue. Et +je me souviens que, dans ma soudaine +générosité de coeur, je m'approchai de la +plus laide des filles du notaire à qui l'on m'imposait +parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanément je +lui donnai la main.</p> + +<p>Amers souvenirs! Vains espoirs écrasés!</p> + +<p>Le lendemain, dès huit heures, lorsque nous +débouchâmes tous les deux sur la place de +l'église, avec nos souliers bien cirés, nos plaques +de ceinturons bien astiquées et nos casquettes neuves, +Meaulnes, qui jusque-là se retenait de sourire en me +regardant, poussa un cri et s'élança vers la place +vide... Sur l'emplacement de la baraque et des voitures, il n'y +avait plus qu'un pot cassé et des chiffons. Les +bohémiens étaient partis...</p> + +<p>Un petit vent qui nous parut glacé soufflait. Il me +semblait qu'à chaque pas nous allions buter sur le sol +caillouteux et dur de la place et que nous allions tomber. +Meaulnes, affolé, fit deux fois le mouvement de +s'élancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur +la route de Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses +yeux, espérant un instant que nos gens venaient seulement +de partir. Mais que faire? Dix traces de voitures +s'embrouillaient sur la place, puis s'effaçaient sur la +route dure. Il fallut rester là, inertes.</p> + +<p>Et tandis que nous revenions, à travers le village +où la matinée du jeudi commençait, quatre +gendarmes à cheval, avertis par Delouche la veille au +soir, débouchèrent au galop sur la place et +s'éparpillèrent à travers les rues pour +garder toutes les issues, comme des dragons qui font la +reconnaissance d'un village... Mais il était trop tard. +Ganache, le voleur de poulets, avait fuit avec son compagnon. Les +gendarmes ne retrouvèrent personne, ni lui, ni +ceux-là qui chargeaient dans des voitures les chapons +qu'il étranglait. Prévenu à temps par le mot +imprudent de Jasmin, Frantz avait dû comprendre soudain de +quel métier son compagnon et lui vivaient, quand la caisse +de la roulotte était vide; plein de honte et de fureur, il +avait arrêté aussi-tôt un itinéraire et +décidé de prendre du champ avant l'arrivée +des gendarmes. Mais, ne craignant plus désormais qu'on +tentât de le ramener au domaine de son père, il +avait voulu se montrer à nous sans bandage, avant de +disparaître.</p> + +<p>Un seul point resta toujours obscur: comment Ganache avait-il +pu à la fois dévaliser les basses-cours et +quérir la bonne soeur pour la fièvre de son ami? +Mais n'était-ce pas là toute l'histoire du pauvre +diable? Voleur et chemineau d'un côté, bonne +créature de l'autre...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>A la recherche du sentier perdu.</h3> + +<p>Comme nous rentrions, le soleil dissipait la +légère brume du matin; les ménagères +sur le seuil des maisons secouaient leurs tapis ou bavardaient; +et, dans les champs et les bois, aux portes du bourg, +commençait la plus radieuse matinée de printemps +qui soit restée dans ma mémoire.</p> + +<p>Tous les grands élèves du cours devaient arriver +vers huit heures, ce jeudi-là, pour préparer, +durant la matinée, les uns le Certificat d'Etudes +Supérieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. +Lorsque nous arrivâmes tous les deux. Meaulnes plein d'un +regret et d'une agitation qui ne lui permettaient pas de rester +immobile, moi très abattu, l'école était +vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la poussière +d'un banc vermoulu, et sur le vernis écaillé d'un +planisphère.</p> + +<p>Comment rester là, devant un livre, à ruminer +notre déception, tandis que tout nous appelait au-dehors: +les poursuites des oiseaux dans les branches près des +fenêtres, la fuite des autres élèves vers les +prés et les bois, et surtout le fiévreux +désir d'essayer au plus vite l'itinéraire incomplet +vérifié par le bohémien - dernière +ressource de notre sac presque vide, dernière clef du +trousseau, après avoir essayé toutes les autres?... +Cela était au-dessus de nos forces! Meaulnes marchait de +long en large, allait auprès des fenêtres, regardait +dans le jardin, puis revenait et regardait vers le bourg, comme +s'il eût attendu quelqu'un qui ne viendrait certainement +pas.</p> + +<p>"J'ai l'idée, me dit-il enfin, j'ai l'idée que +ce n'est peut-être pas aussi loin que nous l'imaginions... +Frantz a supprimé sur mon plan toute une portion de la +route que j'avais indiquée.<br> + Cela veut dire, peut-être, que la jument a fait, pendant +mon sommeil, un long détour inutile..."</p> + +<p>J'étais à moitié assis sur le coin d'une +grande table, un pied par terre, l'autre ballant, l'air +découragé et désoeuvré, la tête +basse.</p> + +<p>"Pourtant, dis-je, au retour, dans la berline, ton voyage a +duré toute la nuit.</p> + +<p>- Nous étions partis à minuit, +répondit-il vivement. On m'a déposé à +quatre heures du matin, à environ six kilomètres +à l'ouest de Sainte-Agathe, tandis que j'étais +parti par la route de La Gare à l'est. Il faut donc +compter ces six kilomètres en moins entre Sainte-Agathe et +le pays perdu.</p> + +<p>"Vraiment, il me semble qu'en sortant du bois des Communaux, +on ne doit pas être à plus de deux lieues de ce que +nous cherchons."</p> + +<p>- Ce sont précisément ces deux lieues-là +qui manquent sur ta carte.</p> + +<p>- C'est vrai. Et la sortie du bois est bien à une lieue +et demie d'ici, mais pour un bon marcheur, cela peut se faire en +une matinée..."</p> + +<p>A cet instant Moucheboeuf arriva. Il avait une tendance +irritante à se faire passer pour bon élève, +non pas en travaillant mieux que les autres, mais en se signalant +dans des circonstances comme celle-ci.</p> + +<p>"Je savais bien, dit-il triomphant, ne trouver que vous deux. +Tous les autres sont partis pour le bois des Communaux. En +tête: Jasmin Delouche qui connaît les nids".</p> + +<p>Et, voulant faire le bon apôtre, il commença +à raconter tout ce qu'ils avaient dit pour narguer le +Cours, M. Seurel et nous, en décidant cette +expédition.</p> + +<p>"S'ils sont au bois, je les verrai sans doute en passant, dit +Meaulnes, car je m'en vais aussi. Je serai de retour vers midi et +demi".</p> + +<p>Moucheboeuf resta ébahi.</p> + +<p>"Ne viens-tu pas?" me demanda Augustin, s'arrêtant une +seconde sur le seuil de la porte entr'ouverte - ce qui fit entrer +dans la pièce grise, en une bouffée d'air +tiédi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels, de +pépiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et +le claquement d'un fouet au loin.</p> + +<p>"Non, dis-je, bien que la tentation fût forte, je ne +puis pas, à cause de M. Seurel. Mais hâte-toi. Je +t'attendrai avec impatience".</p> + +<p>Il fit un geste vague et partit, très vite, plein +d'espoir.</p> + +<p>Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait +quitté sa veste d'alpaga noir, revêtu un paletot de +pêcheur aux vastes poches boutonnées, un chapeau de +paille et de courtes jambières vernies pour serrer le bas +de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut guère surpris +de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui +lui répéta trois fois que les gars avaient dit:</p> + +<p>"S'il a besoin de nous, qu'il vienne donc nous chercher!"</p> + +<p>Et il commanda:</p> + +<p>"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons +les dénicher à notre tour... Pourras-tu marcher +jusque-là, François?"</p> + +<p>J'affirmai que oui et nous partîmes.</p> + +<p>Il fut entendu que Moucheboeuf conduirait M. Seurel et lui +servirait d'appeau... C'est-à-dire que, connaissant les +futaies où se trouvaient les dénicheurs, il devait +de temps à autre crier à toute voix:</p> + +<p>"Hop! Hola! Giraudat! Delouche! Où êtes-vous?... +Y en a-t-il?... En avez-vous trouvé?..."</p> + +<p>Quant à moi, je fus chargé, à mon vif +plaisir, de suivre la lisière est du bois, pour le cas +où les écoliers fugitifs chercheraient à +s'échapper de ce côté.</p> + +<p>Or dans le plan rectifié par le bohémien et que +nous avions maintes fois étudié avec Meaulnes, il +semblait qu'un chemin à un trait, un chemin de terre, +partit de cette lisière du bois pour aller dans la +direction du Domaine. Si j'allais le découvrir ce +matin!... Je commençai à me persuader que, avant +midi, je me trouverais sur le chemin du manoir perdu...</p> + +<p>La merveilleuse promenade!... Dès que nous eûmes +passé le Glacis et contourné le Moulin, je quittai +mes deux compagnons, M. Seurel dont on eût dit qu'il +partait en guerre - je crois bien qu'il avait mis dans sa poche +un vieux pistolet - et ce traître de Moucheboeuf.</p> + +<p>Prenant un chemin de traverse, j'arrivai bientôt +à la lisière du bois - seul à travers la +campagne pour la première fois de ma vie comme une +patrouille que son caporal a perdue.</p> + +<p>Me voici, j'imagine, près de ce bonheur +mystérieux que Meaulnes a entrevu un jour. Toute la +matinée est à moi pour explorer la lisière +du bois, l'endroit le plus frais et le plus caché du pays, +tandis que mon grand frère aussi est parti à la +découverte. C'est comme un ancien lit de ruisseau. Je +passe sous les basses branches d'arbres dont je ne sais pas le +nom mais qui doivent être des aulnes. J'ai sauté +tout à l'heure un échalier au bout de la sente, et +je me suis trouvé dans cette grande voie d'herbe verte qui +coule sous les feuilles, foulant par endroits les orties, +écrasant les hautes valérianes.</p> + +<p>Parfois mon pied se pose, durant quelques pas, sur un banc de +sable fin. Et dans le silence, j'entends un oiseau - je m'imagine +que c'est un rossignol, mais sans doute je me trompe, puisqu'ils +ne chantent que le soir - un oiseau qui répète +obstinément la même phrase: voix de la +matinée, parole dite sous l'ombrage, invitation +délicieuse au voyage entre les aulnes. Invisible, +entêté, il semble m'accompagner sous la feuille.</p> + +<p>Pour la première fois me voilà, moi aussi, sur +le chemin de l'aventure. Ce ne sont plus des coquilles +abandonnées par les eaux que je cherche, sous la direction +de M. Seurel, ni les orchis que le maître d'école ne +connaisse pas, ni même, comme cela nous arrivait souvent +dans le champ du père Martin, cette fontaine profonde et +tarie, couverte d'un grillage, enfouie sous tant d'herbes folles +qu'il fallait chaque fois plus de temps pour la retrouver... Je +cherche quelque chose de plus mystérieux encore. C'est le +passage dont il est question dans les livres, l'ancien chemin +obstrué, celui dont le prince harassé de fatigue +n'a pu trouver l'entrée. Cela se découvre à +l'heure la plus perdue de la matinée, quand on a depuis +longtemps oublié qu'il va être onze heures, midi... +Et soudain, en écartant, dans le feuillage profond, les +branches, avec ce geste hésitant des mains à +hauteur du visage inégalement écartées, on +l'aperçoit comme une longue avenue sombre dont la sortie +est un rond de lumière tout petit.</p> + +<p>Mais tandis que j'espère et m'enivre ainsi, voici que +brusquement je débouche dans une sorte de +clairière, qui se trouve être tout simplement un +pré. Je suis arrivé sans y penser à +l'extrémité des Communaux, que j'avais toujours +imaginée infiniment loin. Et voici à ma droite, +entre des piles de bois, toute bourdonnante dans l'ombre, la +maison du garde. Deux paires de bas sèchent sur l'appui de +la fenêtre. Les années passées, lorsque nous +arrivions à l'entrée du bois, nous disions +toujours, en montrant un point de lumière tout au bout de +l'immense allée noire: "C'est là-bas la maison du +garde; la maison de Baladier". Mais jamais nous n'avions +poussé jusque là. Nous entendions dire quelquefois, +comme s'il se fût agi d'une expédition +extraordinaire: "Il a été jusqu'à la maison +du garde!..."</p> + +<p>Cette fois, je suis allé jusqu'à la maison de +Baladier, et je n'ai rien trouvé.</p> + +<p>Je commençais à souffrir de ma jambe +fatiguée et de la chaleur que je n'avais pas sentie +jusque-là; je craignais de faire tout seul le chemin du +retour, lorsque j'entendis près de moi l'appeau de M. +Seurel, la voix de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui +m'appelaient...</p> + +<p>Il y avait là une troupe de six grands gamins, +où, seul, le traître Moucheboeuf avait l'air +triomphant. C'était Giraudat, Auberger, Delage et +d'autres... Grâce à l'appeau, on avait pris les uns +grimpés dans un merisier isolé au milieu d'une +clairière; les autres en train de dénicher des +pics-verts. Giraudat, le nigaud aux yeux bouffis, à la +blouse crasseuse, avait caché les petits dans son estomac, +entre sa chemise et sa peau. Deux de leurs compagnons +s'étaient enfuis à l'approche de M. Seurel: ce +devait être Delouche et le petit Coffin. Ils avaient +d'abord répondu par des plaisanteries à l'adresse +de "Mouchevache!", que répétaient les échos +des bois, et celui-ci, maladroitement, se croyant sûr de +son affaire, avait répondu, vexé:</p> + +<p>"Vous n'avez qu'à descendre, vous savez! M. Seurel est +là..."</p> + +<p>Alors tout s'était tu subitement; ç'avait +été une fuite silencieuse à travers le bois. +Et comme ils le connaissaient à fond, il ne fallait pas +songer à les rejoindre. On ne savait pas non plus +où le grand Meaulnes était passé. On n'avait +pas entendu sa voix; et l'on dut renoncer à poursuivre les +recherches.</p> + +<p>Il était plus de midi lorsque nous reprîmes la +route de Sainte-Agathe, lentement, la tête basse, +fatigués, terreux. A la sortie du bois, lorsque nous +eûmes frotté et secoué la boue de nos +souliers sur la route sèche, le soleil commença de +frapper dur. Déjà ce n'était plus ce matin +de printemps si frais et si luisant. Les bruits de +l'après-midi avaient commencé. De loin en loin un +cop criait, cri désolé! dans les fermes +désertes aux alentours de la route. A la descente du +Glacis, nous nous arrêtâmes un instant pour causer +avec des ouvriers des champs qui avaient repris leur travail +après le déjeuner. Ils étaient +accoudés à la barrière, et M. Seurel leur +disait:</p> + +<p>"De fameux galopins! Tenez, regardez Giraudat. Il a mis les +oisillons dans sa chemise. Ils ont fait là dedans ce +qu'ils ont voulu. C'est du propre!..."</p> + +<p>Il me semblait que c'était de ma débâcle +aussi que les ouvriers riaient. Ils riaient en hochant la +tête, mais ils ne donnaient pas tout à fait tort aux +jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confièrent +même, lorsque M. Seurel eut repris la tête de la +colonne:</p> + +<p>"Il y en a un autre qui est passé, un grand, vous savez +bien... Il a dû rencontrer, en revenant, la voiture des +Granges, et on l'a fait monter, il est descendu, plein de terre, +tout déchiré, ici, à l'entrée du +chemin des Granges! Nous lui avons dit que nous vous avions vus +passer ce matin, mais que vous n'étiez pas de retour +encore. Et il a continué tout doucement sa route vers +Sainte-Agathe".</p> + +<p>En effet, assis sur une pile du pont des Glacis, nous +attendait le grand Meaulnes, l'air brisé de fatigue. Aux +questions de M. Seurel, il répondit que lui aussi +était parti à la recherche des écoliers +buissonniers. Et à celle que je lui posai tout bas, il dit +seulement en hochant la tête avec découragement:</p> + +<p>"Non! rien! rien qui ressemble à ça".</p> + +<p>Après déjeuner, dans la classe fermée, +noire et vide, au milieu du pays radieux, il s'assit à +l'une des grandes tables et, la tête dans les bras, il +dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir, +après un long instant de réflexion, comme s'il +venait de prendre une décision importante, il +écrivit une lettre à sa mère. Et c'est tout +ce que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de +défaite.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<h3>La lessive.</h3> + +<p>Nous avions escompté trop tôt la venue du +printemps.</p> + +<p>Le lundi soir, nous voulûmes faire nos devoirs +aussitôt après quatre heures comme en plein +été, et pour y voir plus clair nous sortîmes +deux grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout +de suite; une goutte de pluie tomba sur un cahier; nous +rentrâmes en hâte. Et de la grande salle obscurcie, +par les larges fenêtres, nous regardions silencieusement +dans le ciel gris la déroute des nuages.</p> + +<p>Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une +poignée de croisée, ne put s'empêcher de +dire, comme s'il eût été fâché +de sentir monter en lui tant de regret:</p> + +<p>"Ah! ils filaient autrement que cela les nuages, lorsque +j'étais sur la route, dans la voiture de la +Belle-Etoile.</p> + +<p>- Sur quelle route?" demanda Jasmin.</p> + +<p>Mais Meaulnes ne répondit pas.</p> + +<p>"Moi, dis-je, pour faire diversion, j'aurais aimé +voyager comme cela en voiture, par la pluie battante, +abrité sous un grand parapluie.</p> + +<p>- Et lire tout le long du chemin comme dans une maison, ajouta +un autre.</p> + +<p>- Il ne pleuvait pas et je n'avais pas envie de lire, +répondit Meaulnes, je ne pensais qu'à regarder le +pays".</p> + +<p>Mais lorsque Giraudat, à son tour, demanda de quel pays +il s'agissait, Meaulnes de nouveau resta muet. Et Jasmin dit:</p> + +<p>"Je sais... Toujours la fameuse aventure!..."</p> + +<p>Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme +s'il eût été lui-même un peu dans le +secret. Ce fut peine perdue; ses avances lui restèrent +pour compte; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au galop, +la blouse relevée sur la tête, sous la froide +averse.</p> + +<p>Jusqu'au jeudi suivant le temps resta à la pluie. Et ce +jeudi-là fut plus triste encore que le +précédent. Toute la campagne était +baignée dans une sorte de brume glacée comme aux +plus mauvais jours de l'hiver.</p> + +<p>Millie, trompée par le beau soleil de l'autre semaine, +avait fait faire la lessive, mais il ne fallait pas songer +à mettre sécher le linge sur les haies du jardin, +ni même sur des cordes dans le grenier, tant l'air +était humide et froid.</p> + +<p>En discutant avec M. Seurel, il lui vint l'idée +d'étendre sa lessive dans les classes, puisque +c'était jeudi, et de chauffer le poêle à +blanc. Pour économiser les feux de la cuisine et de la +salle à manger, on ferait cuire les repas sur le +poêle et nous nous tiendrions toute la journée dans +la grande salle du Cours.</p> + +<p>Au premier instant, - j'étais si jeune encore! - je +considérai cette nouveauté comme une +fête.</p> + +<p>Morne fête!... Toute la chaleur du poêle +était prise par la lessive et il faisait grand froid. Dans +la cour, tombait interminablement et mollement une petite pluie +d'hiver. C'est là pourtant que dès neuf heures du +matin, dévoré d'ennui, je retrouvai le grand +Meaulnes. Par les barreaux du grand portail, où nous +regardâmes, au haut du bourg, sur les Quatre-Routes, le +cortège d'un enterrement venu du fond de la campagne. Le +cercueil, amené dans une charrette à boeufs, +était déchargé et posé sur une dalle, +au pied de la grande croix où le boucher avait +aperçu naguère les sentinelles du bohémien! +Où était-il maintenant, le jeune capitaine qui si +bien menait l'abordage?... Le curé et les chantres vinrent +comme c'était l'usage au-devant du cercueil posé +là, et les tristes chants arrivaient jusqu'à nous. +Ce serait là, nous le savions, le seul spectacle de la +journée, qui s'écoulerait tout entière comme +une eau jaunie dans un caniveau.</p> + +<p>"Et maintenant, dit Meaulnes soudain, je vais préparer +mon bagage. Apprends-le, Seurel: j'ai écrit à ma +mère jeudi dernier, pour lui demander de finir mes +études à Paris. C'est aujourd'hui que je pars".</p> + +<p>Il continuait à regarder vers le bourg, les mains +appuyées aux barreaux, à la hauteur de sa +tête. Inutile de demander si sa mère, qui +était riche et lui passait toutes ses volontés, lui +avait passé celle-là. Inutile aussi de demander +pourquoi soudainement il désirait s'en aller à +Paris!...</p> + +<p>Mais il y avait en lui, certainement, le regret et la crainte +de quitter ce cher pays de Sainte-Agathe d'où il +était parti pour son aventure. Quant à moi, je +sentais monter une désolation violente que je n'avais pas +sentie d'abord.</p> + +<p>"Pâques approche! dit-il pour m'expliquer, avec un +soupir.</p> + +<p>- Dès que tu l'auras trouvée là-bas, tu +m'écriras, n'est-ce pas? demandai-je.</p> + +<p>- C'est promis, bien sûr. N'es-tu pas mon compagnon et +mon frère?..."</p> + +<p>Et il me posa la main sur l'épaule.</p> + +<p>Peu à peu je comprenais que c'était bien fini, +puisqu'il voulait terminer ses études à Paris; +jamais plus je n'aurais avec moi mon grand camarade.</p> + +<p>Il n'y avait d'espoir, pour nous réunir, qu'en cette +maison de Paris où devait se retrouver la trace de +l'aventure perdue... Mais de voir Meaulnes lui-même si +triste, quel pauvre espoir c'était là pour moi!</p> + +<p>Mes parents furent avertis: M. Seurel se montra très +étonné, mais se rendit bien vite aux raisons +d'Augustin; Millie, femme d'intérieur, se désola +surtout à la pensée que la mère de Meaulnes +verrait notre maison dans un désordre +inaccoutumé... La malle, hélas! fut bientôt +faite. Nous cherchâmes sous l'escalier ses souliers des +dimanches; dans l'armoire, un peu de linge; puis ses papiers et +ses livres d'école - tout ce qu'un jeune homme de dix-huit +ans possède au monde.</p> + +<p>A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle +déjeuna au café Daniel en compagnie d'Augustin, et +l'emmena sans donner presque aucune explication, dès que +le cheval fut affené et attelé. Sur le seuil, nous +leur dîmes au revoir; et la voiture disparut au tournant +des Quatre-Routes.</p> + +<p>Millie frotta ses souliers devant la porte et rentra dans la +froide salle à manger, remettre en ordre ce qui avait +été dérangé. Quant à moi, je +me trouvai, pour la première fois depuis de longs mois, +seul en face d'une longue soirée de jeudi - avec +l'impression que, dans cette vieille voiture, mon adolescence +venait de s'en aller pour toujours.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>Je trahis...</h3> + +<p>Que faire?</p> + +<p>Le temps s'élevait un peu. On eût dit que le +soleil allait se montrer.</p> + +<p>Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence +retombait. De temps à autre mon père traversait la +cour, pour remplir un seau de charbon dont il bourrait le +poêle. J'apercevais les linges blancs pendus aux cordes et +je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit +transformé en séchoir, pour m'y trouver en +tête-à-tête avec l'examen de la fin de +l'année, ce concours de l'Ecole Normale qui devait +être désormais ma seule préoccupation.</p> + +<p>Chose étrange: à cet ennui qui me +désolait se mêlait comme une sensation de +liberté. Meaulnes parti, toute cette aventure +terminée et manquée, il me semblait du moins que +j'étais libéré de cet étrange souci, +de cette occupation mystérieuse, qui ne me permettaient +plus d'agir comme tout le monde. Meaulnes parti, je +n'étais plus son compagnon d'aventures, le frère de +ce chasseur de pistes; je redevenais un gamin du bourg pareil aux +autres. Et cela était facile et je n'avais qu'à +suivre pour cela mon inclination la plus naturelle.</p> + +<p>Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au +bout d'un ficelle, puis lâchant en l'air trois marrons +attachés qui retombèrent dans la cour. Mon +désoeuvrement était si grand que je pris plaisir +à lui relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre +côté du mur.</p> + +<p>Soudain je le vis abandonner ce jeu puéril pour courir +vers un tombereau qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. +Il eut vite fait de grimper par derrière sans même +que la voiture s'arrêtât. Je reconnaissais le petit +tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait; le gros +Boujardon était debout. Ils revenaient du pré.</p> + +<p>"Viens avec nous, François!" cria Jasmin, qui devait +savoir déjà que Meaulnes était parti.</p> + +<p>Ma foi! sans avertir personne, j'escaladai la voiture +cahotante et me tins comme les autres, debout, appuyé +contre un des montants du tombereau. Il nous conduisit chez la +veuve Delouche...</p> + +<p>Nous sommes maintenant dans l'arrière-boutique, chez la +bonne femme qui est en même temps épicière et +aubergiste. Un rayon de soleil glisse à travers la +fenêtre basse sur les boîtes en fer-blanc et sur les +tonneaux de vinaigre. Le gros Boujardon s'assoit sur l'appui de +la fenêtre et tourné vers nous, avec un gros rire +d'homme pâteux, il mange des biscuits à la cuiller. +A la portée de la main, sur un tonneau, la boîte est +ouverte et entamée. Le petit Roy pousse des cris de +plaisir. Une sorte d'intimité de mauvais aloi s'est +établie entre nous. Jasmin et Boujardon seront maintenant +mes camarades, je le vois. Le cours de ma vie a changé +tout d'un coup. Il me semble que Meaulnes est parti depuis +très longtemps et que son aventure est une vieille +histoire triste, mais finie.</p> + +<p>Le petit Roy a déniché sous une planche une +bouteille de liqueur entamée. Delouche nous offre à +chacun la goutte, mais il n'y a qu'un verre et nous buvons tous +dans le même. On me sert le premier avec un peu de +condescendance, comme si je n'étais pas habitué +à ces moeurs de chasseurs et de paysans... Cela me +gêne un peu. Et comme on vient à parler de Meaulnes, +l'envie me prend, pour dissiper cette gêne et retrouver mon +aplomb, de montrer que je connais son histoire et de la raconter +un peu. En quoi cela pourrait-il lui nuire puisque tout est fini +maintenant de ses aventures ici?...</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . .</p> + +<p>Est-ce que je raconte mal cette histoire? Elle ne produit pas +l'effet que j'attendais.</p> + +<p>Mes compagnons, en bons villageois que rien n'étonne, +ne sont pas surpris pour si peu.</p> + +<p>"C'était une noce, quoi!" dit Boujardon.</p> + +<p>Delouche en a vu une, à Préveranges, qui +était plus curieuse encore.</p> + +<p>Le château? On trouverait certainement des gens du pays +qui en ont entendu parler.</p> + +<p>Le jeune fille? Meaulnes se mariera avec elle quand il aura +fait son année de service.</p> + +<p>"Il aurait dû, ajoute l'un d'eux, nous en parler et nous +montrer son plan au lieu de confier cela à un +bohémien!..."</p> + +<p>Empêtré dans mon insuccès, je veux +profiter de l'occasion pour exciter leur curiosité: je me +décide à expliquer qui était ce +bohémien; d'où il venait; son étrange +destinée... Boujardon et Delouche ne veulent rien +entendre: "C'est celui-là qui a tout fait. C'est lui qui a +rendu Meaulnes insociable, Meaulnes qui était un si brave +camarade! C'est lui qui a organisé toutes ces sottises +d'abordages et d'attaques nocturnes, après nous avoir tous +embrigadés comme un bataillon scolaire..."</p> + +<p>"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant +la tête à petits coups, j'ai rudement bien fait de +le dénoncer aux gendarmes. En voilà un qui a fait +du mal au pays et qui en aurait fait encore!..."</p> + +<p>Me voici presque de leur avis. Tout aurait sans doute +autrement tourné si nous n'avions pas +considéré l'affaire d'une façon si +mystérieuse et si tragique. C'est l'influence de ce Frantz +qui a tout perdu...</p> + +<p>Mais soudain, tandis que je suis absorbé dans ces +réflexions, il se fait du bruit dans la boutique. Jasmin +Delouche cache rapidement son flacon de goutte derrière un +tonneau; le gros Boujardon dégringole du haut de sa +fenêtre, met le pied sur une bouteille vide et +poussiéreuse qui roule, et manque deux fois de +s'étaler. Le petit Roy les pousse par derrière, +pour sortir plus vite, à demi suffoqué de rire.</p> + +<p>Sans bien comprendre ce qui se passe je m'enfuis avec eux, +nous traversons la cour et nous grimpons par une échelle +dans un grenier à foin. J'entends une voix de femme qui +nous traite de propres-à-rien!...</p> + +<p>"Je n'aurais pas cru qu'elle serait rentrée si +tôt", dit Jasmin tout bas.</p> + +<p>Je comprends, maintenant seulement, que nous étions +là en fraude, à voler des gâteaux et de la +liqueur. Je suis déçu comme ce naufragé qui +croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que +c'était un singe. Je ne songe plus qu'à quitter ce +grenier, tant ces aventures-là me déplaisent. +D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par +derrière, traverser deux jardins, contourner une mare; je +me retrouve dans la rue mouillée, boueuse, où se +reflète la lueur du café Daniel.</p> + +<p>Je ne suis pas fier de ma soirée. Me voici aux +Quatre-Routes. Malgré moi, tout d'un coup, je revois, au +tournant, un visage dur et fraternel qui me sourit, un dernier +signe de la main - et la voiture disparaît...</p> + +<p>Un vent froid fait claquer ma blouse, pareil au vent de cet +hiver qui était si tragique et si beau. Déjà +tout me paraît moins facile. Dans la grande classe +où l'on m'attend pour dîner, de brusques courants +d'air traversent la maigre tiédeur que répand le +poêle. Je grelotte, tandis qu'on me reproche mon +après-midi de vagabondage. Je n'ai pas même, pour +rentrer dans la régulière vie passée, la +consolation de prendre place à table et de retrouver mon +siège habituel. On n'a pas mis la table ce soir-là; +chacun dîne sur ses genoux, où il peut, dans la +salle de classe obscure. Je mange silencieusement la galette +cuite sur le poêle, qui devait être la +récompense de ce jeudi passé dans l'école, +et qui a brûlé sur les cercles rougis.</p> + +<p>Le soir, tout seul dans ma chambre, je me couche bien vite +pour étouffer le remords que je sens monter du fond de ma +tristesse. Mais par deux fois je me suis éveillé, +au milieu de la nuit, croyant entendre, la première fois, +le craquement du lit voisin, où Meaulnes avait coutume de +se retourner brusquement d'une seule pièce, et, l'autre +fois, son pas léger de chasseur aux aguets, à +travers les greniers du fond...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>Les trois lettres de Meaulnes.</h3> + +<p>De toute ma vie je n'ai reçu que trois lettres de +Meaulnes. Elles ont encore chez moi dans un tiroir de commode. Je +retrouve chaque fois que je les relis la même tristesse que +naguère.</p> + +<p>La première m'arriva dès le surlendemain de son +départ.</p> + +<p class="Pcursief">"Mon cher François,</p> + +<p class="Pcursief">"Aujourd'hui, dès mon arrivée +à Paris, je suis allé devant la maison +indiquée. Je n'ai rien vu. Il n'y avait personne. Il n'y +aura jamais personne.</p> + +<p class="Pcursief">"La maison que disait Frantz est un petit +hôtel à un étage. La chambre de Mlle de +Galais doit être au premier. Les fenêtres du haut +sont les plus cachées par les arbres. Mais en passant sur +le trottoir on les voit très bien. Tous les rideaux sont +fermés et il faudrait être fou pour espérer +qu'un jour, entre ces rideaux tirés, le visage d'Yvonne de +Galais puisse apparaître.</p> + +<p class="Pcursief">"C'est sur un boulevard... Il pleuvait un peu +dans les arbres déjà verts. On entendait les +cloches claires des tramways qui passaient +indéfiniment.</p> + +<p class="Pcursief">"Pendant près de deux heures, je me +suis promené de long en large sous les fenêtres. Il +y a un marchand de vins chez qui je me suis arrêté +pour boire, de façon à n'être pas pris pour +un bandit qui veut faire un mauvais coup. Puis j'ai repris ce +guet sans espoir.</p> + +<p class="Pcursief">"La nuit est venue. Les fenêtres se +sont allumées un peu partout mais non pas dans cette +maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant Pâques +approche.</p> + +<p class="Pcursief">"Au moment où j'allais partir une +jeune fille, ou une jeune femme - je ne sais - est venue +s'asseoir sur un des bancs mouillés de pluie. Elle +était vêtue de noir avec une petite collerette +blanche. Lorsque je suis parti, elle était encore +là, immobile malgré le froid du soir, à +attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est +plein de fous comme moi.</p> + +<p class="Pcursief">Augustin"</p> + +<p>Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le +lundi de Pâques et durant tous les jours qui suivirent - +jours où il semble, tant ils sont calmes après la +grande fièvre de Pâques, qu'il n'y ait plus +qu'à attendre l'été. Juin ramena le temps +des examens et une terrible chaleur dont la buée +suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle de vent la +vînt dissiper. La nuit n'apportait aucune fraîcheur +et par conséquent aucun répit à ce supplice. +C'est durant cet insupportable mois de juin que je reçus +la deuxième lettre du grand Meaulnes.</p> + +<p class="Pcursief">"Juin 189...</p> + +<p class="Pcursief">"Mon cher ami,</p> + +<p class="Pcursief">"Cette fois tout espoir est perdu. Je le sais +depuis hier soir. La douleur, que je n'avais presque pas sentie +tout de suite, monte depuis ce temps.</p> + +<p class="Pcursief">"Tous les soirs j'allais m'asseoir sur ce +banc, guettant, réfléchissant, espérant +malgré tout.</p> + +<p class="Pcursief">"Hier après dîner, la nuit +était noire et étouffante. Des gens causaient sur +le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, +verdis par les lumières, les appartements des seconds, des +troisièmes étages étaient +éclairés. Çà et là, une +fenêtre que l'été avait ouverte toute +grande... On voyait la lampe allumée sur la table, +refoulant à peine autour d'elle la chaude obscurité +de juin; on voyait presque jusqu'au fond de la pièce... +Ah! si la fenêtre noire d'Yvonne de Galais s'était +allumée aussi, j'aurais osé, je crois, monter +l'escalier, frapper, entrer...</p> + +<p class="Pcursief">"La jeune fille de qui je t'ai parlé +était là encore, attendant comme moi. Je pensai +qu'elle devait connaître la maison et je l'interrogeai:</p> + +<p class="Pcursief">"- Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans +cette maison, une jeune fille et son frère venaient passer +les vacances. Mais j'ai appris que le frère avait fui le +château de ses parents sans qu'on puisse jamais le +retrouver, et le jeune fille s'est mariée. C'est ce qui +vous explique que l'appartement soit fermé".</p> + +<p class="Pcursief">"Je suis parti. Au bout de dix pas mes pieds +butaient sur le trottoir et je manquais tomber. La nuit - +c'était la nuit dernière - lorsqu'enfin les enfants +et les femmes se sont tus, dans les cours, pour me laisser +dormir, j'ai commencé d'entendre rouler les fiacres dans +la rue. Ils ne passaient que loin en loin. Mais quand l'un +était passé, malgré moi, j'attendais +l'autre: le grelot, les pas du cheval qui claquaient sur +l'asphalte... Et cela répétait: c'est la ville +déserte, ton amour perdu, la nuit interminable, +l'été, la fièvre...</p> + +<p class="Pcursief">"Seurel, mon ami, je suis dans une grande +détresse.</p> + +<p class="Pcursief">Augustin"</p> + +<p>Lettres de peu de confidence quoi qu'il paraisse! Meaulnes ne +me disait ni pourquoi il était resté si longtemps +silencieux, ni ce qu'il comptait faire maintenant. J'eus +l'impression qu'il rompait avec moi, parce que son aventure +était finie, comme il rompait avec son passé. J'eus +beau lui écrire, en effet, je ne reçus plus de +réponse. Un mot de félicitations seulement, lorsque +j'obtins mon Brevet Simple. En septembre je sus par un camarade +d'école qu'il était venu en vacances chez sa +mère à La Ferté-d'Angillon. Mais nous +dûmes, cette année là, invités par mon +oncle Florentin du Vieux-Nançay, passer chez lui les +vacances. Et Meaulnes repartit pour Paris sans que j'eusse pu le +voir.</p> + +<p>A la rentrée, exactement vers la fin de novembre, +tandis que je m'étais remis avec une morne ardeur à +préparer le Brevet Supérieur, dans l'espoir +d'être nommé instituteur l'année suivante, +sans passer par l'Ecole Normale de Bourges, je reçus la +dernière des trois lettres que j'aie jamais reçues +d'Augustin:</p> + +<p class="Pcursief">"Je passe encore sous cette fenêtre, +écrivait-il. J'attends encore, sans le moindre espoir, par +folie. A la fin de ces froids dimanches d'automne, au moment +où il va faire nuit, je ne puis me décider à +rentrer, à fermer les volets de ma chambre, sans +être retourné là-bas, dans la rue +gelée.</p> + +<p class="Pcursief">"Je suis comme cette folle de Sainte-Agathe +qui sortait à chaque minute sur le pas de la porte et +regardait, la main sur les yeux, du côté de La Gare, +pour voir si son fils qui était mort ne venait pas.</p> + +<p class="Pcursief">"Assis sur le banc, grelottant, +misérable, je me plais à imaginer que quelqu'un va +me prendre doucement par le bras... Je me retournerais. Ce +serait-elle. "Je me suis un peu attardée", dirait-elle +simplement. Et toute peine et toute démence +s'évanouissent. Nous entrons dans notre maison. Ses +fourrures sont toutes glacées, sa voilette +mouillée; elle apporte avec elle le goût de brume du +dehors; et tandis qu'elle s'approche du feu, je vois ses cheveux +blonds givrés, son beau profil au dessin si doux +penché vers la flamme...</p> + +<p class="Pcursief">"Hélas! la vitre reste blanchie par le +rideau qui est derrière. Et la jeune fille du Domaine +perdu l'ouvrirait-elle, que je n'ai maintenant plus rien à +lui dire.</p> + +<p class="Pcursief">"Notre aventure est finie. L'hiver de cette +année est mort comme la tombe. Peut-être quand nous +mourrons, peut-être la mort seule nous donnera la clef et +la suite et la fin de cette aventure manquée.</p> + +<p class="Pcursief">"Seurel, je te demandais l'autre jour de +penser à moi. Maintenant, au contraire, il vaut mieux +m'oublier. Il vaudrait mieux tout oublier.</p> + +<p class="Pcursief">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . . . . . . . . . .</p> + +<p class="Pcursief">A.M."</p> + +<p>Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le +précédent avait été vivant d'une +mystérieuse vie: la place de l'église sans +bohémiens; la cour d'école que les gamins +désertaient à quatre heures... la salle de classe +où j'étudiais seul et sans goût... En +février, pour la première fois de l'hiver, la neige +tomba, ensevelissant définitivement notre roman +d'aventures de l'an passé, brouillant toute piste, +effaçant les dernières traces. Et je +m'efforçai, comme Meaulnes me l'avait demandé dans +sa lettre, de tout oublier.</p> + +<p> </p> + +<p> </p> + +<h1>TROISIÈME PARTIE</h1> + +<h2>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>La baignade.</h3> + +<p>Fumer la cigarette, se mettre de l'eau sucrée sur les +cheveux pour qu'ils frisent, embrasser les filles du Cours +Complémentaire dans les chemins et crier "A la cornette!" +derrière la haie pour narguer la religieuse qui passe, +c'était la joie de tous les mauvais drôles du pays. +A vingt ans, d'ailleurs, les mauvais drôles de cette +espèce peuvent très bien s'amender et deviennent +parfois des jeunes gens fort sensibles. Le cas est plus grave +lorsque le drôle en question a la figure déjà +vieillotte et fanée, lorsqu'il s'occupe des histoires +louches des femmes du pays, lorsqu'il dit de Gilberte Poquelin +mille bêtises pour faire rire les autres. Mais enfin le cas +n'est pas encore désespéré...</p> + +<p>C'était le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne +sais pourquoi, mais certainement sans aucun désir de +passer les examens, à suivre le Cour Supérieur que +tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre temps, il +apprenait avec son oncle Dumas le métier de +plâtrier. Et bientôt ce Jasmin Delouche, avec +Boujardon et un autre garçon très doux, le fils de +l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands +élèves que j'aimasse à fréquenter, +parce qu'ils étaient "du temps de Meaulnes".</p> + +<p>Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un désir +très sincère d'être mon ami. Pour tout dire, +lui qui avait été l'ennemi du grand Meaulnes, il +eût voulu devenir le grand Meaulnes de l'école: tout +au moins regrettait-il peut-être de n'avoir pas +été son lieutenant. Moins lourd que Boujardon, il +avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait apporté, +dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais +répéter:</p> + +<p>"Il le disait bien, le grand Meaulnes..." ou encore: "Ah! +disait le grand Meaulnes..."</p> + +<p>Outre que Jasmin était plus homme que nous, le vieux +petit gars disposait de trésors d'amusements qui +consacraient sur nous sa supériorité: un chien de +race mêlée, aux longs poils blancs, qui +répondait au nom agaçant de Bécali et +rapportait les pierres qu'on lançait au loin, sans avoir +d'aptitude bien nette pour aucun autre sport; une vieille +bicyclette achetée d'occasion et sur quoi Jasmin nous +faisait quelquefois monter, le soir après le cours, mais +avec laquelle il préférait exercer les filles du +pays; enfin et surtout un âne blanc et aveugle qui pouvait +s'atteler à tous les véhicules.</p> + +<p>C'était l'âne de Dumas, mais il le prêtait +à Jasmin quand nous allions nous baigner au Cher, en +été. Sa mère, à cette occasion, +donnait une bouteille de limonade que nous mettions sous le +siège, parmi les caleçons de bains +desséchés. Et nous partions, huit ou dix grands +élèves du Cours, accompagnés de M. Seurel, +les uns à pied, les autres grimpés dans la voiture +à âne, qu'on laissait à la ferme de +Grand'Fons, au moment où le chemin du Cher devenait trop +raviné.</p> + +<p>J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres détails +une promenade de ce genre, où l'âne de Jasmin +conduisit au Cher nos caleçons, nos bagages, la limonade +et M. Seurel, tandis que nous suivions à pied par +derrière. On était au mois d'août. Nous +venions de passer les examens. Délivrés de ce +souci, il nous semblait que tout l'été, tout le +bonheur nous appartenait, et nous marchions sur la route en +chantant, sans savoir quoi ni pourquoi, au début d'un bel +après-midi de jeudi.</p> + +<p>Il n'y eut, à l'aller, qu'une ombre à ce tableau +innocent. Nous aperçûmes, marchant devant nous, +Gilberte Poquelin. Elle avait la taille bien prise, une jupe +demi-longue, des souliers hauts, l'air doux et effronté +d'une gamine qui devient jeune fille. Elle quitta la route et +prit un chemin détourné, pour aller chercher du +lait sans doute. Le petit Coffin proposa aussitôt à +Jasmin de la suivre.</p> + +<p>"Ce ne serait pas la première fois que j'irais +l'embrasser...", dit l'autre.</p> + +<p>Et il se mit à raconter sur elle et ses amies plusieurs +histoires grivoises, tandis que toute la troupe, par +fanfaronnade, s'engageait dans le chemin, laissant M. Seurel +continuer en avant, sur la route, dans la voiture à +âne. Une fois là, pourtant, la bande commença +à s'égrener. Delouche lui-même paraissait peu +soucieux de s'attaquer devant nous à la gamine qui filait, +et il ne l'approcha pas à plus de cinquante mètres. +Il y eut quelques cris de coqs et de poules, des petits coups de +sifflet galants, puis nous rebroussâmes chemin, un peu mal +à l'aise, abandonnant la partie. Sur la route, en plein +soleil, il fallut courir. Nous ne chantions plus.</p> + +<p>Nous nous déshabillâmes et rhabillâmes dans +les saulaies arides qui bordent le Cher. Les saules nous +abritaient des regards, mais non pas du soleil. Les pieds dans le +sable et la vase desséchée, nous ne pensions +qu'à la bouteille de limonade de la veuve Delouche, qui +fraîchissait dans la fontaine de Grand'Fons, une fontaine +creusée dans la rive même du Cher. Il y avait +toujours, dans le fond, des herbes glauques et deux ou trois +bêtes pareilles à des cloportes; mais l'eau +était si claire, si transparente, que les pêcheurs +n'hésitaient pas à s'agenouiller, les deux mains +sur chaque bord, pour y boire.</p> + +<p>Hélas! ce fut ce jour-là comme les autres +fois...</p> + +<p>Lorsque, tous habillés, nous nous mettions en rond, les +jambes croisées en tailleur, pour nous partager, dans deux +gros verres sans pied, la limonade rafraîchie, il ne +revenait guère à chacun, lorsqu'on avait +prié M. Seurel de prendre sa part, qu'un peu de mousse qui +piquait le gosier et ne faisait qu'irriter la soif. Alors, +à tour de rôle, nous allions à la fontaine +que nous avions d'abord méprisée, et nous +approchions lentement le visage de la surface de l'eau pure. Mais +tous n'étaient pas habitués à ces moeurs +d'hommes des champs. Beaucoup, comme moi, n'arrivaient pas +à se désaltérer: les uns, parce qu'ils +n'aimaient pas l'eau, d'autres, parce qu'ils avaient le gosier +serré par la peur d'avaler un cloporte, d'autres, +trompés par la grande transparence de l'eau immobile et +n'en sachant pas calculer exactement la surface, s'y baignaient +la moitié du visage en même temps que la bouche et +aspiraient âcrement par le nez une eau qui leur semblait +brûlante, d'autres enfin pour toutes ces raisons à +la fois... N'importe! il nous semblait, sur ces bords arides du +Cher, que toute la fraîcheur terrestre était enclose +en ce lieu. Et maintenant encore, au seul mot de fontaine, +prononcé n'importe où, c'est à +celle-là, pendant longtemps, que je pense.</p> + +<p>Le retour se fit à la brune, avec insouciance d'abord, +comme l'aller. Le chemin de Grand'Fons, qui remontait vers la +route, était un ruisseau l'hiver et, l'été, +un ravin impraticable, coupé de trous et de grosses +racines, qui montait dans l'ombre entre de grandes haies +d'arbres. Une partie des baigneurs s'y engagea par jeu. Mais nous +suivîmes, avec M. Seurel, Jasmin et plusieurs camarades, un +sentier doux et sablonneux, parallèle à +celui-là, qui longeait la terre voisine. Nous entendions +causer et rire les autres, près de nous, au-dessous de +nous, invisibles dans l'ombre, tandis que Delouche racontait ses +histoires d'homme... Au faîte des arbres de la grande haie +grésillaient les insectes du soir qu'on voyait, sur le +clair du ciel, remuer tout autour de la dentelle des feuillages. +Parfois il en dégringolait un, brusquement, dont le +bourdonnement grinçait tout à coup. - Beau soir +d'été calme!... Retour, sans espoir mais sans +désir, d'une pauvre partie de campagne... Ce fut encore +Jasmin, sans le vouloir, qui vint troubler cette +quiétude...</p> + +<p>Au moment où nous arrivions au sommet de la côte, +à l'endroit où il reste deux grosse vieilles +pierres qu'on dit être les vestiges d'un château +fort, il en vint à parler des domaines qu'il avait +visités et spécialement d'un domaine à demi +abandonné aux environs du Vieux-Nançay: le domaine +des Sablonnières. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit +vaniteusement certains mots et abrège avec +précocité les autres, il racontait avoir vu +quelques années auparavant, dans la chapelle en ruine de +cette vieille propriété, une pierre tombale sur +laquelle étaient gravés ces mots:</p> + +<p class="Pcursief">Ci-gît le chevalier Galois<br> + Fidèle à son Dieu, à son Roi, à sa +Belle</p> + +<p>"Ah! Bah! Tiens!" disait M. Seurel, avec un léger +haussement d'épaules, un peu gêné du ton que +prenait la conversation, mais désireux cependant de nous +laisser parler comme des hommes.</p> + +<p>Alors Jasmin continua de décrire ce château, +comme s'il y avait passé sa vie.</p> + +<p>Plusieurs fois, en revenant du Vieux-Nançay, Dumas et +lui avaient été intrigués par la vieille +tourelle grise qu'on apercevait au-dessus des sapins. Il y avait +là, au milieu des bois, tout un dédale de +bâtiments ruinés que l'on pouvait visiter en +l'absence des maîtres. Un jour, un garde de l'endroit, +qu'ils avaient fait monter dans leur voiture, les avait conduits +dans le domaine étrange. Mais depuis lors on avait fait +tout abattre; il ne restait plus guère, disait-on, que la +ferme et une petite maison de plaisance. Les habitants +étaient toujours les mêmes: un vieil officier +retraité, demi-ruiné, et sa fille.</p> + +<p>Il parlait... Il parlait... J'écoutai attentivement, +sentant sans m'en rendre compte qu'il s'agissait là d'une +chose bien connue de moi, lorsque soudain, tout simplement, comme +se font les choses extraordinaires, Jasmin se tourna vers moi et, +me touchant le bras, frappé d'une idée qui ne lui +était jamais venue:</p> + +<p>Tiens, mais, j'y pense, dit-il, c'est là que Meaulnes - +tu sais, le grand Meaulnes? - avait dû aller.</p> + +<p>"Mais oui, ajouta-t-il, car je ne répondais pas, et je +me rappelle que le garde parlait du fils de la maison, un +excentrique, qui avait des idées extraordinaires..."</p> + +<p>Je ne l'écoutais plus, persuadé dès le +début qu'il avait deviné juste et que devant moi, +loin de Meaulnes, loin de tout espoir, venait de s'ouvrir, net et +facile comme une route familière, le chemin du Domaine +sans nom.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE II</h2> + +<h3>Chez Florentin.</h3> + +<p>Autant j'avais été un enfant malheureux et +rêveur et fermé, autant je devins résolu et, +comme on dit chez nous, "décidé", lorsque je sentis +que dépendait de moi l'issue de cette grave aventure.</p> + +<p>Ce fut, je crois bien, à dater de ce soir-là que +mon genou cessa définitivement de me faire mal.</p> + +<p>Au Vieux-Nançay, qui était la commune du domaine +des Sablonnières, habitait toute la famille de M. Seurel +et en particulier mon oncle Florentin, un commerçant chez +qui nous passions quelquefois la fin de septembre. +Libéré de tout examen, je ne voulus pas attendre et +j'obtins d'aller immédiatement voir mon oncle. Mais je +décidai de ne rien faire savoir à Meaulnes aussi +longtemps que je ne serais pas certain de pouvoir lui annoncer +quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet l'arracher à +son désespoir pour l'y replonger ensuite plus +profondément peut-être?</p> + +<p>Le Vieux-Nançay fut pendant très longtemps le +lieu du monde que je préférais, le pays des fins de +vacances, où nous n'allions que bien rarement, lorsqu'il +se trouvait une voiture à louer pour nous y conduire. Il y +avait eu, jadis, quelque brouille avec la branche de la famille +qui habitait là-bas, et c'est pourquoi sans doute Millie +se faisait tant prier chaque fois pour monter en voiture. Mais +moi, je me souciais bien de ces fâcheries!... Et +sitôt arrivé, je me perdais et m'ébattais +parmi les oncles, les cousines et les cousins, dans une existence +faite de mille occupations amusantes et de plaisirs qui me +ravissaient.</p> + +<p>Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui +avaient un garçon de mon âge, le cousin Firmin, et +huit filles, dont les aînées, Marie-Louise, +Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils tenaient +un très grand magasin à l'une des entrées de +ce bourg de Sologne, devant l'église - un magasin +universel, auquel s'approvisionnaient tous les +châtelains-chasseurs de la région, isolés +dans la contrée perdue, à trente kilomètres +de toute gare.</p> + +<p>Ce magasin, avec ses comptoirs d'épicerie et de +rouennerie, donnait par de nombreuses fenêtres sur la route +et, par la porte vitrée, sur la grande place de +l'église. Mais, chose étrange, quoiqu'assez +ordinaire dans ce pays pauvre, la terre battue dans toute la +boutique tenait lieu de plancher.</p> + +<p>Par derrière c'étaient six chambres, chacune +remplie d'une seule et même marchandise: la chambre aux +chapeaux, la chambre au jardinage, la chambre aux lampes... que +sais-je? Il me semblait, lorsque j'étais enfant et que je +traversais ce dédale d'objets de bazar, que je n'en +épuiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et, +à cette époque encore, je trouvais qu'il n'y avait +de vraies vacances que passées en ce lieu.</p> + +<p>La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte +s'ouvrait sur le magasin - cuisine où brillaient aux fins +de septembre de grandes flambées de cheminée, +où les chasseurs et les braconniers qui vendaient du +gibier à Florentin venaient de grand matin se faire servir +à boire, tandis que les petites filles, déjà +levées, couraient, criaient, se passaient les unes aux +autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux lissés. Aux murs, +de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis +montraient mon père - on mettait longtemps à le +reconnaître en uniforme - au milieu de ses camarades +d'Ecole Normale...</p> + +<p>C'est là que se passaient nos matinées; et aussi +dans la cour où Florentin faisait pousser des dahlias et +élevait des pintades; où l'on torréfiait le +café, assis sur des boîtes à savon; où +nous déballions des caisses remplies d'objets divers +précieusement enveloppés et dont nous ne savions +pas toujours le nom...</p> + +<p>Toute la journée, le magasin était envahi par +des paysans ou par les cochers des châteaux voisins. A la +porte vitrée s'arrêtaient et s'égouttaient, +dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues du fond +de la campagne. Et de la cuisine nous écoutions ce que +disaient les paysannes, curieux de toutes leurs histoires...</p> + +<p>Mais le soir, après huit heures, lorsqu'avec des +lanternes on portait le foin aux chevaux dont la peau fumait dans +l'écurie - tout le magasin nous appartenait!</p> + +<p>Marie-Louise, qui était l'aînée de mes +cousines mais une des plus petites, achevait de plier et de +ranger les piles de drap dans la boutique; elle nous encourageait +à venir la distraire. Alors, Firmin et moi avec toutes les +filles, nous faisions irruption dans la grande boutique, sous les +lampes d'auberge, tournant les moulins à café, +faisant des tours de force sur les comptoirs; et parfois Firmin +allait chercher dans les greniers, car la terre battue invitait +à la danse, quelque vieux trombone plein de +vert-de-gris...</p> + +<p>Je rougis encore à l'idée que, les années +précédentes, Mlle de Galais eût pu venir +à cette heure et nous surprendre au milieu de ces +enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombée de la +nuit, un soir de ce mois d'août, tandis que je causais +tranquillement avec Marie-Louise et Firmin, que je la vis pour la +première fois...</p> + +<p>Dès le soir de mon arrivée au +Vieux-Nançay, j'avais interrogé mon oncle Firmin +sur le Domaine des Sablonnières.</p> + +<p>"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et +les acquéreurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux +bâtiments pour agrandir leurs terrains de chasse; la cour +d'honneur n'est plus maintenant qu'une lande de bruyères +et d'ajoncs. Les anciens possesseurs n'ont gardé qu'une +petite maison d'un étage et la ferme. Tu auras bien +l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais; c'est +elle-même qui vient faire ses provisions, tantôt en +selle, tantôt en voiture, mais toujours avec le même +cheval, le vieux Bélisaire... C'est un drôle +d'équipage!"</p> + +<p>J'étais si troublé que je ne savais plus quelle +question poser pour en apprendre davantage.</p> + +<p>"Ils étaient riches, pourtant?"</p> + +<p>- Oui, Monsieur de Galais donnait des fêtes pour amuser +son fils, un garçon étrange, plein d'idées +extraordinaires. Pour le distraire, il imaginait ce qu'il +pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars de Paris et +d'ailleurs...</p> + +<p>"Toutes les Sablonnières étaient en ruine, +madame de Galais près de sa fin, qu'ils cherchaient encore +à l'amuser et lui passaient toutes ses fantaisies. C'est +l'hiver dernier - non, l'autre hiver, qu'ils ont fait leur plus +grande fête costumée. Ils avaient invité +moitié gens de Paris et moitié gens de campagne. +Ils avaient acheté ou loué des quantités +d'habits merveilleux, des jeux, des chevaux, des bateaux. +Toujours pour amuser Frantz de Galais. On disait qu'il allait se +marier et qu'on fêtait là ses fiançailles. +Mais il était bien trop jeune. Et tout a cassé d'un +coup; il s'est sauvé; on ne l'a jamais revu... La +châtelaine morte, mademoiselle de Galais est restée +soudain toute seule avec son père, le vieux capitaine de +vaisseau.</p> + +<p>- N'est-elle pas mariée? demandai-je enfin.</p> + +<p>- Non, dit-il, je n'ai entendu parler de rien. Serais-tu un +prétendant?"</p> + +<p>Tout déconcerté, je lui avouai aussi +brièvement, aussi discrètement que possible, que +mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-être, en serait +un.</p> + +<p>"Ah! dit Florentin, en souriant, s'il ne tient pas à la +fortune, c'est un joli parti... Faudra-t-il que j'en parle +à monsieur de Galais? Il vient encore quelquefois +jusqu'ici chercher du petit plomb pour la chasse. Je lui fais +toujours goûter ma vieille eau-de-vie de marc".</p> + +<p>Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et +moi-même je ne me hâtai pas de prévenir +Meaulnes. Tant d'heureuses chances accumulées +m'inquiétaient un peu. Et cette inquiétude me +commandait de ne rien annoncer à Meaulnes que je n'eusse +au moins vu la jeune fille.</p> + +<p>Je n'attendis pas longtemps. Le lendemain, un peu avant le +dîner, la nuit commençait à tomber; une brume +fraîche, plutôt de septembre que d'août, +descendait avec la nuit. Firmin et moi, pressentant le magasin +vide d'acheteurs un instant, nous étions venus voir +Marie-Louise et Charlotte. Je leur avais confié le secret +qui m'amenait au Vieux-Nançay à cette date +prématurée. Accoudés sur le comptoir ou +assis les deux mains à plat sur le bois ciré, nous +nous racontions mutuellement ce que nous savions de la +mystérieuse jeune fille - et cela se réduisait +à fort peu de chose - lorsqu'un bruit de roues nous fit +tourner la tête.</p> + +<p>"La voici, c'est elle", dirent-ils à voix basse.</p> + +<p>Quelques secondes après, devant la porte vitrée, +s'arrêtait l'étrange équipage. Une vieille +voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries +moulées, comme nous n'en avons jamais vu dans cette +contrée; un vieux cheval blanc qui semblait toujours +vouloir brouter quelque herbe sur la route, tant il baissait la +tête pour marcher; et sur le siège - je le dis dans +la simplicité de mon coeur, mais sachant bien ce que je +dis - la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-être +jamais eu au monde.</p> + +<p>Jamais je ne vis tant de grâce s'unir à tant de +gravité. Son costume lui faisait la taille si mince +qu'elle semblait fragile. Un grand manteau marron, qu'elle enleva +en entrant, était jeté sur ses épaules. +C'était la plus grave des jeunes filles, la plus +frêle des femmes. Une lourde chevelure blonde pesait sur +son front et sur son visage, délicatement dessiné, +finement modelé. Sur son teint très pur, +l'été avait posé deux taches de rousseur... +Je ne remarquai qu'un défaut à tant de +beauté: aux moments de tristesse, de découragement +ou seulement de réflexion profonde, ce visage si pur se +marbrait légèrement de rouge, comme il arrive chez +certains malades gravement atteints sans qu'on le sache. Alors +toute l'admiration de celui qui la regardait faisait place +à une sorte de pitié d'autant plus +déchirante qu'elle surprenait davantage.</p> + +<p>Voilà du moins ce que je découvrais, tandis +qu'elle descendait lentement de voiture et qu'enfin Marie-Louise, +me présentant avec aisance à la jeune fille, +m'engageait à lui parler.</p> + +<p>On lui avança une chaise cirée et elle s'assit, +adossée au comptoir, tandis que nous restions debout. Elle +paraissait bien connaître et aimer le magasin. Ma tante +Julie, aussitôt prévenue, arriva, et, le temps +quelle parla, sagement, les mains croisées sur son ventre, +hochant doucement sa tête de paysanne-commerçante +coiffée d'un bonnet blanc, retarda le moment - qui me +faisait trembler un peu - où la conversation s'engagerait +avec moi...</p> + +<p>Ce fut très simple.</p> + +<p>"Ainsi, dit Mlle de Galais, vous serez bientôt +instituteur?"</p> + +<p>Ma tante allumait au-dessus de nos têtes la lampe de +porcelaine qui éclairait faiblement le magasin. Je voyais +le doux visage enfantin de la jeune fille, ses yeux bleus si +ingénus, et j'étais d'autant plus surpris de sa +voix si nette, si sérieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, +ses yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la +réponse, et elle tenait sa lèvre un peu mordue.</p> + +<p>"J'enseignerais, moi aussi, dit-elle, si M. de Galais voulait! +J'enseignerais les petits garçons, comme votre +mère..."</p> + +<p>Et elle sourit, montrant ainsi que mes cousins lui avaient +parlé de moi.</p> + +<p>"C'est, continua-t-elle, que les villageois sont toujours avec +moi polis, doux et serviables. Et je les aime beaucoup. Mais +aussi quel mérite ai-je à les aimer?...</p> + +<p>"Tandis qu'avec l'institutrice, ils sont, n'est-ce pas? +chicaniers et avares. Il y a sans cesse des histoires de +porte-plume perdus, de cahiers trop chers ou d'enfants qui +n'apprennent pas... Eh bien, je me débattrais avec eux et +ils m'aimeraient tout de même. Ce serait beaucoup plus +difficile..."</p> + +<p>Et, sans sourire, elle reprit sa pose songeuse et enfantine, +son regard bleu, immobile.</p> + +<p>Nous étions gênés tous les trois par cette +aisance à parler des choses délicates, de ce qui +est secret, subtil, et dont on ne parle bien que dans les livres. +Il y eut un instant de silence; et lentement une discussion +s'engagea...</p> + +<p>Mais avec une sorte de regret et d'animosité contre je +ne sais quoi de mystérieux dans sa vie, la jeune +demoiselle poursuivit:</p> + +<p>"Et puis j'apprendrais aux garçons à être +sages, d'une sagesse que je sais. Je ne leur donnerais pas le +désir de courir le monde, comme vous le ferez sans doute, +monsieur Seurel, quand vous serez sous-maître. Je leur +enseignerais à trouver le bonheur qui est tout près +d'eux et qui n'en a pas l'air..."</p> + +<p>Marie-Louise et Firmin étaient interdits comme moi. +Nous restions sans mot dire. Elle sentit notre gêne et +s'arrêta, se mordit la lèvre, baissa la tête +et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous:</p> + +<p>"Ainsi, dit-elle, il y a peut-être quelque grand jeune +homme fou qui me cherche au bout du monde, pendant que je suis +ici, dans le magasin de madame Florentin, sous cette lampe, et +que mon vieux cheval m'attend à la porte. Si ce jeune +homme me voyait, il ne voudrait pas y croire, sans doute?..."</p> + +<p>De la voir sourire, l'audace me prit et je sentis qu'il +était temps de dire, en riant aussi:</p> + +<p>"Et peut-être que ce grand jeune homme fou, je le +connais, moi?"</p> + +<p>Elle me regardait vivement.</p> + +<p>A ce moment le timbre de la porte sonna, deux bonnes femmes +entrèrent avec des paniers:</p> + +<p>"Venez dans la 'salle à manger', vous serez en paix", +nous dit ma tante en poussant la porte de la cuisine.</p> + +<p>Et comme Mlle de Galais refusait et voulait partir +aussitôt, ma tante ajouta:</p> + +<p>"Monsieur de Galais est ici et cause avec Florentin, +auprès du feu".</p> + +<p>Il y avait toujours, même au mois d'août, dans la +grande cuisine, un éternel fagot de sapins qui flambait et +craquait. Là aussi une lampe de porcelaine était +allumée et un vieillard au doux visage, creusé et +rasé, presque toujours silencieux comme un homme +accablé par l'âge et les souvenirs, était +assis auprès de Florentin devant deux verres de marc.</p> + +<p>Florentin salua:</p> + +<p>"François! cria-t-il de sa forte voix de marchand +forain, comme s'il y avait eu entre nous une rivière ou +plusieurs hectares de terrain, je viens d'organiser un +après-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain. +Les uns chasseront, les autres pêcheront, les autres +danseront, les autres se baigneront!... Mademoiselle, vous +viendrez à cheval; c'est entendu avec monsieur de Galais. +J'ai tout arrangé...</p> + +<p>"Et, François! ajouta-t-il comme s'il y eût +seulement pensé, tu pourras amener ton ami, monsieur +Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il s'appelle?"</p> + +<p>Mlle de Galais s'était levée, soudain devenue +très pâle. Et, à ce moment précis, je +me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine singulier, +près de l'étang, lui avait dit son nom...</p> + +<p>Lorsqu'elle me tendit la main, pour partir, il y avait entre +nous, plus clairement que si nous avions dit beaucoup de paroles, +une entente secrète que la mort seule devait briser et une +amitié plus pathétique qu'un grand amour.</p> + +<p>... A quatre heures, le lendemain matin, Firmin frappait +à la porte de la petite chambre que j'habitais dans la +cour aux pintades. Il faisait nuit encore et j'eus grand'peine +à retrouver mes affaires sur la table encombrée de +chandeliers de cuivre et de statuettes de bons saints toutes +neuves, choisies au magasin pour meubler mon logis la veille de +mon arrivée. Dans la cour, j'entendais Firmin gonfler ma +bicyclette, et ma tante dans la cuisine souffler le feu. Le +soleil se levait à peine lorsque je partis. Mais ma +journée devait être longue: j'allais d'abord +déjeuner à Sainte-Agathe pour expliquer mon absence +prolongée et, poursuivant ma course, je devais arriver +avant le soir à la Ferté-d'Angillon, chez mon ami +Augustin Meaulnes.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE III</h2> + +<h3>Une apparition.</h3> + +<p>Je n'avais jamais fait de longue course à bicyclette. +Celle-ci était la première. Mais, depuis longtemps, +malgré mon mauvais genou, en cachette, Jasmin m'avait +appris à monter. Si déjà pour un jeune homme +ordinaire la bicyclette est un instrument bien amusant, que ne +devait-elle pas sembler à un pauvre garçon comme +moi, qui naguère encore traînais +misérablement la jambe, trempé de sueur, dès +le quatrième kilomètre!... Du haut des côtes, +descendre et s'enfoncer dans le creux des paysages; +découvrir comme à coups d'ailes les lointains de la +route qui s'écartent et fleurissent à votre +approche, traverser un village dans l'espace d'un instant et +l'emporter tout entier d'un coup d'oeil... En rêve +seulement j'avais connu jusque-là course aussi charmante, +aussi légère. Les côtes mêmes me +trouvaient plein d'entrain. Car c'était, il faut le dire, +le chemin du pays de Meaulnes que je buvais ainsi...</p> + +<p>"Un peu avant l'entrée du bourg, me disait Meaulnes, +lorsque jadis il décrivait son village, on voit une grande +roue à palettes que le vent fait tourner..." Il ne savait +pas à quoi elle servait, ou peut-être feignait-il de +n'en rien savoir pour piquer ma curiosité davantage.</p> + +<p>C'est seulement au déclin de cette journée de +fin d'août que j'aperçus, tournant au vent dans une +immense prairie, la grande roue qui devait monter l'eau pour une +métairie voisine. Derrière les peupliers du +pré se découvraient déjà les premiers +faubourgs. A mesure que je suivais le grand détour que +faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage +s'épanouissait et s'ouvrait... Arrivé sur le pont, +je découvris enfin la grand'rue du village.</p> + +<p>Des vaches paissaient, cachées dans les roseaux de la +prairie et j'entendais leurs cloches, tandis que, descendu de +bicyclette, les deux mains sur mon guidon, je regardais le pays +où j'allais porter une si grave nouvelle. Les maisons, +où l'on entrait en passant sur un petit pont de bois, +étaient toutes alignées au bord d'un fossé +qui descendait la rue, comme autant de barques, voiles +carguées, amarrées dans le calme du soir. +C'était l'heure où dans chaque cuisine on allume un +feu.</p> + +<p>Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir +troubler tant de paix commencèrent à m'enlever tout +courage. A point pour aggraver ma soudaine faiblesse, je me +rappelai que la tante Moinel habitait là, sur une petite +place de La Ferté-d'Angillon.</p> + +<p>C'était une de mes grand'tantes. Tous ses enfants +étaient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de +tous, un grand garçon qui allait être instituteur. +Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, l'avait suivi de +près. Et ma tante était restée toute seule +dans sa bizarre petite maison où les tapis étaient +faits d'échantillons cousus, les tables couvertes de coqs, +de poules et de chats en papier - mais où les murs +étaient tapissés de vieux diplômes, de +portraits de défunts, de médaillons en boucles de +cheveux morts.</p> + +<p>Avec tant de regrets et de deuil, elle était la +bizarrerie et la bonne humeur mêmes. Lorsque j'eus +découvert la petite place où se tenait sa maison, +je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je +l'entendis tout au bout des trois pièces en enfilade +pousser un petit cri suraigu:</p> + +<p>"Eh là! Mon Dieu!"</p> + +<p>Elle renversa son café dans le feu - à cette +heure-là comment pouvait-elle faire du café? - et +elle apparut... Très cambrée en arrière, +elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le +faîte de la tête, tout en haut de son front immense +et cabossé où il y avait de la femme mongole et de +la Hottentote; et elle riait à petits coups, montrant le +reste de ses dents très fines.</p> + +<p>Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement, +hâtivement, une main que j'avais derrière le dos. +Avec un mystère parfaitement inutile puisque nous +étions tous les deux seuls, elle me glissa une petite +pièce que je n'osai pas regarder et qui devait être +de un franc... Puis comme je faisais mine de demander des +explications ou de la remercier, elle me donna une bourrade en +criant:</p> + +<p>"Va donc! Ah! je sais bien ce que c'est!"</p> + +<p>Elle avait toujours été pauvre, toujours +empruntant, toujours dépensant.</p> + +<p>"J'ai toujours été bête et toujours +malheureuse", disait-elle sans amertume mais de sa voix de +fausset.</p> + +<p>Persuadée que les sous me préoccupaient comme +elle, la brave femme n'attendait pas que j'eusse soufflé +pour me cacher dans la main ses très minces +économies de la journée. Et par la suite c'est +toujours ainsi qu'elle m'accueillit.</p> + +<p>Le dîner fut aussi étrange - à la fois +triste et bizarre - que l'avait été la +réception. Toujours une bougie à portée de +la main, tantôt elle l'enlevait, me laissant dans l'ombre, +et tantôt la posait sur la petite table couverte de plats +et de vases ébréchés ou fendus.</p> + +<p>"Celui-là, disait-elle, les Prussiens lui ont +cassé les anses, en soixante-dix, parce qu'ils ne +pouvaient pas l'emporter".</p> + +<p>Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase +à la tragique histoire, que nous avions dîné +et couché là jadis. Mon père m'emmenait dans +l'Yonne, chez un spécialiste qui devait guérir mon +genou. Il fallait prendre un grand express qui passait avant le +jour... Je me souvins du triste dîner de jadis, de toutes +les histoires du vieux greffier accoudé devant sa +bouteille de boisson rose.</p> + +<p>Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Après le +dîner, assise devant le feu, ma grand'tante avait pris mon +père à part pour lui raconter une histoire de +revenants: "Je me retourne... Ah! mon pauvre Louis, qu'est-ce que +je vois, une petite femme grise..." Elle passait pour avoir la +tête farcie de ces sornettes terrifiantes.</p> + +<p>Et voici que ce soir-là, le dîner fini, lorsque, +fatigué par la bicyclette, je fus couché dans la +grande chambre avec une cheminée de nuit à carreaux +de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir à mon chevet et +commença de sa voix la plus mystérieuse et la plus +pointue:</p> + +<p>"Mon pauvre François, il faut que je te raconte +à toi ce que je n'ai jamais dit à personne..."</p> + +<p>Je pensai:</p> + +<p>"Mon affaire est bonne, me voilà terrorisé pour +toute la nuit, comme il y a dix ans!..."</p> + +<p>Et j'écoutai. Elle hochait la tête, regardant +droit devant soi comme si elle se fût raconté +l'histoire à elle-même:</p> + +<p>"Je revenais d'une fête avec Moinel. C'était le +premier mariage où nous allions tous les deux, depuis la +mort de notre pauvre Ernest; et j'y avais rencontré ma +soeur Adèle que je n'avais pas vue depuis quatre ans! Un +vieil ami de Moinel, très riche, l'avait invité +à la noce de son fils, au domaine des Sablonnières. +Nous avions loué une voiture. Cela nous avait +coûté bien cher. Nous revenions sur la route vers +sept heures du matin, en plein hiver. Le soleil se levait. Il n'y +avait absolument personne. Qu'est-ce que je vois tout d'un coup +devant nous, sur la route? Un petit homme, un petit jeune homme +arrêté, beau comme le jour, qui ne bougeait pas, qui +nous regardait venir. A mesure que nous approchions, nous +distinguions sa jolie figure, si blanche, si jolie que cela +faisait peur!...</p> + +<p>"Je prends le bras de Moinel; je tremblais comme la feuille; +je croyais que c'était le Bon Dieu!... Je lui dis:</p> + +<p>" - Regarde! C'est une apparition!</p> + +<p>"Il me répond tout bas, furieux:</p> + +<p>" - Je l'ai bien vu! Tais-toi donc, vieille bavarde..."</p> + +<p>"Il ne savait que faire; lorsque le cheval s'est +arrêté... De près, cela avait une figure +pâle, le front en sueur, un béret sale et un +pantalon long. Nous entendîmes sa voix, qui disait:</p> + +<p>" - Je ne suis pas un homme, je suis une jeune fille. Je me +suis sauvée et je n'en puis plus. Voulez-vous bien me +prendre dans votre voiture, monsieur et madame?"</p> + +<p>"Aussitôt nous l'avons fait monter. A peine assise, elle +a perdu connaissance. Et devines-tu à qui nous avions +affaire? C'était la fiancée du jeune homme des +Sablonnières, Frantz de Galais, chez qui nous +étions invités aux noces!</p> + +<p>- Mais il n'y a pas eu de noces, dis-je, puisque la +fiancée s'est sauvée!</p> + +<p>- Eh bien, non, fit-elle toute penaude en me regardant. Il n'y +a pas eu de noces. Puisque cette pauvre folle s'était mis +dans la tête mille folies qu'elle nous a expliquées. +C'était une des filles d'un pauvre tisserand. Elle +était persuadée que tant de bonheur était +impossible, que le jeune homme était trop jeune pour elle; +que toutes les merveilles qu'il lui décrivait +étaient imaginaires, et lorsqu'enfin Frantz est venu la +chercher, Valentine a pris peur. Il se promenait avec elle et sa +soeur dans le jardin de l'Archevêché à +Bourges, malgré le froid et le grand vent. Le jeune homme, +par délicatesse certainement en parce qu'il aimait la +cadette, était plein d'attentions pour +l'aînée. Alors ma folle s'est imaginé je ne +sais quoi; elle a dit qu'elle allait chercher un fichu à +la maison; et là, pour être sûre de +n'être pas suivie, elle a revêtu des habits d'homme +et s'est enfuie à pied sur la route de Paris.</p> + +<p>"Son fiancé a reçu d'elle une lettre où +elle lui déclarait qu'elle allait rejoindre un jeune homme +qu'elle aimait. Et ce n'était pas vrai...</p> + +<p>" - Je suis plus heureuse de mon sacrifice, me disait-elle, +que si j'étais sa femme". Oui, mon imbécile, mais +en attendant, il n'avait pas du tout l'idée +d'épouser sa soeur: il s'est tiré une balle de +pistolet; on a vu le sang dans le bois; mais on n'a jamais +retrouvé son corps.</p> + +<p>- Et qu'avez-vous fait de cette malheureuse fille?</p> + +<p>- Nous lui avons fait boire une goutte, d'abord. Puis nous lui +avons donné à manger et elle a dormi auprès +du feu quand nous avons été de retour. Elle est +restée chez nous une bonne partie de l'hiver. Tout le +jour, tant qu'il faisait clair, elle taillait, cousait des robes, +arrangeait des chapeaux et nettoyait la maison avec rage. C'est +elle qui a recollé toute la tapisserie que tu vois +là. Et depuis son passage les hirondelles nichent dehors. +Mais, le soir, à la tombée de la nuit, son ouvrage +fini, elle trouvait toujours un prétexte pour aller dans +la cour, dans le jardin, ou sur le devant de la porte, même +quand il gelait à pierre fendre. Et on la +découvrait là, debout, pleurant de tout son +coeur.</p> + +<p>" - Eh bien, qu'avez-vous encore? Voyons?</p> + +<p>" - Rien, madame Moinel!"</p> + +<p>" - Et elle rentrait.</p> + +<p>"Les voisins disaient:</p> + +<p>" - Vous avez trouvé un bien petit jolie petite bonne, +madame Moinel.</p> + +<p>"Malgré nos supplications, elle a voulu continuer son +chemin sur Paris, au mois de mars; je lui ai donné des +robes qu'elle a retaillées, Moinel lui a pris son billet +à la gare et donné un peu d'argent.</p> + +<p>"Elle ne nous a pas oubliés; elle est couturière +à Paris auprès de Notre-Dame; elle nous +écrit encore pour nous demander si nous ne savons rien des +Sablonnières. Une bonne fois, pour la délivrer de +cette idée, je lui ai répondu que le domaine +était vendu, abattu, le jeune homme disparu pour toujours +et la jeune fille mariée. Tout cela doit être vrai, +je pense. Depuis ce temps ma Valentine écrit bien moins +souvent..."</p> + +<p>Ce n'était pas une histoire de revenants que racontait +la tante Moinel de sa petite voix stridente si bien faite pour +les raconter. J'étais cependant au comble du malaise. +C'est que nous avions juré à Frantz le +bohémien de le servir comme des frères et voici que +l'occasion m'en était donnée...</p> + +<p>Or, était-ce le moment de gâter la joie que +j'allais porter à Meaulnes le lendemain matin, et de lui +dire ce que je venais d'apprendre? A quoi bon le lancer dans une +entreprise mille fois impossible? Nous avions en effet l'adresse +de la jeune fille; mais où chercher le bohémien qui +courait le monde?... Laissons les fous avec les fous, pensai-je. +Delouche et Boujardon n'avaient pas tort. Que de mal nous a fait +ce Frantz romanesque! Et je résolus de ne rien dire tant +que je n'aurais pas vu mariés Augustin Meaulnes et Mlle de +Galais.</p> + +<p>Cette résolution prise, il me restait encore +l'impression pénible d'un mauvais présage - +impression absurde que je chassai bien vite.</p> + +<p>La chandelle était presque au bout; un moustique +vibrait; mais la tante Moinel, la tête penchée sous +sa capote de velours qu'elle ne quittait que pour dormir, les +coudes appuyés sur ses genoux, recommençait son +histoire... Par moments elle relevait brusquement la tête +et me regardait pour connaître mes impressions, ou +peut-être pour voir si je ne m'endormais pas. A la fin, +sournoisement, la tête sur l'oreiller, je fermai les yeux, +faisant semblant de m'assoupir.</p> + +<p>"Allons! tu dors...", fit-elle d'un ton plus sourd et un peu +déçu.</p> + +<p>J'eus pitié d'elle et je protestai:</p> + +<p>"Mais non, ma tante, je vous assure...</p> + +<p>- Mais si! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout +cela ne t'intéresse guère. Je te parle là de +gens que tu n'as pas connus..."</p> + +<p>Et lâchement, cette fois, je ne répondis pas.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>La grande nouvelle.</h3> + +<p>Il faisait, le lendemain matin, quand j'arrivai dans la +grand'rue, un si beau temps de vacances, un si grand calme, et +sur tout le bourg passaient des bruits si paisibles, si +familiers, que j'avais retrouvé toute la joyeuse assurance +d'un porteur de bonne nouvelle...</p> + +<p>Augustin et sa mère habitaient l'ancienne maison +d'école. A la mort de son père, retraité +depuis longtemps, et qu'un héritage avait enrichi, +Meaulnes avait voulu qu'on achetât l'école où +le vieil instituteur avait enseigné pendant vingt +années, où lui-même avait appris à +lire. Non pas qu'elle fût d'aspect fort aimable: +c'était une grosse maison carrée comme une mairie +qu'elle avait été; les fenêtres du +rez-de-chaussée qui donnaient sur la rue étaient si +hautes que personne n'y regardait jamais; et la cour de +derrière, où il n'y avait pas un arbre et dont un +haut préau barrait la vue sur la campagne, était +bien la plus sèche et la plus désolée cour +d'école abandonnée que j'aie jamais vue...</p> + +<p>Dans le couloir compliqué où se trouvaient +quatre portes, je trouvai la mère de Meaulnes rapportant +du jardin un gros paquet de linge, qu'elle avait dû mettre +sécher dès la première heure de cette longue +matinée de vacances. Ses cheveux gris étaient +à demi défaits; des mèches lui battaient la +figure; son visage régulier sous sa coiffure ancienne +était bouffi et fatigué, comme par une nuit de +veille; et elle baissait tristement la tête d'un air +songeur.</p> + +<p>Mais, m'apercevant soudain, elle me reconnut et sourit:</p> + +<p>"Vous arrivez à temps, dit-elle. Voyez, je rentre le +linge que j'ai fait sécher pour le départ +d'Augustin. J'ai passé la nuit à régler ses +comptes et à préparer ses affaires. Le train part +à cinq heures, mais nous arriverons à tout +apprêter..."</p> + +<p>On eût dit, tant elle montrait d'assurance, +qu'elle-même avait pris cette décision. Or, sans +doute ignorait-elle même où Meaulnes devait +aller.</p> + +<p>"Montez, dit-elle, vous le trouverez dans la mairie en train +d'écrire".</p> + +<p>En hâte je grimpai l'escalier, ouvris la porte de droite +où l'on avait laissé l'écriteau Mairie, et +me trouvait dans une grande salle à quatre fenêtres, +deux sur le bourg, deux sur la campagne, ornée aux murs +des portraits jaunis des présidents Grévy et +Carnot. Sur une longue estrade qui tenait tout le fond de la +salle, il y avait encore, devant une table à tapis vert, +les chaises des conseillers municipaux. Au centre, assis sur un +vieux fauteuil qui était celui du maire, Meaulnes +écrivait, trempant sa plume au fond d'un encrier de +faïence démodé, en forme de coeur. Dans ce +lieu qui semblait fait pour quelque rentier de village, Meaulnes +se retirait, quand il ne battait pas la contrée, durant +les longues vacances...</p> + +<p>Il se leva, dès qu'il m'eut reconnu, mais non pas avec +la précipitation que j'avais imaginée:</p> + +<p>"Seurel!" dit-il seulement, d'un air de profond +étonnement.</p> + +<p>C'était le même grand gars au visage osseux, +à la tête rasée. Une moustache inculte +commençait à lui traîner sur les +lèvres. Toujours ce même regard loyal... Mais sur +l'ardeur des années passées on croyait voir comme +une voile de brume, que par instants sa grande passion de jadis +dissipait...</p> + +<p>Il paraissait très troublé de me voir. D'un bond +j'étais monté sur l'estrade. Mais, chose +étrange à dire, il ne songea pas même +à me tendre la main. Il s'était tourné vers +moi, les mains derrière le dos, appuyé contre la +table, renversé en arrière, et l'air +profondément gêné. Déjà, me +regardant sans me voir, il était absorbé par ce +qu'il allait me dire. Comme autrefois et comme toujours, homme +lent à commencer de parler, ainsi que sont les solitaires, +les chasseurs et les hommes d'aventures, il avait pris une +décision sans se soucier des mots qu'il faudrait pour +l'expliquer. Et maintenant que j'étais devant lui, il +commençait seulement à ruminer péniblement +les paroles nécessaires.</p> + +<p>Cependant, je lui racontais avec gaieté comment +j'étais venu, où j'avais passé la nuit et +que j'avais été bien surpris de voir Mme Meaulnes +préparer le départ de son fils...</p> + +<p>"Ah! elle t'a dit?... demanda-t-il.</p> + +<p>- Oui. Ce n'est pas, je pense, pour un long voyage?</p> + +<p>- Si, un très long voyage".</p> + +<p>Un instant décontenancé, sentant que j'allais +tout à l'heure, d'un mot, réduire à +néant cette décision que je ne comprenais pas, je +n'osais plus rien dire et ne savais pas par où commencer +ma mission.</p> + +<p>Mais lui-même parla enfin, comme quelqu'un qui veut se +justifier.</p> + +<p>"Seurel! dit-il, tu sais ce qu'était pour moi mon +étrange aventure de Sainte-Agathe. C'était ma +raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-là +perdu, que pouvais-je devenir?... Comment vivre à la +façon de tout le monde!</p> + +<p>"Eh bien j'ai essayé de vivre là-bas, à +Paris, quand j'ai vu que tout était fini et qu'il ne +valait plus même la peine de chercher le Domaine perdu... +Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, +comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le +monde? Ce qui est le bonheur des autres m'a paru dérision. +Et lorsque, sincèrement, +délibérément, j'ai décidé un +jour de faire comme les autres, ce jour-là j'ai +amassé du remords pour longtemps..."</p> + +<p>Assis sur une chaise de l'estrade, la tête basse, +l'écoutant sans le regarder je ne savais que penser de ces +explications obscures:</p> + +<p>"Enfin, dis-je, Meaulnes, explique-toi mieux! Pourquoi ce long +voyage? As-tu quelque faute à réparer? Une promesse +à tenir?</p> + +<p>- Eh bien, oui, répondit-il. Tu te souviens de cette +promesse que j'avais faite à Frantz?...</p> + +<p>- Ah! fis-je soulagé, il ne s'agit que de cela?...</p> + +<p>- De cela. Et peut-être aussi d'une faute à +réparer. Les deux en même temps..."</p> + +<p>Suivit un moment de silence pendant lequel je décidai +de commencer à parler et préparai mes mots.</p> + +<p>"Il n'y a qu'une explication à laquelle je croie, +dit-il encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois +mademoiselle de Galais, seulement la revoir... Mais, j'en suis +persuadé maintenant, lorsque j'avais découvert le +Domaine sans nom, j'étais à une hauteur, à +un degré de perfection et de pureté que je +n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme je te +l'écrivais un jour, je retrouverai peut-être la +beauté de ce temps-là..."</p> + +<p>Il changea de ton pour reprendre avec une animation +étrange, en se rapprochant de moi:</p> + +<p>"Mais, écoute, Seurel! Cette intrigue nouvelle et ce +grand voyage, cette faute que j'ai commise et qu'il faut +réparer, c'est, en un sens, mon ancienne aventure qui se +poursuit..."</p> + +<p>Un temps, pendant lequel péniblement il essaya de +ressaisir ses souvenirs. J'avais manqué l'occasion +précédente. Je ne voulais pour rien au monde +laisser passer celle-ci; et, cette fois, je parlai - trop vite, +car je regrettai amèrement plus tard, de n'avoir pas +attendu ses aveux.</p> + +<p>Je prononçai donc ma phrase, qui était +préparée pour l'instant d'avant, mais qu'il +n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste, à peine +en soulevant un peu la tête:</p> + +<p>"Et si je venais t'annoncer que tout espoir n'est pas +perdu?..."</p> + +<p>Il me regarda, puis, détournant brusquement les yeux, +rougit comme je n'ai jamais vu quelqu'un rougir: une +montée de sang qui devait lui cogner à grands coups +dans les tempes...</p> + +<p>"Que veux-tu dire?" demanda-t-il enfin, à peine +distinctement.</p> + +<p>Alors, tout d'un trait, je racontai ce que je savais, ce que +j'avais fait, et comment, la face des choses ayant tourné, +il semblait presque que ce fût Yvonne de Galais qui +m'envoyait vers lui.</p> + +<p>Il était maintenant affreusement pâle.</p> + +<p>Durant tout ce récit, qu'il écoutait en silence, +la tête un peu rentrée, dans l'attitude de quelqu'un +qu'on a surpris et qui ne sait comment se défendre, se +cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une +seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les +Sablonnières avaient été démolies et +que le Domaine d'autrefois n'existait plus:</p> + +<p>"Ah! dit-il, tu vois... (comme s'il eût guetté +une occasion de justifier sa conduite et le désespoir +où il avait sombré) tu vois: il n'y a plus +rien..."</p> + +<p>Pour terminer, persuadé qu'enfin l'assurance de tant de +facilité emporterait le reste de sa peine, je lui racontai +qu'une partie de campagne était organisée par mon +oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir à +cheval et que lui-même était invité... Mais +il paraissait complètement désemparé et +continuait à ne rien répondre.</p> + +<p>"Il faut tout de suite décommander ton voyage, dis-je +avec impatience. Allons avertir ta mère..."</p> + +<p>"Cette partie de campagne?... me demanda-t-il avec +hésitation. Alors, vraiment, il faut que j'y aille?...</p> + +<p>- Mais voyons, répliquai-je, cela ne se demande +pas".</p> + +<p>Il avait l'air de quelqu'un qu'on pousse par les +épaules.</p> + +<p>En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je +déjeunerais avec eux, dînerais, coucherais là +et que, le lendemain, lui-même louerait une bicyclette et +me suivrait au Vieux-Nançay.</p> + +<p>"Ah! très bien", fit-elle, en hochant la tête, +comme si ces nouvelles eussent confirmé toutes ses +prévisions.</p> + +<p>Je m'assis dans la petite salle à manger, sous les +calendriers illustrés, les poignards ornementés et +les outres soudanaises qu'un frère de M. Meaulnes, ancien +soldat d'infanterie de marine, avait rapportés de ses +lointains voyages.</p> + +<p>Augustin me laissa là un instant, avant le repas, et, +dans la chambre voisine, où sa mère avait +préparé ses bagages, je l'entendis qui lui disait, +en baissant un peu la voix, de ne pas défaire sa malle, - +car son voyage pouvait être seulement retardé...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE V</h2> + +<h3>La partie de plaisir.</h3> + +<p>J'eus peine à suivre Augustin sur la route du +Vieux-Nançay. Il allait comme un coureur de bicyclette. Il +ne descendait pas aux côtes. A son inexplicable +hésitation de la veille avaient succédé une +fièvre, une nervosité, un désir d'arriver au +plus vite, qui ne laissaient pas de m'effrayer un peu. Chez mon +oncle il montra la même impatience, il parut incapable de +s'intéresser à rien jusqu'au moment où nous +fûmes tous installés en voiture, vers dix heures, le +lendemain matin, et prêts à partir pour les bords de +la rivière.</p> + +<p>On était à la fin du mois d'août, au +déclin de l'été. Déjà les +fourreaux vides des châtaigniers jaunis commençaient +à joncher les routes blanches. Le trajet n'était +pas long; la ferme des Aubiers, près du Cher où +nous allions, ne se trouvait guère qu'à deux +kilomètres au delà des Sablonnières. De loin +en loin, nous rencontrions d'autres invités en voiture, et +même des jeunes gens à cheval, que Florentin avait +conviés audacieusement au nom de M. de Galais... On +s'était efforcé comme jadis de mêler riches +et pauvres, châtelains et paysans. C'est ainsi que nous +vîmes arriver à bicyclette Jasmin Delouche, qui, +grâce au garde Baladier, avait fait naguère la +connaissance de mon oncle.</p> + +<p>"Et voilà, dit Meaulnes en l'apercevant, celui qui +tenait la clef de tout, pendant que nous cherchions +jusqu'à Paris. C'est à +désespérer!"</p> + +<p>Chaque fois qu'il le regardait sa rancune en était +augmentée. L'autre, qui s'imaginait au contraire avoir +droit à toute notre reconnaissance, escorta notre voiture +de très près, jusqu'au bout. On voyait qu'il avait +fait, misérablement, sans grand résultat, des frais +de toilette, et les pans de sa jaquette élimée +battaient le garde crotte de son vélocipède...</p> + +<p>Malgré la contrainte qu'il s'imposait pour être +aimable, sa figure vieillotte ne parvenait pas à plaire. +Il m'inspirait plutôt à moi une vague pitié. +Mais de qui n'aurais-je pas eu pitié durant cette +journée-là?...</p> + +<p>Je ne me rappelle jamais cette partie de plaisir sans un +obscur regret, comme une sorte d'étouffement. Je +m'étais fait de ce jour tant de joie à l'avance! +Tout paraissait si parfaitement concerté pour que nous +soyons heureux. Et nous l'avons été si peu!...</p> + +<p>Que les bords du Cher étaient beaux, pourtant! Sur la +rive où l'on s'arrêta, le coteau venait finir en +pente douce et la terre se divisait en petits prés verts, +en saulaies séparées par des clôtures, comme +autant de jardins minuscules. De l'autre côté de la +rivière les bords étaient formés de collines +grises, abruptes, rocheuses; et sur les plus lointaines on +découvrait, parmi les sapins, de petits châteaux +romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on +entendait aboyer la meute du château de +Préveranges.</p> + +<p>Nous étions arrivés en ce lieu par un +dédale de petits chemins, tantôt +hérissés de cailloux blancs, tantôt remplis +de sable - chemins qu'aux abords de la rivière les sources +vives transformaient en ruisseaux. Au passage, les branches des +groseilliers sauvages nous agrippaient par la manche. Et +tantôt nous étions plongés dans la +fraîche obscurité des fonds de ravins, tantôt +au contraire, les haies interrompues, nous baignions dans la +claire lumière de toute la vallée. Au loin sur +l'autre rive, quand nous approchâmes, un homme +accroché aux rocs, d'un geste lent, tendait des cordes +à poissons. Qu'il faisait beau, mon Dieu!</p> + +<p>Nous nous installâmes sur une pelouse, dans le retrait +que formait un taillis de bouleaux. C'était une grande +pelouse rase, où il semblait qu'il y eût place pour +des jeux sans fin.</p> + +<p>Les voitures furent dételées; les chevaux +conduits à la ferme des Aubiers. On commença +à déballer les provisions dans le bois, et à +dresser sur la prairie de petites tables pliantes que mon oncle +avait apportées.</p> + +<p>Il fallut, à ce moment, des gens de bonne +volonté, pour aller à l'entrée du grand +chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer +où nous étions. Je m'offris aussitôt; +Meaulnes me suivit, et nous allâmes nous poster près +du pont suspendu, au carrefour de plusieurs sentiers et du chemin +qui venait des Sablonnières.</p> + +<p>Marchant de long en large, parlant du passé, +tâchant tant bien que mal de nous distraire, nous +attendions. Il arriva encore une voiture du Vieux-Nançay, +des paysans inconnus avec une grande fille enrubannée. +Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture à +âne, les enfants de l'ancien jardinier des +Sablonnières.</p> + +<p>"Il me semble que je les reconnais, dit Meaulnes. Ce sont eux, +je crois bien, qui m'ont pris par la main jadis, le premier soir +de la fête, et m'ont conduit au dîner..."</p> + +<p>Mais à ce moment, l'âne ne voulant plus marcher, +les enfants descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui +tant qu'ils purent; alors Meaulnes, déçu, +prétendit s'être trompé...</p> + +<p>Je leur demandai s'ils avaient rencontré sur la route +M. et Mlle de Galais. L'un d'eux répondit qu'il ne savait +pas; l'autre: "Je pense que oui, monsieur". Et nous ne +fûmes pas plus avancés. Ils descendirent enfin vers +la pelouse, les uns tirant l'ânon par la bride, les autres +poussant derrière la voiture. Nous reprîmes notre +attente. Meaulnes regardait fixement le détour du chemin +des Sablonnières, guettant avec une sorte d'effroi la +venue de la jeune fille qu'il avait tant cherchée jadis. +Un énervement bizarre et presque comique, qu'il passait +sur Jasmin, s'était emparé de lui. Du petit talus +où nous étions grimpés pour voir au loin le +chemin, nous apercevions sur la pelouse, en contrebas, un groupe +d'invités où Delouche essayait de faire bonne +figure.</p> + +<p>"Regarde-le pérorer, cet imbécile", me disait +Meaulnes.</p> + +<p>Et je lui répondais:</p> + +<p>"Mais laisse-le. Il fait ce qu'il peut, le pauvre +garçon".</p> + +<p>Augustin ne désarmait pas. Là-bas, un +lièvre ou un écureuil avait dû +déboucher d'un fourré. Jasmin, pour assurer sa +contenance, fit mine de le poursuivre:</p> + +<p>"Allons, bon! Il court, maintenant...", fit Meaulnes, comme si +vraiment cette audace-là dépassait toutes les +autres!</p> + +<p>Et cette fois je ne pus m'empêcher de rire. Meaulnes +aussi; mais ce ne fut qu'un éclair.</p> + +<p>Après un nouveau quart d'heure:</p> + +<p>"Si elle ne venait pas?..." dit-il.</p> + +<p>Je répondis:</p> + +<p>"Mais puisqu'elle a promis. Sois donc plus patient!"</p> + +<p>Il recommença de guetter. Mais, à la fin, +incapable de supporter plus longtemps cette attente +intolérable:</p> + +<p>"Ecoute-moi, dit-il. Je redescends avec les autres. Je ne sais +ce qu'il y a maintenant contre moi: mais si je reste là, +je sens qu'elle ne viendra jamais - qu'il est impossible qu'au +bout de ce chemin, tout à l'heure, elle apparaisse".</p> + +<p>Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis +quelque cent mètres sur la petite route, pour passer le +temps. Et au premier détour j'aperçus Yvonne de +Galais, montée en amazone sur son vieux cheval blanc, si +fringant ce matin-là qu'elle était obligée +de tirer sur les rênes pour l'empêcher de trotter. A +la tête du cheval, péniblement, en silence, marchait +M. de Galais. Sans doute ils avaient dû se relayer sur la +route, chacun à tour de rôle se servant de la +vieille monture.</p> + +<p>Quand la jeune fille me vit tout seul, elle sourit, sauta +prestement à terre, et confiant les rênes à +son père se dirigea vers moi qui accourais:</p> + +<p>"Je suis bien heureuse, dit-elle, de vous trouver seul. Car je +ne veux montrer à personne qu'à vous le vieux +Bélisaire, ni le mettre avec les autres chevaux. Il est +trop laid et trop vieux d'abord; puis je crains toujours qu'il ne +soit blessé par un autre. Or, je n'ose monter que lui, et, +quand il sera mort, je n'irai plus à cheval".</p> + +<p>Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous +cette animation charmante, sous cette grâce en apparence si +paisible, de l'impatience et presque de l'anxiété. +Elle parlait plus vite qu'à l'ordinaire. Malgré ses +joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses yeux, +à son front, par endroits, une pâleur violente +où se lisait tout son trouble.</p> + +<p>Nous convînmes d'attacher Bélisaire à un +arbre dans un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de +Galais, sans mot dire comme toujours, sortit le licol des fontes +et attacha la bête - un peu bas à ce qu'il me +sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout à l'heure du +foin, de l'avoine, de la paille...</p> + +<p>Et Mlle de Galais arriva sur la pelouse comme jadis, je +l'imagine, elle descendit vers la berge du lac, lorsque Meaulnes +l'aperçut pour la première fois.</p> + +<p>Donnant le bras à son père, écartant de +sa main gauche le pan du grand manteau léger qui +l'enveloppait, elle s'avançait vers les invités, de +son air à la fois si sérieux et si enfantin. Je +marchais auprès d'elle. Tous les invités +éparpillés ou jouant au loin s'étaient +dressés et rassemblés pour l'accueillir; il y eut +un bref instant de silence pendant lequel chacun la regarda +s'approcher.</p> + +<p>Meaulnes s'était mêlé au groupe des jeunes +hommes et rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons, sinon +sa haute taille: encore y avait-il là des jeunes gens +presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui pût le +désigner à l'attention, pas un geste ni un pas en +avant. Je le voyais, vêtu de gris, immobile, regardant +fixement, comme tous les autres, la si belle jeune fille qui +venait. A la fin, pourtant, d'un mouvement inconscient et +gêné, il avait passé sa main sur sa +tête nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons +aux cheveux bien peignés, sa rude tête rasée +de paysan.</p> + +<p>Puis le groupe entoura Mlle de Galais. On lui présenta +les jeunes filles et les jeunes gens qu'elle ne connaissait +pas... Le tour allait venir de mon compagnon; et je me sentais +aussi anxieux qu'il pouvait l'être. Je me disposais +à faire moi-même cette présentation.</p> + +<p>Mais avant que j'eusse pu rien dire, la jeune fille +s'avançait vers lui avec une décision et une +gravité surprenantes:</p> + +<p>"Je reconnais Augustin Meaulnes", dit-elle.</p> + +<p>Et elle lui tendit la main.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>La partie de plaisir (fin).</h3> + +<p>De nouveaux venus s'approchèrent presque aussitôt +pour saluer Yvonne de Galais, et les deux jeunes gens se +trouvèrent séparés. Un malheureux hasard +voulut qu'ils ne fussent point réunis pour le +déjeuner à la même petite table. Mais +Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage. A plusieurs +reprises, comme je me trouvais isolé entre Delouche et M. +de Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la +main, un signe d'amitié.</p> + +<p>C'est vers la fin de la soirée seulement, lorsque les +jeux, la baignade, les conversations, les promenades en bateau +dans l'étang voisin se furent un peu partout +organisés, que Meaulnes, de nouveau, se trouva en +présence de la jeune fille. Nous étions à +causer avec Delouche, assis sur des chaises de jardin que nous +avions apportées lorsque, quittant +délibérément un groupe de jeune gens ou elle +paraissait s'ennuyer, Mlle de Galais s'approcha de nous. Elle +nous demanda, je me rappelle pourquoi nous ne canotions pas sur +le lac des Aubiers, comme les autres.</p> + +<p>"Nous avions fait quelques tours cet après-midi, +répondis-je. Mais cela est bien monotone et nous avons +été vite fatigués.</p> + +<p>- Eh bien, pourquoi n'iriez-vous pas sur la rivière? +dit-elle.</p> + +<p>- Le courant est trop fort, nous risquerions d'être +emportés.</p> + +<p>- Il nous faudrait, dit Meaulnes, un canot à +pétrole ou un bateau à vapeur comme celui +d'autrefois.</p> + +<p>- Nous ne l'avons plus, dit-elle presque à voix basse, +nous l'avons vendu".</p> + +<p>Et il se fit un silence gêné.</p> + +<p>Jasmin en profita pour annoncer qu'il allait rejoindre M. de +Galais.</p> + +<p>"Je saurai bien, dit-il, où le trouver".</p> + +<p>Bizarrerie du hasard! Ces deux êtres si parfaitement +dissemblables s'étaient plu et depuis le matin ne se +quittaient guère. M. de Galais m'avait pris à part +un instant, au début de la soirée, pour me dire que +j'avais là un ami plein de tact, de +déférence et de qualités. Peut-être +même avait-il été jusqu'à lui confier +le secret de l'existence de Bélisaire et le lieu de sa +cachette.</p> + +<p>Je pensai moi aussi à m'éloigner, mais je +sentais les deux jeunes gens si gênés, si anxieux +l'un en face de l'autre, que je jugeai prudent de ne pas le +faire...</p> + +<p>Tant de discrétion de la part de Jasmin, tant de +précaution de la mienne servirent à peu de chose. +Ils parlèrent. Mais invariablement, avec un +entêtement dont il ne se rendait certainement pas compte, +Meaulnes en revenait à toutes les merveilles de jadis. Et +chaque fois la jeune fille au supplice devait lui +répéter que tout était disparu: la vieille +demeure si étrange et si compliquée, abattue; le +grand étang, asséché, comblé; et +dispersés, les enfants aux charmants costumes...</p> + +<p>"Ah!" faisait simplement Meaulnes avec désespoir et +comme si chacune de ces disparitions lui eût donné +raison contre la jeune fille ou contre moi...</p> + +<p>Nous marchions côte à côte... Vainement +j'essayais de faire diversion à la tristesse qui nous +gagnait tous les trois. D'une question abrupte, Meaulnes, de +nouveau, cédait à son idée fixe. Il +demandait des renseignements sur tout ce qu'il avait vu +autrefois: les petites filles, le conducteur de la vieille +berline, les poneys de la course. "Les poneys sont vendus aussi? +Il n'y a plus de chevaux au Domaine?..."</p> + +<p>Elle répondit qu'il n'y en avait plus. Elle ne parla +pas de Bélisaire.</p> + +<p>Alors il évoqua les objets de sa chambre: les +candélabres, la grande glace, le vieux luth +brisé... Il s'enquérait de tout cela, avec une +passion insolite, comme s'il eût voulu se persuader que +rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne +lui rapporterait pas une épave capable de prouver qu'ils +n'avaient pas rêvé tous les deux, comme le plongeur +rapporte du fond de l'eau un caillou et des algues.</p> + +<p>Mlle de Galais et moi, nous ne pûmes nous empêcher +de sourire tristement: elle se décida à lui +expliquer:</p> + +<p>"Vous ne reverrez pas le beau château que nous avions +arrangé, monsieur de Galais et moi, pour le pauvre +Frantz.<br> + "Nous passions notre vie à faire ce qu'il demandait. +C'était un être si étrange, si charmant! Mais +tout a disparu avec lui le soir de ses fiançailles +manquées.<br> + "Déjà monsieur de Galais était ruiné +sans que nous le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses +anciens camarades - apprenant sa disparition - ont aussitôt +réclamé auprès de nous. Nous sommes devenus +pauvres; madame de Galais est morte et nous avons perdu tous nos +amis en quelques jours.<br> + "Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses +amis et sa fiancée; que la noce interrompue se fasse et +peut-être tout reviendra-t-il comme c'était +autrefois. Mais le passé peut-il renaître?</p> + +<p>- Qui sait!" dit Meaulnes pensif. Et il ne demanda plus +rien.</p> + +<p>Sur l'herbe courte et légèrement jaune +déjà, nous marchions tous les trois sans bruit: +Augustin avait à sa droite près de lui la jeune +fille qu'il avait crue perdue pour toujours. Lorsqu'il posait une +de ces dures questions, elle tournait vers lui lentement, pour +lui répondre, son charmant visage inquiet; et une fois, en +lui parlant, elle avait posé doucement sa main sur son +bras, d'un geste plein de confiance et de faiblesse. Pourquoi le +grand Meaulnes était-il là comme un +étranger, comme quelqu'un qui n'a pas trouvé ce +qu'il cherchait et que rien d'autre ne peut intéresser? Ce +bonheur-là, trois ans plus tôt, il n'eût pu le +supporter sans effroi, sans folie, peut-être. D'où +venait donc ce vide, cet éloignement, cette impuissance +à être heureux, qu'il y avait en lui, à cette +heure?</p> + +<p>Nous approchions du petit bois où le matin M. de Galais +avait attaché Bélisaire; le soleil vers son +déclin allongeait nos ombres sur l'herbe; à l'autre +bout de la pelouse, nous entendions, assourdis par +l'éloignement, comme un bourdonnement heureux, les voix +des joueurs et des fillettes, et nous restions silencieux dans ce +calme admirable, lorsque nous entendîmes chanter de l'autre +côté du bois, dans la direction des Aubiers, la +ferme du bord de l'eau. C'était la voix jeune et lointaine +de quelqu'un qui mène ses bêtes à +l'abreuvoir, un air rythmé comme un air de danse, mais que +l'homme étirait et alanguissait comme une vieille ballade +triste:</p> + +<p class="Pcursief">Mes souliers sont rouges...<br> + Adieu, mes amours...<br> + Mes souliers sont rouges...<br> + Adieu, sans retour!...</p> + +<p>Meaulnes avait levé la tête et écoutait. +Ce n'était rien qu'un de ces airs que chantaient les +paysans attardés, au Domaine sans nom, le dernier soir de +la fête, quand déjà tout s'était +écroulé... Rien qu'un souvenir - le plus +misérable - de ces beaux jours qui ne reviendraient +plus.</p> + +<p>"Mais vous l'entendez? dit Meaulnes à mi-voix. Oh! je +vais aller voir qui c'est". Et, tout de suite, il s'engagea dans +le petit bois. Presque aussitôt la voix se tut; on entendit +encore une seconde l'homme siffler ses bêtes en +s'éloignant; puis plus rien...</p> + +<p>Je regardai la jeune fille. Pensive et accablée, elle +avait les yeux fixés sur le taillis où Meaulnes +venait de disparaître. Que de fois, plus tard, elle devait +regarder ainsi, pensivement, le passage par où s'en irait +à jamais le grand Meaulnes!</p> + +<p>Elle se tourna vers moi:</p> + +<p>"Il n'est pas heureux", dit-elle douloureusement.</p> + +<p>Elle ajouta:</p> + +<p>"Et peut-être que je ne puis rien pour lui?..."</p> + +<p>J'hésitais à répondre, craignant que +Meaulnes, qui devait d'un saut avoir gagné la ferme et qui +maintenant revenait par le bois, ne surprît notre +conversation. Mais j'allais l'encourager cependant; lui dire de +ne pas craindre de brusquer le grand gars; qu'un secret sans +doute le désespérait et que jamais de +lui-même il ne se confierait à elle ni à +personne - lorsque soudain, de l'autre côté du bois, +partit un cri; puis nous entendîmes un piétinement +comme d'un cheval qui pétarade et le bruit d'une dispute +à voix entrecoupées... Je compris tout de suite +qu'il était arrivé un accident au vieux +Bélisaire et je courus vers l'endroit d'où venait +tout le tapage. Mlle de Galais me suivit de loin. Du fond de la +pelouse on avait dû remarquer notre mouvement, car +j'entendis, au moment où j'entrai dans le taillis, les +cris des gens qui accouraient.</p> + +<p>Le vieux Bélisaire, attaché trop bas, +s'était pris une patte de devant dans sa longe; il n'avait +pas bougé jusqu'au moment où M. de Galais et +Delouche, au cours de leur promenade, s'étaient +approchés de lui; effrayé, excité par +l'avoine insolite qu'on lui avait donnée, il +s'était débattu furieusement; les deux hommes +avaient essayé de le délivrer, mais si +maladroitement qu'ils avaient réussi à +l'empêtrer davantage, tout en risquant d'essuyer de +dangereux coups de sabots. C'est à ce moment que par +hasard Meaulnes, revenant des Aubiers, était tombé +sur le groupe. Furieux de tant de gaucherie, il avait +bousculé les deux hommes au risque de les envoyer rouler +dans le buisson. Avec précaution mais en un tour de main +il avait délivré Bélisaire. Trop tard, car +le mal était déjà fait; le cheval devait +avoir un nerf foulé, quelque chose de brisé +peut-être, car il se tenait piteusement la tête +basse, sa selle à demi dessanglée sur le dos, une +patte repliée sous son ventre et toute tremblante. +Meaulnes, penché, le tâtait et l'examinait sans rien +dire.</p> + +<p>Lorsqu'il releva la tête, presque tout le monde +était là rassemblé, mais il ne vit personne. +Il était fâché rouge.</p> + +<p>"Je me demande, cria-t-il, qui a bien pu l'attacher de la +sorte! Et lui laisser sa selle sur le dos toute la +journée? Et qui a eu l'audace de seller ce vieux cheval, +bon tout au plus pour une carriole".</p> + +<p>Delouche voulut dire quelque chose - tout prendre sur lui.</p> + +<p>"Tais-toi donc! C'est ta faute encore. Je t'ai vu tirer +bêtement sur sa longe pour le dégager".</p> + +<p>Et se baissant de nouveau, il se remit à frotter le +jarret du cheval avec le plat de la main.</p> + +<p>M. de Galais, qui n'avait rien dit encore, eut le tort de +vouloir sortir de sa réserve. Il bégaya:</p> + +<p>"Les officiers de marine ont l'habitude... Mon cheval...</p> + +<p>- Ah! il est à vous?" dit Meaulnes un peu calmé, +très rouge, en tournant la tête de côté +vers le vieillard.</p> + +<p>Je crus qu'il allait changer de ton, faire des excuses. Il +souffla un instant. Et je vis alors qu'il prenait un plaisir amer +et désespéré à aggraver la situation, +à tout briser à jamais, en disant avec +insolence:</p> + +<p>"Eh bien je ne vous fais pas mon compliment".</p> + +<p>Quelqu'un suggéra:</p> + +<p>"Peut-être que de l'eau fraîche... En le baignant +dans le gué...</p> + +<p>- Il faut, dit Meaulnes sans répondre, emmener tout de +suite ce vieux cheval, pendant qu'il peut encore marcher, - et il +n'y a pas de temps à perdre! - le mettre à +l'écurie et ne jamais plus l'en sortir".</p> + +<p>Plusieurs jeunes gens s'offrirent aussitôt. Mais Mlle de +Galais les remercia vivement. Le visage en feu, prête +à fondre en larmes, elle dit au revoir à tout le +monde, et même à Meaulnes +décontenancé, qui n'osa pas la regarder. Elle prit +la bête par les rênes, comme on donne à +quelqu'un la main, plutôt pour s'approcher d'elle davantage +que pour la conduire... Le vent de cette fin d'été +était si tiède sur le chemin des +Sablonnières qu'on se serait cru au mois de mai, et les +feuilles des haies tremblaient à la brise du sud... Nous +la vîmes partir ainsi, son bras a demi sorti du manteau, +tenant dans sa main étroite la grosse-rêne de cuir. +Son père marchait péniblement à +côté d'elle...</p> + +<p>Triste fin de soirée! Peu à peu, chacun ramassa +ses paquets, ses couverts; on plia les chaises, on démonta +les tables; une à une, les voitures chargées de +bagages et de gens partirent, avec des chapeaux levés et +des mouchoirs agités. Les derniers nous restâmes sur +le terrain avec mon oncle Florentin, qui ruminait comme nous, +sans rien dire, ses regrets et sa grosse déception.</p> + +<p>Nous aussi, nous partîmes, emportés vivement, +dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval alezan. +La roue grinça au tournant dans le sable et bientôt, +Meaulnes et moi, qui étions assis sur le siège de +derrière, nous vîmes disparaître sur la petite +route l'entrée du chemin de traverse que le vieux +Bélisaire et ses maîtres avaient pris...</p> + +<p>Mais alors mon compagnon - l'être que je sache au monde +le plus incapable de pleurer - tourna soudain vers moi son visage +bouleversé par une irrésistible montée de +larmes.</p> + +<p>"Arrêtez, voulez-vous? dit-il en mettant la main sur +l'épaule de Florentin. Ne vous occupez pas de moi? Je +reviendrai tout seul, à pied".</p> + +<p>Et d'un bond, la main au garde-boue de la voiture, il sauta +à terre. A notre stupéfaction, rebroussant chemin, +il se prit à courir, et courut jusqu'au petit chemin que +nous venions de passer, les chemin des Sablonnières. Il +dut arriver au Domaine par cette allée de sapins qu'il +avait suivie jadis, où il avait entendu, vagabond +caché dans les basses branches, la conversation +mystérieuse des beaux enfants inconnus...</p> + +<p>Et c'est ce soir-là, avec des sanglots, qu'il demanda +en mariage Mlle de Galais.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VII</h2> + +<h3>Le jour des noces.</h3> + +<p>C'est un jeudi, au commencement de février, un beau +jeudi soir glacé, où le grand vent souffle. Il est +trois heures et demie, quatre heures... Sur les haies, +auprès des bourgs, les lessives sont étendues +depuis midi et sèchent à la bourrasque. Dans chaque +maison, le feu de la salle à manger fait luire tout un +reposoir de joujoux vernis. Fatigué de jouer, l'enfant +s'est assis auprès de sa mère et il lui fait +raconter la journée de son mariage...</p> + +<p>Pour celui qui ne veut pas être heureux, il n'a +qu'à monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au +soir, siffler et gémir les naufrages; il n'a qu'à +s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son +foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera +pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord +d'un chemin boueux, la maison des Sablonnières, où +mon ami Meaulnes est rentré avec Yvonne de Galais, qui est +sa femme depuis midi.</p> + +<p>Les fiançailles ont duré cinq mois. Elles ont +été paisibles, aussi paisibles que la +première entrevue avait été +mouvementée. Meaulnes est venu très souvent aux +Sablonnières, à bicyclette ou en voiture. Plus de +deux fois par semaine, cousant ou lisant près de la grande +fenêtre qui donne sur la lande et les sapins, Mlle de +Galais a vu tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer +derrière le rideau, car il vient toujours par +l'allée détournée qu'il a prise autrefois. +Mais c'est la seule allusion - tacite - qu'il fasse au +passé. Le bonheur semble avoir endormi son étrange +tourment.</p> + +<p>De petits événements ont fait date pendant ces +cinq calmes mois. On m'a nommé instituteur au hameau de +Saint-Benoist-des-Champs. Saint-Benoist n'est pas un village. Ce +sont des fermes disséminées à travers la +campagne, et la maison d'école est complètement +isolée sur une côte au bord de la route. Je +mène une vie bien solitaire; mais, en passant par les +champs, il ne faut que trois quarts d'heure de marche pour gagner +les Sablonnières.</p> + +<p>Delouche est maintenant chez son oncle, qui est entrepreneur +de maçonnerie au Vieux-Nançay. Ce sera +bientôt lui le patron. Il vient souvent me voir. Meaulnes, +sur la prière de Mlle de Galais, est maintenant +très aimable avec lui.</p> + +<p>Et ceci explique comment nous sommes là tous deux +à rôder, vers quatre heures de l'après-midi, +alors que les gens de la noce sont déjà tous +repartis.</p> + +<p>Le mariage s'est fait à midi, avec le plus de silence +possible, dans l'ancienne chapelle des Sablonnières qu'on +n'a pas abattue et que les sapins cachent à moitié +sur le versant de la côte prochaine. Après un +déjeuner rapide, la mère de Meaulnes, M. Seurel et +Millie, Florentin et les autres sont remontés en voiture. +Il n'est resté que Jasmin et moi...</p> + +<p>Nous errons à la lisière des bois qui sont +derrière la maison des Sablonnières, au bord du +grand terrain en friche, emplacement ancien du Domaine +aujourd'hui abattu. Sans vouloir l'avouer et sans savoir +pourquoi, nous sommes remplis d'inquiétude. En vain nous +essayons de distraire nos pensées et de tromper notre +angoisse en nous montrant, au cours de notre promenade errante, +les bauges des lièvres et les petits sillons de sable +où les lapins ont gratté fraîchement... un +collet tendu... la trace d'un braconnier... Mais sans cesse nous +revenons à ce bord du taillis, d'ou l'on découvre +la maison silencieuse et fermée...</p> + +<p>Au bas de la grande croisée qui donne sur les sapins, +il y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles, que +couche le vent. Une lueur comme d'un feu allumé se +reflète sur les carreaux de la fenêtre. De temps +à autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs +environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des +anciennes dépendances, silence et solitude. Les +métayers sont partis au bourg pour fêter le bonheur +de leurs maîtres.</p> + +<p>De temps à autre, le vent chargé d'une +buée qui est presque de la pluie nous mouille la figure et +nous apporte la parole perdue d'un piano. Là-bas, dans la +maison fermée, quelqu'un joue. Je m'arrête un +instant pour écouter en silence. C'est d'abord comme une +voix tremblante qui, de très loin, ose à peine +chanter sa joie... C'est comme le rire d'une petite fille qui, +dans sa chambre, a été chercher tous ses jouets et +les répand devant son ami. Je pense aussi à la joie +craintive encore d'une femme qui a été mettre une +belle robe et qui vient la montrer et ne sait pas si elle +plaira... Cet air que je ne connais pas, c'est aussi une +prière, une supplication au bonheur de ne pas être +trop cruel, un salut et comme un agenouillement devant le +bonheur...</p> + +<p>Je pense: "Ils sont heureux enfin. Meaulnes est là-bas +près d'elle..."</p> + +<p>Et savoir cela, en être sûr, suffit au +contentement parfait du brave enfant que je suis.</p> + +<p>A ce moment, tout absorbé, le visage mouillé par +le vent de la plaine comme par l'embrun de la mer, je sens qu'on +me touche l'épaule:</p> + +<p>"Ecoute!" dit Jasmin tout bas.</p> + +<p>Je le regarde. Il me fait signe de ne pas bouger; et, +lui-même, la tête inclinée, le sourcil +froncé, il écoute...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE VIII</h2> + +<h3>L'appel de Frantz.</h3> + +<p>"Hou-ou!"</p> + +<p>Cette fois, j'ai entendu. C'est un signal, un appel sur deux +notes, haute et basse, que j'ai déjà entendu +jadis... Ah! je me souviens: c'est le cri du grand +comédien lorsqu'il hélait son jeune compagnon +à la grille de l'école. C'est l'appel à quoi +Frantz nous avait fait jurer de nous rendre, n'importe où +et n'importe quand. Mais que demande-t-il ici, aujourd'hui, +celui-là?</p> + +<p>"Cela vient de la grande sapinière à gauche, +dis-je à mi-voix. C'est un braconnier sans doute".</p> + +<p>Jasmin secoua la tête:</p> + +<p>"Tu sais bien que non", dit-il?</p> + +<p>Puis, plus bas:</p> + +<p>"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai +surpris Ganache à onze heures en train de guetter dans un +champ auprès de la chapelle. Il a détalé en +m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-être à +bicyclette, car il était couvert de boue jusqu'au milieu +du dos...</p> + +<p>- Mais que cherchent-ils?</p> + +<p>- Je n'en sais rien. Mais à coup sûr il faut que +nous les chassions. Il ne faut pas les laisser rôder aux +alentours. Ou bien toutes les folies vont recommencer..."</p> + +<p>Je suis de cet avis, sans l'avouer.</p> + +<p>"Le mieux, dis-je, serait de les joindre, de voir ce qu'ils +veulent et de leur faire entendre raison..."</p> + +<p>Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous +baissant à travers le taillis jusqu'à la grande +sapinière, d'où part, à intervalles +réguliers, ce cri prolongé qui n'est pas en soi +plus triste qu'autre chose, mais qui nous semble à tous +les deux de sinistre augure.</p> + +<p>Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, +où le regard s'enfonce entre les troncs +régulièrement plantés, de surprendre +quelqu'un et de s'avancer sans être vu. Nous n'essayons +même pas. Je me poste à l'angle du bois. Jasmin va +ce placer à l'angle opposé, de façon +à commander comme moi, de l'extérieur, deux des +côtés du rectangle et à ne pas laisser fuir +l'un des bohémiens sans le héler. Ces dispositions +prises, je commence à jouer mon rôle +d'éclaireur pacifique et j'appelle:</p> + +<p>"Frantz!...</p> + +<p>"...Frantz! Ne craignez rien. C'est moi, Seurel; je voudrais +vous parler..."</p> + +<p>Un instant de silence; je vais me décider à +crier encore, lorsque, au coeur même de la +sapinière, où mon regard n'atteint pas tout +à fait, une voix commande:</p> + +<p>"Restez où vous êtes: il va venir vous +trouver".</p> + +<p>Peu à peu, entre les grands sapins que +l'éloignement fait paraître serrés, je +distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il +paraît couvert de boue et mal vêtu; des +épingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une +vieille casquette à ancre est plaquée sur ses +cheveux trop longs; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il +semble avoir pleuré.</p> + +<p>S'approchant de moi, résolument:</p> + +<p>"Que voulez-vous? demande-t-il d'un air très +insolent.</p> + +<p>- Et vous-même, Frantz, que faites-vous ici? Pourquoi +venez-vous troubler ceux qui sont heureux? Qu'avez-vous à +demander? Dites-le".</p> + +<p>Ainsi interrogé directement, il rougit un peu, +balbutie, répond seulement:</p> + +<p>"Je suis malheureux, moi, je suis malheureux".</p> + +<p>Puis, la tête dans le bras, appuyé à un +tronc d'arbre, il se prend à sangloter amèrement. +Nous avons fait quelques pas dans la sapinière. L'endroit +est parfaitement silencieux. Pas même la voix du vent que +les grands sapins de la lisière arrêtent. Entre les +troncs réguliers se répète et +s'éteint le bruit des sanglots étouffés du +jeune homme. J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en +lui mettant la main sur l'épaule:</p> + +<p>"Frantz, vous viendrez avec moi. Je vous mènerai +auprès d'eux. Ils vous accueilleront comme un enfant perdu +qu'on a retrouvé et toute sera fini".</p> + +<p>Mais il ne voulait rien entendre. D'une voix assourdie par les +larmes, malheureux, entêté, colère, il +reprenait:</p> + +<p>"Ainsi Meaulnes ne s'occupe plus de moi? Pourquoi ne +répond-il pas quand je l'appelle? Pourquoi ne tient-il pas +sa promesse?</p> + +<p>- Voyons, Frantz, répondis-je, le temps des +fantasmagories et des enfantillages est passé. Ne troublez +pas avec des folies le bonheur de ceux que vous aimez; de votre +soeur et d'Augustin Meaulnes.</p> + +<p>- Mais lui seul peut me sauver, vous le savez bien. Lui seul +est capable de retrouver la trace que je cherche. Voilà +bientôt trois ans que Ganache et moi nous battons toute la +France sans résultat. Je n'avais plus confiance qu'en +votre ami. Et voici qu'il ne répond plus. Il a +trouvé son amour, lui. Pourquoi maintenant, ne pense-t-il +pas à moi? Il faut qu'il se mette en route. Yvonne le +laissera bien partir... Elle ne m'a jamais rien +refusé".</p> + +<p>Il me montrait un visage où, dans la poussière +et la boue, les larmes avaient tracé des sillons sales, un +visage de vieux gamin épuisé et battu. Ses yeux +étaient cernés de taches de rousseur; son menton, +mal rasé; ses cheveux trop longs traînaient sur son +col sale. Les mains dans les poches, il grelottait. Ce +n'était plus ce royal enfant en guenilles des +années passées. De coeur, sans doute, il +était plus enfant que jamais: impérieux, fantasque +et tout de suite désespéré. Mais cet +enfantillage était pénible à supporter chez +ce garçon déjà légèrement +vieilli... Naguère, il y avait en lui tant d'orgueilleuse +jeunesse que toute folie au monde lui paraissait permise. A +présent, on était d'abord tenté de le +plaindre pour n'avoir pas réussi sa vie; puis de lui +reprocher ce rôle absurde de jeune héros romantique +où je le voyais s'entêter... Et enfin je pensais +malgré moi que notre beau Frantz aux belles amours avait +dû se mettre à voler pour vivre, tout comme son +compagnon Ganache... Tant d'orgueil avait abouti à +cela!</p> + +<p>"Si je vous promets, dis-je enfin, après avoir +réfléchi, que dans quelques jours Meaulnes se +mettra en campagne pour vous, rien que pour vous?...</p> + +<p>- Il réussira, n'est-ce pas? Vous en êtes +sûr? me demanda-t-il en claquant des dents.</p> + +<p>- Je le pense. Tout devient possible avec lui!</p> + +<p>- Et comment le saurai-je? Qui me le dira?</p> + +<p>- Vous reviendrez ici dans un an exactement, à cette +même heure: vous trouverez la jeune fille que vous +aimez".</p> + +<p>Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux +époux, mais m'enquérir auprès de la tante +Moinel et faire diligence moi-même pour trouver la jeune +fille.</p> + +<p>Le bohémien me regardait dans les yeux avec une +volonté de confiance vraiment admirable. Quinze ans, il +avait encore et tout de même quinze ans! - l'âge que +nous avions à Sainte-Agathe, le soir du balayage des +classes, quand nous fîmes tous les trois ce terrible +serment enfantin.</p> + +<p>Le désespoir le reprit lorsqu'il fut obligé de +dire:</p> + +<p>"Eh bien, nous allons partir".</p> + +<p>Il regarda, certainement avec un grand serrement de coeur, +tous ces bois d'alentour qu'il allait de nouveau quitter.</p> + +<p>"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes +d'Allemagne. Nous avons laissé nos voitures au loin. Et +depuis trente heures, nous marchions sans arrêt. Nous +pensions arriver à temps pour emmener Meaulnes avant le +mariage et chercher avec lui ma fiancée, comme il a +cherché le Domaine des Sablonnières".</p> + +<p>Puis, repris par sa terrible puérilité:</p> + +<p>"Appelez votre Delouche, dit-il en s'en allant, parce que si +je le rencontrais ce serait affreux".</p> + +<p>Peu à peu, entre les sapins, je vis disparaître +sa silhouette grise. J'appelai Jasmin et nous allâmes +reprendre notre faction. Mais presque aussitôt, nous +aperçûmes, là-bas, Augustin qui fermait les +volets de la maison et nous fûmes frappés par +l'étrangeté de son allure.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE IX</h2> + +<h3>Les gens heureux.</h3> + +<p>Plus tard, j'ai su par le menu détail tout ce qui +s'était passé là-bas...</p> + +<p>Dans le salon des Sablonnières, dès le +début de l'après-midi, Meaulnes et sa femme, que +j'appelle encore Mlle de Galais, sont restés +complètement seuls. Tous les invités partis, le +vieux M. de Galais a ouvert la porte, laissant une seconde le +grand vent pénétrer dans la maison et gémir; +puis il s'est dirigé vers le Vieux-Nançais et ne +reviendra qu'à l'heure du dîner, pour fermer tout +à clef et donner des ordres à la métairie. +Aucun bruit du dehors n'arrive plus maintenant jusqu'aux jeunes +gens. Il y a tout juste une branche de rosier sans feuilles qui +cogne la vitre, du côté de la lande. Comme deux +passagers dans un bateau à la dérive, ils sont, +dans le grand vent d'hiver, deux amants enfermés avec le +bonheur.</p> + +<p>"Le feu menace de s'éteindre" dit Mlle de Galais, et +elle voulut prendre une bûche dans le coffre.</p> + +<p>Mais Meaulnes se précipita et plaça +lui-même le bois dans le feu.</p> + +<p>Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils +restèrent là, debout, l'un devant l'autre, +étouffés comme par une grande nouvelle qui ne +pouvait pas se dire.</p> + +<p>Le vent roulait avec le bruit d'une rivière +débordée. De temps à autre une goutte d'eau, +diagonalement, comme sur la portière d'un train, rayait la +vitre.</p> + +<p>Alors la jeune fille s'échappa. Elle ouvrit la porte du +couloir et disparut avec un sourire mystérieux. Un +instant, dans la demi-obscurité, Augustin resta seul... Le +tic tac d'une petite pendule faisait penser à la salle +à manger de Sainte-Agathe... Il songea sans doute: "C'est +donc ici la maison tant cherchée, le couloir jadis plein +de chuchotements et de passages étranges..."</p> + +<p>C'est à ce moment qu'il dut entendre - Mlle de Galais +me dit plus tard l'avoir entendu aussi - le premier cri de +Frantz, tout près de la maison.</p> + +<p>La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses +merveilleuses dont elle était chargée: ses jouets +de petite fille, toutes ses photographies d'enfant: elle en +cantinière, elle et Frantz sur les genoux de leur +mère, qui était si jolie... puis tout ce qui +restait de ses sages petites robes de jadis: "jusqu'à +celle-ci que je portais, voyez, vers le temps où vous +alliez bientôt me connaître, où vous arriviez, +je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait plus +rien et n'entendait plus rien.</p> + +<p>Un instant pourtant il parut ressaisi par la pensée de +son extraordinaire, inimaginable bonheur:</p> + +<p>"Vous êtes là - dit-il sourdement, comme si le +dire seulement donnait le vertige - vous passez auprès de +la table et votre main s'y pose un instant..."</p> + +<p>Et encore:</p> + +<p>"Ma mère, lorsqu'elle était jeune femme, +penchait ainsi légèrement son buste sur sa taille +pour me parler... Et quand elle se mettait au piano..."</p> + +<p>Alors Mlle de Galais proposa de jouer avant que la nuit ne +vînt. Mais il faisait sombre dans ce coin du salon et l'on +fut obligé d'allumer une bougie. L'abat-jour rose, sur le +visage de la jeune fille, augmentait ce rouge dont elle +était marquée aux pommettes et qui était le +signe d'une grande anxiété.</p> + +<p>Là-bas, à la lisière du bois, je +commençai d'entendre cette chanson tremblante que nous +apportait le vent, coupée bientôt par le second cri +des deux fous, qui s'étaient rapprochés de nous +dans les sapins.</p> + +<p>Longtemps Meaulnes écouta la jeune fille en regardant +silencieusement par une fenêtre. Plusieurs fois il se +tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d'angoisse. Puis +il s'approcha d'Yvonne et, très légèrement, +il mit sa main sur son épaule. Elle sentit doucement peser +auprès de son cou cette caresse à laquelle il +aurait fallu savoir répondre.</p> + +<p>"Le jour tombe, dit-il enfin. Je vais fermer les volets. Mais +ne cessez pas de jouer..."</p> + +<p>Que se passe-t-il alors dans ce coeur obscur et sauvage? Je me +le suis souvent demandé et je ne l'ai su que lorsqu'il fut +trop tard. Remords ignorés? Regrets inexplicables? Peur de +voir s'évanouir bientôt entre ses mains ce bonheur +inouï qu'il tenait si serré? Et alors tentation +terrible de jeter irrémédiablement à terre, +tout de suite, cette merveille qu'il avait conquise?</p> + +<p>Il sortit lentement, silencieusement après avoir +regardé sa jeune femme une fois encore. Nous le +vîmes, de la lisière du bois, fermer d'abord avec +hésitation un volet, puis regarder vaguement vers nous, en +fermer un autre, et soudain s'enfuir à toutes jambes dans +notre direction. Il arriva près de nous avant que nous +eussions pu songer à nous dissimuler davantage. Il nous +aperçut, comme il allait franchir une petite haie +récemment plantée et qui formait la limite d'un +pré. Il fit un écart. Je me rappelle son allure +hagarde, son air de bête traquée... Il fit mine de +revenir sur ses pas pour franchir la haie du côté du +petit ruisseau.</p> + +<p>Je l'appelai.</p> + +<p>"Meaulnes!... Augustin!..."</p> + +<p>Mais il ne tournait pas même la tête. Alors, +persuadé que cela seulement pourrait le retenir:</p> + +<p>"Frantz est là, criai-je. Arrête!"</p> + +<p>Il s'arrêta enfin. Haletant et sans me laisser le temps +de préparer ce que je pourrais dire:</p> + +<p>"Il est là! dit-il. Que réclame-t-il?</p> + +<p>- Il est malheureux, répondis-je. Il venait te demander +de l'aide, pour retrouver ce qu'il a perdu.</p> + +<p>- Ah! fit-il, baissant la tête. Je m'en doutais bien. +J'avais beau essayer d'endormir cette pensée-là... +Mais où est-il? Raconte vite".</p> + +<p>Je dis que Frantz venait de partir et que certainement on ne +le rejoindrait plus maintenant. Ce fut pour Meaulnes une grande +déception. Il hésita, fit deux ou trois pas, +s'arrêta. Il paraissait au comble de l'indécision et +du chagrin. Je lui racontai ce que j'avais promis en son nom au +jeune homme. Je dis que je lui avais donné rendez-vous +dans un an à la même place.</p> + +<p>Augustin, si calme en général, était +maintenant dans un état de nervosité et +d'impatience extraordinaires:</p> + +<p>"Ah! pourquoi avoir fait cela! dit-il. Mais oui, sans doute, +je puis le sauver. Mais il faut que ce soit tout de suite. Il +faut que je le voie, que je lui parle, qu'il me pardonne et que +je répare tout... Autrement je ne peux plus me +présenter là-bas..."</p> + +<p>Et il se tourna vers la maison des Sablonnières.</p> + +<p>"Ainsi, dis-je, pour une promesse enfantine que tu lui as +faite, tu es en train de détruire ton bonheur.</p> + +<p>- Ah! si ce n'était que cette promesse", fit-il. Et +ainsi je connus qu'autre chose liait les deux jeunes hommes, mais +sans pouvoir deviner quoi.</p> + +<p>"En tout cas, dis-je, il n'est plus temps de courir. Ils sont +maintenant en route pour l'Allemagne".</p> + +<p>Il allait répondre, lorsqu'une figure +échevelée, hagarde, se dressa entre nous. +C'était Mlle de Galais. Elle avait dû courir, car +elle avait le visage baigné de sueur. Elle avait dû +tomber et se blesser, car elle avait le front +écorché au-dessus de l'oeil droit et du sang +figé dans les cheveux.</p> + +<p>Il m'est arrivé, dans les quartiers pauvres de Paris, +de voir soudain, descendue dans la rue, séparé par +des agents intervenus dans la bataille, un ménage qu'on +croyait heureux, uni, honnête. Le scandale a +éclaté tout d'un coup, n'importe quand, à +l'instant de se mettre à table, le dimanche avant de +sortir, au moment de souhaiter la fête du petit +garçon.... et maintenant tout est oublié, +saccagé. L'homme et la femme, au milieu du tumulte, ne +sont plus que deux démons pitoyables et les enfants en +larmes se jettent contre eux, les embrassent étroitement, +les supplient de se taire et de ne plus se battre.</p> + +<p>Mlle de Galais, quand elle arriva près de Meaulnes, me +fit penser à un de ces enfants-là, à un de +ces pauvres enfants affolés. Je crois que tous ses amis, +tout un village, tout un monde l'eût regardée, +qu'elle fût accourue tout de même, qu'elle fût +tombée de la même façon, +échevelée, pleurante, salie.</p> + +<p>Mais quand elle eut compris que Meaulnes était bien +là, que cette fois du moins, il ne l'abandonnerait pas, +alors elles passa son bras sous le sien, puis elle ne put +s'empêcher de rire au milieu de ses larmes comme un petit +enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme elle +avait tiré son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement +des mains: avec précaution et application, il essuya le +sang qui tachait la chevelure de la jeune fille.</p> + +<p>"Il faut rentrer, maintenant, dit-il.</p> + +<p>Et je les lassai retourner tous les deux, dans le beau grand +vent du soir d'hiver qui leur fouettait le visage, - lui, +l'aidant de la main aux passages difficiles; elle, souriant et se +hâtant - vers leur demeure pour un instant +abandonnée.</p> + +<h2> </h2> + +<h2>CHAPITRE X</h2> + +<h3>La "Maison de Frantz".</h3> + +<p>Mal rassuré, en proie à une sourde +inquiétude, que l'heureux dénouement du tumulte de +la veille n'avait pas suffi à dissiper, il me fallut +rester enfermé dans l'école pendant toute la +journée du lendemain. Sitôt après l'heure +"d'étude" qui suit la classe du soir, je pris le chemin +des Sablonnières. La nuit tombait quand j'arrivai dans +l'allée de sapins qui menait à la maison. Tous les +volets étaient déjà clos. Je craignis +d'être importun, en me présentant à cette +heure tardive, le lendemain d'un mariage. Je restai fort tard +à rôder sur la lisière du jardin et dans les +terres avoisinantes, espérant toujours voir sortir +quelqu'un de la maison fermée... Mais mon espoir fut +déçu. Dans la métairie voisine +elle-même, rien ne bougeait. Et je dus rentrer chez moi, +hanté par les imaginations les plus sombres.</p> + +<p>Le lendemain samedi, mêmes incertitudes. Le soir, je +pris en hâte ma pèlerine, mon bâton, un +morceau de pain, pour manger en route, et j'arrivai, quand la +nuit tombait déjà, pour trouver tout fermé +aux Sablonnières, comme la veille... Un peu de +lumière au premier étage; mais aucun bruit; pas un +mouvement... Pourtant, de la cour de la métairie je vis +cette fois la porte de la ferme ouverte, le feu allumé +dans la grande cuisine et j'entendis le bruit habituel des voix +et des pas à l'heure de la soupe. Ceci me rassura sans me +renseigner. Je ne pouvais rien dire ni rien demander à ces +gens. Et je retournai guetter encore, attendre en vain, pensant +toujours voir la porte s'ouvrir et surgir enfin la haute +silhouette d'Augustin.</p> + +<p>C'est le dimanche seulement, dans l'après-midi, que je +résolus de sonner à la porte des +Sablonnières. Tandis que je grimpais les coteaux +dénudés, j'entendais sonner au loin les +vêpres du dimanche d'hiver. Je me sentais solitaire et +désolé. Je ne sais quel pressentiment triste +m'envahissait. Et je ne fus qu'à demi surpris lorsque, +à mon coup de sonnette, je vis M. de Galais tout seul +paraître et me parler à voix basse: Yvonne de Galais +était alitée, avec une fièvre violente; +Meaulnes avait dû partir dès vendredi matin pour un +long voyage; on ne sait quand il reviendrait...</p> + +<p>Et comme le vieillard, très embarrassé, +très triste, ne m'offrait pas d'entrer, je pris +aussitôt congé de lui. La porte refermée, je +restai un instant sur le perron, le coeur serré, dans un +désarroi absolu, à regarder sans savoir pourquoi +une branche de glycine desséchée que le vent +balançait tristement dans un rayon de soleil.</p> + +<p>Ainsi ce remords secret que Meaulnes portait depuis son +séjour à Paris avait fini par être le plus +fort. Il avait fallu que mon grand compagnon +échappât à la fin à son bonheur +tenace...</p> + +<p>Chaque jeudi et chaque dimanche, je vins demander des +nouvelles d'Yvonne de Galais, jusqu'au soir où, +convalescente enfin, elle me fit prier d'entrer. Je la trouvai, +assise auprès du feu, dans le salon dont la grande +fenêtre basse donnait sur la terre et les bois. Elle +n'était point pâle comme je l'avais imaginé, +mais tout enfiévrée, au contraire, avec de vives +taches rouges sous les yeux, et dans un état d'agitation +extrême. Bien qu'elle parût très faible +encore, elle s'était habillée comme pour sortir. +Elle parlait peu, mais elle disait chaque phrase avec une +animation extraordinaire, comme si elle eût voulu se +persuader à elle-même que le bonheur n'était +pas évanoui encore... Je n'ai pas gardé le souvenir +de ce que nous avons dit. Je me rappelle seulement que j'en vins +à demander avec hésitation quand Meaulnes serait de +retour.</p> + +<p>"Je ne sais pas quand il reviendra", répondit-elle +vivement.</p> + +<p>Il y avait une supplication dans ses yeux, et je me gardai +d'en demander davantage.</p> + +<p>Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle +auprès du feu, dans ce salon bas où la nuit venait +plus vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait +d'elle-même ni de sa peine cachée. Mais elle ne se +lassait pas de me faire conter par le détail notre +existence d'écoliers de Sainte-Agathe.</p> + +<p>Elle écoutait gravement, tendrement, avec un +intérêt quasi maternel, le récit de nos +misères de grands enfants. Elle ne paraissait jamais +surprise, pas même de nos enfantillages les plus audacieux, +les plus dangereux. Cette tendresse attentive qu'elle tenait de +M. de Galais, les aventures déplorables de son +frère ne l'avaient point lassée. Le seul regret que +lui inspirât le passé, c'était, je pense, de +n'avoir point encore été pour son frère une +confidente assez intime, puisque, au moment de sa grande +débâcle, il n'avait rien osé lui dire non +plus qu'à personne et s'était jugé perdu +sans recours. Et c'était là, quand j'y songe, une +lourde tâche qu'avait assumée la jeune femme - +tâche périlleuse, de seconder un esprit follement +chimérique comme son frère; tâche +écrasante, quand il s'agissait de lier partie avec ce +coeur aventureux qu'était mon ami le grand Meaulnes.</p> + +<p>De cette foi qu'elle gardait dans les rêves enfantins de +son frère, de ce soin qu'elle apportait à lui +conserver au moins des bribes de ce rêve dans lequel il +avait vécu jusqu'à vingt ans, elle me donna un jour +la preuve la plus touchante et je dirai presque la plus +mystérieuse.</p> + +<p>Ce fut par une soirée d'avril désolée +comme une fin d'automne. Depuis près d'un mois nous +vivions dans un doux printemps prématuré, et la +jeune femme avait repris en compagnie de M. de Galais les longues +promenades qu'elle aimait. Mais ce jour-là, se vieillard +se trouvant fatigué et moi-même libre, elle me +demanda de l'accompagner malgré le temps menaçant. +A plus d'une demi-lieue des Sablonnières, en longeant +l'étang, l'orage, la pluie, la grêle nous +surprirent. Sous le hangar où nous nous étions +abrités contre l'averse interminable, le vent nous +glaçait, debout l'un près de l'autre, pensifs, +devant le paysage noirci. Je la revois, dans sa douce robe +sévère, toute pâlie, toute +tourmentée.</p> + +<p>"Il faut rentrer, disait-elle. Nous sommes partis depuis si +longtemps. Qu'a-t-il pu se passer?"</p> + +<p>Mais, à mon étonnement, lorsqu'il nous fut +possible enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de +revenir vers les Sablonnières, continua son chemin et me +demanda de la suivre. Nous arrivâmes, après avoir +longtemps marché, devant une maison que je ne connaissais +pas, isolée, au bord d'un chemin défoncé qui +devait aller vers Préveranges. C'était une petite +maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien ne +distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son +éloignement et son isolement.</p> + +<p>A voir Yvonne de Galais, on eût dit que cette maison +nous appartenait et que nous l'avions abandonnée durant un +long voyage. Elle ouvrit, en se penchant, une petite grille, et +se hâta d'inspecter avec inquiétude le lieu +solitaire. Une grande cour herbeuse, où des enfants +avaient dû venir jouer pendant les longues et lentes +soirées de la fin de l'hiver, était ravinée +par l'orage. Un cerceau trempait dans une flaque d'eau. Dans les +jardinets où les enfants avaient semé des fleurs et +des pois, la grande pluie n'avait laissé que des +traînées de gravier blanc. Et enfin nous +découvrîmes, blottie contre le seuil d'une des +portes mouillées, toute une couvée de poussins +transpercée par l'averse. Presque tous étaient +morts sous les ailes raidies et les plumes fripées de la +mère.</p> + +<p>A ce spectacle pitoyable, le jeune femme eut un cri +étouffé. Elle se pencha et, sans souci de l'eau ni +de la boue, triant les poussins vivants d'entre les morts, elle +les mit dans un pan de son manteau. Puis nous entrâmes dans +la maison dont elle avait la clef. Quatre portes ouvraient sur un +étroit couloir où le vent s'engouffra en sifflant. +Yvonne de Galais ouvrit la première à notre droite +et me fit pénétrer dans une chambre sombre, ou je +distinguai, après un moment d'hésitation, une +grande glace et un petit lit recouvert, à la mode +campagnarde, d'un édredon de soie rouge. Quant à +elle, après avoir cherché un instant dans le reste +de l'appartement, elle revint, portant la couvée malade +dans une corbeille garnie de duvet, qu'elle glissa +précieusement sous l'édredon. Et, tandis qu'un +rayon de soleil languissant, le premier et le dernier de la +journée, faisait plus pâles nos visages et plus +obscure la tombée de la nuit, nous étions +là, debout, glacés et tourmentés, dans la +maison étrange!</p> + +<p>D'instant en instant, elle allait regarder dans le nid +fiévreux, enlever un nouveau poussin mort pour +l'empêcher de faire mourir les autres. Et chaque fois il +nous semblait que quelque chose comme un grand vent par les +carreaux cassés du grenier, comme un chagrin +mystérieux d'enfants inconnus, se lamentait +silencieusement.</p> + +<p>"C'était ici, me dit enfin ma compagne, la maison de +Frantz quand il était petit. Il avait voulu une maison +pour lui tout seul, loin de tout le monde, dans laquelle il +pût aller jouer, s'amuser et vivre quand cela lui plairait. +Mon père avait trouvé cette fantaisie si +extraordinaire, si drôle, qu'il n'avait pas refusé. +Et quand cela lui plaisait, un jeudi, un dimanche, n'importe +quand, Frantz partait habiter dans sa maison comme un homme. Les +enfants des fermes d'alentour venaient jouer avec lui, l'aider +à faire son ménage, travailler dans le jardin. +C'était un jeu merveilleux! Et le soir venu, il n'avait +pas peur de coucher tout seul. Quant à nous, nous +l'admirions tellement que nous ne pensions pas même +à être inquiets.</p> + +<p>"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un +soupir, la maison est vide. Monsieur de Galais, frappé par +l'âge et le chagrin, n'a jamais rien fait pour retrouver ni +rappeler mon frère. Et que pourrait-il tenter?</p> + +<p>"Moi je passe ici bien souvent. Les petits paysans des +environs viennent jouer dans la cour comme autrefois. Et je me +plais à imaginer que ce sont les anciens amis de Frantz; +que lui-même est encore un enfant et qu'il va revenir +bientôt avec la fiancée qu'il s'était +choisie.</p> + +<p>"Ces enfants-là me connaissent bien. Je joue avec eux. +Cette couvée de petits poulets était à +nous..."</p> + +<p>Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce +grand regret d'avoir perdu son frère si fou, si charmant +et si admiré, il avait fallu cette averse et cette +débâcle enfantine pour qu'elle me les confiât. +Et je l'écoutais sans rien répondre, le coeur tout +gonflé de sanglots....</p> + +<p>Les portes et la grille refermées, les poussins remis +dans la cabane en planches qu'il y avait derrière la +maison, elle reprit tristement mon bras et je la reconduisis.</p> + +<p>Des semaines, des mois passèrent. Epoque passée! +Bonheur perdu! De celle qui avait été la +fée, la princesse et l'amour mystérieux de toute +notre adolescence, c'est à moi qu'il était +échu de prendre le bras et de dire ce qu'il fallait pour +adoucir son chagrin, tandis que mon compagnon avait fui. De cette +époque, de ces conversations, le soir, après la +classe que je faisais sur la côte de +Saint-Benoist-des-Champs, de ces promenades où la seule +chose dont il eût fallu parler était la seule sur +laquelle nous étions décidés à nous +taire, que pourrais-je dire à présent? Je n'ai pas +gardé d'autre souvenir que celui, à demi +effacé déjà, d'un beau visage amaigri, de +deux yeux dont les paupières s'abaissent lentement tandis +qu'ils me regardent, comme pour déjà ne plus voir +qu'un monde intérieur.</p> + +<p>Et je suis demeuré son compagnon fidèle - +compagnon d'une attente dont nous ne parlions pas - durant tout +un printemps et tout un été comme il n'y en aura +jamais plus. Plusieurs fois, nous retournâmes, +l'après-midi, à la maison de Frantz. Elle ouvrait +les portes pour donner de l'air, pour que rien ne fût moisi +quand le jeune ménage reviendrait. Elle s'occupait de la +volaille à demi sauvage qui gîtait dans la +basse-cour. Et le jeudi où le dimanche, nous encouragions +les jeux des petits campagnards d'alentour, dont les cris et les +rires, dans le site solitaire, faisaient paraître plus +déserte et plus vide encore la petite maison +abandonnée.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XI</h2> + +<h3>Conversation sous la pluie.</h3> + +<p>Le mois d'août, époque des vacances, +m'éloigna des Sablonnières et de la jeune femme. Je +dus aller passer à Sainte-Agathe mes deux mois de +congé. Je revis la grande cour sèche, le +préau, la classe vide... Tout parlait du grand Meaulnes. +Tout était rempli des souvenirs de notre adolescence +déjà finie. Pendant ces longues journées +jaunies, je m'enfermais comme jadis, avant la venue de Meaulnes, +dans le cabinet des archives, dans les classes désertes. +Je lisais, j'écrivais, je me souvenais... Mon père +était à la pêche au loin. Millie dans le +salon cousait ou jouait du piano comme jadis... Et dans le +silence absolu de la classe, où les couronnes de papier +vert déchirées, les enveloppes des livres de prix, +les tableaux épongés, tout disait que +l'année était finie, les récompenses +distribuées, tout attendais l'automne, la rentrée +d'octobre et le nouvel effort -je pensais de même que notre +jeunesse était finie et le bonheur manqué; moi +aussi j'attendais la rentrée aux Sablonnières et le +retour d'Augustin qui peut-être ne reviendrait +jamais...</p> + +<p>Il y avait cependant une nouvelle heureuse que +j'annonçai à Millie, lorsqu'elle se décida +à m'interroger sur la nouvelle mariée. Je redoutais +ses questions, sa façon à la fois très +innocente et très maligne de vous plonger soudain dans +l'embarras, en mettant le doigt sur votre pensée la plus +secrète. Je coupai court à tout en annonçant +que la jeune femme de mon ami Meaulnes serait mère au mois +d'octobre.</p> + +<p>A part moi, je me rappelai le jour où Yvonne de Galais +m'avait fait comprendre cette grande nouvelle. Il y avait eut un +silence; de ma part, un léger embarras de jeune homme. Et +j'avais dit tout de suite, inconsidérément, pour le +dissiper - songeant trop tard à tout le drame que je +remuais ainsi:</p> + +<p>"Vous devez être bien heureuse?"</p> + +<p>Mais elle, sans arrière-pensée, sans regret, ni +remords, ni rancune, elle avait répondu avec un beau +sourire de bonheur:</p> + +<p>"Oui, bien heureuse".</p> + +<p>Durant cette dernière semaine des vacances, qui est en +général la plus belle et la plus romantique, +semaine de grandes pluies, semaine où l'on commence +à allumer les feux, et que je passais d'ordinaire à +chasser dans les sapins noirs et mouillés du Vieux-Nancay, +je fis mes préparatifs pour rentrer directement à +Saint-Benoist-des-Champs. Firmin, ma tante Julie et mes cousines +du Vieux-Nancay m'eussent posé trop de questions +auxquelles je ne voulais pas répondre. Je renonçai +pour cette fois à mener durant huit jours la vie enivrante +de chasseur campagnard et je regagnai ma maison d'école +quatre jours avant la rentrée des classes.</p> + +<p>J'arrivai avant la nuit dans la cour déjà +tapissée de feuilles jaunies. Le voiturier parti, je +déballai tristement dans la salle à manger, sonore +et "renfermée" le paquet de provisions que m'avait fait +maman... Après un léger repas du bout des dents, +impatient, anxieux, je mis ma pèlerine et partis pour une +fiévreuse promenade qui me mena tout droit aux abords des +Sablonnières.</p> + +<p>Je ne voulus pas m'y introduire en intrus dès le +premier soir de mon arrivée. Cependant, plus hardi qu'en +février, après avoir tourné tout autour du +Domaine où brillait seule la fenêtre de la jeune +femme, je franchis, derrière la maison, la clôture +du jardin et m'assis sur un banc, contre la haie, dans l'ombre +commençante, heureux simplement d'être là, +tout près de ce qui me passionnait et m'inquiétait +le plus au monde.</p> + +<p>La nuit venait. Une pluie fine commençait à +tomber. La tête basse, je regardais, sans y songer, mes +souliers se mouiller peu à peu et luire d'eau. L'ombre +m'entourait lentement et la fraîcheur me gagnait sans +troubler ma rêverie. Tendrement, tristement, je +rêvais aux chemins boueux de Sainte-Agathe, par ce +même soir de septembre; j'imaginais la place pleine de +brume, le garçon boucher qui siffle en allant à la +pompe, le café illuminé, la joyeuse voiturée +avec sa carapace de parapluies ouverts qui arrivait avant la fin +des vacances, chez l'oncle Florentin... Et je me disais +tristement: "Qu'importe tout ce bonheur, puisque Meaulnes, mon +compagnon, ne peut pas y être, ni sa jeune femme..."</p> + +<p>C'est alors que, levant la tête, je la vis à deux +pas de moi. Ses souliers, dans le sable, faisaient un bruit +léger que j'avais confondu avec celui des gouttes d'eau de +la haie. Elle avait sur la tête et les épaules un +grand fichu de laine noire, et la pluie fine poudrait sur son +front ses cheveux. Sans doute, de sa chambre, m'avait-elle +aperçu par la fenêtre qui donnait sur le jardin. Et +elle venait vers moi. Ainsi ma mère, autrefois, +s'inquiétait et me cherchait pour me dire: "Il faut +rentrer", mais ayant pris goût à cette promenade +sous la pluie et dans la nuit, elle disait seulement avec +douceur: "Tu vas prendre froid!" et restait en ma compagnie +à causer longuement...</p> + +<p>Yvonne de Galais me tendit une main brûlante, et, +renonçant à me faire entrer aux +Sablonnières, elle s'assit sur le banc moussu et +vert-de-grisé, du côté le moins +mouillé, tandis que debout, appuyé du genou +à ce même banc, je me penchais vers elle pour +l'entendre.</p> + +<p>Elle me gronda d'abord amicalement pour avoir ainsi +écourté mes vacances:</p> + +<p>"Il fallait bien, répondis-je, que je vinsse au plus +tôt pour vout tenir compagnie.</p> + +<p>- Il est vrai, dit-elle presque tout bas avec un soupir, je +suis seule encore. Augustin n'est pas revenu..."</p> + +<p>Prenant ce soupir pour un regret, un reproche +étouffé, je commençais à dire +lentement:</p> + +<p>"Tant de folies dans une si noble tête! Peut-être +le goût des aventures plus fort que tout..."</p> + +<p>Mais la jeune femme m'interrompit. Et ce fut en ce lieu, ce +soir-là, que pour la première et la dernière +fois, elle me parla de Meaulnes.</p> + +<p>"Ne parlez pas ainsi, dit-elle doucement, François +Seurel, mon ami. Il n'y a que nous - il n'y a que moi de +coupable. Songez à ce que nous avons fait...</p> + +<p>"Nous lui avons dit: "Voici le bonheur, voici ce que tu as +cherché pendant toute ta jeunesse, voici le jeune fille +qui était à la fin de tous tes rêves!"</p> + +<p>"Comment celui que nous poussions ainsi par les épaules +n'aurait-il pas été saisi d'hésitation, puis +de crainte, puis d'épouvante, et n'aurait-il pas +cédé à la tentation de s'enfuir!</p> + +<p>- Yvonne, dis-je tout bas, vous saviez bien que vous +étiez ce bonheur-là, cette jeune +fille-là.</p> + +<p>- Ah! soupira-t-elle. Comment ai-je pu un instant avoir cette +pensée orgueilleuse. C'est cette pensée-là +qui est cause de tout.</p> + +<p>"Je vous disais: "Peut-être que je ne puis rien faire +pour lui". Et au fond de moi, je pensais: Puisqu'il m'a tant +cherchée et puisque je l'aime il faudra bien que je fasse +son bonheur". Mais quand je l'ai vu près de moi, avec +toute sa fièvre, son inquiétude, son remords +mystérieux, j'ai compris que je n'étais qu'une +pauvre femme comme les autres...</p> + +<p>" - Je ne suis pas digne de vous", répétait-il, +quand ce fut le petit jour et la fin de la nuit de nos noces.</p> + +<p>"Et j'essayais de le consoler, de le rassurer. Rien ne calmait +son angoisse. Alors j'ai dit: "S'il faut que vous partiez, si je +suis venue vers vous au moment où rien ne pouvait vous +rendre heureux, s'il faut que vous m'abandonniez un temps pour +ensuite revenir apaisé près de moi, c'est moi qui +vous demande de partir..."</p> + +<p>Dans l'ombre je vis qu'elle avait levé les yeux sur +moi. C'était comme une confession qu'elle m'avait faite, +et elle attendait, anxieusement, que je l'approuve ou la +condamne. Mais que pouvais-je dire? Certes, au fond de moi, je +revoyais le grand Meaulnes de jadis, gauche et sauvage, qui se +faisait toujours punir plutôt que de s'excuser ou de +demander une permission qu'on lui eût certainement +accordée. Sans doute aurait-il fallu qu'Yvonne de Galais +lui fit violence, et lui prenant la tête entre ses mains, +lui dit: "Qu'importe ce que vous avez fait; je vous aime; tous +les hommes ne sont-ils pas des pécheurs?" Sans doute +avait-elle eu grand tort, par générosité, +par esprit de sacrifice, de le rejeter ainsi sur la route des +aventures... Mais comment aurais-je pu désapprouver tant +de bonté, tant d'amour!...</p> + +<p>Il y eut un long moment de silence, pendant lequel, +troublés jusques au fond du coeur, nous entendions la +pluie froide dégoutter dans les haies et sous les branches +des arbres.</p> + +<p>"Il est donc parti au matin, poursuivit-elle. Plus rien ne +nous séparait désormais. Et il m'a +embrassée, simplement, comme un mari qui laisse sa jeune +femme, avant un long voyage..."</p> + +<p>Elle se levait. Je pris dans la mienne sa main +fiévreuse, puis son bras, et nous remontâmes +l'allée dans l'obscurité profonde.</p> + +<p>"Pourtant il ne vous a jamais écrit? demandai-je.</p> + +<p>- Jamais", répondit-elle.</p> + +<p>Et alors, la pensée nous venant à tous deux de +la vie aventureuse qu'il menait à cette heure sur les +routes de France ou d'Allemagne, nous commençâmes +à parler de lui comme nous ne l'avions jamais fait. +Détails oubliés, impressions anciennes nous +revenaient en mémoire, tandis que lentement nous +regagnions la maison, faisant à chaque pas de longues +stations pour mieux échanger nos souvenirs... Longtemps - +jusqu'aux barrières du jardin - dans l'ombre, j'entendis +la précieuse voix basse de la jeune femme; et moi, repris +par mon vieil enthousiasme, je lui parlais sans me lasser, avec +une amitié profonde, de celui qui nous avait +abandonnés...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XII</h2> + +<h3>Le fardeau.</h3> + +<p>La classe devait commencer le lundi. Le samedi soir, vers cinq +heures, une femme du Domaine entra dans la cour de l'école +où j'étais occupé à scier du bois +pour l'hiver. Elle venait m'annoncer qu'une petite fille +était née aux Sablonnières. L'accouchement +avait été difficile. A neuf heures du soir il avait +fallu demander la sage-femme de Préveranges. A minuit, on +avait attelé de nouveau pour aller chercher le +médecin de Vierzon. Il avait dû appliquer les fers. +La petite fille avait la tête blessée et criait +beaucoup mais elle paraissait bien en vie. Yvonne de Galais +était maintenant très affaissée , mais elle +avait souffert et résisté avec une vaillance +extraordinaire.</p> + +<p>Je laissai là mon travail, courus revêtir un +autre paletot, et content, en somme, de ces nouvelles, je suivis +la bonne femme jusqu'aux Sablonnières. Avec +précaution, de crainte que l'une des deux blessées +ne fût endormie, je montai par l'étroit escalier de +bois qui menait au premier étage. Et là, M. de +Galais, le visage fatigué mais heureux me fit entrer dans +la chambre où l'on avait provisoirement installé le +berceau entouré de rideaux.</p> + +<p>Je n'étais jamais entré dans une maison +où fût né le jour même un petit enfant. +Que cela me paraissait bizarre et mystérieux et bon! Il +faisait un soir si beau - un véritable soir +d'été - que M. de Galais n'avait pas craint +d'ouvrir la fenêtre qui donnait sur la cour. Accoudé +près de moi sur l'appui de la croisée, il me +racontait, avec épuisement et bonheur, le drame de la +nuit; et moi qui l'écoutais, je sentais obscurément +que quelqu'un d'étranger était maintenant avec nous +dans la chambre...</p> + +<p>Sous les rideaux, cela se mit à crier, un petit cri +aigre et prolongé... Alors M. de Galais me dit à +demi-voix:</p> + +<p>"C'est cette blessure à la tête qui la fait +crier".</p> + +<p>Machinalement - on sentait qu'il faisait cela depuis le matin +et que déjà il en avait pris l'habitude - il se mit +à bercer le petit paquet de rideaux.</p> + +<p>"Elle a ri déjà, dit-il, et elle prend le doigt. +Mais vous ne l'avez pas vue?"</p> + +<p>Il ouvrit les rideaux et je vis une rouge petite figure +bouffie, un petit crâne allongé et +déformé par les fers:</p> + +<p>"Ce n'est rien, dit M. de Galais, le médecin a dit que +tout cela s'arrangerait de soi-même... Donnez-lui votre +doigt, elle va le serrer".</p> + +<p>Je découvrais là comme un monde ignoré. +Je me sentais le coeur gonflé d'une joie étrange +que je ne connaissais pas auparavant...</p> + +<p>M. de Galais entr'ouvrit avec précaution la porte de la +chambre de la jeune femme. Elle ne dormait pas.</p> + +<p>"Vous pouvez entrer", dit-il.</p> + +<p>Elle était étendue, le visage +enfiévré, au milieu de ses cheveux blonds +épars. Elle me tendit la main en souriant d'un air las. Je +lui fis compliment de sa fille. D'une voix un peu rauque, et avec +une rudesse inaccoutumée - la rudesse de quelqu'un qui +revient du combat:</p> + +<p>"Oui, mais on me l'a abîmée", dit-elle en +souriant.</p> + +<p>Il fallut bientôt partir pour ne pas la fatiguer.</p> + +<p>Le lendemain dimanche, dans l'après-midi, je me rendis +avec une hâte presque joyeuse aux Sablonnières. A la +porte, un écriteau fixé avec des épingles +arrêta le geste que je faisais déjà:</p> + +<p>Prière de ne pas sonner</p> + +<p>Je ne devinai pas de quoi il s'agissait. Je frappai assez +fort. J'entendis dans l'intérieur des pas +étouffés qui accouraient. Quelqu'un que je ne +connaissais pas - et qui était le médecin de +Vierzon - m'ouvrit:</p> + +<p>"Eh bien, qu'y a-t-il? fis-je vivement.</p> + +<p>- Chut! chut! - me répondit-il tout bas, l'air +fâché. La petite fille a failli mourir cette nuit. +Et la mère est très mal".</p> + +<p>Complètement déconcerté, je le suivis sur +la pointe des pieds jusqu'au premier étage. La petite +fille endormie dans son berceau était toute pâle, +toute blanche, comme un petit enfant mort. Le médecin +pensait la sauver. Quant à la mère, il m'affirmait +rien... Il me donna de longues explications comme au seul ami de +la famille. Il parla de congestion pulmonaire, d'embolie. Il +hésitait, il n'était pas sûr... M. de Galais +entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et +tremblant.</p> + +<p>Il m'emmena dans la chambre sans trop savoir ce qu'il +faisait:</p> + +<p>"Il faut, me dit-il, tout bas, qu'elle ne soit pas +effrayée; il faut, a ordonné le médecin, lui +persuader que cela va bien".</p> + +<p>Tout le sang à la figure, Yvonne de Galais était +étendue, la tête renversée comme la veille. +Les joues et le front rouge sombre, les yeux par instants +révulsés, comme quelqu'un qui étouffe, elle +se défendait contre la mort avec un courage et une douceur +indicibles.</p> + +<p>Elle ne pouvait parler, mais elle me tendit sa main en feu, +avec tant d'amitié que je faillis éclater en +sanglots.</p> + +<p>"Eh bien, eh bien, dit M. de Galais très fort, avec un +enjouement affreux, qui semblait de folie, vous voyez que pour +une malade elle n'a pas trop mauvaise mine!"</p> + +<p>Et je ne savais que répondre, mais je gardais dans la +mienne la main horriblement chaude de la jeune femme +mourante...</p> + +<p>Elle voulut faire un effort pour me dire quelque chose, me +demander je ne sais quoi; elle tourna les yeux vers moi, puis +vers la fenêtre, comme pour me faire signe d'aller dehors +chercher Quelqu'un... Mais alors une affreuse crise +d'étouffement la saisit: ses beaux yeux bleus qui, un +instant, m'avaient appelé si tragiquement, se +révulsèrent; ses joues et son front noircirent, et +elle se débattit doucement cherchant à contenir +jusqu'à la fin son épouvante et son +désespoir. On se précipita - le médecin et +les femmes - avec un ballon d'oxygène, des serviettes, des +flacons; tandis que le vieillard penché sur elle criait - +criait comme si déjà elle eût +été loin de lui, de sa voix rude et tremblante:</p> + +<p>"N'aie pas peur, Yvonne. Ce ne sera rien. Tu n'as pas besoin +d'avoir peur!"</p> + +<p>Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle +continua à suffoquer à demi, les yeux blancs, la +tête renversée, luttant toujours, mais incapable, +fût-ce un instant, pour me regarder et me parler, de sortir +du gouffre où elle était déjà +plongée.</p> + +<p>... Et comme je n'étais utile à rien, je dus me +décider à partir. Sans doute, j'aurais pu rester un +instant encore; et à cette pensée je me sens +étreint par un affreux regret. Mais quoi? +J'espérais encore. Je me persuadais que tout +n'était pas si proche.</p> + +<p>En arrivant à la lisière des sapins, +derrière la maison, songeant au regard de la jeune femme +tourné vers la fenêtre, j'examinai avec l'attention +d'une sentinelle ou d'un chasseur d'hommes la profondeur de ce +bois par où Augustin était venu jadis et par +où il avait fui l'hiver précédent. +Hélas! Rien de bougea. Pas une ombre suspecte; pas une +branche qui remue. Mais, à la longue, là-bas, vers +l'allée qui venait de Préveranges, j'entendis le +son très fin d'une clochette; bientôt parut au +détour du sentier un enfant avec une calotte rouge et une +blouse d'écolier que suivait un prêtre... Et je +partis, dévorant mes larmes.</p> + +<p>Le lendemain était le jour de la rentrée des +classes. A sept heures, il y avait déjà deux ou +trois gamins dans la cour. J'hésitai longuement à +descendre, à me montrer. Et lorsque je parus enfin, +tournant la clef de la classe moisie, qui était +fermée depuis deux mois, ce que je redoutais le plus au +monde arriva: je vis le plus grand des écoliers se +détacher du groupe qui jouait sous le préau et +s'approcher de moi. Il venait me dire que "le jeune dame des +Sablonnières était morte hier à la +tombée de la nuit".</p> + +<p>Tout se mêle pour moi, tout se confond dans cette +douleur. Il me semble maintenant que jamais plus je n'aurai le +courage de recommencer la classe. Rien que traverser la cour +aride de l'école c'est une fatigue qui va me briser les +genoux. Tout est pénible, tout est amer puisqu'elle est +morte. Le monde est vide, les vacances sont finies. Finies, les +longues courses perdues en voiture; finie, la fête +mystérieuse... Tout redevient la peine que +c'était.</p> + +<p>J'ai dit aux enfants qu'il n'y aurait pas de classe ce matin. +Ils s'en vont, par petits groupes, porter cette nouvelle aux +autres à travers la campagne. Quant à moi, je +prends mon chapeau noir, une jaquette bordée que j'ai, et +je m'en vais misérablement vers les +Sablonnières...</p> + +<p>... Me voici devant la maison que nous avions tant +cherchée il y a trois ans! C'est dans cette maison +qu'Yvonne de Galais, la femme d'Augustin Meaulnes, est morte hier +soir. Un étranger la prendrait pour une chapelle, tant il +s'est fait de silence depuis hier dans ce lieu +désolé.</p> + +<p>Voilà donc ce que nous réservait ce beau matin +de rentrée, ce perfide soleil d'automne qui glisse sous +les branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse +révolte, cette suffocante montée de larmes! Nous +avions retrouvé la belle jeune fille. Nous l'avions +conquise. Elle était la femme de mon compagnon et moi je +l'aimais de cette amitié profonde et secrète qui ne +se dit jamais. Je la regardais et j'étais content, comme +un petit enfant. J'aurais un jour peut-être +épousé une autre jeune fille, et c'est à +elle la première que j'aurais confié la grande +nouvelle secrète...</p> + +<p>Près de la sonnette, au coin de la porte, on a +laissé l'écriteau d'hier. On a déjà +apporté le cercueil dans le vestibule, en bas. Dans la +chambre du premier, c'est la nourrice de l'enfant qui +m'accueille, qui me raconte la fin et qui entr'ouvre doucement la +porte... La voici. Plus de fièvre ni de combats. Plus de +rougeur, ni d'attente... Rien que le silence, et, entouré +d'ouate, un dur visage insensible et blanc, un front mort +d'où sortent les cheveux drus et durs.</p> + +<p>M. de Galais, accroupi dans un coin, nous tournant le dos, est +en chaussettes, sans souliers, et il fouille avec une terrible +obstination dans des tiroirs en désordre, arrachés +d'une armoire. Il en sort de temps à autre, avec une crise +de sanglots qui lui secoue les épaules comme une crise de +rire, une photographie ancienne, déjà jaunie, de sa +fille.</p> + +<p>L'enterrement est pour midi. Le médecin craint la +décomposition rapide, qui suit parfois les embolies. C'est +pourquoi le visage, comme tout le corps d'ailleurs, est +entouré d'ouate imbibée de phénol.</p> + +<p>L'habillage terminé - on lui a mis son admirable robe +de velours bleu sombre, semée par endroits de petites +étoiles d'argent, mais il a fallu aplatir et friper les +belles manches à gigot maintenant démodées - +au moment de faire monter le cercueil, on s'est aperçu +qu'il ne pourrait pas tourner dans le couloir trop étroit. +Il faudrait avec une corde le hisser dehors par la fenêtre +et de la même façon le faire descendre ensuite... +Mais M. de Galais, toujours penché sur de vieilles choses +parmi lesquelles il cherche on ne sait quels souvenirs perdus, +intervient alors avec une véhémence terrible.</p> + +<p>"Plutôt, dit-il d'une voix coupée par les larmes +et la colère, plutôt que de laisser faire une chose +aussi affreuse, c'est moi qui la prendrai et la descendrai dans +mes bras..."</p> + +<p>Et il ferait ainsi, au risque de tomber en faiblesse, à +mi-chemin, et de s'écrouler avec elle!</p> + +<p>Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible: avec +l'aide du médecin et d'une femme, passant un bras sous le +dos de la morte étendue, l'autre sous ses jambes, je la +charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras gauche, les +épaules appuyées contre mon bras droit, sa +tête retombante retournée sous mon menton, elle +pèse terriblement sur mon coeur. Je descends lentement, +marche par marche, le long escalier raide, tandis qu'en bas on +apprête tout.</p> + +<p>J'ai bientôt les deux bras cassés par la fatigue. +A chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un peu +essoufflé. Agrippé au corps inerte et pesant, je +baisse la tête sur la tête de celle que j'emporte, je +respire fortement et ses cheveux blonds aspirés m'entrent +dans la bouche - des cheveux morts qui ont un goût de +terre. Ce goût de terre et de mort, ce poids sur le coeur, +c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de +vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherchée - tant +aimée...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIII</h2> + +<h3>Le cahier de devoirs mensuels.</h3> + +<p>Dans la maison pleine de tristes souvenirs, où des +femmes, tout le jour, berçaient et consolaient un tout +petit enfant malade, le vieux M. de Galais ne tarda pas à +s'aliter. Aux premiers grands froids de l'hiver il +s'éteignit paisiblement et je ne pus me tenir de verser +des larmes au chevet de ce vieil homme charmant, dont la +pensée indulgente et la fantaisie alliée à +celle de son fils avaient été la cause de toute +notre aventure. Il mourut, fort heureusement, dans une +incompréhension complète de tout ce qui +s'était passé et, d'ailleurs, dans un silence +presque absolu. Comme il n'avait plus depuis longtemps ni parents +ni amis dans cette région de la France, il m'institua par +testament son légataire universel jusqu'au retour de +Meaulnes, a qui je devais rendre compte de tout, s'il revenait +jamais... Et c'est au Sablonnières désormais que +j'habitai. Je n'allais plus à Saint-Benoist que pour y +faire la classe, partant le matin de bonne heure, +déjeunant à midi d'un repas préparé +au Domaine, que je faisais chauffer sur le poêle, et +rentrant le soir aussitôt après l'étude. +Ainsi je pus garder près de moi l'enfant que les servantes +de la ferme soignaient. Surtout j'augmentais mes chances de +rencontrer Augustin, s'il rentrait un jour aux +Sablonnières.</p> + +<p>Je ne désespérais pas, d'ailleurs, de +découvrir à la longue dans les meubles, dans les +tiroirs de la maison, quelque papier, quelque indice qui me +permit de connaître l'emploi de son temps, durant le long +silence des années précédentes - et +peut-être ainsi de saisir les raisons de sa fuite ou tout +au moins de retrouver sa trace... J'avais déjà +vainement inspecté je ne sais combien de placards et +d'armoires, ouvert, dans les cabinets de débarras, une +quantité d'anciens cartons de toutes formes, qui se +trouvaient tantôt remplis de liasses de vieilles lettres et +de photographies jaunies de la famille de Galais, tantôt +bondés de fleurs artificielles, de plumes, d'aigrettes et +d'oiseaux démodés. Il s'échappait de ces +boîtes je ne sais quelle odeur fanée, quel parfum +éteint, qui, soudain, réveillaient en moi pour tout +un jour les souvenirs, les regrets, et arrêtaient mes +recherches...</p> + +<p>Un jour de congé, enfin, j'avisai au grenier une +vieille petite malle longue et basse, couverte de poils de porc +à demi rongés, et que je reconnus pour être +la malle d'écolier d'Augustin. Je me reprochai de n'avoir +point commencé par là mes recherches. J'en fis +sauter facilement la serrure rouillée. La malle +était pleine jusqu'au bord des cahiers et des livres de +Sainte-Agathe. Arithmétiques, littératures, cahiers +de problèmes, que sais-je?... Avec attendrissement +plutôt que par curiosité, je me mis à +fouiller dans tout cela, relisant les dictées que je +savais encore par coeur, tant de fois nous les avions +recopiées! "L'Aqueduc" de Rousseau, "Une aventure en +Calabre" de P.L. Courier, "Lettre de George Sand à son +fils"...</p> + +<p>Il y avait aussi un "Cahier de Devoirs Mensuels". J'en fus +surpris, car ces cahiers restaient au Cours et les +élèves ne les emportaient jamais au dehors. +C'était un cahier vert tout jauni sur les bords. Le nom de +l'élève, Augustin Meaulnes, était +écrit sur la couverture en ronde magnifique. Je l'ouvris. +A la date des devoirs, avril 189... je reconnus que Meaulnes +l'avait commencé peu de jours avant de quitter +Sainte-Agathe. Les premières pages étaient tenues +avec le soin religieux qui était de règle lorsqu'on +travaillait sur ce cahier de compositions. Mais il n'y avait pas +plus de trois pages écrites, le reste était blanc +et voilà pourquoi Meaulnes l'avait emporté.</p> + +<p>Tout en réfléchissant, agenouillé par +terre, à ces coutumes, à ces règles +puériles qui avaient tenu tant de place dans notre +adolescence, je faisais tourner sous mon pouce le bord des pages +du cahier inachevé. Et c'est ainsi que je découvris +de l'écriture sur d'autres feuillets. Après quatre +pages laissées en blanc on avait recommencé +à écrire.</p> + +<p>C'était encore l'écriture de Meaulnes, mais +rapide, mal formée, à peine lisible; de petits +paragraphes de largeurs inégales, séparés +par des lignes blanches. Parfois ce n'était qu'une phrase +inachevée. Quelquefois une date. Dès la +première ligne, je jugeai qu'il pouvait y avoir là +des renseignements sur la vie passée de Meaulnes à +Paris, des indices sur la piste que je cherchais, et je descendis +dans la salle à manger pour parcourir à loisir, +à la lumière du jour, l'étrange document. Il +faisait un jour d'hiver clair et agité. Tantôt le +soleil vif dessinait les croix des carreaux sur les rideaux +blancs de la fenêtre, tantôt un vent brusque jetait +aux vitres une averse glacée. Et c'est devant cette +fenêtre, auprès du feu, que je lus ces lignes qui +m'expliquèrent tant de choses et dont voici la copie +très exacte...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XIV</h2> + +<h3>Le secret.</h3> + +<p>Je suis passé une fois encore sous la fenêtre. La +vitre est toujours poussiéreuse et blanchie par le double +rideau qui est derrière. Yvonne de Galais l'ouvrirait-elle +que je n'aurais rien à lui dire puisqu'elle est +mariée... Que faire, maintenant? Comment vivre?...</p> + +<p>Samedi 13 février. - J'ai rencontré, sur le +quai, cette jeune fille qui m'avait renseigné au mois de +juin, qui attendait comme moi devant la maison fermée... +Je lui ai parlé. Tandis qu'elle marchait, je regardais de +côté les légers défauts de son visage: +une petite ride au coin des lèvres, un peu d'affaissement +aux joues, et de la poudre accumulée aux ailes du nez. +Elle c'est retournée tout d'un coup et me regardant bien +en face, peut-être parce qu'elle est plus belle de face que +de profil, elle m'a dit d'une voix brève:</p> + +<p>"Vous m'amusez beaucoup. Vous me rappelez un jeune homme qui +me faisait la cour, autrefois, à Bourges. Il était +même mon fiancé..."</p> + +<p>Cependant à la nuit pleine, sur le trottoir +désert et mouillé qui reflète la lueur d'un +bec de gaz, elle s'est approchée de moi tout d'un coup, +pour me demander de l'emmener ce soir au théâtre +avec sa soeur. Je remarque pour la première fois qu'elle +est habillée de deuil, avec un chapeau de dame trop vieux +pour sa jeune figure, un haut parapluie fin, pareil à une +canne. Et comme je suis tout près d'elle, quand je fais un +geste mes ongles griffent le crêpe de son corsage... Je +fais des difficultés pour accorder ce qu'elle demande. +Fâchée, elle veut partir tout de suite. Et c'est +moi, maintenant qui la retiens et la prie. Alors un ouvrier qui +passe dans l'obscurité plaisante à mi-voix:</p> + +<p>"N'y va pas, ma petite, il te ferait mal!"</p> + +<p>Et nous sommes restés, tous les deux, interdits.</p> + +<p>Au théâtre. - Les deux jeunes filles, mon amie +qui s'appelle Valentine Blondeau et sa soeur, sont +arrivées avec de pauvres écharpes.</p> + +<p>Valentine est placée devant moi. A chaque instant elle +se retourne, inquiète, comme se demandant ce que je lui +veux. Et moi, je me sens près d'elle, presque heureux; je +lui réponds chaque fois par un sourire.</p> + +<p>Tout autour de nous, il y avait des femmes trop +décolletées. Et nous plaisantions. Elle souriait +d'abord, puis elle dit: "Il ne faut pas que je rie. Moi aussi je +suis trop décolletée". Et elle s'est +enveloppée dans son écharpe. En effet sous le +carré de dentelle noire, on voyait que, dans sa hâte +à changer de toilette, elle avait refoulé le haut +de sa simple chemise montante.</p> + +<p>Il y a en elle je ne sais quoi de pauvre et de puéril; +il y a dans son regard je ne sais quel air souffrant et hasardeux +qui m'attire. Près d'elle, le seul être au monde qui +ait pu me renseigner sur les gens du Domaine, je ne cesse de +penser à mon étrange aventure de jadis... J'ai +voulu l'interroger de nouveau sur le petit hôtel du +boulevard. Mais à son tour, elle m'a posé des +questions si gênantes que je n'ai su rien répondre. +Je sens que désormais nous serons, tous les deux, muets +sur ce sujet. Et pourtant je sais aussi que je la reverrai. A +quoi bon? Et pourquoi?... Suis-je condamné maintenant +à suivre à la trace tout être qui portera en +soi le plus vague, le plus lointain relent de mon aventure +manquée?...</p> + +<p>A minuit, seul, dans la rue déserte, je me demande ce +que me veut cette nouvelle et bizarre histoire? Je marche le long +des maisons pareilles à des boîtes en carton +alignées, dans lesquelles tout un peuple dort. Et je me +souviens tout à coup d'une décision que j'avais +prise l'autre mois: j'avais résolu d'aller là-bas +en pleine nuit, vers une heure du matin, de contourner +l'hôtel, d'ouvrir la porte du jardin, d'entrer comme un +voleur et de chercher un indice quelconque qui me permit de +retrouver le Domaine perdu, pour la revoir, seulement la +revoir... Mais je suis fatigué. J'ai faim. Moi aussi je me +suis hâté de changer de costume, avant le +théâtre, et je n'ai pas dîné... +Agité, inquiet pourtant, je reste longtemps assis sur le +bord de mon lit, avant de me coucher, en proie à un vague +remords. Pourquoi?</p> + +<p>Je note encore ceci: elles n'ont pas voulu ni que je les +reconduise, ni me dire où elles demeuraient. Mais je les +ai suivies aussi longtemps que j'ai pu. Je sais qu'elles habitent +une petite rue qui tourne aux environs de Notre-Dame. Mais +à quel numéro?... J'ai deviné qu'elles +étaient couturières ou modistes.</p> + +<p>En se cachant de sa soeur, Valentine m'a donné +rendez-vous pour jeudi, à quatre heures, devant le +même théâtre où nous sommes +allés.</p> + +<p>"Si je n'étais pas là jeudi, a-t-elle dit, +revenez vendredi à la même heure, puis samedi, et +ainsi de suite, tous les jours".</p> + +<p>Jeudi 18 février. - Je suis parti pour l'attendre dans +le grand vent qui charrie de la pluie. On se disait à +chaque instant: il va finir par pleuvoir...</p> + +<p>Je marche dans la demi-obscurité des rues, un poids sur +le coeur. Il tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve: +une averse peut l'empêcher de venir. Mais le vent se +reprend à souffler et la pluie ne tombe pas cette fois +encore. Là-haut, dans le gris après-midi du ciel - +tantôt gris et tantôt éclatant - un grand +nuage a dû céder au vent. Et je suis ici +terré dans une attente misérable...</p> + +<p>Devant le théâtre. - Au bout d'un quart d'heure +je suis certain qu'elle ne viendra pas. Du quai où je +suis, je surveille au loin, sur le pont par lequel elle aurait +dû venir, le défilé des gens qui passent. +J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je +vois venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles +qui, le plus longtemps, le plus près de moi, lui ont +ressemblé et m'ont fait espérer...</p> + +<p>Une heure d'attente. - Je suis las. A la tombée de la +nuit, un gardien de la paix traîne au poste voisin un voyou +qui lui jette d'une voix étouffée toutes les +injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est furieux, +pâle, muet... Dès le couloir il commence à +cogner, puis il referme sur eux la porte pour battre le +misérable tout à l'aise... Il me vient cette +pensée affreuse que j'ai renoncé au paradis et que +je suis en train de piétiner aux portes de l'enfer.</p> + +<p>De guerre lasse, je quitte l'endroit et je gagne cette rue +étroite et basse, entre la Seine et Notre-Dame, où +je connais à peu près la place de leur maison. Tout +seul, je vais et viens. De temps à autre une bonne ou une +ménagère sort sous la petite pluie pour faire avant +la nuit ses emplettes... Il n'y a rien, ici, pour moi, et je m'en +vais... Je repasse, dans la pluie claire qui retarde la nuit, sur +la place où nous devions nous attendre. Il y a plus de +monde que tout à l'heure -une foule noire...</p> + +<p>Suppositions - Désespoir - Fatigue. Je me raccroche +à cette pensée: demain. Demain, à la +même heure, en ce même endroit, je reviendrai +l'attendre. Et j'ai grand'hâte que demain soit +arrivé. Avec ennui j'imagine la soirée +d'aujourd'hui, puis la matinée du lendemain, que je vais +passer dans le désoeuvrement... Mais déjà +cette journée n'est-elle pas presque finie?... +Rentré chez moi, près du feu, j'entends crier les +journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part +dans la ville, auprès de Notre-Dame, elle les entend +aussi.</p> + +<p>Elle... Je veux dire: Valentine.</p> + +<p>Cette soirée que j'avais voulu escamoter me pèse +étrangement. Tandis que l'heure avance, que ce +jour-là va bientôt finir et que déjà +je le voudrai fini, il y a des hommes qui lui ont confié +tout leur espoir, tout leur amour et leurs dernières +forces. Il y a des hommes mourants, d'autres qui attendent une +échéance, et qui voudraient que ce ne soit jamais +demain. Il y en a d'autres pour qui demain pointera comme un +remords. D'autres qui sont fatigués, et cette nuit ne sera +jamais assez longue pour leur donner tout le repos qu'il +faudrait. Et moi, moi qui a perdu ma journée, de quel +droit est-ce que j'ose appeler demain?</p> + +<p>Vendredi soir. - J'avais pensé écrire à +la suite: "Je ne l'ai pas revue". Et tout aurait +été fini.</p> + +<p>Mais en arrivant ce soir, à quatre heures, au coin du +théâtre: la voici. Fine et grave, vêtue de +noir, mais avec de la poudre au visage et une collerette qui lui +donne l'air d'un pierrot coupable. Un air à la fois +douloureux et malicieux.</p> + +<p>C'est pour me dire qu'elle veut me quitter tout de suite, +qu'elle ne viendra plus.</p> + +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . +. . . . . . .</p> + +<p>Et pourtant, à la tombée de la nuit, nous voici +encore tous les deux, marchant lentement l'un près de +l'autre, sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son +histoire mais d'une façon si enveloppée que je +comprends mal. Elle dit: "mon amant" en parlant de ce +fiancé qu'elle n'a pas épousé. Elle le fait +exprès, je pense, pour me choquer et pour que je ne +m'attache point à elle.</p> + +<p>Il y a des phrases d'elle que je transcris de mauvaise +grâce:</p> + +<p>"N'ayez aucune confiance en moi, dit-elle, je n'ai jamais fait +que des folies.</p> + +<p>"J'ai couru des chemins, toute seule.</p> + +<p>"J'ai désespéré mon fiancé. Je +l'ai abandonné parce qu'il m'admirait trop; il ne me +voyait qu'en imagination et non point telle que j'étais. +Or, je suis pleine de défauts. Nous aurions +été très malheureux".</p> + +<p>A chaque instant, je la surprends en train de se faire plus +mauvaise qu'elle n'est. Je pense qu'elle veut se prouver à +elle-même qu'elle a eu raison jadis de faire la sottise +dont elle parle, qu'elle n'a rien à regretter et +n'était pas digne du bonheur qui s'offrait à +elle.</p> + +<p>Une autre fois:</p> + +<p>"Ce qui me plaît en vous, m'a-t-elle dit en me regardant +longuement, ce qui me plaît en vous, je ne puis savoir +pourquoi, ce sont mes souvenirs..."</p> + +<p>Une autre fois:</p> + +<p>"Je l'aime encore, disait-elle, plus que vous ne pensez".</p> + +<p>Et puis soudain, brusquement, brutalement, tristement:</p> + +<p>"Enfin, qu'est-ce que vous voulez? Est-ce que vous m'aimez, +vous aussi? Vous aussi, vous allez me demander ma main?..."</p> + +<p>J'ai balbutié. Je ne sais pas ce que j'ai +répondu. Peut-être ai-je dit: "Oui".</p> + +<p>Cette espèce de journal s'interrompait là. +Commençaient alors des brouillons de lettres illisibles, +informes, raturés. Précaire fiançailles!... +La jeune fille, sur la prière de Meaulnes, avait +abandonné son métier. Lui s'était +occupé des préparatifs du mariage. Mais sans cesse +repris par le désir de chercher encore, de partir encore +sur la trace de son amour perdu, il avait dû, sans doute, +plusieurs fois disparaître; et, dans ces lettres, avec un +embarras tragique, il cherchait à se justifier devant +Valentine.</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XV</h2> + +<h3>Le secret (suite).</h3> + +<p>Puis le journal reprenait.</p> + +<p>Il avait noté des souvenirs sur un séjour qu'ils +avaient fait tous les deux à la campagne, je ne sais +où. Mais, chose étrange, à partir de cet +instant, peut-être par un sentiment de pudeur +secrète, le journal était rédigé de +façon si hachée, si informe, griffonné si +hâtivement aussi, que j'ai dû reprendre moi +même et reconstituer toute cette partie de son +histoire.</p> + +<p>14 juin. - Lorsqu'il s'éveilla de grand matin dans la +chambre de l'auberge, le soleil avait allumé les dessins +rouges du rideau noir. Des ouvriers agricoles, dans la salle du +bas, parlaient fort en prenant le café du matin: ils +s'indignaient, en phrases rudes et paisibles, contre un de leurs +patrons. Depuis longtemps sans doute Meaulnes entendait, dans son +sommeil, ce calme bruit. Car il n'y prit point garde d'abord. Ce +rideau semé de grappes rougies par le soleil, ces voix +matinales montant dans la chambre silencieuse, tout cela se +confondait dans l'impression unique d'un réveil à +la campagne, au début de délicieuses grandes +vacances.</p> + +<p>Il se leva, frappa doucement à la porte voisine, sans +obtenir de réponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il +aperçut alors Valentine et comprit d'ou lui venait tant de +paisible bonheur. Elle dormait, absolument immobile et +silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer, comme un oiseau doit +dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux yeux +fermés, ce visage si quiet qu'on eût souhaité +ne l'éveiller et ne le troubler jamais.</p> + +<p>Elle ne fit pas d'autre mouvement pour montrer qu'elle ne +dormait plus que d'ouvrir les yeux et de regarder.</p> + +<p>Dès qu'elle fut habillée, Meaulnes revint +près de la jeune fille.</p> + +<p>"Nous sommes en retard", dit-elle.</p> + +<p>Et ce fut aussitôt comme une ménagère dans +sa demeure.</p> + +<p>Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que +Meaulnes avait portés la veille et quand elle en vint au +pantalon se désola. Le bas des jambes était couvert +d'une boue épaisse. Elle hésita, puis, +soigneusement, avec précaution, avant de le brosser, elle +commença par râper la première +épaisseur de terre avec un couteau.</p> + +<p>"C'est ainsi, dit Meaulnes, que faisaient les gamins de +Sainte-Agathe quand ils étaient flanqués dans la +boue.</p> + +<p>- Moi, c'est ma mère qui m'a enseigné cela", dit +Valentine.</p> + +<p>... Et telle était bien la compagne que devait +souhaiter, avant son aventure mystérieuse, le chasseur et +le paysan qu'était le grand Meaulnes.</p> + +<p>15 juin. - A ce dîner, à la ferme, où +grâce à leurs amis qui les avaient +présentés comme mari et femme, ils furent +conviés, à leur grand ennui, elle se montra timide +comme une nouvelle mariée.</p> + +<p>On avait allumé les bougies de deux candélabres, +à chaque bout de la table couverte de toile blanche, comme +à une paisible noce de campagne. Les visages, dès +qu'ils se penchaient, sous cette faible clarté, baignaient +dans l'ombre.</p> + +<p>Il y avait à la droite de Patrice (le fils du fermier) +Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, +bien qu'on s'adressât presque toujours à lui. Depuis +qu'il avait résolu, dans ce village perdu, afin +d'éviter les commentaires, de faire passer Valentine pour +sa femme, un même regret, un même remords le +désolaient. Et tandis que Patrice, à la +façon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le +dîner:</p> + +<p>"C'est moi, pensait Meaulnes, qui devrais, ce soir, dans une +salle basse comme celle-ci, une belle salle que je connais bien, +présider le repas de mes noces".</p> + +<p>Près de lui, Valentine refusait timidement tout ce +qu'on lui offrait. On eût dit une jeune paysanne. A chaque +tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se +réfugier contre lui. Depuis longtemps, Patrice insistait +vainement pour qu'elle vidât son verre, lorsqu'enfin +Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement:</p> + +<p>"Il faut boire, ma petite Valentine".</p> + +<p>Alors, docilement, elle but. Et Patrice félicita en +souriant le jeune homme d'avoir une femme aussi +obéissante.</p> + +<p>Mais tous les deux, Valentine et Meaulnes, restaient +silencieux et pensifs. Ils étaient fatigués, +d'abord; leurs pieds trempés par la boue de la promenade +étaient glacés sur les carreaux lavés de la +cuisine. Et puis, de temps à autre, le jeune homme +était obligé de dire:</p> + +<p>"Ma femme, Valentine, ma femme..."</p> + +<p>Et chaque fois, en prononçant sourdement ce mot, devant +ces paysans inconnus, dans cette salle obscure, il avait +l'impression de commettre une faute.</p> + +<p>17 juin. - L'après-midi de ce dernier jour +commença mal.</p> + +<p>Patrice et sa femme les accompagnèrent à la +promenade. Peu à peu, sur la pente inégale couverte +de bruyères, les deux couples se trouvèrent +séparés.</p> + +<p>Meaulnes et Valentine s'assirent entre les genévriers, +dans un petit taillis.</p> + +<p>Le vent portait des gouttes de pluie et le temps était +bas. La soirée avait un goût amer, semblait-il, le +goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait +distraire.</p> + +<p>Longtemps ils restèrent là, dans leur cachette, +abrités sous les branches, parlant peu. Puis le temps se +leva. Il fit beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait +bien.</p> + +<p>Et ils commencèrent à parler d'amour, Valentine +parlait, parlait...</p> + +<p>"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fiancé, +comme un enfant qu'il était: tout de suite nous aurions eu +une maison, comme une chaumière perdue dans la campagne. +Elle était toute prête, disait-il. Nous y serions +arrivés comme au retour d'un grand voyage, le soir de +notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et +par les chemins, dans la cour, cachés dans les bosquets, +des enfants inconnus nous auraient fait fête, criant: "Vive +la mariée!"... Quelles folies! n'est-ce pas?"</p> + +<p>Meaulnes, interdit, soucieux, l'écoutait. Il +retrouvait, dans tout cela, comme l'écho d'une voix +déjà entendue. Et il y avait aussi, dans le ton de +la jeune fille, lorsqu'elle contait cette histoire, un vague +regret.</p> + +<p>Mais elle eut peur de l'avoir blessé. Elle se retourna +vers lui, avec élan, avec douceur.</p> + +<p>"A vous, dit-elle, je veux donner tout ce que j'ai: quelque +chose qui ait été pour moi plus précieux que +tout..., et vous le brûlerez!"</p> + +<p>Alors, en le regardant fixement, d'un air anxieux, elle sortit +de sa poche un petit paquet de lettres qu'elle lui tendit, les +lettres de son fiancé.</p> + +<p>Ah! tout de suite, il reconnut la fine écriture. +Comment n'y avait-il jamais pensé plus tôt! +C'était l'écriture de Franz le bohémien, +qu'il avait vue jadis sur le billet +désespéré laissé dans la chambre du +Domaine...</p> + +<p>Ils marchaient maintenant sur une petite route étroite +entre les pâquerettes et les foins éclairés +obliquement par le soleil de cinq heures. Si grande était +sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore quelle +déroute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce +qu'elle lui avait demandé de lire. Des phrases enfantines, +sentimentales, pathétiques... Celle-ci, dans la +dernière lettre:</p> + +<p>... Ah! vous avez perdu le petit coeur, impardonnable petite +Valentine. Que va-t-il nous arriver? Enfin je ne suis pas +superstitieux...</p> + +<p>Meaulnes lisait, à demie aveuglé de regret et de +colère, le visage immobile, mais tout pâle, avec des +frémissements sous les yeux. Valentine, inquiète de +le voir ainsi, regarda où il en était, et ce qui le +fâchait ainsi.</p> + +<p>"C'est, expliqua-t-elle très vite, un bijou qu'il +m'avait donné en me faisant jurer de le regarder toujours. +C'étaient là de ses idées folles".</p> + +<p>Mais elle ne fit qu'exaspérer Meaulnes.</p> + +<p>"Folles! dit-il en mettant des lettres dans sa poche. Pourquoi +répéter ce mot? Pourquoi n'avoir jamais voulu +croire en lui? Je l'ai connu, c'était le garçon le +plus merveilleux du monde!</p> + +<p>- Vous l'avez connu, dit-elle au comble de l'émoi, vous +avez connu Frantz de Galais?</p> + +<p>- C'était mon ami le meilleur, c'était mon +frère d'aventures, et voilà que je lui ai pris sa +fiancée!</p> + +<p>"Ah! poursuivit-il avec fureur, quel mal vous nous avez fait, +vous qui n'avez croire à rien. Vous êtes cause de +tout. C'est vous qui avez tout perdu! tout perdu!"</p> + +<p>Elle voulut lui parler, lui prendre la main, mais il la +repoussa brutalement.</p> + +<p>"Allez-vous-en. Laissez-moi.</p> + +<p>- Eh bien, s'il en est ainsi, dit-elle, le visage en feu, +bégayant et pleurant à demi, je partirai en effet. +Je rentrerai à Bourges, chez nous, avec ma soeur. Et si +vous ne revenez pas me chercher, vous savez, n'est-ce pas? que +mon père est trop pauvre pour me garder; eh bien! je +repartirai pour Paris, je battrai les chemins comme je l'ai +déjà fait une fois, je deviendrai certainement une +fille perdue, moi qui n'ai plus de métier..."</p> + +<p>Et elle s'en alla chercher ses paquets pour prendre le train, +tandis que Meaulnes, sans même la regarder partir, +continuait à marcher au hasard.</p> + +<p>Le journal s'interrompait de nouveau.</p> + +<p>Suivaient encore des brouillons de lettres, lettres d'un homme +indécis, égaré. Rentré à La +Ferté-d'Angillon, Meaulnes écrivait à +Valentine en apparence pour lui affirmer sa résolution de +ne jamais la revoir et lui en donner des raisons précises, +mais en réalité, peut-être, pour qu'elle lui +répondît. Dans une de ces lettres, il lui demandait +ce que, dans son désarroi, il n'avait pas même +songé d'abord à lui demander: savait-elle où +se trouvait le Domaine tant cherché? Dans une autre, il la +suppliait de se réconcilier avec Frantz de Galais. +Lui-même se chargeait de le retrouver... Toutes les lettres +dont je voyais les brouillons n'avaient pas dû être +envoyées. Mais il avait dû écrire deux ou +trois fois, sans jamais obtenir de réponse. Ç'avait +été pour lui une période de combats affreux +et misérables, dans un isolement absolu. L'espoir de +revoir jamais Yvonne de Galais s'étant complètement +évanoui, il avait dû peu à peu sentir sa +grande résolution faiblir. Et d'après les pages qui +vont suivre - les dernières de son journal - j'imagine +qu'il dut, un beau matin du début des vacances, louer une +bicyclette pour aller à Bourges, visiter la +cathédrale.</p> + +<p>Il était parti à la première heure, par +la belle route droite entre les bois, inventant en chemin mille +prétextes à se présenter dignement, sans +demander une réconciliation, devant celle qu'il avait +chassée.</p> + +<p>Les quatre dernières pages, que j'ai pu reconstituer +racontaient ce voyage et cette dernière faute...</p> + +<p> </p> + +<h2>CHAPITRE XVI</h2> + +<h3>Le secret (fin).</h3> + +<p>25 août. - De l'autre côté de Bourges, +à l'extrémité des nouveaux faubourgs, il +découvrit, après avoir longtemps cherché, la +maison de Valentine Blondeau. Une femme - la mère de +Valentine - sur le pas de la porte, semblait l'attendre. +C'était une bonne figure de ménagère, +lourde, fripée, mais belle encore. Elle le regardai venir +avec curiosité, et lorsqu'il lui demanda: "si Mlles +Blondeau étaient ici", elle lui expliqua doucement, avec +bienveillance, qu'elles étaient rentrées à +Paris depuis le 15 août.</p> + +<p>"Elles m'ont défendu de dire où elles allaient, +ajouta-t-elle, mais en écrivant à leur ancienne +adresse on ferait suivre leurs lettres".</p> + +<p>En revenant sur ses pas, sa bicyclette à la main, +à travers le jardinet, il pensait:</p> + +<p>"Elle est partie... Tout est fini comme je l'ai voulu... C'est +moi qui l'ai forcée à cela. "Je deviendrai +certainement une fille perdue", disait-elle. Et c'est moi qui +l'ai jetée là! C'est moi qui ai perdu la +fiancée de Frantz!"</p> + +<p>Et tout bas il se répétait avec folie: "Tant +mieux! Tant mieux!" avec la certitude que c'était bien +"tant pis" au contraire et que, sous les yeux de cette femme, +avant d'arriver à la grille, il allait buter des deux +pieds et tomber sur les genoux.</p> + +<p>Il ne pensa pas à déjeuner et s'arrêta +dans un café où il écrivit longuement +à Valentine, rien que pour crier, pour se délivrer +du cri désespéré qui l'étouffait. Sa +lettre répétait indéfiniment: "Vous avez pu! +Vous avez pu!... Vous avez pu vous résigner à cela! +Vous avez pu vous perdre ainsi!"</p> + +<p>Près de lui des officiers buvaient. L'un d'eux +racontait bruyamment une histoire de femme qu'on entendait par +bribes: "... Je lui ai dit... Vous devez bien me +connaître... Je fais la partie avec votre mari tous les +soirs!" Les autres riaient et, détournant la tête, +crachaient derrière les banquettes. Hâve et +poussiéreux, Meaulnes les regardait comme un mendiant. Il +les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.</p> + +<p>Longtemps, à bicyclette, il erra autour de la +cathédrale, se disant obscurément: "En somme, c'est +pour la cathédrale que j'étais venu". Au bout de +toutes les rues, sur la place déserte, on la voyait monter +énorme et indifférente. Ces rues étaient +étroites et souillées comme les ruelles qui +entourent les églises de village. Il y avait +çà et là l'enseigne d'une maison louche, une +lanterne rouge... Meaulnes sentait sa douleur perdue, dans ce +quartier malpropre, vicieux, réfugié, comme aux +anciens âges, sous les arcs-boutants de la +cathédrale. Il lui venait une crainte de paysan, une +répulsion pour cette église de la ville, où +tous les vices sont sculptés dans des cachettes, qui est +bâtie entre les mauvais lieux et qui n'a pas de +remède pour les plus douleurs d'amour.</p> + +<p>Deux filles vinrent à passer, se tenant par la taille +et le regardant effrontément. Par dégoût ou +par jeu, pour se venger de son amour ou pour l'abîmer, +Meaulnes les suivit lentement à bicyclette et l'une +d'elles, une misérable fille dont les rares cheveux blonds +étaient tirés en arrière par un faux +chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au jardin de +l'Archevêché, le jardin où Frantz, dans une +de ses lettres, donnait rendez-vous à la pauvre +Valentine.</p> + +<p>Il ne dit pas non, sachant qu'à cette heure il aurait +depuis longtemps quitté la ville. Et de sa fenêtre +basse, dans la rue en pente, elle resta longtemps à lui +faire des signes vagues.</p> + +<p>Il avait hâte de reprendre son chemin.</p> + +<p>Avant de partir, il ne peut résister au morne +désir de passer une dernière fois devant la maison +de Valentine. Il regarda de tous ses yeux et put faire provision +de tristesse. C'était une des dernières maisons du +faubourg et la rue devenait une route à partir de cet +endroit... En face, une sorte de terrain vague formait comme une +petite place. Il n'y avait personne aux fenêtres, ni dans +la cour, nulle part. Seule, le long d'un mur, traînant deux +gamins en guenilles, une sale fille poudrée passa.</p> + +<p>C'est là que l'enfance de Valentine s'était +écoulée, là qu'elle avait commencé +à regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle +avait travaillé, cousu, derrière ces +fenêtres. Et Frantz était passé pour la voir, +lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y +avait plus rien, rien... La triste soirée durait et +Meaulnes savait seulement que quelque part, perdue, durant ce +même après-midi, Valentine regardait passer dans son +souvenir cette place morne où jamais elle ne viendrait +plus.</p> + +<p>Le long voyage qu'il lui restait à faire pour rentrer +devait être son dernier recours contre sa peine, sa +dernière distraction forcée avant de s'y enfoncer +tout entier.</p> + +<p>Il partit. Aux environs de la route, dans la vallée, de +délicieuses maisons fermières, entre les arbres, au +bord de l'eau, montraient leurs pignons pointus garnis de +treillis verts. Sans doute, là-bas, sur les pelouses, des +jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On imaginait, +là-bas, des âmes, de belles âmes...</p> + +<p>Mais, pour Meaulnes, à ce moment, il n'existait plus +qu'un seul amour, cet amour mal satisfait qu'on venait de +souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu'il +eût dû protéger, sauvegarder, était +justement celle-là qu'il venait d'envoyer à sa +perte.</p> + +<p>Quelques lignes hâtives du journal m'apprenaient encore +qu'il avait formé le projet de retrouver Valentine +coûte que coûte avant qu'il fût trop tard. Une +date, dans un coin de page, me faisait croire que c'était +là ce long voyage pour lequel Mme Meaulnes faisait des +préparatifs, lorsque j'étais venu à La +Ferté-d'Angillon pour tout déranger. Dans la marie +abandonnée, Meaulnes notait ses souvenirs et ses projets +par un beau matin de la fin du mois d'août - lorsque +j'avais poussé la porte et lui avait apporté la +grande nouvelle qu'il n'attendait plus. Il avait +été repris, immobilisé, par son ancienne +aventure, sans oser rien faire ni rien avouer. Alors avaient +commencé le remords, le regret et la peine, tantôt +étouffés, tantôt triomphants, jusqu'au jour +des noces où le cri du bohémien dans les sapins lui +avait théâtralement rappelé son premier +serment de jeune homme.</p> + +<p>Sur ce même cahier de devoirs mensuels, il avait encore +griffonné quelques mots en hâte, à l'aube, +avant de quitter, avec sa permission - mais pour toujours - +Yvonne de Galais, son épouse depuis la veille:</p> + +<p>"Je pars. Il faudra bien que je retrouve la piste des deux +bohémiens qui sont venus hier dans la sapinière et +qui sont partis vers l'est à bicyclette. Je ne reviendrai +près d'Yvonne que si je puis ramener avec moi et installer +dans la "maison de Frantz" Frantz et Valentine mariés.</p> + +<p>"Ce manuscrit, que j'avais commencé comme un journal +secret et qui est devenu ma confession, sera, si je ne reviens +pas, la propriété de mon ami François +Seurel".</p> + +<p>Il avait dû glisser le cahier en hâte sous les +autres, refermer à clef son ancienne petite malle +d'étudiant, et disparaître.</p> + +<p> </p> + +<h2>ÉPILOGUE</h2> + +<p>Le temps passa. Je perdais l'espoir de revoir jamais mon +compagnon, et de mornes jours s'écoulaient dans +l'école paysanne, de tristes jours dans la maison +déserte. Frantz ne vint pas au rendez-vous que je lui +avais fixé, et d'ailleurs ma tante Moinel ne savait plus +depuis longtemps où habitait Valentine.</p> + +<p>La seule joie des Sablonnières, ce fut bientôt la +petite fille qu'on avait pu sauver. A la fin de septembre, elle +s'annonçait même comme une solide et jolie petite +fille. Elle allait avoir un an. Cramponnée aux barreaux +des chaises, elle les poussait toute seule, s'essayant à +marcher sans prendre garde aux chutes, et faisait un tintamarre +qui réveillait longuement les échos sourds de la +demeure abandonnée. Lorsque je la tenais dans mes bras, +elle ne souffrait jamais que je lui donne un baiser. Elle avait +une façon sauvage et charmante en même temps de +frétiller et de me repousser la figure avec sa petite main +ouverte, en riant aux éclats. De toute sa gaieté, +de toute sa violence enfantine, on eût dit qu'elle allait +chasser le chagrin qui pesait sur la maison depuis sa naissance. +Je me disais parfois: "Sans doute, malgré cette +sauvagerie, sera-t-elle un peu mon enfant". Mais une fois encore +la Providence en décida autrement.</p> + +<p>Un dimanche matin de la fin de septembre, je m'étais +levé de fort bonne heure, avant même la paysanne qui +avait la garde de la petite fille. Je devais aller pêcher +au Cher avec deux hommes de Saint-Benoist et Jasmin Delouche. +Souvent ainsi les villageois d'alentour s'entendaient avec moi +pour de grandes parties de braconnage: pêches à la +main, la nuit, pêches aux éperviers +prohibés... Tout le temps de l'été, nous +partions les jours de congé, dès l'aube, et nous ne +rentrions qu'à midi. C'était le gagne-pain de +presque tous ces hommes. Quant à moi, c'était mon +seul passe-temps; les seules aventures qui me rappelassent les +équipées de jadis. Et j'avais fini par prendre +goût à ces randonnées, à ces longues +pêches le long de la rivière ou dans les roseaux de +l'étang.</p> + +<p>Ce matin-là, j'étais donc debout, à cinq +heures et demie, devant la maison, sous un petit hangar +adossé au mur qui séparait le jardin anglais des +Sablonnières du jardin potager de la ferme. J'étais +occupé à démêler mes filets que +j'avais jetés en tas, le jeudi d'avant.</p> + +<p>Il ne faisait pas jour tout à fait; c'était le +crépuscule d'un beau matin de septembre; et le hangar +où je démêlais à la hâte mes +engins se trouvait à demi plongé dans la nuit.</p> + +<p>J'étais là silencieux et affairé lorsque +soudain j'entendis la grille s'ouvrir, un pas crier sur le +gravier.</p> + +<p>"Oh! oh! me dis-je, voici mes gens plus tôt que je +n'aurais cru. Et moi qui ne suis pas prêt!..."</p> + +<p>Mais l'homme qui entrait dans la cour m'était inconnu. +C'était, autant que je pus distinguer, un grand gaillard +barbu habillé comme un chasseur ou un braconnier. Au lieu +de venir me trouver là où les autres savaient que +j'étais toujours, à l'heure de nos rendez-vous, il +gagna directement la porte d'entrée.</p> + +<p>"Bon! pensai-je; c'est quelqu'un de leurs amis qu'ils auront +convié sans me le dire et ils l'auront envoyé en +éclaireur".</p> + +<p>L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la +porte. Mais je l'avais refermée, aussitôt sorti. Il +fit de même à l'entrée de la cuisine. Puis, +hésitant un instant, il tourna vers moi, +éclairée par le demi-jour, sa figure +inquiète. Et c'est alors seulement que je reconnus le +grand Meaulnes.</p> + +<p>Un long moment je restai là, effrayé, +désespéré, repris soudain par toute la +douleur qu'avait réveillée son retour. Il avait +disparu derrière la maison, en avait fait le tour, et il +revenait, hésitant.</p> + +<p>Alors je m'avançai vers lui, et sans rien dire, je +l'embrassai en sanglotant. Tout de suite, il comprit:</p> + +<p>"Ah! dit-il d'une voix brève, elle est morte, n'est-ce +pas?"</p> + +<p>Et il resta là, debout, sourd, immobile et terrible. Je +le pris par le bras et doucement je l'entraînai vers la +maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le +plus dur fût accompli, je lui fis monter l'escalier qui +menait vers la chambre de la morte. Sitôt entré; il +tomba à deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la +tête enfouie dans ses deux bras.</p> + +<p>Il se releva enfin, les yeux égarés, titubant, +ne sachant où il était. Et, toujours le guidant par +le bras, j'ouvris la porte qui faisait communiquer cette chambre +avec celle de la petite fille. Elle s'était +éveillée toute seule - pendant que sa nourrice +était en bas - et, délibérément, +s'était assise dans son berceau. On voyait tout juste sa +tête étonnée, tournée vers nous.</p> + +<p>"Voici ta fille", dis-je.</p> + +<p>Il eut un sursaut et me regarda.</p> + +<p>Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas +bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour +détourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de +larmes, tout en la tenant très serrée contre lui, +assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tête +baissée et me dit:</p> + +<p>"Je les ai ramenés, les deux autres... Tu iras les voir +dans leur maison".</p> + +<p>Et en effet, au début de la matinée, lorsque je +m'en allai, tout pensif et presque heureux vers la maison de +Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait jadis montrée +déserte, j'aperçus de loin une manière de +jeune ménagère en collerette, qui balayait le pas +de sa porte, objet de curiosité et d'enthousiasme pour +plusieurs petits vachers endimanchés qui s'en allaient +à la messe...</p> + +<p>Cependant la petite fille commençait à s'ennuyer +d'être serrée ainsi, et comme Augustin, la +tête penchée de côté pour cacher et +arrêter ses larmes continuait à ne pas la regarder, +elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche +barbue et mouillée.</p> + +<p>Cette fois le père leva bien haut sa fille, la fit +sauter au bout de ses bras et la regarda avec une espèce +de rire. Satisfaite, elle battit des mains...</p> + +<p>Je m'étais légèrement reculé pour +mieux les voir. Un peu déçu et pourtant +émerveillé, je comprenais que la petite fille avait +enfin trouvé là le compagnon qu'elle attendait +obscurément. La seule joie que m'eût laissée +le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il était revenu pour +me la prendre. Et déjà je l'imaginais, la nuit, +enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour +de nouvelles aventures.</p> + +<p class="P2">TABLE</p> + +<p>Première Partie.</p> + +<p>I. - Le Pensionnaire.<br> + II. - Après quatre heures.<br> + III. - "Je fréquentais la boutique d'un vannier".<br> + IV. - L'Évasion.<br> + V. - La Voiture qui revient.<br> + VI. - On frappe au carreau.<br> + VII. - Le Gilet de soie.<br> + VIII.- L'Aventure.<br> + IX. - Une Halte.<br> + X. - La Bergerie.<br> + XI. - Le Domaine mystérieux.<br> + XII. - La Chambre de Wellington.<br> + XIII.- La Fête étrange.<br> + XIV. - La Fête étrange (suite).<br> + XV. - La Rencontre.<br> + XVI. - Frantz de Galais.<br> + XVII - La Fête étrange (fin).</p> + +<p>Deuxième Partie.</p> + +<p>I. - Le grand Jeu.<br> + II. - Nous tombons dans une embuscade.<br> + III. - Les Bohémiens à l'école.<br> + IV. - Où il est question du Domaine +mystérieux.<br> + V. - L'Homme aux espadrilles.<br> + VI. - Une Dispute dans la coulisse.<br> + VII. - Le Bohémien enlève son bandeau.<br> + VIII.- Les Gendarmes!<br> + IX. - A la recherche du sentier perdu.<br> + X. - La Lessive.<br> + XI. - Je trahis.<br> + XII. - Les trois lettres de Meaulnes.</p> + +<p>Troisième Partie.</p> + +<p>I. - La Baignade.<br> + II. - Chez Florentin.<br> + III. - Une Apparition.<br> + IV. - La grande Nouvelle.<br> + V. - La Partie de Plaisir.<br> + VI. - La Partie de Plaisir (fin).<br> + VII. - Le Jour des Noces.<br> + VIII.- L'Appel de Frantz.<br> + IX. - Les Gens heureux.<br> + X. - La "Maison de Frantz".<br> + XI. - Conversation sous la Pluie.<br> + XII. - Le Fardeau.<br> + XIII.- Le Cahier de Devoirs mensuels.<br> + XIV. - Le Secret.<br> + XV. - Le Secret (suite).<br> + XVI. - Le Secret (fin).<br> + Epilogue.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRAND MEAULNES *** + +This file should be named 8lgme10h.htm or 8lgme10h.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8lgme11h.htm +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8lgme10ah.htm + +Produced by Walter Debeuf + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are +tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising +requirements for other states are met, additions to this list will be +made and fund-raising will begin in the additional states. + +We need your donations more than ever! + +You can get up to date donation information online at: + +http://www.gutenberg.net/donation.html + + +*** + +If you can't reach Project Gutenberg, +you can always email directly to: + +Michael S. Hart hart@pobox.com + +Prof. Hart will answer or forward your message. + +We would prefer to send you information by email. + + +**The Legal Small Print** + + +(Three Pages) + +***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START*** +Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers. +They tell us you might sue us if there is something wrong with +your copy of this eBook, even if you got it for free from +someone other than us, and even if what's wrong is not our +fault. So, among other things, this "Small Print!" statement +disclaims most of our liability to you. It also tells you how +you may distribute copies of this eBook if you want to. + +*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK +By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm +eBook, you indicate that you understand, agree to and accept +this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive +a refund of the money (if any) you paid for this eBook by +sending a request within 30 days of receiving it to the person +you got it from. If you received this eBook on a physical +medium (such as a disk), you must return it with your request. + +ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS +This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks, +is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. 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