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-The Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Madame Sans-Gêne
- tome II: La Maréchale
-
-Author: Edmond Lepelletier
-
-Contributor: Victorien Sardou
-Emile Moreau
-
-Release Date: January 4, 2018 [EBook #56309]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net,
-with thanks to the Bibliothèque municipale de Lyon
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- Note de transcription:
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- L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs
- typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections
- mineures.
-
-
-
-
-MADAME
-
-SANS-GÊNE
-
-
-
-
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- _EDMOND LEPELLETIER_
-
-
- Madame
-
- Sans-Gêne
-
-
- ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE
- DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU
-
- [Illustration]
-
- * *
-
- La Maréchale
-
-
- PARIS
- A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE
- 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8
-
- _Tous droits réservés_
-
-
-
-
-MADAME
-
-SANS-GÊNE
-
-
-TROISIÈME PARTIE[1]
-
-LA MARÉCHALE
-
-
-
-
-I
-
-LE MAITRE A DANSER
-
-
-Doucement, discrètement, la porte d'une élégante chambre à coucher
-dépendant des appartements de Saint-Cloud, s'entr'ouvrit.
-
- [1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne—La
- Blanchisseuse_.
-
-Une femme de chambre passa le bout de son museau rose et futé dans
-l'entrebâillement et, s'approchant d'un lit Jacob, à vastes bateaux
-d'acajou, coiffé d'une couronne d'où tombaient deux grands rideaux à
-ramages, dit, en mesurant la voix:
-
-—Madame la maréchale!... madame la maréchale!... voici dix heures!...
-
-Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la profondeur des rideaux:
-
-—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir tranquille dans ce palais
-de carton!...
-
-—Excusez-moi, madame la maréchale, mais madame la maréchale avait bien
-recommandé qu'on l'éveillât à dix heures...
-
-—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse que je suis!... j'avais
-pourtant l'habitude autrefois, quand j'étais blanchisseuse, de me lever
-matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine, je n'attendais pas
-que la diane sonnât deux fois pour me dégourdir les jambes... Mais à
-présent que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus sortir du
-portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi mon peignoir...
-
-Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se
-jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu'elle ne trouvait
-pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant.
-
-Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation,
-en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant
-tout, sacrant et grommelant.
-
-La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas,
-qu'elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe.
-
-C'est qu'elle n'était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi
-que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait
-conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire
-bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle
-était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les
-armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait
-servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne.
-
-Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la
-destinée de chacun.
-
-Le petit officier d'artillerie de Toulon, le besogneux client de la
-blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général
-en chef, Premier Consul, puis Empereur.
-
-La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois
-humiliés.
-
-La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des
-drapeaux, s'étalait au centre de l'Europe ainsi qu'un vaste camp
-qu'éclairait le rayonnement superbe du soleil d'Austerlitz.
-
-Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage,
-au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de
-ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n'étaient
-presque plus reconnaissables.
-
-La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux
-premières pages de ce récit, s'était presque entièrement réalisée pour
-Lefebvre et pour sa femme.
-
-Rapidement parvenu aux plus hauts grades, l'ancien sergent des
-gardes-françaises, plus heureux que son camarade Hoche, avait survécu.
-Nous l'avons vu, au 18 Brumaire, général de division, commandant Paris,
-et se vouant aveuglément à la fortune de Bonaparte.
-
-Depuis, la faveur du premier consul et de l'empereur ne l'avait pas un
-seul instant quitté.
-
-En 1804, Napoléon avait restauré l'ancienne dignité abolie des
-maréchaux de France.
-
-Lefebvre fut l'un des premiers investi de cette dignité supérieure. En
-même temps il occupait un siège de sénateur.
-
-Ce n'est pas qu'il fût très apte à participer aux délibérations d'une
-assemblée législative. Mais le Sénat de 1804 n'était guère qu'un corps
-brillant, décoratif, rassemblant toutes les illustrations de l'empire.
-
-Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie de la maison de
-l'Empereur, a été fort bien défini par le quatrain satirique, dont
-s'égayèrent les émigrés et les chouans chez leurs bons amis les Anglais
-et les Prussiens:
-
- Si l'empereur faisait un pet,
- Geoffroy dirait qu'il sent la rose,
- Et le Sénat, par un décret,
- Vite, enregistrerait la chose.
-
-Les corps délibérants et la presse n'avaient qu'un rôle muet dans la
-sublime et anormale pantomime militaire qu'on nomme l'Empire.
-
-Lefebvre, s'il était un sénateur peu disert, avait l'estime de
-Napoléon. Celui-ci le considérait comme le plus brave le sabre au
-clair, mais aussi comme le plus ignorant, le plus incapable, la plume à
-la main, de tous ses généraux.
-
-Dès qu'on discutait un plan, Lefebvre, impatienté, bouleversait
-les papiers, les projets, les levés et les épures, auxquels il ne
-comprenait goutte et s'écriait:
-
-—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l'ennemi, avec mes grenadiers,
-et je vous réponds que je passerai!
-
-Et il passait comme il l'avait dit.
-
-Il est vrai que docile, respectueux envers son empereur, son dieu, il
-exécutait à la lettre les ordres du maître des batailles.
-
-Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était l'obus dans le canon.
-Où l'empereur le lançait, Lefebvre allait droit devant lui, force
-irrésistible, sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait.
-
-C'est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l'honneur de commander la
-garde impériale à pied, colosse à la tête d'une légion de géants.
-
-Lefebvre n'était pas seulement un guerrier extraordinaire, il était
-aussi un mari exceptionnel.
-
-Il était resté le même pour sa Catherine, si son uniforme avait changé;
-et la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur qui couvrait sa
-poitrine n'avait en rien altéré la régularité des battements de son
-cœur.
-
-On raillait un peu la fidélité conjugale de ces deux excellents époux à
-la cour impériale, mais Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité
-de mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et sa femme de
-l'excellent exemple qu'ils donnaient aux ménages des officiers de son
-empire, exemple d'ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille.
-
-L'empereur cependant n'avait pas été sans faire d'assez vives
-observations à Lefebvre sur les allures et le laisser-aller de la
-maréchale.
-
-—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant pour lui pincer
-l'oreille,—et le grand Lefebvre se penchait pour faciliter cette
-distraction familière à son empereur,—tâche d'apprendre à ta femme
-à ne pas relever ses jupes, quand elle entre chez l'Impératrice,
-comme si elle se disposait à franchir un fossé... dis-lui aussi de se
-déshabituer de jurer et de prononcer des f... et des b... à toute
-occasion... Nous ne sommes plus au temps de ce vilain Hébert et ma cour
-n'est pas celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation... Tu
-m'entends bien, Lefebvre?
-
-—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal, car tout en
-reconnaissant la justesse des observations de l'empereur, il souffrait
-intérieurement de les recevoir.
-
-—Eh bien, ta femme est tout le temps disposée à se prendre de bec
-avec mes sœurs... avec Elisa surtout... Ma cour n'est pas une cour
-d'auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces querelles de femmes!
-
-—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale son humble origine...
-ses opinions républicaines et patriotes aussi. Nous sommes cependant,
-vous et moi, des républicains...
-
-—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la naïve confiance de Lefebvre,
-qui, comme beaucoup de vieux soldats des armées de 92, pensait toujours
-servir la République en obéissant à un empereur.
-
-Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon, c'était la Révolution
-couronnée.
-
-—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l'empereur, fais part à la
-maréchale de mon désir qu'elle évite de se chamailler à l'avenir avec
-mes sœurs... tu pourras lui apprendre aussi qu'il est peu convenable
-qu'elle se donne de grandes tapes sur la cuisse chaque fois qu'elle
-veut affirmer quelque chose.
-
-—Sire, je transmettrai à la maréchale les observations de Votre
-Majesté. Elle s'y conformera, je vous le promets!...
-
-—Si elle peut! murmura l'empereur. Je ne demande pas l'impossible...
-Les premières habitudes sont tenaces!
-
-Il s'arrêta dans la promenade rapide qu'il faisait dans son cabinet,
-tout en causant avec Lefebvre, et grommela:
-
-—Quelle folie de se marier quand on est sergent!
-
-Puis, tout à coup soucieux, il se dit:
-
-—J'ai fait à peu près la même faute que Lefebvre... Il a épousé une
-blanchisseuse, et moi... Hum! il y a bien le divorce comme remède...
-mais...
-
-Comme pour détourner sa pensée, il plongea vivement ses doigts dans la
-poche de son gilet de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en
-écaille noire, ovale, l'ouvrit, la fit passer sous ses narines et huma
-l'âcre odeur du tabac râpé. C'était sa façon de priser.
-
-Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut essayer d'une superbe pipe
-turque, que l'ambassadeur de la Porte lui avait remise en présent. A
-peine fut-elle allumée, non sans peine, car il n'aspirait point et se
-contentait de bâiller, ouvrant et fermant les lèvres, suçant le tuyau,
-sans tirer, qu'une nausée lui monta au gosier, en même temps que la
-fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi cela! quelle infection! Oh! les
-cochons! Le cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et depuis
-jamais plus il ne fut pour lui question de fumer.
-
-Ayant humé son macouba, Napoléon, comme s'il eût pris une grave
-résolution, dit à Lefebvre un peu inquiet, car il avait remarqué le
-front tout à coup plissé et le changement d'allures de l'empereur:
-
-—Il faudra que ta femme prenne des leçons de Despréaux, le fameux
-maître à danser... il n'y a que lui qui ait conservé les belles
-traditions d'élégance et de maintien de l'ancienne cour...
-
-Lefebvre s'était incliné et, après avoir quitté l'empereur, en hâte il
-fit mander maître Despréaux.
-
-Un personnage, ce professeur de danse et de maintien!
-
-Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant, poudré, culotté, musqué,
-il avait traversé la Terreur sur les pointes, sans recevoir une
-éclaboussure de sang.
-
-Dès que la tourmente fut passée, quand les plaisirs commencèrent à
-entr'ouvrir la porte des salons encore tout encrêpés des deuils et
-attristés des fuites, maître Despréaux devint l'homme indispensable.
-
-Il s'agissait de reconstituer un art perdu. Il était l'unique
-dépositaire des traditionnelles politesses, des saluts compliqués comme
-une manœuvre militaire, et des danses qui, pour les jeunes filles,
-évoquaient les fabuleuses joies d'un paradis mondain évanoui.
-
-Toutes les dames se disputèrent, s'arrachèrent Despréaux.
-
-Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds de jambe et ses
-entrechats, ce sauteur à la mode fit plus, pour effacer les souvenirs
-égalitaires de la Révolution et ramener les us et les façons de
-l'ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires des
-thermidoriens et du Directoire.
-
-C'était à l'occasion de la venue de maître Despréaux au palais que
-la maréchale Lefebvre, rentrée fort tard d'une soirée donnée par
-Joséphine, avait dû se faire réveiller et habiller dès dix heures du
-matin.
-
-Elle trouva le professeur des grâces au salon, s'essayant à plier les
-jarrets, et minaudant devant une glace.
-
-—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et comment ça va-t-il cette
-santé! dit-elle brusquement en lui prenant une main qu'il ne songeait
-nullement à tendre, et qu'elle secoua avec rudesse.
-
-Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la maréchale l'avait
-interrompu dans son deuxième mouvement du grand salut qu'il
-esquissait, retira sa main de l'étreinte franche de la Sans-Gêne, et,
-tout en rajustant les dentelles de sa manchette légèrement fripées,
-répondit assez sèchement:
-
-—J'ai l'honneur d'être aux ordres de madame la maréchale!...
-
-—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant à califourchon sur le
-rebord d'une table, voilà ce que c'est... L'Empereur trouve qu'à sa
-cour on n'a pas assez de belles manières... il veut que nous soyons
-distinguées... tu comprends ce qu'il désire, mon fils?...
-
-Despréaux, choqué dans ce qu'il avait de plus respectable, par le ton
-et la familiarité de la maréchale, répondit de sa petite voix de tête,
-aiguë et impertinente:
-
-—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir dans son empire les
-charmes de la distinction et les élégances d'une cour policée... Je
-suis, madame la maréchale, l'interprète respectueux de ses volontés...
-Puis-je savoir ce que vous désirez plus particulièrement acquérir dans
-l'art du monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?...
-
-—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un grand bal à la cour
-mardi... on doit danser une gavotte... Il paraît que ça se dansait sous
-le tyran... L'empereur veut que nous sachions la gavotte... tu tiens
-cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!...
-
-—Madame la maréchale, la gavotte est une chose difficile... il faut
-des dispositions... peut-être ne réussirai-je pas à vous enseigner
-cette danse qui plaisait tout particulièrement à madame la Dauphine,
-dont j'eus l'insigne honneur d'être le professeur! dit Despréaux avec
-une feinte modestie.
-
-—Essayons toujours... Oh! s'il n'y avait que l'Empereur, je m'en
-ficherais pas mal... Il ne s'occupait pas de savoir si je dansais la
-gavotte quand je blanchissais son linge... mais c'est Lefebvre qui y
-tient. Et voilà, mon petit, tout ce que mon homme veut, je le veux!
-Ah! c'est qu'il n'y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes comme
-les deux doigts de la main, et nous laissons rire de nous les jeunes
-freluquets qui entourent les princesses, parce que Lefebvre et moi nous
-nous sommes tenu ce qu'ils se promettent!... Allons, mon bonhomme, en
-place pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu'il faut que je fourre mes
-jambes?...
-
-Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de la semelle droite, sur
-le parquet, comme dans un assaut d'armes, pour un appel.
-
-Despréaux haussa imperceptiblement les épaules et poussa un soupir.
-
-En lui-même, l'aristocrate baladin déplorait la vulgarité des temps
-et l'obligation où il se trouvait d'enseigner les belles manières et
-d'apprendre la gavotte à d'anciennes blanchisseuses, devenues, par la
-grâce de la victoire, de hautes et puissantes dames.
-
-Il s'approcha avec impatience de Catherine, lui ramena doucement le
-corps droit, et demanda:
-
-—Avez-vous déjà dansé, madame?
-
-—Oui... autrefois... au Waux-Hall!
-
-—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses lèvres. Et quelle danse,
-alors, pratiquiez-vous? La courante, la pavane, le passe-pied, la
-trénis, la monaco, le menuet?
-
-—Non!... La fricassée...
-
-Despréaux eut un haut-le-corps.
-
-—Une danse de portefaix et de lavandières! murmura-t-il.
-
-—Je l'ai dansée avec Lefebvre pour la première fois... C'est comme
-cela que nous nous sommes connus... épousés...
-
-Le professeur d'élégance secouait mélancoliquement la tête, comme pour
-dire: «Dans quel monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à danser de
-Madame la Dauphine!»
-
-Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se mit en mesure
-d'inculquer à Catherine Sans-Gêne les éléments de la noble danse que
-Napoléon voulait remettre en honneur aux fêtes de la cour.
-
-
-
-
-II
-
-LE COUP DE TONNERRE
-
-
-Catherine s'évertuait à balancer les bras, à tendre le jarret, à se
-plier, à retirer le pied en cadence, selon les indications de la
-musiquette tirée de l'aigre violon de maître Despréaux, jouant une
-ariette de Paësiello, quand la porte s'ouvrit violemment.
-
-Lefebvre parut.
-
-Il était en grand uniforme, des broderies partout. Le grand chapeau à
-plumes, porté en colonne, Napoléon se réservant le droit de porter le
-chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit toujours, avec la
-redingote grise, à cheval, sur la colonne, endormi au bivouac ou blessé
-devant Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine projetait
-ses feux diamantés. Le grand cordon rouge traversait son habit de
-maréchal, soutaché d'or.
-
-Lefebvre semblait sous le coup d'une violente émotion.
-
-—Ça y est! dit-il en entrant.
-
-Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son chapeau à terre et cria:
-
-—Vive l'Empereur!
-
-Puis il courut à sa femme, l'embrassa, l'étreignit sur sa poitrine.
-
-—Qu'y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine.
-
-Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat qu'il s'efforçait de
-démontrer à son élève réfractaire, s'avança, et, ployant le jarret,
-demanda:
-
-—Monsieur le maréchal, l'Empereur serait-il mort?
-
-Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux coup de pied qui
-atteignit le maître à danser dans la région inférieure du dos et
-le fit pirouetter d'une façon non prévue par les règles de l'art
-chorégraphique.
-
-Despréaux se redressa sous le choc et, saluant de la meilleure grâce,
-dit:
-
-—Monsieur le maréchal a parlé?...
-
-—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce qui arrive... Despréaux te
-demande si l'Empereur est mort... Ça n'est pas possible...
-
-—Non!... Ça n'est pas possible... l'Empereur n'est pas mort... il ne
-peut pas mourir, il ne mourra jamais l'Empereur!... Il s'agit d'autre
-chose... Catherine... nous partons!
-
-—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur le maréchal! fit Catherine
-se reprenant, et jetant un coup d'œil ironique du côté de Despréaux
-interdit.
-
-—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut absolument que nous y
-soyons... et promptement!... Je crois que c'est à Berlin...
-
-—C'est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine, qui n'était pas très
-diplômée en géographie.
-
-—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n'est loin pour l'Empereur!...
-
-—Et quand allons-nous à Berlin?
-
-—Demain.
-
-—Si tôt que cela?
-
-—L'Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un fier toupet. L'Empereur
-ne leur a jamais rien fait. Ils sont venus autrefois envahir la France
-avec les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols, tous les
-peuples enfin. On leur avait pardonné. C'était un petit Etat, où il y
-avait beaucoup d'hommes intelligents, à ce qu'il paraît... L'Empereur
-les aime... il a toujours parlé avec éloge d'un nommé Goëthe, un
-garçon qui écrit dans les journaux... il disait qu'il l'aurait fait
-comte, s'il avait été français, comme il aurait fait prince un appelé
-Corneille, un Rouennais, qui je crois, est mort.
-
-—Alors l'Empereur veut battre les Prussiens?
-
-—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous a dit que ce serait
-difficile. Ça ne compte pas pour nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça
-existe à peine... L'Empereur prétend que la guerre sera glorieuse, il
-s'y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde! Notre métier à nous,
-c'est de cogner pour lui... là où il nous montre l'ennemi à entamer,
-nous cognons!... C'est égal, ça m'humilie d'avoir à donner des coups de
-sabre à un petit peuple comme les Prussiens... Il n'y a pas de gloire à
-écraser de si minces adversaires!
-
-—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens ont eu le grand Frédéric
-et ils célèbrent tous les ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire
-Despréaux, tout en prenant prudemment du champ, de peur de rencontrer
-encore le contact incivil de la botte du maréchal.
-
-Lefebvre haussa les épaules.
-
-—Rosbach?... connais pas!... C'est de l'histoire ancienne...
-d'ailleurs l'Empereur n'y était pas... Là où il est, on n'est jamais
-battu!
-
-—Ça c'est vrai, dit Catherine, quel homme!... Mais, Lefebvre, est-ce
-que je t'accompagne?
-
-—Si tu veux... jusqu'à la frontière... L'Empereur emmène
-l'impératrice. C'est une promenade militaire... une simple promenade...
-Ah! ma Catherine, quel coup de tonnerre dans une journée d'été que
-cette guerre éclatant tout à coup... Mais, voyons, occupons-nous de
-notre départ; as-tu vu Henriot?
-
-—Henriot est là qui t'attend... comme tu l'avais commandé...
-
-—Bien... je vais le présenter à l'Empereur... peut-être cette guerre
-déclarée si vite servira-t-elle à son avancement... Va chercher notre
-Henriot!...
-
-Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux, toujours
-empressé, voulait offrir ses services.
-
-Il se précipita vers la porte, devançant Catherine.
-
-—Pardon, belle dame... dit-il.
-
-Il n'eut pas le temps d'achever.
-
-Un violent coup de botte l'atteignait à la chute des reins et la voix
-de Lefebvre grondait:
-
-—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes entre militaires, bougre
-d'acrobate!
-
-Despréaux sortit en se frottant le bas du dos, pestant au fond du cœur
-contre les mœurs soldatesques, et regrettant l'heureuse époque où il
-enseignait la révérence par principes à madame la Dauphine.
-
-Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant.
-
-Lefebvre courut à lui et prenant brusquement sa main, dit:
-
-—Henriot, il y a du nouveau...
-
-—Quoi donc, parrain?
-
-—La guerre!
-
-—Mais où se bat-on?
-
-—Jeune présomptueux... tu n'es pas encore certain d'en être! il faut
-que je parle à l'Empereur... Tu crois donc que tout le monde peut,
-comme cela, se faire tuer pour l'Empereur?... Enfin, j'espère que tu
-seras admis à cet honneur...
-
-Henriot, tout joyeux, s'écria:
-
-—Mon parrain, je vous remercie... Quand me présenterez-vous à
-l'Empereur?
-
-—Tout à l'heure... il y a une revue de la garde impériale... tu
-viendras avec moi, la maréchale de son côté parlera à l'Impératrice...
-
-—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ... Mon petit
-Henriot, tu partiras, je te le promets!
-
-Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres.
-
-—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l'Empereur monte à cheval... la revue
-va commencer.
-
-Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine, sonnant, criant,
-bousculant Lise et deux autres femmes accourues à ses appels bruyants,
-achevait de s'habiller pour se rendre chez l'Impératrice.
-
-On était en septembre 1806.
-
-L'empire français couvrait les deux tiers de l'Europe. Napoléon, sur un
-trône fait de trophées et de drapeaux, dominait peuples et rois.
-
-En ouvrant les travaux du Corps législatif, il avait dit sans
-exagération:
-
-«La maison de Naples a cessé de régner. Elle a perdu sa couronne
-sans retour. La presqu'île d'Italie est réunie au grand empire. J'ai
-garanti, comme chef suprême, les souverains et les Constitutions qui
-en gouvernent les différentes parties. Il m'est doux de déclarer ici
-que mon peuple a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n'ai pas
-cessé un seul instant d'éprouver les témoignages de son amour et de son
-enthousiasme français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore que
-l'étendue de ses forces et de ses richesses!»
-
-A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige parut s'emparer de
-Napoléon. Il commit la faute, la folie, de donner des royaumes à ses
-frères, au lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous ces
-petits souverains dépossédés auxquels il eût confié la régence, la
-vice-royauté de leurs propres états.
-
-Napoléon, qui fut victime de son affection pour sa tribu, combla donc
-ces personnages des deux sexes, qui furent des ingrats dans le malheur,
-après avoir été des obstacles dans la prospérité.
-
-Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des Deux-Siciles. Louis, roi de
-Hollande. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de
-ce récit, reçut les principautés de Lucques et de Piombino. Caroline,
-madame Murat, devint grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général
-Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut duchesse de Guastalla.
-
-Toutes les sœurs de l'Empereur se jalousaient, se plaignaient.
-Aucune ne se trouvait satisfaite du lot que lui assignait le frère
-tout-puissant. Il semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié
-mécontent, à entendre leurs doléances, que je les frustre d'une part de
-l'héritage du feu roi notre père!...
-
-La campagne de 1806 qui allait s'ouvrir devait encore accroître les
-rivalités et les convoitises de la famille impériale.
-
-La guerre éclata soudainement. La victoire d'Austerlitz aurait dû
-décider la Prusse à continuer à garder la neutralité. Si elle désirait
-attaquer le colosse occidental, c'était au moment où elle aurait eu
-pour alliées l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suisse, les
-Deux-Siciles, qu'elle devait courir aux armes. Il y eut de la folie
-dans sa provocation.
-
-Sa témérité fut l'œuvre du plus funeste chauvinisme et de l'illusion la
-plus dangereuse.
-
-Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres d'école, Fichte en tête,
-allaient partout prêchant la guerre, criant sus à la France!
-
-Avec une infatuation dont nous avons depuis, par un cruel retour des
-choses, donné l'exemple, ses militaires se déclaraient prêts, équipés,
-invincibles. Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné par les
-étudiants, les chansonniers, ne parlait que de Frédéric-le-Grand, et
-l'on se vantait, dans toutes les brasseries, de recommencer Rosbach
-sous les murs de Paris.
-
-Les Prussiens oubliaient qu'ils avaient un pays de plaines, où
-Napoléon, dont la tactique ordinaire était l'offensive, pourrait
-facilement pénétrer. En outre, l'armée française se trouvait à
-moitié route, et avec rapidité devait tomber sur les corps prussiens
-imparfaitement organisés.
-
-Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé à ce peuple qu'il
-s'agissait d'une guerre nationale. Des brochures patriotiques étaient
-distribuées à profusion. On trompait, on séduisait, on affolait cette
-nation, qui, d'ailleurs, devait montrer dans la lutte une grande
-énergie et une incroyable force de résistance. Disons-le, à la gloire
-de nos ennemis: dans cette campagne de 1806, Napoléon trouva, pour
-la première fois, en face de lui, non plus des troupes stipendiées,
-obéissant plus ou moins à la discipline, mais une nation frémissante,
-levée en masse et décidée à disputer son sol à l'étranger. Vaincue en
-1806, comme la France envahie à son tour le fut en 1814, la Prusse
-perdit les batailles et conserva l'honneur.
-
-Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon de l'Impératrice, elle
-vit toute la cour en émoi.
-
-La nouvelle de la déclaration de guerre était connue. Chacun se
-demandait avec anxiété ce que l'empereur allait décider pour le départ.
-
-On entourait l'Impératrice, on cherchait à apprendre d'elle les
-intentions de Napoléon.
-
-—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s'efforçant de dissimuler
-sous un sourire son anxiété... Sa Majesté m'a prévenue seulement que
-j'aie à faire mes préparatifs... je l'accompagne jusqu'à Mayence...
-
-—Lefebvre me l'a dit, fit la maréchale, moi aussi je vais avec
-lui... ça me fera un rude plaisir de me retrouver avec des soldats...
-Ah! Majesté, on s'encroûtonne, on se rouille dans les palais!...
-Vous verrez comme on dort bien sur un lit de camp!... et c'est pour
-demain... pour ce soir?...
-
-—Qui peut le dire? fit l'Impératrice, en hochant la tête. Vous
-savez bien comment agit l'Empereur... Il dispose tout rapidement,
-secrètement, d'avance, comme s'il devait partir chaque jour... Personne
-ne doit être en défaut... Tout le monde est à son poste... Ce qui
-fait qu'il peut, quand il lui plaît, déclarer la guerre et se mettre
-en route. Il m'a avertie de me préparer, je suis prête... Quand Sa
-Majesté donnera le signal, je descendrai et je sauterai à ses côtés en
-voiture, voilà tout!...
-
-—Oh! nous sommes habitués à ces coups de tambour, dit la maréchale,
-et ce n'est pas pour si peu qu'on se démontera... Je voulais savoir
-seulement si Votre Majesté avait vu l'Empereur ce matin et si son
-humeur était bonne...
-
-—Vous avez quelque chose à lui demander... une faveur?
-
-—Oui, madame, j'ai mon filleul, le jeune Henriot, un gentil gars,
-allez, qui va sur ses vingt et un ans, déjà sous-lieutenant, et qui
-voudrait être autorisé à partir avec Lefebvre.
-
-—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère maréchale, dites à votre
-protégé que je le prends dans mon service d'honneur...
-
-—Merci, madame, mais c'est au combat, et non dans les antichambres,
-qu'Henriot veut gagner ses grades... il n'est pas pour rien le filleul
-de Lefebvre!
-
-—Eh bien! qu'il parte toujours... on lui fournira là-bas les occasions
-de se faire tuer, s'il en a si grande envie!...
-
-—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine tout à fait ravie de la
-promesse. Enfin son enfant adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche
-de Laveline, allait donc acquérir de la gloire et servir l'Empereur!...
-
-Des acclamations formidables, mêlées à des roulements de tambour,
-à des sonneries de trompettes, firent se lever tout l'entourage de
-Joséphine. Chacun courut aux fenêtres.
-
-Dans la cour, l'Empereur passait en revue les grenadiers de la garde.
-
-Il avait à côté de lui les généraux destinés à commander la grande
-armée: Lefebvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult.
-Mortier, commandant la réserve en Westphalie, et Murat, chef de toute
-la cavalerie, manquaient seuls à ce défilé de héros.
-
-Après avoir minutieusement inspecté les soldats selon son habitude,
-l'Empereur s'approcha du tambour-major des grenadiers, haut et droit,
-qui redressait superbement son bonnet à poil au plumet gigantesque, la
-canne en arrêt, prêt à donner le signal du roulement:
-
-—Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il.
-
-—La Violette, sire! répondit le géant d'une voix flûtée.
-
-—Et tu as servi?
-
-—Partout, sire!
-
-—Bien! dit l'Empereur qui aimait les réponses brèves et nettes.
-Connais-tu Berlin?
-
-—Non, sire.
-
-—Veux-tu y aller?
-
-—J'irai où mon Empereur voudra que j'aille.
-
-—Et bien, La Violette, prépare les baguettes de tes tapins... dans un
-mois tu entreras le premier, la canne haute, dans la capitale du roi
-de Prusse.
-
-—On y entrera, sire.
-
-—La Violette, quelle taille as-tu? demanda brusquement Napoléon,
-regardant avec étonnement l'ancien aide cantinier qui avait
-certainement vu se développer sa taille depuis qu'il était passé
-tambour-major des grenadiers.
-
-—Sire, j'ai cinq pieds onze pouces.
-
-—Tu es haut comme un peuplier!...
-
-—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La
-Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir
-l'expression de son enthousiasme.
-
-Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui
-dit:
-
-—Il faudra me rappeler à l'occasion, maréchal, ce tambour-major...
-
-Lefebvre s'inclina. L'Empereur continua son inspection; puis sur
-un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes
-sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange
-épique d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent,
-superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains
-croisées derrière son ample redingote grise...
-
-Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser
-reprendre batteries et sonneries, un grand cri s'éleva de cette forêt
-d'hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient
-rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron
-terrible:
-
-—Vive l'Empereur!
-
-Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse:
-
-—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir
-de m'avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s'il
-le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses
-légions d'archanges commandés par saint Michel et par saint Georges...
-Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit!
-
-
-
-
-III
-
-LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L'ABBÉ
-
-
-Au centre de Paris, rue Bourg-l'Abbé, une de ces voies tortueuses,
-habitées par de nombreux ménages d'ouvriers en chambre, et que la
-lumière rare et l'humidité persistante rendent moroses, le jour même où
-l'Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud,
-on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes,
-rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu'éclairait
-un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle,
-dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d'atelier de
-menuiserie.
-
-Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à une dans le hangar dont
-les grandes portes s'ouvraient et se refermaient sans bruit.
-
-Vers huit heures, une dizaine d'hommes se trouvaient réunis dans cette
-vaste pièce, au centre de laquelle se dressait une chaise vide devant
-une petite table, éclairée par deux chandelles.
-
-Les assistants s'entretenaient à voix basse; par moments, on se
-taisait, on écoutait les bruits qui venaient du dehors. Quelques-uns,
-s'approchant des vantaux de la porte, prêtaient l'oreille.
-
-Une voix s'éleva tout à coup, dans le demi-silence des chuchotements.
-
-—Citoyens, dit un homme jeune, portant l'uniforme de médecin-major
-de l'armée, le compagnon qui nous est annoncé, et dont la venue est
-certaine, ne se trouve pas encore parmi nous... Si vous voulez, nous
-commencerons la séance?... Nous avons des procès-verbaux à lire, des
-rapports à entendre...
-
-—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la séance, Marcel! répondit un
-des assistants, qui parut recueillir l'assentiment de tous.
-
-Marcel, l'aide-major de Jemmapes, s'approcha de la table, tapa deux
-coups légers avec un coupe-papier et dit gravement:
-
-—Philadelphes, la séance est ouverte!
-
-Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés laissèrent voir quelques
-uniformes d'officiers.
-
-Marcel dit en parcourant du regard son auditoire:
-
-—Philadelphes, je vais faire l'appel nominal...
-
-Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement les noms
-suivants: Florent-Guyot... Ricord... Baude... Blanchet... Gariot...
-Delavigne... Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard... Liebaut...
-Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard Bazin... Demaillot... Guillaume
-Louvigné... et Marcel...
-
-—Présent! avait répondu chacun des assistants à l'appel de son nom.
-
-Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal de la séance
-du premier jeudi d'août 1806.»
-
-Pendant la lecture de cette pièce, jetons un coup d'œil sur les
-personnages ainsi rassemblés sous un hangar au fond d'une cour de la
-rue Bourg-l'Abbé, dans un but qui devait être grave, à en juger par
-les précautions que l'on avait prises pour s'introduire dans ce local
-discret.
-
-Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle des _Philadelphes_.
-
-Cette société secrète avait été fondée par le colonel Joseph
-Oudet lequel portait le nom de Philopœmen. Plusieurs des conjurés
-s'appelaient de noms empruntés à l'antiquité, Caton, Spartacus,
-Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient, depuis le 18 Brumaire, le
-renversement du pouvoir consulaire d'abord, puis de l'empire.
-
-La plupart des conspirateurs originaires étaient des républicains, mais
-les émigrés, les royalistes et les agents de l'Angleterre n'avaient
-pas tardé à pénétrer dans la société.
-
-Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour atteindre leur but,
-d'assassiner Napoléon.
-
-C'est dans le Jura que s'était d'abord formée l'association sous le
-titre de l'_Alliance_.
-
-Dans l'armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après
-avoir glorieusement servi la France et s'être immortalisé par sa belle
-retraite d'Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les
-rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus
-actifs.
-
-Constituée à l'imitation des loges maçonniques, la Société des
-Philadelphes,—ce nom provenait d'un groupe fondé à Philadelphie aux
-Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en
-Russie, en Italie. Elle s'affilia à d'autres groupes, secrets, presque
-tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des
-Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères
-Bleus, etc.
-
-Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours
-mutuels, les relations d'amitié, l'appui réciproque. L'assassinat de
-l'empereur n'était révélé, comme objet final de la société secrète,
-qu'aux principaux initiés.
-
-Car, à l'instar des fils d'Hiram, les Philadelphes avaient trois
-grades, depuis l'initiation jusqu'à la maîtrise.
-
-Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret.
-Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien
-des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par
-sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement,
-de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés.
-Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats
-restants.
-
-Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef
-devait toujours être un militaire.
-
-L'emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l'emblème qui
-devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d'honneur.
-
-Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour
-que, jusqu'à l'époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le
-hangar de la rue Bourg-l'Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois
-n'ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation,
-dont le réseau s'étendait par tous les régiments de l'empire.
-
-Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C'était un élégant et
-aimable cavalier. Doué d'un visage gracieux, très galant, très empressé
-auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une
-préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du
-conspirateur et la haine qu'il portait à Napoléon.
-
-Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons
-assister le lecteur. Un ordre l'avait envoyé rejoindre son régiment
-à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des
-troupes en Franconie.
-
-Les membres du cercle supérieur réunis là étaient presque tous de
-vieux républicains: Florent-Guyot, ancien député de la Côte-d'Or à
-la Convention, avait été envoyé en mission dans le Nord. Ministre
-de France à La Haye, Bonaparte l'avait distingué et l'avait nommé
-substitut du procureur général. Il lui en savait gré en voulant le
-faire assassiner.
-
-Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission dans le Midi, avait été
-très lié avec Bonaparte, lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté
-comme complice de Babeuf et acquitté par la haute-cour de Vendôme.
-
-Baude, fabricant de masques, était également un acquitté du procès de
-Vendôme.
-
-Blanchet, ouvrier dessinateur, s'était signalé par sa résistance aux
-thermidoriens.
-
-Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient au commerce
-parisien. Bournot était chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre
-du tribunal, chef de bureau au ministère de l'intérieur. Gindre était
-médecin, Lemarc administrateur du département du Jura.
-
-Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat, Rigomard Bazin,
-ancien volontaire de 92, journaliste, et Demaillot, propriétaire,
-complétaient le comité supérieur des Philadelphes.
-
-Deux des personnages de cette réunion nous sont déjà connus: Marcel et
-le marquis de Louvigné.
-
-Marcel avait conservé, durant les guerres de la République et du
-Consulat, ses sentiments de philosophe cosmopolite. Il maudissait la
-guerre et rendait responsable de ses maux la tyrannie de Bonaparte.
-Avec zèle et dévouement il avait, sur les champs de bataille, donné ses
-soins aux blessés. Nous avons vu qu'il n'avait pas hésité à accompagner
-Catherine Lefebvre, lorsqu'il s'était agi de s'aventurer parmi les
-décombres du château de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu'il avait
-été assez heureux pour en retirer le petit Henriot, bientôt rétabli,
-grâce à ses soins.
-
-Marcel, rêvant une République universelle, fondée sur la fraternité
-et sur la paix, où tous les hommes, déposant les armes, ne se
-rencontreraient que pour échanger les produits du travail commun
-et célébrer des fêtes joyeuses, avait été acquis des premiers à
-l'Association des Philadelphes. Il en était devenu le secrétaire et
-portait le nom d'Aristote.
-
-L'autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie énergique, au
-visage traversé d'une balafre et dont toutes les allures dénotaient
-l'homme d'action, était le marquis de Louvigné, le mari de cette
-grasse et aventureuse châtelaine, la mère de Renée, dont le comte de
-Surgère avait fui, jusqu'à Coblentz, l'intimité trop pesante.
-
-Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les
-guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie.
-
-Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s'était
-échappé en Angleterre que par miracle.
-
-Revenu en France après l'amnistie, il avait été mêlé à l'affaire de la
-machine infernale, et s'était faufilé dans les rangs des Philadelphes,
-à la faveur de la haine vivace qu'il manifestait en toute occasion
-contre Napoléon.
-
-Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec
-habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société
-républicaine.
-
-Les généreux esprits qui s'étaient lancés dans cette entreprise
-terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que
-le renversement de l'Empire et le rétablissement de la République.
-
-Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de
-Napoléon ne profiterait qu'aux Bourbons et, tout en secondant de son
-mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie
-que si les Philadelphes triomphaient, ce n'était pas une République,
-mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à
-l'étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son
-manteau de gloire.
-
-Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna
-connaissance de la correspondance.
-
-Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de
-plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient
-de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour
-l'Empereur. Partout des ferments d'agitation se produisaient. Les
-mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait
-chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les
-rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette,
-donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr
-pour l'indépendance; il ne fallait qu'un événement, un hasard, pour
-proclamer l'insurrection, qu'un chef comme Washington pour la faire
-triompher...
-
-Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d'éveiller l'attention
-des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet
-de police Dubois, la porte du hangar s'ouvrit et un homme encore jeune,
-de manières aisées, portant, avec une coquetterie d'ancien régime, les
-cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se
-dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la
-main une canne à pomme d'or.
-
-—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de
-vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre
-chef Philopœmen... c'est lui qui peut-être sera le Washington de la
-France!..... il va vous dire si l'occasion est favorable d'en finir
-avec le tyran!...
-
-—Elle n'a jamais été si belle! s'écria le nouveau venu, et je dois,
-camarades, vous en donner la raison: la guerre est déclarée!...
-
-—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et veuillez faire connaître aux
-Philadelphes votre plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l'unique
-chaise garnissant le local du comité de la rue Bourg-l'Abbé.
-
-
-
-
-IV
-
-LE PLAN DE LÉONIDAS
-
-
-Léonidas, d'une voix contenue, exposa brièvement son projet au comité
-supérieur.
-
-Il commença par se livrer à une attaque passionnée contre Napoléon.
-Il lui reprocha son ambition démesurée, ses rêves de conquérant, son
-origine corse, ses allures de condottière; il n'osa pas nier son génie
-d'organisateur ni contester ses talents militaires, mais il grandit
-démesurément Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les généraux qui furent
-les rivaux de Bonaparte, et qui presque toujours se trouvèrent battus
-quand il n'était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire, débita
-toutes les critiques, toutes les insinuations et toutes les accusations
-que, par suite, les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs
-pamphlets.
-
-Puis il déclara que les temps étaient propices, qu'il fallait enfin
-abattre le tyran et rendre à la France la liberté.
-
-L'occasion était offerte: il fallait la saisir; on n'avait pas besoin
-de risquer un attentat qui pouvait échouer.
-
-L'assassinat était une suprême ressource. Il ne fallait y recourir qu'à
-défaut d'autre moyen.
-
-Or, on avait mieux. Il allait le démontrer.
-
-La guerre était ouverte. A la tête d'une armée formidable, Napoléon
-bientôt s'enfoncerait dans les plaines marécageuses de la Westphalie,
-du Hanovre, du Brandebourg.
-
-Il pouvait y rester. L'important n'était pas qu'il fût enseveli dans
-les tourbières de la Prusse, mais qu'à Paris on le crût disparu dans la
-confusion de cette campagne lointaine. Les nouvelles seraient rares,
-longues à parvenir. Avant que l'erreur fût dissipée et la nouvelle
-démentie, la révolution aurait abouti.
-
-—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque de donner l'éveil aux
-voisins curieux ou aux agents apostés, il n'est pas nécessaire que
-Napoléon soit réellement défunt, il suffit que cette nouvelle se
-répande en France: l'Empereur est mort! pour qu'aussitôt, au milieu
-d'un effarement général, l'empire s'effondre. N'est-ce pas le colosse
-aux pieds d'argile!
-
-—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres, vous profitez donc de
-l'éloignement de l'empereur pour répandre le bruit de sa mort. Mais
-quel parti tirerez-vous du désarroi, de l'anarchie qui, selon vous,
-doivent en résulter dans l'Etat?
-
-—Tout est prévu, répondit Léonidas avec calme.
-
-Et il continua:
-
-Un décret est supposé rendu par le Sénat qui investit votre serviteur
-du commandement de l'armée de Paris. Le général Masséna est chargé
-du commandement en chef des armées engagées devant l'ennemi. La
-garde nationale, par un autre décret, est reconstituée et le général
-Lafayette en est nommé général en chef.
-
-—Et pour l'intérieur, que décidez-vous? demanda un autre membre.
-
-—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme un gouvernement
-provisoire...
-
-—Les noms?... pouvons-nous les connaître? demanda Marcel.
-
-—Je ne vois aucun inconvénient à vous les dire: les citoyens
-Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, sénateur, le général Moreau,
-l'ancien membre du Directoire Carnot, font partie de ce gouvernement,
-provisoirement présidé par un militaire.
-
-—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants, impatients, avides de
-connaître le vrai chef, l'âme de cette conspiration...
-
-—Ce président sera moi...
-
-—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et votre gouvernement
-s'intitulera républicain?...
-
-—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter? fit Léonidas en
-regardant avec sévérité le marquis.
-
-L'agent royaliste se tut, craignant d'éveiller les soupçons.
-
-—Nous aurons pour nous le peuple et l'armée, reprit Léonidas. Nous
-abolirons la conscription. Nous crierons par toute la France: «Plus de
-droits réunis!» Nous déclarerons à l'Europe la paix. Pas de guerre! Pas
-de levées d'hommes! Les Français pourront jouir en paix des fruits de
-leur gloire et des bienfaits de l'alliance avec toutes les nations!...
-Voilà ce que nous offrons au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de
-nouveau la République et relèvera la statue abattue de la Liberté!...
-
-On applaudit à ce programme et les mains des membres rapprochés du
-bureau se tendirent vers Léonidas pour le féliciter.
-
-Marcel, qui faisait un peu l'office de directeur des débats, intervint
-alors:
-
-—Citoyens, vous avez entendu l'exposé si clair, si lumineux, si
-pratique aussi, du projet conçu par le compagnon Léonidas, avec
-l'approbation de notre censeur Philopœmen... êtes-vous d'avis de
-l'adopter?
-
-—Oui! oui!... s'écrièrent plusieurs voix.
-
-—Il s'agit maintenant de fixer la date ou le jour de l'exécution.
-
-—Seul, je dois connaître cette date, dit Léonidas... il faut que
-le secret soit absolu... Au dernier moment je vous convoquerai...
-Acceptez-vous?
-
-—Oui... oui... Mort au tyran!... A bas l'Empereur!... clamèrent les
-conjurés, dominés par l'énergie et l'accent d'autorité de leur nouveau
-chef.
-
-—Mes amis, je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi,
-reprit Léonidas; à présent, avant de nous séparer, en vous remerciant
-de l'accueil que vous avez bien voulu me faire sur l'avis de mon cher
-camarade le colonel Oudet, il me reste un devoir à remplir... Je vous
-ai donné les noms de tous les membres du gouvernement provisoire...
-sauf un seul, le mien... je dois vous le faire connaître...
-
-Un grand silence se fit. Tous attendaient avec une vive curiosité
-le nom de cet audacieux conspirateur qui, en imaginant de répandre
-brusquement le bruit de la mort de l'Empereur, espérait surprendre le
-pouvoir, intimider le Sénat, rallier les administrations et disposer de
-l'armée façonnée à l'obéissance passive.
-
-—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle simplicité, je suis né
-à Dôle, le 28 janvier 1754, j'ai donc cinquante-deux ans; mon père
-était chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis fait soldat.
-J'ai commandé le détachement franc-comtois à la fête de la Fédération.
-J'ai gouverné la place de Besançon. J'ai été fait général de brigade
-en Italie, où j'ai servi sous mes amis Championnet et Masséna...
-J'ai toujours défendu la patrie et aimé la liberté... Je me nomme le
-général...
-
-A ce moment, on frappa violemment à la porte du hangar.
-
-Un maréchal des logis de hussards, très mince, très coquet, accourut,
-essoufflé:
-
-—Vite! vite!... Hors d'ici, camarades! cria-t-il en entrant.
-
-—Qu'y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel, s'approchant du maréchal
-des logis qui n'était autre que Renée, le joli sergent du bataillon de
-Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l'aide-major.
-
-—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez une seconde de plus ici,
-vous êtes pris... les agents de Dubois sont sur mes talons...
-
-Marcel s'était aussitôt précipité vers le centre de la pièce, et
-soulevant une trappe, l'ouvrit, disant aux conjurés:
-
-—Camarades, éloignons-nous par cette issue... nous tomberons dans la
-cave d'un ami, d'un affilié... de là nous pourrons gagner une maison
-voisine donnant sur une autre rue... En route!... le tyran n'en a
-plus pour longtemps à nous faire traquer par ses sbires!... Vive la
-République!
-
-—Mort au tyran! à bas l'Empereur! répétèrent les Philadelphes.
-
-Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants descendirent un à
-un.
-
-Renée voulait attendre que Marcel eût à son tour disparu dans le trou
-béant, mais celui-ci lui fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il
-dit:
-
-—Après vous, mon général...
-
-—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine à bord d'un navire
-en perdition... je dois rester le dernier...
-
-Marcel fit un signe de soumission et posa le pied sur l'échelle.
-
-Au moment de descendre, il releva la tête:
-
-—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l'instant où vous alliez, mon
-général, nous dire votre nom... peut-être est-il bon que je le sache,
-pour le procès-verbal de cette séance?
-
-—Très juste, répondit Léonidas.
-
-Et s'engageant à son tour dans la soute noire, derrière Marcel, il dit
-ce simple nom:
-
-—Général Malet!...
-
-Puis il laissa retomber la trappe.
-
-Il était temps: des coups de crosse ébranlaient la porte du hangar,
-qui avait servi de siège au comité de la rue Bourg-l'Abbé et les
-agents du préfet Dubois s'avançaient, avec précaution, dans la salle
-vide, tandis que les Philadelphes, ayant gagné la maison voisine, se
-dispersaient, ajournant l'exécution du projet hardi que le même général
-Malet devait reprendre témérairement plus tard, au moment de la déroute
-de Russie, le 22 octobre 1812.
-
-
-
-
-V
-
-GLOIRE D'AUTREFOIS
-
-
-La guerre était commencée. Napoléon s'était préparé avec autant de
-prudence, de circonspection et de précautions de toutes sortes, en vue
-de la première rencontre, que si le salut de la France en eût dépendu.
-
-La Prusse, au contraire, avec une infatuation que plus tard nous
-devions connaître, se fiant à sa vieille réputation militaire, toute
-glorieuse des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les publicistes
-chauvins comme de Gentz, trompée par ses militaires qui affirmaient,
-en d'autres termes, mais avec la même présomptueuse sottise que notre
-maréchal Lebœuf soixante-quatre ans plus tard, qu'il ne manquait pas un
-bouton de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour chefs de vieux
-généraux comme Brunswick, Blücher et Mollendorf, semblait pénétrée de
-l'esprit d'imprudence et d'erreur dont il est parlé dans _Athalie_. La
-chute de la monarchie prussienne apparaissait fatale.
-
-Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à Erfurt, sous la
-présidence du roi Frédéric-Guillaume.
-
-Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf,
-les ministres, plusieurs officiers généraux, tinrent séance pendant
-deux jours.
-
-Il est facile de gagner les batailles après coup et de refaire les
-plans de campagne, en évitant les fautes commises, en profitant des
-hasards heureux survenus.
-
-Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler sur les faits
-accomplis, sans suivre la fortune et argumenter d'après le succès
-final, il est certain que les Prussiens commirent une faute immense dès
-le début de la campagne.
-
-Ils devaient, loin de se porter au devant de Napoléon qui avait à sa
-disposition ses troupes de l'Allemagne du Sud, reculer, lui opposer
-l'espace, le terrain marécageux et difficile, l'attirer vers le Nord,
-et là joindre l'armée russe à qui la distance ne permettait pas
-d'entrer en ligne avant deux ou trois mois.
-
-De sages conseils en ce sens furent produits, mais la reine Louise
-assistait à la discussion penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut
-en cette circonstance le mauvais génie de la Prusse, comme une autre
-souveraine devait plus tard fatalement conseiller ceux qui disposaient
-des destinées de la France.
-
-La reine murmura à l'oreille du roi son indignation de paraître
-reculer devant les Français qui n'avaient pas encore eu affaire à la
-première armée d'Europe, aux vainqueurs de Rosbach. Que dirait le
-peuple si animé, si excité, qui criait: A Paris! à Paris! dans les
-rues de Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés, qui chaque
-soir emplissaient les brasseries de leurs belliqueuses provocations,
-accompagnées de larges rasades! Les philosophes s'en mêlaient: Fichte
-en tête, qui s'était engagé, et l'on ne rêvait, dans les laboratoires
-et parmi les pinacothèques, que l'extermination de l'armée française
-et la conquête des anciennes provinces de la Lotharingie. Il fallait
-avancer, pousser droit à l'ennemi. Une première victoire ouvrirait à
-l'armée prussienne la route de Paris! Et la reine disait:
-
-—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que vous avez peur!...
-
-Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être voulu encore arrêter les
-hostilités, tenter une démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la
-reine Louise. Cette femme imprudente traduisait d'ailleurs, au conseil
-de guerre d'Erfurt, les passions populaires surexcitées et formulait
-les sentiments de toute la nation fanatisée.
-
-La marche en avant fut résolue. Dans une note insultante et
-provocatrice, la Prusse demanda à la France de retirer immédiatement
-ses troupes de l'autre côté du Rhin. La date de cette retraite était
-exigée au 8 octobre.
-
-Ce fut Berthier, major général, qui remit la note à l'Empereur.
-
-—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous serons exacts au
-rendez-vous que nous donne le roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu
-d'être en France, nous serons en Saxe!
-
-Immédiatement Napoléon adressa à l'armée la proclamation suivante:
-
- «Soldats,
-
- «L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous
- vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes
- triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se
- sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui,
- à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y
- a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la
- Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus
- Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements,
- ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de
- leurs armées. Soldats!... il n'est aucun de vous qui veuille
- retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur.
- Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe.
-
- »Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens
- éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze
- ans...»
-
-Le lendemain 8 octobre, l'armée franchissait la Saxe, par trois
-colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers
-coups de sabre.
-
-Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire
-au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la
-division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea
-en personne et décida de cette première victoire.
-
-Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse
-y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna.
-
-La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite
-ville universitaire d'Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts
-de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les
-blessés. La déroute se propagea jusqu'à Weimar.
-
-Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres
-suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la
-nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait
-entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la
-Saale.
-
-A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d'observer l'armée du prince
-de Hohenlohe, avait son quartier général.
-
-Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se
-campa. Au centre d'un carré de quatre mille hommes, il établit sa
-tente. Depuis, l'on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg.
-
-Alors, avec une activité prodigieuse, il s'occupa d'amener son
-artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il
-dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour
-livrer un passage au canon.
-
-Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu'il eut vu
-les premières pièces hissées.
-
-Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s'assit, à
-cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s'endormit, au milieu
-d'un cercle respectueux de soldats et d'officiers.
-
-La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles,
-protégeait le sommeil du grand soldat.
-
-Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine.
-Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front
-des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision
-accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des
-Russes, et la journée qui s'avançait allait renouveler les prodiges
-d'Austerlitz!...
-
-Les cris de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent et le signal d'attaquer fut
-donné à Lannes.
-
-Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt.
-
-A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant
-compromise par le maréchal Ney qui s'était engagé imprudemment.
-
-A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le
-jalousait et s'en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant
-sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le
-3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de
-la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf
-dangereusement blessé.
-
-Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l'armée prussienne.
-La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu'à
-Weimar les fuyards.
-
-Sans l'inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la
-Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala
-Napoléon: Il doit partager sa gloire.
-
-Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille.
-
-Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d'un bouquet de
-bois, où la cavalerie prussienne avait chargé.
-
-Le numéro du régiment le frappa.
-
-—De la 32e! s'écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en
-Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il
-à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des
-hommes de cet invincible régiment!
-
-Et, l'Empereur, s'arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son
-cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e
-demi-brigade, les soldats du pont d'Arcole et de Marengo.
-
-Il continua sa ronde. A l'entrée du village d'Auerstaedt, se trouvait
-une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s'était livré, à
-en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées,
-jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme.
-
-Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l'Empereur aperçut
-la silhouette démesurée d'une sorte de maigre géant, debout, paraissant
-monter la garde.
-
-Sous son bras, le géant tenait une longue canne.
-
-Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l'étrange
-factionnaire:
-
-—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il.
-
-Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit
-faire un vertigineux moulinet, la jeta en l'air, la rattrapa au vol et
-la présentant ensuite, dans l'attitude du soldat en armes devant un
-général, répondit:
-
-—Sire, j'attends du renfort!
-
-—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes
-grenadiers... Tu te nommes La Violette?
-
-—Oui, sire, c'est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre
-Majesté l'a ordonné...
-
-—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est
-ouverte à présent, dit en souriant l'Empereur... Mais, de quels
-renforts parlais-tu?
-
-—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers.
-
-—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué.
-
-—Oui, des prisonniers que j'ai faits... Ils sont là... dans la
-grange... J'ai fermé la porte et j'attends...
-
-—Tu as fait des prisonniers, toi?
-
-—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes
-tapins... J'ai aperçu des dragons rouges démontés qui s'enfuyaient,
-je les ai sommés de se rendre... ils m'ont écouté. Ils croyaient
-probablement que j'avais derrière moi le régiment... ils se sont
-rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s'est
-passé, sire!
-
-Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce
-colloque. Il vint rendre compte à l'Empereur de la vérité du fait.
-Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci,
-réclamant la vie sauve...
-
-Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La
-Violette.
-
-—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur...
-
-Et, saisissant l'oreille de La Violette, il la lui tira violemment.
-
-La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l'Empereur fût
-bigrement content pour pincer si fort...
-
-—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de
-guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon...
-
-Et l'Empereur élevant la voix, dit:
-
-—Rapp, venez près de moi!
-
-Rapp avança son cheval.
-
-Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha
-la croix de la Légion d'honneur, et la tendant à La Violette, tout
-abasourdi, lui dit:
-
-—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras
-le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur
-Iéna!
-
-Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement
-ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ
-de bataille.
-
-La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif,
-la croix scintillant sur sa poitrine.
-
-Il murmura d'un air profondément troublé:
-
-—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc!
-Pourtant l'Empereur l'a dit...
-
-Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie:
-
-—Enfin, ça y est... A présent il n'y a plus qu'à prouver à l'Empereur
-qu'il ne s'est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me
-faire casser la gueule pour lui!...
-
-Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s'il
-commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de
-bataille pour rejoindre son régiment, en criant:
-
-—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!...
-
-
-
-
-VI
-
-LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE
-
-
-Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir
-aussitôt le maréchal Lefebvre.
-
-Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les
-genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant
-de long en large selon son habitude, ne s'interrompant que pour puiser
-de larges prises de tabac dans sa tabatière d'écaille.
-
-—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal
-Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté
-par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de
-balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la
-fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été
-secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de
-l'état-major, et par l'intrépidité rare de son brave corps d'armée. Les
-résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive
-à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de
-canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire
-des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et
-la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.»
-
-Napoléon cessa de dicter. On sait qu'il lui était presque impossible
-d'écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que
-sa pensée. Il en résultait un entassement d'hiéroglyphes, absolument
-illisibles, même pour lui.
-
-La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval,
-à force d'habitude, d'entraînement, d'attention, étaient parvenus à le
-suivre, dans ses fiévreuses improvisations.
-
-Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter
-ses paroles à mesure qu'elles s'échappaient de sa bouche, comme une
-coulée de fonte du creuset.
-
-Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au
-secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en
-abrégé.
-
-—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour
-communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d'un ton sarcastique, en se
-tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la
-dictée.
-
-Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information:
-
-—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle
-est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la
-bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait
-sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le
-plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays,
-Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers
-coups.»
-
-Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d'homme
-contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un
-souverain ennemi.
-
-Il s'était arrêté, comme s'il cherchait ses mots, lui d'ordinaire si
-pressé, au débit si précipité et qui souvent n'achevait pas ses phrases.
-
-Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda
-l'Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition
-subite venait-elle de l'atteindre, lui, l'homme invulnérable, qui ne
-connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la
-maladie?
-
-Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l'interrogation muette de
-son secrétaire:
-
-—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L'Empereur est logé au palais de
-Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît
-que ce qu'on a dit d'elle est vrai. C'est une femme d'une jolie
-figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences
-de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la
-plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits
-à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi, son mari,
-qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait
-la paix et le bien de ses peuples...»
-
-De nouveau, Napoléon fit une pause...
-
-Un personnage venait d'entrer sans bruit, tout crotté, l'uniforme
-déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre...
-
-Il attendait respectueusement que l'Empereur eût fini de dicter.
-
-Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main
-vigoureusement:
-
-—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés
-cette fois... Hein! qu'en dis-tu?
-
-—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s'en tirera toujours!
-
-—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!...
-
-—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe
-aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n'était pas jaloux des
-autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa
-franche nature devinait la trahison.
-
-—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à
-tes grenadiers ce soir: Soldats, l'empereur est content de vous!...
-
-—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d'ailleurs ils ne l'ont
-pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze
-lieues d'une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous
-m'avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité
-Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m'en offrir un autre... le mien est
-tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon...
-
-—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu
-as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi...
-
-—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés
-d'induction n'étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi...
-
-—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal...
-
-—C'est vrai... mais l'épée?...
-
-—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand
-je dictais cette note relative à la reine de Prusse...
-
-—Oui, sire; est-ce que je puis parler...
-
-—... Avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité! dit
-avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie;
-je t'écoute, Lefebvre!...
-
-—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre
-place, je laisserais tranquille la reine de Prusse.
-
-—Elle a voulu la guerre, c'est elle qui est cause que tant de mes
-braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d'Iéna, dans les
-rues d'Auerstaedt!...
-
-—Le peuple prussien voulait aussi la guerre...
-
-—La reine l'a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon.
-Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la
-guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont
-seuls fait le tapage et le mal... il n'y a pas un homme sensé qui n'ait
-deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu'à Berlin...
-
-—Ça c'est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le
-toupet qu'ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans
-m'oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité,
-qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole.
-
-—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent
-le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le
-changement qui s'est dès lors opéré dans l'esprit de la reine,
-de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, devenue
-turbulente et guerrière, est dû à l'impression qu'a produite sur elle
-le bel empereur Alexandre...
-
-—Vous croyez la reine amoureuse du tsar?
-
-—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s'est
-mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre...
-Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu'elle l'a conduit,
-en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes!
-femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains!
-Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et
-l'épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à
-cette reine téméraire et frivole!...
-
-Et aussitôt l'Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui
-commanda:
-
-—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans
-les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une
-gravure qui excite le rire...
-
-Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant.
-
-Il reprit, avec un plissement ironique de la lèvre supérieure:
-
-—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine,
-et de l'autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le
-tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises.
-La reine, drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres
-représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l'air de
-regarder l'empereur de Russie. L'ombre du grand Frédéric n'a pu que
-s'indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses
-vœux, étaient avec la nation qu'il a tant estimée, et dont il disait
-que s'il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en
-Europe sans sa permission...»
-
-Ayant dicté, il s'arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction,
-et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation.
-
-Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d'un plan, étalé
-sur la table de l'Empereur.
-
-Des figures géométriques, des lignes, des échelles, des chiffres,
-couvraient les marges de ce plan.
-
-Napoléon s'approcha de Lefebvre et lui dit:
-
-—Tu vois là un beau travail... c'est d'un ingénieur du plus grand
-mérite... le général Chasseloup...
-
-—Ah! oui! dit Lefebvre d'un ton assez indifférent, et il détourna la
-tête, ne s'intéressant que médiocrement à ces travaux géographiques qui
-pour lui étaient de l'hébreu.
-
-Napoléon insista:
-
-—C'est le plan de la ville de Dantzig, dit-il... avec l'étude des
-distances, des hauteurs et des positions tout autour de la place...
-
-—Ah! c'est Dantzig?... parfaitement!... connais pas Dantzig, dit
-Lefebvre de plus en plus froid et n'attachant aucune importance à ce
-renseignement fourni par l'Empereur.
-
-Celui-ci, toujours souriant, continua:
-
-—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux Lefebvre... C'est un port de
-premier ordre sur la Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit... Il
-y a là des ressources immenses, des approvisionnements inépuisables...
-pour la campagne que je veux entreprendre dans les plaines de
-Pologne... car nous allons au-devant des Russes...
-
-—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir de taper un peu sur
-des troupes plus sérieuses que celles du roi de Prusse... Et quand y
-allons-nous au-devant de ces Russes?...
-
-—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire
-et les difficultés sont grandes pour l'aborder. Elle se défend par
-l'espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine
-aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans
-les neiges de la Pologne, ils n'atteindraient jamais le cœur de la
-Moscovie, si je ne m'assurais des magasins sur mes derrières... Voilà
-pourquoi il me faut Dantzig...
-
-—S'il vous la faut, vous l'aurez!
-
-—J'y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre...
-Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli...
-Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille
-Russes, la défend... C'est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le
-gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de
-faire brûler les faubourgs afin d'ôter tout abri à l'assaillant... Ce
-n'est pas tout... suis avec moi sur le plan...
-
-Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux,
-ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général
-du génie Chasseloup.
-
-—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c'est un banc de sable, le
-Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n'a pas un arbre, pas une
-maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer,
-et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal
-avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent
-toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d'eau de
-trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une
-enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder
-les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec
-de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de
-diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s'ébouler en faisant
-brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies
-septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te
-l'ai dit, Dantzig passe pour imprenable...
-
-Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait
-toute cette explication de l'Empereur:
-
-—Imprenable?... parfaitement, sire!...
-
-Et il pensait tout bas:
-
-—Pourquoi, diable! l'Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu'est-ce
-qu'il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de
-lignes et de points, avec des grandes barres qui s'en vont à droite, à
-gauche...
-
-Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal:
-
-—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c'est toi que j'ai
-chargé de la prendre!...
-
-Lefebvre eut un violent mouvement de surprise.
-
-—Moi!... c'est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec
-mes grenadiers, parbleu!...
-
-Napoléon haussa légèrement les épaules.
-
-—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup.
-
-Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son
-empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel,
-dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une
-corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu'on prenait les villes
-avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire
-des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c'est bon! Il
-l'enlèverait à l'assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait
-après!
-
-Napoléon observait du coin de l'œil son vieux soldat.
-
-Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s'en tenir sur ses
-qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons
-d'armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives,
-considérant toujours l'Empire comme la Révolution en armes, avec
-un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats.
-Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi
-quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis
-longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un
-témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L'occasion du siège
-de Dantzig se présentait. Il la saisissait.
-
-Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en
-matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux
-d'attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent.
-Lefebvre l'exécuterait fidèlement, et au jour de l'assaut final, quand
-il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que
-rien ne résisterait à cette escalade de géants.
-
-Lefebvre, hors d'état de commander en chef un corps d'armée, était très
-capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue
-l'armée française allait entreprendre sérieusement.
-
-Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de
-compétence qu'il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il
-demanda d'être réservé pour une bataille où il n'aurait qu'à foncer sur
-les carrés ennemis.
-
-—Vieille bête, lui dit l'Empereur, se haussant pour essayer de lui
-atteindre l'oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le
-veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu
-aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!...
-
-Lefebvre s'inclina, tout heureux de la confiance de l'Empereur.
-Celui-ci lui avait promis, d'ailleurs, de lui envoyer des instructions
-minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l'ingénieur
-Chasseloup et le général d'artillerie Lariboisière:
-
-—Je m'en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en
-prenant congé de l'Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois
-de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!...
-
-—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d'un ton dédaigneux... Ah!... tu
-y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment.
-
-Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise.
-
-—Si j'y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine
-et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui,
-nous sommes restés les mêmes qu'au temps où, elle blanchisseuse et moi
-simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à
-votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde
-impériale!... Si j'aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme
-et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d'armes, moi!... je
-suis ignorant, j'ai à peine été à l'école... je ne suis capable que de
-trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l'aigle
-que vous m'avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le
-plus malin de tout l'empire, quand Bernadotte et votre Fouché s'en
-mêleraient, d'être plus fort que moi, sur ces articles-là!...
-
-—C'est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l'Empereur, dissimulant sous
-un sourire une pensée qui lui était venue et qu'il ne jugeait pas à
-propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux
-pas t'empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et
-que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux
-soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances
-de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour
-comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra
-peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s'inclinera si je
-pose sur le bonnet de l'ancienne blanchisseuse un trophée que tous
-envieront!...
-
-—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les
-tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j'ai
-déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh!
-sire! qu'est-ce qu'il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout
-cela, que dois-je tenter d'impossible?
-
-—Je te l'ai dit: prendre Dantzig...
-
-—J'y vais! répondit Lefebvre; et après s'être incliné devant Napoléon,
-en courant, il sortit, les yeux brillants, le teint plus coloré que
-de coutume, comme s'il allait, en quittant l'Empereur, marcher sur la
-ville et l'emporter d'assaut, en deux temps et trois mouvements.
-
-—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant s'éloigner, quels hommes
-de Plutarque ces soldats d'autrefois!...
-
-Il poussa un soupir et ajouta:
-
-—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la guerre change... je l'ai
-transformée... et l'on ne retrouvera plus d'hommes comme Lefebvre... ni
-comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra!
-
-Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires, attentifs,
-la plume en arrêt, prêts à happer à son passage la phrase qu'il allait
-brusquement jeter:
-
-—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché... «Mon cher ministre,
-je suis très mécontent de l'attitude de l'Académie française. L'abbé
-Sicard, recevant le cardinal Maury, s'est fort mal exprimé sur le
-compte de Mirabeau... On s'est élevé avec d'inutiles déclamations
-contre la Révolution et les révolutionnaires... je ne veux point qu'il
-y ait des réactions dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec
-éloge dans les journaux...»
-
-Ayant adressé cette mercuriale lointaine au ministre de la police, il
-passa immédiatement à un autre sujet:
-
-—«Le directeur de l'Opéra, dit-il de sa voix saccadée, s'abstiendra
-de toutes tracasseries à l'égard du machiniste qui m'est signalé. Ce
-n'est pas la faute de ce bon serviteur si le changement de décoration
-indiqué au dernier ballet a manqué. Je ne veux pas que ce machiniste
-soit victime d'un accident fortuit, mon habitude est de soutenir les
-faibles. Les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas,
-mais je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer...»
-
-Puis, ayant ainsi touché à tant de sujets divers, affirmant sa
-merveilleuse ubiquité d'esprit, Napoléon congédia ses secrétaires, en
-leur disant:
-
-—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de repos... demain nous serons
-à Potsdam et après-demain nous entrerons dans Berlin!...
-
-
-
-
-VII
-
-L'ENTRÉE A BERLIN
-
-
-Le 27 octobre 1806, Berlin assista à un spectacle grandiose, rappelant
-les scènes les plus pompeuses de la vie antique. Comme les légions
-romaines, la grande armée victorieuse faisait son entrée dans la
-capitale d'un état vaincu.
-
-Dès l'aube, toute la ville était sur pied. Les fenêtres se
-garnissaient, et les balcons disparaissaient sous une triple rangée
-d'hommes et de femmes. Des têtes, encore des têtes, apparaissaient à
-toutes les maisons; en espaliers humains les avenues, les boulevards,
-les rues se transformaient.
-
-L'avenue qui mène de Charlottenbourg au palais du roi était emplie
-d'une foule compacte. Beaucoup de femmes, se haussant curieusement
-sur la pointe du pied, encombraient les seuils des allées. Des
-pères portaient leurs enfants sur leurs épaules. Des échelles, des
-escabeaux, des tréteaux avaient été réquisitionnés partout et disposés
-le long des maisons, dans les rues débouchant sur les voies du parcours.
-
-Tous les regards étaient tournés vers la porte de Charlottenbourg,
-tenue fermée, et que deux agents de police gardaient, écartant les
-badauds trop empressés et les gamins trop familiers.
-
-Toute cette masse populaire chuchotait, s'entretenait à mi-voix,
-bourdonnait sourdement. On se racontait, avec l'effroi de jeunes
-enfants écoutant des histoires de brigands, la prodigieuse succession
-d'événements qui avaient amené Napoléon et son armée jusque dans Berlin.
-
-Aucun cri de colère ne s'élevait de cette population, oppressée par
-la défaite, mais intimidée et presque subjuguée par la grandeur de la
-victoire.
-
-La curiosité, le désir de voir de près le grand Napoléon, de considérer
-les traits, le costume, les allures du vainqueur de quarante batailles
-rangées, et aussi la satisfaction de regarder défiler ses soldats
-invincibles, sur les prouesses desquels de surprenantes légendes déjà
-couraient, avaient dominé le sentiment de douleur et de prostration qui
-devait se trouver au fond de toutes ces âmes.
-
-Et puis, on se disait que c'était la première fois que le César
-français exigeait ainsi les honneurs du triomphe. Berlin avait
-le privilège douloureux d'être le théâtre d'un inoubliable et
-extraordinaire spectacle.
-
-Aussi, un long et prolongé murmure, où il y avait de l'angoisse mêlée
-au plaisir comme il s'en produit quand on assiste de loin à la sublime
-horreur d'une catastrophe, sortit de toutes les poitrines et se
-transmit de bouche en bouche, par toutes les rues avoisinant le palais,
-quand la porte de Charlottenbourg s'ouvrit...
-
-—Ah! ah!... les voici!... Attention!...
-
-Immense et lumineux, dominant comme un phare une mer d'hommes,
-apparut tout d'abord un plumet tricolore, aigrette aux couleurs de la
-Révolution, et au-dessus, un haut bonnet à poils à ganse d'or...
-
-Aérienne, impérieuse, souple et forte, autour de ce plumet et de ce
-bonnet à poils, une canne voltigeait, s'élevait dans l'arcature de la
-porte de Charlottenbourg, descendait, remontait, sceptre mobile de la
-reine des batailles...
-
-Majestueux, plus haut que jamais, se redressant et se cambrant dans un
-dandinement rythmique des épaules, La Violette, ainsi que l'Empereur
-l'avait promis, le premier, entrait dans Berlin.
-
-Et la canne du tambour-major des grenadiers de la garde semblait un peu
-cousine de l'épée de Napoléon.
-
-Sur la poitrine de La Violette scintillait l'étoile...
-
-La physionomie placide de l'ancien aide-cantinier paraissait scintiller
-aussi dans l'éclat de cette belle journée...
-
-En se balançant devant les Berlinois, la canne haute et le plumet
-pointant au ciel, La Violette paraissait dire:
-
-—Regardez-moi, enfants de Berlin!... la France est le plus beau pays
-du monde... l'armée est ce qu'il y a de plus beau dans la France... le
-plus beau régiment de France, c'est le 1er régiment de grenadiers...
-le plus bel homme du 1er régiment de grenadiers, c'est moi, son
-tambour-major... regardez-moi bien, enfants de Prusse, vous avez sous
-les yeux le plus bel homme de toute la terre!...
-
-Et il ajoutait, et cela avec un soupir:
-
-—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale me voyait!...
-
-Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours gardé pour la
-Sans-Gêne un amour profond, respectueux, naïf, un amour simple comme
-son héroïsme et grand comme sa taille...
-
-Derrière les tambours battant avec ostentation le pas redoublé,
-derrière la colossale forêt des grenadiers, marchant au pas, dans une
-régularité de géants automatiques, les voltigeurs venaient alertes,
-dispos, râblés, pleins d'entrain...
-
-Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust, Lefebvre, Berthier,
-Augereau, les glorieux maréchaux de l'empire, dont la foule se redisait
-les noms.
-
-Encore un vide plus grand, et tout seul—astre solitaire, entraînant
-dans son orbe toutes ces brillantes constellations militaires, centre,
-foyer, soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée, la redingote
-grise ouverte, laissant voir son uniforme de colonel de chasseurs et
-son gilet blanc, l'Empereur...
-
-Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde, commandés par les
-généraux d'Hautpoul et Nansouty...
-
-L'admiration et l'étonnement pesaient sur cette foule, enchaînant les
-clameurs, comprimant les révoltes, imposant le respect.
-
-Au milieu d'une haie silencieuse, le cortège impérial traversa la ville.
-
-Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa digne attitude l'hommage
-mérité: pas un cri de haine inopportun, pas une protestation absurde
-et emphatique ne s'élevèrent des rangs de cette nation vaincue et
-humiliée, mais aussi pas un applaudissement, pas un bravo au spectacle
-des vainqueurs paradant en armes dans la capitale prussienne occupée...
-
-Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin, mais à Paris...
-les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes passaient
-sur le boulevard, de la Bastille à la place Vendôme, au milieu des
-acclamations frénétiques de misérables Français ravis de la défaite,
-et des mouchoirs s'agitaient aux fenêtres, tandis que des cris
-de joie étaient poussés par des femmes en délire. Les royalistes
-s'époumonnaient à hurler: «Vive l'empereur Alexandre! vive le roi de
-Prusse! vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans des Bourbons
-ont imprimé ce jour-là une tache de honte durable au front de la
-France...
-
-Il a fallu, pour l'effacer, la sublime et tragique attitude de Paris,
-dans la journée éternellement néfaste du 1er mars 1871.
-
-Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation d'un village ravagé
-par l'épidémie. Les portes closes, les fenêtres fermées, les rues
-vides, la vie urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus digne
-encore que celui de Berlin courant admirer l'entrée de la Grande-Armée
-dans ses rues. Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un troupeau
-suspect, dans un coin de la ville, ne dépassèrent point la place de
-la Concorde. Et qu'aperçurent leurs cavaliers caracolant autour de
-l'obélisque? Le silence des factionnaires aux barricades détournant
-la tête et, sur la place vaste, nue, sinistre, les statues imposantes
-des villes de France, portant sur leurs faces de pierre un masque de
-crêpe noir, afin de ne pas voir l'approche des vainqueurs!... Touchant
-symbolisme du patriotisme accablé.
-
-L'entrée des Français à Berlin, le 27 octobre 1806, ce n'était pas la
-victoire des chouans, des émigrés, des amis de l'Angleterre, comme à
-l'époque douloureuse où la cocarde blanche chez nous triompha. Les
-citoyens de Berlin se trouvaient tous unis devant Napoléon vainqueur et
-n'attendaient pas de lui un gouvernement.
-
-Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu solennellement les clefs
-de la ville, accorda audience aux magistrats et s'efforça de les
-rassurer. Des ordres sévères furent donnés pour maintenir la discipline
-et prévenir les violences, les rixes, les exactions.
-
-Avec une grande bienveillance, l'Empereur accueillit le prince de
-Hatzfeld, qui était le bourgmestre de Berlin.
-
-L'empereur demanda au prince de Hatzfeld s'il voulait résigner ses
-fonctions, lui assurant qu'un traitement honorable lui serait réservé.
-Il lui offrit également de lui conserver ses dignités et sa place. Il
-ne voulait toucher aux institutions de la Prusse que si les autorités
-locales refusaient de se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de
-le laisser en fonctions, de respecter son corps municipal et de lui
-permettre d'administrer, comme par le passé, la ville, mais à une
-condition c'est que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux
-contre les Français, qu'il ne tirerait aucun parti des renseignements
-qu'il pourrait avoir, en conservant les employés et agents de la ville
-sous ses ordres. C'était raisonnable et équitable.
-
-Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions. Il remercia vivement
-l'Empereur de sa bonté. Il continuerait donc à administrer Berlin et,
-faisant apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement
-de ne rien entreprendre contre l'armée française ni contre son chef
-et de ne rien révéler aux généraux du roi de Prusse des mouvements de
-troupes qu'il serait à même de surprendre.
-
-Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était un homme intelligent
-et éclairé, à prendre cet engagement.
-
-Un patriote endurci eût préféré peut-être ne pas rester en place et se
-retirer devant le vainqueur, gardant ainsi toute sa liberté d'agir.
-
-Mais dans l'intérêt de ses concitoyens, ayant accepté de garder son
-pouvoir, sous la condition de ne pas se servir de la facilité qui lui
-était accordée pour nuire à l'armée française, il est certain qu'au
-seul point de vue de l'honneur, le prince de Hatzfeld devait tenir son
-serment.
-
-Le patriotisme excuse sans doute les infractions à ces serments-là,
-mais il est plus prudent de ne pas les prêter.
-
-Le prince de Hatzfeld parti, Napoléon allait se mettre au travail
-avec ses secrétaires, quand Duroc l'avertit que le maréchal Lefebvre
-désirait lui parler.
-
-—Qu'il entre, dit vivement Napoléon, est-ce que Lefebvre a besoin
-d'une lettre d'audience... je fais faire antichambre aux rois, mais pas
-à un maréchal comme Lefebvre...
-
-—C'est qu'il a avec lui un jeune sous-lieutenant, et il craignait que
-Votre Majesté ne pût le recevoir.
-
-—Un sous-lieutenant?... Son fils peut-être?...
-
-Duroc secoua la tête.
-
-—Non sire... le maréchal Lefebvre n'a pas de fils aux armées...
-
-Napoléon fronça le sourcil.
-
-—Ah! oui, fit-il... le fils de Lefebvre s'imagine, lui aussi, qu'il
-est sorti d'une race de potentats... il est tel que des gens que je
-connais bien... ils considèrent comme leur étant dû légitimement ce
-qu'ils ne tiennent que du hasard et de moi... Le fils de Lefebvre
-se croit gentilhomme parce que j'ai fait son père maréchal et
-grand-aigle... il a des idées frondeuses... il connaît madame de Staël,
-Benjamin Constant... c'est un idéologue!... est-ce qu'il conspire?
-
-—Je n'ai pas dit cela, sire... répondit Duroc vivement.
-
-—Ça suffit... je me souviendrai à l'occasion de ce fils de mon
-maréchal qui n'est pas avec son père et avec moi sous les drapeaux!...
-Duroc, faites entrer Lefebvre et ce sous-lieutenant...
-
-
-
-
-VIII
-
-LA PROMOTION D'HENRIOT
-
-
-Lefebvre présenta à l'Empereur le sous-lieutenant Henriot, son filleul.
-
-Fixant son œil profond sur le jeune homme, Napoléon lui demanda de son
-ton bref:
-
-—Votre âge?
-
-—Vingt et un ans, sire.
-
-—Sous-lieutenant au 4e hussards?... votre général est Lasalle... vous
-êtes le filleul du maréchal Lefebvre?...
-
-—La maréchale l'a adopté, sire, sur le champ de bataille... à
-Jemmapes... dit Lefebvre, répondant pour le jeune officier troublé.
-
-—Beau combat, Jemmapes!... et c'est à Iéna que vous avez fait vos
-premières armes, c'est un bon début, lieutenant!...
-
-—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot avec simplicité.
-
-L'Empereur tressaillit. Il aimait les réponses précises et goûtait la
-présence d'esprit.
-
-Il augura bien de l'à-propos de ce jeune homme.
-
-—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien!
-lieutenant vous resterez... au même régiment... S'il n'y a pas d'emploi
-vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la
-première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans
-cette campagne qui ne fait que commencer...
-
-Lefebvre s'approcha:
-
-—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera
-bien heureuse!... D'ailleurs, ce grade que vous venez d'accorder à
-Henriot, il l'avait mérité, et vous n'avez fait que rendre justice à un
-vrai soldat...
-
-—Ton élève, Lefebvre?...
-
-—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour
-justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le
-jeune officier.
-
-Henriot rougit, hésita, balbutia...
-
-—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement
-Lefebvre.
-
-—L'Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau
-lieutenant.
-
-—Cependant tu as pris Stettin! s'écria vivement Lefebvre.
-
-—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l'Empereur, de
-très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet,
-de m'envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place
-considérable... mais vous n'avez pas à vous tout seul, je suppose, pris
-une place forte ayant une nombreuse garnison et de l'artillerie?
-
-—Sire, j'avais avec moi un peloton de hussards!... répondit
-modestement Henriot.
-
-Lefebvre intervint de nouveau:
-
-—C'est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement
-enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général
-Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne...
-il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le
-sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître
-une sorte de gros village qu'il apercevait dans le lointain...
-
-—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre...
-
-—Aussitôt, reprit Lefebvre, l'officier part, il arrive sous les
-murs d'une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts
-apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais
-savoir à Sa Majesté ce qui s'est alors passé...
-
-Le jeune homme s'enhardit.
-
-—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu'on
-m'avait dit n'être qu'un village... je m'arrêtai!...
-
-—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant
-en géographie!... dit l'Empereur en faisant une grimace; poursuivez,
-lieutenant!
-
-—J'hésitai un instant sur ce qu'il convenait de faire, reprit Henriot
-d'une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de
-l'Empereur... mais j'avais été aperçu de la garnison... déjà l'on
-pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes,
-nous allions essuyer toute une bordée et je n'aurais probablement pas
-pu prévenir mon général de l'existence de cette place forte... Toute
-notre cavalerie éparse dans la plaine s'offrirait au feu meurtrier des
-défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce
-qu'il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes:
-En avant!...
-
-—Très bien!... et alors?... dit l'Empereur intéressé vivement par ce
-récit.
-
-—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le
-glacis... J'ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et
-je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s'est
-abaissé... Nous sommes entrés... J'ai détaché un maréchal des logis au
-général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le
-gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était
-prisonnière avec son matériel...
-
-—Combien d'hommes?
-
-—Six mille environ!...
-
-—C'est un beau, un grand fait d'armes!... et je vous en félicite,
-capitaine, pardon!... chef d'escadron, dit l'empereur se reprenant...
-Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade...
-Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce
-que Rapp me donne aujourd'hui son brevet à signer!... Au revoir,
-commandant, j'aurai l'œil sur vous!... il faut que je lise le rapport
-de Lasalle et que j'envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la
-Grande-Armée, le récit de cette belle action!...
-
-Et Napoléon tendit la main au jeune chef d'escadron, si rapidement et
-si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous
-deux s'éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur.
-
-Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au
-milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des
-soldats rencontrés.
-
-—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir
-Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du
-roi, où logeait l'Empereur.
-
-—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre,
-répondit Lefebvre.
-
-—Qu'allons-nous donc faire chez le bourgmestre?...
-
-—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot,
-te souviens-tu de ta petite camarade Alice?...
-
-Henriot rougit.
-
-—Si je m'en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous
-avons dormi dans la voiture du régiment...
-
-—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le
-sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le
-désordre d'une ville assiégée... c'était en 1792, à Verdun... Nous
-vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions
-peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier
-du coin de l'œil.
-
-Henriot répondit aussitôt:
-
-—J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai dû la quitter... j'étais si
-accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!...
-
-—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces
-enfantillages-là ça prend quelquefois de l'importance, plus tard!...
-Enfin, tu l'as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur,
-ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n'étaient
-point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l'ont
-réclamée. Elle n'avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse
-Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants;
-à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu
-la raison... il a fallu nous séparer d'Alice...
-
-—Ce jour-là j'ai souffert comme si l'on avait mis la moitié de
-moi-même au tombeau!...
-
-—Tu l'aimais cette petite Alice?... Diable! je m'en doutais bien un
-peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d'enfant fussent si
-tenaces... j'ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit
-Lefebvre s'arrêtant brusquement, comme s'il allait changer de route.
-
-—Quelle intention aviez-vous donc?
-
-—Je voulais... hum! j'ai peur que Catherine ne soit mécontente quand
-elle saura cela... Enfin! Alice est ici...
-
-—A Berlin!...
-
-—Oui... sa famille, très pauvre, n'avait pu continuer à s'en charger
-pendant l'émigration... Des relations d'amitié s'étaient établies à
-Coblentz entre l'un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme
-du prince a bien voulu se charger d'Alice... elle l'a gardée auprès
-d'elle comme lectrice...
-
-—Nous allons la revoir! s'écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh!
-quel bonheur!
-
-—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les
-rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la
-princesse... et j'ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre,
-avec prière de t'amener...
-
-—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!...
-
-—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu'une vieille bête, comme
-me le dit souvent l'Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me
-suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J'ai promis de te
-conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C'est trop tard
-pour refuser...
-
-—Cette journée sera pour moi éternellement bonne!
-
-—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d'escadron à quatre
-heures!
-
-—Et je vais revoir Alice!
-
-—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu'aux cotillons! grommela Lefebvre,
-mais attends un peu, mon petit coq, je ne t'ai pas conduit jusqu'ici,
-en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les
-jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de
-vos escapades d'enfance, et puis, en route!... Je t'emmène...
-
-—Où ça, monsieur le maréchal?
-
-—A Dantzig, parbleu!
-
-—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu'on
-dit...
-
-—Oui... c'est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents
-pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c'est un
-joli cadeau!
-
-—Un cadeau?...
-
-—Sans doute! l'Empereur m'a donné Dantzig... seulement il faut y
-entrer!...
-
-—Nous y entrerons!...
-
-—J'y compte bien!... mais l'Empereur ne veut pas entendre parler de
-nos grenadiers pour cela... peut-être qu'avec les hussards nous ferons
-mieux... puisqu'à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie!
-ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant
-de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces
-ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses
-moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières.
-
-—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes!
-répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme.
-
-—A la guerre, il n'y a rien d'impossible!... Allons! par file à
-droite! C'est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à
-cheval!
-
-—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme.
-Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j'aime Alice depuis mon
-enfance... partout son souvenir m'a suivi... je l'aime et je mourrai si
-vous me dites qu'il est impossible qu'elle soit un jour ma femme!
-
-—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien
-attendre que tu sois colonel...
-
-—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous
-avez épousé la maréchale...
-
-—Moi, c'était différent, je n'étais pas chef d'escadron, j'étais
-sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup
-plus tard...
-
-—Quand cela?
-
-—Quand nous aurons pris Dantzig...
-
-—Prenons-la tout de suite!
-
-—Entrons d'abord au palais municipal, on nous attend chez le
-bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des
-bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne
-parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!...
-
-Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel
-un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu'un planton
-se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de
-Hatzfeld.
-
-
-
-
-IX
-
-LA PAROLE D'UN PRUSSIEN
-
-
-La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus
-grande affabilité.
-
-Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante
-pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop
-faire sentir à la femme d'un vaincu qu'un maréchal de l'empire était
-partout chez lui, en Europe.
-
-Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable.
-
-Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne
-pensait à rien autre qu'au bonheur d'être près d'elle. Toutes les
-définitions qu'on a pu donner de l'amour se résument dans cette seule
-constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur,
-à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès
-de la personne aimée. La possession finale n'est que l'exaspération
-de ce sentiment. C'est le bouquet du feu d'artifice de la passion. Le
-meilleur de l'amour n'est pas dans la plénitude de l'assouvissement.
-Le plus délicieux instant est celui où l'on respire, comme une fleur
-penchée, l'âme jumelle, où l'on jouit du son de la voix, où l'on frémit
-au contact le plus léger; et l'amant le plus épris a toujours trouvé
-satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non
-autorisé, dans l'appartement de l'aimée, qu'à s'ébattre en maître dans
-le lit conquis.
-
-Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long
-et copieux, et ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait ou se
-disait autour d'eux. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Laissons à
-leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements
-de leur enfance aventureuse.
-
-Une seule chose contrariait Henriot, c'est de ne pas avoir eu le temps
-de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de
-son nouveau grade.
-
-Alice, elle, n'éprouvait qu'un mécontentement, c'était de ne pas être
-parée d'une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la
-princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de
-l'armée prussienne.
-
-Pendant le dîner, où l'étiquette allemande, très stricte, se trouvait
-scrupuleusement observée, Lefebvre s'efforçait de paraître homme
-élégant.
-
-Il savait les idées de l'empereur à cet égard. Bien des fois,
-réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire,
-Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l'art de se comporter
-dans le monde.
-
-—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des
-sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les
-gentilshommes du monde moderne que j'ai fait... Tâchez de vous montrer
-à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à
-entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à
-vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme...
-Soyez dignes, imposants, distingués!...
-
-Distingués!... C'était là le difficile! Ah! si l'Empereur leur avait
-seulement demandé d'être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent
-fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les
-nuits à cheval, de tenter l'impossible et d'oser l'invraisemblable, ce
-n'était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac
-et de champs de bataille, ah! dame! ce n'était guère aisé!...
-
-Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué
-des maréchaux de l'Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à
-son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu,
-l'égal, devant les dames, de ces freluquets de l'ancien régime, qu'il
-avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu'il avait
-pourchassés au 13 Vendémiaire.
-
-En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit
-volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France,
-intitulé: _L'Art du savoir-vivre_, et, la nuit, sous la tente entre
-deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l'opiniâtre
-assiduité d'un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend
-sa théorie.
-
-Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint,
-s'observa, s'étudia.
-
-Il s'abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s'inclinait à
-droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé
-par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse.
-
-Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan.
-
-Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui
-commises.
-
-En dégustant un verre d'excellent tokaï que lui servit la princesse
-elle-même, il ne put s'empêcher de faire clapper sa langue contre le
-palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à
-la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s'oublia
-jusqu'à dire à voix assez haute:
-
-—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu'on fasse de
-près sa connaissance!...
-
-Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées,
-essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta
-le verre à ses lèvres; puis, après l'avoir tenu en l'air un instant,
-restant debout devant les convives, il dit:
-
-—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!...
-
-L'ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb.
-
-Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite.
-
-—Un second verre, s'il vous plaît, demanda-t-il.
-
-Et de nouveau élevant son verre, il dit d'une voix ferme:
-
-—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l'armée
-prussienne!
-
-Le prince et la princesse s'inclinèrent, et approchèrent leur verre
-des lèvres. Personne, même dans l'impassible domesticité qui assistait
-au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La
-Grande-Armée ne prêtait pas à rire.
-
-Le dîner se termina froidement.
-
-Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure,
-laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d'Alice.
-
-—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le
-quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à
-Lasalle pour l'avertir que je t'enlève...
-
-—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de
-revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice
-avant de partir pour...
-
-—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole
-au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter
-tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son
-oreille: tiens ta langue, nom de nom!...
-
-Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été
-sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par
-l'Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d'être plus
-réservé.
-
-Mais la colère du maréchal, l'embarras du jeune officier, n'avaient pas
-échappé au prince.
-
-Il flaira un secret d'Etat, un mouvement de troupes important, une
-marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le
-flanc de l'armée russe, en route vers la Pologne.
-
-Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon.
-
-C'est au moment où il semblait tout attaché à l'organisation intérieure
-de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes,
-de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l'ordre et la
-distribution, qu'il préparait peut-être un de ces coups d'audace qui
-stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la
-victoire.
-
-Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir
-la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard.
-
-S'il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant
-le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement.
-Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans
-une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage.
-L'empereur Alexandre, de son côté, s'enhardirait, presserait la marche
-sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix,
-il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le
-maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l'occasion et savoir le plan
-nouveau qu'avait conçu l'Empereur.
-
-Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son
-regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée
-de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu'à voix basse
-causaient délicieusement, l'un près de l'autre serrés, dans l'angle le
-moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice.
-
-—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le
-prince, et aussitôt sa physionomie s'éclaira et un sourire de confiance
-et d'espoir zigzagua sur ses lèvres.
-
-M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d'une
-amabilité grande.
-
-Quand l'heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à
-Henriot et lui dit:
-
-—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la
-vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous
-aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt?
-ajouta-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent.
-
-Henriot eut un mouvement d'hésitation.
-
-—J'accompagne le maréchal! répondit-il simplement.
-
-—Oh! alors ce sera pour l'époque de votre retour! dit le prince sans
-insister.
-
-Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse
-étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler
-mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse.
-
-Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille
-tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l'amena à lui parler
-d'Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences
-lorsqu'on vous questionne sur celui qu'on aime,—Alice avoua combien
-Henriot tenait de place dans son cœur.
-
-Le prince sourit, l'encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et
-comme la jeune fille s'arrêtait, avec un pudique embarras, en disant:
-«Mais il n'y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le
-bourgmestre lui dit:
-
-—Vous aimez cet officier... je suppose qu'il vous aime également...
-vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre... cependant il vous
-quitte, il s'en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne
-savez même pas où il va!...
-
-—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les
-paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu'Henriot, à
-peine retrouvé, s'éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se
-dirigeait, s'il serait longtemps absent, s'il reviendrait bientôt.
-
-Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient
-plongé la jeune fille.
-
-Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez
-dit pour être certain qu'Alice, le lendemain, en revoyant Henriot,
-chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret.
-
-Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme.
-
-Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais
-municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot.
-
-Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux
-appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s'excusa
-de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice.
-
-Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés.
-
-Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car
-Lefebvre devait s'impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la
-jeune fille lui demanda timidement:
-
-—Henriot, vous ne m'avez pas dit où vous alliez... je désirerais
-tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans
-les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me
-cachez-vous le but de ce départ?...
-
-Henriot regarda Alice avec une attention profonde.
-
-—Vous voulez savoir où le maréchal m'emmène, mon Alice?... Curiosité
-de femme, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à Dantzig que l'Empereur
-nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la
-prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret...
-
-—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j'ai mal fait de
-vous questionner?... pardonnez-moi!...
-
-—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m'avez ainsi interrogé?...
-quelqu'un n'a-t-il pas cherché à savoir de vous où l'Empereur nous
-ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier
-que l'avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant.
-
-—Oui... c'est le prince de Hatzfeld qui m'a interrogée... il a voulu
-savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage.
-
-—Le prince de Hatzfeld!... oh! c'est pour nous trahir! s'écria
-Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l'Empereur...
-Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j'aille retrouver le
-maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là
-silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il
-ne sait rien... A bientôt!...
-
-Dans sa précipitation, Henriot se trompant d'issue, au lieu de gagner
-le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince.
-
-Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la
-brusque apparition d'Henriot.
-
-—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre
-voyage!... pensa Henriot... Il n'y a pas une seconde à perdre...
-l'Empereur doit être prévenu!
-
-Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons.
-
-Le maréchal chargea Duroc d'informer l'Empereur de ce qu'il venait
-d'apprendre.
-
-Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi
-de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince
-de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de
-Dantzig.
-
-Napoléon entra dans une violente colère.
-
-—Fiez-vous à la parole d'un Prussien! grommelait-il en se promenant
-de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de
-ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu'il était
-libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses
-prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire...
-et il n'usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me
-trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général,
-je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à
-rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour
-sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares
-paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos
-malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent
-pour tout citoyen qui défend son pays... j'admire même ces sauvages
-explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d'Acre
-ont fourni de si farouches témoignages... mais j'écraserai comme des
-reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs
-hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour
-que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets,
-leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage,
-cherchent ensuite à profiter d'un hasard, d'une indiscrétion, de la
-faiblesse d'une jeune fille, d'un secret surpris, en écoutant aux
-portes, ainsi qu'un domestique voleur, pour trahir leur serment et
-rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne
-n'osera l'imiter...
-
-—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc.
-
-—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l'Empereur. Je n'ai
-de raison d'être qu'en paraissant fort partout. Au jour où l'on ne
-tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir
-cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se
-dominent que par la crainte. L'amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont
-vaines vertus dont on se raille. L'indulgence est qualifiée couramment
-défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s'inclinent que
-devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence,
-Duroc, c'était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide
-sur son trône, au milieu d'un empire pacifié. Il ne campait pas
-comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples
-en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc,
-vous allez faire arrêter sur l'heure le prince de Hatzfeld et vous
-convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!...
-
-Duroc s'inclina. Il n'y avait plus à résister quand l'Empereur parlait
-ainsi.
-
-Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale,
-opérant rapidement, examina l'accusation, reconnut le crime de haute
-trahison et prononça la peine capitale.
-
-Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures après la sentence.
-
-Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière fois de fléchir
-l'Empereur. Ils le supplièrent d'épargner le prince. C'était le
-patriotisme qui l'avait poussé. Son crime avait un caractère de
-défense légitime. L'Empereur serait plus redoutable en pardonnant. Il
-désarmerait les passions et s'attirerait l'admiration de tout le peuple
-allemand par son acte de générosité.
-
-Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à ces prières, quand on
-imagina de le faire se trouver en présence de la princesse de Hatzfeld.
-
-Touchante dans son attitude suppliante, enceinte et intercédant au nom
-de l'enfant qui allait être orphelin avant d'avoir vécu, la princesse
-essaya d'arracher à l'Empereur un ordre de grâce.
-
-Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une jeune fille, amenée par
-Rapp, n'eût réussi à forcer la porte du cabinet de l'Empereur.
-
-C'était Alice, en vêtements de deuil, les yeux pleins de larmes, qui
-venait joindre ses prières à celles de la princesse. Elle raconta
-à l'Empereur son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre,
-remplaçant sa mère, l'avait entourée, puis l'aide qu'elle avait trouvée
-chez la princesse de Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes
-années, d'Henriot, le pupille du maréchal, et, en rougissant, elle
-confessa ses rêves de bonheur avec lui. L'Empereur voudrait-il qu'elle
-fût la cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice?
-
-Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait ému par la supplication
-de cette jeune fille. Le cœur de bronze devenait malléable.
-
-—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot... ce brave hussard qui
-m'a pris Stettin avec soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard
-aigu sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la princesse
-devant lui.
-
-—Oui, sire... et avec votre permission j'épouserai le commandant
-Henriot... le maréchal Lefebvre a déjà donné son consentement...
-
-—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal Lefebvre aura accompli
-la mission que je lui ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard
-pour ce vaillant officier qui a accompli l'un des plus étonnants faits
-d'armes de ce siècle, je vous accorde la grâce que vous demandez...
-Relevez-vous toutes deux!...
-
-Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la montra à la princesse
-de Hatzfeld:
-
-—Voici la preuve de la trahison de votre mari, madame, dit-il
-sévèrement... la cour martiale a prononcé en statuant sur cette
-pièce... la preuve n'existe plus... la cour martiale se réunira de
-nouveau, et votre mari, contre lequel aucune charge ne sera plus
-relevée, sera remis en liberté...
-
-Et, d'un geste brusque, l'Empereur jeta dans la cheminée la lettre
-saisie sur le courrier, qui contenait l'avis au roi de Prusse de la
-marche vers Dantzig du maréchal Lefebvre.
-
-Comme la princesse et Alice se retiraient en bénissant la clémence de
-l'Empereur, celui-ci dit, en souriant, à la jeune fille:
-
-—Si le commandant Henriot se comporte aussi bien devant Dantzig qu'à
-Stettin, je vous promets, mademoiselle, de vous doter en signant à
-votre contrat de mariage!
-
-Et l'Empereur se remit au travail après avoir dit à Duroc:
-
-—Eh bien, maréchal, vous êtes content de moi?... J'ai été assez
-faible!... J'ai sottement pardonné!... J'étais pourtant bien en
-colère!... Je devais faire un exemple... J'ai eu tort!...
-
-—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même. C'est la plus grande victoire
-que Votre Majesté ait encore remportée, répondit le maréchal du palais,
-et la postérité glorifiera cette journée comme l'une des plus belles de
-votre règne.
-
-—Ah! Duroc, dit l'Empereur, secouant la tête avec un sourire amer,
-si jamais je suis vaincu, si je deviens à mon tour obligé de compter
-avec la clémence des rois, ils seront impitoyables pour moi! Ils se
-croiront tout permis, eux, les souverains nés, contre moi, le soldat
-de fortune, comme ils m'appellent... Tenez, parlons d'autre chose...
-Quelles nouvelles de Paris? L'impératrice donne-t-elle des fêtes,
-comme je le lui ai ordonné, et Talma est-il toujours supérieur dans
-_Britannicus_?...
-
-
-
-
-X
-
-DEVANT DANTZIG
-
-
-Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement, écoutait un rapport
-ordinaire que lui lisait un aide de camp.
-
-Par moments, le maréchal donnait un violent coup de poing sur un plan
-étalé devant lui et, interrompant l'aide-de-camp, grommelait:
-
-—Passez!... passez!... je sais bien ce que j'ai de troupes,
-parbleu!... six mille Polonais qui se grisent comme des Cosaques...
-deux mille deux cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille
-Danois que j'ai rossés à Iéna et que je tiens à l'œil, car je suppose
-qu'ils sont plus près de s'entendre avec le roi de Prusse qu'avec
-moi... Voilà tout ce que l'Empereur m'a donné pour prendre cette
-bougresse de ville!...
-
-—Monsieur le maréchal oublie le 2e léger... dit l'aide de camp.
-
-—Non! tonnerre de Dieu, je ne l'oublie pas!... mais je ne veux pas le
-faire canarder, comme une volée de perdreaux dans la plaine... je le
-garde pour l'assaut, le 2e léger... Ah! si j'avais là mes grenadiers!
-fit-il avec un soupir.
-
-L'aide de camp reprit:
-
-—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à donner pour les chasseurs?
-
-—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à grand'chose, ces
-chasseurs... bons régiments le 23e et le 19e!... mais que diable! ça
-n'arrive qu'une fois de prendre des forteresses avec de la cavalerie...
-Henriot l'a fait... ça ne se reverra plus de longtemps... ces
-chasseurs-là montent la garde à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel
-pétrin l'Empereur m'a fourré!
-
-Lefebvre se prit la tête dans les mains:
-
-—Ainsi, j'ai en tout trois mille Français!... trois mille vrais
-soldats! et il faut que je prenne avec ces trois mille braves une place
-qu'ils s'accordent tous à déclarer imprenable... J'ai, il est vrai, six
-cents sapeurs, qui sont des gaillards à poils, mais vrai, ça ne suffit
-pas!... Qu'est-ce que l'Empereur veut que je fasse!... j'ai les pieds
-gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre, le cadeau qu'il a
-voulu me faire!
-
-Et le bon maréchal s'arrachait les cheveux, impatient de l'immobilité
-où le confinait la lente et minutieuse opération du siège.
-
-Dantzig avait été investie régulièrement. Ce siège mémorable, le
-seul important des guerres de l'Empire, avait nécessité de longues
-opérations préliminaires.
-
-Depuis le jour où le maréchal avait quitté Berlin, accompagné
-d'Henriot, les travaux d'approche avaient été conduits avec une
-précision admirable et une entente du terrain parfaite.
-
-Avant de battre la place en brèche, on avait cherché à l'isoler. Il
-s'agissait de la séparer du fort de Weichselmunde qui la couvrait sur
-la Vistule et de s'emparer du banc de sable le Nehrung qui la reliait à
-Kœnigsberg.
-
-Le général Schramm, avec environ 3,000 Polonais, soutenu d'un escadron
-du 19e chasseurs et d'un bataillon du 2e léger, traversa la Vistule et
-débarqua sur le banc de sable.
-
-Les hommes du 2e léger avaient l'honneur d'être placés en tête de
-chaque colonne d'attaque.
-
-La garnison de Dantzig fit une sortie énergique. Mais le 2e léger
-l'arrêta. Tout le petit corps de Schramm, entraîné par l'exemple,
-s'élança avec ardeur en avant, força l'assiégé à se renfermer dans la
-ville. On avait ainsi un passage sur la Vistule. Un pont de bateaux fut
-aussitôt bâti, et les avant-postes français s'établirent jusque sous
-les glacis du fort de Weichselmunde.
-
-Deux autres sorties eurent lieu par la suite et furent victorieusement
-repoussées.
-
-Le général Chasseloup, qui avait toute la confiance de Napoléon,
-poursuivait avec ténacité l'investissement, au grand désespoir de
-Lefebvre qui s'informait impatiemment du jour où il pourrait monter à
-l'assaut.
-
-L'hiver était rude, mais, grâce aux soins pris par le maréchal, les
-soldats ne manquaient de rien dans leurs baraquements.
-
-Chaque soir, de grands feux étaient allumés et joyeusement les hommes
-chantaient des chansons en brûlant du punch dans les gamelles.
-
-Le moral des troupes était excellent. Seul, le brave maréchal ne
-décolérait pas. Il ne comprenait rien à toutes les précautions prises
-par les ingénieurs. Il mâchait son frein, vieux cheval de bataille
-impatient de courir au combat, et qui dresse les oreilles et frémit de
-tous ses membres au son attendu de la trompette.
-
-Le jour où nous le retrouvons dans sa tente, écoutant le rapport
-quotidien lu par son aide de camp, et qu'il interrompait de ses
-doléances, répétant à tout instant: «Comment, rien de nouveau! Toujours
-rien de nouveau!...» un petit conseil de guerre était convoqué.
-
-Le général Chasseloup, chargé de la direction des travaux du génie,
-et le général Kirgener, commandant l'artillerie, ainsi que le général
-Schramm, venaient conférer avec le maréchal.
-
-—Eh! bien, messieurs, allons-nous bientôt en finir? demanda-t-il en
-les voyant entrer. C'était son refrain chaque fois qu'il apercevait ses
-deux bêtes noires, comme il les appelait.
-
-—Un peu de patience, monsieur le maréchal, répondit le général
-Chasseloup, nous approchons, nous approchons!...
-
-—Serons-nous bientôt en mesure de donner l'assaut?... Où en
-êtes-vous?... Est-ce que nous devons nous éterniser ici?... reprit
-Lefebvre qui s'imaginait que ces savants, ces hommes de plume,
-retardaient l'heure du combat décisif.
-
-—Monsieur le maréchal, dit poliment Chasseloup, veut-il jeter les
-yeux sur le plan... Voici l'enceinte de Dantzig, ajouta-t-il, montrant
-un tracé sur la carte... là, se trouvent deux ouvrages séparés par un
-petit village... qu'on nomme le faubourg de Schildlitz...
-
-—Quand le prenons-nous ce faubourg?
-
-—Dans huit jours.
-
-—Pas avant?... Pourquoi?...
-
-—Parce qu'il nous faut d'abord tenter une fausse attaque sur cet
-ouvrage de droite, le Bischofsberg...
-
-—Bon! et après la fausse attaque?
-
-—Vous en ordonnerez une véritable, monsieur le maréchal.
-
-—De quel côté?...
-
-—Ici... à gauche... cette redoute se nomme le Hagelsberg.
-
-—Va pour le Hagelsberg!... Qu'on se batte à droite ou à gauche, cela
-m'est égal à moi, pourvu qu'on se batte!
-
-—On se battra, monsieur le maréchal, vous pouvez en être certain! dit
-avec sa ferme placidité le général Chasseloup.
-
-—Le plus tôt sera le meilleur... Mais pourquoi se battrait-on de ce
-côté, plutôt qu'à droite?
-
-—Voici pourquoi. Contrairement à l'opinion de mon collègue le général
-Kirgener, j'ai choisi l'ouvrage de gauche, reprit Chasseloup... Il
-est étroit et ne peut permettre à l'assiégé de déployer ses troupes.
-Les sorties ne pourront donc se faire qu'en colonnes profondes... Il
-se trouve susceptible d'être battu de revers par nos positions... On
-y arrive par un terrain qui monte insensiblement. Au contraire, le
-Bischofsberg est protégé par un ravin très creux.
-
-—Mais, général, ce ravin servirait à abriter mes soldats... ils
-avanceraient à couvert... Pourquoi ne choisissez-vous pas ce côté? On
-se jetterait sous les murs de Dantzig sans courir de grands risques?
-demanda Lefebvre, qui ne voyait jamais que le moment de l'assaut final.
-
-Le général Chasseloup lui répondit aussitôt:
-
-—Mais, monsieur le maréchal, dans ce ravin, comment voulez-vous que
-nous pratiquions nos cheminements?
-
-Lefebvre demeura bouche béante.
-
-—Nos cheminements?... expliquez-vous, général?...
-
-L'ingénieur alors se mit à faire au maréchal un cours abrégé de l'art
-de prendre les places.
-
-Il n'était pas extraordinaire que le maréchal fût, dans cette partie de
-l'art militaire, fort peu compétent.
-
-La plupart des généraux de l'Empire étaient aussi ignorants que lui.
-
-Depuis Vauban, il n'y avait pas eu en Europe de siège régulier. Sauf
-Mantoue, la plupart des places investies s'étaient rendues avant
-l'issue des opérations fatales du siège. Saint-Jean-d'Acre, défendue
-par Ahmed le Boucher et par sir Sidney, ne pouvait figurer parmi les
-sièges réguliers, l'armée d'Egypte n'ayant pas eu à sa disposition de
-matériel de siège complet.
-
-Le général Chasseloup fit connaître au maréchal les difficultés réelles
-de la grande tâche que lui avait assignée Napoléon. Il ne s'agissait
-plus de lancer des compagnies de grenadiers ou de voltigeurs intrépides
-à l'assaut et d'emporter un bastion dans un élan terrible. C'était la
-guerre souterraine qu'on devait pratiquer, en renonçant au combat au
-grand soleil. Les armes savantes avaient le pas sur les casse-cous.
-
-Par des tranchées, dont les déblais protégeaient les travailleurs, on
-s'approcherait de plus en plus des murailles. Une première tranchée,
-dite parallèle, étant creusée, la nuit, afin d'échapper autant que
-possible au feu des défenseurs, on cheminerait par une autre tranchée
-en zig-zag jusqu'à une certaine distance, où l'on creuserait une
-seconde parallèle.
-
-Par les chemins couverts ainsi l'on arriverait jusque sous les
-remparts. Chaque tranchée serait armée de canons dont le feu continu
-empêcherait les assiégés de fournir un feu trop meurtrier.
-
-—Et quand on sera parvenu au pied des remparts, que fera-t-on? demanda
-Lefebvre vivement intéressé.
-
-—Alors, monsieur le maréchal, une brèche suffisante sera pratiquée
-dans la muraille par les canons du général Kirgener... les déblais
-combleront le fossé de Dantzig... et à ce moment-là, mais à ce moment
-suprême seulement, vos soldats feront le reste...
-
-—Ah! messieurs, il faut donc un trou dans cette sacrée muraille?... Eh
-bien! faites-moi ce trou, faites-le vite, et je vous réponds bien que
-je passerai!...
-
-Les deux généraux s'inclinèrent et apprirent alors au maréchal que,
-dans la nuit précédente, on avait réussi à établir une première
-parallèle à la distance de 200 toises du Hagelsberg; un épaulement en
-terre protégeait les travailleurs. On n'avait plus qu'à cheminer, en
-repoussant les sorties et en se garant des mines et des contremines
-que la garnison de Dantzig ne manquerait pas d'opposer aux efforts de
-l'assiégeant.
-
-—Je vous félicite, messieurs, dit Lefebvre en les congédiant
-gracieusement, de tout ce que vous m'avez appris... Vous savez, moi,
-mon métier n'est pas de cheminer... Je n'ai jamais fait la guerre chez
-les taupes... C'est égal! je vois que vous tâchez de me fabriquer un
-trou pour que j'entre... je vous remercie, et je parlerai à l'Empereur,
-dans mon prochain rapport, de vos travaux et de vos cheminements...
-
-La porte de la tente fut soulevée, et Henriot, en tenue de commandant
-de chasseurs, parut, très visiblement ému.
-
-—Qu'y a-t-il? est-ce que tu as pris Dantzig avec ton escadron?...
-demanda Lefebvre toujours un peu ironique quand il s'agissait de parler
-de la cavalerie.
-
-—Non, monsieur le maréchal... c'est une nouvelle... deux nouvelles...
-dont l'une est pour l'armée, l'autre pour vous...
-
-—D'abord ce qui concerne l'armée? dit impérativement le maréchal.
-
-—Le 44e de ligne, détaché du corps du maréchal Augereau, parti de la
-Vistule, et le 19e de ligne, venant de France, arrivent avec un convoi
-d'artillerie...
-
-—Bravo! ce sont les renforts que j'attendais! s'écria Lefebvre
-enthousiasmé. L'Empereur a tenu parole! Messieurs, avec ces braves du
-44e et du 19e, des lapins, je les connais, nous entrerons avant un mois
-dans cette garce de ville... L'autre nouvelle, Henriot, celle qui me
-concerne, dis-tu?
-
-—Madame la maréchale vient d'arriver au camp!...
-
-Lefebvre laissa échapper un juron sonore.
-
-—Nom d'une bombe! s'écria-t-il surpris, qu'est-ce qu'elle vient
-f... ici, la maréchale?... Est-ce qu'il y a quelque chose de cassé à
-Paris?... Mon sacripant de fils aura encore fait des siennes avec tous
-les freluquets dorés qu'il fréquente. Comme si nous avions besoin de
-femmes devant Dantzig... avec de la neige partout, et ces cheminements,
-ces parallèles, ces tranchées et tout le tonnerre de Dieu d'un siège
-qui n'en finit pas!
-
-Puis, aussitôt cette explosion passée, avec une expression de joie et
-de bonhomie qui éclaira sa physionomie martiale, il ajouta:
-
-—Ça me fera un rude plaisir tout de même de la revoir, ma
-Catherine!... Henriot, allons l'embrasser... et vous, messieurs,
-ajouta-t-il en se tournant vers les ingénieurs: je compte sur vous pour
-me faire le trou le plus tôt possible... la maréchale sera si contente
-de me voir prendre Dantzig!...
-
-
-
-
-XI
-
-LE SECRET DE JOSÉPHINE
-
-
-L'entrevue des deux époux fut affectueuse et simple.
-
-La première effusion passée, Lefebvre dit:
-
-—Ah! ça, qu'est-ce qui t'amène ici?
-
-—Un secret d'Etat! répondit la maréchale.
-
-—Ah! bah! conte-moi cela.
-
-—C'est l'Impératrice qui m'envoie...
-
-—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig?
-
-—Non... elle désire connaître les sentiments de l'Empereur à son
-égard...
-
-—L'Empereur lui est toujours fort attaché... Bien qu'elle lui en ait
-fait voir de grises dans les temps... à présent qu'elle a passé la
-première et même la seconde jeunesse, il est probable qu'elle a moins
-de démangeaisons à la cuisse... je suis même persuadé qu'aujourd'hui
-elle aime notre Empereur!...
-
-—Elle l'adore...
-
-—Il est bien temps!... C'était autrefois, quand il était général à
-l'armée d'Italie, qu'elle aurait dû avoir pour lui ces sentiments-là...
-Mais va te faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu'à se faire courtiser
-à Paris... elle traînait après elle tout un état-major de galants...
-Barras en était... et puis Hippolyte Charles, le beau Charles,
-l'adjudant de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu'il aimait sa
-femme alors, notre général, c'était du délire, de la folie!...
-
-—J'ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A
-Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l'attente de sa femme
-qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne
-pouvait vivre sans elle...
-
-—Oui, tout cela a duré jusqu'au retour d'Egypte... là Bonaparte
-apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!...
-il m'a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine
-qu'il portait toujours sur lui et qui, par accident, s'était brisée:
-«Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée
-à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de
-Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la
-laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il
-pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu,
-je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la
-volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m'apportes, ce secret
-que tu viens m'apprendre?...
-
-—Non!... je crois l'Empereur toujours attaché à Joséphine... il
-l'a épousée une seconde fois devant l'Eglise... il l'a sacrée à
-Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l'idée de divorcer...
-Joséphine cependant a des craintes...
-
-—Est-ce que sa conduite donnerait à l'Empereur de nouveaux sujets de
-plainte?...
-
-—Oh! non!... l'Impératrice a trente-sept ans... elle est d'un pays où
-l'on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère
-à seize ans!... c'est une femme âgée... elle est à l'abri du soupçon
-maintenant, mais non d'un reproche...
-
-—Qu'est-ce que l'Empereur peut donc lui reprocher?
-
-—Sa stérilité!... Pour elle, c'est plus terrible qu'une faute
-découverte cette impuissance d'être mère...
-
-—Oui, dit Lefebvre pensif, l'Empereur souffre cruellement d'être privé
-d'héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s'écrouler sous
-lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe,
-mais l'avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un
-enfant!...
-
-—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il
-faut que l'Empereur se résigne à n'avoir pas d'héritier direct... Son
-frère Joseph lui succédera...
-
-—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille...
-il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d'être héritier désigné...
-Non, femme! je crois que Napoléon, faute d'enfants de Joséphine et de
-lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec
-son enfant...
-
-—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d'Hortense... Tu veux parler de
-cet enfant pour succéder à Napoléon un jour?
-
-—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse jovialité, l'Empereur
-a toujours été fort attaché à sa mère... sa belle-fille, c'était sa
-préférée, sa chérie... les mauvaises langues ont même jasé...
-
-—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu que lorsque l'empereur
-l'a mariée à son frère Louis, Hortense de Beauharnais était grosse...
-et qu'il était le père de cet enfant... Eh! bien! les langues méchantes
-ne jaseront plus... Le petit Napoléon-Charles est mort!...
-
-—Ah! mon Dieu!... que m'apprends-tu là!... l'Empereur sera désolé...
-il aimait beaucoup l'enfant d'Hortense...
-
-—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs... Tu sais que je le
-connais, notre Empereur: l'affection, les doux sentiments, les élans
-du cœur, tout cela est subordonné à la politique... et c'est ce qui me
-tourmente. Que dira-t-il quand je vais lui apporter cette désagréable
-nouvelle!... fit Catherine avec une visible anxiété.
-
-—Il te recevra mal... il te bousculera...
-
-—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!... tu sais, mon
-homme, que je n'ai pas ma langue dans ma poche... on ne m'appelle pas
-pour rien la Sans-Gêne...
-
-—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout cela ne m'explique pas
-ton arrivée soudaine au camp... Pourquoi l'Impératrice t'a-t-elle
-chargée d'annoncer ce fâcheux événement à l'Empereur...? On n'aime
-pas d'ordinaire à être la messagère de semblables nouvelles. Je ne
-comprends pas du tout ce qui t'a poussée à traverser toute l'Europe
-pour me retrouver dans ces sables et dans ces neiges devant Dantzig!...
-
-—Parbleu! je suis venue te consulter avant de parler à l'Empereur.
-
-—Quel conseil puis-je te donner!
-
-—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon...
-
-—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l'Empereur te
-dira...
-
-—Tu peux t'en douter...
-
-—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de
-l'Impératrice? De quelle mission mystérieuse t'a-t-elle chargée?
-
-—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre...
-
-—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés
-ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs
-paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire
-avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles...
-
-—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé,
-mais effrayé l'Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des
-médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un
-élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout
-où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité
-possible... elle s'est transportée, elle a séjourné, rien n'y a fait!
-
-—Ça c'est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié
-de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement
-chez les pauvres gens... c'est le cas de le dire: les uns ont trop, les
-autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d'être
-affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant
-tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l'on ne
-peut pas tout accaparer... l'Impératrice a d'autres joies...
-
-—Elle craint de connaître la douleur de l'abandon... elle a peur que
-l'Empereur ne la répudie...
-
-—Parce qu'elle n'a pas d'enfants!... ce serait injuste... ce n'est
-peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s'il me consultait là-dessus,
-moi, l'Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de
-femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d'Egypte,
-la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais,
-les lectrices, les dames d'honneur... Aucune n'a pu se vanter d'avoir
-un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!...
-Tu comprends que si elles avaient prouvé à l'Empereur qu'il était
-père, toutes ces aimables camarades d'un instant devenaient des femmes
-d'importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont,
-ne saurait attribuer à l'Empereur une paternité quelconque... Pour
-Joséphine, c'est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince
-Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu'elle possédait les qualités
-de son sexe.
-
-—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu'elle
-doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n'est
-plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble
-impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité
-sont ailleurs... Reste donc l'empire sans héritier! Napoléon peut
-croire que l'âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l'aime
-plus d'amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne
-peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu'il a aimée dans sa
-jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui
-mettre dans la tête qu'une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien,
-Talleyrand, d'autres encore lui conseillent le divorce... on excite
-sa vanité en lui faisant observer la possibilité d'une union avec une
-princesse, fille ou parente d'un des monarques de l'Europe...
-
-—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce
-renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de
-lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est
-en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l'empereur
-de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire
-peut d'un jour à l'autre aplanir la difficulté.
-
-—L'Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu'on en veut à son
-bonheur... elle s'attend brusquement à entendre l'Empereur lui parler
-de divorce dans l'intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un
-moyen de parer le coup funeste qu'elle sent déjà dirigé contre elle,
-prêt à l'atteindre...
-
-—Et ce moyen?... j'avoue que je ne devine pas...
-
-—As-tu conservé le souvenir d'une jeune femme faisant partie de
-la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux
-magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne...
-
-—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean
-Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l'armée pour
-faux et condamné pour vol... Oui, je m'en souviens parfaitement!...
-l'Empereur a couché avec elle à son retour d'Austerlitz... Elle était
-divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il
-entre cette Eléonore et l'Impératrice?
-
-—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu
-ce que l'Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!...
-
-—Il n'est peut-être pas de l'Empereur?...
-
-—Si... D'abord, l'intérêt d'Eléonore, dès qu'elle s'est crue enceinte,
-a été d'éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité
-de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à
-l'institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme,
-sauf l'Empereur, n'a pu la voir sans témoin... Enfin, l'enfant offre le
-masque frappant de son auguste père!...
-
-—Diable!... Est-ce que tu aurais l'intention de nous donner un jour
-pour empereur le fils d'Eléonore?...
-
-—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n'ont pu faire,
-les hommes de loi peuvent, paraît-il, l'accomplir... L'Impératrice a
-consulté des légistes... Le droit divin n'admet que les héritiers du
-sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l'adoption...
-Cambacérès m'a expliqué tout cela... On m'a fait ma leçon avant
-de partir!... A présent je suis ferrée sur l'adoption!... J'en
-remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu.
-
-—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration
-devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce
-qu'on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la
-graine d'empereurs?...
-
-—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que
-joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l'adoption... C'est très
-commode! Il suffit d'un sénatus-consulte pour que ça soit régulier...
-
-—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d'indifférence pour
-la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu'au jour où il
-s'agit de donner le coup de pied final à l'aigle expirant.
-
-—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l'Empereur
-à Finckenstein?
-
-—Pas tout à fait... Achève!
-
-—Eh bien! l'Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité
-d'Eléonore, juste au moment où la mort du fils d'Hortense lui ôtait
-ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l'Empereur
-de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l'empire, le
-fils d'Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances,
-servira de mère à cet enfant... Le peuple et l'armée, habitués à tout
-admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront...
-Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les
-veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais
-de Louis... Pour les frères de l'Empereur, la France n'aura jamais que
-des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu'ils sont,
-des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins,
-prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver
-les couronnes qu'il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au
-palais, entre l'Empereur et l'Impératrice, traité par tout le monde en
-prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre,
-ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de
-l'Impératrice... Tu as compris, à présent...
-
-Lefebvre réfléchissait profondément.
-
-Il était d'esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes
-les circonstances de la vie.
-
-Au moment où l'on cherchait des candidats au Directoire, il fut un
-instant question de lui.
-
-Il répondit avec une modestie et une sagesse rares:
-
-—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C'est un peu une
-couronne royale que vous m'offrez là! Je suis républicain et militaire.
-Je veux servir mon pays autrement qu'en rétablissant une royauté à
-cinq têtes. Vous êtes tous gens d'esprit qui n'avez pas besoin d'un
-imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l'armée de
-Sambre-et-Meuse où l'ennemi m'attend!
-
-Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l'Empereur, et il
-ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale.
-
-—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l'exécuter jusqu'au
-bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand
-l'ordre de marcher en avant était donné.
-
-Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des
-trompettes.
-
-—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j'ai l'habitude de
-manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire.
-Aujourd'hui, je t'invite, et je vais dire au cuisinier qu'il ajoute un
-plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu?
-
-—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin
-blanc. T'en souviens-tu?
-
-—Si je m'en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n'y
-en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en
-Allemagne... Je t'offrirai du vin de Hongrie que l'archevêque de
-Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j'ai
-un aumônier à présent...
-
-—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais
-c'est à peine si tu savais dire ton _Pater_...
-
-—J'ai essayé de m'en souvenir... l'Empereur tient à cela!... On est
-très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça
-flatte les notables du pays!...
-
-—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans
-ce vilain trou?...
-
-—Un trou!... oh! Catherine, il n'est pas encore fait le trou!...
-Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je
-le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne
-moisirai pas ici, va!...
-
-Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et
-disposèrent la table pour le souper.
-
-La maréchale s'était débarrassée de sa pelisse et, en s'asseyant dans
-un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre:
-
-—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d'apporter du vin de
-l'archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir
-une petite pointe!...
-
-Et elle accompagna cette recommandation d'une claque sur ses cuisses
-massives, son geste familier aux instants de belle humeur.
-
-
-
-
-XII
-
-LE DESSERT DE CATHERINE
-
-
-—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une
-assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l'odorante buée emplit
-la tente d'un parfum d'appétit.
-
-—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait
-descendre l'estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à
-travers tous ces pays qui ont des noms qu'on ne retient pas... Et puis
-la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m'en démange!
-
-—Mes soldats n'en mangent pas d'autre. Toutes les semaines, au hasard,
-je vais goûter à l'une des gamelles. Ça m'est égal qu'on se moque de
-moi! L'Empereur s'occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de
-fois je l'ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l'un
-des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses
-prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m'occupe
-de l'estomac... Le fusil sur l'épaule, avec de bons souliers et de
-bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine?
-
-—Oui... avec des cornichons, s'il y en a, dit la maréchale tendant son
-assiette.
-
-—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des
-choux aigres... tiens! en voici...
-
-—Oh! que c'est sûret... à boire, Lefebvre!...
-
-—Du vin de l'archevêque?...
-
-—Oui... nous le boirons à la santé de l'Empereur, dit la maréchale, la
-bouche pleine, levant son verre avec gaieté.
-
-Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française.
-
-—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le
-poulet que venait de servir le valet de chambre.
-
-—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L'Empereur a ordonné qu'on s'amusât
-cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour
-des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d'honneur, dont
-j'ai fait partie...
-
-—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?...
-
-—Est-ce que ce n'est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon
-petit, l'Impératrice m'a fait l'honneur de m'engager... Nous étions
-seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait
-le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches
-avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes;
-moi, j'étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des
-saphirs...
-
-—Tu devais être comme un astre, Catherine... j'aurais voulu te voir...
-
-—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d'autruche
-qui se balançait sur ma toque! Ah! c'était superbe!... nous avions des
-habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes...
-tu vois ça d'ici?...
-
-—Et les cavaliers?
-
-—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes
-couleur du quadrille... Mon cavalier, c'était un bel homme, M. de
-Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c'est un civil!... et c'est
-Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la
-ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s'est pas
-trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je
-conterai cela à l'Empereur, ça l'amusera, le pauvre cher homme!...
-
-—Je crois que tu auras de la peine à l'égayer avec les nouvelles que
-tu lui apportes...
-
-—Bah! il en prendra vite son parti... D'ailleurs il sera enchanté de
-me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si
-comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!...
-
-—L'Impératrice devait donc venir le relancer jusqu'au camp?
-
-—Elle a prévenu l'Empereur par un courrier extraordinaire de ses
-intentions... elle mourait d'envie de le rejoindre en Pologne... elle
-était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de
-rester à Paris... c'est alors que je me suis mise en route... Mais, dis
-donc, ton petit vin d'archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans
-la bouteille...
-
-Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit
-en souriant.
-
-Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d'être réunis,
-savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec
-l'insouciance de deux jeunes amoureux.
-
-Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa
-vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en
-posture d'allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au
-coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au
-milieu des aspirations berceuses du tabac.
-
-La maréchale, qui du coin de l'œil avait inventorié le mobilier
-sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant
-du doigt le lit de camp:
-
-—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme,
-comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose
-pas que tu vas m'envoyer dormir dans la berline?...
-
-—J'ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et
-puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si
-petit soit-il, quand on s'aime, fit Lefebvre se levant et étreignant
-contre sa poitrine son excellente épouse.
-
-L'ordonnance entra tout à coup, l'air effaré.
-
-La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l'oreille de son mari:
-
-—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu'on puisse prendre au moins
-son dessert tranquillement!
-
-Le maréchal allait donner l'ordre que sollicitait sa femme, quand une
-série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!»
-suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant
-tout le camp en rumeur.
-
-—Qu'y a-t-il? demanda Lefebvre à l'ordonnance.
-
-—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal.
-
-—Qu'il entre!... mais sapristi! on dirait que c'est sérieux!
-fit Lefebvre, prêtant l'oreille aux décharges successives de la
-mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri.
-
-Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit
-rapidement:
-
-—Monsieur le maréchal, l'ennemi vient de tenter une grande sortie...
-il s'est emparé de la redoute que nous avions prise...
-
-—La redoute dont le 44e de ligne s'était rendu maître?... ce qui nous
-mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la
-gardaient...
-
-—Oui, monsieur le maréchal... la panique s'est répandue chez les
-Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c'est une déroute sérieuse;
-dans un quart d'heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici...
-
-—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre.
-
-—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat.
-
-—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la
-maréchale...
-
-—Sur moi! Ah ça, dit d'un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me
-connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre,
-ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de
-Jemmapes!... Ne t'occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces
-Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l'affaire.
-
-Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant
-la tente.
-
-—Ah! ce bon La Violette? s'écria vivement Catherine, reconnaissant le
-fidèle tambour-major.
-
-—Oui, m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... vous êtes
-bien bonne!... c'est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si
-vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute
-la danse.
-
-—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule...
-j'aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi
-dans la bagarre.
-
-—J'vous obtempère, m'ame Catherine, j'veux dire m'ame la maréchale,
-mais vous savez bien qu'avec lui il n'y a pas de danger... Ah! dès
-qu'ils vont l'apercevoir, ils ne s'amuseront pas à l'attendre les
-sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n'avoir affaire qu'à des
-Saxons; quand ils sauront que c'est le maréchal qui est à la tête
-du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des
-canards!...
-
-Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du
-44e de ligne:
-
-—Soldats, s'écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de
-notre camp, mais la clef de Dantzig... L'ennemi l'occupe, il faut le
-déloger... J'ai promis à l'Empereur de prendre Dantzig, je compte sur
-vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En
-avant, grenadiers du 44e, et vive l'Empereur!...
-
-Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une
-balle l'avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d'honneur noirci
-de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien,
-fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans
-la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne...
-
-Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant...
-
-Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils
-furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups
-de sabre. On n'avait pas le temps de recharger les armes.
-
-Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la
-tranchée purgée...
-
-—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame
-était rouge.
-
-Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant,
-jurant, s'ouvrant un passage au milieu d'hommes abattus et dont les
-rangs semblaient un champ de blé où un cheval s'est emporté.
-
-A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune
-homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis
-qu'un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une
-massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant
-de son arme.
-
-De temps en temps le géant s'arrêtait, se baissait, ramassait à
-terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire
-tournoyer l'arme terriblement maniée.
-
-Bientôt on était maître de la redoute.
-
-A l'une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon
-abandonnée par l'ennemi; dans leur précipitation, les canonniers
-avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée.
-
-—Oh! dit Lefebvre, si j'avais là des chevaux pour emmener cette pièce
-et la braquer sur les fuyards!...
-
-—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à
-la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang,
-saisit tranquillement la pièce, s'arc-bouta, se piéta, raidit ses
-muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner,
-lentement l'amena dans la position contraire; à présent elle était
-braquée sur Dantzig.
-
-Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche.
-
-La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens.
-
-La redoute était prise et l'on touchait aux glacis de Hagelsberg.
-
-Le maréchal regarda satisfait l'ennemi disparaître derrière ses
-remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La
-Violette:
-
-—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la
-laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale
-qui m'attend pour finir le dessert!...
-
-
-
-
-XIII
-
-UNE HISTOIRE D'AMOUR
-
-
-La maréchale, le lendemain, s'éveilla aux premiers accents de la diane.
-
-Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C'était
-toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp
-des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers
-couraient aux armes au refrain de la _Marseillaise_, et chaque matin,
-au lever, s'apprêtaient à terminer la journée par une victoire.
-
-Rapidement elle s'habilla, aidée par une femme de chambre qui l'avait
-accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa
-maîtresse si l'on gagnerait bientôt la route de France.
-
-Le maréchal était allé visiter, dès l'aube, les avant-postes et
-reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être
-armée et fortifiée dans la nuit. Il s'agissait de se maintenir dans ce
-fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et
-de forer le premier trou.
-
-Il revint plus vite que la maréchale ne s'y attendait. Il était très
-pâle et semblait secoué par une émotion vive.
-
-—Qu'y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent
-une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute?
-
-—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d'ici
-longtemps les assiégés ne recommenceront pas l'aventure d'hier; mais il
-arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine...
-
-—Oh! mon Dieu!... que s'est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir
-d'angoisse...
-
-—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant,
-que tu aimes et que j'aime comme un fils respectueux et bon...
-
-—Il est mort? dit d'une voix sourde la maréchale, et des larmes
-roulèrent dans ses yeux.
-
-—Rassure-toi... il est...
-
-—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?...
-
-—Non, prisonnier!
-
-Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent.
-Son œil brilla presque.
-
-—Ah! c'est fâcheux, dit-elle d'une voix tranquille, mais je craignais
-un pire malheur... tu m'effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce
-n'est pas dangereux... tu l'échangeras à la première occasion... tu en
-as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!...
-
-Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d'une voix grave:
-
-—Aussitôt que j'ai su qu'Henriot avait été fait prisonnier, j'ai
-envoyé un parlementaire, offrant au maréchal Kalkreuth de lui donner en
-échange deux officiers et dix soldats capturés la veille.
-
-—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout de suite, ce
-Prussien?...
-
-—Il a refusé.
-
-—Est-ce possible?... et la raison?...
-
-—Notre Henriot n'est pas considéré par eux comme prisonnier de guerre.
-
-—Qu'est-ce qu'il est donc, alors?...
-
-—Un espion, surpris sous un déguisement, s'introduisant dans la
-ville!... dit Lefebvre avec une émotion croissante.
-
-—Henriot un espion!... allons donc!... un brave soldat comme lui
-n'espionne pas... il se bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant
-l'ennemi en face, le sabre à la main et son uniforme bien au clair...
-ton maréchal Kalkreuth radote; c'est un vieux fou... n'y a-t-il donc
-personne de sérieux autour de lui?...
-
-—Malheureusement, femme, les apparences sont contre Henriot... Quand
-il a été arrêté dans les rues de Dantzig, cette nuit, après l'affaire
-de la redoute où il s'était si vaillamment comporté, il n'était pas
-revêtu de notre uniforme... il était habillé en officier autrichien...
-
-—En Autrichien, lui?... Mais il n'y a pas d'Autrichien à Dantzig... On
-ne se bat pas avec l'Autriche...
-
-—C'est précisément pour cette raison qu'il avait pris le costume
-d'officier de l'empereur d'Autriche...
-
-—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi...
-
-—Comme toi, j'ai éprouvé une grande surprise quand j'ai su de quelle
-façon il s'était introduit dans la ville que nous assiégeons... La
-Violette, que j'ai sévèrement grondé de ne pas l'avoir empêché de faire
-cette folie, sait comment Henriot s'est déguisé, pourquoi il a endossé
-ce costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd'hui passer,
-lui, un brave et loyal officier français, pour un misérable espion...
-
-—Et que t'a raconté La Violette?...
-
-—Une étrange histoire...
-
-—Il y a de l'amour là-dessous! dit vivement la maréchale.
-
-—Oui... c'est une histoire d'amour, tu l'as dit...
-
-—Henriot est jeune, galant, digne d'inspirer l'amour, capable de le
-faire naître... Quoi qu'il ait fait, d'avance je l'absous!...
-
-—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un haussement d'épaules;
-elles voient partout des héros de roman et ne manquent jamais de les
-trouver admirables, surtout quand ils font des sottises...
-
-—Quelles sottises?...
-
-—Eh bien! il était encore à l'avant-poste de la redoute, se
-disposant à rentrer au quartier général, quand une voiture venant de
-Kœnigsberg se présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien en
-règle, autorisant le consul général d'Autriche à traverser les lignes
-françaises avec sa suite, et à se présenter aux portes de Dantzig.
-L'ordre était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui s'inclina et
-commanda de laisser passer. Par curiosité, il se pencha et regarda dans
-l'intérieur de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine qui son
-œil troublé venait d'apercevoir?
-
-—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul général...
-
-—Oui, et trois dames... La femme du consul général, la princesse de
-Hatzfeld, femme du bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu
-qui était cette jeune fille?...
-
-—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi tout sur-le-champ...
-
-—C'était Alice, notre chère Alice... L'enfant sauvée du bombardement
-de Verdun... Henriot l'avait revue à Berlin, avec moi, chez la
-princesse de Hatzfeld... A la suite d'une affaire grave où le prince
-pensa être fusillé par l'ordre de l'Empereur, le bourgmestre fut exilé
-et sa femme eut l'autorisation de se retirer dans sa famille... Elle
-était alliée au consul général autrichien à Dantzig...
-
-—Et c'est en se rendant à Dantzig que notre cher Henriot a retrouvé
-Alice... Il l'aime... il a voulu la suivre... Je comprends tout à
-présent, dit la maréchale... L'imprudent, il l'a accompagnée jusque
-dans la ville...
-
-—Il se faisait passer pour un attaché militaire au consulat... Il
-y avait justement à l'état-major un officier autrichien avec lequel
-Henriot avait noué des relations d'amitié... Cet étourneau lui aura
-prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi escorter le consul général et
-avec lui, grâce au sauf-conduit impérial, entrer dans la ville...
-
-—Et il a été reconnu?
-
-—Dénoncé plutôt...
-
-—Par qui?
-
-—Par le consul général autrichien...
-
-—Oh! le misérable!... Est-ce qu'il aime Alice?... est-ce une
-jalousie?... une rivalité?
-
-—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité, par vengeance
-plutôt; il déteste la France... il hait d'une haine implacable notre
-empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution, l'invincible
-épée qui impose à toute la terre les principes de 89... C'est un
-aristocrate, un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins, les
-régicides comme il nous appelle!... J'ai des renseignements fort précis
-sur lui... Fouché m'a fait transmettre un rapport très circonstancié...
-
-—Ne te fie pas à Fouché!
-
-—Oui, j'entends... ce faquin d'ancien curé est un traître, comme
-Talleyrand, autre défroqué... Ce sont les mauvais génies de
-l'Empereur... à eux deux ils combinent un tas de choses louches...
-certainement ils sont vendus à l'Angleterre!... Mais, pour ce qui
-concerne le consul général, Fouché devait donner des avis exacts...
-ils ne servent pas le même maître... Le consul est l'agent secret de
-l'Autriche, Fouché a intérêt à le contrecarrer puisqu'il travaille pour
-les Anglais... Ah! si l'Empereur m'écoutait! comme je balaierais toute
-cette vermine de cour!... comme je me fierais seulement à ses vieux
-compagnons de gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc, Lannes,
-Bessières, et moi... Il n'y a pas un traître parmi nous... tandis qu'il
-s'entoure de ces avides et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont,
-Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre Catherine, et la
-France avec lui!...
-
-—L'Empereur s'apercevra bien un jour que ces conseillers-là sont des
-traîtres... mais, Lefebvre, veillons au plus pressé... Que vas-tu faire
-pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller, n'est-ce pas!...
-
-—Oui... Pris sous un déguisement dans une ville en état de siège, où
-il s'est introduit par fraude, il doit être passé par les armes. Les
-lois de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité le maréchal;
-si moi-même je surprenais ici, vêtu d'un costume d'emprunt, un
-officier prussien, je ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton
-d'exécution...
-
-—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?...
-
-—Rien... qu'un miracle!... Il faudrait que je puisse, avec mes
-grenadiers, me jeter brusquement dans la ville...
-
-—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande l'assaut! dit avec
-enthousiasme la maréchale.
-
-Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir.
-
-—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!...
-
-—Toi! un maréchal de France!...
-
-—Ecoute, femme, j'ai déjà eu cette idée... dès que j'ai appris
-qu'Henriot, que j'aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point
-d'être fusillé, j'ai eu la pensée de n'entendre aucun avis, de n'en
-faire qu'à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours
-l'ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce
-que j'aurais pu rassembler d'hommes, j'aurais couru droit aux remparts,
-j'aurais tenté d'escalader les glacis... on m'en a empêché!... Des
-renforts arrivent... m'a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est
-en route avec des régiments nouveaux, de l'artillerie... l'Empereur a
-ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se
-f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les
-villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut
-des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends
-rien... l'Empereur les comprend, lui, c'est un savant... il aime à
-présent la guerre savante... Le général Chasseloup m'a montré des notes
-particulières de Napoléon... Alors j'ai rengainé mon sabre et je suis
-revenu ici bien accablé, bien découragé... J'ai beau être maréchal de
-France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot,
-sous le prétexte que je n'ai pas été assez à l'école!... Ce ne sont
-pourtant pas des maîtres d'école qui m'ont appris à battre depuis
-quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les
-champs de bataille de l'Europe!...
-
-—Alors, c'est fini... Henriot va mourir?...
-
-—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j'entrerai dans Dantzig,
-car j'y entrerai, rien ne pourra m'empêcher d'empoigner le gredin
-d'autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même
-le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé,
-ce comte de Neipperg!
-
-La maréchale poussa un cri.
-
-Elle saisit vivement le bras de son mari.
-
-—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une
-émotion extraordinaire.
-
-—Le comte de Neipperg... C'est cet ennemi acharné de Napoléon. Le
-consul général autrichien...
-
-—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg? Ce qu'il fut autrefois,
-où je l'ai rencontré jadis?
-
-—Tu le connais?
-
-—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de Jemmapes où, surprise au
-château de Lowendaal, sans le brave La Violette, j'allais être passée
-par les armes comme Henriot aujourd'hui?
-
-—Parbleu!... tu m'as assez souvent raconté cet épisode aventureux...
-tu as été sauvée par un officier autrichien... Serait-ce...
-
-—Tu as deviné. C'était le comte de Neipperg!...
-
-—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre, je ne pourrai plus à
-présent le faire fusiller quand j'aurai pris Dantzig... Je lui dois la
-vie de ma Catherine!...
-
-—Attends! tu n'es pas seul obligé... Te souviens-tu aussi de la
-matinée du 10 Août?
-
-—Ces journées-là ne s'effacent pas de la mémoire...
-
-—Que s'est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique de blanchisseuse, rue
-des Orties-Saint-Roch... quand tu es venu frapper à la porte avec tes
-camarades, les gardes nationaux?...
-
-—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre, un blessé... un
-chevalier du poignard... un défenseur des Tuileries... j'étais même un
-peu jaloux... Ah! si je m'en souviens?... comme si c'était d'hier!...
-
-—Ce blessé, c'était le comte de Neipperg!...
-
-—Alors lui aussi te doit la vie?...
-
-—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il faut absolument me faire
-pénétrer dans la ville de Dantzig...
-
-—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre... aller chez les
-ennemis... Tu veux donc qu'on te garde comme otage?
-
-—Il faut que je parle au comte de Neipperg...
-
-—Tu veux lui demander la grâce d'Henriot?... Il ne pourra l'obtenir...
-Renonce à cette tentative insensée...
-
-—Je veux aller à Dantzig et j'irai! dit avec énergie la maréchale.
-
-Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta:
-
-—Le comte de Neipperg, quand il m'aura entendue, se fera plutôt tuer
-que de laisser fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant.
-
-—Tu as donc un secret avec lui?...
-
-—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener Henriot sain et sauf.
-
-Et, sans permettre au maréchal de répondre, d'opposer une objection
-raisonnable, la maréchale, soulevant la toile de la tente, cria
-vivement:
-
-—La Violette!... La Violette... Avance à l'ordre!...
-
-
-
-
-XIV
-
-VIEUX SOUVENIRS
-
-
-Il y avait, sous les murs de Dantzig et entre les tranchées françaises,
-aux jours où le canon se taisait, un échange permanent de relations
-rapides et non prévues par les autorités, des allées et venues de
-débitants, de femmes colportant l'eau-de-vie et les nouvelles, de
-brocanteurs suspects et de trafiquants équivoques. Dans tous les sièges
-qui se prolongent, ces suspensions d'armes s'établissent par le fait
-des choses. De là un certain mouvement de passants d'un camp à l'autre,
-en ces courts instants de trêve.
-
-C'est un de ces moments-là qu'avait choisi La Violette pour tenter de
-pénétrer avec la maréchale dans la ville assiégée.
-
-Mis au courant des projets de Catherine, La Violette avait juré qu'il
-l'aiderait à sauver Henriot.
-
-Ayant dépouillé son brillant costume de tambour-major, La Violette
-s'était affublé d'une large houppelande crasseuse achetée à un de ces
-nombreux mercantis juifs, venus du Levant ou sortis des steppes russes,
-qui escortaient les armées, et il s'était présenté à l'une des portes
-de la ville, suivi de la maréchale habillée en femme de la campagne des
-environs de Kœnigsberg.
-
-La Violette parlait l'allemand et la maréchale, originaire d'Alsace,
-pouvait se faire comprendre de tous les pays germaniques.
-
-An chef de poste, La Violette expliqua que, surpris par l'arrivée des
-Français, ils n'avaient pu, sa compagne et lui, se rendre à la ville
-où se trouvaient des parents à eux, fort inquiets sur leur sort. Ils
-sollicitaient l'autorisation d'entrer dans la ville et de les voir.
-
-Le chef de poste les prévint que s'il les laissait entrer, ils ne
-pourraient probablement plus sortir:
-
-—Eh! bien, répondit gaiement La Violette, nous attendrons que ces
-maudits Français soient battus... nous supporterons le siège avec
-vous!...
-
-Ayant obtenu la permission de franchir le pont-levis, hésitants,
-le cœur serré d'angoisse, isolés dans une ville pleine de soldats,
-encombrée de blessés, d'artillerie, de magasins et de baraquements,
-où toute une population affolée s'était réfugiée, craignant d'être
-reconnus à chaque pas sous leur déguisement, ils erraient indécis,
-n'osant demander aucun renseignement, cherchant à s'informer par les
-yeux, de peur qu'une indiscrète interrogation ne les trahît.
-
-La Violette cependant ayant avisé une cantine installée en plein air,
-où des soldats et des habitants buvaient et échangeaient des nouvelles,
-s'approcha et, se mêlant aux propos, écouta.
-
-On parlait d'un espion français surpris, un officier déguisé en
-autrichien, qu'on venait de juger et qu'on devait fusiller le lendemain
-matin.
-
-La Violette respira. Il était temps encore. Henriot n'était pas perdu,
-on pouvait encore le sauver.
-
-La maréchale, de son côté, était entrée dans un magasin, et sous
-prétexte d'acheter de la mercerie, adroitement, s'était informée du
-logis du consul général d'Autriche. Elle avait, disait-elle, une nièce
-au service de la femme du consul.
-
-Renseignée, elle retrouva La Violette et tous deux se dirigèrent vers
-le consulat.
-
-Les portes en étaient soigneusement closes, on ne surprenait aucune
-animation dans le palais. Personne à qui parler aux abords.
-
-Tous deux firent anxieusement le tour du bâtiment du consulat.
-
-—Rien!... Rien!... tout est bouclé! fit La Violette hochant la tête
-avec un tortillement d'épaules qui ne signifiait rien de bon.
-
-Tout à coup il leva les bras en l'air,—ses bras qui atteignaient à un
-premier étage:
-
-—Cette fenêtre!... dit-il joyeusement.
-
-—Tu veux entrer par la fenêtre? murmura la maréchale effrayée.
-
-—Une fenêtre vaut une porte quand on peut y poser le pied... et je le
-pose! répondit La Violette.
-
-En même temps il saisit l'appui de la fenêtre entr'ouverte, se hissa
-à la force du poignet, jeta un coup d'œil dans l'intérieur, se laissa
-retomber à terre et ajouta, avec sa tranquillité habituelle:
-
-—Il n'y a personne dans la place, nous pouvons nous y introduire...
-
-—Tu veux pénétrer chez le consul par la fenêtre?...
-
-—Dame! puisqu'il nous refuse sa porte... Allons! m'ame Catherine... je
-veux dire m'ame la maréchale... un peu de courage et de la vigueur! dit
-La Violette se pliant, s'arc-boutant, tendant son dos...
-
-—Que veux-tu que je fasse, bon Dieu?
-
-—Montez!...
-
-—Sur quoi donc?
-
-—Sur moi... oh! n'ayez crainte, l'escalier est solide...
-
-Et, se courbant de plus en plus, le géant attendit que la maréchale se
-perchât sur ses reins robustes.
-
-Une fois là, il se releva à demi, très doucement, lentement, et
-Catherine se trouva insensiblement portée à la hauteur de la fenêtre.
-
-—Entrez! dit La Violette, prenant pour la première fois de sa vie le
-ton du commandement.
-
-Et il ajouta aussitôt:
-
-—Pardon! Excuse! m'am' Cath... non! m'am' la maréchale, il s'agit de
-la vie d'Henriot!... montez! je vous rejoins!...
-
-Bravement, la maréchale, retroussant ses jupes, enjamba la barre
-d'appui et sauta dans la pièce.
-
-Une seconde après, la Violette était auprès d'elle.
-
-—Ça sert quelquefois d'avoir une belle taille! dit-il avec simplicité,
-comme s'il s'excusait de sa stature démesurée. A présent, ne perdons
-pas une minute... tombons sur le consul!...
-
-Et poussant la première porte qui se trouvait devant lui, il entraîna
-la maréchale dans un corridor sombre, silencieux, inquiétant par sa
-tranquillité même.
-
-Ils avancèrent avec précaution, s'orientant, prêtant l'oreille, sondant
-les obscurités du logis.
-
-Un bruit de voix leur arriva. On distinguait comme des sanglots
-étouffés. Une voix d'homme et deux voix de femmes, qui semblaient
-supplier.
-
-—Nous y sommes! dit La Violette... c'est là!... Ah! j'aimerais mieux
-cent fois monter à l'assaut derrière le maréchal! fit-il avec un soupir.
-
-—Entrons! dit résolument Catherine, je reconnais la voix d'Alice...
-
-Elle saisit le bouton de la porte, et brusquement ouvrit...
-
-Un cri de surprise s'échappa à cette apparition inattendue.
-
-Le comte de Neipperg, dans un salon de cérémonie dont les meubles
-étaient recouverts de housses, s'avança vivement:
-
-—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... demanda-t-il avec autorité.
-
-Deux femmes, l'une pâle, grave, triste avec de grands bandeaux noirs
-encadrant l'ovale de son visage harmonieux, l'autre jeune, gracieuse,
-couronnée de cheveux blonds, se tenaient auprès de lui, également
-stupéfaites.
-
-La maréchale regarda un instant les deux femmes, puis courant à la
-jeune fille:
-
-—Alice!... mon Alice! ne me reconnais-tu pas? dit-elle avec émotion.
-
-La jeune fille, un instant interdite, s'écria aussitôt:
-
-—Vous... ma bonne mère!... ici!... que venez-vous faire?
-
-—Je viens sauver Henriot! répondit avec dignité la maréchale.
-
-—Oh! mère!... joignez vos supplications aux nôtres... M. le comte est
-inflexible!
-
-Catherine se tourna vers Neipperg abasourdi, prêt à appeler ses gens,
-s'étonnant de la façon dont ces intrus avaient pénétré dans son palais.
-
-—Ne me reconnaissez-vous pas, comte de Neipperg? dit-elle gravement.
-
-—Non, madame, et je me demande vraiment qui a pu vous permettre
-d'entrer ici sans avoir été annoncée...
-
-—Je suis Catherine Lefebvre!
-
-—La maréchale Lefebvre, ici!... Ah! mon Dieu! est-ce que la ville est
-prise? dit-il avec terreur.
-
-—Non... pas encore!... Je devance mon mari, voilà tout, pour arracher
-Henriot, mon fils adoptif—vous entendez bien, monsieur le comte, je
-dis mon fils adoptif—à la mort qui l'attend...
-
-—Je n'y puis rien, madame la maréchale, répondit Neipperg avec
-embarras... le commandant Henriot s'est introduit ici, dans une ville
-investie, à la faveur d'un déguisement, et se servant de mon nom,
-à couvert sous mon pavillon... Je sais quels liens l'attachent à
-mademoiselle Alice... Croyez bien que si j'avais pu, j'aurais intercédé
-auprès du gouverneur de la ville... Mais mon intervention ne ferait
-que hâter son exécution... On supposerait que l'Autriche a un intérêt
-quelconque à préserver un officier que les apparences font considérer
-comme espion...
-
-—Alors vous ne croyez pas pouvoir agir auprès des autorités
-prussiennes? dit la maréchale.
-
-—Non... je ne le crois pas... je ne puis intervenir... le commandant
-Henriot devra subir les lois de la guerre... je le regrette vivement...
-si je pouvais...
-
-—Vous pourrez! dit avec autorité la maréchale.
-
-Neipperg eut un mouvement d'impatience.
-
-—Voulez-vous prier ces deux dames de nous laisser seuls un instant.
-
-—Pourquoi?... je n'ai rien de caché... toutes deux m'ont supplié...
-Madame la comtesse de Neipperg, touchée par les pleurs de mademoiselle
-Alice, m'a engagé à tenter une démarche suprême, j'ai cru devoir
-m'abstenir...
-
-—Vous sauverez le commandant Henriot! reprit la maréchale. Veuillez
-m'écouter... je parlerai donc devant vous et devant Alice... Mais
-prenez garde que vous ne regrettiez de m'avoir forcée à une confidence
-grave... très grave...
-
-—Madame la comtesse et vous, Alice, laissez-nous! dit le comte,
-impressionné par l'accent de la maréchale.
-
-Les deux femmes sortirent; Alice, soutenue par la comtesse de Neipperg,
-chancelait et semblait prête à s'évanouir. La comtesse lui murmurait
-des paroles d'espérance.
-
-—La maréchale Lefebvre, lui disait-elle, n'aurait pas traversé les
-lignes sans espoir d'arracher Henriot au supplice. Le comte de Neipperg
-lui avait de grandes obligations; quant à elle-même, reconnaissante
-envers Catherine Lefebvre, qui jadis avait été au service de son père,
-le marquis de Laveline, elle ferait tout pour seconder ses efforts.
-
-Alice reprit courage, et les pleurs qui mouillaient ses beaux yeux se
-séchèrent un peu, tandis que la maréchale et le comte poursuivaient
-leur entretien.
-
-La Violette, sur un signe de Catherine, s'était éloigné en disant:
-
-—Je suis de planton à la porte... si madame la maréchale a besoin de
-moi... suffit!
-
-Et, redressant sa haute taille, il avait paru prendre la mesure du
-consul général, comme pour déclarer:
-
-—S'il bronche, je le mets dans ma poche, ce bout de cigare
-autrichien!...
-
-—Eh bien! madame la maréchale, parlez, nous sommes seuls... fit
-Neipperg en montrant un fauteuil à Catherine.
-
-Elle s'assit et dit avec émotion:
-
-—Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur le comte...
-depuis Jemmapes, que de choses se sont passées!...
-
-—Je suis heureux du changement qui s'est surtout produit pour vous,
-répondit courtoisement le comte, je vous avais quittée cantinière,
-mariée à un sergent...
-
-—Un lieutenant faisant fonction de capitaine, pardon!...
-
-—Le lieutenant a marché vite... maréchal de France, l'un des plus
-glorieux chefs de la première armée du monde, ami de Napoléon: je vous
-adresse toutes mes félicitations et je vous prie de transmettre, à
-votre rentrée au camp, tous mes compliments au maréchal...
-
-—Si j'ai rappelé ces vieux souvenirs, monsieur le comte, ce n'est
-pas dans un but de gloriole et pour établir une comparaison entre la
-cantinière de Jemmapes et la femme du maréchal qui commande devant
-Dantzig... Monsieur le comte, dans ce château de Lowendaal, où nous
-nous sommes vus pour la dernière fois, vous avez pu arracher à un
-misérable, qui voulait la contraindre à une déplorable union, une jeune
-femme digne de votre amour, mademoiselle Blanche de Laveline...
-
-—Aujourd'hui la comtesse de Neipperg...
-
-—Oh! je l'ai bien reconnue, mais l'émoi où me plonge la terrible
-situation du commandant Henriot m'a empêchée de lui renouveler
-l'expression de ma reconnaissance pour ce qu'elle fit autrefois pour
-moi... N'est-ce pas elle qui m'a établie, qui m'a acheté le fonds de
-blanchisserie de mademoiselle Lobligeois, et ainsi m'a permis d'épouser
-mon Lefebvre?... Si je suis aujourd'hui la maréchale Lefebvre, c'est à
-votre belle et digne compagne que je le dois, monsieur le comte! Oh! je
-ne suis pas une ingrate, moi, et je n'attends qu'une occasion de vous
-prouver à tous les deux ma gratitude!... Malheureusement, actuellement,
-c'est moi qui viens encore solliciter...
-
-Le comte eut une inclinaison de tête polie, semblant attendre
-l'explication que lui avait annoncée la maréchale et qui tardait.
-
-Catherine fit un effort sur elle-même et dit lentement:
-
-—Quand vous m'avez empêchée d'être fusillée avec ce brave La Violette,
-qui tout à l'heure était là et ne vous a pas reconnu, lui,—vous vous
-souvenez? dans cette chapelle où le mariage de mademoiselle Blanche de
-Laveline était sur le point d'être célébré... lorsque M. de Lowendaal
-déjà s'apprêtait à emmener à Bruxelles ou à Coblentz celle que le
-marquis de Laveline lui donnait pour épouse... savez-vous quel motif
-puissant m'avait poussée à franchir les avant-postes et à m'aventurer
-jusque dans les positions occupées par les troupes autrichiennes?...
-
-Le comte de Neipperg laissa échapper un mouvement de vague assentiment
-et dit:
-
-—Je ne me souviens pas très bien...
-
-—Je vais aider votre mémoire... J'avais, dans ma modeste chambre de
-blanchisseuse, le matin du 10 Août, pris un engagement sacré vis-à-vis
-de mademoiselle de Laveline... vous l'avez oublié, vous?...
-
-—Oh! non... fit le comte avec une expression douloureuse... je ne veux
-pas penser à ces lointaines années... c'était vous, madame Lefebvre,
-qui deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire auprès de sa
-mère, à Jemmapes... Ah! vous rouvrez là une blessure mal cicatrisée...
-Continuez, je vous en prie ou plutôt parlez-moi du présent... je n'ai
-pas besoin d'évoquer ce passé... vous avez risqué de grands dangers
-pour pénétrer jusque dans cette ville, dans le but louable de sauver
-un officier français auquel vous vous intéressez, sans doute parce
-qu'il est le protégé de votre mari, le fiancé d'Alice, que vous
-avez élevée... Parlez-moi du commandant Henriot... et permettez-moi
-d'oublier ce malheureux enfant que sa mère et moi regrettons toujours!
-
-—Vous parler d'Henriot, c'est parler de votre passé! dit Catherine
-avec un accent profond qui fit tressaillir Neipperg.
-
-—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas...
-
-—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit advenu de cet enfant
-confié à la mère Hoche à Versailles et que je m'étais engagée à vous
-remettre à Jemmapes?...
-
-—Cet enfant est mort, hélas!
-
-—Qui vous l'a dit?
-
-—Le marquis de Laveline... et un homme de confiance au service du
-baron de Lowendaal. L'enfant a été enseveli sous les ruines du château,
-bombardé, miné, démoli par les obus...
-
-—L'enfant a été retiré vivant des décombres, monsieur le comte!
-
-—Que dites-vous?... c'est impossible... Oh! parlez, madame la
-maréchale, vite, mais sur quel indice se fonde cette supposition,
-hélas! bien invraisemblable...
-
-—L'enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd'hui fort, vaillant,
-un beau jeune homme, digne d'être aimé...
-
-Neipperg, en proie à une indicible angoisse, très pâle, murmura:
-
-—J'ai peur de deviner...
-
-—Vous commencez à comprendre!... Votre enfant, monsieur le comte, a
-été élevé par Lefebvre et par moi... il est devenu un brave officier
-français...
-
-—N'achevez pas!...
-
-—Comte de Neipperg, dit avec une solennité impressionnante la
-maréchale, se levant, laisserez-vous les Prussiens fusiller votre
-fils?...
-
-Neipperg, accablé, s'était jeté dans un fauteuil, le front caché dans
-les mains, murmurant:
-
-—Oh! c'est affreux!... cet enfant si longtemps pleuré, retrouvé
-vivant, sauvé par un miracle, et perdu, livré par moi à la justice
-terrible des cours martiales...
-
-—Il faut le sauver...
-
-—Oui, je le sauverai... mais comment?... c'est le moyen que je
-cherche, dit Neipperg avec vivacité...
-
-—Cherchons à nous deux...
-
-—Surtout pas un mot à la comtesse... cette secousse la tuerait...
-
-—Il faut se hâter... l'exécution est-elle fixée?...
-
-—A demain! au lever du soleil...
-
-—Nous avons quelques heures à peine...
-
-—Bien employées, c'est suffisant...
-
-—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre donnera pour la vie
-d'Henriot ce qu'on exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante
-soldats, s'il le faut!... car nous en avons des prisonniers de chez
-vous! dit avec une orgueilleuse intonation la maréchale.
-
-—On refusera l'échange...
-
-—Que faire alors?...
-
-—J'ai trouvé! dit tout à coup Neipperg.
-
-—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous seconder?
-
-—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me rendre au palais
-du gouvernement et là je réclamerai le commandant Henriot comme
-sujet autrichien. Protégé par le pavillon d'Autriche, il devient
-inviolable... il sera gardé ici, prisonnier chez moi, jusqu'à ce que
-régularisation soit faite de sa nouvelle nationalité...
-
-—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot comme sujet autrichien?
-
-—N'est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité de son père, c'est
-le droit des gens... Mais vous, madame la maréchale, il faut vous
-éloigner immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds plus de votre
-sécurité!
-
-La maréchale ne répondit rien. Elle craignait de soulever une objection
-qui arrêtât le comte dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait
-séjourner dans la ville sans compromettre peut-être plus grandement le
-sort d'Henriot.
-
-—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon, et puissiez-vous réussir
-et nous ramener Henriot!...
-
-Munie d'un sauf-conduit du consulat autrichien, elle réussit à sortir
-de la ville avec le fidèle La Violette, sans éveiller de soupçons.
-
-Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée que son Henriot
-allait devenir soldat de l'Autriche. «Acceptera-t-il au moins?» se
-demanda-t-elle en racontant à Lefebvre ce qui s'était passé avec le
-comte de Neipperg.
-
-Lefebvre réfléchit un instant, puis s'écria, comme emporté par un élan
-subit:
-
-—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce qu'ils voudront, ils se
-plaindront à l'Empereur si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner
-l'ordre d'attaquer!...
-
-Et il sortit de sa tente en disant à Catherine:
-
-—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas encore notre Henriot!...
-j'ai Oudinot avec ses grenadiers... c'est moi qui marcherai à leur
-tête, et nom d'un nom!... c... qui se dédit, ce soir même je prendrai
-Dantzig!...
-
-
-
-
-XV
-
-VIVE L'EMPEREUR!
-
-
-Tandis que Lefebvre disposait tout pour l'assaut, le comte de Neipperg
-se hâtait de courir au palais où le maréchal Kalkreuth avait son
-quartier général.
-
-Il fit connaître confidentiellement au maréchal les liens secrets
-qui l'unissaient à ce commandant Henriot, élevé dans les rangs de
-l'armée française, mais resté, par sa naissance, sujet de l'empereur
-d'Autriche. Il exigeait qu'il lui fût remis sur-le-champ.
-
-La Prusse et la Russie tenaient essentiellement à ménager l'Autriche.
-Bien que s'étant mise à l'écart de la coalition, l'Autriche pouvait,
-d'un moment à l'autre, reprendre les armes contre Napoléon. La
-présence du comte de Neipperg à Dantzig était d'une haute importance
-diplomatique. Son intervention pouvait faire épargner à la ville les
-horreurs de la prise d'assaut. Le palais du consulat général d'Autriche
-était un terrain neutre où la capitulation, si les Français forçaient
-les dernières défenses, serait débattue et traitée.
-
-Le maréchal se rendit donc aux raisons de M. de Neipperg et ordonna
-que le prisonnier français fût conduit, sous escorte, au consulat
-d'Autriche où il demeurerait gardé à la disposition des autorités, qui
-examineraient par la suite la réclamation du consul.
-
-L'entrevue d'Henriot avec Alice fut touchante et joyeuse: tous deux,
-oubliant les dangers courus, s'abandonnèrent aux délicieux projets
-d'avenir, aux espérances de bonheur; ils se croyaient déjà, l'un et
-l'autre, à l'abri de tout péril. Le siège terminé, avec le consentement
-du maréchal Lefebvre, ils se marieraient et l'on ne se souviendrait
-plus que comme d'un mauvais rêve des angoisses subies à Dantzig.
-
-Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot et Alice à leurs
-épanchements, fit prier le jeune homme de venir le trouver, avant le
-souper, à son cabinet.
-
-Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à l'aise, pensant qu'il
-s'agissait de lui remettre son visa et de le faire reconduire aux
-postes français.
-
-Neipperg, avec gravité, questionna le jeune commandant sur son
-origine, sur les particularités de son enfance.
-
-Henriot raconta avec franchise et simplicité ses premières années
-passées au camp. C'était un enfant du bivouac. Il se souvenait
-vaguement de Versailles, où il avait joué devant une boutique
-de fruitière. Sa vie ne commençait qu'avec les bataillons de
-Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où il avait été enfant de troupe. Il
-fit, plein d'une émotion vraie, le récit de ses premières impressions
-de pupille de la demi-brigade, il évoqua sa jeunesse éveillée au son
-du tambour, façonnée aux alertes, endurcie aux marches, rompue aux
-fatigues, et réjouie par la victoire.
-
-Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite Henriot sur ses parents.
-
-Il répondit qu'il ne les avait jamais connus. Le maréchal et sa femme,
-pour lui, constituaient toute la famille.
-
-Alors le consul dit avec une voix troublée:
-
-—Vos vrais parents existent cependant, mon jeune ami... et vous allez
-peut-être vous retrouver bientôt, très prochainement même, en leur
-présence...
-
-Henriot fit un mouvement, où il y avait de la surprise et aussi un peu
-d'indifférence:
-
-—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les parents qui m'ont
-abandonné, qui n'ont jamais pris soin de mon enfance, que je n'ai
-jamais demandé à voir, qui jamais ne se sont informés de moi...
-comment voulez-vous que mon cœur aille au-devant d'eux? quels
-sentiments d'affection et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n'en
-ont jamais manifesté pour moi?...
-
-—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des circonstances, plus
-fortes que toute volonté, ont-elles empêché ceux à qui vous devez
-l'existence de se faire connaître, de s'occuper de vous... ils vous
-ont cru mort... et leur cœur a longtemps souffert de cette perte
-supposée... aujourd'hui leurs larmes vont se sécher, la joie allumera
-ses flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant d'années les
-ténèbres... Henriot, ne voulez-vous pas embrasser votre mère?...
-
-Le jeune homme éprouva une commotion extrême. Ce nom de mère qu'il
-n'avait donné que par reconnaissance à l'excellente femme de Lefebvre,
-il allait donc s'échapper de ses lèvres s'adressant à celle dont le
-ventre l'avait porté... il pourrait, lui aussi, nommer ses parents...
-il ne serait plus l'enfant du hasard, recueilli par charité, soigné,
-élevé, fait homme par la bonté d'un soldat et d'une cantinière...
-Ah! en présence de cette femme qui s'avouait sa mère, il ne pourrait
-conserver l'indifférence dont il venait de faire montre au consul...
-son âme se fondait délicieusement dans un élan d'affection neuve et de
-respect inconnu.
-
-Avec un tremblement subit de la voix, il demanda:
-
-—Et quand verrai-je ma mère, monsieur?
-
-—A l'instant! répondit le comte radieux.
-
-Ouvrant alors vivement la porte du salon où se tenaient Alice et la
-comtesse, M. de Neipperg dit à sa femme:
-
-—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser votre fils!...
-
-Et rapidement il lui révéla ce que Catherine Lefebvre venait de lui
-apprendre.
-
-Madame de Neipperg se précipita dans les bras du jeune homme et le
-serra sur son sein.
-
-La première effusion passée, Henriot demanda, avec un trouble subit,
-en se tournant vers Neipperg, qui attendait, anxieux, l'œil mouillé de
-larmes:
-
-—Alors, monsieur... vous êtes mon père?...
-
-Pour toute réponse, Neipperg s'avança, les bras ouverts...
-
-Henriot hésita un instant, puis surmontant une timidité où il y avait
-peut-être de l'instinctive défiance, il embrassa celui qui se faisait
-ainsi connaître.
-
-—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse... Ma chère Alice,
-j'espère qu'à présent aucun obstacle ne s'opposera à cette union que
-votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons rien à vos
-projets!...
-
-Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour
-cacher son trouble s'élança vers elle en murmurant:
-
-—Que vous êtes bonne, madame!...
-
-Neipperg alors dit à Henriot:
-
-—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous
-rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils,
-vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître
-votre qualité...
-
-—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s'inclinant.
-
-—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel,
-imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c'est fort bien!
-Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai
-même d'y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine...
-et vous étiez chef d'escadron dans l'armée française; je prends sur moi
-de vous maintenir dans votre grade; l'empereur d'Autriche, mon auguste
-souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu'il
-saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal
-Kalkreuth attend votre visite...
-
-Henriot, horriblement pâle, n'avait pas bougé.
-
-Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux:
-
-—Qu'avez-vous dit, monsieur?... je n'ai pas bien compris... je
-suis à présent ce que j'étais hier, ce que j'étais il y a quelques
-minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à
-l'Empereur... et si j'ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce
-déguisement, voyez, je l'arrache à présent et je redeviens commandant
-des hussards... rien autre!...
-
-Et, dégrafant rapidement l'uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous
-sa veste de hussard français.
-
-—Henriot!... ne faites pas de folie! s'écria Neipperg. Vous êtes mon
-fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade
-dans l'armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera
-rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux...
-
-—Vous me proposez une lâcheté!
-
-—Prenez garde à vos paroles! C'est votre père que vous apostrophez
-ainsi!
-
-La comtesse de Neipperg s'était avancée, surprise par cette altercation.
-
-—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s'interposant; je
-comprends les scrupules d'Henriot, ce sont ceux d'un soldat plein
-d'honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne
-peut pas ainsi, d'une heure à l'autre, changer de camp... laissez-lui
-la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le
-forcent à abjurer sa foi de soldat!...
-
-—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession...
-Vous ne voudriez pas d'un fils qui fût un renégat et un traître!...
-
-—Henriot, mon fils! n'emploie pas de ces mots si terribles!...
-
-—Je suis Français, reprit le jeune hussard d'une voix forte, je
-resterai Français!...
-
-—Malheureux! c'est la mort! dit Neipperg accablé.
-
-—J'aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!...
-
-—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes
-entré dans cette ville sous le costume d'un officier neutre... je
-vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon
-fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité
-autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour
-vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches,
-votre famille...
-
-—Je n'ai pas d'autre mère que la France et ma famille c'est mon
-régiment! s'écria Henriot au comble de l'exaltation. J'ai commis une
-faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu'un espion... je demande
-à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient
-comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l'on m'a trouvé au
-milieu des rangs ennemis, vêtu d'un uniforme d'emprunt, c'était comme
-espion et non comme déserteur!...
-
-A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent.
-
-La maison trembla sous la furie de décharges d'artillerie toutes
-proches.
-
-Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée
-accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la
-mousqueterie...
-
-Alors un grand silence se fit...
-
-On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme
-une multitude en déroute...
-
-Les coups de feu avaient cessé tout à fait.
-
-De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés,
-solennels...
-
-Puis un nouveau silence.
-
-—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée
-d'émotion.
-
-—Une tentative d'assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée,
-dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de
-servir l'Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu'on
-démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l'état de siège.
-Il en est temps encore, réfléchissez!
-
-—J'ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot.
-
-Alors, courant à la fenêtre, il l'ouvrit toute grande et cria à pleins
-poumons, à l'effarement des habitants de Dantzig qui s'enfuyaient par
-les rues.
-
-—Vive l'Empereur!
-
-—Ah! l'infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg,
-pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler.
-
-Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à
-coup, au dehors:
-
-—Vive l'Empereur! C'est nous, mon commandant, nous arrivons à temps,
-nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je
-connais le chemin...
-
-Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique
-plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de
-la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit
-grenadiers d'Oudinot.
-
-La Violette escalada la fenêtre en disant:
-
-—C'est mon entrée particulière!
-
-Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent.
-
-En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et
-rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant
-repris son flegme diplomatique.
-
-—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect
-aux vaincus!... Dantzig s'est rendue... nous n'avons pas le droit de
-toucher à un cheveu de ses défenseurs, c'est l'ordre du maréchal!...
-Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta
-La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu'on
-a donné l'assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins
-d'ingénieurs. Enfin c'est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la
-ville reste à nous!... Vive l'Empereur!
-
-La reddition de Dantzig, en effet, venait de s'accomplir.
-
-Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot
-avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d'infanterie,
-étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes
-avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français
-du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de
-plus en plus la place. S'ils réussissaient à déloger Lefebvre et à
-reculer les lignes d'investissement, les renforts devenaient presque
-inappréciables.
-
-Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit
-à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l'impossibilité
-désormais de secourir leurs alliés les Prussiens.
-
-Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur
-personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit
-les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et
-Lannes, dont l'heure fatale n'était pas encore venue, son uniforme
-couvert de terre et de débris sanglants.
-
-Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l'Angleterre
-avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s'agissait surtout
-de ravitailler la place et de lui fournir des munitions.
-
-Une de ces corvettes, la _Dauntless_ (l'Intrépide), voulut profiter
-d'une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un
-feu violent d'artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de
-sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage.
-
-Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs
-pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats
-de géants.
-
-Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu
-par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le
-grand coup décisif.
-
-Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n'était pas sans
-appréhensions sur les suites de son équipée.
-
-Les nouvelles qu'elle lui donna d'Henriot ne lui plurent qu'à demi.
-
-Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l'avait dit à
-Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l'assaut immédiatement.
-
-On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l'ordre de Lefebvre,
-quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le
-fossé dont le combat de la veille l'avait rendu maître.
-
-Ces troupes d'élite conduites au pied du talus reçurent l'ordre
-d'attendre en silence le signal de s'élancer à l'assaut.
-
-Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées
-solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait,
-mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres
-suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d'écraser les
-assaillants, quand les assiégés les précipiteraient.
-
-On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un
-brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher
-le moyen de paralyser leur chute.
-
-—Présent! dit une voix... moi, si l'on veut, j'irai!...
-
-Et La Violette, s'avançant vers Lariboisière, qui conduisait les
-sapeurs, ajouta avec modestie:
-
-—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi
-qui feraient l'affaire... si je me propose, c'est que je crois pouvoir
-arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se
-méfieront pas!...
-
-Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la
-justesse de son observation et l'avantage de sa taille.
-
-Le général serra la main de La Violette avec émotion:
-
-—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes
-mains!...
-
-On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se
-baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées,
-s'approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se
-redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du
-tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient
-dans le fossé vide, sans blesser personne...
-
-A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria:
-
-—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!...
-
-Et il s'élança le premier vers le talus.
-
-Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d'hommes, une cohue
-furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant,
-escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil...
-
-Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était
-fait cette fois par les grenadiers d'Oudinot et les voltigeurs de
-Lannes.
-
-Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie
-auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter
-les Français victorieux...
-
-Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute
-résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était
-huit heures du soir.
-
-Le feu aussitôt cessa, tandis qu'on attendait le maréchal Lefebvre pour
-traiter des conditions de la reddition.
-
-Le maréchal consentit à une suspension d'armes, se réservant d'avertir
-Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation.
-
-Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la
-maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi
-de quelques camarades, et parvint au consulat d'Autriche, au moment où
-le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau,
-poussait ce formidable cri de «Vive l'Empereur!» qui devait, selon
-lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave
-tambour-major et les grenadiers accourant à son secours.
-
-
-
-
-XVI
-
-LE SECRET DE NAPOLÉON
-
-
-La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon.
-
-Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d'en étudier en
-personne les défenses et d'en reconnaître les ressources.
-
-Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers
-le camp de Dantzig.
-
-Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et
-complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l'Empereur
-s'était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter
-l'ordre et la marche en vue de l'entrée solennelle des troupes dans la
-ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la
-faveur d'un entretien particulier.
-
-—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris...
-que diable! on la dit très attachée à son mari, c'est d'un excellent
-exemple, mais ce n'est pas une raison pour venir le surveiller jusqu'au
-camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de
-l'Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu
-des troupes...
-
-L'Empereur s'arrêta, sourit, et se dit:
-
-—Il est vrai que si j'avais écouté Joséphine, elle serait accourue
-ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir
-irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être
-l'attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que
-Joséphine m'enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?...
-Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en
-grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!...
-
-Catherine était peu à son aise en présence de l'Empereur. Il avait une
-si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille,
-pénétrait jusqu'au plus profond de l'âme.
-
-Et puis il n'était pas toujours très galant, ni même très poli avec les
-femmes.
-
-Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de
-jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez
-nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques,
-fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes.
-
-L'histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades,
-d'ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les
-cérémonies où il questionnait les dames invitées.
-
-Quelques-unes de ces réponses eurent d'ailleurs une brutalité
-justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu
-hommasse et insupportable, qui avait rêvé d'atteler en flèche de son
-pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un
-jour, en minaudant comme une Agnès:
-
-—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus?
-
-Et elle attendait le compliment forcé.
-
-—Celle qui fait le plus d'enfants! répondit rudement Bonaparte, en
-tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice
-acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées.
-
-Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu
-gracieuses qui s'échappaient des lèvres de l'Empereur agacé par les
-avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames
-de la cour désireuses d'attirer les regards du maître, et qui, comme
-la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l'écritoire, du refus de les
-déshonorer dont l'Empereur se montrait coupable.
-
-Elle n'avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l'abord
-du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la
-mission dont elle s'était chargée.
-
-Mais elle savait répondre! Elle n'avait pas, disait-elle souvent, sa
-langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu'elle l'avait connu petit
-officier d'artillerie sans le sou, l'éblouissant empereur, et les
-souvenirs de l'hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le
-linge à crédit, l'enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel.
-
-Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu'elle entra
-sous la tente impériale, où Rapp l'introduisit.
-
-Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons
-de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l'Empereur,
-attendant qu'il l'interrogeât.
-
-Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le
-réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave
-Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à
-travers l'Europe.
-
-Catherine, rassurée par le ton de l'Empereur, qui s'était empressé
-de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle
-fit part des inquiétudes de l'Impératrice; l'esprit toujours hanté
-des dangers que courait l'Empereur dans cette campagne lointaine, Sa
-Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son
-auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier
-point de sa mission: d'une voix légèrement voilée, elle annonça la
-douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l'enfant
-d'Hortense.
-
-Un sanglot court et brusque s'échappa de la poitrine de l'Empereur...
-
-Il aimait cet enfant. Il s'y était attaché. Ce conquérant impitoyable,
-ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette
-faiblesse d'adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a
-dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n'ayant
-conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d'un enfant et la
-carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les
-enfants des autres.
-
-Que de fois on l'avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se
-le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au
-milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d'argent,
-les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied
-dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là,
-il s'interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des
-instructions à quelque préfet des Bouches-de-l'Escaut ou des montagnes
-de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l'enfant
-sur son dos.
-
-Il était alors l'oncle Bibiche. C'était ainsi que le petit
-Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant
-terrible.
-
-Il avait projeté d'adopter le fils d'Hortense. Sans doute, il
-n'ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes
-insinuaient qu'il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors
-qu'elle était déjà grosse de ses œuvres. Le _Moniteur_ avait annoncé,
-par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était
-accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire», comme s'il s'était agi d'un
-héritier de l'Empire. On avait fort commenté cet avis officiel.
-
-Mais Napoléon n'était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets
-par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions
-scandaleuses.
-
-Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant
-d'Hortense, au fond il n'était pas très mécontent de savoir qu'on lui
-en attribuait la paternité.
-
-L'armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la
-puissance à l'enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans
-ses veines.
-
-Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais
-et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se
-trouveraient ainsi satisfaites.
-
-La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l'arbre
-généalogique qu'il s'efforçait de faire croître.
-
-Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture
-de sphinx foudroyé.
-
-Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de
-l'homme qui s'était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau
-du politique voyant s'effondrer une partie de son œuvre.
-
-Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même,
-maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il
-demanda:
-
-—Quelle autre nouvelle m'apportez-vous, madame la maréchale?
-
-—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se
-succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas
-seulement une messagère funèbre... j'ai aussi à vous faire part de la
-naissance d'un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous
-venez d'apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour,
-qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient
-d'être mère...
-
-—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon.
-
-—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon...
-
-Napoléon s'était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux
-mains:
-
-—Vous êtes bien certaine de ce que vous m'avancez là? demanda-t-il
-avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme
-extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir.
-
-—Parfaitement sûre, sire... j'ai vu l'enfant... il vous ressemble! dit
-hardiment Catherine.
-
-L'Empereur la regarda fixement, mais sans colère:
-
-—Ce n'est pas pour rien qu'on vous appelle la Sans-Gêne, vous!
-dit-il en avançant la main vers l'oreille de la maréchale, pour la
-tirer, comme il avait l'habitude de le faire avec ses grenadiers, ses
-officiers du palais, ses maréchaux même.
-
-Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec
-fébrilité.
-
-Catherine l'entendit qui grommelait:
-
-—J'ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n'y a pas à en
-douter!... Ah! c'est un coup du sort!... voilà donc démenti ce
-bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des
-Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner...
-qu'il m'était impossible d'avoir un héritier... que ma dynastie ne
-pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche,
-et Corvisart n'est qu'un imbécile!... c'est un âne comme tous les
-médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l'avenir
-m'appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame
-la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m'apportez là... décidément
-votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui
-tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera
-son entrée solennelle dans la ville qu'il m'a prise... tous les deux,
-je l'espère, vous serez contents de moi!...
-
-Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en
-souriant:
-
-—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!...
-
-—Sire, j'ai aussi celui de l'impératrice Joséphine, et je dois vous le
-confier! dit Catherine, s'arrêtant et manifestant son intention de ne
-pas accepter le congé de l'Empereur.
-
-—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire
-connaître!... Voyons, qu'est-ce encore? Je parie qu'il s'agit de
-quelque dette nouvelle, d'une réclamation de fournisseur?... Joséphine
-est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages,
-ses folies, me déplaisent... avec l'argent qu'elle me dépense en
-frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une
-division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence...
-Allons! puisque vous êtes l'ambassadrice de cette folle... dites-moi la
-somme?... Vite, combien?...
-
-—Sire, il ne s'agit pas d'argent...
-
-—Et de quoi donc, s'il vous plaît?
-
-—L'Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire,
-avertie de la naissance de cet enfant...
-
-—Ah! l'Impératrice sait...
-
-—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et
-méchants à sa cour...
-
-—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et
-Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la
-maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois
-de l'Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande
-lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de
-femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles
-désagréables envolées de son manteau.—Et qu'a dit l'Impératrice?
-reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses
-sentiments à l'égard de cet enfant?...
-
-—L'Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir,
-de l'élever... et même de l'adopter, si Votre Majesté y consentait...
-
-Avec sa rapidité d'impressions, et la surprenante vivacité de sa
-pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure
-qu'on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la
-mort inattendue du fils d'Hortense...
-
-—Oui, je vois ce que l'on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par
-Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph,
-Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs
-espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais
-triompherait... oui, ce serait possible!... L'adoption de cet enfant
-pourrait me tenir lieu d'héritier... Mais que diraient les rois de
-l'Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je
-puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux
-que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille
-régnante?
-
-Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit et son œil soupçonneux se
-fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit
-alors:
-
-—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission
-de Votre Majesté, qui fera connaître à l'Impératrice, quand elle
-le jugera à propos, la résolution qu'elle aura arrêtée... Je vais
-retourner en France, toute heureuse d'avoir trouvé Votre Majesté en
-bonne santé et toujours victorieuse...
-
-—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous
-aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles!
-
-Et l'Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant
-que l'audience était terminée.
-
-La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret
-de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute
-sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à
-l'Empereur, conséquence de la preuve qu'il avait de sa possibilité de
-donner à l'empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le
-blé dans le grain qu'on sème, germait dans les profondeurs de la pensée
-du nouveau Charlemagne.
-
-
-
-
-XVII
-
-LA BELLE POLONAISE
-
-
-Le divorce! ce grand événement de l'existence impériale, n'était encore
-qu'un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses
-perceptions d'un avenir possible, mais improbable, qu'on entrevoit dans
-les brumes de la rêverie, du désir, de l'éventualité.
-
-A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de
-rompre son mariage avec Joséphine.
-
-D'abord, lors de la crise du retour d'Egypte, quand Bonaparte avait été
-informé des fredaines de sa volage créole.
-
-Puis à l'époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du
-départ pour la campagne d'Allemagne.
-
-Fouché, l'un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché,
-sondé, tâté le terrain.
-
-Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari,
-reprenait l'avantage.
-
-Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête
-coiffée du madras, par l'escalier dérobé mettant en communication son
-appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s'opérait
-sur l'oreiller.
-
-Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l'Europe était toujours
-vaincu.
-
-Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien
-ascendant, l'asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et
-solidement, par les sens. Il l'avait, comme on dit familièrement, dans
-le sang.
-
-Les infidélités qu'il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu'à
-l'époque où nous sommes arrivés.
-
-On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon.
-La duchesse d'Abrantès, mademoiselle d'Avrillon, Constant, Bourienne,
-Fain, d'autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques
-de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné
-le tableau complet des amours de Bonaparte et de l'Empereur. Tout
-dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté,
-fort intéressant et impartial, a résumé l'histoire anecdotique des
-maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n'eut pourtant
-d'influence véritable sur la décision de Napoléon.
-
-On sait peu de chose sur ses liaisons d'officier: pauvre, laborieux,
-fier et pas avenant, il est peu probable qu'à Valence ou à Auxonne
-ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu'une
-partie de courte débauche, la passade d'une soirée.
-
-On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec
-madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari
-n'eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace
-protection accordée au jeune général d'artillerie. Au 13 Vendémiaire,
-Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l'Intérieur, et
-contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de
-la Convention.
-
-Bonaparte se montra d'ailleurs reconnaissant envers Turreau d'abord,
-puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à
-l'armée d'Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie,
-abandonnée, misérable, il donna d'abondantes gratifications.
-
-Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès
-est l'héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin
-public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la
-rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui
-contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux
-noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte
-qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s'informa.
-C'était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui
-avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après
-la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu
-l'ordre de rejoindre l'armée d'Egypte. S'embarquer au premier quartier
-de la lune de miel, c'était pénible pour les deux amoureux. La petite
-modiste eut l'aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se
-glisser à bord du bateau qui emmenait son mari.
-
-Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume
-d'homme, s'enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement
-madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l'aperçut et
-s'en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d'abord les cadeaux
-du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux
-mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d'embarquement.
-On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la
-France. Le général en chef l'avait distingué pour sa capacité, pour son
-intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire
-un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son
-importante tâche, il reviendrait à Damiette.
-
-L'officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait
-le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à
-dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il
-la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement
-maladroit, il renversa une carafe d'eau: voilà la robe de la jeune
-femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l'emmène dans un
-appartement, sous le prétexte de lui permettre d'essuyer l'eau et de
-réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame
-les soins que réclamait l'aspersion, et elle revint la coiffure si en
-désordre, bien que la carafe n'eût pas inondé si haut, que les convives
-surent immédiatement à quoi s'en tenir.
-
-Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais
-qu'il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours
-comme dans les comédies, Fourès, qu'on croyait bien loin, sur la route
-de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut
-brusquement, ainsi qu'un diable surgissant d'une trappe.
-
-Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné
-sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général
-Bonaparte, l'amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le
-mari de la maîtresse en titre en lui donnant d'ironiques conseils et
-des renseignements fort précis.
-
-Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s'en prendre à son
-supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui
-réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres.
-Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l'appela
-familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d'elle, lui
-permit de l'accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec
-elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu'il se serait déclaré
-prêt à l'épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui
-un enfant.
-
-Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus
-féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d'impressionner
-Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l'avis
-de la naissance de l'enfant d'Eléonore de la Plaigne, qu'il était
-peut-être impuissant à engendrer.
-
-Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son
-bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté
-avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord
-de l'_América_, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait
-eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa
-de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota
-et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la
-fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée
-de son second mari qu'elle avait consciencieusement trompé, Bellilote
-partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à
-la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On
-ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une
-fidélité à l'Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et
-d'autres ingrats chamarrés.
-
-Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait
-nullement la peinture; en œuvres littéraires il n'aimait que la
-tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages
-majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique
-cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une
-impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer
-le majeur du mineur, prêtant peu d'attention à la symphonie, il
-éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine.
-On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le
-sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute
-l'Italie en donnant à cet eunuque musical l'ordre de la Couronne de
-Fer. Aussi la passion qu'il éprouva pour la Grassini, cantatrice
-célèbre, naquit-elle autant de l'audition que de la vue de cette belle
-personne. C'est à Milan que Bonaparte l'admira et la connut. Il la fit
-venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une
-petite maison de la rue Chantereine. Elle s'ennuyait. Un violoniste,
-Rode, s'offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d'archet de
-l'artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa
-toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la
-suite, chaque fois qu'elle traversait Paris, en revenant de chanter à
-Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l'Empereur,
-conservant d'elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut
-l'ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non
-seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son
-impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras
-du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon.
-
-Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les
-compagnes éphémères de l'Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de
-l'Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne
-lyrique; mademoiselle Bourgoins qu'il eut la cruauté de faire annoncer
-dans sa chambre, un soir qu'il travaillait avec son ministre Chaptal,
-dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et
-imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire
-de l'Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son
-amant lui valut d'être exclue du Théâtre-Français, à l'instigation des
-gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui
-administraient la scène.
-
-Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l'amour
-à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes
-labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout
-bonheur que la main n'atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas
-s'étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de
-chambellans ou d'officiers de sa maison, de lectrices de l'Impératrice,
-qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant
-avait la clef.
-
-Ces distractions physiques, l'Empereur les eut d'abord parce qu'il y
-éprouvait satisfaction, qu'il était vigoureux et bien portant,—il faut
-se rappeler qu'à l'époque du siège de Dantzig il n'a que trente-huit
-ans,—et ensuite parce qu'il redoutait une liaison, un attachement
-qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l'attention, de
-la volonté. Et puis il craignait l'influence que pourrait avoir une
-maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d'influence féminine dans son
-entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de
-la chambre du conseil.
-
-Cette appréhension d'une favorite, d'une maîtresse régnante, comme les
-Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l'ancienne
-monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes
-aventurières comme madame de Vaudey.
-
-Cette femme intrigante et coquette était la fille d'un militaire
-célèbre, Richaud d'Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de
-la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut
-nommée dame du palais en 1804 et accompagna l'Impératrice aux eaux
-d'Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été
-rejoindre Joséphine, qu'il la connut. Napoléon s'en dégoûta un jour
-qu'elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable.
-Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à
-l'Empereur; l'aide de camp de service qu'il envoya, avec l'argent
-sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d'Auteuil, présidant
-un joyeux souper et ne pensant pas du tout l'achever promptement chez
-Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans
-des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses
-services au prince de Polignac, proposant d'attirer l'Empereur dans un
-guet-apens et de le faire assassiner.
-
-Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle
-Lacoste, petite blondinette qui n'était pas admise au salon de
-l'Impératrice et se tenait dans l'antichambre, puis Félicité, fille
-d'un huissier de l'Empereur et qui avait pour fonction d'ouvrir la
-porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de
-Rémusat, qui n'avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial;
-mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans
-une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck
-de Napoléon, vint brusquement l'avertir de la visite du souverain.
-Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une
-maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de
-lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La
-digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d'avoir un enfant
-de l'Empereur, ou de faire croire qu'elle était grosse de lui.
-Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l'heure. La Restauration la
-récompensa des méchants propos qu'elle tint sur l'Empereur en nommant
-son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger.
-
-Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si
-fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de
-l'empereur, celle qu'il a aimée profondément et qui lui est restée
-fidèle jusqu'à l'exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska,
-la belle Polonaise.
-
-Pendant le siège de Dantzig, l'Empereur allant à Varsovie, reçut à
-un relais de poste les compliments et un bouquet d'une députation
-de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune
-personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et
-charmante, avec de grands yeux bleus, candides.
-
-Duroc la présenta pour qu'elle débitât son compliment. Elle demeura
-troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de
-l'Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de
-la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l'espoir de la revoir
-à Varsovie.
-
-Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l'épouse du comte
-Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf
-ans. Pour l'épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur
-d'un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme
-s'appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait
-opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire,
-était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine
-l'âme d'une héroïne. L'amour de la patrie dominait son être. Elle donna
-sa main au vieux noble en souhaitant d'avoir un fils qui contribuât à
-délivrer la Pologne.
-
-En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse
-suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N'a-t-il pas
-infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle
-tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle
-croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites
-dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie.
-
-Dès lors, dans son cœur, l'admiration pour l'Empereur a pris une
-telle place qu'à la première occasion un autre sentiment doit naître
-inévitablement.
-
-Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le
-relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt
-d'accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque.
-Ils avaient remarqué l'attention profonde avec laquelle, à un bal,
-l'Empereur l'avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions
-de l'Empereur durant un dîner auquel elle assistait n'ont pas échappé
-à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut
-que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence
-sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa
-vertu. L'amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout
-des auxiliaires. Son mari même l'engage vivement à se rendre aux
-invitations de l'Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle
-l'histoire d'Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus,
-délivra le peuple d'Israël accablé. On la presse, on l'entoure, on
-l'entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble
-veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire
-de la patrie.
-
-Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les
-cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on
-obtient d'elle une entrevue avec l'Empereur. Elle s'y rend, comme au
-supplice. Duroc l'introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les
-yeux avec ses mains et s'affaisse, anéantie, dans un fauteuil.
-
-Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est
-à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia.
-Napoléon eut le tact et l'habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna
-chez elle, cette nuit-là, telle qu'elle était venue. Cette respectueuse
-attitude de l'Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc,
-dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre
-deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de
-sa patrie à l'amoureux empereur qui ne proférait que des paroles
-passionnées.
-
-On peut dire que Marie Walewska n'aimait point Napoléon quand elle
-devint sa maîtresse; mais depuis elle s'attacha fortement à lui; et
-quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du
-Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable
-passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu'à sa chute,
-il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers
-temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l'île
-d'Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi
-faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de
-son sexe et l'ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand
-soldat vaincu! L'une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à
-Sainte-Hélène fut l'annonce que le misérable Hudson-Lowe s'empressa de
-lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le
-général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la garde.
-
-La nouvelle de la naissance de l'enfant d'Eléonore, apportée par la
-maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l'Empereur vers
-la belle Polonaise.
-
-Puisqu'il pouvait engendrer, puisqu'il n'y avait aucun obstacle
-physique de son côté, et que l'absence d'héritier de l'empire provenait
-uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska
-était susceptible, elle aussi, de devenir mère.
-
-Pourquoi n'adopterait-il pas son enfant?
-
-Et s'il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il
-pas dans les familles régnantes une princesse qu'il épouserait et
-qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par
-conséquent aucun souverain n'oserait par la suite contester les droits
-à l'hérédité de l'empire?
-
-Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son
-esprit, subitement échauffé à l'idée d'un mariage qui lui ôterait sa
-tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l'enfant qu'il aurait
-d'une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la
-fiction de l'hérédité du principe monarchique. La certitude où il se
-trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui
-fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son
-trône. L'amour qu'il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à
-rompre le lien qui depuis tant d'années l'attachait à Joséphine.
-
-Pour la première fois, il songea qu'elle était vieille, et rapidement
-il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il
-pourrait rencontrer, dans les cours d'Europe, pour en faire une
-Impératrice.
-
-Sa méditation fut interrompue par Rapp, l'avertissant que l'armée
-se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses
-ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig.
-
-
-
-
-XVIII
-
-MONSIEUR LE DUC
-
-
-Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la
-ville de Dantzig.
-
-Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le
-maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de
-troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l'épée du maréchal
-Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue.
-
-Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs
-du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège
-mémorable.
-
-Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig
-fournirent un détachement d'honneur et entrèrent, tambour battant,
-drapeau déployé, derrière leur glorieux chef.
-
-Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait
-cette troupe d'élite, la moitié avait péri dans les tranchées.
-
-L'Empereur avait reconnu sa valeur, et l'ordre du jour suivant avait
-été lu, avant l'entrée dans la ville, à toute l'armée:
-
-«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées
-aujourd'hui à midi.
-
-»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les
-sapeurs se sont couverts de gloire.»
-
-Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable
-de la place, la force numérique égale chez l'assiégé aux troupes
-assiégeantes, l'insuffisance de l'artillerie de siège, le climat
-rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la
-résistance.
-
-La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement
-sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants.
-
-L'effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat
-matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des
-approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut
-envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce
-climat froid, fut pour l'armée un cordial énergique, un élixir de bonne
-santé et de joyeuse humeur.
-
-Napoléon, deux jours après l'entrée de Lefebvre, vint visiter les
-tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de
-ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand
-dîner où Lefebvre fut placé à sa droite.
-
-Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre,
-Lannes et Mortier attendaient l'arrivée de l'Empereur, le grand
-maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée,
-enrichie de diamants.
-
-Un officier l'accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel
-était posée une couronne d'or fermée.
-
-Duroc tenant l'épée, et l'officier le coussin avec la couronne, se
-postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon.
-
-Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de
-chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la
-couronne et l'épée.
-
-Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc:
-
-—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à
-s'approcher.
-
-Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea
-vers Napoléon.
-
-Machinalement il avançait la main, pensant que l'Empereur allait, pour
-le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant
-tous une accolade fraternelle.
-
-Mais Napoléon reprit:
-
-—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le
-genou pour recevoir l'investiture!...
-
-Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s'était retourné comme
-si l'Empereur se fût adressé à quelqu'un d'autre derrière lui, un
-fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n'y avait, parmi
-les Français, ni duc ni duché.
-
-Duroc se pencha vers lui, murmurant:
-
-—Agenouille-toi!...
-
-Et il vit l'officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous
-les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait
-sur la tête...
-
-Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu
-près la haute et curieuse fortune dont il était l'objet, que lorsque
-Napoléon, prenant l'épée et lui frappant légèrement trois coups sur
-l'épaule, lui dit avec la gravité d'un pontife officiant:
-
-—Au nom de l'Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté
-nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir
-et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette
-dignité!...
-
-Puis d'une voix plus douce:
-
-—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre
-Empereur!...
-
-Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais,
-battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers
-présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter.
-
-C'était un acte politique d'une importance énorme que cette élévation
-d'un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par
-la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque
-ridicules.
-
-Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l'aide d'une
-aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des
-mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa
-cour les représentants de l'ancienne aristocratie. A présent, il
-voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades
-de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles,
-illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et
-grâce aux dotations qu'il se proposait de leur accorder, se mêleraient,
-se confondraient avec les descendants des familles de la vieille
-France. Ainsi selon lui serait cimentée l'union des deux France et son
-œuvre dynastique serait parfaite.
-
-Cette pensée de créer une noblesse d'empire s'ajoutait, dans son
-cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d'alliance avec
-une famille souveraine.
-
-Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans
-une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il
-siégerait, lui, l'Empereur.
-
-Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande,
-Joseph l'Espagne, Jérôme la Westphalie.
-
-A côté d'eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples,
-Eugène, vice-roi d'Italie.
-
-Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier;
-des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et
-des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des
-diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu'il avait
-institués au camp de Boulogne.
-
-Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l'ordre social
-reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le
-moule de l'ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière
-révolutionnaire.
-
-C'est pour cette raison qu'ayant décidé de refaire une noblesse et de
-créer des ducs et des comtes d'Empire, son choix s'était d'abord arrêté
-sur Lefebvre.
-
-La bravoure légendaire, les services militaires, la probité
-inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus
-illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient
-cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte.
-Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de
-son empire, cherchait à frapper l'esprit de son armée et à bien mettre
-en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse.
-
-C'était parce qu'il était fils de paysan, et qu'il l'avait connu
-sergent aux gardes-françaises que l'Empereur prit Lefebvre comme
-prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait.
-
-Le nouveau duc, qui d'ailleurs, avec l'épée et la couronne, recevait
-une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat
-n'étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans
-l'armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre,
-fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d'envie. Il stimula
-aussi l'héroïsme et le dévouement de ses compagnons d'armes. Chacun, en
-secret, pensait à s'illustrer davantage afin d'obtenir de l'Empereur
-une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au
-premier rang de la société impériale l'ancien sergent, le volontaire de
-92, l'officier subalterne de l'armée de Sambre-et-Meuse.
-
-Tout ému par l'embrassade de l'Empereur, un peu gêné par la couronne
-qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l'épée ducale qui
-venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à
-Duroc, qui le félicitait:
-
-—Moi! je m'en f... de tout cet attirail-là... Mais c'est ma bonne
-femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça,
-Duroc!
-
-Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l'état-major de Lannes
-un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le
-regardait avec un sourire moqueur.
-
-Il alla droit à lui et l'apostropha ainsi:
-
-—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois
-à moi-même, tandis que vous, c'est le hasard de la naissance qui vous
-a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos
-aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous;
-moi, je suis un ancêtre!...
-
-Et, tournant le dos à l'ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc:
-
-—Mon cher maréchal, quand donc l'Empereur donnera-t-il le signal de se
-mettre à table?
-
-—Vous avez faim, Lefebvre?
-
-—Non!... Mais plus vite l'Empereur nous fera dîner, plus vite nous
-serons libres... Et j'ai une furieuse envie d'être le premier à
-embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig.
-
-
-FIN DE LA TROISIÈME PARTIE
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-LA DUCHESSE
-
-
-
-
-I
-
-CHEZ L'IMPÉRATRICE
-
-
-On attendait l'Empereur.
-
-Victorieux, maître de l'Europe, ayant imposé son amitié à la Russie et
-sa volonté à la Prusse, Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en
-triomphateur dans Paris.
-
-Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner des réceptions, inviter des
-personnages diplomatiques, tenir rang de souveraine.
-
-Une soirée avait été organisée aux Tuileries en l'honneur de la
-nouvelle duchesse de Dantzig.
-
-Tout le petit grand monde, vivant et intrigant autour de Joséphine, se
-préoccupait de cette réception.
-
-On se demandait, avec ironie, comment la duchesse récente tiendrait son
-rang.
-
-Les mauvaises langues se donnaient du jeu. On rappelait, avec des rires
-mal étouffés, que la maréchale avait jadis été blanchisseuse.
-
-Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient d'extraction humble et plus
-d'une avait dans son passé des aventures louches et des anecdotes
-scandaleuses.
-
-La bonne Catherine, elle, jouissait d'une réputation sans tache.
-
-Elle paraissait même ridicule à force d'aimer son mari.
-
-Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d'un grand officier de
-l'empire et même madame la maréchale, elle n'avait eu, dans sa noble
-existence, la fille du peuple devenue grande dame de la Révolution
-couronnée, qu'un seul amour: son homme, son Lefebvre.
-
-Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité rare chez les terribles
-sabreurs de l'Empire.
-
-Il n'avait pas même eu les faiblesses accidentelles et permises de son
-maître, de son ami, de son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant,
-l'Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant et disait: «C'est
-le seul terrain où je ne suivrai pas l'Empereur!»
-
-Et puis, avec son rire de brave homme, il ajoutait devant ses aides de
-camp moins scrupuleux:
-
-—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me gênerait pour cogner
-sur les Prussiens!... Je penserais à elle tout le temps, j'aurais des
-remords, et il faut avoir le cœur sain et la conscience tranquille pour
-se battre, comme nous le faisons, un contre vingt!...
-
-Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de sa vertu conjugale. Il
-était, il le faut dire, pour la probité, pour la fidélité et pour
-l'héroïsme, une exception en tout, cet Achille paysan sorti des rangs
-du peuple, resté naïf, toujours républicain, qui avait refusé d'être le
-collègue de Carnot et de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez
-capable, et qui n'aimait que trois choses sur la terre: sa femme, sa
-patrie, son empereur. Les autres maréchaux, qui se moquaient de lui,
-ne devaient pas l'imiter et devaient trahir par la suite la France et
-Napoléon, avec la même facilité qu'ils faisaient ce qu'ils appelaient
-«une queue» à leurs épouses, d'ailleurs rarement en reste avec eux.
-
-La réception de l'Impératrice était au grand complet lorsque la
-maréchale se présenta.
-
-Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon, étalaient leur insolence
-et leur impudente convoitise.
-
-Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr, ne
-possédait que la principauté de Lucques et celle de Piombino. D'où
-rivalité sourde et guerre d'épigrammes entre les deux sœurs.
-
-Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier
-rang Junot, gouverneur de Paris, l'ancien sergent dont Bonaparte avait
-fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès
-de la reine de Naples.
-
-Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale.
-
-La voiture de Junot attendait jusqu'à des heures très avancées dans la
-cour de l'hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de
-rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire
-Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte
-les retenait: l'arrivée de l'Empereur. Lui absent, tout le monde à sa
-cour se lâchait, s'abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois.
-La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous
-ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie
-faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu'il
-avait le malheur d'avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple
-prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il
-avait la sottise d'aimer, d'adorer sa famille, ces êtres méprisables
-et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans
-l'affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha
-à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le
-gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de
-Naples, et il l'exila en Portugal, avec le grade d'ambassadeur et
-le titre de duc d'Abrantès. Sa colère, on le voit, n'était pas bien
-terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa
-familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le
-trône en devenant le mari de sa sœur.
-
-La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de
-Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même.
-
-Epoux de l'archiduchesse d'Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se
-croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat,
-un Junot, un Joseph, s'imaginer gouverner la France et le monde après
-lui, c'était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux
-traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l'ont
-exploitée terriblement en appelant à eux l'étranger et en livrant la
-France, grâce à la trahison de l'infâme Marie-Louise, à leurs bons amis
-les Cosaques et les Prussiens.
-
-A l'heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le
-brave maréchal déjeunait avec l'Empereur.
-
-Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois
-absences.
-
-Chaque fois que Napoléon l'appelait: «monsieur le duc», il tressaillait
-comme s'il se fût agi d'une personne étrangère à qui la parole était
-adressée.
-
-Napoléon parfois aimait à plaisanter.
-
-Il savait Lefebvre honnête et pauvre.
-
-Il l'avait fait duc, il voulait le faire riche.
-
-A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement:
-
-—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc?
-
-—Mais oui... sire!... j'aime le chocolat si vous le voulez, j'aime
-tout ce que vous aimez, moi!...
-
-—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c'est du chocolat de
-Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville,
-puisque vous l'avez conquise...
-
-Lefebvre s'était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas
-toujours très bien ce que l'Empereur lui disait. Il craignait souvent
-de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait.
-
-Napoléon s'était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette,
-d'où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d'une livre de
-chocolat enveloppé.
-
-Il le donna au maréchal en disant:
-
-—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux
-entretiennent l'amitié.
-
-Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son
-uniforme et se rassit à table en disant:
-
-—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l'hôpital...
-c'est excellent, paraît-il, pour les malades...
-
-—Non! fit l'Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en
-prie!...
-
-Lefebvre salua et grommela:
-
-—Drôle d'idée qu'a l'Empereur de me fourrer du chocolat comme à une
-petite maîtresse!...
-
-Le déjeuner se poursuivait.
-
-Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d'œuvre du cuisinier
-impérial, fut servi.
-
-L'Empereur, avant de l'entamer, s'arrêta et dit:
-
-—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A
-vous le signal d'attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à
-vous d'en faire les honneurs!
-
-Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois
-convives donnèrent un vigoureux coup de dent.
-
-Le maréchal rentra chez lui enchanté de l'amabilité de son souverain.
-
-—Quel dommage que Catherine n'ait pas été là! dit-il en soupirant...
-jamais Sa Majesté n'a été de meilleur poil... mais quel singulier
-cadeau que ce chocolat de Dantzig!...
-
-Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon.
-
-Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent
-mille francs en billets de banque.
-
-C'était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang.
-
-Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement
-le bienfait de l'Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du
-«chocolat de Dantzig».
-
-La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l'Empereur servait
-sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos
-aigres-doux.
-
-Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à
-leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la
-réception de l'Impératrice pour l'humilier et lui rappeler son humble
-origine.
-
-Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores.
-
-Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d'un panache
-de plumes d'autruche blanches dominant l'échafaudage de sa coiffure
-savante, traînant sa robe de cour, chef-d'œuvre de Leroy, et fort
-embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d'abeilles
-d'or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s'avança radieuse et
-pourtant intimidée sur le seuil du salon.
-
-La Sans-Gêne, cette fois, était gênée.
-
-Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa
-présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines
-auprès de l'Impératrice, et tout en veillant à ne point s'empêtrer dans
-sa traîne, elle repassait mentalement son rôle.
-
-L'huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant
-l'avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s'empressa
-d'annoncer de sa plus belle voix:
-
-—Madame la maréchale Lefebvre!
-
-Catherine se retourna à demi, murmurant:
-
-—Il ne sait pas son rôle, le larbin!
-
-L'Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de
-la maréchale.
-
-Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant
-de la place forte septentrionale:
-
-—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig?
-
-—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et
-Votre Majesté pareillement, je suppose?...
-
-Et se tournant vers l'huissier, imperturbable:
-
-—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction.
-
-Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés
-et de clignements d'yeux railleurs.
-
-Bien que l'Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui
-adressant de bienveillantes paroles, Catherine s'aperçut qu'on se
-moquait d'elle.
-
-Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les
-insolentes et leur clore le bec.
-
-—Qu'ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle.
-Ah! si l'Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur
-lâcher ce que j'ai sur le cœur!...
-
-Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et
-que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne
-pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie
-chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une
-attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s'approcha
-d'elle.
-
-—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant
-obséquieusement.
-
-—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous
-ai vu quelque part...
-
-—C'est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous
-n'étiez pas encore au rang élevé où j'ai l'honneur de vous saluer...
-
-—Vous voulez dire quand j'étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez
-pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus!
-J'ai conservé dans une armoire mon modeste costume d'ouvrière; il a
-gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!...
-
-—Eh bien! madame la duchesse, reprit l'homme doux, à la parole
-onctueuse, et dont l'allure avait un peu du prêtre et beaucoup du
-bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j'eus
-le plaisir de me trouver en votre compagnie... j'étais votre client...
-presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez
-un jour duchesse...
-
-—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois,
-avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il
-rien raconté à vous, le sorcier?
-
-—Si fait!... j'ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il
-s'est réalisé...
-
-—Vraiment! et que vous avait-il prédit?
-
-—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta
-le personnage avec un fin sourire.
-
-—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du
-voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l'instinct des femmes,
-elle flairait le traître.
-
-—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s'inclinant,
-le félin courtisan.
-
-Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant
-la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de
-l'Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la
-nouvelle duchesse:
-
-—Vous aurez ici pas mal de rivales, d'ennemies même, madame la
-duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne
-donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances,
-de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur
-offrir la pâture...
-
-—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j'accepte votre offre!
-répondit avec bonhomie Catherine. Vous m'avez connue dans le temps,
-vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je
-n'ignore pas qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire en société...
-Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue
-et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité
-de ministre de la police, devez être un malin!...
-
-—Il y a des choses que je sais, d'autres qui m'échappent, répondit
-modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous
-m'autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard,
-lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l'aveuglette, parmi les
-chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d'ailleurs,
-largement munie?...
-
-—Volontiers, monsieur Fouché, vous m'obligerez infiniment; je suis si
-ignorante des usages des palais, moi, qui n'ai quitté le fer à repasser
-que pour porter le bidon de la cantinière!
-
-—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme
-ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura
-casse-cou!
-
-Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d'écaille où il puisait
-son tabac.
-
-—C'est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni
-vous, ni votre tabatière...
-
-—Ma tabatière surtout!
-
-Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l'Impératrice qui
-engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation
-était préparée.
-
-
-
-
-II
-
-LA REVANCHE DE CATHERINE
-
-
-Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la
-maréchale Lefebvre dans la salle du souper.
-
-La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d'elles
-quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse
-improvisée.
-
-Caroline montrait, sous l'éventail, un billet écrit par la maréchale à
-Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d'or, et où se lisait
-cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de
-m'apporter demain ma robe de _catin_...»
-
-Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie
-de la maréchale Lannes, avait dit à l'huissier:
-
-«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.»
-
-Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l'actif
-de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches
-couronnées.
-
-Un jour, un diamant assez beau, qu'elle gardait dans un écrin,
-disparut. La maréchale s'aperçut assez promptement de cette perte. Elle
-soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s'introduire dans la chambre
-où était le bijou.
-
-Le chevalier de l'encaustique niait énergiquement.—Qu'on le fouille!
-dit un agent de police que les domestiques, craignant d'être
-soupçonnés, avaient été quérir.
-
-L'homme fut l'objet d'une perquisition en règle. On le déshabilla même.
-Rien ne fut trouvé.
-
-—Mes enfants, vous n'y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait
-à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l'œuvre Saint-Just,
-Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées,
-qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des
-colonels aussi, qui chapardaient chez l'habitant, vous sauriez qu'il
-y a d'autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les
-chapeaux... Laissez-moi faire!
-
-Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de
-l'affaire pour le voleur, la maréchale explora l'individu mis à nu
-devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que
-l'agent n'avait pas jugé à propos de sonder.
-
-L'aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient
-pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la
-maréchale narrait les détails de son exploration.
-
-Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l'histoire
-de la fouille devant l'Impératrice.
-
-Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en
-plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner.
-
-Fouché, à quelques pas d'elle, tapait nerveusement sur sa tabatière.
-
-—Diable! il me crie casse-cou!... j'allais encore lâcher quelque
-sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m'avertit... Je le
-suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis...
-
-Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l'était, l'idée
-lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui
-n'étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la
-richesse et la bonté de Napoléon.
-
-Elle s'avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face
-Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta:
-
-—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien
-de l'honneur à une pauvre femme comme moi parce qu'elle a réussi à
-surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du
-tout... un domestique, un frotteur, qui n'était ni maréchal, ni roi,
-ni apparenté à l'Empereur... ce sont ces filous de peu que l'on prend,
-mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j'ai
-eu tort et j'aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque
-tant de voleurs couronnés viennent piller l'Empire et se partager les
-dépouilles de notre pauvre pays de France!...
-
-Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le
-brillant entourage de la reine de Naples.
-
-Fouché s'était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de
-l'index et du médius sur sa tabatière.
-
-Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s'arrêter.
-
-Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec
-hardiesse les dames consternées:
-
-—Oui, l'Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui
-ne sait pas ce que c'est que l'argent, lui sobre, économe, et qui
-vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris
-dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler
-ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les
-frotteurs qui s'emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce
-sont les maréchaux, ce sont les souverains que l'Empereur a faits qu'on
-devrait déshabiller et fouiller à fond!...
-
-Sa voix tremblait de colère. Forte de l'incontestable probité de
-Lefebvre, l'honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en
-plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus
-volaient l'empire en attendant qu'ils trahissent l'Empereur.
-
-Caroline de Naples était audacieuse, et l'orgueil d'être reine lui
-donnait une audace plus grande:
-
-—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l'époque des
-vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le
-beau temps vraiment où l'on se tutoyait et où l'on était suspect quand
-on se lavait les mains!...
-
-—N'insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d'une voix
-frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne
-se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour
-conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les
-provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République
-combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les
-hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté...
-Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais
-les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui
-les attire... Ce qu'ils cherchent surtout dans la victoire, c'est
-le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d'ailleurs
-héroïquement, votre roi Murat... L'Empereur ne voit pas que le jour
-où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n'y aura plus
-de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l'aigle
-blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne,
-tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra
-se battre pour l'honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix,
-tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu'elle
-aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats
-de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du
-danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui
-voudront conserver leur trône d'un instant!...
-
-Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les
-princesses démontées.
-
-Elisa se leva brusquement, disant à Caroline:
-
-—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage
-à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une
-duchesse!...
-
-Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref
-salut à l'Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses
-hautaines belles-sœurs.
-
-Fouché s'était rapproché de Catherine.
-
-—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec
-son sourire effacé d'ancien oratorien... J'avais cependant prodigué les
-avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne
-vous arrêtait...
-
-—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je
-raconterai tout à l'Empereur, et quand il saura comment les choses se
-sont passées, l'Empereur m'approuvera!...
-
-
-
-
-III
-
-L'ALLIANCE RUSSE
-
-
-La France, le 22 juin 1807, était victorieuse partout.
-
-Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon avait battu l'armée
-russe à Friedland et Soult s'était emparé de Kœnigsberg.
-
-Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et Napoléon, superstitieux,
-livra avec confiance la bataille ce jour, qui était celui de la date de
-Marengo.
-
-L'armée russe tout entière, commandée par le général Benningsen,
-marchait sur la ville de Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé.
-
-La rivière l'Alle serpente autour de Friedland. Plusieurs ponts
-existaient sur ce cours d'eau.
-
-Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant les grenadiers et les
-voltigeurs d'Oudinot, avec des hussards, des dragons, sous les ordres
-de Grouchy, vint barrer le chemin à l'armée russe.
-
-A trois heures du matin le feu commença.
-
-L'action devait être décisive. C'était l'effort brusque et complet de
-toutes les forces dont l'empereur de Russie disposait. Alexandre avait
-promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême combat pour sauver la
-Prusse.
-
-Lannes, avec des forces trop inférieures, se trouvait en péril, quand
-Mortier entra en ligne avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal
-Mortier eut son cheval abattu sous lui par un boulet de canon. Pour
-lui aussi la destinée n'avait pas encore marqué l'heure fatale. Ce
-n'est pas sous le feu de l'ennemi, au milieu de la mêlée qu'il devait
-rencontrer la mort: bien des années plus tard, sur le boulevard du
-Temple, à une revue de la garde nationale, les projectiles de la
-machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient l'abattre.
-
-La résistance de Lannes permit à Napoléon d'arriver.
-
-Il galopait, radieux, confiant, en avant de son escorte, impatient de
-prendre part à l'action et de commander en personne la victoire.
-
-Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué, lui cria en passant:
-
-—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n'en peuvent plus... mais
-donnez-moi du renfort et je f... tous les Russes à la rivière!
-
-Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant son cheval, braqua sa
-lunette sur le champ de bataille.
-
-La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier, Ney, qui l'entouraient,
-conseillèrent de remettre au lendemain la bataille. On aurait le temps
-de rassembler toute l'armée.
-
-—Non! répondit l'Empereur, il faut continuer ce que vous avez si bien
-commencé... on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute!...
-
-Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre
-sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine,
-gênés qu'ils étaient par le cours sinueux de l'Alle.
-
-Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida
-d'occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette
-de l'Alle. Il fallait donc enlever d'abord les ponts formidablement
-défendus. On attaquerait à droite, et l'on pousserait devant soi les
-Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement
-tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef
-sûr et intrépide de la prise des ponts.
-
-Ce fut à Ney, le brave des braves, qu'il s'adressa.
-
-Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland:
-
-—C'est là qu'il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans
-regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d'hommes
-et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que
-coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite,
-à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l'armée pour
-y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire
-immortel!...
-
-Ney partit avec un tel enthousiasme que l'Empereur dit, en le montrant
-à Mortier:
-
-—Ney, ce n'est plus un homme, c'est un lion!
-
-Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la
-Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement
-les Russes, l'Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid
-prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le
-trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres
-oubliés.
-
-Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en
-arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski
-et les dragons de Latour-Maubourg.
-
-L'armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de
-quatre-vingt mille hommes.
-
-L'ordre bien donné de ne pas marcher en avant sur la gauche et
-d'attendre que les Russes fussent écrasés à droite, fut bien compris,
-admirablement exécuté.
-
-Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient la bataille terminée,
-au moins pour ce jour-là.
-
-Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies qui précèdent le
-fracas d'un orage, l'armée se massait et prenait ses dispositions de
-combat.
-
-Un signal devait être donné par une batterie de vingt pièces de canon,
-auprès de laquelle se plaça Napoléon.
-
-Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait souffler ceux qui
-portaient sa fortune et la gloire de la France.
-
-Résistant aux impatientes demandes des généraux et des soldats qui
-voulaient aborder l'ennemi, avec calme il attendait que le mouvement
-tournant qu'il avait combiné fût commencé.
-
-Alors il donna le signal.
-
-Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une descente dans une fournaise.
-L'artillerie russe couvrait de mitraille les assaillants. Un instant
-les ravages furent si terribles, car des files entières d'hommes
-étaient emportées par les boulets venant de face et de côté, que
-l'infanterie de la division Bisson hésita, s'arrêta.
-
-Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général Sénarmont de se
-transporter avec son artillerie en face des batteries russes.
-
-Audacieusement, sous le feu de l'ennemi, le général disposa ses pièces.
-On se battit d'une rive à l'autre, à coups de canon, à portée de fusil.
-
-Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d'eux-mêmes dans la
-ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée
-dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les
-vaillants soldats russes.
-
-Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de
-l'arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du
-terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint
-le général Dupont au milieu de Friedland en flammes.
-
-Alors Napoléon, comme un mécanicien qui pousse et manœuvre à son tour,
-à son heure, les leviers d'une machine bien réglée, donna l'ordre de
-porter toute l'armée en avant. La poussée fut formidable. L'armée russe
-en débandade s'évanouit dans l'obscurité. Il était dix heures du soir
-et Napoléon, victorieux, descendant de cheval, mordit dans un morceau
-de pain de munition que lui tendit un soldat. C'était son premier repas
-de la journée.
-
-Au moment où il s'approchait d'un feu de bivouac pour sécher ses bottes
-mouillées au passage d'un ruisseau, une immense clameur s'éleva des
-rangs du corps d'armée de Lannes:
-
-—Vive l'Empereur d'Occident! criaient les soldats enthousiasmés.
-
-Napoléon n'eut aucun mouvement de satisfaction et d'orgueil en
-entendant ce titre nouveau dont le saluaient ses soldats.
-
-Il réfléchit et murmura:
-
-—Empereur d'Occident! c'est un beau nom... un grand rôle... Ah! si
-l'empereur Alexandre voulait s'entendre avec moi!... à nous deux nous
-pourrions nous partager le monde!...
-
-Et un soupir s'échappa de sa poitrine.
-
-C'était le commencement de ce qu'on a appelé la folie napoléonienne;
-l'alliance russe fut le premier symptôme de désordre mental du grand
-homme, le premier pas en avant vers l'abîme.
-
-Le 19 juin, Napoléon arriva sur les bords du Niémen, fleuve qui sépare
-la Prusse orientale de l'empire russe.
-
-La grande armée, partie du camp de Boulogne, en septembre 1805, avait
-traversé l'Europe en cohorte triomphale.
-
-L'Autriche écrasée à Austerlitz, la Prusse anéantie à Iéna, la Russie
-battue et démoralisée à Friedland,—que restait-il à faire?
-
-La paix?
-
-Oui, mais avec l'Europe civilisée, avec l'Angleterre, avec l'Autriche,
-avec la Prusse—et non avec les barbares de la Russie, qui, à la
-première occasion, chercheraient à se ruer sur la France, fille de la
-Révolution aux institutions toujours démocratiques.
-
-Malheureusement l'Empereur se laissa prendre au piège de l'amitié
-feinte du czar Alexandre.
-
-On lui parla—Talleyrand, Fouché, les deux traîtres qui
-l'entouraient—d'épouser la grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur de
-Russie.
-
-C'était flatter son désir secret de s'allier à une famille régnante et
-d'avoir un héritier pouvant justifier d'un grand-père occupant le trône
-non par la fortune des armes, mais par le droit divin et la fiction de
-l'hérédité.
-
-La grande-duchesse Anne n'avait pas quinze ans. Elle était de petite
-taille et paraissait déjà fort jolie. On lui trouvait une ressemblance
-avec l'impératrice Catherine, à raison de son nez aquilin, qui n'avait
-rien du vilain et camus nez tartare des souverains russes. La princesse
-avait été élevée avec grand soin par madame de Lieven. Elle promettait
-une souveraine accomplie...
-
-Mais les qualités physiques et morales importaient peu. C'était
-l'alliance avec l'empereur Alexandre qui préoccupait Napoléon, déjà
-résolu à faire rompre son mariage avec Joséphine.
-
-Aussi accueillit-il fort bien le prince Bagration qui vint, au nom du
-czar, lui offrir la paix.
-
-Une entrevue fut demandée à Napoléon au nom de l'empereur Alexandre.
-
-Il se montra charmé de cette occasion de faire la connaissance
-personnelle du grand monarque qu'il avait vaincu et dont déjà il
-souhaitait faire, dans une de ses pensées de derrière la tête qu'il ne
-communiquait à personne, non seulement son ami, mais son beau-frère.
-
-L'entrevue fut fixée à Tilsitt le 25 juin, à une heure de l'après-midi.
-
-Auparavant l'Empereur lança à son armée la proclamation suivante, qui,
-à près de cent ans de distance, doit faire encore battre tous les cœurs
-français:
-
- «Soldats!
-
- »Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par
- l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre
- inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était
- celui du lion: il se repent de l'avoir troublé.
-
- »Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen
- avec la rapidité de l'aigle. Vous avez célébré à Austerlitz
- l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement
- célébré celui de la bataille de Marengo qui mit fin à la guerre
- de la seconde coalition.
-
- »Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous
- rentrerez en France couverts de lauriers et après avoir obtenu
- une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa
- durée. Il est temps que notre patrie vive et repose à l'abri
- de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous
- prouveront ma reconnaissance et toute l'étendue de l'amour que
- je vous porte!»
-
-La proclamation était datée du camp impérial de Tilsitt, le 22 juin
-1807.
-
-Trois jours après eut lieu l'entrevue mémorable des deux empereurs.
-
-Un radeau fut disposé sur le Niémen par le général Lariboisière. Un
-pavillon vitré fut installé sur le radeau et orné de tapisseries et de
-tentures découvertes dans la ville de Tilsitt.
-
-Napoléon et Alexandre s'embarquèrent au même moment, et, à une heure de
-l'après-midi, atteignirent ensemble le radeau.
-
-Murat, Berthier, Bessières, Duroc et le grand écuyer Caulaincourt
-accompagnaient Napoléon.
-
-Le czar Alexandre était escorté du grand-duc Constantin, des généraux
-Benningsen et Ouvaroff, du prince de Labanoff et du comte de Lieven.
-
-En s'abordant, les deux empereurs s'embrassèrent à la vue des deux
-armées rangées sur chaque rive, et qui saluèrent de hourrahs et de cris
-d'allégresse cette solennelle et amicale démonstration.
-
-Le coup d'œil était étrange et impressionnant. Une plaine vaste et
-inondée s'étendait à perte de vue. Le Niémen, fleuve étroit, roulait
-ses eaux limoneuses dans ces terres d'alluvions au milieu desquelles
-s'élevait la petite ville de Tilsitt, important marché de la Lithuanie,
-dominée par une montagne où les chevaliers teutons avaient bâti un
-château-fort.
-
-Sur la rive droite du Niémen se tenaient, hirsutes, farouches,
-désordonnés, montant des chevaux sauvages comme eux, des Cosaques aux
-lances démesurées, des Baskirs portant le carquois et l'arc primitif,
-des hordes velues, barbues, au nez aplati, évoquant le souvenir
-des invasions asiatiques des anciens jours. Auprès de ces barbares
-orientaux, la garde russe, correcte, imposante, superbe, avec la haute
-stature de ses hommes et la sévérité du costume vert à passe-poils
-rouges.
-
-Sur la rive gauche, c'était le pittoresque et fantastique fouillis des
-héros chamarrés, empanachés, emberlificotés de sabretaches, de plumets,
-de brandebourgs, de dolmans et de bonnets à poils. Tout le clinquant,
-tout le tapage de cette passementerie héroïque et de cette ferblanterie
-sublime fanfarait dans les rangs joyeux de la Grande-Armée.
-
-Les populations de la Lithuanie, accourues, joignaient leurs
-acclamations et leurs vivats aux cris des deux armées. Les deux
-empereurs s'étaient embrassés, réconciliés. On allait donc enfin vivre
-en paix. Les villages ne se transformeraient plus en abattoirs ou
-en brasiers. Les sillons ne seraient plus creusés dans les champs
-par les caissons et les roues de canons. On s'embrasserait et on se
-réconcilierait entre peuples comme les deux empereurs venaient de le
-faire dans cette cabine vitrée, sur ce plancher flottant, au milieu
-d'un fleuve dont les deux rives semblaient ainsi jointes par un trait
-d'union manifeste et superbe.
-
-La joie éclatait partout. Même les plus enragés sabreurs n'étaient
-pas fâchés de se reposer un peu et de revenir en France pour coucher
-avec leurs femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices et leurs
-galons.
-
-Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour une expression sincère,
-pour une manifestation exacte de la pensée des souverains cette
-embrassade décorative.
-
-Les événements n'allaient pas tarder à leur prouver que la politique
-n'a pas de cœur et que deux souverains peuvent s'entendre cordialement
-et se combattre à mort ensuite.
-
-Il ne faut pas faire la nature humaine pire qu'elle n'est. L'empereur
-Alexandre fut peut-être franc et loyal, dans cette accolade donnée
-à ce Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de traiter, le
-considérant comme un bandit, comme un outlaw, comme un vaincu hors la
-loi, parce qu'il n'était point né d'une reine, parce qu'il tenait sa
-couronne de son épée et de sa gloire, parce qu'il personnifiait la
-démocratie armée, le droit pour le génie de se substituer à l'hérédité,
-à la noblesse du sang.
-
-Alexandre était tout jeune. C'était un pur slave, par conséquent un
-être nerveux et mobile, aux impressions fugaces, aux capricieuses
-pensées, aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et, bien
-que vaincu, il éprouvait une certaine vanité à s'être mesuré avec le
-vainqueur de toute l'Europe, qui, à Eylau et à Friedland, ne l'avait
-pas défait sans difficulté.
-
-Les deux souverains, après leur embrassade, s'enfermèrent dans le
-pavillon vitré et délibérèrent.
-
-Un troisième personnage rôdait sur la rive droite, mélancolique,
-mesquin, inspirant le dédain et peut-être la pitié. C'était le roi de
-Prusse.
-
-Frédéric-Guillaume n'avait pas été invité à accompagner les deux
-empereurs. Il avait chargé Alexandre de plaider sa cause et attendait
-avec anxiété le résultat de l'entrevue.
-
-Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité, à Alexandre, en
-fixant sur lui un de ces regards charmeurs, à la séduction pénétrante,
-qui avaient tant de force:
-
-—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?... C'est l'Angleterre seule
-qu'il nous faut battre!...
-
-—Si vous en voulez à l'Angleterre et rien qu'à elle, nous serons vite
-d'accord, répondit le czar. Je déteste autant que vous les Anglais,
-ils m'ont trompé, ils m'ont abandonné au moment du péril.
-
-—Si vous avez ces sentiments, la paix est faite! dit Napoléon en lui
-serrant brusquement la main.
-
-L'entretien se poursuivit sur tous les sujets de mécontentement que la
-Russie pouvait avoir à l'égard de l'Angleterre.
-
-Napoléon s'était juré de conquérir l'amitié d'Alexandre. Il s'emballait
-sur cette idée de l'alliance russe. Il voyait l'Angleterre écrasée
-définitivement et son rôle politique supprimé, par l'entente des deux
-grands empires.
-
-Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon céda sur tous les points.
-Il était vainqueur, et c'était lui qui recevait les conditions du
-vaincu. Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et funeste de
-sa carrière, les intérêts les plus évidents de la France à la double
-chimère d'avoir pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir
-l'époux d'une princesse souveraine.
-
-Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide que les Russes
-ont voulu glorifier en lui, après coup. Il ne tendit aucun piège à
-Napoléon. Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l'idée d'avoir
-la Russie pour alliée, Alexandre pour ami et sa sœur pour épouse, lâcha
-tout, céda tout, abandonna tout.
-
-De toutes les fautes commises par Napoléon dans les dernières années
-de son règne, une seule fut capitale: il devait à Tilsitt, maître
-absolu de la situation, reconstituer le royaume de Pologne; il laissa
-subsister la grande iniquité et ne donna pas à l'Occident sa sauvegarde
-naturelle contre le panslavisme menaçant.
-
-Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan et deux invasions.
-
-Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette entrevue fameuse, qui a
-été souvent mal jugée, mal interprétée, et c'est lui qui a été conquis.
-
-Pour plaire à son nouvel ami, l'Empereur sacrifia la Turquie, vieille
-et solide alliée de la France. Il avait promis à la Porte Ottomane de
-ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours le débouché
-sur la Méditerranée et la prise de Constantinople. Il oublia cette
-promesse, qui était la résultante de toute la diplomatie française.
-Il laissa entamer l'intégrité de l'Empire Ottoman. Il permit à
-Alexandre de mettre la main sur la Moldavie et sur la Valachie.
-L'appétit, à l'ogre russe, viendra en dévorant des territoires. Nous
-en savons quelque chose aujourd'hui. Il sacrifie la Perse aux avidités
-moscovites. Quant à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de la
-belle comtesse Walewska, qui s'est donnée inutilement, il l'abandonne.
-Cette barrière tutélaire, cet obstacle de poitrines valeureuses et
-de régions difficiles à envahir, ne seront plus qu'une expression
-historique, dont l'oublieuse postérité se moquera. L'Europe est livrée
-aux crocs de l'ours du Nord. Il n'épargne même pas la Suède et jette en
-pâture à Alexandre un morceau de Finlande à croquer.
-
-Quoi d'étonnant que le czar se soit montré fort aimable, ait peloté le
-vainqueur, et, faisant le bas courtisan, lui ait baisé la main avec une
-obséquieuse affectation, jusqu'au jour où, fauve démuselé, conduit en
-laisse par l'Angleterre, il viendra se ruer sur l'empire et mordre à la
-gorge l'Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau, assommé à Waterloo.
-
-En échange de tous ces dons positifs, de tous ces peuples livrés, de
-tous ces territoires cédés, qu'offrait le bel Alexandre?
-
-Des promesses, des sourires, des paroles aimables; il payait en monnaie
-de singe, le jeune slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui,
-tombait en extase devant ces vaines grimaces.
-
-Alexandre promettait et Napoléon donnait.
-
-Le czar déclarait qu'il n'aimait plus l'Angleterre. Il s'engageait,
-flattant la manie dynastique de Napoléon, à reconnaître les nouveaux
-rois, ses frères, tout frais installés sur des trônes chancelants. A
-quoi cela l'engageait-il? Au jour des désastres, le czar en serait
-quitte pour laisser s'écrouler les trônes et s'évanouir les rois, un
-instant reconnus par lui, par pure politesse, et c'est lui qui dans la
-main de l'Angleterre, à laquelle il obéit comme la poignée de l'épée
-aux doigts qui la tiennent, sera l'arme terrible enfoncée dans la gorge
-du géant terrassé. C'est lui qui le saignera à mort et abandonnera sa
-noble dépouille au léopard britannique.
-
-Dissimulant sous des flatteries sa véritable impression, très froid,
-très maître de soi, en face de Napoléon qui, avec son tempérament
-méridional, se livrait, se confessait, se lâchait, Alexandre, voyant
-avec quelle facilité, pour lui être agréable, Napoléon abandonnait des
-alliés fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection de la
-Pologne, conçut certainement des doutes sur la solidité d'une alliance
-française; dès ce moment il résolut de se réserver et de demeurer l'ami
-du grand homme jusqu'à la première défaite.
-
-Durant les autres entrevues qui se succédèrent à Tilsitt, neutralisé,
-et où Alexandre prit constamment ses repas avec l'Empereur, celui-ci
-imagina d'ouvrir à l'ambition de son hôte une perspective inattendue,
-éblouissante...
-
-Une révolution de palais avait assuré la déposition du sultan Sélim.
-Napoléon crut habile de proposer à Alexandre le partage de l'empire
-turc.
-
-Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à lui l'Orient, à
-Napoléon l'Occident. On se partageait le globe comme deux héritiers
-enfin d'accord, un champ longtemps litigieux.
-
-A ce moment-là Alexandre s'écriait, plein d'enthousiasme pour Napoléon:
-
-—Quel grand homme! Quel génie! quelles vues larges! quelle profondeur
-d'esprit!... Ah! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il m'eût
-épargnées! que de grandes choses nous aurions accomplies ensemble!...
-
-Le Slave aux impressions successives et aux sentiments changeants,
-était certainement sincère lorsqu'il exprimait cette admiration
-temporaire.
-
-Il profita de l'influence qu'il acquérait de plus en plus sur Napoléon
-pour plaider la cause du roi de Prusse.
-
-On tenait à distance ce souverain sans royaume.
-
-Les trois monarques prenaient leur repas en commun, puis après le
-dîner, on se séparait, et les deux empereurs, laissant le roi de Prusse
-se morfondre, s'enfermaient dans un salon et causaient longuement.
-
-Le pauvre roi de Prusse, dont le partage des états était en jeu,
-suppliait Alexandre de le défendre, d'obtenir de Napoléon qu'on ne le
-réduisît pas aux anciens électorats de Brandebourg et de Saxe.
-
-Il crut bien faire en rappelant auprès de lui sa femme. Sa beauté, sa
-grâce et son esprit toucheraient sans doute Napoléon. Il s'agissait
-par-dessus tout de conserver la place forte de Magdebourg.
-
-La reine de Prusse, qui attendait dans la ville de Memel le résultat
-des négociations, se hâta d'accourir.
-
-Elle avait trente-deux ans et passait pour la plus belle femme de
-l'Europe.
-
-Elle essaya de séduire Napoléon, mais celui-ci, défiant, ferma les
-yeux, se boucha les oreilles, et ne permit pas à la séduction d'entrer
-dans son cœur.
-
-La reine s'y prit maladroitement. Elle haïssait le vainqueur et
-feignait mal une passion subite conçue pour lui. Elle jouait son rôle
-de femme frappée du coup de foudre en actrice médiocre, permettant de
-voir la leçon serinée et peu retenue.
-
-A cette souveraine qui s'offrait pour racheter son royaume, Napoléon
-opposa une froideur calculée et une fermeté glaciale.
-
-Comme il lui présentait poliment une rose prise sur la table, au cours
-d'une visite, la reine dit aussitôt d'une voix câline:
-
-—Ah! sire, avec Magdebourg!...
-
-Elle se pencha vers l'Empereur, respirant la rose, l'œil humide, le
-sourire engageant, un peu comme une courtisane allumant le riche galant
-attiré et elle lui murmura:
-
-—Ah! sire, si vous vouliez être généreux... être bon!... comme on vous
-bénirait!... comme on vous aimerait...
-
-Napoléon interrompit sèchement cette souveraine minaudant et faisant de
-trop significatives avances:
-
-—Votre Majesté devrait savoir mes intentions, dit-il, je les ai
-communiquées à l'empereur de Russie, pour qu'il se chargeât de les
-faire connaître au roi Guillaume, puisque l'empereur Alexandre avait
-bien voulu être médiateur entre nous. Ces intentions sont invariables.
-Ce que j'ai fait, madame, je ne puis même vous cacher que je ne l'ai
-fait que pour l'empereur de Russie...
-
-Et, saluant, il se retira.
-
-C'était sec et raide. La reine de Prusse, humiliée comme femme dont on
-refusait la possession, se trouvait définitivement dépossédée comme
-souveraine. Elle en conserva une haine irréconciliable contre Napoléon
-et contre la France.
-
-Quant à son faible et un peu ridicule mari, il se montra plus sensible
-aux affronts que lui fit subir Napoléon, affectant de le traiter comme
-une non valeur couronnée, que de la perte de la moitié de ses provinces.
-
-A une partie de cheval surtout il avait été cruellement froissé.
-
-Napoléon, qui toujours tenait sa monture en avant, s'était mis à
-partir en sifflotant, laissant le roi de Prusse auprès de Duroc,
-demandant timidement:
-
-—Faut-il le suivre?...
-
-Le roi vaincu se ressouvint de son humiliation, quand vainqueur, à
-son tour, il se montra impitoyable pour celui qui, en somme, l'avait
-épargné.
-
-Si Napoléon commit à Tilsitt la faute énorme en s'abandonnant à la
-chimère d'une alliance russe, il fit aussi la faute secondaire de
-ne pas écraser son ennemi, de ne pas morceler les états prussiens.
-Il n'abattit cette puissance que juste assez pour donner au peuple
-allemand le désir de la revanche et pour ranimer son patriotisme. Il y
-avait aussi un autre moyen qui consistait à ménager l'amour-propre du
-roi de Prusse et à s'en faire un ami, un protégé. Frédéric-Guillaume
-n'eût pas demandé mieux. Mais il n'avait ni sœur, ni parente à donner
-comme épouse à Napoléon. Il fut sacrifié.
-
-La paix de Tilsitt fut signée le 6 juillet 1807. Le lendemain, les
-souverains échangèrent les ratifications.
-
-Napoléon portait le grand cordon de Saint-André, Alexandre le grand
-cordon de la Légion d'honneur.
-
-La garde impériale russe et la vieille garde, rangées en bataille,
-faisaient la haie.
-
-Napoléon fit sortir un grenadier russe et lui attacha lui-même
-la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, au milieu des
-applaudissements des deux armées.
-
-Puis, les tambours battant aux champs, les deux empereurs
-s'embrassèrent une dernière fois et se séparèrent.
-
-Cette entrevue mémorable était terminée. La France était glorieuse,
-triomphante. Napoléon dominait l'Europe respectueuse, éblouie.
-Alexandre emportait une vive admiration pour le général parvenu, plus
-des concessions fort avantageuses pour un souverain à qui les armes
-avaient été contraires.
-
-Le roi de Prusse payait les frais de l'alliance.
-
-Disparu, caché à Memel, auprès de sa reine en pleurs,
-Frédéric-Guillaume ruminait la vengeance. On l'avait frappé, assez fort
-pour l'exaspérer, trop faiblement pour le mettre hors d'état de prendre
-sa revanche.
-
-Et Napoléon, entraîné par son imagination, attiré par le mirage de
-l'alliance russe, debout sur le faîte où la victoire l'avait monté,
-allait commencer à descendre le versant fatal, au bas duquel étaient le
-désastre, l'abdication, l'exil, la mort.
-
-
-
-
-IV
-
-L'ALLIANCE AUTRICHIENNE
-
-
-Trois années s'écoulèrent sans que Napoléon donnât suite à ses projets
-de divorce et cherchât à réaliser son rêve de l'alliance russe,
-consolidée par un mariage avec la grande-duchesse Anne.
-
-La guerre d'Espagne, la campagne d'Autriche avaient rempli ces années.
-
-Ce désir d'avoir un héritier et de fonder sa dynastie sur un mariage
-avec la fille ou la sœur d'un souverain grandissait cependant, de plus
-en plus, dans le cœur de Napoléon.
-
-A Erfurt, il s'était ouvert nettement à son bon ami l'empereur
-Alexandre de son souhait de cimenter l'alliance en devenant son
-beau-frère.
-
-Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce projet. Il n'avait fait
-qu'une seule objection: la résistance de l'Impératrice-mère.
-
-Alexandre, en même temps, insista pour que la Pologne fût à jamais
-effacée comme nation et qu'aucune pensée de relèvement de ce malheureux
-pays ne pût naître, en quelque circonstance que ce soit.
-
-Des négociations secrètes, en vue d'une alliance avec la
-grande-duchesse, furent entamées par M. de Talleyrand et M. de
-Champagny...
-
-Un conseil privé fut convoqué par l'Empereur, le 21 janvier 1810, pour
-examiner cette grave affaire.
-
-En firent partie: l'archichancelier Cambacérès, le roi Murat, Berthier,
-M. de Champagny, l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand,
-Garnier, président du Sénat; Fontanes, président du Corps législatif;
-Maret, remplissant l'office de secrétaire.
-
-L'Empereur présidait. Il annonça son projet de faire rompre son mariage
-avec Joséphine et demanda l'avis de ses conseillers sur le choix de la
-nouvelle épouse.
-
-—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de Champagny, ensuite vous
-voudrez bien me donner votre avis.
-
-M. de Champagny présenta un rapport sur les trois alliances entre
-lesquelles il était possible de choisir: l'alliance russe, l'alliance
-saxonne, l'alliance autrichienne.
-
-Après avoir examiné les qualités personnelles des trois princesses,
-la fille du roi de Saxe se trouvait un peu mûre, mais une femme d'un
-rare mérite; l'archiduchesse d'Autriche était belle, bien portante,
-élevée admirablement; la sœur d'Alexandre, plus jeune, appartenait
-malheureusement à une religion qui n'était pas celle de la France et
-sa présence sur le trône créerait des difficultés religieuses. Il
-faudrait notamment installer une chapelle grecque aux Tuileries. M. de
-Champagny, ancien ambassadeur à Vienne, conclut, au point de vue des
-avantages politiques, à l'union avec la princesse autrichienne.
-
-Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis, en commençant par les
-personnes les moins susceptibles de donner un conseil judicieux. Lebrun
-se prononça pour le mariage saxon. Le prince Eugène et Talleyrand
-se déclarèrent partisans de la maison d'Autriche. Garnier approuva
-Lebrun, disant que l'alliance saxonne ne compromettait aucun intérêt et
-remplissait le but principal de l'Empereur: la naissance d'un héritier.
-M. de Fontanes s'éleva contre la présence à Paris d'une impératrice non
-catholique. Maret approuva le choix de l'archiduchesse. Berthier parla
-comme lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui réveillerait les
-fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette. On verrait dans cette union un
-retour à l'ancien régime. L'archichancelier Cambacérès, consulté le
-dernier, opina pour l'alliance russe. Il estima l'antagonisme séculaire
-de l'Autriche un danger permanent pour le trône, qu'un mariage ne
-ferait pas cesser. La Russie, éloignée de la France, n'avait pas de
-raisons de devenir son ennemie; et la guerre avec elle serait plus
-dangereuse, plus incertaine qu'avec l'Autriche. Il conclut donc à
-l'alliance russe.
-
-L'Empereur congédia le conseil, après l'avoir remercié, et ajourna sa
-résolution.
-
-Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d'obtenir le
-consentement de l'Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès
-de l'empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai.
-La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se
-pressait pas de répondre.
-
-On opposait l'état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi
-une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries.
-
-Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le
-poussa à rompre.
-
-Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance
-à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la
-chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la
-condition qu'on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de
-Pologne.
-
-Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l'alliance russe.
-
-Mais il fallait d'abord rompre avec Joséphine.
-
-Il l'aimait toujours, et ce n'était pas sans de violents combats ni
-sans une vraie résistance intérieure qu'il se préparait à trancher ce
-lien puissant de l'affection et de l'habitude.
-
-Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait
-toujours, malgré l'âge et les rides, belle et séduisante. Elle était
-restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant
-l'épouse.
-
-A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une
-intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu'il laissait enceinte,
-il avait décidé de précipiter les choses et d'avertir Joséphine. Il
-savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de
-la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d'avoir
-un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai
-avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de
-Saxe et la fille de l'empereur d'Autriche. Déjà, il renonçait nettement
-à la sœur d'Alexandre.
-
-Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui
-étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une
-dernière fois avec Cambacérès.
-
-Il le convoqua donc à Fontainebleau.
-
-Au petit jour, dans un cabinet qu'éclairaient à peine des bougies
-achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l'aurore,
-Napoléon et son confident l'archichancelier s'abordèrent.
-
-Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l'Empereur dit à
-Cambacérès:
-
-—Eh bien! qu'ai-je appris? à Paris l'on a craint ces jours-ci... l'on
-a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d'Essling a paru
-douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi?
-
-—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l'on craint,
-c'est parce qu'il s'est produit dans ces derniers mois des sujets
-d'alarme... on a parlé d'une tentative d'assassinat dont vous auriez
-été l'objet à Schœnbrunn...
-
-Napoléon répondit aussitôt:
-
-—On a eu tort de s'inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je
-me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait
-admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue
-redingote, que j'avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs
-reprises à s'approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre...
-Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement...
-Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le
-fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout
-ouvert...
-
-—Ce couteau vous était destiné, sire?
-
-—Oui... le jeune homme a avoué... Je l'ai interrogé moi-même, et je
-l'ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s'appelait
-Staaps et était le fils d'un ministre protestant d'Erfurt... Ce
-petit misérable s'exprimait avec calme... Il m'a répondu qu'il avait
-agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des
-Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire
-tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de
-souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces
-enfantillages!...
-
-—C'est que votre vie est si précieuse, sire!...
-
-—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que
-je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle,
-atteint par un poignard stupide, qu'adviendrait-il de mon œuvre, de
-ma France?... Tout s'écroulerait avec moi... J'ai bâti sur le sable,
-Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l'empire
-des fondations plus solides...
-
-L'archichancelier fit une grimace:
-
-—Votre Majesté veut un héritier... Je n'ai pas la prétention de la
-faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire
-observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le
-peuple la répudiation de l'Impératrice, que le clergé va intervenir et
-agiter l'opinion.
-
-—Je ferai rentrer le clergé dans l'obéissance, comme j'ai tenu en
-respect le pape! dit avec hauteur Napoléon.
-
-—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous
-épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage
-clandestin célébré la veille du sacre...
-
-Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur:
-
-—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n'ont pas été remplies...
-
-—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre...
-le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette
-cérémonie...
-
-—C'est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement
-des Tuileries... mais sans témoins... c'était une formalité de
-complaisance, destinée à lever les scrupules du pape...
-
-—L'officialité contestera...
-
-—Il n'y a pas eu consentement... je n'étais pas libre... ce simulacre
-de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est
-trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques
-et le conseil d'Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait
-venir pour vous prier de préparer l'Impératrice à un grave entretien
-avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir...
-
-Cambacérès s'inclina et prenant congé de l'Empereur, murmura:
-
-—Il n'a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se
-brouiller avec la Russie... et nous aurons l'alliance autrichienne...
-c'est-à-dire toute l'Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre
-Empereur!... Pauvre France!...
-
-Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement
-les épaules, se rendit chez Joséphine.
-
-
-
-
-V
-
-LE DIVORCE
-
-
-Depuis longtemps Joséphine s'attendait au coup qui devait la frapper si
-terriblement.
-
-Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un
-certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur
-l'affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres
-authentiques, pour maintenir son rang d'épouse.
-
-Mais depuis la belle Polonaise et l'intimité de Schœnbrunn, était-elle
-sûre d'avoir conservé le cœur de Napoléon?
-
-Prévenue par l'archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des
-larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux.
-
-La scène fut courte et déchirante:
-
-C'était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon
-prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe
-qu'il voulait être seul.
-
-Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête.
-
-Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à
-ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l'intérêt de l'Etat
-exigeait qu'il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait
-annuler son mariage afin d'en contracter un second...
-
-Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle
-avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l'avait payée de
-retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant
-les minutes d'abandon, les heures si douces d'intimité, Napoléon
-l'interrompit avec brusquerie, voulant résister à l'émotion qui
-s'emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase
-brutale, impitoyable:
-
-—N'essaie pas de m'attendrir... ne compte pas me faire changer de
-résolution... je t'aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que
-je me sépare de toi... la politique n'a pas de cœur... elle n'a que de
-la tête!...
-
-Joséphine alors poussa un grand cri et s'évanouit.
-
-L'huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu'elle se
-trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l'intimité
-des deux époux, et à se rendre témoin d'une scène cruelle.
-
-L'Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de
-Bausset:
-
-—Entrez et fermez la porte, lui dit-il.
-
-M. de Bausset suivit le souverain.
-
-Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris
-déchirants...
-
-—Ha! je n'y survivrai point!... qu'on me laisse mourir! murmurait-elle
-au milieu de sanglots.
-
-—Êtes-vous assez fort pour enlever l'Impératrice et la porter chez
-elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de
-lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je
-vais vous aider!
-
-Et tous deux, l'Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine,
-toujours évanouie.
-
-M. de Bausset chargea l'Impératrice inerte sur son épaule et se mit à
-marcher avec précaution.
-
-L'Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre.
-
-Il ouvrit lui-même la porte d'un couloir et dit à Bausset:
-
-—A présent, descendez l'escalier...
-
-—Sire, l'escalier est trop étroit... je vais tomber...
-
-Alors Napoléon se décida à réclamer l'aide de l'huissier de la chambre.
-
-Il lui remit le flambeau qu'il tenait, et, prenant les deux jambes de
-Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras.
-
-On la descendit ainsi, lentement, péniblement.
-
-Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu'on menait au
-cercueil.
-
-Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer:
-
-—Ne me serrez pas si fort!
-
-Il se rassura alors sur la santé de l'épouse répudiée.
-
-Napoléon était plus troublé, plus affecté qu'elle.
-
-Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être
-cruellement puni par la suite.
-
-C'était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette
-descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la
-compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui
-présidait à sa chance.
-
-Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu
-aux Tuileries, à neuf heures du soir.
-
-Dans le grand cabinet de l'Empereur, en des fauteuils prirent
-place: Madame Mère, les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande,
-de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon
-triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de
-Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène,
-vice-roi d'Italie, s'assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et
-de Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, occupaient des chaises devant la
-table où se trouvait préparé l'acte de divorce.
-
-Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des
-larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où
-il annonçait la résolution prise, d'accord, par lui et sa très chère
-épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l'espérance
-perdue d'avoir des enfants de Joséphine.
-
-—«Parvenu à l'âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir
-l'espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée
-les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait
-combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun
-sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré
-qu'il est utile au bien de la France.
-
-»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je
-n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de
-ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir
-en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma
-main; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais
-surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne
-toujours pour son meilleur et son plus cher ami.»
-
-Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais
-elle ne put y parvenir. Les larmes l'étouffaient. Elle passa le papier
-à Regnauld de Saint-Jean-d'Angély qui lut à sa place.
-
-Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner
-à l'empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon
-mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l'Empereur aura
-toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé
-par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais
-l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au
-bien de la patrie.»
-
-Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n'avait ajouté qu'une
-ligne, touchante dans sa simplicité même:
-
-«Je me plais à donner à l'Empereur la plus grande preuve d'attachement
-et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!»
-
-Cette attitude de Joséphine, à l'époque douloureuse du divorce, lui
-fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique
-et de l'ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours
-indulgente.
-
-Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce.
-
-Il était conçu en termes sobres, précis. L'article 1er portait que le
-mariage entre l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine était
-dissous. L'article 2 conservait à l'Impératrice Joséphine le titre et
-rang d'impératrice couronnée. L'article 3 fixait son douaire: une rente
-annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat lui était
-allouée. Les successeurs de l'Empereur devaient être tenus d'exécuter
-les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en
-duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant.
-
-On a prétendu que des moyens juridiques s'opposaient à la déclaration
-de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil
-célébré le 9 mars 1796, devant l'officier municipal du deuxième
-arrondissement de Paris. D'abord Joséphine s'était rajeunie de quatre
-ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d'un
-an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait
-eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce
-n'était permis qu'aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On
-a dit aussi qu'on aurait pu arguer de l'article 7 du statut impérial
-portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille
-impériale de tout sexe et de tout âge.»
-
-Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales,
-pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur?
-
-Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu
-abnégation et sacrifice de la part de l'Impératrice à consentir à ce
-douloureux déchirement. Du côté de l'Empereur, il y a eu abnégation
-et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d'une affection
-moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu'aux années de sa
-jeunesse, mais d'une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes
-qu'il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent
-aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux
-alanguis de Joséphine.
-
-Un cérémonial avait été réglé pour l'exécution du divorce prononcé.
-
-Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l'union dissoute,
-était un samedi.
-
-A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux
-Tuileries pour la conduire à la Malmaison.
-
-Le temps était affreux. Le ciel semblait s'être mis en deuil pour cette
-cérémonie, rappelant un service funèbre.
-
-La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la
-douleur de l'ex-Impératrice.
-
-Elle l'avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l'éclat du pouvoir,
-au milieu du rayonnement de la souveraineté!...
-
-Son fils, le prince Eugène, qui avait d'ailleurs fait partie du
-conseil privé, consulté par Napoléon, l'accompagnait.
-
-L'Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé
-coucher à Trianon.
-
-Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison.
-
-—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec
-bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus
-pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste
-découragement. Soigne ta santé qui m'est si précieuse. Dors bien. Songe
-que je veux que tu sois calme, heureuse!...
-
-Il l'embrassa tendrement et repartit pour Trianon.
-
-Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de
-funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël.
-
-Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public,
-d'une écrasante solennité?
-
-Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère
-plus joyeux. La fatalité des choses s'interposait entre eux. Ils
-étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne
-pouvaient se reprendre.
-
-On ne s'éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d'une femme
-qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez
-dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes
-de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le
-ménage impérial avait été heureux. L'Empereur n'a jamais, par la
-suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L'orgueil,
-chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes
-de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu'il endurait
-le martyre de l'humiliation quotidienne sous les griffes du félin
-britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision
-des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et
-le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un
-remords.
-
-Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un
-homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne
-pouvait plus désormais s'arrêter qu'au plus bas, en se brisant.
-
-Joséphine enterrée à la Malmaison, l'on poussa fort les préparatifs de
-la seconde union de l'Empereur.
-
-Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels
-s'adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont
-Cambacérès disait: «Il est tout près d'être un homme d'Etat, il ment
-très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une
-jeune impératrice.
-
-M. de Metternich fit savoir à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de
-Bassano, que s'il s'adressait à la cour d'Autriche, il n'éprouverait
-aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur,
-comme avec la Russie.
-
-L'Autriche, en effet, n'avait pas les mêmes raisons que la Russie de
-prolonger l'attente de Napoléon, afin d'aviver son désir et de lui
-arracher l'engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le
-royaume de Pologne ne serait rétabli.
-
-L'empereur d'Autriche redoutait un démembrement de son empire. En
-donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au
-moins pour un temps, et le temps c'était là, comme toujours, le salut.
-
-Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François
-II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon,
-gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait
-cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l'Autriche ne
-serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir,
-à jeter sa fille dans les bras de Napoléon.
-
-Il fit venir le comte de Narbonne et s'ouvrit à lui. Une archiduchesse
-d'Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite
-tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et
-pousserait certainement Napoléon à s'arrêter à la paix, à jouir enfin
-de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au
-bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il
-deviendrait le fils d'adoption.
-
-Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des
-intentions de l'empereur d'Autriche, rompait avec le czar, et envoyait
-une lettre autographe à François II.
-
-C'était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était
-chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour
-de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un
-faste exceptionnel.
-
-Napoléon était tout changé, depuis qu'il avait la certitude de devenir
-le gendre d'un roi, d'un vrai roi, sa marotte.
-
-Il se regardait avec curiosité. Il s'interrogeait avec anxiété. Il
-se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les
-mâchoires devant les glaces comme pour s'assurer de la solidité et de
-l'éclat de sa denture.
-
-A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et
-d'aspect.
-
-Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre
-soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de
-Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d'un de
-nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c'est qu'il ne marchait
-qu'entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et
-autres colosses de l'armée.
-
-Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues,
-s'était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur
-exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses
-joues se gonflaient, son menton s'arrondissait. La médaille antique du
-général d'Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait
-une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très
-peu abondante, sa chevelure s'éclaircissait, la calvitie faisait ses
-ravages; son front, naturellement découvert et haut, s'agrandissait;
-les tempes commençaient à se dégarnir.
-
-Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la
-puissance acquise, semblaient s'être emplis d'une lumière rayonnante,
-projetant alentour comme un éblouissement.
-
-Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l'ont subi. Nul
-ne l'affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de
-la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l'œil
-dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d'hommes autant qu'un
-destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes
-suggestifs, pourra expliquer, mieux que l'analyse historique,
-l'incomparable force de séduction dont fut pourvu l'Empereur.
-
-Les particularités physiques de Napoléon n'avaient rien d'anormal. Sa
-tête était d'une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence
-(60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très
-sensible. Il fallait lui garnir d'ouate ses fameux petits chapeaux.
-Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées.
-Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand
-l'artillerie n'arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à
-charger.
-
-Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue
-le reposait. Il était doué d'une force de travail exceptionnelle.
-Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se
-mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il
-entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner
-avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette
-note écrite de sa main en marge d'un état qui lui était remis par le
-comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n'a-t-on pas mentionné
-deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s'en
-souvenait et, au milieu d'une paperasserie formidable contenant tout
-le contingent et tout l'effectif de ses armées, il était étonné de
-ne pas retrouver ses deux canons d'Ostende. Il montrait à Lacuée,
-revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l'état A
-représentant la situation de l'armée, après la réception des conscrits
-de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si
-bien fait qu'il se lit comme une belle pièce de poésie.»
-
-Il se trouvait donc dans la force de l'âge et au sommet de la puissance
-quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise.
-
-L'idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir
-sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d'œil aux miroirs et le
-changement qui se produisait dans ses manières.
-
-La première modification que la proximité du mariage amena dans ses
-habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume.
-
-Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure
-peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le
-ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être
-lui nuirait dans l'esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à
-cette couronne nocturne et résolut de s'habituer à coucher tête nue.
-
-Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches
-dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et
-arroser d'eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que
-tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile,
-des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n'a jamais
-porté d'autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs.
-
-Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur
-de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de
-Naples, très charlatan, très empanaché. L'habit, d'ailleurs, ne lui
-plut pas et il ne voulut pas le conserver.
-
-En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de
-retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit
-et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le
-surchargent.
-
-Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons
-souliers par un cordonnier pour dames; il mande l'incomparable
-Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse.
-
-Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du
-mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur.
-
-En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu'il met à
-chevaucher sur un champ de bataille.
-
-Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les
-ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien
-rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l'ancienne.
-
-Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s'arrête
-parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine
-Marie-Antoinette qu'il faisait accrocher dans le salon de la future
-impératrice, et on pourrait l'entendre alors murmurer, un sourire
-d'orgueil satisfait sur les lèvres:
-
-—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!...
-
-Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette.
-
-Dans un de ces moments-là, d'extase et de jouissance intérieure,
-Napoléon aperçut Lefebvre.
-
-—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne
-humeur, j'ai à vous parler...
-
-Lefebvre grogna entre ses dents:
-
-—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son
-Autrichienne... c'est une perfection... une huitième merveille...
-jamais on n'a vu une si belle princesse! qu'il prenne Maret ou Savary
-pour ces confidences-là... moi, ça ne m'intéresse guère!
-
-Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine
-l'Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses
-d'Autriche dont l'alliance avait toujours été funeste au pays qui les
-accueillait.
-
-Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une
-désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait
-pas se quitter au milieu de la bataille.
-
-Cependant, l'Empereur l'ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de
-le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de
-tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d'or
-semée d'abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages.
-
-—Hein! maréchal, c'est beau, c'est frais? dit Napoléon de l'air
-satisfait d'un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du
-propriétaire, fier de son installation.
-
-—Oui... c'est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter
-gros!
-
-Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare,
-évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c'était
-le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées
-et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec
-conviction au maréchal:
-
-—Il n'y a rien de trop beau, il n'y a rien de trop cher pour celle qui
-va être l'Impératrice!...
-
-Lefebvre s'inclina et continua à admirer l'ameublement, les rideaux en
-soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures.
-
-Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois
-dorés, avec une ribambelle d'amours dansants peints sur le socle et
-s'enlevant, roses, sur un fond d'un vert tendre charmant.
-
-—L'archiduchesse est très bonne musicienne! dit l'Empereur en touchant
-légèrement du doigt les cordes de l'instrument qui rendirent un son
-plaintif et aigrelet.
-
-—Venez, que je vous montre le trousseau de l'Impératrice, reprit-il
-avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la
-chambre à coucher préparée pour Marie-Louise.
-
-Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer
-l'inspection d'un sac de grenadier et une revue de campement que pour
-apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons,
-sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec
-attention suivre l'énumération complaisante que faisait l'Empereur.
-
-Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de
-valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de
-nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et
-par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs.
-
-Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d'Angleterre, et
-pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy.
-
-Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de
-passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles.
-
-Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n'en avait eus.
-
-Le portrait de l'Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille
-francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux
-Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et
-des parures d'émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants,
-tels étaient les somptueux présents de noces faits par l'Empereur,
-auxquels s'ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la
-Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs.
-
-Il était, en outre, alloué à l'Impératrice, pour ses dépenses
-personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour!
-
-Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux
-compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui
-témoignaient de l'ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse.
-
-—Hein!... elle sera heureuse, l'Impératrice! dit-il à Lefebvre en
-terminant la visite.
-
-—Oui, sire, d'autant plus que l'archiduchesse passe pour vivre fort
-chichement à la cour de son père... Elle n'a que des bijoux de la plus
-grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix
-d'une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l'empereur
-François à la portion congrue... ça va la changer, l'archiduchesse!...
-Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes
-ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire
-d'être la femme de l'empereur Napoléon!...
-
-—Flatteur!... dit l'Empereur gaiement, pinçant l'oreille du maréchal.
-
-—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme
-ma femme, un peu sans-gêne!
-
-—A propos de ta femme, j'ai à te parler... confidentiellement... tu
-dîneras avec moi... Allons! à table!
-
-Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se
-demandant, non sans inquiétude:
-
-—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une
-chamaillerie avec les sœurs de l'Empereur?
-
-
-
-
-VI
-
-LEFEBVRE BAT NAPOLÉON
-
-
-Le dîner de l'Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite
-salle à manger que le vainqueur d'Iéna préférait aux salles d'apparat.
-
-Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu'avec un seul
-convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan
-de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service.
-
-Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très
-vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un
-quart d'heure à manger, même lorsqu'il avait grand dîner.
-
-Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant
-signe de la main qu'on ne le suivît pas et qu'on achevât le repas
-toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il
-surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien
-soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d'appétits robustes, et
-l'archichancelier Cambacérès faisait l'admiration de Napoléon pour
-la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d'énormes
-morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin
-favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l'attention de
-faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de
-l'archichancelier.
-
-Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude,
-l'Empereur dit au prince Eugène, son convive:
-
-—Mais tu n'as pas eu le temps de manger, Eugène?
-
-—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m'invitait, j'avais
-dîné d'avance.
-
-Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette
-sage précaution, lorsqu'ils se savaient admis à la table impériale.
-
-L'Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon.
-
-Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu'on lui
-servait.
-
-Il a été constaté, par les anecdotiers de l'Empire, que le grand
-homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette,
-préoccupé qu'il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à
-la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il
-trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce.
-Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs,
-de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces
-nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l'Empereur avait
-commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris
-des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les
-unes ont tout fait pour lui fausser l'esprit. Il ne voyait les gens
-qu'à plat-ventre, tant qu'il fut vainqueur et maître; comment ne se
-serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l'humanité?
-Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes
-et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et
-conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés
-que lorsque l'Anglais, le Prussien et le Russe l'ont eu abattu;—toute
-cette valetaille dorée de l'Empire est encore plus petite et plus
-rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que
-lorsqu'elle s'aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt.
-
-L'Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui
-lui rappelait l'une de ses plus belles victoires, et puis des plats
-d'ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine
-de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait
-voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin
-qu'il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce
-qu'il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit,
-après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L'Empereur sourit et dit:
-«Ces fournisseurs n'en font jamais d'autres!...»
-
-Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi
-simplement, mais un peu plus largement que d'ordinaire.
-
-Napoléon cherchait à s'habituer à rester à table.
-
-C'était un nouveau sacrifice qu'il faisait à sa future épouse.
-
-—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les
-repas, il faut que je m'y accoutume! disait-il.
-
-Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles
-habitudes de son souverain.
-
-Un peu d'inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit.
-
-Pourquoi l'Empereur, en l'invitant, lui avait-il parlé de sa femme?...
-
-Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal
-brusquement:
-
-—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de
-moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n'est-ce
-pas?... Je désire savoir ce qu'on pense du divorce... de mon nouveau
-mariage?...
-
-—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle qu'il a plu
-à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant
-votre volonté!... nous n'avons pas l'habitude de discuter vos ordres...
-le divorce, le mariage, pour nous c'est un changement de front... une
-manœuvre nouvelle qu'il vous a paru nécessaire d'exécuter... Nous
-n'avons pas à faire d'objections... tout haut du moins!...
-
-—Ah!... et tout bas?... C'est ce que vous dites tout bas que je
-voudrais savoir...
-
-—Hum!... Ça n'est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre
-avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l'Impératrice...
-Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque
-l'approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle
-était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions
-parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous
-sommes... Ce n'est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre
-humble origine ou le manque d'usage du beau monde... Oh! je sais ce
-qu'on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez
-la reine de Naples ou dans l'entourage de la grande duchesse Elisa...
-
-—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs...
-D'ailleurs je leur ferai savoir qu'il ne me plaît pas qu'on tourne en
-dérision les braves qui m'ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce
-trône qu'elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!...
-
-—L'Impératrice Joséphine, sire, n'a jamais toléré ces plaisanteries
-dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours
-traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu'une nouvelle
-souveraine, une princesse élevée à la cour d'Autriche, au milieu de
-nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite
-de haut... nous redoutons de paraître d'extraction trop modeste pour
-si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille
-d'empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos
-compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse
-de Jupiter!...
-
-—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne...
-votre nouvelle Impératrice ne pourra qu'aimer et honorer des héros
-comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme
-Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles
-armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les
-griffons fantastiques des écus d'autrefois, mais les villes prises,
-les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille,
-les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science
-héraldique moderne, Marie-Louise l'apprendra et saura la respecter...
-
-—Il n'y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes...
-
-Napoléon fit un geste impatient.
-
-—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n'ont pas gagné de
-batailles, elles...
-
-—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos
-courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous
-admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre
-Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre.
-
-—Oui... oui, je sais, murmura l'Empereur, mais quelques-unes de ces
-excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font
-cependant de bien extraordinaires grandes dames, d'invraisemblables
-duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de
-vous marier quand vous étiez sergents!...
-
-—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m'en suis jamais
-repenti...
-
-—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t'approuve dans tes paroles
-comme dans tes actes... mais avoue que, à l'heure actuelle, où te voilà
-maréchal d'Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta
-femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête
-à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté
-celui d'une femme élevée au lavoir.
-
-—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m'aime...
-je l'aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les
-longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux
-campagnes, il nous était donné d'être réunis.
-
-—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!...
-
-—Sire, c'est fait... Il n'y a plus à revenir là-dessus...
-
-—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond.
-
-Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant
-de deviner la pensée impériale:
-
-—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c'est pour la vie...
-
-—Mais! dit vivement l'Empereur, j'étais marié aussi avec Joséphine et
-cependant...
-
-—Sire, vous c'était différent.
-
-—C'est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n'as jamais pensé au
-divorce?...
-
-—Jamais, sire! s'écria le maréchal... je considère le divorce comme...
-
-Il s'arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait
-passer pour une critique de la conduite de l'Empereur.
-
-—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d'un
-commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J'assurerai à la
-maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards...
-des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera
-son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends
-bien tout cela?
-
-Lefebvre s'était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en
-se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l'Empereur.
-
-Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le
-dos, croisées, comme s'il dictait un ordre de bataille.
-
-—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une
-femme de l'ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu
-importera la fortune... Je te donnerai de l'argent, des dotations,
-assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange
-avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous
-avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous
-fonderons, sur la fusion des deux France, l'ancienne et la nouvelle,
-la société de l'avenir, l'ordre nouveau du monde régénéré. Il n'y
-aura plus d'antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils
-marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus
-nobles d'Europe, et dans deux générations il n'existera plus de traces,
-plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité
-des vieux partis... Il n'y aura plus qu'une France, qu'une noblesse,
-qu'un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m'occuper de te
-chercher une femme...
-
-—Sire, vous pouvez m'envoyer aux confins du globe, dans les déserts
-brûlants de l'Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie...
-vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m'ordonner
-de me faire tuer si vous voulez, j'obéirai!... vous pouvez aussi
-m'enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre
-bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer
-ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m'obliger à me séparer de celle
-qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu'à
-la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là...
-et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame
-Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame
-Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour
-la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions.
-
-Napoléon regarda de travers le maréchal.
-
-—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de
-Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées...
-mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un
-tyran... C'est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez
-votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa
-langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l'Impératrice,
-élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les
-allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j'ai à travailler
-avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre
-ménagère!...
-
-Lefebvre s'inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition
-de l'Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été
-suivi...
-
-Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des
-yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui
-résumait l'opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets
-matrimoniaux faisait naître:
-
-—Imbécile!...
-
-
-
-
-VII
-
-LE CŒUR ENFLAMMÉ
-
-
-Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment
-l'Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale
-qu'il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant.
-
-Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des
-cérémonies du mariage impérial.
-
-Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s'élança à sa rencontre
-et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt,
-remarquant la figure bouleversée de Lefebvre:
-
-—Qu'as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu'on a tiré sur
-l'Empereur?
-
-—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien...
-
-—Ah! tu m'enlèves un poids! dit Catherine.
-
-La possibilité d'une mort brusque de Napoléon hantait les esprits.
-C'était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer.
-
-Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement
-ceux qui approchaient l'Empereur, mais encore la nation entière. Cette
-anxiété générale n'allait pas tarder à servir les audacieux projets de
-Mallet et des Philadelphes.
-
-Catherine rassurée répéta sa question:
-
-—Eh bien! qu'y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas
-pouvoir tenir en place... c'est donc grave!...
-
-—Très grave!...
-
-Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son
-empereur.
-
-—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine.
-
-—Oui... nous nous sommes abordés... l'Empereur m'a fait une charge à
-fond... j'ai résisté tant que j'ai pu... j'ai repris l'offensive...
-et...
-
-—Eh bien, quoi?
-
-—Je l'ai battu!... c'est très dangereux de battre l'Empereur... il est
-homme à prendre sa revanche...
-
-—Ça c'est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous
-battiez-vous?...
-
-—A propos de toi!...
-
-—De moi... pas possible!...
-
-—C'est la vérité... Devine un peu ce que l'Empereur veut que je fasse
-de toi?...
-
-—Je ne sais pas... il veut que tu m'envoies dans ce château qu'il
-nous a dit d'acheter... pour lequel il t'avait remis de l'argent, à
-Dantzig?...
-
-—Oui, c'est dans une terre... en province... assez loin, qu'il médite
-de te faire séjourner...
-
-—Pourquoi n'as-tu pas accepté? Cela me reposera de vivre un peu à la
-campagne... Nous aurons une grande voiture pour les promenades... des
-chiens, une vache qui nous donnera du lait... Ça sera très amusant!...
-et puis, vois-tu, Lefebvre, je commence à en avoir plein le dos,
-moi, de ces chipies de la cour qui se moquent de nous... je ne m'y
-amuse pas tant que cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté...
-pendant les cérémonies du mariage qui s'apprête, ce sera des heures
-et des heures d'horloge à rester sur ses pattes avec des manteaux qui
-pèsent, des corsages qui vous étranglent et des escarpins qui vous
-meurtrissent... Si l'Empereur veut bien que nous allions à la campagne,
-dans la terre qu'il nous a désignée... vite, achetons le château et
-retirons-nous-y, puisque nous avons la paix pour longtemps... pour
-toujours peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n'as-tu pas répondu
-au désir de Sa Majesté?... Pourquoi n'as-tu pas dit aussitôt: «Sire,
-nous allons partir!...»
-
-—C'est que, vois-tu, ma bonne Catherine, quand l'Empereur m'a parlé de
-te voir quitter la cour... de t'envoyer dans un château lointain... il
-n'était question que de toi...
-
-—Comment? et toi?...
-
-—Moi, je restais, l'Empereur me gardait...
-
-—En voilà bien d'une autre!... nous séparer en pleine paix, allons
-donc!... Ça se comprend quand tu fais campagne que je ne sois pas
-là... derrière toi... comme un aide de camp ou un planton... Mais
-aujourd'hui, au moment où l'Europe entière est au repos... Ah çà!
-qu'est-ce qui lui prend à l'Empereur?...
-
-—Non seulement l'Empereur voulait nous éloigner l'un de l'autre, ma
-chère Catherine, mais sais-tu ce qu'il entendait faire de moi?
-
-—Non?... te donner un corps d'armée à commander? peut-être t'envoyer
-gouverner un grand Etat... Naples?... La Hollande?
-
-—Tu n'y es pas... Il voulait me marier!...
-
-Catherine poussa un cri.
-
-—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi...
-
-—On divorcerait...
-
-—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé parler de nous faire
-divorcer?... Mais il est abominable, l'Empereur!... et que lui as-tu
-répondu, Lefebvre?
-
-Le maréchal ouvrit ses bras en souriant...
-
-Catherine s'y précipita...
-
-Les deux époux s'étreignirent ardemment, s'embrassèrent avec passion.
-
-Heureux d'être l'un près de l'autre, se serrant comme pour réagir
-contre la crainte que leur avait fait passer dans tout l'être
-la possibilité entrevue d'une séparation, ils protestaient, en
-s'embrassant ainsi, contre l'idée même de ce divorce dont l'Empereur
-avait parlé. Rien ne pourrait les désunir. Ils s'affirmaient, dans
-cette muette et douce étreinte, que jamais la pensée ne leur était
-venue d'une pareille trahison. Ils se rassuraient mutuellement contre
-le vague péril dont la volonté impériale les avait menacés.
-
-—Et qu'as-tu répondu à l'Empereur? redemanda après un long silence
-Catherine, se dégageant un peu.
-
-Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé, la fit asseoir auprès de
-lui, et murmura, en la regardant tendrement, la main dans la main, les
-yeux dans les yeux:
-
-—J'ai dit à l'Empereur que je t'aimais, Catherine, que je n'aimais que
-toi... et qu'après avoir vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les
-années de notre jeunesse, nous n'avions, l'un et l'autre, qu'un seul
-rêve, achever côte à côte notre existence... jusqu'au jour où un boulet
-russe ou bien une balle espagnole viendraient m'envoyer rejoindre
-Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades de mes combats passés...
-
-—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de quoi se mêle-t-il à présent
-l'Empereur?... parce qu'il a divorcé, veut-il donc que tout le
-monde fasse comme lui?... Il avait un but, un projet... pourquoi te
-parlait-il de divorce?...
-
-—Il voulait me marier, t'ai-je dit...
-
-—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis jalouse, moi!...
-Nomme-moi la femme qu'il te proposait... Oh! vraiment, il fait un joli
-métier, ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent... Une de
-ses maîtresses, sans doute?... La Gazzani?... cette Eléonore... ou la
-belle Polonaise?
-
-—Il n'a nommé personne...
-
-—C'est bien heureux!
-
-—Il parlait d'une façon générale... Il voudrait, vois-tu,
-qu'on l'imite... qu'on prenne modèle sur lui... Il épouse une
-archiduchesse... c'est une fille noble qu'il désirerait que chacun de
-nous épousât...
-
-—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre Lefebvre, je ne parle pas
-pour toi, je connais tes sentiments, mais les autres maréchaux,
-qu'est-ce qu'ils en feraient de ces belles demoiselles, si fières de
-leurs aïeux? Est-ce qu'Augereau n'est pas le fils d'une marchande du
-carreau des Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des enfants du
-peuple, comme toi et moi. C'est de la folie de vouloir leur donner
-des femmes qui rougiront d'eux, qui se moqueront d'eux et qui les
-tromperont avec d'anciens nobles comme elles. Lefebvre, je commence
-à craindre que notre Empereur n'ait un grain de folie! Avec cela que
-c'est déjà si raisonnable de sa part d'épouser la fille d'un empereur,
-une autrichienne orgueilleuse qui ne verra en lui qu'un soldat parvenu
-comme toi!
-
-—L'Empereur a ses raisons...
-
-—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé, bien définitivement refusé?
-
-—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et il embrassa de nouveau
-sa femme.
-
-Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner.
-
-—Alors tu n'as pas eu peur?... tu étais bien certaine que je n'aurais
-jamais consenti à divorcer... à épouser une autre femme? reprit
-Lefebvre en souriant.
-
-—Parbleu!... est-ce que tu ne m'appartiens pas!... d'ailleurs tu as
-juré que tu ne serais qu'à moi...
-
-—Oui, j'ai juré devant l'officier municipal... Il y a longtemps de
-cela, mais je ne l'ai pas oublié, ma Catherine, ce serment que je t'ai
-fait quand je t'ai prise pour femme...
-
-—Moi non plus... et puis si tu avais oublié... tu as là quelque chose
-qui te rappellera toujours ta promesse...
-
-—Quoi donc? dit Lefebvre distrait.
-
-—Ça, vraiment!...
-
-Et Catherine, saisissant le poignet de son mari, retroussa vivement la
-manche de son uniforme, repoussa la chemise, et mit à nu la chair du
-bras...
-
-Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine pour la vie!» apparut
-teinté en bleuâtre sur l'épiderme du maréchal.
-
-C'était le tatouage qu'il avait fait pratiquer, au moment de son
-mariage. Son cadeau de noces, avait-il dit plaisamment.
-
-—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine triomphante. Est-ce
-que tu pourrais épouser une archiduchesse, avec un bras pareil?...
-Qu'est-ce qu'elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle te
-demanderait ce que c'est que cette Catherine à qui tu as promis d'être
-fidèle... elle te ferait des scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta
-promesse, mon vieux François!...
-
-—C'est juste!... Et l'autre bras ne lui plairait pas davantage!
-dit Lefebvre riant. Et, à son tour, retroussant la seconde manche,
-il regarda avec bonhomie l'autre tatouage, datant du 10 août, avec
-l'inscription toujours visible: «Mort au tyran!...»
-
-—Va, nous sommes l'un à l'autre pour la vie! dit Catherine, penchant
-sa tête vers la poitrine de Lefebvre et s'y appuyant avec bonheur.
-
-—Oui, pour la vie! murmura le maréchal.
-
-—Ah! je voudrais que l'Empereur vînt et qu'il nous surprît ainsi!...
-dit Catherine pâmée.
-
-Et les deux époux, plus fortement unis que jamais, rapprochés,
-confondant leurs âmes et mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer
-la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon.
-
-
-
-
-VIII
-
-LE RÊVE D'UNE ARCHIDUCHESSE
-
-
-Dans la chambre très simple qu'elle occupait au deuxième étage du
-palais impérial à Vienne, Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait
-indolemment avec un petit chien, pomponné, enrubanné, que lui avait
-offert l'ambassadeur d'Angleterre,—un de ces petits chiens à poils
-frisottants et à gueule de renard, alors fort à la mode et nommés
-_king's charles_, en souvenir du roi Charles II, qui les aimait et en
-avait donné cinq ou six à la duchesse de Portsmouth, sa maîtresse, pour
-égayer sa chambre à coucher.
-
-On frappa à la porte très précipitamment, et l'unique duègne chargée
-de surveiller l'archiduchesse, moitié dame d'honneur, moitié femme de
-chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la main portée au côté
-comme pour comprimer un battement cardiaque et intempestif.
-
-—Qu'y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise... est-ce que le feu est
-au palais?...
-
-—Non... ce n'est pas le feu... c'est votre auguste père, c'est
-l'Empereur qui vient ici...
-
-—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon Dieu! que se passe-t-il donc?
-
-—Je ne sais pas... Votre Altesse va l'apprendre sans doute...
-
-Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec une majestueuse
-révérence, s'effaça pour laisser pénétrer l'empereur d'Autriche.
-
-François II ou François-Joseph Ier, d'abord empereur d'Allemagne,
-puis à la suite des victoires de Napoléon et de l'établissement de la
-Confédération du Rhin, empereur d'Autriche, était un monarque fort
-insignifiant. Il avait lutté avec opiniâtreté contre la Révolution
-française, puis contre Napoléon, pour la défense de ce qu'il
-considérait comme la base de l'ordre social: le maintien des privilèges
-de la noblesse et l'anéantissement de toute démocratie.
-
-Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les cachots du Spielberg tout
-ce qui, dans ses Etats, passait pour approuver, même théoriquement
-et philosophiquement les principes de la Révolution française.
-Perpétuellement battu, obligé de subir le traité de Campo-Formio après
-Marengo et de perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain
-d'Europe qui devait garder le plus de haine à Napoléon.
-
-Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut vaincu définitivement et
-gardé à vue par les soldats anglais. Pas une seule fois il ne s'occupa
-d'améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il manifesta seulement
-une indécente satisfaction à la nouvelle de sa mort.
-
-En attendant le revirement dans ses sentiments, variables comme la
-fortune des armes, il multipliait, par l'entremise de Metternich et du
-prince de Schwartzenberg, les amicales protestations et les adulations
-les plus plates au victorieux empereur.
-
-Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers pourparlers d'union,
-d'avoir pour gendre Napoléon. Comme souverain et comme père il exultait.
-
-Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et calme affection
-familiale des races germaniques et pensait qu'elle serait heureuse avec
-Napoléon, placé sur un trône tout éblouissant de la gloire de cinquante
-batailles. L'Empereur des Français était alors le souverain le plus
-riche de l'Europe et il passait aussi pour le plus généreux. François
-II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux, des bijoux, des
-dentelles, des robes dont l'impérial fiancé faisait présent. En même
-temps il donnait à entendre à son représentant à Paris, le prince
-de Schwartzenberg, que la Cour était pauvre et que certains dons des
-musées nationaux et des fabriques si renommées du riche pays de France
-seraient acceptés avec une grande reconnaissance à Vienne.
-
-Alors, sur un signe de l'Empereur, tout fier, lui aussi, de son
-nouveau parent, désireux de lui plaire, heureux de se montrer large
-et d'inspirer à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité,
-Servan, Mollien, tous les administrateurs des musées, des palais,
-se mettaient en mouvement. On pillait les Gobelins, on dévalisait
-Sèvres, on réquisitionnait les chefs-d'œuvre d'Aubusson, les produits
-de Saint-Gobain. Des fourgons chargés de meubles, d'objets d'art,
-d'étoffes, partaient à la file à destination de Vienne. Le futur
-beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini toutes ces
-preuves de la magnificence de Napoléon. Il devait, par la suite, lui
-refuser, à Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu'il réclamait
-pour sa voiture, et trouver que sa table était trop copieusement servie.
-
-Mais c'était surtout au point de vue politique que François II se
-montrait charmé d'avoir Napoléon pour gendre. Il voyait dans ce mariage
-son trône consolidé, les victoires subies détruites dans leur effet et
-l'alliance russe rompue.
-
-Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir les préliminaires
-entamés à Paris entre le prince Schwartzenberg et les confidents de
-Napoléon.
-
-Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de l'Empereur lui
-annonçant l'arrivée de Berthier, prince de Neufchâtel, chargé de
-demander officiellement la main de Marie-Louise.
-
-Son consentement était accordé d'avance. Il ne restait plus qu'une
-petite formalité à accomplir: prévenir la jeune archiduchesse qu'elle
-eût à se préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice des
-Français.
-
-C'était cette nouvelle que François II venait annoncer en personne à
-Marie-Louise.
-
-La jeune princesse avait dix-huit ans; forte gaillarde sans grâce,
-sans rien de piquant, ni d'aimable, mais bien en chair, solidement
-charpentée, la peau rose et fraîche.
-
-Elle était assez jolie, d'une beauté lourde de fille de brasserie,
-avec de gros bras, la taille carrée, de grands pieds, des seins déjà
-volumineux, des lèvres fortes et sensuelles; les yeux très bleus, très
-froids, sans expression: un joli animal, passif, lent, épais et peu
-délicat. Une vraie femme de lit.
-
-Napoléon, s'enquérant de tous côtés, avait recueilli avec plaisir sur
-sa fiancée les renseignements physiques qui lui importaient le plus.
-
-Cette massive princesse devait être une excellente poulinière.
-
-Avec elle il était certain de donner à l'empire un héritier.
-
-Sous le rapport moral, les indices et les notions qu'on lui envoyait
-étaient également satisfaisants.
-
-Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux et soumise à une
-règle étroite, très sévère, presque monastique. Son éducation avait été
-poussée assez loin.
-
-On avait multiplié pour elle les maîtres de toute sorte. Elle savait
-presque toutes les langues de l'Europe: le français, l'anglais,
-l'allemand, l'italien, l'espagnol, le bohême, le turc même. Elle était
-destinée à être l'épouse d'un prince quelconque et il était bon qu'elle
-apprît, dès l'enfance, l'idiome de ses futurs sujets.
-
-La musique n'avait pas été oubliée. La harpe achetée par Napoléon et
-que Lefebvre avait admirée aux Tuileries, prouvait que son futur mari
-n'ignorait pas ses talents de musicienne.
-
-Quant à la religion, on lui en avait inculqué les pratiques
-extérieures, sans trop lui laisser approfondir les dogmes. Le hasard
-des accords politiques pouvait lui donner pour époux un prince
-catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste.
-
-Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle à une alliance
-profitable aux intérêts de la cour d'Autriche.
-
-Elle suivrait les rites du pays où les calculs diplomatiques des
-conseillers de son père la feraient régner.
-
-Dans une grande simplicité elle avait été maintenue. Il n'y avait pas
-que le soldat qui ne fût pas riche, au service de l'Empereur François,
-comme le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces
-perdues, les armées détruites et renouvelées, les contributions de
-guerre, avaient épuisé le trésor autrichien. On vivait à l'économie
-à la Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions solennelles. De
-petites soirées intimes, presque bourgeoises. De la musique et de
-modestes rafraîchissements. Aucun meuble de prix dans les appartements,
-nul objet d'art dans les galeries vides, pas de bijoux. La jeunesse de
-Marie-Louise s'était écoulée un peu comme à l'auberge, dans le palais
-de ses pères. On passait son temps, autour d'elle, à faire les malles
-et à décamper devant Napoléon.
-
-A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d'effroi:
-
-—Les Français!...
-
-Alors c'était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans
-aux jambes flageolantes, dont la clef d'or oscillait au centre du
-dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements,
-ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant
-et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient
-pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de
-blessés, racontant d'une voix dolente des séries de déroutes. Les
-cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant:
-la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur
-le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps
-de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par
-des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait
-dans une berline qui partait au grand trot pour des localités
-montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel
-et murmurant:
-
-—Tout est perdu!
-
-Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets,
-recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n'avait perçu
-bien distinctement qu'une chose, c'est qu'il y avait de par le monde
-une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l'épée
-au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l'Europe avec
-une escorte de soudards féroces, suivi d'une multitude de vachers,
-de cloutiers, de vagabonds armés à l'improviste, après le pillage
-des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles,
-chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour
-étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant
-les femmes surprises au fond des bois.
-
-Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà
-l'ogre de Corse des légendes d'après la chute.
-
-François II se doutait bien un peu de l'effrayante renommée de son
-futur gendre et du peu d'attrait qu'un pareil brigand, à entendre les
-récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant
-de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu'à la dernière
-heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par
-procuration devait être célébré la semaine suivante.
-
-Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s'inclina avec
-docilité.
-
-Elle déclara que le mariage qu'on lui proposait ne lui déplaisait pas.
-Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang
-d'Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa
-famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d'Europe.
-
-Son père dut lui donner par deux fois l'assurance que pas une reine,
-pas une impératrice ne l'égalerait en puissance et en éclat.
-
-En même temps, il énuméra les magnifiques cadeaux dont l'empereur
-Napoléon avait garni sa corbeille.
-
-Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où son futur époux
-l'attendait avec impatience.
-
-Marie-Louise répondit alors, en fille docile et résignée, qu'elle
-regretterait certainement de quitter son excellent père, sa famille si
-affectueuse et cette cour de Vienne où elle avait vécu ses premières
-années, mais qu'elle acceptait, sans répugnance, de devenir l'épouse
-de l'Empereur des Français que son père avait choisi pour elle. Elle
-ajouta qu'elle était prête à se rendre en France dès que le prince de
-Neufchâtel serait arrivé pour l'emmener.
-
-François II embrassa tendrement sa fille. Les choses marchaient pour
-lui à souhait. Pas de pleurs, pas d'émoi. Avec une passivité et une
-indifférence parfaites, sa fille se soumettait à son nouveau sort. Elle
-ne se montrait nullement surprise qu'on eût ainsi disposé d'elle dans
-un but politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle obéissait
-à son père sans résistance. Mentalement, elle repassait l'énumération
-des bijoux, des dentelles, des robes qui l'attendaient à Paris. Elle
-aurait déjà voulu les avoir, les palper, s'en parer. Elle questionna
-deux ou trois fois son père sur la valeur, le nombre, l'importance
-des présents de sa corbeille de noces. Quant à celui qui en faisait
-les frais, elle ne songea guère à interroger François II sur lui. Il
-était empereur, très riche, très puissant, et il lui assurait un rang
-suprême parmi les autres princesses dont elle était jalouse; cela lui
-suffisait.
-
-Avant de se retirer, François II dit à sa fille:
-
-—Vous allez vous trouver seule, Louise, au milieu d'une cour
-étrangère, très loin de nous... entourée de valeureux soldats et de
-dames fort brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre patrie...
-J'ai voulu que quelque chose de nous, de notre milieu, presque de notre
-famille, restât avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon...
-
-—Mon cher Zozo?... mon joli king's-charles? dit Marie-Louise battant
-des mains, toute joyeuse d'emmener avec elle son inséparable ami.
-
-—Non! dit François II souriant de la méprise de sa fille... il ne
-s'agit pas de Zozo... D'ailleurs, l'empereur Napoléon déteste les
-chiens... Zozo restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous!
-
-Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs mouillant ses yeux bleus
-et clairs.
-
-Son sein se souleva. Un frémissement d'irritation lui fit battre du
-bout du pied le tapis.
-
-Son chien Zozo était peut-être la seule chose qu'elle aimât au monde.
-
-Froide, hautaine, réservée, elle n'avait eu aucun élan juvénile, aucune
-virginale curiosité, nulle vague attraction vers l'inconnu... L'amour,
-le désir n'existaient pas pour cette âme calme, vulgaire et fermée
-à toute aspiration généreuse... Et cependant, en ses veines coulait
-le sang impétueux des filles de Marie-Thérèse, amoureuses ardentes
-et inassouvies: Marie-Caroline, la reine de Naples aux débauches
-fameuses; Marie-Amélie, la duchesse de Parme aux amants innombrables;
-Marie-Antoinette de France, la reine du collier, l'amie équivoque de la
-Polignac, de la Lamballe.
-
-Mais l'heure de l'éveil n'était pas encore sonnée, et, les sens
-assoupis, Marie-Louise attendait, frigide, l'aube du plaisir.
-
-Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur de ces voluptés
-sensuelles qui devaient gouverner sa vie et faire d'elle la funeste
-amoureuse à qui la France dut sa honte et Napoléon sa captivité.
-
-Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait tenir lieu de cœur,
-d'esprit, de volonté, de raison, de loyauté, et qui devait, pour
-étancher son inextinguible soif d'amour, trahir son époux, abandonner
-son fils, renoncer au trône, oublier sa pudeur et prostituer son nom à
-jamais glorieux, n'ouvrait alors qu'une oreille distraite et qu'un cœur
-entre-bâillé aux propos d'amour murmurés sur ses pas.
-
-Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de Luxembourg, aux
-jardins de Schœnbrunn ou dans le palais de Vienne, l'amour, respectueux
-mais entreprenant, avait tenté de s'approcher d'elle.
-
-Un jour qu'elle faisait une promenade à pied, dans le parc de
-Schœnbrunn, elle aperçut au milieu d'un étang une jolie fleur bleue,
-poussée par aventure parmi les plantes aquatiques.
-
-Elle manifesta le désir de l'avoir.
-
-Imprudemment, elle se pencha, posant son pied sur l'herbe humide et
-glissante couvrant les bords de l'étang.
-
-Elle perdit l'équilibre, et elle allait tomber dans l'eau vaseuse,
-tandis que sa gouvernante éplorée, poussant de grands cris, mettait en
-fuite les canards et faisait s'éloigner majestueusement, avec leurs
-ailes à demi déployées, comme des voiles, les cygnes blancs, hôtes de
-la pièce d'eau.
-
-Tout à coup, un bras protecteur s'étendit...
-
-Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol ferme, un peu étourdie,
-mais déjà remise de sa frayeur...
-
-Un élégant personnage, inconnu d'elle d'ailleurs et aussi de la
-gouvernante, à peine revenue de son émoi, était à ses côtés, la saluant
-respectueusement.
-
-Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur venu si à propos, et
-lui tendit sa main en disant:
-
-—Merci, monsieur! Sans vous, j'allais barboter comme ces pauvres
-canards qui ont eu, je pense, autant peur que moi...
-
-L'inconnu, sans dire un mot, s'était penché et avait déposé un baiser
-discret sur la main qui lui était tendue.
-
-—Et tout cela pour une fleur que je n'aurai même pas! reprit
-Marie-Louise, que l'attitude et l'apparence de son sauveur semblaient
-disposer favorablement.
-
-Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant, avait repoussé
-la touffe d'herbes au milieu desquelles s'épanouissait la fleur
-tentatrice, et le tout s'en était allé voguant à la dérive, dans le
-sillage des cygnes ramant vers leur cabane.
-
-Elle n'avait pas achevé que l'inconnu, qui était en fort élégant habit,
-avec la perruque poudrée, les bas de soie et l'épée, sans hésiter,
-s'élançait dans l'étang, dans l'eau claire, profonde et très froide: on
-était à la fin de l'automne, presque en hiver.
-
-Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu'à la touffe flottante,
-l'atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord.
-
-Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d'un de ces
-secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l'aveu de
-la passion et l'échange des tendresses, regarda avec une attention vive
-ce personnage qui, après l'avoir fort à propos empêchée de tomber à
-l'eau, n'avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la
-fleur qui lui avait échappé.
-
-Elle ne s'occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant
-chevalier.
-
-Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de
-vase, sa perruque de travers où s'enchevêtraient des brins d'herbes
-aquatiques, et son chapeau qu'il secouait comme un arrosoir.
-
-Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui
-n'était plus un jeune homme: ce fut l'air profondément pénétré avec
-lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la
-petite fleur qu'il avait été si ardemment cueillir.
-
-L'archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur,
-l'approcha de ses narines pour la respirer...
-
-Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour
-recueillir le secret de l'inconnu.....
-
-Celui-ci, après s'être incliné respectueusement devant la jeune
-princesse, allait s'éloigner, quand elle lui demanda:
-
-—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L'Empereur, mon
-père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n'a pas hésité à se
-précipiter dans l'étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je
-suis, à présent, vraiment confuse...
-
-Le gentilhomme rougit de plaisir.
-
-—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il très bas, consul général
-au service de S. M. l'Empereur... J'avais obtenu une audience de Sa
-Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir
-m'excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me
-présenter chez l'Empereur...
-
-—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui
-faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez
-d'avance pardonné!
-
-Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable
-souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue
-inopinée au bord de l'étang.
-
-Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la
-physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à
-plusieurs reprises, s'étaient présentés, mais sans relief, sans la
-troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu'elle ne pût
-confesser à son père ou à sa gouvernante.
-
-Le moment psychologique n'était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir
-aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l'affection
-familiale.
-
-Elle n'avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu'elle
-le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle
-n'attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d'ailleurs
-ne la préoccupait pas autrement.
-
-L'annonce de son mariage avec l'Empereur des Français ne lui avait
-nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un
-rapport quelconque avec le comte de Neipperg.
-
-Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta:
-
-—Non, ma chère fille, il ne s'agit pas d'un compagnon comme Zozo...
-Je veux vous donner pour vous servir d'écuyer, d'officier d'honneur,
-toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous
-parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez
-ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste
-de confiance... Vous m'avez compris?... Vous traiterez avec bonté et
-douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au
-besoin, que je place auprès de vous...
-
-—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit
-tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s'intéressant peu à ce
-surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son
-chien Zozo.
-
-—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille,
-car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est
-imminente...
-
-—A vos ordres, mon père!
-
-—Mais... vous ne m'avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit
-l'Empereur, un peu choqué de l'indifférence de sa fille.
-
-—C'est vrai... comment se nomme-t-il?
-
-—Le comte de Neipperg... c'est déjà un ancien serviteur... il a
-été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère
-feront de lui un excellent cavalier servant et j'espère que vous serez
-satisfaite de mon choix...
-
-—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de
-revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne
-se doutant nullement de la place et de l'importance que ce chevalier
-servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait
-prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France
-dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui
-apporter la couronne.
-
-
-
-
-IX
-
-LES NOCES IMPÉRIALES
-
-
-Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne.
-L'archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait
-l'impérial époux.
-
-Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle
-Impératrice.
-
-A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et
-les officiers allemands prirent congé. L'empereur d'Autriche s'était
-rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer
-auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa
-tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes
-coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci
-par une existence mouvementée et peu favorisée.
-
-Marie-Louise n'avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais
-où s'était écoulée son enfance. Elle demeura l'œil sec en se séparant
-de son père qui l'aimait et qu'elle n'aimait pas. Elle n'eut, au cours
-de ce voyage, de douleur vraie qu'en pensant à son petit chien laissé
-à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se
-contenta de sourire en homme qui ménage une surprise.
-
-La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de
-Marie-Louise. Elle l'accompagna dans son voyage qui ne fut qu'une
-longue suite d'ovations, de bouquets offerts par les municipalités,
-d'arcs de triomphe traversés, de cantates, d'allocutions, de banquets
-et de défilés en musique.
-
-Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise
-se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer
-l'accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille,
-son pays, qu'elle abandonnait sans que l'idée d'un retour parût
-possible.
-
-Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité
-hindoue qu'on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une
-haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et
-ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités
-accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son
-passage.
-
-De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour
-adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait
-dans la voiture escortant son carrosse.
-
-Napoléon cependant comptait les jours, les heures.
-
-Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie.
-
-Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu'il ressentit pour
-cette jeune femme qu'on lui amenait processionnellement.
-
-Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial.
-
-Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait
-voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait
-courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient
-chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui
-présenter les vœux de celui qui l'attendait avec une angoisse non
-pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour
-endormir la fougue de ses sens surexcités, il s'était mis à chasser,
-lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec
-une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu'il avait tué, à
-Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait
-préféré des diamants.
-
-Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des
-assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui
-parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient
-pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il
-renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s'enfermer de longues
-demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s'efforçait, avec
-gaucherie et patience, d'apprendre la valse.
-
-Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu'on ôtât
-de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires
-sur l'Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui
-laissant sous les yeux l'image des défaites paternelles.
-
-Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales,
-le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le
-dauphin fût scrupuleusement suivi.
-
-Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l'idée de posséder
-une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu'il initierait
-aux joies de l'amour et, en même temps, par cette satisfaction, que
-connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée
-longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d'une autre
-condition, d'un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport,
-très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel
-banquier anobli n'a rêvé l'union avec la fille d'un duc? Le grand
-homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa
-vie.
-
-Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par
-des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait
-pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait
-dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre
-besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier
-sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la
-faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une
-archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs.
-
-Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait,
-lui le fils de la Révolution, un homme d'ancien régime. Il éprouvait
-l'atavisme servile. Une archiduchesse, c'était plus qu'une femme,
-pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l'approchant.
-Il s'imaginait, l'imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des
-autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile,
-si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait
-beaucoup d'honneur en couchant avec lui. Ah! c'est peut-être le seul
-moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien
-petit!
-
-Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement.
-L'amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie,
-profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l'histoire
-et qui n'ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit
-à s'appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l'humanité celui qui
-si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque
-modération de l'Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend
-pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu'il nous
-étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances
-de collégien épris d'une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde
-Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la
-gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France
-aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux
-deux invasions et à l'écrasement de la France qui furent la conséquence
-du cocuage de l'Empereur, la plaisanterie facile s'éteint sur les
-lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de
-cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et
-Paris aux Cosaques.
-
-Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs
-Majestés.
-
-C'est entre Compiègne et Soissons que l'initiale entrevue devait avoir
-lieu.
-
-A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été
-aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été
-disposée, entourée d'une barrière.
-
-L'Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l'approche
-de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses,
-les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées
-par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l'Empereur et
-l'Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous
-la tente, l'Impératrice s'agenouillant, l'Empereur la relèverait et
-l'embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour
-se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les
-complimenter.
-
-Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de
-Napoléon.
-
-L'amoureux l'emporta sur le souverain.
-
-Il fit une escapade vraiment inattendue.
-
-Dès qu'il reçut la nouvelle que l'Impératrice était partie de Vitry
-pour Soissons, il n'y put tenir: il sauta dans une calèche avec
-Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la
-surprendre incognito.
-
-Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles
-qu'il croisa les voitures de l'archiduchesse.
-
-Aussitôt il s'élança hors de sa calèche, fit arrêter l'équipage de
-Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier,
-et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l'accabla de caresses
-brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu
-d'effroi, de la répulsion peut-être.
-
-Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne.
-
-On brûla les relais et l'on passa devant la tente préparée pour
-l'entrevue solennelle, sans s'y arrêter, au grand ébahissement des
-officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population
-venue de tous les pays à la ronde.
-
-A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent
-au palais de Compiègne.
-
-L'Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été
-préparé pour Napoléon à l'hôtel de la Chancellerie.
-
-Il se priva d'y coucher.
-
-La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril
-la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là
-seulement le mariage devait être consommé.
-
-Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne
-contre l'Autriche.
-
-Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l'archiduchesse qui
-ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui
-laisser user de ses droits d'époux.
-
-Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son
-oncle, le cardinal Fesch:
-
-—N'est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage
-célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme?
-
-—Oui, sire, vous êtes marié, d'après les lois civiles, répondit
-respectueusement le cardinal courtisan.
-
-Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à
-coucher...
-
-Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires
-après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa
-chambre, il se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne et, endossant
-par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement
-chez la nouvelle Impératrice...
-
-Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l'Empire...
-
-Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l'esprit en repos et
-la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même
-de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d'habitude, au
-milieu de ses femmes.
-
-Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait
-naître cette prise de possession à la hussarde.
-
-Mais leur stupéfaction était si grande qu'elles ne remarquèrent même
-pas, dans l'antichambre de l'Impératrice, son écuyer allemand, le comte
-de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil.
-
-
-
-
-X
-
-NAPOLÉON JALOUX
-
-
-Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon?
-
-Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par
-la cour d'Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice
-sous le feu de l'ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux
-plaisirs du mariage et qu'elle ait ressenti quelque reconnaissance pour
-celui qui les lui faisait connaître.
-
-Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne
-se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été
-indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement
-fatal qui la faisait veuve de l'Empereur:
-
-Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père:
-
- «Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai
- 1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites
- d'une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère
- fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte
- est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour
- le repos de son âme, et j'adresse à Dieu mes vœux pour qu'il
- conserve Votre Majesté sous sa sainte garde.
-
- »FRANÇOIS.»
-
-Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa
-dépêche et de la nouvelle qu'elle contenait:
-
- «J'avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée.
- Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif, d'aucun genre,
- pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils,
- et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il
- m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on
- puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très
- affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son
- existence malheureuse d'une façon chrétienne, je lui aurais
- cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie,
- pourvu que ce fût loin de moi...»
-
-Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières
-heures d'intimité, au lendemain de l'initiation brusque du palais de
-Compiègne.
-
-Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d'abord
-n'avoir obéi qu'à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de
-l'Empereur d'Autriche et vouloir des enfants d'une archiduchesse; une
-fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la
-femme qu'il aima en elle.
-
-Il s'ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait
-les attentions.
-
-Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un
-tribut qui lui était dû.
-
-Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de
-reconnaissance.
-
-Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de
-son chien Zozo. L'aversion de Napoléon pour ces animaux d'appartement
-avait paru nécessiter l'abandon du king's-charles. Berthier avait reçu
-les confidences de l'archiduchesse à la suite de ce gros chagrin,
-et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y
-consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice.
-
-Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière
-caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une
-caisse capitonnée, et l'avait ainsi transporté jusqu'à Paris.
-
-Là, Berthier raconta à l'Empereur quel hôte, non compris sur la liste
-de la suite autrichienne, il lui amenait.
-
-Loin de se fâcher, l'Empereur sourit et félicita Berthier d'avoir
-songé à procurer cette satisfaction à l'Impératrice. Il fit aussitôt
-disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la
-chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le
-king's-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son
-chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans
-les yeux du bonheur qu'il préparait à celle qu'il aimait:
-
-—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé!
-
-Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa
-première tendresse apaisée, revint à l'Empereur qu'elle embrassa de bon
-cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s'estima
-trop content d'avoir les restes du king's-charles et, toute la journée,
-il eut une fête dans l'âme.
-
-Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s'était mis
-à la tutoyer et exigeait qu'elle lui rendît le même tutoiement, ce
-qui, d'ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très
-bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames,
-mais encore il modifiait l'une de ses habitudes les plus invétérées:
-celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au
-milieu des affaires de la journée.
-
-Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester
-longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s'y
-résigna, heureux de la voir s'empiffrer à son aise.
-
-Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de
-jeunesse joueuse, sa gaîté d'écolier lâché, du temps des parties de
-barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la
-Malmaison. Il s'amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache,
-au chat perché.
-
-Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa
-avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de
-l'Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la
-sœur Louise en qualité de portier du couvent.
-
-Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s'improvisa
-maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la
-première fois de sa vie, les grandes affaires de l'Etat, les ordres
-à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de
-l'administration de son vaste empire qu'il voulait surveiller de ses
-propres yeux, pour s'en aller galoper aux côtés de la jeune amazone.
-
-Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la
-politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter
-précipitamment dans son cabinet.
-
-Il s'éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt
-gaie, continuer sans lui sa promenade.
-
-Alors, à point nommé, comme s'il eût guetté le moment où l'Empereur
-devait s'éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l'Impératrice lui
-faisait un signe amical. Il accourait:
-
-—Pars, Napoléon, disait l'Impératrice, je ne veux pas te disputer à
-Savary ou à Talleyrand... va t'occuper de tes soldats et de tes espions
-de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh!
-sois sans inquiétude! il ne m'arrivera rien... d'ailleurs Neipperg
-m'accompagnera!...
-
-Avec un gros soupir, l'Empereur tournait bride et rentrait au palais,
-nullement inquiet d'ailleurs en ce qui concernait Neipperg.
-
-Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son
-père. C'était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait
-lui venir à la pensée de le soupçonner d'une intrigue galante avec
-Marie-Louise.
-
-L'âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de
-l'Empereur.
-
-Il lui était d'ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que
-Marie-Louise n'irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans
-prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne
-de la cour de Vienne.
-
-Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l'invraisemblable
-devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain.
-
-La jalousie de Napoléon à l'endroit de Neipperg s'éveilla brusquement.
-
-Il accompagnait l'Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à
-Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d'une côte montant
-vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la
-route...
-
-L'homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur
-laquelle brillait l'étoile des braves, une casquette plate. Il avait
-le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait
-horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une
-grosse et longue canne à pomme d'argent.
-
-Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné
-d'une femme en vêtements noirs.
-
-Il s'était campé, au bas de la montée, dans l'intention visible
-d'attirer l'attention de l'Empereur, chevauchant auprès de
-l'Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle
-Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons,
-cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture.
-
-Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur
-ses pas, Napoléon, en compagnie de l'Impératrice, prenait quelques
-précautions.
-
-Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au
-passage et, modérant l'allure de son cheval, il l'observa, nullement
-inquiet d'ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan.
-
-Un cri perçant de: «Vive l'Empereur!» s'échappa de la poitrine du grand
-diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme
-d'argent.
-
-Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l'homme:
-
-—Viens ici, toi?
-
-—Oui, sire!...
-
-Le géant s'approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne.
-
-—Je t'ai vu quelque part, dit brusquement l'Empereur.
-
-—Oui, sire, partout!...
-
-—Attends donc... n'es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma
-garde?...
-
-—Je l'étais, sire!
-
-—Pourquoi ne l'es-tu plus?
-
-—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage...
-
-—Où ça?...
-
-—Dans l'île Lobau.
-
-—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes
-braves!... c'est là que j'ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc
-de Montebello, mon ami? demanda l'Empereur d'un ton douloureux, car le
-souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de
-son meilleur ami, celui qui ne l'aurait pas trahi aux jours de malheur,
-lui était toujours pénible.
-
-—Sire, j'avais l'honneur de l'avoir derrière moi à Berlin, quand le
-premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans
-cette capitale des Prussiens...
-
-Napoléon éclata de rire.
-
-—Parbleu! je te reconnais... c'est moi qui t'ai décoré...
-
-—En personne, sire!
-
-—Le soir d'Iéna... tu avais fait des prisonniers.
-
-—Un escadron de dragons rouges...
-
-—A toi tout seul!
-
-—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!...
-
-—C'est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m'est revenue... Tu
-te nommes La Violette!...
-
-—Présent, sire!...
-
-Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d'honneur, qui donna
-peur au cheval de l'Impératrice. Elle écoutait indifféremment le
-colloque de l'Empereur avec le vieux soldat.
-
-—Eh bien! dit l'Empereur, se penchant et pinçant fortement l'oreille
-de La Violette, que me demandes-tu?
-
-La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas,
-toujours agenouillée, et dit:
-
-—Sire, c'est une pétition...
-
-L'Empereur fit un mouvement d'impatience.
-
-—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle
-veuve d'un de mes soldats?
-
-La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s'approcher.
-
-Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia:
-
-—Sire, je viens demander justice... grâce...
-
-—Justice, vous l'aurez!... Grâce, c'est différent!... De quoi
-s'agit-il? Levez-vous!
-
-—Sire, lisez, je vous en prie...
-
-Et elle tendit à l'Empereur un papier.
-
-Napoléon le déploya, courut à la signature et s'écria:
-
-—Général Malet!... c'est du général Malet! un incorrigible jacobin...
-un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je
-pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me
-suis contenté de l'envoyer à Sainte-Pélagie... Qu'il y reste! qu'il
-s'y fasse oublier!
-
-—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu
-d'aplomb.
-
-Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C'était
-une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté
-depuis deux ans, à la suite d'une tentative des Philadelphes,
-surprise par la faute d'un des conspirateurs, le général Guillaume,
-qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier
-en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de
-faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police
-du complot et livré les noms qu'il savait. Malet se trouvait peu
-compromis; c'était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation.
-
-Voici ce que portait la lettre de Malet:
-
- «Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse
- affaire, tout ce que le devoir et l'honneur me prescrivaient
- pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j'étais résolu à
- attendre dans le silence l'acte de justice et de clémence qui
- devait me rendre à la liberté.
-
- «Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme
- coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets,
- mais certainement exagérés, envenimés avec l'intention de
- faire planer sur ma tête d'odieux soupçons, à l'abri desquels
- j'aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée.
- Puisqu'elle est méconnue, et que peut-être les services que
- j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais
- parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer
- le plus brièvement possible et d'y joindre ci-après ce mémoire,
- en la suppliant d'y donner un moment d'attention...»
-
-L'Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de
-cette supplique, regarda rapidement les états de service du général
-Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n'avait eu garde d'oublier son
-adhésion complète au Dix-Huit Brumaire.
-
-—Mais ce Malet n'est pas si terrible que me l'avait dépeint Fouché,
-murmura l'Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce
-n'était donc pas l'indomptable rebelle qu'on lui avait désigné dans les
-rapports de police.
-
-Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d'œil à la
-conclusion.
-
-Elle était d'une humilité qui ne laissait rien à désirer.
-
-Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi:
-
- «Tant d'infortunes, sire, seraient faites pour porter la
- désolation dans l'âme la plus courageuse; mais une pensée
- consolante vient se présenter à mon imagination, c'est que
- le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu'a
- le monarque de faire cesser et de réparer d'un seul mot les
- malheurs non mérités de plusieurs condamnés.
-
- »J'attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté
- pour obtenir ma liberté, et comme j'ai le regret de penser
- que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté
- puisqu'elle m'a mis à la retraite, par son décret du 31 mai
- 1808, je la supplie de vouloir bien donner l'ordre à son
- ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite
- à l'Ile de France, où j'ai l'intention de me retirer avec ma
- famille, si Votre Majesté n'y voit aucun inconvénient.
-
- »Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le
- très humble, très obéissant et fidèle serviteur.
-
- »Général MALET.»
-
-L'Empereur murmura:
-
-—Ce sont là de très bons sentiments... et j'aime à constater ce
-repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux
-lui accorder la liberté qu'il réclame... ce serait d'un déplorable
-exemple... il faut étouffer jusqu'à un soupçon de rébellion dans
-l'armée... Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'autoriser le
-général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore
-quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi
-adoucie... après, j'aviserai. Es-tu content, La Violette?
-
-Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il
-était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait
-aussi peu redoutable que le général Malet.
-
-Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l'Impératrice,
-qui, au cours de l'audience ainsi accordée en plein air, s'était
-éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit:
-
-—Sire, vous venez d'accorder la grâce... à présent c'est justice que
-je demande...
-
-L'Empereur s'arrêta net et dit:
-
-—Qui êtes-vous d'abord?... Une parente du général Malet... sa femme,
-sa fille?...
-
-—Je n'ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira
-qui je suis... c'est un témoin que vous croirez...
-
-—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne
-sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement.
-
-—Voilà, mon Empereur... cette femme, c'est un soldat...
-
-—Tu es fou?... parle tranquillement...
-
-—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le
-Joli Sergent.
-
-L'Empereur eut un geste de surprise.
-
-—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous
-ai vue autrefois...
-
-—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l'hôtel de Metz. Vous
-avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de
-Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a
-fait venir à Verdun...
-
-—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce
-nom... Qu'est-il devenu, l'aide-major Marcel?...
-
-—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à
-Ham...
-
-—Il conspirait contre moi?...
-
-—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des
-regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n'a jamais été avec les
-ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu'un homme qu'il croyait
-un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les
-princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence...
-
-—Le nom de cet émissaire... le savez-vous?
-
-—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné...
-
-—Il n'est pas arrêté?...
-
-—Il est en liberté, sire, et c'est Marcel qui reste prisonnier...
-
-—Je vérifierai ce que vous m'apprenez là, madame... Ah! reprit
-l'Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié
-les projets de cet agent des Bourbons qu'il avait surpris?...
-
-—Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d'Otrante...
-
-—Fouché ne m'a rien dit!... Il ne m'a pas parlé de ce marquis de
-Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d'accord avec eux,
-grommela l'Empereur, très irrité... C'est bon, madame; si les choses
-sont ainsi que vous me le dites, j'aviserai, et je ferai justice!...
-
-Et l'Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la
-direction qu'avait prise l'Impératrice, tandis que La Violette faisait
-décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe
-de satisfaction, et disait à Renée:
-
-—Ça marche!... l'Empereur a pris votre papier et il a dit qu'il
-s'occuperait de Marcel... Il ne l'oubliera pas, allez! C'est qu'il a de
-la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m'a reconnu, comme il
-a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c'est La Violette!»
-
-Renée, rassurée par l'attitude de l'Empereur, reprit espoir et dit à
-La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle
-invitait à la halte:
-
-—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite...
-
-—Une bouteille n'est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud...
-et puis, de parler à l'Empereur, ça m'altère...
-
-—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j'ai hâte de lui donner
-ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison
-de santé, c'est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel,
-l'Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot...
-
-—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit
-gaiement La Violette, s'attablant sous la tonnelle où Renée le suivit,
-moins triste, souriant presque.
-
-Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait
-ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc,
-cherchant l'Impératrice.
-
-Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis
-brusquement la piste s'effaçait... on voyait à l'herbe foulée que les
-cavaliers avaient quitté le sentier pour s'enfoncer sous bois...
-
-—C'est singulier! se dit l'Empereur, pourquoi Louise s'est-elle
-écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se
-sont-ils emportés?...
-
-Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan.
-
-A peine avait-il fait quelque chemin, qu'il aperçut deux chevaux
-attachés à un arbre...
-
-Il reconnut la monture de l'Impératrice...
-
-Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés
-en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la
-bride à Roustan, il s'engagea seul dans l'épaisseur du bois.
-
-Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un
-kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs
-surpris par la pluie.
-
-Un bruit de voix s'échappait du kiosque.
-
-Napoléon reconnut le timbre aigu de l'Impératrice auquel se mêlait le
-baryton d'un homme.
-
-Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se
-manifesta dans la main tenant la cravache.
-
-Son pouls n'eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un
-être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez
-lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son
-médecin, affirmait qu'il n'était jamais parvenu, en l'auscultant, à
-entendre battre son cœur.
-
-Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n'en étaient pas moins
-terribles.
-
-En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces,
-s'étaient bousculées dans son cerveau.
-
-Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en
-son esprit troublé...
-
-La jalousie s'insinuait, l'envahissait...
-
-Au lieu de se modérer, d'attendre, de se rendre compte, car la
-conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour
-être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l'asile
-rustique, en disant à Neipperg, d'ailleurs debout, à distance très
-respectueuse de l'Impératrice assise:
-
-—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l'Impératrice ne doit
-pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!...
-
-Neipperg s'inclina, ne répondit rien et sortit.
-
-L'Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant:
-
-—Qu'as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?...
-
-L'Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa
-femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation.
-
-La jalousie était un sentiment d'infériorité dont il devait se trouver
-exempt. Neipperg, placé par l'empereur d'Autriche auprès de sa fille,
-ne pouvait lui donner de l'ombrage; cependant la familiarité visible et
-la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l'affection de sa
-souveraine exigeaient son départ...
-
-Il recevrait, avec une jolie indemnité, l'ordre de s'en retourner en
-Autriche.
-
-Marie-Louise n'insista pas pour garder auprès d'elle son écuyer.
-
-Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon.
-
-Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie.
-
-Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la
-bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale.
-
-Elle s'occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille
-détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour.
-Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint
-avec attendrissement de la première fois qu'elle l'avait rencontré.
-L'aventure de l'étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel
-à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l'aimait.
-
-Elle s'avoua qu'il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance,
-elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes,
-son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui
-faisait qu'auprès de lui, elle, l'orgueilleuse impératrice, si peu
-impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue...
-
-Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre,
-consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l'écuyer
-congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite
-boîte, qu'il ouvrit avec émotion et bonheur:
-
-La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle
-de Schœnbrunn, une de ces fleurs d'Allemagne que l'on nomme myosotis et
-encore: ne m'oubliez pas!...
-
-Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur,
-et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la
-direction de la chambre où se trouvait l'Impératrice.
-
-Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des
-yeux Neipperg s'éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du
-cœur le rendit.
-
-
-
-
-XI
-
-LA DISGRACE DE FOUCHÉ
-
-
-L'Empereur s'était renfermé dans son grand cabinet pour prendre
-connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu'il
-s'était fait apporter. L'archichancelier Cambacérès, mandé par lui,
-l'aidait à en faire le dépouillement.
-
-Les paroles de Renée, le soupçon qu'il avait d'une trahison de son
-ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les
-conspirations militaires à l'intérieur faisaient naître en lui. Il
-n'ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais
-Fouché, chaque fois qu'il était questionné, répondait avec tant
-d'assurance qu'aucun péril n'était à redouter de ce côté, qu'il
-finissait par oublier ceux qui, à l'étranger, attendant toujours une
-défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant
-qu'invraisemblable.
-
-Le danger n'était donc plus du côté des militaires mécontents, comme
-Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de
-garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes
-de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins,
-les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets.
-
-Restait l'inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les
-intelligences entretenues en France par les princes avec l'argent et la
-complicité de l'Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger.
-
-Le comte de Louvigné, agent obscur, d'autant plus redoutable, aurait dû
-être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l'heure actuelle, il avait
-pu regagner l'Angleterre.
-
-Fouché l'avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité
-ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d'agent des princes, et alors
-Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la
-présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu'il poursuivait;
-dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni.
-
-Irrité par l'aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence
-qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de
-l'Impératrice, l'Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture
-de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de
-Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si
-impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se
-trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s'empêcher de lui
-faire part de la colère visible de Napoléon.
-
-Le comte Dubois s'alarma et, montant en voiture, accompagna en personne
-le dossier réclamé.
-
-Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans
-l'antichambre, sans se faire annoncer.
-
-Au bout d'une heure environ, le préfet n'entendant parler de rien et
-jugeant l'Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se
-disposa à quitter Saint-Cloud.
-
-Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l'appela:
-
-—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!...
-
-C'était l'Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait
-ainsi.
-
-De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter.
-
-Comme il traversait de nouveau l'antichambre et voulait pénétrer dans
-le cabinet de l'Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui
-barra le passage.
-
-Il se nomma, mais vainement.
-
-—L'Empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne
-laisser entrer personne! dit le chambellan d'un ton raide.
-
-—Mais cet ordre n'est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté
-vient de m'appeler.
-
-—Monsieur, c'est impossible!
-
-—Impossible? j'en ai donc menti?...
-
-—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque
-je suis de service... et que je n'ai reçu ni transmis aucun ordre?...
-
-—C'est quelqu'un qui se sert mieux lui-même qu'il n'est servi... c'est
-l'Empereur!...
-
-M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand
-l'Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au
-quiproquo.
-
-Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet.
-Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de
-quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles.
-
-Il s'arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit:
-
-—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!...
-
-Le préfet de police, ennemi du duc d'Otrante, s'inclina sans répondre;
-il n'approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l'Empereur
-à son chef.
-
-Napoléon, reprenant sa promenade, s'adressa alors à Cambacérès:
-
-—Oui, c'est un misérable! un grand misérable!... mais qu'il ne compte
-pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et
-de son Directoire qu'il a tour à tour bassement trahis et vendus.
-J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si
-facile!... Qu'il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des
-instructions de moi et j'entends qu'il me les rende...
-
-Puis revenant à Dubois:
-
-—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous
-ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une
-importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa
-tête!...
-
-—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur
-qu'elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d'Otrante
-est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver...
-
-—Silence! reprit l'Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir
-une mission d'Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien,
-Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des
-lettres confidentielles: je veux les ravoir...
-
-—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées?
-
-—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu'il a répondu:
-qu'il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes
-papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!...
-
-—Sire, j'exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes...
-
-—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d'avoir la preuve que
-Fouché me trahissait... qu'il était d'intelligence avec les agents
-royalistes... je veux le mettre hors d'état de me nuire... il n'est
-plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de
-Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous
-mes papiers...
-
-—Sire, il m'en faudrait la liste...
-
-—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille
-d'hiéroglyphes.
-
-—Et si monsieur le duc d'Otrante refuse? demanda le préfet persuadé
-que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient
-sa sauvegarde, les papiers relatifs à l'exécution du duc d'Enghien.
-
-—S'il refuse! s'écria l'Empereur avec colère, vous prendrez dix
-gendarmes... qu'il soit mené à l'Abbaye... et je lui ferai voir qu'un
-procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et
-débarrassez-moi de ce traître!...
-
-Soulagé par cet acte de vigueur, l'Empereur signa le décret qui nommait
-le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut;
-il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit
-chez l'Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se
-distraire il la pria de lui jouer un air de harpe.
-
-Dubois s'acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien
-saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu'il
-vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n'avaient d'ailleurs pas
-l'importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout
-que l'exécution du duc d'Enghien avait eu pour instigateur Savary,
-depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché.
-
-Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il
-accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome,
-quitta secrètement Ferrières et vint s'embusquer à Paris, dans une
-petite maison très discrète.
-
-Là, entouré d'agents sûrs, qu'il employait à une besogne de
-contre-police personnelle, il surveilla étroitement l'Empereur,
-l'Impératrice et ceux qui les approchaient.
-
-Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez
-obscurs, mais dont le contenu l'avait vivement intéressé, sur le
-compte de l'écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de
-Marie-Louise, M. de Neipperg.
-
-Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier
-l'exactitude des indications fournies par ses agents.
-
-—Le comte de Neipperg est amoureux de l'Impératrice, se dit-il, en
-souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice
-extraordinaire... la chose est évidente... elle l'était même trop,
-puisque l'Empereur s'en est aperçu et qu'il a congédié l'écuyer.
-
-Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit
-avec un nouveau sourire:
-
-—L'Impératrice l'aime-t-elle?... Question à vérifier... d'ailleurs,
-je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis
-certain qu'il ne fera qu'une courte apparition à Vienne... juste le
-temps de laisser vérifier par l'ambassadeur de France sa présence... et
-qu'il repartira aussitôt.
-
-Il prit une seconde prise de tabac en murmurant:
-
-—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je
-le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l'Empereur
-qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente...
-ou bien, car l'Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de
-Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la
-sauverai... Et Marie-Louise m'en témoignera de la reconnaissance... Les
-amours des souverains, c'est le salut des serviteurs méconnus comme
-moi!...
-
-Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se
-frottant les mains:
-
-—Que Neipperg revienne d'ici deux mois... et je vous renverrai dans
-vos terres, monsieur le duc de Rovigo!...
-
-
-
-
-XII
-
-LE RETOUR
-
-
-—Voici le chapeau de madame la duchesse! dit la femme de chambre,
-Lise, ouvrant la porte du salon où Catherine Lefebvre, debout devant
-une psyché, se cambrait, se carrait, s'admirait, essayant une robe
-d'amazone que la couturière venait de lui apporter.
-
-Une partie de chasse à Compiègne avait été organisée par l'Empereur
-pour le lendemain, et la duchesse de Dantzig, pour la circonstance,
-s'était commandé une longue jupe, une veste à boutons de métal et un
-coquet chapeau.
-
-Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et le corsage, qu'elle
-trouvait trop étroit:
-
-—Je n'entrerai jamais là-dedans!... je vais tout faire éclater pour
-sûr, quand je serai devant Leurs Majestés... et l'on se moquera encore
-de moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m'en fiche! reprit-elle
-gaiement... je les vaux bien toutes, ces mijaurées!... Ah! jour de
-Dieu! si j'en tenais une entre quat'z'yeux... la reine Caroline par
-exemple!... elle a beau être la sœur de l'Empereur, quelle tripotée
-je lui flanquerais!... ça lui rappellerait le temps où elle allait au
-lavoir... Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté... mais
-pas à elle!... Parbleu! elle n'a pas gagné la bataille d'Austerlitz, la
-Murat!... Voyons, le chapeau, Lise!...
-
-Elle prit brusquement la coiffure des mains de la femme de chambre.
-
-Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en arrière, et se regarda.
-
-—Ça me va très mal!
-
-—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se hasarda à dire la femme de
-chambre.
-
-—Vous n'y connaissez rien, Lise... moi, pas grand'chose, du reste...
-
-—Madame la duchesse le trouve trop grand?
-
-—Trop petit... il n'en fait qu'à sa tête, ce chapelier... c'est
-pourtant lui qui fournit à l'Empereur ses chapeaux...
-
-—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse venir... il attend dans
-l'antichambre...
-
-—C'est le chapelier lui-même?...
-
-—Non, son commis...
-
-—Eh bien! qu'il entre!...
-
-Et Catherine de nouveau se campa, se tourna, se mira dans la psyché...
-
-La porte s'ouvrit. Elle ne s'interrompit pas et continua son manège,
-penchant le chapeau, le retirant, le remettant sur sa tête avec des
-mouvements impatients.
-
-On ne se dérange pas pour recevoir le commis d'un chapelier.
-
-Tout à coup elle poussa un cri.
-
-Elle venait d'apercevoir, dans la glace, l'homme que Lise introduisait,
-le commis...
-
-Elle se retourna et, montrant la porte à la femme de chambre stupéfaite:
-
-—Laissez-nous! dit-elle vivement.
-
-—Qu'a donc madame la duchesse aujourd'hui? se demanda Lise, et comme
-la venue de ce garçon chapelier l'a troublée...
-
-Tout en fermant la porte derrière elle, Lise ricana:
-
-—Ah! ah!... elle l'aura connu quand elle était blanchisseuse... une
-ancienne connaissance du bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce
-commis de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame et qui s'en
-irait ayant aussi fourni la coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!...
-
-Tandis que Lise s'égayait ainsi aux dépens de sa maîtresse, celle-ci
-courait au commis chapelier et, lui prenant les mains, avec anxiété,
-lui disait:
-
-—C'est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?...
-
-—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier... J'appris qu'on vous
-envoyait un chapeau... Je suivis le garçon chargé de l'apporter...
-En route, moyennant un napoléon, j'obtins qu'il allât m'attendre
-au cabaret... Je suis entré à sa place... et je crois avoir bien
-suffisamment rempli mon rôle... Vos gens s'y sont trompés... Votre
-intendant m'a proposé, en m'accueillant, de majorer votre facture...
-Le valet de chambre m'a réclamé son tant pour cent et votre camériste
-m'a fort recommandé de ne pas oublier ses épingles... Vous voyez que je
-suis bien en sûreté!...
-
-—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas que vous avez des ennemis
-puissants à la Cour?...
-
-—Je n'en ai qu'un, l'Empereur!...
-
-—C'est suffisant!... Ah! quelle émotion, si l'on savait que le comte
-de Neipperg est ici!...
-
-—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture, car c'était lui
-qui, incapable de supporter plus longtemps l'éloignement, avait tout
-bravé pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise, ainsi que
-l'avait prévu Fouché.
-
-—Mais les espions!... fit Catherine alarmée; songez donc que vous
-êtes observé, surveillé, filé... L'Empereur a eu certainement contre
-vous des notes, des rapports... On a fait causer des femmes de
-l'Impératrice... Enfin, si l'on vous trouve, si l'on apprend votre
-présence en France, vous êtes perdu!...
-
-—Je ne pense rester que fort peu de temps; dans deux jours, au plus
-tard, je reprendrai la route de Vienne...
-
-—Alors, pourquoi êtes-vous venu?...
-
-—Je devais voir l'Impératrice...
-
-—C'est impossible!... pourquoi cette obstination?... Vous êtes
-imprudent! plus que cela... vous n'avez pas le droit de troubler le
-repos de l'Impératrice, de l'exposer à des soupçons...
-
-Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la main de Catherine, il
-lui dit avec émotion:
-
-—Ma chère duchesse, ne m'interrogez pas trop!... ne me poussez pas à
-vous montrer à nu mon cœur, mon triste cœur!... vous l'avez deviné,
-vous le voyez, j'aime l'Impératrice et quelque chose me dit qu'elle n'a
-pas pour moi que de l'indifférence...
-
-—Malheureux!... tromper l'Empereur... c'est la mort pour vous,
-la honte, la répudiation pour elle!... Renoncez à cette passion
-insensée!...
-
-—Je ne puis... avec ma vie seulement s'éteindra ce fol amour! s'écria
-avec énergie Neipperg; mais je veux du moins que ma téméraire passion
-ne nuise pas à celle qui en a été l'objet...
-
-—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse avez-vous rêvée en
-revenant...
-
-—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise, je vous l'ai dit...
-lui remettre un objet qu'elle m'avait confié...
-
-—Un gage d'amour...
-
-—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de sa poche un petit écrin.
-Il l'ouvrit, en sortit la bague que Marie-Louise lui avait donnée avec
-la fleur du souvenir, le jour de son départ.
-
-Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça dans l'écrin, et
-serra le tout avec effort en murmurant:
-
-—Il faut que je me sépare de ce bijou qui m'était plus précieux que
-tous les trésors de la terre, plus cher que ma vie même. Il le faut,
-hélas!
-
-—C'est pour remettre cet écrin à l'Impératrice que vous avez quitté
-l'Autriche, que vous êtes venu braver la colère de l'Empereur,
-justifier sa jalousie?...
-
-—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su que l'Impératrice n'avait
-plus cette bague, par une indiscrétion de femme de chambre, sans doute.
-
-—Ou par Fouché.
-
-—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu l'avoir égarée...
-Napoléon a exigé qu'elle fût cherchée, retrouvée. Un mot pressant de
-l'Impératrice m'est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis mis en
-route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague, et les soupçons de son mari
-s'évanouiront.
-
-—Mais si vous êtes surpris, quelle explication fournirez-vous?
-
-—Aucune... j'espère ne pas être découvert...
-
-—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?...
-
-Neipperg hésita un instant et regarda Catherine avec fixité.
-
-—Je n'ai qu'une amie... qu'une bonne et fidèle amie, en France: vous,
-ma chère duchesse... J'ai espéré que vous voudrez bien, en cette
-circonstance, être secourable pour moi, m'aider, me sauver peut-être...
-encore une fois!...
-
-Catherine releva vivement la tête et dit avec énergie:
-
-—Non!... ne comptez pas sur moi!...
-
-—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10 Août!... pourquoi m'avez-vous
-recueilli, protégé, arraché à la vengeance des gardes nationaux prêts à
-me fusiller!... Il fallait me laisser mourir, alors!...
-
-—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher comte, répondit avec dignité
-Catherine; je suis la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois
-tout à l'Empereur... mon mari et son fidèle sujet, son compagnon de
-combats et de gloire, est maréchal de ses armées, duc de son empire;
-avec lui, il a parcouru tous les champs de bataille de l'Europe...
-Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder dans ses projets un
-ennemi de l'Empereur, eût-il été notre ami, eussions-nous envers lui
-des obligations déjà anciennes de reconnaissance, et si vous vous
-souvenez du 10 Août, je n'ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes...
-Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous me demandez est
-impossible!... La maréchale Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous
-amène en France... L'honneur de l'Empereur, la vertu de l'Impératrice,
-ne peuvent même pas être en cause dans notre entretien...
-
-—Alors vous m'abandonnez!...
-
-—Je vous conseille de partir, de retourner à Vienne... sans chercher à
-approcher l'Impératrice...
-
-—Je ne pourrai jamais... et cette bague?...
-
-—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même, discrètement... je
-vous le promets!...
-
-Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y déposa un long baiser.
-
-—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en même temps savoir à
-l'Impératrice que si je m'éloigne, je serai prêt au premier appel, au
-premier signal... elle est aujourd'hui au faîte de la puissance, mais
-qui peut répondre de l'avenir?...
-
-—Je ferai votre commission, comte, mais je crois et j'espère que
-l'Impératrice n'aura jamais besoin de vous rappeler votre promesse,
-d'invoquer votre dévouement...
-
-—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est miné sous les pas de
-votre Empereur...
-
-—La mine éclatera sans danger pour lui... la victoire le protège!...
-Voyez son trône environné de rois à genoux... qui donc oserait franchir
-cette haie de factionnaires couronnés, montant la garde avec des
-sceptres!...
-
-—Les rois prosternés se relèveront... ils se vengeront d'avoir été
-si longtemps l'échine courbée... Je sais bien des choses, ma chère
-duchesse... la Cour de Vienne a pour moi livré son secret... que votre
-Empereur prenne garde! L'orage s'amoncelle et le tonnerre va bientôt
-éclater...
-
-—Si l'orage menaçait le trône impérial, ce n'est pas de Vienne qu'il
-fondrait, je suppose... Votre empereur est le beau-père du nôtre...
-
-—Mon souverain n'a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon.
-Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses
-provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le
-défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il
-sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu'il soit
-désarçonné, qu'il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra
-se relever, ce n'est pas la main que lui tendra son beau-père, c'est
-l'épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains
-de Russie, de Prusse, d'Angleterre... voilà ses véritables alliés...
-sa vraie famille... il ne se séparera jamais d'eux, il les aidera
-à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez
-l'Impératrice qu'au jour de malheur que je prévois, elle me verra
-accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie...
-
-—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien
-jusqu'ici n'en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop
-dans vos imaginations!... N'oubliez pas que Napoléon est toujours
-puissant, que son trône est encore debout, qu'il a autour de lui des
-serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui
-qu'ils surprendraient rôdant autour de l'Impératrice... Les ordres sont
-formels...
-
-—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le
-mameluck... Et que ferait-il s'il me rencontrait dans les appartements
-de Sa Majesté?...
-
-—Il vous tuerait!...
-
-—Oh! oh!... on n'irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a
-beau s'entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et
-sa femme, son palais n'est pas le harem du sultan... On ne vous y
-bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore.
-
-—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de
-Roustan...
-
-—Je n'ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il
-la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même
-aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier,
-Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l'Impératrice
-autrement qu'invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi
-de l'aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s'il le
-trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais
-j'ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!...
-
-—Inviolable! que voulez-vous dire?...
-
-—Sans faire connaître exactement à l'Empereur d'Autriche le but de
-mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien
-particulier, que je verrais l'Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à
-Compiègne... que je lui parlerais librement... qu'elle pourrait me
-faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la
-traitait bien... Vous savez que l'empereur François aime sa fille, et
-que son affection est devenue d'autant plus vive qu'il se reproche un
-peu d'avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise.
-
-—L'Empereur François a-t-il donc besoin d'un ambassadeur mystérieux
-comme vous l'êtes, pour savoir les sentiments de sa fille...
-L'Impératrice n'est-elle pas libre d'écrire à son père?...
-
-Neipperg haussa imperceptiblement les épaules.
-
-—Vous oubliez Savary!...
-
-—Eh bien! quoi, Savary?
-
-—Il a organisé une sombre officine... un cabinet noir... partout, à
-Saint-Cloud, aux Tuileries, ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne
-part pour Vienne qu'elle n'ait été, au préalable, décachetée, remise à
-l'Empereur et recachetée, avec une grande habileté. Le duc de Rovigo
-est passé maître dans l'art de soumettre les lettres à la fumigation,
-de soulever la cire des cachets à l'aide d'une lame de couteau rougie
-au feu... L'Empereur d'Autriche le sait et il m'a autorisé à obtenir de
-sa fille un entretien secret... C'est pour cela que, bravant tout, je
-me suis rendu, sous ce déguisement, au palais de Compiègne...
-
-—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez pas... ne compromettez
-pas l'Impératrice...
-
-—Loin de moi cette pensée!...
-
-—Jurez-moi de partir immédiatement... sans songer à pénétrer auprès de
-Sa Majesté...
-
-Neipperg hésitait. Catherine insista:
-
-—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous pour vous introduire
-auprès de Sa Majesté?...
-
-—Sur madame de Montebello...
-
-—La dame d'honneur!... c'est grave!... Mon cher comte, savez-vous que
-par suite de la maladie du général Ordener, maladie subite et dont
-l'Empereur s'est montré fort contrarié, c'est Lefebvre qui a été chargé
-par lui de commander ici et de remplir l'office de grand-maréchal
-du palais... Madame de Montebello est sous ses ordres... il est
-responsable de l'entrée dans le palais de toute personne qui n'y a pas
-été appelée... Neipperg, vous ne voulez pas placer Lefebvre entre son
-amitié pour vous et son devoir?... Vous savez qu'il ne transigerait
-pas...
-
-—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant Neipperg.
-
-—Si l'Empereur l'ordonnait... si vous étiez surpris ici, oui!...
-Partez donc, je vous en supplie, au nom de notre vieille amitié, au
-nom de votre fils Henriot, que l'Empereur affectionne, et dont vous ne
-pouvez compromettre la carrière, briser l'avenir, pour un entretien
-d'un instant, pour une entrevue sans espoir... Partez!...
-
-—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me dites de Lefebvre, dont je
-ne veux pas engager la responsabilité, me décide, je partirai!...
-
-—Sur-le-champ?...
-
-—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras, cherchant ses mots
-comme un homme qui dissimule, j'ai ma voiture qui attend sur la route
-de Soissons... je vais retrouver le commis du chapelier dont j'ai
-usurpé la place, je le réexpédie à Paris... et je prends aussitôt après
-le chemin de l'Allemagne... Adieu donc!... vous remettrez la bague à Sa
-Majesté et vous lui direz...
-
-A ce moment on frappa à la porte et Lise parut:
-
-—Qu'y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on? demanda vivement
-Catherine.
-
-—C'est M. de Rémusat, le chambellan de Sa Majesté, qui veut parler à
-madame la duchesse.
-
-—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à mi-voix Catherine, c'est
-probablement pour une algarade que j'ai encore eue hier avec les
-sœurs de l'Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait... Elles se sont
-plaintes et l'Empereur veut sans doute me faire la leçon... Allons!
-Faites entrer M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement à
-surprendre ce que sa maîtresse pouvait chuchoter à l'oreille du commis
-chapelier... Adieu, monsieur!
-
-—Alors, madame la duchesse est satisfaite de sa coiffure? dit à haute
-voix le faux commis.
-
-—Très satisfaite, vous ferez mes compliments à votre patron...
-
-Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour recevoir avec dignité le
-chambellan de Sa Majesté.
-
-
-
-
-XIII
-
-LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE
-
-
-L'ordre transmis par M. de Rémusat était formel.
-
-L'Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet.
-
-M. de Rémusat s'étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta
-de passer une robe, de s'envelopper d'un manteau pour se rendre au
-cabinet impérial.
-
-L'Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d'une
-lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui
-préparait une tasse de café.
-
-Des officiers d'ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M.
-de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l'Empereur. C'était
-dans les couloirs un va-et-vient continuel d'estafettes.
-
-Très nerveux, très agité, Napoléon signait d'une main fiévreuse les
-pièces déposées devant lui.
-
-Il parcourait d'un œil furieux des journaux étrangers, remplis de
-correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de
-ses sœurs... Le sabreur Junot, l'amant de Caroline et le pompeux M.
-de Fontanes, grand-maître de l'Université, faisaient les frais de ces
-anecdotes malveillantes.
-
-Après avoir lu, l'Empereur froissait et jetait au feu les fragments de
-ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary.
-
-Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité
-l'Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg,
-l'écuyer de l'Impératrice, placé auprès d'elle par son auguste père,
-et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant,
-Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de
-Napoléon.
-
-A ces causes de nervosité était venu s'adjoindre un très vif
-mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de
-plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu'elle n'était
-que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une
-altercation qui, commencée en français, s'était terminée en patois
-corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale.
-
-Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à
-imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans
-la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné
-les pincettes et les brandissant d'une façon comique et terrible, en
-avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans
-la pauvre maison de Marseille.
-
-La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la
-grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en
-règle, pouvait donc s'attendre à une réception peu aimable.
-
-Elle s'était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence
-d'esprit, elle s'était préparée à tenir tête au maître redouté qui la
-mandait pour la tancer.
-
-A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en
-route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux
-et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni,
-aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour
-dans un portefeuille.
-
-Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu'elle avait
-considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur
-du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de
-boutoir de l'Empereur, elle traversa d'un pas assez ferme les longs
-corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les
-officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial.
-
-Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde.
-
-Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira.
-
-Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit,
-debout, que l'Empereur, lisant un état remis par le ministre des
-Finances, lui adressât la parole.
-
-Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon.
-
-On n'entendait que le tic-tac régulier d'une belle horloge aux colonnes
-de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux
-des bûches brûlant dans la cheminée.
-
-Tout à coup l'Empereur releva brusquement la tête:
-
-—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j'en apprends de belles
-sur votre compte... que s'est-il passé avant-hier?... toujours des
-violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous
-les gazetiers de l'Europe et font ressembler ma cour au carreau des
-Halles... Je sais que vous n'êtes point sotte... mais vous ne pouvez
-parler le langage des cours... vous ne l'avez pas appris... Oh! je
-ne vous en veux pas de cette ignorance... je n'en veux qu'à Lefebvre
-de s'être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de
-maréchal!...
-
-Napoléon s'arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la
-cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante
-l'odorante boisson.
-
-Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l'averse:
-
-—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez
-donc... votre douaire sera réglé... vous n'aurez pas à vous plaindre
-des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre
-divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j'ai déjà
-dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?...
-
-—Oui, sire... Lefebvre m'a tout dit...
-
-—Et que lui avez-vous répondu?
-
-—Moi?... je lui ai ri au nez!...
-
-L'Empereur, de surprise, lâcha la tasse d'argent qu'il enlevait de la
-soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin.
-
-—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu'a-t-il dit,
-qu'a-t-il fait?
-
-—Il m'a embrassée en jurant qu'il ne vous obéirait pas!...
-
-—C'est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre
-Empereur, votre maître!...
-
-—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c'est exact, dit avec
-fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre
-existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes
-l'Empereur, et vous pouvez, d'un geste, d'un simple signe, lancer sur
-le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se
-feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre
-et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer...
-Votre puissance s'arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette
-bataille, vous la perdrez!...
-
-—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien
-pendue à ce que j'entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas
-donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme
-celui d'hier... N'avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande
-duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l'Empereur
-dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces
-impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?...
-
-—Sire, vous avez été mal informé... Je n'ai fait que me défendre...
-les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté
-outrageaient l'armée!...
-
-Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s'était jeté dans un de
-ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers.
-
-—L'armée! s'écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l'armée?
-
-—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant
-fière, presque hardie, prenant une attitude militaire.
-
-—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous!
-
-—Sire, les sœurs de Votre Majesté m'ont reproché d'avoir fait partie
-de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être
-égalée mais n'a pas été surpassée.
-
-—C'est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves?
-
-—Vivandière, sire, au 13e léger... J'accompagnais Lefebvre.
-
-—Vous avez fait campagne? demanda l'Empereur subitement radouci et
-intéressé.
-
-—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J'ai servi dans
-l'armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de
-Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l'ordre du jour
-de l'armée à l'affaire d'Altenkirchen.
-
-—Une citation, vous!... c'est étonnant!
-
-—Action d'éclat, oui, sire... et ce n'était pas commode de se faire
-remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le
-monde était des héros.
-
-—Mais c'est très bien!... c'est très beau! dit l'Empereur souriant.
-Comment diable Lefebvre ne m'a-t-il jamais raconté tout cela?...
-
-—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour
-deux... c'est l'occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la
-circonstance, je n'en aurais jamais parlé... c'est comme ma blessure...
-
-—Vous avez été blessée?...
-
-—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!...
-
-—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement
-qui convient à ce joli bras...
-
-Et, devenu galant, Napoléon, s'approchant de Catherine, lui prit
-le bras et appliqua ses lèvres à l'endroit où la baïonnette d'un
-Autrichien avait laissé sa cicatrice.
-
-Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura:
-
-—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?...
-
-—Oh! il n'y a pas d'autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant
-et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit,
-excité, ravi.
-
-Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie:
-
-—Vous avez mis d'ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire,
-que j'avais la peau satinée...
-
-—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit
-Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de
-Catherine...
-
-—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c'était au
-moment du 10 Août... je n'étais pas encore engagée avec Lefebvre... je
-suis venue le matin, dans une petite chambre de l'hôtel Maugeard, rue
-du Mail... où vous logiez alors...
-
-—C'est exact!... au deuxième étage...
-
-—Non!... au troisième...
-
-—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d'officier
-d'artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce
-que lui apprenait la duchesse de Dantzig.
-
-—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez
-grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que
-j'aurais été capable de m'en retourner comme j'étais venue... mais
-vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte
-de géographie et tant que je suis restée là, vous n'avez pas bougé
-plus qu'un terme... C'est comme cela que j'ai épousé Lefebvre!... je
-ne l'aimais pas encore, et je l'adore à présent... Si vous vous étiez
-déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!...
-Mais tout cela c'est des histoires de l'autre monde... il n'y faut plus
-penser, sire!...
-
-Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux
-premières pages de ce récit, lança à l'Empereur un coup d'œil ironique.
-
-Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s'emplissait de
-lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité:
-
-—Vous étiez donc alors...?
-
-—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c'est ce que m'ont encore
-reproché vos sœurs...
-
-—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l'Empereur, vous
-avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais
-blanchisseuse!...
-
-—Sire, on fait ce qu'on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans
-compter que le métier n'était déjà pas si bon... avec les mauvaises
-paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu'il y a dans votre palais un
-militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là...
-
-—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon,
-moitié riant, moitié fâché.
-
-—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté...
-
-—Vous êtes folle!
-
-—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D'ailleurs mon débiteur
-a fait son chemin... il a une belle position aujourd'hui, fit-elle avec
-une pointe de raillerie, en regardant l'Empereur.
-
-Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni
-qu'elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander:
-
-—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j'ai là une lettre où,
-reconnaissant la créance, il me priait d'attendre un peu... tenez!...
-voyez! voici ce qu'il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous
-régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir
-à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs,
-réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été
-le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine
-d'artillerie...»
-
-Napoléon s'était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre
-qu'elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion:
-
-—C'était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier
-froissé, à l'écriture pâlie... Oui, j'étais pauvre alors, inconnu,
-dévoré d'ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des
-destinées de mon pays... j'étais seul, sans ami, sans crédit, sans que
-personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple
-blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne,
-vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans
-l'avenir et deviné que le petit officier d'artillerie ne resterait
-pas toujours dans la chambrette de l'hôtel garni où vous lui laissiez
-son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté...
-L'Empereur ne l'oubliera plus!...
-
-Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il
-regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son
-passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour
-se rappeler les moindres événements de cette époque.
-
-—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous
-étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j'y
-suis... Voici l'atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers,
-sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une
-porte d'allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux
-battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous
-appeliez-vous à cette époque, où vous n'étiez pas encore mariée?
-
-—Catherine... Catherine Upscher.
-
-L'Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien.
-
-—Vous n'aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un
-sobriquet...
-
-—Si... On me nommait la _Sans-Gêne_!
-
-—J'y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!...
-
-—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi...
-
-—C'est juste, dit en souriant l'Empereur, vous avez bien fait de
-défendre votre noble jupon de vivandière contre l'insolence des
-manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables...
-C'est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter
-par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en
-l'honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes
-sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n'osera plus vous
-provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse
-pauvre, que vous partagez d'ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi,
-parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que
-l'Empereur acquitte la dette du capitaine d'artillerie... Je vous dois
-combien, madame Sans-Gêne?
-
-Et l'Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche.
-
-—Trois napoléons, sire!
-
-La maréchale tendit la main.
-
-—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un
-mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée,
-en livres, sous et deniers.
-
-—Il y a du raccommodage, sire...
-
-—Mon linge n'était pas si mauvais que cela!...
-
-—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts...
-
-—Allons, soit!... je vais m'exécuter...
-
-Et l'Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les
-poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique.
-
-—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons
-que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi...
-
-—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!...
-
-—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous
-rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde
-dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais
-vous donner Roustan pour vous accompagner...
-
-—Oh! sire, je n'aurai pas peur... D'ailleurs qui pourrait, la nuit,
-s'introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse.
-
-—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que
-l'on vous escorte avec un flambeau...
-
-Et l'Empereur, élevant légèrement la voix, cria:
-
-—Roustan!
-
-Une porte intérieure s'ouvrit, et le fidèle mameluck parut.
-
-—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu'à ses appartements.
-C'est à l'autre bout du palais, dit l'Empereur. Prends un flambeau.
-
-Roustan s'inclina et, empoignant un candélabre, entr'ouvrit la porte du
-cabinet impérial donnant sur une grande galerie.
-
-Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se
-retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de
-gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit:
-
-—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se
-dirige vers l'appartement de l'Impératrice...
-
-
-
-
-XIV
-
-LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON
-
-
-Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan
-lui signaler la présence d'un homme dans la galerie conduisant aux
-appartements de Marie-Louise.
-
-Un habit blanc!... avait dit le mameluck...
-
-Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l'uniforme autrichien,
-s'introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais
-interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi
-l'Impératrice de ses assiduités?
-
-Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l'esprit de Napoléon.
-
-Mais il réfléchit et se dit:
-
-—C'est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m'alarme à tort...
-Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet
-autrichien?... Non!... l'habit blanc que signale Roustan, c'est
-quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de
-Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s'est glissé
-dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil...
-pour m'assassiner... mais je veille, et c'est lui que je vais tenir!...
-
-Alors, rapidement, avec la promptitude qu'il mettait sur le champ de
-bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la
-lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à
-accourir au premier appel.
-
-Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau.
-
-Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée
-jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de
-discerner la porte donnant sur la galerie.
-
-L'Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui
-prit la main, la serra avec force en murmurant:
-
-—Taisez-vous!...
-
-Catherine tremblait et le secret qu'elle devinait semblait prêt à
-s'échapper de ses lèvres.
-
-Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l'homme vêtu de blanc signalé
-par Roustan.
-
-—Le malheureux n'a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur...
-il a voulu revoir quand même l'Impératrice, il est perdu! Que faire?...
-
-Elle cherchait et ne trouvait rien.
-
-Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des
-événements.
-
-Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s'affaissa sur un
-canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui,
-s'accouda, attentif, guettant la venue de celui qu'il supposait un
-royaliste.
-
-Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement
-soyeux se produisit.
-
-La porte du cabinet s'était ouverte, et dans la traînée immense que
-projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue.
-
-Elle s'avançait avec précaution, l'oreille tendue, les mains tâtant
-devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés...
-
-—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame
-d'honneur de Marie-Louise.
-
-Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri,
-un mouvement qui prévînt...
-
-La présence de la dame d'honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant
-les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu'un, lui avait rendu
-tous ses soupçons...
-
-Il suivait d'un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements
-lents et circonspects de madame de Montebello s'assurant que ni
-l'Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet.
-
-Il la vit s'éloigner doucement, entr'ouvrir la porte sans doute pour
-gagner par la galerie la chambre de l'Impératrice...
-
-Alors, n'y tenant plus, il s'élança...
-
-Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre
-un homme qui lui dit:
-
-—Puis-je passer, duchesse?...
-
-Mais Napoléon, empoignant rudement l'intrus, l'amena dans le cabinet,
-en criant:
-
-—Roustan!...
-
-Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main.
-
-—Neipperg!... C'est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant
-l'homme qu'il tenait.
-
-Effaré, ne sachant que dire, l'imprudent amoureux pris au piège
-s'efforçait de garder une contenance digne.
-
-Un cri de femme avait répondu à l'exclamation de l'Empereur.
-
-Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte
-de l'Impératrice dont elle avait la clef, n'avait pu s'empêcher de
-révéler sa présence.
-
-Dans sa colère, l'Empereur l'avait oubliée.
-
-—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens
-seulement quand je t'appellerai...
-
-Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie.
-
-—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui
-Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré.
-
-—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant
-comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici?
-Répondez, monsieur, fit Napoléon d'une voix étranglée, cherchant à se
-maîtriser.
-
-Neipperg, très pâle, s'efforçant lui aussi d'être calme, dit lentement:
-
-—Sire, j'ai en effet quitté Vienne.
-
-—Pour quel motif?
-
-—Sur l'ordre de mon souverain...
-
-—Dans quel but?
-
-—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M.
-l'Impératrice... ma souveraine aussi.
-
-—Ah!... et c'est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous
-moquez-vous de moi, monsieur l'envoyé extraordinaire!...
-
-—Votre Majesté m'ayant banni de sa présence, l'entrée au grand jour de
-ce palais m'étant interdite, j'ai dû me résoudre à tenter d'y pénétrer
-à une heure insolite, je l'avoue...
-
-—Minuit n'est pas, en effet, l'heure habituelle pour présenter ses
-lettres de créance...
-
-—C'est l'heure que m'a indiquée ma souveraine...
-
-—L'Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa
-chambre!...
-
-—A minuit S. M. l'Impératrice devait me remettre la réponse que je
-sollicite d'elle au nom de l'empereur d'Autriche, mon maître...
-
-—L'Impératrice n'a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez,
-monsieur!...
-
-Neipperg tressaillit sous l'insulte.
-
-—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j'ai
-rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon
-souverain auprès d'une archiduchesse d'Autriche... Vous m'outragez...
-dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les
-égards qui me sont dus, Sire, c'est une lâcheté!
-
-—Misérable! s'écria l'Empereur, justement mis hors de lui par
-l'audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans
-son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme...
-
-Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus,
-d'un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de
-Neipperg, ajouta:
-
-—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes
-indigne de porter les nobles insignes de votre grade!
-
-Alors, joignant l'action à la menace, d'un mouvement impulsif, Napoléon
-arracha les aiguillettes de l'uniforme de Neipperg...
-
-Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s'écria:
-
-—Ah! malheur à vous!...
-
-Et, aussitôt, il tira son épée...
-
-Catherine Lefebvre s'était jetée entre lui et l'Empereur...
-
-—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n'ayant, pour se défendre, que
-les aiguillettes arrachées, qu'il brandissait comme un fouet.
-
-En une seconde, la porte de la chambre impériale s'était ouverte,
-Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait
-un sifflement particulier...
-
-A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté
-personnelle de l'Empereur, surgissaient et l'aidaient à contenir
-Neipperg.
-
-La maréchale Lefebvre s'était précipitée vers Napoléon.
-
-—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle.
-
-Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria:
-
-—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de
-Rémusat!... venez tous!
-
-Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour,
-qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le
-cabinet de l'Empereur, accoururent.
-
-—Voici un homme, messieurs, qui a levé l'épée sur moi... M. de
-Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa
-personne...
-
-Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever.
-
-M. de Brigode se saisit de l'épée, M. de Lauriston mit la main sur
-l'épaule du comte redevenu impassible, en disant:
-
-—Au nom de l'Empereur, monsieur, je vous arrête!...
-
-Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant:
-
-—Où dois-je conduire le prisonnier?
-
-D'une voix brève, l'Empereur répondit:
-
-—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu'on
-prévienne le duc de Rovigo. Qu'il prenne les mesures nécessaires
-pour qu'une cour martiale se réunisse sur l'heure, qu'elle établisse
-l'identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de
-l'attentat commis sur ma personne, qu'elle rende sa sentence. Au point
-du jour, j'entends que tout soit fini.
-
-Et, tandis qu'on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de
-camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous
-une impression d'angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les
-spectateurs de cette scène tragique.
-
-
-
-
-XV
-
-LA DETTE DE LA CANTINIÈRE
-
-
-La maréchale était demeurée accablée en entendant l'arrêt terrible
-prononcé par Napoléon.
-
-Elle cherchait vainement le moyen de sauver Neipperg.
-
-Songer à intercéder pour lui auprès de l'Empereur était folie. Neipperg
-était condamné. Rien ne pouvait le soustraire à la vengeance de
-Napoléon. Le souverain tout-puissant punissait l'outrage fait au mari.
-
-Elle ruminait, dans sa tête, vingt moyens, tous plus impossibles, plus
-impraticables les uns que les autres, quand Lefebvre parut.
-
-Il était en grand uniforme, le front soucieux, visiblement accablé par
-la nouvelle de l'arrestation de Neipperg que venait de lui apprendre un
-aide de camp.
-
-—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais...
-
-—Tout, hélas!... le malheureux s'est perdu lui-même...
-
-—As-tu un moyen pour apitoyer l'Empereur, pour obtenir sa grâce?...
-
-—Aucun. L'Empereur m'a fait appeler... en ma qualité de maréchal
-du palais intérimaire, c'est à moi que revient la triste mission de
-présider la cour martiale qui va juger cet infortuné...
-
-—Et tu obéiras?
-
-—Est-ce qu'on désobéit à l'Empereur!...
-
-—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg m'a sauvé la vie autrefois
-à Jemmapes. Moi aussi, on allait me fusiller comme un homme; sans lui,
-je ne serais pas là...
-
-—Oui, nous avons contracté une dette envers lui, dit Lefebvre d'une
-voix sombre, et puis tu l'avais empêché d'être tué aussi, le matin du
-Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre! et je ne puis rien
-faire pour lui... mon devoir m'oblige!... Oh! il y a des moments où
-c'est pénible le devoir et où l'on se demande si vraiment c'est vrai
-et c'est juste la discipline, l'obéissance... Enfin! j'exécuterai
-l'ordre de l'Empereur, mais il aurait bien dû charger un autre de cette
-besogne-là!...
-
-—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je n'ai ni devoirs à
-remplir, ni ordres à exécuter ici... je suis une femme... j'ai pitié
-de ce malheureux!... Tu as parlé d'une dette, Lefebvre! C'est la
-cantinière qui doit, la maréchale va essayer de l'acquitter...
-Laisse-moi faire.
-
-—Que veux-tu tenter?...
-
-—L'impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce qui peut pénétrer
-auprès de l'Impératrice?
-
-—A présent?... personne!... Les ordres sont formels...
-
-—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir un avis?... un mot?... lui
-recommandant la prudence, la prévenant de ce qui se passe...
-
-—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de m'assurer que les
-sentinelles sont bien à leur poste, comme maréchal du palais, je puis
-m'approcher de la porte de la chambre de Sa Majesté...
-
-—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine radieuse, voilà déjà une
-planche de salut... Lefebvre, tu vas m'aider?
-
-—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu sais, moi, surtout une nuit
-comme celle-ci, j'ai besoin qu'on m'explique les choses...
-
-—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer le plus près possible
-de la chambre où l'Impératrice repose.
-
-—Ça, c'est facile.
-
-—Tu feras du bruit de façon à l'éveiller. Tu tâcheras qu'elle
-reconnaisse ta voix. La présence d'un maréchal à sa porte, la nuit,
-la mettra en éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie tout
-cet émoi. Elle s'inquiétera en ne voyant plus auprès d'elle sa dame
-d'honneur... Tu comprends?
-
-—A peu près... et quand j'aurai fait tout ce bruit, qu'est-ce qui se
-passera?...
-
-—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez bien à ce que personne
-ne pénètre chez l'Impératrice... saisissez-vous de toute personne qui
-serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour S. M. l'empereur
-d'Autriche!...» tu crieras le plus fort que tu pourras le nom de
-l'empereur d'Autriche... c'est entendu?...
-
-—Je ne saisis pas très bien... si tu m'expliquais?...
-
-—Inutile... les minutes sont des secondes et les heures des minutes,
-dans une circonstance pareille... va et fais vite!...
-
-Et comme Lefebvre s'éloignait, ruminant la mission que lui donnait sa
-femme, elle lui répéta:
-
-—Crie surtout le plus fort que tu pourras le nom de l'empereur
-d'Autriche...
-
-Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie conduisant aux
-appartements de Marie-Louise, la maréchale chercha des yeux quelqu'un à
-qui demander conseil.
-
-Elle ne vit que des officiers d'ordonnance et des aides de camp
-auxquels on ne pouvait adresser une question concernant le prisonnier
-qu'ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas songer à les
-intéresser au sort de ce malheureux.
-
-A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de la chambre de
-l'Empereur, s'informant si le duc de Rovigo n'était pas arrivé.
-
-—Que fait donc le ministre de la police? comment n'est-il pas déjà
-accouru?... il ne sait donc pas ce qui se passe!...
-
-—Le ministre de la police actuel ne sait rien... pas même que sa femme
-le trompe!... dit une petite voix aigrelette et sarcastique.
-
-—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston.
-
-—C'est bien possible... histoire d'être renseigné sur ce qui se fait
-chez mon successeur! redit la même petite voix pointue.
-
-—Ah! monsieur Fouché! c'est le ciel qui vous envoie! s'écria
-Catherine, courant à lui.
-
-—Assez de gens me supposent damné, pour qu'une fois par hasard je
-paraisse descendre des régions célestes! répondit l'ancien ministre de
-la police, toujours alerte, ironique et fin, avec son museau de renard
-et sa face blême et parcheminée. Et que désirez-vous de moi? reprit-il
-de sa voix qui sonnait faux.
-
-—Vous pouvez me rendre un grand, un immense service...
-
-—Et lequel?... Vous savez que j'ai toujours eu une grande amitié
-pour vous... nous sommes d'anciennes connaissances!... vous m'avez
-connu, battant le pavé de Paris, sans autre instrument de fortune
-que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire, moi, je vous ai vue
-blanchisseuse... et vous voilà duchesse...
-
-—Et, comme on vous l'avait prédit, vous avez été ministre de la
-police....
-
-—Je l'ai été... et je le redeviendrai! dit Fouché avec un de ces
-sourires obliques qui éclairaient si curieusement sa physionomie
-blafarde... mais de quoi s'agit-il, chère duchesse?...
-
-—Vous savez ce qui est survenu à M. de Neipperg...
-
-—Oui... on attend Savary pour le faire fusiller...
-
-—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!... Monsieur le duc, je
-compte sur vous pour m'aider à le sauver...
-
-—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter sur moi?... M. de Neipperg
-est un Autrichien... un ennemi déclaré de l'Empereur... il n'est ni mon
-ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout pourquoi je m'occuperais
-de ce personnage... un maladroit... un étourneau qui se jette dans les
-bras des mamelucks en cherchant ceux d'une jolie femme!
-
-—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!...
-
-—Pourquoi m'attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi que j'ai un intérêt
-quelconque à m'occuper de M. de Neipperg et immédiatement je change
-de langage et je mets à votre disposition tout ce que je puis avoir
-d'habileté!... J'avais pensé, je ne vous le cacherai pas, à m'occuper
-de M. de Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette façon stupide
-de tomber dans la nasse, m'ôte tout espèce de goût pour son aventure.
-
-L'arrestation soudaine de Neipperg avait en effet entravé les projets
-de Fouché qui comptait se faire un mérite de surprendre le téméraire
-écuyer et qu'il se promettait selon les circonstances, de livrer à
-l'Empereur ou de faire échapper.
-
-Une affaire avortée. Il en concevait quelque méchante humeur. C'était
-bien la peine d'avoir observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si
-grand soin, pour qu'il se fît happer au collet par Roustan.
-
-Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient cependant quelque
-espoir. Peut-être pourrait-on reprendre en sous-œuvre l'édifice écroulé?
-
-—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma chère duchesse,
-demanda-t-il d'une voix insinuante, à me préoccuper du sort de M. de
-Neipperg?...
-
-—Un intérêt considérable... Vous désirez redevenir ministre de la
-police?...
-
-—Oh! pour le bien de l'Etat et la sécurité de l'Empereur, voilà tout!
-fit-il modestement.
-
-—Voici l'occasion offerte: sauvez M. de Neipperg...
-
-—Ce serait plutôt m'exposer à être exilé par Sa Majesté!...
-
-—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme il n'y a pas la moindre
-intrigue entre l'Impératrice et M. de Neipperg...
-
-—Oh! pas la moindre intrigue!...
-
-—En douteriez-vous?...
-
-—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira son innocence...
-
-—Pas lui, tout seul?
-
-—Qui donc avec lui?
-
-—Mais, l'Impératrice!
-
-—C'est juste... Elle est la première intéressée... Et alors, que se
-passera-t-il?
-
-—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion de la cour martiale, à
-ajourner l'exécution... à renvoyer Savary... si l'Impératrice a le
-temps d'intervenir..., notre condamné est sauvé...
-
-—Et alors?
-
-—L'Impératrice, sachant que c'est grâce à vous qu'un sursis a été
-obtenu et que l'exécution sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste
-auprès de l'Empereur pour que celui-ci soit renvoyé... Elle vante votre
-habileté, proteste contre l'injustice dont vous êtes l'objet et obtient
-facilement de son auguste époux qu'on vous rende les fonctions que vous
-remplissez si bien...
-
-—Ma foi! vous m'avez convaincu, duchesse! dit Fouché, ouvrant
-sa tabatière, et puisant une prise légère, ainsi qu'il en avait
-l'habitude dans les moments de délibération intime... C'est
-parfaitement raisonné... et je vais essayer d'enlever ce pauvre M. de
-Neipperg à Savary...
-
-—Qu'allez-vous faire?...
-
-—Il faut que je voie l'Empereur sur-le-champ.
-
-A ce moment, Constant, le valet de chambre, paraissait, et de nouveau
-s'informait du duc de Rovigo. L'Empereur le réclamait avec insistance.
-
-—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là, mon bon Constant,
-fit Fouché s'avançant d'un air aimable vers le très influent valet
-de chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me tiens à sa
-disposition...
-
-Constant, qui avait des obligations envers l'ancien policier, s'inclina
-d'un air entendu, indiquant qu'il transmettrait la demande d'audience.
-
-—Si Savary tarde encore dix minutes et que je puisse parler à
-l'Empereur, M. de Neipperg est hors de danger! dit Fouché avec
-conviction.
-
-—Et quel moyen emploierez-vous? demanda la maréchale.
-
-—Je représenterai à Sa Majesté qu'il est impossible qu'elle livre
-au peloton d'exécution, sur-le-champ, sans procédure, presque
-sans jugement, un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce
-serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre terriblement
-l'Impératrice... irriter la cour d'Autriche et justifier en même temps
-toutes les histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue
-intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise.
-
-—Mais comment expliquerez-vous la présence de cet imprudent dans le
-palais?...
-
-—Une conspiration...
-
-—Il faudrait qu'il y en eût une...
-
-—Ce n'est pas nécessaire... un bon ministre de la police en a toujours
-deux ou trois en réserve... J'ai conservé les éléments de deux fort
-jolis complots, l'un avec les républicains... Lahorie, Malet, les
-Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable que le comte de
-Neipperg, un général autrichien et un diplomate très aristocrate, se
-fût accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait préférable de
-le mêler à un complot royaliste... le comte de Provence, les émigrés à
-Londres... il se trouvera là avec des gens de son monde...
-
-—Mais une conspiration, c'est grave!... si l'on allait trouver des
-preuves?...
-
-—Puisqu'il n'y a pas de conspiration! Après tout, fit Fouché avec son
-sourire sceptique, ce serait assez curieux qu'il y en eût une et qu'on
-découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours gagner du temps,
-et puis, nous n'avons pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant
-qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?...
-
-—Sa Majesté a répondu qu'elle recevrait M. le duc d'Otrante, mais
-seulement après avoir vu M. le duc de Rovigo...
-
-Fouché fit une grimace.
-
-—Sa Majesté n'a dit que cela?...
-
-—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé de recevoir M. le duc
-d'Otrante... c'est encore quelque sotte histoire de conspiration
-qu'il veut me conter... qu'il me laisse d'abord en finir avec M. de
-Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut attendre!... du reste voici
-M. de Rovigo... je vais l'annoncer...
-
-Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu ahuri.
-
-—Eh bien? Qu'y a-t-il? Savez-vous pourquoi l'Empereur me fait appeler
-au milieu de la nuit, vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son
-prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie que c'est à vous que
-je dois ce réveil! Vous aurez encore fourré dans l'esprit de Sa Majesté
-l'idée d'une conspiration, d'un complot militaire!
-
-—Pas le moins du monde, répondit Fouché de son air le plus
-indifférent. Il s'agit de M. de Neipperg, vous savez, l'ancien écuyer.
-
-—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement dans ses
-propriétés, auprès de Vienne. Il chasse, il pêche, il joue de la flûte.
-Je viens justement de recevoir un rapport très détaillé. On ne voit que
-lui aux environs de Vienne.
-
-—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à l'Empereur, il sera
-content et vous félicitera de la sûreté de vos renseignements.
-
-—Oh! il n'y a pas grand mérite. Je vais le lui annoncer bien
-simplement. M. de Neipperg est toujours à Vienne, voilà tout!...
-
-Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant, dans la chambre
-de l'Empereur.
-
-—Patatras!... tout mon échafaudage est par terre! dit Fouché à la
-maréchale... il faut chercher autre chose...
-
-—Oui, cherchons... cherchons vite!...
-
-—Voyons... Voici un autre expédient... le moyen n'est pas très
-bon... enfin, il faut tout essayer!... M. de Neipperg connaît votre
-écriture?... eh bien, écrivez ce que je vais vous dire...
-
-Fouché alors, prenant du papier et un buvard sur le bureau de
-l'Empereur, dicta à Catherine, qui écrivit non sans efforts, car la
-plume lui était lourde et l'orthographe légère, deux lignes dans
-lesquelles on commandait à Neipperg de feindre le sommeil et de sauter
-par la fenêtre qu'il ouvrirait doucement, tandis que l'on essaierait de
-détourner l'attention de ses gardiens.
-
-—Faites-lui remettre ce buvard de votre part, dit Fouché à Catherine
-quand elle eut, avec mille peines, achevé la dictée... vous expliquerez
-que c'est pour qu'il puisse écrire à sa mère avant de mourir... on ne
-lui refusera pas cette grâce...
-
-La maréchale transmit la demande et le buvard, contenant l'avis
-d'évasion, à M. de Lauriston qui prit sur lui de faire la commission.
-
-M. de Lauriston revint au bout de quelques instants, les mains vides.
-Le buvard était parvenu à destination, sans que son contenu eût été
-révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne de Neipperg.
-
-—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant une prise avec
-satisfaction, il faut que j'aille poster des hommes à moi, au bas de la
-fenêtre, pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la maréchale,
-essayez d'attirer ici M. de Brigode qui, par la porte laissée
-entr'ouverte, surveille M. de Neipperg... il faut que votre protégé
-puisse ouvrir la fenêtre et disposer son manteau de façon à faire
-croire qu'il dort... A tout à l'heure, et bon espoir!...
-
-Fouché sortit doucement. Il glissa comme une ombre entre les officiers
-de service et disparut, sans avoir fait remarquer son évanouissement.
-
-La maréchale, s'enhardissant, dit à haute voix:
-
-—M. de Brigode, auriez-vous l'obligeance de demander à l'Empereur si
-je puis me retirer ou si je dois attendre qu'il me fasse appeler?...
-
-—L'Empereur veut vous interroger, madame! dit la voix redoutable de
-Napoléon, derrière elle.
-
-—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine devenue tremblante.
-
-L'Empereur revenant calme, ne lui présageait rien de bon. S'il allait
-faire hâter l'exécution? Savary l'accompagnait: le prisonnier aurait-il
-le temps de fuir?...
-
-Toutes ces angoisses se pressaient dans son cœur et le torturaient.
-
-—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement Napoléon à Savary,
-tâchez de ne pas être malavisé et incapable comme d'habitude.....
-allez!...
-
-—Sire, des sapeurs du génie creusent une fosse dans la forêt, répondit
-le duc de Rovigo en s'inclinant, et dans trois heures, au lever du
-soleil, le condamné sera couché dedans, rien n'indiquera l'emplacement
-où aura été confiée à la terre sa dépouille coupable!...
-
-Et le ministre de la police sortit à reculons, saluant toujours, tout
-fier d'avoir bien compris les instructions de l'Empereur, certain
-d'être félicité quand il viendrait annoncer que tout était fini.
-
-—A nous deux!... dit l'Empereur sèchement en regardant Catherine avec
-des yeux durs, ou plutôt à nous trois, qu'on fasse venir madame de
-Montebello et qu'on nous laisse seuls...
-
-La dame d'honneur parut, accablée, se cachant le front dans les mains.
-
-Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en règle.
-
-Il pressa de questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre.
-Il voulait absolument leur arracher un aveu, une révélation. Madame de
-Montebello avait introduit Neipperg et le guidait dans le palais vers
-l'appartement de Marie-Louise; la maréchale Lefebvre était liée avec le
-comte de Neipperg; durant son séjour en France le comte venait souvent
-chez Lefebvre, on avait même supposé une intrigue avec la maréchale.
-Pour mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s'égarer les soupçons de
-ce côté. Bref, toutes deux devaient savoir quelque chose.
-
-Et en les tenant sous son regard perçant, que nul ne pouvait soutenir,
-Napoléon leur ordonnait de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse
-fût-elle à entendre.
-
-Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice.
-
-Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il
-eût souffert de la révélation!
-
-Mais il lui semblait que l'incertitude était la pire torture.
-
-Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter
-l'angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon
-sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!»
-Dans son cerveau si puissant, et pour l'instant si troublé, si
-annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait
-vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de
-concevoir qu'il possédait et son génie imaginatif, allant toujours
-au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les
-plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il
-adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis,
-avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis,
-tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise
-renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec
-tous les rois de l'Europe, les Français irrités de cette coalition
-nouvelle issue d'une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui
-le poignait, ce qui l'abattait, ce qui le faisait, lui, le grand
-homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c'était l'atroce
-vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible?
-Comment! Marie-Louise avait pu s'abandonner? Il lui faudrait donc
-la repousser, la maudire, vivre loin d'elle, renoncer à la joie de
-son corps, à l'ivresse des nuits passées auprès d'elle!... Comment
-pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair
-s'était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire
-entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des
-trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses
-maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors
-sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait
-vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient
-faire cesser le supplice qu'il endurait, ou du moins le changer, le
-préciser... C'était le doute affreux qu'il voulait d'abord faire
-cesser... Et, avec l'opiniâtre ténacité d'un inquisiteur d'Espagne
-cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des
-plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre,
-fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des
-muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu'au plus profond de leur
-conscience, fouillant de l'œil et de la pensée leur être tout entier.
-
-Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme
-contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie
-vive qui saignait.
-
-Sa voix s'adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement
-immobile.
-
-—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis
-l'objet d'une illusion en ce qui concerne la présence de M. de
-Neipperg, ici, la nuit? dit-il d'un ton moins irrité... Vous croyez
-vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu'elle affirme
-qu'il ne s'agissait que d'une lettre confidentielle à remettre à M. de
-Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père?
-
-—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la
-vérité, dit avec énergie la maréchale.
-
-—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent
-douloureux.
-
-—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l'affirmation de madame de
-Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir
-une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon.
-
-—Dites ce moyen!
-
-—S. M. l'Impératrice repose... elle ne sait rien de ce qui se passe
-dans le palais...
-
-—Rien... le secret, le silence ont été recommandés... des sentinelles
-ont empêché qui que ce fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes.
-
-—Eh bien! sire, faites comme si vous n'aviez rien découvert... laissez
-madame de Montebello accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez
-bien alors si l'on vous trompait, vous saurez la vérité par vous-même.
-
-—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse... et je vais
-sur-le-champ tenter l'expérience que vous m'indiquez. Seulement,
-ajouta-t-il sévèrement, en serrant très fort le bras de madame de
-Montebello, prenez garde de me jouer, madame!... pas un mot, pas
-un geste qui puisse avertir l'Impératrice... Allez!... je vous
-surveille!...
-
-Sur l'ordre de l'Empereur, la dame d'honneur se dirigea vers la
-chambre de l'Impératrice, les jambes mollissant sous elle, tous les
-membres agités d'un tremblement convulsif, car elle ne pouvait savoir
-que Marie-Louise avait été avertie, par le commandement à haute voix
-de Lefebvre s'adressant aux sentinelles placées à sa porte, ayant
-ajouté que toute lettre remise par elle serait interceptée et portée à
-l'Empereur.
-
-Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout, dans un coin, la
-main crispée, serrant le bras d'un fauteuil, écoutant, observant, la
-tête penchée et les yeux brillant d'une flamme mauvaise...
-
-Madame de Montebello, cependant, avait pénétré dans la chambre de
-Marie-Louise et, laissant, selon l'ordre de l'Empereur, la porte
-ouverte, elle dit très distinctement:
-
-—Madame, c'est M. de Neipperg qui m'envoie chercher la réponse que
-vous devez lui donner... Il est dans l'antichambre... Il attend... que
-dois-je répondre de votre part?...
-
-L'Impératrice poussa un soupir, comme une personne dont on interrompt
-le sommeil, étira ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit,
-une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello, en disant:
-
-—Voici ma réponse... faites mes amitiés à M. de Neipperg... et
-laissez-moi, car je tombe de sommeil!...
-
-La dame d'honneur revint vers Napoléon, la lettre à la main.
-
-Celui-ci s'en empara avec avidité, fit sauter le cachet et lut...
-
-La maréchale Lefebvre et madame de Montebello, avec anxiété,
-observaient le visage de l'Empereur pendant cette lecture.
-
-Elles virent sa physionomie s'éclaircir au fur et à mesure qu'il
-parcourait l'écriture, puis, tout à coup, il éclata de rire, et,
-serrant la lettre à deux mains, il la porta à ses lèvres d'un mouvement
-passionné.
-
-—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme elle m'aime!...
-
-Puis, s'adressant aux deux femmes:
-
-—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot qui puisse alarmer le mari
-le plus jaloux... rien que de la politique... Ah! l'Impératrice n'est
-pas toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons là-dessus...
-Un seul mot vise M. de Neipperg: ma chère Louise prie son père de
-faire choix à l'avenir d'un autre messager, la présence à ma cour du
-personnage qu'il a désigné ayant fourni matière aux commérages des
-gazetiers. Ah! duchesse, je suis trop heureux! dit Napoléon avec un
-accent sincère de joie et, s'approchant de Catherine, il lui pinça
-l'oreille avec vigueur.
-
-C'était sa pince des heures de triomphe.
-
-—A présent, sire, que vos craintes sont effacées, dit Catherine,
-se dégageant et se frottant l'oreille, j'espère que vous allez
-contremander votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg...
-
-—Qu'il parte sur-le-champ, et qu'il suive le conseil de
-l'Impératrice..., qu'on ne le voie plus à ma Cour, qu'il évite de
-venir en France... Je ne lui en veux pas autrement!... Parbleu! je
-n'ai jamais cru un seul instant qu'il fût coupable... qu'il y eût la
-moindre apparence de trahison là-dessous... Une sotte aventure due
-à la méfiance de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa fille
-heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb... Quant à ce pauvre M. de
-Neipperg, vous allez voir!
-
-Et l'Empereur, qui était alors comédien de bonne foi et oubliait tous
-ses soupçons, toutes ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit:
-
-—Prenez l'épée de M. de Neipperg, qui est là sur mon bureau, et
-rendez-la-lui... en l'invitant toutefois à en faire un meilleur usage...
-
-—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le chambellan.
-
-—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui souhaiter bon voyage...
-M. de Neipperg est libre!...
-
-—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix derrière le chambellan.
-
-C'était Savary qui venait d'entrer, accompagné d'aides de camp et
-d'officiers de service.
-
-—Comment mort? Vous l'avez déjà fusillé? dit l'Empereur avec
-accablement. Pourquoi cette précipitation? Vous deviez attendre le
-point du jour.
-
-—Sire, répondit Savary, c'était mon intention. Mais M. de Neipperg
-s'était évadé. Il avait sauté par la fenêtre. Heureusement des agents
-avaient été postés là. Ils l'ont cueilli. Ils l'ont mis en voiture et
-conduit au peloton d'exécution qui attendait dans la forêt. Tenez, M.
-le duc d'Otrante, qui se trouvait là...
-
-—Oh! par hasard! dit Fouché, s'avançant, sa tabatière à la main.
-
-—M. le duc d'Otrante peut certifier à Votre Majesté que les choses se
-sont passées comme j'ai l'honneur de les lui rapporter.
-
-—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement l'Empereur; puisque M. de
-Neipperg s'évadait, il fallait le laisser courir... n'est-ce pas votre
-avis, Fouché?
-
-—Votre Majesté a parfaitement raison. Si j'avais eu l'honneur d'être
-encore ministre de la police, j'aurais deviné que quelque malentendu
-pouvait exister... il fallait prévoir que l'Empereur se raviserait, et
-mieux informé, ferait grâce...
-
-—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à Savary, abasourdi des
-reproches... Vous ne savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez savoir
-administrer!
-
-—Il fallait, continua Fouché, profitant de l'approbation impériale,
-donner aux agents l'ordre de conduire le prisonnier du côté opposé à
-la forêt où l'attendait le peloton... voici ce que j'aurais fait si
-j'avais eu l'honneur d'être ministre de la police!
-
-—C'est regrettable que vous ne le soyez pas! dit Napoléon.
-
-—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi alors... car j'ai
-fait comme si je l'étais...
-
-—Comment cela?
-
-—Prévoyant qu'il y avait une erreur et persuadé que Votre Majesté,
-après s'être renseignée et ayant reconnu la parfaite innocence de
-toutes les personnes en cause, regretterait la décision lancée dans un
-moment de colère et ferait grâce à M. de Neipperg, j'ai pris sur moi de
-commander aux agents,—des hommes sur qui je pouvais compter,—je leur
-ai ordonné de tourner le dos à la forêt et de mener M. de Neipperg sur
-la route de Soissons... ils ont cru que j'étais redevenu ministre de la
-police.
-
-—Vous l'êtes! s'écria vivement l'Empereur, charmé de la solution que
-lui apportait Fouché.
-
-—Ces agents m'ont donc obéi, sire... si bien que M. de Neipperg n'est
-pas du tout mort, comme l'affirmait à Votre Majesté M. le duc de
-Rovigo, qui n'est pas toujours exactement informé... M. de Neipperg
-roule vers Soissons, où il arrivera pour déjeuner...
-
-—Tous mes compliments, monsieur le duc d'Otrante, vous êtes un
-serviteur précieux... vous devinez là où d'autres ne comprennent même
-pas... Mais dites-moi, vous étiez donc bien sûr que je ferais grâce?
-
-—A peu près sûr... après avoir causé avec madame la duchesse de
-Dantzig...
-
-—Mais si j'avais persisté... vous laissiez échapper ce prisonnier
-d'Etat, c'était grave!...
-
-—Sire, j'avais des agents échelonnés, à l'avance, qui l'attendaient à
-Soissons et me donnaient le temps de le rattraper!...
-
-—Diable d'homme! Il prévoit tout! murmura l'Empereur redevenu d'humeur
-charmante.
-
-S'avançant vers la maréchale Lefebvre il ajouta gaiement:
-
-—Je crois qu'il est temps, madame la duchesse, que vous alliez
-retrouver votre mari... moi, je vais réveiller l'Impératrice et
-l'assurer que sa lettre pour Vienne est partie.
-
-Le maréchal survint alors, venant chercher les ordres.
-
-—L'Empereur a fait grâce, lui cria Catherine, et puis tu sais, il ne
-veut plus que nous divorcions...
-
-—Ah! bravo et merci, sire!... dit le maréchal tout ému.
-
-—Lefebvre, quand on a une femme comme celle-là, on la garde! dit
-l'Empereur avec un sourire.
-
-Tout heureux de la certitude que Marie-Louise ne l'avait pas trompé,
-content d'avoir pardonné, et satisfait que Neipperg, grâce à Fouché,
-eût échappé au peloton de Savary, Napoléon prit Catherine par le menton
-et l'embrassa, faveur unique à sa cour, en disant:
-
-—Bonne nuit, Madame Sans-Gêne!...
-
-Et, le cœur en joie, Napoléon pénétra dans la chambre de Marie-Louise.
-Neuf mois après, conçu dans cette nuit brève et agitée, image de sa
-destinée, naissait le roi de Rome.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-TROISIÈME PARTIE
-
-LA MARÉCHALE
-
- I.—Le maître à danser 1
- II.—Le coup de tonnerre 14
- III.—Le comité de la rue Bourg-l'Abbé 28
- IV.—Le plan de Léonidas 38
- V.—Gloire d'autrefois 46
- VI.—Lefebvre cherche à comprendre 57
- VII.—L'entrée à Berlin 74
- VIII.—La promotion d'Henriot 84
- IX.—La parole d'un Prussien 94
- X.—Devant Dantzig 111
- XI.—Le secret de Joséphine 121
- XII.—Le dessert de Catherine 135
- XIII.—Une histoire d'amour 145
- XIV.—Vieux souvenirs 157
- XV.—Vive l'Empereur 173
- XVI.—Le secret de Napoléon 188
- XVII.—La belle Polonaise 200
- XVIII.—Monsieur le duc 217
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-LA DUCHESSE
-
- I.—Chez l'Impératrice 225
- II.—La revanche de Catherine 238
- III.—L'alliance russe 245
- IV.—L'alliance autrichienne 267
- V.—Le divorce 276
- VI.—Lefebvre bat Napoléon 297
- VII.—Le cœur enflammé 308
- VIII.—Le rêve d'une archiduchesse 317
- IX.—Les noces Impériales 335
- X.—Napoléon jaloux 345
- XI.—La disgrâce de Fouché 366
- XII.—Le retour 375
- XIII.—La créance de la blanchisseuse 389
- XIV.—Les Mamelucks de Napoléon 403
- XV.—La dette de la cantinière 411
-
-
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
- * * * * *
-
-
- Modifications:
-
- Page 13: «Vaux-Hall» remplacé par «Waux-Hall» (—Oui... autrefois...
- au Waux-Hall).
- Page 47: «Mollendorff» par «Mollendorf» (de vieux généraux comme
- Brunswick, Blücher et Mollendorf); «Erfurth» par «Erfurt»
- (Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à
- Erfurt).
- Page 49: «Erfurth» par «Erfurt» (au conseil de guerre d'Erfurt).
- Page 59: «Mollendorff» par «Mollendorf» (Les généraux les plus
- marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf).
- Page 73: «sujet» par «sujets» (ayant ainsi touché à tant de sujets
- divers).
- Page 95: inséré «se» (ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait
- ou se disait autour d'eux).
- Page 98: «sourire» par «sourires» (L'ironie des sourires cessa).
- Page 108: «trouvé» par «trouvée» (puis l'aide qu'elle avait trouvée
- chez la princesse).
- Page 114: «Bichofsberg» par «Bischofsberg» (Au contraire, le
- Bischofsberg est protégé par un ravin très creux).
- Page 119: «Empeur» par «Empereur» (je parlerai à l'Empereur, dans mon
- prochain rapport).
- Page 128: «Napo-poléon» par «Napoléon» (Napoléon peut croire que
- l'âge seul).
- Page 154: «Jemmappes» par «Jemmapes» (Te souviens-tu de cette nuit de
- Jemmapes).
- Page 154: «Lowendal» par «Lowendaal» (surprise au château de
- Lowendaal, sans le brave La Violette).
- Page 169: «bombarbé» par «bombardé» (sous les ruines du château,
- bombardé, miné, démoli).
- Page 183: «Kalkreutz» par «Kalkreuth» (le maréchal Kalkreuth a
- capitulé).
- Page 183: «Weischelmunde» par «Weichselmunde» (dans le fort de
- Weichselmunde, dans l'impossibilité désormais).
- Page 188: «en» par «un» (sollicitait la faveur d'un entretien
- particulier).
- Page 192: «interrrompait» par «interrompait» (et là, il
- s'interrompait de dicter).
- Page 195: «répandait» par «répandaient» (ce bruit absurde que
- répandaient Joséphine et toute la famille).
- Page 214: «Saint-Hélène» par «Sainte-Hélène» (nouvelles qui
- attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut
- l'annonce).
- Page 228: «être» par «êtres» (ces êtres méprisables et sans valeur).
- Page 236: «chausse-trape» par «chausse-trapes» (parmi les
- chausse-trapes dont cette cour).
- Page 239: «le» par «la» (vous n'y connaissez rien! dit la maréchale).
- Page 248: «doite» par «droite» (ce qui se passera à votre droite, à
- votre gauche).
- Page 257: «ragards» par «regards» (en fixant sur lui un de ces
- regards charmeurs).
- Page 268: «entamée» par «entamées» (furent entamées par M. de
- Talleyrand).
- Page 273: «Erfurth» par «Erfurt» (un ministre protestant d'Erfurt).
- Page 321: «Neutchâtel» par «Neufchâtel» (Berthier, prince de
- Neufchâtel, chargé de demander).
- Page 323: «as» par «pas» (nul objet d'art dans les galeries vides,
- pas de bijoux).
- Page 324: «des» par «de» (racontant d'une voix dolente des séries de
- déroutes).
- Page 324: «toscin» par «tocsin» (Les cloches sonnaient le tocsin).
- Page 350: «faisant» par «faisait» (Neipperg paraissait et
- l'Impératrice lui faisait un signe amical).
- Page 360: «An» par «Au» (—Au ministre de la police, sire).
- Page 393: «être» par «êtes» (—Sire, vous êtes notre maître).
- Page 411: «têle» par «tête» (Elle ruminait, dans sa tête, vingt
- moyens).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II ***
-
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-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
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-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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