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-The Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Madame Sans-Gêne
- tome II: La Maréchale
-
-Author: Edmond Lepelletier
-
-Contributor: Victorien Sardou
-Emile Moreau
-
-Release Date: January 4, 2018 [EBook #56309]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net,
-with thanks to the Bibliothèque municipale de Lyon
-
-
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-
-
- Note de transcription:
-
- L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
-
-
-
-
-MADAME
-
-SANS-GÊNE
-
-
-
-
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- _EDMOND LEPELLETIER_
-
-
- Madame
-
- Sans-Gêne
-
-
- ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
- DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU
-
- [Illustration]
-
- * *
-
- La Maréchale
-
-
- PARIS
- A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
- 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-MADAME
-
-SANS-GÊNE
-
-
-TROISIÈME PARTIE[1]
-
-LA MARÉCHALE
-
-
-
-
-I
-
-LE MAITRE A DANSER
-
-
-Doucement, discrètement, la porte d'une élégante chambre à coucher
-dépendant des appartements de Saint-Cloud, s'entr'ouvrit.
-
- [1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne—La
- Blanchisseuse_.
-
-Une femme de chambre passa le bout de son museau rose et futé dans
-l'entrebâillement et, s'approchant d'un lit Jacob, à vastes bateaux
-d'acajou, coiffé d'une couronne d'où tombaient deux grands rideaux à
-ramages, dit, en mesurant la voix:
-
-—Madame la maréchale!... madame la maréchale!... voici dix heures!...
-
-Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la profondeur des rideaux:
-
-—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir tranquille dans ce palais
-de carton!...
-
-—Excusez-moi, madame la maréchale, mais madame la maréchale avait bien
-recommandé qu'on l'éveillât à dix heures...
-
-—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse que je suis!... j'avais
-pourtant l'habitude autrefois, quand j'étais blanchisseuse, de me lever
-matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine, je n'attendais pas
-que la diane sonnât deux fois pour me dégourdir les jambes... Mais à
-présent que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus sortir du
-portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi mon peignoir...
-
-Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se
-jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu'elle ne trouvait
-pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant.
-
-Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation,
-en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant
-tout, sacrant et grommelant.
-
-La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas,
-qu'elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe.
-
-C'est qu'elle n'était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi
-que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait
-conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire
-bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle
-était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les
-armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait
-servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne.
-
-Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la
-destinée de chacun.
-
-Le petit officier d'artillerie de Toulon, le besogneux client de la
-blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général
-en chef, Premier Consul, puis Empereur.
-
-La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois
-humiliés.
-
-La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des
-drapeaux, s'étalait au centre de l'Europe ainsi qu'un vaste camp
-qu'éclairait le rayonnement superbe du soleil d'Austerlitz.
-
-Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage,
-au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de
-ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n'étaient
-presque plus reconnaissables.
-
-La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux
-premières pages de ce récit, s'était presque entièrement réalisée pour
-Lefebvre et pour sa femme.
-
-Rapidement parvenu aux plus hauts grades, l'ancien sergent des
-gardes-françaises, plus heureux que son camarade Hoche, avait survécu.
-Nous l'avons vu, au 18 Brumaire, général de division, commandant Paris,
-et se vouant aveuglément à la fortune de Bonaparte.
-
-Depuis, la faveur du premier consul et de l'empereur ne l'avait pas un
-seul instant quitté.
-
-En 1804, Napoléon avait restauré l'ancienne dignité abolie des
-maréchaux de France.
-
-Lefebvre fut l'un des premiers investi de cette dignité supérieure. En
-même temps il occupait un siège de sénateur.
-
-Ce n'est pas qu'il fût très apte à participer aux délibérations d'une
-assemblée législative. Mais le Sénat de 1804 n'était guère qu'un corps
-brillant, décoratif, rassemblant toutes les illustrations de l'empire.
-
-Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie de la maison de
-l'Empereur, a été fort bien défini par le quatrain satirique, dont
-s'égayèrent les émigrés et les chouans chez leurs bons amis les Anglais
-et les Prussiens:
-
- Si l'empereur faisait un pet,
- Geoffroy dirait qu'il sent la rose,
- Et le Sénat, par un décret,
- Vite, enregistrerait la chose.
-
-Les corps délibérants et la presse n'avaient qu'un rôle muet dans la
-sublime et anormale pantomime militaire qu'on nomme l'Empire.
-
-Lefebvre, s'il était un sénateur peu disert, avait l'estime de
-Napoléon. Celui-ci le considérait comme le plus brave le sabre au
-clair, mais aussi comme le plus ignorant, le plus incapable, la plume à
-la main, de tous ses généraux.
-
-Dès qu'on discutait un plan, Lefebvre, impatienté, bouleversait
-les papiers, les projets, les levés et les épures, auxquels il ne
-comprenait goutte et s'écriait:
-
-—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l'ennemi, avec mes grenadiers,
-et je vous réponds que je passerai!
-
-Et il passait comme il l'avait dit.
-
-Il est vrai que docile, respectueux envers son empereur, son dieu, il
-exécutait à la lettre les ordres du maître des batailles.
-
-Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était l'obus dans le canon.
-Où l'empereur le lançait, Lefebvre allait droit devant lui, force
-irrésistible, sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait.
-
-C'est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l'honneur de commander la
-garde impériale à pied, colosse à la tête d'une légion de géants.
-
-Lefebvre n'était pas seulement un guerrier extraordinaire, il était
-aussi un mari exceptionnel.
-
-Il était resté le même pour sa Catherine, si son uniforme avait changé;
-et la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur qui couvrait sa
-poitrine n'avait en rien altéré la régularité des battements de son
-cœur.
-
-On raillait un peu la fidélité conjugale de ces deux excellents époux à
-la cour impériale, mais Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité
-de mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et sa femme de
-l'excellent exemple qu'ils donnaient aux ménages des officiers de son
-empire, exemple d'ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille.
-
-L'empereur cependant n'avait pas été sans faire d'assez vives
-observations à Lefebvre sur les allures et le laisser-aller de la
-maréchale.
-
-—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant pour lui pincer
-l'oreille,—et le grand Lefebvre se penchait pour faciliter cette
-distraction familière à son empereur,—tâche d'apprendre à ta femme
-à ne pas relever ses jupes, quand elle entre chez l'Impératrice,
-comme si elle se disposait à franchir un fossé... dis-lui aussi de se
-déshabituer de jurer et de prononcer des f... et des b... à toute
-occasion... Nous ne sommes plus au temps de ce vilain Hébert et ma cour
-n'est pas celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation... Tu
-m'entends bien, Lefebvre?
-
-—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal, car tout en
-reconnaissant la justesse des observations de l'empereur, il souffrait
-intérieurement de les recevoir.
-
-—Eh bien, ta femme est tout le temps disposée à se prendre de bec
-avec mes sœurs... avec Elisa surtout... Ma cour n'est pas une cour
-d'auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces querelles de femmes!
-
-—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale son humble origine...
-ses opinions républicaines et patriotes aussi. Nous sommes cependant,
-vous et moi, des républicains...
-
-—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la naïve confiance de Lefebvre,
-qui, comme beaucoup de vieux soldats des armées de 92, pensait toujours
-servir la République en obéissant à un empereur.
-
-Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon, c'était la Révolution
-couronnée.
-
-—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l'empereur, fais part à la
-maréchale de mon désir qu'elle évite de se chamailler à l'avenir avec
-mes sœurs... tu pourras lui apprendre aussi qu'il est peu convenable
-qu'elle se donne de grandes tapes sur la cuisse chaque fois qu'elle
-veut affirmer quelque chose.
-
-—Sire, je transmettrai à la maréchale les observations de Votre
-Majesté. Elle s'y conformera, je vous le promets!...
-
-—Si elle peut! murmura l'empereur. Je ne demande pas l'impossible...
-Les premières habitudes sont tenaces!
-
-Il s'arrêta dans la promenade rapide qu'il faisait dans son cabinet,
-tout en causant avec Lefebvre, et grommela:
-
-—Quelle folie de se marier quand on est sergent!
-
-Puis, tout à coup soucieux, il se dit:
-
-—J'ai fait à peu près la même faute que Lefebvre... Il a épousé une
-blanchisseuse, et moi... Hum! il y a bien le divorce comme remède...
-mais...
-
-Comme pour détourner sa pensée, il plongea vivement ses doigts dans la
-poche de son gilet de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en
-écaille noire, ovale, l'ouvrit, la fit passer sous ses narines et huma
-l'âcre odeur du tabac râpé. C'était sa façon de priser.
-
-Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut essayer d'une superbe pipe
-turque, que l'ambassadeur de la Porte lui avait remise en présent. A
-peine fut-elle allumée, non sans peine, car il n'aspirait point et se
-contentait de bâiller, ouvrant et fermant les lèvres, suçant le tuyau,
-sans tirer, qu'une nausée lui monta au gosier, en même temps que la
-fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi cela! quelle infection! Oh! les
-cochons! Le cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et depuis
-jamais plus il ne fut pour lui question de fumer.
-
-Ayant humé son macouba, Napoléon, comme s'il eût pris une grave
-résolution, dit à Lefebvre un peu inquiet, car il avait remarqué le
-front tout à coup plissé et le changement d'allures de l'empereur:
-
-—Il faudra que ta femme prenne des leçons de Despréaux, le fameux
-maître à danser... il n'y a que lui qui ait conservé les belles
-traditions d'élégance et de maintien de l'ancienne cour...
-
-Lefebvre s'était incliné et, après avoir quitté l'empereur, en hâte il
-fit mander maître Despréaux.
-
-Un personnage, ce professeur de danse et de maintien!
-
-Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant, poudré, culotté, musqué,
-il avait traversé la Terreur sur les pointes, sans recevoir une
-éclaboussure de sang.
-
-Dès que la tourmente fut passée, quand les plaisirs commencèrent à
-entr'ouvrir la porte des salons encore tout encrêpés des deuils et
-attristés des fuites, maître Despréaux devint l'homme indispensable.
-
-Il s'agissait de reconstituer un art perdu. Il était l'unique
-dépositaire des traditionnelles politesses, des saluts compliqués comme
-une manœuvre militaire, et des danses qui, pour les jeunes filles,
-évoquaient les fabuleuses joies d'un paradis mondain évanoui.
-
-Toutes les dames se disputèrent, s'arrachèrent Despréaux.
-
-Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds de jambe et ses
-entrechats, ce sauteur à la mode fit plus, pour effacer les souvenirs
-égalitaires de la Révolution et ramener les us et les façons de
-l'ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires des
-thermidoriens et du Directoire.
-
-C'était à l'occasion de la venue de maître Despréaux au palais que
-la maréchale Lefebvre, rentrée fort tard d'une soirée donnée par
-Joséphine, avait dû se faire réveiller et habiller dès dix heures du
-matin.
-
-Elle trouva le professeur des grâces au salon, s'essayant à plier les
-jarrets, et minaudant devant une glace.
-
-—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et comment ça va-t-il cette
-santé! dit-elle brusquement en lui prenant une main qu'il ne songeait
-nullement à tendre, et qu'elle secoua avec rudesse.
-
-Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la maréchale l'avait
-interrompu dans son deuxième mouvement du grand salut qu'il
-esquissait, retira sa main de l'étreinte franche de la Sans-Gêne, et,
-tout en rajustant les dentelles de sa manchette légèrement fripées,
-répondit assez sèchement:
-
-—J'ai l'honneur d'être aux ordres de madame la maréchale!...
-
-—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant à califourchon sur le
-rebord d'une table, voilà ce que c'est... L'Empereur trouve qu'à sa
-cour on n'a pas assez de belles manières... il veut que nous soyons
-distinguées... tu comprends ce qu'il désire, mon fils?...
-
-Despréaux, choqué dans ce qu'il avait de plus respectable, par le ton
-et la familiarité de la maréchale, répondit de sa petite voix de tête,
-aiguë et impertinente:
-
-—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir dans son empire les
-charmes de la distinction et les élégances d'une cour policée... Je
-suis, madame la maréchale, l'interprète respectueux de ses volontés...
-Puis-je savoir ce que vous désirez plus particulièrement acquérir dans
-l'art du monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?...
-
-—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un grand bal à la cour
-mardi... on doit danser une gavotte... Il paraît que ça se dansait sous
-le tyran... L'empereur veut que nous sachions la gavotte... tu tiens
-cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!...
-
-—Madame la maréchale, la gavotte est une chose difficile... il faut
-des dispositions... peut-être ne réussirai-je pas à vous enseigner
-cette danse qui plaisait tout particulièrement à madame la Dauphine,
-dont j'eus l'insigne honneur d'être le professeur! dit Despréaux avec
-une feinte modestie.
-
-—Essayons toujours... Oh! s'il n'y avait que l'Empereur, je m'en
-ficherais pas mal... Il ne s'occupait pas de savoir si je dansais la
-gavotte quand je blanchissais son linge... mais c'est Lefebvre qui y
-tient. Et voilà, mon petit, tout ce que mon homme veut, je le veux!
-Ah! c'est qu'il n'y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes comme
-les deux doigts de la main, et nous laissons rire de nous les jeunes
-freluquets qui entourent les princesses, parce que Lefebvre et moi nous
-nous sommes tenu ce qu'ils se promettent!... Allons, mon bonhomme, en
-place pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu'il faut que je fourre mes
-jambes?...
-
-Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de la semelle droite, sur
-le parquet, comme dans un assaut d'armes, pour un appel.
-
-Despréaux haussa imperceptiblement les épaules et poussa un soupir.
-
-En lui-même, l'aristocrate baladin déplorait la vulgarité des temps
-et l'obligation où il se trouvait d'enseigner les belles manières et
-d'apprendre la gavotte à d'anciennes blanchisseuses, devenues, par la
-grâce de la victoire, de hautes et puissantes dames.
-
-Il s'approcha avec impatience de Catherine, lui ramena doucement le
-corps droit, et demanda:
-
-—Avez-vous déjà dansé, madame?
-
-—Oui... autrefois... au Waux-Hall!
-
-—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses lèvres. Et quelle danse,
-alors, pratiquiez-vous? La courante, la pavane, le passe-pied, la
-trénis, la monaco, le menuet?
-
-—Non!... La fricassée...
-
-Despréaux eut un haut-le-corps.
-
-—Une danse de portefaix et de lavandières! murmura-t-il.
-
-—Je l'ai dansée avec Lefebvre pour la première fois... C'est comme
-cela que nous nous sommes connus... épousés...
-
-Le professeur d'élégance secouait mélancoliquement la tête, comme pour
-dire: «Dans quel monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à danser de
-Madame la Dauphine!»
-
-Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se mit en mesure
-d'inculquer à Catherine Sans-Gêne les éléments de la noble danse que
-Napoléon voulait remettre en honneur aux fêtes de la cour.
-
-
-
-
-II
-
-LE COUP DE TONNERRE
-
-
-Catherine s'évertuait à balancer les bras, à tendre le jarret, à se
-plier, à retirer le pied en cadence, selon les indications de la
-musiquette tirée de l'aigre violon de maître Despréaux, jouant une
-ariette de Paësiello, quand la porte s'ouvrit violemment.
-
-Lefebvre parut.
-
-Il était en grand uniforme, des broderies partout. Le grand chapeau à
-plumes, porté en colonne, Napoléon se réservant le droit de porter le
-chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit toujours, avec la
-redingote grise, à cheval, sur la colonne, endormi au bivouac ou blessé
-devant Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine projetait
-ses feux diamantés. Le grand cordon rouge traversait son habit de
-maréchal, soutaché d'or.
-
-Lefebvre semblait sous le coup d'une violente émotion.
-
-—Ça y est! dit-il en entrant.
-
-Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son chapeau à terre et cria:
-
-—Vive l'Empereur!
-
-Puis il courut à sa femme, l'embrassa, l'étreignit sur sa poitrine.
-
-—Qu'y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine.
-
-Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat qu'il s'efforçait de
-démontrer à son élève réfractaire, s'avança, et, ployant le jarret,
-demanda:
-
-—Monsieur le maréchal, l'Empereur serait-il mort?
-
-Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux coup de pied qui
-atteignit le maître à danser dans la région inférieure du dos et
-le fit pirouetter d'une façon non prévue par les règles de l'art
-chorégraphique.
-
-Despréaux se redressa sous le choc et, saluant de la meilleure grâce,
-dit:
-
-—Monsieur le maréchal a parlé?...
-
-—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce qui arrive... Despréaux te
-demande si l'Empereur est mort... Ça n'est pas possible...
-
-—Non!... Ça n'est pas possible... l'Empereur n'est pas mort... il ne
-peut pas mourir, il ne mourra jamais l'Empereur!... Il s'agit d'autre
-chose... Catherine... nous partons!
-
-—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur le maréchal! fit Catherine
-se reprenant, et jetant un coup d'œil ironique du côté de Despréaux
-interdit.
-
-—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut absolument que nous y
-soyons... et promptement!... Je crois que c'est à Berlin...
-
-—C'est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine, qui n'était pas très
-diplômée en géographie.
-
-—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n'est loin pour l'Empereur!...
-
-—Et quand allons-nous à Berlin?
-
-—Demain.
-
-—Si tôt que cela?
-
-—L'Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un fier toupet. L'Empereur
-ne leur a jamais rien fait. Ils sont venus autrefois envahir la France
-avec les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols, tous les
-peuples enfin. On leur avait pardonné. C'était un petit Etat, où il y
-avait beaucoup d'hommes intelligents, à ce qu'il paraît... L'Empereur
-les aime... il a toujours parlé avec éloge d'un nommé Goëthe, un
-garçon qui écrit dans les journaux... il disait qu'il l'aurait fait
-comte, s'il avait été français, comme il aurait fait prince un appelé
-Corneille, un Rouennais, qui je crois, est mort.
-
-—Alors l'Empereur veut battre les Prussiens?
-
-—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous a dit que ce serait
-difficile. Ça ne compte pas pour nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça
-existe à peine... L'Empereur prétend que la guerre sera glorieuse, il
-s'y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde! Notre métier à nous,
-c'est de cogner pour lui... là où il nous montre l'ennemi à entamer,
-nous cognons!... C'est égal, ça m'humilie d'avoir à donner des coups de
-sabre à un petit peuple comme les Prussiens... Il n'y a pas de gloire à
-écraser de si minces adversaires!
-
-—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens ont eu le grand Frédéric
-et ils célèbrent tous les ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire
-Despréaux, tout en prenant prudemment du champ, de peur de rencontrer
-encore le contact incivil de la botte du maréchal.
-
-Lefebvre haussa les épaules.
-
-—Rosbach?... connais pas!... C'est de l'histoire ancienne...
-d'ailleurs l'Empereur n'y était pas... Là où il est, on n'est jamais
-battu!
-
-—Ça c'est vrai, dit Catherine, quel homme!... Mais, Lefebvre, est-ce
-que je t'accompagne?
-
-—Si tu veux... jusqu'à la frontière... L'Empereur emmène
-l'impératrice. C'est une promenade militaire... une simple promenade...
-Ah! ma Catherine, quel coup de tonnerre dans une journée d'été que
-cette guerre éclatant tout à coup... Mais, voyons, occupons-nous de
-notre départ; as-tu vu Henriot?
-
-—Henriot est là qui t'attend... comme tu l'avais commandé...
-
-—Bien... je vais le présenter à l'Empereur... peut-être cette guerre
-déclarée si vite servira-t-elle à son avancement... Va chercher notre
-Henriot!...
-
-Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux, toujours
-empressé, voulait offrir ses services.
-
-Il se précipita vers la porte, devançant Catherine.
-
-—Pardon, belle dame... dit-il.
-
-Il n'eut pas le temps d'achever.
-
-Un violent coup de botte l'atteignait à la chute des reins et la voix
-de Lefebvre grondait:
-
-—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes entre militaires, bougre
-d'acrobate!
-
-Despréaux sortit en se frottant le bas du dos, pestant au fond du cœur
-contre les mœurs soldatesques, et regrettant l'heureuse époque où il
-enseignait la révérence par principes à madame la Dauphine.
-
-Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant.
-
-Lefebvre courut à lui et prenant brusquement sa main, dit:
-
-—Henriot, il y a du nouveau...
-
-—Quoi donc, parrain?
-
-—La guerre!
-
-—Mais où se bat-on?
-
-—Jeune présomptueux... tu n'es pas encore certain d'en être! il faut
-que je parle à l'Empereur... Tu crois donc que tout le monde peut,
-comme cela, se faire tuer pour l'Empereur?... Enfin, j'espère que tu
-seras admis à cet honneur...
-
-Henriot, tout joyeux, s'écria:
-
-—Mon parrain, je vous remercie... Quand me présenterez-vous à
-l'Empereur?
-
-—Tout à l'heure... il y a une revue de la garde impériale... tu
-viendras avec moi, la maréchale de son côté parlera à l'Impératrice...
-
-—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ... Mon petit
-Henriot, tu partiras, je te le promets!
-
-Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres.
-
-—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l'Empereur monte à cheval... la revue
-va commencer.
-
-Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine, sonnant, criant,
-bousculant Lise et deux autres femmes accourues à ses appels bruyants,
-achevait de s'habiller pour se rendre chez l'Impératrice.
-
-On était en septembre 1806.
-
-L'empire français couvrait les deux tiers de l'Europe. Napoléon, sur un
-trône fait de trophées et de drapeaux, dominait peuples et rois.
-
-En ouvrant les travaux du Corps législatif, il avait dit sans
-exagération:
-
-«La maison de Naples a cessé de régner. Elle a perdu sa couronne
-sans retour. La presqu'île d'Italie est réunie au grand empire. J'ai
-garanti, comme chef suprême, les souverains et les Constitutions qui
-en gouvernent les différentes parties. Il m'est doux de déclarer ici
-que mon peuple a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n'ai pas
-cessé un seul instant d'éprouver les témoignages de son amour et de son
-enthousiasme français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore que
-l'étendue de ses forces et de ses richesses!»
-
-A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige parut s'emparer de
-Napoléon. Il commit la faute, la folie, de donner des royaumes à ses
-frères, au lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous ces
-petits souverains dépossédés auxquels il eût confié la régence, la
-vice-royauté de leurs propres états.
-
-Napoléon, qui fut victime de son affection pour sa tribu, combla donc
-ces personnages des deux sexes, qui furent des ingrats dans le malheur,
-après avoir été des obstacles dans la prospérité.
-
-Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des Deux-Siciles. Louis, roi de
-Hollande. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de
-ce récit, reçut les principautés de Lucques et de Piombino. Caroline,
-madame Murat, devint grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général
-Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut duchesse de Guastalla.
-
-Toutes les sœurs de l'Empereur se jalousaient, se plaignaient.
-Aucune ne se trouvait satisfaite du lot que lui assignait le frère
-tout-puissant. Il semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié
-mécontent, à entendre leurs doléances, que je les frustre d'une part de
-l'héritage du feu roi notre père!...
-
-La campagne de 1806 qui allait s'ouvrir devait encore accroître les
-rivalités et les convoitises de la famille impériale.
-
-La guerre éclata soudainement. La victoire d'Austerlitz aurait dû
-décider la Prusse à continuer à garder la neutralité. Si elle désirait
-attaquer le colosse occidental, c'était au moment où elle aurait eu
-pour alliées l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suisse, les
-Deux-Siciles, qu'elle devait courir aux armes. Il y eut de la folie
-dans sa provocation.
-
-Sa témérité fut l'œuvre du plus funeste chauvinisme et de l'illusion la
-plus dangereuse.
-
-Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres d'école, Fichte en tête,
-allaient partout prêchant la guerre, criant sus à la France!
-
-Avec une infatuation dont nous avons depuis, par un cruel retour des
-choses, donné l'exemple, ses militaires se déclaraient prêts, équipés,
-invincibles. Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné par les
-étudiants, les chansonniers, ne parlait que de Frédéric-le-Grand, et
-l'on se vantait, dans toutes les brasseries, de recommencer Rosbach
-sous les murs de Paris.
-
-Les Prussiens oubliaient qu'ils avaient un pays de plaines, où
-Napoléon, dont la tactique ordinaire était l'offensive, pourrait
-facilement pénétrer. En outre, l'armée française se trouvait à
-moitié route, et avec rapidité devait tomber sur les corps prussiens
-imparfaitement organisés.
-
-Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé à ce peuple qu'il
-s'agissait d'une guerre nationale. Des brochures patriotiques étaient
-distribuées à profusion. On trompait, on séduisait, on affolait cette
-nation, qui, d'ailleurs, devait montrer dans la lutte une grande
-énergie et une incroyable force de résistance. Disons-le, à la gloire
-de nos ennemis: dans cette campagne de 1806, Napoléon trouva, pour
-la première fois, en face de lui, non plus des troupes stipendiées,
-obéissant plus ou moins à la discipline, mais une nation frémissante,
-levée en masse et décidée à disputer son sol à l'étranger. Vaincue en
-1806, comme la France envahie à son tour le fut en 1814, la Prusse
-perdit les batailles et conserva l'honneur.
-
-Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon de l'Impératrice, elle
-vit toute la cour en émoi.
-
-La nouvelle de la déclaration de guerre était connue. Chacun se
-demandait avec anxiété ce que l'empereur allait décider pour le départ.
-
-On entourait l'Impératrice, on cherchait à apprendre d'elle les
-intentions de Napoléon.
-
-—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s'efforçant de dissimuler
-sous un sourire son anxiété... Sa Majesté m'a prévenue seulement que
-j'aie à faire mes préparatifs... je l'accompagne jusqu'à Mayence...
-
-—Lefebvre me l'a dit, fit la maréchale, moi aussi je vais avec
-lui... ça me fera un rude plaisir de me retrouver avec des soldats...
-Ah! Majesté, on s'encroûtonne, on se rouille dans les palais!...
-Vous verrez comme on dort bien sur un lit de camp!... et c'est pour
-demain... pour ce soir?...
-
-—Qui peut le dire? fit l'Impératrice, en hochant la tête. Vous
-savez bien comment agit l'Empereur... Il dispose tout rapidement,
-secrètement, d'avance, comme s'il devait partir chaque jour... Personne
-ne doit être en défaut... Tout le monde est à son poste... Ce qui
-fait qu'il peut, quand il lui plaît, déclarer la guerre et se mettre
-en route. Il m'a avertie de me préparer, je suis prête... Quand Sa
-Majesté donnera le signal, je descendrai et je sauterai à ses côtés en
-voiture, voilà tout!...
-
-—Oh! nous sommes habitués à ces coups de tambour, dit la maréchale,
-et ce n'est pas pour si peu qu'on se démontera... Je voulais savoir
-seulement si Votre Majesté avait vu l'Empereur ce matin et si son
-humeur était bonne...
-
-—Vous avez quelque chose à lui demander... une faveur?
-
-—Oui, madame, j'ai mon filleul, le jeune Henriot, un gentil gars,
-allez, qui va sur ses vingt et un ans, déjà sous-lieutenant, et qui
-voudrait être autorisé à partir avec Lefebvre.
-
-—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère maréchale, dites à votre
-protégé que je le prends dans mon service d'honneur...
-
-—Merci, madame, mais c'est au combat, et non dans les antichambres,
-qu'Henriot veut gagner ses grades... il n'est pas pour rien le filleul
-de Lefebvre!
-
-—Eh bien! qu'il parte toujours... on lui fournira là-bas les occasions
-de se faire tuer, s'il en a si grande envie!...
-
-—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine tout à fait ravie de la
-promesse. Enfin son enfant adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche
-de Laveline, allait donc acquérir de la gloire et servir l'Empereur!...
-
-Des acclamations formidables, mêlées à des roulements de tambour,
-à des sonneries de trompettes, firent se lever tout l'entourage de
-Joséphine. Chacun courut aux fenêtres.
-
-Dans la cour, l'Empereur passait en revue les grenadiers de la garde.
-
-Il avait à côté de lui les généraux destinés à commander la grande
-armée: Lefebvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult.
-Mortier, commandant la réserve en Westphalie, et Murat, chef de toute
-la cavalerie, manquaient seuls à ce défilé de héros.
-
-Après avoir minutieusement inspecté les soldats selon son habitude,
-l'Empereur s'approcha du tambour-major des grenadiers, haut et droit,
-qui redressait superbement son bonnet à poil au plumet gigantesque, la
-canne en arrêt, prêt à donner le signal du roulement:
-
-—Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il.
-
-—La Violette, sire! répondit le géant d'une voix flûtée.
-
-—Et tu as servi?
-
-—Partout, sire!
-
-—Bien! dit l'Empereur qui aimait les réponses brèves et nettes.
-Connais-tu Berlin?
-
-—Non, sire.
-
-—Veux-tu y aller?
-
-—J'irai où mon Empereur voudra que j'aille.
-
-—Et bien, La Violette, prépare les baguettes de tes tapins... dans un
-mois tu entreras le premier, la canne haute, dans la capitale du roi
-de Prusse.
-
-—On y entrera, sire.
-
-—La Violette, quelle taille as-tu? demanda brusquement Napoléon,
-regardant avec étonnement l'ancien aide cantinier qui avait
-certainement vu se développer sa taille depuis qu'il était passé
-tambour-major des grenadiers.
-
-—Sire, j'ai cinq pieds onze pouces.
-
-—Tu es haut comme un peuplier!...
-
-—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La
-Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir
-l'expression de son enthousiasme.
-
-Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui
-dit:
-
-—Il faudra me rappeler à l'occasion, maréchal, ce tambour-major...
-
-Lefebvre s'inclina. L'Empereur continua son inspection; puis sur
-un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes
-sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange
-épique d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent,
-superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains
-croisées derrière son ample redingote grise...
-
-Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser
-reprendre batteries et sonneries, un grand cri s'éleva de cette forêt
-d'hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient
-rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron
-terrible:
-
-—Vive l'Empereur!
-
-Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse:
-
-—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir
-de m'avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s'il
-le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses
-légions d'archanges commandés par saint Michel et par saint Georges...
-Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit!
-
-
-
-
-III
-
-LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L'ABBÉ
-
-
-Au centre de Paris, rue Bourg-l'Abbé, une de ces voies tortueuses,
-habitées par de nombreux ménages d'ouvriers en chambre, et que la
-lumière rare et l'humidité persistante rendent moroses, le jour même où
-l'Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud,
-on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes,
-rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu'éclairait
-un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle,
-dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d'atelier de
-menuiserie.
-
-Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à une dans le hangar dont
-les grandes portes s'ouvraient et se refermaient sans bruit.
-
-Vers huit heures, une dizaine d'hommes se trouvaient réunis dans cette
-vaste pièce, au centre de laquelle se dressait une chaise vide devant
-une petite table, éclairée par deux chandelles.
-
-Les assistants s'entretenaient à voix basse; par moments, on se
-taisait, on écoutait les bruits qui venaient du dehors. Quelques-uns,
-s'approchant des vantaux de la porte, prêtaient l'oreille.
-
-Une voix s'éleva tout à coup, dans le demi-silence des chuchotements.
-
-—Citoyens, dit un homme jeune, portant l'uniforme de médecin-major
-de l'armée, le compagnon qui nous est annoncé, et dont la venue est
-certaine, ne se trouve pas encore parmi nous... Si vous voulez, nous
-commencerons la séance?... Nous avons des procès-verbaux à lire, des
-rapports à entendre...
-
-—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la séance, Marcel! répondit un
-des assistants, qui parut recueillir l'assentiment de tous.
-
-Marcel, l'aide-major de Jemmapes, s'approcha de la table, tapa deux
-coups légers avec un coupe-papier et dit gravement:
-
-—Philadelphes, la séance est ouverte!
-
-Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés laissèrent voir quelques
-uniformes d'officiers.
-
-Marcel dit en parcourant du regard son auditoire:
-
-—Philadelphes, je vais faire l'appel nominal...
-
-Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement les noms
-suivants: Florent-Guyot... Ricord... Baude... Blanchet... Gariot...
-Delavigne... Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard... Liebaut...
-Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard Bazin... Demaillot... Guillaume
-Louvigné... et Marcel...
-
-—Présent! avait répondu chacun des assistants à l'appel de son nom.
-
-Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal de la séance
-du premier jeudi d'août 1806.»
-
-Pendant la lecture de cette pièce, jetons un coup d'œil sur les
-personnages ainsi rassemblés sous un hangar au fond d'une cour de la
-rue Bourg-l'Abbé, dans un but qui devait être grave, à en juger par
-les précautions que l'on avait prises pour s'introduire dans ce local
-discret.
-
-Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle des _Philadelphes_.
-
-Cette société secrète avait été fondée par le colonel Joseph
-Oudet lequel portait le nom de Philopœmen. Plusieurs des conjurés
-s'appelaient de noms empruntés à l'antiquité, Caton, Spartacus,
-Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient, depuis le 18 Brumaire, le
-renversement du pouvoir consulaire d'abord, puis de l'empire.
-
-La plupart des conspirateurs originaires étaient des républicains, mais
-les émigrés, les royalistes et les agents de l'Angleterre n'avaient
-pas tardé à pénétrer dans la société.
-
-Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour atteindre leur but,
-d'assassiner Napoléon.
-
-C'est dans le Jura que s'était d'abord formée l'association sous le
-titre de l'_Alliance_.
-
-Dans l'armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après
-avoir glorieusement servi la France et s'être immortalisé par sa belle
-retraite d'Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les
-rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus
-actifs.
-
-Constituée à l'imitation des loges maçonniques, la Société des
-Philadelphes,—ce nom provenait d'un groupe fondé à Philadelphie aux
-Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en
-Russie, en Italie. Elle s'affilia à d'autres groupes, secrets, presque
-tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des
-Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères
-Bleus, etc.
-
-Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours
-mutuels, les relations d'amitié, l'appui réciproque. L'assassinat de
-l'empereur n'était révélé, comme objet final de la société secrète,
-qu'aux principaux initiés.
-
-Car, à l'instar des fils d'Hiram, les Philadelphes avaient trois
-grades, depuis l'initiation jusqu'à la maîtrise.
-
-Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret.
-Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien
-des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par
-sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement,
-de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés.
-Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats
-restants.
-
-Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef
-devait toujours être un militaire.
-
-L'emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l'emblème qui
-devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d'honneur.
-
-Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour
-que, jusqu'à l'époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le
-hangar de la rue Bourg-l'Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois
-n'ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation,
-dont le réseau s'étendait par tous les régiments de l'empire.
-
-Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C'était un élégant et
-aimable cavalier. Doué d'un visage gracieux, très galant, très empressé
-auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une
-préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du
-conspirateur et la haine qu'il portait à Napoléon.
-
-Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons
-assister le lecteur. Un ordre l'avait envoyé rejoindre son régiment
-à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des
-troupes en Franconie.
-
-Les membres du cercle supérieur réunis là étaient presque tous de
-vieux républicains: Florent-Guyot, ancien député de la Côte-d'Or à
-la Convention, avait été envoyé en mission dans le Nord. Ministre
-de France à La Haye, Bonaparte l'avait distingué et l'avait nommé
-substitut du procureur général. Il lui en savait gré en voulant le
-faire assassiner.
-
-Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission dans le Midi, avait été
-très lié avec Bonaparte, lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté
-comme complice de Babeuf et acquitté par la haute-cour de Vendôme.
-
-Baude, fabricant de masques, était également un acquitté du procès de
-Vendôme.
-
-Blanchet, ouvrier dessinateur, s'était signalé par sa résistance aux
-thermidoriens.
-
-Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient au commerce
-parisien. Bournot était chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre
-du tribunal, chef de bureau au ministère de l'intérieur. Gindre était
-médecin, Lemarc administrateur du département du Jura.
-
-Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat, Rigomard Bazin,
-ancien volontaire de 92, journaliste, et Demaillot, propriétaire,
-complétaient le comité supérieur des Philadelphes.
-
-Deux des personnages de cette réunion nous sont déjà connus: Marcel et
-le marquis de Louvigné.
-
-Marcel avait conservé, durant les guerres de la République et du
-Consulat, ses sentiments de philosophe cosmopolite. Il maudissait la
-guerre et rendait responsable de ses maux la tyrannie de Bonaparte.
-Avec zèle et dévouement il avait, sur les champs de bataille, donné ses
-soins aux blessés. Nous avons vu qu'il n'avait pas hésité à accompagner
-Catherine Lefebvre, lorsqu'il s'était agi de s'aventurer parmi les
-décombres du château de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu'il avait
-été assez heureux pour en retirer le petit Henriot, bientôt rétabli,
-grâce à ses soins.
-
-Marcel, rêvant une République universelle, fondée sur la fraternité
-et sur la paix, où tous les hommes, déposant les armes, ne se
-rencontreraient que pour échanger les produits du travail commun
-et célébrer des fêtes joyeuses, avait été acquis des premiers à
-l'Association des Philadelphes. Il en était devenu le secrétaire et
-portait le nom d'Aristote.
-
-L'autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie énergique, au
-visage traversé d'une balafre et dont toutes les allures dénotaient
-l'homme d'action, était le marquis de Louvigné, le mari de cette
-grasse et aventureuse châtelaine, la mère de Renée, dont le comte de
-Surgère avait fui, jusqu'à Coblentz, l'intimité trop pesante.
-
-Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les
-guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie.
-
-Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s'était
-échappé en Angleterre que par miracle.
-
-Revenu en France après l'amnistie, il avait été mêlé à l'affaire de la
-machine infernale, et s'était faufilé dans les rangs des Philadelphes,
-à la faveur de la haine vivace qu'il manifestait en toute occasion
-contre Napoléon.
-
-Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec
-habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société
-républicaine.
-
-Les généreux esprits qui s'étaient lancés dans cette entreprise
-terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que
-le renversement de l'Empire et le rétablissement de la République.
-
-Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de
-Napoléon ne profiterait qu'aux Bourbons et, tout en secondant de son
-mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie
-que si les Philadelphes triomphaient, ce n'était pas une République,
-mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à
-l'étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son
-manteau de gloire.
-
-Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna
-connaissance de la correspondance.
-
-Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de
-plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient
-de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour
-l'Empereur. Partout des ferments d'agitation se produisaient. Les
-mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait
-chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les
-rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette,
-donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr
-pour l'indépendance; il ne fallait qu'un événement, un hasard, pour
-proclamer l'insurrection, qu'un chef comme Washington pour la faire
-triompher...
-
-Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d'éveiller l'attention
-des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet
-de police Dubois, la porte du hangar s'ouvrit et un homme encore jeune,
-de manières aisées, portant, avec une coquetterie d'ancien régime, les
-cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se
-dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la
-main une canne à pomme d'or.
-
-—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de
-vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre
-chef Philopœmen... c'est lui qui peut-être sera le Washington de la
-France!..... il va vous dire si l'occasion est favorable d'en finir
-avec le tyran!...
-
-—Elle n'a jamais été si belle! s'écria le nouveau venu, et je dois,
-camarades, vous en donner la raison: la guerre est déclarée!...
-
-—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et veuillez faire connaître aux
-Philadelphes votre plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l'unique
-chaise garnissant le local du comité de la rue Bourg-l'Abbé.
-
-
-
-
-IV
-
-LE PLAN DE LÉONIDAS
-
-
-Léonidas, d'une voix contenue, exposa brièvement son projet au comité
-supérieur.
-
-Il commença par se livrer à une attaque passionnée contre Napoléon.
-Il lui reprocha son ambition démesurée, ses rêves de conquérant, son
-origine corse, ses allures de condottière; il n'osa pas nier son génie
-d'organisateur ni contester ses talents militaires, mais il grandit
-démesurément Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les généraux qui furent
-les rivaux de Bonaparte, et qui presque toujours se trouvèrent battus
-quand il n'était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire, débita
-toutes les critiques, toutes les insinuations et toutes les accusations
-que, par suite, les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs
-pamphlets.
-
-Puis il déclara que les temps étaient propices, qu'il fallait enfin
-abattre le tyran et rendre à la France la liberté.
-
-L'occasion était offerte: il fallait la saisir; on n'avait pas besoin
-de risquer un attentat qui pouvait échouer.
-
-L'assassinat était une suprême ressource. Il ne fallait y recourir qu'à
-défaut d'autre moyen.
-
-Or, on avait mieux. Il allait le démontrer.
-
-La guerre était ouverte. A la tête d'une armée formidable, Napoléon
-bientôt s'enfoncerait dans les plaines marécageuses de la Westphalie,
-du Hanovre, du Brandebourg.
-
-Il pouvait y rester. L'important n'était pas qu'il fût enseveli dans
-les tourbières de la Prusse, mais qu'à Paris on le crût disparu dans la
-confusion de cette campagne lointaine. Les nouvelles seraient rares,
-longues à parvenir. Avant que l'erreur fût dissipée et la nouvelle
-démentie, la révolution aurait abouti.
-
-—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque de donner l'éveil aux
-voisins curieux ou aux agents apostés, il n'est pas nécessaire que
-Napoléon soit réellement défunt, il suffit que cette nouvelle se
-répande en France: l'Empereur est mort! pour qu'aussitôt, au milieu
-d'un effarement général, l'empire s'effondre. N'est-ce pas le colosse
-aux pieds d'argile!
-
-—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres, vous profitez donc de
-l'éloignement de l'empereur pour répandre le bruit de sa mort. Mais
-quel parti tirerez-vous du désarroi, de l'anarchie qui, selon vous,
-doivent en résulter dans l'Etat?
-
-—Tout est prévu, répondit Léonidas avec calme.
-
-Et il continua:
-
-Un décret est supposé rendu par le Sénat qui investit votre serviteur
-du commandement de l'armée de Paris. Le général Masséna est chargé
-du commandement en chef des armées engagées devant l'ennemi. La
-garde nationale, par un autre décret, est reconstituée et le général
-Lafayette en est nommé général en chef.
-
-—Et pour l'intérieur, que décidez-vous? demanda un autre membre.
-
-—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme un gouvernement
-provisoire...
-
-—Les noms?... pouvons-nous les connaître? demanda Marcel.
-
-—Je ne vois aucun inconvénient à vous les dire: les citoyens
-Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, sénateur, le général Moreau,
-l'ancien membre du Directoire Carnot, font partie de ce gouvernement,
-provisoirement présidé par un militaire.
-
-—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants, impatients, avides de
-connaître le vrai chef, l'âme de cette conspiration...
-
-—Ce président sera moi...
-
-—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et votre gouvernement
-s'intitulera républicain?...
-
-—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter? fit Léonidas en
-regardant avec sévérité le marquis.
-
-L'agent royaliste se tut, craignant d'éveiller les soupçons.
-
-—Nous aurons pour nous le peuple et l'armée, reprit Léonidas. Nous
-abolirons la conscription. Nous crierons par toute la France: «Plus de
-droits réunis!» Nous déclarerons à l'Europe la paix. Pas de guerre! Pas
-de levées d'hommes! Les Français pourront jouir en paix des fruits de
-leur gloire et des bienfaits de l'alliance avec toutes les nations!...
-Voilà ce que nous offrons au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de
-nouveau la République et relèvera la statue abattue de la Liberté!...
-
-On applaudit à ce programme et les mains des membres rapprochés du
-bureau se tendirent vers Léonidas pour le féliciter.
-
-Marcel, qui faisait un peu l'office de directeur des débats, intervint
-alors:
-
-—Citoyens, vous avez entendu l'exposé si clair, si lumineux, si
-pratique aussi, du projet conçu par le compagnon Léonidas, avec
-l'approbation de notre censeur Philopœmen... êtes-vous d'avis de
-l'adopter?
-
-—Oui! oui!... s'écrièrent plusieurs voix.
-
-—Il s'agit maintenant de fixer la date ou le jour de l'exécution.
-
-—Seul, je dois connaître cette date, dit Léonidas... il faut que
-le secret soit absolu... Au dernier moment je vous convoquerai...
-Acceptez-vous?
-
-—Oui... oui... Mort au tyran!... A bas l'Empereur!... clamèrent les
-conjurés, dominés par l'énergie et l'accent d'autorité de leur nouveau
-chef.
-
-—Mes amis, je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi,
-reprit Léonidas; à présent, avant de nous séparer, en vous remerciant
-de l'accueil que vous avez bien voulu me faire sur l'avis de mon cher
-camarade le colonel Oudet, il me reste un devoir à remplir... Je vous
-ai donné les noms de tous les membres du gouvernement provisoire...
-sauf un seul, le mien... je dois vous le faire connaître...
-
-Un grand silence se fit. Tous attendaient avec une vive curiosité
-le nom de cet audacieux conspirateur qui, en imaginant de répandre
-brusquement le bruit de la mort de l'Empereur, espérait surprendre le
-pouvoir, intimider le Sénat, rallier les administrations et disposer de
-l'armée façonnée à l'obéissance passive.
-
-—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle simplicité, je suis né
-à Dôle, le 28 janvier 1754, j'ai donc cinquante-deux ans; mon père
-était chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis fait soldat.
-J'ai commandé le détachement franc-comtois à la fête de la Fédération.
-J'ai gouverné la place de Besançon. J'ai été fait général de brigade
-en Italie, où j'ai servi sous mes amis Championnet et Masséna...
-J'ai toujours défendu la patrie et aimé la liberté... Je me nomme le
-général...
-
-A ce moment, on frappa violemment à la porte du hangar.
-
-Un maréchal des logis de hussards, très mince, très coquet, accourut,
-essoufflé:
-
-—Vite! vite!... Hors d'ici, camarades! cria-t-il en entrant.
-
-—Qu'y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel, s'approchant du maréchal
-des logis qui n'était autre que Renée, le joli sergent du bataillon de
-Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l'aide-major.
-
-—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez une seconde de plus ici,
-vous êtes pris... les agents de Dubois sont sur mes talons...
-
-Marcel s'était aussitôt précipité vers le centre de la pièce, et
-soulevant une trappe, l'ouvrit, disant aux conjurés:
-
-—Camarades, éloignons-nous par cette issue... nous tomberons dans la
-cave d'un ami, d'un affilié... de là nous pourrons gagner une maison
-voisine donnant sur une autre rue... En route!... le tyran n'en a
-plus pour longtemps à nous faire traquer par ses sbires!... Vive la
-République!
-
-—Mort au tyran! à bas l'Empereur! répétèrent les Philadelphes.
-
-Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants descendirent un à
-un.
-
-Renée voulait attendre que Marcel eût à son tour disparu dans le trou
-béant, mais celui-ci lui fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il
-dit:
-
-—Après vous, mon général...
-
-—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine à bord d'un navire
-en perdition... je dois rester le dernier...
-
-Marcel fit un signe de soumission et posa le pied sur l'échelle.
-
-Au moment de descendre, il releva la tête:
-
-—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l'instant où vous alliez, mon
-général, nous dire votre nom... peut-être est-il bon que je le sache,
-pour le procès-verbal de cette séance?
-
-—Très juste, répondit Léonidas.
-
-Et s'engageant à son tour dans la soute noire, derrière Marcel, il dit
-ce simple nom:
-
-—Général Malet!...
-
-Puis il laissa retomber la trappe.
-
-Il était temps: des coups de crosse ébranlaient la porte du hangar,
-qui avait servi de siège au comité de la rue Bourg-l'Abbé et les
-agents du préfet Dubois s'avançaient, avec précaution, dans la salle
-vide, tandis que les Philadelphes, ayant gagné la maison voisine, se
-dispersaient, ajournant l'exécution du projet hardi que le même général
-Malet devait reprendre témérairement plus tard, au moment de la déroute
-de Russie, le 22 octobre 1812.
-
-
-
-
-V
-
-GLOIRE D'AUTREFOIS
-
-
-La guerre était commencée. Napoléon s'était préparé avec autant de
-prudence, de circonspection et de précautions de toutes sortes, en vue
-de la première rencontre, que si le salut de la France en eût dépendu.
-
-La Prusse, au contraire, avec une infatuation que plus tard nous
-devions connaître, se fiant à sa vieille réputation militaire, toute
-glorieuse des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les publicistes
-chauvins comme de Gentz, trompée par ses militaires qui affirmaient,
-en d'autres termes, mais avec la même présomptueuse sottise que notre
-maréchal Lebœuf soixante-quatre ans plus tard, qu'il ne manquait pas un
-bouton de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour chefs de vieux
-généraux comme Brunswick, Blücher et Mollendorf, semblait pénétrée de
-l'esprit d'imprudence et d'erreur dont il est parlé dans _Athalie_. La
-chute de la monarchie prussienne apparaissait fatale.
-
-Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à Erfurt, sous la
-présidence du roi Frédéric-Guillaume.
-
-Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf,
-les ministres, plusieurs officiers généraux, tinrent séance pendant
-deux jours.
-
-Il est facile de gagner les batailles après coup et de refaire les
-plans de campagne, en évitant les fautes commises, en profitant des
-hasards heureux survenus.
-
-Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler sur les faits
-accomplis, sans suivre la fortune et argumenter d'après le succès
-final, il est certain que les Prussiens commirent une faute immense dès
-le début de la campagne.
-
-Ils devaient, loin de se porter au devant de Napoléon qui avait à sa
-disposition ses troupes de l'Allemagne du Sud, reculer, lui opposer
-l'espace, le terrain marécageux et difficile, l'attirer vers le Nord,
-et là joindre l'armée russe à qui la distance ne permettait pas
-d'entrer en ligne avant deux ou trois mois.
-
-De sages conseils en ce sens furent produits, mais la reine Louise
-assistait à la discussion penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut
-en cette circonstance le mauvais génie de la Prusse, comme une autre
-souveraine devait plus tard fatalement conseiller ceux qui disposaient
-des destinées de la France.
-
-La reine murmura à l'oreille du roi son indignation de paraître
-reculer devant les Français qui n'avaient pas encore eu affaire à la
-première armée d'Europe, aux vainqueurs de Rosbach. Que dirait le
-peuple si animé, si excité, qui criait: A Paris! à Paris! dans les
-rues de Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés, qui chaque
-soir emplissaient les brasseries de leurs belliqueuses provocations,
-accompagnées de larges rasades! Les philosophes s'en mêlaient: Fichte
-en tête, qui s'était engagé, et l'on ne rêvait, dans les laboratoires
-et parmi les pinacothèques, que l'extermination de l'armée française
-et la conquête des anciennes provinces de la Lotharingie. Il fallait
-avancer, pousser droit à l'ennemi. Une première victoire ouvrirait à
-l'armée prussienne la route de Paris! Et la reine disait:
-
-—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que vous avez peur!...
-
-Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être voulu encore arrêter les
-hostilités, tenter une démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la
-reine Louise. Cette femme imprudente traduisait d'ailleurs, au conseil
-de guerre d'Erfurt, les passions populaires surexcitées et formulait
-les sentiments de toute la nation fanatisée.
-
-La marche en avant fut résolue. Dans une note insultante et
-provocatrice, la Prusse demanda à la France de retirer immédiatement
-ses troupes de l'autre côté du Rhin. La date de cette retraite était
-exigée au 8 octobre.
-
-Ce fut Berthier, major général, qui remit la note à l'Empereur.
-
-—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous serons exacts au
-rendez-vous que nous donne le roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu
-d'être en France, nous serons en Saxe!
-
-Immédiatement Napoléon adressa à l'armée la proclamation suivante:
-
- «Soldats,
-
- «L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous
- vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes
- triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se
- sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui,
- à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y
- a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la
- Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus
- Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements,
- ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de
- leurs armées. Soldats!... il n'est aucun de vous qui veuille
- retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur.
- Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.
-
- »Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens
- éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze
- ans...»
-
-Le lendemain 8 octobre, l'armée franchissait la Saxe, par trois
-colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers
-coups de sabre.
-
-Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire
-au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la
-division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea
-en personne et décida de cette première victoire.
-
-Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse
-y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna.
-
-La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite
-ville universitaire d'Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts
-de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les
-blessés. La déroute se propagea jusqu'à Weimar.
-
-Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres
-suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la
-nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait
-entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la
-Saale.
-
-A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d'observer l'armée du prince
-de Hohenlohe, avait son quartier général.
-
-Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se
-campa. Au centre d'un carré de quatre mille hommes, il établit sa
-tente. Depuis, l'on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.
-
-Alors, avec une activité prodigieuse, il s'occupa d'amener son
-artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il
-dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour
-livrer un passage au canon.
-
-Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu'il eut vu
-les premières pièces hissées.
-
-Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s'assit, à
-cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s'endormit, au milieu
-d'un cercle respectueux de soldats et d'officiers.
-
-La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles,
-protégeait le sommeil du grand soldat.
-
-Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine.
-Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front
-des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision
-accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des
-Russes, et la journée qui s'avançait allait renouveler les prodiges
-d'Austerlitz!...
-
-Les cris de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent et le signal d'attaquer fut
-donné à Lannes.
-
-Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt.
-
-A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant
-compromise par le maréchal Ney qui s'était engagé imprudemment.
-
-A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le
-jalousait et s'en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant
-sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le
-3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de
-la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf
-dangereusement blessé.
-
-Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l'armée prussienne.
-La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu'à
-Weimar les fuyards.
-
-Sans l'inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la
-Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala
-Napoléon: Il doit partager sa gloire.
-
-Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille.
-
-Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d'un bouquet de
-bois, où la cavalerie prussienne avait chargé.
-
-Le numéro du régiment le frappa.
-
-—De la 32e! s'écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en
-Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il
-à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des
-hommes de cet invincible régiment!
-
-Et, l'Empereur, s'arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son
-cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e
-demi-brigade, les soldats du pont d'Arcole et de Marengo.
-
-Il continua sa ronde. A l'entrée du village d'Auerstaedt, se trouvait
-une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s'était livré, à
-en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées,
-jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme.
-
-Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l'Empereur aperçut
-la silhouette démesurée d'une sorte de maigre géant, debout, paraissant
-monter la garde.
-
-Sous son bras, le géant tenait une longue canne.
-
-Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l'étrange
-factionnaire:
-
-—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il.
-
-Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit
-faire un vertigineux moulinet, la jeta en l'air, la rattrapa au vol et
-la présentant ensuite, dans l'attitude du soldat en armes devant un
-général, répondit:
-
-—Sire, j'attends du renfort!
-
-—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes
-grenadiers... Tu te nommes La Violette?
-
-—Oui, sire, c'est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre
-Majesté l'a ordonné...
-
-—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est
-ouverte à présent, dit en souriant l'Empereur... Mais, de quels
-renforts parlais-tu?
-
-—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers.
-
-—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué.
-
-—Oui, des prisonniers que j'ai faits... Ils sont là... dans la
-grange... J'ai fermé la porte et j'attends...
-
-—Tu as fait des prisonniers, toi?
-
-—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes
-tapins... J'ai aperçu des dragons rouges démontés qui s'enfuyaient,
-je les ai sommés de se rendre... ils m'ont écouté. Ils croyaient
-probablement que j'avais derrière moi le régiment... ils se sont
-rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s'est
-passé, sire!
-
-Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce
-colloque. Il vint rendre compte à l'Empereur de la vérité du fait.
-Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci,
-réclamant la vie sauve...
-
-Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La
-Violette.
-
-—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur...
-
-Et, saisissant l'oreille de La Violette, il la lui tira violemment.
-
-La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l'Empereur fût
-bigrement content pour pincer si fort...
-
-—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de
-guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon...
-
-Et l'Empereur élevant la voix, dit:
-
-—Rapp, venez près de moi!
-
-Rapp avança son cheval.
-
-Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha
-la croix de la Légion d'honneur, et la tendant à La Violette, tout
-abasourdi, lui dit:
-
-—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras
-le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur
-Iéna!
-
-Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement
-ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ
-de bataille.
-
-La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif,
-la croix scintillant sur sa poitrine.
-
-Il murmura d'un air profondément troublé:
-
-—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc!
-Pourtant l'Empereur l'a dit...
-
-Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:
-
-—Enfin, ça y est... A présent il n'y a plus qu'à prouver à l'Empereur
-qu'il ne s'est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me
-faire casser la gueule pour lui!...
-
-Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s'il
-commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de
-bataille pour rejoindre son régiment, en criant:
-
-—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...
-
-
-
-
-VI
-
-LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE
-
-
-Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir
-aussitôt le maréchal Lefebvre.
-
-Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les
-genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant
-de long en large selon son habitude, ne s'interrompant que pour puiser
-de larges prises de tabac dans sa tabatière d'écaille.
-
-—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal
-Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté
-par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de
-balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la
-fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été
-secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de
-l'état-major, et par l'intrépidité rare de son brave corps d'armée. Les
-résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive
-à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de
-canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire
-des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et
-la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.»
-
-Napoléon cessa de dicter. On sait qu'il lui était presque impossible
-d'écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que
-sa pensée. Il en résultait un entassement d'hiéroglyphes, absolument
-illisibles, même pour lui.
-
-La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval,
-à force d'habitude, d'entraînement, d'attention, étaient parvenus à le
-suivre, dans ses fiévreuses improvisations.
-
-Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter
-ses paroles à mesure qu'elles s'échappaient de sa bouche, comme une
-coulée de fonte du creuset.
-
-Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au
-secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en
-abrégé.
-
-—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour
-communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d'un ton sarcastique, en se
-tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la
-dictée.
-
-Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:
-
-—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle
-est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la
-bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait
-sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le
-plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays,
-Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers
-coups.»
-
-Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d'homme
-contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un
-souverain ennemi.
-
-Il s'était arrêté, comme s'il cherchait ses mots, lui d'ordinaire si
-pressé, au débit si précipité et qui souvent n'achevait pas ses phrases.
-
-Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda
-l'Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition
-subite venait-elle de l'atteindre, lui, l'homme invulnérable, qui ne
-connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la
-maladie?
-
-Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l'interrogation muette de
-son secrétaire:
-
-—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L'Empereur est logé au palais de
-Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît
-que ce qu'on a dit d'elle est vrai. C'est une femme d'une jolie
-figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences
-de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la
-plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits
-à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi, son mari,
-qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait
-la paix et le bien de ses peuples...»
-
-De nouveau, Napoléon fit une pause...
-
-Un personnage venait d'entrer sans bruit, tout crotté, l'uniforme
-déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...
-
-Il attendait respectueusement que l'Empereur eût fini de dicter.
-
-Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main
-vigoureusement:
-
-—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés
-cette fois... Hein! qu'en dis-tu?
-
-—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s'en tirera toujours!
-
-—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!...
-
-—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe
-aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n'était pas jaloux des
-autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa
-franche nature devinait la trahison.
-
-—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à
-tes grenadiers ce soir: Soldats, l'empereur est content de vous!...
-
-—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d'ailleurs ils ne l'ont
-pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze
-lieues d'une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous
-m'avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité
-Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m'en offrir un autre... le mien est
-tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...
-
-—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu
-as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi...
-
-—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés
-d'induction n'étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi...
-
-—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...
-
-—C'est vrai... mais l'épée?...
-
-—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand
-je dictais cette note relative à la reine de Prusse...
-
-—Oui, sire; est-ce que je puis parler...
-
-—... Avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité! dit
-avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie;
-je t'écoute, Lefebvre!...
-
-—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre
-place, je laisserais tranquille la reine de Prusse.
-
-—Elle a voulu la guerre, c'est elle qui est cause que tant de mes
-braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d'Iéna, dans les
-rues d'Auerstaedt!...
-
-—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...
-
-—La reine l'a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon.
-Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la
-guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont
-seuls fait le tapage et le mal... il n'y a pas un homme sensé qui n'ait
-deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu'à Berlin...
-
-—Ça c'est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le
-toupet qu'ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans
-m'oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité,
-qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole.
-
-—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent
-le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le
-changement qui s'est dès lors opéré dans l'esprit de la reine,
-de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, devenue
-turbulente et guerrière, est dû à l'impression qu'a produite sur elle
-le bel empereur Alexandre...
-
-—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?
-
-—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s'est
-mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre...
-Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu'elle l'a conduit,
-en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes!
-femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains!
-Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et
-l'épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à
-cette reine téméraire et frivole!...
-
-Et aussitôt l'Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui
-commanda:
-
-—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans
-les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une
-gravure qui excite le rire...
-
-Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant.
-
-Il reprit, avec un plissement ironique de la lèvre supérieure:
-
-—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine,
-et de l'autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le
-tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises.
-La reine, drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres
-représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l'air de
-regarder l'empereur de Russie. L'ombre du grand Frédéric n'a pu que
-s'indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses
-vœux, étaient avec la nation qu'il a tant estimée, et dont il disait
-que s'il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en
-Europe sans sa permission...»
-
-Ayant dicté, il s'arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction,
-et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation.
-
-Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d'un plan, étalé
-sur la table de l'Empereur.
-
-Des figures géométriques, des lignes, des échelles, des chiffres,
-couvraient les marges de ce plan.
-
-Napoléon s'approcha de Lefebvre et lui dit:
-
-—Tu vois là un beau travail... c'est d'un ingénieur du plus grand
-mérite... le général Chasseloup...
-
-—Ah! oui! dit Lefebvre d'un ton assez indifférent, et il détourna la
-tête, ne s'intéressant que médiocrement à ces travaux géographiques qui
-pour lui étaient de l'hébreu.
-
-Napoléon insista:
-
-—C'est le plan de la ville de Dantzig, dit-il... avec l'étude des
-distances, des hauteurs et des positions tout autour de la place...
-
-—Ah! c'est Dantzig?... parfaitement!... connais pas Dantzig, dit
-Lefebvre de plus en plus froid et n'attachant aucune importance à ce
-renseignement fourni par l'Empereur.
-
-Celui-ci, toujours souriant, continua:
-
-—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux Lefebvre... C'est un port de
-premier ordre sur la Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit... Il
-y a là des ressources immenses, des approvisionnements inépuisables...
-pour la campagne que je veux entreprendre dans les plaines de
-Pologne... car nous allons au-devant des Russes...
-
-—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir de taper un peu sur
-des troupes plus sérieuses que celles du roi de Prusse... Et quand y
-allons-nous au-devant de ces Russes?...
-
-—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire
-et les difficultés sont grandes pour l'aborder. Elle se défend par
-l'espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine
-aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans
-les neiges de la Pologne, ils n'atteindraient jamais le cœur de la
-Moscovie, si je ne m'assurais des magasins sur mes derrières... Voilà
-pourquoi il me faut Dantzig...
-
-—S'il vous la faut, vous l'aurez!
-
-—J'y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre...
-Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli...
-Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille
-Russes, la défend... C'est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le
-gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de
-faire brûler les faubourgs afin d'ôter tout abri à l'assaillant... Ce
-n'est pas tout... suis avec moi sur le plan...
-
-Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux,
-ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général
-du génie Chasseloup.
-
-—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c'est un banc de sable, le
-Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n'a pas un arbre, pas une
-maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer,
-et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal
-avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent
-toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d'eau de
-trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une
-enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder
-les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec
-de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de
-diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s'ébouler en faisant
-brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies
-septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te
-l'ai dit, Dantzig passe pour imprenable...
-
-Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait
-toute cette explication de l'Empereur:
-
-—Imprenable?... parfaitement, sire!...
-
-Et il pensait tout bas:
-
-—Pourquoi, diable! l'Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu'est-ce
-qu'il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de
-lignes et de points, avec des grandes barres qui s'en vont à droite, à
-gauche...
-
-Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal:
-
-—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c'est toi que j'ai
-chargé de la prendre!...
-
-Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.
-
-—Moi!... c'est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec
-mes grenadiers, parbleu!...
-
-Napoléon haussa légèrement les épaules.
-
-—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup.
-
-Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son
-empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel,
-dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une
-corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu'on prenait les villes
-avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire
-des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c'est bon! Il
-l'enlèverait à l'assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait
-après!
-
-Napoléon observait du coin de l'œil son vieux soldat.
-
-Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s'en tenir sur ses
-qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons
-d'armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives,
-considérant toujours l'Empire comme la Révolution en armes, avec
-un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats.
-Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi
-quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis
-longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un
-témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L'occasion du siège
-de Dantzig se présentait. Il la saisissait.
-
-Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en
-matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux
-d'attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent.
-Lefebvre l'exécuterait fidèlement, et au jour de l'assaut final, quand
-il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que
-rien ne résisterait à cette escalade de géants.
-
-Lefebvre, hors d'état de commander en chef un corps d'armée, était très
-capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue
-l'armée française allait entreprendre sérieusement.
-
-Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de
-compétence qu'il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il
-demanda d'être réservé pour une bataille où il n'aurait qu'à foncer sur
-les carrés ennemis.
-
-—Vieille bête, lui dit l'Empereur, se haussant pour essayer de lui
-atteindre l'oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le
-veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu
-aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!...
-
-Lefebvre s'inclina, tout heureux de la confiance de l'Empereur.
-Celui-ci lui avait promis, d'ailleurs, de lui envoyer des instructions
-minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l'ingénieur
-Chasseloup et le général d'artillerie Lariboisière:
-
-—Je m'en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en
-prenant congé de l'Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois
-de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...
-
-—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d'un ton dédaigneux... Ah!... tu
-y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.
-
-Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.
-
-—Si j'y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine
-et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui,
-nous sommes restés les mêmes qu'au temps où, elle blanchisseuse et moi
-simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à
-votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde
-impériale!... Si j'aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme
-et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d'armes, moi!... je
-suis ignorant, j'ai à peine été à l'école... je ne suis capable que de
-trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l'aigle
-que vous m'avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le
-plus malin de tout l'empire, quand Bernadotte et votre Fouché s'en
-mêleraient, d'être plus fort que moi, sur ces articles-là!...
-
-—C'est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l'Empereur, dissimulant sous
-un sourire une pensée qui lui était venue et qu'il ne jugeait pas à
-propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux
-pas t'empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et
-que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux
-soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances
-de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour
-comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra
-peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s'inclinera si je
-pose sur le bonnet de l'ancienne blanchisseuse un trophée que tous
-envieront!...
-
-—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les
-tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j'ai
-déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh!
-sire! qu'est-ce qu'il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout
-cela, que dois-je tenter d'impossible?
-
-—Je te l'ai dit: prendre Dantzig...
-
-—J'y vais! répondit Lefebvre; et après s'être incliné devant Napoléon,
-en courant, il sortit, les yeux brillants, le teint plus coloré que
-de coutume, comme s'il allait, en quittant l'Empereur, marcher sur la
-ville et l'emporter d'assaut, en deux temps et trois mouvements.
-
-—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant s'éloigner, quels hommes
-de Plutarque ces soldats d'autrefois!...
-
-Il poussa un soupir et ajouta:
-
-—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la guerre change... je l'ai
-transformée... et l'on ne retrouvera plus d'hommes comme Lefebvre... ni
-comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra!
-
-Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires, attentifs,
-la plume en arrêt, prêts à happer à son passage la phrase qu'il allait
-brusquement jeter:
-
-—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché... «Mon cher ministre,
-je suis très mécontent de l'attitude de l'Académie française. L'abbé
-Sicard, recevant le cardinal Maury, s'est fort mal exprimé sur le
-compte de Mirabeau... On s'est élevé avec d'inutiles déclamations
-contre la Révolution et les révolutionnaires... je ne veux point qu'il
-y ait des réactions dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec
-éloge dans les journaux...»
-
-Ayant adressé cette mercuriale lointaine au ministre de la police, il
-passa immédiatement à un autre sujet:
-
-—«Le directeur de l'Opéra, dit-il de sa voix saccadée, s'abstiendra
-de toutes tracasseries à l'égard du machiniste qui m'est signalé. Ce
-n'est pas la faute de ce bon serviteur si le changement de décoration
-indiqué au dernier ballet a manqué. Je ne veux pas que ce machiniste
-soit victime d'un accident fortuit, mon habitude est de soutenir les
-faibles. Les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas,
-mais je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer...»
-
-Puis, ayant ainsi touché à tant de sujets divers, affirmant sa
-merveilleuse ubiquité d'esprit, Napoléon congédia ses secrétaires, en
-leur disant:
-
-—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de repos... demain nous serons
-à Potsdam et après-demain nous entrerons dans Berlin!...
-
-
-
-
-VII
-
-L'ENTRÉE A BERLIN
-
-
-Le 27 octobre 1806, Berlin assista à un spectacle grandiose, rappelant
-les scènes les plus pompeuses de la vie antique. Comme les légions
-romaines, la grande armée victorieuse faisait son entrée dans la
-capitale d'un état vaincu.
-
-Dès l'aube, toute la ville était sur pied. Les fenêtres se
-garnissaient, et les balcons disparaissaient sous une triple rangée
-d'hommes et de femmes. Des têtes, encore des têtes, apparaissaient à
-toutes les maisons; en espaliers humains les avenues, les boulevards,
-les rues se transformaient.
-
-L'avenue qui mène de Charlottenbourg au palais du roi était emplie
-d'une foule compacte. Beaucoup de femmes, se haussant curieusement
-sur la pointe du pied, encombraient les seuils des allées. Des
-pères portaient leurs enfants sur leurs épaules. Des échelles, des
-escabeaux, des tréteaux avaient été réquisitionnés partout et disposés
-le long des maisons, dans les rues débouchant sur les voies du parcours.
-
-Tous les regards étaient tournés vers la porte de Charlottenbourg,
-tenue fermée, et que deux agents de police gardaient, écartant les
-badauds trop empressés et les gamins trop familiers.
-
-Toute cette masse populaire chuchotait, s'entretenait à mi-voix,
-bourdonnait sourdement. On se racontait, avec l'effroi de jeunes
-enfants écoutant des histoires de brigands, la prodigieuse succession
-d'événements qui avaient amené Napoléon et son armée jusque dans Berlin.
-
-Aucun cri de colère ne s'élevait de cette population, oppressée par
-la défaite, mais intimidée et presque subjuguée par la grandeur de la
-victoire.
-
-La curiosité, le désir de voir de près le grand Napoléon, de considérer
-les traits, le costume, les allures du vainqueur de quarante batailles
-rangées, et aussi la satisfaction de regarder défiler ses soldats
-invincibles, sur les prouesses desquels de surprenantes légendes déjà
-couraient, avaient dominé le sentiment de douleur et de prostration qui
-devait se trouver au fond de toutes ces âmes.
-
-Et puis, on se disait que c'était la première fois que le César
-français exigeait ainsi les honneurs du triomphe. Berlin avait
-le privilège douloureux d'être le théâtre d'un inoubliable et
-extraordinaire spectacle.
-
-Aussi, un long et prolongé murmure, où il y avait de l'angoisse mêlée
-au plaisir comme il s'en produit quand on assiste de loin à la sublime
-horreur d'une catastrophe, sortit de toutes les poitrines et se
-transmit de bouche en bouche, par toutes les rues avoisinant le palais,
-quand la porte de Charlottenbourg s'ouvrit...
-
-—Ah! ah!... les voici!... Attention!...
-
-Immense et lumineux, dominant comme un phare une mer d'hommes,
-apparut tout d'abord un plumet tricolore, aigrette aux couleurs de la
-Révolution, et au-dessus, un haut bonnet à poils à ganse d'or...
-
-Aérienne, impérieuse, souple et forte, autour de ce plumet et de ce
-bonnet à poils, une canne voltigeait, s'élevait dans l'arcature de la
-porte de Charlottenbourg, descendait, remontait, sceptre mobile de la
-reine des batailles...
-
-Majestueux, plus haut que jamais, se redressant et se cambrant dans un
-dandinement rythmique des épaules, La Violette, ainsi que l'Empereur
-l'avait promis, le premier, entrait dans Berlin.
-
-Et la canne du tambour-major des grenadiers de la garde semblait un peu
-cousine de l'épée de Napoléon.
-
-Sur la poitrine de La Violette scintillait l'étoile...
-
-La physionomie placide de l'ancien aide-cantinier paraissait scintiller
-aussi dans l'éclat de cette belle journée...
-
-En se balançant devant les Berlinois, la canne haute et le plumet
-pointant au ciel, La Violette paraissait dire:
-
-—Regardez-moi, enfants de Berlin!... la France est le plus beau pays
-du monde... l'armée est ce qu'il y a de plus beau dans la France... le
-plus beau régiment de France, c'est le 1er régiment de grenadiers...
-le plus bel homme du 1er régiment de grenadiers, c'est moi, son
-tambour-major... regardez-moi bien, enfants de Prusse, vous avez sous
-les yeux le plus bel homme de toute la terre!...
-
-Et il ajoutait, et cela avec un soupir:
-
-—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale me voyait!...
-
-Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours gardé pour la
-Sans-Gêne un amour profond, respectueux, naïf, un amour simple comme
-son héroïsme et grand comme sa taille...
-
-Derrière les tambours battant avec ostentation le pas redoublé,
-derrière la colossale forêt des grenadiers, marchant au pas, dans une
-régularité de géants automatiques, les voltigeurs venaient alertes,
-dispos, râblés, pleins d'entrain...
-
-Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust, Lefebvre, Berthier,
-Augereau, les glorieux maréchaux de l'empire, dont la foule se redisait
-les noms.
-
-Encore un vide plus grand, et tout seul—astre solitaire, entraînant
-dans son orbe toutes ces brillantes constellations militaires, centre,
-foyer, soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée, la redingote
-grise ouverte, laissant voir son uniforme de colonel de chasseurs et
-son gilet blanc, l'Empereur...
-
-Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde, commandés par les
-généraux d'Hautpoul et Nansouty...
-
-L'admiration et l'étonnement pesaient sur cette foule, enchaînant les
-clameurs, comprimant les révoltes, imposant le respect.
-
-Au milieu d'une haie silencieuse, le cortège impérial traversa la ville.
-
-Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa digne attitude l'hommage
-mérité: pas un cri de haine inopportun, pas une protestation absurde
-et emphatique ne s'élevèrent des rangs de cette nation vaincue et
-humiliée, mais aussi pas un applaudissement, pas un bravo au spectacle
-des vainqueurs paradant en armes dans la capitale prussienne occupée...
-
-Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin, mais à Paris...
-les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes passaient
-sur le boulevard, de la Bastille à la place Vendôme, au milieu des
-acclamations frénétiques de misérables Français ravis de la défaite,
-et des mouchoirs s'agitaient aux fenêtres, tandis que des cris
-de joie étaient poussés par des femmes en délire. Les royalistes
-s'époumonnaient à hurler: «Vive l'empereur Alexandre! vive le roi de
-Prusse! vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans des Bourbons
-ont imprimé ce jour-là une tache de honte durable au front de la
-France...
-
-Il a fallu, pour l'effacer, la sublime et tragique attitude de Paris,
-dans la journée éternellement néfaste du 1er mars 1871.
-
-Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation d'un village ravagé
-par l'épidémie. Les portes closes, les fenêtres fermées, les rues
-vides, la vie urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus digne
-encore que celui de Berlin courant admirer l'entrée de la Grande-Armée
-dans ses rues. Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un troupeau
-suspect, dans un coin de la ville, ne dépassèrent point la place de
-la Concorde. Et qu'aperçurent leurs cavaliers caracolant autour de
-l'obélisque? Le silence des factionnaires aux barricades détournant
-la tête et, sur la place vaste, nue, sinistre, les statues imposantes
-des villes de France, portant sur leurs faces de pierre un masque de
-crêpe noir, afin de ne pas voir l'approche des vainqueurs!... Touchant
-symbolisme du patriotisme accablé.
-
-L'entrée des Français à Berlin, le 27 octobre 1806, ce n'était pas la
-victoire des chouans, des émigrés, des amis de l'Angleterre, comme à
-l'époque douloureuse où la cocarde blanche chez nous triompha. Les
-citoyens de Berlin se trouvaient tous unis devant Napoléon vainqueur et
-n'attendaient pas de lui un gouvernement.
-
-Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu solennellement les clefs
-de la ville, accorda audience aux magistrats et s'efforça de les
-rassurer. Des ordres sévères furent donnés pour maintenir la discipline
-et prévenir les violences, les rixes, les exactions.
-
-Avec une grande bienveillance, l'Empereur accueillit le prince de
-Hatzfeld, qui était le bourgmestre de Berlin.
-
-L'empereur demanda au prince de Hatzfeld s'il voulait résigner ses
-fonctions, lui assurant qu'un traitement honorable lui serait réservé.
-Il lui offrit également de lui conserver ses dignités et sa place. Il
-ne voulait toucher aux institutions de la Prusse que si les autorités
-locales refusaient de se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de
-le laisser en fonctions, de respecter son corps municipal et de lui
-permettre d'administrer, comme par le passé, la ville, mais à une
-condition c'est que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux
-contre les Français, qu'il ne tirerait aucun parti des renseignements
-qu'il pourrait avoir, en conservant les employés et agents de la ville
-sous ses ordres. C'était raisonnable et équitable.
-
-Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions. Il remercia vivement
-l'Empereur de sa bonté. Il continuerait donc à administrer Berlin et,
-faisant apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement
-de ne rien entreprendre contre l'armée française ni contre son chef
-et de ne rien révéler aux généraux du roi de Prusse des mouvements de
-troupes qu'il serait à même de surprendre.
-
-Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était un homme intelligent
-et éclairé, à prendre cet engagement.
-
-Un patriote endurci eût préféré peut-être ne pas rester en place et se
-retirer devant le vainqueur, gardant ainsi toute sa liberté d'agir.
-
-Mais dans l'intérêt de ses concitoyens, ayant accepté de garder son
-pouvoir, sous la condition de ne pas se servir de la facilité qui lui
-était accordée pour nuire à l'armée française, il est certain qu'au
-seul point de vue de l'honneur, le prince de Hatzfeld devait tenir son
-serment.
-
-Le patriotisme excuse sans doute les infractions à ces serments-là,
-mais il est plus prudent de ne pas les prêter.
-
-Le prince de Hatzfeld parti, Napoléon allait se mettre au travail
-avec ses secrétaires, quand Duroc l'avertit que le maréchal Lefebvre
-désirait lui parler.
-
-—Qu'il entre, dit vivement Napoléon, est-ce que Lefebvre a besoin
-d'une lettre d'audience... je fais faire antichambre aux rois, mais pas
-à un maréchal comme Lefebvre...
-
-—C'est qu'il a avec lui un jeune sous-lieutenant, et il craignait que
-Votre Majesté ne pût le recevoir.
-
-—Un sous-lieutenant?... Son fils peut-être?...
-
-Duroc secoua la tête.
-
-—Non sire... le maréchal Lefebvre n'a pas de fils aux armées...
-
-Napoléon fronça le sourcil.
-
-—Ah! oui, fit-il... le fils de Lefebvre s'imagine, lui aussi, qu'il
-est sorti d'une race de potentats... il est tel que des gens que je
-connais bien... ils considèrent comme leur étant dû légitimement ce
-qu'ils ne tiennent que du hasard et de moi... Le fils de Lefebvre
-se croit gentilhomme parce que j'ai fait son père maréchal et
-grand-aigle... il a des idées frondeuses... il connaît madame de Staël,
-Benjamin Constant... c'est un idéologue!... est-ce qu'il conspire?
-
-—Je n'ai pas dit cela, sire... répondit Duroc vivement.
-
-—Ça suffit... je me souviendrai à l'occasion de ce fils de mon
-maréchal qui n'est pas avec son père et avec moi sous les drapeaux!...
-Duroc, faites entrer Lefebvre et ce sous-lieutenant...
-
-
-
-
-VIII
-
-LA PROMOTION D'HENRIOT
-
-
-Lefebvre présenta à l'Empereur le sous-lieutenant Henriot, son filleul.
-
-Fixant son œil profond sur le jeune homme, Napoléon lui demanda de son
-ton bref:
-
-—Votre âge?
-
-—Vingt et un ans, sire.
-
-—Sous-lieutenant au 4e hussards?... votre général est Lasalle... vous
-êtes le filleul du maréchal Lefebvre?...
-
-—La maréchale l'a adopté, sire, sur le champ de bataille... à
-Jemmapes... dit Lefebvre, répondant pour le jeune officier troublé.
-
-—Beau combat, Jemmapes!... et c'est à Iéna que vous avez fait vos
-premières armes, c'est un bon début, lieutenant!...
-
-—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot avec simplicité.
-
-L'Empereur tressaillit. Il aimait les réponses précises et goûtait la
-présence d'esprit.
-
-Il augura bien de l'à-propos de ce jeune homme.
-
-—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien!
-lieutenant vous resterez... au même régiment... S'il n'y a pas d'emploi
-vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la
-première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans
-cette campagne qui ne fait que commencer...
-
-Lefebvre s'approcha:
-
-—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera
-bien heureuse!... D'ailleurs, ce grade que vous venez d'accorder à
-Henriot, il l'avait mérité, et vous n'avez fait que rendre justice à un
-vrai soldat...
-
-—Ton élève, Lefebvre?...
-
-—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour
-justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le
-jeune officier.
-
-Henriot rougit, hésita, balbutia...
-
-—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement
-Lefebvre.
-
-—L'Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau
-lieutenant.
-
-—Cependant tu as pris Stettin! s'écria vivement Lefebvre.
-
-—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l'Empereur, de
-très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet,
-de m'envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place
-considérable... mais vous n'avez pas à vous tout seul, je suppose, pris
-une place forte ayant une nombreuse garnison et de l'artillerie?
-
-—Sire, j'avais avec moi un peloton de hussards!... répondit
-modestement Henriot.
-
-Lefebvre intervint de nouveau:
-
-—C'est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement
-enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général
-Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne...
-il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le
-sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître
-une sorte de gros village qu'il apercevait dans le lointain...
-
-—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre...
-
-—Aussitôt, reprit Lefebvre, l'officier part, il arrive sous les
-murs d'une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts
-apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais
-savoir à Sa Majesté ce qui s'est alors passé...
-
-Le jeune homme s'enhardit.
-
-—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu'on
-m'avait dit n'être qu'un village... je m'arrêtai!...
-
-—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant
-en géographie!... dit l'Empereur en faisant une grimace; poursuivez,
-lieutenant!
-
-—J'hésitai un instant sur ce qu'il convenait de faire, reprit Henriot
-d'une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de
-l'Empereur... mais j'avais été aperçu de la garnison... déjà l'on
-pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes,
-nous allions essuyer toute une bordée et je n'aurais probablement pas
-pu prévenir mon général de l'existence de cette place forte... Toute
-notre cavalerie éparse dans la plaine s'offrirait au feu meurtrier des
-défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce
-qu'il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes:
-En avant!...
-
-—Très bien!... et alors?... dit l'Empereur intéressé vivement par ce
-récit.
-
-—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le
-glacis... J'ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et
-je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s'est
-abaissé... Nous sommes entrés... J'ai détaché un maréchal des logis au
-général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le
-gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était
-prisonnière avec son matériel...
-
-—Combien d'hommes?
-
-—Six mille environ!...
-
-—C'est un beau, un grand fait d'armes!... et je vous en félicite,
-capitaine, pardon!... chef d'escadron, dit l'empereur se reprenant...
-Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade...
-Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce
-que Rapp me donne aujourd'hui son brevet à signer!... Au revoir,
-commandant, j'aurai l'œil sur vous!... il faut que je lise le rapport
-de Lasalle et que j'envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la
-Grande-Armée, le récit de cette belle action!...
-
-Et Napoléon tendit la main au jeune chef d'escadron, si rapidement et
-si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous
-deux s'éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.
-
-Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au
-milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des
-soldats rencontrés.
-
-—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir
-Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du
-roi, où logeait l'Empereur.
-
-—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre,
-répondit Lefebvre.
-
-—Qu'allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...
-
-—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot,
-te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...
-
-Henriot rougit.
-
-—Si je m'en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous
-avons dormi dans la voiture du régiment...
-
-—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le
-sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le
-désordre d'une ville assiégée... c'était en 1792, à Verdun... Nous
-vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions
-peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier
-du coin de l'œil.
-
-Henriot répondit aussitôt:
-
-—J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai dû la quitter... j'étais si
-accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...
-
-—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces
-enfantillages-là ça prend quelquefois de l'importance, plus tard!...
-Enfin, tu l'as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur,
-ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n'étaient
-point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l'ont
-réclamée. Elle n'avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse
-Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants;
-à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu
-la raison... il a fallu nous séparer d'Alice...
-
-—Ce jour-là j'ai souffert comme si l'on avait mis la moitié de
-moi-même au tombeau!...
-
-—Tu l'aimais cette petite Alice?... Diable! je m'en doutais bien un
-peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d'enfant fussent si
-tenaces... j'ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit
-Lefebvre s'arrêtant brusquement, comme s'il allait changer de route.
-
-—Quelle intention aviez-vous donc?
-
-—Je voulais... hum! j'ai peur que Catherine ne soit mécontente quand
-elle saura cela... Enfin! Alice est ici...
-
-—A Berlin!...
-
-—Oui... sa famille, très pauvre, n'avait pu continuer à s'en charger
-pendant l'émigration... Des relations d'amitié s'étaient établies à
-Coblentz entre l'un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme
-du prince a bien voulu se charger d'Alice... elle l'a gardée auprès
-d'elle comme lectrice...
-
-—Nous allons la revoir! s'écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh!
-quel bonheur!
-
-—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les
-rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la
-princesse... et j'ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre,
-avec prière de t'amener...
-
-—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!...
-
-—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu'une vieille bête, comme
-me le dit souvent l'Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me
-suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J'ai promis de te
-conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C'est trop tard
-pour refuser...
-
-—Cette journée sera pour moi éternellement bonne!
-
-—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d'escadron à quatre
-heures!
-
-—Et je vais revoir Alice!
-
-—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu'aux cotillons! grommela Lefebvre,
-mais attends un peu, mon petit coq, je ne t'ai pas conduit jusqu'ici,
-en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les
-jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de
-vos escapades d'enfance, et puis, en route!... Je t'emmène...
-
-—Où ça, monsieur le maréchal?
-
-—A Dantzig, parbleu!
-
-—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu'on
-dit...
-
-—Oui... c'est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents
-pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c'est un
-joli cadeau!
-
-—Un cadeau?...
-
-—Sans doute! l'Empereur m'a donné Dantzig... seulement il faut y
-entrer!...
-
-—Nous y entrerons!...
-
-—J'y compte bien!... mais l'Empereur ne veut pas entendre parler de
-nos grenadiers pour cela... peut-être qu'avec les hussards nous ferons
-mieux... puisqu'à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie!
-ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant
-de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces
-ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses
-moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières.
-
-—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes!
-répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme.
-
-—A la guerre, il n'y a rien d'impossible!... Allons! par file à
-droite! C'est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à
-cheval!
-
-—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme.
-Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j'aime Alice depuis mon
-enfance... partout son souvenir m'a suivi... je l'aime et je mourrai si
-vous me dites qu'il est impossible qu'elle soit un jour ma femme!
-
-—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien
-attendre que tu sois colonel...
-
-—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous
-avez épousé la maréchale...
-
-—Moi, c'était différent, je n'étais pas chef d'escadron, j'étais
-sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup
-plus tard...
-
-—Quand cela?
-
-—Quand nous aurons pris Dantzig...
-
-—Prenons-la tout de suite!
-
-—Entrons d'abord au palais municipal, on nous attend chez le
-bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des
-bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne
-parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!...
-
-Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel
-un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu'un planton
-se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de
-Hatzfeld.
-
-
-
-
-IX
-
-LA PAROLE D'UN PRUSSIEN
-
-
-La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus
-grande affabilité.
-
-Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante
-pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop
-faire sentir à la femme d'un vaincu qu'un maréchal de l'empire était
-partout chez lui, en Europe.
-
-Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable.
-
-Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne
-pensait à rien autre qu'au bonheur d'être près d'elle. Toutes les
-définitions qu'on a pu donner de l'amour se résument dans cette seule
-constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur,
-à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès
-de la personne aimée. La possession finale n'est que l'exaspération
-de ce sentiment. C'est le bouquet du feu d'artifice de la passion. Le
-meilleur de l'amour n'est pas dans la plénitude de l'assouvissement.
-Le plus délicieux instant est celui où l'on respire, comme une fleur
-penchée, l'âme jumelle, où l'on jouit du son de la voix, où l'on frémit
-au contact le plus léger; et l'amant le plus épris a toujours trouvé
-satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non
-autorisé, dans l'appartement de l'aimée, qu'à s'ébattre en maître dans
-le lit conquis.
-
-Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long
-et copieux, et ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait ou se
-disait autour d'eux. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Laissons à
-leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements
-de leur enfance aventureuse.
-
-Une seule chose contrariait Henriot, c'est de ne pas avoir eu le temps
-de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de
-son nouveau grade.
-
-Alice, elle, n'éprouvait qu'un mécontentement, c'était de ne pas être
-parée d'une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la
-princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de
-l'armée prussienne.
-
-Pendant le dîner, où l'étiquette allemande, très stricte, se trouvait
-scrupuleusement observée, Lefebvre s'efforçait de paraître homme
-élégant.
-
-Il savait les idées de l'empereur à cet égard. Bien des fois,
-réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire,
-Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l'art de se comporter
-dans le monde.
-
-—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des
-sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les
-gentilshommes du monde moderne que j'ai fait... Tâchez de vous montrer
-à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à
-entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à
-vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme...
-Soyez dignes, imposants, distingués!...
-
-Distingués!... C'était là le difficile! Ah! si l'Empereur leur avait
-seulement demandé d'être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent
-fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les
-nuits à cheval, de tenter l'impossible et d'oser l'invraisemblable, ce
-n'était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac
-et de champs de bataille, ah! dame! ce n'était guère aisé!...
-
-Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué
-des maréchaux de l'Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à
-son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu,
-l'égal, devant les dames, de ces freluquets de l'ancien régime, qu'il
-avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu'il avait
-pourchassés au 13 Vendémiaire.
-
-En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit
-volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France,
-intitulé: _L'Art du savoir-vivre_, et, la nuit, sous la tente entre
-deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l'opiniâtre
-assiduité d'un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend
-sa théorie.
-
-Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint,
-s'observa, s'étudia.
-
-Il s'abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s'inclinait à
-droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé
-par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.
-
-Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.
-
-Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui
-commises.
-
-En dégustant un verre d'excellent tokaï que lui servit la princesse
-elle-même, il ne put s'empêcher de faire clapper sa langue contre le
-palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à
-la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s'oublia
-jusqu'à dire à voix assez haute:
-
-—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu'on fasse de
-près sa connaissance!...
-
-Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées,
-essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta
-le verre à ses lèvres; puis, après l'avoir tenu en l'air un instant,
-restant debout devant les convives, il dit:
-
-—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!...
-
-L'ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb.
-
-Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite.
-
-—Un second verre, s'il vous plaît, demanda-t-il.
-
-Et de nouveau élevant son verre, il dit d'une voix ferme:
-
-—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l'armée
-prussienne!
-
-Le prince et la princesse s'inclinèrent, et approchèrent leur verre
-des lèvres. Personne, même dans l'impassible domesticité qui assistait
-au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La
-Grande-Armée ne prêtait pas à rire.
-
-Le dîner se termina froidement.
-
-Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure,
-laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d'Alice.
-
-—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le
-quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à
-Lasalle pour l'avertir que je t'enlève...
-
-—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de
-revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice
-avant de partir pour...
-
-—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole
-au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter
-tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son
-oreille: tiens ta langue, nom de nom!...
-
-Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été
-sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par
-l'Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d'être plus
-réservé.
-
-Mais la colère du maréchal, l'embarras du jeune officier, n'avaient pas
-échappé au prince.
-
-Il flaira un secret d'Etat, un mouvement de troupes important, une
-marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le
-flanc de l'armée russe, en route vers la Pologne.
-
-Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon.
-
-C'est au moment où il semblait tout attaché à l'organisation intérieure
-de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes,
-de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l'ordre et la
-distribution, qu'il préparait peut-être un de ces coups d'audace qui
-stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la
-victoire.
-
-Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir
-la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard.
-
-S'il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant
-le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement.
-Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans
-une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage.
-L'empereur Alexandre, de son côté, s'enhardirait, presserait la marche
-sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix,
-il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le
-maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l'occasion et savoir le plan
-nouveau qu'avait conçu l'Empereur.
-
-Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son
-regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée
-de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu'à voix basse
-causaient délicieusement, l'un près de l'autre serrés, dans l'angle le
-moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice.
-
-—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le
-prince, et aussitôt sa physionomie s'éclaira et un sourire de confiance
-et d'espoir zigzagua sur ses lèvres.
-
-M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d'une
-amabilité grande.
-
-Quand l'heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à
-Henriot et lui dit:
-
-—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la
-vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous
-aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt?
-ajouta-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent.
-
-Henriot eut un mouvement d'hésitation.
-
-—J'accompagne le maréchal! répondit-il simplement.
-
-—Oh! alors ce sera pour l'époque de votre retour! dit le prince sans
-insister.
-
-Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse
-étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler
-mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.
-
-Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille
-tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l'amena à lui parler
-d'Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences
-lorsqu'on vous questionne sur celui qu'on aime,—Alice avoua combien
-Henriot tenait de place dans son cœur.
-
-Le prince sourit, l'encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et
-comme la jeune fille s'arrêtait, avec un pudique embarras, en disant:
-«Mais il n'y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le
-bourgmestre lui dit:
-
-—Vous aimez cet officier... je suppose qu'il vous aime également...
-vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre... cependant il vous
-quitte, il s'en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne
-savez même pas où il va!...
-
-—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les
-paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu'Henriot, à
-peine retrouvé, s'éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se
-dirigeait, s'il serait longtemps absent, s'il reviendrait bientôt.
-
-Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient
-plongé la jeune fille.
-
-Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez
-dit pour être certain qu'Alice, le lendemain, en revoyant Henriot,
-chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret.
-
-Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme.
-
-Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais
-municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot.
-
-Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux
-appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s'excusa
-de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice.
-
-Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés.
-
-Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car
-Lefebvre devait s'impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la
-jeune fille lui demanda timidement:
-
-—Henriot, vous ne m'avez pas dit où vous alliez... je désirerais
-tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans
-les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me
-cachez-vous le but de ce départ?...
-
-Henriot regarda Alice avec une attention profonde.
-
-—Vous voulez savoir où le maréchal m'emmène, mon Alice?... Curiosité
-de femme, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à Dantzig que l'Empereur
-nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la
-prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret...
-
-—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j'ai mal fait de
-vous questionner?... pardonnez-moi!...
-
-—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m'avez ainsi interrogé?...
-quelqu'un n'a-t-il pas cherché à savoir de vous où l'Empereur nous
-ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier
-que l'avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant.
-
-—Oui... c'est le prince de Hatzfeld qui m'a interrogée... il a voulu
-savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage.
-
-—Le prince de Hatzfeld!... oh! c'est pour nous trahir! s'écria
-Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l'Empereur...
-Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j'aille retrouver le
-maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là
-silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il
-ne sait rien... A bientôt!...
-
-Dans sa précipitation, Henriot se trompant d'issue, au lieu de gagner
-le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince.
-
-Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la
-brusque apparition d'Henriot.
-
-—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre
-voyage!... pensa Henriot... Il n'y a pas une seconde à perdre...
-l'Empereur doit être prévenu!
-
-Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.
-
-Le maréchal chargea Duroc d'informer l'Empereur de ce qu'il venait
-d'apprendre.
-
-Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi
-de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince
-de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de
-Dantzig.
-
-Napoléon entra dans une violente colère.
-
-—Fiez-vous à la parole d'un Prussien! grommelait-il en se promenant
-de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de
-ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu'il était
-libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses
-prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire...
-et il n'usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me
-trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général,
-je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à
-rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour
-sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares
-paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos
-malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent
-pour tout citoyen qui défend son pays... j'admire même ces sauvages
-explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d'Acre
-ont fourni de si farouches témoignages... mais j'écraserai comme des
-reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs
-hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour
-que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets,
-leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage,
-cherchent ensuite à profiter d'un hasard, d'une indiscrétion, de la
-faiblesse d'une jeune fille, d'un secret surpris, en écoutant aux
-portes, ainsi qu'un domestique voleur, pour trahir leur serment et
-rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne
-n'osera l'imiter...
-
-—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc.
-
-—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l'Empereur. Je n'ai
-de raison d'être qu'en paraissant fort partout. Au jour où l'on ne
-tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir
-cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se
-dominent que par la crainte. L'amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont
-vaines vertus dont on se raille. L'indulgence est qualifiée couramment
-défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s'inclinent que
-devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence,
-Duroc, c'était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide
-sur son trône, au milieu d'un empire pacifié. Il ne campait pas
-comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples
-en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc,
-vous allez faire arrêter sur l'heure le prince de Hatzfeld et vous
-convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!...
-
-Duroc s'inclina. Il n'y avait plus à résister quand l'Empereur parlait
-ainsi.
-
-Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale,
-opérant rapidement, examina l'accusation, reconnut le crime de haute
-trahison et prononça la peine capitale.
-
-Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures après la sentence.
-
-Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière fois de fléchir
-l'Empereur. Ils le supplièrent d'épargner le prince. C'était le
-patriotisme qui l'avait poussé. Son crime avait un caractère de
-défense légitime. L'Empereur serait plus redoutable en pardonnant. Il
-désarmerait les passions et s'attirerait l'admiration de tout le peuple
-allemand par son acte de générosité.
-
-Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à ces prières, quand on
-imagina de le faire se trouver en présence de la princesse de Hatzfeld.
-
-Touchante dans son attitude suppliante, enceinte et intercédant au nom
-de l'enfant qui allait être orphelin avant d'avoir vécu, la princesse
-essaya d'arracher à l'Empereur un ordre de grâce.
-
-Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une jeune fille, amenée par
-Rapp, n'eût réussi à forcer la porte du cabinet de l'Empereur.
-
-C'était Alice, en vêtements de deuil, les yeux pleins de larmes, qui
-venait joindre ses prières à celles de la princesse. Elle raconta
-à l'Empereur son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre,
-remplaçant sa mère, l'avait entourée, puis l'aide qu'elle avait trouvée
-chez la princesse de Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes
-années, d'Henriot, le pupille du maréchal, et, en rougissant, elle
-confessa ses rêves de bonheur avec lui. L'Empereur voudrait-il qu'elle
-fût la cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice?
-
-Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait ému par la supplication
-de cette jeune fille. Le cœur de bronze devenait malléable.
-
-—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot... ce brave hussard qui
-m'a pris Stettin avec soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard
-aigu sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la princesse
-devant lui.
-
-—Oui, sire... et avec votre permission j'épouserai le commandant
-Henriot... le maréchal Lefebvre a déjà donné son consentement...
-
-—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal Lefebvre aura accompli
-la mission que je lui ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard
-pour ce vaillant officier qui a accompli l'un des plus étonnants faits
-d'armes de ce siècle, je vous accorde la grâce que vous demandez...
-Relevez-vous toutes deux!...
-
-Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la montra à la princesse
-de Hatzfeld:
-
-—Voici la preuve de la trahison de votre mari, madame, dit-il
-sévèrement... la cour martiale a prononcé en statuant sur cette
-pièce... la preuve n'existe plus... la cour martiale se réunira de
-nouveau, et votre mari, contre lequel aucune charge ne sera plus
-relevée, sera remis en liberté...
-
-Et, d'un geste brusque, l'Empereur jeta dans la cheminée la lettre
-saisie sur le courrier, qui contenait l'avis au roi de Prusse de la
-marche vers Dantzig du maréchal Lefebvre.
-
-Comme la princesse et Alice se retiraient en bénissant la clémence de
-l'Empereur, celui-ci dit, en souriant, à la jeune fille:
-
-—Si le commandant Henriot se comporte aussi bien devant Dantzig qu'à
-Stettin, je vous promets, mademoiselle, de vous doter en signant à
-votre contrat de mariage!
-
-Et l'Empereur se remit au travail après avoir dit à Duroc:
-
-—Eh bien, maréchal, vous êtes content de moi?... J'ai été assez
-faible!... J'ai sottement pardonné!... J'étais pourtant bien en
-colère!... Je devais faire un exemple... J'ai eu tort!...
-
-—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même. C'est la plus grande victoire
-que Votre Majesté ait encore remportée, répondit le maréchal du palais,
-et la postérité glorifiera cette journée comme l'une des plus belles de
-votre règne.
-
-—Ah! Duroc, dit l'Empereur, secouant la tête avec un sourire amer,
-si jamais je suis vaincu, si je deviens à mon tour obligé de compter
-avec la clémence des rois, ils seront impitoyables pour moi! Ils se
-croiront tout permis, eux, les souverains nés, contre moi, le soldat
-de fortune, comme ils m'appellent... Tenez, parlons d'autre chose...
-Quelles nouvelles de Paris? L'impératrice donne-t-elle des fêtes,
-comme je le lui ai ordonné, et Talma est-il toujours supérieur dans
-_Britannicus_?...
-
-
-
-
-X
-
-DEVANT DANTZIG
-
-
-Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement, écoutait un rapport
-ordinaire que lui lisait un aide de camp.
-
-Par moments, le maréchal donnait un violent coup de poing sur un plan
-étalé devant lui et, interrompant l'aide-de-camp, grommelait:
-
-—Passez!... passez!... je sais bien ce que j'ai de troupes,
-parbleu!... six mille Polonais qui se grisent comme des Cosaques...
-deux mille deux cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille
-Danois que j'ai rossés à Iéna et que je tiens à l'œil, car je suppose
-qu'ils sont plus près de s'entendre avec le roi de Prusse qu'avec
-moi... Voilà tout ce que l'Empereur m'a donné pour prendre cette
-bougresse de ville!...
-
-—Monsieur le maréchal oublie le 2e léger... dit l'aide de camp.
-
-—Non! tonnerre de Dieu, je ne l'oublie pas!... mais je ne veux pas le
-faire canarder, comme une volée de perdreaux dans la plaine... je le
-garde pour l'assaut, le 2e léger... Ah! si j'avais là mes grenadiers!
-fit-il avec un soupir.
-
-L'aide de camp reprit:
-
-—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à donner pour les chasseurs?
-
-—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à grand'chose, ces
-chasseurs... bons régiments le 23e et le 19e!... mais que diable! ça
-n'arrive qu'une fois de prendre des forteresses avec de la cavalerie...
-Henriot l'a fait... ça ne se reverra plus de longtemps... ces
-chasseurs-là montent la garde à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel
-pétrin l'Empereur m'a fourré!
-
-Lefebvre se prit la tête dans les mains:
-
-—Ainsi, j'ai en tout trois mille Français!... trois mille vrais
-soldats! et il faut que je prenne avec ces trois mille braves une place
-qu'ils s'accordent tous à déclarer imprenable... J'ai, il est vrai, six
-cents sapeurs, qui sont des gaillards à poils, mais vrai, ça ne suffit
-pas!... Qu'est-ce que l'Empereur veut que je fasse!... j'ai les pieds
-gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre, le cadeau qu'il a
-voulu me faire!
-
-Et le bon maréchal s'arrachait les cheveux, impatient de l'immobilité
-où le confinait la lente et minutieuse opération du siège.
-
-Dantzig avait été investie régulièrement. Ce siège mémorable, le
-seul important des guerres de l'Empire, avait nécessité de longues
-opérations préliminaires.
-
-Depuis le jour où le maréchal avait quitté Berlin, accompagné
-d'Henriot, les travaux d'approche avaient été conduits avec une
-précision admirable et une entente du terrain parfaite.
-
-Avant de battre la place en brèche, on avait cherché à l'isoler. Il
-s'agissait de la séparer du fort de Weichselmunde qui la couvrait sur
-la Vistule et de s'emparer du banc de sable le Nehrung qui la reliait à
-Kœnigsberg.
-
-Le général Schramm, avec environ 3,000 Polonais, soutenu d'un escadron
-du 19e chasseurs et d'un bataillon du 2e léger, traversa la Vistule et
-débarqua sur le banc de sable.
-
-Les hommes du 2e léger avaient l'honneur d'être placés en tête de
-chaque colonne d'attaque.
-
-La garnison de Dantzig fit une sortie énergique. Mais le 2e léger
-l'arrêta. Tout le petit corps de Schramm, entraîné par l'exemple,
-s'élança avec ardeur en avant, força l'assiégé à se renfermer dans la
-ville. On avait ainsi un passage sur la Vistule. Un pont de bateaux fut
-aussitôt bâti, et les avant-postes français s'établirent jusque sous
-les glacis du fort de Weichselmunde.
-
-Deux autres sorties eurent lieu par la suite et furent victorieusement
-repoussées.
-
-Le général Chasseloup, qui avait toute la confiance de Napoléon,
-poursuivait avec ténacité l'investissement, au grand désespoir de
-Lefebvre qui s'informait impatiemment du jour où il pourrait monter à
-l'assaut.
-
-L'hiver était rude, mais, grâce aux soins pris par le maréchal, les
-soldats ne manquaient de rien dans leurs baraquements.
-
-Chaque soir, de grands feux étaient allumés et joyeusement les hommes
-chantaient des chansons en brûlant du punch dans les gamelles.
-
-Le moral des troupes était excellent. Seul, le brave maréchal ne
-décolérait pas. Il ne comprenait rien à toutes les précautions prises
-par les ingénieurs. Il mâchait son frein, vieux cheval de bataille
-impatient de courir au combat, et qui dresse les oreilles et frémit de
-tous ses membres au son attendu de la trompette.
-
-Le jour où nous le retrouvons dans sa tente, écoutant le rapport
-quotidien lu par son aide de camp, et qu'il interrompait de ses
-doléances, répétant à tout instant: «Comment, rien de nouveau! Toujours
-rien de nouveau!...» un petit conseil de guerre était convoqué.
-
-Le général Chasseloup, chargé de la direction des travaux du génie,
-et le général Kirgener, commandant l'artillerie, ainsi que le général
-Schramm, venaient conférer avec le maréchal.
-
-—Eh! bien, messieurs, allons-nous bientôt en finir? demanda-t-il en
-les voyant entrer. C'était son refrain chaque fois qu'il apercevait ses
-deux bêtes noires, comme il les appelait.
-
-—Un peu de patience, monsieur le maréchal, répondit le général
-Chasseloup, nous approchons, nous approchons!...
-
-—Serons-nous bientôt en mesure de donner l'assaut?... Où en
-êtes-vous?... Est-ce que nous devons nous éterniser ici?... reprit
-Lefebvre qui s'imaginait que ces savants, ces hommes de plume,
-retardaient l'heure du combat décisif.
-
-—Monsieur le maréchal, dit poliment Chasseloup, veut-il jeter les
-yeux sur le plan... Voici l'enceinte de Dantzig, ajouta-t-il, montrant
-un tracé sur la carte... là, se trouvent deux ouvrages séparés par un
-petit village... qu'on nomme le faubourg de Schildlitz...
-
-—Quand le prenons-nous ce faubourg?
-
-—Dans huit jours.
-
-—Pas avant?... Pourquoi?...
-
-—Parce qu'il nous faut d'abord tenter une fausse attaque sur cet
-ouvrage de droite, le Bischofsberg...
-
-—Bon! et après la fausse attaque?
-
-—Vous en ordonnerez une véritable, monsieur le maréchal.
-
-—De quel côté?...
-
-—Ici... à gauche... cette redoute se nomme le Hagelsberg.
-
-—Va pour le Hagelsberg!... Qu'on se batte à droite ou à gauche, cela
-m'est égal à moi, pourvu qu'on se batte!
-
-—On se battra, monsieur le maréchal, vous pouvez en être certain! dit
-avec sa ferme placidité le général Chasseloup.
-
-—Le plus tôt sera le meilleur... Mais pourquoi se battrait-on de ce
-côté, plutôt qu'à droite?
-
-—Voici pourquoi. Contrairement à l'opinion de mon collègue le général
-Kirgener, j'ai choisi l'ouvrage de gauche, reprit Chasseloup... Il
-est étroit et ne peut permettre à l'assiégé de déployer ses troupes.
-Les sorties ne pourront donc se faire qu'en colonnes profondes... Il
-se trouve susceptible d'être battu de revers par nos positions... On
-y arrive par un terrain qui monte insensiblement. Au contraire, le
-Bischofsberg est protégé par un ravin très creux.
-
-—Mais, général, ce ravin servirait à abriter mes soldats... ils
-avanceraient à couvert... Pourquoi ne choisissez-vous pas ce côté? On
-se jetterait sous les murs de Dantzig sans courir de grands risques?
-demanda Lefebvre, qui ne voyait jamais que le moment de l'assaut final.
-
-Le général Chasseloup lui répondit aussitôt:
-
-—Mais, monsieur le maréchal, dans ce ravin, comment voulez-vous que
-nous pratiquions nos cheminements?
-
-Lefebvre demeura bouche béante.
-
-—Nos cheminements?... expliquez-vous, général?...
-
-L'ingénieur alors se mit à faire au maréchal un cours abrégé de l'art
-de prendre les places.
-
-Il n'était pas extraordinaire que le maréchal fût, dans cette partie de
-l'art militaire, fort peu compétent.
-
-La plupart des généraux de l'Empire étaient aussi ignorants que lui.
-
-Depuis Vauban, il n'y avait pas eu en Europe de siège régulier. Sauf
-Mantoue, la plupart des places investies s'étaient rendues avant
-l'issue des opérations fatales du siège. Saint-Jean-d'Acre, défendue
-par Ahmed le Boucher et par sir Sidney, ne pouvait figurer parmi les
-sièges réguliers, l'armée d'Egypte n'ayant pas eu à sa disposition de
-matériel de siège complet.
-
-Le général Chasseloup fit connaître au maréchal les difficultés réelles
-de la grande tâche que lui avait assignée Napoléon. Il ne s'agissait
-plus de lancer des compagnies de grenadiers ou de voltigeurs intrépides
-à l'assaut et d'emporter un bastion dans un élan terrible. C'était la
-guerre souterraine qu'on devait pratiquer, en renonçant au combat au
-grand soleil. Les armes savantes avaient le pas sur les casse-cous.
-
-Par des tranchées, dont les déblais protégeaient les travailleurs, on
-s'approcherait de plus en plus des murailles. Une première tranchée,
-dite parallèle, étant creusée, la nuit, afin d'échapper autant que
-possible au feu des défenseurs, on cheminerait par une autre tranchée
-en zig-zag jusqu'à une certaine distance, où l'on creuserait une
-seconde parallèle.
-
-Par les chemins couverts ainsi l'on arriverait jusque sous les
-remparts. Chaque tranchée serait armée de canons dont le feu continu
-empêcherait les assiégés de fournir un feu trop meurtrier.
-
-—Et quand on sera parvenu au pied des remparts, que fera-t-on? demanda
-Lefebvre vivement intéressé.
-
-—Alors, monsieur le maréchal, une brèche suffisante sera pratiquée
-dans la muraille par les canons du général Kirgener... les déblais
-combleront le fossé de Dantzig... et à ce moment-là, mais à ce moment
-suprême seulement, vos soldats feront le reste...
-
-—Ah! messieurs, il faut donc un trou dans cette sacrée muraille?... Eh
-bien! faites-moi ce trou, faites-le vite, et je vous réponds bien que
-je passerai!...
-
-Les deux généraux s'inclinèrent et apprirent alors au maréchal que,
-dans la nuit précédente, on avait réussi à établir une première
-parallèle à la distance de 200 toises du Hagelsberg; un épaulement en
-terre protégeait les travailleurs. On n'avait plus qu'à cheminer, en
-repoussant les sorties et en se garant des mines et des contremines
-que la garnison de Dantzig ne manquerait pas d'opposer aux efforts de
-l'assiégeant.
-
-—Je vous félicite, messieurs, dit Lefebvre en les congédiant
-gracieusement, de tout ce que vous m'avez appris... Vous savez, moi,
-mon métier n'est pas de cheminer... Je n'ai jamais fait la guerre chez
-les taupes... C'est égal! je vois que vous tâchez de me fabriquer un
-trou pour que j'entre... je vous remercie, et je parlerai à l'Empereur,
-dans mon prochain rapport, de vos travaux et de vos cheminements...
-
-La porte de la tente fut soulevée, et Henriot, en tenue de commandant
-de chasseurs, parut, très visiblement ému.
-
-—Qu'y a-t-il? est-ce que tu as pris Dantzig avec ton escadron?...
-demanda Lefebvre toujours un peu ironique quand il s'agissait de parler
-de la cavalerie.
-
-—Non, monsieur le maréchal... c'est une nouvelle... deux nouvelles...
-dont l'une est pour l'armée, l'autre pour vous...
-
-—D'abord ce qui concerne l'armée? dit impérativement le maréchal.
-
-—Le 44e de ligne, détaché du corps du maréchal Augereau, parti de la
-Vistule, et le 19e de ligne, venant de France, arrivent avec un convoi
-d'artillerie...
-
-—Bravo! ce sont les renforts que j'attendais! s'écria Lefebvre
-enthousiasmé. L'Empereur a tenu parole! Messieurs, avec ces braves du
-44e et du 19e, des lapins, je les connais, nous entrerons avant un mois
-dans cette garce de ville... L'autre nouvelle, Henriot, celle qui me
-concerne, dis-tu?
-
-—Madame la maréchale vient d'arriver au camp!...
-
-Lefebvre laissa échapper un juron sonore.
-
-—Nom d'une bombe! s'écria-t-il surpris, qu'est-ce qu'elle vient
-f... ici, la maréchale?... Est-ce qu'il y a quelque chose de cassé à
-Paris?... Mon sacripant de fils aura encore fait des siennes avec tous
-les freluquets dorés qu'il fréquente. Comme si nous avions besoin de
-femmes devant Dantzig... avec de la neige partout, et ces cheminements,
-ces parallèles, ces tranchées et tout le tonnerre de Dieu d'un siège
-qui n'en finit pas!
-
-Puis, aussitôt cette explosion passée, avec une expression de joie et
-de bonhomie qui éclaira sa physionomie martiale, il ajouta:
-
-—Ça me fera un rude plaisir tout de même de la revoir, ma
-Catherine!... Henriot, allons l'embrasser... et vous, messieurs,
-ajouta-t-il en se tournant vers les ingénieurs: je compte sur vous pour
-me faire le trou le plus tôt possible... la maréchale sera si contente
-de me voir prendre Dantzig!...
-
-
-
-
-XI
-
-LE SECRET DE JOSÉPHINE
-
-
-L'entrevue des deux époux fut affectueuse et simple.
-
-La première effusion passée, Lefebvre dit:
-
-—Ah! ça, qu'est-ce qui t'amène ici?
-
-—Un secret d'Etat! répondit la maréchale.
-
-—Ah! bah! conte-moi cela.
-
-—C'est l'Impératrice qui m'envoie...
-
-—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig?
-
-—Non... elle désire connaître les sentiments de l'Empereur à son
-égard...
-
-—L'Empereur lui est toujours fort attaché... Bien qu'elle lui en ait
-fait voir de grises dans les temps... à présent qu'elle a passé la
-première et même la seconde jeunesse, il est probable qu'elle a moins
-de démangeaisons à la cuisse... je suis même persuadé qu'aujourd'hui
-elle aime notre Empereur!...
-
-—Elle l'adore...
-
-—Il est bien temps!... C'était autrefois, quand il était général à
-l'armée d'Italie, qu'elle aurait dû avoir pour lui ces sentiments-là...
-Mais va te faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu'à se faire courtiser
-à Paris... elle traînait après elle tout un état-major de galants...
-Barras en était... et puis Hippolyte Charles, le beau Charles,
-l'adjudant de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu'il aimait sa
-femme alors, notre général, c'était du délire, de la folie!...
-
-—J'ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A
-Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l'attente de sa femme
-qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne
-pouvait vivre sans elle...
-
-—Oui, tout cela a duré jusqu'au retour d'Egypte... là Bonaparte
-apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!...
-il m'a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine
-qu'il portait toujours sur lui et qui, par accident, s'était brisée:
-«Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée
-à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de
-Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la
-laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il
-pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu,
-je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la
-volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m'apportes, ce secret
-que tu viens m'apprendre?...
-
-—Non!... je crois l'Empereur toujours attaché à Joséphine... il
-l'a épousée une seconde fois devant l'Eglise... il l'a sacrée à
-Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l'idée de divorcer...
-Joséphine cependant a des craintes...
-
-—Est-ce que sa conduite donnerait à l'Empereur de nouveaux sujets de
-plainte?...
-
-—Oh! non!... l'Impératrice a trente-sept ans... elle est d'un pays où
-l'on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère
-à seize ans!... c'est une femme âgée... elle est à l'abri du soupçon
-maintenant, mais non d'un reproche...
-
-—Qu'est-ce que l'Empereur peut donc lui reprocher?
-
-—Sa stérilité!... Pour elle, c'est plus terrible qu'une faute
-découverte cette impuissance d'être mère...
-
-—Oui, dit Lefebvre pensif, l'Empereur souffre cruellement d'être privé
-d'héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s'écrouler sous
-lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe,
-mais l'avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un
-enfant!...
-
-—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il
-faut que l'Empereur se résigne à n'avoir pas d'héritier direct... Son
-frère Joseph lui succédera...
-
-—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille...
-il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d'être héritier désigné...
-Non, femme! je crois que Napoléon, faute d'enfants de Joséphine et de
-lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec
-son enfant...
-
-—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d'Hortense... Tu veux parler de
-cet enfant pour succéder à Napoléon un jour?
-
-—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse jovialité, l'Empereur
-a toujours été fort attaché à sa mère... sa belle-fille, c'était sa
-préférée, sa chérie... les mauvaises langues ont même jasé...
-
-—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu que lorsque l'empereur
-l'a mariée à son frère Louis, Hortense de Beauharnais était grosse...
-et qu'il était le père de cet enfant... Eh! bien! les langues méchantes
-ne jaseront plus... Le petit Napoléon-Charles est mort!...
-
-—Ah! mon Dieu!... que m'apprends-tu là!... l'Empereur sera désolé...
-il aimait beaucoup l'enfant d'Hortense...
-
-—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs... Tu sais que je le
-connais, notre Empereur: l'affection, les doux sentiments, les élans
-du cœur, tout cela est subordonné à la politique... et c'est ce qui me
-tourmente. Que dira-t-il quand je vais lui apporter cette désagréable
-nouvelle!... fit Catherine avec une visible anxiété.
-
-—Il te recevra mal... il te bousculera...
-
-—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!... tu sais, mon
-homme, que je n'ai pas ma langue dans ma poche... on ne m'appelle pas
-pour rien la Sans-Gêne...
-
-—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout cela ne m'explique pas
-ton arrivée soudaine au camp... Pourquoi l'Impératrice t'a-t-elle
-chargée d'annoncer ce fâcheux événement à l'Empereur...? On n'aime
-pas d'ordinaire à être la messagère de semblables nouvelles. Je ne
-comprends pas du tout ce qui t'a poussée à traverser toute l'Europe
-pour me retrouver dans ces sables et dans ces neiges devant Dantzig!...
-
-—Parbleu! je suis venue te consulter avant de parler à l'Empereur.
-
-—Quel conseil puis-je te donner!
-
-—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon...
-
-—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l'Empereur te
-dira...
-
-—Tu peux t'en douter...
-
-—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de
-l'Impératrice? De quelle mission mystérieuse t'a-t-elle chargée?
-
-—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...
-
-—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés
-ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs
-paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire
-avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles...
-
-—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé,
-mais effrayé l'Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des
-médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un
-élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout
-où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité
-possible... elle s'est transportée, elle a séjourné, rien n'y a fait!
-
-—Ça c'est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié
-de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement
-chez les pauvres gens... c'est le cas de le dire: les uns ont trop, les
-autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d'être
-affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant
-tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l'on ne
-peut pas tout accaparer... l'Impératrice a d'autres joies...
-
-—Elle craint de connaître la douleur de l'abandon... elle a peur que
-l'Empereur ne la répudie...
-
-—Parce qu'elle n'a pas d'enfants!... ce serait injuste... ce n'est
-peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s'il me consultait là-dessus,
-moi, l'Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de
-femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d'Egypte,
-la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais,
-les lectrices, les dames d'honneur... Aucune n'a pu se vanter d'avoir
-un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!...
-Tu comprends que si elles avaient prouvé à l'Empereur qu'il était
-père, toutes ces aimables camarades d'un instant devenaient des femmes
-d'importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont,
-ne saurait attribuer à l'Empereur une paternité quelconque... Pour
-Joséphine, c'est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince
-Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu'elle possédait les qualités
-de son sexe.
-
-—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu'elle
-doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n'est
-plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble
-impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité
-sont ailleurs... Reste donc l'empire sans héritier! Napoléon peut
-croire que l'âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l'aime
-plus d'amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne
-peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu'il a aimée dans sa
-jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui
-mettre dans la tête qu'une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien,
-Talleyrand, d'autres encore lui conseillent le divorce... on excite
-sa vanité en lui faisant observer la possibilité d'une union avec une
-princesse, fille ou parente d'un des monarques de l'Europe...
-
-—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce
-renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de
-lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est
-en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l'empereur
-de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire
-peut d'un jour à l'autre aplanir la difficulté.
-
-—L'Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu'on en veut à son
-bonheur... elle s'attend brusquement à entendre l'Empereur lui parler
-de divorce dans l'intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un
-moyen de parer le coup funeste qu'elle sent déjà dirigé contre elle,
-prêt à l'atteindre...
-
-—Et ce moyen?... j'avoue que je ne devine pas...
-
-—As-tu conservé le souvenir d'une jeune femme faisant partie de
-la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux
-magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...
-
-—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean
-Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l'armée pour
-faux et condamné pour vol... Oui, je m'en souviens parfaitement!...
-l'Empereur a couché avec elle à son retour d'Austerlitz... Elle était
-divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il
-entre cette Eléonore et l'Impératrice?
-
-—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu
-ce que l'Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...
-
-—Il n'est peut-être pas de l'Empereur?...
-
-—Si... D'abord, l'intérêt d'Eléonore, dès qu'elle s'est crue enceinte,
-a été d'éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité
-de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à
-l'institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme,
-sauf l'Empereur, n'a pu la voir sans témoin... Enfin, l'enfant offre le
-masque frappant de son auguste père!...
-
-—Diable!... Est-ce que tu aurais l'intention de nous donner un jour
-pour empereur le fils d'Eléonore?...
-
-—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n'ont pu faire,
-les hommes de loi peuvent, paraît-il, l'accomplir... L'Impératrice a
-consulté des légistes... Le droit divin n'admet que les héritiers du
-sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l'adoption...
-Cambacérès m'a expliqué tout cela... On m'a fait ma leçon avant
-de partir!... A présent je suis ferrée sur l'adoption!... J'en
-remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.
-
-—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration
-devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce
-qu'on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la
-graine d'empereurs?...
-
-—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que
-joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l'adoption... C'est très
-commode! Il suffit d'un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...
-
-—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d'indifférence pour
-la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu'au jour où il
-s'agit de donner le coup de pied final à l'aigle expirant.
-
-—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l'Empereur
-à Finckenstein?
-
-—Pas tout à fait... Achève!
-
-—Eh bien! l'Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité
-d'Eléonore, juste au moment où la mort du fils d'Hortense lui ôtait
-ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l'Empereur
-de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l'empire, le
-fils d'Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances,
-servira de mère à cet enfant... Le peuple et l'armée, habitués à tout
-admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront...
-Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les
-veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais
-de Louis... Pour les frères de l'Empereur, la France n'aura jamais que
-des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu'ils sont,
-des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins,
-prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver
-les couronnes qu'il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au
-palais, entre l'Empereur et l'Impératrice, traité par tout le monde en
-prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre,
-ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de
-l'Impératrice... Tu as compris, à présent...
-
-Lefebvre réfléchissait profondément.
-
-Il était d'esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes
-les circonstances de la vie.
-
-Au moment où l'on cherchait des candidats au Directoire, il fut un
-instant question de lui.
-
-Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:
-
-—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C'est un peu une
-couronne royale que vous m'offrez là! Je suis républicain et militaire.
-Je veux servir mon pays autrement qu'en rétablissant une royauté à
-cinq têtes. Vous êtes tous gens d'esprit qui n'avez pas besoin d'un
-imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l'armée de
-Sambre-et-Meuse où l'ennemi m'attend!
-
-Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l'Empereur, et il
-ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.
-
-—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l'exécuter jusqu'au
-bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand
-l'ordre de marcher en avant était donné.
-
-Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des
-trompettes.
-
-—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j'ai l'habitude de
-manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire.
-Aujourd'hui, je t'invite, et je vais dire au cuisinier qu'il ajoute un
-plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?
-
-—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin
-blanc. T'en souviens-tu?
-
-—Si je m'en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n'y
-en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en
-Allemagne... Je t'offrirai du vin de Hongrie que l'archevêque de
-Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j'ai
-un aumônier à présent...
-
-—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais
-c'est à peine si tu savais dire ton _Pater_...
-
-—J'ai essayé de m'en souvenir... l'Empereur tient à cela!... On est
-très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça
-flatte les notables du pays!...
-
-—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans
-ce vilain trou?...
-
-—Un trou!... oh! Catherine, il n'est pas encore fait le trou!...
-Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je
-le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne
-moisirai pas ici, va!...
-
-Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et
-disposèrent la table pour le souper.
-
-La maréchale s'était débarrassée de sa pelisse et, en s'asseyant dans
-un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre:
-
-—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d'apporter du vin de
-l'archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir
-une petite pointe!...
-
-Et elle accompagna cette recommandation d'une claque sur ses cuisses
-massives, son geste familier aux instants de belle humeur.
-
-
-
-
-XII
-
-LE DESSERT DE CATHERINE
-
-
-—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une
-assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l'odorante buée emplit
-la tente d'un parfum d'appétit.
-
-—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait
-descendre l'estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à
-travers tous ces pays qui ont des noms qu'on ne retient pas... Et puis
-la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m'en démange!
-
-—Mes soldats n'en mangent pas d'autre. Toutes les semaines, au hasard,
-je vais goûter à l'une des gamelles. Ça m'est égal qu'on se moque de
-moi! L'Empereur s'occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de
-fois je l'ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l'un
-des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses
-prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m'occupe
-de l'estomac... Le fusil sur l'épaule, avec de bons souliers et de
-bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine?
-
-—Oui... avec des cornichons, s'il y en a, dit la maréchale tendant son
-assiette.
-
-—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des
-choux aigres... tiens! en voici...
-
-—Oh! que c'est sûret... à boire, Lefebvre!...
-
-—Du vin de l'archevêque?...
-
-—Oui... nous le boirons à la santé de l'Empereur, dit la maréchale, la
-bouche pleine, levant son verre avec gaieté.
-
-Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française.
-
-—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le
-poulet que venait de servir le valet de chambre.
-
-—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L'Empereur a ordonné qu'on s'amusât
-cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour
-des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d'honneur, dont
-j'ai fait partie...
-
-—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...
-
-—Est-ce que ce n'est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon
-petit, l'Impératrice m'a fait l'honneur de m'engager... Nous étions
-seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait
-le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches
-avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes;
-moi, j'étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des
-saphirs...
-
-—Tu devais être comme un astre, Catherine... j'aurais voulu te voir...
-
-—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d'autruche
-qui se balançait sur ma toque! Ah! c'était superbe!... nous avions des
-habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes...
-tu vois ça d'ici?...
-
-—Et les cavaliers?
-
-—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes
-couleur du quadrille... Mon cavalier, c'était un bel homme, M. de
-Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c'est un civil!... et c'est
-Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la
-ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s'est pas
-trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je
-conterai cela à l'Empereur, ça l'amusera, le pauvre cher homme!...
-
-—Je crois que tu auras de la peine à l'égayer avec les nouvelles que
-tu lui apportes...
-
-—Bah! il en prendra vite son parti... D'ailleurs il sera enchanté de
-me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si
-comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...
-
-—L'Impératrice devait donc venir le relancer jusqu'au camp?
-
-—Elle a prévenu l'Empereur par un courrier extraordinaire de ses
-intentions... elle mourait d'envie de le rejoindre en Pologne... elle
-était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de
-rester à Paris... c'est alors que je me suis mise en route... Mais, dis
-donc, ton petit vin d'archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans
-la bouteille...
-
-Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit
-en souriant.
-
-Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d'être réunis,
-savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec
-l'insouciance de deux jeunes amoureux.
-
-Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa
-vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en
-posture d'allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au
-coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au
-milieu des aspirations berceuses du tabac.
-
-La maréchale, qui du coin de l'œil avait inventorié le mobilier
-sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant
-du doigt le lit de camp:
-
-—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme,
-comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose
-pas que tu vas m'envoyer dormir dans la berline?...
-
-—J'ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et
-puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si
-petit soit-il, quand on s'aime, fit Lefebvre se levant et étreignant
-contre sa poitrine son excellente épouse.
-
-L'ordonnance entra tout à coup, l'air effaré.
-
-La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l'oreille de son mari:
-
-—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu'on puisse prendre au moins
-son dessert tranquillement!
-
-Le maréchal allait donner l'ordre que sollicitait sa femme, quand une
-série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!»
-suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant
-tout le camp en rumeur.
-
-—Qu'y a-t-il? demanda Lefebvre à l'ordonnance.
-
-—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal.
-
-—Qu'il entre!... mais sapristi! on dirait que c'est sérieux!
-fit Lefebvre, prêtant l'oreille aux décharges successives de la
-mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri.
-
-Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit
-rapidement:
-
-—Monsieur le maréchal, l'ennemi vient de tenter une grande sortie...
-il s'est emparé de la redoute que nous avions prise...
-
-—La redoute dont le 44e de ligne s'était rendu maître?... ce qui nous
-mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la
-gardaient...
-
-—Oui, monsieur le maréchal... la panique s'est répandue chez les
-Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c'est une déroute sérieuse;
-dans un quart d'heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici...
-
-—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre.
-
-—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat.
-
-—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la
-maréchale...
-
-—Sur moi! Ah ça, dit d'un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me
-connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre,
-ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de
-Jemmapes!... Ne t'occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces
-Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l'affaire.
-
-Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant
-la tente.
-
-—Ah! ce bon La Violette? s'écria vivement Catherine, reconnaissant le
-fidèle tambour-major.
-
-—Oui, m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... vous êtes
-bien bonne!... c'est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si
-vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute
-la danse.
-
-—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule...
-j'aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi
-dans la bagarre.
-
-—J'vous obtempère, m'ame Catherine, j'veux dire m'ame la maréchale,
-mais vous savez bien qu'avec lui il n'y a pas de danger... Ah! dès
-qu'ils vont l'apercevoir, ils ne s'amuseront pas à l'attendre les
-sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n'avoir affaire qu'à des
-Saxons; quand ils sauront que c'est le maréchal qui est à la tête
-du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des
-canards!...
-
-Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du
-44e de ligne:
-
-—Soldats, s'écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de
-notre camp, mais la clef de Dantzig... L'ennemi l'occupe, il faut le
-déloger... J'ai promis à l'Empereur de prendre Dantzig, je compte sur
-vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En
-avant, grenadiers du 44e, et vive l'Empereur!...
-
-Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une
-balle l'avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d'honneur noirci
-de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien,
-fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans
-la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne...
-
-Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...
-
-Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils
-furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups
-de sabre. On n'avait pas le temps de recharger les armes.
-
-Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la
-tranchée purgée...
-
-—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame
-était rouge.
-
-Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant,
-jurant, s'ouvrant un passage au milieu d'hommes abattus et dont les
-rangs semblaient un champ de blé où un cheval s'est emporté.
-
-A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune
-homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis
-qu'un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une
-massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant
-de son arme.
-
-De temps en temps le géant s'arrêtait, se baissait, ramassait à
-terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire
-tournoyer l'arme terriblement maniée.
-
-Bientôt on était maître de la redoute.
-
-A l'une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon
-abandonnée par l'ennemi; dans leur précipitation, les canonniers
-avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée.
-
-—Oh! dit Lefebvre, si j'avais là des chevaux pour emmener cette pièce
-et la braquer sur les fuyards!...
-
-—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à
-la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang,
-saisit tranquillement la pièce, s'arc-bouta, se piéta, raidit ses
-muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner,
-lentement l'amena dans la position contraire; à présent elle était
-braquée sur Dantzig.
-
-Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche.
-
-La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens.
-
-La redoute était prise et l'on touchait aux glacis de Hagelsberg.
-
-Le maréchal regarda satisfait l'ennemi disparaître derrière ses
-remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La
-Violette:
-
-—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la
-laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale
-qui m'attend pour finir le dessert!...
-
-
-
-
-XIII
-
-UNE HISTOIRE D'AMOUR
-
-
-La maréchale, le lendemain, s'éveilla aux premiers accents de la diane.
-
-Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C'était
-toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp
-des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers
-couraient aux armes au refrain de la _Marseillaise_, et chaque matin,
-au lever, s'apprêtaient à terminer la journée par une victoire.
-
-Rapidement elle s'habilla, aidée par une femme de chambre qui l'avait
-accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa
-maîtresse si l'on gagnerait bientôt la route de France.
-
-Le maréchal était allé visiter, dès l'aube, les avant-postes et
-reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être
-armée et fortifiée dans la nuit. Il s'agissait de se maintenir dans ce
-fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et
-de forer le premier trou.
-
-Il revint plus vite que la maréchale ne s'y attendait. Il était très
-pâle et semblait secoué par une émotion vive.
-
-—Qu'y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent
-une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute?
-
-—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d'ici
-longtemps les assiégés ne recommenceront pas l'aventure d'hier; mais il
-arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine...
-
-—Oh! mon Dieu!... que s'est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir
-d'angoisse...
-
-—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant,
-que tu aimes et que j'aime comme un fils respectueux et bon...
-
-—Il est mort? dit d'une voix sourde la maréchale, et des larmes
-roulèrent dans ses yeux.
-
-—Rassure-toi... il est...
-
-—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...
-
-—Non, prisonnier!
-
-Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent.
-Son œil brilla presque.
-
-—Ah! c'est fâcheux, dit-elle d'une voix tranquille, mais je craignais
-un pire malheur... tu m'effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce
-n'est pas dangereux... tu l'échangeras à la première occasion... tu en
-as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!...
-
-Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d'une voix grave:
-
-—Aussitôt que j'ai su qu'Henriot avait été fait prisonnier, j'ai
-envoyé un parlementaire, offrant au maréchal Kalkreuth de lui donner en
-échange deux officiers et dix soldats capturés la veille.
-
-—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout de suite, ce
-Prussien?...
-
-—Il a refusé.
-
-—Est-ce possible?... et la raison?...
-
-—Notre Henriot n'est pas considéré par eux comme prisonnier de guerre.
-
-—Qu'est-ce qu'il est donc, alors?...
-
-—Un espion, surpris sous un déguisement, s'introduisant dans la
-ville!... dit Lefebvre avec une émotion croissante.
-
-—Henriot un espion!... allons donc!... un brave soldat comme lui
-n'espionne pas... il se bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant
-l'ennemi en face, le sabre à la main et son uniforme bien au clair...
-ton maréchal Kalkreuth radote; c'est un vieux fou... n'y a-t-il donc
-personne de sérieux autour de lui?...
-
-—Malheureusement, femme, les apparences sont contre Henriot... Quand
-il a été arrêté dans les rues de Dantzig, cette nuit, après l'affaire
-de la redoute où il s'était si vaillamment comporté, il n'était pas
-revêtu de notre uniforme... il était habillé en officier autrichien...
-
-—En Autrichien, lui?... Mais il n'y a pas d'Autrichien à Dantzig... On
-ne se bat pas avec l'Autriche...
-
-—C'est précisément pour cette raison qu'il avait pris le costume
-d'officier de l'empereur d'Autriche...
-
-—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi...
-
-—Comme toi, j'ai éprouvé une grande surprise quand j'ai su de quelle
-façon il s'était introduit dans la ville que nous assiégeons... La
-Violette, que j'ai sévèrement grondé de ne pas l'avoir empêché de faire
-cette folie, sait comment Henriot s'est déguisé, pourquoi il a endossé
-ce costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd'hui passer,
-lui, un brave et loyal officier français, pour un misérable espion...
-
-—Et que t'a raconté La Violette?...
-
-—Une étrange histoire...
-
-—Il y a de l'amour là-dessous! dit vivement la maréchale.
-
-—Oui... c'est une histoire d'amour, tu l'as dit...
-
-—Henriot est jeune, galant, digne d'inspirer l'amour, capable de le
-faire naître... Quoi qu'il ait fait, d'avance je l'absous!...
-
-—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un haussement d'épaules;
-elles voient partout des héros de roman et ne manquent jamais de les
-trouver admirables, surtout quand ils font des sottises...
-
-—Quelles sottises?...
-
-—Eh bien! il était encore à l'avant-poste de la redoute, se
-disposant à rentrer au quartier général, quand une voiture venant de
-Kœnigsberg se présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien en
-règle, autorisant le consul général d'Autriche à traverser les lignes
-françaises avec sa suite, et à se présenter aux portes de Dantzig.
-L'ordre était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui s'inclina et
-commanda de laisser passer. Par curiosité, il se pencha et regarda dans
-l'intérieur de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine qui son
-œil troublé venait d'apercevoir?
-
-—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul général...
-
-—Oui, et trois dames... La femme du consul général, la princesse de
-Hatzfeld, femme du bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu
-qui était cette jeune fille?...
-
-—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi tout sur-le-champ...
-
-—C'était Alice, notre chère Alice... L'enfant sauvée du bombardement
-de Verdun... Henriot l'avait revue à Berlin, avec moi, chez la
-princesse de Hatzfeld... A la suite d'une affaire grave où le prince
-pensa être fusillé par l'ordre de l'Empereur, le bourgmestre fut exilé
-et sa femme eut l'autorisation de se retirer dans sa famille... Elle
-était alliée au consul général autrichien à Dantzig...
-
-—Et c'est en se rendant à Dantzig que notre cher Henriot a retrouvé
-Alice... Il l'aime... il a voulu la suivre... Je comprends tout à
-présent, dit la maréchale... L'imprudent, il l'a accompagnée jusque
-dans la ville...
-
-—Il se faisait passer pour un attaché militaire au consulat... Il
-y avait justement à l'état-major un officier autrichien avec lequel
-Henriot avait noué des relations d'amitié... Cet étourneau lui aura
-prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi escorter le consul général et
-avec lui, grâce au sauf-conduit impérial, entrer dans la ville...
-
-—Et il a été reconnu?
-
-—Dénoncé plutôt...
-
-—Par qui?
-
-—Par le consul général autrichien...
-
-—Oh! le misérable!... Est-ce qu'il aime Alice?... est-ce une
-jalousie?... une rivalité?
-
-—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité, par vengeance
-plutôt; il déteste la France... il hait d'une haine implacable notre
-empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution, l'invincible
-épée qui impose à toute la terre les principes de 89... C'est un
-aristocrate, un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins, les
-régicides comme il nous appelle!... J'ai des renseignements fort précis
-sur lui... Fouché m'a fait transmettre un rapport très circonstancié...
-
-—Ne te fie pas à Fouché!
-
-—Oui, j'entends... ce faquin d'ancien curé est un traître, comme
-Talleyrand, autre défroqué... Ce sont les mauvais génies de
-l'Empereur... à eux deux ils combinent un tas de choses louches...
-certainement ils sont vendus à l'Angleterre!... Mais, pour ce qui
-concerne le consul général, Fouché devait donner des avis exacts...
-ils ne servent pas le même maître... Le consul est l'agent secret de
-l'Autriche, Fouché a intérêt à le contrecarrer puisqu'il travaille pour
-les Anglais... Ah! si l'Empereur m'écoutait! comme je balaierais toute
-cette vermine de cour!... comme je me fierais seulement à ses vieux
-compagnons de gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc, Lannes,
-Bessières, et moi... Il n'y a pas un traître parmi nous... tandis qu'il
-s'entoure de ces avides et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont,
-Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre Catherine, et la
-France avec lui!...
-
-—L'Empereur s'apercevra bien un jour que ces conseillers-là sont des
-traîtres... mais, Lefebvre, veillons au plus pressé... Que vas-tu faire
-pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller, n'est-ce pas!...
-
-—Oui... Pris sous un déguisement dans une ville en état de siège, où
-il s'est introduit par fraude, il doit être passé par les armes. Les
-lois de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité le maréchal;
-si moi-même je surprenais ici, vêtu d'un costume d'emprunt, un
-officier prussien, je ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton
-d'exécution...
-
-—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?...
-
-—Rien... qu'un miracle!... Il faudrait que je puisse, avec mes
-grenadiers, me jeter brusquement dans la ville...
-
-—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande l'assaut! dit avec
-enthousiasme la maréchale.
-
-Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir.
-
-—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!...
-
-—Toi! un maréchal de France!...
-
-—Ecoute, femme, j'ai déjà eu cette idée... dès que j'ai appris
-qu'Henriot, que j'aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point
-d'être fusillé, j'ai eu la pensée de n'entendre aucun avis, de n'en
-faire qu'à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours
-l'ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce
-que j'aurais pu rassembler d'hommes, j'aurais couru droit aux remparts,
-j'aurais tenté d'escalader les glacis... on m'en a empêché!... Des
-renforts arrivent... m'a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est
-en route avec des régiments nouveaux, de l'artillerie... l'Empereur a
-ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se
-f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les
-villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut
-des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends
-rien... l'Empereur les comprend, lui, c'est un savant... il aime à
-présent la guerre savante... Le général Chasseloup m'a montré des notes
-particulières de Napoléon... Alors j'ai rengainé mon sabre et je suis
-revenu ici bien accablé, bien découragé... J'ai beau être maréchal de
-France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot,
-sous le prétexte que je n'ai pas été assez à l'école!... Ce ne sont
-pourtant pas des maîtres d'école qui m'ont appris à battre depuis
-quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les
-champs de bataille de l'Europe!...
-
-—Alors, c'est fini... Henriot va mourir?...
-
-—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j'entrerai dans Dantzig,
-car j'y entrerai, rien ne pourra m'empêcher d'empoigner le gredin
-d'autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même
-le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé,
-ce comte de Neipperg!
-
-La maréchale poussa un cri.
-
-Elle saisit vivement le bras de son mari.
-
-—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une
-émotion extraordinaire.
-
-—Le comte de Neipperg... C'est cet ennemi acharné de Napoléon. Le
-consul général autrichien...
-
-—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg? Ce qu'il fut autrefois,
-où je l'ai rencontré jadis?
-
-—Tu le connais?
-
-—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de Jemmapes où, surprise au
-château de Lowendaal, sans le brave La Violette, j'allais être passée
-par les armes comme Henriot aujourd'hui?
-
-—Parbleu!... tu m'as assez souvent raconté cet épisode aventureux...
-tu as été sauvée par un officier autrichien... Serait-ce...
-
-—Tu as deviné. C'était le comte de Neipperg!...
-
-—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre, je ne pourrai plus à
-présent le faire fusiller quand j'aurai pris Dantzig... Je lui dois la
-vie de ma Catherine!...
-
-—Attends! tu n'es pas seul obligé... Te souviens-tu aussi de la
-matinée du 10 Août?
-
-—Ces journées-là ne s'effacent pas de la mémoire...
-
-—Que s'est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique de blanchisseuse, rue
-des Orties-Saint-Roch... quand tu es venu frapper à la porte avec tes
-camarades, les gardes nationaux?...
-
-—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre, un blessé... un
-chevalier du poignard... un défenseur des Tuileries... j'étais même un
-peu jaloux... Ah! si je m'en souviens?... comme si c'était d'hier!...
-
-—Ce blessé, c'était le comte de Neipperg!...
-
-—Alors lui aussi te doit la vie?...
-
-—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il faut absolument me faire
-pénétrer dans la ville de Dantzig...
-
-—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre... aller chez les
-ennemis... Tu veux donc qu'on te garde comme otage?
-
-—Il faut que je parle au comte de Neipperg...
-
-—Tu veux lui demander la grâce d'Henriot?... Il ne pourra l'obtenir...
-Renonce à cette tentative insensée...
-
-—Je veux aller à Dantzig et j'irai! dit avec énergie la maréchale.
-
-Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta:
-
-—Le comte de Neipperg, quand il m'aura entendue, se fera plutôt tuer
-que de laisser fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant.
-
-—Tu as donc un secret avec lui?...
-
-—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener Henriot sain et sauf.
-
-Et, sans permettre au maréchal de répondre, d'opposer une objection
-raisonnable, la maréchale, soulevant la toile de la tente, cria
-vivement:
-
-—La Violette!... La Violette... Avance à l'ordre!...
-
-
-
-
-XIV
-
-VIEUX SOUVENIRS
-
-
-Il y avait, sous les murs de Dantzig et entre les tranchées françaises,
-aux jours où le canon se taisait, un échange permanent de relations
-rapides et non prévues par les autorités, des allées et venues de
-débitants, de femmes colportant l'eau-de-vie et les nouvelles, de
-brocanteurs suspects et de trafiquants équivoques. Dans tous les sièges
-qui se prolongent, ces suspensions d'armes s'établissent par le fait
-des choses. De là un certain mouvement de passants d'un camp à l'autre,
-en ces courts instants de trêve.
-
-C'est un de ces moments-là qu'avait choisi La Violette pour tenter de
-pénétrer avec la maréchale dans la ville assiégée.
-
-Mis au courant des projets de Catherine, La Violette avait juré qu'il
-l'aiderait à sauver Henriot.
-
-Ayant dépouillé son brillant costume de tambour-major, La Violette
-s'était affublé d'une large houppelande crasseuse achetée à un de ces
-nombreux mercantis juifs, venus du Levant ou sortis des steppes russes,
-qui escortaient les armées, et il s'était présenté à l'une des portes
-de la ville, suivi de la maréchale habillée en femme de la campagne des
-environs de Kœnigsberg.
-
-La Violette parlait l'allemand et la maréchale, originaire d'Alsace,
-pouvait se faire comprendre de tous les pays germaniques.
-
-An chef de poste, La Violette expliqua que, surpris par l'arrivée des
-Français, ils n'avaient pu, sa compagne et lui, se rendre à la ville
-où se trouvaient des parents à eux, fort inquiets sur leur sort. Ils
-sollicitaient l'autorisation d'entrer dans la ville et de les voir.
-
-Le chef de poste les prévint que s'il les laissait entrer, ils ne
-pourraient probablement plus sortir:
-
-—Eh! bien, répondit gaiement La Violette, nous attendrons que ces
-maudits Français soient battus... nous supporterons le siège avec
-vous!...
-
-Ayant obtenu la permission de franchir le pont-levis, hésitants,
-le cœur serré d'angoisse, isolés dans une ville pleine de soldats,
-encombrée de blessés, d'artillerie, de magasins et de baraquements,
-où toute une population affolée s'était réfugiée, craignant d'être
-reconnus à chaque pas sous leur déguisement, ils erraient indécis,
-n'osant demander aucun renseignement, cherchant à s'informer par les
-yeux, de peur qu'une indiscrète interrogation ne les trahît.
-
-La Violette cependant ayant avisé une cantine installée en plein air,
-où des soldats et des habitants buvaient et échangeaient des nouvelles,
-s'approcha et, se mêlant aux propos, écouta.
-
-On parlait d'un espion français surpris, un officier déguisé en
-autrichien, qu'on venait de juger et qu'on devait fusiller le lendemain
-matin.
-
-La Violette respira. Il était temps encore. Henriot n'était pas perdu,
-on pouvait encore le sauver.
-
-La maréchale, de son côté, était entrée dans un magasin, et sous
-prétexte d'acheter de la mercerie, adroitement, s'était informée du
-logis du consul général d'Autriche. Elle avait, disait-elle, une nièce
-au service de la femme du consul.
-
-Renseignée, elle retrouva La Violette et tous deux se dirigèrent vers
-le consulat.
-
-Les portes en étaient soigneusement closes, on ne surprenait aucune
-animation dans le palais. Personne à qui parler aux abords.
-
-Tous deux firent anxieusement le tour du bâtiment du consulat.
-
-—Rien!... Rien!... tout est bouclé! fit La Violette hochant la tête
-avec un tortillement d'épaules qui ne signifiait rien de bon.
-
-Tout à coup il leva les bras en l'air,—ses bras qui atteignaient à un
-premier étage:
-
-—Cette fenêtre!... dit-il joyeusement.
-
-—Tu veux entrer par la fenêtre? murmura la maréchale effrayée.
-
-—Une fenêtre vaut une porte quand on peut y poser le pied... et je le
-pose! répondit La Violette.
-
-En même temps il saisit l'appui de la fenêtre entr'ouverte, se hissa
-à la force du poignet, jeta un coup d'œil dans l'intérieur, se laissa
-retomber à terre et ajouta, avec sa tranquillité habituelle:
-
-—Il n'y a personne dans la place, nous pouvons nous y introduire...
-
-—Tu veux pénétrer chez le consul par la fenêtre?...
-
-—Dame! puisqu'il nous refuse sa porte... Allons! m'ame Catherine... je
-veux dire m'ame la maréchale... un peu de courage et de la vigueur! dit
-La Violette se pliant, s'arc-boutant, tendant son dos...
-
-—Que veux-tu que je fasse, bon Dieu?
-
-—Montez!...
-
-—Sur quoi donc?
-
-—Sur moi... oh! n'ayez crainte, l'escalier est solide...
-
-Et, se courbant de plus en plus, le géant attendit que la maréchale se
-perchât sur ses reins robustes.
-
-Une fois là, il se releva à demi, très doucement, lentement, et
-Catherine se trouva insensiblement portée à la hauteur de la fenêtre.
-
-—Entrez! dit La Violette, prenant pour la première fois de sa vie le
-ton du commandement.
-
-Et il ajouta aussitôt:
-
-—Pardon! Excuse! m'am' Cath... non! m'am' la maréchale, il s'agit de
-la vie d'Henriot!... montez! je vous rejoins!...
-
-Bravement, la maréchale, retroussant ses jupes, enjamba la barre
-d'appui et sauta dans la pièce.
-
-Une seconde après, la Violette était auprès d'elle.
-
-—Ça sert quelquefois d'avoir une belle taille! dit-il avec simplicité,
-comme s'il s'excusait de sa stature démesurée. A présent, ne perdons
-pas une minute... tombons sur le consul!...
-
-Et poussant la première porte qui se trouvait devant lui, il entraîna
-la maréchale dans un corridor sombre, silencieux, inquiétant par sa
-tranquillité même.
-
-Ils avancèrent avec précaution, s'orientant, prêtant l'oreille, sondant
-les obscurités du logis.
-
-Un bruit de voix leur arriva. On distinguait comme des sanglots
-étouffés. Une voix d'homme et deux voix de femmes, qui semblaient
-supplier.
-
-—Nous y sommes! dit La Violette... c'est là!... Ah! j'aimerais mieux
-cent fois monter à l'assaut derrière le maréchal! fit-il avec un soupir.
-
-—Entrons! dit résolument Catherine, je reconnais la voix d'Alice...
-
-Elle saisit le bouton de la porte, et brusquement ouvrit...
-
-Un cri de surprise s'échappa à cette apparition inattendue.
-
-Le comte de Neipperg, dans un salon de cérémonie dont les meubles
-étaient recouverts de housses, s'avança vivement:
-
-—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... demanda-t-il avec autorité.
-
-Deux femmes, l'une pâle, grave, triste avec de grands bandeaux noirs
-encadrant l'ovale de son visage harmonieux, l'autre jeune, gracieuse,
-couronnée de cheveux blonds, se tenaient auprès de lui, également
-stupéfaites.
-
-La maréchale regarda un instant les deux femmes, puis courant à la
-jeune fille:
-
-—Alice!... mon Alice! ne me reconnais-tu pas? dit-elle avec émotion.
-
-La jeune fille, un instant interdite, s'écria aussitôt:
-
-—Vous... ma bonne mère!... ici!... que venez-vous faire?
-
-—Je viens sauver Henriot! répondit avec dignité la maréchale.
-
-—Oh! mère!... joignez vos supplications aux nôtres... M. le comte est
-inflexible!
-
-Catherine se tourna vers Neipperg abasourdi, prêt à appeler ses gens,
-s'étonnant de la façon dont ces intrus avaient pénétré dans son palais.
-
-—Ne me reconnaissez-vous pas, comte de Neipperg? dit-elle gravement.
-
-—Non, madame, et je me demande vraiment qui a pu vous permettre
-d'entrer ici sans avoir été annoncée...
-
-—Je suis Catherine Lefebvre!
-
-—La maréchale Lefebvre, ici!... Ah! mon Dieu! est-ce que la ville est
-prise? dit-il avec terreur.
-
-—Non... pas encore!... Je devance mon mari, voilà tout, pour arracher
-Henriot, mon fils adoptif—vous entendez bien, monsieur le comte, je
-dis mon fils adoptif—à la mort qui l'attend...
-
-—Je n'y puis rien, madame la maréchale, répondit Neipperg avec
-embarras... le commandant Henriot s'est introduit ici, dans une ville
-investie, à la faveur d'un déguisement, et se servant de mon nom,
-à couvert sous mon pavillon... Je sais quels liens l'attachent à
-mademoiselle Alice... Croyez bien que si j'avais pu, j'aurais intercédé
-auprès du gouverneur de la ville... Mais mon intervention ne ferait
-que hâter son exécution... On supposerait que l'Autriche a un intérêt
-quelconque à préserver un officier que les apparences font considérer
-comme espion...
-
-—Alors vous ne croyez pas pouvoir agir auprès des autorités
-prussiennes? dit la maréchale.
-
-—Non... je ne le crois pas... je ne puis intervenir... le commandant
-Henriot devra subir les lois de la guerre... je le regrette vivement...
-si je pouvais...
-
-—Vous pourrez! dit avec autorité la maréchale.
-
-Neipperg eut un mouvement d'impatience.
-
-—Voulez-vous prier ces deux dames de nous laisser seuls un instant.
-
-—Pourquoi?... je n'ai rien de caché... toutes deux m'ont supplié...
-Madame la comtesse de Neipperg, touchée par les pleurs de mademoiselle
-Alice, m'a engagé à tenter une démarche suprême, j'ai cru devoir
-m'abstenir...
-
-—Vous sauverez le commandant Henriot! reprit la maréchale. Veuillez
-m'écouter... je parlerai donc devant vous et devant Alice... Mais
-prenez garde que vous ne regrettiez de m'avoir forcée à une confidence
-grave... très grave...
-
-—Madame la comtesse et vous, Alice, laissez-nous! dit le comte,
-impressionné par l'accent de la maréchale.
-
-Les deux femmes sortirent; Alice, soutenue par la comtesse de Neipperg,
-chancelait et semblait prête à s'évanouir. La comtesse lui murmurait
-des paroles d'espérance.
-
-—La maréchale Lefebvre, lui disait-elle, n'aurait pas traversé les
-lignes sans espoir d'arracher Henriot au supplice. Le comte de Neipperg
-lui avait de grandes obligations; quant à elle-même, reconnaissante
-envers Catherine Lefebvre, qui jadis avait été au service de son père,
-le marquis de Laveline, elle ferait tout pour seconder ses efforts.
-
-Alice reprit courage, et les pleurs qui mouillaient ses beaux yeux se
-séchèrent un peu, tandis que la maréchale et le comte poursuivaient
-leur entretien.
-
-La Violette, sur un signe de Catherine, s'était éloigné en disant:
-
-—Je suis de planton à la porte... si madame la maréchale a besoin de
-moi... suffit!
-
-Et, redressant sa haute taille, il avait paru prendre la mesure du
-consul général, comme pour déclarer:
-
-—S'il bronche, je le mets dans ma poche, ce bout de cigare
-autrichien!...
-
-—Eh bien! madame la maréchale, parlez, nous sommes seuls... fit
-Neipperg en montrant un fauteuil à Catherine.
-
-Elle s'assit et dit avec émotion:
-
-—Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur le comte...
-depuis Jemmapes, que de choses se sont passées!...
-
-—Je suis heureux du changement qui s'est surtout produit pour vous,
-répondit courtoisement le comte, je vous avais quittée cantinière,
-mariée à un sergent...
-
-—Un lieutenant faisant fonction de capitaine, pardon!...
-
-—Le lieutenant a marché vite... maréchal de France, l'un des plus
-glorieux chefs de la première armée du monde, ami de Napoléon: je vous
-adresse toutes mes félicitations et je vous prie de transmettre, à
-votre rentrée au camp, tous mes compliments au maréchal...
-
-—Si j'ai rappelé ces vieux souvenirs, monsieur le comte, ce n'est
-pas dans un but de gloriole et pour établir une comparaison entre la
-cantinière de Jemmapes et la femme du maréchal qui commande devant
-Dantzig... Monsieur le comte, dans ce château de Lowendaal, où nous
-nous sommes vus pour la dernière fois, vous avez pu arracher à un
-misérable, qui voulait la contraindre à une déplorable union, une jeune
-femme digne de votre amour, mademoiselle Blanche de Laveline...
-
-—Aujourd'hui la comtesse de Neipperg...
-
-—Oh! je l'ai bien reconnue, mais l'émoi où me plonge la terrible
-situation du commandant Henriot m'a empêchée de lui renouveler
-l'expression de ma reconnaissance pour ce qu'elle fit autrefois pour
-moi... N'est-ce pas elle qui m'a établie, qui m'a acheté le fonds de
-blanchisserie de mademoiselle Lobligeois, et ainsi m'a permis d'épouser
-mon Lefebvre?... Si je suis aujourd'hui la maréchale Lefebvre, c'est à
-votre belle et digne compagne que je le dois, monsieur le comte! Oh! je
-ne suis pas une ingrate, moi, et je n'attends qu'une occasion de vous
-prouver à tous les deux ma gratitude!... Malheureusement, actuellement,
-c'est moi qui viens encore solliciter...
-
-Le comte eut une inclinaison de tête polie, semblant attendre
-l'explication que lui avait annoncée la maréchale et qui tardait.
-
-Catherine fit un effort sur elle-même et dit lentement:
-
-—Quand vous m'avez empêchée d'être fusillée avec ce brave La Violette,
-qui tout à l'heure était là et ne vous a pas reconnu, lui,—vous vous
-souvenez? dans cette chapelle où le mariage de mademoiselle Blanche de
-Laveline était sur le point d'être célébré... lorsque M. de Lowendaal
-déjà s'apprêtait à emmener à Bruxelles ou à Coblentz celle que le
-marquis de Laveline lui donnait pour épouse... savez-vous quel motif
-puissant m'avait poussée à franchir les avant-postes et à m'aventurer
-jusque dans les positions occupées par les troupes autrichiennes?...
-
-Le comte de Neipperg laissa échapper un mouvement de vague assentiment
-et dit:
-
-—Je ne me souviens pas très bien...
-
-—Je vais aider votre mémoire... J'avais, dans ma modeste chambre de
-blanchisseuse, le matin du 10 Août, pris un engagement sacré vis-à-vis
-de mademoiselle de Laveline... vous l'avez oublié, vous?...
-
-—Oh! non... fit le comte avec une expression douloureuse... je ne veux
-pas penser à ces lointaines années... c'était vous, madame Lefebvre,
-qui deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire auprès de sa
-mère, à Jemmapes... Ah! vous rouvrez là une blessure mal cicatrisée...
-Continuez, je vous en prie ou plutôt parlez-moi du présent... je n'ai
-pas besoin d'évoquer ce passé... vous avez risqué de grands dangers
-pour pénétrer jusque dans cette ville, dans le but louable de sauver
-un officier français auquel vous vous intéressez, sans doute parce
-qu'il est le protégé de votre mari, le fiancé d'Alice, que vous
-avez élevée... Parlez-moi du commandant Henriot... et permettez-moi
-d'oublier ce malheureux enfant que sa mère et moi regrettons toujours!
-
-—Vous parler d'Henriot, c'est parler de votre passé! dit Catherine
-avec un accent profond qui fit tressaillir Neipperg.
-
-—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...
-
-—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit advenu de cet enfant
-confié à la mère Hoche à Versailles et que je m'étais engagée à vous
-remettre à Jemmapes?...
-
-—Cet enfant est mort, hélas!
-
-—Qui vous l'a dit?
-
-—Le marquis de Laveline... et un homme de confiance au service du
-baron de Lowendaal. L'enfant a été enseveli sous les ruines du château,
-bombardé, miné, démoli par les obus...
-
-—L'enfant a été retiré vivant des décombres, monsieur le comte!
-
-—Que dites-vous?... c'est impossible... Oh! parlez, madame la
-maréchale, vite, mais sur quel indice se fonde cette supposition,
-hélas! bien invraisemblable...
-
-—L'enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd'hui fort, vaillant,
-un beau jeune homme, digne d'être aimé...
-
-Neipperg, en proie à une indicible angoisse, très pâle, murmura:
-
-—J'ai peur de deviner...
-
-—Vous commencez à comprendre!... Votre enfant, monsieur le comte, a
-été élevé par Lefebvre et par moi... il est devenu un brave officier
-français...
-
-—N'achevez pas!...
-
-—Comte de Neipperg, dit avec une solennité impressionnante la
-maréchale, se levant, laisserez-vous les Prussiens fusiller votre
-fils?...
-
-Neipperg, accablé, s'était jeté dans un fauteuil, le front caché dans
-les mains, murmurant:
-
-—Oh! c'est affreux!... cet enfant si longtemps pleuré, retrouvé
-vivant, sauvé par un miracle, et perdu, livré par moi à la justice
-terrible des cours martiales...
-
-—Il faut le sauver...
-
-—Oui, je le sauverai... mais comment?... c'est le moyen que je
-cherche, dit Neipperg avec vivacité...
-
-—Cherchons à nous deux...
-
-—Surtout pas un mot à la comtesse... cette secousse la tuerait...
-
-—Il faut se hâter... l'exécution est-elle fixée?...
-
-—A demain! au lever du soleil...
-
-—Nous avons quelques heures à peine...
-
-—Bien employées, c'est suffisant...
-
-—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre donnera pour la vie
-d'Henriot ce qu'on exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante
-soldats, s'il le faut!... car nous en avons des prisonniers de chez
-vous! dit avec une orgueilleuse intonation la maréchale.
-
-—On refusera l'échange...
-
-—Que faire alors?...
-
-—J'ai trouvé! dit tout à coup Neipperg.
-
-—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous seconder?
-
-—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me rendre au palais
-du gouvernement et là je réclamerai le commandant Henriot comme
-sujet autrichien. Protégé par le pavillon d'Autriche, il devient
-inviolable... il sera gardé ici, prisonnier chez moi, jusqu'à ce que
-régularisation soit faite de sa nouvelle nationalité...
-
-—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot comme sujet autrichien?
-
-—N'est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité de son père, c'est
-le droit des gens... Mais vous, madame la maréchale, il faut vous
-éloigner immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds plus de votre
-sécurité!
-
-La maréchale ne répondit rien. Elle craignait de soulever une objection
-qui arrêtât le comte dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait
-séjourner dans la ville sans compromettre peut-être plus grandement le
-sort d'Henriot.
-
-—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon, et puissiez-vous réussir
-et nous ramener Henriot!...
-
-Munie d'un sauf-conduit du consulat autrichien, elle réussit à sortir
-de la ville avec le fidèle La Violette, sans éveiller de soupçons.
-
-Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée que son Henriot
-allait devenir soldat de l'Autriche. «Acceptera-t-il au moins?» se
-demanda-t-elle en racontant à Lefebvre ce qui s'était passé avec le
-comte de Neipperg.
-
-Lefebvre réfléchit un instant, puis s'écria, comme emporté par un élan
-subit:
-
-—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce qu'ils voudront, ils se
-plaindront à l'Empereur si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner
-l'ordre d'attaquer!...
-
-Et il sortit de sa tente en disant à Catherine:
-
-—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas encore notre Henriot!...
-j'ai Oudinot avec ses grenadiers... c'est moi qui marcherai à leur
-tête, et nom d'un nom!... c... qui se dédit, ce soir même je prendrai
-Dantzig!...
-
-
-
-
-XV
-
-VIVE L'EMPEREUR!
-
-
-Tandis que Lefebvre disposait tout pour l'assaut, le comte de Neipperg
-se hâtait de courir au palais où le maréchal Kalkreuth avait son
-quartier général.
-
-Il fit connaître confidentiellement au maréchal les liens secrets
-qui l'unissaient à ce commandant Henriot, élevé dans les rangs de
-l'armée française, mais resté, par sa naissance, sujet de l'empereur
-d'Autriche. Il exigeait qu'il lui fût remis sur-le-champ.
-
-La Prusse et la Russie tenaient essentiellement à ménager l'Autriche.
-Bien que s'étant mise à l'écart de la coalition, l'Autriche pouvait,
-d'un moment à l'autre, reprendre les armes contre Napoléon. La
-présence du comte de Neipperg à Dantzig était d'une haute importance
-diplomatique. Son intervention pouvait faire épargner à la ville les
-horreurs de la prise d'assaut. Le palais du consulat général d'Autriche
-était un terrain neutre où la capitulation, si les Français forçaient
-les dernières défenses, serait débattue et traitée.
-
-Le maréchal se rendit donc aux raisons de M. de Neipperg et ordonna
-que le prisonnier français fût conduit, sous escorte, au consulat
-d'Autriche où il demeurerait gardé à la disposition des autorités, qui
-examineraient par la suite la réclamation du consul.
-
-L'entrevue d'Henriot avec Alice fut touchante et joyeuse: tous deux,
-oubliant les dangers courus, s'abandonnèrent aux délicieux projets
-d'avenir, aux espérances de bonheur; ils se croyaient déjà, l'un et
-l'autre, à l'abri de tout péril. Le siège terminé, avec le consentement
-du maréchal Lefebvre, ils se marieraient et l'on ne se souviendrait
-plus que comme d'un mauvais rêve des angoisses subies à Dantzig.
-
-Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot et Alice à leurs
-épanchements, fit prier le jeune homme de venir le trouver, avant le
-souper, à son cabinet.
-
-Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à l'aise, pensant qu'il
-s'agissait de lui remettre son visa et de le faire reconduire aux
-postes français.
-
-Neipperg, avec gravité, questionna le jeune commandant sur son
-origine, sur les particularités de son enfance.
-
-Henriot raconta avec franchise et simplicité ses premières années
-passées au camp. C'était un enfant du bivouac. Il se souvenait
-vaguement de Versailles, où il avait joué devant une boutique
-de fruitière. Sa vie ne commençait qu'avec les bataillons de
-Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où il avait été enfant de troupe. Il
-fit, plein d'une émotion vraie, le récit de ses premières impressions
-de pupille de la demi-brigade, il évoqua sa jeunesse éveillée au son
-du tambour, façonnée aux alertes, endurcie aux marches, rompue aux
-fatigues, et réjouie par la victoire.
-
-Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite Henriot sur ses parents.
-
-Il répondit qu'il ne les avait jamais connus. Le maréchal et sa femme,
-pour lui, constituaient toute la famille.
-
-Alors le consul dit avec une voix troublée:
-
-—Vos vrais parents existent cependant, mon jeune ami... et vous allez
-peut-être vous retrouver bientôt, très prochainement même, en leur
-présence...
-
-Henriot fit un mouvement, où il y avait de la surprise et aussi un peu
-d'indifférence:
-
-—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les parents qui m'ont
-abandonné, qui n'ont jamais pris soin de mon enfance, que je n'ai
-jamais demandé à voir, qui jamais ne se sont informés de moi...
-comment voulez-vous que mon cœur aille au-devant d'eux? quels
-sentiments d'affection et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n'en
-ont jamais manifesté pour moi?...
-
-—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des circonstances, plus
-fortes que toute volonté, ont-elles empêché ceux à qui vous devez
-l'existence de se faire connaître, de s'occuper de vous... ils vous
-ont cru mort... et leur cœur a longtemps souffert de cette perte
-supposée... aujourd'hui leurs larmes vont se sécher, la joie allumera
-ses flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant d'années les
-ténèbres... Henriot, ne voulez-vous pas embrasser votre mère?...
-
-Le jeune homme éprouva une commotion extrême. Ce nom de mère qu'il
-n'avait donné que par reconnaissance à l'excellente femme de Lefebvre,
-il allait donc s'échapper de ses lèvres s'adressant à celle dont le
-ventre l'avait porté... il pourrait, lui aussi, nommer ses parents...
-il ne serait plus l'enfant du hasard, recueilli par charité, soigné,
-élevé, fait homme par la bonté d'un soldat et d'une cantinière...
-Ah! en présence de cette femme qui s'avouait sa mère, il ne pourrait
-conserver l'indifférence dont il venait de faire montre au consul...
-son âme se fondait délicieusement dans un élan d'affection neuve et de
-respect inconnu.
-
-Avec un tremblement subit de la voix, il demanda:
-
-—Et quand verrai-je ma mère, monsieur?
-
-—A l'instant! répondit le comte radieux.
-
-Ouvrant alors vivement la porte du salon où se tenaient Alice et la
-comtesse, M. de Neipperg dit à sa femme:
-
-—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser votre fils!...
-
-Et rapidement il lui révéla ce que Catherine Lefebvre venait de lui
-apprendre.
-
-Madame de Neipperg se précipita dans les bras du jeune homme et le
-serra sur son sein.
-
-La première effusion passée, Henriot demanda, avec un trouble subit,
-en se tournant vers Neipperg, qui attendait, anxieux, l'œil mouillé de
-larmes:
-
-—Alors, monsieur... vous êtes mon père?...
-
-Pour toute réponse, Neipperg s'avança, les bras ouverts...
-
-Henriot hésita un instant, puis surmontant une timidité où il y avait
-peut-être de l'instinctive défiance, il embrassa celui qui se faisait
-ainsi connaître.
-
-—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse... Ma chère Alice,
-j'espère qu'à présent aucun obstacle ne s'opposera à cette union que
-votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons rien à vos
-projets!...
-
-Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour
-cacher son trouble s'élança vers elle en murmurant:
-
-—Que vous êtes bonne, madame!...
-
-Neipperg alors dit à Henriot:
-
-—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous
-rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils,
-vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître
-votre qualité...
-
-—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s'inclinant.
-
-—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel,
-imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c'est fort bien!
-Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai
-même d'y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine...
-et vous étiez chef d'escadron dans l'armée française; je prends sur moi
-de vous maintenir dans votre grade; l'empereur d'Autriche, mon auguste
-souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu'il
-saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal
-Kalkreuth attend votre visite...
-
-Henriot, horriblement pâle, n'avait pas bougé.
-
-Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux:
-
-—Qu'avez-vous dit, monsieur?... je n'ai pas bien compris... je
-suis à présent ce que j'étais hier, ce que j'étais il y a quelques
-minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à
-l'Empereur... et si j'ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce
-déguisement, voyez, je l'arrache à présent et je redeviens commandant
-des hussards... rien autre!...
-
-Et, dégrafant rapidement l'uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous
-sa veste de hussard français.
-
-—Henriot!... ne faites pas de folie! s'écria Neipperg. Vous êtes mon
-fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade
-dans l'armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera
-rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux...
-
-—Vous me proposez une lâcheté!
-
-—Prenez garde à vos paroles! C'est votre père que vous apostrophez
-ainsi!
-
-La comtesse de Neipperg s'était avancée, surprise par cette altercation.
-
-—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s'interposant; je
-comprends les scrupules d'Henriot, ce sont ceux d'un soldat plein
-d'honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne
-peut pas ainsi, d'une heure à l'autre, changer de camp... laissez-lui
-la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le
-forcent à abjurer sa foi de soldat!...
-
-—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession...
-Vous ne voudriez pas d'un fils qui fût un renégat et un traître!...
-
-—Henriot, mon fils! n'emploie pas de ces mots si terribles!...
-
-—Je suis Français, reprit le jeune hussard d'une voix forte, je
-resterai Français!...
-
-—Malheureux! c'est la mort! dit Neipperg accablé.
-
-—J'aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...
-
-—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes
-entré dans cette ville sous le costume d'un officier neutre... je
-vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon
-fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité
-autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour
-vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches,
-votre famille...
-
-—Je n'ai pas d'autre mère que la France et ma famille c'est mon
-régiment! s'écria Henriot au comble de l'exaltation. J'ai commis une
-faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu'un espion... je demande
-à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient
-comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l'on m'a trouvé au
-milieu des rangs ennemis, vêtu d'un uniforme d'emprunt, c'était comme
-espion et non comme déserteur!...
-
-A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent.
-
-La maison trembla sous la furie de décharges d'artillerie toutes
-proches.
-
-Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée
-accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la
-mousqueterie...
-
-Alors un grand silence se fit...
-
-On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme
-une multitude en déroute...
-
-Les coups de feu avaient cessé tout à fait.
-
-De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés,
-solennels...
-
-Puis un nouveau silence.
-
-—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée
-d'émotion.
-
-—Une tentative d'assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée,
-dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de
-servir l'Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu'on
-démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l'état de siège.
-Il en est temps encore, réfléchissez!
-
-—J'ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot.
-
-Alors, courant à la fenêtre, il l'ouvrit toute grande et cria à pleins
-poumons, à l'effarement des habitants de Dantzig qui s'enfuyaient par
-les rues.
-
-—Vive l'Empereur!
-
-—Ah! l'infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg,
-pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler.
-
-Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à
-coup, au dehors:
-
-—Vive l'Empereur! C'est nous, mon commandant, nous arrivons à temps,
-nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je
-connais le chemin...
-
-Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique
-plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de
-la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit
-grenadiers d'Oudinot.
-
-La Violette escalada la fenêtre en disant:
-
-—C'est mon entrée particulière!
-
-Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent.
-
-En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et
-rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant
-repris son flegme diplomatique.
-
-—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect
-aux vaincus!... Dantzig s'est rendue... nous n'avons pas le droit de
-toucher à un cheveu de ses défenseurs, c'est l'ordre du maréchal!...
-Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta
-La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu'on
-a donné l'assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins
-d'ingénieurs. Enfin c'est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la
-ville reste à nous!... Vive l'Empereur!
-
-La reddition de Dantzig, en effet, venait de s'accomplir.
-
-Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot
-avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d'infanterie,
-étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes
-avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français
-du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de
-plus en plus la place. S'ils réussissaient à déloger Lefebvre et à
-reculer les lignes d'investissement, les renforts devenaient presque
-inappréciables.
-
-Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit
-à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l'impossibilité
-désormais de secourir leurs alliés les Prussiens.
-
-Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur
-personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit
-les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et
-Lannes, dont l'heure fatale n'était pas encore venue, son uniforme
-couvert de terre et de débris sanglants.
-
-Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l'Angleterre
-avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s'agissait surtout
-de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.
-
-Une de ces corvettes, la _Dauntless_ (l'Intrépide), voulut profiter
-d'une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un
-feu violent d'artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de
-sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage.
-
-Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs
-pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats
-de géants.
-
-Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu
-par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le
-grand coup décisif.
-
-Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n'était pas sans
-appréhensions sur les suites de son équipée.
-
-Les nouvelles qu'elle lui donna d'Henriot ne lui plurent qu'à demi.
-
-Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l'avait dit à
-Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l'assaut immédiatement.
-
-On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l'ordre de Lefebvre,
-quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le
-fossé dont le combat de la veille l'avait rendu maître.
-
-Ces troupes d'élite conduites au pied du talus reçurent l'ordre
-d'attendre en silence le signal de s'élancer à l'assaut.
-
-Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées
-solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait,
-mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres
-suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d'écraser les
-assaillants, quand les assiégés les précipiteraient.
-
-On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un
-brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher
-le moyen de paralyser leur chute.
-
-—Présent! dit une voix... moi, si l'on veut, j'irai!...
-
-Et La Violette, s'avançant vers Lariboisière, qui conduisait les
-sapeurs, ajouta avec modestie:
-
-—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi
-qui feraient l'affaire... si je me propose, c'est que je crois pouvoir
-arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se
-méfieront pas!...
-
-Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la
-justesse de son observation et l'avantage de sa taille.
-
-Le général serra la main de La Violette avec émotion:
-
-—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes
-mains!...
-
-On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se
-baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées,
-s'approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se
-redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du
-tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient
-dans le fossé vide, sans blesser personne...
-
-A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria:
-
-—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...
-
-Et il s'élança le premier vers le talus.
-
-Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d'hommes, une cohue
-furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant,
-escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil...
-
-Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était
-fait cette fois par les grenadiers d'Oudinot et les voltigeurs de
-Lannes.
-
-Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie
-auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter
-les Français victorieux...
-
-Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute
-résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était
-huit heures du soir.
-
-Le feu aussitôt cessa, tandis qu'on attendait le maréchal Lefebvre pour
-traiter des conditions de la reddition.
-
-Le maréchal consentit à une suspension d'armes, se réservant d'avertir
-Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.
-
-Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la
-maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi
-de quelques camarades, et parvint au consulat d'Autriche, au moment où
-le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau,
-poussait ce formidable cri de «Vive l'Empereur!» qui devait, selon
-lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave
-tambour-major et les grenadiers accourant à son secours.
-
-
-
-
-XVI
-
-LE SECRET DE NAPOLÉON
-
-
-La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.
-
-Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d'en étudier en
-personne les défenses et d'en reconnaître les ressources.
-
-Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers
-le camp de Dantzig.
-
-Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et
-complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l'Empereur
-s'était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter
-l'ordre et la marche en vue de l'entrée solennelle des troupes dans la
-ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la
-faveur d'un entretien particulier.
-
-—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris...
-que diable! on la dit très attachée à son mari, c'est d'un excellent
-exemple, mais ce n'est pas une raison pour venir le surveiller jusqu'au
-camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de
-l'Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu
-des troupes...
-
-L'Empereur s'arrêta, sourit, et se dit:
-
-—Il est vrai que si j'avais écouté Joséphine, elle serait accourue
-ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir
-irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être
-l'attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que
-Joséphine m'enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?...
-Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en
-grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!...
-
-Catherine était peu à son aise en présence de l'Empereur. Il avait une
-si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille,
-pénétrait jusqu'au plus profond de l'âme.
-
-Et puis il n'était pas toujours très galant, ni même très poli avec les
-femmes.
-
-Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de
-jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez
-nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques,
-fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes.
-
-L'histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades,
-d'ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les
-cérémonies où il questionnait les dames invitées.
-
-Quelques-unes de ces réponses eurent d'ailleurs une brutalité
-justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu
-hommasse et insupportable, qui avait rêvé d'atteler en flèche de son
-pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un
-jour, en minaudant comme une Agnès:
-
-—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus?
-
-Et elle attendait le compliment forcé.
-
-—Celle qui fait le plus d'enfants! répondit rudement Bonaparte, en
-tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice
-acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées.
-
-Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu
-gracieuses qui s'échappaient des lèvres de l'Empereur agacé par les
-avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames
-de la cour désireuses d'attirer les regards du maître, et qui, comme
-la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l'écritoire, du refus de les
-déshonorer dont l'Empereur se montrait coupable.
-
-Elle n'avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l'abord
-du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la
-mission dont elle s'était chargée.
-
-Mais elle savait répondre! Elle n'avait pas, disait-elle souvent, sa
-langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu'elle l'avait connu petit
-officier d'artillerie sans le sou, l'éblouissant empereur, et les
-souvenirs de l'hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le
-linge à crédit, l'enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel.
-
-Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu'elle entra
-sous la tente impériale, où Rapp l'introduisit.
-
-Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons
-de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l'Empereur,
-attendant qu'il l'interrogeât.
-
-Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le
-réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave
-Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à
-travers l'Europe.
-
-Catherine, rassurée par le ton de l'Empereur, qui s'était empressé
-de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle
-fit part des inquiétudes de l'Impératrice; l'esprit toujours hanté
-des dangers que courait l'Empereur dans cette campagne lointaine, Sa
-Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son
-auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier
-point de sa mission: d'une voix légèrement voilée, elle annonça la
-douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l'enfant
-d'Hortense.
-
-Un sanglot court et brusque s'échappa de la poitrine de l'Empereur...
-
-Il aimait cet enfant. Il s'y était attaché. Ce conquérant impitoyable,
-ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette
-faiblesse d'adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a
-dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n'ayant
-conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d'un enfant et la
-carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les
-enfants des autres.
-
-Que de fois on l'avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se
-le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au
-milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d'argent,
-les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied
-dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là,
-il s'interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des
-instructions à quelque préfet des Bouches-de-l'Escaut ou des montagnes
-de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l'enfant
-sur son dos.
-
-Il était alors l'oncle Bibiche. C'était ainsi que le petit
-Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant
-terrible.
-
-Il avait projeté d'adopter le fils d'Hortense. Sans doute, il
-n'ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes
-insinuaient qu'il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors
-qu'elle était déjà grosse de ses œuvres. Le _Moniteur_ avait annoncé,
-par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était
-accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire», comme s'il s'était agi d'un
-héritier de l'Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.
-
-Mais Napoléon n'était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets
-par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions
-scandaleuses.
-
-Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant
-d'Hortense, au fond il n'était pas très mécontent de savoir qu'on lui
-en attribuait la paternité.
-
-L'armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la
-puissance à l'enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans
-ses veines.
-
-Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais
-et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se
-trouveraient ainsi satisfaites.
-
-La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l'arbre
-généalogique qu'il s'efforçait de faire croître.
-
-Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture
-de sphinx foudroyé.
-
-Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de
-l'homme qui s'était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau
-du politique voyant s'effondrer une partie de son œuvre.
-
-Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même,
-maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il
-demanda:
-
-—Quelle autre nouvelle m'apportez-vous, madame la maréchale?
-
-—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se
-succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas
-seulement une messagère funèbre... j'ai aussi à vous faire part de la
-naissance d'un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous
-venez d'apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour,
-qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient
-d'être mère...
-
-—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon.
-
-—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon...
-
-Napoléon s'était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux
-mains:
-
-—Vous êtes bien certaine de ce que vous m'avancez là? demanda-t-il
-avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme
-extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir.
-
-—Parfaitement sûre, sire... j'ai vu l'enfant... il vous ressemble! dit
-hardiment Catherine.
-
-L'Empereur la regarda fixement, mais sans colère:
-
-—Ce n'est pas pour rien qu'on vous appelle la Sans-Gêne, vous!
-dit-il en avançant la main vers l'oreille de la maréchale, pour la
-tirer, comme il avait l'habitude de le faire avec ses grenadiers, ses
-officiers du palais, ses maréchaux même.
-
-Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec
-fébrilité.
-
-Catherine l'entendit qui grommelait:
-
-—J'ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n'y a pas à en
-douter!... Ah! c'est un coup du sort!... voilà donc démenti ce
-bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des
-Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner...
-qu'il m'était impossible d'avoir un héritier... que ma dynastie ne
-pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche,
-et Corvisart n'est qu'un imbécile!... c'est un âne comme tous les
-médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l'avenir
-m'appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame
-la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m'apportez là... décidément
-votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui
-tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera
-son entrée solennelle dans la ville qu'il m'a prise... tous les deux,
-je l'espère, vous serez contents de moi!...
-
-Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en
-souriant:
-
-—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!...
-
-—Sire, j'ai aussi celui de l'impératrice Joséphine, et je dois vous le
-confier! dit Catherine, s'arrêtant et manifestant son intention de ne
-pas accepter le congé de l'Empereur.
-
-—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire
-connaître!... Voyons, qu'est-ce encore? Je parie qu'il s'agit de
-quelque dette nouvelle, d'une réclamation de fournisseur?... Joséphine
-est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages,
-ses folies, me déplaisent... avec l'argent qu'elle me dépense en
-frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une
-division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence...
-Allons! puisque vous êtes l'ambassadrice de cette folle... dites-moi la
-somme?... Vite, combien?...
-
-—Sire, il ne s'agit pas d'argent...
-
-—Et de quoi donc, s'il vous plaît?
-
-—L'Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire,
-avertie de la naissance de cet enfant...
-
-—Ah! l'Impératrice sait...
-
-—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et
-méchants à sa cour...
-
-—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et
-Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la
-maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois
-de l'Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande
-lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de
-femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles
-désagréables envolées de son manteau.—Et qu'a dit l'Impératrice?
-reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses
-sentiments à l'égard de cet enfant?...
-
-—L'Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir,
-de l'élever... et même de l'adopter, si Votre Majesté y consentait...
-
-Avec sa rapidité d'impressions, et la surprenante vivacité de sa
-pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure
-qu'on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la
-mort inattendue du fils d'Hortense...
-
-—Oui, je vois ce que l'on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par
-Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph,
-Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs
-espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais
-triompherait... oui, ce serait possible!... L'adoption de cet enfant
-pourrait me tenir lieu d'héritier... Mais que diraient les rois de
-l'Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je
-puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux
-que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille
-régnante?
-
-Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit et son œil soupçonneux se
-fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit
-alors:
-
-—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission
-de Votre Majesté, qui fera connaître à l'Impératrice, quand elle
-le jugera à propos, la résolution qu'elle aura arrêtée... Je vais
-retourner en France, toute heureuse d'avoir trouvé Votre Majesté en
-bonne santé et toujours victorieuse...
-
-—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous
-aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles!
-
-Et l'Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant
-que l'audience était terminée.
-
-La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret
-de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute
-sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à
-l'Empereur, conséquence de la preuve qu'il avait de sa possibilité de
-donner à l'empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le
-blé dans le grain qu'on sème, germait dans les profondeurs de la pensée
-du nouveau Charlemagne.
-
-
-
-
-XVII
-
-LA BELLE POLONAISE
-
-
-Le divorce! ce grand événement de l'existence impériale, n'était encore
-qu'un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses
-perceptions d'un avenir possible, mais improbable, qu'on entrevoit dans
-les brumes de la rêverie, du désir, de l'éventualité.
-
-A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de
-rompre son mariage avec Joséphine.
-
-D'abord, lors de la crise du retour d'Egypte, quand Bonaparte avait été
-informé des fredaines de sa volage créole.
-
-Puis à l'époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du
-départ pour la campagne d'Allemagne.
-
-Fouché, l'un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché,
-sondé, tâté le terrain.
-
-Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari,
-reprenait l'avantage.
-
-Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête
-coiffée du madras, par l'escalier dérobé mettant en communication son
-appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s'opérait
-sur l'oreiller.
-
-Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l'Europe était toujours
-vaincu.
-
-Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien
-ascendant, l'asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et
-solidement, par les sens. Il l'avait, comme on dit familièrement, dans
-le sang.
-
-Les infidélités qu'il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu'à
-l'époque où nous sommes arrivés.
-
-On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon.
-La duchesse d'Abrantès, mademoiselle d'Avrillon, Constant, Bourienne,
-Fain, d'autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques
-de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné
-le tableau complet des amours de Bonaparte et de l'Empereur. Tout
-dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté,
-fort intéressant et impartial, a résumé l'histoire anecdotique des
-maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n'eut pourtant
-d'influence véritable sur la décision de Napoléon.
-
-On sait peu de chose sur ses liaisons d'officier: pauvre, laborieux,
-fier et pas avenant, il est peu probable qu'à Valence ou à Auxonne
-ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu'une
-partie de courte débauche, la passade d'une soirée.
-
-On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec
-madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari
-n'eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace
-protection accordée au jeune général d'artillerie. Au 13 Vendémiaire,
-Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l'Intérieur, et
-contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de
-la Convention.
-
-Bonaparte se montra d'ailleurs reconnaissant envers Turreau d'abord,
-puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à
-l'armée d'Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie,
-abandonnée, misérable, il donna d'abondantes gratifications.
-
-Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès
-est l'héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin
-public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la
-rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui
-contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux
-noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte
-qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s'informa.
-C'était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui
-avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après
-la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu
-l'ordre de rejoindre l'armée d'Egypte. S'embarquer au premier quartier
-de la lune de miel, c'était pénible pour les deux amoureux. La petite
-modiste eut l'aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se
-glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.
-
-Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume
-d'homme, s'enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement
-madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l'aperçut et
-s'en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d'abord les cadeaux
-du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux
-mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d'embarquement.
-On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la
-France. Le général en chef l'avait distingué pour sa capacité, pour son
-intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire
-un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son
-importante tâche, il reviendrait à Damiette.
-
-L'officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait
-le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à
-dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il
-la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement
-maladroit, il renversa une carafe d'eau: voilà la robe de la jeune
-femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l'emmène dans un
-appartement, sous le prétexte de lui permettre d'essuyer l'eau et de
-réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame
-les soins que réclamait l'aspersion, et elle revint la coiffure si en
-désordre, bien que la carafe n'eût pas inondé si haut, que les convives
-surent immédiatement à quoi s'en tenir.
-
-Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais
-qu'il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours
-comme dans les comédies, Fourès, qu'on croyait bien loin, sur la route
-de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut
-brusquement, ainsi qu'un diable surgissant d'une trappe.
-
-Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné
-sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général
-Bonaparte, l'amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le
-mari de la maîtresse en titre en lui donnant d'ironiques conseils et
-des renseignements fort précis.
-
-Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s'en prendre à son
-supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui
-réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres.
-Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l'appela
-familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d'elle, lui
-permit de l'accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec
-elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu'il se serait déclaré
-prêt à l'épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui
-un enfant.
-
-Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus
-féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d'impressionner
-Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l'avis
-de la naissance de l'enfant d'Eléonore de la Plaigne, qu'il était
-peut-être impuissant à engendrer.
-
-Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son
-bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté
-avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord
-de l'_América_, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait
-eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa
-de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota
-et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la
-fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée
-de son second mari qu'elle avait consciencieusement trompé, Bellilote
-partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à
-la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On
-ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une
-fidélité à l'Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et
-d'autres ingrats chamarrés.
-
-Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait
-nullement la peinture; en œuvres littéraires il n'aimait que la
-tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages
-majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique
-cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une
-impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer
-le majeur du mineur, prêtant peu d'attention à la symphonie, il
-éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine.
-On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le
-sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute
-l'Italie en donnant à cet eunuque musical l'ordre de la Couronne de
-Fer. Aussi la passion qu'il éprouva pour la Grassini, cantatrice
-célèbre, naquit-elle autant de l'audition que de la vue de cette belle
-personne. C'est à Milan que Bonaparte l'admira et la connut. Il la fit
-venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une
-petite maison de la rue Chantereine. Elle s'ennuyait. Un violoniste,
-Rode, s'offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d'archet de
-l'artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa
-toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la
-suite, chaque fois qu'elle traversait Paris, en revenant de chanter à
-Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l'Empereur,
-conservant d'elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut
-l'ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non
-seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son
-impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras
-du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.
-
-Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les
-compagnes éphémères de l'Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de
-l'Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne
-lyrique; mademoiselle Bourgoins qu'il eut la cruauté de faire annoncer
-dans sa chambre, un soir qu'il travaillait avec son ministre Chaptal,
-dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et
-imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire
-de l'Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son
-amant lui valut d'être exclue du Théâtre-Français, à l'instigation des
-gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui
-administraient la scène.
-
-Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l'amour
-à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes
-labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout
-bonheur que la main n'atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas
-s'étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de
-chambellans ou d'officiers de sa maison, de lectrices de l'Impératrice,
-qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant
-avait la clef.
-
-Ces distractions physiques, l'Empereur les eut d'abord parce qu'il y
-éprouvait satisfaction, qu'il était vigoureux et bien portant,—il faut
-se rappeler qu'à l'époque du siège de Dantzig il n'a que trente-huit
-ans,—et ensuite parce qu'il redoutait une liaison, un attachement
-qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l'attention, de
-la volonté. Et puis il craignait l'influence que pourrait avoir une
-maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d'influence féminine dans son
-entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de
-la chambre du conseil.
-
-Cette appréhension d'une favorite, d'une maîtresse régnante, comme les
-Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l'ancienne
-monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes
-aventurières comme madame de Vaudey.
-
-Cette femme intrigante et coquette était la fille d'un militaire
-célèbre, Richaud d'Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de
-la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut
-nommée dame du palais en 1804 et accompagna l'Impératrice aux eaux
-d'Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été
-rejoindre Joséphine, qu'il la connut. Napoléon s'en dégoûta un jour
-qu'elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable.
-Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à
-l'Empereur; l'aide de camp de service qu'il envoya, avec l'argent
-sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d'Auteuil, présidant
-un joyeux souper et ne pensant pas du tout l'achever promptement chez
-Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans
-des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses
-services au prince de Polignac, proposant d'attirer l'Empereur dans un
-guet-apens et de le faire assassiner.
-
-Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle
-Lacoste, petite blondinette qui n'était pas admise au salon de
-l'Impératrice et se tenait dans l'antichambre, puis Félicité, fille
-d'un huissier de l'Empereur et qui avait pour fonction d'ouvrir la
-porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de
-Rémusat, qui n'avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial;
-mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans
-une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck
-de Napoléon, vint brusquement l'avertir de la visite du souverain.
-Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une
-maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de
-lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La
-digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d'avoir un enfant
-de l'Empereur, ou de faire croire qu'elle était grosse de lui.
-Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l'heure. La Restauration la
-récompensa des méchants propos qu'elle tint sur l'Empereur en nommant
-son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.
-
-Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si
-fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de
-l'empereur, celle qu'il a aimée profondément et qui lui est restée
-fidèle jusqu'à l'exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska,
-la belle Polonaise.
-
-Pendant le siège de Dantzig, l'Empereur allant à Varsovie, reçut à
-un relais de poste les compliments et un bouquet d'une députation
-de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune
-personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et
-charmante, avec de grands yeux bleus, candides.
-
-Duroc la présenta pour qu'elle débitât son compliment. Elle demeura
-troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de
-l'Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de
-la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l'espoir de la revoir
-à Varsovie.
-
-Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l'épouse du comte
-Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf
-ans. Pour l'épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur
-d'un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme
-s'appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait
-opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire,
-était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine
-l'âme d'une héroïne. L'amour de la patrie dominait son être. Elle donna
-sa main au vieux noble en souhaitant d'avoir un fils qui contribuât à
-délivrer la Pologne.
-
-En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse
-suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N'a-t-il pas
-infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle
-tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle
-croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites
-dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.
-
-Dès lors, dans son cœur, l'admiration pour l'Empereur a pris une
-telle place qu'à la première occasion un autre sentiment doit naître
-inévitablement.
-
-Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le
-relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt
-d'accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque.
-Ils avaient remarqué l'attention profonde avec laquelle, à un bal,
-l'Empereur l'avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions
-de l'Empereur durant un dîner auquel elle assistait n'ont pas échappé
-à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut
-que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence
-sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa
-vertu. L'amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout
-des auxiliaires. Son mari même l'engage vivement à se rendre aux
-invitations de l'Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle
-l'histoire d'Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus,
-délivra le peuple d'Israël accablé. On la presse, on l'entoure, on
-l'entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble
-veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire
-de la patrie.
-
-Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les
-cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on
-obtient d'elle une entrevue avec l'Empereur. Elle s'y rend, comme au
-supplice. Duroc l'introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les
-yeux avec ses mains et s'affaisse, anéantie, dans un fauteuil.
-
-Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est
-à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia.
-Napoléon eut le tact et l'habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna
-chez elle, cette nuit-là, telle qu'elle était venue. Cette respectueuse
-attitude de l'Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc,
-dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre
-deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de
-sa patrie à l'amoureux empereur qui ne proférait que des paroles
-passionnées.
-
-On peut dire que Marie Walewska n'aimait point Napoléon quand elle
-devint sa maîtresse; mais depuis elle s'attacha fortement à lui; et
-quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du
-Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable
-passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu'à sa chute,
-il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers
-temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l'île
-d'Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi
-faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de
-son sexe et l'ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand
-soldat vaincu! L'une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à
-Sainte-Hélène fut l'annonce que le misérable Hudson-Lowe s'empressa de
-lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le
-général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.
-
-La nouvelle de la naissance de l'enfant d'Eléonore, apportée par la
-maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l'Empereur vers
-la belle Polonaise.
-
-Puisqu'il pouvait engendrer, puisqu'il n'y avait aucun obstacle
-physique de son côté, et que l'absence d'héritier de l'empire provenait
-uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska
-était susceptible, elle aussi, de devenir mère.
-
-Pourquoi n'adopterait-il pas son enfant?
-
-Et s'il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il
-pas dans les familles régnantes une princesse qu'il épouserait et
-qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par
-conséquent aucun souverain n'oserait par la suite contester les droits
-à l'hérédité de l'empire?
-
-Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son
-esprit, subitement échauffé à l'idée d'un mariage qui lui ôterait sa
-tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l'enfant qu'il aurait
-d'une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la
-fiction de l'hérédité du principe monarchique. La certitude où il se
-trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui
-fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son
-trône. L'amour qu'il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à
-rompre le lien qui depuis tant d'années l'attachait à Joséphine.
-
-Pour la première fois, il songea qu'elle était vieille, et rapidement
-il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il
-pourrait rencontrer, dans les cours d'Europe, pour en faire une
-Impératrice.
-
-Sa méditation fut interrompue par Rapp, l'avertissant que l'armée
-se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses
-ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.
-
-
-
-
-XVIII
-
-MONSIEUR LE DUC
-
-
-Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la
-ville de Dantzig.
-
-Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le
-maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de
-troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l'épée du maréchal
-Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue.
-
-Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs
-du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège
-mémorable.
-
-Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig
-fournirent un détachement d'honneur et entrèrent, tambour battant,
-drapeau déployé, derrière leur glorieux chef.
-
-Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait
-cette troupe d'élite, la moitié avait péri dans les tranchées.
-
-L'Empereur avait reconnu sa valeur, et l'ordre du jour suivant avait
-été lu, avant l'entrée dans la ville, à toute l'armée:
-
-«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées
-aujourd'hui à midi.
-
-»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les
-sapeurs se sont couverts de gloire.»
-
-Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable
-de la place, la force numérique égale chez l'assiégé aux troupes
-assiégeantes, l'insuffisance de l'artillerie de siège, le climat
-rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la
-résistance.
-
-La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement
-sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants.
-
-L'effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat
-matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des
-approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut
-envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce
-climat froid, fut pour l'armée un cordial énergique, un élixir de bonne
-santé et de joyeuse humeur.
-
-Napoléon, deux jours après l'entrée de Lefebvre, vint visiter les
-tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de
-ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand
-dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.
-
-Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre,
-Lannes et Mortier attendaient l'arrivée de l'Empereur, le grand
-maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée,
-enrichie de diamants.
-
-Un officier l'accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel
-était posée une couronne d'or fermée.
-
-Duroc tenant l'épée, et l'officier le coussin avec la couronne, se
-postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon.
-
-Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de
-chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la
-couronne et l'épée.
-
-Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:
-
-—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à
-s'approcher.
-
-Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea
-vers Napoléon.
-
-Machinalement il avançait la main, pensant que l'Empereur allait, pour
-le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant
-tous une accolade fraternelle.
-
-Mais Napoléon reprit:
-
-—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le
-genou pour recevoir l'investiture!...
-
-Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s'était retourné comme
-si l'Empereur se fût adressé à quelqu'un d'autre derrière lui, un
-fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n'y avait, parmi
-les Français, ni duc ni duché.
-
-Duroc se pencha vers lui, murmurant:
-
-—Agenouille-toi!...
-
-Et il vit l'officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous
-les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait
-sur la tête...
-
-Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu
-près la haute et curieuse fortune dont il était l'objet, que lorsque
-Napoléon, prenant l'épée et lui frappant légèrement trois coups sur
-l'épaule, lui dit avec la gravité d'un pontife officiant:
-
-—Au nom de l'Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté
-nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir
-et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette
-dignité!...
-
-Puis d'une voix plus douce:
-
-—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre
-Empereur!...
-
-Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais,
-battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers
-présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.
-
-C'était un acte politique d'une importance énorme que cette élévation
-d'un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par
-la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque
-ridicules.
-
-Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l'aide d'une
-aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des
-mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa
-cour les représentants de l'ancienne aristocratie. A présent, il
-voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades
-de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles,
-illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et
-grâce aux dotations qu'il se proposait de leur accorder, se mêleraient,
-se confondraient avec les descendants des familles de la vieille
-France. Ainsi selon lui serait cimentée l'union des deux France et son
-œuvre dynastique serait parfaite.
-
-Cette pensée de créer une noblesse d'empire s'ajoutait, dans son
-cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d'alliance avec
-une famille souveraine.
-
-Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans
-une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il
-siégerait, lui, l'Empereur.
-
-Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande,
-Joseph l'Espagne, Jérôme la Westphalie.
-
-A côté d'eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples,
-Eugène, vice-roi d'Italie.
-
-Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier;
-des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et
-des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des
-diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu'il avait
-institués au camp de Boulogne.
-
-Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l'ordre social
-reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le
-moule de l'ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière
-révolutionnaire.
-
-C'est pour cette raison qu'ayant décidé de refaire une noblesse et de
-créer des ducs et des comtes d'Empire, son choix s'était d'abord arrêté
-sur Lefebvre.
-
-La bravoure légendaire, les services militaires, la probité
-inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus
-illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient
-cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte.
-Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de
-son empire, cherchait à frapper l'esprit de son armée et à bien mettre
-en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse.
-
-C'était parce qu'il était fils de paysan, et qu'il l'avait connu
-sergent aux gardes-françaises que l'Empereur prit Lefebvre comme
-prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait.
-
-Le nouveau duc, qui d'ailleurs, avec l'épée et la couronne, recevait
-une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat
-n'étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans
-l'armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre,
-fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d'envie. Il stimula
-aussi l'héroïsme et le dévouement de ses compagnons d'armes. Chacun, en
-secret, pensait à s'illustrer davantage afin d'obtenir de l'Empereur
-une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au
-premier rang de la société impériale l'ancien sergent, le volontaire de
-92, l'officier subalterne de l'armée de Sambre-et-Meuse.
-
-Tout ému par l'embrassade de l'Empereur, un peu gêné par la couronne
-qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l'épée ducale qui
-venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à
-Duroc, qui le félicitait:
-
-—Moi! je m'en f... de tout cet attirail-là... Mais c'est ma bonne
-femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça,
-Duroc!
-
-Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l'état-major de Lannes
-un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le
-regardait avec un sourire moqueur.
-
-Il alla droit à lui et l'apostropha ainsi:
-
-—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois
-à moi-même, tandis que vous, c'est le hasard de la naissance qui vous
-a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos
-aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous;
-moi, je suis un ancêtre!...
-
-Et, tournant le dos à l'ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc:
-
-—Mon cher maréchal, quand donc l'Empereur donnera-t-il le signal de se
-mettre à table?
-
-—Vous avez faim, Lefebvre?
-
-—Non!... Mais plus vite l'Empereur nous fera dîner, plus vite nous
-serons libres... Et j'ai une furieuse envie d'être le premier à
-embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig.
-
-
-FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-LA DUCHESSE
-
-
-
-
-I
-
-CHEZ L'IMPÉRATRICE
-
-
-On attendait l'Empereur.
-
-Victorieux, maître de l'Europe, ayant imposé son amitié à la Russie et
-sa volonté à la Prusse, Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en
-triomphateur dans Paris.
-
-Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner des réceptions, inviter des
-personnages diplomatiques, tenir rang de souveraine.
-
-Une soirée avait été organisée aux Tuileries en l'honneur de la
-nouvelle duchesse de Dantzig.
-
-Tout le petit grand monde, vivant et intrigant autour de Joséphine, se
-préoccupait de cette réception.
-
-On se demandait, avec ironie, comment la duchesse récente tiendrait son
-rang.
-
-Les mauvaises langues se donnaient du jeu. On rappelait, avec des rires
-mal étouffés, que la maréchale avait jadis été blanchisseuse.
-
-Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient d'extraction humble et plus
-d'une avait dans son passé des aventures louches et des anecdotes
-scandaleuses.
-
-La bonne Catherine, elle, jouissait d'une réputation sans tache.
-
-Elle paraissait même ridicule à force d'aimer son mari.
-
-Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d'un grand officier de
-l'empire et même madame la maréchale, elle n'avait eu, dans sa noble
-existence, la fille du peuple devenue grande dame de la Révolution
-couronnée, qu'un seul amour: son homme, son Lefebvre.
-
-Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité rare chez les terribles
-sabreurs de l'Empire.
-
-Il n'avait pas même eu les faiblesses accidentelles et permises de son
-maître, de son ami, de son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant,
-l'Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant et disait: «C'est
-le seul terrain où je ne suivrai pas l'Empereur!»
-
-Et puis, avec son rire de brave homme, il ajoutait devant ses aides de
-camp moins scrupuleux:
-
-—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me gênerait pour cogner
-sur les Prussiens!... Je penserais à elle tout le temps, j'aurais des
-remords, et il faut avoir le cœur sain et la conscience tranquille pour
-se battre, comme nous le faisons, un contre vingt!...
-
-Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de sa vertu conjugale. Il
-était, il le faut dire, pour la probité, pour la fidélité et pour
-l'héroïsme, une exception en tout, cet Achille paysan sorti des rangs
-du peuple, resté naïf, toujours républicain, qui avait refusé d'être le
-collègue de Carnot et de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez
-capable, et qui n'aimait que trois choses sur la terre: sa femme, sa
-patrie, son empereur. Les autres maréchaux, qui se moquaient de lui,
-ne devaient pas l'imiter et devaient trahir par la suite la France et
-Napoléon, avec la même facilité qu'ils faisaient ce qu'ils appelaient
-«une queue» à leurs épouses, d'ailleurs rarement en reste avec eux.
-
-La réception de l'Impératrice était au grand complet lorsque la
-maréchale se présenta.
-
-Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon, étalaient leur insolence
-et leur impudente convoitise.
-
-Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr, ne
-possédait que la principauté de Lucques et celle de Piombino. D'où
-rivalité sourde et guerre d'épigrammes entre les deux sœurs.
-
-Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier
-rang Junot, gouverneur de Paris, l'ancien sergent dont Bonaparte avait
-fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès
-de la reine de Naples.
-
-Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.
-
-La voiture de Junot attendait jusqu'à des heures très avancées dans la
-cour de l'hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de
-rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire
-Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte
-les retenait: l'arrivée de l'Empereur. Lui absent, tout le monde à sa
-cour se lâchait, s'abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois.
-La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous
-ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie
-faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu'il
-avait le malheur d'avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple
-prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il
-avait la sottise d'aimer, d'adorer sa famille, ces êtres méprisables
-et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans
-l'affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha
-à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le
-gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de
-Naples, et il l'exila en Portugal, avec le grade d'ambassadeur et
-le titre de duc d'Abrantès. Sa colère, on le voit, n'était pas bien
-terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa
-familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le
-trône en devenant le mari de sa sœur.
-
-La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de
-Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.
-
-Epoux de l'archiduchesse d'Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se
-croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat,
-un Junot, un Joseph, s'imaginer gouverner la France et le monde après
-lui, c'était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux
-traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l'ont
-exploitée terriblement en appelant à eux l'étranger et en livrant la
-France, grâce à la trahison de l'infâme Marie-Louise, à leurs bons amis
-les Cosaques et les Prussiens.
-
-A l'heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le
-brave maréchal déjeunait avec l'Empereur.
-
-Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois
-absences.
-
-Chaque fois que Napoléon l'appelait: «monsieur le duc», il tressaillait
-comme s'il se fût agi d'une personne étrangère à qui la parole était
-adressée.
-
-Napoléon parfois aimait à plaisanter.
-
-Il savait Lefebvre honnête et pauvre.
-
-Il l'avait fait duc, il voulait le faire riche.
-
-A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:
-
-—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?
-
-—Mais oui... sire!... j'aime le chocolat si vous le voulez, j'aime
-tout ce que vous aimez, moi!...
-
-—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c'est du chocolat de
-Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville,
-puisque vous l'avez conquise...
-
-Lefebvre s'était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas
-toujours très bien ce que l'Empereur lui disait. Il craignait souvent
-de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.
-
-Napoléon s'était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette,
-d'où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d'une livre de
-chocolat enveloppé.
-
-Il le donna au maréchal en disant:
-
-—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux
-entretiennent l'amitié.
-
-Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son
-uniforme et se rassit à table en disant:
-
-—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l'hôpital...
-c'est excellent, paraît-il, pour les malades...
-
-—Non! fit l'Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en
-prie!...
-
-Lefebvre salua et grommela:
-
-—Drôle d'idée qu'a l'Empereur de me fourrer du chocolat comme à une
-petite maîtresse!...
-
-Le déjeuner se poursuivait.
-
-Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d'œuvre du cuisinier
-impérial, fut servi.
-
-L'Empereur, avant de l'entamer, s'arrêta et dit:
-
-—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A
-vous le signal d'attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à
-vous d'en faire les honneurs!
-
-Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois
-convives donnèrent un vigoureux coup de dent.
-
-Le maréchal rentra chez lui enchanté de l'amabilité de son souverain.
-
-—Quel dommage que Catherine n'ait pas été là! dit-il en soupirant...
-jamais Sa Majesté n'a été de meilleur poil... mais quel singulier
-cadeau que ce chocolat de Dantzig!...
-
-Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon.
-
-Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent
-mille francs en billets de banque.
-
-C'était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang.
-
-Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement
-le bienfait de l'Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du
-«chocolat de Dantzig».
-
-La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l'Empereur servait
-sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos
-aigres-doux.
-
-Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à
-leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la
-réception de l'Impératrice pour l'humilier et lui rappeler son humble
-origine.
-
-Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores.
-
-Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d'un panache
-de plumes d'autruche blanches dominant l'échafaudage de sa coiffure
-savante, traînant sa robe de cour, chef-d'œuvre de Leroy, et fort
-embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d'abeilles
-d'or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s'avança radieuse et
-pourtant intimidée sur le seuil du salon.
-
-La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.
-
-Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa
-présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines
-auprès de l'Impératrice, et tout en veillant à ne point s'empêtrer dans
-sa traîne, elle repassait mentalement son rôle.
-
-L'huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant
-l'avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s'empressa
-d'annoncer de sa plus belle voix:
-
-—Madame la maréchale Lefebvre!
-
-Catherine se retourna à demi, murmurant:
-
-—Il ne sait pas son rôle, le larbin!
-
-L'Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de
-la maréchale.
-
-Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant
-de la place forte septentrionale:
-
-—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?
-
-—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et
-Votre Majesté pareillement, je suppose?...
-
-Et se tournant vers l'huissier, imperturbable:
-
-—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction.
-
-Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés
-et de clignements d'yeux railleurs.
-
-Bien que l'Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui
-adressant de bienveillantes paroles, Catherine s'aperçut qu'on se
-moquait d'elle.
-
-Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les
-insolentes et leur clore le bec.
-
-—Qu'ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle.
-Ah! si l'Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur
-lâcher ce que j'ai sur le cœur!...
-
-Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et
-que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne
-pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie
-chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une
-attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s'approcha
-d'elle.
-
-—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant
-obséquieusement.
-
-—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous
-ai vu quelque part...
-
-—C'est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous
-n'étiez pas encore au rang élevé où j'ai l'honneur de vous saluer...
-
-—Vous voulez dire quand j'étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez
-pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus!
-J'ai conservé dans une armoire mon modeste costume d'ouvrière; il a
-gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!...
-
-—Eh bien! madame la duchesse, reprit l'homme doux, à la parole
-onctueuse, et dont l'allure avait un peu du prêtre et beaucoup du
-bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j'eus
-le plaisir de me trouver en votre compagnie... j'étais votre client...
-presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez
-un jour duchesse...
-
-—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois,
-avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il
-rien raconté à vous, le sorcier?
-
-—Si fait!... j'ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il
-s'est réalisé...
-
-—Vraiment! et que vous avait-il prédit?
-
-—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta
-le personnage avec un fin sourire.
-
-—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du
-voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l'instinct des femmes,
-elle flairait le traître.
-
-—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s'inclinant,
-le félin courtisan.
-
-Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant
-la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de
-l'Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la
-nouvelle duchesse:
-
-—Vous aurez ici pas mal de rivales, d'ennemies même, madame la
-duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne
-donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances,
-de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur
-offrir la pâture...
-
-—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j'accepte votre offre!
-répondit avec bonhomie Catherine. Vous m'avez connue dans le temps,
-vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je
-n'ignore pas qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire en société...
-Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue
-et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité
-de ministre de la police, devez être un malin!...
-
-—Il y a des choses que je sais, d'autres qui m'échappent, répondit
-modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous
-m'autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard,
-lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l'aveuglette, parmi les
-chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d'ailleurs,
-largement munie?...
-
-—Volontiers, monsieur Fouché, vous m'obligerez infiniment; je suis si
-ignorante des usages des palais, moi, qui n'ai quitté le fer à repasser
-que pour porter le bidon de la cantinière!
-
-—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme
-ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura
-casse-cou!
-
-Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d'écaille où il puisait
-son tabac.
-
-—C'est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni
-vous, ni votre tabatière...
-
-—Ma tabatière surtout!
-
-Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l'Impératrice qui
-engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation
-était préparée.
-
-
-
-
-II
-
-LA REVANCHE DE CATHERINE
-
-
-Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la
-maréchale Lefebvre dans la salle du souper.
-
-La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d'elles
-quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse
-improvisée.
-
-Caroline montrait, sous l'éventail, un billet écrit par la maréchale à
-Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d'or, et où se lisait
-cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de
-m'apporter demain ma robe de _catin_...»
-
-Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie
-de la maréchale Lannes, avait dit à l'huissier:
-
-«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.»
-
-Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l'actif
-de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches
-couronnées.
-
-Un jour, un diamant assez beau, qu'elle gardait dans un écrin,
-disparut. La maréchale s'aperçut assez promptement de cette perte. Elle
-soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s'introduire dans la chambre
-où était le bijou.
-
-Le chevalier de l'encaustique niait énergiquement.—Qu'on le fouille!
-dit un agent de police que les domestiques, craignant d'être
-soupçonnés, avaient été quérir.
-
-L'homme fut l'objet d'une perquisition en règle. On le déshabilla même.
-Rien ne fut trouvé.
-
-—Mes enfants, vous n'y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait
-à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l'œuvre Saint-Just,
-Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées,
-qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des
-colonels aussi, qui chapardaient chez l'habitant, vous sauriez qu'il
-y a d'autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les
-chapeaux... Laissez-moi faire!
-
-Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de
-l'affaire pour le voleur, la maréchale explora l'individu mis à nu
-devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que
-l'agent n'avait pas jugé à propos de sonder.
-
-L'aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient
-pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la
-maréchale narrait les détails de son exploration.
-
-Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l'histoire
-de la fouille devant l'Impératrice.
-
-Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en
-plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner.
-
-Fouché, à quelques pas d'elle, tapait nerveusement sur sa tabatière.
-
-—Diable! il me crie casse-cou!... j'allais encore lâcher quelque
-sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m'avertit... Je le
-suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis...
-
-Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l'était, l'idée
-lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui
-n'étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la
-richesse et la bonté de Napoléon.
-
-Elle s'avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face
-Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta:
-
-—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien
-de l'honneur à une pauvre femme comme moi parce qu'elle a réussi à
-surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du
-tout... un domestique, un frotteur, qui n'était ni maréchal, ni roi,
-ni apparenté à l'Empereur... ce sont ces filous de peu que l'on prend,
-mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j'ai
-eu tort et j'aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque
-tant de voleurs couronnés viennent piller l'Empire et se partager les
-dépouilles de notre pauvre pays de France!...
-
-Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le
-brillant entourage de la reine de Naples.
-
-Fouché s'était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de
-l'index et du médius sur sa tabatière.
-
-Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s'arrêter.
-
-Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec
-hardiesse les dames consternées:
-
-—Oui, l'Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui
-ne sait pas ce que c'est que l'argent, lui sobre, économe, et qui
-vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris
-dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler
-ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les
-frotteurs qui s'emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce
-sont les maréchaux, ce sont les souverains que l'Empereur a faits qu'on
-devrait déshabiller et fouiller à fond!...
-
-Sa voix tremblait de colère. Forte de l'incontestable probité de
-Lefebvre, l'honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en
-plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus
-volaient l'empire en attendant qu'ils trahissent l'Empereur.
-
-Caroline de Naples était audacieuse, et l'orgueil d'être reine lui
-donnait une audace plus grande:
-
-—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l'époque des
-vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le
-beau temps vraiment où l'on se tutoyait et où l'on était suspect quand
-on se lavait les mains!...
-
-—N'insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d'une voix
-frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne
-se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour
-conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les
-provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République
-combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les
-hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté...
-Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais
-les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui
-les attire... Ce qu'ils cherchent surtout dans la victoire, c'est
-le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d'ailleurs
-héroïquement, votre roi Murat... L'Empereur ne voit pas que le jour
-où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n'y aura plus
-de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l'aigle
-blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne,
-tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra
-se battre pour l'honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix,
-tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu'elle
-aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats
-de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du
-danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui
-voudront conserver leur trône d'un instant!...
-
-Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les
-princesses démontées.
-
-Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:
-
-—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage
-à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une
-duchesse!...
-
-Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref
-salut à l'Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses
-hautaines belles-sœurs.
-
-Fouché s'était rapproché de Catherine.
-
-—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec
-son sourire effacé d'ancien oratorien... J'avais cependant prodigué les
-avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne
-vous arrêtait...
-
-—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je
-raconterai tout à l'Empereur, et quand il saura comment les choses se
-sont passées, l'Empereur m'approuvera!...
-
-
-
-
-III
-
-L'ALLIANCE RUSSE
-
-
-La France, le 22 juin 1807, était victorieuse partout.
-
-Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon avait battu l'armée
-russe à Friedland et Soult s'était emparé de Kœnigsberg.
-
-Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et Napoléon, superstitieux,
-livra avec confiance la bataille ce jour, qui était celui de la date de
-Marengo.
-
-L'armée russe tout entière, commandée par le général Benningsen,
-marchait sur la ville de Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé.
-
-La rivière l'Alle serpente autour de Friedland. Plusieurs ponts
-existaient sur ce cours d'eau.
-
-Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant les grenadiers et les
-voltigeurs d'Oudinot, avec des hussards, des dragons, sous les ordres
-de Grouchy, vint barrer le chemin à l'armée russe.
-
-A trois heures du matin le feu commença.
-
-L'action devait être décisive. C'était l'effort brusque et complet de
-toutes les forces dont l'empereur de Russie disposait. Alexandre avait
-promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême combat pour sauver la
-Prusse.
-
-Lannes, avec des forces trop inférieures, se trouvait en péril, quand
-Mortier entra en ligne avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal
-Mortier eut son cheval abattu sous lui par un boulet de canon. Pour
-lui aussi la destinée n'avait pas encore marqué l'heure fatale. Ce
-n'est pas sous le feu de l'ennemi, au milieu de la mêlée qu'il devait
-rencontrer la mort: bien des années plus tard, sur le boulevard du
-Temple, à une revue de la garde nationale, les projectiles de la
-machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient l'abattre.
-
-La résistance de Lannes permit à Napoléon d'arriver.
-
-Il galopait, radieux, confiant, en avant de son escorte, impatient de
-prendre part à l'action et de commander en personne la victoire.
-
-Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué, lui cria en passant:
-
-—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n'en peuvent plus... mais
-donnez-moi du renfort et je f... tous les Russes à la rivière!
-
-Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant son cheval, braqua sa
-lunette sur le champ de bataille.
-
-La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier, Ney, qui l'entouraient,
-conseillèrent de remettre au lendemain la bataille. On aurait le temps
-de rassembler toute l'armée.
-
-—Non! répondit l'Empereur, il faut continuer ce que vous avez si bien
-commencé... on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute!...
-
-Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre
-sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine,
-gênés qu'ils étaient par le cours sinueux de l'Alle.
-
-Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida
-d'occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette
-de l'Alle. Il fallait donc enlever d'abord les ponts formidablement
-défendus. On attaquerait à droite, et l'on pousserait devant soi les
-Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement
-tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef
-sûr et intrépide de la prise des ponts.
-
-Ce fut à Ney, le brave des braves, qu'il s'adressa.
-
-Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland:
-
-—C'est là qu'il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans
-regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d'hommes
-et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que
-coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite,
-à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l'armée pour
-y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire
-immortel!...
-
-Ney partit avec un tel enthousiasme que l'Empereur dit, en le montrant
-à Mortier:
-
-—Ney, ce n'est plus un homme, c'est un lion!
-
-Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la
-Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement
-les Russes, l'Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid
-prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le
-trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres
-oubliés.
-
-Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en
-arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski
-et les dragons de Latour-Maubourg.
-
-L'armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de
-quatre-vingt mille hommes.
-
-L'ordre bien donné de ne pas marcher en avant sur la gauche et
-d'attendre que les Russes fussent écrasés à droite, fut bien compris,
-admirablement exécuté.
-
-Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient la bataille terminée,
-au moins pour ce jour-là.
-
-Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies qui précèdent le
-fracas d'un orage, l'armée se massait et prenait ses dispositions de
-combat.
-
-Un signal devait être donné par une batterie de vingt pièces de canon,
-auprès de laquelle se plaça Napoléon.
-
-Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait souffler ceux qui
-portaient sa fortune et la gloire de la France.
-
-Résistant aux impatientes demandes des généraux et des soldats qui
-voulaient aborder l'ennemi, avec calme il attendait que le mouvement
-tournant qu'il avait combiné fût commencé.
-
-Alors il donna le signal.
-
-Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une descente dans une fournaise.
-L'artillerie russe couvrait de mitraille les assaillants. Un instant
-les ravages furent si terribles, car des files entières d'hommes
-étaient emportées par les boulets venant de face et de côté, que
-l'infanterie de la division Bisson hésita, s'arrêta.
-
-Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général Sénarmont de se
-transporter avec son artillerie en face des batteries russes.
-
-Audacieusement, sous le feu de l'ennemi, le général disposa ses pièces.
-On se battit d'une rive à l'autre, à coups de canon, à portée de fusil.
-
-Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d'eux-mêmes dans la
-ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée
-dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les
-vaillants soldats russes.
-
-Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de
-l'arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du
-terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint
-le général Dupont au milieu de Friedland en flammes.
-
-Alors Napoléon, comme un mécanicien qui pousse et manœuvre à son tour,
-à son heure, les leviers d'une machine bien réglée, donna l'ordre de
-porter toute l'armée en avant. La poussée fut formidable. L'armée russe
-en débandade s'évanouit dans l'obscurité. Il était dix heures du soir
-et Napoléon, victorieux, descendant de cheval, mordit dans un morceau
-de pain de munition que lui tendit un soldat. C'était son premier repas
-de la journée.
-
-Au moment où il s'approchait d'un feu de bivouac pour sécher ses bottes
-mouillées au passage d'un ruisseau, une immense clameur s'éleva des
-rangs du corps d'armée de Lannes:
-
-—Vive l'Empereur d'Occident! criaient les soldats enthousiasmés.
-
-Napoléon n'eut aucun mouvement de satisfaction et d'orgueil en
-entendant ce titre nouveau dont le saluaient ses soldats.
-
-Il réfléchit et murmura:
-
-—Empereur d'Occident! c'est un beau nom... un grand rôle... Ah! si
-l'empereur Alexandre voulait s'entendre avec moi!... à nous deux nous
-pourrions nous partager le monde!...
-
-Et un soupir s'échappa de sa poitrine.
-
-C'était le commencement de ce qu'on a appelé la folie napoléonienne;
-l'alliance russe fut le premier symptôme de désordre mental du grand
-homme, le premier pas en avant vers l'abîme.
-
-Le 19 juin, Napoléon arriva sur les bords du Niémen, fleuve qui sépare
-la Prusse orientale de l'empire russe.
-
-La grande armée, partie du camp de Boulogne, en septembre 1805, avait
-traversé l'Europe en cohorte triomphale.
-
-L'Autriche écrasée à Austerlitz, la Prusse anéantie à Iéna, la Russie
-battue et démoralisée à Friedland,—que restait-il à faire?
-
-La paix?
-
-Oui, mais avec l'Europe civilisée, avec l'Angleterre, avec l'Autriche,
-avec la Prusse—et non avec les barbares de la Russie, qui, à la
-première occasion, chercheraient à se ruer sur la France, fille de la
-Révolution aux institutions toujours démocratiques.
-
-Malheureusement l'Empereur se laissa prendre au piège de l'amitié
-feinte du czar Alexandre.
-
-On lui parla—Talleyrand, Fouché, les deux traîtres qui
-l'entouraient—d'épouser la grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur de
-Russie.
-
-C'était flatter son désir secret de s'allier à une famille régnante et
-d'avoir un héritier pouvant justifier d'un grand-père occupant le trône
-non par la fortune des armes, mais par le droit divin et la fiction de
-l'hérédité.
-
-La grande-duchesse Anne n'avait pas quinze ans. Elle était de petite
-taille et paraissait déjà fort jolie. On lui trouvait une ressemblance
-avec l'impératrice Catherine, à raison de son nez aquilin, qui n'avait
-rien du vilain et camus nez tartare des souverains russes. La princesse
-avait été élevée avec grand soin par madame de Lieven. Elle promettait
-une souveraine accomplie...
-
-Mais les qualités physiques et morales importaient peu. C'était
-l'alliance avec l'empereur Alexandre qui préoccupait Napoléon, déjà
-résolu à faire rompre son mariage avec Joséphine.
-
-Aussi accueillit-il fort bien le prince Bagration qui vint, au nom du
-czar, lui offrir la paix.
-
-Une entrevue fut demandée à Napoléon au nom de l'empereur Alexandre.
-
-Il se montra charmé de cette occasion de faire la connaissance
-personnelle du grand monarque qu'il avait vaincu et dont déjà il
-souhaitait faire, dans une de ses pensées de derrière la tête qu'il ne
-communiquait à personne, non seulement son ami, mais son beau-frère.
-
-L'entrevue fut fixée à Tilsitt le 25 juin, à une heure de l'après-midi.
-
-Auparavant l'Empereur lança à son armée la proclamation suivante, qui,
-à près de cent ans de distance, doit faire encore battre tous les cœurs
-français:
-
- «Soldats!
-
- »Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par
- l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre
- inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était
- celui du lion: il se repent de l'avoir troublé.
-
- »Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen
- avec la rapidité de l'aigle. Vous avez célébré à Austerlitz
- l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement
- célébré celui de la bataille de Marengo qui mit fin à la guerre
- de la seconde coalition.
-
- »Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous
- rentrerez en France couverts de lauriers et après avoir obtenu
- une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa
- durée. Il est temps que notre patrie vive et repose à l'abri
- de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous
- prouveront ma reconnaissance et toute l'étendue de l'amour que
- je vous porte!»
-
-La proclamation était datée du camp impérial de Tilsitt, le 22 juin
-1807.
-
-Trois jours après eut lieu l'entrevue mémorable des deux empereurs.
-
-Un radeau fut disposé sur le Niémen par le général Lariboisière. Un
-pavillon vitré fut installé sur le radeau et orné de tapisseries et de
-tentures découvertes dans la ville de Tilsitt.
-
-Napoléon et Alexandre s'embarquèrent au même moment, et, à une heure de
-l'après-midi, atteignirent ensemble le radeau.
-
-Murat, Berthier, Bessières, Duroc et le grand écuyer Caulaincourt
-accompagnaient Napoléon.
-
-Le czar Alexandre était escorté du grand-duc Constantin, des généraux
-Benningsen et Ouvaroff, du prince de Labanoff et du comte de Lieven.
-
-En s'abordant, les deux empereurs s'embrassèrent à la vue des deux
-armées rangées sur chaque rive, et qui saluèrent de hourrahs et de cris
-d'allégresse cette solennelle et amicale démonstration.
-
-Le coup d'œil était étrange et impressionnant. Une plaine vaste et
-inondée s'étendait à perte de vue. Le Niémen, fleuve étroit, roulait
-ses eaux limoneuses dans ces terres d'alluvions au milieu desquelles
-s'élevait la petite ville de Tilsitt, important marché de la Lithuanie,
-dominée par une montagne où les chevaliers teutons avaient bâti un
-château-fort.
-
-Sur la rive droite du Niémen se tenaient, hirsutes, farouches,
-désordonnés, montant des chevaux sauvages comme eux, des Cosaques aux
-lances démesurées, des Baskirs portant le carquois et l'arc primitif,
-des hordes velues, barbues, au nez aplati, évoquant le souvenir
-des invasions asiatiques des anciens jours. Auprès de ces barbares
-orientaux, la garde russe, correcte, imposante, superbe, avec la haute
-stature de ses hommes et la sévérité du costume vert à passe-poils
-rouges.
-
-Sur la rive gauche, c'était le pittoresque et fantastique fouillis des
-héros chamarrés, empanachés, emberlificotés de sabretaches, de plumets,
-de brandebourgs, de dolmans et de bonnets à poils. Tout le clinquant,
-tout le tapage de cette passementerie héroïque et de cette ferblanterie
-sublime fanfarait dans les rangs joyeux de la Grande-Armée.
-
-Les populations de la Lithuanie, accourues, joignaient leurs
-acclamations et leurs vivats aux cris des deux armées. Les deux
-empereurs s'étaient embrassés, réconciliés. On allait donc enfin vivre
-en paix. Les villages ne se transformeraient plus en abattoirs ou
-en brasiers. Les sillons ne seraient plus creusés dans les champs
-par les caissons et les roues de canons. On s'embrasserait et on se
-réconcilierait entre peuples comme les deux empereurs venaient de le
-faire dans cette cabine vitrée, sur ce plancher flottant, au milieu
-d'un fleuve dont les deux rives semblaient ainsi jointes par un trait
-d'union manifeste et superbe.
-
-La joie éclatait partout. Même les plus enragés sabreurs n'étaient
-pas fâchés de se reposer un peu et de revenir en France pour coucher
-avec leurs femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices et leurs
-galons.
-
-Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour une expression sincère,
-pour une manifestation exacte de la pensée des souverains cette
-embrassade décorative.
-
-Les événements n'allaient pas tarder à leur prouver que la politique
-n'a pas de cœur et que deux souverains peuvent s'entendre cordialement
-et se combattre à mort ensuite.
-
-Il ne faut pas faire la nature humaine pire qu'elle n'est. L'empereur
-Alexandre fut peut-être franc et loyal, dans cette accolade donnée
-à ce Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de traiter, le
-considérant comme un bandit, comme un outlaw, comme un vaincu hors la
-loi, parce qu'il n'était point né d'une reine, parce qu'il tenait sa
-couronne de son épée et de sa gloire, parce qu'il personnifiait la
-démocratie armée, le droit pour le génie de se substituer à l'hérédité,
-à la noblesse du sang.
-
-Alexandre était tout jeune. C'était un pur slave, par conséquent un
-être nerveux et mobile, aux impressions fugaces, aux capricieuses
-pensées, aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et, bien
-que vaincu, il éprouvait une certaine vanité à s'être mesuré avec le
-vainqueur de toute l'Europe, qui, à Eylau et à Friedland, ne l'avait
-pas défait sans difficulté.
-
-Les deux souverains, après leur embrassade, s'enfermèrent dans le
-pavillon vitré et délibérèrent.
-
-Un troisième personnage rôdait sur la rive droite, mélancolique,
-mesquin, inspirant le dédain et peut-être la pitié. C'était le roi de
-Prusse.
-
-Frédéric-Guillaume n'avait pas été invité à accompagner les deux
-empereurs. Il avait chargé Alexandre de plaider sa cause et attendait
-avec anxiété le résultat de l'entrevue.
-
-Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité, à Alexandre, en
-fixant sur lui un de ces regards charmeurs, à la séduction pénétrante,
-qui avaient tant de force:
-
-—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?... C'est l'Angleterre seule
-qu'il nous faut battre!...
-
-—Si vous en voulez à l'Angleterre et rien qu'à elle, nous serons vite
-d'accord, répondit le czar. Je déteste autant que vous les Anglais,
-ils m'ont trompé, ils m'ont abandonné au moment du péril.
-
-—Si vous avez ces sentiments, la paix est faite! dit Napoléon en lui
-serrant brusquement la main.
-
-L'entretien se poursuivit sur tous les sujets de mécontentement que la
-Russie pouvait avoir à l'égard de l'Angleterre.
-
-Napoléon s'était juré de conquérir l'amitié d'Alexandre. Il s'emballait
-sur cette idée de l'alliance russe. Il voyait l'Angleterre écrasée
-définitivement et son rôle politique supprimé, par l'entente des deux
-grands empires.
-
-Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon céda sur tous les points.
-Il était vainqueur, et c'était lui qui recevait les conditions du
-vaincu. Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et funeste de
-sa carrière, les intérêts les plus évidents de la France à la double
-chimère d'avoir pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir
-l'époux d'une princesse souveraine.
-
-Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide que les Russes
-ont voulu glorifier en lui, après coup. Il ne tendit aucun piège à
-Napoléon. Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l'idée d'avoir
-la Russie pour alliée, Alexandre pour ami et sa sœur pour épouse, lâcha
-tout, céda tout, abandonna tout.
-
-De toutes les fautes commises par Napoléon dans les dernières années
-de son règne, une seule fut capitale: il devait à Tilsitt, maître
-absolu de la situation, reconstituer le royaume de Pologne; il laissa
-subsister la grande iniquité et ne donna pas à l'Occident sa sauvegarde
-naturelle contre le panslavisme menaçant.
-
-Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan et deux invasions.
-
-Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette entrevue fameuse, qui a
-été souvent mal jugée, mal interprétée, et c'est lui qui a été conquis.
-
-Pour plaire à son nouvel ami, l'Empereur sacrifia la Turquie, vieille
-et solide alliée de la France. Il avait promis à la Porte Ottomane de
-ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours le débouché
-sur la Méditerranée et la prise de Constantinople. Il oublia cette
-promesse, qui était la résultante de toute la diplomatie française.
-Il laissa entamer l'intégrité de l'Empire Ottoman. Il permit à
-Alexandre de mettre la main sur la Moldavie et sur la Valachie.
-L'appétit, à l'ogre russe, viendra en dévorant des territoires. Nous
-en savons quelque chose aujourd'hui. Il sacrifie la Perse aux avidités
-moscovites. Quant à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de la
-belle comtesse Walewska, qui s'est donnée inutilement, il l'abandonne.
-Cette barrière tutélaire, cet obstacle de poitrines valeureuses et
-de régions difficiles à envahir, ne seront plus qu'une expression
-historique, dont l'oublieuse postérité se moquera. L'Europe est livrée
-aux crocs de l'ours du Nord. Il n'épargne même pas la Suède et jette en
-pâture à Alexandre un morceau de Finlande à croquer.
-
-Quoi d'étonnant que le czar se soit montré fort aimable, ait peloté le
-vainqueur, et, faisant le bas courtisan, lui ait baisé la main avec une
-obséquieuse affectation, jusqu'au jour où, fauve démuselé, conduit en
-laisse par l'Angleterre, il viendra se ruer sur l'empire et mordre à la
-gorge l'Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau, assommé à Waterloo.
-
-En échange de tous ces dons positifs, de tous ces peuples livrés, de
-tous ces territoires cédés, qu'offrait le bel Alexandre?
-
-Des promesses, des sourires, des paroles aimables; il payait en monnaie
-de singe, le jeune slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui,
-tombait en extase devant ces vaines grimaces.
-
-Alexandre promettait et Napoléon donnait.
-
-Le czar déclarait qu'il n'aimait plus l'Angleterre. Il s'engageait,
-flattant la manie dynastique de Napoléon, à reconnaître les nouveaux
-rois, ses frères, tout frais installés sur des trônes chancelants. A
-quoi cela l'engageait-il? Au jour des désastres, le czar en serait
-quitte pour laisser s'écrouler les trônes et s'évanouir les rois, un
-instant reconnus par lui, par pure politesse, et c'est lui qui dans la
-main de l'Angleterre, à laquelle il obéit comme la poignée de l'épée
-aux doigts qui la tiennent, sera l'arme terrible enfoncée dans la gorge
-du géant terrassé. C'est lui qui le saignera à mort et abandonnera sa
-noble dépouille au léopard britannique.
-
-Dissimulant sous des flatteries sa véritable impression, très froid,
-très maître de soi, en face de Napoléon qui, avec son tempérament
-méridional, se livrait, se confessait, se lâchait, Alexandre, voyant
-avec quelle facilité, pour lui être agréable, Napoléon abandonnait des
-alliés fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection de la
-Pologne, conçut certainement des doutes sur la solidité d'une alliance
-française; dès ce moment il résolut de se réserver et de demeurer l'ami
-du grand homme jusqu'à la première défaite.
-
-Durant les autres entrevues qui se succédèrent à Tilsitt, neutralisé,
-et où Alexandre prit constamment ses repas avec l'Empereur, celui-ci
-imagina d'ouvrir à l'ambition de son hôte une perspective inattendue,
-éblouissante...
-
-Une révolution de palais avait assuré la déposition du sultan Sélim.
-Napoléon crut habile de proposer à Alexandre le partage de l'empire
-turc.
-
-Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à lui l'Orient, à
-Napoléon l'Occident. On se partageait le globe comme deux héritiers
-enfin d'accord, un champ longtemps litigieux.
-
-A ce moment-là Alexandre s'écriait, plein d'enthousiasme pour Napoléon:
-
-—Quel grand homme! Quel génie! quelles vues larges! quelle profondeur
-d'esprit!... Ah! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il m'eût
-épargnées! que de grandes choses nous aurions accomplies ensemble!...
-
-Le Slave aux impressions successives et aux sentiments changeants,
-était certainement sincère lorsqu'il exprimait cette admiration
-temporaire.
-
-Il profita de l'influence qu'il acquérait de plus en plus sur Napoléon
-pour plaider la cause du roi de Prusse.
-
-On tenait à distance ce souverain sans royaume.
-
-Les trois monarques prenaient leur repas en commun, puis après le
-dîner, on se séparait, et les deux empereurs, laissant le roi de Prusse
-se morfondre, s'enfermaient dans un salon et causaient longuement.
-
-Le pauvre roi de Prusse, dont le partage des états était en jeu,
-suppliait Alexandre de le défendre, d'obtenir de Napoléon qu'on ne le
-réduisît pas aux anciens électorats de Brandebourg et de Saxe.
-
-Il crut bien faire en rappelant auprès de lui sa femme. Sa beauté, sa
-grâce et son esprit toucheraient sans doute Napoléon. Il s'agissait
-par-dessus tout de conserver la place forte de Magdebourg.
-
-La reine de Prusse, qui attendait dans la ville de Memel le résultat
-des négociations, se hâta d'accourir.
-
-Elle avait trente-deux ans et passait pour la plus belle femme de
-l'Europe.
-
-Elle essaya de séduire Napoléon, mais celui-ci, défiant, ferma les
-yeux, se boucha les oreilles, et ne permit pas à la séduction d'entrer
-dans son cœur.
-
-La reine s'y prit maladroitement. Elle haïssait le vainqueur et
-feignait mal une passion subite conçue pour lui. Elle jouait son rôle
-de femme frappée du coup de foudre en actrice médiocre, permettant de
-voir la leçon serinée et peu retenue.
-
-A cette souveraine qui s'offrait pour racheter son royaume, Napoléon
-opposa une froideur calculée et une fermeté glaciale.
-
-Comme il lui présentait poliment une rose prise sur la table, au cours
-d'une visite, la reine dit aussitôt d'une voix câline:
-
-—Ah! sire, avec Magdebourg!...
-
-Elle se pencha vers l'Empereur, respirant la rose, l'œil humide, le
-sourire engageant, un peu comme une courtisane allumant le riche galant
-attiré et elle lui murmura:
-
-—Ah! sire, si vous vouliez être généreux... être bon!... comme on vous
-bénirait!... comme on vous aimerait...
-
-Napoléon interrompit sèchement cette souveraine minaudant et faisant de
-trop significatives avances:
-
-—Votre Majesté devrait savoir mes intentions, dit-il, je les ai
-communiquées à l'empereur de Russie, pour qu'il se chargeât de les
-faire connaître au roi Guillaume, puisque l'empereur Alexandre avait
-bien voulu être médiateur entre nous. Ces intentions sont invariables.
-Ce que j'ai fait, madame, je ne puis même vous cacher que je ne l'ai
-fait que pour l'empereur de Russie...
-
-Et, saluant, il se retira.
-
-C'était sec et raide. La reine de Prusse, humiliée comme femme dont on
-refusait la possession, se trouvait définitivement dépossédée comme
-souveraine. Elle en conserva une haine irréconciliable contre Napoléon
-et contre la France.
-
-Quant à son faible et un peu ridicule mari, il se montra plus sensible
-aux affronts que lui fit subir Napoléon, affectant de le traiter comme
-une non valeur couronnée, que de la perte de la moitié de ses provinces.
-
-A une partie de cheval surtout il avait été cruellement froissé.
-
-Napoléon, qui toujours tenait sa monture en avant, s'était mis à
-partir en sifflotant, laissant le roi de Prusse auprès de Duroc,
-demandant timidement:
-
-—Faut-il le suivre?...
-
-Le roi vaincu se ressouvint de son humiliation, quand vainqueur, à
-son tour, il se montra impitoyable pour celui qui, en somme, l'avait
-épargné.
-
-Si Napoléon commit à Tilsitt la faute énorme en s'abandonnant à la
-chimère d'une alliance russe, il fit aussi la faute secondaire de
-ne pas écraser son ennemi, de ne pas morceler les états prussiens.
-Il n'abattit cette puissance que juste assez pour donner au peuple
-allemand le désir de la revanche et pour ranimer son patriotisme. Il y
-avait aussi un autre moyen qui consistait à ménager l'amour-propre du
-roi de Prusse et à s'en faire un ami, un protégé. Frédéric-Guillaume
-n'eût pas demandé mieux. Mais il n'avait ni sœur, ni parente à donner
-comme épouse à Napoléon. Il fut sacrifié.
-
-La paix de Tilsitt fut signée le 6 juillet 1807. Le lendemain, les
-souverains échangèrent les ratifications.
-
-Napoléon portait le grand cordon de Saint-André, Alexandre le grand
-cordon de la Légion d'honneur.
-
-La garde impériale russe et la vieille garde, rangées en bataille,
-faisaient la haie.
-
-Napoléon fit sortir un grenadier russe et lui attacha lui-même
-la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, au milieu des
-applaudissements des deux armées.
-
-Puis, les tambours battant aux champs, les deux empereurs
-s'embrassèrent une dernière fois et se séparèrent.
-
-Cette entrevue mémorable était terminée. La France était glorieuse,
-triomphante. Napoléon dominait l'Europe respectueuse, éblouie.
-Alexandre emportait une vive admiration pour le général parvenu, plus
-des concessions fort avantageuses pour un souverain à qui les armes
-avaient été contraires.
-
-Le roi de Prusse payait les frais de l'alliance.
-
-Disparu, caché à Memel, auprès de sa reine en pleurs,
-Frédéric-Guillaume ruminait la vengeance. On l'avait frappé, assez fort
-pour l'exaspérer, trop faiblement pour le mettre hors d'état de prendre
-sa revanche.
-
-Et Napoléon, entraîné par son imagination, attiré par le mirage de
-l'alliance russe, debout sur le faîte où la victoire l'avait monté,
-allait commencer à descendre le versant fatal, au bas duquel étaient le
-désastre, l'abdication, l'exil, la mort.
-
-
-
-
-IV
-
-L'ALLIANCE AUTRICHIENNE
-
-
-Trois années s'écoulèrent sans que Napoléon donnât suite à ses projets
-de divorce et cherchât à réaliser son rêve de l'alliance russe,
-consolidée par un mariage avec la grande-duchesse Anne.
-
-La guerre d'Espagne, la campagne d'Autriche avaient rempli ces années.
-
-Ce désir d'avoir un héritier et de fonder sa dynastie sur un mariage
-avec la fille ou la sœur d'un souverain grandissait cependant, de plus
-en plus, dans le cœur de Napoléon.
-
-A Erfurt, il s'était ouvert nettement à son bon ami l'empereur
-Alexandre de son souhait de cimenter l'alliance en devenant son
-beau-frère.
-
-Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce projet. Il n'avait fait
-qu'une seule objection: la résistance de l'Impératrice-mère.
-
-Alexandre, en même temps, insista pour que la Pologne fût à jamais
-effacée comme nation et qu'aucune pensée de relèvement de ce malheureux
-pays ne pût naître, en quelque circonstance que ce soit.
-
-Des négociations secrètes, en vue d'une alliance avec la
-grande-duchesse, furent entamées par M. de Talleyrand et M. de
-Champagny...
-
-Un conseil privé fut convoqué par l'Empereur, le 21 janvier 1810, pour
-examiner cette grave affaire.
-
-En firent partie: l'archichancelier Cambacérès, le roi Murat, Berthier,
-M. de Champagny, l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand,
-Garnier, président du Sénat; Fontanes, président du Corps législatif;
-Maret, remplissant l'office de secrétaire.
-
-L'Empereur présidait. Il annonça son projet de faire rompre son mariage
-avec Joséphine et demanda l'avis de ses conseillers sur le choix de la
-nouvelle épouse.
-
-—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de Champagny, ensuite vous
-voudrez bien me donner votre avis.
-
-M. de Champagny présenta un rapport sur les trois alliances entre
-lesquelles il était possible de choisir: l'alliance russe, l'alliance
-saxonne, l'alliance autrichienne.
-
-Après avoir examiné les qualités personnelles des trois princesses,
-la fille du roi de Saxe se trouvait un peu mûre, mais une femme d'un
-rare mérite; l'archiduchesse d'Autriche était belle, bien portante,
-élevée admirablement; la sœur d'Alexandre, plus jeune, appartenait
-malheureusement à une religion qui n'était pas celle de la France et
-sa présence sur le trône créerait des difficultés religieuses. Il
-faudrait notamment installer une chapelle grecque aux Tuileries. M. de
-Champagny, ancien ambassadeur à Vienne, conclut, au point de vue des
-avantages politiques, à l'union avec la princesse autrichienne.
-
-Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis, en commençant par les
-personnes les moins susceptibles de donner un conseil judicieux. Lebrun
-se prononça pour le mariage saxon. Le prince Eugène et Talleyrand
-se déclarèrent partisans de la maison d'Autriche. Garnier approuva
-Lebrun, disant que l'alliance saxonne ne compromettait aucun intérêt et
-remplissait le but principal de l'Empereur: la naissance d'un héritier.
-M. de Fontanes s'éleva contre la présence à Paris d'une impératrice non
-catholique. Maret approuva le choix de l'archiduchesse. Berthier parla
-comme lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui réveillerait les
-fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette. On verrait dans cette union un
-retour à l'ancien régime. L'archichancelier Cambacérès, consulté le
-dernier, opina pour l'alliance russe. Il estima l'antagonisme séculaire
-de l'Autriche un danger permanent pour le trône, qu'un mariage ne
-ferait pas cesser. La Russie, éloignée de la France, n'avait pas de
-raisons de devenir son ennemie; et la guerre avec elle serait plus
-dangereuse, plus incertaine qu'avec l'Autriche. Il conclut donc à
-l'alliance russe.
-
-L'Empereur congédia le conseil, après l'avoir remercié, et ajourna sa
-résolution.
-
-Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d'obtenir le
-consentement de l'Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès
-de l'empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai.
-La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se
-pressait pas de répondre.
-
-On opposait l'état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi
-une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.
-
-Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le
-poussa à rompre.
-
-Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance
-à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la
-chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la
-condition qu'on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de
-Pologne.
-
-Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l'alliance russe.
-
-Mais il fallait d'abord rompre avec Joséphine.
-
-Il l'aimait toujours, et ce n'était pas sans de violents combats ni
-sans une vraie résistance intérieure qu'il se préparait à trancher ce
-lien puissant de l'affection et de l'habitude.
-
-Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait
-toujours, malgré l'âge et les rides, belle et séduisante. Elle était
-restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant
-l'épouse.
-
-A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une
-intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu'il laissait enceinte,
-il avait décidé de précipiter les choses et d'avertir Joséphine. Il
-savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de
-la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d'avoir
-un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai
-avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de
-Saxe et la fille de l'empereur d'Autriche. Déjà, il renonçait nettement
-à la sœur d'Alexandre.
-
-Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui
-étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une
-dernière fois avec Cambacérès.
-
-Il le convoqua donc à Fontainebleau.
-
-Au petit jour, dans un cabinet qu'éclairaient à peine des bougies
-achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l'aurore,
-Napoléon et son confident l'archichancelier s'abordèrent.
-
-Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l'Empereur dit à
-Cambacérès:
-
-—Eh bien! qu'ai-je appris? à Paris l'on a craint ces jours-ci... l'on
-a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d'Essling a paru
-douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi?
-
-—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l'on craint,
-c'est parce qu'il s'est produit dans ces derniers mois des sujets
-d'alarme... on a parlé d'une tentative d'assassinat dont vous auriez
-été l'objet à Schœnbrunn...
-
-Napoléon répondit aussitôt:
-
-—On a eu tort de s'inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je
-me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait
-admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue
-redingote, que j'avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs
-reprises à s'approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre...
-Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement...
-Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le
-fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout
-ouvert...
-
-—Ce couteau vous était destiné, sire?
-
-—Oui... le jeune homme a avoué... Je l'ai interrogé moi-même, et je
-l'ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s'appelait
-Staaps et était le fils d'un ministre protestant d'Erfurt... Ce
-petit misérable s'exprimait avec calme... Il m'a répondu qu'il avait
-agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des
-Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire
-tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de
-souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces
-enfantillages!...
-
-—C'est que votre vie est si précieuse, sire!...
-
-—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que
-je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle,
-atteint par un poignard stupide, qu'adviendrait-il de mon œuvre, de
-ma France?... Tout s'écroulerait avec moi... J'ai bâti sur le sable,
-Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l'empire
-des fondations plus solides...
-
-L'archichancelier fit une grimace:
-
-—Votre Majesté veut un héritier... Je n'ai pas la prétention de la
-faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire
-observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le
-peuple la répudiation de l'Impératrice, que le clergé va intervenir et
-agiter l'opinion.
-
-—Je ferai rentrer le clergé dans l'obéissance, comme j'ai tenu en
-respect le pape! dit avec hauteur Napoléon.
-
-—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous
-épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage
-clandestin célébré la veille du sacre...
-
-Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur:
-
-—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n'ont pas été remplies...
-
-—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre...
-le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette
-cérémonie...
-
-—C'est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement
-des Tuileries... mais sans témoins... c'était une formalité de
-complaisance, destinée à lever les scrupules du pape...
-
-—L'officialité contestera...
-
-—Il n'y a pas eu consentement... je n'étais pas libre... ce simulacre
-de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est
-trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques
-et le conseil d'Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait
-venir pour vous prier de préparer l'Impératrice à un grave entretien
-avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir...
-
-Cambacérès s'inclina et prenant congé de l'Empereur, murmura:
-
-—Il n'a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se
-brouiller avec la Russie... et nous aurons l'alliance autrichienne...
-c'est-à-dire toute l'Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre
-Empereur!... Pauvre France!...
-
-Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement
-les épaules, se rendit chez Joséphine.
-
-
-
-
-V
-
-LE DIVORCE
-
-
-Depuis longtemps Joséphine s'attendait au coup qui devait la frapper si
-terriblement.
-
-Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un
-certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur
-l'affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres
-authentiques, pour maintenir son rang d'épouse.
-
-Mais depuis la belle Polonaise et l'intimité de Schœnbrunn, était-elle
-sûre d'avoir conservé le cœur de Napoléon?
-
-Prévenue par l'archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des
-larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux.
-
-La scène fut courte et déchirante:
-
-C'était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon
-prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe
-qu'il voulait être seul.
-
-Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête.
-
-Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à
-ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l'intérêt de l'Etat
-exigeait qu'il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait
-annuler son mariage afin d'en contracter un second...
-
-Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle
-avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l'avait payée de
-retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant
-les minutes d'abandon, les heures si douces d'intimité, Napoléon
-l'interrompit avec brusquerie, voulant résister à l'émotion qui
-s'emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase
-brutale, impitoyable:
-
-—N'essaie pas de m'attendrir... ne compte pas me faire changer de
-résolution... je t'aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que
-je me sépare de toi... la politique n'a pas de cœur... elle n'a que de
-la tête!...
-
-Joséphine alors poussa un grand cri et s'évanouit.
-
-L'huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu'elle se
-trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l'intimité
-des deux époux, et à se rendre témoin d'une scène cruelle.
-
-L'Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de
-Bausset:
-
-—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.
-
-M. de Bausset suivit le souverain.
-
-Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris
-déchirants...
-
-—Ha! je n'y survivrai point!... qu'on me laisse mourir! murmurait-elle
-au milieu de sanglots.
-
-—Êtes-vous assez fort pour enlever l'Impératrice et la porter chez
-elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de
-lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je
-vais vous aider!
-
-Et tous deux, l'Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine,
-toujours évanouie.
-
-M. de Bausset chargea l'Impératrice inerte sur son épaule et se mit à
-marcher avec précaution.
-
-L'Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre.
-
-Il ouvrit lui-même la porte d'un couloir et dit à Bausset:
-
-—A présent, descendez l'escalier...
-
-—Sire, l'escalier est trop étroit... je vais tomber...
-
-Alors Napoléon se décida à réclamer l'aide de l'huissier de la chambre.
-
-Il lui remit le flambeau qu'il tenait, et, prenant les deux jambes de
-Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras.
-
-On la descendit ainsi, lentement, péniblement.
-
-Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu'on menait au
-cercueil.
-
-Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer:
-
-—Ne me serrez pas si fort!
-
-Il se rassura alors sur la santé de l'épouse répudiée.
-
-Napoléon était plus troublé, plus affecté qu'elle.
-
-Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être
-cruellement puni par la suite.
-
-C'était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette
-descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la
-compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui
-présidait à sa chance.
-
-Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu
-aux Tuileries, à neuf heures du soir.
-
-Dans le grand cabinet de l'Empereur, en des fauteuils prirent
-place: Madame Mère, les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande,
-de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon
-triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de
-Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène,
-vice-roi d'Italie, s'assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et
-de Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, occupaient des chaises devant la
-table où se trouvait préparé l'acte de divorce.
-
-Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des
-larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où
-il annonçait la résolution prise, d'accord, par lui et sa très chère
-épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l'espérance
-perdue d'avoir des enfants de Joséphine.
-
-—«Parvenu à l'âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir
-l'espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée
-les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait
-combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun
-sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré
-qu'il est utile au bien de la France.
-
-»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je
-n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de
-ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir
-en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma
-main; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais
-surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne
-toujours pour son meilleur et son plus cher ami.»
-
-Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais
-elle ne put y parvenir. Les larmes l'étouffaient. Elle passa le papier
-à Regnauld de Saint-Jean-d'Angély qui lut à sa place.
-
-Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner
-à l'empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon
-mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l'Empereur aura
-toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé
-par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais
-l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au
-bien de la patrie.»
-
-Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n'avait ajouté qu'une
-ligne, touchante dans sa simplicité même:
-
-«Je me plais à donner à l'Empereur la plus grande preuve d'attachement
-et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!»
-
-Cette attitude de Joséphine, à l'époque douloureuse du divorce, lui
-fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique
-et de l'ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours
-indulgente.
-
-Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce.
-
-Il était conçu en termes sobres, précis. L'article 1er portait que le
-mariage entre l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine était
-dissous. L'article 2 conservait à l'Impératrice Joséphine le titre et
-rang d'impératrice couronnée. L'article 3 fixait son douaire: une rente
-annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat lui était
-allouée. Les successeurs de l'Empereur devaient être tenus d'exécuter
-les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en
-duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.
-
-On a prétendu que des moyens juridiques s'opposaient à la déclaration
-de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil
-célébré le 9 mars 1796, devant l'officier municipal du deuxième
-arrondissement de Paris. D'abord Joséphine s'était rajeunie de quatre
-ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d'un
-an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait
-eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce
-n'était permis qu'aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On
-a dit aussi qu'on aurait pu arguer de l'article 7 du statut impérial
-portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille
-impériale de tout sexe et de tout âge.»
-
-Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales,
-pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur?
-
-Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu
-abnégation et sacrifice de la part de l'Impératrice à consentir à ce
-douloureux déchirement. Du côté de l'Empereur, il y a eu abnégation
-et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d'une affection
-moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu'aux années de sa
-jeunesse, mais d'une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes
-qu'il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent
-aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux
-alanguis de Joséphine.
-
-Un cérémonial avait été réglé pour l'exécution du divorce prononcé.
-
-Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l'union dissoute,
-était un samedi.
-
-A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux
-Tuileries pour la conduire à la Malmaison.
-
-Le temps était affreux. Le ciel semblait s'être mis en deuil pour cette
-cérémonie, rappelant un service funèbre.
-
-La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la
-douleur de l'ex-Impératrice.
-
-Elle l'avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l'éclat du pouvoir,
-au milieu du rayonnement de la souveraineté!...
-
-Son fils, le prince Eugène, qui avait d'ailleurs fait partie du
-conseil privé, consulté par Napoléon, l'accompagnait.
-
-L'Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé
-coucher à Trianon.
-
-Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison.
-
-—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec
-bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus
-pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste
-découragement. Soigne ta santé qui m'est si précieuse. Dors bien. Songe
-que je veux que tu sois calme, heureuse!...
-
-Il l'embrassa tendrement et repartit pour Trianon.
-
-Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de
-funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël.
-
-Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public,
-d'une écrasante solennité?
-
-Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère
-plus joyeux. La fatalité des choses s'interposait entre eux. Ils
-étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne
-pouvaient se reprendre.
-
-On ne s'éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d'une femme
-qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez
-dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes
-de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le
-ménage impérial avait été heureux. L'Empereur n'a jamais, par la
-suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L'orgueil,
-chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes
-de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu'il endurait
-le martyre de l'humiliation quotidienne sous les griffes du félin
-britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision
-des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et
-le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un
-remords.
-
-Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un
-homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne
-pouvait plus désormais s'arrêter qu'au plus bas, en se brisant.
-
-Joséphine enterrée à la Malmaison, l'on poussa fort les préparatifs de
-la seconde union de l'Empereur.
-
-Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels
-s'adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont
-Cambacérès disait: «Il est tout près d'être un homme d'Etat, il ment
-très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une
-jeune impératrice.
-
-M. de Metternich fit savoir à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de
-Bassano, que s'il s'adressait à la cour d'Autriche, il n'éprouverait
-aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur,
-comme avec la Russie.
-
-L'Autriche, en effet, n'avait pas les mêmes raisons que la Russie de
-prolonger l'attente de Napoléon, afin d'aviver son désir et de lui
-arracher l'engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le
-royaume de Pologne ne serait rétabli.
-
-L'empereur d'Autriche redoutait un démembrement de son empire. En
-donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au
-moins pour un temps, et le temps c'était là, comme toujours, le salut.
-
-Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François
-II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon,
-gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait
-cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l'Autriche ne
-serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir,
-à jeter sa fille dans les bras de Napoléon.
-
-Il fit venir le comte de Narbonne et s'ouvrit à lui. Une archiduchesse
-d'Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite
-tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et
-pousserait certainement Napoléon à s'arrêter à la paix, à jouir enfin
-de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au
-bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il
-deviendrait le fils d'adoption.
-
-Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des
-intentions de l'empereur d'Autriche, rompait avec le czar, et envoyait
-une lettre autographe à François II.
-
-C'était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était
-chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour
-de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un
-faste exceptionnel.
-
-Napoléon était tout changé, depuis qu'il avait la certitude de devenir
-le gendre d'un roi, d'un vrai roi, sa marotte.
-
-Il se regardait avec curiosité. Il s'interrogeait avec anxiété. Il
-se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les
-mâchoires devant les glaces comme pour s'assurer de la solidité et de
-l'éclat de sa denture.
-
-A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et
-d'aspect.
-
-Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre
-soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de
-Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d'un de
-nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c'est qu'il ne marchait
-qu'entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et
-autres colosses de l'armée.
-
-Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues,
-s'était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur
-exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses
-joues se gonflaient, son menton s'arrondissait. La médaille antique du
-général d'Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait
-une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très
-peu abondante, sa chevelure s'éclaircissait, la calvitie faisait ses
-ravages; son front, naturellement découvert et haut, s'agrandissait;
-les tempes commençaient à se dégarnir.
-
-Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la
-puissance acquise, semblaient s'être emplis d'une lumière rayonnante,
-projetant alentour comme un éblouissement.
-
-Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l'ont subi. Nul
-ne l'affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de
-la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l'œil
-dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d'hommes autant qu'un
-destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes
-suggestifs, pourra expliquer, mieux que l'analyse historique,
-l'incomparable force de séduction dont fut pourvu l'Empereur.
-
-Les particularités physiques de Napoléon n'avaient rien d'anormal. Sa
-tête était d'une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence
-(60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très
-sensible. Il fallait lui garnir d'ouate ses fameux petits chapeaux.
-Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées.
-Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand
-l'artillerie n'arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à
-charger.
-
-Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue
-le reposait. Il était doué d'une force de travail exceptionnelle.
-Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se
-mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il
-entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner
-avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette
-note écrite de sa main en marge d'un état qui lui était remis par le
-comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n'a-t-on pas mentionné
-deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s'en
-souvenait et, au milieu d'une paperasserie formidable contenant tout
-le contingent et tout l'effectif de ses armées, il était étonné de
-ne pas retrouver ses deux canons d'Ostende. Il montrait à Lacuée,
-revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l'état A
-représentant la situation de l'armée, après la réception des conscrits
-de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si
-bien fait qu'il se lit comme une belle pièce de poésie.»
-
-Il se trouvait donc dans la force de l'âge et au sommet de la puissance
-quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.
-
-L'idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir
-sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d'œil aux miroirs et le
-changement qui se produisait dans ses manières.
-
-La première modification que la proximité du mariage amena dans ses
-habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume.
-
-Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure
-peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le
-ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être
-lui nuirait dans l'esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à
-cette couronne nocturne et résolut de s'habituer à coucher tête nue.
-
-Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches
-dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et
-arroser d'eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que
-tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile,
-des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n'a jamais
-porté d'autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs.
-
-Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur
-de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de
-Naples, très charlatan, très empanaché. L'habit, d'ailleurs, ne lui
-plut pas et il ne voulut pas le conserver.
-
-En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de
-retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit
-et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le
-surchargent.
-
-Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons
-souliers par un cordonnier pour dames; il mande l'incomparable
-Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse.
-
-Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du
-mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur.
-
-En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu'il met à
-chevaucher sur un champ de bataille.
-
-Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les
-ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien
-rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l'ancienne.
-
-Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s'arrête
-parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine
-Marie-Antoinette qu'il faisait accrocher dans le salon de la future
-impératrice, et on pourrait l'entendre alors murmurer, un sourire
-d'orgueil satisfait sur les lèvres:
-
-—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...
-
-Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette.
-
-Dans un de ces moments-là, d'extase et de jouissance intérieure,
-Napoléon aperçut Lefebvre.
-
-—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne
-humeur, j'ai à vous parler...
-
-Lefebvre grogna entre ses dents:
-
-—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son
-Autrichienne... c'est une perfection... une huitième merveille...
-jamais on n'a vu une si belle princesse! qu'il prenne Maret ou Savary
-pour ces confidences-là... moi, ça ne m'intéresse guère!
-
-Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine
-l'Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses
-d'Autriche dont l'alliance avait toujours été funeste au pays qui les
-accueillait.
-
-Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une
-désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait
-pas se quitter au milieu de la bataille.
-
-Cependant, l'Empereur l'ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de
-le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de
-tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d'or
-semée d'abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages.
-
-—Hein! maréchal, c'est beau, c'est frais? dit Napoléon de l'air
-satisfait d'un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du
-propriétaire, fier de son installation.
-
-—Oui... c'est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter
-gros!
-
-Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare,
-évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c'était
-le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées
-et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec
-conviction au maréchal:
-
-—Il n'y a rien de trop beau, il n'y a rien de trop cher pour celle qui
-va être l'Impératrice!...
-
-Lefebvre s'inclina et continua à admirer l'ameublement, les rideaux en
-soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures.
-
-Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois
-dorés, avec une ribambelle d'amours dansants peints sur le socle et
-s'enlevant, roses, sur un fond d'un vert tendre charmant.
-
-—L'archiduchesse est très bonne musicienne! dit l'Empereur en touchant
-légèrement du doigt les cordes de l'instrument qui rendirent un son
-plaintif et aigrelet.
-
-—Venez, que je vous montre le trousseau de l'Impératrice, reprit-il
-avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la
-chambre à coucher préparée pour Marie-Louise.
-
-Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer
-l'inspection d'un sac de grenadier et une revue de campement que pour
-apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons,
-sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec
-attention suivre l'énumération complaisante que faisait l'Empereur.
-
-Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de
-valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de
-nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et
-par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs.
-
-Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d'Angleterre, et
-pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy.
-
-Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de
-passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles.
-
-Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n'en avait eus.
-
-Le portrait de l'Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille
-francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux
-Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et
-des parures d'émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants,
-tels étaient les somptueux présents de noces faits par l'Empereur,
-auxquels s'ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la
-Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs.
-
-Il était, en outre, alloué à l'Impératrice, pour ses dépenses
-personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour!
-
-Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux
-compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui
-témoignaient de l'ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse.
-
-—Hein!... elle sera heureuse, l'Impératrice! dit-il à Lefebvre en
-terminant la visite.
-
-—Oui, sire, d'autant plus que l'archiduchesse passe pour vivre fort
-chichement à la cour de son père... Elle n'a que des bijoux de la plus
-grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix
-d'une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l'empereur
-François à la portion congrue... ça va la changer, l'archiduchesse!...
-Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes
-ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire
-d'être la femme de l'empereur Napoléon!...
-
-—Flatteur!... dit l'Empereur gaiement, pinçant l'oreille du maréchal.
-
-—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme
-ma femme, un peu sans-gêne!
-
-—A propos de ta femme, j'ai à te parler... confidentiellement... tu
-dîneras avec moi... Allons! à table!
-
-Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se
-demandant, non sans inquiétude:
-
-—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une
-chamaillerie avec les sœurs de l'Empereur?
-
-
-
-
-VI
-
-LEFEBVRE BAT NAPOLÉON
-
-
-Le dîner de l'Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite
-salle à manger que le vainqueur d'Iéna préférait aux salles d'apparat.
-
-Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu'avec un seul
-convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan
-de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service.
-
-Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très
-vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un
-quart d'heure à manger, même lorsqu'il avait grand dîner.
-
-Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant
-signe de la main qu'on ne le suivît pas et qu'on achevât le repas
-toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il
-surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien
-soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d'appétits robustes, et
-l'archichancelier Cambacérès faisait l'admiration de Napoléon pour
-la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d'énormes
-morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin
-favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l'attention de
-faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de
-l'archichancelier.
-
-Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude,
-l'Empereur dit au prince Eugène, son convive:
-
-—Mais tu n'as pas eu le temps de manger, Eugène?
-
-—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m'invitait, j'avais
-dîné d'avance.
-
-Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette
-sage précaution, lorsqu'ils se savaient admis à la table impériale.
-
-L'Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.
-
-Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu'on lui
-servait.
-
-Il a été constaté, par les anecdotiers de l'Empire, que le grand
-homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette,
-préoccupé qu'il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à
-la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il
-trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce.
-Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs,
-de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces
-nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l'Empereur avait
-commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris
-des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les
-unes ont tout fait pour lui fausser l'esprit. Il ne voyait les gens
-qu'à plat-ventre, tant qu'il fut vainqueur et maître; comment ne se
-serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l'humanité?
-Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes
-et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et
-conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés
-que lorsque l'Anglais, le Prussien et le Russe l'ont eu abattu;—toute
-cette valetaille dorée de l'Empire est encore plus petite et plus
-rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que
-lorsqu'elle s'aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.
-
-L'Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui
-lui rappelait l'une de ses plus belles victoires, et puis des plats
-d'ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine
-de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait
-voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin
-qu'il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce
-qu'il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit,
-après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L'Empereur sourit et dit:
-«Ces fournisseurs n'en font jamais d'autres!...»
-
-Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi
-simplement, mais un peu plus largement que d'ordinaire.
-
-Napoléon cherchait à s'habituer à rester à table.
-
-C'était un nouveau sacrifice qu'il faisait à sa future épouse.
-
-—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les
-repas, il faut que je m'y accoutume! disait-il.
-
-Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles
-habitudes de son souverain.
-
-Un peu d'inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.
-
-Pourquoi l'Empereur, en l'invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...
-
-Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal
-brusquement:
-
-—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de
-moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n'est-ce
-pas?... Je désire savoir ce qu'on pense du divorce... de mon nouveau
-mariage?...
-
-—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle qu'il a plu
-à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant
-votre volonté!... nous n'avons pas l'habitude de discuter vos ordres...
-le divorce, le mariage, pour nous c'est un changement de front... une
-manœuvre nouvelle qu'il vous a paru nécessaire d'exécuter... Nous
-n'avons pas à faire d'objections... tout haut du moins!...
-
-—Ah!... et tout bas?... C'est ce que vous dites tout bas que je
-voudrais savoir...
-
-—Hum!... Ça n'est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre
-avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l'Impératrice...
-Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque
-l'approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle
-était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions
-parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous
-sommes... Ce n'est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre
-humble origine ou le manque d'usage du beau monde... Oh! je sais ce
-qu'on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez
-la reine de Naples ou dans l'entourage de la grande duchesse Elisa...
-
-—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs...
-D'ailleurs je leur ferai savoir qu'il ne me plaît pas qu'on tourne en
-dérision les braves qui m'ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce
-trône qu'elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...
-
-—L'Impératrice Joséphine, sire, n'a jamais toléré ces plaisanteries
-dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours
-traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu'une nouvelle
-souveraine, une princesse élevée à la cour d'Autriche, au milieu de
-nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite
-de haut... nous redoutons de paraître d'extraction trop modeste pour
-si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille
-d'empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos
-compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse
-de Jupiter!...
-
-—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne...
-votre nouvelle Impératrice ne pourra qu'aimer et honorer des héros
-comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme
-Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles
-armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les
-griffons fantastiques des écus d'autrefois, mais les villes prises,
-les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille,
-les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science
-héraldique moderne, Marie-Louise l'apprendra et saura la respecter...
-
-—Il n'y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes...
-
-Napoléon fit un geste impatient.
-
-—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n'ont pas gagné de
-batailles, elles...
-
-—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos
-courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous
-admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre
-Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre.
-
-—Oui... oui, je sais, murmura l'Empereur, mais quelques-unes de ces
-excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font
-cependant de bien extraordinaires grandes dames, d'invraisemblables
-duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de
-vous marier quand vous étiez sergents!...
-
-—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m'en suis jamais
-repenti...
-
-—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t'approuve dans tes paroles
-comme dans tes actes... mais avoue que, à l'heure actuelle, où te voilà
-maréchal d'Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta
-femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête
-à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté
-celui d'une femme élevée au lavoir.
-
-—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m'aime...
-je l'aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les
-longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux
-campagnes, il nous était donné d'être réunis.
-
-—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!...
-
-—Sire, c'est fait... Il n'y a plus à revenir là-dessus...
-
-—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond.
-
-Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant
-de deviner la pensée impériale:
-
-—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c'est pour la vie...
-
-—Mais! dit vivement l'Empereur, j'étais marié aussi avec Joséphine et
-cependant...
-
-—Sire, vous c'était différent.
-
-—C'est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n'as jamais pensé au
-divorce?...
-
-—Jamais, sire! s'écria le maréchal... je considère le divorce comme...
-
-Il s'arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait
-passer pour une critique de la conduite de l'Empereur.
-
-—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d'un
-commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J'assurerai à la
-maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards...
-des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera
-son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends
-bien tout cela?
-
-Lefebvre s'était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en
-se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l'Empereur.
-
-Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le
-dos, croisées, comme s'il dictait un ordre de bataille.
-
-—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une
-femme de l'ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu
-importera la fortune... Je te donnerai de l'argent, des dotations,
-assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange
-avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous
-avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous
-fonderons, sur la fusion des deux France, l'ancienne et la nouvelle,
-la société de l'avenir, l'ordre nouveau du monde régénéré. Il n'y
-aura plus d'antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils
-marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus
-nobles d'Europe, et dans deux générations il n'existera plus de traces,
-plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité
-des vieux partis... Il n'y aura plus qu'une France, qu'une noblesse,
-qu'un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m'occuper de te
-chercher une femme...
-
-—Sire, vous pouvez m'envoyer aux confins du globe, dans les déserts
-brûlants de l'Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie...
-vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m'ordonner
-de me faire tuer si vous voulez, j'obéirai!... vous pouvez aussi
-m'enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre
-bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer
-ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m'obliger à me séparer de celle
-qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu'à
-la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là...
-et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame
-Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame
-Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour
-la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.
-
-Napoléon regarda de travers le maréchal.
-
-—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de
-Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées...
-mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un
-tyran... C'est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez
-votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa
-langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l'Impératrice,
-élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les
-allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j'ai à travailler
-avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre
-ménagère!...
-
-Lefebvre s'inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition
-de l'Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été
-suivi...
-
-Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des
-yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui
-résumait l'opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets
-matrimoniaux faisait naître:
-
-—Imbécile!...
-
-
-
-
-VII
-
-LE CŒUR ENFLAMMÉ
-
-
-Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment
-l'Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale
-qu'il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.
-
-Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des
-cérémonies du mariage impérial.
-
-Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s'élança à sa rencontre
-et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt,
-remarquant la figure bouleversée de Lefebvre:
-
-—Qu'as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu'on a tiré sur
-l'Empereur?
-
-—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien...
-
-—Ah! tu m'enlèves un poids! dit Catherine.
-
-La possibilité d'une mort brusque de Napoléon hantait les esprits.
-C'était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer.
-
-Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement
-ceux qui approchaient l'Empereur, mais encore la nation entière. Cette
-anxiété générale n'allait pas tarder à servir les audacieux projets de
-Mallet et des Philadelphes.
-
-Catherine rassurée répéta sa question:
-
-—Eh bien! qu'y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas
-pouvoir tenir en place... c'est donc grave!...
-
-—Très grave!...
-
-Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son
-empereur.
-
-—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine.
-
-—Oui... nous nous sommes abordés... l'Empereur m'a fait une charge à
-fond... j'ai résisté tant que j'ai pu... j'ai repris l'offensive...
-et...
-
-—Eh bien, quoi?
-
-—Je l'ai battu!... c'est très dangereux de battre l'Empereur... il est
-homme à prendre sa revanche...
-
-—Ça c'est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous
-battiez-vous?...
-
-—A propos de toi!...
-
-—De moi... pas possible!...
-
-—C'est la vérité... Devine un peu ce que l'Empereur veut que je fasse
-de toi?...
-
-—Je ne sais pas... il veut que tu m'envoies dans ce château qu'il
-nous a dit d'acheter... pour lequel il t'avait remis de l'argent, à
-Dantzig?...
-
-—Oui, c'est dans une terre... en province... assez loin, qu'il médite
-de te faire séjourner...
-
-—Pourquoi n'as-tu pas accepté? Cela me reposera de vivre un peu à la
-campagne... Nous aurons une grande voiture pour les promenades... des
-chiens, une vache qui nous donnera du lait... Ça sera très amusant!...
-et puis, vois-tu, Lefebvre, je commence à en avoir plein le dos,
-moi, de ces chipies de la cour qui se moquent de nous... je ne m'y
-amuse pas tant que cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté...
-pendant les cérémonies du mariage qui s'apprête, ce sera des heures
-et des heures d'horloge à rester sur ses pattes avec des manteaux qui
-pèsent, des corsages qui vous étranglent et des escarpins qui vous
-meurtrissent... Si l'Empereur veut bien que nous allions à la campagne,
-dans la terre qu'il nous a désignée... vite, achetons le château et
-retirons-nous-y, puisque nous avons la paix pour longtemps... pour
-toujours peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n'as-tu pas répondu
-au désir de Sa Majesté?... Pourquoi n'as-tu pas dit aussitôt: «Sire,
-nous allons partir!...»
-
-—C'est que, vois-tu, ma bonne Catherine, quand l'Empereur m'a parlé de
-te voir quitter la cour... de t'envoyer dans un château lointain... il
-n'était question que de toi...
-
-—Comment? et toi?...
-
-—Moi, je restais, l'Empereur me gardait...
-
-—En voilà bien d'une autre!... nous séparer en pleine paix, allons
-donc!... Ça se comprend quand tu fais campagne que je ne sois pas
-là... derrière toi... comme un aide de camp ou un planton... Mais
-aujourd'hui, au moment où l'Europe entière est au repos... Ah çà!
-qu'est-ce qui lui prend à l'Empereur?...
-
-—Non seulement l'Empereur voulait nous éloigner l'un de l'autre, ma
-chère Catherine, mais sais-tu ce qu'il entendait faire de moi?
-
-—Non?... te donner un corps d'armée à commander? peut-être t'envoyer
-gouverner un grand Etat... Naples?... La Hollande?
-
-—Tu n'y es pas... Il voulait me marier!...
-
-Catherine poussa un cri.
-
-—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi...
-
-—On divorcerait...
-
-—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé parler de nous faire
-divorcer?... Mais il est abominable, l'Empereur!... et que lui as-tu
-répondu, Lefebvre?
-
-Le maréchal ouvrit ses bras en souriant...
-
-Catherine s'y précipita...
-
-Les deux époux s'étreignirent ardemment, s'embrassèrent avec passion.
-
-Heureux d'être l'un près de l'autre, se serrant comme pour réagir
-contre la crainte que leur avait fait passer dans tout l'être
-la possibilité entrevue d'une séparation, ils protestaient, en
-s'embrassant ainsi, contre l'idée même de ce divorce dont l'Empereur
-avait parlé. Rien ne pourrait les désunir. Ils s'affirmaient, dans
-cette muette et douce étreinte, que jamais la pensée ne leur était
-venue d'une pareille trahison. Ils se rassuraient mutuellement contre
-le vague péril dont la volonté impériale les avait menacés.
-
-—Et qu'as-tu répondu à l'Empereur? redemanda après un long silence
-Catherine, se dégageant un peu.
-
-Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé, la fit asseoir auprès de
-lui, et murmura, en la regardant tendrement, la main dans la main, les
-yeux dans les yeux:
-
-—J'ai dit à l'Empereur que je t'aimais, Catherine, que je n'aimais que
-toi... et qu'après avoir vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les
-années de notre jeunesse, nous n'avions, l'un et l'autre, qu'un seul
-rêve, achever côte à côte notre existence... jusqu'au jour où un boulet
-russe ou bien une balle espagnole viendraient m'envoyer rejoindre
-Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades de mes combats passés...
-
-—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de quoi se mêle-t-il à présent
-l'Empereur?... parce qu'il a divorcé, veut-il donc que tout le
-monde fasse comme lui?... Il avait un but, un projet... pourquoi te
-parlait-il de divorce?...
-
-—Il voulait me marier, t'ai-je dit...
-
-—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis jalouse, moi!...
-Nomme-moi la femme qu'il te proposait... Oh! vraiment, il fait un joli
-métier, ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent... Une de
-ses maîtresses, sans doute?... La Gazzani?... cette Eléonore... ou la
-belle Polonaise?
-
-—Il n'a nommé personne...
-
-—C'est bien heureux!
-
-—Il parlait d'une façon générale... Il voudrait, vois-tu,
-qu'on l'imite... qu'on prenne modèle sur lui... Il épouse une
-archiduchesse... c'est une fille noble qu'il désirerait que chacun de
-nous épousât...
-
-—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre Lefebvre, je ne parle pas
-pour toi, je connais tes sentiments, mais les autres maréchaux,
-qu'est-ce qu'ils en feraient de ces belles demoiselles, si fières de
-leurs aïeux? Est-ce qu'Augereau n'est pas le fils d'une marchande du
-carreau des Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des enfants du
-peuple, comme toi et moi. C'est de la folie de vouloir leur donner
-des femmes qui rougiront d'eux, qui se moqueront d'eux et qui les
-tromperont avec d'anciens nobles comme elles. Lefebvre, je commence
-à craindre que notre Empereur n'ait un grain de folie! Avec cela que
-c'est déjà si raisonnable de sa part d'épouser la fille d'un empereur,
-une autrichienne orgueilleuse qui ne verra en lui qu'un soldat parvenu
-comme toi!
-
-—L'Empereur a ses raisons...
-
-—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé, bien définitivement refusé?
-
-—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et il embrassa de nouveau
-sa femme.
-
-Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner.
-
-—Alors tu n'as pas eu peur?... tu étais bien certaine que je n'aurais
-jamais consenti à divorcer... à épouser une autre femme? reprit
-Lefebvre en souriant.
-
-—Parbleu!... est-ce que tu ne m'appartiens pas!... d'ailleurs tu as
-juré que tu ne serais qu'à moi...
-
-—Oui, j'ai juré devant l'officier municipal... Il y a longtemps de
-cela, mais je ne l'ai pas oublié, ma Catherine, ce serment que je t'ai
-fait quand je t'ai prise pour femme...
-
-—Moi non plus... et puis si tu avais oublié... tu as là quelque chose
-qui te rappellera toujours ta promesse...
-
-—Quoi donc? dit Lefebvre distrait.
-
-—Ça, vraiment!...
-
-Et Catherine, saisissant le poignet de son mari, retroussa vivement la
-manche de son uniforme, repoussa la chemise, et mit à nu la chair du
-bras...
-
-Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine pour la vie!» apparut
-teinté en bleuâtre sur l'épiderme du maréchal.
-
-C'était le tatouage qu'il avait fait pratiquer, au moment de son
-mariage. Son cadeau de noces, avait-il dit plaisamment.
-
-—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine triomphante. Est-ce
-que tu pourrais épouser une archiduchesse, avec un bras pareil?...
-Qu'est-ce qu'elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle te
-demanderait ce que c'est que cette Catherine à qui tu as promis d'être
-fidèle... elle te ferait des scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta
-promesse, mon vieux François!...
-
-—C'est juste!... Et l'autre bras ne lui plairait pas davantage!
-dit Lefebvre riant. Et, à son tour, retroussant la seconde manche,
-il regarda avec bonhomie l'autre tatouage, datant du 10 août, avec
-l'inscription toujours visible: «Mort au tyran!...»
-
-—Va, nous sommes l'un à l'autre pour la vie! dit Catherine, penchant
-sa tête vers la poitrine de Lefebvre et s'y appuyant avec bonheur.
-
-—Oui, pour la vie! murmura le maréchal.
-
-—Ah! je voudrais que l'Empereur vînt et qu'il nous surprît ainsi!...
-dit Catherine pâmée.
-
-Et les deux époux, plus fortement unis que jamais, rapprochés,
-confondant leurs âmes et mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer
-la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE RÊVE D'UNE ARCHIDUCHESSE
-
-
-Dans la chambre très simple qu'elle occupait au deuxième étage du
-palais impérial à Vienne, Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait
-indolemment avec un petit chien, pomponné, enrubanné, que lui avait
-offert l'ambassadeur d'Angleterre,—un de ces petits chiens à poils
-frisottants et à gueule de renard, alors fort à la mode et nommés
-_king's charles_, en souvenir du roi Charles II, qui les aimait et en
-avait donné cinq ou six à la duchesse de Portsmouth, sa maîtresse, pour
-égayer sa chambre à coucher.
-
-On frappa à la porte très précipitamment, et l'unique duègne chargée
-de surveiller l'archiduchesse, moitié dame d'honneur, moitié femme de
-chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la main portée au côté
-comme pour comprimer un battement cardiaque et intempestif.
-
-—Qu'y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise... est-ce que le feu est
-au palais?...
-
-—Non... ce n'est pas le feu... c'est votre auguste père, c'est
-l'Empereur qui vient ici...
-
-—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon Dieu! que se passe-t-il donc?
-
-—Je ne sais pas... Votre Altesse va l'apprendre sans doute...
-
-Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec une majestueuse
-révérence, s'effaça pour laisser pénétrer l'empereur d'Autriche.
-
-François II ou François-Joseph Ier, d'abord empereur d'Allemagne,
-puis à la suite des victoires de Napoléon et de l'établissement de la
-Confédération du Rhin, empereur d'Autriche, était un monarque fort
-insignifiant. Il avait lutté avec opiniâtreté contre la Révolution
-française, puis contre Napoléon, pour la défense de ce qu'il
-considérait comme la base de l'ordre social: le maintien des privilèges
-de la noblesse et l'anéantissement de toute démocratie.
-
-Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les cachots du Spielberg tout
-ce qui, dans ses Etats, passait pour approuver, même théoriquement
-et philosophiquement les principes de la Révolution française.
-Perpétuellement battu, obligé de subir le traité de Campo-Formio après
-Marengo et de perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain
-d'Europe qui devait garder le plus de haine à Napoléon.
-
-Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut vaincu définitivement et
-gardé à vue par les soldats anglais. Pas une seule fois il ne s'occupa
-d'améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il manifesta seulement
-une indécente satisfaction à la nouvelle de sa mort.
-
-En attendant le revirement dans ses sentiments, variables comme la
-fortune des armes, il multipliait, par l'entremise de Metternich et du
-prince de Schwartzenberg, les amicales protestations et les adulations
-les plus plates au victorieux empereur.
-
-Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers pourparlers d'union,
-d'avoir pour gendre Napoléon. Comme souverain et comme père il exultait.
-
-Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et calme affection
-familiale des races germaniques et pensait qu'elle serait heureuse avec
-Napoléon, placé sur un trône tout éblouissant de la gloire de cinquante
-batailles. L'Empereur des Français était alors le souverain le plus
-riche de l'Europe et il passait aussi pour le plus généreux. François
-II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux, des bijoux, des
-dentelles, des robes dont l'impérial fiancé faisait présent. En même
-temps il donnait à entendre à son représentant à Paris, le prince
-de Schwartzenberg, que la Cour était pauvre et que certains dons des
-musées nationaux et des fabriques si renommées du riche pays de France
-seraient acceptés avec une grande reconnaissance à Vienne.
-
-Alors, sur un signe de l'Empereur, tout fier, lui aussi, de son
-nouveau parent, désireux de lui plaire, heureux de se montrer large
-et d'inspirer à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité,
-Servan, Mollien, tous les administrateurs des musées, des palais,
-se mettaient en mouvement. On pillait les Gobelins, on dévalisait
-Sèvres, on réquisitionnait les chefs-d'œuvre d'Aubusson, les produits
-de Saint-Gobain. Des fourgons chargés de meubles, d'objets d'art,
-d'étoffes, partaient à la file à destination de Vienne. Le futur
-beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini toutes ces
-preuves de la magnificence de Napoléon. Il devait, par la suite, lui
-refuser, à Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu'il réclamait
-pour sa voiture, et trouver que sa table était trop copieusement servie.
-
-Mais c'était surtout au point de vue politique que François II se
-montrait charmé d'avoir Napoléon pour gendre. Il voyait dans ce mariage
-son trône consolidé, les victoires subies détruites dans leur effet et
-l'alliance russe rompue.
-
-Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir les préliminaires
-entamés à Paris entre le prince Schwartzenberg et les confidents de
-Napoléon.
-
-Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de l'Empereur lui
-annonçant l'arrivée de Berthier, prince de Neufchâtel, chargé de
-demander officiellement la main de Marie-Louise.
-
-Son consentement était accordé d'avance. Il ne restait plus qu'une
-petite formalité à accomplir: prévenir la jeune archiduchesse qu'elle
-eût à se préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice des
-Français.
-
-C'était cette nouvelle que François II venait annoncer en personne à
-Marie-Louise.
-
-La jeune princesse avait dix-huit ans; forte gaillarde sans grâce,
-sans rien de piquant, ni d'aimable, mais bien en chair, solidement
-charpentée, la peau rose et fraîche.
-
-Elle était assez jolie, d'une beauté lourde de fille de brasserie,
-avec de gros bras, la taille carrée, de grands pieds, des seins déjà
-volumineux, des lèvres fortes et sensuelles; les yeux très bleus, très
-froids, sans expression: un joli animal, passif, lent, épais et peu
-délicat. Une vraie femme de lit.
-
-Napoléon, s'enquérant de tous côtés, avait recueilli avec plaisir sur
-sa fiancée les renseignements physiques qui lui importaient le plus.
-
-Cette massive princesse devait être une excellente poulinière.
-
-Avec elle il était certain de donner à l'empire un héritier.
-
-Sous le rapport moral, les indices et les notions qu'on lui envoyait
-étaient également satisfaisants.
-
-Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux et soumise à une
-règle étroite, très sévère, presque monastique. Son éducation avait été
-poussée assez loin.
-
-On avait multiplié pour elle les maîtres de toute sorte. Elle savait
-presque toutes les langues de l'Europe: le français, l'anglais,
-l'allemand, l'italien, l'espagnol, le bohême, le turc même. Elle était
-destinée à être l'épouse d'un prince quelconque et il était bon qu'elle
-apprît, dès l'enfance, l'idiome de ses futurs sujets.
-
-La musique n'avait pas été oubliée. La harpe achetée par Napoléon et
-que Lefebvre avait admirée aux Tuileries, prouvait que son futur mari
-n'ignorait pas ses talents de musicienne.
-
-Quant à la religion, on lui en avait inculqué les pratiques
-extérieures, sans trop lui laisser approfondir les dogmes. Le hasard
-des accords politiques pouvait lui donner pour époux un prince
-catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste.
-
-Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle à une alliance
-profitable aux intérêts de la cour d'Autriche.
-
-Elle suivrait les rites du pays où les calculs diplomatiques des
-conseillers de son père la feraient régner.
-
-Dans une grande simplicité elle avait été maintenue. Il n'y avait pas
-que le soldat qui ne fût pas riche, au service de l'Empereur François,
-comme le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces
-perdues, les armées détruites et renouvelées, les contributions de
-guerre, avaient épuisé le trésor autrichien. On vivait à l'économie
-à la Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions solennelles. De
-petites soirées intimes, presque bourgeoises. De la musique et de
-modestes rafraîchissements. Aucun meuble de prix dans les appartements,
-nul objet d'art dans les galeries vides, pas de bijoux. La jeunesse de
-Marie-Louise s'était écoulée un peu comme à l'auberge, dans le palais
-de ses pères. On passait son temps, autour d'elle, à faire les malles
-et à décamper devant Napoléon.
-
-A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d'effroi:
-
-—Les Français!...
-
-Alors c'était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans
-aux jambes flageolantes, dont la clef d'or oscillait au centre du
-dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements,
-ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant
-et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient
-pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de
-blessés, racontant d'une voix dolente des séries de déroutes. Les
-cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant:
-la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur
-le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps
-de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par
-des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait
-dans une berline qui partait au grand trot pour des localités
-montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel
-et murmurant:
-
-—Tout est perdu!
-
-Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets,
-recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n'avait perçu
-bien distinctement qu'une chose, c'est qu'il y avait de par le monde
-une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l'épée
-au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l'Europe avec
-une escorte de soudards féroces, suivi d'une multitude de vachers,
-de cloutiers, de vagabonds armés à l'improviste, après le pillage
-des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles,
-chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour
-étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant
-les femmes surprises au fond des bois.
-
-Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà
-l'ogre de Corse des légendes d'après la chute.
-
-François II se doutait bien un peu de l'effrayante renommée de son
-futur gendre et du peu d'attrait qu'un pareil brigand, à entendre les
-récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant
-de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu'à la dernière
-heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par
-procuration devait être célébré la semaine suivante.
-
-Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s'inclina avec
-docilité.
-
-Elle déclara que le mariage qu'on lui proposait ne lui déplaisait pas.
-Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang
-d'Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa
-famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d'Europe.
-
-Son père dut lui donner par deux fois l'assurance que pas une reine,
-pas une impératrice ne l'égalerait en puissance et en éclat.
-
-En même temps, il énuméra les magnifiques cadeaux dont l'empereur
-Napoléon avait garni sa corbeille.
-
-Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où son futur époux
-l'attendait avec impatience.
-
-Marie-Louise répondit alors, en fille docile et résignée, qu'elle
-regretterait certainement de quitter son excellent père, sa famille si
-affectueuse et cette cour de Vienne où elle avait vécu ses premières
-années, mais qu'elle acceptait, sans répugnance, de devenir l'épouse
-de l'Empereur des Français que son père avait choisi pour elle. Elle
-ajouta qu'elle était prête à se rendre en France dès que le prince de
-Neufchâtel serait arrivé pour l'emmener.
-
-François II embrassa tendrement sa fille. Les choses marchaient pour
-lui à souhait. Pas de pleurs, pas d'émoi. Avec une passivité et une
-indifférence parfaites, sa fille se soumettait à son nouveau sort. Elle
-ne se montrait nullement surprise qu'on eût ainsi disposé d'elle dans
-un but politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle obéissait
-à son père sans résistance. Mentalement, elle repassait l'énumération
-des bijoux, des dentelles, des robes qui l'attendaient à Paris. Elle
-aurait déjà voulu les avoir, les palper, s'en parer. Elle questionna
-deux ou trois fois son père sur la valeur, le nombre, l'importance
-des présents de sa corbeille de noces. Quant à celui qui en faisait
-les frais, elle ne songea guère à interroger François II sur lui. Il
-était empereur, très riche, très puissant, et il lui assurait un rang
-suprême parmi les autres princesses dont elle était jalouse; cela lui
-suffisait.
-
-Avant de se retirer, François II dit à sa fille:
-
-—Vous allez vous trouver seule, Louise, au milieu d'une cour
-étrangère, très loin de nous... entourée de valeureux soldats et de
-dames fort brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre patrie...
-J'ai voulu que quelque chose de nous, de notre milieu, presque de notre
-famille, restât avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon...
-
-—Mon cher Zozo?... mon joli king's-charles? dit Marie-Louise battant
-des mains, toute joyeuse d'emmener avec elle son inséparable ami.
-
-—Non! dit François II souriant de la méprise de sa fille... il ne
-s'agit pas de Zozo... D'ailleurs, l'empereur Napoléon déteste les
-chiens... Zozo restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous!
-
-Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs mouillant ses yeux bleus
-et clairs.
-
-Son sein se souleva. Un frémissement d'irritation lui fit battre du
-bout du pied le tapis.
-
-Son chien Zozo était peut-être la seule chose qu'elle aimât au monde.
-
-Froide, hautaine, réservée, elle n'avait eu aucun élan juvénile, aucune
-virginale curiosité, nulle vague attraction vers l'inconnu... L'amour,
-le désir n'existaient pas pour cette âme calme, vulgaire et fermée
-à toute aspiration généreuse... Et cependant, en ses veines coulait
-le sang impétueux des filles de Marie-Thérèse, amoureuses ardentes
-et inassouvies: Marie-Caroline, la reine de Naples aux débauches
-fameuses; Marie-Amélie, la duchesse de Parme aux amants innombrables;
-Marie-Antoinette de France, la reine du collier, l'amie équivoque de la
-Polignac, de la Lamballe.
-
-Mais l'heure de l'éveil n'était pas encore sonnée, et, les sens
-assoupis, Marie-Louise attendait, frigide, l'aube du plaisir.
-
-Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur de ces voluptés
-sensuelles qui devaient gouverner sa vie et faire d'elle la funeste
-amoureuse à qui la France dut sa honte et Napoléon sa captivité.
-
-Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait tenir lieu de cœur,
-d'esprit, de volonté, de raison, de loyauté, et qui devait, pour
-étancher son inextinguible soif d'amour, trahir son époux, abandonner
-son fils, renoncer au trône, oublier sa pudeur et prostituer son nom à
-jamais glorieux, n'ouvrait alors qu'une oreille distraite et qu'un cœur
-entre-bâillé aux propos d'amour murmurés sur ses pas.
-
-Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de Luxembourg, aux
-jardins de Schœnbrunn ou dans le palais de Vienne, l'amour, respectueux
-mais entreprenant, avait tenté de s'approcher d'elle.
-
-Un jour qu'elle faisait une promenade à pied, dans le parc de
-Schœnbrunn, elle aperçut au milieu d'un étang une jolie fleur bleue,
-poussée par aventure parmi les plantes aquatiques.
-
-Elle manifesta le désir de l'avoir.
-
-Imprudemment, elle se pencha, posant son pied sur l'herbe humide et
-glissante couvrant les bords de l'étang.
-
-Elle perdit l'équilibre, et elle allait tomber dans l'eau vaseuse,
-tandis que sa gouvernante éplorée, poussant de grands cris, mettait en
-fuite les canards et faisait s'éloigner majestueusement, avec leurs
-ailes à demi déployées, comme des voiles, les cygnes blancs, hôtes de
-la pièce d'eau.
-
-Tout à coup, un bras protecteur s'étendit...
-
-Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol ferme, un peu étourdie,
-mais déjà remise de sa frayeur...
-
-Un élégant personnage, inconnu d'elle d'ailleurs et aussi de la
-gouvernante, à peine revenue de son émoi, était à ses côtés, la saluant
-respectueusement.
-
-Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur venu si à propos, et
-lui tendit sa main en disant:
-
-—Merci, monsieur! Sans vous, j'allais barboter comme ces pauvres
-canards qui ont eu, je pense, autant peur que moi...
-
-L'inconnu, sans dire un mot, s'était penché et avait déposé un baiser
-discret sur la main qui lui était tendue.
-
-—Et tout cela pour une fleur que je n'aurai même pas! reprit
-Marie-Louise, que l'attitude et l'apparence de son sauveur semblaient
-disposer favorablement.
-
-Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant, avait repoussé
-la touffe d'herbes au milieu desquelles s'épanouissait la fleur
-tentatrice, et le tout s'en était allé voguant à la dérive, dans le
-sillage des cygnes ramant vers leur cabane.
-
-Elle n'avait pas achevé que l'inconnu, qui était en fort élégant habit,
-avec la perruque poudrée, les bas de soie et l'épée, sans hésiter,
-s'élançait dans l'étang, dans l'eau claire, profonde et très froide: on
-était à la fin de l'automne, presque en hiver.
-
-Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu'à la touffe flottante,
-l'atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord.
-
-Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d'un de ces
-secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l'aveu de
-la passion et l'échange des tendresses, regarda avec une attention vive
-ce personnage qui, après l'avoir fort à propos empêchée de tomber à
-l'eau, n'avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la
-fleur qui lui avait échappé.
-
-Elle ne s'occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant
-chevalier.
-
-Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de
-vase, sa perruque de travers où s'enchevêtraient des brins d'herbes
-aquatiques, et son chapeau qu'il secouait comme un arrosoir.
-
-Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui
-n'était plus un jeune homme: ce fut l'air profondément pénétré avec
-lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la
-petite fleur qu'il avait été si ardemment cueillir.
-
-L'archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur,
-l'approcha de ses narines pour la respirer...
-
-Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour
-recueillir le secret de l'inconnu.....
-
-Celui-ci, après s'être incliné respectueusement devant la jeune
-princesse, allait s'éloigner, quand elle lui demanda:
-
-—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L'Empereur, mon
-père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n'a pas hésité à se
-précipiter dans l'étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je
-suis, à présent, vraiment confuse...
-
-Le gentilhomme rougit de plaisir.
-
-—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il très bas, consul général
-au service de S. M. l'Empereur... J'avais obtenu une audience de Sa
-Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir
-m'excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me
-présenter chez l'Empereur...
-
-—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui
-faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez
-d'avance pardonné!
-
-Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable
-souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue
-inopinée au bord de l'étang.
-
-Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la
-physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à
-plusieurs reprises, s'étaient présentés, mais sans relief, sans la
-troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu'elle ne pût
-confesser à son père ou à sa gouvernante.
-
-Le moment psychologique n'était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir
-aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l'affection
-familiale.
-
-Elle n'avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu'elle
-le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle
-n'attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d'ailleurs
-ne la préoccupait pas autrement.
-
-L'annonce de son mariage avec l'Empereur des Français ne lui avait
-nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un
-rapport quelconque avec le comte de Neipperg.
-
-Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta:
-
-—Non, ma chère fille, il ne s'agit pas d'un compagnon comme Zozo...
-Je veux vous donner pour vous servir d'écuyer, d'officier d'honneur,
-toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous
-parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez
-ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste
-de confiance... Vous m'avez compris?... Vous traiterez avec bonté et
-douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au
-besoin, que je place auprès de vous...
-
-—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit
-tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s'intéressant peu à ce
-surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son
-chien Zozo.
-
-—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille,
-car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est
-imminente...
-
-—A vos ordres, mon père!
-
-—Mais... vous ne m'avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit
-l'Empereur, un peu choqué de l'indifférence de sa fille.
-
-—C'est vrai... comment se nomme-t-il?
-
-—Le comte de Neipperg... c'est déjà un ancien serviteur... il a
-été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère
-feront de lui un excellent cavalier servant et j'espère que vous serez
-satisfaite de mon choix...
-
-—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de
-revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne
-se doutant nullement de la place et de l'importance que ce chevalier
-servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait
-prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France
-dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui
-apporter la couronne.
-
-
-
-
-IX
-
-LES NOCES IMPÉRIALES
-
-
-Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne.
-L'archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait
-l'impérial époux.
-
-Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle
-Impératrice.
-
-A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et
-les officiers allemands prirent congé. L'empereur d'Autriche s'était
-rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer
-auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa
-tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes
-coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci
-par une existence mouvementée et peu favorisée.
-
-Marie-Louise n'avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais
-où s'était écoulée son enfance. Elle demeura l'œil sec en se séparant
-de son père qui l'aimait et qu'elle n'aimait pas. Elle n'eut, au cours
-de ce voyage, de douleur vraie qu'en pensant à son petit chien laissé
-à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se
-contenta de sourire en homme qui ménage une surprise.
-
-La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de
-Marie-Louise. Elle l'accompagna dans son voyage qui ne fut qu'une
-longue suite d'ovations, de bouquets offerts par les municipalités,
-d'arcs de triomphe traversés, de cantates, d'allocutions, de banquets
-et de défilés en musique.
-
-Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise
-se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer
-l'accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille,
-son pays, qu'elle abandonnait sans que l'idée d'un retour parût
-possible.
-
-Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité
-hindoue qu'on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une
-haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et
-ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités
-accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son
-passage.
-
-De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour
-adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait
-dans la voiture escortant son carrosse.
-
-Napoléon cependant comptait les jours, les heures.
-
-Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie.
-
-Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu'il ressentit pour
-cette jeune femme qu'on lui amenait processionnellement.
-
-Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial.
-
-Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait
-voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait
-courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient
-chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui
-présenter les vœux de celui qui l'attendait avec une angoisse non
-pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour
-endormir la fougue de ses sens surexcités, il s'était mis à chasser,
-lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec
-une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu'il avait tué, à
-Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait
-préféré des diamants.
-
-Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des
-assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui
-parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient
-pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il
-renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s'enfermer de longues
-demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s'efforçait, avec
-gaucherie et patience, d'apprendre la valse.
-
-Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu'on ôtât
-de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires
-sur l'Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui
-laissant sous les yeux l'image des défaites paternelles.
-
-Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales,
-le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le
-dauphin fût scrupuleusement suivi.
-
-Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l'idée de posséder
-une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu'il initierait
-aux joies de l'amour et, en même temps, par cette satisfaction, que
-connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée
-longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d'une autre
-condition, d'un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport,
-très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel
-banquier anobli n'a rêvé l'union avec la fille d'un duc? Le grand
-homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa
-vie.
-
-Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par
-des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait
-pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait
-dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre
-besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier
-sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la
-faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une
-archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.
-
-Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait,
-lui le fils de la Révolution, un homme d'ancien régime. Il éprouvait
-l'atavisme servile. Une archiduchesse, c'était plus qu'une femme,
-pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l'approchant.
-Il s'imaginait, l'imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des
-autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile,
-si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait
-beaucoup d'honneur en couchant avec lui. Ah! c'est peut-être le seul
-moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien
-petit!
-
-Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement.
-L'amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie,
-profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l'histoire
-et qui n'ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit
-à s'appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l'humanité celui qui
-si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque
-modération de l'Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend
-pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu'il nous
-étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances
-de collégien épris d'une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde
-Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la
-gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France
-aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux
-deux invasions et à l'écrasement de la France qui furent la conséquence
-du cocuage de l'Empereur, la plaisanterie facile s'éteint sur les
-lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de
-cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et
-Paris aux Cosaques.
-
-Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs
-Majestés.
-
-C'est entre Compiègne et Soissons que l'initiale entrevue devait avoir
-lieu.
-
-A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été
-aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été
-disposée, entourée d'une barrière.
-
-L'Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l'approche
-de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses,
-les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées
-par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l'Empereur et
-l'Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous
-la tente, l'Impératrice s'agenouillant, l'Empereur la relèverait et
-l'embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour
-se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les
-complimenter.
-
-Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de
-Napoléon.
-
-L'amoureux l'emporta sur le souverain.
-
-Il fit une escapade vraiment inattendue.
-
-Dès qu'il reçut la nouvelle que l'Impératrice était partie de Vitry
-pour Soissons, il n'y put tenir: il sauta dans une calèche avec
-Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la
-surprendre incognito.
-
-Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles
-qu'il croisa les voitures de l'archiduchesse.
-
-Aussitôt il s'élança hors de sa calèche, fit arrêter l'équipage de
-Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier,
-et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l'accabla de caresses
-brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu
-d'effroi, de la répulsion peut-être.
-
-Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne.
-
-On brûla les relais et l'on passa devant la tente préparée pour
-l'entrevue solennelle, sans s'y arrêter, au grand ébahissement des
-officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population
-venue de tous les pays à la ronde.
-
-A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent
-au palais de Compiègne.
-
-L'Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été
-préparé pour Napoléon à l'hôtel de la Chancellerie.
-
-Il se priva d'y coucher.
-
-La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril
-la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là
-seulement le mariage devait être consommé.
-
-Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne
-contre l'Autriche.
-
-Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l'archiduchesse qui
-ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui
-laisser user de ses droits d'époux.
-
-Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son
-oncle, le cardinal Fesch:
-
-—N'est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage
-célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?
-
-—Oui, sire, vous êtes marié, d'après les lois civiles, répondit
-respectueusement le cardinal courtisan.
-
-Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à
-coucher...
-
-Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires
-après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa
-chambre, il se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne et, endossant
-par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement
-chez la nouvelle Impératrice...
-
-Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l'Empire...
-
-Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l'esprit en repos et
-la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même
-de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d'habitude, au
-milieu de ses femmes.
-
-Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait
-naître cette prise de possession à la hussarde.
-
-Mais leur stupéfaction était si grande qu'elles ne remarquèrent même
-pas, dans l'antichambre de l'Impératrice, son écuyer allemand, le comte
-de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil.
-
-
-
-
-X
-
-NAPOLÉON JALOUX
-
-
-Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?
-
-Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par
-la cour d'Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice
-sous le feu de l'ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux
-plaisirs du mariage et qu'elle ait ressenti quelque reconnaissance pour
-celui qui les lui faisait connaître.
-
-Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne
-se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été
-indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement
-fatal qui la faisait veuve de l'Empereur:
-
-Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père:
-
- «Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai
- 1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites
- d'une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère
- fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte
- est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour
- le repos de son âme, et j'adresse à Dieu mes vœux pour qu'il
- conserve Votre Majesté sous sa sainte garde.
-
- »FRANÇOIS.»
-
-Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa
-dépêche et de la nouvelle qu'elle contenait:
-
- «J'avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée.
- Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif, d'aucun genre,
- pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils,
- et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il
- m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on
- puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très
- affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son
- existence malheureuse d'une façon chrétienne, je lui aurais
- cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie,
- pourvu que ce fût loin de moi...»
-
-Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières
-heures d'intimité, au lendemain de l'initiation brusque du palais de
-Compiègne.
-
-Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d'abord
-n'avoir obéi qu'à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de
-l'Empereur d'Autriche et vouloir des enfants d'une archiduchesse; une
-fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la
-femme qu'il aima en elle.
-
-Il s'ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait
-les attentions.
-
-Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un
-tribut qui lui était dû.
-
-Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de
-reconnaissance.
-
-Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de
-son chien Zozo. L'aversion de Napoléon pour ces animaux d'appartement
-avait paru nécessiter l'abandon du king's-charles. Berthier avait reçu
-les confidences de l'archiduchesse à la suite de ce gros chagrin,
-et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y
-consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice.
-
-Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière
-caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une
-caisse capitonnée, et l'avait ainsi transporté jusqu'à Paris.
-
-Là, Berthier raconta à l'Empereur quel hôte, non compris sur la liste
-de la suite autrichienne, il lui amenait.
-
-Loin de se fâcher, l'Empereur sourit et félicita Berthier d'avoir
-songé à procurer cette satisfaction à l'Impératrice. Il fit aussitôt
-disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la
-chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le
-king's-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son
-chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans
-les yeux du bonheur qu'il préparait à celle qu'il aimait:
-
-—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé!
-
-Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa
-première tendresse apaisée, revint à l'Empereur qu'elle embrassa de bon
-cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s'estima
-trop content d'avoir les restes du king's-charles et, toute la journée,
-il eut une fête dans l'âme.
-
-Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s'était mis
-à la tutoyer et exigeait qu'elle lui rendît le même tutoiement, ce
-qui, d'ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très
-bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames,
-mais encore il modifiait l'une de ses habitudes les plus invétérées:
-celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au
-milieu des affaires de la journée.
-
-Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester
-longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s'y
-résigna, heureux de la voir s'empiffrer à son aise.
-
-Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de
-jeunesse joueuse, sa gaîté d'écolier lâché, du temps des parties de
-barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la
-Malmaison. Il s'amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache,
-au chat perché.
-
-Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa
-avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de
-l'Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la
-sœur Louise en qualité de portier du couvent.
-
-Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s'improvisa
-maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la
-première fois de sa vie, les grandes affaires de l'Etat, les ordres
-à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de
-l'administration de son vaste empire qu'il voulait surveiller de ses
-propres yeux, pour s'en aller galoper aux côtés de la jeune amazone.
-
-Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la
-politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter
-précipitamment dans son cabinet.
-
-Il s'éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt
-gaie, continuer sans lui sa promenade.
-
-Alors, à point nommé, comme s'il eût guetté le moment où l'Empereur
-devait s'éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l'Impératrice lui
-faisait un signe amical. Il accourait:
-
-—Pars, Napoléon, disait l'Impératrice, je ne veux pas te disputer à
-Savary ou à Talleyrand... va t'occuper de tes soldats et de tes espions
-de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh!
-sois sans inquiétude! il ne m'arrivera rien... d'ailleurs Neipperg
-m'accompagnera!...
-
-Avec un gros soupir, l'Empereur tournait bride et rentrait au palais,
-nullement inquiet d'ailleurs en ce qui concernait Neipperg.
-
-Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son
-père. C'était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait
-lui venir à la pensée de le soupçonner d'une intrigue galante avec
-Marie-Louise.
-
-L'âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de
-l'Empereur.
-
-Il lui était d'ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que
-Marie-Louise n'irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans
-prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne
-de la cour de Vienne.
-
-Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l'invraisemblable
-devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain.
-
-La jalousie de Napoléon à l'endroit de Neipperg s'éveilla brusquement.
-
-Il accompagnait l'Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à
-Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d'une côte montant
-vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la
-route...
-
-L'homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur
-laquelle brillait l'étoile des braves, une casquette plate. Il avait
-le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait
-horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une
-grosse et longue canne à pomme d'argent.
-
-Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné
-d'une femme en vêtements noirs.
-
-Il s'était campé, au bas de la montée, dans l'intention visible
-d'attirer l'attention de l'Empereur, chevauchant auprès de
-l'Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle
-Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons,
-cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture.
-
-Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur
-ses pas, Napoléon, en compagnie de l'Impératrice, prenait quelques
-précautions.
-
-Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au
-passage et, modérant l'allure de son cheval, il l'observa, nullement
-inquiet d'ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan.
-
-Un cri perçant de: «Vive l'Empereur!» s'échappa de la poitrine du grand
-diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme
-d'argent.
-
-Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l'homme:
-
-—Viens ici, toi?
-
-—Oui, sire!...
-
-Le géant s'approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne.
-
-—Je t'ai vu quelque part, dit brusquement l'Empereur.
-
-—Oui, sire, partout!...
-
-—Attends donc... n'es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma
-garde?...
-
-—Je l'étais, sire!
-
-—Pourquoi ne l'es-tu plus?
-
-—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage...
-
-—Où ça?...
-
-—Dans l'île Lobau.
-
-—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes
-braves!... c'est là que j'ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc
-de Montebello, mon ami? demanda l'Empereur d'un ton douloureux, car le
-souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de
-son meilleur ami, celui qui ne l'aurait pas trahi aux jours de malheur,
-lui était toujours pénible.
-
-—Sire, j'avais l'honneur de l'avoir derrière moi à Berlin, quand le
-premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans
-cette capitale des Prussiens...
-
-Napoléon éclata de rire.
-
-—Parbleu! je te reconnais... c'est moi qui t'ai décoré...
-
-—En personne, sire!
-
-—Le soir d'Iéna... tu avais fait des prisonniers.
-
-—Un escadron de dragons rouges...
-
-—A toi tout seul!
-
-—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!...
-
-—C'est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m'est revenue... Tu
-te nommes La Violette!...
-
-—Présent, sire!...
-
-Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d'honneur, qui donna
-peur au cheval de l'Impératrice. Elle écoutait indifféremment le
-colloque de l'Empereur avec le vieux soldat.
-
-—Eh bien! dit l'Empereur, se penchant et pinçant fortement l'oreille
-de La Violette, que me demandes-tu?
-
-La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas,
-toujours agenouillée, et dit:
-
-—Sire, c'est une pétition...
-
-L'Empereur fit un mouvement d'impatience.
-
-—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle
-veuve d'un de mes soldats?
-
-La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s'approcher.
-
-Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia:
-
-—Sire, je viens demander justice... grâce...
-
-—Justice, vous l'aurez!... Grâce, c'est différent!... De quoi
-s'agit-il? Levez-vous!
-
-—Sire, lisez, je vous en prie...
-
-Et elle tendit à l'Empereur un papier.
-
-Napoléon le déploya, courut à la signature et s'écria:
-
-—Général Malet!... c'est du général Malet! un incorrigible jacobin...
-un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je
-pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me
-suis contenté de l'envoyer à Sainte-Pélagie... Qu'il y reste! qu'il
-s'y fasse oublier!
-
-—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu
-d'aplomb.
-
-Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C'était
-une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté
-depuis deux ans, à la suite d'une tentative des Philadelphes,
-surprise par la faute d'un des conspirateurs, le général Guillaume,
-qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier
-en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de
-faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police
-du complot et livré les noms qu'il savait. Malet se trouvait peu
-compromis; c'était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation.
-
-Voici ce que portait la lettre de Malet:
-
- «Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse
- affaire, tout ce que le devoir et l'honneur me prescrivaient
- pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j'étais résolu à
- attendre dans le silence l'acte de justice et de clémence qui
- devait me rendre à la liberté.
-
- «Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme
- coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets,
- mais certainement exagérés, envenimés avec l'intention de
- faire planer sur ma tête d'odieux soupçons, à l'abri desquels
- j'aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée.
- Puisqu'elle est méconnue, et que peut-être les services que
- j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais
- parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer
- le plus brièvement possible et d'y joindre ci-après ce mémoire,
- en la suppliant d'y donner un moment d'attention...»
-
-L'Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de
-cette supplique, regarda rapidement les états de service du général
-Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n'avait eu garde d'oublier son
-adhésion complète au Dix-Huit Brumaire.
-
-—Mais ce Malet n'est pas si terrible que me l'avait dépeint Fouché,
-murmura l'Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce
-n'était donc pas l'indomptable rebelle qu'on lui avait désigné dans les
-rapports de police.
-
-Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d'œil à la
-conclusion.
-
-Elle était d'une humilité qui ne laissait rien à désirer.
-
-Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi:
-
- «Tant d'infortunes, sire, seraient faites pour porter la
- désolation dans l'âme la plus courageuse; mais une pensée
- consolante vient se présenter à mon imagination, c'est que
- le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu'a
- le monarque de faire cesser et de réparer d'un seul mot les
- malheurs non mérités de plusieurs condamnés.
-
- »J'attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté
- pour obtenir ma liberté, et comme j'ai le regret de penser
- que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté
- puisqu'elle m'a mis à la retraite, par son décret du 31 mai
- 1808, je la supplie de vouloir bien donner l'ordre à son
- ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite
- à l'Ile de France, où j'ai l'intention de me retirer avec ma
- famille, si Votre Majesté n'y voit aucun inconvénient.
-
- »Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le
- très humble, très obéissant et fidèle serviteur.
-
- »Général MALET.»
-
-L'Empereur murmura:
-
-—Ce sont là de très bons sentiments... et j'aime à constater ce
-repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux
-lui accorder la liberté qu'il réclame... ce serait d'un déplorable
-exemple... il faut étouffer jusqu'à un soupçon de rébellion dans
-l'armée... Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'autoriser le
-général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore
-quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi
-adoucie... après, j'aviserai. Es-tu content, La Violette?
-
-Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il
-était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait
-aussi peu redoutable que le général Malet.
-
-Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l'Impératrice,
-qui, au cours de l'audience ainsi accordée en plein air, s'était
-éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit:
-
-—Sire, vous venez d'accorder la grâce... à présent c'est justice que
-je demande...
-
-L'Empereur s'arrêta net et dit:
-
-—Qui êtes-vous d'abord?... Une parente du général Malet... sa femme,
-sa fille?...
-
-—Je n'ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira
-qui je suis... c'est un témoin que vous croirez...
-
-—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne
-sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement.
-
-—Voilà, mon Empereur... cette femme, c'est un soldat...
-
-—Tu es fou?... parle tranquillement...
-
-—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le
-Joli Sergent.
-
-L'Empereur eut un geste de surprise.
-
-—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous
-ai vue autrefois...
-
-—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l'hôtel de Metz. Vous
-avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de
-Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a
-fait venir à Verdun...
-
-—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce
-nom... Qu'est-il devenu, l'aide-major Marcel?...
-
-—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à
-Ham...
-
-—Il conspirait contre moi?...
-
-—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des
-regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n'a jamais été avec les
-ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu'un homme qu'il croyait
-un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les
-princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence...
-
-—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?
-
-—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...
-
-—Il n'est pas arrêté?...
-
-—Il est en liberté, sire, et c'est Marcel qui reste prisonnier...
-
-—Je vérifierai ce que vous m'apprenez là, madame... Ah! reprit
-l'Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié
-les projets de cet agent des Bourbons qu'il avait surpris?...
-
-—Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d'Otrante...
-
-—Fouché ne m'a rien dit!... Il ne m'a pas parlé de ce marquis de
-Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d'accord avec eux,
-grommela l'Empereur, très irrité... C'est bon, madame; si les choses
-sont ainsi que vous me le dites, j'aviserai, et je ferai justice!...
-
-Et l'Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la
-direction qu'avait prise l'Impératrice, tandis que La Violette faisait
-décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe
-de satisfaction, et disait à Renée:
-
-—Ça marche!... l'Empereur a pris votre papier et il a dit qu'il
-s'occuperait de Marcel... Il ne l'oubliera pas, allez! C'est qu'il a de
-la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m'a reconnu, comme il
-a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c'est La Violette!»
-
-Renée, rassurée par l'attitude de l'Empereur, reprit espoir et dit à
-La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle
-invitait à la halte:
-
-—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite...
-
-—Une bouteille n'est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud...
-et puis, de parler à l'Empereur, ça m'altère...
-
-—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j'ai hâte de lui donner
-ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison
-de santé, c'est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel,
-l'Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot...
-
-—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit
-gaiement La Violette, s'attablant sous la tonnelle où Renée le suivit,
-moins triste, souriant presque.
-
-Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait
-ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc,
-cherchant l'Impératrice.
-
-Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis
-brusquement la piste s'effaçait... on voyait à l'herbe foulée que les
-cavaliers avaient quitté le sentier pour s'enfoncer sous bois...
-
-—C'est singulier! se dit l'Empereur, pourquoi Louise s'est-elle
-écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se
-sont-ils emportés?...
-
-Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan.
-
-A peine avait-il fait quelque chemin, qu'il aperçut deux chevaux
-attachés à un arbre...
-
-Il reconnut la monture de l'Impératrice...
-
-Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés
-en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la
-bride à Roustan, il s'engagea seul dans l'épaisseur du bois.
-
-Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un
-kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs
-surpris par la pluie.
-
-Un bruit de voix s'échappait du kiosque.
-
-Napoléon reconnut le timbre aigu de l'Impératrice auquel se mêlait le
-baryton d'un homme.
-
-Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se
-manifesta dans la main tenant la cravache.
-
-Son pouls n'eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un
-être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez
-lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son
-médecin, affirmait qu'il n'était jamais parvenu, en l'auscultant, à
-entendre battre son cœur.
-
-Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n'en étaient pas moins
-terribles.
-
-En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces,
-s'étaient bousculées dans son cerveau.
-
-Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en
-son esprit troublé...
-
-La jalousie s'insinuait, l'envahissait...
-
-Au lieu de se modérer, d'attendre, de se rendre compte, car la
-conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour
-être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l'asile
-rustique, en disant à Neipperg, d'ailleurs debout, à distance très
-respectueuse de l'Impératrice assise:
-
-—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l'Impératrice ne doit
-pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!...
-
-Neipperg s'inclina, ne répondit rien et sortit.
-
-L'Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant:
-
-—Qu'as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...
-
-L'Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa
-femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation.
-
-La jalousie était un sentiment d'infériorité dont il devait se trouver
-exempt. Neipperg, placé par l'empereur d'Autriche auprès de sa fille,
-ne pouvait lui donner de l'ombrage; cependant la familiarité visible et
-la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l'affection de sa
-souveraine exigeaient son départ...
-
-Il recevrait, avec une jolie indemnité, l'ordre de s'en retourner en
-Autriche.
-
-Marie-Louise n'insista pas pour garder auprès d'elle son écuyer.
-
-Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon.
-
-Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie.
-
-Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la
-bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale.
-
-Elle s'occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille
-détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour.
-Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint
-avec attendrissement de la première fois qu'elle l'avait rencontré.
-L'aventure de l'étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel
-à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l'aimait.
-
-Elle s'avoua qu'il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance,
-elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes,
-son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui
-faisait qu'auprès de lui, elle, l'orgueilleuse impératrice, si peu
-impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue...
-
-Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre,
-consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l'écuyer
-congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite
-boîte, qu'il ouvrit avec émotion et bonheur:
-
-La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle
-de Schœnbrunn, une de ces fleurs d'Allemagne que l'on nomme myosotis et
-encore: ne m'oubliez pas!...
-
-Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur,
-et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la
-direction de la chambre où se trouvait l'Impératrice.
-
-Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des
-yeux Neipperg s'éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du
-cœur le rendit.
-
-
-
-
-XI
-
-LA DISGRACE DE FOUCHÉ
-
-
-L'Empereur s'était renfermé dans son grand cabinet pour prendre
-connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu'il
-s'était fait apporter. L'archichancelier Cambacérès, mandé par lui,
-l'aidait à en faire le dépouillement.
-
-Les paroles de Renée, le soupçon qu'il avait d'une trahison de son
-ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les
-conspirations militaires à l'intérieur faisaient naître en lui. Il
-n'ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais
-Fouché, chaque fois qu'il était questionné, répondait avec tant
-d'assurance qu'aucun péril n'était à redouter de ce côté, qu'il
-finissait par oublier ceux qui, à l'étranger, attendant toujours une
-défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant
-qu'invraisemblable.
-
-Le danger n'était donc plus du côté des militaires mécontents, comme
-Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de
-garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes
-de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins,
-les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.
-
-Restait l'inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les
-intelligences entretenues en France par les princes avec l'argent et la
-complicité de l'Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger.
-
-Le comte de Louvigné, agent obscur, d'autant plus redoutable, aurait dû
-être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l'heure actuelle, il avait
-pu regagner l'Angleterre.
-
-Fouché l'avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité
-ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d'agent des princes, et alors
-Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la
-présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu'il poursuivait;
-dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni.
-
-Irrité par l'aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence
-qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de
-l'Impératrice, l'Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture
-de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de
-Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si
-impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se
-trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s'empêcher de lui
-faire part de la colère visible de Napoléon.
-
-Le comte Dubois s'alarma et, montant en voiture, accompagna en personne
-le dossier réclamé.
-
-Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans
-l'antichambre, sans se faire annoncer.
-
-Au bout d'une heure environ, le préfet n'entendant parler de rien et
-jugeant l'Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se
-disposa à quitter Saint-Cloud.
-
-Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l'appela:
-
-—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...
-
-C'était l'Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait
-ainsi.
-
-De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter.
-
-Comme il traversait de nouveau l'antichambre et voulait pénétrer dans
-le cabinet de l'Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui
-barra le passage.
-
-Il se nomma, mais vainement.
-
-—L'Empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne
-laisser entrer personne! dit le chambellan d'un ton raide.
-
-—Mais cet ordre n'est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté
-vient de m'appeler.
-
-—Monsieur, c'est impossible!
-
-—Impossible? j'en ai donc menti?...
-
-—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque
-je suis de service... et que je n'ai reçu ni transmis aucun ordre?...
-
-—C'est quelqu'un qui se sert mieux lui-même qu'il n'est servi... c'est
-l'Empereur!...
-
-M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand
-l'Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au
-quiproquo.
-
-Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet.
-Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de
-quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles.
-
-Il s'arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit:
-
-—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...
-
-Le préfet de police, ennemi du duc d'Otrante, s'inclina sans répondre;
-il n'approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l'Empereur
-à son chef.
-
-Napoléon, reprenant sa promenade, s'adressa alors à Cambacérès:
-
-—Oui, c'est un misérable! un grand misérable!... mais qu'il ne compte
-pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et
-de son Directoire qu'il a tour à tour bassement trahis et vendus.
-J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si
-facile!... Qu'il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des
-instructions de moi et j'entends qu'il me les rende...
-
-Puis revenant à Dubois:
-
-—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous
-ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une
-importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa
-tête!...
-
-—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur
-qu'elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d'Otrante
-est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver...
-
-—Silence! reprit l'Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir
-une mission d'Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien,
-Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des
-lettres confidentielles: je veux les ravoir...
-
-—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?
-
-—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu'il a répondu:
-qu'il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes
-papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!...
-
-—Sire, j'exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes...
-
-—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d'avoir la preuve que
-Fouché me trahissait... qu'il était d'intelligence avec les agents
-royalistes... je veux le mettre hors d'état de me nuire... il n'est
-plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de
-Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous
-mes papiers...
-
-—Sire, il m'en faudrait la liste...
-
-—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille
-d'hiéroglyphes.
-
-—Et si monsieur le duc d'Otrante refuse? demanda le préfet persuadé
-que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient
-sa sauvegarde, les papiers relatifs à l'exécution du duc d'Enghien.
-
-—S'il refuse! s'écria l'Empereur avec colère, vous prendrez dix
-gendarmes... qu'il soit mené à l'Abbaye... et je lui ferai voir qu'un
-procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et
-débarrassez-moi de ce traître!...
-
-Soulagé par cet acte de vigueur, l'Empereur signa le décret qui nommait
-le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut;
-il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit
-chez l'Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se
-distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.
-
-Dubois s'acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien
-saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu'il
-vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n'avaient d'ailleurs pas
-l'importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout
-que l'exécution du duc d'Enghien avait eu pour instigateur Savary,
-depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché.
-
-Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il
-accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome,
-quitta secrètement Ferrières et vint s'embusquer à Paris, dans une
-petite maison très discrète.
-
-Là, entouré d'agents sûrs, qu'il employait à une besogne de
-contre-police personnelle, il surveilla étroitement l'Empereur,
-l'Impératrice et ceux qui les approchaient.
-
-Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez
-obscurs, mais dont le contenu l'avait vivement intéressé, sur le
-compte de l'écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de
-Marie-Louise, M. de Neipperg.
-
-Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier
-l'exactitude des indications fournies par ses agents.
-
-—Le comte de Neipperg est amoureux de l'Impératrice, se dit-il, en
-souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice
-extraordinaire... la chose est évidente... elle l'était même trop,
-puisque l'Empereur s'en est aperçu et qu'il a congédié l'écuyer.
-
-Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit
-avec un nouveau sourire:
-
-—L'Impératrice l'aime-t-elle?... Question à vérifier... d'ailleurs,
-je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis
-certain qu'il ne fera qu'une courte apparition à Vienne... juste le
-temps de laisser vérifier par l'ambassadeur de France sa présence... et
-qu'il repartira aussitôt.
-
-Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:
-
-—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je
-le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l'Empereur
-qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente...
-ou bien, car l'Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de
-Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la
-sauverai... Et Marie-Louise m'en témoignera de la reconnaissance... Les
-amours des souverains, c'est le salut des serviteurs méconnus comme
-moi!...
-
-Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se
-frottant les mains:
-
-—Que Neipperg revienne d'ici deux mois... et je vous renverrai dans
-vos terres, monsieur le duc de Rovigo!...
-
-
-
-
-XII
-
-LE RETOUR
-
-
-—Voici le chapeau de madame la duchesse! dit la femme de chambre,
-Lise, ouvrant la porte du salon où Catherine Lefebvre, debout devant
-une psyché, se cambrait, se carrait, s'admirait, essayant une robe
-d'amazone que la couturière venait de lui apporter.
-
-Une partie de chasse à Compiègne avait été organisée par l'Empereur
-pour le lendemain, et la duchesse de Dantzig, pour la circonstance,
-s'était commandé une longue jupe, une veste à boutons de métal et un
-coquet chapeau.
-
-Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et le corsage, qu'elle
-trouvait trop étroit:
-
-—Je n'entrerai jamais là-dedans!... je vais tout faire éclater pour
-sûr, quand je serai devant Leurs Majestés... et l'on se moquera encore
-de moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m'en fiche! reprit-elle
-gaiement... je les vaux bien toutes, ces mijaurées!... Ah! jour de
-Dieu! si j'en tenais une entre quat'z'yeux... la reine Caroline par
-exemple!... elle a beau être la sœur de l'Empereur, quelle tripotée
-je lui flanquerais!... ça lui rappellerait le temps où elle allait au
-lavoir... Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté... mais
-pas à elle!... Parbleu! elle n'a pas gagné la bataille d'Austerlitz, la
-Murat!... Voyons, le chapeau, Lise!...
-
-Elle prit brusquement la coiffure des mains de la femme de chambre.
-
-Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en arrière, et se regarda.
-
-—Ça me va très mal!
-
-—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se hasarda à dire la femme de
-chambre.
-
-—Vous n'y connaissez rien, Lise... moi, pas grand'chose, du reste...
-
-—Madame la duchesse le trouve trop grand?
-
-—Trop petit... il n'en fait qu'à sa tête, ce chapelier... c'est
-pourtant lui qui fournit à l'Empereur ses chapeaux...
-
-—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse venir... il attend dans
-l'antichambre...
-
-—C'est le chapelier lui-même?...
-
-—Non, son commis...
-
-—Eh bien! qu'il entre!...
-
-Et Catherine de nouveau se campa, se tourna, se mira dans la psyché...
-
-La porte s'ouvrit. Elle ne s'interrompit pas et continua son manège,
-penchant le chapeau, le retirant, le remettant sur sa tête avec des
-mouvements impatients.
-
-On ne se dérange pas pour recevoir le commis d'un chapelier.
-
-Tout à coup elle poussa un cri.
-
-Elle venait d'apercevoir, dans la glace, l'homme que Lise introduisait,
-le commis...
-
-Elle se retourna et, montrant la porte à la femme de chambre stupéfaite:
-
-—Laissez-nous! dit-elle vivement.
-
-—Qu'a donc madame la duchesse aujourd'hui? se demanda Lise, et comme
-la venue de ce garçon chapelier l'a troublée...
-
-Tout en fermant la porte derrière elle, Lise ricana:
-
-—Ah! ah!... elle l'aura connu quand elle était blanchisseuse... une
-ancienne connaissance du bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce
-commis de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame et qui s'en
-irait ayant aussi fourni la coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!...
-
-Tandis que Lise s'égayait ainsi aux dépens de sa maîtresse, celle-ci
-courait au commis chapelier et, lui prenant les mains, avec anxiété,
-lui disait:
-
-—C'est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?...
-
-—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier... J'appris qu'on vous
-envoyait un chapeau... Je suivis le garçon chargé de l'apporter...
-En route, moyennant un napoléon, j'obtins qu'il allât m'attendre
-au cabaret... Je suis entré à sa place... et je crois avoir bien
-suffisamment rempli mon rôle... Vos gens s'y sont trompés... Votre
-intendant m'a proposé, en m'accueillant, de majorer votre facture...
-Le valet de chambre m'a réclamé son tant pour cent et votre camériste
-m'a fort recommandé de ne pas oublier ses épingles... Vous voyez que je
-suis bien en sûreté!...
-
-—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas que vous avez des ennemis
-puissants à la Cour?...
-
-—Je n'en ai qu'un, l'Empereur!...
-
-—C'est suffisant!... Ah! quelle émotion, si l'on savait que le comte
-de Neipperg est ici!...
-
-—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture, car c'était lui
-qui, incapable de supporter plus longtemps l'éloignement, avait tout
-bravé pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise, ainsi que
-l'avait prévu Fouché.
-
-—Mais les espions!... fit Catherine alarmée; songez donc que vous
-êtes observé, surveillé, filé... L'Empereur a eu certainement contre
-vous des notes, des rapports... On a fait causer des femmes de
-l'Impératrice... Enfin, si l'on vous trouve, si l'on apprend votre
-présence en France, vous êtes perdu!...
-
-—Je ne pense rester que fort peu de temps; dans deux jours, au plus
-tard, je reprendrai la route de Vienne...
-
-—Alors, pourquoi êtes-vous venu?...
-
-—Je devais voir l'Impératrice...
-
-—C'est impossible!... pourquoi cette obstination?... Vous êtes
-imprudent! plus que cela... vous n'avez pas le droit de troubler le
-repos de l'Impératrice, de l'exposer à des soupçons...
-
-Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la main de Catherine, il
-lui dit avec émotion:
-
-—Ma chère duchesse, ne m'interrogez pas trop!... ne me poussez pas à
-vous montrer à nu mon cœur, mon triste cœur!... vous l'avez deviné,
-vous le voyez, j'aime l'Impératrice et quelque chose me dit qu'elle n'a
-pas pour moi que de l'indifférence...
-
-—Malheureux!... tromper l'Empereur... c'est la mort pour vous,
-la honte, la répudiation pour elle!... Renoncez à cette passion
-insensée!...
-
-—Je ne puis... avec ma vie seulement s'éteindra ce fol amour! s'écria
-avec énergie Neipperg; mais je veux du moins que ma téméraire passion
-ne nuise pas à celle qui en a été l'objet...
-
-—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse avez-vous rêvée en
-revenant...
-
-—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise, je vous l'ai dit...
-lui remettre un objet qu'elle m'avait confié...
-
-—Un gage d'amour...
-
-—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de sa poche un petit écrin.
-Il l'ouvrit, en sortit la bague que Marie-Louise lui avait donnée avec
-la fleur du souvenir, le jour de son départ.
-
-Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça dans l'écrin, et
-serra le tout avec effort en murmurant:
-
-—Il faut que je me sépare de ce bijou qui m'était plus précieux que
-tous les trésors de la terre, plus cher que ma vie même. Il le faut,
-hélas!
-
-—C'est pour remettre cet écrin à l'Impératrice que vous avez quitté
-l'Autriche, que vous êtes venu braver la colère de l'Empereur,
-justifier sa jalousie?...
-
-—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su que l'Impératrice n'avait
-plus cette bague, par une indiscrétion de femme de chambre, sans doute.
-
-—Ou par Fouché.
-
-—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu l'avoir égarée...
-Napoléon a exigé qu'elle fût cherchée, retrouvée. Un mot pressant de
-l'Impératrice m'est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis mis en
-route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague, et les soupçons de son mari
-s'évanouiront.
-
-—Mais si vous êtes surpris, quelle explication fournirez-vous?
-
-—Aucune... j'espère ne pas être découvert...
-
-—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?...
-
-Neipperg hésita un instant et regarda Catherine avec fixité.
-
-—Je n'ai qu'une amie... qu'une bonne et fidèle amie, en France: vous,
-ma chère duchesse... J'ai espéré que vous voudrez bien, en cette
-circonstance, être secourable pour moi, m'aider, me sauver peut-être...
-encore une fois!...
-
-Catherine releva vivement la tête et dit avec énergie:
-
-—Non!... ne comptez pas sur moi!...
-
-—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10 Août!... pourquoi m'avez-vous
-recueilli, protégé, arraché à la vengeance des gardes nationaux prêts à
-me fusiller!... Il fallait me laisser mourir, alors!...
-
-—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher comte, répondit avec dignité
-Catherine; je suis la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois
-tout à l'Empereur... mon mari et son fidèle sujet, son compagnon de
-combats et de gloire, est maréchal de ses armées, duc de son empire;
-avec lui, il a parcouru tous les champs de bataille de l'Europe...
-Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder dans ses projets un
-ennemi de l'Empereur, eût-il été notre ami, eussions-nous envers lui
-des obligations déjà anciennes de reconnaissance, et si vous vous
-souvenez du 10 Août, je n'ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes...
-Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous me demandez est
-impossible!... La maréchale Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous
-amène en France... L'honneur de l'Empereur, la vertu de l'Impératrice,
-ne peuvent même pas être en cause dans notre entretien...
-
-—Alors vous m'abandonnez!...
-
-—Je vous conseille de partir, de retourner à Vienne... sans chercher à
-approcher l'Impératrice...
-
-—Je ne pourrai jamais... et cette bague?...
-
-—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même, discrètement... je
-vous le promets!...
-
-Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y déposa un long baiser.
-
-—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en même temps savoir à
-l'Impératrice que si je m'éloigne, je serai prêt au premier appel, au
-premier signal... elle est aujourd'hui au faîte de la puissance, mais
-qui peut répondre de l'avenir?...
-
-—Je ferai votre commission, comte, mais je crois et j'espère que
-l'Impératrice n'aura jamais besoin de vous rappeler votre promesse,
-d'invoquer votre dévouement...
-
-—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est miné sous les pas de
-votre Empereur...
-
-—La mine éclatera sans danger pour lui... la victoire le protège!...
-Voyez son trône environné de rois à genoux... qui donc oserait franchir
-cette haie de factionnaires couronnés, montant la garde avec des
-sceptres!...
-
-—Les rois prosternés se relèveront... ils se vengeront d'avoir été
-si longtemps l'échine courbée... Je sais bien des choses, ma chère
-duchesse... la Cour de Vienne a pour moi livré son secret... que votre
-Empereur prenne garde! L'orage s'amoncelle et le tonnerre va bientôt
-éclater...
-
-—Si l'orage menaçait le trône impérial, ce n'est pas de Vienne qu'il
-fondrait, je suppose... Votre empereur est le beau-père du nôtre...
-
-—Mon souverain n'a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon.
-Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses
-provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le
-défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il
-sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu'il soit
-désarçonné, qu'il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra
-se relever, ce n'est pas la main que lui tendra son beau-père, c'est
-l'épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains
-de Russie, de Prusse, d'Angleterre... voilà ses véritables alliés...
-sa vraie famille... il ne se séparera jamais d'eux, il les aidera
-à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez
-l'Impératrice qu'au jour de malheur que je prévois, elle me verra
-accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...
-
-—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien
-jusqu'ici n'en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop
-dans vos imaginations!... N'oubliez pas que Napoléon est toujours
-puissant, que son trône est encore debout, qu'il a autour de lui des
-serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui
-qu'ils surprendraient rôdant autour de l'Impératrice... Les ordres sont
-formels...
-
-—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le
-mameluck... Et que ferait-il s'il me rencontrait dans les appartements
-de Sa Majesté?...
-
-—Il vous tuerait!...
-
-—Oh! oh!... on n'irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a
-beau s'entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et
-sa femme, son palais n'est pas le harem du sultan... On ne vous y
-bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore.
-
-—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de
-Roustan...
-
-—Je n'ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il
-la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même
-aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier,
-Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l'Impératrice
-autrement qu'invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi
-de l'aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s'il le
-trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais
-j'ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!...
-
-—Inviolable! que voulez-vous dire?...
-
-—Sans faire connaître exactement à l'Empereur d'Autriche le but de
-mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien
-particulier, que je verrais l'Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à
-Compiègne... que je lui parlerais librement... qu'elle pourrait me
-faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la
-traitait bien... Vous savez que l'empereur François aime sa fille, et
-que son affection est devenue d'autant plus vive qu'il se reproche un
-peu d'avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise.
-
-—L'Empereur François a-t-il donc besoin d'un ambassadeur mystérieux
-comme vous l'êtes, pour savoir les sentiments de sa fille...
-L'Impératrice n'est-elle pas libre d'écrire à son père?...
-
-Neipperg haussa imperceptiblement les épaules.
-
-—Vous oubliez Savary!...
-
-—Eh bien! quoi, Savary?
-
-—Il a organisé une sombre officine... un cabinet noir... partout, à
-Saint-Cloud, aux Tuileries, ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne
-part pour Vienne qu'elle n'ait été, au préalable, décachetée, remise à
-l'Empereur et recachetée, avec une grande habileté. Le duc de Rovigo
-est passé maître dans l'art de soumettre les lettres à la fumigation,
-de soulever la cire des cachets à l'aide d'une lame de couteau rougie
-au feu... L'Empereur d'Autriche le sait et il m'a autorisé à obtenir de
-sa fille un entretien secret... C'est pour cela que, bravant tout, je
-me suis rendu, sous ce déguisement, au palais de Compiègne...
-
-—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez pas... ne compromettez
-pas l'Impératrice...
-
-—Loin de moi cette pensée!...
-
-—Jurez-moi de partir immédiatement... sans songer à pénétrer auprès de
-Sa Majesté...
-
-Neipperg hésitait. Catherine insista:
-
-—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous pour vous introduire
-auprès de Sa Majesté?...
-
-—Sur madame de Montebello...
-
-—La dame d'honneur!... c'est grave!... Mon cher comte, savez-vous que
-par suite de la maladie du général Ordener, maladie subite et dont
-l'Empereur s'est montré fort contrarié, c'est Lefebvre qui a été chargé
-par lui de commander ici et de remplir l'office de grand-maréchal
-du palais... Madame de Montebello est sous ses ordres... il est
-responsable de l'entrée dans le palais de toute personne qui n'y a pas
-été appelée... Neipperg, vous ne voulez pas placer Lefebvre entre son
-amitié pour vous et son devoir?... Vous savez qu'il ne transigerait
-pas...
-
-—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant Neipperg.
-
-—Si l'Empereur l'ordonnait... si vous étiez surpris ici, oui!...
-Partez donc, je vous en supplie, au nom de notre vieille amitié, au
-nom de votre fils Henriot, que l'Empereur affectionne, et dont vous ne
-pouvez compromettre la carrière, briser l'avenir, pour un entretien
-d'un instant, pour une entrevue sans espoir... Partez!...
-
-—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me dites de Lefebvre, dont je
-ne veux pas engager la responsabilité, me décide, je partirai!...
-
-—Sur-le-champ?...
-
-—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras, cherchant ses mots
-comme un homme qui dissimule, j'ai ma voiture qui attend sur la route
-de Soissons... je vais retrouver le commis du chapelier dont j'ai
-usurpé la place, je le réexpédie à Paris... et je prends aussitôt après
-le chemin de l'Allemagne... Adieu donc!... vous remettrez la bague à Sa
-Majesté et vous lui direz...
-
-A ce moment on frappa à la porte et Lise parut:
-
-—Qu'y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on? demanda vivement
-Catherine.
-
-—C'est M. de Rémusat, le chambellan de Sa Majesté, qui veut parler à
-madame la duchesse.
-
-—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à mi-voix Catherine, c'est
-probablement pour une algarade que j'ai encore eue hier avec les
-sœurs de l'Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait... Elles se sont
-plaintes et l'Empereur veut sans doute me faire la leçon... Allons!
-Faites entrer M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement à
-surprendre ce que sa maîtresse pouvait chuchoter à l'oreille du commis
-chapelier... Adieu, monsieur!
-
-—Alors, madame la duchesse est satisfaite de sa coiffure? dit à haute
-voix le faux commis.
-
-—Très satisfaite, vous ferez mes compliments à votre patron...
-
-Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour recevoir avec dignité le
-chambellan de Sa Majesté.
-
-
-
-
-XIII
-
-LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE
-
-
-L'ordre transmis par M. de Rémusat était formel.
-
-L'Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet.
-
-M. de Rémusat s'étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta
-de passer une robe, de s'envelopper d'un manteau pour se rendre au
-cabinet impérial.
-
-L'Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d'une
-lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui
-préparait une tasse de café.
-
-Des officiers d'ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M.
-de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l'Empereur. C'était
-dans les couloirs un va-et-vient continuel d'estafettes.
-
-Très nerveux, très agité, Napoléon signait d'une main fiévreuse les
-pièces déposées devant lui.
-
-Il parcourait d'un œil furieux des journaux étrangers, remplis de
-correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de
-ses sœurs... Le sabreur Junot, l'amant de Caroline et le pompeux M.
-de Fontanes, grand-maître de l'Université, faisaient les frais de ces
-anecdotes malveillantes.
-
-Après avoir lu, l'Empereur froissait et jetait au feu les fragments de
-ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary.
-
-Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité
-l'Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg,
-l'écuyer de l'Impératrice, placé auprès d'elle par son auguste père,
-et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant,
-Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de
-Napoléon.
-
-A ces causes de nervosité était venu s'adjoindre un très vif
-mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de
-plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu'elle n'était
-que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une
-altercation qui, commencée en français, s'était terminée en patois
-corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale.
-
-Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à
-imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans
-la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné
-les pincettes et les brandissant d'une façon comique et terrible, en
-avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans
-la pauvre maison de Marseille.
-
-La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la
-grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en
-règle, pouvait donc s'attendre à une réception peu aimable.
-
-Elle s'était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence
-d'esprit, elle s'était préparée à tenir tête au maître redouté qui la
-mandait pour la tancer.
-
-A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en
-route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux
-et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni,
-aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour
-dans un portefeuille.
-
-Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu'elle avait
-considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur
-du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de
-boutoir de l'Empereur, elle traversa d'un pas assez ferme les longs
-corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les
-officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial.
-
-Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.
-
-Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira.
-
-Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit,
-debout, que l'Empereur, lisant un état remis par le ministre des
-Finances, lui adressât la parole.
-
-Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon.
-
-On n'entendait que le tic-tac régulier d'une belle horloge aux colonnes
-de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux
-des bûches brûlant dans la cheminée.
-
-Tout à coup l'Empereur releva brusquement la tête:
-
-—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j'en apprends de belles
-sur votre compte... que s'est-il passé avant-hier?... toujours des
-violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous
-les gazetiers de l'Europe et font ressembler ma cour au carreau des
-Halles... Je sais que vous n'êtes point sotte... mais vous ne pouvez
-parler le langage des cours... vous ne l'avez pas appris... Oh! je
-ne vous en veux pas de cette ignorance... je n'en veux qu'à Lefebvre
-de s'être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de
-maréchal!...
-
-Napoléon s'arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la
-cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante
-l'odorante boisson.
-
-Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l'averse:
-
-—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez
-donc... votre douaire sera réglé... vous n'aurez pas à vous plaindre
-des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre
-divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j'ai déjà
-dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...
-
-—Oui, sire... Lefebvre m'a tout dit...
-
-—Et que lui avez-vous répondu?
-
-—Moi?... je lui ai ri au nez!...
-
-L'Empereur, de surprise, lâcha la tasse d'argent qu'il enlevait de la
-soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin.
-
-—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu'a-t-il dit,
-qu'a-t-il fait?
-
-—Il m'a embrassée en jurant qu'il ne vous obéirait pas!...
-
-—C'est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre
-Empereur, votre maître!...
-
-—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c'est exact, dit avec
-fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre
-existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes
-l'Empereur, et vous pouvez, d'un geste, d'un simple signe, lancer sur
-le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se
-feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre
-et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer...
-Votre puissance s'arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette
-bataille, vous la perdrez!...
-
-—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien
-pendue à ce que j'entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas
-donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme
-celui d'hier... N'avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande
-duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l'Empereur
-dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces
-impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...
-
-—Sire, vous avez été mal informé... Je n'ai fait que me défendre...
-les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté
-outrageaient l'armée!...
-
-Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s'était jeté dans un de
-ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers.
-
-—L'armée! s'écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l'armée?
-
-—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant
-fière, presque hardie, prenant une attitude militaire.
-
-—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!
-
-—Sire, les sœurs de Votre Majesté m'ont reproché d'avoir fait partie
-de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être
-égalée mais n'a pas été surpassée.
-
-—C'est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves?
-
-—Vivandière, sire, au 13e léger... J'accompagnais Lefebvre.
-
-—Vous avez fait campagne? demanda l'Empereur subitement radouci et
-intéressé.
-
-—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J'ai servi dans
-l'armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de
-Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l'ordre du jour
-de l'armée à l'affaire d'Altenkirchen.
-
-—Une citation, vous!... c'est étonnant!
-
-—Action d'éclat, oui, sire... et ce n'était pas commode de se faire
-remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le
-monde était des héros.
-
-—Mais c'est très bien!... c'est très beau! dit l'Empereur souriant.
-Comment diable Lefebvre ne m'a-t-il jamais raconté tout cela?...
-
-—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour
-deux... c'est l'occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la
-circonstance, je n'en aurais jamais parlé... c'est comme ma blessure...
-
-—Vous avez été blessée?...
-
-—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!...
-
-—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement
-qui convient à ce joli bras...
-
-Et, devenu galant, Napoléon, s'approchant de Catherine, lui prit
-le bras et appliqua ses lèvres à l'endroit où la baïonnette d'un
-Autrichien avait laissé sa cicatrice.
-
-Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura:
-
-—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?...
-
-—Oh! il n'y a pas d'autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant
-et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit,
-excité, ravi.
-
-Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie:
-
-—Vous avez mis d'ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire,
-que j'avais la peau satinée...
-
-—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit
-Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de
-Catherine...
-
-—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c'était au
-moment du 10 Août... je n'étais pas encore engagée avec Lefebvre... je
-suis venue le matin, dans une petite chambre de l'hôtel Maugeard, rue
-du Mail... où vous logiez alors...
-
-—C'est exact!... au deuxième étage...
-
-—Non!... au troisième...
-
-—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d'officier
-d'artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce
-que lui apprenait la duchesse de Dantzig.
-
-—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez
-grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que
-j'aurais été capable de m'en retourner comme j'étais venue... mais
-vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte
-de géographie et tant que je suis restée là, vous n'avez pas bougé
-plus qu'un terme... C'est comme cela que j'ai épousé Lefebvre!... je
-ne l'aimais pas encore, et je l'adore à présent... Si vous vous étiez
-déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!...
-Mais tout cela c'est des histoires de l'autre monde... il n'y faut plus
-penser, sire!...
-
-Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux
-premières pages de ce récit, lança à l'Empereur un coup d'œil ironique.
-
-Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s'emplissait de
-lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité:
-
-—Vous étiez donc alors...?
-
-—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c'est ce que m'ont encore
-reproché vos sœurs...
-
-—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l'Empereur, vous
-avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais
-blanchisseuse!...
-
-—Sire, on fait ce qu'on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans
-compter que le métier n'était déjà pas si bon... avec les mauvaises
-paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu'il y a dans votre palais un
-militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là...
-
-—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon,
-moitié riant, moitié fâché.
-
-—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...
-
-—Vous êtes folle!
-
-—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D'ailleurs mon débiteur
-a fait son chemin... il a une belle position aujourd'hui, fit-elle avec
-une pointe de raillerie, en regardant l'Empereur.
-
-Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni
-qu'elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander:
-
-—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j'ai là une lettre où,
-reconnaissant la créance, il me priait d'attendre un peu... tenez!...
-voyez! voici ce qu'il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous
-régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir
-à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs,
-réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été
-le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine
-d'artillerie...»
-
-Napoléon s'était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre
-qu'elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion:
-
-—C'était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier
-froissé, à l'écriture pâlie... Oui, j'étais pauvre alors, inconnu,
-dévoré d'ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des
-destinées de mon pays... j'étais seul, sans ami, sans crédit, sans que
-personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple
-blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne,
-vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans
-l'avenir et deviné que le petit officier d'artillerie ne resterait
-pas toujours dans la chambrette de l'hôtel garni où vous lui laissiez
-son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté...
-L'Empereur ne l'oubliera plus!...
-
-Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il
-regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son
-passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour
-se rappeler les moindres événements de cette époque.
-
-—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous
-étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j'y
-suis... Voici l'atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers,
-sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une
-porte d'allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux
-battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous
-appeliez-vous à cette époque, où vous n'étiez pas encore mariée?
-
-—Catherine... Catherine Upscher.
-
-L'Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.
-
-—Vous n'aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un
-sobriquet...
-
-—Si... On me nommait la _Sans-Gêne_!
-
-—J'y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...
-
-—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...
-
-—C'est juste, dit en souriant l'Empereur, vous avez bien fait de
-défendre votre noble jupon de vivandière contre l'insolence des
-manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables...
-C'est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter
-par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en
-l'honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes
-sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n'osera plus vous
-provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse
-pauvre, que vous partagez d'ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi,
-parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que
-l'Empereur acquitte la dette du capitaine d'artillerie... Je vous dois
-combien, madame Sans-Gêne?
-
-Et l'Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.
-
-—Trois napoléons, sire!
-
-La maréchale tendit la main.
-
-—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un
-mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée,
-en livres, sous et deniers.
-
-—Il y a du raccommodage, sire...
-
-—Mon linge n'était pas si mauvais que cela!...
-
-—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts...
-
-—Allons, soit!... je vais m'exécuter...
-
-Et l'Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les
-poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique.
-
-—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons
-que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi...
-
-—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!...
-
-—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous
-rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde
-dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais
-vous donner Roustan pour vous accompagner...
-
-—Oh! sire, je n'aurai pas peur... D'ailleurs qui pourrait, la nuit,
-s'introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse.
-
-—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que
-l'on vous escorte avec un flambeau...
-
-Et l'Empereur, élevant légèrement la voix, cria:
-
-—Roustan!
-
-Une porte intérieure s'ouvrit, et le fidèle mameluck parut.
-
-—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu'à ses appartements.
-C'est à l'autre bout du palais, dit l'Empereur. Prends un flambeau.
-
-Roustan s'inclina et, empoignant un candélabre, entr'ouvrit la porte du
-cabinet impérial donnant sur une grande galerie.
-
-Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se
-retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de
-gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:
-
-—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se
-dirige vers l'appartement de l'Impératrice...
-
-
-
-
-XIV
-
-LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON
-
-
-Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan
-lui signaler la présence d'un homme dans la galerie conduisant aux
-appartements de Marie-Louise.
-
-Un habit blanc!... avait dit le mameluck...
-
-Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l'uniforme autrichien,
-s'introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais
-interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi
-l'Impératrice de ses assiduités?
-
-Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l'esprit de Napoléon.
-
-Mais il réfléchit et se dit:
-
-—C'est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m'alarme à tort...
-Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet
-autrichien?... Non!... l'habit blanc que signale Roustan, c'est
-quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de
-Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s'est glissé
-dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil...
-pour m'assassiner... mais je veille, et c'est lui que je vais tenir!...
-
-Alors, rapidement, avec la promptitude qu'il mettait sur le champ de
-bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la
-lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à
-accourir au premier appel.
-
-Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau.
-
-Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée
-jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de
-discerner la porte donnant sur la galerie.
-
-L'Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui
-prit la main, la serra avec force en murmurant:
-
-—Taisez-vous!...
-
-Catherine tremblait et le secret qu'elle devinait semblait prêt à
-s'échapper de ses lèvres.
-
-Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l'homme vêtu de blanc signalé
-par Roustan.
-
-—Le malheureux n'a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur...
-il a voulu revoir quand même l'Impératrice, il est perdu! Que faire?...
-
-Elle cherchait et ne trouvait rien.
-
-Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des
-événements.
-
-Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s'affaissa sur un
-canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui,
-s'accouda, attentif, guettant la venue de celui qu'il supposait un
-royaliste.
-
-Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement
-soyeux se produisit.
-
-La porte du cabinet s'était ouverte, et dans la traînée immense que
-projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue.
-
-Elle s'avançait avec précaution, l'oreille tendue, les mains tâtant
-devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés...
-
-—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame
-d'honneur de Marie-Louise.
-
-Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri,
-un mouvement qui prévînt...
-
-La présence de la dame d'honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant
-les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu'un, lui avait rendu
-tous ses soupçons...
-
-Il suivait d'un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements
-lents et circonspects de madame de Montebello s'assurant que ni
-l'Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet.
-
-Il la vit s'éloigner doucement, entr'ouvrir la porte sans doute pour
-gagner par la galerie la chambre de l'Impératrice...
-
-Alors, n'y tenant plus, il s'élança...
-
-Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre
-un homme qui lui dit:
-
-—Puis-je passer, duchesse?...
-
-Mais Napoléon, empoignant rudement l'intrus, l'amena dans le cabinet,
-en criant:
-
-—Roustan!...
-
-Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main.
-
-—Neipperg!... C'est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant
-l'homme qu'il tenait.
-
-Effaré, ne sachant que dire, l'imprudent amoureux pris au piège
-s'efforçait de garder une contenance digne.
-
-Un cri de femme avait répondu à l'exclamation de l'Empereur.
-
-Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte
-de l'Impératrice dont elle avait la clef, n'avait pu s'empêcher de
-révéler sa présence.
-
-Dans sa colère, l'Empereur l'avait oubliée.
-
-—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens
-seulement quand je t'appellerai...
-
-Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie.
-
-—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui
-Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré.
-
-—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant
-comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici?
-Répondez, monsieur, fit Napoléon d'une voix étranglée, cherchant à se
-maîtriser.
-
-Neipperg, très pâle, s'efforçant lui aussi d'être calme, dit lentement:
-
-—Sire, j'ai en effet quitté Vienne.
-
-—Pour quel motif?
-
-—Sur l'ordre de mon souverain...
-
-—Dans quel but?
-
-—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M.
-l'Impératrice... ma souveraine aussi.
-
-—Ah!... et c'est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous
-moquez-vous de moi, monsieur l'envoyé extraordinaire!...
-
-—Votre Majesté m'ayant banni de sa présence, l'entrée au grand jour de
-ce palais m'étant interdite, j'ai dû me résoudre à tenter d'y pénétrer
-à une heure insolite, je l'avoue...
-
-—Minuit n'est pas, en effet, l'heure habituelle pour présenter ses
-lettres de créance...
-
-—C'est l'heure que m'a indiquée ma souveraine...
-
-—L'Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa
-chambre!...
-
-—A minuit S. M. l'Impératrice devait me remettre la réponse que je
-sollicite d'elle au nom de l'empereur d'Autriche, mon maître...
-
-—L'Impératrice n'a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez,
-monsieur!...
-
-Neipperg tressaillit sous l'insulte.
-
-—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j'ai
-rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon
-souverain auprès d'une archiduchesse d'Autriche... Vous m'outragez...
-dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les
-égards qui me sont dus, Sire, c'est une lâcheté!
-
-—Misérable! s'écria l'Empereur, justement mis hors de lui par
-l'audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans
-son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...
-
-Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus,
-d'un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de
-Neipperg, ajouta:
-
-—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes
-indigne de porter les nobles insignes de votre grade!
-
-Alors, joignant l'action à la menace, d'un mouvement impulsif, Napoléon
-arracha les aiguillettes de l'uniforme de Neipperg...
-
-Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s'écria:
-
-—Ah! malheur à vous!...
-
-Et, aussitôt, il tira son épée...
-
-Catherine Lefebvre s'était jetée entre lui et l'Empereur...
-
-—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n'ayant, pour se défendre, que
-les aiguillettes arrachées, qu'il brandissait comme un fouet.
-
-En une seconde, la porte de la chambre impériale s'était ouverte,
-Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait
-un sifflement particulier...
-
-A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté
-personnelle de l'Empereur, surgissaient et l'aidaient à contenir
-Neipperg.
-
-La maréchale Lefebvre s'était précipitée vers Napoléon.
-
-—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.
-
-Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria:
-
-—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de
-Rémusat!... venez tous!
-
-Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour,
-qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le
-cabinet de l'Empereur, accoururent.
-
-—Voici un homme, messieurs, qui a levé l'épée sur moi... M. de
-Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa
-personne...
-
-Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.
-
-M. de Brigode se saisit de l'épée, M. de Lauriston mit la main sur
-l'épaule du comte redevenu impassible, en disant:
-
-—Au nom de l'Empereur, monsieur, je vous arrête!...
-
-Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:
-
-—Où dois-je conduire le prisonnier?
-
-D'une voix brève, l'Empereur répondit:
-
-—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu'on
-prévienne le duc de Rovigo. Qu'il prenne les mesures nécessaires
-pour qu'une cour martiale se réunisse sur l'heure, qu'elle établisse
-l'identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de
-l'attentat commis sur ma personne, qu'elle rende sa sentence. Au point
-du jour, j'entends que tout soit fini.
-
-Et, tandis qu'on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de
-camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous
-une impression d'angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les
-spectateurs de cette scène tragique.
-
-
-
-
-XV
-
-LA DETTE DE LA CANTINIÈRE
-
-
-La maréchale était demeurée accablée en entendant l'arrêt terrible
-prononcé par Napoléon.
-
-Elle cherchait vainement le moyen de sauver Neipperg.
-
-Songer à intercéder pour lui auprès de l'Empereur était folie. Neipperg
-était condamné. Rien ne pouvait le soustraire à la vengeance de
-Napoléon. Le souverain tout-puissant punissait l'outrage fait au mari.
-
-Elle ruminait, dans sa tête, vingt moyens, tous plus impossibles, plus
-impraticables les uns que les autres, quand Lefebvre parut.
-
-Il était en grand uniforme, le front soucieux, visiblement accablé par
-la nouvelle de l'arrestation de Neipperg que venait de lui apprendre un
-aide de camp.
-
-—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais...
-
-—Tout, hélas!... le malheureux s'est perdu lui-même...
-
-—As-tu un moyen pour apitoyer l'Empereur, pour obtenir sa grâce?...
-
-—Aucun. L'Empereur m'a fait appeler... en ma qualité de maréchal
-du palais intérimaire, c'est à moi que revient la triste mission de
-présider la cour martiale qui va juger cet infortuné...
-
-—Et tu obéiras?
-
-—Est-ce qu'on désobéit à l'Empereur!...
-
-—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg m'a sauvé la vie autrefois
-à Jemmapes. Moi aussi, on allait me fusiller comme un homme; sans lui,
-je ne serais pas là...
-
-—Oui, nous avons contracté une dette envers lui, dit Lefebvre d'une
-voix sombre, et puis tu l'avais empêché d'être tué aussi, le matin du
-Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre! et je ne puis rien
-faire pour lui... mon devoir m'oblige!... Oh! il y a des moments où
-c'est pénible le devoir et où l'on se demande si vraiment c'est vrai
-et c'est juste la discipline, l'obéissance... Enfin! j'exécuterai
-l'ordre de l'Empereur, mais il aurait bien dû charger un autre de cette
-besogne-là!...
-
-—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je n'ai ni devoirs à
-remplir, ni ordres à exécuter ici... je suis une femme... j'ai pitié
-de ce malheureux!... Tu as parlé d'une dette, Lefebvre! C'est la
-cantinière qui doit, la maréchale va essayer de l'acquitter...
-Laisse-moi faire.
-
-—Que veux-tu tenter?...
-
-—L'impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce qui peut pénétrer
-auprès de l'Impératrice?
-
-—A présent?... personne!... Les ordres sont formels...
-
-—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir un avis?... un mot?... lui
-recommandant la prudence, la prévenant de ce qui se passe...
-
-—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de m'assurer que les
-sentinelles sont bien à leur poste, comme maréchal du palais, je puis
-m'approcher de la porte de la chambre de Sa Majesté...
-
-—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine radieuse, voilà déjà une
-planche de salut... Lefebvre, tu vas m'aider?
-
-—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu sais, moi, surtout une nuit
-comme celle-ci, j'ai besoin qu'on m'explique les choses...
-
-—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer le plus près possible
-de la chambre où l'Impératrice repose.
-
-—Ça, c'est facile.
-
-—Tu feras du bruit de façon à l'éveiller. Tu tâcheras qu'elle
-reconnaisse ta voix. La présence d'un maréchal à sa porte, la nuit,
-la mettra en éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie tout
-cet émoi. Elle s'inquiétera en ne voyant plus auprès d'elle sa dame
-d'honneur... Tu comprends?
-
-—A peu près... et quand j'aurai fait tout ce bruit, qu'est-ce qui se
-passera?...
-
-—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez bien à ce que personne
-ne pénètre chez l'Impératrice... saisissez-vous de toute personne qui
-serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour S. M. l'empereur
-d'Autriche!...» tu crieras le plus fort que tu pourras le nom de
-l'empereur d'Autriche... c'est entendu?...
-
-—Je ne saisis pas très bien... si tu m'expliquais?...
-
-—Inutile... les minutes sont des secondes et les heures des minutes,
-dans une circonstance pareille... va et fais vite!...
-
-Et comme Lefebvre s'éloignait, ruminant la mission que lui donnait sa
-femme, elle lui répéta:
-
-—Crie surtout le plus fort que tu pourras le nom de l'empereur
-d'Autriche...
-
-Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie conduisant aux
-appartements de Marie-Louise, la maréchale chercha des yeux quelqu'un à
-qui demander conseil.
-
-Elle ne vit que des officiers d'ordonnance et des aides de camp
-auxquels on ne pouvait adresser une question concernant le prisonnier
-qu'ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas songer à les
-intéresser au sort de ce malheureux.
-
-A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de la chambre de
-l'Empereur, s'informant si le duc de Rovigo n'était pas arrivé.
-
-—Que fait donc le ministre de la police? comment n'est-il pas déjà
-accouru?... il ne sait donc pas ce qui se passe!...
-
-—Le ministre de la police actuel ne sait rien... pas même que sa femme
-le trompe!... dit une petite voix aigrelette et sarcastique.
-
-—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston.
-
-—C'est bien possible... histoire d'être renseigné sur ce qui se fait
-chez mon successeur! redit la même petite voix pointue.
-
-—Ah! monsieur Fouché! c'est le ciel qui vous envoie! s'écria
-Catherine, courant à lui.
-
-—Assez de gens me supposent damné, pour qu'une fois par hasard je
-paraisse descendre des régions célestes! répondit l'ancien ministre de
-la police, toujours alerte, ironique et fin, avec son museau de renard
-et sa face blême et parcheminée. Et que désirez-vous de moi? reprit-il
-de sa voix qui sonnait faux.
-
-—Vous pouvez me rendre un grand, un immense service...
-
-—Et lequel?... Vous savez que j'ai toujours eu une grande amitié
-pour vous... nous sommes d'anciennes connaissances!... vous m'avez
-connu, battant le pavé de Paris, sans autre instrument de fortune
-que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire, moi, je vous ai vue
-blanchisseuse... et vous voilà duchesse...
-
-—Et, comme on vous l'avait prédit, vous avez été ministre de la
-police....
-
-—Je l'ai été... et je le redeviendrai! dit Fouché avec un de ces
-sourires obliques qui éclairaient si curieusement sa physionomie
-blafarde... mais de quoi s'agit-il, chère duchesse?...
-
-—Vous savez ce qui est survenu à M. de Neipperg...
-
-—Oui... on attend Savary pour le faire fusiller...
-
-—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!... Monsieur le duc, je
-compte sur vous pour m'aider à le sauver...
-
-—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter sur moi?... M. de Neipperg
-est un Autrichien... un ennemi déclaré de l'Empereur... il n'est ni mon
-ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout pourquoi je m'occuperais
-de ce personnage... un maladroit... un étourneau qui se jette dans les
-bras des mamelucks en cherchant ceux d'une jolie femme!
-
-—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!...
-
-—Pourquoi m'attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi que j'ai un intérêt
-quelconque à m'occuper de M. de Neipperg et immédiatement je change
-de langage et je mets à votre disposition tout ce que je puis avoir
-d'habileté!... J'avais pensé, je ne vous le cacherai pas, à m'occuper
-de M. de Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette façon stupide
-de tomber dans la nasse, m'ôte tout espèce de goût pour son aventure.
-
-L'arrestation soudaine de Neipperg avait en effet entravé les projets
-de Fouché qui comptait se faire un mérite de surprendre le téméraire
-écuyer et qu'il se promettait selon les circonstances, de livrer à
-l'Empereur ou de faire échapper.
-
-Une affaire avortée. Il en concevait quelque méchante humeur. C'était
-bien la peine d'avoir observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si
-grand soin, pour qu'il se fît happer au collet par Roustan.
-
-Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient cependant quelque
-espoir. Peut-être pourrait-on reprendre en sous-œuvre l'édifice écroulé?
-
-—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma chère duchesse,
-demanda-t-il d'une voix insinuante, à me préoccuper du sort de M. de
-Neipperg?...
-
-—Un intérêt considérable... Vous désirez redevenir ministre de la
-police?...
-
-—Oh! pour le bien de l'Etat et la sécurité de l'Empereur, voilà tout!
-fit-il modestement.
-
-—Voici l'occasion offerte: sauvez M. de Neipperg...
-
-—Ce serait plutôt m'exposer à être exilé par Sa Majesté!...
-
-—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme il n'y a pas la moindre
-intrigue entre l'Impératrice et M. de Neipperg...
-
-—Oh! pas la moindre intrigue!...
-
-—En douteriez-vous?...
-
-—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira son innocence...
-
-—Pas lui, tout seul?
-
-—Qui donc avec lui?
-
-—Mais, l'Impératrice!
-
-—C'est juste... Elle est la première intéressée... Et alors, que se
-passera-t-il?
-
-—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion de la cour martiale, à
-ajourner l'exécution... à renvoyer Savary... si l'Impératrice a le
-temps d'intervenir..., notre condamné est sauvé...
-
-—Et alors?
-
-—L'Impératrice, sachant que c'est grâce à vous qu'un sursis a été
-obtenu et que l'exécution sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste
-auprès de l'Empereur pour que celui-ci soit renvoyé... Elle vante votre
-habileté, proteste contre l'injustice dont vous êtes l'objet et obtient
-facilement de son auguste époux qu'on vous rende les fonctions que vous
-remplissez si bien...
-
-—Ma foi! vous m'avez convaincu, duchesse! dit Fouché, ouvrant
-sa tabatière, et puisant une prise légère, ainsi qu'il en avait
-l'habitude dans les moments de délibération intime... C'est
-parfaitement raisonné... et je vais essayer d'enlever ce pauvre M. de
-Neipperg à Savary...
-
-—Qu'allez-vous faire?...
-
-—Il faut que je voie l'Empereur sur-le-champ.
-
-A ce moment, Constant, le valet de chambre, paraissait, et de nouveau
-s'informait du duc de Rovigo. L'Empereur le réclamait avec insistance.
-
-—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là, mon bon Constant,
-fit Fouché s'avançant d'un air aimable vers le très influent valet
-de chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me tiens à sa
-disposition...
-
-Constant, qui avait des obligations envers l'ancien policier, s'inclina
-d'un air entendu, indiquant qu'il transmettrait la demande d'audience.
-
-—Si Savary tarde encore dix minutes et que je puisse parler à
-l'Empereur, M. de Neipperg est hors de danger! dit Fouché avec
-conviction.
-
-—Et quel moyen emploierez-vous? demanda la maréchale.
-
-—Je représenterai à Sa Majesté qu'il est impossible qu'elle livre
-au peloton d'exécution, sur-le-champ, sans procédure, presque
-sans jugement, un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce
-serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre terriblement
-l'Impératrice... irriter la cour d'Autriche et justifier en même temps
-toutes les histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue
-intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise.
-
-—Mais comment expliquerez-vous la présence de cet imprudent dans le
-palais?...
-
-—Une conspiration...
-
-—Il faudrait qu'il y en eût une...
-
-—Ce n'est pas nécessaire... un bon ministre de la police en a toujours
-deux ou trois en réserve... J'ai conservé les éléments de deux fort
-jolis complots, l'un avec les républicains... Lahorie, Malet, les
-Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable que le comte de
-Neipperg, un général autrichien et un diplomate très aristocrate, se
-fût accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait préférable de
-le mêler à un complot royaliste... le comte de Provence, les émigrés à
-Londres... il se trouvera là avec des gens de son monde...
-
-—Mais une conspiration, c'est grave!... si l'on allait trouver des
-preuves?...
-
-—Puisqu'il n'y a pas de conspiration! Après tout, fit Fouché avec son
-sourire sceptique, ce serait assez curieux qu'il y en eût une et qu'on
-découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours gagner du temps,
-et puis, nous n'avons pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant
-qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?...
-
-—Sa Majesté a répondu qu'elle recevrait M. le duc d'Otrante, mais
-seulement après avoir vu M. le duc de Rovigo...
-
-Fouché fit une grimace.
-
-—Sa Majesté n'a dit que cela?...
-
-—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé de recevoir M. le duc
-d'Otrante... c'est encore quelque sotte histoire de conspiration
-qu'il veut me conter... qu'il me laisse d'abord en finir avec M. de
-Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut attendre!... du reste voici
-M. de Rovigo... je vais l'annoncer...
-
-Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu ahuri.
-
-—Eh bien? Qu'y a-t-il? Savez-vous pourquoi l'Empereur me fait appeler
-au milieu de la nuit, vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son
-prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie que c'est à vous que
-je dois ce réveil! Vous aurez encore fourré dans l'esprit de Sa Majesté
-l'idée d'une conspiration, d'un complot militaire!
-
-—Pas le moins du monde, répondit Fouché de son air le plus
-indifférent. Il s'agit de M. de Neipperg, vous savez, l'ancien écuyer.
-
-—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement dans ses
-propriétés, auprès de Vienne. Il chasse, il pêche, il joue de la flûte.
-Je viens justement de recevoir un rapport très détaillé. On ne voit que
-lui aux environs de Vienne.
-
-—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à l'Empereur, il sera
-content et vous félicitera de la sûreté de vos renseignements.
-
-—Oh! il n'y a pas grand mérite. Je vais le lui annoncer bien
-simplement. M. de Neipperg est toujours à Vienne, voilà tout!...
-
-Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant, dans la chambre
-de l'Empereur.
-
-—Patatras!... tout mon échafaudage est par terre! dit Fouché à la
-maréchale... il faut chercher autre chose...
-
-—Oui, cherchons... cherchons vite!...
-
-—Voyons... Voici un autre expédient... le moyen n'est pas très
-bon... enfin, il faut tout essayer!... M. de Neipperg connaît votre
-écriture?... eh bien, écrivez ce que je vais vous dire...
-
-Fouché alors, prenant du papier et un buvard sur le bureau de
-l'Empereur, dicta à Catherine, qui écrivit non sans efforts, car la
-plume lui était lourde et l'orthographe légère, deux lignes dans
-lesquelles on commandait à Neipperg de feindre le sommeil et de sauter
-par la fenêtre qu'il ouvrirait doucement, tandis que l'on essaierait de
-détourner l'attention de ses gardiens.
-
-—Faites-lui remettre ce buvard de votre part, dit Fouché à Catherine
-quand elle eut, avec mille peines, achevé la dictée... vous expliquerez
-que c'est pour qu'il puisse écrire à sa mère avant de mourir... on ne
-lui refusera pas cette grâce...
-
-La maréchale transmit la demande et le buvard, contenant l'avis
-d'évasion, à M. de Lauriston qui prit sur lui de faire la commission.
-
-M. de Lauriston revint au bout de quelques instants, les mains vides.
-Le buvard était parvenu à destination, sans que son contenu eût été
-révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne de Neipperg.
-
-—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant une prise avec
-satisfaction, il faut que j'aille poster des hommes à moi, au bas de la
-fenêtre, pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la maréchale,
-essayez d'attirer ici M. de Brigode qui, par la porte laissée
-entr'ouverte, surveille M. de Neipperg... il faut que votre protégé
-puisse ouvrir la fenêtre et disposer son manteau de façon à faire
-croire qu'il dort... A tout à l'heure, et bon espoir!...
-
-Fouché sortit doucement. Il glissa comme une ombre entre les officiers
-de service et disparut, sans avoir fait remarquer son évanouissement.
-
-La maréchale, s'enhardissant, dit à haute voix:
-
-—M. de Brigode, auriez-vous l'obligeance de demander à l'Empereur si
-je puis me retirer ou si je dois attendre qu'il me fasse appeler?...
-
-—L'Empereur veut vous interroger, madame! dit la voix redoutable de
-Napoléon, derrière elle.
-
-—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine devenue tremblante.
-
-L'Empereur revenant calme, ne lui présageait rien de bon. S'il allait
-faire hâter l'exécution? Savary l'accompagnait: le prisonnier aurait-il
-le temps de fuir?...
-
-Toutes ces angoisses se pressaient dans son cœur et le torturaient.
-
-—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement Napoléon à Savary,
-tâchez de ne pas être malavisé et incapable comme d'habitude.....
-allez!...
-
-—Sire, des sapeurs du génie creusent une fosse dans la forêt, répondit
-le duc de Rovigo en s'inclinant, et dans trois heures, au lever du
-soleil, le condamné sera couché dedans, rien n'indiquera l'emplacement
-où aura été confiée à la terre sa dépouille coupable!...
-
-Et le ministre de la police sortit à reculons, saluant toujours, tout
-fier d'avoir bien compris les instructions de l'Empereur, certain
-d'être félicité quand il viendrait annoncer que tout était fini.
-
-—A nous deux!... dit l'Empereur sèchement en regardant Catherine avec
-des yeux durs, ou plutôt à nous trois, qu'on fasse venir madame de
-Montebello et qu'on nous laisse seuls...
-
-La dame d'honneur parut, accablée, se cachant le front dans les mains.
-
-Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en règle.
-
-Il pressa de questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre.
-Il voulait absolument leur arracher un aveu, une révélation. Madame de
-Montebello avait introduit Neipperg et le guidait dans le palais vers
-l'appartement de Marie-Louise; la maréchale Lefebvre était liée avec le
-comte de Neipperg; durant son séjour en France le comte venait souvent
-chez Lefebvre, on avait même supposé une intrigue avec la maréchale.
-Pour mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s'égarer les soupçons de
-ce côté. Bref, toutes deux devaient savoir quelque chose.
-
-Et en les tenant sous son regard perçant, que nul ne pouvait soutenir,
-Napoléon leur ordonnait de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse
-fût-elle à entendre.
-
-Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice.
-
-Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il
-eût souffert de la révélation!
-
-Mais il lui semblait que l'incertitude était la pire torture.
-
-Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter
-l'angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon
-sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!»
-Dans son cerveau si puissant, et pour l'instant si troublé, si
-annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait
-vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de
-concevoir qu'il possédait et son génie imaginatif, allant toujours
-au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les
-plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il
-adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis,
-avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis,
-tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise
-renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec
-tous les rois de l'Europe, les Français irrités de cette coalition
-nouvelle issue d'une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui
-le poignait, ce qui l'abattait, ce qui le faisait, lui, le grand
-homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c'était l'atroce
-vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible?
-Comment! Marie-Louise avait pu s'abandonner? Il lui faudrait donc
-la repousser, la maudire, vivre loin d'elle, renoncer à la joie de
-son corps, à l'ivresse des nuits passées auprès d'elle!... Comment
-pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair
-s'était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire
-entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des
-trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses
-maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors
-sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait
-vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient
-faire cesser le supplice qu'il endurait, ou du moins le changer, le
-préciser... C'était le doute affreux qu'il voulait d'abord faire
-cesser... Et, avec l'opiniâtre ténacité d'un inquisiteur d'Espagne
-cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des
-plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre,
-fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des
-muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu'au plus profond de leur
-conscience, fouillant de l'œil et de la pensée leur être tout entier.
-
-Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme
-contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie
-vive qui saignait.
-
-Sa voix s'adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement
-immobile.
-
-—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis
-l'objet d'une illusion en ce qui concerne la présence de M. de
-Neipperg, ici, la nuit? dit-il d'un ton moins irrité... Vous croyez
-vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu'elle affirme
-qu'il ne s'agissait que d'une lettre confidentielle à remettre à M. de
-Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père?
-
-—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la
-vérité, dit avec énergie la maréchale.
-
-—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent
-douloureux.
-
-—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l'affirmation de madame de
-Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir
-une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon.
-
-—Dites ce moyen!
-
-—S. M. l'Impératrice repose... elle ne sait rien de ce qui se passe
-dans le palais...
-
-—Rien... le secret, le silence ont été recommandés... des sentinelles
-ont empêché qui que ce fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes.
-
-—Eh bien! sire, faites comme si vous n'aviez rien découvert... laissez
-madame de Montebello accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez
-bien alors si l'on vous trompait, vous saurez la vérité par vous-même.
-
-—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse... et je vais
-sur-le-champ tenter l'expérience que vous m'indiquez. Seulement,
-ajouta-t-il sévèrement, en serrant très fort le bras de madame de
-Montebello, prenez garde de me jouer, madame!... pas un mot, pas
-un geste qui puisse avertir l'Impératrice... Allez!... je vous
-surveille!...
-
-Sur l'ordre de l'Empereur, la dame d'honneur se dirigea vers la
-chambre de l'Impératrice, les jambes mollissant sous elle, tous les
-membres agités d'un tremblement convulsif, car elle ne pouvait savoir
-que Marie-Louise avait été avertie, par le commandement à haute voix
-de Lefebvre s'adressant aux sentinelles placées à sa porte, ayant
-ajouté que toute lettre remise par elle serait interceptée et portée à
-l'Empereur.
-
-Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout, dans un coin, la
-main crispée, serrant le bras d'un fauteuil, écoutant, observant, la
-tête penchée et les yeux brillant d'une flamme mauvaise...
-
-Madame de Montebello, cependant, avait pénétré dans la chambre de
-Marie-Louise et, laissant, selon l'ordre de l'Empereur, la porte
-ouverte, elle dit très distinctement:
-
-—Madame, c'est M. de Neipperg qui m'envoie chercher la réponse que
-vous devez lui donner... Il est dans l'antichambre... Il attend... que
-dois-je répondre de votre part?...
-
-L'Impératrice poussa un soupir, comme une personne dont on interrompt
-le sommeil, étira ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit,
-une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello, en disant:
-
-—Voici ma réponse... faites mes amitiés à M. de Neipperg... et
-laissez-moi, car je tombe de sommeil!...
-
-La dame d'honneur revint vers Napoléon, la lettre à la main.
-
-Celui-ci s'en empara avec avidité, fit sauter le cachet et lut...
-
-La maréchale Lefebvre et madame de Montebello, avec anxiété,
-observaient le visage de l'Empereur pendant cette lecture.
-
-Elles virent sa physionomie s'éclaircir au fur et à mesure qu'il
-parcourait l'écriture, puis, tout à coup, il éclata de rire, et,
-serrant la lettre à deux mains, il la porta à ses lèvres d'un mouvement
-passionné.
-
-—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme elle m'aime!...
-
-Puis, s'adressant aux deux femmes:
-
-—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot qui puisse alarmer le mari
-le plus jaloux... rien que de la politique... Ah! l'Impératrice n'est
-pas toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons là-dessus...
-Un seul mot vise M. de Neipperg: ma chère Louise prie son père de
-faire choix à l'avenir d'un autre messager, la présence à ma cour du
-personnage qu'il a désigné ayant fourni matière aux commérages des
-gazetiers. Ah! duchesse, je suis trop heureux! dit Napoléon avec un
-accent sincère de joie et, s'approchant de Catherine, il lui pinça
-l'oreille avec vigueur.
-
-C'était sa pince des heures de triomphe.
-
-—A présent, sire, que vos craintes sont effacées, dit Catherine,
-se dégageant et se frottant l'oreille, j'espère que vous allez
-contremander votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg...
-
-—Qu'il parte sur-le-champ, et qu'il suive le conseil de
-l'Impératrice..., qu'on ne le voie plus à ma Cour, qu'il évite de
-venir en France... Je ne lui en veux pas autrement!... Parbleu! je
-n'ai jamais cru un seul instant qu'il fût coupable... qu'il y eût la
-moindre apparence de trahison là-dessous... Une sotte aventure due
-à la méfiance de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa fille
-heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb... Quant à ce pauvre M. de
-Neipperg, vous allez voir!
-
-Et l'Empereur, qui était alors comédien de bonne foi et oubliait tous
-ses soupçons, toutes ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit:
-
-—Prenez l'épée de M. de Neipperg, qui est là sur mon bureau, et
-rendez-la-lui... en l'invitant toutefois à en faire un meilleur usage...
-
-—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le chambellan.
-
-—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui souhaiter bon voyage...
-M. de Neipperg est libre!...
-
-—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix derrière le chambellan.
-
-C'était Savary qui venait d'entrer, accompagné d'aides de camp et
-d'officiers de service.
-
-—Comment mort? Vous l'avez déjà fusillé? dit l'Empereur avec
-accablement. Pourquoi cette précipitation? Vous deviez attendre le
-point du jour.
-
-—Sire, répondit Savary, c'était mon intention. Mais M. de Neipperg
-s'était évadé. Il avait sauté par la fenêtre. Heureusement des agents
-avaient été postés là. Ils l'ont cueilli. Ils l'ont mis en voiture et
-conduit au peloton d'exécution qui attendait dans la forêt. Tenez, M.
-le duc d'Otrante, qui se trouvait là...
-
-—Oh! par hasard! dit Fouché, s'avançant, sa tabatière à la main.
-
-—M. le duc d'Otrante peut certifier à Votre Majesté que les choses se
-sont passées comme j'ai l'honneur de les lui rapporter.
-
-—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement l'Empereur; puisque M. de
-Neipperg s'évadait, il fallait le laisser courir... n'est-ce pas votre
-avis, Fouché?
-
-—Votre Majesté a parfaitement raison. Si j'avais eu l'honneur d'être
-encore ministre de la police, j'aurais deviné que quelque malentendu
-pouvait exister... il fallait prévoir que l'Empereur se raviserait, et
-mieux informé, ferait grâce...
-
-—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à Savary, abasourdi des
-reproches... Vous ne savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez savoir
-administrer!
-
-—Il fallait, continua Fouché, profitant de l'approbation impériale,
-donner aux agents l'ordre de conduire le prisonnier du côté opposé à
-la forêt où l'attendait le peloton... voici ce que j'aurais fait si
-j'avais eu l'honneur d'être ministre de la police!
-
-—C'est regrettable que vous ne le soyez pas! dit Napoléon.
-
-—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi alors... car j'ai
-fait comme si je l'étais...
-
-—Comment cela?
-
-—Prévoyant qu'il y avait une erreur et persuadé que Votre Majesté,
-après s'être renseignée et ayant reconnu la parfaite innocence de
-toutes les personnes en cause, regretterait la décision lancée dans un
-moment de colère et ferait grâce à M. de Neipperg, j'ai pris sur moi de
-commander aux agents,—des hommes sur qui je pouvais compter,—je leur
-ai ordonné de tourner le dos à la forêt et de mener M. de Neipperg sur
-la route de Soissons... ils ont cru que j'étais redevenu ministre de la
-police.
-
-—Vous l'êtes! s'écria vivement l'Empereur, charmé de la solution que
-lui apportait Fouché.
-
-—Ces agents m'ont donc obéi, sire... si bien que M. de Neipperg n'est
-pas du tout mort, comme l'affirmait à Votre Majesté M. le duc de
-Rovigo, qui n'est pas toujours exactement informé... M. de Neipperg
-roule vers Soissons, où il arrivera pour déjeuner...
-
-—Tous mes compliments, monsieur le duc d'Otrante, vous êtes un
-serviteur précieux... vous devinez là où d'autres ne comprennent même
-pas... Mais dites-moi, vous étiez donc bien sûr que je ferais grâce?
-
-—A peu près sûr... après avoir causé avec madame la duchesse de
-Dantzig...
-
-—Mais si j'avais persisté... vous laissiez échapper ce prisonnier
-d'Etat, c'était grave!...
-
-—Sire, j'avais des agents échelonnés, à l'avance, qui l'attendaient à
-Soissons et me donnaient le temps de le rattraper!...
-
-—Diable d'homme! Il prévoit tout! murmura l'Empereur redevenu d'humeur
-charmante.
-
-S'avançant vers la maréchale Lefebvre il ajouta gaiement:
-
-—Je crois qu'il est temps, madame la duchesse, que vous alliez
-retrouver votre mari... moi, je vais réveiller l'Impératrice et
-l'assurer que sa lettre pour Vienne est partie.
-
-Le maréchal survint alors, venant chercher les ordres.
-
-—L'Empereur a fait grâce, lui cria Catherine, et puis tu sais, il ne
-veut plus que nous divorcions...
-
-—Ah! bravo et merci, sire!... dit le maréchal tout ému.
-
-—Lefebvre, quand on a une femme comme celle-là, on la garde! dit
-l'Empereur avec un sourire.
-
-Tout heureux de la certitude que Marie-Louise ne l'avait pas trompé,
-content d'avoir pardonné, et satisfait que Neipperg, grâce à Fouché,
-eût échappé au peloton de Savary, Napoléon prit Catherine par le menton
-et l'embrassa, faveur unique à sa cour, en disant:
-
-—Bonne nuit, Madame Sans-Gêne!...
-
-Et, le cœur en joie, Napoléon pénétra dans la chambre de Marie-Louise.
-Neuf mois après, conçu dans cette nuit brève et agitée, image de sa
-destinée, naissait le roi de Rome.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-LA MARÉCHALE
-
- I.—Le maître à danser 1
- II.—Le coup de tonnerre 14
- III.—Le comité de la rue Bourg-l'Abbé 28
- IV.—Le plan de Léonidas 38
- V.—Gloire d'autrefois 46
- VI.—Lefebvre cherche à comprendre 57
- VII.—L'entrée à Berlin 74
- VIII.—La promotion d'Henriot 84
- IX.—La parole d'un Prussien 94
- X.—Devant Dantzig 111
- XI.—Le secret de Joséphine 121
- XII.—Le dessert de Catherine 135
- XIII.—Une histoire d'amour 145
- XIV.—Vieux souvenirs 157
- XV.—Vive l'Empereur 173
- XVI.—Le secret de Napoléon 188
- XVII.—La belle Polonaise 200
- XVIII.—Monsieur le duc 217
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-LA DUCHESSE
-
- I.—Chez l'Impératrice 225
- II.—La revanche de Catherine 238
- III.—L'alliance russe 245
- IV.—L'alliance autrichienne 267
- V.—Le divorce 276
- VI.—Lefebvre bat Napoléon 297
- VII.—Le cœur enflammé 308
- VIII.—Le rêve d'une archiduchesse 317
- IX.—Les noces Impériales 335
- X.—Napoléon jaloux 345
- XI.—La disgrâce de Fouché 366
- XII.—Le retour 375
- XIII.—La créance de la blanchisseuse 389
- XIV.—Les Mamelucks de Napoléon 403
- XV.—La dette de la cantinière 411
-
-
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
- * * * * *
-
-
- Modifications:
-
- Page 13: «Vaux-Hall» remplacé par «Waux-Hall» (—Oui... autrefois...
- au Waux-Hall).
- Page 47: «Mollendorff» par «Mollendorf» (de vieux généraux comme
- Brunswick, Blücher et Mollendorf); «Erfurth» par «Erfurt»
- (Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à
- Erfurt).
- Page 49: «Erfurth» par «Erfurt» (au conseil de guerre d'Erfurt).
- Page 59: «Mollendorff» par «Mollendorf» (Les généraux les plus
- marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf).
- Page 73: «sujet» par «sujets» (ayant ainsi touché à tant de sujets
- divers).
- Page 95: inséré «se» (ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait
- ou se disait autour d'eux).
- Page 98: «sourire» par «sourires» (L'ironie des sourires cessa).
- Page 108: «trouvé» par «trouvée» (puis l'aide qu'elle avait trouvée
- chez la princesse).
- Page 114: «Bichofsberg» par «Bischofsberg» (Au contraire, le
- Bischofsberg est protégé par un ravin très creux).
- Page 119: «Empeur» par «Empereur» (je parlerai à l'Empereur, dans mon
- prochain rapport).
- Page 128: «Napo-poléon» par «Napoléon» (Napoléon peut croire que
- l'âge seul).
- Page 154: «Jemmappes» par «Jemmapes» (Te souviens-tu de cette nuit de
- Jemmapes).
- Page 154: «Lowendal» par «Lowendaal» (surprise au château de
- Lowendaal, sans le brave La Violette).
- Page 169: «bombarbé» par «bombardé» (sous les ruines du château,
- bombardé, miné, démoli).
- Page 183: «Kalkreutz» par «Kalkreuth» (le maréchal Kalkreuth a
- capitulé).
- Page 183: «Weischelmunde» par «Weichselmunde» (dans le fort de
- Weichselmunde, dans l'impossibilité désormais).
- Page 188: «en» par «un» (sollicitait la faveur d'un entretien
- particulier).
- Page 192: «interrrompait» par «interrompait» (et là, il
- s'interrompait de dicter).
- Page 195: «répandait» par «répandaient» (ce bruit absurde que
- répandaient Joséphine et toute la famille).
- Page 214: «Saint-Hélène» par «Sainte-Hélène» (nouvelles qui
- attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut
- l'annonce).
- Page 228: «être» par «êtres» (ces êtres méprisables et sans valeur).
- Page 236: «chausse-trape» par «chausse-trapes» (parmi les
- chausse-trapes dont cette cour).
- Page 239: «le» par «la» (vous n'y connaissez rien! dit la maréchale).
- Page 248: «doite» par «droite» (ce qui se passera à votre droite, à
- votre gauche).
- Page 257: «ragards» par «regards» (en fixant sur lui un de ces
- regards charmeurs).
- Page 268: «entamée» par «entamées» (furent entamées par M. de
- Talleyrand).
- Page 273: «Erfurth» par «Erfurt» (un ministre protestant d'Erfurt).
- Page 321: «Neutchâtel» par «Neufchâtel» (Berthier, prince de
- Neufchâtel, chargé de demander).
- Page 323: «as» par «pas» (nul objet d'art dans les galeries vides,
- pas de bijoux).
- Page 324: «des» par «de» (racontant d'une voix dolente des séries de
- déroutes).
- Page 324: «toscin» par «tocsin» (Les cloches sonnaient le tocsin).
- Page 350: «faisant» par «faisait» (Neipperg paraissait et
- l'Impératrice lui faisait un signe amical).
- Page 360: «An» par «Au» (—Au ministre de la police, sire).
- Page 393: «être» par «êtes» (—Sire, vous êtes notre maître).
- Page 411: «têle» par «tête» (Elle ruminait, dans sa tête, vingt
- moyens).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II ***
-
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- <title>The Project Gutenberg eBook of Madame Sans-Gêne, Tome II, by Edmond Lepelletier.</title>
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- <body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Madame Sans-Gêne
- tome II: La Maréchale
-
-Author: Edmond Lepelletier
-
-Contributor: Victorien Sardou
-Emile Moreau
-
-Release Date: January 4, 2018 [EBook #56309]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net,
-with thanks to the Bibliothèque municipale de Lyon
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="noindent" style="font-family: sans-serif;"><a href="#au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="sepb noindent" style="font-family: sans-serif;"><a href="#toc">Table des matières</a></p>
-
-<div class="npage">
-<p class="sep3 t1 cent ext sepb spaced">Madame<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
-
-<hr class="hr40" />
-
-<p class="t3 cent">ÉMILE COLIN&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<hr class="hr40" />
-</div>
-
-<div class="npage">
-<p class="sep6 t2 cent"><i>EDMOND LEPELLETIER</i></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/filet.jpg" width="75" height="5" title="" alt="" />
-</div>
-
-<h1 class="ext">Madame<br /><big>Sans-Gêne</big></h1>
-
-<p class="t3 cent">ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE</p>
-
-<p class="cent">DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img src="images/im-01.jpg" width="272" height="300" title="Mme Sans-Gêne" alt="Mme Sans-Gêne" />
-</div>
-
-<div class="sep1 cent">
-<img src="images/asters.png" width="33" height="13" title="" alt="" />
-</div>
-
-<p class="cent ext"><b>La Maréchale</b></p>
-
-<p class="sep1 cent">PARIS<br />
-<span class="smaller">A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE<br />
-<span class="smaller">8, RUE SAINT-JOSEPH, 8</span></span></p>
-
-<p class="t3 cent">Tous droits réservés</p>
-</div>
-
-<div class="npage" id="Page_1">
-<p class="sep4 t2 cent ext">MADAME<br /><big>SANS-GÊNE</big></p>
-
-<hr />
-</div>
-
-<h2><a href="#toc">TROISIÈME PARTIE</a><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a><br />
-<small><b>LA MARÉCHALE</b></small></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h3><a href="#toc">I</a><br />
-<small>LE MAITRE A DANSER</small></h3>
-
-<p>Doucement, discrètement, la porte d’une élégante
-chambre à coucher dépendant des appartements
-de Saint-Cloud, s’entr’ouvrit.</p>
-
-<div class="footnote">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-L’épisode qui précède a pour titre: <i>Madame Sans-Gêne—La
-Blanchisseuse</i>.</p>
-</div>
-
-<p>Une femme de chambre passa le bout de son
-museau rose et futé dans l’entrebâillement et,
-s’approchant d’un lit Jacob, à vastes bateaux d’acajou,
-coiffé d’une couronne d’où tombaient deux
-<span class="pagenum" id="Page_2">2</span>
-grands rideaux à ramages, dit, en mesurant la
-voix:</p>
-
-<p>—Madame la maréchale!... madame la maréchale!...
-voici dix heures!...</p>
-
-<p>Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la
-profondeur des rideaux:</p>
-
-<p>—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir
-tranquille dans ce palais de carton!...</p>
-
-<p>—Excusez-moi, madame la maréchale, mais
-madame la maréchale avait bien recommandé
-qu’on l’éveillât à dix heures...</p>
-
-<p>—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse
-que je suis!... j’avais pourtant l’habitude autrefois,
-quand j’étais blanchisseuse, de me lever
-matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine,
-je n’attendais pas que la diane sonnât deux fois
-pour me dégourdir les jambes... Mais à présent
-que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus
-sortir du portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi
-mon peignoir...</p>
-
-<p>Et celle que la femme de chambre avait appelée
-Madame la maréchale, se jeta hors du lit, jurant
-comme un grenadier, parce qu’elle ne trouvait
-pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se
-déshabillant.</p>
-
-<p>Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans
-sa précipitation, en chemise, pieds nus, elle se
-mit à courir par la chambre, bousculant tout,
-sacrant et grommelant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_3">3</span>
-La femme de chambre put enfin la rejoindre et
-lui présenter ses bas, qu’elle se décida à enfiler,
-non sans se tromper de jambe.</p>
-
-<p>C’est qu’elle n’était pas très commode à vêtir,
-ni patiente en quoi que ce fût, celle qui se nommait
-la maréchale Lefebvre et qui avait conservé
-les allures, la familiarité, les gestes et la populaire
-bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier
-Saint-Roch, quand elle était blanchisseuse, aux
-grands jours de la Révolution, et dans les armées
-du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle,
-où elle avait servi comme cantinière, le sobriquet
-de Madame Sans-Gêne.</p>
-
-<p>Les événements avaient changé, non seulement
-la face du monde, mais la destinée de chacun.</p>
-
-<p>Le petit officier d’artillerie de Toulon, le besogneux
-client de la blanchisseuse de la rue des
-Orties-Saint-Honoré, était devenu général en
-chef, Premier Consul, puis Empereur.</p>
-
-<p>La gloire empourprait son trône devant lequel
-se prosternaient les rois humiliés.</p>
-
-<p>La France, au milieu des sonneries martiales
-et du frissonnement des drapeaux, s’étalait au
-centre de l’Europe ainsi qu’un vaste camp qu’éclairait
-le rayonnement superbe du soleil d’Austerlitz.</p>
-
-<p>Comme le famélique et maigre artilleur, qui
-mettait sa montre en gage, au matin du 10 Août,
-ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de
-<span class="pagenum" id="Page_4">4</span>
-ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs
-rôles et n’étaient presque plus reconnaissables.</p>
-
-<p>La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le
-salon du Waux-Hall, aux premières pages de ce
-récit, s’était presque entièrement réalisée pour
-Lefebvre et pour sa femme.</p>
-
-<p>Rapidement parvenu aux plus hauts grades,
-l’ancien sergent des gardes-françaises, plus heureux
-que son camarade Hoche, avait survécu.
-Nous l’avons vu, au 18 Brumaire, général de division,
-commandant Paris, et se vouant aveuglément
-à la fortune de Bonaparte.</p>
-
-<p>Depuis, la faveur du premier consul et de l’empereur
-ne l’avait pas un seul instant quitté.</p>
-
-<p>En 1804, Napoléon avait restauré l’ancienne
-dignité abolie des maréchaux de France.</p>
-
-<p>Lefebvre fut l’un des premiers investi de cette
-dignité supérieure. En même temps il occupait
-un siège de sénateur.</p>
-
-<p>Ce n’est pas qu’il fût très apte à participer aux
-délibérations d’une assemblée législative. Mais le
-Sénat de 1804 n’était guère qu’un corps brillant,
-décoratif, rassemblant toutes les illustrations de
-l’empire.</p>
-
-<p>Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie
-de la maison de l’Empereur, a été fort bien
-défini par le quatrain satirique, dont s’égayèrent
-les émigrés et les chouans chez leurs bons amis
-les Anglais et les Prussiens:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="pagenum" id="Page_5">5</div>
- <div class="vers8">Si l’empereur faisait un pet,</div>
- <div class="vers8">Geoffroy dirait qu’il sent la rose,</div>
- <div class="vers8">Et le Sénat, par un décret,</div>
- <div class="vers8">Vite, enregistrerait la chose.</div>
-</div>
-
-<p>Les corps délibérants et la presse n’avaient
-qu’un rôle muet dans la sublime et anormale
-pantomime militaire qu’on nomme l’Empire.</p>
-
-<p>Lefebvre, s’il était un sénateur peu disert, avait
-l’estime de Napoléon. Celui-ci le considérait
-comme le plus brave le sabre au clair, mais aussi
-comme le plus ignorant, le plus incapable, la
-plume à la main, de tous ses généraux.</p>
-
-<p>Dès qu’on discutait un plan, Lefebvre, impatienté,
-bouleversait les papiers, les projets, les
-levés et les épures, auxquels il ne comprenait
-goutte et s’écriait:</p>
-
-<p>—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l’ennemi,
-avec mes grenadiers, et je vous réponds
-que je passerai!</p>
-
-<p>Et il passait comme il l’avait dit.</p>
-
-<p>Il est vrai que docile, respectueux envers son
-empereur, son dieu, il exécutait à la lettre les
-ordres du maître des batailles.</p>
-
-<p>Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était
-l’obus dans le canon. Où l’empereur le lançait,
-Lefebvre allait droit devant lui, force irrésistible,
-sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait.</p>
-
-<p>C’est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l’honneur
-<span class="pagenum" id="Page_6">6</span>
-de commander la garde impériale à pied,
-colosse à la tête d’une légion de géants.</p>
-
-<p>Lefebvre n’était pas seulement un guerrier
-extraordinaire, il était aussi un mari exceptionnel.</p>
-
-<p>Il était resté le même pour sa Catherine, si son
-uniforme avait changé; et la plaque de grand-aigle
-de la Légion d’honneur qui couvrait sa poitrine
-n’avait en rien altéré la régularité des battements
-de son cœur.</p>
-
-<p>On raillait un peu la fidélité conjugale de ces
-deux excellents époux à la cour impériale, mais
-Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité de
-mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et
-sa femme de l’excellent exemple qu’ils donnaient
-aux ménages des officiers de son empire, exemple
-d’ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille.</p>
-
-<p>L’empereur cependant n’avait pas été sans faire
-d’assez vives observations à Lefebvre sur les
-allures et le laisser-aller de la maréchale.</p>
-
-<p>—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant
-pour lui pincer l’oreille,—et le grand Lefebvre
-se penchait pour faciliter cette distraction
-familière à son empereur,—tâche d’apprendre à
-ta femme à ne pas relever ses jupes, quand elle
-entre chez l’Impératrice, comme si elle se disposait
-à franchir un fossé... dis-lui aussi de se
-déshabituer de jurer et de prononcer des f... et
-<span class="pagenum" id="Page_7">7</span>
-des b... à toute occasion... Nous ne sommes plus
-au temps de ce vilain Hébert et ma cour n’est pas
-celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation...
-Tu m’entends bien, Lefebvre?</p>
-
-<p>—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal,
-car tout en reconnaissant la justesse des
-observations de l’empereur, il souffrait intérieurement
-de les recevoir.</p>
-
-<p>—Eh bien, ta femme est tout le temps
-disposée à se prendre de bec avec mes sœurs...
-avec Elisa surtout... Ma cour n’est pas une cour
-d’auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces
-querelles de femmes!</p>
-
-<p>—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale
-son humble origine... ses opinions républicaines
-et patriotes aussi. Nous sommes cependant,
-vous et moi, des républicains...</p>
-
-<p>—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la
-naïve confiance de Lefebvre, qui, comme beaucoup
-de vieux soldats des armées de 92, pensait
-toujours servir la République en obéissant à un
-empereur.</p>
-
-<p>Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon,
-c’était la Révolution couronnée.</p>
-
-<p>—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l’empereur,
-fais part à la maréchale de mon désir qu’elle
-évite de se chamailler à l’avenir avec mes sœurs...
-tu pourras lui apprendre aussi qu’il est peu convenable
-qu’elle se donne de grandes tapes sur la
-<span class="pagenum" id="Page_8">8</span>
-cuisse chaque fois qu’elle veut affirmer quelque
-chose.</p>
-
-<p>—Sire, je transmettrai à la maréchale les
-observations de Votre Majesté. Elle s’y conformera,
-je vous le promets!...</p>
-
-<p>—Si elle peut! murmura l’empereur. Je ne
-demande pas l’impossible... Les premières habitudes
-sont tenaces!</p>
-
-<p>Il s’arrêta dans la promenade rapide qu’il faisait
-dans son cabinet, tout en causant avec Lefebvre,
-et grommela:</p>
-
-<p>—Quelle folie de se marier quand on est sergent!</p>
-
-<p>Puis, tout à coup soucieux, il se dit:</p>
-
-<p>—J’ai fait à peu près la même faute que Lefebvre...
-Il a épousé une blanchisseuse, et moi...
-Hum! il y a bien le divorce comme remède...
-mais...</p>
-
-<p>Comme pour détourner sa pensée, il plongea
-vivement ses doigts dans la poche de son gilet
-de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en
-écaille noire, ovale, l’ouvrit, la fit passer sous ses
-narines et huma l’âcre odeur du tabac râpé.
-C’était sa façon de priser.</p>
-
-<p>Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut
-essayer d’une superbe pipe turque, que l’ambassadeur
-de la Porte lui avait remise en présent. A
-peine fut-elle allumée, non sans peine, car il
-n’aspirait point et se contentait de bâiller, ouvrant
-<span class="pagenum" id="Page_9">9</span>
-et fermant les lèvres, suçant le tuyau, sans tirer,
-qu’une nausée lui monta au gosier, en même
-temps que la fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi
-cela! quelle infection! Oh! les cochons! Le
-cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et
-depuis jamais plus il ne fut pour lui question de
-fumer.</p>
-
-<p>Ayant humé son macouba, Napoléon, comme
-s’il eût pris une grave résolution, dit à Lefebvre
-un peu inquiet, car il avait remarqué le front
-tout à coup plissé et le changement d’allures de
-l’empereur:</p>
-
-<p>—Il faudra que ta femme prenne des leçons
-de Despréaux, le fameux maître à danser... il n’y
-a que lui qui ait conservé les belles traditions
-d’élégance et de maintien de l’ancienne cour...</p>
-
-<p>Lefebvre s’était incliné et, après avoir quitté l’empereur,
-en hâte il fit mander maître Despréaux.</p>
-
-<p>Un personnage, ce professeur de danse et de
-maintien!</p>
-
-<p>Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant,
-poudré, culotté, musqué, il avait traversé la
-Terreur sur les pointes, sans recevoir une éclaboussure
-de sang.</p>
-
-<p>Dès que la tourmente fut passée, quand les
-plaisirs commencèrent à entr’ouvrir la porte des
-salons encore tout encrêpés des deuils et attristés
-des fuites, maître Despréaux devint l’homme
-indispensable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_10">10</span>
-Il s’agissait de reconstituer un art perdu. Il
-était l’unique dépositaire des traditionnelles politesses,
-des saluts compliqués comme une manœuvre
-militaire, et des danses qui, pour les
-jeunes filles, évoquaient les fabuleuses joies
-d’un paradis mondain évanoui.</p>
-
-<p>Toutes les dames se disputèrent, s’arrachèrent
-Despréaux.</p>
-
-<p>Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds
-de jambe et ses entrechats, ce sauteur à la mode
-fit plus, pour effacer les souvenirs égalitaires de
-la Révolution et ramener les us et les façons de
-l’ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires
-des thermidoriens et du Directoire.</p>
-
-<p>C’était à l’occasion de la venue de maître Despréaux
-au palais que la maréchale Lefebvre,
-rentrée fort tard d’une soirée donnée par Joséphine,
-avait dû se faire réveiller et habiller dès
-dix heures du matin.</p>
-
-<p>Elle trouva le professeur des grâces au salon,
-s’essayant à plier les jarrets, et minaudant devant
-une glace.</p>
-
-<p>—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et
-comment ça va-t-il cette santé! dit-elle brusquement
-en lui prenant une main qu’il ne songeait
-nullement à tendre, et qu’elle secoua avec
-rudesse.</p>
-
-<p>Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la
-maréchale l’avait interrompu dans son deuxième
-<span class="pagenum" id="Page_11">11</span>
-mouvement du grand salut qu’il esquissait, retira
-sa main de l’étreinte franche de la Sans-Gêne, et,
-tout en rajustant les dentelles de sa manchette
-légèrement fripées, répondit assez sèchement:</p>
-
-<p>—J’ai l’honneur d’être aux ordres de madame
-la maréchale!...</p>
-
-<p>—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant
-à califourchon sur le rebord d’une table,
-voilà ce que c’est... L’Empereur trouve qu’à sa
-cour on n’a pas assez de belles manières... il veut
-que nous soyons distinguées... tu comprends ce
-qu’il désire, mon fils?...</p>
-
-<p>Despréaux, choqué dans ce qu’il avait de plus
-respectable, par le ton et la familiarité de la
-maréchale, répondit de sa petite voix de tête,
-aiguë et impertinente:</p>
-
-<p>—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir
-dans son empire les charmes de la distinction et
-les élégances d’une cour policée... Je suis, madame
-la maréchale, l’interprète respectueux de
-ses volontés... Puis-je savoir ce que vous désirez
-plus particulièrement acquérir dans l’art du
-monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?...</p>
-
-<p>—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un
-grand bal à la cour mardi... on doit danser une
-gavotte... Il paraît que ça se dansait sous le
-tyran... L’empereur veut que nous sachions la
-gavotte... tu tiens cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span>
-—Madame la maréchale, la gavotte est une
-chose difficile... il faut des dispositions... peut-être
-ne réussirai-je pas à vous enseigner cette
-danse qui plaisait tout particulièrement à madame
-la Dauphine, dont j’eus l’insigne honneur
-d’être le professeur! dit Despréaux avec une feinte
-modestie.</p>
-
-<p>—Essayons toujours... Oh! s’il n’y avait que
-l’Empereur, je m’en ficherais pas mal... Il ne
-s’occupait pas de savoir si je dansais la gavotte
-quand je blanchissais son linge... mais c’est
-Lefebvre qui y tient. Et voilà, mon petit, tout ce
-que mon homme veut, je le veux! Ah! c’est qu’il
-n’y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes
-comme les deux doigts de la main, et nous
-laissons rire de nous les jeunes freluquets qui
-entourent les princesses, parce que Lefebvre et
-moi nous nous sommes tenu ce qu’ils se promettent!...
-Allons, mon bonhomme, en place
-pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu’il faut que
-je fourre mes jambes?...</p>
-
-<p>Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de
-la semelle droite, sur le parquet, comme dans
-un assaut d’armes, pour un appel.</p>
-
-<p>Despréaux haussa imperceptiblement les
-épaules et poussa un soupir.</p>
-
-<p>En lui-même, l’aristocrate baladin déplorait la
-vulgarité des temps et l’obligation où il se trouvait
-d’enseigner les belles manières et d’apprendre
-<span class="pagenum" id="Page_13">13</span>
-la gavotte à d’anciennes blanchisseuses,
-devenues, par la grâce de la victoire, de hautes et
-puissantes dames.</p>
-
-<p>Il s’approcha avec impatience de Catherine, lui
-ramena doucement le corps droit, et demanda:</p>
-
-<p>—Avez-vous déjà dansé, madame?</p>
-
-<p>—Oui... autrefois... au <ins id="cor_1" title="Vaux-Hall">Waux-Hall</ins>!</p>
-
-<p>—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses
-lèvres. Et quelle danse, alors, pratiquiez-vous?
-La courante, la pavane, le passe-pied, la trénis,
-la monaco, le menuet?</p>
-
-<p>—Non!... La fricassée...</p>
-
-<p>Despréaux eut un haut-le-corps.</p>
-
-<p>—Une danse de portefaix et de lavandières!
-murmura-t-il.</p>
-
-<p>—Je l’ai dansée avec Lefebvre pour la première
-fois... C’est comme cela que nous nous
-sommes connus... épousés...</p>
-
-<p>Le professeur d’élégance secouait mélancoliquement
-la tête, comme pour dire: «Dans quel
-monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à
-danser de Madame la Dauphine!»</p>
-
-<p>Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se
-mit en mesure d’inculquer à Catherine Sans-Gêne
-les éléments de la noble danse que Napoléon voulait
-remettre en honneur aux fêtes de la cour.</p>
-
-<h3 id="Page_14"><a href="#toc">II</a><br />
-<small>LE COUP DE TONNERRE</small></h3>
-
-<p>Catherine s’évertuait à balancer les bras, à
-tendre le jarret, à se plier, à retirer le pied en
-cadence, selon les indications de la musiquette
-tirée de l’aigre violon de maître Despréaux, jouant
-une ariette de Paësiello, quand la porte s’ouvrit
-violemment.</p>
-
-<p>Lefebvre parut.</p>
-
-<p>Il était en grand uniforme, des broderies partout.
-Le grand chapeau à plumes, porté en colonne,
-Napoléon se réservant le droit de porter le
-chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit
-toujours, avec la redingote grise, à cheval, sur la
-colonne, endormi au bivouac ou blessé devant
-Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine
-projetait ses feux diamantés. Le grand cordon
-<span class="pagenum" id="Page_15">15</span>
-rouge traversait son habit de maréchal, soutaché
-d’or.</p>
-
-<p>Lefebvre semblait sous le coup d’une violente
-émotion.</p>
-
-<p>—Ça y est! dit-il en entrant.</p>
-
-<p>Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son
-chapeau à terre et cria:</p>
-
-<p>—Vive l’Empereur!</p>
-
-<p>Puis il courut à sa femme, l’embrassa, l’étreignit
-sur sa poitrine.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine.</p>
-
-<p>Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat
-qu’il s’efforçait de démontrer à son élève réfractaire,
-s’avança, et, ployant le jarret, demanda:</p>
-
-<p>—Monsieur le maréchal, l’Empereur serait-il
-mort?</p>
-
-<p>Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux
-coup de pied qui atteignit le maître à danser
-dans la région inférieure du dos et le fit pirouetter
-d’une façon non prévue par les règles de
-l’art chorégraphique.</p>
-
-<p>Despréaux se redressa sous le choc et, saluant
-de la meilleure grâce, dit:</p>
-
-<p>—Monsieur le maréchal a parlé?...</p>
-
-<p>—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce
-qui arrive... Despréaux te demande si l’Empereur
-est mort... Ça n’est pas possible...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_16">16</span>
-—Non!... Ça n’est pas possible... l’Empereur
-n’est pas mort... il ne peut pas mourir, il ne
-mourra jamais l’Empereur!... Il s’agit d’autre
-chose... Catherine... nous partons!</p>
-
-<p>—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur
-le maréchal! fit Catherine se reprenant, et jetant
-un coup d’œil ironique du côté de Despréaux interdit.</p>
-
-<p>—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut
-absolument que nous y soyons... et promptement!...
-Je crois que c’est à Berlin...</p>
-
-<p>—C’est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine,
-qui n’était pas très diplômée en géographie.</p>
-
-<p>—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n’est
-loin pour l’Empereur!...</p>
-
-<p>—Et quand allons-nous à Berlin?</p>
-
-<p>—Demain.</p>
-
-<p>—Si tôt que cela?</p>
-
-<p>—L’Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un
-fier toupet. L’Empereur ne leur a jamais rien fait.
-Ils sont venus autrefois envahir la France avec
-les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols,
-tous les peuples enfin. On leur avait pardonné.
-C’était un petit Etat, où il y avait beaucoup
-d’hommes intelligents, à ce qu’il paraît...
-L’Empereur les aime... il a toujours parlé avec
-éloge d’un nommé Goëthe, un garçon qui écrit
-dans les journaux... il disait qu’il l’aurait fait
-<span class="pagenum" id="Page_17">17</span>
-comte, s’il avait été français, comme il aurait fait
-prince un appelé Corneille, un Rouennais, qui je
-crois, est mort.</p>
-
-<p>—Alors l’Empereur veut battre les Prussiens?</p>
-
-<p>—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous
-a dit que ce serait difficile. Ça ne compte pas pour
-nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça existe à peine...
-L’Empereur prétend que la guerre sera glorieuse,
-il s’y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde!
-Notre métier à nous, c’est de cogner pour
-lui... là où il nous montre l’ennemi à entamer,
-nous cognons!... C’est égal, ça m’humilie d’avoir
-à donner des coups de sabre à un petit peuple
-comme les Prussiens... Il n’y a pas de gloire à
-écraser de si minces adversaires!</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens
-ont eu le grand Frédéric et ils célèbrent tous les
-ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire Despréaux,
-tout en prenant prudemment du champ,
-de peur de rencontrer encore le contact incivil de
-la botte du maréchal.</p>
-
-<p>Lefebvre haussa les épaules.</p>
-
-<p>—Rosbach?... connais pas!... C’est de l’histoire
-ancienne... d’ailleurs l’Empereur n’y était pas...
-Là où il est, on n’est jamais battu!</p>
-
-<p>—Ça c’est vrai, dit Catherine, quel homme!...
-Mais, Lefebvre, est-ce que je t’accompagne?</p>
-
-<p>—Si tu veux... jusqu’à la frontière... L’Empereur
-<span class="pagenum" id="Page_18">18</span>
-emmène l’impératrice. C’est une promenade
-militaire... une simple promenade... Ah! ma Catherine,
-quel coup de tonnerre dans une journée
-d’été que cette guerre éclatant tout à coup...
-Mais, voyons, occupons-nous de notre départ;
-as-tu vu Henriot?</p>
-
-<p>—Henriot est là qui t’attend... comme tu l’avais
-commandé...</p>
-
-<p>—Bien... je vais le présenter à l’Empereur...
-peut-être cette guerre déclarée si vite servira-t-elle
-à son avancement... Va chercher notre Henriot!...</p>
-
-<p>Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux,
-toujours empressé, voulait offrir ses services.</p>
-
-<p>Il se précipita vers la porte, devançant Catherine.</p>
-
-<p>—Pardon, belle dame... dit-il.</p>
-
-<p>Il n’eut pas le temps d’achever.</p>
-
-<p>Un violent coup de botte l’atteignait à la chute
-des reins et la voix de Lefebvre grondait:</p>
-
-<p>—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes
-entre militaires, bougre d’acrobate!</p>
-
-<p>Despréaux sortit en se frottant le bas du dos,
-pestant au fond du cœur contre les mœurs soldatesques,
-et regrettant l’heureuse époque où il enseignait
-la révérence par principes à madame la
-Dauphine.</p>
-
-<p>Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_19">19</span>
-Lefebvre courut à lui et prenant brusquement
-sa main, dit:</p>
-
-<p>—Henriot, il y a du nouveau...</p>
-
-<p>—Quoi donc, parrain?</p>
-
-<p>—La guerre!</p>
-
-<p>—Mais où se bat-on?</p>
-
-<p>—Jeune présomptueux... tu n’es pas encore certain
-d’en être! il faut que je parle à l’Empereur...
-Tu crois donc que tout le monde peut, comme
-cela, se faire tuer pour l’Empereur?... Enfin,
-j’espère que tu seras admis à cet honneur...</p>
-
-<p>Henriot, tout joyeux, s’écria:</p>
-
-<p>—Mon parrain, je vous remercie... Quand me
-présenterez-vous à l’Empereur?</p>
-
-<p>—Tout à l’heure... il y a une revue de la garde
-impériale... tu viendras avec moi, la maréchale
-de son côté parlera à l’Impératrice...</p>
-
-<p>—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ...
-Mon petit Henriot, tu partiras, je te le
-promets!</p>
-
-<p>Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres.</p>
-
-<p>—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l’Empereur
-monte à cheval... la revue va commencer.</p>
-
-<p>Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine,
-sonnant, criant, bousculant Lise et deux
-autres femmes accourues à ses appels bruyants,
-achevait de s’habiller pour se rendre chez l’Impératrice.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span>
-On était en septembre 1806.</p>
-
-<p>L’empire français couvrait les deux tiers de
-l’Europe. Napoléon, sur un trône fait de trophées
-et de drapeaux, dominait peuples et rois.</p>
-
-<p>En ouvrant les travaux du Corps législatif, il
-avait dit sans exagération:</p>
-
-<p>«La maison de Naples a cessé de régner. Elle
-a perdu sa couronne sans retour. La presqu’île
-d’Italie est réunie au grand empire. J’ai garanti,
-comme chef suprême, les souverains et les Constitutions
-qui en gouvernent les différentes parties.
-Il m’est doux de déclarer ici que mon peuple
-a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n’ai
-pas cessé un seul instant d’éprouver les témoignages
-de son amour et de son enthousiasme
-français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore
-que l’étendue de ses forces et de ses richesses!»</p>
-
-<p>A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige
-parut s’emparer de Napoléon. Il commit la faute,
-la folie, de donner des royaumes à ses frères, au
-lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous
-ces petits souverains dépossédés auxquels il eût
-confié la régence, la vice-royauté de leurs propres
-états.</p>
-
-<p>Napoléon, qui fut victime de son affection pour
-sa tribu, combla donc ces personnages des deux
-sexes, qui furent des ingrats dans le malheur,
-après avoir été des obstacles dans la prospérité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_21">21</span>
-Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des
-Deux-Siciles. Louis, roi de Hollande. Elisa, la
-demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de
-ce récit, reçut les principautés de Lucques et de
-Piombino. Caroline, madame Murat, devint
-grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général
-Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut
-duchesse de Guastalla.</p>
-
-<p>Toutes les sœurs de l’Empereur se jalousaient,
-se plaignaient. Aucune ne se trouvait satisfaite
-du lot que lui assignait le frère tout-puissant. Il
-semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié
-mécontent, à entendre leurs doléances, que je les
-frustre d’une part de l’héritage du feu roi notre
-père!...</p>
-
-<p>La campagne de 1806 qui allait s’ouvrir devait
-encore accroître les rivalités et les convoitises de
-la famille impériale.</p>
-
-<p>La guerre éclata soudainement. La victoire
-d’Austerlitz aurait dû décider la Prusse à continuer
-à garder la neutralité. Si elle désirait attaquer
-le colosse occidental, c’était au moment où
-elle aurait eu pour alliées l’Autriche, la Russie,
-l’Angleterre, la Suisse, les Deux-Siciles, qu’elle
-devait courir aux armes. Il y eut de la folie dans
-sa provocation.</p>
-
-<p>Sa témérité fut l’œuvre du plus funeste chauvinisme
-et de l’illusion la plus dangereuse.</p>
-
-<p>Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres
-<span class="pagenum" id="Page_22">22</span>
-d’école, Fichte en tête, allaient partout prêchant
-la guerre, criant sus à la France!</p>
-
-<p>Avec une infatuation dont nous avons depuis,
-par un cruel retour des choses, donné l’exemple,
-ses militaires se déclaraient prêts, équipés, invincibles.
-Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné
-par les étudiants, les chansonniers, ne parlait
-que de Frédéric-le-Grand, et l’on se vantait, dans
-toutes les brasseries, de recommencer Rosbach
-sous les murs de Paris.</p>
-
-<p>Les Prussiens oubliaient qu’ils avaient un pays
-de plaines, où Napoléon, dont la tactique ordinaire
-était l’offensive, pourrait facilement pénétrer.
-En outre, l’armée française se trouvait à
-moitié route, et avec rapidité devait tomber sur
-les corps prussiens imparfaitement organisés.</p>
-
-<p>Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé
-à ce peuple qu’il s’agissait d’une guerre
-nationale. Des brochures patriotiques étaient
-distribuées à profusion. On trompait, on séduisait,
-on affolait cette nation, qui, d’ailleurs, devait
-montrer dans la lutte une grande énergie et
-une incroyable force de résistance. Disons-le, à
-la gloire de nos ennemis: dans cette campagne
-de 1806, Napoléon trouva, pour la première fois,
-en face de lui, non plus des troupes stipendiées,
-obéissant plus ou moins à la discipline, mais une
-nation frémissante, levée en masse et décidée à
-disputer son sol à l’étranger. Vaincue en 1806,
-<span class="pagenum" id="Page_23">23</span>
-comme la France envahie à son tour le fut en
-1814, la Prusse perdit les batailles et conserva
-l’honneur.</p>
-
-<p>Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon
-de l’Impératrice, elle vit toute la cour en émoi.</p>
-
-<p>La nouvelle de la déclaration de guerre était
-connue. Chacun se demandait avec anxiété ce
-que l’empereur allait décider pour le départ.</p>
-
-<p>On entourait l’Impératrice, on cherchait à
-apprendre d’elle les intentions de Napoléon.</p>
-
-<p>—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s’efforçant
-de dissimuler sous un sourire son anxiété...
-Sa Majesté m’a prévenue seulement que j’aie à
-faire mes préparatifs... je l’accompagne jusqu’à
-Mayence...</p>
-
-<p>—Lefebvre me l’a dit, fit la maréchale, moi
-aussi je vais avec lui... ça me fera un rude plaisir
-de me retrouver avec des soldats... Ah! Majesté,
-on s’encroûtonne, on se rouille dans les palais!...
-Vous verrez comme on dort bien sur un lit de
-camp!... et c’est pour demain... pour ce soir?...</p>
-
-<p>—Qui peut le dire? fit l’Impératrice, en hochant
-la tête. Vous savez bien comment agit l’Empereur...
-Il dispose tout rapidement, secrètement,
-d’avance, comme s’il devait partir chaque jour...
-Personne ne doit être en défaut... Tout le monde
-est à son poste... Ce qui fait qu’il peut, quand il
-lui plaît, déclarer la guerre et se mettre en route.
-Il m’a avertie de me préparer, je suis prête...
-<span class="pagenum" id="Page_24">24</span>
-Quand Sa Majesté donnera le signal, je descendrai
-et je sauterai à ses côtés en voiture, voilà tout!...</p>
-
-<p>—Oh! nous sommes habitués à ces coups de
-tambour, dit la maréchale, et ce n’est pas pour si
-peu qu’on se démontera... Je voulais savoir seulement
-si Votre Majesté avait vu l’Empereur ce
-matin et si son humeur était bonne...</p>
-
-<p>—Vous avez quelque chose à lui demander...
-une faveur?</p>
-
-<p>—Oui, madame, j’ai mon filleul, le jeune Henriot,
-un gentil gars, allez, qui va sur ses vingt et
-un ans, déjà sous-lieutenant, et qui voudrait
-être autorisé à partir avec Lefebvre.</p>
-
-<p>—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère
-maréchale, dites à votre protégé que je le prends
-dans mon service d’honneur...</p>
-
-<p>—Merci, madame, mais c’est au combat, et
-non dans les antichambres, qu’Henriot veut gagner
-ses grades... il n’est pas pour rien le filleul
-de Lefebvre!</p>
-
-<p>—Eh bien! qu’il parte toujours... on lui fournira
-là-bas les occasions de se faire tuer, s’il en a
-si grande envie!...</p>
-
-<p>—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine
-tout à fait ravie de la promesse. Enfin son enfant
-adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche de Laveline,
-allait donc acquérir de la gloire et servir
-l’Empereur!...</p>
-
-<p>Des acclamations formidables, mêlées à des
-<span class="pagenum" id="Page_25">25</span>
-roulements de tambour, à des sonneries de trompettes,
-firent se lever tout l’entourage de Joséphine.
-Chacun courut aux fenêtres.</p>
-
-<p>Dans la cour, l’Empereur passait en revue les
-grenadiers de la garde.</p>
-
-<p>Il avait à côté de lui les généraux destinés à
-commander la grande armée: Lefebvre, Bernadotte,
-Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult.
-Mortier, commandant la réserve en Westphalie,
-et Murat, chef de toute la cavalerie, manquaient
-seuls à ce défilé de héros.</p>
-
-<p>Après avoir minutieusement inspecté les soldats
-selon son habitude, l’Empereur s’approcha
-du tambour-major des grenadiers, haut et droit,
-qui redressait superbement son bonnet à poil au
-plumet gigantesque, la canne en arrêt, prêt à
-donner le signal du roulement:</p>
-
-<p>—Comment t’appelles-tu, toi? demanda-t-il.</p>
-
-<p>—La Violette, sire! répondit le géant d’une
-voix flûtée.</p>
-
-<p>—Et tu as servi?</p>
-
-<p>—Partout, sire!</p>
-
-<p>—Bien! dit l’Empereur qui aimait les réponses
-brèves et nettes. Connais-tu Berlin?</p>
-
-<p>—Non, sire.</p>
-
-<p>—Veux-tu y aller?</p>
-
-<p>—J’irai où mon Empereur voudra que j’aille.</p>
-
-<p>—Et bien, La Violette, prépare les baguettes
-de tes tapins... dans un mois tu entreras le premier,
-<span class="pagenum" id="Page_26">26</span>
-la canne haute, dans la capitale du roi de
-Prusse.</p>
-
-<p>—On y entrera, sire.</p>
-
-<p>—La Violette, quelle taille as-tu? demanda
-brusquement Napoléon, regardant avec étonnement
-l’ancien aide cantinier qui avait certainement
-vu se développer sa taille depuis qu’il était
-passé tambour-major des grenadiers.</p>
-
-<p>—Sire, j’ai cinq pieds onze pouces.</p>
-
-<p>—Tu es haut comme un peuplier!...</p>
-
-<p>—Et vous, mon empereur, vous êtes grand
-comme le monde! dit La Violette fou de joie de
-parler à Napoléon, et ne pouvant contenir l’expression
-de son enthousiasme.</p>
-
-<p>Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant
-vers Lefebvre il lui dit:</p>
-
-<p>—Il faudra me rappeler à l’occasion, maréchal,
-ce tambour-major...</p>
-
-<p>Lefebvre s’inclina. L’Empereur continua son
-inspection; puis sur un signal du maréchal, tous
-les tambours battirent, les trompettes sonnèrent
-et les grenadiers de la garde, ce qui devait être
-la phalange épique d’Iéna, d’Eylau, de Friedland,
-de Waterloo aussi, défilèrent, superbes, farouches,
-terribles, devant leur dieu, impassible, les mains
-croisées derrière son ample redingote grise...</p>
-
-<p>Et quand la canne de La Violette se fut abaissée,
-pour laisser reprendre batteries et sonneries,
-un grand cri s’éleva de cette forêt d’hommes
-<span class="pagenum" id="Page_27">27</span>
-droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup
-devaient rester dans cette Prusse où les entraînait
-leur maître, bûcheron terrible:</p>
-
-<p>—Vive l’Empereur!</p>
-
-<p>Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et
-lui dit à voix basse:</p>
-
-<p>—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne
-tardera pas à se repentir de m’avoir provoqué...
-Avec de pareils gaillards, je ferais s’il le fallait la
-guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir
-ses légions d’archanges commandés par saint Michel
-et par saint Georges... Maréchal, allez embrasser
-votre femme, nous partons cette nuit!</p>
-
-<h3 id="Page_28"><a href="#toc">III</a><br />
-<small>LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L’ABBÉ</small></h3>
-
-<p>Au centre de Paris, rue Bourg-l’Abbé, une de
-ces voies tortueuses, habitées par de nombreux
-ménages d’ouvriers en chambre, et que la lumière
-rare et l’humidité persistante rendent moroses,
-le jour même où l’Empereur passait en
-revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud,
-on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou
-huit personnes, rasant les murs, se glisser avec
-précaution dans une allée qu’éclairait un quinquet
-fumeux, puis traverser une maison au fond
-de laquelle, dans la cour, se trouvait un hangar
-paraissant servir d’atelier de menuiserie.</p>
-
-<p>Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à
-une dans le hangar dont les grandes portes s’ouvraient
-et se refermaient sans bruit.</p>
-
-<p>Vers huit heures, une dizaine d’hommes se
-<span class="pagenum" id="Page_29">29</span>
-trouvaient réunis dans cette vaste pièce, au centre
-de laquelle se dressait une chaise vide devant
-une petite table, éclairée par deux chandelles.</p>
-
-<p>Les assistants s’entretenaient à voix basse;
-par moments, on se taisait, on écoutait les bruits
-qui venaient du dehors. Quelques-uns, s’approchant
-des vantaux de la porte, prêtaient l’oreille.</p>
-
-<p>Une voix s’éleva tout à coup, dans le demi-silence
-des chuchotements.</p>
-
-<p>—Citoyens, dit un homme jeune, portant l’uniforme
-de médecin-major de l’armée, le compagnon
-qui nous est annoncé, et dont la venue est
-certaine, ne se trouve pas encore parmi nous...
-Si vous voulez, nous commencerons la séance?...
-Nous avons des procès-verbaux à lire, des rapports
-à entendre...</p>
-
-<p>—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la
-séance, Marcel! répondit un des assistants, qui
-parut recueillir l’assentiment de tous.</p>
-
-<p>Marcel, l’aide-major de Jemmapes, s’approcha
-de la table, tapa deux coups légers avec un coupe-papier
-et dit gravement:</p>
-
-<p>—Philadelphes, la séance est ouverte!</p>
-
-<p>Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés
-laissèrent voir quelques uniformes d’officiers.</p>
-
-<p>Marcel dit en parcourant du regard son auditoire:</p>
-
-<p>—Philadelphes, je vais faire l’appel nominal...</p>
-
-<p>Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement
-<span class="pagenum" id="Page_30">30</span>
-les noms suivants: Florent-Guyot... Ricord...
-Baude... Blanchet... Gariot... Delavigne...
-Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard...
-Liebaut... Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard
-Bazin... Demaillot... Guillaume Louvigné...
-et Marcel...</p>
-
-<p>—Présent! avait répondu chacun des assistants
-à l’appel de son nom.</p>
-
-<p>Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal
-de la séance du premier jeudi d’août
-1806.»</p>
-
-<p>Pendant la lecture de cette pièce, jetons un
-coup d’œil sur les personnages ainsi rassemblés
-sous un hangar au fond d’une cour de la rue
-Bourg-l’Abbé, dans un but qui devait être grave,
-à en juger par les précautions que l’on avait
-prises pour s’introduire dans ce local discret.</p>
-
-<p>Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle
-des <i>Philadelphes</i>.</p>
-
-<p>Cette société secrète avait été fondée par le
-colonel Joseph Oudet lequel portait le nom de
-Philopœmen. Plusieurs des conjurés s’appelaient
-de noms empruntés à l’antiquité, Caton,
-Spartacus, Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient,
-depuis le 18 Brumaire, le renversement
-du pouvoir consulaire d’abord, puis de
-l’empire.</p>
-
-<p>La plupart des conspirateurs originaires étaient
-des républicains, mais les émigrés, les royalistes
-<span class="pagenum" id="Page_31">31</span>
-et les agents de l’Angleterre n’avaient pas tardé
-à pénétrer dans la société.</p>
-
-<p>Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour
-atteindre leur but, d’assassiner Napoléon.</p>
-
-<p>C’est dans le Jura que s’était d’abord formée
-l’association sous le titre de l’<i>Alliance</i>.</p>
-
-<p>Dans l’armée, elle recruta ses adhérents. Le
-triste Moreau, qui, après avoir glorieusement
-servi la France et s’être immortalisé par sa
-belle retraite d’Allemagne, devait honteusement
-périr à Dresde, dans les rangs ennemis, le traître
-Pichegru aussi, furent ses membres les plus actifs.</p>
-
-<p>Constituée à l’imitation des loges maçonniques,
-la Société des Philadelphes,—ce nom provenait
-d’un groupe fondé à Philadelphie aux Etats-Unis,—eut
-des ramifications en Angleterre, en
-Amérique, en Russie, en Italie. Elle s’affilia à
-d’autres groupes, secrets, presque tous militaires:
-les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets
-des Alpes, les Bandoliers des départements de la
-Franche-Comté, les Frères Bleus, etc.</p>
-
-<p>Les Philadelphes avaient pour programme ostensible:
-les secours mutuels, les relations d’amitié,
-l’appui réciproque. L’assassinat de l’empereur
-n’était révélé, comme objet final de la société
-secrète, qu’aux principaux initiés.</p>
-
-<p>Car, à l’instar des fils d’Hiram, les Philadelphes
-avaient trois grades, depuis l’initiation jusqu’à la
-maîtrise.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_32">32</span>
-Le troisième grade permettait seul la connaissance
-du grand secret. Les membres des cercles
-du premier et du second degré ne savaient rien
-des maîtres du troisième. Le chef suprême ou
-Censeur était élu par sélection, sur une liste présentée
-aux trois degrés successivement, de vingt-cinq
-candidats. A chaque épreuve dix noms
-étaient écartés. Au dernier degré le Censeur devait
-être pris parmi les cinq candidats restants.</p>
-
-<p>Une seule condition était imposée pour cette
-élection suprême: le chef devait toujours être
-un militaire.</p>
-
-<p>L’emblème des Philadelphes était une étoile,
-semblable à l’emblème qui devait être choisi, par
-la suite, comme insigne de la Légion d’honneur.</p>
-
-<p>Les précautions étaient prises assez habilement
-par la société, pour que, jusqu’à l’époque où nous
-trouvons les conjurés réunis dans le hangar de
-la rue Bourg-l’Abbé, la police de Fouché ou celle
-de Dubois n’ait pu mettre la main sur aucun des
-fils de cette vaste organisation, dont le réseau
-s’étendait par tous les régiments de l’empire.</p>
-
-<p>Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente
-ans. C’était un élégant et aimable cavalier. Doué
-d’un visage gracieux, très galant, très empressé
-auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors
-évaporés et une préoccupation apparente des
-succès féminins, les froids calculs du conspirateur
-et la haine qu’il portait à Napoléon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
-Il était absent de Paris le jour de la séance à
-laquelle nous faisons assister le lecteur. Un ordre
-l’avait envoyé rejoindre son régiment à Besançon,
-en vue de la guerre imminente et de la concentration
-des troupes en Franconie.</p>
-
-<p>Les membres du cercle supérieur réunis là
-étaient presque tous de vieux républicains: Florent-Guyot,
-ancien député de la Côte-d’Or à la
-Convention, avait été envoyé en mission dans le
-Nord. Ministre de France à La Haye, Bonaparte
-l’avait distingué et l’avait nommé substitut du
-procureur général. Il lui en savait gré en voulant
-le faire assassiner.</p>
-
-<p>Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission
-dans le Midi, avait été très lié avec Bonaparte,
-lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté
-comme complice de Babeuf et acquitté par la
-haute-cour de Vendôme.</p>
-
-<p>Baude, fabricant de masques, était également
-un acquitté du procès de Vendôme.</p>
-
-<p>Blanchet, ouvrier dessinateur, s’était signalé
-par sa résistance aux thermidoriens.</p>
-
-<p>Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient
-au commerce parisien. Bournot était
-chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre
-du tribunal, chef de bureau au ministère de l’intérieur.
-Gindre était médecin, Lemarc administrateur
-du département du Jura.</p>
-
-<p>Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat,
-<span class="pagenum" id="Page_34">34</span>
-Rigomard Bazin, ancien volontaire de 92, journaliste,
-et Demaillot, propriétaire, complétaient le
-comité supérieur des Philadelphes.</p>
-
-<p>Deux des personnages de cette réunion nous
-sont déjà connus: Marcel et le marquis de Louvigné.</p>
-
-<p>Marcel avait conservé, durant les guerres de la
-République et du Consulat, ses sentiments de
-philosophe cosmopolite. Il maudissait la guerre
-et rendait responsable de ses maux la tyrannie
-de Bonaparte. Avec zèle et dévouement il avait,
-sur les champs de bataille, donné ses soins aux
-blessés. Nous avons vu qu’il n’avait pas hésité à
-accompagner Catherine Lefebvre, lorsqu’il s’était
-agi de s’aventurer parmi les décombres du château
-de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu’il
-avait été assez heureux pour en retirer le petit
-Henriot, bientôt rétabli, grâce à ses soins.</p>
-
-<p>Marcel, rêvant une République universelle,
-fondée sur la fraternité et sur la paix, où tous les
-hommes, déposant les armes, ne se rencontreraient
-que pour échanger les produits du travail
-commun et célébrer des fêtes joyeuses, avait été
-acquis des premiers à l’Association des Philadelphes.
-Il en était devenu le secrétaire et portait le
-nom d’Aristote.</p>
-
-<p>L’autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie
-énergique, au visage traversé d’une balafre
-et dont toutes les allures dénotaient l’homme
-<span class="pagenum" id="Page_35">35</span>
-d’action, était le marquis de Louvigné, le mari
-de cette grasse et aventureuse châtelaine, la mère
-de Renée, dont le comte de Surgère avait fui, jusqu’à
-Coblentz, l’intimité trop pesante.</p>
-
-<p>Le marquis de Louvigné, royaliste ardent,
-après avoir fait toutes les guerres de Vendée,
-avait chouanné en Bretagne et en Normandie.</p>
-
-<p>Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de
-Frotté et ne s’était échappé en Angleterre que par
-miracle.</p>
-
-<p>Revenu en France après l’amnistie, il avait été
-mêlé à l’affaire de la machine infernale, et s’était
-faufilé dans les rangs des Philadelphes, à la faveur
-de la haine vivace qu’il manifestait en toute
-occasion contre Napoléon.</p>
-
-<p>Agent secret des princes, le marquis de Louvigné
-soutenait, avec habileté et prudence, les
-intérêts royalistes dans cette société républicaine.</p>
-
-<p>Les généreux esprits qui s’étaient lancés dans
-cette entreprise terrible ne voyaient au bout de
-leurs efforts, couronnés de succès, que le renversement
-de l’Empire et le rétablissement de la
-République.</p>
-
-<p>Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait
-que la mort de Napoléon ne profiterait qu’aux
-Bourbons et, tout en secondant de son mieux les
-projets de ses amis les républicains, il songeait
-avec joie que si les Philadelphes triomphaient,
-<span class="pagenum" id="Page_36">36</span>
-ce n’était pas une République, mais une Restauration
-qui deviendrait le régime de la France,
-livrée à l’étranger, abattue, désarmée, privée de
-son épée, dépouillée de son manteau de gloire.</p>
-
-<p>Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans
-observation, Marcel donna connaissance de la
-correspondance.</p>
-
-<p>Des renseignements intéressants, dit-il, lui
-étaient parvenus de plusieurs points du territoire.
-Des adhésions nouvelles arrivaient de plusieurs
-régiments jusque-là réputés enthousiastes pour
-l’Empereur. Partout des ferments d’agitation se
-produisaient. Les mères de famille, effrayées de
-la conscription qui leur enlevait chaque année
-leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir
-les rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée,
-la tribune muette, donnaient plus de force à
-la propagande secrète. Le pays était mûr pour
-l’indépendance; il ne fallait qu’un événement,
-un hasard, pour proclamer l’insurrection, qu’un
-chef comme Washington pour la faire triompher...</p>
-
-<p>Comme on applaudissait avec ménagement, de
-peur d’éveiller l’attention des voisins parmi lesquels
-pouvait se trouver quelque agent du préfet
-de police Dubois, la porte du hangar s’ouvrit
-et un homme encore jeune, de manières aisées,
-portant, avec une coquetterie d’ancien régime, les
-cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les
-<span class="pagenum" id="Page_37">37</span>
-assistants. Il se dressait, serré dans une longue
-redingote boutonnée, et tenait à la main une
-canne à pomme d’or.</p>
-
-<p>—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau
-venu, permettez-moi de vous présenter le compagnon
-Léonidas, qui nous est recommandé par
-notre chef Philopœmen... c’est lui qui peut-être
-sera le Washington de la France!..... il va vous
-dire si l’occasion est favorable d’en finir avec le
-tyran!...</p>
-
-<p>—Elle n’a jamais été si belle! s’écria le nouveau
-venu, et je dois, camarades, vous en donner la
-raison: la guerre est déclarée!...</p>
-
-<p>—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et
-veuillez faire connaître aux Philadelphes votre
-plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l’unique
-chaise garnissant le local du comité de la rue
-Bourg-l’Abbé.</p>
-
-<h3 id="Page_38"><a href="#toc">IV</a><br />
-<small>LE PLAN DE LÉONIDAS</small></h3>
-
-<p>Léonidas, d’une voix contenue, exposa brièvement
-son projet au comité supérieur.</p>
-
-<p>Il commença par se livrer à une attaque passionnée
-contre Napoléon. Il lui reprocha son
-ambition démesurée, ses rêves de conquérant,
-son origine corse, ses allures de condottière; il
-n’osa pas nier son génie d’organisateur ni contester
-ses talents militaires, mais il grandit démesurément
-Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les
-généraux qui furent les rivaux de Bonaparte, et
-qui presque toujours se trouvèrent battus quand
-il n’était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire,
-débita toutes les critiques, toutes les insinuations
-et toutes les accusations que, par suite,
-les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs
-pamphlets.</p>
-
-<p>Puis il déclara que les temps étaient propices,
-<span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
-qu’il fallait enfin abattre le tyran et rendre à la
-France la liberté.</p>
-
-<p>L’occasion était offerte: il fallait la saisir; on
-n’avait pas besoin de risquer un attentat qui pouvait
-échouer.</p>
-
-<p>L’assassinat était une suprême ressource. Il ne
-fallait y recourir qu’à défaut d’autre moyen.</p>
-
-<p>Or, on avait mieux. Il allait le démontrer.</p>
-
-<p>La guerre était ouverte. A la tête d’une armée
-formidable, Napoléon bientôt s’enfoncerait dans
-les plaines marécageuses de la Westphalie, du
-Hanovre, du Brandebourg.</p>
-
-<p>Il pouvait y rester. L’important n’était pas qu’il
-fût enseveli dans les tourbières de la Prusse,
-mais qu’à Paris on le crût disparu dans la confusion
-de cette campagne lointaine. Les nouvelles
-seraient rares, longues à parvenir. Avant que l’erreur
-fût dissipée et la nouvelle démentie, la révolution
-aurait abouti.</p>
-
-<p>—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque
-de donner l’éveil aux voisins curieux ou aux
-agents apostés, il n’est pas nécessaire que Napoléon
-soit réellement défunt, il suffit que cette
-nouvelle se répande en France: l’Empereur est
-mort! pour qu’aussitôt, au milieu d’un effarement
-général, l’empire s’effondre. N’est-ce pas le colosse
-aux pieds d’argile!</p>
-
-<p>—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres,
-vous profitez donc de l’éloignement de
-<span class="pagenum" id="Page_40">40</span>
-l’empereur pour répandre le bruit de sa mort.
-Mais quel parti tirerez-vous du désarroi, de l’anarchie
-qui, selon vous, doivent en résulter dans
-l’Etat?</p>
-
-<p>—Tout est prévu, répondit Léonidas avec
-calme.</p>
-
-<p>Et il continua:</p>
-
-<p>Un décret est supposé rendu par le Sénat qui
-investit votre serviteur du commandement de
-l’armée de Paris. Le général Masséna est chargé
-du commandement en chef des armées engagées
-devant l’ennemi. La garde nationale, par un
-autre décret, est reconstituée et le général Lafayette
-en est nommé général en chef.</p>
-
-<p>—Et pour l’intérieur, que décidez-vous? demanda
-un autre membre.</p>
-
-<p>—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme
-un gouvernement provisoire...</p>
-
-<p>—Les noms?... pouvons-nous les connaître?
-demanda Marcel.</p>
-
-<p>—Je ne vois aucun inconvénient à vous les
-dire: les citoyens Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht,
-sénateur, le général Moreau, l’ancien
-membre du Directoire Carnot, font partie de ce
-gouvernement, provisoirement présidé par un
-militaire.</p>
-
-<p>—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants,
-impatients, avides de connaître le vrai chef,
-l’âme de cette conspiration...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_41">41</span>
-—Ce président sera moi...</p>
-
-<p>—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et
-votre gouvernement s’intitulera républicain?...</p>
-
-<p>—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter?
-fit Léonidas en regardant avec sévérité
-le marquis.</p>
-
-<p>L’agent royaliste se tut, craignant d’éveiller les
-soupçons.</p>
-
-<p>—Nous aurons pour nous le peuple et l’armée,
-reprit Léonidas. Nous abolirons la conscription.
-Nous crierons par toute la France: «Plus de
-droits réunis!» Nous déclarerons à l’Europe la
-paix. Pas de guerre! Pas de levées d’hommes!
-Les Français pourront jouir en paix des fruits de
-leur gloire et des bienfaits de l’alliance avec
-toutes les nations!... Voilà ce que nous offrons
-au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de nouveau
-la République et relèvera la statue abattue
-de la Liberté!...</p>
-
-<p>On applaudit à ce programme et les mains des
-membres rapprochés du bureau se tendirent vers
-Léonidas pour le féliciter.</p>
-
-<p>Marcel, qui faisait un peu l’office de directeur
-des débats, intervint alors:</p>
-
-<p>—Citoyens, vous avez entendu l’exposé si
-clair, si lumineux, si pratique aussi, du projet
-conçu par le compagnon Léonidas, avec l’approbation
-de notre censeur Philopœmen... êtes-vous
-d’avis de l’adopter?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span>
-—Oui! oui!... s’écrièrent plusieurs voix.</p>
-
-<p>—Il s’agit maintenant de fixer la date ou le
-jour de l’exécution.</p>
-
-<p>—Seul, je dois connaître cette date, dit Léonidas...
-il faut que le secret soit absolu... Au dernier
-moment je vous convoquerai... Acceptez-vous?</p>
-
-<p>—Oui... oui... Mort au tyran!... A bas l’Empereur!...
-clamèrent les conjurés, dominés par
-l’énergie et l’accent d’autorité de leur nouveau
-chef.</p>
-
-<p>—Mes amis, je compte sur vous comme vous
-pouvez compter sur moi, reprit Léonidas; à présent,
-avant de nous séparer, en vous remerciant
-de l’accueil que vous avez bien voulu me faire
-sur l’avis de mon cher camarade le colonel Oudet,
-il me reste un devoir à remplir... Je vous ai
-donné les noms de tous les membres du gouvernement
-provisoire... sauf un seul, le mien... je
-dois vous le faire connaître...</p>
-
-<p>Un grand silence se fit. Tous attendaient avec
-une vive curiosité le nom de cet audacieux conspirateur
-qui, en imaginant de répandre brusquement
-le bruit de la mort de l’Empereur, espérait
-surprendre le pouvoir, intimider le Sénat, rallier
-les administrations et disposer de l’armée façonnée
-à l’obéissance passive.</p>
-
-<p>—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle
-simplicité, je suis né à Dôle, le 28 janvier 1754,
-<span class="pagenum" id="Page_43">43</span>
-j’ai donc cinquante-deux ans; mon père était
-chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis
-fait soldat. J’ai commandé le détachement franc-comtois
-à la fête de la Fédération. J’ai gouverné
-la place de Besançon. J’ai été fait général de brigade
-en Italie, où j’ai servi sous mes amis Championnet
-et Masséna... J’ai toujours défendu la patrie
-et aimé la liberté... Je me nomme le général...</p>
-
-<p>A ce moment, on frappa violemment à la porte
-du hangar.</p>
-
-<p>Un maréchal des logis de hussards, très mince,
-très coquet, accourut, essoufflé:</p>
-
-<p>—Vite! vite!... Hors d’ici, camarades! cria-t-il
-en entrant.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel,
-s’approchant du maréchal des logis qui n’était
-autre que Renée, le joli sergent du bataillon
-de Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l’aide-major.</p>
-
-<p>—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez
-une seconde de plus ici, vous êtes pris... les
-agents de Dubois sont sur mes talons...</p>
-
-<p>Marcel s’était aussitôt précipité vers le centre
-de la pièce, et soulevant une trappe, l’ouvrit, disant
-aux conjurés:</p>
-
-<p>—Camarades, éloignons-nous par cette issue...
-nous tomberons dans la cave d’un ami, d’un affilié...
-de là nous pourrons gagner une maison voisine
-<span class="pagenum" id="Page_44">44</span>
-donnant sur une autre rue... En route!... le
-tyran n’en a plus pour longtemps à nous faire
-traquer par ses sbires!... Vive la République!</p>
-
-<p>—Mort au tyran! à bas l’Empereur! répétèrent
-les Philadelphes.</p>
-
-<p>Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants
-descendirent un à un.</p>
-
-<p>Renée voulait attendre que Marcel eût à son
-tour disparu dans le trou béant, mais celui-ci lui
-fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il dit:</p>
-
-<p>—Après vous, mon général...</p>
-
-<p>—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine
-à bord d’un navire en perdition... je dois
-rester le dernier...</p>
-
-<p>Marcel fit un signe de soumission et posa le
-pied sur l’échelle.</p>
-
-<p>Au moment de descendre, il releva la tête:</p>
-
-<p>—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l’instant
-où vous alliez, mon général, nous dire votre
-nom... peut-être est-il bon que je le sache, pour
-le procès-verbal de cette séance?</p>
-
-<p>—Très juste, répondit Léonidas.</p>
-
-<p>Et s’engageant à son tour dans la soute noire,
-derrière Marcel, il dit ce simple nom:</p>
-
-<p>—Général Malet!...</p>
-
-<p>Puis il laissa retomber la trappe.</p>
-
-<p>Il était temps: des coups de crosse ébranlaient
-la porte du hangar, qui avait servi de siège au
-comité de la rue Bourg-l’Abbé et les agents du
-<span class="pagenum" id="Page_45">45</span>
-préfet Dubois s’avançaient, avec précaution, dans
-la salle vide, tandis que les Philadelphes, ayant
-gagné la maison voisine, se dispersaient, ajournant
-l’exécution du projet hardi que le même général
-Malet devait reprendre témérairement plus
-tard, au moment de la déroute de Russie, le
-22 octobre 1812.</p>
-
-<h3 id="Page_46"><a href="#toc">V</a><br />
-<small>GLOIRE D’AUTREFOIS</small></h3>
-
-<p>La guerre était commencée. Napoléon s’était
-préparé avec autant de prudence, de circonspection
-et de précautions de toutes sortes, en vue
-de la première rencontre, que si le salut de la
-France en eût dépendu.</p>
-
-<p>La Prusse, au contraire, avec une infatuation
-que plus tard nous devions connaître, se fiant à
-sa vieille réputation militaire, toute glorieuse
-des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les
-publicistes chauvins comme de Gentz, trompée
-par ses militaires qui affirmaient, en d’autres
-termes, mais avec la même présomptueuse sottise
-que notre maréchal Lebœuf soixante-quatre
-ans plus tard, qu’il ne manquait pas un bouton
-de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour
-chefs de vieux généraux comme Brunswick, Blücher
-<span class="pagenum" id="Page_47">47</span>
-et <ins id="cor_2" title="Mollendorff">Mollendorf</ins>, semblait pénétrée de l’esprit
-d’imprudence et d’erreur dont il est parlé dans
-<i>Athalie</i>. La chute de la monarchie prussienne
-apparaissait fatale.</p>
-
-<p>Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806
-à <ins id="cor_3" title="Erfurth">Erfurt</ins>, sous la présidence du roi Frédéric-Guillaume.</p>
-
-<p>Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe,
-le maréchal de Mollendorf, les ministres, plusieurs
-officiers généraux, tinrent séance pendant
-deux jours.</p>
-
-<p>Il est facile de gagner les batailles après coup
-et de refaire les plans de campagne, en évitant
-les fautes commises, en profitant des hasards
-heureux survenus.</p>
-
-<p>Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler
-sur les faits accomplis, sans suivre la fortune
-et argumenter d’après le succès final, il est
-certain que les Prussiens commirent une faute
-immense dès le début de la campagne.</p>
-
-<p>Ils devaient, loin de se porter au devant de
-Napoléon qui avait à sa disposition ses troupes
-de l’Allemagne du Sud, reculer, lui opposer l’espace,
-le terrain marécageux et difficile, l’attirer
-vers le Nord, et là joindre l’armée russe à qui
-la distance ne permettait pas d’entrer en ligne
-avant deux ou trois mois.</p>
-
-<p>De sages conseils en ce sens furent produits,
-mais la reine Louise assistait à la discussion
-<span class="pagenum" id="Page_48">48</span>
-penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut en cette
-circonstance le mauvais génie de la Prusse,
-comme une autre souveraine devait plus tard
-fatalement conseiller ceux qui disposaient des
-destinées de la France.</p>
-
-<p>La reine murmura à l’oreille du roi son indignation
-de paraître reculer devant les Français
-qui n’avaient pas encore eu affaire à la première
-armée d’Europe, aux vainqueurs de Rosbach.
-Que dirait le peuple si animé, si excité, qui
-criait: A Paris! à Paris! dans les rues de
-Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés,
-qui chaque soir emplissaient les brasseries
-de leurs belliqueuses provocations, accompagnées
-de larges rasades! Les philosophes s’en
-mêlaient: Fichte en tête, qui s’était engagé, et
-l’on ne rêvait, dans les laboratoires et parmi les
-pinacothèques, que l’extermination de l’armée
-française et la conquête des anciennes provinces
-de la Lotharingie. Il fallait avancer, pousser droit
-à l’ennemi. Une première victoire ouvrirait à
-l’armée prussienne la route de Paris! Et la reine
-disait:</p>
-
-<p>—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que
-vous avez peur!...</p>
-
-<p>Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être
-voulu encore arrêter les hostilités, tenter une
-démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la
-reine Louise. Cette femme imprudente traduisait
-<span class="pagenum" id="Page_49">49</span>
-d’ailleurs, au conseil de guerre d’<ins id="cor_4" title="Erfurth">Erfurt</ins>, les
-passions populaires surexcitées et formulait les
-sentiments de toute la nation fanatisée.</p>
-
-<p>La marche en avant fut résolue. Dans une note
-insultante et provocatrice, la Prusse demanda à
-la France de retirer immédiatement ses troupes
-de l’autre côté du Rhin. La date de cette retraite
-était exigée au 8 octobre.</p>
-
-<p>Ce fut Berthier, major général, qui remit la
-note à l’Empereur.</p>
-
-<p>—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous
-serons exacts au rendez-vous que nous donne le
-roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu d’être en
-France, nous serons en Saxe!</p>
-
-<p>Immédiatement Napoléon adressa à l’armée la
-proclamation suivante:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="addr">«Soldats,</p>
-
-<p>L’ordre pour votre rentrée en France était
-parti. Vous vous étiez déjà rapprochés de plusieurs
-marches, des fêtes triomphales vous attendaient.
-Mais des cris de guerre se sont fait entendre à
-Berlin. Le même esprit de vertige qui, à la faveur
-de nos dissensions intestines, conduisait, il
-y a quatorze ans, les Prussiens au milieu des
-plaines de la Champagne, domine encore dans
-leurs conseils. Si ce n’est plus Paris qu’ils veulent
-renverser jusque dans ses fondements, ils
-veulent que nous évacuions l’Allemagne à l’aspect
-<span class="pagenum" id="Page_50">50</span>
-de leurs armées. Soldats!... il n’est aucun
-de vous qui veuille retourner en France par un
-autre chemin que celui de l’honneur. Nous ne
-devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.</p>
-
-<p>»Malheur donc à ceux qui nous provoquent!
-que les Prussiens éprouvent le même sort qu’ils
-éprouvèrent il y a quatorze ans...»</p>
-</div>
-
-<p>Le lendemain 8 octobre, l’armée franchissait la
-Saxe, par trois colonnes, et Murat, à la tête de la
-cavalerie, donnait les premiers coups de sabre.</p>
-
-<p>Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien
-Tauenzien eut affaire au 27<sup>e</sup> léger, général
-Maison, et aux 94<sup>e</sup> et 95<sup>e</sup> de ligne, de la division
-Drouet. Murat avec le 4<sup>e</sup> hussards et le 5<sup>e</sup> chasseurs
-chargea en personne et décida de cette première
-victoire.</p>
-
-<p>Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le
-prince Louis de Prusse y fut tué et le maréchal
-Lannes marcha sur Iéna.</p>
-
-<p>La panique des Prussiens fut considérable. Les
-rues de la petite ville universitaire d’Iéna étaient
-encombrées de fuyards. Les ponts de la Saale se
-trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons,
-les blessés. La déroute se propagea jusqu’à
-Weimar.</p>
-
-<p>Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il
-donna les ordres suivants: Soult et Ney devaient
-se trouver à Iéna au plus tard dans la
-<span class="pagenum" id="Page_51">51</span>
-nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et
-Bernadotte attendrait entre Iéna et Naumbourg,
-à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la
-Saale.</p>
-
-<p>A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé
-d’observer l’armée du prince de Hohenlohe, avait
-son quartier général.</p>
-
-<p>Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et
-la garde, Napoléon se campa. Au centre d’un
-carré de quatre mille hommes, il établit sa tente.
-Depuis, l’on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.</p>
-
-<p>Alors, avec une activité prodigieuse, il s’occupa
-d’amener son artillerie par des chemins difficiles.
-Une torche à la main, il dirigeait en personne
-les travaux du génie entaillant le roc pour
-livrer un passage au canon.</p>
-
-<p>Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos
-que lorsqu’il eut vu les premières pièces hissées.</p>
-
-<p>Devant un feu de bivouac, se faisant apporter
-une chaise, il s’assit, à cheval, et les deux mains
-appuyées au dossier, il s’endormit, au milieu
-d’un cercle respectueux de soldats et d’officiers.</p>
-
-<p>La Victoire, planant sur la Grande Armée de
-ses ailes invisibles, protégeait le sommeil du
-grand soldat.</p>
-
-<p>Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais
-couvrait la plaine. Escorté par des hommes munis
-de torches, Napoléon parcourut le front des
-<span class="pagenum" id="Page_52">52</span>
-troupes. Il les harangua avec son énergie et sa
-précision accoutumées. Il fallait couper les Prussiens,
-les séparer des Russes, et la journée qui
-s’avançait allait renouveler les prodiges d’Austerlitz!...</p>
-
-<p>Les cris de: «Vive l’Empereur!» éclatèrent et
-le signal d’attaquer fut donné à Lannes.</p>
-
-<p>Le 14 octobre 1806 fut une double victoire:
-Iéna et Auerstaedt.</p>
-
-<p>A Iéna, où Napoléon commandait en personne,
-la victoire fut un instant compromise par le
-maréchal Ney qui s’était engagé imprudemment.</p>
-
-<p>A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru
-par Bernadotte, qui le jalousait et s’en tint à la
-lettre des ordres de Napoléon, en gardant sa position
-à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment
-anéantir le 3<sup>e</sup> corps, mais la division Friant
-et la division Morand décidèrent de la victoire.
-Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf
-dangereusement blessé.</p>
-
-<p>Le double et glorieux combat du 14 octobre
-anéantit l’armée prussienne. La débâcle fut épouvantable.
-Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu’à
-Weimar les fuyards.</p>
-
-<p>Sans l’inaction de Bernadotte, il ne restait pas
-un soldat à la Prusse au lendemain de ces deux
-combats, où le maréchal Davoust égala Napoléon:
-Il doit partager sa gloire.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span>
-Le soir du combat, Napoléon parcourut un
-coin du champ de bataille.</p>
-
-<p>Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés
-auprès d’un bouquet de bois, où la cavalerie prussienne
-avait chargé.</p>
-
-<p>Le numéro du régiment le frappa.</p>
-
-<p>—De la 32<sup>e</sup>! s’écria-t-il. Encore de la 32<sup>e</sup>!... il
-en est tant tombé en Italie, en Egypte, en Allemagne,
-partout... Oh! les braves gens! dit-il à
-Rapp, son aide de camp, tout ému, comment
-peut-il rester encore des hommes de cet invincible
-régiment!</p>
-
-<p>Et, l’Empereur, s’arrêtant, souleva son petit
-chapeau, et mit son cheval au pas, rendant ce suprême
-hommage à ces vaillants de la 32<sup>e</sup> demi-brigade,
-les soldats du pont d’Arcole et de Marengo.</p>
-
-<p>Il continua sa ronde. A l’entrée du village
-d’Auerstaedt, se trouvait une petite ferme, autour
-de laquelle un vif engagement s’était livré, à en
-juger par les morts qui gisaient alentour et par
-les armes brisées, jetées, jonchant la prairie et
-le jardin attenant à la ferme.</p>
-
-<p>Devant la porte de la grange soigneusement
-fermée, l’Empereur aperçut la silhouette démesurée
-d’une sorte de maigre géant, debout, paraissant
-monter la garde.</p>
-
-<p>Sous son bras, le géant tenait une longue
-canne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span>
-Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant
-l’étrange factionnaire:</p>
-
-<p>—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major?
-dit-il.</p>
-
-<p>Le tambour-major, redressant sa haute taille,
-prit sa canne, lui fit faire un vertigineux moulinet,
-la jeta en l’air, la rattrapa au vol et la présentant
-ensuite, dans l’attitude du soldat en armes
-devant un général, répondit:</p>
-
-<p>—Sire, j’attends du renfort!</p>
-
-<p>—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major
-de mes grenadiers... Tu te nommes
-La Violette?</p>
-
-<p>—Oui, sire, c’est moi-même... en route pour
-Berlin, comme Votre Majesté l’a ordonné...</p>
-
-<p>—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon
-brave! La route est ouverte à présent, dit en souriant
-l’Empereur... Mais, de quels renforts parlais-tu?</p>
-
-<p>—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout
-seul mes prisonniers.</p>
-
-<p>—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit
-Napoléon intrigué.</p>
-
-<p>—Oui, des prisonniers que j’ai faits... Ils sont
-là... dans la grange... J’ai fermé la porte et j’attends...</p>
-
-<p>—Tu as fait des prisonniers, toi?</p>
-
-<p>—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là
-tout près avec mes tapins... J’ai aperçu des dragons
-<span class="pagenum" id="Page_55">55</span>
-rouges démontés qui s’enfuyaient, je les ai
-sommés de se rendre... ils m’ont écouté. Ils
-croyaient probablement que j’avais derrière moi
-le régiment... ils se sont rendus... alors je les ai
-enfermés là-dedans. Voilà comment ça s’est passé,
-sire!</p>
-
-<p>Un des officiers de la suite avait pénétré dans
-la grange pendant ce colloque. Il vint rendre
-compte à l’Empereur de la vérité du fait. Soixante
-dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient
-à merci, réclamant la vie sauve...</p>
-
-<p>Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la
-hauteur du front de La Violette.</p>
-
-<p>—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne
-humeur...</p>
-
-<p>Et, saisissant l’oreille de La Violette, il la lui
-tira violemment.</p>
-
-<p>La Violette retint un cri de douleur. Il fallait
-que l’Empereur fût bigrement content pour pincer
-si fort...</p>
-
-<p>—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major,
-de faire des prisonniers de guerre... Ah! bien!
-attends un peu... je vais te payer la rançon...</p>
-
-<p>Et l’Empereur élevant la voix, dit:</p>
-
-<p>—Rapp, venez près de moi!</p>
-
-<p>Rapp avança son cheval.</p>
-
-<p>Napoléon porta vivement la main à la poitrine de
-Rapp, en détacha la croix de la Légion d’honneur,
-et la tendant à La Violette, tout abasourdi, lui dit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_56">56</span>
-—Tambour-major La Violette, tu es un brave...
-dorénavant tu porteras le signe de la bravoure...
-Rapp, faites diriger ces prisonniers sur Iéna!</p>
-
-<p>Et sans attendre les remerciements du nouveau
-chevalier, véritablement ahuri, Napoléon mit son
-cheval au galop et continua sa visite du champ
-de bataille.</p>
-
-<p>La Violette, les deux mains posées sur sa
-canne, considérait, pensif, la croix scintillant sur
-sa poitrine.</p>
-
-<p>Il murmura d’un air profondément troublé:</p>
-
-<p>—Je ne suis pas un poltron... je suis un
-brave?... moi, allons donc! Pourtant l’Empereur
-l’a dit...</p>
-
-<p>Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:</p>
-
-<p>—Enfin, ça y est... A présent il n’y a plus qu’à
-prouver à l’Empereur qu’il ne s’est pas trompé...
-Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me faire
-casser la gueule pour lui!...</p>
-
-<p>Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets
-formidables, comme s’il commandait la
-charge à des tambours invisibles, arpenta le
-champ de bataille pour rejoindre son régiment,
-en criant:</p>
-
-<p>—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des
-Prussiens que je les casse!...</p>
-
-<h3 id="Page_57"><a href="#toc">VI</a><br />
-<small>LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE</small></h3>
-
-<p>Rentré à son quartier général, Napoléon dit à
-Rapp de faire venir aussitôt le maréchal Lefebvre.</p>
-
-<p>Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs
-portefeuilles sur les genoux, se disposaient à
-écrire, il commença à dicter, en se promenant de
-long en large selon son habitude, ne s’interrompant
-que pour puiser de larges prises de tabac
-dans sa tabatière d’écaille.</p>
-
-<p>—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le
-corps du maréchal Davoust a fait des prodiges.
-Ce maréchal a eu son chapeau emporté par un
-biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand
-nombre de balles dans ses habits. Il a déployé
-une bravoure distinguée et de la fermeté de caractère,
-première qualité d’un homme de guerre.
-<span class="pagenum" id="Page_58">58</span>
-Il a été secondé par les généraux Gudin, Friant,
-Morand, Deultanne, chef de l’état-major, et par
-l’intrépidité rare de son brave corps d’armée. Les
-résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers;
-il en arrive à chaque moment; 30 à 40, peut-être
-60 drapeaux pris; 300 pièces de canon, des
-magasins immenses de subsistances en notre
-pouvoir. Au dire des déserteurs, des prisonniers
-et des parlementaires, le désordre et la consternation
-sont extrêmes dans les débris de l’armée
-ennemie.»</p>
-
-<p>Napoléon cessa de dicter. On sait qu’il lui était
-presque impossible d’écrire. Sa main ne pouvait
-galoper sur le papier aussi rapide que sa pensée.
-Il en résultait un entassement d’hiéroglyphes, absolument
-illisibles, même pour lui.</p>
-
-<p>La besogne de ses secrétaires était ardue.
-Bourrienne, Fain, Menneval, à force d’habitude,
-d’entraînement, d’attention, étaient parvenus à
-le suivre, dans ses fiévreuses improvisations.</p>
-
-<p>Mais il se rendait compte de la difficulté pour
-ses scribes de noter ses paroles à mesure qu’elles
-s’échappaient de sa bouche, comme une coulée
-de fonte du creuset.</p>
-
-<p>Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause
-pour permettre au secrétaire essoufflé de le rattraper
-et de récrire les mots mis en abrégé.</p>
-
-<p>—Ceci sera pour le 5<sup>e</sup> bulletin de la Grande-Armée,
-dit-il. Voici pour communiquer aux journaux,
-<span class="pagenum" id="Page_59">59</span>
-fit-il ensuite, d’un ton sarcastique, en se
-tournant vers son second secrétaire, tandis que
-le premier recopiait la dictée.</p>
-
-<p>Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse
-information:</p>
-
-<p>—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en
-vue de nos postes. Elle est dans des transes et des
-alarmes continuelles. La veille de la bataille, à
-Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle
-excitait sans cesse le roi et les généraux. Elle
-voulait du sang. Le sang le plus précieux a coulé.
-Les généraux les plus marquants de son pays,
-Brunswick, <ins id="cor_5" title="Mollendorff">Mollendorf</ins>, sont ceux sur qui sont
-tombés les premiers coups.»</p>
-
-<p>Le ton de Napoléon était amer. Il semblait
-exercer une rancune d’homme contre la reine de
-Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un souverain
-ennemi.</p>
-
-<p>Il s’était arrêté, comme s’il cherchait ses mots,
-lui d’ordinaire si pressé, au débit si précipité et
-qui souvent n’achevait pas ses phrases.</p>
-
-<p>Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu,
-releva la tête et regarda l’Empereur avec inquiétude.
-Serait-il souffrant? Une indisposition subite
-venait-elle de l’atteindre, lui, l’homme invulnérable,
-qui ne connaissait ni la fatigue, ni la faim,
-ni la soif, ni le sommeil, ni la maladie?</p>
-
-<p>Napoléon reprit vivement, comme stimulé par
-l’interrogation muette de son secrétaire:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_60">60</span>
-—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L’Empereur
-est logé au palais de Weimar, où logeait quelques
-jours avant la reine de Prusse. Il paraît que
-ce qu’on a dit d’elle est vrai. C’est une femme
-d’une jolie figure, mais de peu d’esprit, incapable
-de présager les conséquences de ce qu’elle faisait.
-Il faut aujourd’hui, au lieu de l’accuser, la
-plaindre, car elle doit avoir bien des remords des
-maux qu’elle a faits à sa patrie et de l’ascendant
-qu’elle a exercé sur le roi, son mari, qu’on s’accorde
-à présenter comme un parfait honnête
-homme, qui voulait la paix et le bien de ses
-peuples...»</p>
-
-<p>De nouveau, Napoléon fit une pause...</p>
-
-<p>Un personnage venait d’entrer sans bruit, tout
-crotté, l’uniforme déchiré et la broderie de son
-manteau calcinée par la poudre...</p>
-
-<p>Il attendait respectueusement que l’Empereur
-eût fini de dicter.</p>
-
-<p>Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité
-en lui secouant la main vigoureusement:</p>
-
-<p>—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous
-en sommes pas mal tirés cette fois... Hein! qu’en
-dis-tu?</p>
-
-<p>—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s’en
-tirera toujours!</p>
-
-<p>—La garde impériale à pied, que tu commandais,
-a été admirable!...</p>
-
-<p>—La garde impériale à cheval, que Bessières
-<span class="pagenum" id="Page_61">61</span>
-commandait, a été superbe aussi! dit Lefebvre
-qui exceptionnellement n’était pas jaloux des
-autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte,
-en qui sa franche nature devinait la
-trahison.</p>
-
-<p>—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon,
-et tu pourras dire à tes grenadiers ce soir:
-Soldats, l’empereur est content de vous!...</p>
-
-<p>—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira...
-d’ailleurs ils ne l’ont pas volé ce remerciement...
-Savez-vous que la garde a fait quatorze lieues
-d’une seule étape, en cognant tout le temps...
-Oh! sire, vous m’avez autrefois donné votre sabre
-des Pyramides, dit avec familiarité Lefebvre,
-vous ne ferez pas mal de m’en offrir un autre...
-le mien est tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...</p>
-
-<p>—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te
-donnera une épée... Tu as déjà un bâton... tu
-pourras marcher ainsi...</p>
-
-<p>—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre,
-dont les facultés d’induction n’étaient pas très
-développées... Sire, expliquez-moi...</p>
-
-<p>—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...</p>
-
-<p>—C’est vrai... mais l’épée?...</p>
-
-<p>—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton
-avis... Tu étais là quand je dictais cette note relative
-à la reine de Prusse...</p>
-
-<p>—Oui, sire; est-ce que je puis parler...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_62">62</span>
-—... Avec la liberté d’un soldat qui sait mal
-farder la vérité! dit avec emphase Napoléon qui
-aimait beaucoup à citer des vers de tragédie; je
-t’écoute, Lefebvre!...</p>
-
-<p>—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux
-femmes, moi, et à votre place, je laisserais tranquille
-la reine de Prusse.</p>
-
-<p>—Elle a voulu la guerre, c’est elle qui est
-cause que tant de mes braves dorment ce soir,
-sans tombeau, dans les vallons d’Iéna, dans les
-rues d’Auerstaedt!...</p>
-
-<p>—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...</p>
-
-<p>—La reine l’a poussé, ensorcelé, trompé, dit
-avec fermeté Napoléon. Les bourgeois et les ouvriers,
-laboureurs, artisans, avaient vu la guerre
-avec peine. Oui! une poignée de femmes, de
-jeunes officiers, ont seuls fait le tapage et le
-mal... il n’y a pas un homme sensé qui n’ait deviné
-ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu’à
-Berlin...</p>
-
-<p>—Ça c’est vrai!... les Prussiens ne pouvaient
-pas se mettre dans le toupet qu’ils battraient
-Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans
-m’oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre
-avec une naïve simplicité, qui excluait toute idée
-de fanfaronnade et de gloriole.</p>
-
-<p>—Les gens raisonnables, continua Napoléon,
-tout à son idée, accusent le voyage de l’empereur
-Alexandre des malheurs de la Prusse. Le changement
-<span class="pagenum" id="Page_63">63</span>
-qui s’est dès lors opéré dans l’esprit de la
-reine, de femme timide et modeste, s’occupant
-de son intérieur, devenue turbulente et guerrière,
-est dû à l’impression qu’a produite sur elle
-le bel empereur Alexandre...</p>
-
-<p>—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?</p>
-
-<p>—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses
-goûts... Elle s’est mise à commander un régiment,
-à assister aux conseils de guerre... Elle a
-si bien mené son mari par le bout du nez, qu’elle
-l’a conduit, en quelques jours, avec son trône,
-au bord du précipice... Oh! femmes! femmes!
-quelles funestes conseillères vous êtes pour les
-souverains! Retournez à vos fuseaux et laissez
-les hommes tenir le sceptre et l’épée!... Attends
-un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait
-à cette reine téméraire et frivole!...</p>
-
-<p>Et aussitôt l’Empereur, se tournant vers un des
-secrétaires, lui commanda:</p>
-
-<p>—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite:
-«On trouve, dans les boutiques des villes
-et jusque dans les cabanes des paysans, une gravure
-qui excite le rire...</p>
-
-<p>Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait
-chercher un trait méchant.</p>
-
-<p>Il reprit, avec un plissement ironique de la
-lèvre supérieure:</p>
-
-<p>—«... On y voit le bel empereur de Russie,
-près de lui la reine, et de l’autre côté le roi qui
-<span class="pagenum" id="Page_64">64</span>
-lève la main, faisant serment sur le tombeau du
-Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées
-françaises. La reine, drapée d’un schall, à peu
-près comme les gravures de Londres représentant
-Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a
-l’air de regarder l’empereur de Russie. L’ombre
-du grand Frédéric n’a pu que s’indigner de cette
-scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses
-vœux, étaient avec la nation qu’il a tant estimée,
-et dont il disait que s’il en était le roi, il ne se
-tirerait pas un coup de canon en Europe sans sa
-permission...»</p>
-
-<p>Ayant dicté, il s’arrêta, sourit, visiblement
-content de sa rédaction, et regarda Lefebvre,
-comme cherchant une approbation.</p>
-
-<p>Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation
-d’un plan, étalé sur la table de l’Empereur.</p>
-
-<p>Des figures géométriques, des lignes, des
-échelles, des chiffres, couvraient les marges de ce
-plan.</p>
-
-<p>Napoléon s’approcha de Lefebvre et lui dit:</p>
-
-<p>—Tu vois là un beau travail... c’est d’un ingénieur
-du plus grand mérite... le général Chasseloup...</p>
-
-<p>—Ah! oui! dit Lefebvre d’un ton assez indifférent,
-et il détourna la tête, ne s’intéressant que
-médiocrement à ces travaux géographiques qui
-pour lui étaient de l’hébreu.</p>
-
-<p>Napoléon insista:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_65">65</span>
-—C’est le plan de la ville de Dantzig, dit-il...
-avec l’étude des distances, des hauteurs et des
-positions tout autour de la place...</p>
-
-<p>—Ah! c’est Dantzig?... parfaitement!... connais
-pas Dantzig, dit Lefebvre de plus en plus
-froid et n’attachant aucune importance à ce renseignement
-fourni par l’Empereur.</p>
-
-<p>Celui-ci, toujours souriant, continua:</p>
-
-<p>—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux
-Lefebvre... C’est un port de premier ordre sur la
-Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit...
-Il y a là des ressources immenses, des approvisionnements
-inépuisables... pour la campagne
-que je veux entreprendre dans les plaines de
-Pologne... car nous allons au-devant des Russes...</p>
-
-<p>—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir
-de taper un peu sur des troupes plus sérieuses
-que celles du roi de Prusse... Et quand y allons-nous
-au-devant de ces Russes?...</p>
-
-<p>—Attends!... de la patience, Lefebvre! La
-Russie est un vaste empire et les difficultés sont
-grandes pour l’aborder. Elle se défend par l’espace,
-par le froid, par le manque de communications,
-par la famine aussi... Mes soldats mourraient
-de faim et manqueraient de tout dans les
-neiges de la Pologne, ils n’atteindraient jamais
-le cœur de la Moscovie, si je ne m’assurais des
-magasins sur mes derrières... Voilà pourquoi il
-me faut Dantzig...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span>
-—S’il vous la faut, vous l’aurez!</p>
-
-<p>—J’y compte bien, mais Dantzig est une place
-de premier ordre... Le roi de Prusse en a fait la
-citadelle de son royaume assailli... Une garnison
-de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre
-mille Russes, la défend... C’est le brave maréchal
-Kalkreuth qui en est le gouverneur... un soldat
-énergique, je te le jure! il est en train de faire
-brûler les faubourgs afin d’ôter tout abri à
-l’assaillant... Ce n’est pas tout... suis avec moi
-sur le plan...</p>
-
-<p>Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui
-écarquillait les yeux, ouvrait les oreilles et feignait
-de comprendre, le travail du général du
-génie Chasseloup.</p>
-
-<p>—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c’est
-un banc de sable, le Nehrung, il a une vingtaine
-de lieues... il n’a pas un arbre, pas une maison,
-pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une
-lieue de la mer, et sert à relier cette ville avec le
-port de Kœnigsberg... un canal avec une île, le
-Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes
-défendent toutes les passes de ce canal... enfin la
-place, entourée d’eau de trois côtés par la Vistule
-et la rivière Motlau, est couverte par une enceinte
-bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent
-inonder les abords... des ouvrages en terre, qui
-ont été garnis, non pas avec de la maçonnerie,
-mais de palissades très fortes, de quinze pouces
-<span class="pagenum" id="Page_67">67</span>
-de diamètre, qui résistent aux boulets et ne
-peuvent s’ébouler en faisant brèche, achèvent le
-système défensif de ce boulevard des monarchies
-septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux
-Lefebvre... comme je te l’ai dit, Dantzig passe
-pour imprenable...</p>
-
-<p>Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité
-que lui laissait toute cette explication de
-l’Empereur:</p>
-
-<p>—Imprenable?... parfaitement, sire!...</p>
-
-<p>Et il pensait tout bas:</p>
-
-<p>—Pourquoi, diable! l’Empereur me raconte-t-il
-tout cela?... Qu’est-ce qu’il veut que je comprenne
-à ces paperasses-là?... où il y a un tas de
-lignes et de points, avec des grandes barres qui
-s’en vont à droite, à gauche...</p>
-
-<p>Napoléon reprit lentement, en tapant sur le
-bras du maréchal:</p>
-
-<p>—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi
-c’est toi que j’ai chargé de la prendre!...</p>
-
-<p>Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.</p>
-
-<p>—Moi!... c’est moi qui... Eh bien! oui, sire...
-On la prendra... avec mes grenadiers, parbleu!...</p>
-
-<p>Napoléon haussa légèrement les épaules.</p>
-
-<p>—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le
-plan de Chasseloup.</p>
-
-<p>Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour
-à tour le plan et son empereur, paraissant également
-<span class="pagenum" id="Page_68">68</span>
-démonté par le rapprochement auquel, dans
-un effort mental pénible, il se livrait pour trouver
-entre eux une corrélation. Que voulait dire Napoléon?
-Est-ce qu’on prenait les villes avec des
-morceaux de papier à présent? Que signifiait
-tout ce grimoire des ingénieurs? On lui ordonnait
-de prendre Dantzig, c’est bon! Il l’enlèverait à
-l’assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait
-après!</p>
-
-<p>Napoléon observait du coin de l’œil son vieux
-soldat.</p>
-
-<p>Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi
-s’en tenir sur ses qualités: le plus valeureux et
-le moins savant de ses compagnons d’armes.
-Avec cela, ayant conservé des idées républicaines
-fort vives, considérant toujours l’Empire comme
-la Révolution en armes, avec un gouvernement
-où les avocats étaient remplacés par des soldats.
-Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie.
-Il avait aussi quelque méfiance de la langue
-hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis longtemps
-il méditait de donner à Lefebvre une haute
-récompense, un témoignage éclatant de sa faveur
-et de son amitié. L’occasion du siège de Dantzig
-se présentait. Il la saisissait.</p>
-
-<p>Il ne se faisait aucune illusion sur les talents
-de Lefebvre en matière de siège. Mais il pensait
-diriger de loin lui-même les travaux d’attaque;
-le plan du général Chasseloup lui avait paru
-<span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
-excellent. Lefebvre l’exécuterait fidèlement, et au
-jour de l’assaut final, quand il pourrait se mettre
-à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que
-rien ne résisterait à cette escalade de géants.</p>
-
-<p>Lefebvre, hors d’état de commander en chef
-un corps d’armée, était très capable de fort bien
-soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue
-l’armée française allait entreprendre sérieusement.</p>
-
-<p>Le maréchal eut le bon sens et la modestie de
-faire valoir le peu de compétence qu’il se reconnaissait
-dans les opérations du génie. Il demanda
-d’être réservé pour une bataille où il n’aurait
-qu’à foncer sur les carrés ennemis.</p>
-
-<p>—Vieille bête, lui dit l’Empereur, se haussant
-pour essayer de lui atteindre l’oreille et de la
-pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le veux,
-et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en
-France, que tu aies, toi aussi, quelque chose à
-raconter dans la salle du Sénat!...</p>
-
-<p>Lefebvre s’inclina, tout heureux de la confiance
-de l’Empereur. Celui-ci lui avait promis, d’ailleurs,
-de lui envoyer des instructions minutieuses,
-et puis il aurait, pour le seconder, l’ingénieur
-Chasseloup et le général d’artillerie Lariboisière:</p>
-
-<p>—Je m’en vais écrire cette bonne nouvelle à
-ma femme, dit Lefebvre en prenant congé de
-l’Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une
-<span class="pagenum" id="Page_70">70</span>
-fois de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...</p>
-
-<p>—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon
-d’un ton dédaigneux... Ah!... tu y tiens beaucoup
-à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.</p>
-
-<p>Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.</p>
-
-<p>—Si j’y tiens?... pourquoi me demander cela,
-sire!... Mais Catherine et moi nous nous idolâtrons,
-comme de vrais petits bourgeois... oui,
-nous sommes restés les mêmes qu’au temps où,
-elle blanchisseuse et moi simple sergent, nous ne
-nous doutions pas que nous serions un jour à
-votre cour, elle madame la Maréchale et moi
-commandant votre garde impériale!... Si j’aime
-Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme
-et mon drapeau... je ne connais que ça et le port
-d’armes, moi!... je suis ignorant, j’ai à peine été
-à l’école... je ne suis capable que de trois choses:
-servir mon empereur, aimer ma femme et défendre
-l’aigle que vous m’avez confiée... mais ça,
-je le sais bien et je défie le plus malin de tout
-l’empire, quand Bernadotte et votre Fouché s’en
-mêleraient, d’être plus fort que moi, sur ces articles-là!...</p>
-
-<p>—C’est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l’Empereur,
-dissimulant sous un sourire une pensée qui
-lui était venue et qu’il ne jugeait pas à propos de
-faire connaître, du moins quant à présent... je
-<span class="pagenum" id="Page_71">71</span>
-ne veux pas t’empêcher de cajoler ta femme...
-quand tu auras pris Dantzig et que nous reviendrons
-vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon
-vieux soldat, je sais que la maréchale Lefebvre,
-malgré des intempérances de langage et une allure
-de gendarme parfois déplacée dans une cour
-comme la mienne, est au fond une bonne et
-vaillante épouse... on pourra peut-être sourire,
-en secret, mais tout le monde s’inclinera si je
-pose sur le bonnet de l’ancienne blanchisseuse
-un trophée que tous envieront!...</p>
-
-<p>—Ah! je cherche à comprendre, murmura
-Lefebvre, en se frottant les tempes comme pour
-forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j’ai
-déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre
-autre chose... Oh! sire! qu’est-ce qu’il faut donc
-faire pour vous!... Pour mériter tout cela, que
-dois-je tenter d’impossible?</p>
-
-<p>—Je te l’ai dit: prendre Dantzig...</p>
-
-<p>—J’y vais! répondit Lefebvre; et après s’être
-incliné devant Napoléon, en courant, il sortit, les
-yeux brillants, le teint plus coloré que de coutume,
-comme s’il allait, en quittant l’Empereur,
-marcher sur la ville et l’emporter d’assaut, en
-deux temps et trois mouvements.</p>
-
-<p>—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant
-s’éloigner, quels hommes de Plutarque
-ces soldats d’autrefois!...</p>
-
-<p>Il poussa un soupir et ajouta:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_72">72</span>
-—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la
-guerre change... je l’ai transformée... et l’on ne
-retrouvera plus d’hommes comme Lefebvre... ni
-comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra!</p>
-
-<p>Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires,
-attentifs, la plume en arrêt, prêts à
-happer à son passage la phrase qu’il allait brusquement
-jeter:</p>
-
-<p>—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché...
-«Mon cher ministre, je suis très mécontent
-de l’attitude de l’Académie française. L’abbé Sicard,
-recevant le cardinal Maury, s’est fort mal
-exprimé sur le compte de Mirabeau... On s’est
-élevé avec d’inutiles déclamations contre la Révolution
-et les révolutionnaires... je ne veux point
-qu’il y ait des réactions dans l’opinion. Faites
-parler de Mirabeau avec éloge dans les journaux...»</p>
-
-<p>Ayant adressé cette mercuriale lointaine au
-ministre de la police, il passa immédiatement à
-un autre sujet:</p>
-
-<p>—«Le directeur de l’Opéra, dit-il de sa voix
-saccadée, s’abstiendra de toutes tracasseries à
-l’égard du machiniste qui m’est signalé. Ce n’est
-pas la faute de ce bon serviteur si le changement
-de décoration indiqué au dernier ballet a manqué.
-Je ne veux pas que ce machiniste soit victime
-d’un accident fortuit, mon habitude est de soutenir
-les faibles. Les actrices monteront dans les
-<span class="pagenum" id="Page_73">73</span>
-nuages ou n’y monteront pas, mais je ne veux pas
-qu’on profite de cela pour intriguer...»</p>
-
-<p>Puis, ayant ainsi touché à tant de <ins id="cor_6" title="sujet">sujets</ins> divers,
-affirmant sa merveilleuse ubiquité d’esprit,
-Napoléon congédia ses secrétaires, en leur disant:</p>
-
-<p>—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de
-repos... demain nous serons à Potsdam et après-demain
-nous entrerons dans Berlin!...</p>
-
-<h3 id="Page_74"><a href="#toc">VII</a><br />
-<small>L’ENTRÉE A BERLIN</small></h3>
-
-<p>Le 27 octobre 1806, Berlin assista à un spectacle
-grandiose, rappelant les scènes les plus
-pompeuses de la vie antique. Comme les légions
-romaines, la grande armée victorieuse faisait
-son entrée dans la capitale d’un état vaincu.</p>
-
-<p>Dès l’aube, toute la ville était sur pied. Les fenêtres
-se garnissaient, et les balcons disparaissaient
-sous une triple rangée d’hommes et de
-femmes. Des têtes, encore des têtes, apparaissaient
-à toutes les maisons; en espaliers humains
-les avenues, les boulevards, les rues se transformaient.</p>
-
-<p>L’avenue qui mène de Charlottenbourg au
-palais du roi était emplie d’une foule compacte.
-Beaucoup de femmes, se haussant curieusement
-sur la pointe du pied, encombraient les seuils
-des allées. Des pères portaient leurs enfants sur
-<span class="pagenum" id="Page_75">75</span>
-leurs épaules. Des échelles, des escabeaux, des
-tréteaux avaient été réquisitionnés partout et disposés
-le long des maisons, dans les rues débouchant
-sur les voies du parcours.</p>
-
-<p>Tous les regards étaient tournés vers la porte
-de Charlottenbourg, tenue fermée, et que deux
-agents de police gardaient, écartant les badauds
-trop empressés et les gamins trop familiers.</p>
-
-<p>Toute cette masse populaire chuchotait, s’entretenait
-à mi-voix, bourdonnait sourdement.
-On se racontait, avec l’effroi de jeunes enfants
-écoutant des histoires de brigands, la prodigieuse
-succession d’événements qui avaient amené Napoléon
-et son armée jusque dans Berlin.</p>
-
-<p>Aucun cri de colère ne s’élevait de cette population,
-oppressée par la défaite, mais intimidée
-et presque subjuguée par la grandeur de la victoire.</p>
-
-<p>La curiosité, le désir de voir de près le grand
-Napoléon, de considérer les traits, le costume,
-les allures du vainqueur de quarante batailles
-rangées, et aussi la satisfaction de regarder défiler
-ses soldats invincibles, sur les prouesses desquels
-de surprenantes légendes déjà couraient,
-avaient dominé le sentiment de douleur et de
-prostration qui devait se trouver au fond de
-toutes ces âmes.</p>
-
-<p>Et puis, on se disait que c’était la première fois
-que le César français exigeait ainsi les honneurs
-<span class="pagenum" id="Page_76">76</span>
-du triomphe. Berlin avait le privilège douloureux
-d’être le théâtre d’un inoubliable et extraordinaire
-spectacle.</p>
-
-<p>Aussi, un long et prolongé murmure, où il
-y avait de l’angoisse mêlée au plaisir comme il
-s’en produit quand on assiste de loin à la sublime
-horreur d’une catastrophe, sortit de toutes les
-poitrines et se transmit de bouche en bouche,
-par toutes les rues avoisinant le palais, quand la
-porte de Charlottenbourg s’ouvrit...</p>
-
-<p>—Ah! ah!... les voici!... Attention!...</p>
-
-<p>Immense et lumineux, dominant comme un
-phare une mer d’hommes, apparut tout d’abord
-un plumet tricolore, aigrette aux couleurs de la
-Révolution, et au-dessus, un haut bonnet à poils
-à ganse d’or...</p>
-
-<p>Aérienne, impérieuse, souple et forte, autour
-de ce plumet et de ce bonnet à poils, une canne
-voltigeait, s’élevait dans l’arcature de la porte de
-Charlottenbourg, descendait, remontait, sceptre
-mobile de la reine des batailles...</p>
-
-<p>Majestueux, plus haut que jamais, se redressant
-et se cambrant dans un dandinement rythmique
-des épaules, La Violette, ainsi que l’Empereur
-l’avait promis, le premier, entrait dans
-Berlin.</p>
-
-<p>Et la canne du tambour-major des grenadiers
-de la garde semblait un peu cousine de l’épée de
-Napoléon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">77</span>
-Sur la poitrine de La Violette scintillait l’étoile...</p>
-
-<p>La physionomie placide de l’ancien aide-cantinier
-paraissait scintiller aussi dans l’éclat de cette
-belle journée...</p>
-
-<p>En se balançant devant les Berlinois, la canne
-haute et le plumet pointant au ciel, La Violette
-paraissait dire:</p>
-
-<p>—Regardez-moi, enfants de Berlin!... la France
-est le plus beau pays du monde... l’armée est ce
-qu’il y a de plus beau dans la France... le plus
-beau régiment de France, c’est le 1<sup>er</sup> régiment de
-grenadiers... le plus bel homme du 1<sup>er</sup> régiment
-de grenadiers, c’est moi, son tambour-major...
-regardez-moi bien, enfants de Prusse, vous avez
-sous les yeux le plus bel homme de toute la
-terre!...</p>
-
-<p>Et il ajoutait, et cela avec un soupir:</p>
-
-<p>—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale
-me voyait!...</p>
-
-<p>Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours
-gardé pour la Sans-Gêne un amour profond,
-respectueux, naïf, un amour simple comme son
-héroïsme et grand comme sa taille...</p>
-
-<p>Derrière les tambours battant avec ostentation
-le pas redoublé, derrière la colossale forêt des
-grenadiers, marchant au pas, dans une régularité
-de géants automatiques, les voltigeurs venaient
-alertes, dispos, râblés, pleins d’entrain...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_78">78</span>
-Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust,
-Lefebvre, Berthier, Augereau, les glorieux
-maréchaux de l’empire, dont la foule se redisait
-les noms.</p>
-
-<p>Encore un vide plus grand, et tout seul—astre
-solitaire, entraînant dans son orbe toutes ces
-brillantes constellations militaires, centre, foyer,
-soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée,
-la redingote grise ouverte, laissant voir son uniforme
-de colonel de chasseurs et son gilet blanc,
-l’Empereur...</p>
-
-<p>Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde,
-commandés par les généraux d’Hautpoul et Nansouty...</p>
-
-<p>L’admiration et l’étonnement pesaient sur cette
-foule, enchaînant les clameurs, comprimant les
-révoltes, imposant le respect.</p>
-
-<p>Au milieu d’une haie silencieuse, le cortège
-impérial traversa la ville.</p>
-
-<p>Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa
-digne attitude l’hommage mérité: pas un cri de
-haine inopportun, pas une protestation absurde
-et emphatique ne s’élevèrent des rangs de cette
-nation vaincue et humiliée, mais aussi pas un
-applaudissement, pas un bravo au spectacle des
-vainqueurs paradant en armes dans la capitale
-prussienne occupée...</p>
-
-<p>Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin,
-mais à Paris... les Prussiens, les Anglais, les
-<span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
-Autrichiens, les Russes passaient sur le boulevard,
-de la Bastille à la place Vendôme, au milieu
-des acclamations frénétiques de misérables Français
-ravis de la défaite, et des mouchoirs s’agitaient
-aux fenêtres, tandis que des cris de joie
-étaient poussés par des femmes en délire. Les
-royalistes s’époumonnaient à hurler: «Vive
-l’empereur Alexandre! vive le roi de Prusse!
-vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans
-des Bourbons ont imprimé ce jour-là une
-tache de honte durable au front de la France...</p>
-
-<p>Il a fallu, pour l’effacer, la sublime et tragique
-attitude de Paris, dans la journée éternellement
-néfaste du 1<sup>er</sup> mars 1871.</p>
-
-<p>Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation
-d’un village ravagé par l’épidémie. Les portes
-closes, les fenêtres fermées, les rues vides, la vie
-urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus
-digne encore que celui de Berlin courant admirer
-l’entrée de la Grande-Armée dans ses rues.
-Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un
-troupeau suspect, dans un coin de la ville, ne
-dépassèrent point la place de la Concorde. Et
-qu’aperçurent leurs cavaliers caracolant autour
-de l’obélisque? Le silence des factionnaires aux
-barricades détournant la tête et, sur la place
-vaste, nue, sinistre, les statues imposantes des
-villes de France, portant sur leurs faces de pierre
-un masque de crêpe noir, afin de ne pas voir l’approche
-<span class="pagenum" id="Page_80">80</span>
-des vainqueurs!... Touchant symbolisme
-du patriotisme accablé.</p>
-
-<p>L’entrée des Français à Berlin, le 27 octobre
-1806, ce n’était pas la victoire des chouans,
-des émigrés, des amis de l’Angleterre, comme à
-l’époque douloureuse où la cocarde blanche chez
-nous triompha. Les citoyens de Berlin se trouvaient
-tous unis devant Napoléon vainqueur et
-n’attendaient pas de lui un gouvernement.</p>
-
-<p>Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu
-solennellement les clefs de la ville, accorda audience
-aux magistrats et s’efforça de les rassurer.
-Des ordres sévères furent donnés pour maintenir
-la discipline et prévenir les violences, les
-rixes, les exactions.</p>
-
-<p>Avec une grande bienveillance, l’Empereur
-accueillit le prince de Hatzfeld, qui était le bourgmestre
-de Berlin.</p>
-
-<p>L’empereur demanda au prince de Hatzfeld s’il
-voulait résigner ses fonctions, lui assurant qu’un
-traitement honorable lui serait réservé. Il lui offrit
-également de lui conserver ses dignités et sa
-place. Il ne voulait toucher aux institutions de la
-Prusse que si les autorités locales refusaient de
-se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de le
-laisser en fonctions, de respecter son corps municipal
-et de lui permettre d’administrer, comme
-par le passé, la ville, mais à une condition c’est
-que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux
-<span class="pagenum" id="Page_81">81</span>
-contre les Français, qu’il ne tirerait aucun parti
-des renseignements qu’il pourrait avoir, en conservant
-les employés et agents de la ville sous
-ses ordres. C’était raisonnable et équitable.</p>
-
-<p>Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions.
-Il remercia vivement l’Empereur de sa bonté. Il
-continuerait donc à administrer Berlin et, faisant
-apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement
-de ne rien entreprendre contre l’armée
-française ni contre son chef et de ne rien révéler
-aux généraux du roi de Prusse des mouvements
-de troupes qu’il serait à même de surprendre.</p>
-
-<p>Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était
-un homme intelligent et éclairé, à prendre cet engagement.</p>
-
-<p>Un patriote endurci eût préféré peut-être ne
-pas rester en place et se retirer devant le vainqueur,
-gardant ainsi toute sa liberté d’agir.</p>
-
-<p>Mais dans l’intérêt de ses concitoyens, ayant
-accepté de garder son pouvoir, sous la condition
-de ne pas se servir de la facilité qui lui était
-accordée pour nuire à l’armée française, il est
-certain qu’au seul point de vue de l’honneur,
-le prince de Hatzfeld devait tenir son serment.</p>
-
-<p>Le patriotisme excuse sans doute les infractions
-à ces serments-là, mais il est plus prudent
-de ne pas les prêter.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_82">82</span>
-Le prince de Hatzfeld parti, Napoléon allait se
-mettre au travail avec ses secrétaires, quand Duroc
-l’avertit que le maréchal Lefebvre désirait lui
-parler.</p>
-
-<p>—Qu’il entre, dit vivement Napoléon, est-ce
-que Lefebvre a besoin d’une lettre d’audience...
-je fais faire antichambre aux rois, mais pas à un
-maréchal comme Lefebvre...</p>
-
-<p>—C’est qu’il a avec lui un jeune sous-lieutenant,
-et il craignait que Votre Majesté ne pût le
-recevoir.</p>
-
-<p>—Un sous-lieutenant?... Son fils peut-être?...</p>
-
-<p>Duroc secoua la tête.</p>
-
-<p>—Non sire... le maréchal Lefebvre n’a pas de
-fils aux armées...</p>
-
-<p>Napoléon fronça le sourcil.</p>
-
-<p>—Ah! oui, fit-il... le fils de Lefebvre s’imagine,
-lui aussi, qu’il est sorti d’une race de potentats...
-il est tel que des gens que je connais bien... ils
-considèrent comme leur étant dû légitimement
-ce qu’ils ne tiennent que du hasard et de moi...
-Le fils de Lefebvre se croit gentilhomme parce
-que j’ai fait son père maréchal et grand-aigle...
-il a des idées frondeuses... il connaît madame de
-Staël, Benjamin Constant... c’est un idéologue!...
-est-ce qu’il conspire?</p>
-
-<p>—Je n’ai pas dit cela, sire... répondit Duroc
-vivement.</p>
-
-<p>—Ça suffit... je me souviendrai à l’occasion
-<span class="pagenum" id="Page_83">83</span>
-de ce fils de mon maréchal qui n’est pas avec
-son père et avec moi sous les drapeaux!...
-Duroc, faites entrer Lefebvre et ce sous-lieutenant...</p>
-
-<h3 id="Page_84"><a href="#toc">VIII</a><br />
-<small>LA PROMOTION D’HENRIOT</small></h3>
-
-<p>Lefebvre présenta à l’Empereur le sous-lieutenant
-Henriot, son filleul.</p>
-
-<p>Fixant son œil profond sur le jeune homme,
-Napoléon lui demanda de son ton bref:</p>
-
-<p>—Votre âge?</p>
-
-<p>—Vingt et un ans, sire.</p>
-
-<p>—Sous-lieutenant au 4<sup>e</sup> hussards?... votre général
-est Lasalle... vous êtes le filleul du maréchal
-Lefebvre?...</p>
-
-<p>—La maréchale l’a adopté, sire, sur le champ
-de bataille... à Jemmapes... dit Lefebvre, répondant
-pour le jeune officier troublé.</p>
-
-<p>—Beau combat, Jemmapes!... et c’est à Iéna
-que vous avez fait vos premières armes, c’est un
-bon début, lieutenant!...</p>
-
-<p>—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot
-avec simplicité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_85">85</span>
-L’Empereur tressaillit. Il aimait les réponses
-précises et goûtait la présence d’esprit.</p>
-
-<p>Il augura bien de l’à-propos de ce jeune
-homme.</p>
-
-<p>—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en
-souriant, eh bien! lieutenant vous resterez... au
-même régiment... S’il n’y a pas d’emploi vacant,
-Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir
-un à la première affaire... Oh! il y aura des
-places pour tout le monde dans cette campagne
-qui ne fait que commencer...</p>
-
-<p>Lefebvre s’approcha:</p>
-
-<p>—Sire, je vous remercie pour notre enfant
-adoptif... la maréchale sera bien heureuse!...
-D’ailleurs, ce grade que vous venez d’accorder à
-Henriot, il l’avait mérité, et vous n’avez fait que
-rendre justice à un vrai soldat...</p>
-
-<p>—Ton élève, Lefebvre?...</p>
-
-<p>—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu
-as fait, petit, pour justifier la faveur de Sa Majesté,
-continua-t-il en se tournant vers le jeune
-officier.</p>
-
-<p>Henriot rougit, hésita, balbutia...</p>
-
-<p>—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de
-Stettin! dit brusquement Lefebvre.</p>
-
-<p>—L’Empereur est plus redoutable que Stettin!
-murmura le nouveau lieutenant.</p>
-
-<p>—Cependant tu as pris Stettin! s’écria vivement
-Lefebvre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">86</span>
-—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin?
-fit l’Empereur, de très bonne humeur...
-expliquez-moi donc cela... On vient, en effet, de
-m’envoyer le rapport de la reddition inespérée
-de cette place considérable... mais vous n’avez
-pas à vous tout seul, je suppose, pris une place
-forte ayant une nombreuse garnison et de l’artillerie?</p>
-
-<p>—Sire, j’avais avec moi un peloton de hussards!...
-répondit modestement Henriot.</p>
-
-<p>Lefebvre intervint de nouveau:</p>
-
-<p>—C’est comme il le dit à Votre Majesté... la
-chose a été rondement enlevée! fit-il, tout joyeux
-de vanter son protégé... Le général Lasalle galopait
-avec ses hussards et ses chasseurs dans la
-campagne... il ne connaissait pas très bien le
-pays, Lasalle... il envoie le sous-lieutenant Henriot
-avec un peloton de hussards pour reconnaître
-une sorte de gros village qu’il apercevait
-dans le lointain...</p>
-
-<p>—Un peloton seulement!... quelle imprudence!...
-Continue, Lefebvre...</p>
-
-<p>—Aussitôt, reprit Lefebvre, l’officier part, il
-arrive sous les murs d’une grande ville, toute
-bastionnée, et dont les remparts apparaissaient
-garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot,
-fais savoir à Sa Majesté ce qui s’est alors passé...</p>
-
-<p>Le jeune homme s’enhardit.</p>
-
-<p>—Surpris de me trouver devant une place de
-<span class="pagenum" id="Page_87">87</span>
-cette importance... qu’on m’avait dit n’être qu’un
-village... je m’arrêtai!...</p>
-
-<p>—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais
-il est aussi ignorant en géographie!... dit l’Empereur
-en faisant une grimace; poursuivez, lieutenant!</p>
-
-<p>—J’hésitai un instant sur ce qu’il convenait de
-faire, reprit Henriot d’une voix plus assurée, encouragé
-par la bienveillance visible de l’Empereur...
-mais j’avais été aperçu de la garnison...
-déjà l’on pointait sur moi les canons... Si je commandais
-demi-tour à mes hommes, nous allions
-essuyer toute une bordée et je n’aurais probablement
-pas pu prévenir mon général de l’existence
-de cette place forte... Toute notre cavalerie éparse
-dans la plaine s’offrirait au feu meurtrier des défenseurs
-abrités par les remparts... Sans bien me
-rendre compte de ce qu’il était prudent de faire,
-je tirai mon sabre et criai à mes hommes: En
-avant!...</p>
-
-<p>—Très bien!... et alors?... dit l’Empereur
-intéressé vivement par ce récit.</p>
-
-<p>—En nous voyant débouler vers le pont-levis,
-un officier parut sur le glacis... J’ordonnai:
-Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne
-et je sommai le commandant de me rendre la
-place... Le pont-levis s’est abaissé... Nous sommes
-entrés... J’ai détaché un maréchal des logis au général
-Lasalle... une heure après il galopait dans
-<span class="pagenum" id="Page_88">88</span>
-la ville... Le gouverneur lui remettait officiellement
-les clefs et la garnison était prisonnière
-avec son matériel...</p>
-
-<p>—Combien d’hommes?</p>
-
-<p>—Six mille environ!...</p>
-
-<p>—C’est un beau, un grand fait d’armes!... et
-je vous en félicite, capitaine, pardon!... chef d’escadron,
-dit l’empereur se reprenant... Enlever
-une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce
-grade... Lefebvre, je te fais compliment de ton
-filleul, tu veilleras à ce que Rapp me donne aujourd’hui
-son brevet à signer!... Au revoir, commandant,
-j’aurai l’œil sur vous!... il faut que je
-lise le rapport de Lasalle et que j’envoie à Talleyrand,
-pour le bulletin de la Grande-Armée, le
-récit de cette belle action!...</p>
-
-<p>Et Napoléon tendit la main au jeune chef d’escadron,
-si rapidement et si légitimement promu,
-puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous
-deux s’éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.</p>
-
-<p>Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal
-marchant à pied, au milieu des regards curieux
-des Berlinois et des saluts respectueux des soldats
-rencontrés.</p>
-
-<p>—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il
-surpris de voir Lefebvre se diriger
-vers un bel édifice situé non loin du palais du
-roi, où logeait l’Empereur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_89">89</span>
-—Au palais municipal... chez le prince de
-Hatzfeld, le bourgmestre, répondit Lefebvre.</p>
-
-<p>—Qu’allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...</p>
-
-<p>—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire
-malicieux... Henriot, te souviens-tu de ta
-petite camarade Alice?...</p>
-
-<p>Henriot rougit.</p>
-
-<p>—Si je m’en souviens!... Nous avons joué
-ensemble... ensemble nous avons dormi dans la
-voiture du régiment...</p>
-
-<p>—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière...
-Alice, tu le sais, avait été recueillie par
-elle, au milieu des obus et dans le désordre d’une
-ville assiégée... c’était en 1792, à Verdun... Nous
-vous avons élevés tous les deux, comme frère et
-sœur... Nous manquions peut-être de prudence!
-ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier du
-coin de l’œil.</p>
-
-<p>Henriot répondit aussitôt:</p>
-
-<p>—J’ai eu beaucoup de peine quand j’ai dû la
-quitter... j’étais si accoutumé à Alice! Elle était
-si douce, si aimante, si jolie aussi!...</p>
-
-<p>—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite
-femme... ces enfantillages-là ça prend quelquefois
-de l’importance, plus tard!... Enfin, tu
-l’as regrettée, ta jeune camarade, quand après
-la Terreur, ses parents, les Beaurepaire, qui
-avaient émigré, car ce n’étaient point des patriotes
-<span class="pagenum" id="Page_90">90</span>
-comme le brave défenseur de Verdun,
-l’ont réclamée. Elle n’avait plus sa mère, ou du
-moins la malheureuse Herminie de Beaurepaire
-ne comptait plus au nombre des êtres agissants;
-à la suite de la mort tragique de son père le commandant,
-elle a perdu la raison... il a fallu nous
-séparer d’Alice...</p>
-
-<p>—Ce jour-là j’ai souffert comme si l’on avait
-mis la moitié de moi-même au tombeau!...</p>
-
-<p>—Tu l’aimais cette petite Alice?... Diable! je
-m’en doutais bien un peu... mais je ne savais
-pas que ces gamineries d’enfant fussent si tenaces...
-j’ai peut-être tort alors de faire ce que
-je fais! dit Lefebvre s’arrêtant brusquement,
-comme s’il allait changer de route.</p>
-
-<p>—Quelle intention aviez-vous donc?</p>
-
-<p>—Je voulais... hum! j’ai peur que Catherine
-ne soit mécontente quand elle saura cela... Enfin!
-Alice est ici...</p>
-
-<p>—A Berlin!...</p>
-
-<p>—Oui... sa famille, très pauvre, n’avait pu
-continuer à s’en charger pendant l’émigration...
-Des relations d’amitié s’étaient établies à Coblentz
-entre l’un des Beaurepaire et le prince de
-Hatzfeld. La femme du prince a bien voulu se
-charger d’Alice... elle l’a gardée auprès d’elle
-comme lectrice...</p>
-
-<p>—Nous allons la revoir! s’écria Henriot, tout
-enflammé de plaisir. Oh! quel bonheur!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span>
-—Alice nous a aperçus tous les deux, quand
-nous défilions dans les rues de Berlin... elle a
-parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la princesse...
-et j’ai reçu une invitation à dîner chez le
-bourgmestre, avec prière de t’amener...</p>
-
-<p>—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes
-bon!...</p>
-
-<p>—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être
-qu’une vieille bête, comme me le dit souvent
-l’Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je
-me suis laissé embobiner par la princesse et par
-Alice. J’ai promis de te conduire dîner au palais
-municipal, nous y voici... C’est trop tard pour
-refuser...</p>
-
-<p>—Cette journée sera pour moi éternellement
-bonne!</p>
-
-<p>—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef
-d’escadron à quatre heures!</p>
-
-<p>—Et je vais revoir Alice!</p>
-
-<p>—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu’aux
-cotillons! grommela Lefebvre, mais attends un
-peu, mon petit coq, je ne t’ai pas conduit jusqu’ici,
-en passant par Iéna, pour que tu laisses
-emmailloter ton sabre dans les jupons des
-femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez
-tous deux de vos escapades d’enfance, et puis, en
-route!... Je t’emmène...</p>
-
-<p>—Où ça, monsieur le maréchal?</p>
-
-<p>—A Dantzig, parbleu!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_92">92</span>
-—Une place magnifique... la plus forte de tout
-le Nord, à ce qu’on dit...</p>
-
-<p>—Oui... c’est assez coquet! il y a dix-huit
-mille hommes, deux cents pièces de canon, des
-redoutes, un canal, des palissades... Oh! c’est
-un joli cadeau!</p>
-
-<p>—Un cadeau?...</p>
-
-<p>—Sans doute! l’Empereur m’a donné Dantzig...
-seulement il faut y entrer!...</p>
-
-<p>—Nous y entrerons!...</p>
-
-<p>—J’y compte bien!... mais l’Empereur ne veut
-pas entendre parler de nos grenadiers pour cela...
-peut-être qu’avec les hussards nous ferons
-mieux... puisqu’à présent on prend les citadelles
-avec de la cavalerie! ajouta un peu ironiquement
-Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant
-de la garde à pied, avait quelque dédain pour les
-cavaliers, ces ramasseurs de fourreaux de baïonnettes,
-comme il les appelait, dans ses moments
-de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty
-ou Bessières.</p>
-
-<p>—Avec les hussards autrefois, en Hollande,
-on prenait les flottes! répondit avec vivacité
-Henriot, défendant son arme.</p>
-
-<p>—A la guerre, il n’y a rien d’impossible!...
-Allons! par file à droite! C’est bien compris.....
-bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à cheval!</p>
-
-<p>—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir?
-supplia le jeune homme. Oh! monsieur le maréchal,
-<span class="pagenum" id="Page_93">93</span>
-mon second père, j’aime Alice depuis mon
-enfance... partout son souvenir m’a suivi... je
-l’aime et je mourrai si vous me dites qu’il est
-impossible qu’elle soit un jour ma femme!</p>
-
-<p>—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as
-le temps... tu peux bien attendre que tu sois
-colonel...</p>
-
-<p>—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien
-jeune aussi quand vous avez épousé la maréchale...</p>
-
-<p>—Moi, c’était différent, je n’étais pas chef
-d’escadron, j’étais sergent!... Enfin, garçon, nous
-en reparlerons... plus tard... beaucoup plus
-tard...</p>
-
-<p>—Quand cela?</p>
-
-<p>—Quand nous aurons pris Dantzig...</p>
-
-<p>—Prenons-la tout de suite!</p>
-
-<p>—Entrons d’abord au palais municipal, on
-nous attend chez le bourgmestre, et tous ces
-bons citadins nous reluquent ainsi que des bêtes
-curieuses!... Ah! une recommandation... si tu
-écris en France, ne parle pas de tout cela à la
-maréchale, elle me gronderait!...</p>
-
-<p>Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal,
-à la porte duquel un grenadier faisant faction
-présenta les armes, tandis qu’un planton se
-détachait pour annoncer la venue des deux
-invités du prince de Hatzfeld.</p>
-
-<h3 id="Page_94"><a href="#toc">IX</a><br />
-<small>LA PAROLE D’UN PRUSSIEN</small></h3>
-
-<p>La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et
-son filleul avec la plus grande affabilité.</p>
-
-<p>Elle évita toute allusion à la situation, pour
-elle pénible, gênante pour Lefebvre qui, se
-piquant de belles manières, ne voulait pas trop
-faire sentir à la femme d’un vaincu qu’un maréchal
-de l’empire était partout chez lui, en Europe.</p>
-
-<p>Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux,
-imperturbable.</p>
-
-<p>Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante
-et charmée, ne pensait à rien autre qu’au
-bonheur d’être près d’elle. Toutes les définitions
-qu’on a pu donner de l’amour se résument dans
-cette seule constatation que celui-là seulement
-aime qui préfère à tout bonheur, à tout événement,
-à tout spectacle, le plaisir de se trouver
-auprès de la personne aimée. La possession finale
-<span class="pagenum" id="Page_95">95</span>
-n’est que l’exaspération de ce sentiment. C’est le
-bouquet du feu d’artifice de la passion. Le meilleur
-de l’amour n’est pas dans la plénitude de
-l’assouvissement. Le plus délicieux instant est
-celui où l’on respire, comme une fleur penchée,
-l’âme jumelle, où l’on jouit du son de la voix, où
-l’on frémit au contact le plus léger; et l’amant le
-plus épris a toujours trouvé satisfaction plus
-profonde à entrer en visiteur ardent, mais non
-autorisé, dans l’appartement de l’aimée, qu’à
-s’ébattre en maître dans le lit conquis.</p>
-
-<p>Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant
-le dîner qui fut long et copieux, et ils ne s’occupaient
-guère de ce qui <ins id="cor_7" title="inséré «se»">se</ins> passait ou se disait autour
-d’eux. Les gens heureux n’ont pas d’histoire.
-Laissons à leur double ivresse les jeunes gens
-récapitulant les petits événements de leur enfance
-aventureuse.</p>
-
-<p>Une seule chose contrariait Henriot, c’est de
-ne pas avoir eu le temps de faire appliquer sur la
-manche de sa veste de hussard les insignes de
-son nouveau grade.</p>
-
-<p>Alice, elle, n’éprouvait qu’un mécontentement,
-c’était de ne pas être parée d’une robe neuve qui
-lui était promise depuis longtemps par la princesse,
-et dont le cadeau avait été ajourné à la
-suite des revers de l’armée prussienne.</p>
-
-<p>Pendant le dîner, où l’étiquette allemande,
-très stricte, se trouvait scrupuleusement observée,
-<span class="pagenum" id="Page_96">96</span>
-Lefebvre s’efforçait de paraître homme élégant.</p>
-
-<p>Il savait les idées de l’empereur à cet égard.
-Bien des fois, réunissant en particulier les grands
-dignitaires de son empire, Napoléon leur avait
-fait une théorie spéciale sur l’art de se comporter
-dans le monde.</p>
-
-<p>—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des
-chambellans, des sénateurs, leur disait-il de son
-ton bourru; vous êtes donc les gentilshommes
-du monde moderne que j’ai fait... Tâchez de vous
-montrer à la hauteur du rang où je vous ai
-placés!... Apprenez à saluer, à entrer dans un
-salon, à donner le bras aux dames, à parler à
-propos, à vous taire quand il le faut... Ne prêtez
-ni au ridicule ni au blâme... Soyez dignes, imposants,
-distingués!...</p>
-
-<p>Distingués!... C’était là le difficile! Ah! si l’Empereur
-leur avait seulement demandé d’être braves,
-audacieux, intrépides, de risquer cent fois
-leur vie devant la gueule des canons, de passer les
-jours et les nuits à cheval, de tenter l’impossible et
-d’oser l’invraisemblable, ce n’était rien... Mais
-être des hommes de cour, eux des gens de bivouac
-et de champs de bataille, ah! dame! ce
-n’était guère aisé!...</p>
-
-<p>Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste,
-le moins éduqué des maréchaux de l’Empire, se
-donnait un mal terrible pour obéir à son empereur,
-<span class="pagenum" id="Page_97">97</span>
-pour paraître, lui, fils de paysan, sergent
-parvenu, l’égal, devant les dames, de ces freluquets
-de l’ancien régime, qu’il avait frottés au
-10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu’il
-avait pourchassés au 13 Vendémiaire.</p>
-
-<p>En secret, pour plaire à son empereur, il avait
-acheté un petit volume de madame Campan, ancienne
-institutrice des enfants de France, intitulé:
-<i>L’Art du savoir-vivre</i>, et, la nuit, sous la tente
-entre deux alertes, il en étudiait les prescriptions
-avec l’opiniâtre assiduité d’un élève caporal qui,
-désireux de monter en grade, apprend sa théorie.</p>
-
-<p>Tout le temps que dura cet interminable dîner,
-Lefebvre se contint, s’observa, s’étudia.</p>
-
-<p>Il s’abstenait de boire, de manger; de temps
-en temps il s’inclinait à droite, à gauche, glacé
-par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé par
-les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.</p>
-
-<p>Mentalement, il repassait les prescriptions de
-madame Campan.</p>
-
-<p>Deux ou trois infractions au fameux code furent
-pourtant par lui commises.</p>
-
-<p>En dégustant un verre d’excellent tokaï que lui
-servit la princesse elle-même, il ne put s’empêcher
-de faire clapper sa langue contre le palais,
-comme au temps où il buvait le vin blanc sous la
-tonnelle, à la Râpée, en compagnie de sa promise,
-<span class="pagenum" id="Page_98">98</span>
-la Sans-Gêne, et il s’oublia jusqu’à dire à
-voix assez haute:</p>
-
-<p>—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard
-qui mérite qu’on fasse de près sa connaissance!...</p>
-
-<p>Comme le prince et la princesse se regardaient
-les lèvres pincées, essayant de dissimuler un sourire,
-Lefebvre brusquement se leva, porta le verre
-à ses lèvres; puis, après l’avoir tenu en l’air un
-instant, restant debout devant les convives, il dit:</p>
-
-<p>—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur
-et roi!...</p>
-
-<p>L’ironie des <ins id="cor_8" title="sourire">sourires</ins> cessa. Lefebvre avait repris
-son aplomb.</p>
-
-<p>Il tendit assez majestueusement son verre à la
-princesse interdite.</p>
-
-<p>—Un second verre, s’il vous plaît, demanda-t-il.</p>
-
-<p>Et de nouveau élevant son verre, il dit d’une
-voix ferme:</p>
-
-<p>—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur
-et respect à l’armée prussienne!</p>
-
-<p>Le prince et la princesse s’inclinèrent, et approchèrent
-leur verre des lèvres. Personne,
-même dans l’impassible domesticité qui assistait
-au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement
-du maréchal. La Grande-Armée ne prêtait
-pas à rire.</p>
-
-<p>Le dîner se termina froidement.</p>
-
-<p>Lefebvre, prétextant un rapport à préparer,
-<span class="pagenum" id="Page_99">99</span>
-prit congé de bonne heure, laissant Henriot dans
-la joie de demeurer auprès d’Alice.</p>
-
-<p>—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre
-à son filleul en le quittant sur le seuil du
-salon... Je vais envoyer un aide de camp à Lasalle
-pour l’avertir que je t’enlève...</p>
-
-<p>—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous
-me permettrez seulement de revenir faire mes
-adieux à madame la princesse et à mademoiselle
-Alice avant de partir pour...</p>
-
-<p>—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre,
-coupant la parole au jeune homme interdit...
-tu reviendras, si tu le veux, présenter tes
-hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se
-penchant à son oreille: tiens ta langue, nom de
-nom!...</p>
-
-<p>Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment
-il avait été sur le point de révéler
-le but de la grande entreprise confiée par l’Empereur
-à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit
-d’être plus réservé.</p>
-
-<p>Mais la colère du maréchal, l’embarras du
-jeune officier, n’avaient pas échappé au prince.</p>
-
-<p>Il flaira un secret d’Etat, un mouvement de
-troupes important, une marche en avant de la
-Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur
-le flanc de l’armée russe, en route vers la Pologne.</p>
-
-<p>Ces surprises étaient familières au génie de
-Napoléon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_100">100</span>
-C’est au moment où il semblait tout attaché à
-l’organisation intérieure de la Prusse conquise,
-où il se montrait en apparence occupé de fêtes,
-de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même
-l’ordre et la distribution, qu’il préparait
-peut-être un de ces coups d’audace qui stupéfiaient
-ses adversaires, et la veille du combat lui
-assuraient la victoire.</p>
-
-<p>Et le prince, anxieux, se demandait de quelle
-façon il pourrait obtenir la révélation de ce secret,
-en partie échappé au jeune hussard.</p>
-
-<p>S’il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon,
-en avertissant le roi son maître, il relevait
-peut-être la Prusse de son écrasement. Une
-seule défaite enlevait le prestige de Napoléon.
-Vainqueurs dans une rencontre unique, les Allemands
-reprendraient force de courage. L’empereur
-Alexandre, de son côté, s’enhardirait, presserait
-la marche sur les Français démontés par
-un premier revers. Oui, à tout prix, il fallait
-connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait
-le maréchal Lefebvre, il fallait profiter de
-l’occasion et savoir le plan nouveau qu’avait conçu
-l’Empereur.</p>
-
-<p>Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait
-ce moyen, laissant son regard errer par le vaste
-salon où la princesse de Hatzfeld, entourée de
-quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis
-qu’à voix basse causaient délicieusement, l’un
-<span class="pagenum" id="Page_101">101</span>
-près de l’autre serrés, dans l’angle le moins éclairé
-de la pièce, Henriot et Alice.</p>
-
-<p>—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai
-quelque chose! se dit le prince, et aussitôt sa physionomie
-s’éclaira et un sourire de confiance et
-d’espoir zigzagua sur ses lèvres.</p>
-
-<p>M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités
-et se montra d’une amabilité grande.</p>
-
-<p>Quand l’heure de se retirer fut venue, il serra
-cordialement la main à Henriot et lui dit:</p>
-
-<p>—Je vous prierai, commandant, de considérer
-cette maison comme la vôtre, tant que durera
-votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous aurez
-peu de temps à nous consacrer encore? Ne
-partez-vous pas bientôt? ajouta-t-il d’un ton qu’il
-s’efforça de rendre indifférent.</p>
-
-<p>Henriot eut un mouvement d’hésitation.</p>
-
-<p>—J’accompagne le maréchal! répondit-il simplement.</p>
-
-<p>—Oh! alors ce sera pour l’époque de votre retour!
-dit le prince sans insister.</p>
-
-<p>Quand tous les hôtes du palais municipal
-furent partis, la princesse étant rentrée dans son
-appartement, le prince sonna et fit appeler mademoiselle
-Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.</p>
-
-<p>Très onctueux, très paternel, le prince interrogea
-la jeune fille tremblante. Il lui fit raconter
-son enfance et l’amena à lui parler d’Henriot.
-<span class="pagenum" id="Page_102">102</span>
-Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences
-lorsqu’on vous questionne sur celui qu’on
-aime,—Alice avoua combien Henriot tenait de
-place dans son cœur.</p>
-
-<p>Le prince sourit, l’encourageant, la poussant à
-tout lui apprendre. Et comme la jeune fille s’arrêtait,
-avec un pudique embarras, en disant: «Mais
-il n’y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout
-appris!...» le bourgmestre lui dit:</p>
-
-<p>—Vous aimez cet officier... je suppose qu’il
-vous aime également... vous n’avez rien de caché
-l’un pour l’autre... cependant il vous quitte, il
-s’en va, peut-être pour longtemps, pour toujours,
-et vous ne savez même pas où il va!...</p>
-
-<p>—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré,
-tout émue par les paroles inquiétantes du prince...
-Etait-il possible qu’Henriot, à peine retrouvé,
-s’éloignât sans lui dire même vers quelle ville il
-se dirigeait, s’il serait longtemps absent, s’il reviendrait
-bientôt.</p>
-
-<p>Le prince observait, en souriant, le trouble où
-ses paroles avaient plongé la jeune fille.</p>
-
-<p>Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire.
-Il en avait assez dit pour être certain qu’Alice, le
-lendemain, en revoyant Henriot, chercherait à
-savoir de lui le but de ce voyage secret.</p>
-
-<p>Avec impatience, il attendit la venue du jeune
-homme.</p>
-
-<p>Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux
-<span class="pagenum" id="Page_103">103</span>
-dans la cour du palais municipal avertit le prince
-de la venue du commandant Henriot.</p>
-
-<p>Confiant son cheval à un hussard, le jeune
-homme monta aux appartements, se fit annoncer
-à la princesse de Hatzfeld qui s’excusa de ne
-pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya
-sa lectrice.</p>
-
-<p>Les adieux des deux jeunes gens furent rapides
-et attristés.</p>
-
-<p>Au moment où Henriot allait enfin se décider
-à quitter Alice, car Lefebvre devait s’impatienter
-ayant fixé le départ à onze heures, la jeune fille
-lui demanda timidement:</p>
-
-<p>—Henriot, vous ne m’avez pas dit où vous alliez...
-je désirerais tant vous suivre par la pensée,
-vous accompagner du fond du cœur dans les combats
-nouveaux où sans doute vous êtes emporté...
-pourquoi me cachez-vous le but de ce départ?...</p>
-
-<p>Henriot regarda Alice avec une attention profonde.</p>
-
-<p>—Vous voulez savoir où le maréchal m’emmène,
-mon Alice?... Curiosité de femme, n’est-ce
-pas?... Eh bien! c’est à Dantzig que l’Empereur
-nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de
-cette ville et la prendre... Vous voyez, Alice, que
-je ne vous garde rien de secret...</p>
-
-<p>—Oh! comme vous me dites cela, Henriot...
-est-ce que j’ai mal fait de vous questionner?...
-pardonnez-moi!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span>
-—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m’avez
-ainsi interrogé?... quelqu’un n’a-t-il pas cherché
-à savoir de vous où l’Empereur nous ordonnait
-de nous rendre?... répondez-moi?... demanda
-le jeune officier que l’avertissement de Lefebvre
-avait, depuis la veille, rendu méfiant.</p>
-
-<p>—Oui... c’est le prince de Hatzfeld qui m’a
-interrogée... il a voulu savoir de moi si je connaissais
-le but de votre voyage.</p>
-
-<p>—Le prince de Hatzfeld!... oh! c’est pour nous
-trahir! s’écria Henriot... il a cependant prêté un
-serment solennel à l’Empereur... Adieu, ma
-chère, à bientôt!... il faut que j’aille retrouver le
-maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig
-sera pris... Jusque-là silence!... Pas un mot au
-prince ni à son entourage... Heureusement il ne
-sait rien... A bientôt!...</p>
-
-<p>Dans sa précipitation, Henriot se trompant d’issue,
-au lieu de gagner le vestibule, ouvrit une
-porte donnant accès au cabinet du prince.</p>
-
-<p>Il trouva le bourgmestre debout contre cette
-porte, très troublé à la brusque apparition d’Henriot.</p>
-
-<p>—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret
-de notre voyage!... pensa Henriot... Il n’y a
-pas une seconde à perdre... l’Empereur doit être
-prévenu!</p>
-
-<p>Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de
-ses soupçons.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_105">105</span>
-Le maréchal chargea Duroc d’informer l’Empereur
-de ce qu’il venait d’apprendre.</p>
-
-<p>Deux heures plus tard un courrier envoyé par
-le bourgmestre au roi de Prusse était intercepté.
-On trouvait sur lui une lettre du prince de Hatzfeld
-annonçant le départ de Lefebvre et le siège
-imminent de Dantzig.</p>
-
-<p>Napoléon entra dans une violente colère.</p>
-
-<p>—Fiez-vous à la parole d’un Prussien! grommelait-il
-en se promenant de long en large dans
-son cabinet. Le prince avait pourtant promis de
-ne rien entreprendre contre nous... à cette condition,
-qu’il était libre de ne pas accepter, je lui
-laissais ses titres, son rang, ses prérogatives...
-je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire...
-et il n’usait de ma bienveillance, de ma
-longanimité, que pour me trahir plus sûrement.
-Oh! je me vengerai terriblement... oui, général,
-je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié
-qui cherche à rejoindre les siens et qui me
-combat après avoir jeté ses armes pour sauver
-sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de
-ces rares paysans qui, le soir, dans une embuscade,
-se vengent sur un de nos malheureux
-enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent
-pour tout citoyen qui défend son pays...
-j’admire même ces sauvages explosions de courage
-vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d’Acre
-ont fourni de si farouches témoignages... mais
-<span class="pagenum" id="Page_106">106</span>
-j’écraserai comme des reptiles qui se redressent
-ces gentilshommes perfides, ces seigneurs hypocrites,
-ces courtisans menteurs qui se courbent
-devant moi, pour que je leur permette de
-conserver leurs fortunes, leurs hochets, leurs
-privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme
-sans courage, cherchent ensuite à profiter d’un
-hasard, d’une indiscrétion, de la faiblesse d’une
-jeune fille, d’un secret surpris, en écoutant aux
-portes, ainsi qu’un domestique voleur, pour
-trahir leur serment et rétracter leur parole...
-Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne n’osera
-l’imiter...</p>
-
-<p>—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux!
-hasarda Duroc.</p>
-
-<p>—Je ne veux pas être faible, reprit vivement
-l’Empereur. Je n’ai de raison d’être qu’en paraissant
-fort partout. Au jour où l’on ne tremblera
-plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut
-contenir cette noblesse prussienne arrogante et
-sournoise. Les hommes ne se dominent que par
-la crainte. L’amitié, les bienfaits, la bonté, ce
-sont vaines vertus dont on se raille. L’indulgence
-est qualifiée couramment défaillance et les
-hommes, qui sont tous méchants, ne s’inclinent
-que devant la menace et la contrainte. Vous me
-conseillez la clémence, Duroc, c’était peut-être
-bon du temps de Cinna. Auguste était solide sur
-son trône, au milieu d’un empire pacifié. Il ne
-<span class="pagenum" id="Page_107">107</span>
-campait pas comme moi à huit cents lieues de
-son palais, au milieu des peuples en ébullition,
-en jeu à toutes les embûches de la trahison...
-Duroc, vous allez faire arrêter sur l’heure le
-prince de Hatzfeld et vous convoquerez pour demain
-matin la cour martiale!... Allez!...</p>
-
-<p>Duroc s’inclina. Il n’y avait plus à résister
-quand l’Empereur parlait ainsi.</p>
-
-<p>Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et
-la cour martiale, opérant rapidement, examina
-l’accusation, reconnut le crime de haute trahison
-et prononça la peine capitale.</p>
-
-<p>Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures
-après la sentence.</p>
-
-<p>Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière
-fois de fléchir l’Empereur. Ils le supplièrent
-d’épargner le prince. C’était le patriotisme qui
-l’avait poussé. Son crime avait un caractère de
-défense légitime. L’Empereur serait plus redoutable
-en pardonnant. Il désarmerait les passions
-et s’attirerait l’admiration de tout le peuple allemand
-par son acte de générosité.</p>
-
-<p>Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à
-ces prières, quand on imagina de le faire se trouver
-en présence de la princesse de Hatzfeld.</p>
-
-<p>Touchante dans son attitude suppliante, enceinte
-et intercédant au nom de l’enfant qui allait
-être orphelin avant d’avoir vécu, la princesse
-essaya d’arracher à l’Empereur un ordre de grâce.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_108">108</span>
-Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une
-jeune fille, amenée par Rapp, n’eût réussi à forcer
-la porte du cabinet de l’Empereur.</p>
-
-<p>C’était Alice, en vêtements de deuil, les yeux
-pleins de larmes, qui venait joindre ses prières à
-celles de la princesse. Elle raconta à l’Empereur
-son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre,
-remplaçant sa mère, l’avait entourée, puis
-l’aide qu’elle avait <ins id="cor_9" title="trouvé">trouvée</ins> chez la princesse de
-Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes
-années, d’Henriot, le pupille du maréchal, et, en
-rougissant, elle confessa ses rêves de bonheur
-avec lui. L’Empereur voudrait-il qu’elle fût la
-cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice?</p>
-
-<p>Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait
-ému par la supplication de cette jeune fille. Le
-cœur de bronze devenait malléable.</p>
-
-<p>—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot...
-ce brave hussard qui m’a pris Stettin avec
-soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard aigu
-sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la
-princesse devant lui.</p>
-
-<p>—Oui, sire... et avec votre permission j’épouserai
-le commandant Henriot... le maréchal Lefebvre
-a déjà donné son consentement...</p>
-
-<p>—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal
-Lefebvre aura accompli la mission que je lui
-ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard
-<span class="pagenum" id="Page_109">109</span>
-pour ce vaillant officier qui a accompli l’un des
-plus étonnants faits d’armes de ce siècle, je vous
-accorde la grâce que vous demandez... Relevez-vous
-toutes deux!...</p>
-
-<p>Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la
-montra à la princesse de Hatzfeld:</p>
-
-<p>—Voici la preuve de la trahison de votre mari,
-madame, dit-il sévèrement... la cour martiale a
-prononcé en statuant sur cette pièce... la preuve
-n’existe plus... la cour martiale se réunira de nouveau,
-et votre mari, contre lequel aucune charge
-ne sera plus relevée, sera remis en liberté...</p>
-
-<p>Et, d’un geste brusque, l’Empereur jeta dans la
-cheminée la lettre saisie sur le courrier, qui contenait
-l’avis au roi de Prusse de la marche vers
-Dantzig du maréchal Lefebvre.</p>
-
-<p>Comme la princesse et Alice se retiraient en
-bénissant la clémence de l’Empereur, celui-ci dit,
-en souriant, à la jeune fille:</p>
-
-<p>—Si le commandant Henriot se comporte aussi
-bien devant Dantzig qu’à Stettin, je vous promets,
-mademoiselle, de vous doter en signant à
-votre contrat de mariage!</p>
-
-<p>Et l’Empereur se remit au travail après avoir
-dit à Duroc:</p>
-
-<p>—Eh bien, maréchal, vous êtes content de
-moi?... J’ai été assez faible!... J’ai sottement pardonné!...
-J’étais pourtant bien en colère!... Je
-devais faire un exemple... J’ai eu tort!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span>
-—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même.
-C’est la plus grande victoire que Votre Majesté
-ait encore remportée, répondit le maréchal du
-palais, et la postérité glorifiera cette journée
-comme l’une des plus belles de votre règne.</p>
-
-<p>—Ah! Duroc, dit l’Empereur, secouant la tête
-avec un sourire amer, si jamais je suis vaincu, si
-je deviens à mon tour obligé de compter avec la
-clémence des rois, ils seront impitoyables pour
-moi! Ils se croiront tout permis, eux, les souverains
-nés, contre moi, le soldat de fortune, comme
-ils m’appellent... Tenez, parlons d’autre chose...
-Quelles nouvelles de Paris? L’impératrice donne-t-elle
-des fêtes, comme je le lui ai ordonné, et
-Talma est-il toujours supérieur dans <i>Britannicus</i>?...</p>
-
-<h3 id="Page_111"><a href="#toc">X</a><br />
-<small>DEVANT DANTZIG</small></h3>
-
-<p>Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement,
-écoutait un rapport ordinaire que lui lisait
-un aide de camp.</p>
-
-<p>Par moments, le maréchal donnait un violent
-coup de poing sur un plan étalé devant lui et,
-interrompant l’aide-de-camp, grommelait:</p>
-
-<p>—Passez!... passez!... je sais bien ce que j’ai
-de troupes, parbleu!... six mille Polonais qui se
-grisent comme des Cosaques... deux mille deux
-cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille
-Danois que j’ai rossés à Iéna et que je tiens à
-l’œil, car je suppose qu’ils sont plus près de s’entendre
-avec le roi de Prusse qu’avec moi... Voilà
-tout ce que l’Empereur m’a donné pour prendre
-cette bougresse de ville!...</p>
-
-<p>—Monsieur le maréchal oublie le 2<sup>e</sup> léger... dit
-l’aide de camp.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_112">112</span>
-—Non! tonnerre de Dieu, je ne l’oublie pas!...
-mais je ne veux pas le faire canarder, comme
-une volée de perdreaux dans la plaine... je le
-garde pour l’assaut, le 2<sup>e</sup> léger... Ah! si j’avais là
-mes grenadiers! fit-il avec un soupir.</p>
-
-<p>L’aide de camp reprit:</p>
-
-<p>—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à
-donner pour les chasseurs?</p>
-
-<p>—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à
-grand’chose, ces chasseurs... bons régiments le
-23<sup>e</sup> et le 19<sup>e</sup>!... mais que diable! ça n’arrive
-qu’une fois de prendre des forteresses avec de la
-cavalerie... Henriot l’a fait... ça ne se reverra plus
-de longtemps... ces chasseurs-là montent la garde
-à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel pétrin
-l’Empereur m’a fourré!</p>
-
-<p>Lefebvre se prit la tête dans les mains:</p>
-
-<p>—Ainsi, j’ai en tout trois mille Français!...
-trois mille vrais soldats! et il faut que je prenne
-avec ces trois mille braves une place qu’ils s’accordent
-tous à déclarer imprenable... J’ai, il est
-vrai, six cents sapeurs, qui sont des gaillards à
-poils, mais vrai, ça ne suffit pas!... Qu’est-ce que
-l’Empereur veut que je fasse!... j’ai les pieds
-gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre,
-le cadeau qu’il a voulu me faire!</p>
-
-<p>Et le bon maréchal s’arrachait les cheveux,
-impatient de l’immobilité où le confinait la lente
-et minutieuse opération du siège.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_113">113</span>
-Dantzig avait été investie régulièrement. Ce
-siège mémorable, le seul important des guerres
-de l’Empire, avait nécessité de longues opérations
-préliminaires.</p>
-
-<p>Depuis le jour où le maréchal avait quitté Berlin,
-accompagné d’Henriot, les travaux d’approche
-avaient été conduits avec une précision admirable
-et une entente du terrain parfaite.</p>
-
-<p>Avant de battre la place en brèche, on avait
-cherché à l’isoler. Il s’agissait de la séparer du
-fort de Weichselmunde qui la couvrait sur la
-Vistule et de s’emparer du banc de sable le
-Nehrung qui la reliait à Kœnigsberg.</p>
-
-<p>Le général Schramm, avec environ 3,000 Polonais,
-soutenu d’un escadron du 19<sup>e</sup> chasseurs et
-d’un bataillon du 2<sup>e</sup> léger, traversa la Vistule et
-débarqua sur le banc de sable.</p>
-
-<p>Les hommes du 2<sup>e</sup> léger avaient l’honneur
-d’être placés en tête de chaque colonne d’attaque.</p>
-
-<p>La garnison de Dantzig fit une sortie énergique.
-Mais le 2<sup>e</sup> léger l’arrêta. Tout le petit corps
-de Schramm, entraîné par l’exemple, s’élança
-avec ardeur en avant, força l’assiégé à se renfermer
-dans la ville. On avait ainsi un passage sur
-la Vistule. Un pont de bateaux fut aussitôt bâti, et
-les avant-postes français s’établirent jusque sous
-les glacis du fort de Weichselmunde.</p>
-
-<p>Deux autres sorties eurent lieu par la suite et
-furent victorieusement repoussées.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_114">114</span>
-Le général Chasseloup, qui avait toute la confiance
-de Napoléon, poursuivait avec ténacité l’investissement,
-au grand désespoir de Lefebvre qui
-s’informait impatiemment du jour où il pourrait
-monter à l’assaut.</p>
-
-<p>L’hiver était rude, mais, grâce aux soins pris
-par le maréchal, les soldats ne manquaient de
-rien dans leurs baraquements.</p>
-
-<p>Chaque soir, de grands feux étaient allumés et
-joyeusement les hommes chantaient des chansons
-en brûlant du punch dans les gamelles.</p>
-
-<p>Le moral des troupes était excellent. Seul, le
-brave maréchal ne décolérait pas. Il ne comprenait
-rien à toutes les précautions prises par les ingénieurs.
-Il mâchait son frein, vieux cheval de bataille
-impatient de courir au combat, et qui
-dresse les oreilles et frémit de tous ses membres
-au son attendu de la trompette.</p>
-
-<p>Le jour où nous le retrouvons dans sa tente,
-écoutant le rapport quotidien lu par son aide de camp,
-et qu’il interrompait de ses doléances, répétant
-à tout instant: «Comment, rien de nouveau!
-Toujours rien de nouveau!...» un petit
-conseil de guerre était convoqué.</p>
-
-<p>Le général Chasseloup, chargé de la direction
-des travaux du génie, et le général Kirgener,
-commandant l’artillerie, ainsi que le général
-Schramm, venaient conférer avec le maréchal.</p>
-
-<p>—Eh! bien, messieurs, allons-nous bientôt
-<span class="pagenum" id="Page_115">115</span>
-en finir? demanda-t-il en les voyant entrer. C’était
-son refrain chaque fois qu’il apercevait ses
-deux bêtes noires, comme il les appelait.</p>
-
-<p>—Un peu de patience, monsieur le maréchal,
-répondit le général Chasseloup, nous approchons,
-nous approchons!...</p>
-
-<p>—Serons-nous bientôt en mesure de donner
-l’assaut?... Où en êtes-vous?... Est-ce que nous
-devons nous éterniser ici?... reprit Lefebvre qui
-s’imaginait que ces savants, ces hommes de
-plume, retardaient l’heure du combat décisif.</p>
-
-<p>—Monsieur le maréchal, dit poliment Chasseloup,
-veut-il jeter les yeux sur le plan... Voici
-l’enceinte de Dantzig, ajouta-t-il, montrant un
-tracé sur la carte... là, se trouvent deux ouvrages
-séparés par un petit village... qu’on nomme le
-faubourg de Schildlitz...</p>
-
-<p>—Quand le prenons-nous ce faubourg?</p>
-
-<p>—Dans huit jours.</p>
-
-<p>—Pas avant?... Pourquoi?...</p>
-
-<p>—Parce qu’il nous faut d’abord tenter une
-fausse attaque sur cet ouvrage de droite, le Bischofsberg...</p>
-
-<p>—Bon! et après la fausse attaque?</p>
-
-<p>—Vous en ordonnerez une véritable, monsieur
-le maréchal.</p>
-
-<p>—De quel côté?...</p>
-
-<p>—Ici... à gauche... cette redoute se nomme le
-Hagelsberg.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_116">116</span>
-—Va pour le Hagelsberg!... Qu’on se batte à
-droite ou à gauche, cela m’est égal à moi, pourvu
-qu’on se batte!</p>
-
-<p>—On se battra, monsieur le maréchal, vous
-pouvez en être certain! dit avec sa ferme placidité
-le général Chasseloup.</p>
-
-<p>—Le plus tôt sera le meilleur... Mais pourquoi
-se battrait-on de ce côté, plutôt qu’à droite?</p>
-
-<p>—Voici pourquoi. Contrairement à l’opinion
-de mon collègue le général Kirgener, j’ai choisi
-l’ouvrage de gauche, reprit Chasseloup... Il est
-étroit et ne peut permettre à l’assiégé de déployer
-ses troupes. Les sorties ne pourront donc se faire
-qu’en colonnes profondes... Il se trouve susceptible
-d’être battu de revers par nos positions...
-On y arrive par un terrain qui monte insensiblement.
-Au contraire, le <ins id="cor_10" title="Bichofsberg">Bischofsberg</ins> est protégé
-par un ravin très creux.</p>
-
-<p>—Mais, général, ce ravin servirait à abriter
-mes soldats... ils avanceraient à couvert... Pourquoi
-ne choisissez-vous pas ce côté? On se jetterait
-sous les murs de Dantzig sans courir de
-grands risques? demanda Lefebvre, qui ne voyait
-jamais que le moment de l’assaut final.</p>
-
-<p>Le général Chasseloup lui répondit aussitôt:</p>
-
-<p>—Mais, monsieur le maréchal, dans ce ravin,
-comment voulez-vous que nous pratiquions nos
-cheminements?</p>
-
-<p>Lefebvre demeura bouche béante.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_117">117</span>
-—Nos cheminements?... expliquez-vous, général?...</p>
-
-<p>L’ingénieur alors se mit à faire au maréchal
-un cours abrégé de l’art de prendre les places.</p>
-
-<p>Il n’était pas extraordinaire que le maréchal
-fût, dans cette partie de l’art militaire, fort peu
-compétent.</p>
-
-<p>La plupart des généraux de l’Empire étaient
-aussi ignorants que lui.</p>
-
-<p>Depuis Vauban, il n’y avait pas eu en Europe
-de siège régulier. Sauf Mantoue, la plupart des
-places investies s’étaient rendues avant l’issue
-des opérations fatales du siège. Saint-Jean-d’Acre,
-défendue par Ahmed le Boucher et par sir Sidney,
-ne pouvait figurer parmi les sièges réguliers,
-l’armée d’Egypte n’ayant pas eu à sa disposition
-de matériel de siège complet.</p>
-
-<p>Le général Chasseloup fit connaître au maréchal
-les difficultés réelles de la grande tâche que
-lui avait assignée Napoléon. Il ne s’agissait plus
-de lancer des compagnies de grenadiers ou de
-voltigeurs intrépides à l’assaut et d’emporter un
-bastion dans un élan terrible. C’était la guerre
-souterraine qu’on devait pratiquer, en renonçant
-au combat au grand soleil. Les armes savantes
-avaient le pas sur les casse-cous.</p>
-
-<p>Par des tranchées, dont les déblais protégeaient
-les travailleurs, on s’approcherait de plus en plus
-des murailles. Une première tranchée, dite parallèle,
-<span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
-étant creusée, la nuit, afin d’échapper autant
-que possible au feu des défenseurs, on cheminerait
-par une autre tranchée en zig-zag jusqu’à
-une certaine distance, où l’on creuserait une seconde
-parallèle.</p>
-
-<p>Par les chemins couverts ainsi l’on arriverait
-jusque sous les remparts. Chaque tranchée serait
-armée de canons dont le feu continu empêcherait
-les assiégés de fournir un feu trop meurtrier.</p>
-
-<p>—Et quand on sera parvenu au pied des remparts,
-que fera-t-on? demanda Lefebvre vivement
-intéressé.</p>
-
-<p>—Alors, monsieur le maréchal, une brèche
-suffisante sera pratiquée dans la muraille par les
-canons du général Kirgener... les déblais combleront
-le fossé de Dantzig... et à ce moment-là,
-mais à ce moment suprême seulement, vos soldats
-feront le reste...</p>
-
-<p>—Ah! messieurs, il faut donc un trou dans
-cette sacrée muraille?... Eh bien! faites-moi ce
-trou, faites-le vite, et je vous réponds bien que je
-passerai!...</p>
-
-<p>Les deux généraux s’inclinèrent et apprirent
-alors au maréchal que, dans la nuit précédente,
-on avait réussi à établir une première parallèle à
-la distance de 200 toises du Hagelsberg; un
-épaulement en terre protégeait les travailleurs.
-On n’avait plus qu’à cheminer, en repoussant les
-sorties et en se garant des mines et des contremines
-<span class="pagenum" id="Page_119">119</span>
-que la garnison de Dantzig ne manquerait
-pas d’opposer aux efforts de l’assiégeant.</p>
-
-<p>—Je vous félicite, messieurs, dit Lefebvre en
-les congédiant gracieusement, de tout ce que
-vous m’avez appris... Vous savez, moi, mon métier
-n’est pas de cheminer... Je n’ai jamais fait la
-guerre chez les taupes... C’est égal! je vois que
-vous tâchez de me fabriquer un trou pour que
-j’entre... je vous remercie, et je parlerai à l’<ins id="cor_11" title="Empeur">Empereur</ins>,
-dans mon prochain rapport, de vos travaux
-et de vos cheminements...</p>
-
-<p>La porte de la tente fut soulevée, et Henriot,
-en tenue de commandant de chasseurs, parut,
-très visiblement ému.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il? est-ce que tu as pris Dantzig
-avec ton escadron?... demanda Lefebvre toujours
-un peu ironique quand il s’agissait de parler de
-la cavalerie.</p>
-
-<p>—Non, monsieur le maréchal... c’est une nouvelle...
-deux nouvelles... dont l’une est pour
-l’armée, l’autre pour vous...</p>
-
-<p>—D’abord ce qui concerne l’armée? dit impérativement
-le maréchal.</p>
-
-<p>—Le 44<sup>e</sup> de ligne, détaché du corps du maréchal
-Augereau, parti de la Vistule, et le 19<sup>e</sup> de
-ligne, venant de France, arrivent avec un convoi
-d’artillerie...</p>
-
-<p>—Bravo! ce sont les renforts que j’attendais!
-s’écria Lefebvre enthousiasmé. L’Empereur a
-<span class="pagenum" id="Page_120">120</span>
-tenu parole! Messieurs, avec ces braves du 44<sup>e</sup> et
-du 19<sup>e</sup>, des lapins, je les connais, nous entrerons
-avant un mois dans cette garce de ville... L’autre
-nouvelle, Henriot, celle qui me concerne, dis-tu?</p>
-
-<p>—Madame la maréchale vient d’arriver au
-camp!...</p>
-
-<p>Lefebvre laissa échapper un juron sonore.</p>
-
-<p>—Nom d’une bombe! s’écria-t-il surpris,
-qu’est-ce qu’elle vient f... ici, la maréchale?...
-Est-ce qu’il y a quelque chose de cassé à Paris?...
-Mon sacripant de fils aura encore fait des siennes
-avec tous les freluquets dorés qu’il fréquente.
-Comme si nous avions besoin de femmes devant
-Dantzig... avec de la neige partout, et ces
-cheminements, ces parallèles, ces tranchées et
-tout le tonnerre de Dieu d’un siège qui n’en finit
-pas!</p>
-
-<p>Puis, aussitôt cette explosion passée, avec une
-expression de joie et de bonhomie qui éclaira sa
-physionomie martiale, il ajouta:</p>
-
-<p>—Ça me fera un rude plaisir tout de même de
-la revoir, ma Catherine!... Henriot, allons l’embrasser...
-et vous, messieurs, ajouta-t-il en se
-tournant vers les ingénieurs: je compte sur vous
-pour me faire le trou le plus tôt possible... la
-maréchale sera si contente de me voir prendre
-Dantzig!...</p>
-
-<h3 id="Page_121"><a href="#toc">XI</a><br />
-<small>LE SECRET DE JOSÉPHINE</small></h3>
-
-<p>L’entrevue des deux époux fut affectueuse et
-simple.</p>
-
-<p>La première effusion passée, Lefebvre dit:</p>
-
-<p>—Ah! ça, qu’est-ce qui t’amène ici?</p>
-
-<p>—Un secret d’Etat! répondit la maréchale.</p>
-
-<p>—Ah! bah! conte-moi cela.</p>
-
-<p>—C’est l’Impératrice qui m’envoie...</p>
-
-<p>—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig?</p>
-
-<p>—Non... elle désire connaître les sentiments
-de l’Empereur à son égard...</p>
-
-<p>—L’Empereur lui est toujours fort attaché...
-Bien qu’elle lui en ait fait voir de grises dans
-les temps... à présent qu’elle a passé la première
-et même la seconde jeunesse, il est probable
-qu’elle a moins de démangeaisons à la cuisse...
-<span class="pagenum" id="Page_122">122</span>
-je suis même persuadé qu’aujourd’hui elle aime
-notre Empereur!...</p>
-
-<p>—Elle l’adore...</p>
-
-<p>—Il est bien temps!... C’était autrefois, quand
-il était général à l’armée d’Italie, qu’elle aurait
-dû avoir pour lui ces sentiments-là... Mais va te
-faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu’à se faire
-courtiser à Paris... elle traînait après elle tout
-un état-major de galants... Barras en était... et
-puis Hippolyte Charles, le beau Charles, l’adjudant
-de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu’il
-aimait sa femme alors, notre général, c’était du
-délire, de la folie!...</p>
-
-<p>—J’ai entendu raconter des choses extraordinaires
-là-dessus... A Milan, Bonaparte se roulait
-comme un furieux dans l’attente de sa femme qui
-tardait à venir... il lui expédiait courrier sur
-courrier... il ne pouvait vivre sans elle...</p>
-
-<p>—Oui, tout cela a duré jusqu’au retour d’Egypte...
-là Bonaparte apprit indirectement la vérité...
-Oh! il a dû souffrir énormément!... il m’a
-dit une fois, en me montrant la glace du portrait
-de Joséphine qu’il portait toujours sur lui et qui,
-par accident, s’était brisée: «Lefebvre, ma
-femme est bien malade ou infidèle!»... A son
-arrivée à Paris, Joséphine qui avait été au devant
-de lui, par la route de Lyon, le manqua, il avait
-pris par la route du Bourbonnais... il la laissa une
-journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la
-<span class="pagenum" id="Page_123">123</span>
-fin il pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!...
-Bonaparte a eu, je le sais, un instant
-la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir
-la volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que
-tu m’apportes, ce secret que tu viens m’apprendre?...</p>
-
-<p>—Non!... je crois l’Empereur toujours attaché
-à Joséphine... il l’a épousée une seconde fois devant
-l’Eglise... il l’a sacrée à Notre-Dame... il ne
-peut avoir à présent l’idée de divorcer... Joséphine
-cependant a des craintes...</p>
-
-<p>—Est-ce que sa conduite donnerait à l’Empereur
-de nouveaux sujets de plainte?...</p>
-
-<p>—Oh! non!... l’Impératrice a trente-sept ans...
-elle est d’un pays où l’on vieillit vite... Songe
-donc, elle était nubile à douze ans... mère à
-seize ans!... c’est une femme âgée... elle est à l’abri
-du soupçon maintenant, mais non d’un reproche...</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que l’Empereur peut donc lui reprocher?</p>
-
-<p>—Sa stérilité!... Pour elle, c’est plus terrible
-qu’une faute découverte cette impuissance d’être
-mère...</p>
-
-<p>—Oui, dit Lefebvre pensif, l’Empereur souffre
-cruellement d’être privé d’héritier... son œuvre
-colossale chancelle... il sent s’écrouler sous lui
-son trône magnifique... il possède, en maître, le
-présent superbe, mais l’avenir lui échappe... Ah!
-<span class="pagenum" id="Page_124">124</span>
-si la science pouvait lui donner un enfant!...</p>
-
-<p>—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart
-a tout essayé... il faut que l’Empereur se
-résigne à n’avoir pas d’héritier direct... Son frère
-Joseph lui succédera...</p>
-
-<p>—Hum!... son frère?... Napoléon semble être
-le seul de sa famille... il y a aussi Murat, son
-beau-frère, qui rêve d’être héritier désigné... Non,
-femme! je crois que Napoléon, faute d’enfants de
-Joséphine et de lui, adoptera la descendance de
-Joséphine... la reine de Hollande avec son enfant...</p>
-
-<p>—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d’Hortense...
-Tu veux parler de cet enfant pour succéder
-à Napoléon un jour?</p>
-
-<p>—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse
-jovialité, l’Empereur a toujours été fort attaché
-à sa mère... sa belle-fille, c’était sa préférée, sa
-chérie... les mauvaises langues ont même jasé...</p>
-
-<p>—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu
-que lorsque l’empereur l’a mariée à son frère
-Louis, Hortense de Beauharnais était grosse... et
-qu’il était le père de cet enfant... Eh! bien! les
-langues méchantes ne jaseront plus... Le petit
-Napoléon-Charles est mort!...</p>
-
-<p>—Ah! mon Dieu!... que m’apprends-tu là!...
-l’Empereur sera désolé... il aimait beaucoup l’enfant
-d’Hortense...</p>
-
-<p>—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs...
-<span class="pagenum" id="Page_125">125</span>
-Tu sais que je le connais, notre Empereur: l’affection,
-les doux sentiments, les élans du cœur,
-tout cela est subordonné à la politique... et c’est
-ce qui me tourmente. Que dira-t-il quand je vais
-lui apporter cette désagréable nouvelle!... fit
-Catherine avec une visible anxiété.</p>
-
-<p>—Il te recevra mal... il te bousculera...</p>
-
-<p>—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!...
-tu sais, mon homme, que je n’ai pas ma langue
-dans ma poche... on ne m’appelle pas pour rien
-la Sans-Gêne...</p>
-
-<p>—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout
-cela ne m’explique pas ton arrivée soudaine au
-camp... Pourquoi l’Impératrice t’a-t-elle chargée
-d’annoncer ce fâcheux événement à l’Empereur...?
-On n’aime pas d’ordinaire à être la messagère
-de semblables nouvelles. Je ne comprends
-pas du tout ce qui t’a poussée à traverser toute
-l’Europe pour me retrouver dans ces sables et
-dans ces neiges devant Dantzig!...</p>
-
-<p>—Parbleu! je suis venue te consulter avant de
-parler à l’Empereur.</p>
-
-<p>—Quel conseil puis-je te donner!</p>
-
-<p>—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre
-à Napoléon...</p>
-
-<p>—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir
-ce que l’Empereur te dira...</p>
-
-<p>—Tu peux t’en douter...</p>
-
-<p>—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence
-<span class="pagenum" id="Page_126">126</span>
-as-tu reçue de l’Impératrice? De quelle mission
-mystérieuse t’a-t-elle chargée?</p>
-
-<p>—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...</p>
-
-<p>—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais
-ce que ces sacrés ingénieurs me forcent à me
-fourrer dans la caboche avec leurs paperasses et
-leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me
-faire avaler des choses difficiles... Allons! va, je
-suis tout oreilles...</p>
-
-<p>—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles
-a non seulement attristé, mais effrayé l’Impératrice...
-Elle avait consulté un tas de gens, des
-médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant
-un remède, un élixir, une drogue pour
-être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout où
-les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre
-la maternité possible... elle s’est transportée,
-elle a séjourné, rien n’y a fait!</p>
-
-<p>—Ça c’est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait
-bien donné la moitié de sa couronne pour
-avoir un de ces marmots qui poussent si facilement
-chez les pauvres gens... c’est le cas de le
-dire: les uns ont trop, les autres pas assez!...
-Que de femmes se trouveraient favorisées d’être
-affranchies comme elle de la marmaille obligatoire,
-régulière, venant tous les ans avec plus de
-ponctualité que la récolte... Enfin! l’on ne peut pas
-tout accaparer... l’Impératrice a d’autres joies...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_127">127</span>
-—Elle craint de connaître la douleur de l’abandon...
-elle a peur que l’Empereur ne la répudie...</p>
-
-<p>—Parce qu’elle n’a pas d’enfants!... ce serait
-injuste... ce n’est peut-être pas de sa faute...
-Ecoute donc! s’il me consultait là-dessus, moi,
-l’Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu
-pas mal de femmes, la petite Fourès, Belilote, cette
-gentille compagne d’Egypte, la Grassini, mademoiselle
-George, sans compter les dames du palais,
-les lectrices, les dames d’honneur... Aucune
-n’a pu se vanter d’avoir un héritier de Napoléon,
-et elles y mettaient de la bonne volonté!... Tu
-comprends que si elles avaient prouvé à l’Empereur
-qu’il était père, toutes ces aimables
-camarades d’un instant devenaient des femmes
-d’importance... Personne, pas même Duroc,
-Bourrienne, Junot ou Marmont, ne saurait attribuer
-à l’Empereur une paternité quelconque...
-Pour Joséphine, c’est différent! elle a fait ses
-preuves, elle! Le prince Eugène et Hortense sont
-là pour affirmer qu’elle possédait les qualités de
-son sexe.</p>
-
-<p>—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais
-il est certain qu’elle doit désormais renoncer à la
-possibilité de le redevenir... Elle n’est plus
-jeune... la source de la vie est tarie en elle et
-Napoléon semble impropre à transmettre à des
-êtres son génie: sa force, sa virilité sont ailleurs...
-<span class="pagenum" id="Page_128">128</span>
-Reste donc l’empire sans héritier! <ins id="cor_12" title="Napo-poléon">Napoléon</ins>
-peut croire que l’âge seul de Joséphine
-est un obstacle... il ne l’aime plus d’amour... assurément
-il se montre très bon pour elle et nul
-ne peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle
-qu’il a aimée dans sa jeunesse les plus grands
-égards... Cependant il est facile de lui mettre
-dans la tête qu’une jeune femme lui donnerait un
-fils... Lucien, Talleyrand, d’autres encore lui
-conseillent le divorce... on excite sa vanité en
-lui faisant observer la possibilité d’une union
-avec une princesse, fille ou parente d’un des monarques
-de l’Europe...</p>
-
-<p>—Oui... on dit que ce méchant boiteux de
-Talleyrand, ce fourbe et ce renégat que je ne
-peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons
-de lui appliquer ma botte dans le derrière,
-tant il pue la trahison, est en train de manigancer
-un projet de mariage avec la sœur de l’empereur
-de Russie... La guerre actuelle est un empêchement,
-mais la victoire peut d’un jour à
-l’autre aplanir la difficulté.</p>
-
-<p>—L’Impératrice a deviné ces projets... elle sait
-qu’on en veut à son bonheur... elle s’attend
-brusquement à entendre l’Empereur lui parler de
-divorce dans l’intérêt de sa dynastie... alors elle
-a trouvé un moyen de parer le coup funeste
-qu’elle sent déjà dirigé contre elle, prêt à l’atteindre...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_129">129</span>
-—Et ce moyen?... j’avoue que je ne devine
-pas...</p>
-
-<p>—As-tu conservé le souvenir d’une jeune
-femme faisant partie de la maison de la princesse
-Caroline... une élégante brune, aux yeux magnifiques,
-nommée Eléonore, une demoiselle de la
-Plaigne...</p>
-
-<p>—Une ancienne élève de madame Campan,
-mariée à un fricoteur, Jean Revel, ancien quartier-maître
-au 15<sup>e</sup> dragons, chassé de l’armée
-pour faux et condamné pour vol... Oui, je m’en
-souviens parfaitement!... l’Empereur a couché
-avec elle à son retour d’Austerlitz... Elle était divorcée
-et son mari purgeait sa peine... Mais quel
-rapport y a-t-il entre cette Eléonore et l’Impératrice?</p>
-
-<p>—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine...
-Eléonore a obtenu ce que l’Impératrice
-ne peut avoir... Eléonore a un fils!...</p>
-
-<p>—Il n’est peut-être pas de l’Empereur?...</p>
-
-<p>—Si... D’abord, l’intérêt d’Eléonore, dès
-qu’elle s’est crue enceinte, a été d’éviter toute
-imputation possible mettant en doute la réalité
-de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant
-son divorce à l’institution de madame Campan,
-à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme,
-sauf l’Empereur, n’a pu la voir sans témoin...
-Enfin, l’enfant offre le masque frappant de son
-auguste père!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span>
-—Diable!... Est-ce que tu aurais l’intention
-de nous donner un jour pour empereur le fils
-d’Eléonore?...</p>
-
-<p>—Peut-être!... Ce que les médecins et les
-charlatans n’ont pu faire, les hommes de loi peuvent,
-paraît-il, l’accomplir... L’Impératrice a
-consulté des légistes... Le droit divin n’admet
-que les héritiers du sang à succéder au trône,
-mais le droit romain permet l’adoption... Cambacérès
-m’a expliqué tout cela... On m’a fait ma
-leçon avant de partir!... A présent je suis ferrée
-sur l’adoption!... J’en remontrerais à M. Portalis
-ou à M. Bigot-Préameneu.</p>
-
-<p>—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine!
-dit Lefebvre en admiration devant sa femme...
-Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins,
-à ce qu’on dit, adoptaient des héritiers, quand
-ils ne pouvaient faire de la graine d’empereurs?...</p>
-
-<p>—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste
-en tête, tu sais celui que joue Talma au Théâtre-Français,
-ont pratiqué l’adoption... C’est très
-commode! Il suffit d’un sénatus-consulte pour
-que ça soit régulier...</p>
-
-<p>—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste
-plein d’indifférence pour la majestueuse assemblée
-qui siégeait à plat-ventre jusqu’au jour où
-il s’agit de donner le coup de pied final à l’aigle
-expirant.</p>
-
-<p>—As-tu compris à présent ce que je viens
-<span class="pagenum" id="Page_131">131</span>
-faire au camp de l’Empereur à Finckenstein?</p>
-
-<p>—Pas tout à fait... Achève!</p>
-
-<p>—Eh bien! l’Impératrice, ayant eu connaissance
-de la maternité d’Eléonore, juste au moment
-où la mort du fils d’Hortense lui ôtait ses
-espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer
-à l’Empereur de reconnaître pour fils
-adoptif et comme héritier de l’empire, le fils
-d’Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes
-répugnances, servira de mère à cet enfant... Le
-peuple et l’armée, habitués à tout admirer, à
-tout approuver dans les actes de Napoléon,
-applaudiront... Cet enfant, héritier bâtard, mais
-ayant du sang de Napoléon dans les veines, sera
-certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou
-à ce niais de Louis... Pour les frères de l’Empereur,
-la France n’aura jamais que des sentiments
-très modérés... elle les connaît pour ce qu’ils
-sont, des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles
-et peut-être des coquins, prêts à trahir leur frère
-à la première occasion pour essayer de sauver
-les couronnes qu’il leur a mises sur la tête... Cet
-enfant, élevé au palais, entre l’Empereur et l’Impératrice,
-traité par tout le monde en prince
-impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà,
-Lefebvre, ce que je veux proposer à Napoléon,
-au nom et avec le consentement de l’Impératrice...
-Tu as compris, à présent...</p>
-
-<p>Lefebvre réfléchissait profondément.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_132">132</span>
-Il était d’esprit lent, mais juste. Son bon sens
-le guidait dans toutes les circonstances de la
-vie.</p>
-
-<p>Au moment où l’on cherchait des candidats au
-Directoire, il fut un instant question de lui.</p>
-
-<p>Il répondit avec une modestie et une sagesse
-rares:</p>
-
-<p>—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur.
-C’est un peu une couronne royale que vous
-m’offrez là! Je suis républicain et militaire. Je
-veux servir mon pays autrement qu’en rétablissant
-une royauté à cinq têtes. Vous êtes tous
-gens d’esprit qui n’avez pas besoin d’un imbécile
-comme moi pour en faire un roi! Je retourne
-à l’armée de Sambre-et-Meuse où l’ennemi
-m’attend!</p>
-
-<p>Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable
-par l’Empereur, et il ne cacha pas ses craintes
-sur la réussite de la mission de la maréchale.</p>
-
-<p>—Mais tu as accepté une consigne, femme, il
-faut l’exécuter jusqu’au bout, dit-il avec fermeté,
-en soldat dévoué incapable de broncher quand
-l’ordre de marcher en avant était donné.</p>
-
-<p>Un roulement de tambour se fit entendre,
-accompagné du taratata des trompettes.</p>
-
-<p>—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme,
-j’ai l’habitude de manger en même temps que
-mes soldats, et à peu près le même ordinaire.
-Aujourd’hui, je t’invite, et je vais dire au cuisinier
-<span class="pagenum" id="Page_133">133</span>
-qu’il ajoute un plat en ton honneur... Nous
-dînerons en tête à tête, veux-tu?</p>
-
-<p>—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y
-avait de si bon petit vin blanc. T’en souviens-tu?</p>
-
-<p>—Si je m’en souviens!... il me gratte encore
-le palais... Il n’y en a pas ici de ce petit vin-là!...
-ils ne connaissent pas ça en Allemagne... Je
-t’offrirai du vin de Hongrie que l’archevêque de
-Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa
-messe, car tu sais, femme, j’ai un aumônier à
-présent...</p>
-
-<p>—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne
-riant aux éclats, mais c’est à peine si tu savais
-dire ton <i>Pater</i>...</p>
-
-<p>—J’ai essayé de m’en souvenir... l’Empereur
-tient à cela!... On est très religieux en Pologne...
-et puis il faut boire aussi beaucoup, ça flatte les
-notables du pays!...</p>
-
-<p>—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre
-de mauvaises habitudes dans ce vilain trou?...</p>
-
-<p>—Un trou!... oh! Catherine, il n’est pas encore
-fait le trou!... Ces sacrés ingénieurs me le
-préparent... Sois tranquille! dès que je le verrai
-ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et
-je ne moisirai pas ici, va!...</p>
-
-<p>Le valet de chambre et deux ordonnances du
-maréchal entrèrent alors et disposèrent la table
-pour le souper.</p>
-
-<p>La maréchale s’était débarrassée de sa pelisse
-<span class="pagenum" id="Page_134">134</span>
-et, en s’asseyant dans un coin sur un pliant de
-campagne, elle apostropha le valet de chambre:</p>
-
-<p>—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d’apporter
-du vin de l’archevêque... nous allons, le
-maréchal et moi, nous donner ce soir une petite
-pointe!...</p>
-
-<p>Et elle accompagna cette recommandation
-d’une claque sur ses cuisses massives, son geste
-familier aux instants de belle humeur.</p>
-
-<h3 id="Page_135"><a href="#toc">XII</a><br />
-<small>LE DESSERT DE CATHERINE</small></h3>
-
-<p>—As-tu faim? demanda le maréchal à sa
-femme en lui passant une assiettée de soupe
-grasse, fleurant bon, et dont l’odorante buée
-emplit la tente d’un parfum d’appétit.</p>
-
-<p>—Une faim caniche! répondit la maréchale...
-Dame! ça vous fait descendre l’estomac dans les
-talons de rouler en chaise de poste à travers tous
-ces pays qui ont des noms qu’on ne retient pas...
-Et puis la soupe, ici, semble fameuse... La gorge
-m’en démange!</p>
-
-<p>—Mes soldats n’en mangent pas d’autre.
-Toutes les semaines, au hasard, je vais goûter à
-l’une des gamelles. Ça m’est égal qu’on se moque
-de moi! L’Empereur s’occupe bien des pieds de
-ses hommes, lui! Que de fois je l’ai vu faire
-arrêter une colonne en marche et ordonner à
-l’un des soldats de se déchausser. Il veut voir de
-<span class="pagenum" id="Page_136">136</span>
-ses propres yeux si ses prescriptions pour la
-chaussure sont bien exécutées... moi, je m’occupe
-de l’estomac... Le fusil sur l’épaule, avec de bons
-souliers et de bonne soupe, on fait le tour du
-monde!... Un peu de bœuf, Catherine?</p>
-
-<p>—Oui... avec des cornichons, s’il y en a, dit la
-maréchale tendant son assiette.</p>
-
-<p>—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de
-pays... Mais il y a des choux aigres... tiens! en
-voici...</p>
-
-<p>—Oh! que c’est sûret... à boire, Lefebvre!...</p>
-
-<p>—Du vin de l’archevêque?...</p>
-
-<p>—Oui... nous le boirons à la santé de l’Empereur,
-dit la maréchale, la bouche pleine, levant
-son verre avec gaieté.</p>
-
-<p>Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la
-vieille mode française.</p>
-
-<p>—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda
-Lefebvre en découpant le poulet que venait de
-servir le valet de chambre.</p>
-
-<p>—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L’Empereur
-a ordonné qu’on s’amusât cet hiver. Il ne
-voulait pas que son absence privât Paris et la
-cour des réjouissances accoutumées. Il y a eu un
-quadrille d’honneur, dont j’ai fait partie...</p>
-
-<p>—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...</p>
-
-<p>—Est-ce que ce n’est pas nous à présent les
-princesses?... Oui, mon petit, l’Impératrice m’a
-<span class="pagenum" id="Page_137">137</span>
-fait l’honneur de m’engager... Nous étions seize
-dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes:
-il y avait le quadrille blanc, le vert, le
-rouge et le bleu. Les dames blanches avaient
-des diamants, les rouges des rubis, les vertes
-des émeraudes; moi, j’étais du quadrille bleu, je
-portais des turquoises et des saphirs...</p>
-
-<p>—Tu devais être comme un astre, Catherine...
-j’aurais voulu te voir...</p>
-
-<p>—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma
-grande plume d’autruche qui se balançait sur
-ma toque! Ah! c’était superbe!... nous avions des
-habits de coupe espagnole avec des toques de la
-couleur de nos robes... tu vois ça d’ici?...</p>
-
-<p>—Et les cavaliers?</p>
-
-<p>—Ils portaient des habits de velours, des toques
-aussi et des écharpes couleur du quadrille...
-Mon cavalier, c’était un bel homme, M. de Lauriston;
-oh! ne va pas être jaloux, c’est un civil!...
-et c’est Despréaux, tu sais, mon maître à danser,
-qui conduisait toute la ribambelle... La princesse
-Caroline par extraordinaire ne s’est pas trop chamaillée
-avec la princesse Elisa... le bal a été
-ravissant... je conterai cela à l’Empereur, ça
-l’amusera, le pauvre cher homme!...</p>
-
-<p>—Je crois que tu auras de la peine à l’égayer
-avec les nouvelles que tu lui apportes...</p>
-
-<p>—Bah! il en prendra vite son parti... D’ailleurs
-il sera enchanté de me voir arriver au lieu de
-<span class="pagenum" id="Page_138">138</span>
-Joséphine... ça lui évitera des scènes, si comme
-on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...</p>
-
-<p>—L’Impératrice devait donc venir le relancer
-jusqu’au camp?</p>
-
-<p>—Elle a prévenu l’Empereur par un courrier
-extraordinaire de ses intentions... elle mourait
-d’envie de le rejoindre en Pologne... elle était
-inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a
-été envoyé de rester à Paris... c’est alors que je
-me suis mise en route... Mais, dis donc, ton petit
-vin d’archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir
-dans la bouteille...</p>
-
-<p>Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son
-verre que Lefebvre emplit en souriant.</p>
-
-<p>Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux
-d’être réunis, savouraient avec délices ce modeste
-repas, sous la tente, avec l’insouciance de deux
-jeunes amoureux.</p>
-
-<p>Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant
-tiré sans façon sa vieille bouffarde qui ne le quittait
-pas plus que son sabre, se mit en posture
-d’allumer et se disposa à digérer comme un bon
-bourgeois au coin de son feu, les pieds sous la
-table, en causant avec sa femme, au milieu des
-aspirations berceuses du tabac.</p>
-
-<p>La maréchale, qui du coin de l’œil avait inventorié
-le mobilier sommaire de la tente de son
-mari, dit en riant, avec malice, montrant du
-doigt le lit de camp:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_139">139</span>
-—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!...
-Ah! mon pauvre homme, comment allons-nous
-tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose pas
-que tu vas m’envoyer dormir dans la berline?...</p>
-
-<p>—J’ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous
-le rapprocherons, et puis, en se serrant, on arrive
-toujours à se caser dans un lit, si petit soit-il,
-quand on s’aime, fit Lefebvre se levant et étreignant
-contre sa poitrine son excellente épouse.</p>
-
-<p>L’ordonnance entra tout à coup, l’air effaré.</p>
-
-<p>La maréchale se dégagea, confuse, et dit à
-l’oreille de son mari:</p>
-
-<p>—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu’on
-puisse prendre au moins son dessert tranquillement!</p>
-
-<p>Le maréchal allait donner l’ordre que sollicitait
-sa femme, quand une série de détonations éclata
-en même temps que les cris: «Aux armes!»
-suivis de roulements de tambours et de sonneries
-de trompettes mettant tout le camp en rumeur.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il? demanda Lefebvre à l’ordonnance.</p>
-
-<p>—Le commandant Henriot veut vous parler,
-monsieur le maréchal.</p>
-
-<p>—Qu’il entre!... mais sapristi! on dirait que
-c’est sérieux! fit Lefebvre, prêtant l’oreille aux
-décharges successives de la mousqueterie accompagnant
-le bruit du canon plus nourri.</p>
-
-<p>Henriot, après avoir fait un signe amical à sa
-mère adoptive, dit rapidement:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_140">140</span>
-—Monsieur le maréchal, l’ennemi vient de
-tenter une grande sortie... il s’est emparé de la
-redoute que nous avions prise...</p>
-
-<p>—La redoute dont le 44<sup>e</sup> de ligne s’était rendu
-maître?... ce qui nous mettait à quarante toises
-du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la
-gardaient...</p>
-
-<p>—Oui, monsieur le maréchal... la panique
-s’est répandue chez les Saxons; ils ont abandonné
-les tranchées; c’est une déroute sérieuse; dans
-un quart d’heure, si on ne les arrête, les Prussiens
-seront ici...</p>
-
-<p>—Le 44<sup>e</sup> de ligne est là? demanda froidement
-Lefebvre.</p>
-
-<p>—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon...
-commandant Rogniat.</p>
-
-<p>—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou
-plutôt, non! veille sur la maréchale...</p>
-
-<p>—Sur moi! Ah ça, dit d’un ton offensé Catherine,
-est-ce que ça ne me connaît pas, le chambard
-des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre,
-ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me
-rappellera le temps de Jemmapes!... Ne t’occupe
-pas de moi! administre une bonne raclée à ces
-Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons
-après l’affaire.</p>
-
-<p>Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante
-se dressa aussitôt devant la tente.</p>
-
-<p>—Ah! ce bon La Violette? s’écria vivement
-<span class="pagenum" id="Page_141">141</span>
-Catherine, reconnaissant le fidèle tambour-major.</p>
-
-<p>—Oui, m’ame Catherine... je veux dire m’ame
-la maréchale... vous êtes bien bonne!... c’est
-moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si
-vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit,
-où vous verrez toute la danse.</p>
-
-<p>—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai
-bien voir toute seule... j’aime mieux que tu
-suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi
-dans la bagarre.</p>
-
-<p>—J’vous obtempère, m’ame Catherine, j’veux
-dire m’ame la maréchale, mais vous savez bien
-qu’avec lui il n’y a pas de danger... Ah! dès qu’ils
-vont l’apercevoir, ils ne s’amuseront pas à l’attendre
-les sacrés Prussiens... ils ont cru comme
-ça n’avoir affaire qu’à des Saxons; quand ils sauront
-que c’est le maréchal qui est à la tête du
-44<sup>e</sup>... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé
-comme des canards!...</p>
-
-<p>Lefebvre cependant avait rallié rapidement le
-bataillon disponible du 44<sup>e</sup> de ligne:</p>
-
-<p>—Soldats, s’écria-t-il, cette redoute est non
-seulement la garde de notre camp, mais la clef
-de Dantzig... L’ennemi l’occupe, il faut le déloger...
-J’ai promis à l’Empereur de prendre Dantzig,
-je compte sur vous pour empêcher un maréchal
-de France de manquer à sa parole... En
-avant, grenadiers du 44<sup>e</sup>, et vive l’Empereur!...</p>
-
-<p>Alors, comme un sergent, le sabre à la main,
-<span class="pagenum" id="Page_142">142</span>
-bientôt nu-tête, car une balle l’avait décoiffé, le
-grand-cordon de la Légion d’honneur noirci de
-poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant
-plus rien, fonçant droit devant lui, le
-maréchal Lefebvre se jeta le premier dans la tranchée
-déjà abandonnée, entraînant le 44<sup>e</sup> de ligne...</p>
-
-<p>Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...</p>
-
-<p>Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants
-rencontrés; ils furent en une seconde abattus,
-percés de coups de baïonnette, de coups de
-sabre. On n’avait pas le temps de recharger les
-armes.</p>
-
-<p>Une trombe de balles accueillit le maréchal à
-son débouché de la tranchée purgée...</p>
-
-<p>—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant
-son sabre dont la lame était rouge.</p>
-
-<p>Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute,
-tapant, criant, jurant, s’ouvrant un passage
-au milieu d’hommes abattus et dont les
-rangs semblaient un champ de blé où un cheval
-s’est emporté.</p>
-
-<p>A côté de lui on apercevait, dans la confusion
-de la mêlée, un jeune homme qui parait les coups
-de baïonnette portés au maréchal, tandis qu’un
-fantôme géant tenant un fusil de munition par le
-canon, comme une massue, assommait tous ceux
-qui se trouvaient dans le cercle tournoyant de
-son arme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">143</span>
-De temps en temps le géant s’arrêtait, se baissait,
-ramassait à terre un nouveau fusil, le sien
-étant brisé, et recommençait à faire tournoyer
-l’arme terriblement maniée.</p>
-
-<p>Bientôt on était maître de la redoute.</p>
-
-<p>A l’une des tranchées la couvrant se trouvait
-une pièce de canon abandonnée par l’ennemi;
-dans leur précipitation, les canonniers avaient
-pris la fuite sans faire partir la pièce toute
-chargée.</p>
-
-<p>—Oh! dit Lefebvre, si j’avais là des chevaux
-pour emmener cette pièce et la braquer sur les
-fuyards!...</p>
-
-<p>—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit
-La Violette, le géant à la massue, qui, déposant
-son fusil à la crosse toute engluée de
-sang, saisit tranquillement la pièce, s’arc-bouta,
-se piéta, raidit ses muscles puissants, et, dans un
-effort énergique, la faisant tourner, lentement
-l’amena dans la position contraire; à présent elle
-était braquée sur Dantzig.</p>
-
-<p>Henriot, se courbant alors, pointa vivement la
-pièce et alluma la mèche.</p>
-
-<p>La volée de mitraille inattendue acheva la déroute
-des Prussiens.</p>
-
-<p>La redoute était prise et l’on touchait aux glacis
-de Hagelsberg.</p>
-
-<p>Le maréchal regarda satisfait l’ennemi disparaître
-derrière ses remparts et, remettant son
-<span class="pagenum" id="Page_144">144</span>
-sabre au fourreau, dit à Henriot et à La Violette:</p>
-
-<p>—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute...
-Ne vous la laissez pas reprendre cette
-nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale qui
-m’attend pour finir le dessert!...</p>
-
-<h3 id="Page_145"><a href="#toc">XIII</a><br />
-<small>UNE HISTOIRE D’AMOUR</small></h3>
-
-<p>La maréchale, le lendemain, s’éveilla aux premiers
-accents de la diane.</p>
-
-<p>Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en
-musique martiale. C’était toute sa jeunesse qui
-chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp
-des armées de la République, lorsque les volontaires
-sans souliers couraient aux armes au refrain
-de la <i>Marseillaise</i>, et chaque matin, au
-lever, s’apprêtaient à terminer la journée par
-une victoire.</p>
-
-<p>Rapidement elle s’habilla, aidée par une femme
-de chambre qui l’avait accompagnée, et qui, dépaysée
-et ahurie, ne cessait de demander à sa
-maîtresse si l’on gagnerait bientôt la route de
-France.</p>
-
-<p>Le maréchal était allé visiter, dès l’aube, les
-avant-postes et reconnaître la situation. La redoute
-<span class="pagenum" id="Page_146">146</span>
-prise la veille avait dû être armée et fortifiée
-dans la nuit. Il s’agissait de se maintenir
-dans ce fortin qui permettait de battre en brèche
-les murs même de Dantzig et de forer le premier
-trou.</p>
-
-<p>Il revint plus vite que la maréchale ne s’y attendait.
-Il était très pâle et semblait secoué par
-une émotion vive.</p>
-
-<p>—Qu’y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce
-que les Prussiens tentent une sortie nouvelle?...
-aurait-on perdu la redoute?</p>
-
-<p>—Non! la redoute heureusement est solidement
-gardée, et d’ici longtemps les assiégés ne
-recommenceront pas l’aventure d’hier; mais il
-arrive un malheur qui te touchera comme moi,
-ma bonne Catherine...</p>
-
-<p>—Oh! mon Dieu!... que s’est-il passé? parle
-vite!... tu me fais mourir d’angoisse...</p>
-
-<p>—Henriot... notre cher Henriot, que nous
-avons élevé comme un enfant, que tu aimes et
-que j’aime comme un fils respectueux et bon...</p>
-
-<p>—Il est mort? dit d’une voix sourde la maréchale,
-et des larmes roulèrent dans ses yeux.</p>
-
-<p>—Rassure-toi... il est...</p>
-
-<p>—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...</p>
-
-<p>—Non, prisonnier!</p>
-
-<p>Catherine eut un gros soupir de soulagement.
-Ses larmes se séchèrent. Son œil brilla presque.</p>
-
-<p>—Ah! c’est fâcheux, dit-elle d’une voix tranquille,
-<span class="pagenum" id="Page_147">147</span>
-mais je craignais un pire malheur... tu
-m’effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce n’est
-pas dangereux... tu l’échangeras à la première
-occasion... tu en as assez fait, hier seulement, des
-prisonniers prussiens!...</p>
-
-<p>Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d’une
-voix grave:</p>
-
-<p>—Aussitôt que j’ai su qu’Henriot avait été fait
-prisonnier, j’ai envoyé un parlementaire, offrant
-au maréchal Kalkreuth de lui donner en échange
-deux officiers et dix soldats capturés la veille.</p>
-
-<p>—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout
-de suite, ce Prussien?...</p>
-
-<p>—Il a refusé.</p>
-
-<p>—Est-ce possible?... et la raison?...</p>
-
-<p>—Notre Henriot n’est pas considéré par eux
-comme prisonnier de guerre.</p>
-
-<p>—Qu’est-ce qu’il est donc, alors?...</p>
-
-<p>—Un espion, surpris sous un déguisement,
-s’introduisant dans la ville!... dit Lefebvre avec
-une émotion croissante.</p>
-
-<p>—Henriot un espion!... allons donc!... un
-brave soldat comme lui n’espionne pas... il se
-bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant l’ennemi
-en face, le sabre à la main et son uniforme
-bien au clair... ton maréchal Kalkreuth radote;
-c’est un vieux fou... n’y a-t-il donc personne de
-sérieux autour de lui?...</p>
-
-<p>—Malheureusement, femme, les apparences
-<span class="pagenum" id="Page_148">148</span>
-sont contre Henriot... Quand il a été arrêté dans
-les rues de Dantzig, cette nuit, après l’affaire de
-la redoute où il s’était si vaillamment comporté,
-il n’était pas revêtu de notre uniforme... il était
-habillé en officier autrichien...</p>
-
-<p>—En Autrichien, lui?... Mais il n’y a pas d’Autrichien
-à Dantzig... On ne se bat pas avec l’Autriche...</p>
-
-<p>—C’est précisément pour cette raison qu’il
-avait pris le costume d’officier de l’empereur
-d’Autriche...</p>
-
-<p>—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi...</p>
-
-<p>—Comme toi, j’ai éprouvé une grande surprise
-quand j’ai su de quelle façon il s’était introduit
-dans la ville que nous assiégeons... La
-Violette, que j’ai sévèrement grondé de ne pas
-l’avoir empêché de faire cette folie, sait comment
-Henriot s’est déguisé, pourquoi il a endossé ce
-costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd’hui
-passer, lui, un brave et loyal officier
-français, pour un misérable espion...</p>
-
-<p>—Et que t’a raconté La Violette?...</p>
-
-<p>—Une étrange histoire...</p>
-
-<p>—Il y a de l’amour là-dessous! dit vivement
-la maréchale.</p>
-
-<p>—Oui... c’est une histoire d’amour, tu l’as
-dit...</p>
-
-<p>—Henriot est jeune, galant, digne d’inspirer
-<span class="pagenum" id="Page_149">149</span>
-l’amour, capable de le faire naître... Quoi qu’il
-ait fait, d’avance je l’absous!...</p>
-
-<p>—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un
-haussement d’épaules; elles voient partout des
-héros de roman et ne manquent jamais de les
-trouver admirables, surtout quand ils font des
-sottises...</p>
-
-<p>—Quelles sottises?...</p>
-
-<p>—Eh bien! il était encore à l’avant-poste de la
-redoute, se disposant à rentrer au quartier général,
-quand une voiture venant de Kœnigsberg se
-présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien
-en règle, autorisant le consul général d’Autriche
-à traverser les lignes françaises avec sa suite, et
-à se présenter aux portes de Dantzig. L’ordre
-était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui
-s’inclina et commanda de laisser passer. Par curiosité,
-il se pencha et regarda dans l’intérieur
-de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine
-qui son œil troublé venait d’apercevoir?</p>
-
-<p>—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul
-général...</p>
-
-<p>—Oui, et trois dames... La femme du consul
-général, la princesse de Hatzfeld, femme du
-bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu
-qui était cette jeune fille?...</p>
-
-<p>—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi
-tout sur-le-champ...</p>
-
-<p>—C’était Alice, notre chère Alice... L’enfant
-<span class="pagenum" id="Page_150">150</span>
-sauvée du bombardement de Verdun... Henriot
-l’avait revue à Berlin, avec moi, chez la princesse
-de Hatzfeld... A la suite d’une affaire grave où le
-prince pensa être fusillé par l’ordre de l’Empereur,
-le bourgmestre fut exilé et sa femme eut
-l’autorisation de se retirer dans sa famille... Elle
-était alliée au consul général autrichien à
-Dantzig...</p>
-
-<p>—Et c’est en se rendant à Dantzig que notre
-cher Henriot a retrouvé Alice... Il l’aime... il a
-voulu la suivre... Je comprends tout à présent,
-dit la maréchale... L’imprudent, il l’a accompagnée
-jusque dans la ville...</p>
-
-<p>—Il se faisait passer pour un attaché militaire
-au consulat... Il y avait justement à l’état-major
-un officier autrichien avec lequel Henriot avait
-noué des relations d’amitié... Cet étourneau lui
-aura prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi
-escorter le consul général et avec lui, grâce au
-sauf-conduit impérial, entrer dans la ville...</p>
-
-<p>—Et il a été reconnu?</p>
-
-<p>—Dénoncé plutôt...</p>
-
-<p>—Par qui?</p>
-
-<p>—Par le consul général autrichien...</p>
-
-<p>—Oh! le misérable!... Est-ce qu’il aime
-Alice?... est-ce une jalousie?... une rivalité?</p>
-
-<p>—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité,
-par vengeance plutôt; il déteste la
-France... il hait d’une haine implacable notre
-<span class="pagenum" id="Page_151">151</span>
-empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution,
-l’invincible épée qui impose à toute la
-terre les principes de 89... C’est un aristocrate,
-un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins,
-les régicides comme il nous appelle!...
-J’ai des renseignements fort précis sur lui... Fouché
-m’a fait transmettre un rapport très circonstancié...</p>
-
-<p>—Ne te fie pas à Fouché!</p>
-
-<p>—Oui, j’entends... ce faquin d’ancien curé est
-un traître, comme Talleyrand, autre défroqué...
-Ce sont les mauvais génies de l’Empereur... à eux
-deux ils combinent un tas de choses louches...
-certainement ils sont vendus à l’Angleterre!...
-Mais, pour ce qui concerne le consul général,
-Fouché devait donner des avis exacts... ils ne
-servent pas le même maître... Le consul est
-l’agent secret de l’Autriche, Fouché a intérêt à le
-contrecarrer puisqu’il travaille pour les Anglais...
-Ah! si l’Empereur m’écoutait! comme je balaierais
-toute cette vermine de cour!... comme je me
-fierais seulement à ses vieux compagnons de
-gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc,
-Lannes, Bessières, et moi... Il n’y a pas un traître
-parmi nous... tandis qu’il s’entoure de ces avides
-et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont,
-Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre
-Catherine, et la France avec lui!...</p>
-
-<p>—L’Empereur s’apercevra bien un jour que
-<span class="pagenum" id="Page_152">152</span>
-ces conseillers-là sont des traîtres... mais, Lefebvre,
-veillons au plus pressé... Que vas-tu faire
-pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller,
-n’est-ce pas!...</p>
-
-<p>—Oui... Pris sous un déguisement dans une
-ville en état de siège, où il s’est introduit par
-fraude, il doit être passé par les armes. Les lois
-de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité
-le maréchal; si moi-même je surprenais ici, vêtu
-d’un costume d’emprunt, un officier prussien, je
-ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton
-d’exécution...</p>
-
-<p>—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?...</p>
-
-<p>—Rien... qu’un miracle!... Il faudrait que je
-puisse, avec mes grenadiers, me jeter brusquement
-dans la ville...</p>
-
-<p>—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande
-l’assaut! dit avec enthousiasme la maréchale.</p>
-
-<p>Lefebvre secoua la tête et eut un geste de
-désespoir.</p>
-
-<p>—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le
-maître!...</p>
-
-<p>—Toi! un maréchal de France!...</p>
-
-<p>—Ecoute, femme, j’ai déjà eu cette idée... dès
-que j’ai appris qu’Henriot, que j’aime comme
-mon fils, se trouvait pris, sur le point d’être
-fusillé, j’ai eu la pensée de n’entendre aucun avis,
-de n’en faire qu’à ma tête... sur-le-champ je voulais
-<span class="pagenum" id="Page_153">153</span>
-donner aux tambours l’ordre de battre la
-charge, et à la tête du 44<sup>e</sup> de ligne et de tout ce
-que j’aurais pu rassembler d’hommes, j’aurais
-couru droit aux remparts, j’aurais tenté d’escalader
-les glacis... on m’en a empêché!... Des
-renforts arrivent... m’a-t-on assuré, il faut les
-attendre, Mortier est en route avec des régiments
-nouveaux, de l’artillerie... l’Empereur a ordonné
-de faire un siège dans les règles... Ces sacrés
-ingénieurs se f...... de moi, parce que, disent-ils,
-je ne suis que brave, et les villes comme Dantzig
-ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut
-des plans, des calculs, des machines de géométrie
-où je ne comprends rien... l’Empereur les comprend,
-lui, c’est un savant... il aime à présent la
-guerre savante... Le général Chasseloup m’a
-montré des notes particulières de Napoléon...
-Alors j’ai rengainé mon sabre et je suis revenu
-ici bien accablé, bien découragé... J’ai beau être
-maréchal de France et commandant en chef, je
-ne peux pas sauver mon cher Henriot, sous le
-prétexte que je n’ai pas été assez à l’école!... Ce
-ne sont pourtant pas des maîtres d’école qui
-m’ont appris à battre depuis quinze ans les Autrichiens,
-les Russes et les Prussiens sur tous les
-champs de bataille de l’Europe!...</p>
-
-<p>—Alors, c’est fini... Henriot va mourir?...</p>
-
-<p>—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j’entrerai
-dans Dantzig, car j’y entrerai, rien ne
-<span class="pagenum" id="Page_154">154</span>
-pourra m’empêcher d’empoigner le gredin d’autrichien
-qui a livré Henriot. Quand je devrais
-commander moi-même le peloton, je te le jure,
-Catherine, la ville prise, il sera fusillé, ce comte
-de Neipperg!</p>
-
-<p>La maréchale poussa un cri.</p>
-
-<p>Elle saisit vivement le bras de son mari.</p>
-
-<p>—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle
-en proie à une émotion extraordinaire.</p>
-
-<p>—Le comte de Neipperg... C’est cet ennemi
-acharné de Napoléon. Le consul général autrichien...</p>
-
-<p>—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg?
-Ce qu’il fut autrefois, où je l’ai rencontré
-jadis?</p>
-
-<p>—Tu le connais?</p>
-
-<p>—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de <ins id="cor_13" title="Jemmappes">Jemmapes</ins>
-où, surprise au château de <ins id="cor_14" title="Lowendal">Lowendaal</ins>,
-sans le brave La Violette, j’allais être passée par
-les armes comme Henriot aujourd’hui?</p>
-
-<p>—Parbleu!... tu m’as assez souvent raconté
-cet épisode aventureux... tu as été sauvée par un
-officier autrichien... Serait-ce...</p>
-
-<p>—Tu as deviné. C’était le comte de Neipperg!...</p>
-
-<p>—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre,
-je ne pourrai plus à présent le faire fusiller
-quand j’aurai pris Dantzig... Je lui dois la vie de
-ma Catherine!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_155">155</span>
-—Attends! tu n’es pas seul obligé... Te souviens-tu
-aussi de la matinée du 10 Août?</p>
-
-<p>—Ces journées-là ne s’effacent pas de la mémoire...</p>
-
-<p>—Que s’est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique
-de blanchisseuse, rue des Orties-Saint-Roch...
-quand tu es venu frapper à la porte avec
-tes camarades, les gardes nationaux?...</p>
-
-<p>—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre,
-un blessé... un chevalier du poignard... un
-défenseur des Tuileries... j’étais même un peu
-jaloux... Ah! si je m’en souviens?... comme si
-c’était d’hier!...</p>
-
-<p>—Ce blessé, c’était le comte de Neipperg!...</p>
-
-<p>—Alors lui aussi te doit la vie?...</p>
-
-<p>—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il
-faut absolument me faire pénétrer dans la ville
-de Dantzig...</p>
-
-<p>—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre...
-aller chez les ennemis... Tu veux donc qu’on te
-garde comme otage?</p>
-
-<p>—Il faut que je parle au comte de Neipperg...</p>
-
-<p>—Tu veux lui demander la grâce d’Henriot?...
-Il ne pourra l’obtenir... Renonce à cette tentative
-insensée...</p>
-
-<p>—Je veux aller à Dantzig et j’irai! dit avec
-énergie la maréchale.</p>
-
-<p>Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta:</p>
-
-<p>—Le comte de Neipperg, quand il m’aura
-<span class="pagenum" id="Page_156">156</span>
-entendue, se fera plutôt tuer que de laisser
-fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant.</p>
-
-<p>—Tu as donc un secret avec lui?...</p>
-
-<p>—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener
-Henriot sain et sauf.</p>
-
-<p>Et, sans permettre au maréchal de répondre,
-d’opposer une objection raisonnable, la maréchale,
-soulevant la toile de la tente, cria vivement:</p>
-
-<p>—La Violette!... La Violette... Avance à
-l’ordre!...</p>
-
-<h3 id="Page_157"><a href="#toc">XIV</a><br />
-<small>VIEUX SOUVENIRS</small></h3>
-
-<p>Il y avait, sous les murs de Dantzig et entre les
-tranchées françaises, aux jours où le canon se
-taisait, un échange permanent de relations rapides
-et non prévues par les autorités, des allées et
-venues de débitants, de femmes colportant l’eau-de-vie
-et les nouvelles, de brocanteurs suspects
-et de trafiquants équivoques. Dans tous les sièges
-qui se prolongent, ces suspensions d’armes s’établissent
-par le fait des choses. De là un certain
-mouvement de passants d’un camp à l’autre, en
-ces courts instants de trêve.</p>
-
-<p>C’est un de ces moments-là qu’avait choisi La
-Violette pour tenter de pénétrer avec la maréchale
-dans la ville assiégée.</p>
-
-<p>Mis au courant des projets de Catherine, La
-Violette avait juré qu’il l’aiderait à sauver
-Henriot.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span>
-Ayant dépouillé son brillant costume de tambour-major,
-La Violette s’était affublé d’une large
-houppelande crasseuse achetée à un de ces nombreux
-mercantis juifs, venus du Levant ou sortis
-des steppes russes, qui escortaient les armées, et
-il s’était présenté à l’une des portes de la ville,
-suivi de la maréchale habillée en femme de la
-campagne des environs de Kœnigsberg.</p>
-
-<p>La Violette parlait l’allemand et la maréchale,
-originaire d’Alsace, pouvait se faire comprendre
-de tous les pays germaniques.</p>
-
-<p>An chef de poste, La Violette expliqua que,
-surpris par l’arrivée des Français, ils n’avaient
-pu, sa compagne et lui, se rendre à la ville où se
-trouvaient des parents à eux, fort inquiets sur leur
-sort. Ils sollicitaient l’autorisation d’entrer dans
-la ville et de les voir.</p>
-
-<p>Le chef de poste les prévint que s’il les laissait
-entrer, ils ne pourraient probablement plus
-sortir:</p>
-
-<p>—Eh! bien, répondit gaiement La Violette,
-nous attendrons que ces maudits Français
-soient battus... nous supporterons le siège avec
-vous!...</p>
-
-<p>Ayant obtenu la permission de franchir le pont-levis,
-hésitants, le cœur serré d’angoisse, isolés
-dans une ville pleine de soldats, encombrée de
-blessés, d’artillerie, de magasins et de baraquements,
-où toute une population affolée s’était
-<span class="pagenum" id="Page_159">159</span>
-réfugiée, craignant d’être reconnus à chaque pas
-sous leur déguisement, ils erraient indécis, n’osant
-demander aucun renseignement, cherchant à
-s’informer par les yeux, de peur qu’une indiscrète
-interrogation ne les trahît.</p>
-
-<p>La Violette cependant ayant avisé une cantine
-installée en plein air, où des soldats et des habitants
-buvaient et échangeaient des nouvelles,
-s’approcha et, se mêlant aux propos, écouta.</p>
-
-<p>On parlait d’un espion français surpris, un
-officier déguisé en autrichien, qu’on venait de
-juger et qu’on devait fusiller le lendemain
-matin.</p>
-
-<p>La Violette respira. Il était temps encore.
-Henriot n’était pas perdu, on pouvait encore le
-sauver.</p>
-
-<p>La maréchale, de son côté, était entrée dans un
-magasin, et sous prétexte d’acheter de la mercerie,
-adroitement, s’était informée du logis
-du consul général d’Autriche. Elle avait, disait-elle,
-une nièce au service de la femme du consul.</p>
-
-<p>Renseignée, elle retrouva La Violette et tous
-deux se dirigèrent vers le consulat.</p>
-
-<p>Les portes en étaient soigneusement closes, on
-ne surprenait aucune animation dans le palais.
-Personne à qui parler aux abords.</p>
-
-<p>Tous deux firent anxieusement le tour du bâtiment
-du consulat.</p>
-
-<p>—Rien!... Rien!... tout est bouclé! fit La Violette
-<span class="pagenum" id="Page_160">160</span>
-hochant la tête avec un tortillement d’épaules
-qui ne signifiait rien de bon.</p>
-
-<p>Tout à coup il leva les bras en l’air,—ses bras
-qui atteignaient à un premier étage:</p>
-
-<p>—Cette fenêtre!... dit-il joyeusement.</p>
-
-<p>—Tu veux entrer par la fenêtre? murmura la
-maréchale effrayée.</p>
-
-<p>—Une fenêtre vaut une porte quand on peut
-y poser le pied... et je le pose! répondit La
-Violette.</p>
-
-<p>En même temps il saisit l’appui de la fenêtre
-entr’ouverte, se hissa à la force du poignet,
-jeta un coup d’œil dans l’intérieur, se laissa
-retomber à terre et ajouta, avec sa tranquillité
-habituelle:</p>
-
-<p>—Il n’y a personne dans la place, nous pouvons
-nous y introduire...</p>
-
-<p>—Tu veux pénétrer chez le consul par la
-fenêtre?...</p>
-
-<p>—Dame! puisqu’il nous refuse sa porte...
-Allons! m’ame Catherine... je veux dire m’ame
-la maréchale... un peu de courage et de la
-vigueur! dit La Violette se pliant, s’arc-boutant,
-tendant son dos...</p>
-
-<p>—Que veux-tu que je fasse, bon Dieu?</p>
-
-<p>—Montez!...</p>
-
-<p>—Sur quoi donc?</p>
-
-<p>—Sur moi... oh! n’ayez crainte, l’escalier est
-solide...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
-Et, se courbant de plus en plus, le géant attendit
-que la maréchale se perchât sur ses reins robustes.</p>
-
-<p>Une fois là, il se releva à demi, très doucement,
-lentement, et Catherine se trouva insensiblement
-portée à la hauteur de la fenêtre.</p>
-
-<p>—Entrez! dit La Violette, prenant pour la première
-fois de sa vie le ton du commandement.</p>
-
-<p>Et il ajouta aussitôt:</p>
-
-<p>—Pardon! Excuse! m’am’ Cath... non! m’am’
-la maréchale, il s’agit de la vie d’Henriot!...
-montez! je vous rejoins!...</p>
-
-<p>Bravement, la maréchale, retroussant ses jupes,
-enjamba la barre d’appui et sauta dans la pièce.</p>
-
-<p>Une seconde après, la Violette était auprès
-d’elle.</p>
-
-<p>—Ça sert quelquefois d’avoir une belle taille!
-dit-il avec simplicité, comme s’il s’excusait de sa
-stature démesurée. A présent, ne perdons pas
-une minute... tombons sur le consul!...</p>
-
-<p>Et poussant la première porte qui se trouvait
-devant lui, il entraîna la maréchale dans un corridor
-sombre, silencieux, inquiétant par sa tranquillité
-même.</p>
-
-<p>Ils avancèrent avec précaution, s’orientant,
-prêtant l’oreille, sondant les obscurités du logis.</p>
-
-<p>Un bruit de voix leur arriva. On distinguait
-comme des sanglots étouffés. Une voix d’homme
-et deux voix de femmes, qui semblaient supplier.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span>
-—Nous y sommes! dit La Violette... c’est là!...
-Ah! j’aimerais mieux cent fois monter à l’assaut
-derrière le maréchal! fit-il avec un soupir.</p>
-
-<p>—Entrons! dit résolument Catherine, je reconnais
-la voix d’Alice...</p>
-
-<p>Elle saisit le bouton de la porte, et brusquement
-ouvrit...</p>
-
-<p>Un cri de surprise s’échappa à cette apparition
-inattendue.</p>
-
-<p>Le comte de Neipperg, dans un salon de cérémonie
-dont les meubles étaient recouverts de
-housses, s’avança vivement:</p>
-
-<p>—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... demanda-t-il
-avec autorité.</p>
-
-<p>Deux femmes, l’une pâle, grave, triste avec de
-grands bandeaux noirs encadrant l’ovale de son
-visage harmonieux, l’autre jeune, gracieuse, couronnée
-de cheveux blonds, se tenaient auprès de
-lui, également stupéfaites.</p>
-
-<p>La maréchale regarda un instant les deux
-femmes, puis courant à la jeune fille:</p>
-
-<p>—Alice!... mon Alice! ne me reconnais-tu
-pas? dit-elle avec émotion.</p>
-
-<p>La jeune fille, un instant interdite, s’écria aussitôt:</p>
-
-<p>—Vous... ma bonne mère!... ici!... que venez-vous
-faire?</p>
-
-<p>—Je viens sauver Henriot! répondit avec
-dignité la maréchale.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_163">163</span>
-—Oh! mère!... joignez vos supplications aux
-nôtres... M. le comte est inflexible!</p>
-
-<p>Catherine se tourna vers Neipperg abasourdi,
-prêt à appeler ses gens, s’étonnant de la façon
-dont ces intrus avaient pénétré dans son palais.</p>
-
-<p>—Ne me reconnaissez-vous pas, comte de
-Neipperg? dit-elle gravement.</p>
-
-<p>—Non, madame, et je me demande vraiment
-qui a pu vous permettre d’entrer ici sans avoir
-été annoncée...</p>
-
-<p>—Je suis Catherine Lefebvre!</p>
-
-<p>—La maréchale Lefebvre, ici!... Ah! mon Dieu!
-est-ce que la ville est prise? dit-il avec terreur.</p>
-
-<p>—Non... pas encore!... Je devance mon mari,
-voilà tout, pour arracher Henriot, mon fils adoptif—vous
-entendez bien, monsieur le comte, je
-dis mon fils adoptif—à la mort qui l’attend...</p>
-
-<p>—Je n’y puis rien, madame la maréchale, répondit
-Neipperg avec embarras... le commandant
-Henriot s’est introduit ici, dans une ville investie,
-à la faveur d’un déguisement, et se servant de
-mon nom, à couvert sous mon pavillon... Je sais
-quels liens l’attachent à mademoiselle Alice...
-Croyez bien que si j’avais pu, j’aurais intercédé
-auprès du gouverneur de la ville... Mais mon intervention
-ne ferait que hâter son exécution...
-On supposerait que l’Autriche a un intérêt quelconque
-à préserver un officier que les apparences
-font considérer comme espion...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_164">164</span>
-—Alors vous ne croyez pas pouvoir agir auprès
-des autorités prussiennes? dit la maréchale.</p>
-
-<p>—Non... je ne le crois pas... je ne puis intervenir...
-le commandant Henriot devra subir les
-lois de la guerre... je le regrette vivement... si je
-pouvais...</p>
-
-<p>—Vous pourrez! dit avec autorité la maréchale.</p>
-
-<p>Neipperg eut un mouvement d’impatience.</p>
-
-<p>—Voulez-vous prier ces deux dames de nous
-laisser seuls un instant.</p>
-
-<p>—Pourquoi?... je n’ai rien de caché... toutes
-deux m’ont supplié... Madame la comtesse de
-Neipperg, touchée par les pleurs de mademoiselle
-Alice, m’a engagé à tenter une démarche
-suprême, j’ai cru devoir m’abstenir...</p>
-
-<p>—Vous sauverez le commandant Henriot! reprit
-la maréchale. Veuillez m’écouter... je parlerai
-donc devant vous et devant Alice... Mais prenez
-garde que vous ne regrettiez de m’avoir forcée à
-une confidence grave... très grave...</p>
-
-<p>—Madame la comtesse et vous, Alice, laissez-nous!
-dit le comte, impressionné par l’accent de
-la maréchale.</p>
-
-<p>Les deux femmes sortirent; Alice, soutenue
-par la comtesse de Neipperg, chancelait et semblait
-prête à s’évanouir. La comtesse lui murmurait
-des paroles d’espérance.</p>
-
-<p>—La maréchale Lefebvre, lui disait-elle, n’aurait
-<span class="pagenum" id="Page_165">165</span>
-pas traversé les lignes sans espoir d’arracher
-Henriot au supplice. Le comte de Neipperg lui
-avait de grandes obligations; quant à elle-même,
-reconnaissante envers Catherine Lefebvre, qui
-jadis avait été au service de son père, le marquis
-de Laveline, elle ferait tout pour seconder ses
-efforts.</p>
-
-<p>Alice reprit courage, et les pleurs qui mouillaient
-ses beaux yeux se séchèrent un peu, tandis
-que la maréchale et le comte poursuivaient leur
-entretien.</p>
-
-<p>La Violette, sur un signe de Catherine, s’était
-éloigné en disant:</p>
-
-<p>—Je suis de planton à la porte... si madame la
-maréchale a besoin de moi... suffit!</p>
-
-<p>Et, redressant sa haute taille, il avait paru
-prendre la mesure du consul général, comme
-pour déclarer:</p>
-
-<p>—S’il bronche, je le mets dans ma poche, ce
-bout de cigare autrichien!...</p>
-
-<p>—Eh bien! madame la maréchale, parlez,
-nous sommes seuls... fit Neipperg en montrant
-un fauteuil à Catherine.</p>
-
-<p>Elle s’assit et dit avec émotion:</p>
-
-<p>—Il y a longtemps que nous ne nous sommes
-vus, monsieur le comte... depuis Jemmapes, que
-de choses se sont passées!...</p>
-
-<p>—Je suis heureux du changement qui s’est
-surtout produit pour vous, répondit courtoisement
-<span class="pagenum" id="Page_166">166</span>
-le comte, je vous avais quittée cantinière,
-mariée à un sergent...</p>
-
-<p>—Un lieutenant faisant fonction de capitaine,
-pardon!...</p>
-
-<p>—Le lieutenant a marché vite... maréchal de
-France, l’un des plus glorieux chefs de la première
-armée du monde, ami de Napoléon: je vous
-adresse toutes mes félicitations et je vous prie de
-transmettre, à votre rentrée au camp, tous mes
-compliments au maréchal...</p>
-
-<p>—Si j’ai rappelé ces vieux souvenirs, monsieur
-le comte, ce n’est pas dans un but de gloriole et
-pour établir une comparaison entre la cantinière
-de Jemmapes et la femme du maréchal qui commande
-devant Dantzig... Monsieur le comte, dans
-ce château de Lowendaal, où nous nous sommes
-vus pour la dernière fois, vous avez pu arracher
-à un misérable, qui voulait la contraindre à une
-déplorable union, une jeune femme digne de votre
-amour, mademoiselle Blanche de Laveline...</p>
-
-<p>—Aujourd’hui la comtesse de Neipperg...</p>
-
-<p>—Oh! je l’ai bien reconnue, mais l’émoi où
-me plonge la terrible situation du commandant
-Henriot m’a empêchée de lui renouveler l’expression
-de ma reconnaissance pour ce qu’elle fit
-autrefois pour moi... N’est-ce pas elle qui m’a
-établie, qui m’a acheté le fonds de blanchisserie
-de mademoiselle Lobligeois, et ainsi m’a permis
-d’épouser mon Lefebvre?... Si je suis aujourd’hui
-<span class="pagenum" id="Page_167">167</span>
-la maréchale Lefebvre, c’est à votre belle et digne
-compagne que je le dois, monsieur le comte!
-Oh! je ne suis pas une ingrate, moi, et je n’attends
-qu’une occasion de vous prouver à tous
-les deux ma gratitude!... Malheureusement,
-actuellement, c’est moi qui viens encore solliciter...</p>
-
-<p>Le comte eut une inclinaison de tête polie, semblant
-attendre l’explication que lui avait annoncée
-la maréchale et qui tardait.</p>
-
-<p>Catherine fit un effort sur elle-même et dit
-lentement:</p>
-
-<p>—Quand vous m’avez empêchée d’être fusillée
-avec ce brave La Violette, qui tout à l’heure était
-là et ne vous a pas reconnu, lui,—vous vous
-souvenez? dans cette chapelle où le mariage de
-mademoiselle Blanche de Laveline était sur le
-point d’être célébré... lorsque M. de Lowendaal
-déjà s’apprêtait à emmener à Bruxelles ou à Coblentz
-celle que le marquis de Laveline lui
-donnait pour épouse... savez-vous quel motif
-puissant m’avait poussée à franchir les avant-postes
-et à m’aventurer jusque dans les positions
-occupées par les troupes autrichiennes?...</p>
-
-<p>Le comte de Neipperg laissa échapper un mouvement
-de vague assentiment et dit:</p>
-
-<p>—Je ne me souviens pas très bien...</p>
-
-<p>—Je vais aider votre mémoire... J’avais, dans
-ma modeste chambre de blanchisseuse, le matin
-<span class="pagenum" id="Page_168">168</span>
-du 10 Août, pris un engagement sacré vis-à-vis
-de mademoiselle de Laveline... vous l’avez
-oublié, vous?...</p>
-
-<p>—Oh! non... fit le comte avec une expression
-douloureuse... je ne veux pas penser à ces lointaines
-années... c’était vous, madame Lefebvre, qui
-deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire
-auprès de sa mère, à Jemmapes... Ah! vous
-rouvrez là une blessure mal cicatrisée... Continuez,
-je vous en prie ou plutôt parlez-moi du
-présent... je n’ai pas besoin d’évoquer ce passé...
-vous avez risqué de grands dangers pour pénétrer
-jusque dans cette ville, dans le but louable de
-sauver un officier français auquel vous vous intéressez,
-sans doute parce qu’il est le protégé de
-votre mari, le fiancé d’Alice, que vous avez élevée...
-Parlez-moi du commandant Henriot... et
-permettez-moi d’oublier ce malheureux enfant
-que sa mère et moi regrettons toujours!</p>
-
-<p>—Vous parler d’Henriot, c’est parler de votre
-passé! dit Catherine avec un accent profond qui
-fit tressaillir Neipperg.</p>
-
-<p>—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends
-pas...</p>
-
-<p>—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu’il
-soit advenu de cet enfant confié à la mère Hoche
-à Versailles et que je m’étais engagée à vous
-remettre à Jemmapes?...</p>
-
-<p>—Cet enfant est mort, hélas!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">169</span>
-—Qui vous l’a dit?</p>
-
-<p>—Le marquis de Laveline... et un homme de
-confiance au service du baron de Lowendaal. L’enfant
-a été enseveli sous les ruines du château,
-<ins id="cor_15" title="bombarbé">bombardé</ins>, miné, démoli par les obus...</p>
-
-<p>—L’enfant a été retiré vivant des décombres,
-monsieur le comte!</p>
-
-<p>—Que dites-vous?... c’est impossible... Oh!
-parlez, madame la maréchale, vite, mais sur quel
-indice se fonde cette supposition, hélas! bien
-invraisemblable...</p>
-
-<p>—L’enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd’hui
-fort, vaillant, un beau jeune homme, digne
-d’être aimé...</p>
-
-<p>Neipperg, en proie à une indicible angoisse,
-très pâle, murmura:</p>
-
-<p>—J’ai peur de deviner...</p>
-
-<p>—Vous commencez à comprendre!... Votre
-enfant, monsieur le comte, a été élevé par Lefebvre
-et par moi... il est devenu un brave officier
-français...</p>
-
-<p>—N’achevez pas!...</p>
-
-<p>—Comte de Neipperg, dit avec une solennité
-impressionnante la maréchale, se levant, laisserez-vous
-les Prussiens fusiller votre fils?...</p>
-
-<p>Neipperg, accablé, s’était jeté dans un fauteuil,
-le front caché dans les mains, murmurant:</p>
-
-<p>—Oh! c’est affreux!... cet enfant si longtemps
-pleuré, retrouvé vivant, sauvé par un miracle, et
-<span class="pagenum" id="Page_170">170</span>
-perdu, livré par moi à la justice terrible des cours
-martiales...</p>
-
-<p>—Il faut le sauver...</p>
-
-<p>—Oui, je le sauverai... mais comment?...
-c’est le moyen que je cherche, dit Neipperg avec
-vivacité...</p>
-
-<p>—Cherchons à nous deux...</p>
-
-<p>—Surtout pas un mot à la comtesse... cette
-secousse la tuerait...</p>
-
-<p>—Il faut se hâter... l’exécution est-elle fixée?...</p>
-
-<p>—A demain! au lever du soleil...</p>
-
-<p>—Nous avons quelques heures à peine...</p>
-
-<p>—Bien employées, c’est suffisant...</p>
-
-<p>—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre
-donnera pour la vie d’Henriot ce qu’on
-exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante
-soldats, s’il le faut!... car nous en avons des prisonniers
-de chez vous! dit avec une orgueilleuse
-intonation la maréchale.</p>
-
-<p>—On refusera l’échange...</p>
-
-<p>—Que faire alors?...</p>
-
-<p>—J’ai trouvé! dit tout à coup Neipperg.</p>
-
-<p>—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous
-seconder?</p>
-
-<p>—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me
-rendre au palais du gouvernement et là je réclamerai
-le commandant Henriot comme sujet
-autrichien. Protégé par le pavillon d’Autriche, il
-devient inviolable... il sera gardé ici, prisonnier
-<span class="pagenum" id="Page_171">171</span>
-chez moi, jusqu’à ce que régularisation soit faite
-de sa nouvelle nationalité...</p>
-
-<p>—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot
-comme sujet autrichien?</p>
-
-<p>—N’est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité
-de son père, c’est le droit des gens... Mais
-vous, madame la maréchale, il faut vous éloigner
-immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds
-plus de votre sécurité!</p>
-
-<p>La maréchale ne répondit rien. Elle craignait
-de soulever une objection qui arrêtât le comte
-dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait séjourner
-dans la ville sans compromettre peut-être
-plus grandement le sort d’Henriot.</p>
-
-<p>—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon,
-et puissiez-vous réussir et nous ramener
-Henriot!...</p>
-
-<p>Munie d’un sauf-conduit du consulat autrichien,
-elle réussit à sortir de la ville avec le fidèle
-La Violette, sans éveiller de soupçons.</p>
-
-<p>Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée
-que son Henriot allait devenir soldat de l’Autriche.
-«Acceptera-t-il au moins?» se demanda-t-elle
-en racontant à Lefebvre ce qui s’était
-passé avec le comte de Neipperg.</p>
-
-<p>Lefebvre réfléchit un instant, puis s’écria,
-comme emporté par un élan subit:</p>
-
-<p>—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce
-qu’ils voudront, ils se plaindront à l’Empereur
-<span class="pagenum" id="Page_172">172</span>
-si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner
-l’ordre d’attaquer!...</p>
-
-<p>Et il sortit de sa tente en disant à Catherine:</p>
-
-<p>—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas
-encore notre Henriot!... j’ai Oudinot avec ses
-grenadiers... c’est moi qui marcherai à leur tête,
-et nom d’un nom!... c... qui se dédit, ce soir
-même je prendrai Dantzig!...</p>
-
-<h3 id="Page_173"><a href="#toc">XV</a><br />
-<small>VIVE L’EMPEREUR!</small></h3>
-
-<p>Tandis que Lefebvre disposait tout pour l’assaut,
-le comte de Neipperg se hâtait de courir au palais
-où le maréchal Kalkreuth avait son quartier
-général.</p>
-
-<p>Il fit connaître confidentiellement au maréchal
-les liens secrets qui l’unissaient à ce commandant
-Henriot, élevé dans les rangs de l’armée
-française, mais resté, par sa naissance, sujet de
-l’empereur d’Autriche. Il exigeait qu’il lui fût
-remis sur-le-champ.</p>
-
-<p>La Prusse et la Russie tenaient essentiellement
-à ménager l’Autriche. Bien que s’étant mise à
-l’écart de la coalition, l’Autriche pouvait, d’un
-moment à l’autre, reprendre les armes contre
-Napoléon. La présence du comte de Neipperg à
-Dantzig était d’une haute importance diplomatique.
-Son intervention pouvait faire épargner à
-<span class="pagenum" id="Page_174">174</span>
-la ville les horreurs de la prise d’assaut. Le palais
-du consulat général d’Autriche était un terrain
-neutre où la capitulation, si les Français forçaient
-les dernières défenses, serait débattue et traitée.</p>
-
-<p>Le maréchal se rendit donc aux raisons de
-M. de Neipperg et ordonna que le prisonnier
-français fût conduit, sous escorte, au consulat
-d’Autriche où il demeurerait gardé à la disposition
-des autorités, qui examineraient par la suite
-la réclamation du consul.</p>
-
-<p>L’entrevue d’Henriot avec Alice fut touchante
-et joyeuse: tous deux, oubliant les dangers courus,
-s’abandonnèrent aux délicieux projets d’avenir,
-aux espérances de bonheur; ils se croyaient
-déjà, l’un et l’autre, à l’abri de tout péril. Le
-siège terminé, avec le consentement du maréchal
-Lefebvre, ils se marieraient et l’on ne se souviendrait
-plus que comme d’un mauvais rêve des angoisses
-subies à Dantzig.</p>
-
-<p>Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot
-et Alice à leurs épanchements, fit prier le
-jeune homme de venir le trouver, avant le souper,
-à son cabinet.</p>
-
-<p>Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à
-l’aise, pensant qu’il s’agissait de lui remettre son
-visa et de le faire reconduire aux postes français.</p>
-
-<p>Neipperg, avec gravité, questionna le jeune
-<span class="pagenum" id="Page_175">175</span>
-commandant sur son origine, sur les particularités
-de son enfance.</p>
-
-<p>Henriot raconta avec franchise et simplicité
-ses premières années passées au camp. C’était
-un enfant du bivouac. Il se souvenait vaguement
-de Versailles, où il avait joué devant une boutique
-de fruitière. Sa vie ne commençait qu’avec
-les bataillons de Sambre-et-Meuse et de la Moselle,
-où il avait été enfant de troupe. Il fit, plein
-d’une émotion vraie, le récit de ses premières impressions
-de pupille de la demi-brigade, il évoqua
-sa jeunesse éveillée au son du tambour, façonnée
-aux alertes, endurcie aux marches, rompue
-aux fatigues, et réjouie par la victoire.</p>
-
-<p>Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite
-Henriot sur ses parents.</p>
-
-<p>Il répondit qu’il ne les avait jamais connus.
-Le maréchal et sa femme, pour lui, constituaient
-toute la famille.</p>
-
-<p>Alors le consul dit avec une voix troublée:</p>
-
-<p>—Vos vrais parents existent cependant, mon
-jeune ami... et vous allez peut-être vous retrouver
-bientôt, très prochainement même, en leur
-présence...</p>
-
-<p>Henriot fit un mouvement, où il y avait de la
-surprise et aussi un peu d’indifférence:</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les
-parents qui m’ont abandonné, qui n’ont jamais
-pris soin de mon enfance, que je n’ai jamais demandé
-<span class="pagenum" id="Page_176">176</span>
-à voir, qui jamais ne se sont informés de
-moi... comment voulez-vous que mon cœur aille
-au-devant d’eux? quels sentiments d’affection
-et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n’en
-ont jamais manifesté pour moi?...</p>
-
-<p>—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des
-circonstances, plus fortes que toute volonté, ont-elles
-empêché ceux à qui vous devez l’existence
-de se faire connaître, de s’occuper de vous... ils
-vous ont cru mort... et leur cœur a longtemps
-souffert de cette perte supposée... aujourd’hui
-leurs larmes vont se sécher, la joie allumera ses
-flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant
-d’années les ténèbres... Henriot, ne voulez-vous
-pas embrasser votre mère?...</p>
-
-<p>Le jeune homme éprouva une commotion extrême.
-Ce nom de mère qu’il n’avait donné que
-par reconnaissance à l’excellente femme de Lefebvre,
-il allait donc s’échapper de ses lèvres
-s’adressant à celle dont le ventre l’avait porté...
-il pourrait, lui aussi, nommer ses parents... il ne
-serait plus l’enfant du hasard, recueilli par charité,
-soigné, élevé, fait homme par la bonté d’un
-soldat et d’une cantinière... Ah! en présence de
-cette femme qui s’avouait sa mère, il ne pourrait
-conserver l’indifférence dont il venait de faire
-montre au consul... son âme se fondait délicieusement
-dans un élan d’affection neuve et de respect
-inconnu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span>
-Avec un tremblement subit de la voix, il demanda:</p>
-
-<p>—Et quand verrai-je ma mère, monsieur?</p>
-
-<p>—A l’instant! répondit le comte radieux.</p>
-
-<p>Ouvrant alors vivement la porte du salon
-où se tenaient Alice et la comtesse, M. de Neipperg
-dit à sa femme:</p>
-
-<p>—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser
-votre fils!...</p>
-
-<p>Et rapidement il lui révéla ce que Catherine
-Lefebvre venait de lui apprendre.</p>
-
-<p>Madame de Neipperg se précipita dans les bras
-du jeune homme et le serra sur son sein.</p>
-
-<p>La première effusion passée, Henriot demanda,
-avec un trouble subit, en se tournant vers Neipperg,
-qui attendait, anxieux, l’œil mouillé de
-larmes:</p>
-
-<p>—Alors, monsieur... vous êtes mon père?...</p>
-
-<p>Pour toute réponse, Neipperg s’avança, les bras
-ouverts...</p>
-
-<p>Henriot hésita un instant, puis surmontant
-une timidité où il y avait peut-être de l’instinctive
-défiance, il embrassa celui qui se faisait ainsi
-connaître.</p>
-
-<p>—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse...
-Ma chère Alice, j’espère qu’à présent aucun
-obstacle ne s’opposera à cette union que
-votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons
-rien à vos projets!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-Alice jeta un long regard reconnaissant sur
-madame de Neipperg et, pour cacher son trouble
-s’élança vers elle en murmurant:</p>
-
-<p>—Que vous êtes bonne, madame!...</p>
-
-<p>Neipperg alors dit à Henriot:</p>
-
-<p>—Nous allons quitter un instant la comtesse
-et Alice, il faut nous rendre ensemble au palais
-du gouvernement... Je désire, mon cher fils, vous
-présenter officiellement au maréchal Kalkreuth...
-faire connaître votre qualité...</p>
-
-<p>—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot
-s’inclinant.</p>
-
-<p>—Ah!... vous portez encore le costume autrichien,
-sous lequel, imprudemment, vous vous
-étiez introduit dans la ville, c’est fort bien! Désormais
-vous aurez le droit de revêtir ce costume...
-Je me permettrai même d’y ajouter une
-torsade... vous avez là un habit de capitaine...
-et vous étiez chef d’escadron dans l’armée française;
-je prends sur moi de vous maintenir dans
-votre grade; l’empereur d’Autriche, mon auguste
-souverain, ratifiera sans nul doute cette décision
-provisoire lorsqu’il saura quels liens nous unissent...
-Venez, Henriot, le maréchal Kalkreuth attend
-votre visite...</p>
-
-<p>Henriot, horriblement pâle, n’avait pas bougé.</p>
-
-<p>Il répondit, les mains crispées, une lueur de
-colère dans les yeux:</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous dit, monsieur?... je n’ai pas
-<span class="pagenum" id="Page_179">179</span>
-bien compris... je suis à présent ce que j’étais
-hier, ce que j’étais il y a quelques minutes encore...
-officier français, tout dévoué à la France et
-à l’Empereur... et si j’ai cru pouvoir porter pour
-quelques heures ce déguisement, voyez, je l’arrache
-à présent et je redeviens commandant des
-hussards... rien autre!...</p>
-
-<p>Et, dégrafant rapidement l’uniforme blanc, Henriot
-fit voir en dessous sa veste de hussard français.</p>
-
-<p>—Henriot!... ne faites pas de folie! s’écria
-Neipperg. Vous êtes mon fils, donc sujet autrichien...
-je vous offre de conserver votre grade
-dans l’armée de mon souverain... votre avancement
-est certain, il sera rapide... ce que je vous
-propose là est fort avantageux...</p>
-
-<p>—Vous me proposez une lâcheté!</p>
-
-<p>—Prenez garde à vos paroles! C’est votre père
-que vous apostrophez ainsi!</p>
-
-<p>La comtesse de Neipperg s’était avancée, surprise
-par cette altercation.</p>
-
-<p>—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle,
-s’interposant; je comprends les scrupules
-d’Henriot, ce sont ceux d’un soldat plein d’honneur...
-depuis ses premières années il a servi la
-France; il ne peut pas ainsi, d’une heure à l’autre,
-changer de camp... laissez-lui la réflexion... il ne
-faut pas que la contrainte et votre autorité le
-forcent à abjurer sa foi de soldat!...</p>
-
-<p>—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce
-<span class="pagenum" id="Page_180">180</span>
-et bonne intercession... Vous ne voudriez pas
-d’un fils qui fût un renégat et un traître!...</p>
-
-<p>—Henriot, mon fils! n’emploie pas de ces
-mots si terribles!...</p>
-
-<p>—Je suis Français, reprit le jeune hussard
-d’une voix forte, je resterai Français!...</p>
-
-<p>—Malheureux! c’est la mort! dit Neipperg accablé.</p>
-
-<p>—J’aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...</p>
-
-<p>—Je ne vous demande pas une trahison, reprit
-le comte, vous êtes entré dans cette ville sous le
-costume d’un officier neutre... je vous supplie
-de conserver ce caractère de neutralité... Vous
-êtes mon fils... Votre naissance vous donne la
-sauvegarde de la nationalité autrichienne... soyez
-raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour
-vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous
-sommes vos proches, votre famille...</p>
-
-<p>—Je n’ai pas d’autre mère que la France et ma
-famille c’est mon régiment! s’écria Henriot au
-comble de l’exaltation. J’ai commis une faute...
-je suis venu dans cette ville ainsi qu’un espion...
-je demande à être fusillé comme tel; au
-moins mes camarades, qui ne pourraient comprendre
-ma présence ici, sauront-ils que si l’on
-m’a trouvé au milieu des rangs ennemis, vêtu
-d’un uniforme d’emprunt, c’était comme espion
-et non comme déserteur!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_181">181</span>
-A ce moment, du côté des remparts, de violentes
-détonations retentirent.</p>
-
-<p>La maison trembla sous la furie de décharges
-d’artillerie toutes proches.</p>
-
-<p>Des cris, des clameurs, de longs hurlements de
-foule affolée accompagnaient les fracas des canons
-et les déchirements de la mousqueterie...</p>
-
-<p>Alors un grand silence se fit...</p>
-
-<p>On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres
-du consulat, comme une multitude en déroute...</p>
-
-<p>Les coups de feu avaient cessé tout à fait.</p>
-
-<p>De grands roulements de tambour lointains se
-succédèrent, espacés, solennels...</p>
-
-<p>Puis un nouveau silence.</p>
-
-<p>—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda
-la princesse brisée d’émotion.</p>
-
-<p>—Une tentative d’assaut des Français qui,
-sans doute, a été repoussée, dit froidement Neipperg...
-Songez-y, Henriot, si vous refusez de servir
-l’Autriche, vous serez considéré comme un
-hôte dangereux qu’on démasque, et soumis à
-toutes les lois rigoureuses de l’état de siège. Il
-en est temps encore, réfléchissez!</p>
-
-<p>—J’ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement
-Henriot.</p>
-
-<p>Alors, courant à la fenêtre, il l’ouvrit toute
-grande et cria à pleins poumons, à l’effarement des
-habitants de Dantzig qui s’enfuyaient par les rues.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_182">182</span>
-—Vive l’Empereur!</p>
-
-<p>—Ah! l’infortuné! rien désormais ne pourra
-le sauver! dit Neipperg, pressant sa femme dans
-ses bras, cherchant à la consoler.</p>
-
-<p>Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien
-connue répondit tout à coup, au dehors:</p>
-
-<p>—Vive l’Empereur! C’est nous, mon commandant,
-nous arrivons à temps, nom de nom! En
-avant, les amis! Le commandant est là! Par ici,
-je connais le chemin...</p>
-
-<p>Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant
-son magnifique plumet tricolore et brandissant
-sa canne, apparut à la hauteur de la fenêtre,
-en même temps que les bonnets à poils de
-sept ou huit grenadiers d’Oudinot.</p>
-
-<p>La Violette escalada la fenêtre en disant:</p>
-
-<p>—C’est mon entrée particulière!</p>
-
-<p>Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le
-suivirent.</p>
-
-<p>En un instant Henriot se trouvait entouré de
-ces braves moustachus et rébarbatifs, qui couchaient
-déjà en joue Neipperg, impassible, ayant
-repris son flegme diplomatique.</p>
-
-<p>—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant
-sa canne... respect aux vaincus!... Dantzig
-s’est rendue... nous n’avons pas le droit de toucher
-à un cheveu de ses défenseurs, c’est l’ordre
-du maréchal!... Oh! mon commandant, vous
-nous en avez fait voir de belles!... ajouta La Violette,
-<span class="pagenum" id="Page_183">183</span>
-en saluant Henriot militairement; vous
-êtes cause qu’on a donné l’assaut deux jours plus
-tôt que ne le voulaient ces mâtins d’ingénieurs.
-Enfin c’est fini: le maréchal <ins id="cor_16" title="Kalkreutz">Kalkreuth</ins> a capitulé,
-et la ville reste à nous!... Vive l’Empereur!</p>
-
-<p>La reddition de Dantzig, en effet, venait de
-s’accomplir.</p>
-
-<p>Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal
-Mortier, Oudinot avec ses grenadiers, le maréchal
-Lannes avec une réserve d’infanterie,
-étaient venus apporter leur contingent au corps
-assiégeant. Les Russes avaient tenté aussitôt
-une attaque dans le but de chasser les Français
-du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque
-jour, menaçant de plus en plus la place. S’ils
-réussissaient à déloger Lefebvre et à reculer les
-lignes d’investissement, les renforts devenaient
-presque inappréciables.</p>
-
-<p>Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les
-Russes et les contraignit à se renfermer dans le
-fort de <ins id="cor_17" title="Weischelmunde">Weichselmunde</ins>, dans l’impossibilité désormais
-de secourir leurs alliés les Prussiens.</p>
-
-<p>Dans ce combat suprême, où trois maréchaux
-de France donnaient de leur personne, un boulet
-russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit les
-abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son
-cheval tué, et Lannes, dont l’heure fatale n’était
-pas encore venue, son uniforme couvert de terre
-et de débris sanglants.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_184">184</span>
-Au milieu du combat un incident inattendu
-se produisit: l’Angleterre avait envoyé des corvettes
-pour secourir Dantzig. Il s’agissait surtout
-de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.</p>
-
-<p>Une de ces corvettes, la <i>Dauntless</i> (l’Intrépide),
-voulut profiter d’une brise du nord pour remonter
-la Vistule. Mais, assaillie par un feu violent d’artillerie,
-elle ne put avancer et échoua sur le banc
-de sable où une compagnie de grenadiers la captura
-avec son équipage.</p>
-
-<p>Des forteresses prises par de la cavalerie, des
-vaisseaux amenant leurs pavillons devant des
-fantassins, tout était prodigieux dans ces combats
-de géants.</p>
-
-<p>Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès
-divers, se sentant soutenu par les renforts de
-Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le
-grand coup décisif.</p>
-
-<p>Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il
-n’était pas sans appréhensions sur les suites de
-son équipée.</p>
-
-<p>Les nouvelles qu’elle lui donna d’Henriot ne
-lui plurent qu’à demi.</p>
-
-<p>Il se méfiait de la bonne foi prussienne et,
-comme il l’avait dit à Catherine, il prit ses dispositions
-pour tenter l’assaut immédiatement.</p>
-
-<p>On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur
-l’ordre de Lefebvre, quatre colonnes de quatre
-<span class="pagenum" id="Page_185">185</span>
-mille hommes chaque furent amenées dans le
-fossé dont le combat de la veille l’avait rendu
-maître.</p>
-
-<p>Ces troupes d’élite conduites au pied du talus
-reçurent l’ordre d’attendre en silence le signal de
-s’élancer à l’assaut.</p>
-
-<p>Le talus était formidablement défendu par des
-palissades, enfoncées solidement en terre, défiant
-le boulet qui les ébréchait, les rompait, mais ne
-parvenait pas à faire brèche. En outre trois
-énormes poutres suspendues par des cordes, au
-sommet du talus, menaçaient d’écraser les assaillants,
-quand les assiégés les précipiteraient.</p>
-
-<p>On demanda, silencieusement, par les rangs,
-un homme courageux, un brave à trois poils, qui
-pût aller reconnaître ces poutres et chercher le
-moyen de paralyser leur chute.</p>
-
-<p>—Présent! dit une voix... moi, si l’on veut,
-j’irai!...</p>
-
-<p>Et La Violette, s’avançant vers Lariboisière,
-qui conduisait les sapeurs, ajouta avec modestie:</p>
-
-<p>—Mon général, il y en a sans doute ici de bien
-plus braves que moi qui feraient l’affaire... si je
-me propose, c’est que je crois pouvoir arriver à
-hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens
-ne se méfieront pas!...</p>
-
-<p>Et La Violette se redressa comme pour faire
-apprécier à Lariboisière la justesse de son observation
-et l’avantage de sa taille.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_186">186</span>
-Le général serra la main de La Violette avec
-émotion:</p>
-
-<p>—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de
-mille hommes dans tes mains!...</p>
-
-<p>On vit alors La Violette, qui avait emprunté
-une hache à un sapeur, se baisser, raser la muraille,
-gravir en rampant les pentes gazonnées,
-s’approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous
-des cordes, se redresser, en développant sa
-grande taille, attaquer avec vigueur du tranchant
-de sa hache les supports des poutres qui bientôt
-tombaient dans le fossé vide, sans blesser personne...</p>
-
-<p>A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre,
-cria:</p>
-
-<p>—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...</p>
-
-<p>Et il s’élança le premier vers le talus.</p>
-
-<p>Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte
-d’hommes, une cohue furieuse dévalant, roulant,
-se ruant au rempart, grimpant, se hissant, escaladant,
-criant, tout cela sans tirer un coup de
-fusil...</p>
-
-<p>Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement
-aux ingénieurs, était fait cette fois par les
-grenadiers d’Oudinot et les voltigeurs de Lannes.</p>
-
-<p>Parvenus sur la crête, les assaillants firent un
-feu de mousqueterie auquel répondit le canon
-de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter les
-Français victorieux...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_187">187</span>
-Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté,
-jugeant toute résistance impossible, demanda
-au colonel Lacoste à capituler. Il était
-huit heures du soir.</p>
-
-<p>Le feu aussitôt cessa, tandis qu’on attendait le
-maréchal Lefebvre pour traiter des conditions de
-la reddition.</p>
-
-<p>Le maréchal consentit à une suspension
-d’armes, se réservant d’avertir Napoléon de la
-prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.</p>
-
-<p>Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette,
-qui avait promis à la maréchale de ramener
-Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi
-de quelques camarades, et parvint au consulat
-d’Autriche, au moment où le jeune officier, préférant
-la mort à la honte de renier son drapeau,
-poussait ce formidable cri de «Vive l’Empereur!»
-qui devait, selon lui, attirer les ennemis furieux,
-et qui ne fit que guider le brave tambour-major
-et les grenadiers accourant à son secours.</p>
-
-<h3 id="Page_188"><a href="#toc">XVI</a><br />
-<small>LE SECRET DE NAPOLÉON</small></h3>
-
-<p>La nouvelle de la prise de Dantzig combla de
-joie Napoléon.</p>
-
-<p>Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux
-d’en étudier en personne les défenses et d’en
-reconnaître les ressources.</p>
-
-<p>Quittant donc son quartier général de Finckenstein,
-il se dirigea vers le camp de Dantzig.</p>
-
-<p>Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur
-sa bravoure et complimenté le général Chasseloup
-sur ses travaux du génie, l’Empereur
-s’était retiré pour relire les clauses de la capitulation
-et arrêter l’ordre et la marche en vue de
-l’entrée solennelle des troupes dans la ville,
-quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre
-sollicitait la faveur d’<ins id="cor_18" title="en">un</ins> entretien particulier.</p>
-
-<p>—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici?
-demanda-t-il surpris... que diable! on la dit très
-<span class="pagenum" id="Page_189">189</span>
-attachée à son mari, c’est d’un excellent exemple,
-mais ce n’est pas une raison pour venir le surveiller
-jusqu’au camp... la place des femmes de
-nos maréchaux est à la cour, auprès de l’Impératrice,
-et celle de leurs maris dans les tranchées
-et au milieu des troupes...</p>
-
-<p>L’Empereur s’arrêta, sourit, et se dit:</p>
-
-<p>—Il est vrai que si j’avais écouté Joséphine,
-elle serait accourue ici... elle éprouvait, disait-elle
-dans sa dernière lettre, un désir irrésistible
-de connaître la Pologne... hum! les Polonaises
-peut-être l’attirent plus que les neiges de cet
-infernal pays... Est-ce que Joséphine m’enverrait
-la maréchale Lefebvre pour me surveiller?...
-Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe
-qui se connaît en grimaces... Rapp, introduisez
-madame la maréchale!...</p>
-
-<p>Catherine était peu à son aise en présence de
-l’Empereur. Il avait une si terrible façon de regarder
-les gens! Son regard, comme une vrille,
-pénétrait jusqu’au plus profond de l’âme.</p>
-
-<p>Et puis il n’était pas toujours très galant, ni
-même très poli avec les femmes.</p>
-
-<p>Les méridionaux ont tous le mépris secret de
-la femme, mais, sous de jolies formules, ils enguirlandent
-ce dédain atavique, atténué chez
-nous, terriblement vivace dans les populations
-musulmanes bouddhiques, fétichistes. Napoléon
-négligeait les guirlandes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_190">190</span>
-L’histoire anecdotique a conservé la tradition
-de quelques boutades, d’ailleurs sans grande importance,
-qui lui échappaient dans les cérémonies
-où il questionnait les dames invitées.</p>
-
-<p>Quelques-unes de ces réponses eurent d’ailleurs
-une brutalité justifiée, par exemple sa réplique à
-madame de Staël. Ce bas-bleu hommasse et insupportable,
-qui avait rêvé d’atteler en flèche de son
-pégase poussif le cheval de bataille du grand
-vainqueur, lui demanda un jour, en minaudant
-comme une Agnès:</p>
-
-<p>—Général, quelle est la femme de France que
-vous admirez le plus?</p>
-
-<p>Et elle attendait le compliment forcé.</p>
-
-<p>—Celle qui fait le plus d’enfants! répondit
-rudement Bonaparte, en tournant les talons,
-laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice
-acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries
-trop cherchées.</p>
-
-<p>Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de
-petites réparties peu gracieuses qui s’échappaient
-des lèvres de l’Empereur agacé par les avances,
-les roucoulements et les trop directes sollicitations
-de dames de la cour désireuses d’attirer les
-regards du maître, et qui, comme la Rémusat, se
-vengeaient ensuite, avec l’écritoire, du refus de
-les déshonorer dont l’Empereur se montrait coupable.</p>
-
-<p>Elle n’avait rien à craindre de semblable, mais
-<span class="pagenum" id="Page_191">191</span>
-elle redoutait l’abord du souverain, surpris de sa
-venue au camp, mécontent peut-être de la mission
-dont elle s’était chargée.</p>
-
-<p>Mais elle savait répondre! Elle n’avait pas,
-disait-elle souvent, sa langue dans sa poche. Et
-puis elle songeait qu’elle l’avait connu petit officier
-d’artillerie sans le sou, l’éblouissant empereur,
-et les souvenirs de l’hôtel de la rue du Mail
-où elle avait jadis porté le linge à crédit, l’enhardissaient
-et lui rendaient son aplomb naturel.</p>
-
-<p>Ce ne fut cependant point sans un vif serrement
-de cœur qu’elle entra sous la tente impériale,
-où Rapp l’introduisit.</p>
-
-<p>Après avoir fait de son mieux la révérence, en
-se souvenant des leçons de maître Despréaux, la
-maréchale demeura debout, observant l’Empereur,
-attendant qu’il l’interrogeât.</p>
-
-<p>Napoléon était dans un de ses bons moments.
-La prise de Dantzig le réjouissait. Il ne pouvait
-mal accueillir la femme de son brave Lefebvre,
-tout en manifestant son étonnement de ce voyage
-inattendu à travers l’Europe.</p>
-
-<p>Catherine, rassurée par le ton de l’Empereur,
-qui s’était empressé de lui indiquer un siège,
-commença son récit avec précaution. Elle fit part
-des inquiétudes de l’Impératrice; l’esprit toujours
-hanté des dangers que courait l’Empereur
-dans cette campagne lointaine, Sa Majesté avait
-tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé
-<span class="pagenum" id="Page_192">192</span>
-de son auguste époux au milieu de son armée.
-Puis, Catherine entama le premier point de sa
-mission: d’une voix légèrement voilée, elle annonça
-la douloureuse nouvelle, la mort prématurée
-de Napoléon-Charles, l’enfant d’Hortense.</p>
-
-<p>Un sanglot court et brusque s’échappa de la
-poitrine de l’Empereur...</p>
-
-<p>Il aimait cet enfant. Il s’y était attaché. Ce conquérant
-impitoyable, ce faucheur de générations,
-ce ravageur de continents, avait cette faiblesse
-d’adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!»
-a dit Victor Hugo, le montrant, dans
-son bagne de Sainte-Hélène, n’ayant conservé de
-tout son passé prodigieux que le portrait d’un
-enfant et la carte du monde, tout son génie et
-tout son cœur. Il aimait aussi les enfants des
-autres.</p>
-
-<p>Que de fois on l’avait vu jouer avec le petit
-Napoléon-Charles. Il se le faisait apporter pendant
-son dîner, il le posait sur la nappe, au milieu
-des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches
-d’argent, les surtouts, les vaisselles, riant quand
-le bébé mettait son pied dans quelque compotier.
-On le lui conduisait dans son cabinet, et là, il
-s’<ins id="cor_19" title="interrrompait">interrompait</ins> de dicter un plan de bataille ou
-de transmettre des instructions à quelque préfet
-des Bouches-de-l’Escaut ou des montagnes de
-Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire
-grimper l’enfant sur son dos.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_193">193</span>
-Il était alors l’oncle Bibiche. C’était ainsi que
-le petit Napoléon-Charles, en son parler enfantin,
-nommait le conquérant terrible.</p>
-
-<p>Il avait projeté d’adopter le fils d’Hortense.
-Sans doute, il n’ignorait pas la calomnie courante.
-Il savait que déjà les libellistes insinuaient
-qu’il avait marié sa belle-fille à son frère Louis,
-alors qu’elle était déjà grosse de ses œuvres. Le
-<i>Moniteur</i> avait annoncé, par une dérogation aux
-usages, que «madame Louis Bonaparte était accouchée
-d’un garçon le 18 vendémiaire», comme
-s’il s’était agi d’un héritier de l’Empire. On avait
-fort commenté cet avis officiel.</p>
-
-<p>Mais Napoléon n’était pas homme à se laisser
-arrêter dans ses projets par la crainte des bavardages
-ni par la peur des suppositions scandaleuses.</p>
-
-<p>Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa
-couronne à cet enfant d’Hortense, au fond il n’était
-pas très mécontent de savoir qu’on lui en
-attribuait la paternité.</p>
-
-<p>L’armée et le peuple admettraient plus volontiers
-la transmission de la puissance à l’enfant
-qui passerait pour avoir du sang de Napoléon
-dans ses veines.</p>
-
-<p>Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité
-des Beauharnais et de la famille napoléonienne,
-et ses préoccupations dynastiques se
-trouveraient ainsi satisfaites.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_194">194</span>
-La mort de cet enfant détruisait tous ses projets,
-abattait l’arbre généalogique qu’il s’efforçait
-de faire croître.</p>
-
-<p>Il demeura quelques instants sans parler, sans
-bouger, dans une posture de sphinx foudroyé.</p>
-
-<p>Catherine, interdite, contemplait cette douleur
-muette, où le cœur de l’homme qui s’était attaché
-à un enfant souffrait autant que le cerveau
-du politique voyant s’effondrer une partie de son
-œuvre.</p>
-
-<p>Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un
-effort sur lui-même, maîtrisant son émotion intime
-ainsi que sur un champ de bataille, il demanda:</p>
-
-<p>—Quelle autre nouvelle m’apportez-vous, madame
-la maréchale?</p>
-
-<p>—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les
-deuils et les joies se succèdent et les naissances
-alternent avec les morts... Je ne suis pas seulement
-une messagère funèbre... j’ai aussi à vous
-faire part de la naissance d’un enfant qui, sans
-vous consoler de la perte que vous venez d’apprendre,
-peut adoucir votre chagrin... une dame
-de la cour, qui fut attachée à son Altesse Impériale,
-la princesse Caroline, vient d’être mère...</p>
-
-<p>—Eléonore a un enfant... un fils peut-être?
-demanda vivement Napoléon.</p>
-
-<p>—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de
-Léon...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_195">195</span>
-Napoléon s’était précipité vers Catherine et, lui
-saisissant les deux mains:</p>
-
-<p>—Vous êtes bien certaine de ce que vous
-m’avancez là? demanda-t-il avec un tremblement
-dans la voix, bien rare chez cet homme extraordinaire,
-qui savait si admirablement se contenir.</p>
-
-<p>—Parfaitement sûre, sire... j’ai vu l’enfant...
-il vous ressemble! dit hardiment Catherine.</p>
-
-<p>L’Empereur la regarda fixement, mais sans
-colère:</p>
-
-<p>—Ce n’est pas pour rien qu’on vous appelle la
-Sans-Gêne, vous! dit-il en avançant la main vers
-l’oreille de la maréchale, pour la tirer, comme il
-avait l’habitude de le faire avec ses grenadiers,
-ses officiers du palais, ses maréchaux même.</p>
-
-<p>Mais il tourna le dos et commença à se promener
-de long en large, avec fébrilité.</p>
-
-<p>Catherine l’entendit qui grommelait:</p>
-
-<p>—J’ai un fils!... car cet enfant est de moi... il
-n’y a pas à en douter!... Ah! c’est un coup du
-sort!... voilà donc démenti ce bruit absurde que
-<ins id="cor_20" title="répandait">répandaient</ins> Joséphine et toute la famille des Beauharnais...
-la mienne aussi... dans un but trop
-facile à deviner... qu’il m’était impossible d’avoir
-un héritier... que ma dynastie ne pouvait se perpétuer
-que par autrui... je peux donc faire souche,
-et Corvisart n’est qu’un imbécile!... c’est un âne
-comme tous les médecins!... La nature a répondu
-à mon appel... à présent l’avenir m’appartient!...
-<span class="pagenum" id="Page_196">196</span>
-mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah!
-madame la maréchale, quelle bonne nouvelle
-vous m’apportez là... décidément votre mari et
-vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux,
-à qui tout doit réussir... Madame la maréchale,
-tantôt votre brave époux fera son entrée solennelle
-dans la ville qu’il m’a prise... tous les deux,
-je l’espère, vous serez contents de moi!...</p>
-
-<p>Et, comme il congédiait Catherine, avec son
-geste brusque, il reprit en souriant:</p>
-
-<p>—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le
-garder, au moins!...</p>
-
-<p>—Sire, j’ai aussi celui de l’impératrice Joséphine,
-et je dois vous le confier! dit Catherine,
-s’arrêtant et manifestant son intention de ne pas
-accepter le congé de l’Empereur.</p>
-
-<p>—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée
-de me le faire connaître!... Voyons, qu’est-ce
-encore? Je parie qu’il s’agit de quelque dette
-nouvelle, d’une réclamation de fournisseur?...
-Joséphine est coutumière du fait... Elle sait pourtant
-que ses gaspillages, ses folies, me déplaisent...
-avec l’argent qu’elle me dépense en frivolités,
-je pourrais chaque année armer un vaisseau,
-lever une division, creuser le canal de Bordeaux,
-ouvrir la route de Mayence... Allons! puisque
-vous êtes l’ambassadrice de cette folle... dites-moi
-la somme?... Vite, combien?...</p>
-
-<p>—Sire, il ne s’agit pas d’argent...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_197">197</span>
-—Et de quoi donc, s’il vous plaît?</p>
-
-<p>—L’Impératrice, qui est si bonne et qui vous
-aime si tendrement, sire, avertie de la naissance
-de cet enfant...</p>
-
-<p>—Ah! l’Impératrice sait...</p>
-
-<p>—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté
-a des êtres envieux et méchants à sa cour...</p>
-
-<p>—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes
-sœurs... Elisa et Caroline sont animées de sentiments
-que je déplore... Ah! madame la maréchale,
-mes deux familles me donnent plus de mal
-que tous les rois de l’Europe réunis! fit Napoléon
-avec un soupir témoignant de sa grande lassitude
-de toutes ces querelles domestiques et de toutes
-ces ruses de femmes jalouses et envieuses, bourdonnant
-autour de son trône, abeilles désagréables
-envolées de son manteau.—Et qu’a dit
-l’Impératrice? reprit-il avec un court silence, je
-suis curieux de connaître ses sentiments à l’égard
-de cet enfant?...</p>
-
-<p>—L’Impératrice voudrait que Votre Majesté
-lui permît de le recueillir, de l’élever... et même
-de l’adopter, si Votre Majesté y consentait...</p>
-
-<p>Avec sa rapidité d’impressions, et la surprenante
-vivacité de sa pensée, Napoléon avait sur-le-champ
-compris la portée de la mesure qu’on
-sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le
-plongeait la mort inattendue du fils d’Hortense...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_198">198</span>
-—Oui, je vois ce que l’on veut! murmura-t-il,
-cet enfant adopté par Joséphine serait un lien
-nouveau et puissant... Les Murat, Joseph, Louis,
-tous ceux qui rêvent de me succéder verraient
-sans doute leurs espérances, leurs illusions plutôt,
-détruites... la famille Beauharnais triompherait...
-oui, ce serait possible!... L’adoption de
-cet enfant pourrait me tenir lieu d’héritier...
-Mais que diraient les rois de l’Europe? reconnaîtraient-ils
-les droits de ce bâtard?... puisque
-je puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne
-vaudrait-il pas mieux que cet enfant... que
-Napoléon II fût issu... de quelque famille régnante?</p>
-
-<p>Il s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit et
-son œil soupçonneux se fixa de nouveau sur
-la maréchale qui, faisant une grande révérence,
-dit alors:</p>
-
-<p>—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai
-congé, avec la permission de Votre Majesté, qui
-fera connaître à l’Impératrice, quand elle le jugera
-à propos, la résolution qu’elle aura arrêtée... Je
-vais retourner en France, toute heureuse d’avoir
-trouvé Votre Majesté en bonne santé et toujours
-victorieuse...</p>
-
-<p>—Grâce à votre mari, madame la maréchale...
-A tantôt! vous aurez, vous aussi, de mes nouvelles,
-de bonnes nouvelles!</p>
-
-<p>Et l’Empereur, tout à fait radieux, fit un geste
-<span class="pagenum" id="Page_199">199</span>
-de la main signifiant que l’audience était terminée.</p>
-
-<p>La maréchale se releva, emportant, confidente
-inattendue, le secret de Napoléon qui allait
-modifier toute sa politique et changer toute sa
-vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie
-échappé à l’Empereur, conséquence de la preuve
-qu’il avait de sa possibilité de donner à l’empire
-un héritier de sang royal: le divorce, déjà,
-comme le blé dans le grain qu’on sème, germait
-dans les profondeurs de la pensée du nouveau
-Charlemagne.</p>
-
-<h3 id="Page_200"><a href="#toc">XVII</a><br />
-<small>LA BELLE POLONAISE</small></h3>
-
-<p>Le divorce! ce grand événement de l’existence
-impériale, n’était encore qu’un point obscur dans
-la pensée du monarque, une de ces confuses
-perceptions d’un avenir possible, mais improbable,
-qu’on entrevoit dans les brumes de la
-rêverie, du désir, de l’éventualité.</p>
-
-<p>A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait
-songé à ce moyen de rompre son mariage avec
-Joséphine.</p>
-
-<p>D’abord, lors de la crise du retour d’Egypte,
-quand Bonaparte avait été informé des fredaines
-de sa volage créole.</p>
-
-<p>Puis à l’époque du mariage religieux et du
-sacre; enfin au moment du départ pour la campagne
-d’Allemagne.</p>
-
-<p>Fouché, l’un des plus ardents conseillers du
-divorce, avait cherché, sondé, tâté le terrain.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_201">201</span>
-Mais toujours Joséphine, après une entrevue
-nocturne avec son mari, reprenait l’avantage.</p>
-
-<p>Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir
-à la main, la tête coiffée du madras, par
-l’escalier dérobé mettant en communication son
-appartement avec la chambre de Joséphine et la
-réconciliation s’opérait sur l’oreiller.</p>
-
-<p>Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de
-l’Europe était toujours vaincu.</p>
-
-<p>Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses
-félineries, son ancien ascendant, l’asservissait
-pour quelques heures. Elle le tenait, et solidement,
-par les sens. Il l’avait, comme on dit
-familièrement, dans le sang.</p>
-
-<p>Les infidélités qu’il lui fit ne furent jamais
-sérieuses jusqu’à l’époque où nous sommes
-arrivés.</p>
-
-<p>On sait à peu près la nomenclature exacte des
-maîtresses de Napoléon. La duchesse d’Abrantès,
-mademoiselle d’Avrillon, Constant, Bourienne,
-Fain, d’autres encore, en laissant de côté les
-auteurs faméliques de mémoires apocryphes et de
-libelles royalistes, nous ont donné le tableau
-complet des amours de Bonaparte et de l’Empereur.
-Tout dernièrement, M. Frédéric Masson,
-dans un livre très documenté, fort intéressant et
-impartial, a résumé l’histoire anecdotique des
-maîtresses impériales. Aucune de ces aimables
-<span class="pagenum" id="Page_202">202</span>
-personnes n’eut pourtant d’influence véritable sur
-la décision de Napoléon.</p>
-
-<p>On sait peu de chose sur ses liaisons d’officier:
-pauvre, laborieux, fier et pas avenant, il est peu
-probable qu’à Valence ou à Auxonne ses aventures
-amoureuses aient été plus suivies, plus
-durables qu’une partie de courte débauche, la
-passade d’une soirée.</p>
-
-<p>On lui attribua, lors de la campagne du Piémont,
-une amourette avec madame Turreau, la
-femme du représentant en mission, Turreau. Le
-mari n’eut jamais de soupçons ou du moins il les
-dissimula sous une efficace protection accordée
-au jeune général d’artillerie. Au 13 Vendémiaire,
-Turreau appuya le choix de Bonaparte comme
-général de l’Intérieur, et contribua, avec Barras,
-à le faire accepter comme chef des troupes de la
-Convention.</p>
-
-<p>Bonaparte se montra d’ailleurs reconnaissant
-envers Turreau d’abord, puis envers sa femme.
-Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin
-à l’armée d’Italie, place lucrative, et plus tard
-à sa veuve, vieillie, abandonnée, misérable, il
-donna d’abondantes gratifications.</p>
-
-<p>Une de ses liaisons les plus romanesques fut
-celle dont madame Fourès est l’héroïne. Ce fut
-son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin public
-appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux
-bal de la rue de Clichy, il aperçut un soir
-<span class="pagenum" id="Page_203">203</span>
-une charmante petite blonde, qui contrastait
-parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à
-cheveux noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille
-ou débarquées de Malte qui faisaient les
-délices des officiers hantant Tivoli. Il s’informa.
-C’était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline
-Bellisle, qui avait épousé le neveu de sa
-patronne, nommé Fourès. Peu de temps après la
-noce, le marié, lieutenant au 22<sup>e</sup> chasseurs à cheval,
-avait reçu l’ordre de rejoindre l’armée d’Egypte.
-S’embarquer au premier quartier de la
-lune de miel, c’était pénible pour les deux amoureux.
-La petite modiste eut l’aventureuse idée de
-se costumer en chasseur, et de se glisser à bord
-du bateau qui emmenait son mari.</p>
-
-<p>Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée,
-sous le costume d’homme, s’enrôler pour
-suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement
-madame Fourès avait quitté le costume militaire.
-Bonaparte l’aperçut et s’en éprit. Elle résista quelques
-jours, refusant d’abord les cadeaux du général,
-puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le
-malheureux mari, comme dans une opérette, reçut
-un ordre inattendu d’embarquement. On lui
-donnait une mission de confiance. Seul il allait
-revoir la France. Le général en chef l’avait distingué
-pour sa capacité, pour son intelligence,
-pour sa bravoure: il le chargeait de porter au
-Directoire un message de la plus haute importance.
-<span class="pagenum" id="Page_204">204</span>
-Quand il aurait rempli son importante
-tâche, il reviendrait à Damiette.</p>
-
-<p>L’officier, tout gonflé de sa faveur, monta à
-bord du bateau qui devait le ramener en France,
-et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à dîner,
-avec plusieurs autres personnes, la gentille madame
-Fourès. Il la plaça à côté de lui et, au milieu
-du repas, comme par un mouvement maladroit,
-il renversa une carafe d’eau: voilà la robe
-de la jeune femme toute mouillée. Aussitôt il se
-lève, il l’emmène dans un appartement, sous le
-prétexte de lui permettre d’essuyer l’eau et de
-réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps
-à donner à la dame les soins que réclamait l’aspersion,
-et elle revint la coiffure si en désordre,
-bien que la carafe n’eût pas inondé si haut, que
-les convives surent immédiatement à quoi s’en
-tenir.</p>
-
-<p>Le général installa madame Fourès dans une
-maison voisine du palais qu’il occupait. A peine
-y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours
-comme dans les comédies, Fourès, qu’on croyait
-bien loin, sur la route de Paris, ou conférant avec
-les directeurs, au Luxembourg, reparut brusquement,
-ainsi qu’un diable surgissant d’une trappe.</p>
-
-<p>Son bateau avait été capturé par les croiseurs
-anglais. Très renseigné sur ce qui se passait à
-terre et désireux de jouer une farce au général
-Bonaparte, l’amiral anglais avait aussitôt fait
-<span class="pagenum" id="Page_205">205</span>
-mettre en liberté le mari de la maîtresse en titre
-en lui donnant d’ironiques conseils et des renseignements
-fort précis.</p>
-
-<p>Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant
-s’en prendre à son supérieur, il administra une
-volée magistrale à sa frivole épouse qui réclama
-le divorce. Il fut prononcé par un commissaire
-des guerres. Madame Fourès reprit son nom de
-fille, Pauline Bellisle. On l’appela familièrement
-Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d’elle,
-lui permit de l’accompagner à cheval, dans ses
-courses; il se montra avec elle, aux revues, aux
-fêtes. On prétend même qu’il se serait déclaré
-prêt à l’épouser, en répudiant Joséphine, si elle
-pouvait avoir de lui un enfant.</p>
-
-<p>Mais, malheureusement pour elle, la pauvre
-Bellilote ne fut pas plus féconde que Joséphine.
-Sa stérilité ne manqua pas d’impressionner Napoléon
-et de lui suggérer le doute, que venait de
-dissiper l’avis de la naissance de l’enfant d’Eléonore
-de la Plaigne, qu’il était peut-être impuissant
-à engendrer.</p>
-
-<p>Madame Fourès revint en France, après le départ
-de Bonaparte, mais son bateau fut pris par
-les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté
-avec Junot et quelques officiers et savants qui
-se trouvaient à bord de l’<i>América</i>, la réconciliation
-entre Joséphine et Bonaparte avait eu lieu et le
-18 Brumaire était accompli. Le premier consul
-<span class="pagenum" id="Page_206">206</span>
-refusa de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant
-un château, la dota et elle épousa un gentilhomme
-peu scrupuleux sur les origines de la
-fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial
-un consulat. Séparée de son second mari
-qu’elle avait consciencieusement trompé, Bellilote
-partit pour le Brésil avec un amant, nommé
-Bellard. Elle revint à la Restauration et se montra
-fervente royaliste,—naturellement. On ne peut
-pas demander à une petite femme aventureuse
-et frivole une fidélité à l’Empereur que ne gardèrent
-pas les Oudinot, les Marmont, et d’autres
-ingrats chamarrés.</p>
-
-<p>Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques.
-Il ne goûtait nullement la peinture; en
-œuvres littéraires il n’aimait que la tragédie dont
-le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages
-majestueux ou terribles répondaient à
-ses propres pensées. La musique cependant, la
-musique chantée, exerçait sur son organisme une
-impression profonde. Chantant lui-même faux,
-incapable de distinguer le majeur du mineur,
-prêtant peu d’attention à la symphonie, il éprouvait
-une vibration profonde aux accents de la
-voix humaine. On le vit frémir, palpiter, et des
-larmes emplir ses yeux quand le sopraniste Crescentini
-chantait. Il ne craignit pas de choquer
-toute l’Italie en donnant à cet eunuque musical
-l’ordre de la Couronne de Fer. Aussi la passion
-<span class="pagenum" id="Page_207">207</span>
-qu’il éprouva pour la Grassini, cantatrice célèbre,
-naquit-elle autant de l’audition que de la vue de
-cette belle personne. C’est à Milan que Bonaparte
-l’admira et la connut. Il la fit venir à Paris. Elle
-vivait retirée, ne recevant personne, dans une
-petite maison de la rue Chantereine. Elle s’ennuyait.
-Un violoniste, Rode, s’offrit à la distraire.
-Elle accepta. Le coup d’archet de l’artiste fit du
-bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché,
-cessa toute relation avec elle. Cependant il se
-montra généreux et, par la suite, chaque fois
-qu’elle traversait Paris, en revenant de chanter à
-Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience
-de nuit de l’Empereur, conservant d’elle un souvenir
-toujours agréable. La Grassini eut l’ingratitude
-traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison.
-Non seulement elle chanta chez le duc de
-Wellington, mais, tandis que son impérial amant
-languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les
-bras du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir
-des restes de Napoléon.</p>
-
-<p>Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes,
-furent les compagnes éphémères de
-l’Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de
-l’Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable
-tragédienne lyrique; mademoiselle Bourgoins
-qu’il eut la cruauté de faire annoncer dans
-sa chambre, un soir qu’il travaillait avec son ministre
-Chaptal, dont elle était la maîtresse, enfin
-<span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
-mademoiselle George, la superbe et imposante
-reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à
-la mémoire de l’Empereur tombé. Sa fidélité au
-grand homme qui avait été son amant lui valut
-d’être exclue du Théâtre-Français, à l’instigation
-des gentilshommes de la Chambre et des capitaines
-des levrettes du roi qui administraient la
-scène.</p>
-
-<p>Napoléon, toujours pressé, toujours en travail,
-recherchait l’amour à sa portée. Il aimait le plaisir
-qui ne dérangeait point ses vastes labeurs.
-Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète:
-«Tout bonheur que la main n’atteint pas est un
-rêve.» Aussi ne doit-on pas s’étonner du nombre
-assez considérable de dames de palais, de femmes
-de chambellans ou d’officiers de sa maison, de
-lectrices de l’Impératrice, qui passèrent dans le
-petit appartement des Tuileries dont Constant
-avait la clef.</p>
-
-<p>Ces distractions physiques, l’Empereur les eut
-d’abord parce qu’il y éprouvait satisfaction, qu’il
-était vigoureux et bien portant,—il faut se rappeler
-qu’à l’époque du siège de Dantzig il n’a
-que trente-huit ans,—et ensuite parce qu’il redoutait
-une liaison, un attachement qui le détournerait,
-qui lui prendrait du temps, de l’attention,
-de la volonté. Et puis il craignait l’influence
-que pourrait avoir une maîtresse sur
-lui. Il ne voulait pas d’influence féminine dans
-<span class="pagenum" id="Page_209">209</span>
-son entourage. Il tenait à ce que la femme,
-admise au lit, fût écartée de la chambre du
-conseil.</p>
-
-<p>Cette appréhension d’une favorite, d’une maîtresse
-régnante, comme les Montespan, les Maintenon,
-les Pompadour et les du Barry de l’ancienne
-monarchie, lui faisait accepter des relations
-avec de suspectes aventurières comme madame
-de Vaudey.</p>
-
-<p>Cette femme intrigante et coquette était la
-fille d’un militaire célèbre, Richaud d’Arçon qui
-avait pris Bréda et fait les plans de la campagne
-de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey,
-elle fut nommée dame du palais en 1804 et accompagna
-l’Impératrice aux eaux d’Aix-la-Chapelle.
-Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon
-avait été rejoindre Joséphine, qu’il la connut.
-Napoléon s’en dégoûta un jour qu’elle simula un
-suicide pour lui soutirer une somme considérable.
-Malheureusement pour elle, sa lettre fut
-remise trop promptement à l’Empereur; l’aide
-de camp de service qu’il envoya, avec l’argent
-sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison
-d’Auteuil, présidant un joyeux souper et ne
-pensant pas du tout l’achever promptement chez
-Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et
-insulta Napoléon dans des mémoires ridicules,
-publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses
-services au prince de Polignac, proposant d’attirer
-<span class="pagenum" id="Page_210">210</span>
-l’Empereur dans un guet-apens et de le faire
-assassiner.</p>
-
-<p>Parmi les amoureuses subalternes, on doit
-mentionner mademoiselle Lacoste, petite blondinette
-qui n’était pas admise au salon de l’Impératrice
-et se tenait dans l’antichambre, puis Félicité,
-fille d’un huissier de l’Empereur et qui
-avait pour fonction d’ouvrir la porte à Leurs Majestés;
-madame Gazzani, lectrice recommandée
-par M. de Rémusat, qui n’avait pas réussi à caser
-sa femme dans le lit impérial; mademoiselle Guillebeau
-lui succéda. Elle se trouvait confinée
-dans une modeste chambre, sous les combles,
-quand Roustan, le mameluck de Napoléon, vint
-brusquement l’avertir de la visite du souverain.
-Elle perdit sa double situation de lectrice et de
-maîtresse par une maladresse: une lettre fut surprise
-où sa mère:—oh! les mères de lectrices!—lui
-donnait des conseils infiniment trop pratiques.
-La digne maman lui recommandait de
-tâcher à tout prix d’avoir un enfant de l’Empereur,
-ou de faire croire qu’elle était grosse de lui.
-Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l’heure.
-La Restauration la récompensa des méchants
-propos qu’elle tint sur l’Empereur en nommant
-son mari, un M. Sourdeau, consul de France à
-Tanger.</p>
-
-<p>Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la
-maternité avait si fortement remué Napoléon,
-<span class="pagenum" id="Page_211">211</span>
-apparut la véritable maîtresse de l’empereur,
-celle qu’il a aimée profondément et qui lui est restée
-fidèle jusqu’à l’exil—pas au delà, il est vrai—la
-comtesse Walewska, la belle Polonaise.</p>
-
-<p>Pendant le siège de Dantzig, l’Empereur allant
-à Varsovie, reçut à un relais de poste les compliments
-et un bouquet d’une députation de notables.
-La dame qui lui remit le bouquet était
-une très jeune personne, presque une enfant,
-blonde, rose, toute mignonne et charmante, avec
-de grands yeux bleus, candides.</p>
-
-<p>Duroc la présenta pour qu’elle débitât son compliment.
-Elle demeura troublée, plus ravissante
-encore dans son émotion, en présence de l’Empereur.
-Celui-ci la rassura de quelques paroles, où
-il y avait de la bienveillance, et prenant son bouquet,
-exprima l’espoir de la revoir à Varsovie.</p>
-
-<p>Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska,
-était l’épouse du comte Anastase Colonna de Walewski.
-Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf ans.
-Pour l’épouser, elle avait refusé un beau jeune
-homme, porteur d’un grand nom, très riche, très
-puissant. Mais ce jeune homme s’appelait Orloff.
-Il était Russe et apparenté à une famille qui avait
-opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte
-Walewski, au contraire, était un patriote éprouvé.
-La jeune Marie portait dans sa poitrine l’âme
-d’une héroïne. L’amour de la patrie dominait son
-être. Elle donna sa main au vieux noble en souhaitant
-<span class="pagenum" id="Page_212">212</span>
-d’avoir un fils qui contribuât à délivrer la
-Pologne.</p>
-
-<p>En attendant que cet héritier des Walewski
-grandisse, la jeune comtesse suit avec enthousiasme
-la marche triomphale de Napoléon. N’a-t-il
-pas infligé aux Russes les plus terribles désastres?
-A Austerlitz, elle tressaille de joie, la campagne
-de 1807 ajoute à son exaltation. Elle croit
-déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs
-moscovites dans les steppes et rendant aux
-Polonais leur patrie.</p>
-
-<p>Dès lors, dans son cœur, l’admiration pour
-l’Empereur a pris une telle place qu’à la première
-occasion un autre sentiment doit naître
-inévitablement.</p>
-
-<p>Les amis du comte Walewski, les patriotes
-comme lui, espérant le relèvement de la Pologne
-par les armes de Napoléon, furent aussitôt d’accord
-pour précipiter la belle comtesse dans les
-bras du monarque. Ils avaient remarqué l’attention
-profonde avec laquelle, à un bal, l’Empereur
-l’avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions
-de l’Empereur durant un dîner auquel
-elle assistait n’ont pas échappé à ces entremetteurs
-pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut
-que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle
-usera de son influence sur lui pour le bien de la
-patrie. Tout le monde conspire contre sa vertu.
-L’amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé,
-<span class="pagenum" id="Page_213">213</span>
-trouve partout des auxiliaires. Son mari même
-l’engage vivement à se rendre aux invitations de
-l’Empereur. Les nobles polonais évoquent pour
-elle l’histoire d’Esther qui, en usant de sa beauté
-pour conquérir Assuérus, délivra le peuple
-d’Israël accablé. On la presse, on l’entoure, on
-l’entraîne. Auprès du lit impérial, toute une
-nation éplorée semble veiller, la suppliant de
-consentir à un déshonneur qui sera la gloire de
-la patrie.</p>
-
-<p>Napoléon lui multiplie les billets tendres, les
-déclarations, les cadeaux. Elle refuse les bijoux,
-elle ne veut rien répondre. Enfin on obtient d’elle
-une entrevue avec l’Empereur. Elle s’y rend,
-comme au supplice. Duroc l’introduit dans une
-pièce du palais. Elle se cache les yeux avec ses
-mains et s’affaisse, anéantie, dans un fauteuil.</p>
-
-<p>Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde:
-Napoléon est à ses pieds. La résistance
-fut longue. Elle pleura. Elle supplia. Napoléon
-eut le tact et l’habileté de ne pas la brusquer. Elle
-retourna chez elle, cette nuit-là, telle qu’elle
-était venue. Cette respectueuse attitude de l’Empereur
-la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc,
-dans la chambre close du palais, et cette
-fois elle céda. Mais entre deux spasmes, entre
-deux baisers, elle trouva le moyen de parler de
-sa patrie à l’amoureux empereur qui ne proférait
-que des paroles passionnées.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_214">214</span>
-On peut dire que Marie Walewska n’aimait
-point Napoléon quand elle devint sa maîtresse;
-mais depuis elle s’attacha fortement à lui; et
-quand elle lui donna un fils, qui fut le comte
-Walewski, président du Corps législatif sous le
-second empire, son amour devint une véritable
-passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement
-épris. Jusqu’à sa chute, il lui demeura fidèle, ne
-cessant ses relations que dans les premiers temps
-de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le
-visiter à l’île d’Elbe, et durant les Cent-Jours elle
-ne le quitta pas. Pourquoi faut-il que la belle
-Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de
-son sexe et l’ingratitude des maréchaux, à la
-chute définitive du grand soldat vaincu! L’une
-des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à
-<ins id="cor_21" title="Saint-Hélène">Sainte-Hélène</ins> fut l’annonce que le misérable
-Hudson-Lowe s’empressa de lui faire, du mariage
-à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska
-avec le général comte d’Ornano, ancien colonel
-des dragons de la garde.</p>
-
-<p>La nouvelle de la naissance de l’enfant d’Eléonore,
-apportée par la maréchale Lefebvre, avait
-aussitôt reporté la pensée de l’Empereur vers la
-belle Polonaise.</p>
-
-<p>Puisqu’il pouvait engendrer, puisqu’il n’y
-avait aucun obstacle physique de son côté, et que
-l’absence d’héritier de l’empire provenait uniquement
-du fait de Joséphine, il songea que la comtesse
-<span class="pagenum" id="Page_215">215</span>
-Walewska était susceptible, elle aussi, de
-devenir mère.</p>
-
-<p>Pourquoi n’adopterait-il pas son enfant?</p>
-
-<p>Et s’il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi
-ne chercherait-il pas dans les familles régnantes
-une princesse qu’il épouserait et qui lui
-donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi,
-et dont par conséquent aucun souverain n’oserait
-par la suite contester les droits à l’hérédité de
-l’empire?</p>
-
-<p>Napoléon agita longuement ces réflexions et
-ces projets dans son esprit, subitement échauffé
-à l’idée d’un mariage qui lui ôterait sa tare originelle
-de soldat parvenu. Son fils, l’enfant qu’il
-aurait d’une fille de maison souveraine, régnerait
-après lui en vertu de la fiction de l’hérédité
-du principe monarchique. La certitude où il se
-trouvait de pouvoir être père, avec une autre
-femme que Joséphine, lui fit envisager le divorce
-comme un instrument de consolidation pour son
-trône. L’amour qu’il ressentait pour la belle Polonaise
-le disposa à rompre le lien qui depuis
-tant d’années l’attachait à Joséphine.</p>
-
-<p>Pour la première fois, il songea qu’elle était
-vieille, et rapidement il chercha dans sa mémoire
-quelle princesse, jeune et agréable, il pourrait
-rencontrer, dans les cours d’Europe, pour en
-faire une Impératrice.</p>
-
-<p>Sa méditation fut interrompue par Rapp,
-<span class="pagenum" id="Page_216">216</span>
-l’avertissant que l’armée se mettait en marche
-et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses
-ordres, son entrée solennelle dans la ville de
-Dantzig.</p>
-
-<h3 id="Page_217"><a href="#toc">XVIII</a><br />
-<small>MONSIEUR LE DUC</small></h3>
-
-<p>Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son
-entrée solennelle dans la ville de Dantzig.</p>
-
-<p>Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal
-Lannes et le maréchal Mortier, de chevaucher à
-côté de lui, entre les deux rangs de troupes faisant
-la haie, et de recevoir le salut et l’épée du
-maréchal Kalkreuth, défilant avec la garnison
-vaincue.</p>
-
-<p>Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul
-avait droit aux honneurs du triomphe, ayant été
-seul à la peine et aux dangers de ce siège mémorable.</p>
-
-<p>Toutes les troupes qui avaient concouru à la
-prise de Dantzig fournirent un détachement
-d’honneur et entrèrent, tambour battant, drapeau
-déployé, derrière leur glorieux chef.</p>
-
-<p>Le génie marchait en tête. Sur les six cents
-<span class="pagenum" id="Page_218">218</span>
-hommes que comportait cette troupe d’élite, la
-moitié avait péri dans les tranchées.</p>
-
-<p>L’Empereur avait reconnu sa valeur, et l’ordre
-du jour suivant avait été lu, avant l’entrée dans
-la ville, à toute l’armée:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes
-y sont entrées aujourd’hui à midi.</p>
-
-<p>»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes
-assiégeantes. Les sapeurs se sont couverts de
-gloire.»</p>
-</div>
-
-<p>Ce siège avait duré cinquante et un jours. La
-position formidable de la place, la force numérique
-égale chez l’assiégé aux troupes assiégeantes,
-l’insuffisance de l’artillerie de siège, le
-climat rude, la neige, la pluie, la boue, avaient
-contribué à prolonger la résistance.</p>
-
-<p>La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes,
-7,120 seulement sortirent vivants de la ville
-et des forts avoisinants.</p>
-
-<p>L’effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable.
-Le résultat matériel fut aussi très important:
-Napoléon trouva dans la ville des approvisionnements
-immenses: des grains et surtout
-du vin qui fut envoyé aux cantonnements de la
-Passarge. Le précieux liquide, sous ce climat
-froid, fut pour l’armée un cordial énergique, un
-élixir de bonne santé et de joyeuse humeur.</p>
-
-<p>Napoléon, deux jours après l’entrée de Lefebvre,
-vint visiter les tranchées, inspecter les travaux.
-<span class="pagenum" id="Page_219">219</span>
-Il attribua au 44<sup>e</sup> et au 151<sup>e</sup> de ligne Dantzig pour
-garnison et invita tous les généraux à un grand
-dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.</p>
-
-<p>Avant le repas, tandis que tous les généraux et
-les maréchaux Lefebvre, Lannes et Mortier attendaient
-l’arrivée de l’Empereur, le grand maréchal
-Duroc parut, portant une épée à la poignée
-finement ciselée, enrichie de diamants.</p>
-
-<p>Un officier l’accompagnait avec un coussin de
-velours rouge sur lequel était posée une couronne
-d’or fermée.</p>
-
-<p>Duroc tenant l’épée, et l’officier le coussin avec
-la couronne, se postèrent des deux côtés du fauteuil
-réservé à Napoléon.</p>
-
-<p>Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume
-ordinaire de colonel de chasseurs et semblait
-sourire avec malice en regardant le coussin, la
-couronne et l’épée.</p>
-
-<p>Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:</p>
-
-<p>—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal
-Lefebvre à s’approcher.</p>
-
-<p>Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre
-qui, aussitôt, se dirigea vers Napoléon.</p>
-
-<p>Machinalement il avançait la main, pensant
-que l’Empereur allait, pour le féliciter publiquement
-de la prise de Dantzig, lui donner devant
-tous une accolade fraternelle.</p>
-
-<p>Mais Napoléon reprit:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_220">220</span>
-—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc
-de Dantzig à ployer le genou pour recevoir l’investiture!...</p>
-
-<p>Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig,
-s’était retourné comme si l’Empereur se fût
-adressé à quelqu’un d’autre derrière lui, un fonctionnaire
-prussien, un fonctionnaire russe, car
-il n’y avait, parmi les Français, ni duc ni duché.</p>
-
-<p>Duroc se pencha vers lui, murmurant:</p>
-
-<p>—Agenouille-toi!...</p>
-
-<p>Et il vit l’officier assistant Duroc qui lui passait
-le coussin sous les genoux, tandis que Napoléon,
-prenant la couronne, la lui plaçait sur la
-tête...</p>
-
-<p>Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il
-ne comprit à peu près la haute et curieuse fortune
-dont il était l’objet, que lorsque Napoléon,
-prenant l’épée et lui frappant légèrement trois
-coups sur l’épaule, lui dit avec la gravité d’un
-pontife officiant:</p>
-
-<p>—Au nom de l’Empire, par la grâce de Dieu
-et en vertu de la volonté nationale, Lefebvre, je
-te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir et
-profiter des avantages et privilèges que nous
-attachons à cette dignité!...</p>
-
-<p>Puis d’une voix plus douce:</p>
-
-<p>—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig,
-et venez embrasser votre Empereur!...</p>
-
-<p>Immédiatement, des tambours, placés sous les
-<span class="pagenum" id="Page_221">221</span>
-fenêtres du palais, battirent aux champs et tous
-les maréchaux, généraux et officiers présents entourèrent
-le nouveau duc pour le féliciter.</p>
-
-<p>C’était un acte politique d’une importance
-énorme que cette élévation d’un soldat parvenu
-comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par la
-Révolution, jadis odieux à la nation, à présent
-oubliés, presque ridicules.</p>
-
-<p>Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie
-à l’aide d’une aristocratie neuve. Il avait
-cherché par mille séductions, par des mariages
-avantageux, par des emplois et des charges, à
-attirer à sa cour les représentants de l’ancienne
-aristocratie. A présent, il voulait créer une noblesse
-à lui, provenant, comme celle des croisades
-de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux
-nobles, illustrés par vingt victoires, avec
-le temps, par des alliances et grâce aux dotations
-qu’il se proposait de leur accorder, se mêleraient,
-se confondraient avec les descendants des familles
-de la vieille France. Ainsi selon lui serait cimentée
-l’union des deux France et son œuvre
-dynastique serait parfaite.</p>
-
-<p>Cette pensée de créer une noblesse d’empire
-s’ajoutait, dans son cerveau, à ses vagues projets
-de divorce à ses rêves d’alliance avec une famille
-souveraine.</p>
-
-<p>Il voulait refaire une société ayant des degrés,
-des hiérarchies, dans une pyramide superbe au
-<span class="pagenum" id="Page_222">222</span>
-sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il siégerait,
-lui, l’Empereur.</p>
-
-<p>Au-dessous de lui ses frères devenus rois,
-Louis ayant la Hollande, Joseph l’Espagne, Jérôme
-la Westphalie.</p>
-
-<p>A côté d’eux, un peu au-dessous, son beau-frère
-Murat, roi de Naples, Eugène, vice-roi
-d’Italie.</p>
-
-<p>Puis des princes, les grands héros des batailles,
-Ney, Berthier; des ducs, Lefebvre, Augereau,
-Lannes, Victor, Soult; des comtes et des barons,
-parmi lesquels des administrateurs, des financiers,
-des diplomates, enfin les simples chevaliers,
-les légionnaires qu’il avait institués au camp
-de Boulogne.</p>
-
-<p>Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait
-à l’ordre social reconstitué ses cadres, son
-organisation, sa forme féodale, et dans le moule
-de l’ancienne France, il jetait, à pleines poignées,
-la matière révolutionnaire.</p>
-
-<p>C’est pour cette raison qu’ayant décidé de refaire
-une noblesse et de créer des ducs et des
-comtes d’Empire, son choix s’était d’abord arrêté
-sur Lefebvre.</p>
-
-<p>La bravoure légendaire, les services militaires,
-la probité inattaquable de Lefebvre, à une époque
-où les généraux les plus illustres, comme Masséna,
-étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient
-cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait
-<span class="pagenum" id="Page_223">223</span>
-le prétexte. Mais, en réalité, Napoléon, en
-faisant de Lefebvre le premier duc de son empire,
-cherchait à frapper l’esprit de son armée et à bien
-mettre en lumière la nature et le caractère de la
-nouvelle noblesse.</p>
-
-<p>C’était parce qu’il était fils de paysan, et qu’il
-l’avait connu sergent aux gardes-françaises que
-l’Empereur prit Lefebvre comme prototype des
-serviteurs que sa volonté anoblissait.</p>
-
-<p>Le nouveau duc, qui d’ailleurs, avec l’épée et
-la couronne, recevait une dotation de cent mille
-livres,—mais dont le titre et le majorat n’étaient
-stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient
-dans l’armée, précaution prise par Napoléon
-vis-à-vis du fils de Lefebvre, fort peu militaire,—souleva
-naturellement beaucoup d’envie.
-Il stimula aussi l’héroïsme et le dévouement de
-ses compagnons d’armes. Chacun, en secret, pensait
-à s’illustrer davantage afin d’obtenir de l’Empereur
-une distinction analogue à celle qui
-venait tout à coup de placer au premier rang de
-la société impériale l’ancien sergent, le volontaire
-de 92, l’officier subalterne de l’armée de Sambre-et-Meuse.</p>
-
-<p>Tout ému par l’embrassade de l’Empereur, un
-peu gêné par la couronne qui tenait mal sur sa
-tête et cherchant où placer l’épée ducale qui venait
-se substituer au sabre des Pyramides, le duc
-de Dantzig dit à Duroc, qui le félicitait:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_224">224</span>
-—Moi! je m’en f... de tout cet attirail-là...
-Mais c’est ma bonne femme qui va être bougrement
-contente! Catherine duchesse, vois-tu ça,
-Duroc!</p>
-
-<p>Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans
-l’état-major de Lannes un jeune officier, appartenant
-à une ancienne famille noble, qui le
-regardait avec un sourire moqueur.</p>
-
-<p>Il alla droit à lui et l’apostropha ainsi:</p>
-
-<p>—Vous me raillez, monsieur, parce que je
-porte un titre que je dois à moi-même, tandis
-que vous, c’est le hasard de la naissance qui vous
-a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez
-fièrement de vos aïeux... Chacun de nous a son
-orgueil: Vous êtes un descendant, vous; moi, je
-suis un ancêtre!...</p>
-
-<p>Et, tournant le dos à l’ancien noble interdit,
-Lefebvre dit à Duroc:</p>
-
-<p>—Mon cher maréchal, quand donc l’Empereur
-donnera-t-il le signal de se mettre à table?</p>
-
-<p>—Vous avez faim, Lefebvre?</p>
-
-<p>—Non!... Mais plus vite l’Empereur nous fera
-dîner, plus vite nous serons libres... Et j’ai une
-furieuse envie d’être le premier à embrasser et à
-féliciter madame la duchesse de Dantzig.</p>
-
-<p class="sep3 cent">FIN DE LA TROISIÈME PARTIE</p>
-
-<h2 class="sep4" id="Page_225"><a href="#Page_438">QUATRIÈME PARTIE</a><br />
-<small><b>LA DUCHESSE</b></small></h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h3><a href="#toc">I</a><br />
-<small>CHEZ L’IMPÉRATRICE</small></h3>
-
-<p>On attendait l’Empereur.</p>
-
-<p>Victorieux, maître de l’Europe, ayant imposé
-son amitié à la Russie et sa volonté à la Prusse,
-Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en
-triomphateur dans Paris.</p>
-
-<p>Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner
-des réceptions, inviter des personnages diplomatiques,
-tenir rang de souveraine.</p>
-
-<p>Une soirée avait été organisée aux Tuileries en
-l’honneur de la nouvelle duchesse de Dantzig.</p>
-
-<p>Tout le petit grand monde, vivant et intrigant
-<span class="pagenum" id="Page_226">226</span>
-autour de Joséphine, se préoccupait de cette réception.</p>
-
-<p>On se demandait, avec ironie, comment la duchesse
-récente tiendrait son rang.</p>
-
-<p>Les mauvaises langues se donnaient du jeu.
-On rappelait, avec des rires mal étouffés, que la
-maréchale avait jadis été blanchisseuse.</p>
-
-<p>Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient
-d’extraction humble et plus d’une avait dans son
-passé des aventures louches et des anecdotes
-scandaleuses.</p>
-
-<p>La bonne Catherine, elle, jouissait d’une réputation
-sans tache.</p>
-
-<p>Elle paraissait même ridicule à force d’aimer
-son mari.</p>
-
-<p>Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d’un
-grand officier de l’empire et même madame la
-maréchale, elle n’avait eu, dans sa noble existence,
-la fille du peuple devenue grande dame de
-la Révolution couronnée, qu’un seul amour: son
-homme, son Lefebvre.</p>
-
-<p>Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité
-rare chez les terribles sabreurs de l’Empire.</p>
-
-<p>Il n’avait pas même eu les faiblesses accidentelles
-et permises de son maître, de son ami, de
-son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant,
-l’Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant
-et disait: «C’est le seul terrain où je ne suivrai
-pas l’Empereur!»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_227">227</span>
-Et puis, avec son rire de brave homme, il
-ajoutait devant ses aides de camp moins scrupuleux:</p>
-
-<p>—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me
-gênerait pour cogner sur les Prussiens!... Je
-penserais à elle tout le temps, j’aurais des remords,
-et il faut avoir le cœur sain et la conscience
-tranquille pour se battre, comme nous le
-faisons, un contre vingt!...</p>
-
-<p>Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de
-sa vertu conjugale. Il était, il le faut dire, pour la
-probité, pour la fidélité et pour l’héroïsme, une
-exception en tout, cet Achille paysan sorti des
-rangs du peuple, resté naïf, toujours républicain,
-qui avait refusé d’être le collègue de Carnot et
-de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez
-capable, et qui n’aimait que trois choses sur
-la terre: sa femme, sa patrie, son empereur. Les
-autres maréchaux, qui se moquaient de lui, ne
-devaient pas l’imiter et devaient trahir par la
-suite la France et Napoléon, avec la même facilité
-qu’ils faisaient ce qu’ils appelaient «une
-queue» à leurs épouses, d’ailleurs rarement en
-reste avec eux.</p>
-
-<p>La réception de l’Impératrice était au grand
-complet lorsque la maréchale se présenta.</p>
-
-<p>Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon,
-étalaient leur insolence et leur impudente convoitise.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_228">228</span>
-Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle
-de Saint-Cyr, ne possédait que la principauté
-de Lucques et celle de Piombino. D’où rivalité
-sourde et guerre d’épigrammes entre les
-deux sœurs.</p>
-
-<p>Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine,
-on voyait au premier rang Junot, gouverneur de
-Paris, l’ancien sergent dont Bonaparte avait fait
-son aide de camp, puis un général de division,
-fort assidu auprès de la reine de Naples.</p>
-
-<p>Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.</p>
-
-<p>La voiture de Junot attendait jusqu’à des
-heures très avancées dans la cour de l’hôtel de
-Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait
-de rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre,
-se vantait de faire Caroline veuve, quand elle en
-témoignerait le désir. Une seule crainte les retenait:
-l’arrivée de l’Empereur. Lui absent, tout le
-monde à sa cour se lâchait, s’abandonnait, ne
-connaissait ni freins, ni lois. La seule nouvelle
-de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous ces
-orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire
-et son génie faisaient des personnages. Seules,
-les deux abominables mégères qu’il avait le
-malheur d’avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse,
-une simple prostituée, ne comptait pas,
-osaient braver le terrible vainqueur. Il avait la
-sottise d’aimer, d’adorer sa famille, ces <ins id="cor_22" title="être">êtres</ins>
-<span class="pagenum" id="Page_229">229</span>
-méprisables et sans valeur pour lesquels il avait
-prodigué les faveurs. Dans l’affaire de Junot,
-toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha à
-son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il
-avait fait le gouverneur de Paris, de compromettre
-trop publiquement la reine de Naples, et
-il l’exila en Portugal, avec le grade d’ambassadeur
-et le titre de duc d’Abrantès. Sa colère, on le voit,
-n’était pas bien terrible vis-à-vis des soudards
-sans mérite qui abusaient de sa familiarité et
-rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder
-sur le trône en devenant le mari de sa sœur.</p>
-
-<p>La folie dynastique de Napoléon a sévi plus
-fortement sur la famille de Napoléon et sur ses
-maréchaux que sur lui-même.</p>
-
-<p>Epoux de l’archiduchesse d’Autriche, père du
-roi de Rome, il pouvait se croire entré de plain-pied
-dans le concert monarchique; mais un Murat,
-un Junot, un Joseph, s’imaginer gouverner la
-France et le monde après lui, c’était folie!... Cette
-folie-là, cependant, a servi de raison aux traîtres:
-les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les
-Marmont l’ont exploitée terriblement en appelant
-à eux l’étranger et en livrant la France, grâce à
-la trahison de l’infâme Marie-Louise, à leurs bons
-amis les Cosaques et les Prussiens.</p>
-
-<p>A l’heure où la maréchale Lefebvre devait se
-rendre chez Joséphine, le brave maréchal déjeunait
-avec l’Empereur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span>
-Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre
-eut deux ou trois absences.</p>
-
-<p>Chaque fois que Napoléon l’appelait: «monsieur
-le duc», il tressaillait comme s’il se fût agi
-d’une personne étrangère à qui la parole était
-adressée.</p>
-
-<p>Napoléon parfois aimait à plaisanter.</p>
-
-<p>Il savait Lefebvre honnête et pauvre.</p>
-
-<p>Il l’avait fait duc, il voulait le faire riche.</p>
-
-<p>A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:</p>
-
-<p>—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?</p>
-
-<p>—Mais oui... sire!... j’aime le chocolat si vous
-le voulez, j’aime tout ce que vous aimez, moi!...</p>
-
-<p>—Eh bien! je vais vous en donner une livre...
-c’est du chocolat de Dantzig... il est juste que
-vous goûtiez des produits de cette ville, puisque
-vous l’avez conquise...</p>
-
-<p>Lefebvre s’était incliné, gardant le silence. Il
-ne comprenait pas toujours très bien ce que
-l’Empereur lui disait. Il craignait souvent de répondre
-une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.</p>
-
-<p>Napoléon s’était levé. Il avait pris sur une petite
-table une cassette, d’où il sortit un paquet long
-ayant à peu près la forme d’une livre de chocolat
-enveloppé.</p>
-
-<p>Il le donna au maréchal en disant:</p>
-
-<p>—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les
-petits cadeaux entretiennent l’amitié.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_231">231</span>
-Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra
-dans la poche de son uniforme et se rassit à table
-en disant:</p>
-
-<p>—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là
-à l’hôpital... c’est excellent, paraît-il,
-pour les malades...</p>
-
-<p>—Non! fit l’Empereur en souriant, gardez-le
-pour vous... je vous en prie!...</p>
-
-<p>Lefebvre salua et grommela:</p>
-
-<p>—Drôle d’idée qu’a l’Empereur de me fourrer
-du chocolat comme à une petite maîtresse!...</p>
-
-<p>Le déjeuner se poursuivait.</p>
-
-<p>Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d’œuvre
-du cuisinier impérial, fut servi.</p>
-
-<p>L’Empereur, avant de l’entamer, s’arrêta et
-dit:</p>
-
-<p>—On ne pouvait donner à ce pâté une forme
-qui me plût davantage! A vous le signal d’attaquer,
-monsieur le duc, voilà votre conquête... à
-vous d’en faire les honneurs!</p>
-
-<p>Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa
-le pâté auquel les trois convives donnèrent un
-vigoureux coup de dent.</p>
-
-<p>Le maréchal rentra chez lui enchanté de l’amabilité
-de son souverain.</p>
-
-<p>—Quel dommage que Catherine n’ait pas été
-là! dit-il en soupirant... jamais Sa Majesté n’a
-été de meilleur poil... mais quel singulier cadeau
-que ce chocolat de Dantzig!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_232">232</span>
-Et machinalement il défit le paquet remis par
-Napoléon.</p>
-
-<p>Il y avait sous le papier de soie, entassés par
-liasses, trois cent mille francs en billets de
-banque.</p>
-
-<p>C’était le cadeau fait au nouveau duc pour
-soutenir son rang.</p>
-
-<p>Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre
-ne cacha nullement le bienfait de l’Empereur, on
-appela toute aubaine, tout rabiot, du «chocolat
-de Dantzig».</p>
-
-<p>La faveur dont le maréchal jouissait auprès de
-l’Empereur servait sans doute à protéger sa
-femme contre les médisances et les propos aigres-doux.</p>
-
-<p>Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les
-dames qui cherchaient à leur plaire ne voulaient
-pas manquer une occasion aussi propice que
-la réception de l’Impératrice pour l’humilier et
-lui rappeler son humble origine.</p>
-
-<p>Les circonstances favorisaient les venimeuses
-pécores.</p>
-
-<p>Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête
-surchargée d’un panache de plumes d’autruche
-blanches dominant l’échafaudage de sa coiffure
-savante, traînant sa robe de cour, chef-d’œuvre
-de Leroy, et fort embarrassée de son long manteau
-de velours bleu ciel semé d’abeilles d’or,
-avec la couronne ducale brodée aux coins, s’avança
-<span class="pagenum" id="Page_233">233</span>
-radieuse et pourtant intimidée sur le seuil
-du salon.</p>
-
-<p>La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.</p>
-
-<p>Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le
-cérémonial de sa présentation en qualité de duchesse,
-ayant rang à côté des reines auprès de
-l’Impératrice, et tout en veillant à ne point s’empêtrer
-dans sa traîne, elle repassait mentalement
-son rôle.</p>
-
-<p>L’huissier, court, rougeaud, majestueux, qui
-bien des fois auparavant l’avait introduite aux
-Tuileries, la voyant avancer, s’empressa d’annoncer
-de sa plus belle voix:</p>
-
-<p>—Madame la maréchale Lefebvre!</p>
-
-<p>Catherine se retourna à demi, murmurant:</p>
-
-<p>—Il ne sait pas son rôle, le larbin!</p>
-
-<p>L’Impératrice, cependant, descendant de son
-trône, venait au devant de la maréchale.</p>
-
-<p>Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi
-la femme du conquérant de la place forte septentrionale:</p>
-
-<p>—Comment se porte madame la duchesse de
-Dantzig?</p>
-
-<p>—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit
-sans façon Catherine, et Votre Majesté pareillement,
-je suppose?...</p>
-
-<p>Et se tournant vers l’huissier, imperturbable:</p>
-
-<p>—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un
-geste de satisfaction.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_234">234</span>
-Elle prit place dans le cercle des dames, au
-milieu de rires étouffés et de clignements d’yeux
-railleurs.</p>
-
-<p>Bien que l’Impératrice cherchât à la mettre à
-son aise, en lui adressant de bienveillantes paroles,
-Catherine s’aperçut qu’on se moquait d’elle.</p>
-
-<p>Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas
-apostropher les insolentes et leur clore le bec.</p>
-
-<p>—Qu’ont-elles donc après moi, toutes ces
-chipies-là? murmura-t-elle. Ah! si l’Empereur
-était ici, ce que je me donnerais le plaisir de
-leur lâcher ce que j’ai sur le cœur!...</p>
-
-<p>Comme la conversation prenait un tour assez
-vif parmi les dames, et que la pauvre duchesse se
-trouvait sur le tapis, enrageant de ne pas répondre,
-un personnage rasé, à mine discrète et à
-physionomie chafouine, que la plupart des courtisans
-considéraient avec une attention qui semblait
-à la fois méprisante et craintive, s’approcha
-d’elle.</p>
-
-<p>—Vous ne me reconnaissez pas, madame la
-duchesse? dit-il en saluant obséquieusement.</p>
-
-<p>—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais
-pourtant que je vous ai vu quelque part...</p>
-
-<p>—C’est exact!... nous sommes de vieilles
-connaissances... Quand vous n’étiez pas encore
-au rang élevé où j’ai l’honneur de vous saluer...</p>
-
-<p>—Vous voulez dire quand j’étais blanchisseuse?...
-Oh! ne vous gênez pas, monsieur, je ne
-<span class="pagenum" id="Page_235">235</span>
-rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non
-plus! J’ai conservé dans une armoire mon modeste
-costume d’ouvrière; il a gardé, lui, son
-uniforme de sergent aux gardes-françaises!...</p>
-
-<p>—Eh bien! madame la duchesse, reprit
-l’homme doux, à la parole onctueuse, et dont
-l’allure avait un peu du prêtre et beaucoup du
-bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un
-bal populaire où j’eus le plaisir de me trouver en
-votre compagnie... j’étais votre client... presque
-votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que
-vous seriez un jour duchesse...</p>
-
-<p>—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne
-aventure... Bien des fois, avec Lefebvre, nous
-avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il
-rien raconté à vous, le sorcier?</p>
-
-<p>—Si fait!... j’ai eu aussi mon horoscope... et,
-comme pour vous, il s’est réalisé...</p>
-
-<p>—Vraiment! et que vous avait-il prédit?</p>
-
-<p>—Que je serais un jour ministre de la police!...
-et je le suis! ajouta le personnage avec un fin
-sourire.</p>
-
-<p>—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant,
-un peu inquiète du voisinage de cet homme
-redoutable, en qui, avec l’instinct des femmes,
-elle flairait le traître.</p>
-
-<p>—Pour vous servir, madame la duchesse! dit
-tout bas, en s’inclinant, le félin courtisan.</p>
-
-<p>Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services,
-<span class="pagenum" id="Page_236">236</span>
-car voyant la faveur dont Lefebvre et sa
-femme recevaient les témoignages de l’Empereur,
-il cherchait à se concilier les bonnes grâces
-de la nouvelle duchesse:</p>
-
-<p>—Vous aurez ici pas mal de rivales, d’ennemies
-même, madame la duchesse, permettez-moi de
-vous avertir de certains périls... Ne donnez pas
-à ces dames le plaisir de profiter de quelques
-ignorances, de quelques imprudences de langage,
-dont vous ne craignez pas de leur offrir la
-pâture...</p>
-
-<p>—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché!
-j’accepte votre offre! répondit avec bonhomie
-Catherine. Vous m’avez connue dans le temps,
-vous savez bien, vous, que je ne fais pas de
-manières... Mais je n’ignore pas qu’il y a des
-choses qu’il ne faut pas dire en société... Seulement
-je ne me rends pas toujours compte, je
-laisse aller ma langue et va te faire fiche!...
-vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité
-de ministre de la police, devez être un malin!...</p>
-
-<p>—Il y a des choses que je sais, d’autres qui
-m’échappent, répondit modestement Fouché...
-Tenez, madame la duchesse, voulez-vous m’autoriser à
-vous crier casse-cou, comme au jeu de
-colin-maillard, lorsque vous vous avancerez, trop
-hardiment, à l’aveuglette, parmi les <ins id="cor_23" title="chausse-trape">chausse-trapes</ins>
-dont cette cour est, comme toutes les cours
-d’ailleurs, largement munie?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
-—Volontiers, monsieur Fouché, vous m’obligerez
-infiniment; je suis si ignorante des usages
-des palais, moi, qui n’ai quitté le fer à repasser
-que pour porter le bidon de la cantinière!</p>
-
-<p>—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi
-et quand je taperai, comme ceci, avec les
-deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il
-y aura casse-cou!</p>
-
-<p>Et Fouché donna deux légers coups sur la
-boîte d’écaille où il puisait son tabac.</p>
-
-<p>—C’est entendu, monsieur Fouché, je ne vous
-perdrai pas de vue, ni vous, ni votre tabatière...</p>
-
-<p>—Ma tabatière surtout!</p>
-
-<p>Et cet arrangement fait, tous deux suivirent
-l’Impératrice qui engageait ses invités à passer
-dans le salon voisin où une collation était préparée.</p>
-
-<h3 id="Page_238"><a href="#toc">II</a><br />
-<small>LA REVANCHE DE CATHERINE</small></h3>
-
-<p>Les propos médisants et les commérages caustiques
-avaient accompagné la maréchale Lefebvre
-dans la salle du souper.</p>
-
-<p>La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient
-groupé autour d’elles quelques bonnes amies, faisant
-des gorges chaudes sur la duchesse improvisée.</p>
-
-<p>Caroline montrait, sous l’éventail, un billet
-écrit par la maréchale à Leroy, le costumier de
-la cour, procuré à prix d’or, et où se lisait cette
-rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas
-manquer de m’apporter demain ma robe de
-<i>catin</i>...»</p>
-
-<p>Elisa racontait que la duchesse se présentant
-chez elle, en compagnie de la maréchale Lannes,
-avait dit à l’huissier:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_239">239</span>
-«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à
-Lannes.»</p>
-
-<p>Une autre anecdote plus croustilleuse était même
-encore à l’actif de la pauvre Catherine, devenue
-le plastron de toutes ces pimbêches couronnées.</p>
-
-<p>Un jour, un diamant assez beau, qu’elle gardait
-dans un écrin, disparut. La maréchale s’aperçut
-assez promptement de cette perte. Elle soupçonna
-un frotteur qui, seul, avait pu s’introduire dans
-la chambre où était le bijou.</p>
-
-<p>Le chevalier de l’encaustique niait énergiquement.—Qu’on
-le fouille! dit un agent de police
-que les domestiques, craignant d’être soupçonnés,
-avaient été quérir.</p>
-
-<p>L’homme fut l’objet d’une perquisition en
-règle. On le déshabilla même. Rien ne fut trouvé.</p>
-
-<p>—Mes enfants, vous n’y connaissez rien! dit
-<ins id="cor_24" title="le">la</ins> maréchale qui assistait à la fouille... Si vous
-aviez, comme moi, vu à l’œuvre Saint-Just, Lebas,
-Prieur et les autres commissaires de la Convention
-aux armées, qui à chaque instant faisaient
-fouiller des soldats, des sergents, des colonels
-aussi, qui chapardaient chez l’habitant, vous sauriez
-qu’il y a d’autres cachettes pour les filous
-que les poches, les bas ou les chapeaux... Laissez-moi
-faire!</p>
-
-<p>Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant
-sans la gravité de l’affaire pour le voleur, la
-maréchale explora l’individu mis à nu devant
-<span class="pagenum" id="Page_240">240</span>
-elle et retira le diamant caché dans une cavité
-intime, que l’agent n’avait pas jugé à propos de
-sonder.</p>
-
-<p>L’aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de
-la cour ne se tenaient pas de rire, quand sur leurs
-instances hypocrites, naïvement, la maréchale
-narrait les détails de son exploration.</p>
-
-<p>Elisa voulait se donner la joie de faire raconter
-à nouveau l’histoire de la fouille devant l’Impératrice.</p>
-
-<p>Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci
-allait tomber en plein dans le piège, quand
-une légère toux la fit se retourner.</p>
-
-<p>Fouché, à quelques pas d’elle, tapait nerveusement
-sur sa tabatière.</p>
-
-<p>—Diable! il me crie casse-cou!... j’allais encore
-lâcher quelque sottise! se dit-elle... heureusement
-que Fouché m’avertit... Je le suppose une
-franche canaille, mais il peut donner un bon
-avis...</p>
-
-<p>Et aussitôt, intelligente et primesautière comme
-elle l’était, l’idée lui vint de donner une leçon à
-toutes ces fausses grandes dames, qui n’étaient
-riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard
-de la richesse et la bonté de Napoléon.</p>
-
-<p>Elle s’avança au milieu du cercle moqueur, et
-regardant bien en face Caroline et Elisa, leur dit,
-avec une ironie qui les démonta:</p>
-
-<p>—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse,
-<span class="pagenum" id="Page_241">241</span>
-vous faites bien de l’honneur à une pauvre
-femme comme moi parce qu’elle a réussi à surprendre
-un voleur... un méchant voleur... un
-voleur de rien du tout... un domestique, un
-frotteur, qui n’était ni maréchal, ni roi, ni apparenté
-à l’Empereur... ce sont ces filous de peu
-que l’on prend, mesdames; les autres, on les regarde,
-on les salue!... En vérité, j’ai eu tort et
-j’aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux,
-lorsque tant de voleurs couronnés viennent
-piller l’Empire et se partager les dépouilles de
-notre pauvre pays de France!...</p>
-
-<p>Les paroles de Catherine produisirent un effet
-foudroyant dans le brillant entourage de la reine
-de Naples.</p>
-
-<p>Fouché s’était avancé de quelques pas et multipliait
-les frappements de l’index et du médius
-sur sa tabatière.</p>
-
-<p>Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas
-s’arrêter.</p>
-
-<p>Faisant donc la sourde oreille, elle continua en
-regardant avec hardiesse les dames consternées:</p>
-
-<p>—Oui, l’Empereur est trop bon... trop faible...
-Il laisse, lui qui ne sait pas ce que c’est que l’argent,
-lui sobre, économe, et qui vivrait avec une
-solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris
-dans les rangs les plus humbles de la société,
-piller, ravager, voler ouvertement et consommer
-la substance des peuples. Ce ne sont pas les frotteurs
-<span class="pagenum" id="Page_242">242</span>
-qui s’emparent des bijoux laissés dans les
-appartements, ce sont les maréchaux, ce sont les
-souverains que l’Empereur a faits qu’on devrait
-déshabiller et fouiller à fond!...</p>
-
-<p>Sa voix tremblait de colère. Forte de l’incontestable
-probité de Lefebvre, l’honneur fait soldat,
-Catherine Sans-Gêne fouaillait en plein visage
-toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus
-volaient l’empire en attendant qu’ils
-trahissent l’Empereur.</p>
-
-<p>Caroline de Naples était audacieuse, et l’orgueil
-d’être reine lui donnait une audace plus grande:</p>
-
-<p>—Madame la duchesse voudrait peut-être nous
-ramener à l’époque des vertus républicaines!
-fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le
-beau temps vraiment où l’on se tutoyait et où
-l’on était suspect quand on se lavait les mains!...</p>
-
-<p>—N’insultez pas les soldats de la République!
-dit Catherine d’une voix frémissante, ils furent
-tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne se
-battaient pas, comme vos maris, comme vos
-amants, mesdames, pour conquérir des grades,
-des privilèges, des dotations, pour rançonner les
-provinces et piller les trésors publics... Les soldats
-de la République combattaient pour affranchir
-les peuples opprimés, pour délivrer les
-hommes en servitude, pour glorifier la France et
-défendre sa liberté... Ceux qui sont venus après
-se sont battus bravement, sans doute, mais les
-<span class="pagenum" id="Page_243">243</span>
-profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même,
-voilà ce qui les attire... Ce qu’ils cherchent surtout
-dans la victoire, c’est le butin qui suit les
-charges de cavalerie que conduit, d’ailleurs
-héroïquement, votre roi Murat... L’Empereur ne
-voit pas que le jour où la fortune se lassera de le
-servir, le jour où il n’y aura plus de pillage à entreprendre,
-mais où il faudra défendre, avec
-l’aigle blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être
-la terre de Champagne, tous ces beaux vainqueurs
-demanderont à se reposer... pas un ne
-voudra se battre pour l’honneur et pour la patrie...
-tous réclameront la paix, tous prétendront
-que la France a été épuisée, surmenée, et qu’elle
-aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les
-regrettera les soldats de la République!... Quand
-il cherchera autour de lui les amis du danger,
-les soldats du péril, il ne trouvera que des époux
-de reine qui voudront conserver leur trône d’un
-instant!...</p>
-
-<p>Chacune des paroles de Catherine cinglait en
-plein visage les princesses démontées.</p>
-
-<p>Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:</p>
-
-<p>—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions
-répondre en son langage à une blanchisseuse
-dont la faiblesse de notre frère a fait une duchesse!...</p>
-
-<p>Toutes deux quittèrent la salle avec des airs
-offensés, après un bref salut à l’Impératrice qui
-<span class="pagenum" id="Page_244">244</span>
-ne comprenait rien à la colère de ses hautaines
-belles-sœurs.</p>
-
-<p>Fouché s’était rapproché de Catherine.</p>
-
-<p>—Vous avez eu la langue un peu vive, madame
-la duchesse, dit-il, avec son sourire effacé
-d’ancien oratorien... J’avais cependant prodigué
-les avertissements... sur ma tabatière... mais
-vous étiez partie, rien ne vous arrêtait...</p>
-
-<p>—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec
-calme Catherine, je raconterai tout à l’Empereur,
-et quand il saura comment les choses se sont passées,
-l’Empereur m’approuvera!...</p>
-
-<h3 id="Page_245"><a href="#toc">III</a><br />
-<small>L’ALLIANCE RUSSE</small></h3>
-
-<p>La France, le 22 juin 1807, était victorieuse
-partout.</p>
-
-<p>Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon
-avait battu l’armée russe à Friedland et
-Soult s’était emparé de Kœnigsberg.</p>
-
-<p>Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et
-Napoléon, superstitieux, livra avec confiance la
-bataille ce jour, qui était celui de la date de Marengo.</p>
-
-<p>L’armée russe tout entière, commandée par le
-général Benningsen, marchait sur la ville de
-Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé.</p>
-
-<p>La rivière l’Alle serpente autour de Friedland.
-Plusieurs ponts existaient sur ce cours d’eau.</p>
-
-<p>Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant
-les grenadiers et les voltigeurs d’Oudinot,
-<span class="pagenum" id="Page_246">246</span>
-avec des hussards, des dragons, sous les
-ordres de Grouchy, vint barrer le chemin à l’armée
-russe.</p>
-
-<p>A trois heures du matin le feu commença.</p>
-
-<p>L’action devait être décisive. C’était l’effort
-brusque et complet de toutes les forces dont
-l’empereur de Russie disposait. Alexandre avait
-promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême
-combat pour sauver la Prusse.</p>
-
-<p>Lannes, avec des forces trop inférieures, se
-trouvait en péril, quand Mortier entra en ligne
-avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal
-Mortier eut son cheval abattu sous lui par un
-boulet de canon. Pour lui aussi la destinée n’avait
-pas encore marqué l’heure fatale. Ce n’est pas
-sous le feu de l’ennemi, au milieu de la mêlée
-qu’il devait rencontrer la mort: bien des années
-plus tard, sur le boulevard du Temple, à une revue
-de la garde nationale, les projectiles de la
-machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient
-l’abattre.</p>
-
-<p>La résistance de Lannes permit à Napoléon
-d’arriver.</p>
-
-<p>Il galopait, radieux, confiant, en avant de son
-escorte, impatient de prendre part à l’action et
-de commander en personne la victoire.</p>
-
-<p>Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué,
-lui cria en passant:</p>
-
-<p>—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n’en peuvent
-<span class="pagenum" id="Page_247">247</span>
-plus... mais donnez-moi du renfort et je f... tous
-les Russes à la rivière!</p>
-
-<p>Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant
-son cheval, braqua sa lunette sur le champ de
-bataille.</p>
-
-<p>La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier,
-Ney, qui l’entouraient, conseillèrent de remettre
-au lendemain la bataille. On aurait le temps de
-rassembler toute l’armée.</p>
-
-<p>—Non! répondit l’Empereur, il faut continuer
-ce que vous avez si bien commencé... on ne surprend
-pas deux fois l’ennemi en pareille faute!...</p>
-
-<p>Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment
-il comptait battre sur-le-champ les Russes,
-qui ne pouvaient se déployer dans la plaine, gênés
-qu’ils étaient par le cours sinueux de l’Alle.</p>
-
-<p>Avec une clairvoyance et une promptitude
-merveilleuses, il décida d’occuper la ville de
-Friedland, qui formait le fond de la cuvette de
-l’Alle. Il fallait donc enlever d’abord les ponts
-formidablement défendus. On attaquerait à
-droite, et l’on pousserait devant soi les Russes
-acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux
-mouvement tournant que Napoléon devait diriger,
-il lui fallait charger un chef sûr et intrépide de la
-prise des ponts.</p>
-
-<p>Ce fut à Ney, le brave des braves, qu’il s’adressa.</p>
-
-<p>Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant
-Friedland:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_248">248</span>
-—C’est là qu’il faut aller, dit-il. Marchez droit
-devant vous, sans regarder ni derrière, ni autour...
-Enfoncez dans cette masse d’hommes et
-de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans
-Friedland, coûte que coûte... Ne vous inquiétez
-pas de ce qui se passera à votre <ins id="cor_25" title="doite">droite</ins>, à votre
-gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec
-l’armée pour y veiller... Allez, maréchal, et
-donnez à Marengo un anniversaire immortel!...</p>
-
-<p>Ney partit avec un tel enthousiasme que l’Empereur
-dit, en le montrant à Mortier:</p>
-
-<p>—Ney, ce n’est plus un homme, c’est un lion!</p>
-
-<p>Tandis que le héros destiné à périr sous les
-balles des assassins de la Restauration, marchait
-vers les ponts que gardaient si énergiquement
-les Russes, l’Empereur rassembla ses généraux
-et, avec un sang-froid prodigieux, leur dicta à
-tous ses instructions, de peur que dans le trouble
-de cette hardie manœuvre des points fussent
-omis ou des ordres oubliés.</p>
-
-<p>Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et
-Lannes, Mortier un peu en arrière, puis la division
-des braves Polonais commandés par Dombrowski
-et les dragons de Latour-Maubourg.</p>
-
-<p>L’armée française ainsi échelonnée formait
-une masse imposante de quatre-vingt mille
-hommes.</p>
-
-<p>L’ordre bien donné de ne pas marcher en avant
-sur la gauche et d’attendre que les Russes fussent
-<span class="pagenum" id="Page_249">249</span>
-écrasés à droite, fut bien compris, admirablement
-exécuté.</p>
-
-<p>Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient
-la bataille terminée, au moins pour ce
-jour-là.</p>
-
-<p>Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies
-qui précèdent le fracas d’un orage, l’armée
-se massait et prenait ses dispositions de combat.</p>
-
-<p>Un signal devait être donné par une batterie
-de vingt pièces de canon, auprès de laquelle se
-plaça Napoléon.</p>
-
-<p>Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait
-souffler ceux qui portaient sa fortune et la gloire
-de la France.</p>
-
-<p>Résistant aux impatientes demandes des généraux
-et des soldats qui voulaient aborder l’ennemi,
-avec calme il attendait que le mouvement
-tournant qu’il avait combiné fût commencé.</p>
-
-<p>Alors il donna le signal.</p>
-
-<p>Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une
-descente dans une fournaise. L’artillerie russe
-couvrait de mitraille les assaillants. Un instant
-les ravages furent si terribles, car des files
-entières d’hommes étaient emportées par les
-boulets venant de face et de côté, que l’infanterie
-de la division Bisson hésita, s’arrêta.</p>
-
-<p>Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général
-Sénarmont de se transporter avec son
-artillerie en face des batteries russes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_250">250</span>
-Audacieusement, sous le feu de l’ennemi, le
-général disposa ses pièces. On se battit d’une
-rive à l’autre, à coups de canon, à portée de
-fusil.</p>
-
-<p>Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent
-d’eux-mêmes dans la ratière que leur a tendue
-Napoléon. La garde impériale alors, cachée dans
-un ravin, se montre et, baïonnette au canon,
-aborde enfin les vaillants soldats russes.</p>
-
-<p>Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie,
-la fête horrible de l’arme blanche. Un combat des
-temps anciens. Les Russes perdent du terrain.
-Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal
-Ney rejoint le général Dupont au milieu de
-Friedland en flammes.</p>
-
-<p>Alors Napoléon, comme un mécanicien qui
-pousse et manœuvre à son tour, à son heure, les
-leviers d’une machine bien réglée, donna l’ordre
-de porter toute l’armée en avant. La poussée fut
-formidable. L’armée russe en débandade s’évanouit
-dans l’obscurité. Il était dix heures du soir
-et Napoléon, victorieux, descendant de cheval,
-mordit dans un morceau de pain de munition
-que lui tendit un soldat. C’était son premier
-repas de la journée.</p>
-
-<p>Au moment où il s’approchait d’un feu de
-bivouac pour sécher ses bottes mouillées au passage
-d’un ruisseau, une immense clameur s’éleva
-des rangs du corps d’armée de Lannes:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_251">251</span>
-—Vive l’Empereur d’Occident! criaient les soldats
-enthousiasmés.</p>
-
-<p>Napoléon n’eut aucun mouvement de satisfaction
-et d’orgueil en entendant ce titre nouveau
-dont le saluaient ses soldats.</p>
-
-<p>Il réfléchit et murmura:</p>
-
-<p>—Empereur d’Occident! c’est un beau nom...
-un grand rôle... Ah! si l’empereur Alexandre
-voulait s’entendre avec moi!... à nous deux nous
-pourrions nous partager le monde!...</p>
-
-<p>Et un soupir s’échappa de sa poitrine.</p>
-
-<p>C’était le commencement de ce qu’on a appelé
-la folie napoléonienne; l’alliance russe fut le
-premier symptôme de désordre mental du grand
-homme, le premier pas en avant vers l’abîme.</p>
-
-<p>Le 19 juin, Napoléon arriva sur les bords du
-Niémen, fleuve qui sépare la Prusse orientale de
-l’empire russe.</p>
-
-<p>La grande armée, partie du camp de Boulogne,
-en septembre 1805, avait traversé l’Europe en
-cohorte triomphale.</p>
-
-<p>L’Autriche écrasée à Austerlitz, la Prusse
-anéantie à Iéna, la Russie battue et démoralisée
-à Friedland,—que restait-il à faire?</p>
-
-<p>La paix?</p>
-
-<p>Oui, mais avec l’Europe civilisée, avec l’Angleterre,
-avec l’Autriche, avec la Prusse—et non
-avec les barbares de la Russie, qui, à la première
-occasion, chercheraient à se ruer sur la France,
-<span class="pagenum" id="Page_252">252</span>
-fille de la Révolution aux institutions toujours
-démocratiques.</p>
-
-<p>Malheureusement l’Empereur se laissa prendre
-au piège de l’amitié feinte du czar Alexandre.</p>
-
-<p>On lui parla—Talleyrand, Fouché, les deux
-traîtres qui l’entouraient—d’épouser la grande-duchesse
-Anne, sœur de l’empereur de Russie.</p>
-
-<p>C’était flatter son désir secret de s’allier à une
-famille régnante et d’avoir un héritier pouvant
-justifier d’un grand-père occupant le trône non
-par la fortune des armes, mais par le droit divin
-et la fiction de l’hérédité.</p>
-
-<p>La grande-duchesse Anne n’avait pas quinze
-ans. Elle était de petite taille et paraissait déjà
-fort jolie. On lui trouvait une ressemblance avec
-l’impératrice Catherine, à raison de son nez
-aquilin, qui n’avait rien du vilain et camus nez
-tartare des souverains russes. La princesse avait
-été élevée avec grand soin par madame de Lieven.
-Elle promettait une souveraine accomplie...</p>
-
-<p>Mais les qualités physiques et morales importaient
-peu. C’était l’alliance avec l’empereur
-Alexandre qui préoccupait Napoléon, déjà résolu
-à faire rompre son mariage avec Joséphine.</p>
-
-<p>Aussi accueillit-il fort bien le prince Bagration
-qui vint, au nom du czar, lui offrir la paix.</p>
-
-<p>Une entrevue fut demandée à Napoléon au nom
-de l’empereur Alexandre.</p>
-
-<p>Il se montra charmé de cette occasion de faire
-<span class="pagenum" id="Page_253">253</span>
-la connaissance personnelle du grand monarque
-qu’il avait vaincu et dont déjà il souhaitait faire,
-dans une de ses pensées de derrière la tête qu’il
-ne communiquait à personne, non seulement son
-ami, mais son beau-frère.</p>
-
-<p>L’entrevue fut fixée à Tilsitt le 25 juin, à une
-heure de l’après-midi.</p>
-
-<p>Auparavant l’Empereur lança à son armée la
-proclamation suivante, qui, à près de cent ans de
-distance, doit faire encore battre tous les cœurs
-français:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="addr">«Soldats!</p>
-
-<p>»Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos
-cantonnements par l’armée russe. L’ennemi s’est
-mépris sur les causes de notre inactivité. Il s’est
-aperçu trop tard que notre repos était celui du
-lion: il se repent de l’avoir troublé.</p>
-
-<p>»Des bords de la Vistule nous sommes arrivés
-sur ceux du Niémen avec la rapidité de l’aigle.
-Vous avez célébré à Austerlitz l’anniversaire du
-couronnement, vous avez cette année dignement
-célébré celui de la bataille de Marengo qui mit fin
-à la guerre de la seconde coalition.</p>
-
-<p>»Français! vous avez été dignes de vous et de
-moi. Vous rentrerez en France couverts de lauriers
-et après avoir obtenu une paix glorieuse
-qui porte avec elle la garantie de sa durée. Il
-est temps que notre patrie vive et repose à
-<span class="pagenum" id="Page_254">254</span>
-l’abri de la maligne influence de l’Angleterre.
-Mes bienfaits vous prouveront ma reconnaissance
-et toute l’étendue de l’amour que je vous porte!»</p>
-</div>
-
-<p>La proclamation était datée du camp impérial
-de Tilsitt, le 22 juin 1807.</p>
-
-<p>Trois jours après eut lieu l’entrevue mémorable
-des deux empereurs.</p>
-
-<p>Un radeau fut disposé sur le Niémen par le
-général Lariboisière. Un pavillon vitré fut installé
-sur le radeau et orné de tapisseries et de tentures
-découvertes dans la ville de Tilsitt.</p>
-
-<p>Napoléon et Alexandre s’embarquèrent au même
-moment, et, à une heure de l’après-midi, atteignirent
-ensemble le radeau.</p>
-
-<p>Murat, Berthier, Bessières, Duroc et le grand
-écuyer Caulaincourt accompagnaient Napoléon.</p>
-
-<p>Le czar Alexandre était escorté du grand-duc
-Constantin, des généraux Benningsen et Ouvaroff,
-du prince de Labanoff et du comte de Lieven.</p>
-
-<p>En s’abordant, les deux empereurs s’embrassèrent
-à la vue des deux armées rangées sur
-chaque rive, et qui saluèrent de hourrahs et de
-cris d’allégresse cette solennelle et amicale démonstration.</p>
-
-<p>Le coup d’œil était étrange et impressionnant.
-Une plaine vaste et inondée s’étendait à perte de
-vue. Le Niémen, fleuve étroit, roulait ses eaux limoneuses
-dans ces terres d’alluvions au milieu
-<span class="pagenum" id="Page_255">255</span>
-desquelles s’élevait la petite ville de Tilsitt, important
-marché de la Lithuanie, dominée par une
-montagne où les chevaliers teutons avaient bâti
-un château-fort.</p>
-
-<p>Sur la rive droite du Niémen se tenaient,
-hirsutes, farouches, désordonnés, montant des
-chevaux sauvages comme eux, des Cosaques aux
-lances démesurées, des Baskirs portant le carquois
-et l’arc primitif, des hordes velues, barbues,
-au nez aplati, évoquant le souvenir des invasions
-asiatiques des anciens jours. Auprès de
-ces barbares orientaux, la garde russe, correcte,
-imposante, superbe, avec la haute stature de ses
-hommes et la sévérité du costume vert à passe-poils
-rouges.</p>
-
-<p>Sur la rive gauche, c’était le pittoresque et fantastique
-fouillis des héros chamarrés, empanachés,
-emberlificotés de sabretaches, de plumets,
-de brandebourgs, de dolmans et de bonnets à
-poils. Tout le clinquant, tout le tapage de cette
-passementerie héroïque et de cette ferblanterie
-sublime fanfarait dans les rangs joyeux de la
-Grande-Armée.</p>
-
-<p>Les populations de la Lithuanie, accourues,
-joignaient leurs acclamations et leurs vivats aux
-cris des deux armées. Les deux empereurs
-s’étaient embrassés, réconciliés. On allait donc
-enfin vivre en paix. Les villages ne se transformeraient
-plus en abattoirs ou en brasiers. Les
-<span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
-sillons ne seraient plus creusés dans les champs
-par les caissons et les roues de canons. On s’embrasserait
-et on se réconcilierait entre peuples
-comme les deux empereurs venaient de le faire
-dans cette cabine vitrée, sur ce plancher flottant,
-au milieu d’un fleuve dont les deux rives semblaient
-ainsi jointes par un trait d’union manifeste
-et superbe.</p>
-
-<p>La joie éclatait partout. Même les plus enragés
-sabreurs n’étaient pas fâchés de se reposer un peu
-et de revenir en France pour coucher avec leurs
-femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices
-et leurs galons.</p>
-
-<p>Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour
-une expression sincère, pour une manifestation
-exacte de la pensée des souverains cette embrassade
-décorative.</p>
-
-<p>Les événements n’allaient pas tarder à leur
-prouver que la politique n’a pas de cœur et que
-deux souverains peuvent s’entendre cordialement
-et se combattre à mort ensuite.</p>
-
-<p>Il ne faut pas faire la nature humaine pire
-qu’elle n’est. L’empereur Alexandre fut peut-être
-franc et loyal, dans cette accolade donnée à ce
-Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de
-traiter, le considérant comme un bandit, comme
-un outlaw, comme un vaincu hors la loi, parce
-qu’il n’était point né d’une reine, parce qu’il tenait
-sa couronne de son épée et de sa gloire,
-<span class="pagenum" id="Page_257">257</span>
-parce qu’il personnifiait la démocratie armée,
-le droit pour le génie de se substituer à l’hérédité,
-à la noblesse du sang.</p>
-
-<p>Alexandre était tout jeune. C’était un pur slave,
-par conséquent un être nerveux et mobile, aux
-impressions fugaces, aux capricieuses pensées,
-aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et,
-bien que vaincu, il éprouvait une certaine vanité
-à s’être mesuré avec le vainqueur de toute l’Europe,
-qui, à Eylau et à Friedland, ne l’avait pas
-défait sans difficulté.</p>
-
-<p>Les deux souverains, après leur embrassade,
-s’enfermèrent dans le pavillon vitré et délibérèrent.</p>
-
-<p>Un troisième personnage rôdait sur la rive
-droite, mélancolique, mesquin, inspirant le dédain
-et peut-être la pitié. C’était le roi de Prusse.</p>
-
-<p>Frédéric-Guillaume n’avait pas été invité à
-accompagner les deux empereurs. Il avait chargé
-Alexandre de plaider sa cause et attendait avec
-anxiété le résultat de l’entrevue.</p>
-
-<p>Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité,
-à Alexandre, en fixant sur lui un de ces
-<ins id="cor_26" title="ragards">regards</ins> charmeurs, à la séduction pénétrante, qui
-avaient tant de force:</p>
-
-<p>—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?...
-C’est l’Angleterre seule qu’il nous faut battre!...</p>
-
-<p>—Si vous en voulez à l’Angleterre et rien qu’à
-elle, nous serons vite d’accord, répondit le czar.
-<span class="pagenum" id="Page_258">258</span>
-Je déteste autant que vous les Anglais, ils m’ont
-trompé, ils m’ont abandonné au moment du péril.</p>
-
-<p>—Si vous avez ces sentiments, la paix est
-faite! dit Napoléon en lui serrant brusquement
-la main.</p>
-
-<p>L’entretien se poursuivit sur tous les sujets de
-mécontentement que la Russie pouvait avoir à
-l’égard de l’Angleterre.</p>
-
-<p>Napoléon s’était juré de conquérir l’amitié
-d’Alexandre. Il s’emballait sur cette idée de
-l’alliance russe. Il voyait l’Angleterre écrasée
-définitivement et son rôle politique supprimé,
-par l’entente des deux grands empires.</p>
-
-<p>Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon
-céda sur tous les points. Il était vainqueur, et
-c’était lui qui recevait les conditions du vaincu.
-Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et
-funeste de sa carrière, les intérêts les plus évidents
-de la France à la double chimère d’avoir
-pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir
-l’époux d’une princesse souveraine.</p>
-
-<p>Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide
-que les Russes ont voulu glorifier en lui,
-après coup. Il ne tendit aucun piège à Napoléon.
-Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l’idée
-d’avoir la Russie pour alliée, Alexandre pour ami
-et sa sœur pour épouse, lâcha tout, céda tout,
-abandonna tout.</p>
-
-<p>De toutes les fautes commises par Napoléon
-<span class="pagenum" id="Page_259">259</span>
-dans les dernières années de son règne, une seule
-fut capitale: il devait à Tilsitt, maître absolu de
-la situation, reconstituer le royaume de Pologne;
-il laissa subsister la grande iniquité et ne
-donna pas à l’Occident sa sauvegarde naturelle
-contre le panslavisme menaçant.</p>
-
-<p>Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan
-et deux invasions.</p>
-
-<p>Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette
-entrevue fameuse, qui a été souvent mal jugée,
-mal interprétée, et c’est lui qui a été conquis.</p>
-
-<p>Pour plaire à son nouvel ami, l’Empereur
-sacrifia la Turquie, vieille et solide alliée de la
-France. Il avait promis à la Porte Ottomane de
-ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours
-le débouché sur la Méditerranée et la prise
-de Constantinople. Il oublia cette promesse, qui
-était la résultante de toute la diplomatie française.
-Il laissa entamer l’intégrité de l’Empire
-Ottoman. Il permit à Alexandre de mettre la main
-sur la Moldavie et sur la Valachie. L’appétit, à
-l’ogre russe, viendra en dévorant des territoires.
-Nous en savons quelque chose aujourd’hui. Il
-sacrifie la Perse aux avidités moscovites. Quant
-à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de
-la belle comtesse Walewska, qui s’est donnée
-inutilement, il l’abandonne. Cette barrière tutélaire,
-cet obstacle de poitrines valeureuses et de
-régions difficiles à envahir, ne seront plus qu’une
-<span class="pagenum" id="Page_260">260</span>
-expression historique, dont l’oublieuse postérité
-se moquera. L’Europe est livrée aux crocs de
-l’ours du Nord. Il n’épargne même pas la Suède
-et jette en pâture à Alexandre un morceau de
-Finlande à croquer.</p>
-
-<p>Quoi d’étonnant que le czar se soit montré fort
-aimable, ait peloté le vainqueur, et, faisant le
-bas courtisan, lui ait baisé la main avec une
-obséquieuse affectation, jusqu’au jour où, fauve
-démuselé, conduit en laisse par l’Angleterre, il
-viendra se ruer sur l’empire et mordre à la gorge
-l’Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau,
-assommé à Waterloo.</p>
-
-<p>En échange de tous ces dons positifs, de tous
-ces peuples livrés, de tous ces territoires cédés,
-qu’offrait le bel Alexandre?</p>
-
-<p>Des promesses, des sourires, des paroles
-aimables; il payait en monnaie de singe, le jeune
-slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui,
-tombait en extase devant ces vaines grimaces.</p>
-
-<p>Alexandre promettait et Napoléon donnait.</p>
-
-<p>Le czar déclarait qu’il n’aimait plus l’Angleterre.
-Il s’engageait, flattant la manie dynastique
-de Napoléon, à reconnaître les nouveaux rois, ses
-frères, tout frais installés sur des trônes chancelants.
-A quoi cela l’engageait-il? Au jour des
-désastres, le czar en serait quitte pour laisser
-s’écrouler les trônes et s’évanouir les rois, un
-instant reconnus par lui, par pure politesse, et
-<span class="pagenum" id="Page_261">261</span>
-c’est lui qui dans la main de l’Angleterre, à
-laquelle il obéit comme la poignée de l’épée aux
-doigts qui la tiennent, sera l’arme terrible enfoncée
-dans la gorge du géant terrassé. C’est lui
-qui le saignera à mort et abandonnera sa noble
-dépouille au léopard britannique.</p>
-
-<p>Dissimulant sous des flatteries sa véritable
-impression, très froid, très maître de soi, en face
-de Napoléon qui, avec son tempérament méridional,
-se livrait, se confessait, se lâchait,
-Alexandre, voyant avec quelle facilité, pour lui
-être agréable, Napoléon abandonnait des alliés
-fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection
-de la Pologne, conçut certainement des
-doutes sur la solidité d’une alliance française;
-dès ce moment il résolut de se réserver et de
-demeurer l’ami du grand homme jusqu’à la première
-défaite.</p>
-
-<p>Durant les autres entrevues qui se succédèrent
-à Tilsitt, neutralisé, et où Alexandre prit constamment
-ses repas avec l’Empereur, celui-ci imagina
-d’ouvrir à l’ambition de son hôte une perspective
-inattendue, éblouissante...</p>
-
-<p>Une révolution de palais avait assuré la déposition
-du sultan Sélim. Napoléon crut habile de
-proposer à Alexandre le partage de l’empire
-turc.</p>
-
-<p>Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à
-lui l’Orient, à Napoléon l’Occident. On se partageait
-<span class="pagenum" id="Page_262">262</span>
-le globe comme deux héritiers enfin
-d’accord, un champ longtemps litigieux.</p>
-
-<p>A ce moment-là Alexandre s’écriait, plein
-d’enthousiasme pour Napoléon:</p>
-
-<p>—Quel grand homme! Quel génie! quelles
-vues larges! quelle profondeur d’esprit!... Ah!
-que ne l’ai-je connu plus tôt! que de fautes il
-m’eût épargnées! que de grandes choses nous
-aurions accomplies ensemble!...</p>
-
-<p>Le Slave aux impressions successives et aux
-sentiments changeants, était certainement sincère
-lorsqu’il exprimait cette admiration temporaire.</p>
-
-<p>Il profita de l’influence qu’il acquérait de plus
-en plus sur Napoléon pour plaider la cause du
-roi de Prusse.</p>
-
-<p>On tenait à distance ce souverain sans royaume.</p>
-
-<p>Les trois monarques prenaient leur repas en
-commun, puis après le dîner, on se séparait, et
-les deux empereurs, laissant le roi de Prusse se
-morfondre, s’enfermaient dans un salon et causaient
-longuement.</p>
-
-<p>Le pauvre roi de Prusse, dont le partage des
-états était en jeu, suppliait Alexandre de le
-défendre, d’obtenir de Napoléon qu’on ne le
-réduisît pas aux anciens électorats de Brandebourg
-et de Saxe.</p>
-
-<p>Il crut bien faire en rappelant auprès de lui sa
-femme. Sa beauté, sa grâce et son esprit toucheraient
-<span class="pagenum" id="Page_263">263</span>
-sans doute Napoléon. Il s’agissait par-dessus
-tout de conserver la place forte de Magdebourg.</p>
-
-<p>La reine de Prusse, qui attendait dans la ville
-de Memel le résultat des négociations, se hâta
-d’accourir.</p>
-
-<p>Elle avait trente-deux ans et passait pour la
-plus belle femme de l’Europe.</p>
-
-<p>Elle essaya de séduire Napoléon, mais celui-ci,
-défiant, ferma les yeux, se boucha les oreilles, et
-ne permit pas à la séduction d’entrer dans son
-cœur.</p>
-
-<p>La reine s’y prit maladroitement. Elle haïssait
-le vainqueur et feignait mal une passion subite
-conçue pour lui. Elle jouait son rôle de femme
-frappée du coup de foudre en actrice médiocre,
-permettant de voir la leçon serinée et peu
-retenue.</p>
-
-<p>A cette souveraine qui s’offrait pour racheter
-son royaume, Napoléon opposa une froideur calculée
-et une fermeté glaciale.</p>
-
-<p>Comme il lui présentait poliment une rose
-prise sur la table, au cours d’une visite, la reine
-dit aussitôt d’une voix câline:</p>
-
-<p>—Ah! sire, avec Magdebourg!...</p>
-
-<p>Elle se pencha vers l’Empereur, respirant la
-rose, l’œil humide, le sourire engageant, un peu
-comme une courtisane allumant le riche galant
-attiré et elle lui murmura:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_264">264</span>
-—Ah! sire, si vous vouliez être généreux...
-être bon!... comme on vous bénirait!... comme
-on vous aimerait...</p>
-
-<p>Napoléon interrompit sèchement cette souveraine
-minaudant et faisant de trop significatives
-avances:</p>
-
-<p>—Votre Majesté devrait savoir mes intentions,
-dit-il, je les ai communiquées à l’empereur de
-Russie, pour qu’il se chargeât de les faire connaître
-au roi Guillaume, puisque l’empereur
-Alexandre avait bien voulu être médiateur entre
-nous. Ces intentions sont invariables. Ce que
-j’ai fait, madame, je ne puis même vous cacher
-que je ne l’ai fait que pour l’empereur de
-Russie...</p>
-
-<p>Et, saluant, il se retira.</p>
-
-<p>C’était sec et raide. La reine de Prusse, humiliée
-comme femme dont on refusait la possession,
-se trouvait définitivement dépossédée comme
-souveraine. Elle en conserva une haine irréconciliable
-contre Napoléon et contre la France.</p>
-
-<p>Quant à son faible et un peu ridicule mari, il
-se montra plus sensible aux affronts que lui fit
-subir Napoléon, affectant de le traiter comme
-une non valeur couronnée, que de la perte de la
-moitié de ses provinces.</p>
-
-<p>A une partie de cheval surtout il avait été
-cruellement froissé.</p>
-
-<p>Napoléon, qui toujours tenait sa monture en
-<span class="pagenum" id="Page_265">265</span>
-avant, s’était mis à partir en sifflotant, laissant
-le roi de Prusse auprès de Duroc, demandant
-timidement:</p>
-
-<p>—Faut-il le suivre?...</p>
-
-<p>Le roi vaincu se ressouvint de son humiliation,
-quand vainqueur, à son tour, il se montra impitoyable
-pour celui qui, en somme, l’avait épargné.</p>
-
-<p>Si Napoléon commit à Tilsitt la faute énorme
-en s’abandonnant à la chimère d’une alliance
-russe, il fit aussi la faute secondaire de ne pas
-écraser son ennemi, de ne pas morceler les états
-prussiens. Il n’abattit cette puissance que juste
-assez pour donner au peuple allemand le désir de
-la revanche et pour ranimer son patriotisme. Il y
-avait aussi un autre moyen qui consistait à ménager
-l’amour-propre du roi de Prusse et à s’en
-faire un ami, un protégé. Frédéric-Guillaume
-n’eût pas demandé mieux. Mais il n’avait ni
-sœur, ni parente à donner comme épouse à
-Napoléon. Il fut sacrifié.</p>
-
-<p>La paix de Tilsitt fut signée le 6 juillet 1807.
-Le lendemain, les souverains échangèrent les
-ratifications.</p>
-
-<p>Napoléon portait le grand cordon de Saint-André,
-Alexandre le grand cordon de la Légion
-d’honneur.</p>
-
-<p>La garde impériale russe et la vieille garde,
-rangées en bataille, faisaient la haie.</p>
-
-<p>Napoléon fit sortir un grenadier russe et lui
-<span class="pagenum" id="Page_266">266</span>
-attacha lui-même la croix de la Légion d’honneur
-sur la poitrine, au milieu des applaudissements
-des deux armées.</p>
-
-<p>Puis, les tambours battant aux champs, les
-deux empereurs s’embrassèrent une dernière fois
-et se séparèrent.</p>
-
-<p>Cette entrevue mémorable était terminée.
-La France était glorieuse, triomphante. Napoléon
-dominait l’Europe respectueuse, éblouie.
-Alexandre emportait une vive admiration pour
-le général parvenu, plus des concessions fort
-avantageuses pour un souverain à qui les armes
-avaient été contraires.</p>
-
-<p>Le roi de Prusse payait les frais de l’alliance.</p>
-
-<p>Disparu, caché à Memel, auprès de sa reine en
-pleurs, Frédéric-Guillaume ruminait la vengeance.
-On l’avait frappé, assez fort pour l’exaspérer,
-trop faiblement pour le mettre hors d’état
-de prendre sa revanche.</p>
-
-<p>Et Napoléon, entraîné par son imagination,
-attiré par le mirage de l’alliance russe, debout
-sur le faîte où la victoire l’avait monté, allait
-commencer à descendre le versant fatal, au bas
-duquel étaient le désastre, l’abdication, l’exil, la
-mort.</p>
-
-<h3 id="Page_267"><a href="#toc">IV</a><br />
-<small>L’ALLIANCE AUTRICHIENNE</small></h3>
-
-<p>Trois années s’écoulèrent sans que Napoléon
-donnât suite à ses projets de divorce et cherchât
-à réaliser son rêve de l’alliance russe, consolidée
-par un mariage avec la grande-duchesse Anne.</p>
-
-<p>La guerre d’Espagne, la campagne d’Autriche
-avaient rempli ces années.</p>
-
-<p>Ce désir d’avoir un héritier et de fonder sa
-dynastie sur un mariage avec la fille ou la sœur
-d’un souverain grandissait cependant, de plus
-en plus, dans le cœur de Napoléon.</p>
-
-<p>A Erfurt, il s’était ouvert nettement à son bon
-ami l’empereur Alexandre de son souhait de
-cimenter l’alliance en devenant son beau-frère.</p>
-
-<p>Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce
-projet. Il n’avait fait qu’une seule objection: la
-résistance de l’Impératrice-mère.</p>
-
-<p>Alexandre, en même temps, insista pour que la
-<span class="pagenum" id="Page_268">268</span>
-Pologne fût à jamais effacée comme nation et
-qu’aucune pensée de relèvement de ce malheureux
-pays ne pût naître, en quelque circonstance
-que ce soit.</p>
-
-<p>Des négociations secrètes, en vue d’une
-alliance avec la grande-duchesse, furent <ins id="cor_27" title="entamée">entamées</ins>
-par M. de Talleyrand et M. de Champagny...</p>
-
-<p>Un conseil privé fut convoqué par l’Empereur,
-le 21 janvier 1810, pour examiner cette grave
-affaire.</p>
-
-<p>En firent partie: l’archichancelier Cambacérès,
-le roi Murat, Berthier, M. de Champagny, l’architrésorier
-Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand,
-Garnier, président du Sénat; Fontanes, président
-du Corps législatif; Maret, remplissant l’office
-de secrétaire.</p>
-
-<p>L’Empereur présidait. Il annonça son projet de
-faire rompre son mariage avec Joséphine et
-demanda l’avis de ses conseillers sur le choix de
-la nouvelle épouse.</p>
-
-<p>—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de
-Champagny, ensuite vous voudrez bien me donner
-votre avis.</p>
-
-<p>M. de Champagny présenta un rapport sur les
-trois alliances entre lesquelles il était possible de
-choisir: l’alliance russe, l’alliance saxonne, l’alliance
-autrichienne.</p>
-
-<p>Après avoir examiné les qualités personnelles
-des trois princesses, la fille du roi de Saxe se
-<span class="pagenum" id="Page_269">269</span>
-trouvait un peu mûre, mais une femme d’un
-rare mérite; l’archiduchesse d’Autriche était
-belle, bien portante, élevée admirablement; la
-sœur d’Alexandre, plus jeune, appartenait malheureusement
-à une religion qui n’était pas celle
-de la France et sa présence sur le trône créerait
-des difficultés religieuses. Il faudrait notamment
-installer une chapelle grecque aux Tuileries.
-M. de Champagny, ancien ambassadeur à Vienne,
-conclut, au point de vue des avantages politiques,
-à l’union avec la princesse autrichienne.</p>
-
-<p>Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis,
-en commençant par les personnes les moins susceptibles
-de donner un conseil judicieux. Lebrun
-se prononça pour le mariage saxon. Le prince
-Eugène et Talleyrand se déclarèrent partisans de
-la maison d’Autriche. Garnier approuva Lebrun,
-disant que l’alliance saxonne ne compromettait
-aucun intérêt et remplissait le but principal de
-l’Empereur: la naissance d’un héritier. M. de
-Fontanes s’éleva contre la présence à Paris d’une
-impératrice non catholique. Maret approuva le
-choix de l’archiduchesse. Berthier parla comme
-lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui
-réveillerait les fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette.
-On verrait dans cette union un retour à
-l’ancien régime. L’archichancelier Cambacérès,
-consulté le dernier, opina pour l’alliance russe.
-Il estima l’antagonisme séculaire de l’Autriche
-<span class="pagenum" id="Page_270">270</span>
-un danger permanent pour le trône, qu’un mariage
-ne ferait pas cesser. La Russie, éloignée de
-la France, n’avait pas de raisons de devenir son
-ennemie; et la guerre avec elle serait plus dangereuse,
-plus incertaine qu’avec l’Autriche. Il conclut
-donc à l’alliance russe.</p>
-
-<p>L’Empereur congédia le conseil, après l’avoir
-remercié, et ajourna sa résolution.</p>
-
-<p>Des pourparlers se continuaient avec la Russie,
-en vue d’obtenir le consentement de l’Impératrice-mère.
-M. de Caulaincourt, envoyé auprès
-de l’empereur Alexandre, pour cette négociation,
-avait fixé un délai. La cour de Russie, désireuse
-de traîner les choses en longueur, ne se pressait
-pas de répondre.</p>
-
-<p>On opposait l’état de santé de la grande-duchesse.
-On exigeait aussi une chapelle grecque
-avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.</p>
-
-<p>Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son
-tempérament brusque le poussa à rompre.</p>
-
-<p>Il sentait, sous ces retards, une défiance à son
-égard, une répugnance à lui donner pour épouse
-une fille des czars. La question de la chapelle
-grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la
-condition qu’on lui imposait de ne jamais rétablir
-le royaume de Pologne.</p>
-
-<p>Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à
-l’alliance russe.</p>
-
-<p>Mais il fallait d’abord rompre avec Joséphine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_271">271</span>
-Il l’aimait toujours, et ce n’était pas sans de
-violents combats ni sans une vraie résistance intérieure
-qu’il se préparait à trancher ce lien puissant
-de l’affection et de l’habitude.</p>
-
-<p>Joséphine avait sur lui une influence considérable.
-Il la voyait toujours, malgré l’âge et les
-rides, belle et séduisante. Elle était restée pour
-lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant
-l’épouse.</p>
-
-<p>A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne,
-où il avait vécu dans une intimité cachée avec la
-comtesse Walewska, qu’il laissait enceinte, il
-avait décidé de précipiter les choses et d’avertir
-Joséphine. Il savait, par deux preuves successives,
-que lui fournissaient Eléonore de la Plaigne
-et la belle Polonaise, que la nature lui permettait
-d’avoir un héritier: il proposa donc de faire connaître
-la rupture à bref délai avec Joséphine;
-aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de
-Saxe et la fille de l’empereur d’Autriche. Déjà, il
-renonçait nettement à la sœur d’Alexandre.</p>
-
-<p>Après le conseil privé, où il avait recueilli les
-avis divers qui lui étaient donnés, avant de publier
-sa décision, il voulut conférer une dernière
-fois avec Cambacérès.</p>
-
-<p>Il le convoqua donc à Fontainebleau.</p>
-
-<p>Au petit jour, dans un cabinet qu’éclairaient
-à peine des bougies achevant de se consumer
-et luttant contre la clarté de l’aurore, Napoléon
-<span class="pagenum" id="Page_272">272</span>
-et son confident l’archichancelier s’abordèrent.</p>
-
-<p>Après quelques paroles échangées au sujet de
-sa santé, l’Empereur dit à Cambacérès:</p>
-
-<p>—Eh bien! qu’ai-je appris? à Paris l’on a craint
-ces jours-ci... l’on a colporté de fâcheuses nouvelles...
-la bataille d’Essling a paru douteuse...
-la confiance se retire-t-elle donc de moi?</p>
-
-<p>—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi,
-aimé... si l’on craint, c’est parce qu’il s’est produit
-dans ces derniers mois des sujets d’alarme...
-on a parlé d’une tentative d’assassinat dont vous
-auriez été l’objet à Schœnbrunn...</p>
-
-<p>Napoléon répondit aussitôt:</p>
-
-<p>—On a eu tort de s’inquiéter de si peu... il y a
-un fond de vrai. Je me trouvais à Schœnbrunn...
-Il y avait beaucoup de monde... On voulait admirer
-nos belles troupes victorieuses... Un jeune
-homme en longue redingote, que j’avais remarqué,
-car il avait cherché à plusieurs reprises
-à s’approcher de moi, parvint tout à coup à me
-joindre... Il agitait un papier à la main, une pétition
-vraisemblablement... Rapp crut observer
-quelque chose de louche dans son attitude... Il le
-fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un
-long couteau tout ouvert...</p>
-
-<p>—Ce couteau vous était destiné, sire?</p>
-
-<p>—Oui... le jeune homme a avoué... Je l’ai interrogé
-moi-même, et je l’ai fait examiner par
-<span class="pagenum" id="Page_273">273</span>
-Corvisart, le supposant fou... Il s’appelait Staaps
-et était le fils d’un ministre protestant d’<ins id="cor_28" title="Erfurth">Erfurt</ins>...
-Ce petit misérable s’exprimait avec calme... Il
-m’a répondu qu’il avait agi seul... sans complices...
-Je le crois affilié à la secte des Philadelphes,
-dont les membres ont juré de me tuer
-ou de se faire tuer... Bah! ce sont là les périls
-professionnels du métier de souverain... on a le
-grand tort à Paris de se préoccuper pour ces enfantillages!...</p>
-
-<p>—C’est que votre vie est si précieuse, sire!...</p>
-
-<p>—Oui, reprit Napoléon, après un instant de
-réflexion, il faut que je vive... Si je venais à disparaître,
-frappé par un boulet aveugle, atteint
-par un poignard stupide, qu’adviendrait-il de
-mon œuvre, de ma France?... Tout s’écroulerait
-avec moi... J’ai bâti sur le sable, Cambacérès, et
-il est temps, si nous sommes sages, de donner à
-l’empire des fondations plus solides...</p>
-
-<p>L’archichancelier fit une grimace:</p>
-
-<p>—Votre Majesté veut un héritier... Je n’ai pas
-la prétention de la faire revenir sur ce désir...
-Seulement, je me permettrai de faire observer,
-sans parler de la mauvaise impression que produira
-dans le peuple la répudiation de l’Impératrice,
-que le clergé va intervenir et agiter l’opinion.</p>
-
-<p>—Je ferai rentrer le clergé dans l’obéissance,
-comme j’ai tenu en respect le pape! dit avec hauteur
-Napoléon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_274">274</span>
-—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements
-religieux... si vous épousez une princesse
-catholique, on exigera la rupture du mariage
-clandestin célébré la veille du sacre...</p>
-
-<p>Napoléon eut un mouvement de mauvaise
-humeur:</p>
-
-<p>—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités
-n’ont pas été remplies...</p>
-
-<p>—Vous avez pourtant été unis religieusement
-au moment du sacre... le pape Pie VII ne voulait
-pas consentir au couronnement sans cette cérémonie...</p>
-
-<p>—C’est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement
-dans un appartement des Tuileries... mais
-sans témoins... c’était une formalité de complaisance,
-destinée à lever les scrupules du pape...</p>
-
-<p>—L’officialité contestera...</p>
-
-<p>—Il n’y a pas eu consentement... je n’étais pas
-libre... ce simulacre de mariage religieux ne
-peut être un obstacle... en tous cas, il est trop
-tard pour soulever cette objection... les juges
-ecclésiastiques et le conseil d’Etat examineront
-le cas... Cambacérès, je vous ai fait venir pour
-vous prier de préparer l’Impératrice à un grave
-entretien avec moi sur un sujet que vous lui
-ferez pressentir...</p>
-
-<p>Cambacérès s’inclina et prenant congé de l’Empereur,
-murmura:</p>
-
-<p>—Il n’a rien voulu entendre... son projet est
-<span class="pagenum" id="Page_275">275</span>
-arrêté... il va se brouiller avec la Russie... et
-nous aurons l’alliance autrichienne... c’est-à-dire
-toute l’Europe sur les bras avant trois ans!...
-Pauvre Empereur!... Pauvre France!...</p>
-
-<p>Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et
-en remuant douloureusement les épaules, se
-rendit chez Joséphine.</p>
-
-<h3 id="Page_276"><a href="#toc">V</a><br />
-<small>LE DIVORCE</small></h3>
-
-<p>Depuis longtemps Joséphine s’attendait au coup
-qui devait la frapper si terriblement.</p>
-
-<p>Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal
-Fesch un certificat de son mariage religieux,
-elle comptait davantage sur l’affection si vraie, si
-fidèle de Napoléon, que sur les titres authentiques,
-pour maintenir son rang d’épouse.</p>
-
-<p>Mais depuis la belle Polonaise et l’intimité de
-Schœnbrunn, était-elle sûre d’avoir conservé le
-cœur de Napoléon?</p>
-
-<p>Prévenue par l’archichancelier, Joséphine se
-présenta, tremblante, des larmes prêtes à jaillir
-de ses beaux yeux langoureux.</p>
-
-<p>La scène fut courte et déchirante:</p>
-
-<p>C’était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le
-café servi, Napoléon prit lui-même sa tasse que
-<span class="pagenum" id="Page_277">277</span>
-tenait le page de service, en faisant signe qu’il
-voulait être seul.</p>
-
-<p>Les deux époux restèrent, pour la dernière
-fois, en tête-à-tête.</p>
-
-<p>Napoléon fit connaître sa résolution en termes
-brefs. Il cherchait à ne point paraître ému. Il
-expliqua brièvement que l’intérêt de l’Etat exigeait
-qu’il eût un héritier et que par conséquent il
-lui fallait annuler son mariage afin d’en contracter
-un second...</p>
-
-<p>Comme Joséphine balbutiait quelques paroles,
-rappelant combien elle avait aimé son Bonaparte,
-et combien encore, lui l’avait payée de retour...
-comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en
-évoquant les minutes d’abandon, les heures si
-douces d’intimité, Napoléon l’interrompit avec
-brusquerie, voulant résister à l’émotion qui s’emparait
-de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par
-une phrase brutale, impitoyable:</p>
-
-<p>—N’essaie pas de m’attendrir... ne compte pas
-me faire changer de résolution... je t’aime toujours,
-Joséphine, mais la politique veut que je
-me sépare de toi... la politique n’a pas de cœur...
-elle n’a que de la tête!...</p>
-
-<p>Joséphine alors poussa un grand cri et s’évanouit.</p>
-
-<p>L’huissier de la chambre, debout derrière la
-porte, pensant qu’elle se trouvait mal, voulait
-intervenir... il hésitait à troubler l’intimité des
-<span class="pagenum" id="Page_278">278</span>
-deux époux, et à se rendre témoin d’une scène
-cruelle.</p>
-
-<p>L’Empereur ouvrit lui-même en appelant le
-chambellan de service, M. de Bausset:</p>
-
-<p>—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.</p>
-
-<p>M. de Bausset suivit le souverain.</p>
-
-<p>Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant
-des cris déchirants...</p>
-
-<p>—Ha! je n’y survivrai point!... qu’on me laisse
-mourir! murmurait-elle au milieu de sanglots.</p>
-
-<p>—Êtes-vous assez fort pour enlever l’Impératrice
-et la porter chez elle par l’escalier intérieur
-qui communique à son appartement, afin de lui
-faire donner les soins que son état exige?...
-Attendez, dit-il, je vais vous aider!</p>
-
-<p>Et tous deux, l’Empereur et le chambellan,
-soulevèrent Joséphine, toujours évanouie.</p>
-
-<p>M. de Bausset chargea l’Impératrice inerte sur
-son épaule et se mit à marcher avec précaution.</p>
-
-<p>L’Empereur, un flambeau à la main, éclairait
-le convoi quasi-funèbre.</p>
-
-<p>Il ouvrit lui-même la porte d’un couloir et dit à
-Bausset:</p>
-
-<p>—A présent, descendez l’escalier...</p>
-
-<p>—Sire, l’escalier est trop étroit... je vais
-tomber...</p>
-
-<p>Alors Napoléon se décida à réclamer l’aide de
-l’huissier de la chambre.</p>
-
-<p>Il lui remit le flambeau qu’il tenait, et, prenant
-<span class="pagenum" id="Page_279">279</span>
-les deux jambes de Joséphine, il fit signe à son
-chambellan de la soutenir par les bras.</p>
-
-<p>On la descendit ainsi, lentement, péniblement.</p>
-
-<p>Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une
-morte qu’on menait au cercueil.</p>
-
-<p>Tout à coup le chambellan entendit la voix
-douce de Joséphine murmurer:</p>
-
-<p>—Ne me serrez pas si fort!</p>
-
-<p>Il se rassura alors sur la santé de l’épouse répudiée.</p>
-
-<p>Napoléon était plus troublé, plus affecté
-qu’elle.</p>
-
-<p>Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique.
-Il devait en être cruellement puni par la
-suite.</p>
-
-<p>C’était une terrible et prophétique vision de sa
-destinée, cette descente sinistre dans un escalier
-de la femme qui avait été la compagne de sa
-gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui
-présidait à sa chance.</p>
-
-<p>Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée
-solennelle eut lieu aux Tuileries, à neuf
-heures du soir.</p>
-
-<p>Dans le grand cabinet de l’Empereur, en des
-fauteuils prirent place: Madame Mère, les reines
-d’Espagne, de Naples, de Hollande, de Westphalie,
-la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon
-triomphant et dissimulant mal leur joie
-à Hortense, la triste reine de Hollande; les rois
-<span class="pagenum" id="Page_280">280</span>
-de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène,
-vice-roi d’Italie, s’assirent en face. Cambacérès,
-assisté de Murat et de Regnauld de Saint-Jean-d’Angély,
-occupaient des chaises devant la table
-où se trouvait préparé l’acte de divorce.</p>
-
-<p>Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine,
-lut, debout, avec des larmes sincères dans les
-yeux, un discours préparé par Cambacérès, où il
-annonçait la résolution prise, d’accord, par lui et
-sa très chère épouse. Il énonçait, comme seul
-motif de son divorce, l’espérance perdue d’avoir
-des enfants de Joséphine.</p>
-
-<p>—«Parvenu à l’âge de quarante ans, disait-il, je
-puis concevoir l’espoir de vivre assez pour élever
-dans mon esprit et dans ma pensée les enfants
-qu’il plaira à la Providence de me donner. Dieu
-sait combien une pareille résolution a coûté à
-mon cœur, mais il n’est aucun sacrifice qui soit
-au-dessus de mon courage, lorsqu’il m’est démontré
-qu’il est utile au bien de la France.</p>
-
-<p>»J’ai le besoin d’ajouter que loin d’avoir jamais
-eu à me plaindre, je n’ai au contraire qu’à me
-louer de l’attachement et de la tendresse de ma
-bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de
-ma vie; le souvenir en restera toujours gravé
-dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma
-main; je veux qu’elle conserve le rang et le titre
-d’impératrice, mais surtout qu’elle ne doute jamais
-de mes sentiments et qu’elle me tienne toujours
-<span class="pagenum" id="Page_281">281</span>
-pour son meilleur et son plus cher ami.»</p>
-
-<p>Joséphine devait à son tour lire une réponse à
-cette déclaration, mais elle ne put y parvenir. Les
-larmes l’étouffaient. Elle passa le papier à Regnauld
-de Saint-Jean-d’Angély qui lut à sa
-place.</p>
-
-<p>Elle déclarait accepter avec résignation le divorce,
-ne pouvant donner à l’empire un héritier.
-«Mais, disait le texte, la dissolution de mon mariage
-ne changera rien aux sentiments de mon
-cœur: l’Empereur aura toujours en moi sa meilleure
-amie. Je sais combien cet acte, commandé
-par la politique et par de si grands intérêts, a
-froissé son cœur, mais l’un et l’autre nous
-sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au
-bien de la patrie.»</p>
-
-<p>Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine
-n’avait ajouté qu’une ligne, touchante dans
-sa simplicité même:</p>
-
-<p>«Je me plais à donner à l’Empereur la plus
-grande preuve d’attachement et de dévouement
-qui ait jamais été donnée sur la terre!»</p>
-
-<p>Cette attitude de Joséphine, à l’époque douloureuse
-du divorce, lui fait pardonner bien des
-torts, et pour elle, victime de la politique et de
-l’ambition dynastique de Napoléon, la postérité
-sera toujours indulgente.</p>
-
-<p>Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte
-consacra le divorce.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_282">282</span>
-Il était conçu en termes sobres, précis. L’article
-1<sup>er</sup> portait que le mariage entre l’Empereur
-Napoléon et l’Impératrice Joséphine était dissous.
-L’article 2 conservait à l’Impératrice Joséphine
-le titre et rang d’impératrice couronnée. L’article
-3 fixait son douaire: une rente annuelle de
-deux millions de francs sur le Trésor de l’Etat lui
-était allouée. Les successeurs de l’Empereur devaient
-être tenus d’exécuter les conditions du divorce.
-En outre, le douaire de Navarre, érigé en
-duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.</p>
-
-<p>On a prétendu que des moyens juridiques s’opposaient
-à la déclaration de divorce et militaient
-en faveur de la validité du mariage civil célébré
-le 9 mars 1796, devant l’officier municipal du
-deuxième arrondissement de Paris. D’abord Joséphine
-s’était rajeunie de quatre ans dans cet acte
-public, tandis que Bonaparte se vieillissait d’un
-an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa
-naissance, elle aurait eu légalement en 1809 quarante-six
-ans, son âge exact, et le divorce n’était
-permis qu’aux personnes âgées de moins de quarante-cinq
-ans. On a dit aussi qu’on aurait pu
-arguer de l’article 7 du statut impérial portant
-que «le divorce était interdit aux membres de la
-famille impériale de tout sexe et de tout âge.»</p>
-
-<p>Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves
-légales, pouvaient-ils résister à la volonté
-du tout-puissant empereur?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_283">283</span>
-Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a
-obéi. Il y a eu abnégation et sacrifice de la part
-de l’Impératrice à consentir à ce douloureux déchirement.
-Du côté de l’Empereur, il y a eu abnégation
-et sacrifice aussi, car il aimait toujours
-Joséphine, d’une affection moins sensuelle, moins
-passionnée sans doute qu’aux années de sa jeunesse,
-mais d’une tendresse réelle, sérieuse, profonde.
-Les larmes qu’il versa au moment de la
-rupture solennelle de leur amour furent aussi sincères,
-aussi cuisantes que celles qui coulèrent
-des yeux alanguis de Joséphine.</p>
-
-<p>Un cérémonial avait été réglé pour l’exécution
-du divorce prononcé.</p>
-
-<p>Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant
-l’union dissoute, était un samedi.</p>
-
-<p>A quatre heures du soir, une voiture vint
-prendre Joséphine aux Tuileries pour la conduire
-à la Malmaison.</p>
-
-<p>Le temps était affreux. Le ciel semblait s’être
-mis en deuil pour cette cérémonie, rappelant un
-service funèbre.</p>
-
-<p>La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse
-et triste, aviva la douleur de l’ex-Impératrice.</p>
-
-<p>Elle l’avait tant de fois parcourue joyeuse, dans
-l’éclat du pouvoir, au milieu du rayonnement de
-la souveraineté!...</p>
-
-<p>Son fils, le prince Eugène, qui avait d’ailleurs
-<span class="pagenum" id="Page_284">284</span>
-fait partie du conseil privé, consulté par Napoléon,
-l’accompagnait.</p>
-
-<p>L’Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries
-et était allé coucher à Trianon.</p>
-
-<p>Il vint lui rendre visite deux jours après à la
-Malmaison.</p>
-
-<p>—Je te trouve plus faible que tu ne devrais
-être, dit Napoléon avec bonté. Tu as montré du
-courage, il faut que tu en trouves encore plus
-pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre
-par un funeste découragement. Soigne ta santé
-qui m’est si précieuse. Dors bien. Songe que je
-veux que tu sois calme, heureuse!...</p>
-
-<p>Il l’embrassa tendrement et repartit pour
-Trianon.</p>
-
-<p>Quelques jours se passèrent, puis une entrevue
-suprême, un dîner de funérailles, eut lieu à
-Trianon, le jour de Noël.</p>
-
-<p>Que se dirent les deux époux séparés désormais
-par un acte public, d’une écrasante solennité?</p>
-
-<p>Il est à présumer que Joséphine pleura et que
-Napoléon ne fut guère plus joyeux. La fatalité
-des choses s’interposait entre eux. Ils étaient les
-jouets de la politique, les esclaves de la fortune,
-et ne pouvaient se reprendre.</p>
-
-<p>On ne s’éloigne pas ainsi, sans une douleur
-poignante, d’une femme qui a été votre compagne
-de jeunesse, auprès de laquelle vous avez
-<span class="pagenum" id="Page_285">285</span>
-dormi vos belles heures de la trentième année.
-Malgré les fautes de Joséphine, malgré les infidélités
-passagères de Napoléon, le ménage impérial
-avait été heureux. L’Empereur n’a jamais, par la
-suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution.
-L’orgueil, chez lui, faisait taire le cœur.
-Mais, dans les affres déchirantes de Sainte-Hélène,
-quand la maladie le rongeait et qu’il endurait le
-martyre de l’humiliation quotidienne sous les
-griffes du félin britannique qui jouait cruellement
-avec sa victime capturée, la vision des
-années heureuses passées avec Joséphine dut
-traverser sa pensée, et le dernier repas pris à
-Trianon vint sans doute le flageller comme un
-remords.</p>
-
-<p>Mais il était poussé par une force mystérieuse,
-irrésistible. Comme un homme précipité sur une
-pente, et qui déboule la tête en avant, il ne pouvait
-plus désormais s’arrêter qu’au plus bas, en
-se brisant.</p>
-
-<p>Joséphine enterrée à la Malmaison, l’on poussa
-fort les préparatifs de la seconde union de l’Empereur.</p>
-
-<p>Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables,
-auxquels s’adjoignit un diplomate perfide,
-M. de Metternich, celui dont Cambacérès
-disait: «Il est tout près d’être un homme d’Etat,
-il ment très bien», se hâtèrent de fournir aux
-Tuileries, vides et tristes, une jeune impératrice.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_286">286</span>
-M. de Metternich fit savoir à l’Empereur, par
-l’intermédiaire du duc de Bassano, que s’il
-s’adressait à la cour d’Autriche, il n’éprouverait
-aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient
-pas en longueur, comme avec la Russie.</p>
-
-<p>L’Autriche, en effet, n’avait pas les mêmes
-raisons que la Russie de prolonger l’attente de
-Napoléon, afin d’aviver son désir et de lui arracher
-l’engagement, ratifié par des faits immédiats,
-que jamais le royaume de Pologne ne serait
-rétabli.</p>
-
-<p>L’empereur d’Autriche redoutait un démembrement
-de son empire. En donnant sa fille à
-Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au
-moins pour un temps, et le temps c’était là,
-comme toujours, le salut.</p>
-
-<p>Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la
-cervelle de François II. Deux monarchies devaient,
-selon le projet grandiose de Napoléon, gouverner
-le monde et maintenir son équilibre. La
-Russie partagerait cette souveraineté universelle
-avec la France; pourquoi l’Autriche ne serait-elle
-pas substituée à la Russie? François II se
-décida à offrir, à jeter sa fille dans les bras de
-Napoléon.</p>
-
-<p>Il fit venir le comte de Narbonne et s’ouvrit
-à lui. Une archiduchesse d’Autriche, de nouveau
-remise à la France, dit-il avec une hypocrite
-tendresse, effacerait les tristes souvenirs de
-<span class="pagenum" id="Page_287">287</span>
-Marie-Antoinette, et pousserait certainement
-Napoléon à s’arrêter à la paix, à jouir enfin de sa
-gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler
-au bonheur des peuples de concert avec
-le vertueux monarque dont il deviendrait le fils
-d’adoption.</p>
-
-<p>Au commencement de février 1810, Napoléon,
-mis au courant des intentions de l’empereur
-d’Autriche, rompait avec le czar, et envoyait une
-lettre autographe à François II.</p>
-
-<p>C’était la demande officielle. Berthier, prince
-de Neufchâtel était chargé de solliciter la main
-de la princesse Marie-Louise de la cour de Vienne.
-Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire,
-un faste exceptionnel.</p>
-
-<p>Napoléon était tout changé, depuis qu’il avait
-la certitude de devenir le gendre d’un roi, d’un
-vrai roi, sa marotte.</p>
-
-<p>Il se regardait avec curiosité. Il s’interrogeait
-avec anxiété. Il se tapait sur le thorax, faisait
-sonner sa poitrine et remuait les mâchoires
-devant les glaces comme pour s’assurer de la
-solidité et de l’éclat de sa denture.</p>
-
-<p>A cette époque de sa carrière, Napoléon avait
-changé de physionomie et d’aspect.</p>
-
-<p>Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois
-lignes, soit un mètre soixante-douze centimètres,
-ce qui dément la légende qui fait de Napoléon un
-petit homme, presque un nain. Il avait la taille
-<span class="pagenum" id="Page_288">288</span>
-d’un de nos cavaliers. Ce qui le fit paraître
-petit, c’est qu’il ne marchait qu’entouré de géants
-comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc
-et autres colosses de l’armée.</p>
-
-<p>Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré
-sur les joues, s’était éclairci, avait pris le ton mat
-du vieil ivoire. Sa maigreur exceptionnelle avait
-fait place à un embonpoint déjà fort sensible.
-Ses joues se gonflaient, son menton s’arrondissait.
-La médaille antique du général d’Italie, du Corse
-à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait une
-pleine et grasse figure de prélat italien de la
-Renaissance. Très peu abondante, sa chevelure
-s’éclaircissait, la calvitie faisait ses ravages; son
-front, naturellement découvert et haut, s’agrandissait;
-les tempes commençaient à se dégarnir.</p>
-
-<p>Son regard avait conservé son acuité pénétrante.
-Et ses yeux, avec la puissance acquise, semblaient
-s’être emplis d’une lumière rayonnante, projetant
-alentour comme un éblouissement.</p>
-
-<p>Le regard de Napoléon est resté inoubliable à
-ceux qui l’ont subi. Nul ne l’affrontait sans
-émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de
-la Restauration confirment cette extraordinaire
-puissance de l’œil dont était doué Napoléon. Il
-fut un charmeur d’hommes autant qu’un destructeur.
-La science moderne, par ses découvertes
-sur les phénomènes suggestifs, pourra expliquer,
-mieux que l’analyse historique, l’incomparable
-<span class="pagenum" id="Page_289">289</span>
-force de séduction dont fut pourvu l’Empereur.</p>
-
-<p>Les particularités physiques de Napoléon
-n’avaient rien d’anormal. Sa tête était d’une
-dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence
-(60 centimètres). Elle était de forme aplatie
-aux tempes et très sensible. Il fallait lui garnir
-d’ouate ses fameux petits chapeaux. Il avait les
-pieds petits, les mains très belles, très soignées.
-Il se rongeait cependant les ongles, les jours de
-bataille, quand l’artillerie n’arrivait pas ou que
-Murat ou Bessières tardaient à charger.</p>
-
-<p>Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire.
-La fatigue le reposait. Il était doué
-d’une force de travail exceptionnelle. Jamais il
-ne connaissait la lassitude. Il descendait de
-cheval et se mettait aussitôt à examiner des
-comptes, des états, des situations. Il entrait dans
-les moindres détails. Son esprit le portait à
-examiner avec minutie les faits les plus secondaires.
-On a conservé cette note écrite de sa
-main en marge d’un état qui lui était remis par
-le comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi
-n’a-t-on pas mentionné deux canons de 4 existant
-à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s’en souvenait
-et, au milieu d’une paperasserie formidable
-contenant tout le contingent et tout l’effectif
-de ses armées, il était étonné de ne pas retrouver
-ses deux canons d’Ostende. Il montrait à Lacuée,
-<span class="pagenum" id="Page_290">290</span>
-revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne
-de Pologne, l’état A représentant la situation
-de l’armée, après la réception des conscrits de
-1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait:
-«Cet état est si bien fait qu’il se lit comme une
-belle pièce de poésie.»</p>
-
-<p>Il se trouvait donc dans la force de l’âge et au
-sommet de la puissance quand, le divorce prononcé,
-il songea à épouser Marie-Louise.</p>
-
-<p>L’idée de ce mariage, la pensée de cette jeune
-fille qui allait devenir sa femme, le préoccupaient;
-de là ses coups d’œil aux miroirs et le changement
-qui se produisait dans ses manières.</p>
-
-<p>La première modification que la proximité du
-mariage amena dans ses habitudes fut le soin
-tout nouveau apporté à son costume.</p>
-
-<p>Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard
-noué sur le front, coiffure peu majestueuse et
-dont la vieille Joséphine pouvait supporter le
-ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari,
-mais qui peut-être lui nuirait dans l’esprit de la
-jeune Marie-Louise. Il renonça donc à cette couronne
-nocturne et résolut de s’habituer à coucher
-tête nue.</p>
-
-<p>Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il
-lisait ses dépêches dans sa baignoire et au sortir
-du bain se faisait masser, brasser et arroser d’eau
-de Cologne. Il se rasait lui-même devant un
-miroir que tenait Roustan, le fidèle mameluck.
-<span class="pagenum" id="Page_291">291</span>
-Il portait des caleçons de toile, des bas de soie
-blancs, une culotte de casimir blanc. Il n’a
-jamais porté d’autre costume avec son uniforme
-de colonel de chasseurs.</p>
-
-<p>Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il
-fit venir le tailleur de Murat et se commanda un
-habit fastueux, comme en arborait le roi de Naples,
-très charlatan, très empanaché. L’habit, d’ailleurs,
-ne lui plut pas et il ne voulut pas le conserver.</p>
-
-<p>En vain Léger, le tailleur du roi de Naples,
-offre de changer, de retoucher, il ne peut supporter
-ce magnifique et trop somptueux habit et
-en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des
-broderies qui le surchargent.</p>
-
-<p>Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se
-fait faire de mignons souliers par un cordonnier
-pour dames; il mande l’incomparable Despréaux
-et lui ordonne de lui apprendre la valse.</p>
-
-<p>Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour
-de la grande fête du mariage, et, avec une princesse
-allemande, la valse est de rigueur.</p>
-
-<p>En même temps, il parcourt les Tuileries avec
-la fièvre qu’il met à chevaucher sur un champ de
-bataille.</p>
-
-<p>Il fait enlever les tentures, décrocher les
-tableaux, changer les ameublements, renouveler
-les ornements. Il ne faut pas que rien rappelle à
-la nouvelle Impératrice le séjour de l’ancienne.</p>
-
-<p>Et dans ses courses fiévreuses par les galeries
-<span class="pagenum" id="Page_292">292</span>
-du palais, il s’arrête parfois, pensif, devant les
-portraits de Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette
-qu’il faisait accrocher dans le salon de la
-future impératrice, et on pourrait l’entendre alors
-murmurer, un sourire d’orgueil satisfait sur les
-lèvres:</p>
-
-<p>—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...</p>
-
-<p>Marie-Louise était en effet la nièce directe de
-Marie-Antoinette.</p>
-
-<p>Dans un de ces moments-là, d’extase et de
-jouissance intérieure, Napoléon aperçut Lefebvre.</p>
-
-<p>—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui
-dit-il de fort bonne humeur, j’ai à vous parler...</p>
-
-<p>Lefebvre grogna entre ses dents:</p>
-
-<p>—Hum! il va encore me corner aux oreilles les
-louanges de son Autrichienne... c’est une perfection...
-une huitième merveille... jamais on n’a vu
-une si belle princesse! qu’il prenne Maret ou
-Savary pour ces confidences-là... moi, ça ne m’intéresse
-guère!</p>
-
-<p>Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il
-avait vu avec peine l’Empereur ramener sur le
-trône de France une de ces princesses d’Autriche
-dont l’alliance avait toujours été funeste au pays
-qui les accueillait.</p>
-
-<p>Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait
-comme une désertion. On avait commencé
-à deux le combat de la vie, on ne devait pas se
-quitter au milieu de la bataille.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_293">293</span>
-Cependant, l’Empereur l’ayant appelé, il ne
-pouvait se dispenser de le rejoindre dans le grand
-salon des Tuileries dont une escouade de tapissiers
-était occupée à tendre les murailles en
-étoffe bouton d’or semée d’abeilles et à disposer
-les vastes rideaux à ramages.</p>
-
-<p>—Hein! maréchal, c’est beau, c’est frais? dit
-Napoléon de l’air satisfait d’un négociant retiré,
-faisant avec un ami le tour du propriétaire, fier
-de son installation.</p>
-
-<p>—Oui... c’est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et
-ça doit vous coûter gros!</p>
-
-<p>Napoléon, qui pourtant aimait à compter et,
-sans être aucunement avare, évitait les gaspillages
-et ne permettait guère les folies,—c’était
-le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les
-dépenses exagérées et les mémoires des fournisseurs
-trop enflés—répondit alors avec conviction
-au maréchal:</p>
-
-<p>—Il n’y a rien de trop beau, il n’y a rien de
-trop cher pour celle qui va être l’Impératrice!...</p>
-
-<p>Lefebvre s’inclina et continua à admirer l’ameublement,
-les rideaux en soie brochée, les fauteuils
-dorés et les canapés aux superbes ciselures.</p>
-
-<p>Dans un coin du salon se dressait une harpe
-élégante, aux bois dorés, avec une ribambelle
-d’amours dansants peints sur le socle et s’enlevant,
-roses, sur un fond d’un vert tendre charmant.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_294">294</span>
-—L’archiduchesse est très bonne musicienne!
-dit l’Empereur en touchant légèrement du doigt
-les cordes de l’instrument qui rendirent un son
-plaintif et aigrelet.</p>
-
-<p>—Venez, que je vous montre le trousseau de
-l’Impératrice, reprit-il avec une joie impatiente et
-naïve, entraînant le maréchal dans la chambre à
-coucher préparée pour Marie-Louise.</p>
-
-<p>Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent
-pour passer l’inspection d’un sac de grenadier
-et une revue de campement que pour apprécier
-les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons,
-sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre
-impériale, il dut avec attention suivre l’énumération
-complaisante que faisait l’Empereur.</p>
-
-<p>Il admira successivement les dentelles, les
-chemises garnies de valenciennes, les mouchoirs,
-les camisoles, les jupons, les bonnets de nuit,
-toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle
-Lolive et par madame Beuvry. Il y en
-avait pour près de cent mille francs.</p>
-
-<p>Pour cent mille francs aussi de dentelles en
-point d’Angleterre, et pour cent vingt-six mille
-francs de robes payées à Leroy.</p>
-
-<p>Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de
-rubans, de passementeries, dont Napoléon avait
-garni de vastes corbeilles.</p>
-
-<p>Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais
-reine n’en avait eus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_295">295</span>
-Le portrait de l’Empereur, entouré de diamants,
-valait six cent mille francs. Un collier de
-neuf cent mille francs, plus beau que le fameux
-Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre
-cent mille francs et des parures d’émeraudes,
-des turquoises ajustées avec des brillants, tels
-étaient les somptueux présents de noces faits par
-l’Empereur, auxquels s’ajoutait la parure de
-diamants offerte par le Trésor de la Couronne, et
-qui valait plus de trois millions trois cent mille
-francs.</p>
-
-<p>Il était, en outre, alloué à l’Impératrice, pour
-ses dépenses personnelles, 30,000 francs par mois,—mille
-francs par jour!</p>
-
-<p>Napoléon était pleinement heureux en faisant
-admirer à son vieux compagnon de gloire toutes
-ces parures, toutes ces richesses qui témoignaient
-de l’ardeur avec laquelle il attendait sa jeune
-épouse.</p>
-
-<p>—Hein!... elle sera heureuse, l’Impératrice!
-dit-il à Lefebvre en terminant la visite.</p>
-
-<p>—Oui, sire, d’autant plus que l’archiduchesse
-passe pour vivre fort chichement à la cour de son
-père... Elle n’a que des bijoux de la plus grande
-simplicité, et toutes ses robes réunies valent à
-peine le prix d’une de ces chemises-là... Dame!
-vos victoires ont réduit l’empereur François à la
-portion congrue... ça va la changer, l’archiduchesse!...
-Cependant, à sa place, tous ces diamants,
-<span class="pagenum" id="Page_296">296</span>
-toutes ces dentelles, toutes ces parures
-de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la
-gloire d’être la femme de l’empereur Napoléon!...</p>
-
-<p>—Flatteur!... dit l’Empereur gaiement, pinçant
-l’oreille du maréchal.</p>
-
-<p>—Je le dis comme je le pense, sire... vous
-savez, moi, je suis comme ma femme, un peu
-sans-gêne!</p>
-
-<p>—A propos de ta femme, j’ai à te parler...
-confidentiellement... tu dîneras avec moi... Allons! à
-table!</p>
-
-<p>Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un
-peu surpris, et se demandant, non sans inquiétude:</p>
-
-<p>—Que me veut-il dire au sujet de ma femme?
-aurait-elle encore eu une chamaillerie avec les
-sœurs de l’Empereur?</p>
-
-<h3 id="Page_297"><a href="#toc">VI</a><br />
-<small>LEFEBVRE BAT NAPOLÉON</small></h3>
-
-<p>Le dîner de l’Empereur était préparé et le couvert
-mis dans une petite salle à manger que le
-vainqueur d’Iéna préférait aux salles d’apparat.</p>
-
-<p>Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses
-repas qu’avec un seul convive, toujours invité
-au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan
-de service ou un ministre appelé pour donner
-des indications de service.</p>
-
-<p>Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la
-table. Il mangeait très vite et dépêchait son repas
-comme une corvée. Il restait à peine un quart
-d’heure à manger, même lorsqu’il avait grand
-dîner.</p>
-
-<p>Il se levait de son siège brusquement, au milieu
-du dîner, faisant signe de la main qu’on ne
-le suivît pas et qu’on achevât le repas toujours
-très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet,
-<span class="pagenum" id="Page_298">298</span>
-il surveillait son maître-queux et tenait à
-ce que sa table fût bien soignée. Ses maréchaux
-étaient tous pourvus d’appétits robustes, et
-l’archichancelier Cambacérès faisait l’admiration
-de Napoléon pour la façon dont il engloutissait,
-entre deux compliments, d’énormes morceaux de
-viande arrosés de deux carafes de chambertin,
-son vin favori. Napoléon, qui ne buvait pas,
-avait toujours l’attention de faire placer deux
-carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté
-de l’archichancelier.</p>
-
-<p>Se levant un jour de table précipitamment,
-selon son habitude, l’Empereur dit au prince
-Eugène, son convive:</p>
-
-<p>—Mais tu n’as pas eu le temps de manger,
-Eugène?</p>
-
-<p>—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre
-Majesté m’invitait, j’avais dîné d’avance.</p>
-
-<p>Beaucoup de courtisans prenaient, comme le
-fils de Joséphine, cette sage précaution, lorsqu’ils
-se savaient admis à la table impériale.</p>
-
-<p>L’Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur
-un petit guéridon.</p>
-
-<p>Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la
-côtelette qu’on lui servait.</p>
-
-<p>Il a été constaté, par les anecdotiers de l’Empire,
-que le grand homme mangeait peu proprement.
-Il oubliait volontiers sa fourchette, préoccupé
-qu’il était des Prussiens à battre ou du pape
-<span class="pagenum" id="Page_299">299</span>
-à mettre à la raison. Il se servait de la cuillère du
-père Adam. Sans façon il trempait son pain dans
-le plat placé devant lui et ramassait la sauce. Il
-en usait ainsi même quand la table était garnie
-de princes, de ducs, de maréchaux et de femmes,
-par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces nobles
-convives ne refusait de prendre de ce plat où
-l’Empereur avait commencé par faire sa trempette.
-On a reproché à Napoléon son mépris des
-hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître
-que les uns et les unes ont tout fait pour lui
-fausser l’esprit. Il ne voyait les gens qu’à plat-ventre,
-tant qu’il fut vainqueur et maître; comment
-ne se serait-il pas cru, à la longue, au-dessus
-et en dehors de l’humanité? Ces misérables
-laquais, mâles et femelles, rois et reines,
-princes et princesses, maréchaux et maréchales,
-léchant avec respect et conviction les restes du
-plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés que
-lorsque l’Anglais, le Prussien et le Russe l’ont eu
-abattu;—toute cette valetaille dorée de l’Empire
-est encore plus petite et plus rampante quand
-elle se tient debout, entre les lances des cosaques,
-que lorsqu’elle s’aplatit devant le maître signant
-la paix de Tilsitt.</p>
-
-<p>L’Empereur avait ses mets de prédilection: le
-poulet à la Marengo, qui lui rappelait l’une de
-ses plus belles victoires, et puis des plats d’ouvrier
-et de paysan: des lentilles, des haricots, de
-<span class="pagenum" id="Page_300">300</span>
-la poitrine de veau grillée et du lard. Il était peu
-amateur de vin et se faisait voler par ses fournisseurs.
-Faisant goûter à Augereau du chambertin
-qu’il avait acheté pour son ami Cambacérès, il
-demanda au maréchal ce qu’il en pensait. Le
-rude faubourien fit clapper sa langue et dit,
-après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!»
-L’Empereur sourit et dit: «Ces fournisseurs
-n’en font jamais d’autres!...»</p>
-
-<p>Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément
-convié fut servi simplement, mais un peu
-plus largement que d’ordinaire.</p>
-
-<p>Napoléon cherchait à s’habituer à rester à
-table.</p>
-
-<p>C’était un nouveau sacrifice qu’il faisait à sa
-future épouse.</p>
-
-<p>—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées
-à prolonger les repas, il faut que je
-m’y accoutume! disait-il.</p>
-
-<p>Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas
-fâché des nouvelles habitudes de son souverain.</p>
-
-<p>Un peu d’inquiétude cependant lui restait et
-troublait son appétit.</p>
-
-<p>Pourquoi l’Empereur, en l’invitant, lui avait-il
-parlé de sa femme?...</p>
-
-<p>Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon
-dit au maréchal brusquement:</p>
-
-<p>—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine,
-entre vous, loin de moi, messieurs les
-<span class="pagenum" id="Page_301">301</span>
-maréchaux?... Vous devez causer de cela, n’est-ce
-pas?... Je désire savoir ce qu’on pense du divorce...
-de mon nouveau mariage?...</p>
-
-<p>—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d’autre
-idée que celle qu’il a plu à Votre Majesté de nous
-faire connaître... nous nous inclinons devant
-votre volonté!... nous n’avons pas l’habitude de
-discuter vos ordres... le divorce, le mariage, pour
-nous c’est un changement de front... une manœuvre
-nouvelle qu’il vous a paru nécessaire
-d’exécuter... Nous n’avons pas à faire d’objections...
-tout haut du moins!...</p>
-
-<p>—Ah!... et tout bas?... C’est ce que vous dites
-tout bas que je voudrais savoir...</p>
-
-<p>—Hum!... Ça n’est pas très important ni très
-intéressant, fit Lefebvre avec hésitation... Sire, à
-vous dire vrai, on regrette l’Impératrice... Elle
-était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour
-quiconque l’approchait... et puis on était habitué
-à elle, et à nous aussi elle était habituée... Sa
-fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions
-parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle
-place où nous sommes... Ce n’est pas elle qui eût
-songé à nous reprocher ou notre humble origine
-ou le manque d’usage du beau monde... Oh! je
-sais ce qu’on dit de nous tous, de moi surtout et
-de ma bonne chère femme, chez la reine de Naples
-ou dans l’entourage de la grande duchesse
-Elisa...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_302">302</span>
-—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries
-de mes sœurs... D’ailleurs je leur ferai savoir
-qu’il ne me plaît pas qu’on tourne en dérision
-les braves qui m’ont aidé à gagner mes
-batailles, à établir ce trône qu’elles considèrent
-un peu trop comme un héritage de famille!...</p>
-
-<p>—L’Impératrice Joséphine, sire, n’a jamais
-toléré ces plaisanteries dédaigneuses et ces
-gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours
-traités tous avec bonté, avec égards... Nous
-craignons qu’une nouvelle souveraine, une princesse
-élevée à la cour d’Autriche, au milieu de
-nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa
-caste, ne nous traite de haut... nous redoutons
-de paraître d’extraction trop modeste pour si
-aristocratique dame... Sire, nous avons un peu
-peur de votre fille d’empereur... Voilà ce que
-disent vos maréchaux, vos généraux, vos compagnons
-de bataille qui, vous le savez, ne sortent
-pas de la cuisse de Jupiter!...</p>
-
-<p>—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise
-est très bonne... votre nouvelle Impératrice ne
-pourra qu’aimer et honorer des héros comme
-toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot,
-comme Soult, comme Mortier, Bessières ou Suchet...
-Vos cicatrices sont les plus belles armoiries,
-et votre noblesse a pour blason, non les
-chimères et les griffons fantastiques des écus
-d’autrefois, mais les villes prises, les citadelles
-<span class="pagenum" id="Page_303">303</span>
-emportées, les ponts franchis sous la mitraille,
-les drapeaux, les trônes même, devenus votre
-proie... Cette science héraldique moderne, Marie-Louise
-l’apprendra et saura la respecter...</p>
-
-<p>—Il n’y a pas que nous!... murmura Lefebvre,
-il y a nos femmes...</p>
-
-<p>Napoléon fit un geste impatient.</p>
-
-<p>—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées
-femmes n’ont pas gagné de batailles, elles...</p>
-
-<p>—Sire, elles ont partagé notre existence... elles
-ont stimulé nos courages, enflammé nos énergies...
-elles nous aiment, elles nous admirent...
-et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort
-que Votre Majesté et la victoire leur firent! dit
-avec énergie Lefebvre.</p>
-
-<p>—Oui... oui, je sais, murmura l’Empereur,
-mais quelques-unes de ces excellentes femmes,
-aux vertus desquelles je rends hommage, font
-cependant de bien extraordinaires grandes dames,
-d’invraisemblables duchesses... Ah! pourquoi
-donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de vous
-marier quand vous étiez sergents!...</p>
-
-<p>—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne
-m’en suis jamais repenti...</p>
-
-<p>—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je
-t’approuve dans tes paroles comme dans tes
-actes... mais avoue que, à l’heure actuelle, où te
-voilà maréchal d’Empire, grand-officier de ma
-couronne, duc de Dantzig, ta femme, ta très
-<span class="pagenum" id="Page_304">304</span>
-bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle
-prête à rire par ses allures encore faubouriennes...
-son langage est resté celui d’une femme élevée
-au lavoir.</p>
-
-<p>—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame
-Lefebvre, sire, m’aime... je l’aime aussi... et rien
-dans ses manières ne me fera oublier les longues
-années de bonheur que nous avons passées,
-quand, entre deux campagnes, il nous était
-donné d’être réunis.</p>
-
-<p>—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la
-Révolution, Lefebvre!...</p>
-
-<p>—Sire, c’est fait... Il n’y a plus à revenir là-dessus...</p>
-
-<p>—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre
-son regard profond.</p>
-
-<p>Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à
-coup, intimidé, craignant de deviner la pensée
-impériale:</p>
-
-<p>—Nous sommes mariés, Catherine et moi,
-c’est pour la vie...</p>
-
-<p>—Mais! dit vivement l’Empereur, j’étais marié
-aussi avec Joséphine et cependant...</p>
-
-<p>—Sire, vous c’était différent.</p>
-
-<p>—C’est possible... enfin, mon cher Lefebvre,
-tu n’as jamais pensé au divorce?...</p>
-
-<p>—Jamais, sire! s’écria le maréchal... je considère
-le divorce comme...</p>
-
-<p>Il s’arrêta, subitement effrayé de donner une
-<span class="pagenum" id="Page_305">305</span>
-appréciation qui pouvait passer pour une critique
-de la conduite de l’Empereur.</p>
-
-<p>—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant
-son embarras, si, d’un commun accord,
-vous divorciez, ta femme et toi. J’assurerai à la
-maréchale un douaire considérable... elle sera
-traitée avec égards... des honneurs lui seront
-attribués dans sa retraite... elle conservera son
-titre de duchesse... elle sera duchesse douairière...
-tu comprends bien tout cela?</p>
-
-<p>Lefebvre s’était levé et, très pâle, adossé à
-la cheminée, écoutait, en se mordillant les lèvres,
-les propositions peu tentantes de l’Empereur.</p>
-
-<p>Celui-ci continua, en se promenant par la
-pièce, les mains derrière le dos, croisées, comme
-s’il dictait un ordre de bataille.</p>
-
-<p>—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai
-une épouse, une femme de l’ancienne cour...
-ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu importera
-la fortune... Je te donnerai de l’argent, des
-dotations, assez pour vous deux... Il faut que
-votre jeune noblesse se mélange avec les vieilles
-races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous
-avec les filles des héros des croisades...
-Voilà comment nous fonderons, sur la fusion des
-deux France, l’ancienne et la nouvelle, la société
-de l’avenir, l’ordre nouveau du monde régénéré.
-Il n’y aura plus d’antagonisme entre les deux
-aristocraties... Vos fils marcheront de pair avec
-<span class="pagenum" id="Page_306">306</span>
-tous les héritiers des familles les plus nobles
-d’Europe, et dans deux générations il n’existera
-plus de traces, plus de souvenirs peut-être de
-cette division, de cette hostilité des vieux partis...
-Il n’y aura plus qu’une France, qu’une noblesse,
-qu’un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je
-vais m’occuper de te chercher une femme...</p>
-
-<p>—Sire, vous pouvez m’envoyer aux confins du
-globe, dans les déserts brûlants de l’Afrique, au
-fond des steppes glacées de la Sibérie... vous
-pouvez disposer de moi en tout et pour tout...
-m’ordonner de me faire tuer si vous voulez,
-j’obéirai!... vous pouvez aussi m’enlever les
-grades, les titres que je tiens de mon sabre et de
-votre bienveillance... mais vous ne pourrez pas
-faire que je renonce à aimer ma bonne Catherine,
-vous ne pourrez pas m’obliger à me séparer
-de celle qui fut ma compagne dévouée aux mauvais
-jours et qui restera jusqu’à la mort ma
-femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas
-jusque-là... et dussé-je encourir votre disgrâce,
-je ne divorcerai pas, et madame Lefebvre, maréchale
-et duchesse par votre volonté, restera
-madame Lefebvre, par la mienne! dit fièrement
-le duc de Dantzig, osant, pour la première fois,
-braver son Empereur et résister à ses intentions.</p>
-
-<p>Napoléon regarda de travers le maréchal.</p>
-
-<p>—Vous êtes un brave homme... un mari modèle,
-monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il avec
-<span class="pagenum" id="Page_307">307</span>
-froideur... je ne partage pas vos idées... mais je
-respecterai vos scrupules... Que diable! je ne
-suis pas un tyran... C’est bon!... on ne vous parlera
-plus de divorce... conservez votre faubourienne!...
-seulement recommandez-lui de veiller
-sur sa langue et de ne pas introduire dans ma
-cour, auprès de l’Impératrice, élevée au palais
-impérial de Vienne, le langage des halles et les
-allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc,
-j’ai à travailler avec le ministre de la police...
-vous pouvez retrouver votre ménagère!...</p>
-
-<p>Lefebvre s’inclina et sortit, encore tout bouleversé
-par la proposition de l’Empereur et les
-paroles aigres-douces dont son refus avait été
-suivi...</p>
-
-<p>Comme il franchissait le seuil de la pièce,
-Napoléon le suivit des yeux, haussa légèrement
-les épaules, et laissa tomber ce mot qui résumait
-l’opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets
-matrimoniaux faisait naître:</p>
-
-<p>—Imbécile!...</p>
-
-<h3 id="Page_308"><a href="#toc">VII</a><br />
-<small>LE CŒUR ENFLAMMÉ</small></h3>
-
-<p>Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se
-demandant comment l’Empereur prendrait sa
-résistance et supporterait la défaite morale qu’il
-venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.</p>
-
-<p>Il trouva Catherine occupée à essayer une robe
-de cour, en vue des cérémonies du mariage impérial.</p>
-
-<p>Elle bouscula tout, en apercevant son mari,
-s’élança à sa rencontre et lui sauta au cou,
-joyeuse, familière; puis, presque aussitôt, remarquant
-la figure bouleversée de Lefebvre:</p>
-
-<p>—Qu’as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce
-qu’on a tiré sur l’Empereur?</p>
-
-<p>—Non!... Sa Majesté se porte bien... très
-bien...</p>
-
-<p>—Ah! tu m’enlèves un poids! dit Catherine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_309">309</span>
-La possibilité d’une mort brusque de Napoléon
-hantait les esprits. C’était la plus grande catastrophe
-que chacun pouvait imaginer.</p>
-
-<p>Les appréhensions de cet événement tourmentaient
-surtout non seulement ceux qui approchaient
-l’Empereur, mais encore la nation entière.
-Cette anxiété générale n’allait pas tarder à servir
-les audacieux projets de Mallet et des Philadelphes.</p>
-
-<p>Catherine rassurée répéta sa question:</p>
-
-<p>—Eh bien! qu’y a-t-il?... tu vas, tu viens...
-tu sembles ne pas pouvoir tenir en place... c’est
-donc grave!...</p>
-
-<p>—Très grave!...</p>
-
-<p>Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu
-à la façon de son empereur.</p>
-
-<p>—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté?
-demanda Catherine.</p>
-
-<p>—Oui... nous nous sommes abordés... l’Empereur
-m’a fait une charge à fond... j’ai résisté
-tant que j’ai pu... j’ai repris l’offensive... et...</p>
-
-<p>—Eh bien, quoi?</p>
-
-<p>—Je l’ai battu!... c’est très dangereux de
-battre l’Empereur... il est homme à prendre sa
-revanche...</p>
-
-<p>—Ça c’est possible!... mais à propos de qui, à
-propos de quoi, vous battiez-vous?...</p>
-
-<p>—A propos de toi!...</p>
-
-<p>—De moi... pas possible!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_310">310</span>
-—C’est la vérité... Devine un peu ce que l’Empereur
-veut que je fasse de toi?...</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... il veut que tu m’envoies
-dans ce château qu’il nous a dit d’acheter...
-pour lequel il t’avait remis de l’argent, à Dantzig?...</p>
-
-<p>—Oui, c’est dans une terre... en province...
-assez loin, qu’il médite de te faire séjourner...</p>
-
-<p>—Pourquoi n’as-tu pas accepté? Cela me
-reposera de vivre un peu à la campagne... Nous
-aurons une grande voiture pour les promenades...
-des chiens, une vache qui nous donnera
-du lait... Ça sera très amusant!... et puis, vois-tu,
-Lefebvre, je commence à en avoir plein le
-dos, moi, de ces chipies de la cour qui se moquent
-de nous... je ne m’y amuse pas tant que
-cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté...
-pendant les cérémonies du mariage qui s’apprête,
-ce sera des heures et des heures d’horloge à
-rester sur ses pattes avec des manteaux qui
-pèsent, des corsages qui vous étranglent et des
-escarpins qui vous meurtrissent... Si l’Empereur
-veut bien que nous allions à la campagne,
-dans la terre qu’il nous a désignée... vite, achetons
-le château et retirons-nous-y, puisque nous
-avons la paix pour longtemps... pour toujours
-peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n’as-tu
-pas répondu au désir de Sa Majesté?... Pourquoi
-n’as-tu pas dit aussitôt: «Sire, nous allons
-partir!...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_311">311</span>
-—C’est que, vois-tu, ma bonne Catherine,
-quand l’Empereur m’a parlé de te voir quitter la
-cour... de t’envoyer dans un château lointain...
-il n’était question que de toi...</p>
-
-<p>—Comment? et toi?...</p>
-
-<p>—Moi, je restais, l’Empereur me gardait...</p>
-
-<p>—En voilà bien d’une autre!... nous séparer
-en pleine paix, allons donc!... Ça se comprend
-quand tu fais campagne que je ne sois pas là...
-derrière toi... comme un aide de camp ou un
-planton... Mais aujourd’hui, au moment où
-l’Europe entière est au repos... Ah çà! qu’est-ce
-qui lui prend à l’Empereur?...</p>
-
-<p>—Non seulement l’Empereur voulait nous
-éloigner l’un de l’autre, ma chère Catherine,
-mais sais-tu ce qu’il entendait faire de moi?</p>
-
-<p>—Non?... te donner un corps d’armée à commander?
-peut-être t’envoyer gouverner un grand
-Etat... Naples?... La Hollande?</p>
-
-<p>—Tu n’y es pas... Il voulait me marier!...</p>
-
-<p>Catherine poussa un cri.</p>
-
-<p>—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi...</p>
-
-<p>—On divorcerait...</p>
-
-<p>—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé
-parler de nous faire divorcer?... Mais il est abominable,
-l’Empereur!... et que lui as-tu répondu,
-Lefebvre?</p>
-
-<p>Le maréchal ouvrit ses bras en souriant...</p>
-
-<p>Catherine s’y précipita...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_312">312</span>
-Les deux époux s’étreignirent ardemment,
-s’embrassèrent avec passion.</p>
-
-<p>Heureux d’être l’un près de l’autre, se serrant
-comme pour réagir contre la crainte que leur
-avait fait passer dans tout l’être la possibilité
-entrevue d’une séparation, ils protestaient, en
-s’embrassant ainsi, contre l’idée même de ce
-divorce dont l’Empereur avait parlé. Rien ne
-pourrait les désunir. Ils s’affirmaient, dans cette
-muette et douce étreinte, que jamais la pensée
-ne leur était venue d’une pareille trahison. Ils
-se rassuraient mutuellement contre le vague
-péril dont la volonté impériale les avait menacés.</p>
-
-<p>—Et qu’as-tu répondu à l’Empereur? redemanda
-après un long silence Catherine, se dégageant
-un peu.</p>
-
-<p>Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé,
-la fit asseoir auprès de lui, et murmura, en la
-regardant tendrement, la main dans la main, les
-yeux dans les yeux:</p>
-
-<p>—J’ai dit à l’Empereur que je t’aimais, Catherine,
-que je n’aimais que toi... et qu’après avoir
-vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les
-années de notre jeunesse, nous n’avions, l’un et
-l’autre, qu’un seul rêve, achever côte à côte notre
-existence... jusqu’au jour où un boulet russe ou
-bien une balle espagnole viendraient m’envoyer
-rejoindre Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades
-de mes combats passés...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_313">313</span>
-—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de
-quoi se mêle-t-il à présent l’Empereur?... parce
-qu’il a divorcé, veut-il donc que tout le monde
-fasse comme lui?... Il avait un but, un projet...
-pourquoi te parlait-il de divorce?...</p>
-
-<p>—Il voulait me marier, t’ai-je dit...</p>
-
-<p>—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis
-jalouse, moi!... Nomme-moi la femme qu’il te
-proposait... Oh! vraiment, il fait un joli métier,
-ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent...
-Une de ses maîtresses, sans doute?... La
-Gazzani?... cette Eléonore... ou la belle Polonaise?</p>
-
-<p>—Il n’a nommé personne...</p>
-
-<p>—C’est bien heureux!</p>
-
-<p>—Il parlait d’une façon générale... Il voudrait,
-vois-tu, qu’on l’imite... qu’on prenne modèle sur
-lui... Il épouse une archiduchesse... c’est une
-fille noble qu’il désirerait que chacun de nous
-épousât...</p>
-
-<p>—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre
-Lefebvre, je ne parle pas pour toi, je connais tes
-sentiments, mais les autres maréchaux, qu’est-ce
-qu’ils en feraient de ces belles demoiselles, si
-fières de leurs aïeux? Est-ce qu’Augereau n’est
-pas le fils d’une marchande du carreau des
-Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des
-enfants du peuple, comme toi et moi. C’est de la
-folie de vouloir leur donner des femmes qui rougiront
-<span class="pagenum" id="Page_314">314</span>
-d’eux, qui se moqueront d’eux et qui les
-tromperont avec d’anciens nobles comme elles.
-Lefebvre, je commence à craindre que notre
-Empereur n’ait un grain de folie! Avec cela que
-c’est déjà si raisonnable de sa part d’épouser la
-fille d’un empereur, une autrichienne orgueilleuse
-qui ne verra en lui qu’un soldat parvenu
-comme toi!</p>
-
-<p>—L’Empereur a ses raisons...</p>
-
-<p>—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé,
-bien définitivement refusé?</p>
-
-<p>—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et
-il embrassa de nouveau sa femme.</p>
-
-<p>Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner.</p>
-
-<p>—Alors tu n’as pas eu peur?... tu étais bien
-certaine que je n’aurais jamais consenti à divorcer...
-à épouser une autre femme? reprit
-Lefebvre en souriant.</p>
-
-<p>—Parbleu!... est-ce que tu ne m’appartiens
-pas!... d’ailleurs tu as juré que tu ne serais qu’à
-moi...</p>
-
-<p>—Oui, j’ai juré devant l’officier municipal... Il
-y a longtemps de cela, mais je ne l’ai pas oublié,
-ma Catherine, ce serment que je t’ai fait quand je
-t’ai prise pour femme...</p>
-
-<p>—Moi non plus... et puis si tu avais oublié...
-tu as là quelque chose qui te rappellera toujours
-ta promesse...</p>
-
-<p>—Quoi donc? dit Lefebvre distrait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_315">315</span>
-—Ça, vraiment!...</p>
-
-<p>Et Catherine, saisissant le poignet de son mari,
-retroussa vivement la manche de son uniforme,
-repoussa la chemise, et mit à nu la chair du
-bras...</p>
-
-<p>Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine
-pour la vie!» apparut teinté en bleuâtre sur
-l’épiderme du maréchal.</p>
-
-<p>C’était le tatouage qu’il avait fait pratiquer, au
-moment de son mariage. Son cadeau de noces,
-avait-il dit plaisamment.</p>
-
-<p>—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine
-triomphante. Est-ce que tu pourrais épouser une
-archiduchesse, avec un bras pareil?... Qu’est-ce
-qu’elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle
-te demanderait ce que c’est que cette Catherine
-à qui tu as promis d’être fidèle... elle te ferait des
-scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta promesse,
-mon vieux François!...</p>
-
-<p>—C’est juste!... Et l’autre bras ne lui plairait
-pas davantage! dit Lefebvre riant. Et, à son
-tour, retroussant la seconde manche, il regarda
-avec bonhomie l’autre tatouage, datant du 10 août,
-avec l’inscription toujours visible: «Mort au
-tyran!...»</p>
-
-<p>—Va, nous sommes l’un à l’autre pour la vie!
-dit Catherine, penchant sa tête vers la poitrine
-de Lefebvre et s’y appuyant avec bonheur.</p>
-
-<p>—Oui, pour la vie! murmura le maréchal.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_316">316</span>
-—Ah! je voudrais que l’Empereur vînt et qu’il
-nous surprît ainsi!... dit Catherine pâmée.</p>
-
-<p>Et les deux époux, plus fortement unis que
-jamais, rapprochés, confondant leurs âmes et
-mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer
-la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon.</p>
-
-<h3 id="Page_317"><a href="#toc">VIII</a><br />
-<small>LE RÊVE D’UNE ARCHIDUCHESSE</small></h3>
-
-<p>Dans la chambre très simple qu’elle occupait
-au deuxième étage du palais impérial à Vienne,
-Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait indolemment
-avec un petit chien, pomponné, enrubanné,
-que lui avait offert l’ambassadeur d’Angleterre,—un
-de ces petits chiens à poils frisottants et à
-gueule de renard, alors fort à la mode et nommés
-<i lang="en" xml:lang="en">king’s charles</i>, en souvenir du roi Charles II, qui
-les aimait et en avait donné cinq ou six à la duchesse
-de Portsmouth, sa maîtresse, pour égayer
-sa chambre à coucher.</p>
-
-<p>On frappa à la porte très précipitamment, et
-l’unique duègne chargée de surveiller l’archiduchesse,
-moitié dame d’honneur, moitié femme de
-chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la
-main portée au côté comme pour comprimer un
-battement cardiaque et intempestif.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_318">318</span>
-—Qu’y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise...
-est-ce que le feu est au palais?...</p>
-
-<p>—Non... ce n’est pas le feu... c’est votre auguste
-père, c’est l’Empereur qui vient ici...</p>
-
-<p>—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon
-Dieu! que se passe-t-il donc?</p>
-
-<p>—Je ne sais pas... Votre Altesse va l’apprendre
-sans doute...</p>
-
-<p>Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec
-une majestueuse révérence, s’effaça pour laisser
-pénétrer l’empereur d’Autriche.</p>
-
-<p>François II ou François-Joseph I<sup>er</sup>, d’abord
-empereur d’Allemagne, puis à la suite des victoires
-de Napoléon et de l’établissement de la
-Confédération du Rhin, empereur d’Autriche,
-était un monarque fort insignifiant. Il avait
-lutté avec opiniâtreté contre la Révolution
-française, puis contre Napoléon, pour la défense
-de ce qu’il considérait comme la base de
-l’ordre social: le maintien des privilèges de la
-noblesse et l’anéantissement de toute démocratie.</p>
-
-<p>Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les
-cachots du Spielberg tout ce qui, dans ses Etats,
-passait pour approuver, même théoriquement et
-philosophiquement les principes de la Révolution
-française. Perpétuellement battu, obligé de subir
-le traité de Campo-Formio après Marengo et de
-perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain
-<span class="pagenum" id="Page_319">319</span>
-d’Europe qui devait garder le plus de haine
-à Napoléon.</p>
-
-<p>Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut
-vaincu définitivement et gardé à vue par les soldats
-anglais. Pas une seule fois il ne s’occupa
-d’améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il
-manifesta seulement une indécente satisfaction
-à la nouvelle de sa mort.</p>
-
-<p>En attendant le revirement dans ses sentiments,
-variables comme la fortune des armes, il multipliait,
-par l’entremise de Metternich et du prince
-de Schwartzenberg, les amicales protestations et
-les adulations les plus plates au victorieux empereur.</p>
-
-<p>Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers
-pourparlers d’union, d’avoir pour gendre Napoléon.
-Comme souverain et comme père il
-exultait.</p>
-
-<p>Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et
-calme affection familiale des races germaniques
-et pensait qu’elle serait heureuse avec Napoléon,
-placé sur un trône tout éblouissant de la gloire
-de cinquante batailles. L’Empereur des Français
-était alors le souverain le plus riche de l’Europe
-et il passait aussi pour le plus généreux. François
-II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux,
-des bijoux, des dentelles, des robes dont
-l’impérial fiancé faisait présent. En même temps
-il donnait à entendre à son représentant à Paris,
-<span class="pagenum" id="Page_320">320</span>
-le prince de Schwartzenberg, que la Cour était
-pauvre et que certains dons des musées nationaux
-et des fabriques si renommées du riche pays de
-France seraient acceptés avec une grande reconnaissance
-à Vienne.</p>
-
-<p>Alors, sur un signe de l’Empereur, tout fier,
-lui aussi, de son nouveau parent, désireux de lui
-plaire, heureux de se montrer large et d’inspirer
-à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité,
-Servan, Mollien, tous les administrateurs
-des musées, des palais, se mettaient en mouvement.
-On pillait les Gobelins, on dévalisait Sèvres,
-on réquisitionnait les chefs-d’œuvre d’Aubusson,
-les produits de Saint-Gobain. Des fourgons
-chargés de meubles, d’objets d’art, d’étoffes, partaient
-à la file à destination de Vienne. Le futur
-beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini
-toutes ces preuves de la magnificence de Napoléon.
-Il devait, par la suite, lui refuser, à
-Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu’il
-réclamait pour sa voiture, et trouver que sa table
-était trop copieusement servie.</p>
-
-<p>Mais c’était surtout au point de vue politique
-que François II se montrait charmé d’avoir Napoléon
-pour gendre. Il voyait dans ce mariage son
-trône consolidé, les victoires subies détruites
-dans leur effet et l’alliance russe rompue.</p>
-
-<p>Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir
-les préliminaires entamés à Paris entre le prince
-<span class="pagenum" id="Page_321">321</span>
-Schwartzenberg et les confidents de Napoléon.</p>
-
-<p>Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de
-l’Empereur lui annonçant l’arrivée de Berthier,
-prince de <ins id="cor_29" title="Neutchâtel">Neufchâtel</ins>, chargé de demander officiellement
-la main de Marie-Louise.</p>
-
-<p>Son consentement était accordé d’avance. Il ne
-restait plus qu’une petite formalité à accomplir:
-prévenir la jeune archiduchesse qu’elle eût à se
-préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice
-des Français.</p>
-
-<p>C’était cette nouvelle que François II venait
-annoncer en personne à Marie-Louise.</p>
-
-<p>La jeune princesse avait dix-huit ans; forte
-gaillarde sans grâce, sans rien de piquant, ni
-d’aimable, mais bien en chair, solidement charpentée,
-la peau rose et fraîche.</p>
-
-<p>Elle était assez jolie, d’une beauté lourde de
-fille de brasserie, avec de gros bras, la taille
-carrée, de grands pieds, des seins déjà volumineux,
-des lèvres fortes et sensuelles; les yeux
-très bleus, très froids, sans expression: un joli
-animal, passif, lent, épais et peu délicat. Une
-vraie femme de lit.</p>
-
-<p>Napoléon, s’enquérant de tous côtés, avait
-recueilli avec plaisir sur sa fiancée les renseignements
-physiques qui lui importaient le
-plus.</p>
-
-<p>Cette massive princesse devait être une excellente
-poulinière.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_322">322</span>
-Avec elle il était certain de donner à l’empire
-un héritier.</p>
-
-<p>Sous le rapport moral, les indices et les notions
-qu’on lui envoyait étaient également satisfaisants.</p>
-
-<p>Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux
-et soumise à une règle étroite, très sévère,
-presque monastique. Son éducation avait été
-poussée assez loin.</p>
-
-<p>On avait multiplié pour elle les maîtres de
-toute sorte. Elle savait presque toutes les langues
-de l’Europe: le français, l’anglais, l’allemand,
-l’italien, l’espagnol, le bohême, le turc même.
-Elle était destinée à être l’épouse d’un prince
-quelconque et il était bon qu’elle apprît, dès
-l’enfance, l’idiome de ses futurs sujets.</p>
-
-<p>La musique n’avait pas été oubliée. La harpe
-achetée par Napoléon et que Lefebvre avait admirée
-aux Tuileries, prouvait que son futur mari
-n’ignorait pas ses talents de musicienne.</p>
-
-<p>Quant à la religion, on lui en avait inculqué les
-pratiques extérieures, sans trop lui laisser approfondir
-les dogmes. Le hasard des accords politiques
-pouvait lui donner pour époux un prince
-catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste.</p>
-
-<p>Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle
-à une alliance profitable aux intérêts de la cour
-d’Autriche.</p>
-
-<p>Elle suivrait les rites du pays où les calculs
-<span class="pagenum" id="Page_323">323</span>
-diplomatiques des conseillers de son père la feraient
-régner.</p>
-
-<p>Dans une grande simplicité elle avait été maintenue.
-Il n’y avait pas que le soldat qui ne fût pas
-riche, au service de l’Empereur François, comme
-le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces
-perdues, les armées détruites et renouvelées,
-les contributions de guerre, avaient épuisé
-le trésor autrichien. On vivait à l’économie à la
-Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions
-solennelles. De petites soirées intimes, presque
-bourgeoises. De la musique et de modestes rafraîchissements.
-Aucun meuble de prix dans les
-appartements, nul objet d’art dans les galeries
-vides, <ins id="cor_30" title="as">pas</ins> de bijoux. La jeunesse de Marie-Louise
-s’était écoulée un peu comme à l’auberge, dans le
-palais de ses pères. On passait son temps, autour
-d’elle, à faire les malles et à décamper devant
-Napoléon.</p>
-
-<p>A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti
-ce cri d’effroi:</p>
-
-<p>—Les Français!...</p>
-
-<p>Alors c’était un effarement dans le palais. Des
-visions de chambellans aux jambes flageolantes,
-dont la clef d’or oscillait au centre du dos.
-Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres,
-vêtements, ustensiles, objets précieux. Puis des
-officiers nu-tête accourant et propageant les nouvelles
-les plus accablantes. Les rues étaient
-<span class="pagenum" id="Page_324">324</span>
-pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables
-convois de blessés, racontant d’une voix
-dolente des séries <ins id="cor_31" title="des">de</ins> déroutes. Les cloches sonnaient
-le <ins id="cor_32" title="toscin">tocsin</ins>. Des bandes de bourgeois en
-fureur criant: la paix! sous les fenêtres, François
-II apparaissant, à demi-rasé, sur le seuil de
-sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous
-le temps de gagner les montagnes du
-Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par des
-femmes de chambre, et, rapidement empaquetée,
-on la transportait dans une berline qui partait au
-grand trot pour des localités montagneuses, au
-milieu de courtisans anéantis, levant les bras au
-ciel et murmurant:</p>
-
-<p>—Tout est perdu!</p>
-
-<p>Dans les récits surpris, parmi les propos des
-femmes et des valets, recueillis au hasard des
-fuites, la jeune princesse n’avait perçu bien distinctement
-qu’une chose, c’est qu’il y avait de par
-le monde une sorte de bandit couronné, un
-monstre toujours à cheval, l’épée au poing, des
-cris de mort à la bouche, parcourant l’Europe
-avec une escorte de soudards féroces, suivi d’une
-multitude de vachers, de cloutiers, de vagabonds
-armés à l’improviste, après le pillage des châteaux,
-buvant le sang à pleins verres, vêtus de
-carmagnoles, chaussés de sabots et coiffés de
-bonnets rouges, arborant pour étendards des guillotines
-aux couteaux toujours sanglants et
-<span class="pagenum" id="Page_325">325</span>
-emportant les femmes surprises au fond des bois.</p>
-
-<p>Napoléon, dans ses imaginations de princesse
-fugitive, était déjà l’ogre de Corse des légendes
-d’après la chute.</p>
-
-<p>François II se doutait bien un peu de l’effrayante
-renommée de son futur gendre et du peu d’attrait
-qu’un pareil brigand, à entendre les récits de
-la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il
-avant de faire à celle-ci la communication, retardée
-jusqu’à la dernière heure, nécessaire pourtant.
-Berthier était en route et le mariage par
-procuration devait être célébré la semaine suivante.</p>
-
-<p>Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise
-s’inclina avec docilité.</p>
-
-<p>Elle déclara que le mariage qu’on lui proposait
-ne lui déplaisait pas. Elle savait que la France
-était un grand et beau pays, et que son rang
-d’Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les
-personnes de sa famille, la plaçait au niveau des
-plus grandes souveraines d’Europe.</p>
-
-<p>Son père dut lui donner par deux fois l’assurance
-que pas une reine, pas une impératrice ne
-l’égalerait en puissance et en éclat.</p>
-
-<p>En même temps, il énuméra les magnifiques
-cadeaux dont l’empereur Napoléon avait garni sa
-corbeille.</p>
-
-<p>Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où
-son futur époux l’attendait avec impatience.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_326">326</span>
-Marie-Louise répondit alors, en fille docile et
-résignée, qu’elle regretterait certainement de
-quitter son excellent père, sa famille si affectueuse
-et cette cour de Vienne où elle avait vécu
-ses premières années, mais qu’elle acceptait, sans
-répugnance, de devenir l’épouse de l’Empereur
-des Français que son père avait choisi pour elle.
-Elle ajouta qu’elle était prête à se rendre en
-France dès que le prince de Neufchâtel serait arrivé
-pour l’emmener.</p>
-
-<p>François II embrassa tendrement sa fille. Les
-choses marchaient pour lui à souhait. Pas de
-pleurs, pas d’émoi. Avec une passivité et une indifférence
-parfaites, sa fille se soumettait à son
-nouveau sort. Elle ne se montrait nullement surprise
-qu’on eût ainsi disposé d’elle dans un but
-politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle
-obéissait à son père sans résistance. Mentalement,
-elle repassait l’énumération des bijoux,
-des dentelles, des robes qui l’attendaient à Paris.
-Elle aurait déjà voulu les avoir, les palper, s’en
-parer. Elle questionna deux ou trois fois son père
-sur la valeur, le nombre, l’importance des présents
-de sa corbeille de noces. Quant à celui qui
-en faisait les frais, elle ne songea guère à interroger
-François II sur lui. Il était empereur, très
-riche, très puissant, et il lui assurait un rang suprême
-parmi les autres princesses dont elle était
-jalouse; cela lui suffisait.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_327">327</span>
-Avant de se retirer, François II dit à sa fille:</p>
-
-<p>—Vous allez vous trouver seule, Louise, au
-milieu d’une cour étrangère, très loin de nous...
-entourée de valeureux soldats et de dames fort
-brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre
-patrie... J’ai voulu que quelque chose de nous,
-de notre milieu, presque de notre famille, restât
-avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon...</p>
-
-<p>—Mon cher Zozo?... mon joli <span lang="en" xml:lang="en">king’s-charles</span>?
-dit Marie-Louise battant des mains, toute joyeuse
-d’emmener avec elle son inséparable ami.</p>
-
-<p>—Non! dit François II souriant de la méprise
-de sa fille... il ne s’agit pas de Zozo... D’ailleurs,
-l’empereur Napoléon déteste les chiens... Zozo
-restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous!</p>
-
-<p>Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs
-mouillant ses yeux bleus et clairs.</p>
-
-<p>Son sein se souleva. Un frémissement d’irritation
-lui fit battre du bout du pied le tapis.</p>
-
-<p>Son chien Zozo était peut-être la seule chose
-qu’elle aimât au monde.</p>
-
-<p>Froide, hautaine, réservée, elle n’avait eu aucun
-élan juvénile, aucune virginale curiosité, nulle
-vague attraction vers l’inconnu... L’amour, le
-désir n’existaient pas pour cette âme calme, vulgaire
-et fermée à toute aspiration généreuse... Et
-cependant, en ses veines coulait le sang impétueux
-<span class="pagenum" id="Page_328">328</span>
-des filles de Marie-Thérèse, amoureuses
-ardentes et inassouvies: Marie-Caroline, la reine
-de Naples aux débauches fameuses; Marie-Amélie,
-la duchesse de Parme aux amants innombrables;
-Marie-Antoinette de France, la reine
-du collier, l’amie équivoque de la Polignac, de la
-Lamballe.</p>
-
-<p>Mais l’heure de l’éveil n’était pas encore sonnée,
-et, les sens assoupis, Marie-Louise attendait,
-frigide, l’aube du plaisir.</p>
-
-<p>Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur
-de ces voluptés sensuelles qui devaient
-gouverner sa vie et faire d’elle la funeste amoureuse
-à qui la France dut sa honte et Napoléon
-sa captivité.</p>
-
-<p>Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait
-tenir lieu de cœur, d’esprit, de volonté, de raison,
-de loyauté, et qui devait, pour étancher son
-inextinguible soif d’amour, trahir son époux,
-abandonner son fils, renoncer au trône, oublier
-sa pudeur et prostituer son nom à jamais glorieux,
-n’ouvrait alors qu’une oreille distraite et
-qu’un cœur entre-bâillé aux propos d’amour murmurés
-sur ses pas.</p>
-
-<p>Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de
-Luxembourg, aux jardins de Schœnbrunn ou dans
-le palais de Vienne, l’amour, respectueux mais
-entreprenant, avait tenté de s’approcher d’elle.</p>
-
-<p>Un jour qu’elle faisait une promenade à pied,
-<span class="pagenum" id="Page_329">329</span>
-dans le parc de Schœnbrunn, elle aperçut au milieu
-d’un étang une jolie fleur bleue, poussée
-par aventure parmi les plantes aquatiques.</p>
-
-<p>Elle manifesta le désir de l’avoir.</p>
-
-<p>Imprudemment, elle se pencha, posant son
-pied sur l’herbe humide et glissante couvrant les
-bords de l’étang.</p>
-
-<p>Elle perdit l’équilibre, et elle allait tomber dans
-l’eau vaseuse, tandis que sa gouvernante éplorée,
-poussant de grands cris, mettait en fuite les canards
-et faisait s’éloigner majestueusement, avec
-leurs ailes à demi déployées, comme des voiles,
-les cygnes blancs, hôtes de la pièce d’eau.</p>
-
-<p>Tout à coup, un bras protecteur s’étendit...</p>
-
-<p>Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol
-ferme, un peu étourdie, mais déjà remise de sa
-frayeur...</p>
-
-<p>Un élégant personnage, inconnu d’elle d’ailleurs
-et aussi de la gouvernante, à peine revenue
-de son émoi, était à ses côtés, la saluant respectueusement.</p>
-
-<p>Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur
-venu si à propos, et lui tendit sa main en disant:</p>
-
-<p>—Merci, monsieur! Sans vous, j’allais barboter
-comme ces pauvres canards qui ont eu, je
-pense, autant peur que moi...</p>
-
-<p>L’inconnu, sans dire un mot, s’était penché et
-avait déposé un baiser discret sur la main qui lui
-était tendue.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_330">330</span>
-—Et tout cela pour une fleur que je n’aurai
-même pas! reprit Marie-Louise, que l’attitude et
-l’apparence de son sauveur semblaient disposer
-favorablement.</p>
-
-<p>Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant,
-avait repoussé la touffe d’herbes au milieu desquelles
-s’épanouissait la fleur tentatrice, et le
-tout s’en était allé voguant à la dérive, dans le
-sillage des cygnes ramant vers leur cabane.</p>
-
-<p>Elle n’avait pas achevé que l’inconnu, qui était
-en fort élégant habit, avec la perruque poudrée,
-les bas de soie et l’épée, sans hésiter, s’élançait
-dans l’étang, dans l’eau claire, profonde et très
-froide: on était à la fin de l’automne, presque en
-hiver.</p>
-
-<p>Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu’à
-la touffe flottante, l’atteignit, cueillit la fleur
-désirée et revint au bord.</p>
-
-<p>Marie-Louise, surprise et charmée, frappée
-peut-être d’un de ces secrets et décisifs pressentiments
-qui, en amour, devancent l’aveu de la
-passion et l’échange des tendresses, regarda avec
-une attention vive ce personnage qui, après
-l’avoir fort à propos empêchée de tomber à l’eau,
-n’avait pas hésité à prendre un bain glacé pour
-lui rapporter la fleur qui lui avait échappé.</p>
-
-<p>Elle ne s’occupa nullement du désordre de la
-toilette de ce galant chevalier.</p>
-
-<p>Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements
-<span class="pagenum" id="Page_331">331</span>
-englués de vase, sa perruque de travers où
-s’enchevêtraient des brins d’herbes aquatiques, et
-son chapeau qu’il secouait comme un arrosoir.</p>
-
-<p>Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au
-visage régulier, et qui n’était plus un jeune
-homme: ce fut l’air profondément pénétré avec
-lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant
-le bord, il baisa la petite fleur qu’il avait été si
-ardemment cueillir.</p>
-
-<p>L’archiduchesse, en prenant de ses mains
-tremblantes la fleur, l’approcha de ses narines
-pour la respirer...</p>
-
-<p>Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres,
-comme pour recueillir le secret de l’inconnu.....</p>
-
-<p>Celui-ci, après s’être incliné respectueusement
-devant la jeune princesse, allait s’éloigner, quand
-elle lui demanda:</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre
-nom?... L’Empereur, mon père, sera désireux de
-connaître un gentilhomme qui n’a pas hésité à se
-précipiter dans l’étang pour satisfaire un de mes
-caprices... dont je suis, à présent, vraiment confuse...</p>
-
-<p>Le gentilhomme rougit de plaisir.</p>
-
-<p>—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il
-très bas, consul général au service de S. M. l’Empereur...
-J’avais obtenu une audience de Sa Majesté
-pour ce matin même. Je prie Votre Altesse
-de bien vouloir m’excuser... je dois rentrer à mon
-<span class="pagenum" id="Page_332">332</span>
-logis et changer de costume pour me présenter
-chez l’Empereur...</p>
-
-<p>—Allez, comte... je vous excuserai auprès de
-mon père; et, en lui faisant savoir que je suis la
-cause de votre retard, vous serez d’avance pardonné!</p>
-
-<p>Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui
-emportait un inoubliable souvenir, une impression
-profonde comme une blessure, de cette entrevue
-inopinée au bord de l’étang.</p>
-
-<p>Depuis, à son imagination très peu en éveil de
-vierge placide, la physionomie, le son de voix, les
-allures du comte de Neipperg, à plusieurs reprises,
-s’étaient présentés, mais sans relief, sans
-la troubler, sans lui suggérer aucune pensée,
-aucun désir qu’elle ne pût confesser à son père
-ou à sa gouvernante.</p>
-
-<p>Le moment psychologique n’était pas venu. Le
-mot amour ne pouvait avoir aucun sens pour
-elle, en dehors du langage liturgique et de l’affection
-familiale.</p>
-
-<p>Elle n’avait pas oublié Neipperg, elle songeait
-même parfois qu’elle le reverrait avec grand
-plaisir à la cour de son père, mais elle n’attachait
-aucune idée passionnelle à cette rencontre,
-qui d’ailleurs ne la préoccupait pas autrement.</p>
-
-<p>L’annonce de son mariage avec l’Empereur des
-Français ne lui avait nullement suggéré la
-<span class="pagenum" id="Page_333">333</span>
-supposition que cet événement pût avoir un rapport
-quelconque avec le comte de Neipperg.</p>
-
-<p>Aussi sa surprise fut-elle grande quand François
-II ajouta:</p>
-
-<p>—Non, ma chère fille, il ne s’agit pas d’un
-compagnon comme Zozo... Je veux vous donner
-pour vous servir d’écuyer, d’officier d’honneur,
-toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence
-votre patrie, vous parlant de votre père, de
-vos parents, de tout ce que vous laisserez ici pour
-toujours, un gentilhomme digne en tous points
-de ce poste de confiance... Vous m’avez compris?...
-Vous traiterez avec bonté et douceur ce
-représentant de mon autorité, ce confident, ce
-défenseur au besoin, que je place auprès de
-vous...</p>
-
-<p>—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous
-me manifestez, répondit tranquillement la jeune
-archiduchesse, au fond s’intéressant peu à ce surveillant
-dont on lui imposait la compagnie, et regrettant
-fort son chien Zozo.</p>
-
-<p>—Votre nouvel écuyer commencera son service
-dès demain, ma fille, car le prince de Neufchâtel
-est signalé et sa venue à Vienne est imminente...</p>
-
-<p>—A vos ordres, mon père!</p>
-
-<p>—Mais... vous ne m’avez même pas demandé
-le nom de ce gentilhomme, dit l’Empereur, un
-peu choqué de l’indifférence de sa fille.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_334">334</span>
-—C’est vrai... comment se nomme-t-il?</p>
-
-<p>—Le comte de Neipperg... c’est déjà un ancien
-serviteur... il a été accrédité auprès de Marie-Antoinette.
-Son âge et son caractère feront de lui
-un excellent cavalier servant et j’espère que vous
-serez satisfaite de mon choix...</p>
-
-<p>—Oui, mon père, répondit Marie-Louise,
-étonnée, contente au fond de revoir le galant
-inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais
-ne se doutant nullement de la place et de l’importance
-que ce chevalier servant, ce Mentor et
-ce surveillant à qui on la confiait, allait prendre
-dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de
-cette France dont le prince de Neufchâtel, en
-grand costume de gala, venait lui apporter la
-couronne.</p>
-
-<h3 id="Page_335"><a href="#toc">IX</a><br />
-<small>LES NOCES IMPÉRIALES</small></h3>
-
-<p>Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par
-procuration, à Vienne. L’archiduc Charles, dans
-cette cérémonie représentative, figurait l’impérial
-époux.</p>
-
-<p>Berthier, en grande pompe, quitta Vienne
-emmenant la nouvelle Impératrice.</p>
-
-<p>A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les
-dames du palais et les officiers allemands prirent
-congé. L’empereur d’Autriche s’était rendu incognito
-à cette limite où le service français devait
-remplacer auprès de la nouvelle Impératrice le
-service autrichien. Là il embrassa tendrement sa
-fille, qui demeura insensible, tandis que des
-larmes coulaient sur les joues du monarque
-bronzé par vingt défaites, endurci par une existence
-mouvementée et peu favorisée.</p>
-
-<p>Marie-Louise n’avait pas eu la moindre émotion
-<span class="pagenum" id="Page_336">336</span>
-en quittant le palais où s’était écoulée son
-enfance. Elle demeura l’œil sec en se séparant de
-son père qui l’aimait et qu’elle n’aimait pas. Elle
-n’eut, au cours de ce voyage, de douleur vraie
-qu’en pensant à son petit chien laissé à Vienne.
-Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard,
-se contenta de sourire en homme qui ménage
-une surprise.</p>
-
-<p>La reine de Naples, sœur de Napoléon, était
-venue au-devant de Marie-Louise. Elle l’accompagna
-dans son voyage qui ne fut qu’une longue
-suite d’ovations, de bouquets offerts par les
-municipalités, d’arcs de triomphe traversés, de
-cantates, d’allocutions, de banquets et de défilés
-en musique.</p>
-
-<p>Très fière de ces hommages tout nouveaux
-pour elle, Marie-Louise se montrait enchantée
-de son voyage. Elle ne semblait ni désirer l’accélérer
-pour se trouver avec son époux, ni regretter
-sa famille, son pays, qu’elle abandonnait sans
-que l’idée d’un retour parût possible.</p>
-
-<p>Reluisante comme une châsse, raide et apathique
-comme une divinité hindoue qu’on promène
-parmi les génuflexions et qui passe entre
-une haie de nuques inclinées, intérieurement
-elle savourait son triomphe et ne trouvait pas
-un mot aimable à répondre aux compliments des
-autorités accourues, pas un sourire à distribuer
-aux populations pressées sur son passage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_337">337</span>
-De temps en temps, pourtant, elle se détournait
-légèrement pour adresser un regard aimable et
-provoquant à Neipperg, qui la suivait dans la
-voiture escortant son carrosse.</p>
-
-<p>Napoléon cependant comptait les jours, les
-heures.</p>
-
-<p>Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait
-à la folie.</p>
-
-<p>Jamais amour cérébral ne fut plus vif que
-celui qu’il ressentit pour cette jeune femme qu’on
-lui amenait processionnellement.</p>
-
-<p>Il maudissait les programmes officiels, les protocoles,
-le cérémonial.</p>
-
-<p>Il ne passait pas une minute sans songer à sa
-future épouse. Il aurait voulu abréger tout, les
-formalités et les jours. Il lui expédiait courrier
-sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux
-partaient chaque jour pour aller au-devant
-de la nouvelle Impératrice lui présenter les vœux
-de celui qui l’attendait avec une angoisse non
-pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son
-ardente passion, pour endormir la fougue de ses
-sens surexcités, il s’était mis à chasser, lui qui
-aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait,
-avec une naïve joie, des bourriches énormes de
-gibier qu’il avait tué, à Marie-Louise, que ces
-cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait
-préféré des diamants.</p>
-
-<p>Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il
-<span class="pagenum" id="Page_338">338</span>
-avait fait venir des assortiments complets de
-vêtements variés sans trouver rien qui lui parût
-assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne
-quittaient pas Fontainebleau. Ils lui prenaient
-mesure des heures entières. Il renvoyait ses
-maréchaux, ses ministres, pour s’enfermer de
-longues demi-journées avec Despréaux, le maître
-à danser, et s’efforçait, avec gaucherie et patience,
-d’apprendre la valse.</p>
-
-<p>Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il
-avait ordonné qu’on ôtât de la galerie de Diane
-tous les tableaux représentant les victoires sur
-l’Autriche. Il craignait de froisser la fille de
-François en lui laissant sous les yeux l’image
-des défaites paternelles.</p>
-
-<p>Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour
-les fêtes nuptiales, le cérémonial observé lors du
-mariage de Marie-Antoinette avec le dauphin fût
-scrupuleusement suivi.</p>
-
-<p>Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par
-l’idée de posséder une jeune fille, pure, saine,
-belle, appétissante, qu’il initierait aux joies de
-l’amour et, en même temps, par cette satisfaction,
-que connurent tous les parvenus, de recevoir
-dans son lit une femme, jugée longtemps
-inaccessible, interdite, un être à ses yeux d’une
-autre condition, d’un milieu supérieur. Napoléon
-était, sous ce rapport, très entrepreneur enrichi.
-Quel chocolatier devenu millionnaire, quel banquier
-<span class="pagenum" id="Page_339">339</span>
-anobli n’a rêvé l’union avec la fille d’un
-duc? Le grand homme se montra bien rapetissé
-en cette circonstance solennelle de sa vie.</p>
-
-<p>Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître
-autrement que par des portraits peut-être flattés
-et inexacts, mais sa folie avait pour origine le
-sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait
-dissimuler son bonheur, son orgueil, son
-triomphe de petit gentillâtre besogneux de la
-pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son
-panier sous le bras, et qui avait connu plus que la
-pauvreté, presque la faim, et il exultait à la
-pensée de se mettre dans les draps avec une
-archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.</p>
-
-<p>Il subissait alors toute la force du préjugé
-nobiliaire. Il redevenait, lui le fils de la Révolution,
-un homme d’ancien régime. Il éprouvait
-l’atavisme servile. Une archiduchesse, c’était
-plus qu’une femme, pour lui, une divinité terrestre.
-Il devenait dieu en l’approchant. Il s’imaginait,
-l’imbécile de génie, si fort, si maître de
-soi et des autres, si imposant et si terrible parfois,
-à ce moment-là si facile, si sot, si petit garçon,
-que cette rose poupée allemande lui faisait
-beaucoup d’honneur en couchant avec lui. Ah!
-c’est peut-être le seul moment de sa prestigieuse
-carrière où Napoléon le Grand apparaît bien
-petit!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_340">340</span>
-Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet
-amoindrissement. L’amour ennoblit tout, rehausse
-tout, et cette passion vraie, profonde,
-mais ridicule pour nous qui savons la suite de
-l’histoire et qui n’ignorons pas avec quelle facilité
-madame Napoléon consentit à s’appeler madame
-Neipperg, fait rentrer dans l’humanité
-celui qui si souvent en fut dehors. Il convient
-donc de se moquer avec quelque modération de
-l’Empereur amoureux. Le sentiment passionné le
-rend pareil à nous tous, le descend de son piédestal,
-et, bien qu’il nous étonne par sa candeur,
-par son exubérance, par ses extravagances de
-collégien épris d’une actrice, Napoléon, toqué de
-cette lourde Autrichienne, doit plutôt faire naître
-la compassion que susciter la gouaillerie. Cette
-toquade lui a coûté assez cher, et à la France
-aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et
-quand on songe aux deux invasions et à l’écrasement
-de la France qui furent la conséquence du
-cocuage de l’Empereur, la plaisanterie facile
-s’éteint sur les lèvres. La malédiction des Français
-doit à jamais charger la mémoire de cette
-Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit
-à Neipperg et Paris aux Cosaques.</p>
-
-<p>Un ordre strict avait été prescrit pour la première
-rencontre de Leurs Majestés.</p>
-
-<p>C’est entre Compiègne et Soissons que l’initiale
-entrevue devait avoir lieu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_341">341</span>
-A deux lieues de Soissons, sur la route, un
-terre-plein avait été aménagé. Deux rampes y
-conduisaient de chaque côté. Une tente avait été
-disposée, entourée d’une barrière.</p>
-
-<p>L’Empereur devait partir de Compiègne, au
-moment de l’approche de Marie-Louise, et se
-rendre avec les princes et princesses, les grands
-officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées
-par des détachements de la garde. Au lieu
-désigné, l’Empereur et l’Impératrice, mettant
-pied à terre, se rencontreraient, et là, sous la
-tente, l’Impératrice s’agenouillant, l’Empereur
-la relèverait et l’embrasserait. Puis tous deux
-seraient montés ensemble en voiture pour se
-rendre à Compiègne, où les autorités attendaient,
-postées pour les complimenter.</p>
-
-<p>Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par
-la passionnelle frénésie de Napoléon.</p>
-
-<p>L’amoureux l’emporta sur le souverain.</p>
-
-<p>Il fit une escapade vraiment inattendue.</p>
-
-<p>Dès qu’il reçut la nouvelle que l’Impératrice
-était partie de Vitry pour Soissons, il n’y put
-tenir: il sauta dans une calèche avec Murat, et
-partit à fond de train au-devant de sa femme. Il
-voulait la surprendre incognito.</p>
-
-<p>Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village
-nommé Courcelles qu’il croisa les voitures
-de l’archiduchesse.</p>
-
-<p>Aussitôt il s’élança hors de sa calèche, fit arrêter
-<span class="pagenum" id="Page_342">342</span>
-l’équipage de Marie-Louise tout abasourdie,
-se nomma, renvoya sa sœur et Berthier, et
-seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l’accabla
-de caresses brutales qui produisirent chez celle-ci
-une vive surprise, un peu d’effroi, de la répulsion
-peut-être.</p>
-
-<p>Il ordonna au postillon de presser les chevaux
-et de regagner Compiègne.</p>
-
-<p>On brûla les relais et l’on passa devant la tente
-préparée pour l’entrevue solennelle, sans s’y arrêter,
-au grand ébahissement des officiers, des
-courtisans, des autorités locales et de la population
-venue de tous les pays à la ronde.</p>
-
-<p>A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et
-Marie-Louise arrivèrent au palais de Compiègne.</p>
-
-<p>L’Impératrice devait y loger, mais seule. Un
-appartement avait été préparé pour Napoléon à
-l’hôtel de la Chancellerie.</p>
-
-<p>Il se priva d’y coucher.</p>
-
-<p>La célébration du mariage civil était fixée au
-1<sup>er</sup> avril et le 2 avril la consécration religieuse
-était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là seulement
-le mariage devait être consommé.</p>
-
-<p>Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage
-comme la campagne contre l’Autriche.</p>
-
-<p>Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda
-à l’archiduchesse qui ne se considérait
-encore que comme fiancée, si elle consentait à
-lui laisser user de ses droits d’époux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_343">343</span>
-Comme la princesse ne savait que répondre,
-Napoléon fit intervenir son oncle, le cardinal
-Fesch:</p>
-
-<p>—N’est-il pas vrai que nous sommes régulièrement
-mariés? Ce mariage célébré par procuration
-à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?</p>
-
-<p>—Oui, sire, vous êtes marié, d’après les lois
-civiles, répondit respectueusement le cardinal
-courtisan.</p>
-
-<p>Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse
-dans sa chambre à coucher...</p>
-
-<p>Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette,
-bien nécessaires après une course en poste
-aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa chambre,
-il se déshabilla, se parfuma d’eau de Cologne et,
-endossant par dessus son caleçon une robe de
-chambre, il retourna secrètement chez la nouvelle
-Impératrice...</p>
-
-<p>Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier
-à l’Empire...</p>
-
-<p>Le lendemain matin, satisfait, la chair contente,
-l’esprit en repos et la physionomie radieuse,
-il se fit servir à déjeuner dans le lit même
-de Marie-Louise, nullement troublée, rose et
-calme comme d’habitude, au milieu de ses
-femmes.</p>
-
-<p>Les dames du palais dissimulèrent les sentiments
-que leur faisait naître cette prise de possession
-à la hussarde.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_344">344</span>
-Mais leur stupéfaction était si grande qu’elles
-ne remarquèrent même pas, dans l’antichambre
-de l’Impératrice, son écuyer allemand, le comte
-de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un
-fauteuil.</p>
-
-<h3 id="Page_345"><a href="#toc">X</a><br />
-<small>NAPOLÉON JALOUX</small></h3>
-
-<p>Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?</p>
-
-<p>Il est possible que dans les premiers mois de
-cette union, conclue par la cour d’Autriche
-comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice
-sous le feu de l’ennemi, cette jeune Allemande
-ait pris goût aux plaisirs du mariage et
-qu’elle ait ressenti quelque reconnaissance pour
-celui qui les lui faisait connaître.</p>
-
-<p>Plus tard, non seulement elle oublia cette lune
-de miel, mais elle ne se fit aucun scrupule de
-confesser que Napoléon lui avait toujours été
-indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle
-du dénouement fatal qui la faisait veuve de
-l’Empereur:</p>
-
-<p>Un courrier lui apporta à Parme cette laconique
-dépêche de son père:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p><span class="pagenum" id="Page_346">346</span>
-«Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène,
-le 5 mai 1821, à cinq heures quarante-cinq
-minutes du soir, aux suites d’une longue et
-douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère
-fille, mes affectueuses consolations. Le général
-Bonaparte est mort chrétiennement. Je joins mes
-prières aux vôtres pour le repos de son âme, et
-j’adresse à Dieu mes vœux pour qu’il conserve
-Votre Majesté sous sa sainte garde.</p>
-
-<p class="signat">»<span class="smcap">François.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser
-réception de sa dépêche et de la nouvelle qu’elle
-contenait:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«J’avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement
-frappée. Quoique je n’aie jamais eu de sentiment
-vif, d’aucun genre, pour lui, je ne puis
-oublier qu’il est le père de mon fils, et que, loin
-de me maltraiter, comme le monde le croit, il
-m’a toujours témoigné tous les égards, seule
-chose que l’on puisse désirer dans un mariage de
-politique. Je suis donc très affligée, et, quoiqu’on
-doive être heureux qu’il ait fini son existence
-malheureuse d’une façon chrétienne, je lui aurais
-cependant désiré encore bien des années de
-bonheur et de vie, pourvu que ce fût loin de
-moi...»</p>
-</div>
-
-<p>Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir
-des premières heures d’intimité, au lendemain
-<span class="pagenum" id="Page_347">347</span>
-de l’initiation brusque du palais de Compiègne.</p>
-
-<p>Elle fut cependant ardemment aimée par celui
-qui semblait d’abord n’avoir obéi qu’à un désir
-vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de l’Empereur
-d’Autriche et vouloir des enfants d’une archiduchesse;
-une fois maître et époux, il devint
-aimant et esclave. Ce fut réellement la femme
-qu’il aima en elle.</p>
-
-<p>Il s’ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux,
-il prodiguait les attentions.</p>
-
-<p>Marie-Louise recevait tout avec son indifférence
-hautaine, comme un tribut qui lui était dû.</p>
-
-<p>Une seule gâterie parut lui arracher un cri de
-joie et de reconnaissance.</p>
-
-<p>Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise
-avait dû se séparer de son chien Zozo.
-L’aversion de Napoléon pour ces animaux d’appartement
-avait paru nécessiter l’abandon du
-<span lang="en" xml:lang="en">king’s-charles</span>. Berthier avait reçu les confidences
-de l’archiduchesse à la suite de ce gros chagrin,
-et, en excellent courtisan, il avait projeté de
-faire, si Napoléon y consentait, une agréable
-surprise à sa jeune Impératrice.</p>
-
-<p>Il avait donc, secrètement, le jour du départ,
-après la dernière caresse faite par Marie-Louise à
-Zozo, emballé le toutou dans une caisse capitonnée,
-et l’avait ainsi transporté jusqu’à Paris.</p>
-
-<p>Là, Berthier raconta à l’Empereur quel hôte,
-<span class="pagenum" id="Page_348">348</span>
-non compris sur la liste de la suite autrichienne,
-il lui amenait.</p>
-
-<p>Loin de se fâcher, l’Empereur sourit et félicita
-Berthier d’avoir songé à procurer cette satisfaction
-à l’Impératrice. Il fit aussitôt disposer une
-jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine
-de la chambre de Marie-Louise. Adroitement, il
-amena la conversation sur le <span lang="en" xml:lang="en">king’s-charles</span> laissé
-à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait
-son chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en
-disant avec la joie dans les yeux du bonheur
-qu’il préparait à celle qu’il aimait:</p>
-
-<p>—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit
-compagnon retrouvé!</p>
-
-<p>Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit
-de caresses et, sa première tendresse apaisée,
-revint à l’Empereur qu’elle embrassa de bon
-cœur, pour la première fois peut-être. Le grand
-homme amoureux s’estima trop content d’avoir
-les restes du <span lang="en" xml:lang="en">king’s-charles</span> et, toute la journée,
-il eut une fête dans l’âme.</p>
-
-<p>Non seulement pour sa Louise, comme il la
-nommait, car il s’était mis à la tutoyer et exigeait
-qu’elle lui rendît le même tutoiement, ce qui,
-d’ailleurs, ne choquait nullement cette princesse
-de goûts très bourgeois, il surmontait son aversion
-pour les petits chiens de dames, mais encore
-il modifiait l’une de ses habitudes les plus invétérées:
-celle de manger vite et de traiter les
-<span class="pagenum" id="Page_349">349</span>
-repas comme une simple halte au milieu des
-affaires de la journée.</p>
-
-<p>Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse.
-Il lui fallait rester longtemps à table et les menus
-devaient être chargés. Napoléon s’y résigna,
-heureux de la voir s’empiffrer à son aise.</p>
-
-<p>Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris
-ses habitudes de jeunesse joueuse, sa gaîté d’écolier
-lâché, du temps des parties de barres, du
-colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc
-de la Malmaison. Il s’amusait avec elle à des
-jeux de ballon, à cache-cache, au chat perché.</p>
-
-<p>Le soir, sous les arbres de Compiègne et de
-Saint-Cloud, il organisa avec les dames des jeux
-dits innocents et on put voir le vainqueur de
-l’Europe «sur la sellette» ou bien derrière un
-paravent demandant la sœur Louise en qualité
-de portier du couvent.</p>
-
-<p>Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même
-qui s’improvisa maître de manège et
-quand elle sut monter, il négligea, pour la première
-fois de sa vie, les grandes affaires de l’Etat,
-les ordres à dicter, les états et les situations à
-vérifier, tout le détail de l’administration de son
-vaste empire qu’il voulait surveiller de ses
-propres yeux, pour s’en aller galoper aux côtés
-de la jeune amazone.</p>
-
-<p>Malheureusement à tout instant des complications
-survenaient dans la politique qui le forçaient
-<span class="pagenum" id="Page_350">350</span>
-à interrompre la chevauchée et à remonter
-précipitamment dans son cabinet.</p>
-
-<p>Il s’éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise
-insoucieuse, plutôt gaie, continuer sans
-lui sa promenade.</p>
-
-<p>Alors, à point nommé, comme s’il eût guetté
-le moment où l’Empereur devait s’éloigner, le
-comte de Neipperg paraissait et l’Impératrice lui
-<ins id="cor_33" title="faisant">faisait</ins> un signe amical. Il accourait:</p>
-
-<p>—Pars, Napoléon, disait l’Impératrice, je ne
-veux pas te disputer à Savary ou à Talleyrand...
-va t’occuper de tes soldats et de tes espions de
-police, moi je ferai encore deux ou trois temps
-de galop... Oh! sois sans inquiétude! il ne
-m’arrivera rien... d’ailleurs Neipperg m’accompagnera!...</p>
-
-<p>Avec un gros soupir, l’Empereur tournait bride
-et rentrait au palais, nullement inquiet d’ailleurs
-en ce qui concernait Neipperg.</p>
-
-<p>Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de
-Marie-Louise par son père. C’était une sorte de
-tuteur choisi par François II; il ne pouvait lui
-venir à la pensée de le soupçonner d’une intrigue
-galante avec Marie-Louise.</p>
-
-<p>L’âge de Neipperg, sa situation subalterne
-ajoutaient à la confiance de l’Empereur.</p>
-
-<p>Il lui était d’ailleurs permis de supposer, sans
-fatuité, que Marie-Louise n’irait pas lui préférer
-ce surveillant, sans gloire, sans prestige, posté à
-<span class="pagenum" id="Page_351">351</span>
-ses côtés par François II pour remplacer la
-duègne de la cour de Vienne.</p>
-
-<p>Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices,
-l’invraisemblable devient souvent la vérité
-et le pire est presque toujours certain.</p>
-
-<p>La jalousie de Napoléon à l’endroit de Neipperg
-s’éveilla brusquement.</p>
-
-<p>Il accompagnait l’Impératrice dans une de ces
-rapides chevauchées à Saint-Cloud, quand, à un
-détour du chemin, au pied d’une côte montant
-vers Montretout, une gigantesque silhouette
-apparut, debout sur la route...</p>
-
-<p>L’homme, le géant plutôt, portait une vieille
-capote bleutée, sur laquelle brillait l’étoile des
-braves, une casquette plate. Il avait le bras
-gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide,
-tenait horizontalement, dans la position du soldat
-présentant les armes, une grosse et longue
-canne à pomme d’argent.</p>
-
-<p>Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire,
-était accompagné d’une femme en vêtements
-noirs.</p>
-
-<p>Il s’était campé, au bas de la montée, dans l’intention
-visible d’attirer l’attention de l’Empereur,
-chevauchant auprès de l’Impératrice, suivis seulement
-du comte de Neipperg et du fidèle Roustan,
-dans son costume de mameluck, avec turban,
-larges pantalons, cimeterre et pistolets à pommeaux
-cuivrés passés à la ceinture.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_352">352</span>
-Bien que brave, téméraire même en face des
-assassins apostés sur ses pas, Napoléon, en compagnie
-de l’Impératrice, prenait quelques précautions.</p>
-
-<p>Il regarda cet homme de taille démesurée qui
-semblait le guetter au passage et, modérant l’allure
-de son cheval, il l’observa, nullement inquiet
-d’ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à
-Roustan.</p>
-
-<p>Un cri perçant de: «Vive l’Empereur!»
-s’échappa de la poitrine du grand diable présentant
-toujours, comme un fusil, sa grosse canne à
-pomme d’argent.</p>
-
-<p>Napoléon arrêta brusquement son cheval et
-héla l’homme:</p>
-
-<p>—Viens ici, toi?</p>
-
-<p>—Oui, sire!...</p>
-
-<p>Le géant s’approcha, raide, sérieux, tenant toujours
-la canne.</p>
-
-<p>—Je t’ai vu quelque part, dit brusquement
-l’Empereur.</p>
-
-<p>—Oui, sire, partout!...</p>
-
-<p>—Attends donc... n’es-tu pas le tambour-major
-du 1<sup>er</sup> grenadiers de ma garde?...</p>
-
-<p>—Je l’étais, sire!</p>
-
-<p>—Pourquoi ne l’es-tu plus?</p>
-
-<p>—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement
-attrapé au passage...</p>
-
-<p>—Où ça?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_353">353</span>
-—Dans l’île Lobau.</p>
-
-<p>—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!...
-tombeau de mes braves!... c’est là que j’ai perdu
-Lannes... Tu as servi sous le duc de Montebello,
-mon ami? demanda l’Empereur d’un ton douloureux,
-car le souvenir de la bataille restée douteuse
-à Essling, évoquant la mort de son meilleur
-ami, celui qui ne l’aurait pas trahi aux jours
-de malheur, lui était toujours pénible.</p>
-
-<p>—Sire, j’avais l’honneur de l’avoir derrière moi
-à Berlin, quand le premier, la canne haute, je
-suis entré à la tête du 1<sup>er</sup> grenadiers dans cette
-capitale des Prussiens...</p>
-
-<p>Napoléon éclata de rire.</p>
-
-<p>—Parbleu! je te reconnais... c’est moi qui t’ai
-décoré...</p>
-
-<p>—En personne, sire!</p>
-
-<p>—Le soir d’Iéna... tu avais fait des prisonniers.</p>
-
-<p>—Un escadron de dragons rouges...</p>
-
-<p>—A toi tout seul!</p>
-
-<p>—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait
-dans les environs, sire!...</p>
-
-<p>—C’est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire
-m’est revenue... Tu te nommes La Violette!...</p>
-
-<p>—Présent, sire!...</p>
-
-<p>Et La Violette fit décrire un véritable moulinet
-d’honneur, qui donna peur au cheval de l’Impératrice.
-<span class="pagenum" id="Page_354">354</span>
-Elle écoutait indifféremment le colloque
-de l’Empereur avec le vieux soldat.</p>
-
-<p>—Eh bien! dit l’Empereur, se penchant et
-pinçant fortement l’oreille de La Violette, que
-me demandes-tu?</p>
-
-<p>La Violette montra la jeune femme en deuil,
-restée à quelques pas, toujours agenouillée, et
-dit:</p>
-
-<p>—Sire, c’est une pétition...</p>
-
-<p>L’Empereur fit un mouvement d’impatience.</p>
-
-<p>—Que veut cette femme?... Une pension...
-Y a-t-elle droit?... Est-elle veuve d’un de mes
-soldats?</p>
-
-<p>La Violette, sans répondre, fit signe à la femme
-de s’approcher.</p>
-
-<p>Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse
-balbutia:</p>
-
-<p>—Sire, je viens demander justice... grâce...</p>
-
-<p>—Justice, vous l’aurez!... Grâce, c’est différent!...
-De quoi s’agit-il? Levez-vous!</p>
-
-<p>—Sire, lisez, je vous en prie...</p>
-
-<p>Et elle tendit à l’Empereur un papier.</p>
-
-<p>Napoléon le déploya, courut à la signature et
-s’écria:</p>
-
-<p>—Général Malet!... c’est du général Malet! un
-incorrigible jacobin... un conspirateur, un
-traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je
-pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et
-ses machinations, je me suis contenté de l’envoyer
-<span class="pagenum" id="Page_355">355</span>
-à Sainte-Pélagie... Qu’il y reste! qu’il s’y
-fasse oublier!</p>
-
-<p>—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la
-femme, reprenant un peu d’aplomb.</p>
-
-<p>Napoléon parcourut rapidement le papier qui
-lui était remis. C’était une lettre, conçue en
-termes très soumis, du général Malet, arrêté depuis
-deux ans, à la suite d’une tentative des Philadelphes,
-surprise par la faute d’un des conspirateurs,
-le général Guillaume, qui avait cherché
-à embaucher un ami, le général Lemoine, officier
-en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en
-grâce et de faire effacer ses mauvaises notes,
-avait averti le préfet de police du complot et
-livré les noms qu’il savait. Malet se trouvait peu
-compromis; c’était Demaillot qui, seul, portait
-le poids de la délation.</p>
-
-<p>Voici ce que portait la lettre de Malet:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Sire, après avoir fait, dans le principe de
-cette malheureuse affaire, tout ce que le devoir
-et l’honneur me prescrivaient pour éclairer
-Votre Majesté sur mon innocence, j’étais résolu à
-attendre dans le silence l’acte de justice et de
-clémence qui devait me rendre à la liberté.</p>
-
-<p>«Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis
-encore détenu comme coupable pour avoir répété
-des propos, peut-être indiscrets, mais certainement
-exagérés, envenimés avec l’intention de
-faire planer sur ma tête d’odieux soupçons, à
-<span class="pagenum" id="Page_356">356</span>
-l’abri desquels j’aurais dû être par le souvenir
-de ma conduite passée. Puisqu’elle est méconnue,
-et que peut-être les services que j’ai été assez
-heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais
-parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire
-de les retracer le plus brièvement possible et d’y
-joindre ci-après ce mémoire, en la suppliant d’y
-donner un moment d’attention...»</p>
-</div>
-
-<p>L’Empereur, plus favorablement disposé par
-les termes repentants de cette supplique, regarda
-rapidement les états de service du général Malet,
-parmi lesquels le pétitionnaire n’avait eu garde
-d’oublier son adhésion complète au Dix-Huit
-Brumaire.</p>
-
-<p>—Mais ce Malet n’est pas si terrible que me
-l’avait dépeint Fouché, murmura l’Empereur
-satisfait du ton respectueux de ce conspirateur.
-Ce n’était donc pas l’indomptable rebelle qu’on
-lui avait désigné dans les rapports de police.</p>
-
-<p>Il tourna quelques pages du Mémoire et donna
-un coup d’œil à la conclusion.</p>
-
-<p>Elle était d’une humilité qui ne laissait rien à
-désirer.</p>
-
-<p>Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces,
-terminait ainsi:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Tant d’infortunes, sire, seraient faites pour
-porter la désolation dans l’âme la plus courageuse;
-mais une pensée consolante vient se présenter
-<span class="pagenum" id="Page_357">357</span>
-à mon imagination, c’est que le plus bel
-attribut du pouvoir monarchique est celui qu’a
-le monarque de faire cesser et de réparer d’un
-seul mot les malheurs non mérités de plusieurs
-condamnés.</p>
-
-<p>»J’attendrai ce mot, sire, de votre justice et
-de votre bonté pour obtenir ma liberté, et comme
-j’ai le regret de penser que mes services ne
-peuvent plus être utiles à Votre Majesté puisqu’elle
-m’a mis à la retraite, par son décret du
-31 mai 1808, je la supplie de vouloir bien donner
-l’ordre à son ministre de la guerre de me faire
-payer ma solde de retraite à l’Ile de France, où
-j’ai l’intention de me retirer avec ma famille, si
-Votre Majesté n’y voit aucun inconvénient.</p>
-
-<p>»Je suis, avec un profond respect, sire, de
-Votre Majesté, le très humble, très obéissant et
-fidèle serviteur.</p>
-
-<p class="signat">»Général <span class="smcap">Malet</span>.»</p>
-</div>
-
-<p>L’Empereur murmura:</p>
-
-<p>—Ce sont là de très bons sentiments... et
-j’aime à constater ce repentir qui paraît sincère
-chez le général Malet... mais je ne peux lui
-accorder la liberté qu’il réclame... ce serait d’un
-déplorable exemple... il faut étouffer jusqu’à un
-soupçon de rébellion dans l’armée... Tout ce que je
-puis faire, madame, c’est d’autoriser le général
-Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera
-<span class="pagenum" id="Page_358">358</span>
-encore quelque temps dans une maison de santé...
-sa captivité sera ainsi adoucie... après, j’aviserai.
-Es-tu content, La Violette?</p>
-
-<p>Et Napoléon se tourna vers le tambour-major
-avec gaîté. Au fond il était enchanté de se montrer
-clément envers un ennemi qui paraissait
-aussi peu redoutable que le général Malet.</p>
-
-<p>Il allait remettre son cheval au petit trot et
-rejoindre l’Impératrice, qui, au cours de l’audience
-ainsi accordée en plein air, s’était éloignée
-en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse
-dit:</p>
-
-<p>—Sire, vous venez d’accorder la grâce... à
-présent c’est justice que je demande...</p>
-
-<p>L’Empereur s’arrêta net et dit:</p>
-
-<p>—Qui êtes-vous d’abord?... Une parente du
-général Malet... sa femme, sa fille?...</p>
-
-<p>—Je n’ai pas cet honneur, sire... demandez à
-La Violette, il vous dira qui je suis... c’est un
-témoin que vous croirez...</p>
-
-<p>—Parle! dit Napoléon au tambour-major,
-rouge, effaré, passant sa canne sous son bras en
-portant la main à sa casquette, militairement.</p>
-
-<p>—Voilà, mon Empereur... cette femme, c’est
-un soldat...</p>
-
-<p>—Tu es fou?... parle tranquillement...</p>
-
-<p>—Sire... elle a fait autrefois campagne avec
-moi... on la nommait le Joli Sergent.</p>
-
-<p>L’Empereur eut un geste de surprise.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_359">359</span>
-—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom...
-Avancez, madame... Je vous ai vue autrefois...</p>
-
-<p>—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à
-l’hôtel de Metz. Vous avez bien voulu vous occuper
-de moi... de nous... je veux dire de Marcel...
-qui était aide-major à Valence... et que votre
-protection a fait venir à Verdun...</p>
-
-<p>—Marcel?... attendez donc... il me semble que
-je connais aussi ce nom... Qu’est-il devenu,
-l’aide-major Marcel?...</p>
-
-<p>—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général
-Malet... il est détenu à Ham...</p>
-
-<p>—Il conspirait contre moi?...</p>
-
-<p>—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler
-des plaintes, des regrets, des espérances
-aussi... Mais Marcel n’a jamais été avec les ennemis
-de Votre Majesté... Ayant découvert qu’un
-homme qu’il croyait un bon Français, comme
-lui, conspirait pour ramener en France les
-princes... il a dénoncé cet agent du comte de
-Provence...</p>
-
-<p>—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?</p>
-
-<p>—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...</p>
-
-<p>—Il n’est pas arrêté?...</p>
-
-<p>—Il est en liberté, sire, et c’est Marcel qui
-reste prisonnier...</p>
-
-<p>—Je vérifierai ce que vous m’apprenez là, madame...
-Ah! reprit l’Empereur, après un instant
-de réflexion, à qui Marcel avait-il confié les projets
-<span class="pagenum" id="Page_360">360</span>
-de cet agent des Bourbons qu’il avait surpris?...</p>
-
-<p>—<ins id="cor_34" title="An">Au</ins> ministre de la police, sire, à monsieur le
-duc d’Otrante...</p>
-
-<p>—Fouché ne m’a rien dit!... Il ne m’a pas
-parlé de ce marquis de Louvigné, ni de ce complot...
-le coquin! Il est d’accord avec eux, grommela
-l’Empereur, très irrité... C’est bon, madame;
-si les choses sont ainsi que vous me le
-dites, j’aviserai, et je ferai justice!...</p>
-
-<p>Et l’Empereur, très agité, tourna son cheval et
-le lança dans la direction qu’avait prise l’Impératrice,
-tandis que La Violette faisait décrire à
-sa canne, de son bras valide, une série de
-moulinets en signe de satisfaction, et disait à
-Renée:</p>
-
-<p>—Ça marche!... l’Empereur a pris votre papier
-et il a dit qu’il s’occuperait de Marcel... Il ne
-l’oubliera pas, allez! C’est qu’il a de la tête, notre
-Empereur!... Vous avez vu comme il m’a reconnu,
-comme il a dit tout de suite: «Parbleu!
-ce grand imbécile-là, c’est La Violette!»</p>
-
-<p>Renée, rassurée par l’attitude de l’Empereur,
-reprit espoir et dit à La Violette, en lui montrant
-une guinguette dont la verte tonnelle invitait
-à la halte:</p>
-
-<p>—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous
-invite...</p>
-
-<p>—Une bouteille n’est pas de refus, Joli Sergent!...
-<span class="pagenum" id="Page_361">361</span>
-Il fait chaud... et puis, de parler à l’Empereur,
-ça m’altère...</p>
-
-<p>—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée;
-j’ai hâte de lui donner ces bonnes nouvelles... Le
-général Malet transféré dans une maison de santé,
-c’est un acheminement vers la liberté. Quant à
-Marcel, l’Empereur, mieux informé, ne le laissera
-pas dans un cachot...</p>
-
-<p>—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé
-de notre Empereur! dit gaiement La Violette,
-s’attablant sous la tonnelle où Renée le suivit,
-moins triste, souriant presque.</p>
-
-<p>Tandis que Renée écrivait à Marcel et que
-La Violette se remémorait ses campagnes en
-vidant bouteille, Napoléon courait à travers le
-parc, cherchant l’Impératrice.</p>
-
-<p>Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans
-une allée, puis brusquement la piste s’effaçait...
-on voyait à l’herbe foulée que les cavaliers avaient
-quitté le sentier pour s’enfoncer sous bois...</p>
-
-<p>—C’est singulier! se dit l’Empereur, pourquoi
-Louise s’est-elle écartée de la route... a-t-elle
-eu un accident?... les chevaux se sont-ils
-emportés?...</p>
-
-<p>Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie,
-suivi de Roustan.</p>
-
-<p>A peine avait-il fait quelque chemin, qu’il
-aperçut deux chevaux attachés à un arbre...</p>
-
-<p>Il reconnut la monture de l’Impératrice...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_362">362</span>
-Aussitôt il mit pied à terre, car les branches
-des arbres rapprochés en rendaient difficile le
-passage à un cheval, et après avoir jeté la bride à
-Roustan, il s’engagea seul dans l’épaisseur du bois.</p>
-
-<p>Une clairière se trouvait à peu de distance, au
-milieu de laquelle un kiosque rustique avait été
-élevé,—abri des gardes ou des chasseurs surpris
-par la pluie.</p>
-
-<p>Un bruit de voix s’échappait du kiosque.</p>
-
-<p>Napoléon reconnut le timbre aigu de l’Impératrice
-auquel se mêlait le baryton d’un homme.</p>
-
-<p>Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et
-une légère fébrilité se manifesta dans la main
-tenant la cravache.</p>
-
-<p>Son pouls n’eut pas une pulsation de plus
-cependant. Napoléon était un être extraordinaire
-en tout, et la circulation du sang se faisait chez
-lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles.
-Corvisart, son médecin, affirmait qu’il
-n’était jamais parvenu, en l’auscultant, à entendre
-battre son cœur.</p>
-
-<p>Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre,
-n’en étaient pas moins terribles.</p>
-
-<p>En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses,
-atroces, s’étaient bousculées dans son
-cerveau.</p>
-
-<p>Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient
-et prenaient corps en son esprit
-troublé...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_363">363</span>
-La jalousie s’insinuait, l’envahissait...</p>
-
-<p>Au lieu de se modérer, d’attendre, de se rendre
-compte, car la conversation des hôtes du kiosque
-était tenue à voix assez haute pour être entendue
-par lui, il se précipita comme un furieux vers
-l’asile rustique, en disant à Neipperg, d’ailleurs
-debout, à distance très respectueuse de l’Impératrice
-assise:</p>
-
-<p>—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!...
-l’Impératrice ne doit pas rester ainsi en tête à
-tête avec vous au fond des bois!...</p>
-
-<p>Neipperg s’inclina, ne répondit rien et sortit.</p>
-
-<p>L’Impératrice, sans se départir de sa grande
-tranquillité, dit en riant:</p>
-
-<p>—Qu’as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...</p>
-
-<p>L’Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en
-face des charmes de sa femme, pour lui tout-puissants,
-balbutia une protestation.</p>
-
-<p>La jalousie était un sentiment d’infériorité
-dont il devait se trouver exempt. Neipperg, placé
-par l’empereur d’Autriche auprès de sa fille, ne
-pouvait lui donner de l’ombrage; cependant la
-familiarité visible et la grande place que semblait
-prendre cet écuyer dans l’affection de sa
-souveraine exigeaient son départ...</p>
-
-<p>Il recevrait, avec une jolie indemnité, l’ordre
-de s’en retourner en Autriche.</p>
-
-<p>Marie-Louise n’insista pas pour garder auprès
-d’elle son écuyer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_364">364</span>
-Mais elle éprouva une vive colère de la mesure
-prise par Napoléon.</p>
-
-<p>Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux
-avec sa jalousie.</p>
-
-<p>Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné
-seulement de la bienveillance, lui parut une
-victime de la tyrannie conjugale.</p>
-
-<p>Elle s’occupa de lui, passa en revue dans son
-esprit les mille détails qui lui avaient échappé de
-leurs entretiens de chaque jour. Il garda une
-place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint
-avec attendrissement de la première fois
-qu’elle l’avait rencontré. L’aventure de l’étang
-et de la fleur prit alors un relief exceptionnel à
-ses yeux. Elle comprit que Neipperg l’aimait.</p>
-
-<p>Elle s’avoua qu’il ne lui déplaisait pas, et avec
-complaisance, elle se mit à énumérer ses attentions,
-ses soins, ses attitudes, son air respectueux
-toujours et pourtant légèrement dominateur, qui
-faisait qu’auprès de lui, elle, l’orgueilleuse impératrice,
-si peu impressionnée par Napoléon, se
-sentait faible, soumise, vaincue...</p>
-
-<p>Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en
-cachette dans sa chambre, consigna Napoléon
-sous prétexte de migraine, et, au moment où
-l’écuyer congédié montait en berline, une femme
-de chambre lui remit une petite boîte, qu’il ouvrit
-avec émotion et bonheur:</p>
-
-<p>La boîte contenait une bague avec une fleur
-<span class="pagenum" id="Page_365">365</span>
-bleue, semblable à celle de Schœnbrunn, une de
-ces fleurs d’Allemagne que l’on nomme myosotis
-et encore: ne m’oubliez pas!...</p>
-
-<p>Neipperg passa la bague à son doigt, mit
-la fleur sur son cœur, et, montant dans la voiture,
-lança à tout hasard un baiser dans la direction
-de la chambre où se trouvait l’Impératrice.</p>
-
-<p>Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et
-haletante, suivait des yeux Neipperg s’éloignant;
-elle reçut le baiser des yeux, et du fond du cœur
-le rendit.</p>
-
-<h3 id="Page_366"><a href="#toc">XI</a><br />
-<small>LA DISGRACE DE FOUCHÉ</small></h3>
-
-<p>L’Empereur s’était renfermé dans son grand
-cabinet pour prendre connaissance du dossier
-concernant le marquis de Louvigné, qu’il s’était
-fait apporter. L’archichancelier Cambacérès,
-mandé par lui, l’aidait à en faire le dépouillement.</p>
-
-<p>Les paroles de Renée, le soupçon qu’il avait d’une
-trahison de son ministre de la police, venaient
-confirmer des craintes que les conspirations
-militaires à l’intérieur faisaient naître en lui. Il
-n’ignorait pas les agissements du comte de Provence
-à Londres, mais Fouché, chaque fois qu’il
-était questionné, répondait avec tant d’assurance
-qu’aucun péril n’était à redouter de ce côté, qu’il
-finissait par oublier ceux qui, à l’étranger, attendant
-toujours une défaite, préparaient une restauration,
-alors jugée impossible autant qu’invraisemblable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_367">367</span>
-Le danger n’était donc plus du côté des militaires
-mécontents, comme Malet, rêvant de soulèvement
-de régiments et de coups de main de
-garnison. Ces insurrections de caserne étaient
-improbables. Les termes de la lettre du général
-Malet prouvaient que, pour le moment du moins,
-les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.</p>
-
-<p>Restait l’inconnu de la royauté, les manœuvres
-des Bourbons, les intelligences entretenues en
-France par les princes avec l’argent et la complicité
-de l’Angleterre. Là peut-être se trouvait le
-vrai danger.</p>
-
-<p>Le comte de Louvigné, agent obscur, d’autant
-plus redoutable, aurait dû être arrêté dix fois.
-Prévenu sans doute à l’heure actuelle, il avait pu
-regagner l’Angleterre.</p>
-
-<p>Fouché l’avait laissé en liberté. Il y avait de sa
-part ou culpabilité ou sottise: ou bien il ignorait
-son rôle d’agent des princes, et alors Fouché
-devait être renvoyé comme incapable, ou bien il
-connaissait la présence du marquis de Louvigné
-à Paris et le but qu’il poursuivait; dans ce cas
-Fouché était un traître et devait être puni.</p>
-
-<p>Irrité par l’aventure du kiosque, mécontent du
-mouvement de violence qui lui était échappé,
-motivé par la présence de Neipperg auprès de
-l’Impératrice, l’Empereur avait envoyé chercher
-en hâte à la Préfecture de police le dossier concernant
-les Philadelphes et le marquis de Louvigné.
-<span class="pagenum" id="Page_368">368</span>
-Il avait donné cet ordre avec un accent si
-brusque, si impatient, que le secrétaire chargé de
-rapporter le dossier, se trouvant en fort bons
-termes avec M. Dubois, ne put s’empêcher de lui
-faire part de la colère visible de Napoléon.</p>
-
-<p>Le comte Dubois s’alarma et, montant en voiture,
-accompagna en personne le dossier réclamé.</p>
-
-<p>Il le remit au secrétaire et attendit, fortement
-inquiet, dans l’antichambre, sans se faire annoncer.</p>
-
-<p>Au bout d’une heure environ, le préfet n’entendant
-parler de rien et jugeant l’Empereur apaisé,
-redescendit, demanda ses chevaux et se disposa
-à quitter Saint-Cloud.</p>
-
-<p>Au moment où il allait monter en voiture, une
-voix bien connue l’appela:</p>
-
-<p>—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...</p>
-
-<p>C’était l’Empereur, debout sur le balcon de son
-cabinet, qui le hélait ainsi.</p>
-
-<p>De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de
-remonter.</p>
-
-<p>Comme il traversait de nouveau l’antichambre
-et voulait pénétrer dans le cabinet de l’Empereur,
-le chambellan de service, M. de Rémusat, lui
-barra le passage.</p>
-
-<p>Il se nomma, mais vainement.</p>
-
-<p>—L’Empereur est avec l’archichancelier et mes
-<span class="pagenum" id="Page_369">369</span>
-ordres portent de ne laisser entrer personne! dit
-le chambellan d’un ton raide.</p>
-
-<p>—Mais cet ordre n’est pas pour moi, répondit
-le préfet, Sa Majesté vient de m’appeler.</p>
-
-<p>—Monsieur, c’est impossible!</p>
-
-<p>—Impossible? j’en ai donc menti?...</p>
-
-<p>—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait
-pu vous appeler, puisque je suis de service... et
-que je n’ai reçu ni transmis aucun ordre?...</p>
-
-<p>—C’est quelqu’un qui se sert mieux lui-même
-qu’il n’est servi... c’est l’Empereur!...</p>
-
-<p>M. de Rémusat grommelait quelques paroles
-assez vives, quand l’Empereur, ouvrant lui-même
-la porte de son cabinet, mit fin au quiproquo.</p>
-
-<p>Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait
-dans son cabinet. Sur son bureau, une grande
-feuille de papier était étalée, couverte de quelques
-lignes de son écriture, tout à fait illisibles.</p>
-
-<p>Il s’arrêta brusquement devant le comte Dubois,
-et lui dit:</p>
-
-<p>—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...</p>
-
-<p>Le préfet de police, ennemi du duc d’Otrante,
-s’inclina sans répondre; il n’approuvait ni ne
-contestait la qualification donnée par l’Empereur
-à son chef.</p>
-
-<p>Napoléon, reprenant sa promenade, s’adressa
-alors à Cambacérès:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_370">370</span>
-—Oui, c’est un misérable! un grand misérable!...
-mais qu’il ne compte pas faire de moi ce
-qu’il a fait de son Dieu, de sa Convention et de
-son Directoire qu’il a tour à tour bassement
-trahis et vendus. J’ai la vue plus longue que
-Barras, et avec moi, ça ne sera pas si facile!...
-Qu’il se tienne donc pour averti... Mais il a des
-notes, des instructions de moi et j’entends qu’il
-me les rende...</p>
-
-<p>Puis revenant à Dubois:</p>
-
-<p>—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché
-et vous... je vous ai malgré cela choisi pour aller
-auprès de cet homme remplir une importante
-mission... importante surtout pour lui, car il y
-va de sa tête!...</p>
-
-<p>—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne
-me dispenser de l’honneur qu’elle veut me faire...
-Elle-même vient de le dire... le duc d’Otrante
-est mon ennemi... il croira que je vais chez lui
-pour le braver...</p>
-
-<p>—Silence! reprit l’Empereur. Vous allez auprès
-de lui pour remplir une mission d’Etat que seul
-vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien, Fouché
-a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup
-de notes, des lettres confidentielles: je veux
-les ravoir...</p>
-
-<p>—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?</p>
-
-<p>—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous
-ce qu’il a répondu: qu’il les avait brûlés, ces
-<span class="pagenum" id="Page_371">371</span>
-papiers!... Lui, Fouché, brûler mes papiers, des
-papiers écrits de ma main, allons donc!...</p>
-
-<p>—Sire, j’exécuterai vos ordres... je redemanderai
-ces notes...</p>
-
-<p>—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens
-d’avoir la preuve que Fouché me trahissait...
-qu’il était d’intelligence avec les agents royalistes...
-je veux le mettre hors d’état de me nuire...
-il n’est plus ministre de la police... Vous allez
-partir pour son château de Ferrières où il est
-maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom,
-tous mes papiers...</p>
-
-<p>—Sire, il m’en faudrait la liste...</p>
-
-<p>—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la
-grande feuille d’hiéroglyphes.</p>
-
-<p>—Et si monsieur le duc d’Otrante refuse? demanda
-le préfet persuadé que le rusé ministre
-ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient
-sa sauvegarde, les papiers relatifs à l’exécution
-du duc d’Enghien.</p>
-
-<p>—S’il refuse! s’écria l’Empereur avec colère,
-vous prendrez dix gendarmes... qu’il soit mené à
-l’Abbaye... et je lui ferai voir qu’un procès peut
-se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois,
-et débarrassez-moi de ce traître!...</p>
-
-<p>Soulagé par cet acte de vigueur, l’Empereur
-signa le décret qui nommait le duc de Rovigo
-ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut;
-il congédia avec un sourire Cambacérès et
-<span class="pagenum" id="Page_372">372</span>
-Dubois. Puis il descendit chez l’Impératrice, la
-surprendre au milieu de ses femmes; pour se
-distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.</p>
-
-<p>Dubois s’acquitta de son mieux de sa mission,
-mais il ne put rien saisir à Ferrières: Fouché
-avait mis en lieu sûr les papiers qu’il vendit par
-la suite à Louis XVIII. Ces papiers n’avaient
-d’ailleurs pas l’importance que leur attribuait
-Napoléon. Ils établissaient surtout que l’exécution
-du duc d’Enghien avait eu pour instigateur
-Savary, depuis duc de Rovigo, le successeur
-même de Fouché.</p>
-
-<p>Fouché, après avoir protesté devant Dubois du
-respect avec lequel il accueillait sa disgrâce, et
-annoncé son prochain départ pour Rome, quitta
-secrètement Ferrières et vint s’embusquer à
-Paris, dans une petite maison très discrète.</p>
-
-<p>Là, entouré d’agents sûrs, qu’il employait à une
-besogne de contre-police personnelle, il surveilla
-étroitement l’Empereur, l’Impératrice et ceux
-qui les approchaient.</p>
-
-<p>Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir
-des rapports assez obscurs, mais dont le
-contenu l’avait vivement intéressé, sur le compte
-de l’écuyer autrichien, placé par S. M. François II
-auprès de Marie-Louise, M. de Neipperg.</p>
-
-<p>Quelques observations personnelles lui avaient
-permis de vérifier l’exactitude des indications
-fournies par ses agents.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_373">373</span>
-—Le comte de Neipperg est amoureux de
-l’Impératrice, se dit-il, en souriant,—et son
-profil de renard prenait une expression de malice
-extraordinaire... la chose est évidente... elle
-l’était même trop, puisque l’Empereur s’en est
-aperçu et qu’il a congédié l’écuyer.</p>
-
-<p>Il réfléchit un instant, huma une légère prise
-de tabac, puis se dit avec un nouveau sourire:</p>
-
-<p>—L’Impératrice l’aime-t-elle?... Question à
-vérifier... d’ailleurs, je verrai bien... Neipperg
-est parti... mais il reviendra... je suis certain
-qu’il ne fera qu’une courte apparition à Vienne...
-juste le temps de laisser vérifier par l’ambassadeur
-de France sa présence... et qu’il repartira
-aussitôt.</p>
-
-<p>Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:</p>
-
-<p>—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera
-au palais... alors je le happerai au passage
-et le rapporterai, en chien fidèle, à l’Empereur
-qui ne pourra nier mon zèle et réparera son
-injustice présente... ou bien, car l’Impératrice est
-puissante et peut beaucoup auprès de Napoléon,
-je la préviendrai du danger... je la protégerai...
-je la sauverai... Et Marie-Louise m’en témoignera
-de la reconnaissance... Les amours des souverains,
-c’est le salut des serviteurs méconnus
-comme moi!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_374">374</span>
-Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant,
-rassuré, se dit en se frottant les mains:</p>
-
-<p>—Que Neipperg revienne d’ici deux mois... et
-je vous renverrai dans vos terres, monsieur le
-duc de Rovigo!...</p>
-
-<h3 id="Page_375"><a href="#toc">XII</a><br />
-<small>LE RETOUR</small></h3>
-
-<p>—Voici le chapeau de madame la duchesse!
-dit la femme de chambre, Lise, ouvrant la porte
-du salon où Catherine Lefebvre, debout devant
-une psyché, se cambrait, se carrait, s’admirait,
-essayant une robe d’amazone que la couturière
-venait de lui apporter.</p>
-
-<p>Une partie de chasse à Compiègne avait été
-organisée par l’Empereur pour le lendemain, et
-la duchesse de Dantzig, pour la circonstance,
-s’était commandé une longue jupe, une veste
-à boutons de métal et un coquet chapeau.</p>
-
-<p>Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et
-le corsage, qu’elle trouvait trop étroit:</p>
-
-<p>—Je n’entrerai jamais là-dedans!... je vais
-tout faire éclater pour sûr, quand je serai devant
-Leurs Majestés... et l’on se moquera encore de
-moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m’en fiche!
-<span class="pagenum" id="Page_376">376</span>
-reprit-elle gaiement... je les vaux bien toutes,
-ces mijaurées!... Ah! jour de Dieu! si j’en tenais
-une entre quat’z’yeux... la reine Caroline par
-exemple!... elle a beau être la sœur de l’Empereur,
-quelle tripotée je lui flanquerais!... ça lui
-rappellerait le temps où elle allait au lavoir...
-Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté...
-mais pas à elle!... Parbleu! elle n’a pas
-gagné la bataille d’Austerlitz, la Murat!... Voyons,
-le chapeau, Lise!...</p>
-
-<p>Elle prit brusquement la coiffure des mains de
-la femme de chambre.</p>
-
-<p>Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en
-arrière, et se regarda.</p>
-
-<p>—Ça me va très mal!</p>
-
-<p>—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se
-hasarda à dire la femme de chambre.</p>
-
-<p>—Vous n’y connaissez rien, Lise... moi, pas
-grand’chose, du reste...</p>
-
-<p>—Madame la duchesse le trouve trop
-grand?</p>
-
-<p>—Trop petit... il n’en fait qu’à sa tête, ce chapelier...
-c’est pourtant lui qui fournit à l’Empereur
-ses chapeaux...</p>
-
-<p>—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse
-venir... il attend dans l’antichambre...</p>
-
-<p>—C’est le chapelier lui-même?...</p>
-
-<p>—Non, son commis...</p>
-
-<p>—Eh bien! qu’il entre!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_377">377</span>
-Et Catherine de nouveau se campa, se tourna,
-se mira dans la psyché...</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit. Elle ne s’interrompit pas et
-continua son manège, penchant le chapeau, le
-retirant, le remettant sur sa tête avec des mouvements
-impatients.</p>
-
-<p>On ne se dérange pas pour recevoir le commis
-d’un chapelier.</p>
-
-<p>Tout à coup elle poussa un cri.</p>
-
-<p>Elle venait d’apercevoir, dans la glace, l’homme
-que Lise introduisait, le commis...</p>
-
-<p>Elle se retourna et, montrant la porte à la
-femme de chambre stupéfaite:</p>
-
-<p>—Laissez-nous! dit-elle vivement.</p>
-
-<p>—Qu’a donc madame la duchesse aujourd’hui?
-se demanda Lise, et comme la venue de ce garçon
-chapelier l’a troublée...</p>
-
-<p>Tout en fermant la porte derrière elle, Lise
-ricana:</p>
-
-<p>—Ah! ah!... elle l’aura connu quand elle était
-blanchisseuse... une ancienne connaissance du
-bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce commis
-de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame
-et qui s’en irait ayant aussi fourni la
-coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!...</p>
-
-<p>Tandis que Lise s’égayait ainsi aux dépens de
-sa maîtresse, celle-ci courait au commis chapelier
-et, lui prenant les mains, avec anxiété, lui
-disait:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_378">378</span>
-—C’est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?...</p>
-
-<p>—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier...
-J’appris qu’on vous envoyait un chapeau...
-Je suivis le garçon chargé de l’apporter... En
-route, moyennant un napoléon, j’obtins qu’il
-allât m’attendre au cabaret... Je suis entré à sa
-place... et je crois avoir bien suffisamment rempli
-mon rôle... Vos gens s’y sont trompés... Votre
-intendant m’a proposé, en m’accueillant, de majorer
-votre facture... Le valet de chambre m’a
-réclamé son tant pour cent et votre camériste m’a
-fort recommandé de ne pas oublier ses épingles...
-Vous voyez que je suis bien en sûreté!...</p>
-
-<p>—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas
-que vous avez des ennemis puissants à la Cour?...</p>
-
-<p>—Je n’en ai qu’un, l’Empereur!...</p>
-
-<p>—C’est suffisant!... Ah! quelle émotion, si
-l’on savait que le comte de Neipperg est ici!...</p>
-
-<p>—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture,
-car c’était lui qui, incapable de supporter
-plus longtemps l’éloignement, avait tout bravé
-pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise,
-ainsi que l’avait prévu Fouché.</p>
-
-<p>—Mais les espions!... fit Catherine alarmée;
-songez donc que vous êtes observé, surveillé,
-filé... L’Empereur a eu certainement contre vous
-des notes, des rapports... On a fait causer des
-femmes de l’Impératrice... Enfin, si l’on vous
-<span class="pagenum" id="Page_379">379</span>
-trouve, si l’on apprend votre présence en France,
-vous êtes perdu!...</p>
-
-<p>—Je ne pense rester que fort peu de temps;
-dans deux jours, au plus tard, je reprendrai la
-route de Vienne...</p>
-
-<p>—Alors, pourquoi êtes-vous venu?...</p>
-
-<p>—Je devais voir l’Impératrice...</p>
-
-<p>—C’est impossible!... pourquoi cette obstination?...
-Vous êtes imprudent! plus que cela...
-vous n’avez pas le droit de troubler le repos de
-l’Impératrice, de l’exposer à des soupçons...</p>
-
-<p>Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la
-main de Catherine, il lui dit avec émotion:</p>
-
-<p>—Ma chère duchesse, ne m’interrogez pas
-trop!... ne me poussez pas à vous montrer à nu
-mon cœur, mon triste cœur!... vous l’avez deviné,
-vous le voyez, j’aime l’Impératrice et quelque
-chose me dit qu’elle n’a pas pour moi que de
-l’indifférence...</p>
-
-<p>—Malheureux!... tromper l’Empereur... c’est
-la mort pour vous, la honte, la répudiation pour
-elle!... Renoncez à cette passion insensée!...</p>
-
-<p>—Je ne puis... avec ma vie seulement s’éteindra
-ce fol amour! s’écria avec énergie Neipperg; mais
-je veux du moins que ma téméraire passion ne
-nuise pas à celle qui en a été l’objet...</p>
-
-<p>—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse
-avez-vous rêvée en revenant...</p>
-
-<p>—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise,
-<span class="pagenum" id="Page_380">380</span>
-je vous l’ai dit... lui remettre un objet
-qu’elle m’avait confié...</p>
-
-<p>—Un gage d’amour...</p>
-
-<p>—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de
-sa poche un petit écrin. Il l’ouvrit, en sortit la
-bague que Marie-Louise lui avait donnée avec la
-fleur du souvenir, le jour de son départ.</p>
-
-<p>Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça
-dans l’écrin, et serra le tout avec effort en
-murmurant:</p>
-
-<p>—Il faut que je me sépare de ce bijou qui
-m’était plus précieux que tous les trésors de la
-terre, plus cher que ma vie même. Il le faut,
-hélas!</p>
-
-<p>—C’est pour remettre cet écrin à l’Impératrice
-que vous avez quitté l’Autriche, que vous
-êtes venu braver la colère de l’Empereur, justifier
-sa jalousie?...</p>
-
-<p>—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su
-que l’Impératrice n’avait plus cette bague, par
-une indiscrétion de femme de chambre, sans
-doute.</p>
-
-<p>—Ou par Fouché.</p>
-
-<p>—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu
-l’avoir égarée... Napoléon a exigé qu’elle fût
-cherchée, retrouvée. Un mot pressant de l’Impératrice
-m’est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis
-mis en route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague,
-et les soupçons de son mari s’évanouiront.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_381">381</span>
-—Mais si vous êtes surpris, quelle explication
-fournirez-vous?</p>
-
-<p>—Aucune... j’espère ne pas être découvert...</p>
-
-<p>—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?...</p>
-
-<p>Neipperg hésita un instant et regarda Catherine
-avec fixité.</p>
-
-<p>—Je n’ai qu’une amie... qu’une bonne et fidèle
-amie, en France: vous, ma chère duchesse... J’ai
-espéré que vous voudrez bien, en cette circonstance,
-être secourable pour moi, m’aider, me
-sauver peut-être... encore une fois!...</p>
-
-<p>Catherine releva vivement la tête et dit avec
-énergie:</p>
-
-<p>—Non!... ne comptez pas sur moi!...</p>
-
-<p>—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10
-Août!... pourquoi m’avez-vous recueilli, protégé,
-arraché à la vengeance des gardes nationaux
-prêts à me fusiller!... Il fallait me laisser mourir,
-alors!...</p>
-
-<p>—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher
-comte, répondit avec dignité Catherine; je suis la
-maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois
-tout à l’Empereur... mon mari et son fidèle sujet,
-son compagnon de combats et de gloire, est maréchal
-de ses armées, duc de son empire; avec lui,
-il a parcouru tous les champs de bataille de l’Europe...
-Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder
-dans ses projets un ennemi de l’Empereur,
-eût-il été notre ami, eussions-nous envers
-<span class="pagenum" id="Page_382">382</span>
-lui des obligations déjà anciennes de reconnaissance,
-et si vous vous souvenez du 10 Août, je
-n’ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes...
-Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous
-me demandez est impossible!... La maréchale
-Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous amène
-en France... L’honneur de l’Empereur, la vertu
-de l’Impératrice, ne peuvent même pas être en
-cause dans notre entretien...</p>
-
-<p>—Alors vous m’abandonnez!...</p>
-
-<p>—Je vous conseille de partir, de retourner à
-Vienne... sans chercher à approcher l’Impératrice...</p>
-
-<p>—Je ne pourrai jamais... et cette bague?...</p>
-
-<p>—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même,
-discrètement... je vous le promets!...</p>
-
-<p>Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y
-déposa un long baiser.</p>
-
-<p>—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en
-même temps savoir à l’Impératrice que si je
-m’éloigne, je serai prêt au premier appel, au premier
-signal... elle est aujourd’hui au faîte de la
-puissance, mais qui peut répondre de l’avenir?...</p>
-
-<p>—Je ferai votre commission, comte, mais je
-crois et j’espère que l’Impératrice n’aura jamais
-besoin de vous rappeler votre promesse, d’invoquer
-votre dévouement...</p>
-
-<p>—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est
-miné sous les pas de votre Empereur...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_383">383</span>
-—La mine éclatera sans danger pour lui... la
-victoire le protège!... Voyez son trône environné
-de rois à genoux... qui donc oserait franchir cette
-haie de factionnaires couronnés, montant la garde
-avec des sceptres!...</p>
-
-<p>—Les rois prosternés se relèveront... ils se
-vengeront d’avoir été si longtemps l’échine
-courbée... Je sais bien des choses, ma chère duchesse...
-la Cour de Vienne a pour moi livré son
-secret... que votre Empereur prenne garde!
-L’orage s’amoncelle et le tonnerre va bientôt
-éclater...</p>
-
-<p>—Si l’orage menaçait le trône impérial, ce n’est
-pas de Vienne qu’il fondrait, je suppose... Votre
-empereur est le beau-père du nôtre...</p>
-
-<p>—Mon souverain n’a jamais pris au sérieux son
-alliance avec Napoléon. Il a fait le sacrifice de sa
-fille pour préserver quelques-unes de ses provinces.
-Ce mariage imposé par la politique, la politique
-peut le défaire. Tant que Napoléon chevauchera
-avec la victoire en croupe, il sera toujours
-traité comme un gendre par François II;
-mais qu’il soit désarçonné, qu’il roule vaincu
-dans un fossé, au moment où il voudra se relever,
-ce n’est pas la main que lui tendra son beau-père,
-c’est l’épée, par la pointe... François II fera ce
-que feront les souverains de Russie, de Prusse,
-d’Angleterre... voilà ses véritables alliés... sa
-vraie famille... il ne se séparera jamais d’eux, il
-<span class="pagenum" id="Page_384">384</span>
-les aidera à accabler Napoléon terrassé... aussi, je
-vous le redis, assurez l’Impératrice qu’au jour de
-malheur que je prévois, elle me verra accourir,
-prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...</p>
-
-<p>—Vous avez de lugubres pressentiments,
-Neipperg... Heureusement rien jusqu’ici n’en
-fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas
-trop dans vos imaginations!... N’oubliez pas que
-Napoléon est toujours puissant, que son trône
-est encore debout, qu’il a autour de lui des serviteurs
-dévoués et qui se montreraient impitoyables
-pour celui qu’ils surprendraient rôdant
-autour de l’Impératrice... Les ordres sont formels...</p>
-
-<p>—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a
-Roustan, le mameluck... Et que ferait-il s’il me
-rencontrait dans les appartements de Sa Majesté?...</p>
-
-<p>—Il vous tuerait!...</p>
-
-<p>—Oh! oh!... on n’irait pas jusque-là... Que
-diable! Napoléon a beau s’entourer de janissaires
-orientaux pour garder sa personne et sa
-femme, son palais n’est pas le harem du sultan...
-On ne vous y bâillonne pas pour vous jeter dans
-le Bosphore.</p>
-
-<p>—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon
-ni avec le cimeterre de Roustan...</p>
-
-<p>—Je n’ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré
-Marie-Louise... Il la tient enfermée
-comme une odalisque... Défense à aucun homme,
-<span class="pagenum" id="Page_385">385</span>
-même aux grands officiers de sa maison, même à
-ses meilleurs amis: Berthier, Cambacérès, Lefebvre
-ou Caulaincourt de pénétrer chez l’Impératrice
-autrement qu’invités et accompagnés par
-lui... Je suis au courant aussi de l’aveugle
-dévouement du mameluck: il frapperait son père
-s’il le trouvait, enfreignant la consigne, dans les
-couloirs du palais... mais j’ai pris mes précautions...
-je me suis rendu inviolable!...</p>
-
-<p>—Inviolable! que voulez-vous dire?...</p>
-
-<p>—Sans faire connaître exactement à l’Empereur
-d’Autriche le but de mon voyage secret en
-France, je lui ai appris, dans un entretien particulier,
-que je verrais l’Impératrice à Paris, à Saint-Cloud,
-à Compiègne... que je lui parlerais librement...
-qu’elle pourrait me faire savoir, sans
-témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la
-traitait bien... Vous savez que l’empereur François
-aime sa fille, et que son affection est devenue
-d’autant plus vive qu’il se reproche un peu
-d’avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le
-cœur de Marie-Louise.</p>
-
-<p>—L’Empereur François a-t-il donc besoin
-d’un ambassadeur mystérieux comme vous l’êtes,
-pour savoir les sentiments de sa fille... L’Impératrice
-n’est-elle pas libre d’écrire à son père?...</p>
-
-<p>Neipperg haussa imperceptiblement les épaules.</p>
-
-<p>—Vous oubliez Savary!...</p>
-
-<p>—Eh bien! quoi, Savary?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_386">386</span>
-—Il a organisé une sombre officine... un
-cabinet noir... partout, à Saint-Cloud, aux Tuileries,
-ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne
-part pour Vienne qu’elle n’ait été, au préalable,
-décachetée, remise à l’Empereur et recachetée,
-avec une grande habileté. Le duc de Rovigo est
-passé maître dans l’art de soumettre les lettres à
-la fumigation, de soulever la cire des cachets à
-l’aide d’une lame de couteau rougie au feu...
-L’Empereur d’Autriche le sait et il m’a autorisé à
-obtenir de sa fille un entretien secret... C’est
-pour cela que, bravant tout, je me suis rendu,
-sous ce déguisement, au palais de Compiègne...</p>
-
-<p>—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez
-pas... ne compromettez pas l’Impératrice...</p>
-
-<p>—Loin de moi cette pensée!...</p>
-
-<p>—Jurez-moi de partir immédiatement... sans
-songer à pénétrer auprès de Sa Majesté...</p>
-
-<p>Neipperg hésitait. Catherine insista:</p>
-
-<p>—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous
-pour vous introduire auprès de Sa Majesté?...</p>
-
-<p>—Sur madame de Montebello...</p>
-
-<p>—La dame d’honneur!... c’est grave!... Mon
-cher comte, savez-vous que par suite de la
-maladie du général Ordener, maladie subite et
-dont l’Empereur s’est montré fort contrarié, c’est
-Lefebvre qui a été chargé par lui de commander
-ici et de remplir l’office de grand-maréchal du
-palais... Madame de Montebello est sous ses
-<span class="pagenum" id="Page_387">387</span>
-ordres... il est responsable de l’entrée dans le
-palais de toute personne qui n’y a pas été appelée...
-Neipperg, vous ne voulez pas placer
-Lefebvre entre son amitié pour vous et son
-devoir?... Vous savez qu’il ne transigerait pas...</p>
-
-<p>—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant
-Neipperg.</p>
-
-<p>—Si l’Empereur l’ordonnait... si vous étiez
-surpris ici, oui!... Partez donc, je vous en supplie,
-au nom de notre vieille amitié, au nom de
-votre fils Henriot, que l’Empereur affectionne, et
-dont vous ne pouvez compromettre la carrière,
-briser l’avenir, pour un entretien d’un instant,
-pour une entrevue sans espoir... Partez!...</p>
-
-<p>—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me
-dites de Lefebvre, dont je ne veux pas engager la
-responsabilité, me décide, je partirai!...</p>
-
-<p>—Sur-le-champ?...</p>
-
-<p>—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras,
-cherchant ses mots comme un homme qui
-dissimule, j’ai ma voiture qui attend sur la route
-de Soissons... je vais retrouver le commis du
-chapelier dont j’ai usurpé la place, je le réexpédie
-à Paris... et je prends aussitôt après le chemin
-de l’Allemagne... Adieu donc!... vous
-remettrez la bague à Sa Majesté et vous lui
-direz...</p>
-
-<p>A ce moment on frappa à la porte et Lise
-parut:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_388">388</span>
-—Qu’y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on?
-demanda vivement Catherine.</p>
-
-<p>—C’est M. de Rémusat, le chambellan de Sa
-Majesté, qui veut parler à madame la duchesse.</p>
-
-<p>—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à
-mi-voix Catherine, c’est probablement pour une
-algarade que j’ai encore eue hier avec les sœurs
-de l’Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait...
-Elles se sont plaintes et l’Empereur veut sans
-doute me faire la leçon... Allons! Faites entrer
-M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement
-à surprendre ce que sa maîtresse pouvait
-chuchoter à l’oreille du commis chapelier...
-Adieu, monsieur!</p>
-
-<p>—Alors, madame la duchesse est satisfaite de
-sa coiffure? dit à haute voix le faux commis.</p>
-
-<p>—Très satisfaite, vous ferez mes compliments
-à votre patron...</p>
-
-<p>Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour
-recevoir avec dignité le chambellan de Sa Majesté.</p>
-
-<h3 id="Page_389"><a href="#toc">XIII</a><br />
-<small>LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE</small></h3>
-
-<p>L’ordre transmis par M. de Rémusat était
-formel.</p>
-
-<p>L’Empereur mandait sur-le-champ la duchesse
-de Dantzig dans son cabinet.</p>
-
-<p>M. de Rémusat s’étant retiré, sa mission remplie,
-la duchesse se hâta de passer une robe, de
-s’envelopper d’un manteau pour se rendre au cabinet
-impérial.</p>
-
-<p>L’Empereur travaillait à son bureau, éclairé de
-trois bougies et d’une lampe, ayant auprès de
-lui Constant, son valet de chambre, qui lui préparait
-une tasse de café.</p>
-
-<p>Des officiers d’ordonnance, en brillant uniforme,
-M. de Lauriston, M. de Brigode, attendaient
-les plis que leur remettait l’Empereur.
-C’était dans les couloirs un va-et-vient continuel
-d’estafettes.</p>
-
-<p>Très nerveux, très agité, Napoléon signait d’une
-<span class="pagenum" id="Page_390">390</span>
-main fiévreuse les pièces déposées devant lui.</p>
-
-<p>Il parcourait d’un œil furieux des journaux
-étrangers, remplis de correspondances scandaleuses
-visant sa vie privée, surtout celle de ses
-sœurs... Le sabreur Junot, l’amant de Caroline
-et le pompeux M. de Fontanes, grand-maître de
-l’Université, faisaient les frais de ces anecdotes
-malveillantes.</p>
-
-<p>Après avoir lu, l’Empereur froissait et jetait
-au feu les fragments de ces feuilles hostiles,
-découpés et présentés chaque jour par Savary.</p>
-
-<p>Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement
-irrité l’Empereur: il y était parlé de la
-disgrâce infligée à M. de Neipperg, l’écuyer de
-l’Impératrice, placé auprès d’elle par son auguste
-père, et on y insinuait que, depuis le départ de
-ce cavalier servant, Marie-Louise se désespérait,
-languissait et maudissait la jalousie de Napoléon.</p>
-
-<p>A ces causes de nervosité était venu s’adjoindre
-un très vif mécontentement: ses deux sœurs, toujours
-en querelle,—Elisa de plus en plus jalouse
-de Caroline faite reine, alors qu’elle n’était que
-duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient
-eu avec lui une altercation qui, commencée en
-français, s’était terminée en patois corse, avec
-une exubérance de gestes toute méridionale.</p>
-
-<p>Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté,
-cherchant vainement à imposer silence aux deux
-bavardes corneilles, cessant de tisonner dans la
-<span class="pagenum" id="Page_391">391</span>
-cheminée où il se chauffait rageusement les
-pieds, avait empoigné les pincettes et les brandissant
-d’une façon comique et terrible, en
-avait menacé ses sœurs, comme au temps des
-misères et des plaintes dans la pauvre maison de
-Marseille.</p>
-
-<p>La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine
-de Naples et la grande-duchesse de Lucques et
-de Piombino avaient déposé une plainte en
-règle, pouvait donc s’attendre à une réception
-peu aimable.</p>
-
-<p>Elle s’était cependant armée de courage et,
-confiante dans sa présence d’esprit, elle s’était
-préparée à tenir tête au maître redouté qui la
-mandait pour la tancer.</p>
-
-<p>A tout hasard, comme une arme de défense
-suprême, avant de se mettre en route, fouillant
-dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses
-bijoux et ses objets les plus précieux, elle en
-avait tiré un papier jauni, aux plis fatigués, aux
-cassures vénérables, attestant un long séjour
-dans un portefeuille.</p>
-
-<p>Elle fit glisser en son corsage cette paperasse
-qu’elle avait considérée un instant avec
-attendrissement, comme un témoin évocateur du
-passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter
-aux coups de boutoir de l’Empereur, elle traversa
-d’un pas assez ferme les longs corridors du
-palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient
-<span class="pagenum" id="Page_392">392</span>
-les officiers de service, et arriva devant le
-seuil du cabinet impérial.</p>
-
-<p>Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.</p>
-
-<p>Un des aides de camp annonça la duchesse de
-Dantzig et se retira.</p>
-
-<p>Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement
-et attendit, debout, que l’Empereur,
-lisant un état remis par le ministre des Finances,
-lui adressât la parole.</p>
-
-<p>Un silence profond emplissait le cabinet de
-Napoléon.</p>
-
-<p>On n’entendait que le tic-tac régulier d’une
-belle horloge aux colonnes de bois tors avec des
-appliques de cuivre doré, et le sifflement doux
-des bûches brûlant dans la cheminée.</p>
-
-<p>Tout à coup l’Empereur releva brusquement la
-tête:</p>
-
-<p>—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh
-bien! j’en apprends de belles sur votre compte...
-que s’est-il passé avant-hier?... toujours des violences
-de langage, des expressions crues, qui
-donnent à rire à tous les gazetiers de l’Europe
-et font ressembler ma cour au carreau des
-Halles... Je sais que vous n’êtes point sotte...
-mais vous ne pouvez parler le langage des
-cours... vous ne l’avez pas appris... Oh! je ne
-vous en veux pas de cette ignorance... je n’en
-veux qu’à Lefebvre de s’être marié sergent quand
-il avait dans sa giberne un bâton de maréchal!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_393">393</span>
-Napoléon s’arrêta, alla à la crédence où se
-trouvait placée la cafetière sur un réchaud, se
-versa une demi-tasse et avala brûlante l’odorante
-boisson.</p>
-
-<p>Puis, revenant à Catherine, immobile, calme,
-laissant passer l’averse:</p>
-
-<p>—Votre situation à la cour est devenue impossible...
-vous partirez donc... votre douaire sera
-réglé... vous n’aurez pas à vous plaindre des conditions
-de fortune dans lesquelles vous serez
-placée... Votre divorce ne changera rien à votre
-rang, à vos prérogatives... j’ai déjà dit tout cela à
-Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...</p>
-
-<p>—Oui, sire... Lefebvre m’a tout dit...</p>
-
-<p>—Et que lui avez-vous répondu?</p>
-
-<p>—Moi?... je lui ai ri au nez!...</p>
-
-<p>L’Empereur, de surprise, lâcha la tasse d’argent
-qu’il enlevait de la soucoupe. Elle retomba avec
-un bruit argentin.</p>
-
-<p>—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui,
-qu’a-t-il dit, qu’a-t-il fait?</p>
-
-<p>—Il m’a embrassée en jurant qu’il ne vous
-obéirait pas!...</p>
-
-<p>—C’est trop fort!... vous osez me répondre
-ainsi, à moi, votre Empereur, votre maître!...</p>
-
-<p>—Sire, vous <ins id="cor_35" title="être">êtes</ins> notre maître, notre Empereur,
-c’est exact, dit avec fermeté la maréchale; vous
-pouvez disposer de nos biens, de notre existence
-à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!...
-<span class="pagenum" id="Page_394">394</span>
-vous êtes l’Empereur, et vous pouvez, d’un geste,
-d’un simple signe, lancer sur le Danube ou sur
-la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie,
-se feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez
-pas faire que Lefebvre et moi nous ne nous
-aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer...
-Votre puissance s’arrête là... et si vous avez tenté
-de gagner cette bataille, vous la perdrez!...</p>
-
-<p>—Vous croyez?... Mais, madame, puisque
-vous avez la langue bien pendue à ce que j’entends...
-vous devriez savoir la retenir et ne pas
-donner à ma cour le spectacle de scandales trop
-fréquents... comme celui d’hier... N’avez-vous
-pas insulté la reine de Naples, la grande duchesse
-de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez
-pas l’Empereur dans la personne des membres de
-sa famille... Puis-je tolérer ces impertinences
-publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...</p>
-
-<p>—Sire, vous avez été mal informé... Je n’ai fait
-que me défendre... les insultes ne venaient pas
-de moi... Les sœurs de Votre Majesté outrageaient
-l’armée!...</p>
-
-<p>Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il
-s’était jeté dans un de ces accès de brusquerie
-qui lui étaient familiers.</p>
-
-<p>—L’armée! s’écria-t-il, que voulez-vous dire?...
-Qui a outragé l’armée?</p>
-
-<p>—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit
-<span class="pagenum" id="Page_395">395</span>
-Catherine, se redressant fière, presque hardie,
-prenant une attitude militaire.</p>
-
-<p>—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!</p>
-
-<p>—Sire, les sœurs de Votre Majesté m’ont
-reproché d’avoir fait partie de ces héroïques
-soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu
-être égalée mais n’a pas été surpassée.</p>
-
-<p>—C’est vrai!... Mais comment étiez-vous de
-ces braves?</p>
-
-<p>—Vivandière, sire, au 13<sup>e</sup> léger... J’accompagnais
-Lefebvre.</p>
-
-<p>—Vous avez fait campagne? demanda l’Empereur
-subitement radouci et intéressé.</p>
-
-<p>—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen...
-J’ai servi dans l’armée du Nord... armée
-de la Moselle... armée du Rhin... armée de Sambre-et-Meuse...
-Dix-huit campagnes... une citation
-à l’ordre du jour de l’armée à l’affaire d’Altenkirchen.</p>
-
-<p>—Une citation, vous!... c’est étonnant!</p>
-
-<p>—Action d’éclat, oui, sire... et ce n’était pas
-commode de se faire remarquer dans ces armées-là...
-Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le
-monde était des héros.</p>
-
-<p>—Mais c’est très bien!... c’est très beau! dit
-l’Empereur souriant. Comment diable Lefebvre
-ne m’a-t-il jamais raconté tout cela?...</p>
-
-<p>—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des
-honneurs pour deux... c’est l’occasion qui me fait
-<span class="pagenum" id="Page_396">396</span>
-vous rappeler cela... Sans la circonstance, je n’en
-aurais jamais parlé... c’est comme ma blessure...</p>
-
-<p>—Vous avez été blessée?...</p>
-
-<p>—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là,
-dans le haut du bras!...</p>
-
-<p>—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale,
-lui donner le pansement qui convient à ce
-joli bras...</p>
-
-<p>Et, devenu galant, Napoléon, s’approchant de
-Catherine, lui prit le bras et appliqua ses lèvres
-à l’endroit où la baïonnette d’un Autrichien avait
-laissé sa cicatrice.</p>
-
-<p>Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder,
-il murmura:</p>
-
-<p>—La jolie peau satinée!... Vous permettez,
-duchesse?...</p>
-
-<p>—Oh! il n’y a pas d’autre blessure! fit-elle en
-riant, se dégageant et repoussant les doigts devenus
-agiles et oseurs de Napoléon séduit, excité,
-ravi.</p>
-
-<p>Et elle ajouta, avec une malicieuse expression
-de physionomie:</p>
-
-<p>—Vous avez mis d’ailleurs bien du temps à vous
-en apercevoir, sire, que j’avais la peau satinée...</p>
-
-<p>—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela...
-près de moi?... dit Napoléon se rapprochant
-encore, et tapotant doucement le bras dodu de
-Catherine...</p>
-
-<p>—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien
-<span class="pagenum" id="Page_397">397</span>
-longtemps... c’était au moment du 10 Août... je
-n’étais pas encore engagée avec Lefebvre... je
-suis venue le matin, dans une petite chambre de
-l’hôtel Maugeard, rue du Mail... où vous logiez
-alors...</p>
-
-<p>—C’est exact!... au deuxième étage...</p>
-
-<p>—Non!... au troisième...</p>
-
-<p>—Et que diable veniez-vous faire dans ma
-chambrette d’officier d’artillerie?... demanda
-Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce
-que lui apprenait la duchesse de Dantzig.</p>
-
-<p>—Pardine!... je venais vous rapporter votre
-linge... vous en aviez grand besoin... Ah! alors,
-si vous aviez voulu... je ne dis pas que j’aurais
-été capable de m’en retourner comme j’étais
-venue... mais vous ne pensiez guère à moi!...
-vous aviez le nez fourré sur une carte de géographie
-et tant que je suis restée là, vous n’avez pas
-bougé plus qu’un terme... C’est comme cela que
-j’ai épousé Lefebvre!... je ne l’aimais pas encore,
-et je l’adore à présent... Si vous vous étiez déclaré,
-je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous
-le dis!... Mais tout cela c’est des histoires de
-l’autre monde... il n’y faut plus penser, sire!...</p>
-
-<p>Et Catherine, en achevant de narrer la scène
-que nous avons relatée aux premières pages de ce
-récit, lança à l’Empereur un coup d’œil ironique.</p>
-
-<p>Napoléon la regardait attentivement. Son œil
-si profond s’emplissait de lueurs étranges à cette
-<span class="pagenum" id="Page_398">398</span>
-évocation du passé. Il reprit avec curiosité:</p>
-
-<p>—Vous étiez donc alors...?</p>
-
-<p>—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c’est
-ce que m’ont encore reproché vos sœurs...</p>
-
-<p>—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait
-l’Empereur, vous avez donc fait tous les métiers?
-Cantinière, passe encore, mais blanchisseuse!...</p>
-
-<p>—Sire, on fait ce qu’on peut quand on veut
-vivre honnêtement. Sans compter que le métier
-n’était déjà pas si bon... avec les mauvaises
-paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu’il y a dans
-votre palais un militaire qui me redoit encore
-une note de cette époque-là...</p>
-
-<p>—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la
-faire payer? dit Napoléon, moitié riant, moitié
-fâché.</p>
-
-<p>—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...</p>
-
-<p>—Vous êtes folle!</p>
-
-<p>—Très raisonnable! Je ne réclame que mon
-dû... D’ailleurs mon débiteur a fait son chemin...
-il a une belle position aujourd’hui, fit-elle avec
-une pointe de raillerie, en regardant l’Empereur.</p>
-
-<p>Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et
-tirant le papier jauni qu’elle y avait glissé quand
-le chambellan était venu la demander:</p>
-
-<p>—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j’ai là une
-lettre où, reconnaissant la créance, il me priait
-d’attendre un peu... tenez!... voyez! voici ce qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_399">399</span>
-écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous régler
-votre note, ma solde insuffisante pour moi doit
-encore servir à subvenir aux besoins de ma mère,
-de mes frères et de mes sœurs, réfugiés à Marseille,
-à la suite des troubles dont la Corse a été
-le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon
-grade de capitaine d’artillerie...»</p>
-
-<p>Napoléon s’était élancé vers elle. Il lui prit vivement
-la lettre qu’elle lisait, et en proie à une
-visible et profonde émotion:</p>
-
-<p>—C’était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse
-revit dans ce papier froissé, à l’écriture pâlie...
-Oui, j’étais pauvre alors, inconnu, dévoré d’ambition,
-inquiet sur le sort des miens, préoccupé
-des destinées de mon pays... j’étais seul, sans
-ami, sans crédit, sans que personne crût en moi...
-et vous avez eu confiance, vous!... une simple
-blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!...
-vous avez été bonne, vous avez été intelligente
-aussi, seule peut-être vous avez lu dans l’avenir
-et deviné que le petit officier d’artillerie ne resterait
-pas toujours dans la chambrette de l’hôtel
-garni où vous lui laissiez son linge... par compassion
-pour son abandon et pour sa pauvreté...
-L’Empereur ne l’oubliera plus!...</p>
-
-<p>Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute
-sa colère était passée. Il regardait avec une pieuse
-attention cette lettre, trace ravivée de son passé
-dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de
-<span class="pagenum" id="Page_400">400</span>
-mémoire pour se rappeler les moindres événements
-de cette époque.</p>
-
-<p>—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je
-vous revois telle que vous étiez dans votre boutique
-de la rue des Orties. Il me semble que j’y
-suis... Voici l’atelier avec son escalier, ses tables,
-ses cuviers, sa grande cheminée... La porte de
-votre chambre était à gauche... une porte d’allée
-donnait à droite... De grands carreaux, une porte
-à deux battants, du linge partout, séchant, repassé...
-Mais comment donc vous appeliez-vous à
-cette époque, où vous n’étiez pas encore mariée?</p>
-
-<p>—Catherine... Catherine Upscher.</p>
-
-<p>L’Empereur fit un hochement de tête. Ce nom
-ne lui disait rien.</p>
-
-<p>—Vous n’aviez pas un autre nom? Voyez
-donc... un surnom... un sobriquet...</p>
-
-<p>—Si... On me nommait la <i>Sans-Gêne</i>!</p>
-
-<p>—J’y suis!... Et vous avez conservé ce surnom
-à ma cour!...</p>
-
-<p>—Partout, sire!... Sur les champs de bataille
-aussi...</p>
-
-<p>—C’est juste, dit en souriant l’Empereur, vous
-avez bien fait de défendre votre noble jupon de
-vivandière contre l’insolence des manteaux de
-cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables...
-C’est moi, Catherine Sans-Gêne, qui
-désormais vous ferai respecter par tout le monde
-ici... Soyez demain à la chasse que je donne en
-<span class="pagenum" id="Page_401">401</span>
-l’honneur du prince de Bavière... Devant toute
-la cour, devant mes sœurs, je vous parlerai de
-telle façon que nul n’osera plus vous provoquer,
-ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse
-pauvre, que vous partagez d’ailleurs avec
-Murat, avec Ney... avec moi, parbleu!... Mais,
-voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que
-l’Empereur acquitte la dette du capitaine d’artillerie...
-Je vous dois combien, madame Sans-Gêne?</p>
-
-<p>Et l’Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.</p>
-
-<p>—Trois napoléons, sire!</p>
-
-<p>La maréchale tendit la main.</p>
-
-<p>—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon
-qui savait éplucher un mémoire et dont la
-comptabilité immense était minutieusement
-examinée, en livres, sous et deniers.</p>
-
-<p>—Il y a du raccommodage, sire...</p>
-
-<p>—Mon linge n’était pas si mauvais que cela!...</p>
-
-<p>—Plus mauvais encore!... et puis il y a les
-intérêts...</p>
-
-<p>—Allons, soit!... je vais m’exécuter...</p>
-
-<p>Et l’Empereur continua à tâter les goussets du
-gilet, à explorer les poches du pantalon, dans
-une recherche hâtive et comique.</p>
-
-<p>—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec
-bonhomie, ces trois napoléons que vous me
-réclamez, je ne les ai pas sur moi...</p>
-
-<p>—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore
-crédit!...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_402">402</span>
-—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard...
-il faut que vous rentriez... Parbleu! voilà onze
-heures qui sonnent et tout le monde dort au
-palais... nous devrions être au lit tous les deux...
-Je vais vous donner Roustan pour vous accompagner...</p>
-
-<p>—Oh! sire, je n’aurai pas peur... D’ailleurs
-qui pourrait, la nuit, s’introduire dans le palais?
-dit avec tranquillité la duchesse.</p>
-
-<p>—Non!... par tous ces corridors, déserts et
-sombres, il vaut mieux que l’on vous escorte
-avec un flambeau...</p>
-
-<p>Et l’Empereur, élevant légèrement la voix, cria:</p>
-
-<p>—Roustan!</p>
-
-<p>Une porte intérieure s’ouvrit, et le fidèle mameluck
-parut.</p>
-
-<p>—Tu vas accompagner madame la maréchale
-jusqu’à ses appartements. C’est à l’autre bout du
-palais, dit l’Empereur. Prends un flambeau.</p>
-
-<p>Roustan s’inclina et, empoignant un candélabre,
-entr’ouvrit la porte du cabinet impérial
-donnant sur une grande galerie.</p>
-
-<p>Il allait se mettre en route, précédant la maréchale,
-quand, se retournant, avec le calme oriental,
-mais aussi avec une expression de gravité
-qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:</p>
-
-<p>—Sire, on marche dans la galerie! Un homme
-en habit blanc... Il se dirige vers l’appartement
-de l’Impératrice...</p>
-
-<h3 id="Page_403"><a href="#toc">XIV</a><br />
-<small>LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON</small></h3>
-
-<p>Napoléon était devenu terriblement pâle en
-entendant son fidèle Roustan lui signaler la présence
-d’un homme dans la galerie conduisant
-aux appartements de Marie-Louise.</p>
-
-<p>Un habit blanc!... avait dit le mameluck...</p>
-
-<p>Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient
-l’uniforme autrichien, s’introduire ainsi, la nuit,
-comme un voleur, dans la partie du palais interdite
-à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait
-poursuivi l’Impératrice de ses assiduités?</p>
-
-<p>Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à
-l’esprit de Napoléon.</p>
-
-<p>Mais il réfléchit et se dit:</p>
-
-<p>—C’est absurde!... Neipperg est à Vienne...
-je m’alarme à tort... Ah çà! est-ce que je deviendrais
-fou, de rêver partout de cet autrichien?...
-Non!... l’habit blanc que signale Roustan, c’est
-<span class="pagenum" id="Page_404">404</span>
-quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal,
-ce marquis de Louvigné, peut-être, que
-Fouché a laissé échapper... Il s’est glissé dans le
-palais... il vient pour me surprendre pendant
-mon sommeil... pour m’assassiner... mais je
-veille, et c’est lui que je vais tenir!...</p>
-
-<p>Alors, rapidement, avec la promptitude qu’il
-mettait sur le champ de bataille à disposer ses
-troupes, il fit signe à Roustan de baisser la
-lampe et de se placer derrière la porte de sa
-chambre à coucher, prêt à accourir au premier
-appel.</p>
-
-<p>Il souffla vivement les bougies éclairant son
-bureau.</p>
-
-<p>Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons
-mourants de la cheminée jetaient seulement une
-lueur rougeâtre, très faible, permettant de discerner
-la porte donnant sur la galerie.</p>
-
-<p>L’Empereur la poussa doucement, puis revenant
-à la maréchale, il lui prit la main, la serra
-avec force en murmurant:</p>
-
-<p>—Taisez-vous!...</p>
-
-<p>Catherine tremblait et le secret qu’elle devinait
-semblait prêt à s’échapper de ses lèvres.</p>
-
-<p>Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l’homme
-vêtu de blanc signalé par Roustan.</p>
-
-<p>—Le malheureux n’a pas tenu sa promesse, se
-dit-elle avec douleur... il a voulu revoir quand
-même l’Impératrice, il est perdu! Que faire?...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_405">405</span>
-Elle cherchait et ne trouvait rien.</p>
-
-<p>Il fallait se résigner, attendre, subir la pression
-implacable des événements.</p>
-
-<p>Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle
-s’affaissa sur un canapé, auquel Napoléon,
-anxieux, mais redevenu calme et maître de lui,
-s’accouda, attentif, guettant la venue de celui
-qu’il supposait un royaliste.</p>
-
-<p>Un glissement doux se fit entendre, et sur le
-tapis un froissement soyeux se produisit.</p>
-
-<p>La porte du cabinet s’était ouverte, et dans la
-traînée immense que projetaient les bûches agonisantes
-du foyer, une femme était apparue.</p>
-
-<p>Elle s’avançait avec précaution, l’oreille tendue,
-les mains tâtant devant et sur les côtés les
-meubles épars rencontrés...</p>
-
-<p>—Madame de Montebello! murmura la maréchale,
-reconnaissant la dame d’honneur de Marie-Louise.</p>
-
-<p>Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement
-la main, craignant un cri, un mouvement qui
-prévînt...</p>
-
-<p>La présence de la dame d’honneur, aux écoutes
-dans son cabinet, sondant les ténèbres et semblant
-précéder et guider quelqu’un, lui avait
-rendu tous ses soupçons...</p>
-
-<p>Il suivait d’un œil, qui devait être chargé de
-fureur, les mouvements lents et circonspects de
-madame de Montebello s’assurant que ni l’Empereur,
-<span class="pagenum" id="Page_406">406</span>
-ni personne ne veillait dans le cabinet.</p>
-
-<p>Il la vit s’éloigner doucement, entr’ouvrir la
-porte sans doute pour gagner par la galerie la
-chambre de l’Impératrice...</p>
-
-<p>Alors, n’y tenant plus, il s’élança...</p>
-
-<p>Au moment où il franchissait le seuil du cabinet,
-il se heurta contre un homme qui lui
-dit:</p>
-
-<p>—Puis-je passer, duchesse?...</p>
-
-<p>Mais Napoléon, empoignant rudement l’intrus,
-l’amena dans le cabinet, en criant:</p>
-
-<p>—Roustan!...</p>
-
-<p>Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la
-main.</p>
-
-<p>—Neipperg!... C’est bien lui!... dit avec rage
-Napoléon, reconnaissant l’homme qu’il tenait.</p>
-
-<p>Effaré, ne sachant que dire, l’imprudent amoureux
-pris au piège s’efforçait de garder une contenance
-digne.</p>
-
-<p>Un cri de femme avait répondu à l’exclamation
-de l’Empereur.</p>
-
-<p>Madame de Montebello, surprise au moment
-où elle allait ouvrir la porte de l’Impératrice dont
-elle avait la clef, n’avait pu s’empêcher de révéler
-sa présence.</p>
-
-<p>Dans sa colère, l’Empereur l’avait oubliée.</p>
-
-<p>—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la
-désignant, et reviens seulement quand je t’appellerai...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_407">407</span>
-Le mameluck entraîna madame de Montebello
-anéantie.</p>
-
-<p>—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement
-à Neipperg à qui Catherine avait lancé un
-regard de pitié, avec un geste désespéré.</p>
-
-<p>—Que faites-vous dans mon palais... la nuit...
-vous introduisant comme un voleur?... Je vous
-croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici? Répondez,
-monsieur, fit Napoléon d’une voix étranglée,
-cherchant à se maîtriser.</p>
-
-<p>Neipperg, très pâle, s’efforçant lui aussi d’être
-calme, dit lentement:</p>
-
-<p>—Sire, j’ai en effet quitté Vienne.</p>
-
-<p>—Pour quel motif?</p>
-
-<p>—Sur l’ordre de mon souverain...</p>
-
-<p>—Dans quel but?</p>
-
-<p>—Pour remplir une mission confidentielle auprès
-de S. M. l’Impératrice... ma souveraine aussi.</p>
-
-<p>—Ah!... et c’est la nuit que vous venez en
-ambassade?... Vous moquez-vous de moi, monsieur
-l’envoyé extraordinaire!...</p>
-
-<p>—Votre Majesté m’ayant banni de sa présence,
-l’entrée au grand jour de ce palais m’étant interdite,
-j’ai dû me résoudre à tenter d’y pénétrer
-à une heure insolite, je l’avoue...</p>
-
-<p>—Minuit n’est pas, en effet, l’heure habituelle
-pour présenter ses lettres de créance...</p>
-
-<p>—C’est l’heure que m’a indiquée ma souveraine...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_408">408</span>
-—L’Impératrice vous a donné rendez-vous à
-minuit!... dans sa chambre!...</p>
-
-<p>—A minuit S. M. l’Impératrice devait me remettre
-la réponse que je sollicite d’elle au nom
-de l’empereur d’Autriche, mon maître...</p>
-
-<p>—L’Impératrice n’a pas pu prendre un tel engagement...
-vous mentez, monsieur!...</p>
-
-<p>Neipperg tressaillit sous l’insulte.</p>
-
-<p>—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général
-autrichien, j’ai rang de ministre plénipotentiaire...
-Je suis ici le représentant de mon souverain auprès
-d’une archiduchesse d’Autriche... Vous
-m’outragez... dans votre palais, où je ne puis ni
-vous répondre, ni vous imposer les égards qui
-me sont dus, Sire, c’est une lâcheté!</p>
-
-<p>—Misérable! s’écria l’Empereur, justement mis
-hors de lui par l’audacieuse impertinence de cet
-homme qui essayait de le braver, dans son propre
-logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...</p>
-
-<p>Et, dépassant la mesure, son tempérament
-violent reprenant le dessus, d’un geste irréfléchi,
-Napoléon, portant la main à la poitrine de Neipperg,
-ajouta:</p>
-
-<p>—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un
-assassin, vous êtes indigne de porter les nobles
-insignes de votre grade!</p>
-
-<p>Alors, joignant l’action à la menace, d’un mouvement
-impulsif, Napoléon arracha les aiguillettes
-de l’uniforme de Neipperg...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_409">409</span>
-Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg
-s’écria:</p>
-
-<p>—Ah! malheur à vous!...</p>
-
-<p>Et, aussitôt, il tira son épée...</p>
-
-<p>Catherine Lefebvre s’était jetée entre lui et
-l’Empereur...</p>
-
-<p>—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n’ayant,
-pour se défendre, que les aiguillettes arrachées,
-qu’il brandissait comme un fouet.</p>
-
-<p>En une seconde, la porte de la chambre impériale
-s’était ouverte, Roustan bondissait sur
-Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait un
-sifflement particulier...</p>
-
-<p>A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses
-ordres pour la sûreté personnelle de l’Empereur,
-surgissaient et l’aidaient à contenir Neipperg.</p>
-
-<p>La maréchale Lefebvre s’était précipitée vers
-Napoléon.</p>
-
-<p>—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.</p>
-
-<p>Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte
-de la galerie et cria:</p>
-
-<p>—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!...
-monsieur de Rémusat!... venez tous!</p>
-
-<p>Presque aussitôt le chambellan de service et
-les aides de camp du jour, qui attendaient dans
-la pièce qui leur était réservée, derrière le cabinet
-de l’Empereur, accoururent.</p>
-
-<p>—Voici un homme, messieurs, qui a levé
-l’épée sur moi... M. de Brigode, prenez son
-<span class="pagenum" id="Page_410">410</span>
-épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa personne...</p>
-
-<p>Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.</p>
-
-<p>M. de Brigode se saisit de l’épée, M. de Lauriston
-mit la main sur l’épaule du comte redevenu
-impassible, en disant:</p>
-
-<p>—Au nom de l’Empereur, monsieur, je vous
-arrête!...</p>
-
-<p>Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:</p>
-
-<p>—Où dois-je conduire le prisonnier?</p>
-
-<p>D’une voix brève, l’Empereur répondit:</p>
-
-<p>—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui
-vous est réservée. Qu’on prévienne le duc de
-Rovigo. Qu’il prenne les mesures nécessaires
-pour qu’une cour martiale se réunisse sur
-l’heure, qu’elle établisse l’identité du coupable
-et, après avoir constaté le flagrant délit de l’attentat
-commis sur ma personne, qu’elle rende sa
-sentence. Au point du jour, j’entends que tout
-soit fini.</p>
-
-<p>Et, tandis qu’on emmenait M. de Neipperg dans
-la salle des aides de camp, Napoléon rentra dans
-sa chambre laissant, consternés et sous une impression
-d’angoisse poignante, tous ceux qui
-avaient été les spectateurs de cette scène tragique.</p>
-
-<h3 id="Page_411"><a href="#toc">XV</a><br />
-<small>LA DETTE DE LA CANTINIÈRE</small></h3>
-
-<p>La maréchale était demeurée accablée en entendant
-l’arrêt terrible prononcé par Napoléon.</p>
-
-<p>Elle cherchait vainement le moyen de sauver
-Neipperg.</p>
-
-<p>Songer à intercéder pour lui auprès de l’Empereur
-était folie. Neipperg était condamné. Rien
-ne pouvait le soustraire à la vengeance de Napoléon.
-Le souverain tout-puissant punissait
-l’outrage fait au mari.</p>
-
-<p>Elle ruminait, dans sa <ins id="cor_36" title="têle">tête</ins>, vingt moyens, tous
-plus impossibles, plus impraticables les uns que
-les autres, quand Lefebvre parut.</p>
-
-<p>Il était en grand uniforme, le front soucieux,
-visiblement accablé par la nouvelle de l’arrestation
-de Neipperg que venait de lui apprendre un
-aide de camp.</p>
-
-<p>—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_412">412</span>
-—Tout, hélas!... le malheureux s’est perdu
-lui-même...</p>
-
-<p>—As-tu un moyen pour apitoyer l’Empereur,
-pour obtenir sa grâce?...</p>
-
-<p>—Aucun. L’Empereur m’a fait appeler... en
-ma qualité de maréchal du palais intérimaire,
-c’est à moi que revient la triste mission de présider
-la cour martiale qui va juger cet infortuné...</p>
-
-<p>—Et tu obéiras?</p>
-
-<p>—Est-ce qu’on désobéit à l’Empereur!...</p>
-
-<p>—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg
-m’a sauvé la vie autrefois à Jemmapes. Moi
-aussi, on allait me fusiller comme un homme;
-sans lui, je ne serais pas là...</p>
-
-<p>—Oui, nous avons contracté une dette envers
-lui, dit Lefebvre d’une voix sombre, et puis tu
-l’avais empêché d’être tué aussi, le matin du
-Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre!
-et je ne puis rien faire pour lui... mon
-devoir m’oblige!... Oh! il y a des moments où
-c’est pénible le devoir et où l’on se demande si
-vraiment c’est vrai et c’est juste la discipline,
-l’obéissance... Enfin! j’exécuterai l’ordre de
-l’Empereur, mais il aurait bien dû charger un
-autre de cette besogne-là!...</p>
-
-<p>—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je
-n’ai ni devoirs à remplir, ni ordres à exécuter
-ici... je suis une femme... j’ai pitié de ce malheureux!...
-Tu as parlé d’une dette, Lefebvre!
-<span class="pagenum" id="Page_413">413</span>
-C’est la cantinière qui doit, la maréchale va
-essayer de l’acquitter... Laisse-moi faire.</p>
-
-<p>—Que veux-tu tenter?...</p>
-
-<p>—L’impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce
-qui peut pénétrer auprès de l’Impératrice?</p>
-
-<p>—A présent?... personne!... Les ordres sont
-formels...</p>
-
-<p>—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir
-un avis?... un mot?... lui recommandant la
-prudence, la prévenant de ce qui se passe...</p>
-
-<p>—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de
-m’assurer que les sentinelles sont bien à leur
-poste, comme maréchal du palais, je puis m’approcher
-de la porte de la chambre de Sa Majesté...</p>
-
-<p>—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine
-radieuse, voilà déjà une planche de salut...
-Lefebvre, tu vas m’aider?</p>
-
-<p>—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu
-sais, moi, surtout une nuit comme celle-ci, j’ai
-besoin qu’on m’explique les choses...</p>
-
-<p>—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer
-le plus près possible de la chambre où l’Impératrice
-repose.</p>
-
-<p>—Ça, c’est facile.</p>
-
-<p>—Tu feras du bruit de façon à l’éveiller. Tu
-tâcheras qu’elle reconnaisse ta voix. La présence
-d’un maréchal à sa porte, la nuit, la mettra en
-éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie
-tout cet émoi. Elle s’inquiétera en ne voyant plus
-<span class="pagenum" id="Page_414">414</span>
-auprès d’elle sa dame d’honneur... Tu comprends?</p>
-
-<p>—A peu près... et quand j’aurai fait tout ce
-bruit, qu’est-ce qui se passera?...</p>
-
-<p>—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez
-bien à ce que personne ne pénètre chez l’Impératrice...
-saisissez-vous de toute personne qui
-serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour
-S. M. l’empereur d’Autriche!...» tu crieras le
-plus fort que tu pourras le nom de l’empereur
-d’Autriche... c’est entendu?...</p>
-
-<p>—Je ne saisis pas très bien... si tu m’expliquais?...</p>
-
-<p>—Inutile... les minutes sont des secondes et
-les heures des minutes, dans une circonstance
-pareille... va et fais vite!...</p>
-
-<p>Et comme Lefebvre s’éloignait, ruminant la
-mission que lui donnait sa femme, elle lui
-répéta:</p>
-
-<p>—Crie surtout le plus fort que tu pourras le
-nom de l’empereur d’Autriche...</p>
-
-<p>Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie
-conduisant aux appartements de Marie-Louise,
-la maréchale chercha des yeux quelqu’un à qui
-demander conseil.</p>
-
-<p>Elle ne vit que des officiers d’ordonnance et
-des aides de camp auxquels on ne pouvait
-adresser une question concernant le prisonnier
-qu’ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas
-<span class="pagenum" id="Page_415">415</span>
-songer à les intéresser au sort de ce malheureux.</p>
-
-<p>A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de
-la chambre de l’Empereur, s’informant si le duc
-de Rovigo n’était pas arrivé.</p>
-
-<p>—Que fait donc le ministre de la police?
-comment n’est-il pas déjà accouru?... il ne sait
-donc pas ce qui se passe!...</p>
-
-<p>—Le ministre de la police actuel ne sait
-rien... pas même que sa femme le trompe!... dit
-une petite voix aigrelette et sarcastique.</p>
-
-<p>—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston.</p>
-
-<p>—C’est bien possible... histoire d’être renseigné
-sur ce qui se fait chez mon successeur!
-redit la même petite voix pointue.</p>
-
-<p>—Ah! monsieur Fouché! c’est le ciel qui vous
-envoie! s’écria Catherine, courant à lui.</p>
-
-<p>—Assez de gens me supposent damné, pour
-qu’une fois par hasard je paraisse descendre des
-régions célestes! répondit l’ancien ministre de
-la police, toujours alerte, ironique et fin, avec
-son museau de renard et sa face blême et parcheminée.
-Et que désirez-vous de moi? reprit-il
-de sa voix qui sonnait faux.</p>
-
-<p>—Vous pouvez me rendre un grand, un immense
-service...</p>
-
-<p>—Et lequel?... Vous savez que j’ai toujours
-eu une grande amitié pour vous... nous sommes
-d’anciennes connaissances!... vous m’avez connu,
-<span class="pagenum" id="Page_416">416</span>
-battant le pavé de Paris, sans autre instrument
-de fortune que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire,
-moi, je vous ai vue blanchisseuse...
-et vous voilà duchesse...</p>
-
-<p>—Et, comme on vous l’avait prédit, vous avez
-été ministre de la police....</p>
-
-<p>—Je l’ai été... et je le redeviendrai! dit
-Fouché avec un de ces sourires obliques qui
-éclairaient si curieusement sa physionomie blafarde...
-mais de quoi s’agit-il, chère duchesse?...</p>
-
-<p>—Vous savez ce qui est survenu à M. de
-Neipperg...</p>
-
-<p>—Oui... on attend Savary pour le faire
-fusiller...</p>
-
-<p>—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!...
-Monsieur le duc, je compte sur vous pour m’aider à
-le sauver...</p>
-
-<p>—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter
-sur moi?... M. de Neipperg est un Autrichien...
-un ennemi déclaré de l’Empereur... il n’est ni
-mon ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout
-pourquoi je m’occuperais de ce personnage... un
-maladroit... un étourneau qui se jette dans les
-bras des mamelucks en cherchant ceux d’une
-jolie femme!</p>
-
-<p>—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!...</p>
-
-<p>—Pourquoi m’attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi
-que j’ai un intérêt quelconque à m’occuper
-de M. de Neipperg et immédiatement je change
-<span class="pagenum" id="Page_417">417</span>
-de langage et je mets à votre disposition tout ce
-que je puis avoir d’habileté!... J’avais pensé, je
-ne vous le cacherai pas, à m’occuper de M. de
-Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette
-façon stupide de tomber dans la nasse, m’ôte
-tout espèce de goût pour son aventure.</p>
-
-<p>L’arrestation soudaine de Neipperg avait en
-effet entravé les projets de Fouché qui comptait se
-faire un mérite de surprendre le téméraire écuyer
-et qu’il se promettait selon les circonstances, de
-livrer à l’Empereur ou de faire échapper.</p>
-
-<p>Une affaire avortée. Il en concevait quelque
-méchante humeur. C’était bien la peine d’avoir
-observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si
-grand soin, pour qu’il se fît happer au collet par
-Roustan.</p>
-
-<p>Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient
-cependant quelque espoir. Peut-être pourrait-on
-reprendre en sous-œuvre l’édifice écroulé?</p>
-
-<p>—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma
-chère duchesse, demanda-t-il d’une voix insinuante,
-à me préoccuper du sort de M. de Neipperg?...</p>
-
-<p>—Un intérêt considérable... Vous désirez
-redevenir ministre de la police?...</p>
-
-<p>—Oh! pour le bien de l’Etat et la sécurité de
-l’Empereur, voilà tout! fit-il modestement.</p>
-
-<p>—Voici l’occasion offerte: sauvez M. de Neipperg...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_418">418</span>
-—Ce serait plutôt m’exposer à être exilé par
-Sa Majesté!...</p>
-
-<p>—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme
-il n’y a pas la moindre intrigue entre l’Impératrice
-et M. de Neipperg...</p>
-
-<p>—Oh! pas la moindre intrigue!...</p>
-
-<p>—En douteriez-vous?...</p>
-
-<p>—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira
-son innocence...</p>
-
-<p>—Pas lui, tout seul?</p>
-
-<p>—Qui donc avec lui?</p>
-
-<p>—Mais, l’Impératrice!</p>
-
-<p>—C’est juste... Elle est la première intéressée...
-Et alors, que se passera-t-il?</p>
-
-<p>—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion
-de la cour martiale, à ajourner l’exécution... à
-renvoyer Savary... si l’Impératrice a le temps
-d’intervenir..., notre condamné est sauvé...</p>
-
-<p>—Et alors?</p>
-
-<p>—L’Impératrice, sachant que c’est grâce à
-vous qu’un sursis a été obtenu et que l’exécution
-sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste
-auprès de l’Empereur pour que celui-ci soit renvoyé...
-Elle vante votre habileté, proteste contre
-l’injustice dont vous êtes l’objet et obtient facilement
-de son auguste époux qu’on vous rende les
-fonctions que vous remplissez si bien...</p>
-
-<p>—Ma foi! vous m’avez convaincu, duchesse!
-dit Fouché, ouvrant sa tabatière, et puisant une
-<span class="pagenum" id="Page_419">419</span>
-prise légère, ainsi qu’il en avait l’habitude dans
-les moments de délibération intime... C’est parfaitement
-raisonné... et je vais essayer d’enlever
-ce pauvre M. de Neipperg à Savary...</p>
-
-<p>—Qu’allez-vous faire?...</p>
-
-<p>—Il faut que je voie l’Empereur sur-le-champ.</p>
-
-<p>A ce moment, Constant, le valet de chambre,
-paraissait, et de nouveau s’informait du duc de
-Rovigo. L’Empereur le réclamait avec insistance.</p>
-
-<p>—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là,
-mon bon Constant, fit Fouché s’avançant d’un
-air aimable vers le très influent valet de
-chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me
-tiens à sa disposition...</p>
-
-<p>Constant, qui avait des obligations envers l’ancien
-policier, s’inclina d’un air entendu, indiquant
-qu’il transmettrait la demande d’audience.</p>
-
-<p>—Si Savary tarde encore dix minutes et que
-je puisse parler à l’Empereur, M. de Neipperg est
-hors de danger! dit Fouché avec conviction.</p>
-
-<p>—Et quel moyen emploierez-vous? demanda
-la maréchale.</p>
-
-<p>—Je représenterai à Sa Majesté qu’il est impossible
-qu’elle livre au peloton d’exécution, sur-le-champ,
-sans procédure, presque sans jugement,
-un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce
-serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre
-terriblement l’Impératrice... irriter la cour
-d’Autriche et justifier en même temps toutes les
-<span class="pagenum" id="Page_420">420</span>
-histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue
-intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise.</p>
-
-<p>—Mais comment expliquerez-vous la présence
-de cet imprudent dans le palais?...</p>
-
-<p>—Une conspiration...</p>
-
-<p>—Il faudrait qu’il y en eût une...</p>
-
-<p>—Ce n’est pas nécessaire... un bon ministre de
-la police en a toujours deux ou trois en réserve...
-J’ai conservé les éléments de deux fort jolis complots,
-l’un avec les républicains... Lahorie, Malet,
-les Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable
-que le comte de Neipperg, un général
-autrichien et un diplomate très aristocrate, se fût
-accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait
-préférable de le mêler à un complot royaliste... le
-comte de Provence, les émigrés à Londres... il
-se trouvera là avec des gens de son monde...</p>
-
-<p>—Mais une conspiration, c’est grave!... si l’on
-allait trouver des preuves?...</p>
-
-<p>—Puisqu’il n’y a pas de conspiration! Après
-tout, fit Fouché avec son sourire sceptique, ce
-serait assez curieux qu’il y en eût une et qu’on
-découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours
-gagner du temps, et puis, nous n’avons
-pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant
-qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?...</p>
-
-<p>—Sa Majesté a répondu qu’elle recevrait M. le
-<span class="pagenum" id="Page_421">421</span>
-duc d’Otrante, mais seulement après avoir vu
-M. le duc de Rovigo...</p>
-
-<p>Fouché fit une grimace.</p>
-
-<p>—Sa Majesté n’a dit que cela?...</p>
-
-<p>—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé
-de recevoir M. le duc d’Otrante... c’est encore
-quelque sotte histoire de conspiration qu’il veut
-me conter... qu’il me laisse d’abord en finir avec
-M. de Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut
-attendre!... du reste voici M. de Rovigo... je vais
-l’annoncer...</p>
-
-<p>Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu
-ahuri.</p>
-
-<p>—Eh bien? Qu’y a-t-il? Savez-vous pourquoi
-l’Empereur me fait appeler au milieu de la nuit,
-vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son
-prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie
-que c’est à vous que je dois ce réveil! Vous aurez
-encore fourré dans l’esprit de Sa Majesté l’idée
-d’une conspiration, d’un complot militaire!</p>
-
-<p>—Pas le moins du monde, répondit Fouché de
-son air le plus indifférent. Il s’agit de M. de
-Neipperg, vous savez, l’ancien écuyer.</p>
-
-<p>—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement
-dans ses propriétés, auprès de Vienne.
-Il chasse, il pêche, il joue de la flûte. Je viens
-justement de recevoir un rapport très détaillé. On
-ne voit que lui aux environs de Vienne.</p>
-
-<p>—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à
-<span class="pagenum" id="Page_422">422</span>
-l’Empereur, il sera content et vous félicitera de
-la sûreté de vos renseignements.</p>
-
-<p>—Oh! il n’y a pas grand mérite. Je vais le lui
-annoncer bien simplement. M. de Neipperg est
-toujours à Vienne, voilà tout!...</p>
-
-<p>Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant,
-dans la chambre de l’Empereur.</p>
-
-<p>—Patatras!... tout mon échafaudage est par
-terre! dit Fouché à la maréchale... il faut chercher
-autre chose...</p>
-
-<p>—Oui, cherchons... cherchons vite!...</p>
-
-<p>—Voyons... Voici un autre expédient... le
-moyen n’est pas très bon... enfin, il faut tout
-essayer!... M. de Neipperg connaît votre écriture?...
-eh bien, écrivez ce que je vais vous
-dire...</p>
-
-<p>Fouché alors, prenant du papier et un buvard
-sur le bureau de l’Empereur, dicta à Catherine,
-qui écrivit non sans efforts, car la plume lui était
-lourde et l’orthographe légère, deux lignes dans
-lesquelles on commandait à Neipperg de feindre
-le sommeil et de sauter par la fenêtre qu’il ouvrirait
-doucement, tandis que l’on essaierait de
-détourner l’attention de ses gardiens.</p>
-
-<p>—Faites-lui remettre ce buvard de votre part,
-dit Fouché à Catherine quand elle eut, avec mille
-peines, achevé la dictée... vous expliquerez que
-c’est pour qu’il puisse écrire à sa mère avant de
-mourir... on ne lui refusera pas cette grâce...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_423">423</span>
-La maréchale transmit la demande et le buvard,
-contenant l’avis d’évasion, à M. de Lauriston qui
-prit sur lui de faire la commission.</p>
-
-<p>M. de Lauriston revint au bout de quelques
-instants, les mains vides. Le buvard était parvenu
-à destination, sans que son contenu eût été
-révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne
-de Neipperg.</p>
-
-<p>—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant
-une prise avec satisfaction, il faut que j’aille
-poster des hommes à moi, au bas de la fenêtre,
-pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la
-maréchale, essayez d’attirer ici M. de Brigode qui,
-par la porte laissée entr’ouverte, surveille M. de
-Neipperg... il faut que votre protégé puisse ouvrir
-la fenêtre et disposer son manteau de façon à
-faire croire qu’il dort... A tout à l’heure, et bon
-espoir!...</p>
-
-<p>Fouché sortit doucement. Il glissa comme une
-ombre entre les officiers de service et disparut,
-sans avoir fait remarquer son évanouissement.</p>
-
-<p>La maréchale, s’enhardissant, dit à haute voix:</p>
-
-<p>—M. de Brigode, auriez-vous l’obligeance de
-demander à l’Empereur si je puis me retirer ou
-si je dois attendre qu’il me fasse appeler?...</p>
-
-<p>—L’Empereur veut vous interroger, madame!
-dit la voix redoutable de Napoléon, derrière elle.</p>
-
-<p>—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine
-devenue tremblante.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_424">424</span>
-L’Empereur revenant calme, ne lui présageait
-rien de bon. S’il allait faire hâter l’exécution?
-Savary l’accompagnait: le prisonnier aurait-il le
-temps de fuir?...</p>
-
-<p>Toutes ces angoisses se pressaient dans son
-cœur et le torturaient.</p>
-
-<p>—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement
-Napoléon à Savary, tâchez de ne pas être
-malavisé et incapable comme d’habitude.....
-allez!...</p>
-
-<p>—Sire, des sapeurs du génie creusent une
-fosse dans la forêt, répondit le duc de Rovigo en
-s’inclinant, et dans trois heures, au lever du
-soleil, le condamné sera couché dedans, rien
-n’indiquera l’emplacement où aura été confiée à
-la terre sa dépouille coupable!...</p>
-
-<p>Et le ministre de la police sortit à reculons,
-saluant toujours, tout fier d’avoir bien compris
-les instructions de l’Empereur, certain d’être félicité
-quand il viendrait annoncer que tout était
-fini.</p>
-
-<p>—A nous deux!... dit l’Empereur sèchement
-en regardant Catherine avec des yeux durs, ou
-plutôt à nous trois, qu’on fasse venir madame de
-Montebello et qu’on nous laisse seuls...</p>
-
-<p>La dame d’honneur parut, accablée, se cachant
-le front dans les mains.</p>
-
-<p>Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en
-règle.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_425">425</span>
-Il pressa de questions madame de Montebello
-et la maréchale Lefebvre. Il voulait absolument
-leur arracher un aveu, une révélation. Madame de
-Montebello avait introduit Neipperg et le guidait
-dans le palais vers l’appartement de Marie-Louise;
-la maréchale Lefebvre était liée avec le comte de
-Neipperg; durant son séjour en France le comte
-venait souvent chez Lefebvre, on avait même
-supposé une intrigue avec la maréchale. Pour
-mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s’égarer
-les soupçons de ce côté. Bref, toutes deux devaient
-savoir quelque chose.</p>
-
-<p>Et en les tenant sous son regard perçant, que
-nul ne pouvait soutenir, Napoléon leur ordonnait
-de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse
-fût-elle à entendre.</p>
-
-<p>Napoléon subissait à ce moment un cuisant
-supplice.</p>
-
-<p>Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le
-trompait, et combien il eût souffert de la révélation!</p>
-
-<p>Mais il lui semblait que l’incertitude était la
-pire torture.</p>
-
-<p>Il craignait de connaître la réalité; mais il ne
-pouvait supporter l’angoisse du doute. Il aurait
-volontiers crié: «Ma couronne, mon sceptre,
-mon empire, pour un mot, pour un indice, pour
-une preuve!» Dans son cerveau si puissant, et
-pour l’instant si troublé, si annihilé, mille pensées
-<span class="pagenum" id="Page_426">426</span>
-confuses bouillonnaient. Il entrevoyait vingt
-solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse
-faculté de concevoir qu’il possédait et son
-génie imaginatif, allant toujours au-devant des
-hypothèses les plus hardies, des éventualités les
-plus improbables, il bâtissait toutes sortes de
-suppositions, il adoptait et rejetait les résolutions
-les plus contraires, et puis, avec douleur, il considérait
-son bonheur brisé, ses espoirs anéantis,
-tout son échafaudage dynastique encore une fois
-démoli: Marie-Louise renvoyée chez son père, la
-guerre le brouillant de nouveau avec tous les
-rois de l’Europe, les Français irrités de cette
-coalition nouvelle issue d’une querelle de ménage,
-et, par-dessus tout, ce qui le poignait, ce
-qui l’abattait, ce qui le faisait, lui, le grand
-homme, le potentat dominateur, faible, petit,
-vaincu, c’était l’atroce vision de Marie-Louise se
-donnant à un autre... Etait-ce possible? Comment!
-Marie-Louise avait pu s’abandonner? Il
-lui faudrait donc la repousser, la maudire, vivre
-loin d’elle, renoncer à la joie de son corps, à
-l’ivresse des nuits passées auprès d’elle!... Comment
-pourrait-il exister désormais sans cette
-Louise à laquelle sa chair s’était accoutumée,
-soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire
-entassée, les victoires accumulées, les territoires
-conquis et des trônes devenus des parures dont
-il faisait cadeau à ses frères, à ses maréchaux, à
-<span class="pagenum" id="Page_427">427</span>
-leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre,
-hors sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre
-anxiété, il se penchait vers ces femmes, qui,
-peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient faire
-cesser le supplice qu’il endurait, ou du moins le
-changer, le préciser... C’était le doute affreux
-qu’il voulait d’abord faire cesser... Et, avec l’opiniâtre
-ténacité d’un inquisiteur d’Espagne cherchant
-à arracher au patient le secret de son âme,
-il pressait des plus vives questions madame de
-Montebello et la maréchale Lefebvre, fixant sur
-elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement
-des muscles de leur visage, cherchant à
-lire jusqu’au plus profond de leur conscience,
-fouillant de l’œil et de la pensée leur être tout
-entier.</p>
-
-<p>Les deux femmes subirent avec énergie cet
-examen et, par leur ferme contenance, diminuèrent
-les soupçons de Napoléon, pansèrent la
-plaie vive qui saignait.</p>
-
-<p>Sa voix s’adoucit, son regard devint moins
-fixe, moins cruellement immobile.</p>
-
-<p>—Alors, vous pensez, madame la duchesse de
-Dantzig, que je suis l’objet d’une illusion en ce
-qui concerne la présence de M. de Neipperg, ici,
-la nuit? dit-il d’un ton moins irrité... Vous croyez
-vraiment que madame de Montebello dit la vérité,
-lorsqu’elle affirme qu’il ne s’agissait que
-d’une lettre confidentielle à remettre à M. de
-<span class="pagenum" id="Page_428">428</span>
-Neipperg, par son entremise... lettre destinée à
-mon beau-père?</p>
-
-<p>—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité,
-rien que la vérité, dit avec énergie la maréchale.</p>
-
-<p>—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura
-Napoléon avec un accent douloureux.</p>
-
-<p>—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier
-l’affirmation de madame de Montebello! dit alors
-Catherine, qui venait tout à coup de concevoir
-une idée hardie mais pouvant avoir des chances
-de persuader Napoléon.</p>
-
-<p>—Dites ce moyen!</p>
-
-<p>—S. M. l’Impératrice repose... elle ne sait rien
-de ce qui se passe dans le palais...</p>
-
-<p>—Rien... le secret, le silence ont été recommandés...
-des sentinelles ont empêché qui que ce
-fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes.</p>
-
-<p>—Eh bien! sire, faites comme si vous n’aviez
-rien découvert... laissez madame de Montebello
-accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez
-bien alors si l’on vous trompait, vous saurez la
-vérité par vous-même.</p>
-
-<p>—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse...
-et je vais sur-le-champ tenter l’expérience
-que vous m’indiquez. Seulement, ajouta-t-il
-sévèrement, en serrant très fort le bras de madame
-de Montebello, prenez garde de me jouer,
-madame!... pas un mot, pas un geste qui puisse
-<span class="pagenum" id="Page_429">429</span>
-avertir l’Impératrice... Allez!... je vous surveille!...</p>
-
-<p>Sur l’ordre de l’Empereur, la dame d’honneur
-se dirigea vers la chambre de l’Impératrice, les
-jambes mollissant sous elle, tous les membres
-agités d’un tremblement convulsif, car elle ne
-pouvait savoir que Marie-Louise avait été avertie,
-par le commandement à haute voix de Lefebvre
-s’adressant aux sentinelles placées à sa porte,
-ayant ajouté que toute lettre remise par elle
-serait interceptée et portée à l’Empereur.</p>
-
-<p>Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout,
-dans un coin, la main crispée, serrant le
-bras d’un fauteuil, écoutant, observant, la tête
-penchée et les yeux brillant d’une flamme mauvaise...</p>
-
-<p>Madame de Montebello, cependant, avait pénétré
-dans la chambre de Marie-Louise et, laissant,
-selon l’ordre de l’Empereur, la porte ouverte,
-elle dit très distinctement:</p>
-
-<p>—Madame, c’est M. de Neipperg qui m’envoie
-chercher la réponse que vous devez lui donner...
-Il est dans l’antichambre... Il attend... que dois-je
-répondre de votre part?...</p>
-
-<p>L’Impératrice poussa un soupir, comme une
-personne dont on interrompt le sommeil, étira
-ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit,
-une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello,
-en disant:</p>
-
-<p>—Voici ma réponse... faites mes amitiés à
-<span class="pagenum" id="Page_430">430</span>
-M. de Neipperg... et laissez-moi, car je tombe de
-sommeil!...</p>
-
-<p>La dame d’honneur revint vers Napoléon, la
-lettre à la main.</p>
-
-<p>Celui-ci s’en empara avec avidité, fit sauter le
-cachet et lut...</p>
-
-<p>La maréchale Lefebvre et madame de Montebello,
-avec anxiété, observaient le visage de l’Empereur
-pendant cette lecture.</p>
-
-<p>Elles virent sa physionomie s’éclaircir au fur et
-à mesure qu’il parcourait l’écriture, puis, tout à
-coup, il éclata de rire, et, serrant la lettre à deux
-mains, il la porta à ses lèvres d’un mouvement
-passionné.</p>
-
-<p>—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme
-elle m’aime!...</p>
-
-<p>Puis, s’adressant aux deux femmes:</p>
-
-<p>—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot
-qui puisse alarmer le mari le plus jaloux... rien
-que de la politique... Ah! l’Impératrice n’est pas
-toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons
-là-dessus... Un seul mot vise M. de Neipperg:
-ma chère Louise prie son père de faire choix
-à l’avenir d’un autre messager, la présence à ma
-cour du personnage qu’il a désigné ayant fourni
-matière aux commérages des gazetiers. Ah! duchesse,
-je suis trop heureux! dit Napoléon avec
-un accent sincère de joie et, s’approchant de Catherine,
-il lui pinça l’oreille avec vigueur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_431">431</span>
-C’était sa pince des heures de triomphe.</p>
-
-<p>—A présent, sire, que vos craintes sont
-effacées, dit Catherine, se dégageant et se frottant
-l’oreille, j’espère que vous allez contremander
-votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg...</p>
-
-<p>—Qu’il parte sur-le-champ, et qu’il suive le
-conseil de l’Impératrice..., qu’on ne le voie plus
-à ma Cour, qu’il évite de venir en France... Je ne
-lui en veux pas autrement!... Parbleu! je n’ai
-jamais cru un seul instant qu’il fût coupable...
-qu’il y eût la moindre apparence de trahison là-dessous...
-Une sotte aventure due à la méfiance
-de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa
-fille heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb...
-Quant à ce pauvre M. de Neipperg, vous allez voir!</p>
-
-<p>Et l’Empereur, qui était alors comédien de
-bonne foi et oubliait tous ses soupçons, toutes
-ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit:</p>
-
-<p>—Prenez l’épée de M. de Neipperg, qui est là
-sur mon bureau, et rendez-la-lui... en l’invitant
-toutefois à en faire un meilleur usage...</p>
-
-<p>—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le
-chambellan.</p>
-
-<p>—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui
-souhaiter bon voyage... M. de Neipperg est libre!...</p>
-
-<p>—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix
-derrière le chambellan.</p>
-
-<p>C’était Savary qui venait d’entrer, accompagné
-d’aides de camp et d’officiers de service.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_432">432</span>
-—Comment mort? Vous l’avez déjà fusillé?
-dit l’Empereur avec accablement. Pourquoi cette
-précipitation? Vous deviez attendre le point du
-jour.</p>
-
-<p>—Sire, répondit Savary, c’était mon intention.
-Mais M. de Neipperg s’était évadé. Il avait sauté
-par la fenêtre. Heureusement des agents avaient
-été postés là. Ils l’ont cueilli. Ils l’ont mis en voiture
-et conduit au peloton d’exécution qui attendait
-dans la forêt. Tenez, M. le duc d’Otrante,
-qui se trouvait là...</p>
-
-<p>—Oh! par hasard! dit Fouché, s’avançant, sa
-tabatière à la main.</p>
-
-<p>—M. le duc d’Otrante peut certifier à Votre
-Majesté que les choses se sont passées comme
-j’ai l’honneur de les lui rapporter.</p>
-
-<p>—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement
-l’Empereur; puisque M. de Neipperg s’évadait, il
-fallait le laisser courir... n’est-ce pas votre avis,
-Fouché?</p>
-
-<p>—Votre Majesté a parfaitement raison. Si
-j’avais eu l’honneur d’être encore ministre de la
-police, j’aurais deviné que quelque malentendu
-pouvait exister... il fallait prévoir que l’Empereur
-se raviserait, et mieux informé, ferait grâce...</p>
-
-<p>—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à
-Savary, abasourdi des reproches... Vous ne
-savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez
-savoir administrer!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_433">433</span>
-—Il fallait, continua Fouché, profitant de l’approbation
-impériale, donner aux agents l’ordre
-de conduire le prisonnier du côté opposé à la
-forêt où l’attendait le peloton... voici ce que j’aurais
-fait si j’avais eu l’honneur d’être ministre de
-la police!</p>
-
-<p>—C’est regrettable que vous ne le soyez pas!
-dit Napoléon.</p>
-
-<p>—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi
-alors... car j’ai fait comme si je
-l’étais...</p>
-
-<p>—Comment cela?</p>
-
-<p>—Prévoyant qu’il y avait une erreur et persuadé
-que Votre Majesté, après s’être renseignée
-et ayant reconnu la parfaite innocence de toutes
-les personnes en cause, regretterait la décision
-lancée dans un moment de colère et ferait grâce
-à M. de Neipperg, j’ai pris sur moi de commander
-aux agents,—des hommes sur qui je pouvais
-compter,—je leur ai ordonné de tourner le
-dos à la forêt et de mener M. de Neipperg sur la
-route de Soissons... ils ont cru que j’étais redevenu
-ministre de la police.</p>
-
-<p>—Vous l’êtes! s’écria vivement l’Empereur,
-charmé de la solution que lui apportait Fouché.</p>
-
-<p>—Ces agents m’ont donc obéi, sire... si bien
-que M. de Neipperg n’est pas du tout mort,
-comme l’affirmait à Votre Majesté M. le duc de
-Rovigo, qui n’est pas toujours exactement informé...
-<span class="pagenum" id="Page_434">434</span>
-M. de Neipperg roule vers Soissons, où
-il arrivera pour déjeuner...</p>
-
-<p>—Tous mes compliments, monsieur le duc
-d’Otrante, vous êtes un serviteur précieux...
-vous devinez là où d’autres ne comprennent
-même pas... Mais dites-moi, vous étiez donc bien
-sûr que je ferais grâce?</p>
-
-<p>—A peu près sûr... après avoir causé avec
-madame la duchesse de Dantzig...</p>
-
-<p>—Mais si j’avais persisté... vous laissiez
-échapper ce prisonnier d’Etat, c’était grave!...</p>
-
-<p>—Sire, j’avais des agents échelonnés, à
-l’avance, qui l’attendaient à Soissons et me donnaient
-le temps de le rattraper!...</p>
-
-<p>—Diable d’homme! Il prévoit tout! murmura
-l’Empereur redevenu d’humeur charmante.</p>
-
-<p>S’avançant vers la maréchale Lefebvre il
-ajouta gaiement:</p>
-
-<p>—Je crois qu’il est temps, madame la duchesse,
-que vous alliez retrouver votre mari...
-moi, je vais réveiller l’Impératrice et l’assurer
-que sa lettre pour Vienne est partie.</p>
-
-<p>Le maréchal survint alors, venant chercher les
-ordres.</p>
-
-<p>—L’Empereur a fait grâce, lui cria Catherine,
-et puis tu sais, il ne veut plus que nous divorcions...</p>
-
-<p>—Ah! bravo et merci, sire!... dit le maréchal
-tout ému.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_435">435</span>
-—Lefebvre, quand on a une femme comme
-celle-là, on la garde! dit l’Empereur avec un
-sourire.</p>
-
-<p>Tout heureux de la certitude que Marie-Louise
-ne l’avait pas trompé, content d’avoir pardonné,
-et satisfait que Neipperg, grâce à Fouché, eût
-échappé au peloton de Savary, Napoléon prit
-Catherine par le menton et l’embrassa, faveur
-unique à sa cour, en disant:</p>
-
-<p>—Bonne nuit, Madame Sans-Gêne!...</p>
-
-<p>Et, le cœur en joie, Napoléon pénétra dans la
-chambre de Marie-Louise. Neuf mois après,
-conçu dans cette nuit brève et agitée, image de
-sa destinée, naissait le roi de Rome.</p>
-
-<h2 id="toc" class="sep4">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<table summary="Table" class="sepb">
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3"><a href="#Page_1">TROISIÈME PARTIE</a><br />
- <small>LA MARÉCHALE</small></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">I.—</td>
- <td class="tdl">Le maître à danser</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">II.—</td>
- <td class="tdl">Le coup de tonnerre</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_14">14</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">III.—</td>
- <td class="tdl">Le comité de la rue Bourg-l’Abbé</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_28">28</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">IV.—</td>
- <td class="tdl">Le plan de Léonidas</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_38">38</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">V.—</td>
- <td class="tdl">Gloire d’autrefois</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">VI.—</td>
- <td class="tdl">Lefebvre cherche à comprendre</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_57">57</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">VII.—</td>
- <td class="tdl">L’entrée à Berlin</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_74">74</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">VIII.—</td>
- <td class="tdl">La promotion d’Henriot</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_84">84</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">IX.—</td>
- <td class="tdl">La parole d’un Prussien</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_94">94</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">X.—</td>
- <td class="tdl">Devant Dantzig</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_111">111</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XI.—</td>
- <td class="tdl">Le secret de Joséphine</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XII.—</td>
- <td class="tdl">Le dessert de Catherine</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_135">135</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XIII.—</td>
- <td class="tdl">Une histoire d’amour</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_145">145</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XIV.—</td>
- <td class="tdl">Vieux souvenirs</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_157">157</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XV.—</td>
- <td class="tdl">Vive l’Empereur</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_173">173</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XVI.—</td>
- <td class="tdl">Le secret de Napoléon</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_188">188</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XVII.—</td>
- <td class="tdl">La belle Polonaise</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_200">200</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XVIII.—</td>
- <td class="tdl">Monsieur le duc</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_217">217</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdc" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_438">438</span>
- <a href="#Page_225">QUATRIÈME PARTIE</a><br />
- <small>LA DUCHESSE</small></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">I.—</td>
- <td class="tdl">Chez l’Impératrice</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_225">225</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">II.—</td>
- <td class="tdl">La revanche de Catherine</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_238">238</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">III.—</td>
- <td class="tdl">L’alliance russe</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">IV.—</td>
- <td class="tdl">L’alliance autrichienne</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_267">267</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">V.—</td>
- <td class="tdl">Le divorce</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_276">276</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">VI.—</td>
- <td class="tdl">Lefebvre bat Napoléon</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_297">297</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">VII.—</td>
- <td class="tdl">Le cœur enflammé</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_308">308</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">VIII.—</td>
- <td class="tdl">Le rêve d’une archiduchesse</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_317">317</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">IX.—</td>
- <td class="tdl">Les noces Impériales</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_335">335</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">X.—</td>
- <td class="tdl">Napoléon jaloux</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_345">345</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XI.—</td>
- <td class="tdl">La disgrâce de Fouché</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_366">366</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XII.—</td>
- <td class="tdl">Le retour</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_375">375</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XIII.—</td>
- <td class="tdl">La créance de la blanchisseuse</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_389">389</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XIV.—</td>
- <td class="tdl">Les Mamelucks de Napoléon</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_403">403</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdr">XV.—</td>
- <td class="tdl">La dette de la cantinière</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_411">411</a></td>
- </tr>
-</table>
-
-<hr class="hr20 sep3" />
-
-<p class="t3 cent">ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY</p>
-
-<div class="box sep4" id="au_lecteur">
-<p>Au lecteur:</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
-typographiques évidentes ont été corrigées.</p>
-
-<p><span class="screenonly">Pour voir les corrections, faites glisser votre souris, sans cliquer,
-sur un mot souligné <ins title="texte original">en pointillés gris</ins> et le texte d'origine apparaîtra.</span>
-<span class="handonly">La liste de ces corrections se trouve ci-dessous.</span></p>
-
-<p>La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
-mineures.</p>
-
-<div class="handonly">
-<p class="sep2">Corrections:</p>
-
-<table summary="Corrections">
- <tr>
- <td class="tdp">Page</td>
- <td class="tdl">&nbsp;</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_1">13</a></td>
- <td class="tdl">«Vaux-Hall» remplacé par «Waux-Hall» (—Oui... autrefois...
- au Waux-Hall).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_2">47</a></td>
- <td class="tdl">«Mollendorff» par «Mollendorf» (de vieux généraux comme
- Brunswick, Blücher et Mollendorf).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_3">47</a></td>
- <td class="tdl">«Erfurth» par «Erfurt» (Un conseil de guerre fut tenu le
- 5 octobre 1806 à Erfurt).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_4">49</a></td>
- <td class="tdl">«Erfurth» par «Erfurt» (au conseil de guerre d'Erfurt).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_5">59</a></td>
- <td class="tdl">«Mollendorff» par «Mollendorf» (Les généraux les plus
- marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_6">73</a></td>
- <td class="tdl">«sujet» par «sujets» (ayant ainsi touché à tant de sujets
- divers).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_7">95</a></td>
- <td class="tdl">inséré «se» (ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait
- ou se disait autour d'eux).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_8">98</a></td>
- <td class="tdl">«sourire» par «sourires» (L'ironie des sourires cessa).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_9">108</a></td>
- <td class="tdl">«trouvé» par «trouvée» (puis l'aide qu'elle avait trouvée
- chez la princesse).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_10">114</a></td>
- <td class="tdl">«Bichofsberg» par «Bischofsberg» (Au contraire, le
- Bischofsberg est protégé par un ravin très creux).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_11">119</a></td>
- <td class="tdl">«Empeur» par «Empereur» (je parlerai à l'Empereur, dans mon
- prochain rapport).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_12">128</a></td>
- <td class="tdl">«Napo-poléon» par «Napoléon» (Napoléon peut croire que
- l'âge seul).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_13">154</a></td>
- <td class="tdl">«Jemmappes» par «Jemmapes» (Te souviens-tu de cette nuit de
- Jemmapes).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_14">154</a></td>
- <td class="tdl">«Lowendal» par «Lowendaal» (surprise au château de
- Lowendaal, sans le brave La Violette).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_15">169</a></td>
- <td class="tdl">«bombarbé» par «bombardé» (sous les ruines du château,
- bombardé, miné, démoli).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_16">183</a></td>
- <td class="tdl">«Kalkreutz» par «Kalkreuth» (le maréchal Kalkreuth a
- capitulé).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_17">183</a></td>
- <td class="tdl">«Weischelmunde» par «Weichselmunde» (dans le fort de
- Weichselmunde, dans l'impossibilité désormais).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_18">188</a></td>
- <td class="tdl">«en» par «un» (sollicitait la faveur d'un entretien
- particulier).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_19">192</a></td>
- <td class="tdl">«interrrompait» par «interrompait» (et là, il
- s'interrompait de dicter).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_20">195</a></td>
- <td class="tdl">«répandait» par «répandaient» (ce bruit absurde que
- répandaient Joséphine et toute la famille).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_21">214</a></td>
- <td class="tdl">«Saint-Hélène» par «Sainte-Hélène» (nouvelles qui
- attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut
- l'annonce).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_22">228</a></td>
- <td class="tdl">«être» par «êtres» (ces êtres méprisables et sans valeur).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_23">236</a></td>
- <td class="tdl">«chausse-trape» par «chausse-trapes» (parmi les
- chausse-trapes dont cette cour).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_24">239</a></td>
- <td class="tdl">«le» par «la» (vous n'y connaissez rien! dit la maréchale).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_25">248</a></td>
- <td class="tdl">«doite» par «droite» (ce qui se passera à votre droite, à
- votre gauche).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_26">257</a></td>
- <td class="tdl">«ragards» par «regards» (en fixant sur lui un de ces
- regards charmeurs).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_27">268</a></td>
- <td class="tdl">«entamée» par «entamées» (furent entamées par M. de
- Talleyrand).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_28">273</a></td>
- <td class="tdl">«Erfurth» par «Erfurt» (un ministre protestant d'Erfurt).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_29">321</a></td>
- <td class="tdl">«Neutchâtel» par «Neufchâtel» (Berthier, prince de
- Neufchâtel, chargé de demander).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_30">323</a></td>
- <td class="tdl">«as» par «pas» (nul objet d'art dans les galeries vides,
- pas de bijoux).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_31">324</a></td>
- <td class="tdl">«des» par «de» (racontant d'une voix dolente des séries de
- déroutes).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_32">324</a></td>
- <td class="tdl">«toscin» par «tocsin» (Les cloches sonnaient le tocsin).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_33">350</a></td>
- <td class="tdl">«faisant» par «faisait» (Neipperg paraissait et
- l'Impératrice lui faisait un signe amical).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_34">360</a></td>
- <td class="tdl">«An» par «Au» (—Au ministre de la police, sire).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_35">393</a></td>
- <td class="tdl">«être» par «êtes» (—Sire, vous êtes notre maître).</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdp"><a href="#cor_36">411</a></td>
- <td class="tdl">«têle» par «tête» (Elle ruminait, dans sa tête, vingt
- moyens).</td>
- </tr>
-</table>
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II ***
-
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-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
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-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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