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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Madame Sans-Gêne - tome II: La Maréchale - -Author: Edmond Lepelletier - -Contributor: Victorien Sardou -Emile Moreau - -Release Date: January 4, 2018 [EBook #56309] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net, -with thanks to the Bibliothèque municipale de Lyon - - - - - - - - - - Note de transcription: - - L'orthographe d'origine a été conservée, mais quelques erreurs - typographiques évidentes ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a également fait l'objet de quelques corrections - mineures. - - - - -MADAME - -SANS-GÊNE - - - - -ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY - - - - - _EDMOND LEPELLETIER_ - - - Madame - - Sans-Gêne - - - ROMAN TIRÉ DE LA PIÈCE - DE MM. VICTORIEN SARDOU ET ÉMILE MOREAU - - [Illustration] - - * * - - La Maréchale - - - PARIS - A LA LIBRAIRIE ILLUSTRÉE - 8, RUE SAINT-JOSEPH, 8 - - _Tous droits réservés_ - - - - -MADAME - -SANS-GÊNE - - -TROISIÈME PARTIE[1] - -LA MARÉCHALE - - - - -I - -LE MAITRE A DANSER - - -Doucement, discrètement, la porte d'une élégante chambre à coucher -dépendant des appartements de Saint-Cloud, s'entr'ouvrit. - - [1] L'épisode qui précède a pour titre: _Madame Sans-Gêne—La - Blanchisseuse_. - -Une femme de chambre passa le bout de son museau rose et futé dans -l'entrebâillement et, s'approchant d'un lit Jacob, à vastes bateaux -d'acajou, coiffé d'une couronne d'où tombaient deux grands rideaux à -ramages, dit, en mesurant la voix: - -—Madame la maréchale!... madame la maréchale!... voici dix heures!... - -Une voix forte, un peu enrouée, sortit de la profondeur des rideaux: - -—Nom de Dieu!... on ne peut donc pas dormir tranquille dans ce palais -de carton!... - -—Excusez-moi, madame la maréchale, mais madame la maréchale avait bien -recommandé qu'on l'éveillât à dix heures... - -—Déjà dix heures!... Ah! fichue paresseuse que je suis!... j'avais -pourtant l'habitude autrefois, quand j'étais blanchisseuse, de me lever -matin... et puis aussi, au régiment, à la cantine, je n'attendais pas -que la diane sonnât deux fois pour me dégourdir les jambes... Mais à -présent que je suis Madame la maréchale, je ne peux plus sortir du -portefeuille... Allons, vite, Lise, passe-moi mon peignoir... - -Et celle que la femme de chambre avait appelée Madame la maréchale, se -jeta hors du lit, jurant comme un grenadier, parce qu'elle ne trouvait -pas ses bas où elle les avait lancés la veille, en se déshabillant. - -Lise les lui tendait, elle ne les voyait pas. Dans sa précipitation, -en chemise, pieds nus, elle se mit à courir par la chambre, bousculant -tout, sacrant et grommelant. - -La femme de chambre put enfin la rejoindre et lui présenter ses bas, -qu'elle se décida à enfiler, non sans se tromper de jambe. - -C'est qu'elle n'était pas très commode à vêtir, ni patiente en quoi -que ce fût, celle qui se nommait la maréchale Lefebvre et qui avait -conservé les allures, la familiarité, les gestes et la populaire -bonhomie qui lui avaient valu, dans le quartier Saint-Roch, quand elle -était blanchisseuse, aux grands jours de la Révolution, et dans les -armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où elle avait -servi comme cantinière, le sobriquet de Madame Sans-Gêne. - -Les événements avaient changé, non seulement la face du monde, mais la -destinée de chacun. - -Le petit officier d'artillerie de Toulon, le besogneux client de la -blanchisseuse de la rue des Orties-Saint-Honoré, était devenu général -en chef, Premier Consul, puis Empereur. - -La gloire empourprait son trône devant lequel se prosternaient les rois -humiliés. - -La France, au milieu des sonneries martiales et du frissonnement des -drapeaux, s'étalait au centre de l'Europe ainsi qu'un vaste camp -qu'éclairait le rayonnement superbe du soleil d'Austerlitz. - -Comme le famélique et maigre artilleur, qui mettait sa montre en gage, -au matin du 10 Août, ceux qui avaient avec lui figuré au prologue de -ce drame gigantesque avaient vu grandir leurs rôles et n'étaient -presque plus reconnaissables. - -La prédiction du sorcier Fortunatus, dans le salon du Waux-Hall, aux -premières pages de ce récit, s'était presque entièrement réalisée pour -Lefebvre et pour sa femme. - -Rapidement parvenu aux plus hauts grades, l'ancien sergent des -gardes-françaises, plus heureux que son camarade Hoche, avait survécu. -Nous l'avons vu, au 18 Brumaire, général de division, commandant Paris, -et se vouant aveuglément à la fortune de Bonaparte. - -Depuis, la faveur du premier consul et de l'empereur ne l'avait pas un -seul instant quitté. - -En 1804, Napoléon avait restauré l'ancienne dignité abolie des -maréchaux de France. - -Lefebvre fut l'un des premiers investi de cette dignité supérieure. En -même temps il occupait un siège de sénateur. - -Ce n'est pas qu'il fût très apte à participer aux délibérations d'une -assemblée législative. Mais le Sénat de 1804 n'était guère qu'un corps -brillant, décoratif, rassemblant toutes les illustrations de l'empire. - -Ce Sénat domestique, et qui semblait faire partie de la maison de -l'Empereur, a été fort bien défini par le quatrain satirique, dont -s'égayèrent les émigrés et les chouans chez leurs bons amis les Anglais -et les Prussiens: - - Si l'empereur faisait un pet, - Geoffroy dirait qu'il sent la rose, - Et le Sénat, par un décret, - Vite, enregistrerait la chose. - -Les corps délibérants et la presse n'avaient qu'un rôle muet dans la -sublime et anormale pantomime militaire qu'on nomme l'Empire. - -Lefebvre, s'il était un sénateur peu disert, avait l'estime de -Napoléon. Celui-ci le considérait comme le plus brave le sabre au -clair, mais aussi comme le plus ignorant, le plus incapable, la plume à -la main, de tous ses généraux. - -Dès qu'on discutait un plan, Lefebvre, impatienté, bouleversait -les papiers, les projets, les levés et les épures, auxquels il ne -comprenait goutte et s'écriait: - -—Laissez-moi faire!... f...-moi devant l'ennemi, avec mes grenadiers, -et je vous réponds que je passerai! - -Et il passait comme il l'avait dit. - -Il est vrai que docile, respectueux envers son empereur, son dieu, il -exécutait à la lettre les ordres du maître des batailles. - -Napoléon pensait et Lefebvre exécutait. Il était l'obus dans le canon. -Où l'empereur le lançait, Lefebvre allait droit devant lui, force -irrésistible, sous une impulsion puissante, et rien ne lui résistait. - -C'est lui qui, dans la Grande-Armée, avait l'honneur de commander la -garde impériale à pied, colosse à la tête d'une légion de géants. - -Lefebvre n'était pas seulement un guerrier extraordinaire, il était -aussi un mari exceptionnel. - -Il était resté le même pour sa Catherine, si son uniforme avait changé; -et la plaque de grand-aigle de la Légion d'honneur qui couvrait sa -poitrine n'avait en rien altéré la régularité des battements de son -cœur. - -On raillait un peu la fidélité conjugale de ces deux excellents époux à -la cour impériale, mais Napoléon, qui tenait à une apparente sévérité -de mœurs dans son entourage, félicitait Lefebvre et sa femme de -l'excellent exemple qu'ils donnaient aux ménages des officiers de son -empire, exemple d'ailleurs peu suivi, surtout dans sa propre famille. - -L'empereur cependant n'avait pas été sans faire d'assez vives -observations à Lefebvre sur les allures et le laisser-aller de la -maréchale. - -—Ecoute-moi donc, lui disait-il, en se haussant pour lui pincer -l'oreille,—et le grand Lefebvre se penchait pour faciliter cette -distraction familière à son empereur,—tâche d'apprendre à ta femme -à ne pas relever ses jupes, quand elle entre chez l'Impératrice, -comme si elle se disposait à franchir un fossé... dis-lui aussi de se -déshabituer de jurer et de prononcer des f... et des b... à toute -occasion... Nous ne sommes plus au temps de ce vilain Hébert et ma cour -n'est pas celle du Père Duchesne... Ah! encore une recommandation... Tu -m'entends bien, Lefebvre? - -—Oui, sire, répondait en se contenant le maréchal, car tout en -reconnaissant la justesse des observations de l'empereur, il souffrait -intérieurement de les recevoir. - -—Eh bien, ta femme est tout le temps disposée à se prendre de bec -avec mes sœurs... avec Elisa surtout... Ma cour n'est pas une cour -d'auberge..... on le croirait à ouïr toutes ces querelles de femmes! - -—Sire, madame Bacciochi reproche à la maréchale son humble origine... -ses opinions républicaines et patriotes aussi. Nous sommes cependant, -vous et moi, des républicains... - -—Sans doute, dit Napoléon, souriant de la naïve confiance de Lefebvre, -qui, comme beaucoup de vieux soldats des armées de 92, pensait toujours -servir la République en obéissant à un empereur. - -Pour ces âmes vaillantes et simples, Napoléon, c'était la Révolution -couronnée. - -—Lefebvre, mon vieux soldat, reprit l'empereur, fais part à la -maréchale de mon désir qu'elle évite de se chamailler à l'avenir avec -mes sœurs... tu pourras lui apprendre aussi qu'il est peu convenable -qu'elle se donne de grandes tapes sur la cuisse chaque fois qu'elle -veut affirmer quelque chose. - -—Sire, je transmettrai à la maréchale les observations de Votre -Majesté. Elle s'y conformera, je vous le promets!... - -—Si elle peut! murmura l'empereur. Je ne demande pas l'impossible... -Les premières habitudes sont tenaces! - -Il s'arrêta dans la promenade rapide qu'il faisait dans son cabinet, -tout en causant avec Lefebvre, et grommela: - -—Quelle folie de se marier quand on est sergent! - -Puis, tout à coup soucieux, il se dit: - -—J'ai fait à peu près la même faute que Lefebvre... Il a épousé une -blanchisseuse, et moi... Hum! il y a bien le divorce comme remède... -mais... - -Comme pour détourner sa pensée, il plongea vivement ses doigts dans la -poche de son gilet de casimir blanc, en tira une jolie tabatière en -écaille noire, ovale, l'ouvrit, la fit passer sous ses narines et huma -l'âcre odeur du tabac râpé. C'était sa façon de priser. - -Il ne fuma jamais. Une seule fois, il voulut essayer d'une superbe pipe -turque, que l'ambassadeur de la Porte lui avait remise en présent. A -peine fut-elle allumée, non sans peine, car il n'aspirait point et se -contentait de bâiller, ouvrant et fermant les lèvres, suçant le tuyau, -sans tirer, qu'une nausée lui monta au gosier, en même temps que la -fumée lui piquait les yeux: «Otez-moi cela! quelle infection! Oh! les -cochons! Le cœur me tourne!» dit-il en rejetant la pipe. Et depuis -jamais plus il ne fut pour lui question de fumer. - -Ayant humé son macouba, Napoléon, comme s'il eût pris une grave -résolution, dit à Lefebvre un peu inquiet, car il avait remarqué le -front tout à coup plissé et le changement d'allures de l'empereur: - -—Il faudra que ta femme prenne des leçons de Despréaux, le fameux -maître à danser... il n'y a que lui qui ait conservé les belles -traditions d'élégance et de maintien de l'ancienne cour... - -Lefebvre s'était incliné et, après avoir quitté l'empereur, en hâte il -fit mander maître Despréaux. - -Un personnage, ce professeur de danse et de maintien! - -Petit, maigre, alerte, gracieux, sautillant, poudré, culotté, musqué, -il avait traversé la Terreur sur les pointes, sans recevoir une -éclaboussure de sang. - -Dès que la tourmente fut passée, quand les plaisirs commencèrent à -entr'ouvrir la porte des salons encore tout encrêpés des deuils et -attristés des fuites, maître Despréaux devint l'homme indispensable. - -Il s'agissait de reconstituer un art perdu. Il était l'unique -dépositaire des traditionnelles politesses, des saluts compliqués comme -une manœuvre militaire, et des danses qui, pour les jeunes filles, -évoquaient les fabuleuses joies d'un paradis mondain évanoui. - -Toutes les dames se disputèrent, s'arrachèrent Despréaux. - -Avec ses pirouettes, ses révérences, ses ronds de jambe et ses -entrechats, ce sauteur à la mode fit plus, pour effacer les souvenirs -égalitaires de la Révolution et ramener les us et les façons de -l'ancien régime, que tous les décrets contre-révolutionnaires des -thermidoriens et du Directoire. - -C'était à l'occasion de la venue de maître Despréaux au palais que -la maréchale Lefebvre, rentrée fort tard d'une soirée donnée par -Joséphine, avait dû se faire réveiller et habiller dès dix heures du -matin. - -Elle trouva le professeur des grâces au salon, s'essayant à plier les -jarrets, et minaudant devant une glace. - -—Ah! vous voilà, monsieur Despréaux, et comment ça va-t-il cette -santé! dit-elle brusquement en lui prenant une main qu'il ne songeait -nullement à tendre, et qu'elle secoua avec rudesse. - -Despréaux, rouge, interdit, humilié, car la maréchale l'avait -interrompu dans son deuxième mouvement du grand salut qu'il -esquissait, retira sa main de l'étreinte franche de la Sans-Gêne, et, -tout en rajustant les dentelles de sa manchette légèrement fripées, -répondit assez sèchement: - -—J'ai l'honneur d'être aux ordres de madame la maréchale!... - -—Eh! bien, mon petit, dit Catherine, se campant à califourchon sur le -rebord d'une table, voilà ce que c'est... L'Empereur trouve qu'à sa -cour on n'a pas assez de belles manières... il veut que nous soyons -distinguées... tu comprends ce qu'il désire, mon fils?... - -Despréaux, choqué dans ce qu'il avait de plus respectable, par le ton -et la familiarité de la maréchale, répondit de sa petite voix de tête, -aiguë et impertinente: - -—Sa Majesté a raison de vouloir faire refleurir dans son empire les -charmes de la distinction et les élégances d'une cour policée... Je -suis, madame la maréchale, l'interprète respectueux de ses volontés... -Puis-je savoir ce que vous désirez plus particulièrement acquérir dans -l'art du monde, afin de donner satisfaction à Sa Majesté?... - -—Eh bien, voilà la chose, fiston... Il y a un grand bal à la cour -mardi... on doit danser une gavotte... Il paraît que ça se dansait sous -le tyran... L'empereur veut que nous sachions la gavotte... tu tiens -cet article-là, paraît-il, passe-le-moi!... - -—Madame la maréchale, la gavotte est une chose difficile... il faut -des dispositions... peut-être ne réussirai-je pas à vous enseigner -cette danse qui plaisait tout particulièrement à madame la Dauphine, -dont j'eus l'insigne honneur d'être le professeur! dit Despréaux avec -une feinte modestie. - -—Essayons toujours... Oh! s'il n'y avait que l'Empereur, je m'en -ficherais pas mal... Il ne s'occupait pas de savoir si je dansais la -gavotte quand je blanchissais son linge... mais c'est Lefebvre qui y -tient. Et voilà, mon petit, tout ce que mon homme veut, je le veux! -Ah! c'est qu'il n'y a pas à dire, Lefebvre et moi, nous sommes comme -les deux doigts de la main, et nous laissons rire de nous les jeunes -freluquets qui entourent les princesses, parce que Lefebvre et moi nous -nous sommes tenu ce qu'ils se promettent!... Allons, mon bonhomme, en -place pour la gavotte... dis-moi où est-ce qu'il faut que je fourre mes -jambes?... - -Et la Sans-Gêne se fendit et tapa deux fois de la semelle droite, sur -le parquet, comme dans un assaut d'armes, pour un appel. - -Despréaux haussa imperceptiblement les épaules et poussa un soupir. - -En lui-même, l'aristocrate baladin déplorait la vulgarité des temps -et l'obligation où il se trouvait d'enseigner les belles manières et -d'apprendre la gavotte à d'anciennes blanchisseuses, devenues, par la -grâce de la victoire, de hautes et puissantes dames. - -Il s'approcha avec impatience de Catherine, lui ramena doucement le -corps droit, et demanda: - -—Avez-vous déjà dansé, madame? - -—Oui... autrefois... au Waux-Hall! - -—Connais pas! dit Despréaux pinçant ses lèvres. Et quelle danse, -alors, pratiquiez-vous? La courante, la pavane, le passe-pied, la -trénis, la monaco, le menuet? - -—Non!... La fricassée... - -Despréaux eut un haut-le-corps. - -—Une danse de portefaix et de lavandières! murmura-t-il. - -—Je l'ai dansée avec Lefebvre pour la première fois... C'est comme -cela que nous nous sommes connus... épousés... - -Le professeur d'élégance secouait mélancoliquement la tête, comme pour -dire: «Dans quel monde me suis-je fourvoyé, moi le maître à danser de -Madame la Dauphine!» - -Et, avec une sorte de douleur concentrée, il se mit en mesure -d'inculquer à Catherine Sans-Gêne les éléments de la noble danse que -Napoléon voulait remettre en honneur aux fêtes de la cour. - - - - -II - -LE COUP DE TONNERRE - - -Catherine s'évertuait à balancer les bras, à tendre le jarret, à se -plier, à retirer le pied en cadence, selon les indications de la -musiquette tirée de l'aigre violon de maître Despréaux, jouant une -ariette de Paësiello, quand la porte s'ouvrit violemment. - -Lefebvre parut. - -Il était en grand uniforme, des broderies partout. Le grand chapeau à -plumes, porté en colonne, Napoléon se réservant le droit de porter le -chapeau en bataille, ainsi que la postérité le voit toujours, avec la -redingote grise, à cheval, sur la colonne, endormi au bivouac ou blessé -devant Ratisbonne. La plaque de grand-aigle sur sa poitrine projetait -ses feux diamantés. Le grand cordon rouge traversait son habit de -maréchal, soutaché d'or. - -Lefebvre semblait sous le coup d'une violente émotion. - -—Ça y est! dit-il en entrant. - -Et, comme ivre, hagard, convulsé, il jeta son chapeau à terre et cria: - -—Vive l'Empereur! - -Puis il courut à sa femme, l'embrassa, l'étreignit sur sa poitrine. - -—Qu'y a-t-il, au nom du ciel! dit Catherine. - -Maître Despréaux, interrompant le léger entrechat qu'il s'efforçait de -démontrer à son élève réfractaire, s'avança, et, ployant le jarret, -demanda: - -—Monsieur le maréchal, l'Empereur serait-il mort? - -Pour toute réponse Lefebvre détacha un vigoureux coup de pied qui -atteignit le maître à danser dans la région inférieure du dos et -le fit pirouetter d'une façon non prévue par les règles de l'art -chorégraphique. - -Despréaux se redressa sous le choc et, saluant de la meilleure grâce, -dit: - -—Monsieur le maréchal a parlé?... - -—Voyons, Lefebvre, calme-toi... Dis-nous ce qui arrive... Despréaux te -demande si l'Empereur est mort... Ça n'est pas possible... - -—Non!... Ça n'est pas possible... l'Empereur n'est pas mort... il ne -peut pas mourir, il ne mourra jamais l'Empereur!... Il s'agit d'autre -chose... Catherine... nous partons! - -—Où ça, mon homme?... je veux dire monsieur le maréchal! fit Catherine -se reprenant, et jetant un coup d'œil ironique du côté de Despréaux -interdit. - -—Je ne sais pas où nous allons... mais il faut absolument que nous y -soyons... et promptement!... Je crois que c'est à Berlin... - -—C'est loin, Berlin? demanda naïvement Catherine, qui n'était pas très -diplômée en géographie. - -—Je ne sais pas! dit Lefebvre, mais rien n'est loin pour l'Empereur!... - -—Et quand allons-nous à Berlin? - -—Demain. - -—Si tôt que cela? - -—L'Empereur est pressé. Ces Prussiens ont un fier toupet. L'Empereur -ne leur a jamais rien fait. Ils sont venus autrefois envahir la France -avec les Autrichiens, les Anglais, les Russes, les Espagnols, tous les -peuples enfin. On leur avait pardonné. C'était un petit Etat, où il y -avait beaucoup d'hommes intelligents, à ce qu'il paraît... L'Empereur -les aime... il a toujours parlé avec éloge d'un nommé Goëthe, un -garçon qui écrit dans les journaux... il disait qu'il l'aurait fait -comte, s'il avait été français, comme il aurait fait prince un appelé -Corneille, un Rouennais, qui je crois, est mort. - -—Alors l'Empereur veut battre les Prussiens? - -—Oui, et il nous a étonnés tous, quand il nous a dit que ce serait -difficile. Ça ne compte pas pour nous, les Prussiens! Ce pays-là, ça -existe à peine... L'Empereur prétend que la guerre sera glorieuse, il -s'y connaît mieux que moi... Enfin, ça le regarde! Notre métier à nous, -c'est de cogner pour lui... là où il nous montre l'ennemi à entamer, -nous cognons!... C'est égal, ça m'humilie d'avoir à donner des coups de -sabre à un petit peuple comme les Prussiens... Il n'y a pas de gloire à -écraser de si minces adversaires! - -—Pardon, monsieur le maréchal, les Prussiens ont eu le grand Frédéric -et ils célèbrent tous les ans la fête de Rosbach! se hasarda à dire -Despréaux, tout en prenant prudemment du champ, de peur de rencontrer -encore le contact incivil de la botte du maréchal. - -Lefebvre haussa les épaules. - -—Rosbach?... connais pas!... C'est de l'histoire ancienne... -d'ailleurs l'Empereur n'y était pas... Là où il est, on n'est jamais -battu! - -—Ça c'est vrai, dit Catherine, quel homme!... Mais, Lefebvre, est-ce -que je t'accompagne? - -—Si tu veux... jusqu'à la frontière... L'Empereur emmène -l'impératrice. C'est une promenade militaire... une simple promenade... -Ah! ma Catherine, quel coup de tonnerre dans une journée d'été que -cette guerre éclatant tout à coup... Mais, voyons, occupons-nous de -notre départ; as-tu vu Henriot? - -—Henriot est là qui t'attend... comme tu l'avais commandé... - -—Bien... je vais le présenter à l'Empereur... peut-être cette guerre -déclarée si vite servira-t-elle à son avancement... Va chercher notre -Henriot!... - -Catherine se disposait à déférer à ce désir. Despréaux, toujours -empressé, voulait offrir ses services. - -Il se précipita vers la porte, devançant Catherine. - -—Pardon, belle dame... dit-il. - -Il n'eut pas le temps d'achever. - -Un violent coup de botte l'atteignait à la chute des reins et la voix -de Lefebvre grondait: - -—Veux-tu me f... le camp!... Nous sommes entre militaires, bougre -d'acrobate! - -Despréaux sortit en se frottant le bas du dos, pestant au fond du cœur -contre les mœurs soldatesques, et regrettant l'heureuse époque où il -enseignait la révérence par principes à madame la Dauphine. - -Catherine introduisit un jeune sous-lieutenant. - -Lefebvre courut à lui et prenant brusquement sa main, dit: - -—Henriot, il y a du nouveau... - -—Quoi donc, parrain? - -—La guerre! - -—Mais où se bat-on? - -—Jeune présomptueux... tu n'es pas encore certain d'en être! il faut -que je parle à l'Empereur... Tu crois donc que tout le monde peut, -comme cela, se faire tuer pour l'Empereur?... Enfin, j'espère que tu -seras admis à cet honneur... - -Henriot, tout joyeux, s'écria: - -—Mon parrain, je vous remercie... Quand me présenterez-vous à -l'Empereur? - -—Tout à l'heure... il y a une revue de la garde impériale... tu -viendras avec moi, la maréchale de son côté parlera à l'Impératrice... - -—Oui, je vais aller trouver Joséphine sur-le-champ... Mon petit -Henriot, tu partiras, je te le promets! - -Un roulement de tambour éclata sous les fenêtres. - -—Dépêchons-nous, dit Lefebvre, l'Empereur monte à cheval... la revue -va commencer. - -Et il entraîna le jeune Henriot, tandis que Catherine, sonnant, criant, -bousculant Lise et deux autres femmes accourues à ses appels bruyants, -achevait de s'habiller pour se rendre chez l'Impératrice. - -On était en septembre 1806. - -L'empire français couvrait les deux tiers de l'Europe. Napoléon, sur un -trône fait de trophées et de drapeaux, dominait peuples et rois. - -En ouvrant les travaux du Corps législatif, il avait dit sans -exagération: - -«La maison de Naples a cessé de régner. Elle a perdu sa couronne -sans retour. La presqu'île d'Italie est réunie au grand empire. J'ai -garanti, comme chef suprême, les souverains et les Constitutions qui -en gouvernent les différentes parties. Il m'est doux de déclarer ici -que mon peuple a fait son devoir. Du fond de la Moravie, je n'ai pas -cessé un seul instant d'éprouver les témoignages de son amour et de son -enthousiasme français; cet amour fait ma gloire, bien plus encore que -l'étendue de ses forces et de ses richesses!» - -A ce faîte de gloire et de puissance, le vertige parut s'emparer de -Napoléon. Il commit la faute, la folie, de donner des royaumes à ses -frères, au lieu de se faire des alliés, des lieutenants, de tous ces -petits souverains dépossédés auxquels il eût confié la régence, la -vice-royauté de leurs propres états. - -Napoléon, qui fut victime de son affection pour sa tribu, combla donc -ces personnages des deux sexes, qui furent des ingrats dans le malheur, -après avoir été des obstacles dans la prospérité. - -Joseph Bonaparte fut roi de Naples et des Deux-Siciles. Louis, roi de -Hollande. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr des premiers épisodes de -ce récit, reçut les principautés de Lucques et de Piombino. Caroline, -madame Murat, devint grande-duchesse de Berg. Pauline, veuve du général -Leclerc et remariée au prince Borghèse, fut duchesse de Guastalla. - -Toutes les sœurs de l'Empereur se jalousaient, se plaignaient. -Aucune ne se trouvait satisfaite du lot que lui assignait le frère -tout-puissant. Il semblerait, disait Napoléon, moitié riant, moitié -mécontent, à entendre leurs doléances, que je les frustre d'une part de -l'héritage du feu roi notre père!... - -La campagne de 1806 qui allait s'ouvrir devait encore accroître les -rivalités et les convoitises de la famille impériale. - -La guerre éclata soudainement. La victoire d'Austerlitz aurait dû -décider la Prusse à continuer à garder la neutralité. Si elle désirait -attaquer le colosse occidental, c'était au moment où elle aurait eu -pour alliées l'Autriche, la Russie, l'Angleterre, la Suisse, les -Deux-Siciles, qu'elle devait courir aux armes. Il y eut de la folie -dans sa provocation. - -Sa témérité fut l'œuvre du plus funeste chauvinisme et de l'illusion la -plus dangereuse. - -Ses publicistes, ses philosophes, ses maîtres d'école, Fichte en tête, -allaient partout prêchant la guerre, criant sus à la France! - -Avec une infatuation dont nous avons depuis, par un cruel retour des -choses, donné l'exemple, ses militaires se déclaraient prêts, équipés, -invincibles. Le peuple, grisé par les orateurs, entraîné par les -étudiants, les chansonniers, ne parlait que de Frédéric-le-Grand, et -l'on se vantait, dans toutes les brasseries, de recommencer Rosbach -sous les murs de Paris. - -Les Prussiens oubliaient qu'ils avaient un pays de plaines, où -Napoléon, dont la tactique ordinaire était l'offensive, pourrait -facilement pénétrer. En outre, l'armée française se trouvait à -moitié route, et avec rapidité devait tomber sur les corps prussiens -imparfaitement organisés. - -Mais la Prusse était emballée. On avait persuadé à ce peuple qu'il -s'agissait d'une guerre nationale. Des brochures patriotiques étaient -distribuées à profusion. On trompait, on séduisait, on affolait cette -nation, qui, d'ailleurs, devait montrer dans la lutte une grande -énergie et une incroyable force de résistance. Disons-le, à la gloire -de nos ennemis: dans cette campagne de 1806, Napoléon trouva, pour -la première fois, en face de lui, non plus des troupes stipendiées, -obéissant plus ou moins à la discipline, mais une nation frémissante, -levée en masse et décidée à disputer son sol à l'étranger. Vaincue en -1806, comme la France envahie à son tour le fut en 1814, la Prusse -perdit les batailles et conserva l'honneur. - -Quand la maréchale Lefebvre descendit au salon de l'Impératrice, elle -vit toute la cour en émoi. - -La nouvelle de la déclaration de guerre était connue. Chacun se -demandait avec anxiété ce que l'empereur allait décider pour le départ. - -On entourait l'Impératrice, on cherchait à apprendre d'elle les -intentions de Napoléon. - -—Mais je ne sais rien, répondait-elle, en s'efforçant de dissimuler -sous un sourire son anxiété... Sa Majesté m'a prévenue seulement que -j'aie à faire mes préparatifs... je l'accompagne jusqu'à Mayence... - -—Lefebvre me l'a dit, fit la maréchale, moi aussi je vais avec -lui... ça me fera un rude plaisir de me retrouver avec des soldats... -Ah! Majesté, on s'encroûtonne, on se rouille dans les palais!... -Vous verrez comme on dort bien sur un lit de camp!... et c'est pour -demain... pour ce soir?... - -—Qui peut le dire? fit l'Impératrice, en hochant la tête. Vous -savez bien comment agit l'Empereur... Il dispose tout rapidement, -secrètement, d'avance, comme s'il devait partir chaque jour... Personne -ne doit être en défaut... Tout le monde est à son poste... Ce qui -fait qu'il peut, quand il lui plaît, déclarer la guerre et se mettre -en route. Il m'a avertie de me préparer, je suis prête... Quand Sa -Majesté donnera le signal, je descendrai et je sauterai à ses côtés en -voiture, voilà tout!... - -—Oh! nous sommes habitués à ces coups de tambour, dit la maréchale, -et ce n'est pas pour si peu qu'on se démontera... Je voulais savoir -seulement si Votre Majesté avait vu l'Empereur ce matin et si son -humeur était bonne... - -—Vous avez quelque chose à lui demander... une faveur? - -—Oui, madame, j'ai mon filleul, le jeune Henriot, un gentil gars, -allez, qui va sur ses vingt et un ans, déjà sous-lieutenant, et qui -voudrait être autorisé à partir avec Lefebvre. - -—Si cela peut vous faire plaisir, ma chère maréchale, dites à votre -protégé que je le prends dans mon service d'honneur... - -—Merci, madame, mais c'est au combat, et non dans les antichambres, -qu'Henriot veut gagner ses grades... il n'est pas pour rien le filleul -de Lefebvre! - -—Eh bien! qu'il parte toujours... on lui fournira là-bas les occasions -de se faire tuer, s'il en a si grande envie!... - -—Votre Majesté est trop bonne! dit Catherine tout à fait ravie de la -promesse. Enfin son enfant adoptif, le fils de Neipperg et de Blanche -de Laveline, allait donc acquérir de la gloire et servir l'Empereur!... - -Des acclamations formidables, mêlées à des roulements de tambour, -à des sonneries de trompettes, firent se lever tout l'entourage de -Joséphine. Chacun courut aux fenêtres. - -Dans la cour, l'Empereur passait en revue les grenadiers de la garde. - -Il avait à côté de lui les généraux destinés à commander la grande -armée: Lefebvre, Bernadotte, Ney, Lannes, Davoust, Augereau et Soult. -Mortier, commandant la réserve en Westphalie, et Murat, chef de toute -la cavalerie, manquaient seuls à ce défilé de héros. - -Après avoir minutieusement inspecté les soldats selon son habitude, -l'Empereur s'approcha du tambour-major des grenadiers, haut et droit, -qui redressait superbement son bonnet à poil au plumet gigantesque, la -canne en arrêt, prêt à donner le signal du roulement: - -—Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il. - -—La Violette, sire! répondit le géant d'une voix flûtée. - -—Et tu as servi? - -—Partout, sire! - -—Bien! dit l'Empereur qui aimait les réponses brèves et nettes. -Connais-tu Berlin? - -—Non, sire. - -—Veux-tu y aller? - -—J'irai où mon Empereur voudra que j'aille. - -—Et bien, La Violette, prépare les baguettes de tes tapins... dans un -mois tu entreras le premier, la canne haute, dans la capitale du roi -de Prusse. - -—On y entrera, sire. - -—La Violette, quelle taille as-tu? demanda brusquement Napoléon, -regardant avec étonnement l'ancien aide cantinier qui avait -certainement vu se développer sa taille depuis qu'il était passé -tambour-major des grenadiers. - -—Sire, j'ai cinq pieds onze pouces. - -—Tu es haut comme un peuplier!... - -—Et vous, mon empereur, vous êtes grand comme le monde! dit La -Violette fou de joie de parler à Napoléon, et ne pouvant contenir -l'expression de son enthousiasme. - -Napoléon sourit à ce compliment, et se penchant vers Lefebvre il lui -dit: - -—Il faudra me rappeler à l'occasion, maréchal, ce tambour-major... - -Lefebvre s'inclina. L'Empereur continua son inspection; puis sur -un signal du maréchal, tous les tambours battirent, les trompettes -sonnèrent et les grenadiers de la garde, ce qui devait être la phalange -épique d'Iéna, d'Eylau, de Friedland, de Waterloo aussi, défilèrent, -superbes, farouches, terribles, devant leur dieu, impassible, les mains -croisées derrière son ample redingote grise... - -Et quand la canne de La Violette se fut abaissée, pour laisser -reprendre batteries et sonneries, un grand cri s'éleva de cette forêt -d'hommes droits et robustes comme des chênes, dont beaucoup devaient -rester dans cette Prusse où les entraînait leur maître, bûcheron -terrible: - -—Vive l'Empereur! - -Napoléon, satisfait, se tourna vers Lefebvre et lui dit à voix basse: - -—Je crois que mon cousin le roi de Prusse ne tardera pas à se repentir -de m'avoir provoqué... Avec de pareils gaillards, je ferais s'il -le fallait la guerre à Dieu lui-même, eût-il pour le soutenir ses -légions d'archanges commandés par saint Michel et par saint Georges... -Maréchal, allez embrasser votre femme, nous partons cette nuit! - - - - -III - -LE COMITÉ DE LA RUE BOURG-L'ABBÉ - - -Au centre de Paris, rue Bourg-l'Abbé, une de ces voies tortueuses, -habitées par de nombreux ménages d'ouvriers en chambre, et que la -lumière rare et l'humidité persistante rendent moroses, le jour même où -l'Empereur passait en revue ses grenadiers dans la cour de Saint-Cloud, -on aurait pu voir, à la tombée de la nuit, sept ou huit personnes, -rasant les murs, se glisser avec précaution dans une allée qu'éclairait -un quinquet fumeux, puis traverser une maison au fond de laquelle, -dans la cour, se trouvait un hangar paraissant servir d'atelier de -menuiserie. - -Ces ombres mystérieuses disparaissaient une à une dans le hangar dont -les grandes portes s'ouvraient et se refermaient sans bruit. - -Vers huit heures, une dizaine d'hommes se trouvaient réunis dans cette -vaste pièce, au centre de laquelle se dressait une chaise vide devant -une petite table, éclairée par deux chandelles. - -Les assistants s'entretenaient à voix basse; par moments, on se -taisait, on écoutait les bruits qui venaient du dehors. Quelques-uns, -s'approchant des vantaux de la porte, prêtaient l'oreille. - -Une voix s'éleva tout à coup, dans le demi-silence des chuchotements. - -—Citoyens, dit un homme jeune, portant l'uniforme de médecin-major -de l'armée, le compagnon qui nous est annoncé, et dont la venue est -certaine, ne se trouve pas encore parmi nous... Si vous voulez, nous -commencerons la séance?... Nous avons des procès-verbaux à lire, des -rapports à entendre... - -—Oui, commençons sur-le-champ... Ouvre la séance, Marcel! répondit un -des assistants, qui parut recueillir l'assentiment de tous. - -Marcel, l'aide-major de Jemmapes, s'approcha de la table, tapa deux -coups légers avec un coupe-papier et dit gravement: - -—Philadelphes, la séance est ouverte! - -Tous se rapprochèrent. Les manteaux écartés laissèrent voir quelques -uniformes d'officiers. - -Marcel dit en parcourant du regard son auditoire: - -—Philadelphes, je vais faire l'appel nominal... - -Et, prenant une feuille de papier, il lut rapidement les noms -suivants: Florent-Guyot... Ricord... Baude... Blanchet... Gariot... -Delavigne... Baudemont... Bournot... Jacquemont... Ricard... Liebaut... -Gindre... Lemarc... Poilpré... Rigomard Bazin... Demaillot... Guillaume -Louvigné... et Marcel... - -—Présent! avait répondu chacun des assistants à l'appel de son nom. - -Marcel prit alors un autre papier et lut: «Procès-verbal de la séance -du premier jeudi d'août 1806.» - -Pendant la lecture de cette pièce, jetons un coup d'œil sur les -personnages ainsi rassemblés sous un hangar au fond d'une cour de la -rue Bourg-l'Abbé, dans un but qui devait être grave, à en juger par -les précautions que l'on avait prises pour s'introduire dans ce local -discret. - -Ce hangar était le lieu de réunion mensuelle des _Philadelphes_. - -Cette société secrète avait été fondée par le colonel Joseph -Oudet lequel portait le nom de Philopœmen. Plusieurs des conjurés -s'appelaient de noms empruntés à l'antiquité, Caton, Spartacus, -Thémistocle. Les Philadelphes poursuivaient, depuis le 18 Brumaire, le -renversement du pouvoir consulaire d'abord, puis de l'empire. - -La plupart des conspirateurs originaires étaient des républicains, mais -les émigrés, les royalistes et les agents de l'Angleterre n'avaient -pas tardé à pénétrer dans la société. - -Les Philadelphes, en effet, se proposaient, pour atteindre leur but, -d'assassiner Napoléon. - -C'est dans le Jura que s'était d'abord formée l'association sous le -titre de l'_Alliance_. - -Dans l'armée, elle recruta ses adhérents. Le triste Moreau, qui, après -avoir glorieusement servi la France et s'être immortalisé par sa belle -retraite d'Allemagne, devait honteusement périr à Dresde, dans les -rangs ennemis, le traître Pichegru aussi, furent ses membres les plus -actifs. - -Constituée à l'imitation des loges maçonniques, la Société des -Philadelphes,—ce nom provenait d'un groupe fondé à Philadelphie aux -Etats-Unis,—eut des ramifications en Angleterre, en Amérique, en -Russie, en Italie. Elle s'affilia à d'autres groupes, secrets, presque -tous militaires: les Miquelets des Hautes-Pyrénées, les Barbets des -Alpes, les Bandoliers des départements de la Franche-Comté, les Frères -Bleus, etc. - -Les Philadelphes avaient pour programme ostensible: les secours -mutuels, les relations d'amitié, l'appui réciproque. L'assassinat de -l'empereur n'était révélé, comme objet final de la société secrète, -qu'aux principaux initiés. - -Car, à l'instar des fils d'Hiram, les Philadelphes avaient trois -grades, depuis l'initiation jusqu'à la maîtrise. - -Le troisième grade permettait seul la connaissance du grand secret. -Les membres des cercles du premier et du second degré ne savaient rien -des maîtres du troisième. Le chef suprême ou Censeur était élu par -sélection, sur une liste présentée aux trois degrés successivement, -de vingt-cinq candidats. A chaque épreuve dix noms étaient écartés. -Au dernier degré le Censeur devait être pris parmi les cinq candidats -restants. - -Une seule condition était imposée pour cette élection suprême: le chef -devait toujours être un militaire. - -L'emblème des Philadelphes était une étoile, semblable à l'emblème qui -devait être choisi, par la suite, comme insigne de la Légion d'honneur. - -Les précautions étaient prises assez habilement par la société, pour -que, jusqu'à l'époque où nous trouvons les conjurés réunis dans le -hangar de la rue Bourg-l'Abbé, la police de Fouché ou celle de Dubois -n'ait pu mettre la main sur aucun des fils de cette vaste organisation, -dont le réseau s'étendait par tous les régiments de l'empire. - -Le colonel Oudet ou Philopœmen avait trente ans. C'était un élégant et -aimable cavalier. Doué d'un visage gracieux, très galant, très empressé -auprès des femmes, il dissimulait, sous des dehors évaporés et une -préoccupation apparente des succès féminins, les froids calculs du -conspirateur et la haine qu'il portait à Napoléon. - -Il était absent de Paris le jour de la séance à laquelle nous faisons -assister le lecteur. Un ordre l'avait envoyé rejoindre son régiment -à Besançon, en vue de la guerre imminente et de la concentration des -troupes en Franconie. - -Les membres du cercle supérieur réunis là étaient presque tous de -vieux républicains: Florent-Guyot, ancien député de la Côte-d'Or à -la Convention, avait été envoyé en mission dans le Nord. Ministre -de France à La Haye, Bonaparte l'avait distingué et l'avait nommé -substitut du procureur général. Il lui en savait gré en voulant le -faire assassiner. - -Ricord, ancien conventionnel, envoyé en mission dans le Midi, avait été -très lié avec Bonaparte, lors du siège de Toulon. Il avait été arrêté -comme complice de Babeuf et acquitté par la haute-cour de Vendôme. - -Baude, fabricant de masques, était également un acquitté du procès de -Vendôme. - -Blanchet, ouvrier dessinateur, s'était signalé par sa résistance aux -thermidoriens. - -Gariot, Delavigne, Baudemont, Ricard, appartenaient au commerce -parisien. Bournot était chef de bataillon. Jacquemont, ancien membre -du tribunal, chef de bureau au ministère de l'intérieur. Gindre était -médecin, Lemarc administrateur du département du Jura. - -Poilpré, capitaine en retraite, Liebaut, avocat, Rigomard Bazin, -ancien volontaire de 92, journaliste, et Demaillot, propriétaire, -complétaient le comité supérieur des Philadelphes. - -Deux des personnages de cette réunion nous sont déjà connus: Marcel et -le marquis de Louvigné. - -Marcel avait conservé, durant les guerres de la République et du -Consulat, ses sentiments de philosophe cosmopolite. Il maudissait la -guerre et rendait responsable de ses maux la tyrannie de Bonaparte. -Avec zèle et dévouement il avait, sur les champs de bataille, donné ses -soins aux blessés. Nous avons vu qu'il n'avait pas hésité à accompagner -Catherine Lefebvre, lorsqu'il s'était agi de s'aventurer parmi les -décombres du château de Lowendaal, le soir de Jemmapes, et qu'il avait -été assez heureux pour en retirer le petit Henriot, bientôt rétabli, -grâce à ses soins. - -Marcel, rêvant une République universelle, fondée sur la fraternité -et sur la paix, où tous les hommes, déposant les armes, ne se -rencontreraient que pour échanger les produits du travail commun -et célébrer des fêtes joyeuses, avait été acquis des premiers à -l'Association des Philadelphes. Il en était devenu le secrétaire et -portait le nom d'Aristote. - -L'autre personnage, un robuste gaillard, à physionomie énergique, au -visage traversé d'une balafre et dont toutes les allures dénotaient -l'homme d'action, était le marquis de Louvigné, le mari de cette -grasse et aventureuse châtelaine, la mère de Renée, dont le comte de -Surgère avait fui, jusqu'à Coblentz, l'intimité trop pesante. - -Le marquis de Louvigné, royaliste ardent, après avoir fait toutes les -guerres de Vendée, avait chouanné en Bretagne et en Normandie. - -Il avait failli être pris avec Cadoudal et M. de Frotté et ne s'était -échappé en Angleterre que par miracle. - -Revenu en France après l'amnistie, il avait été mêlé à l'affaire de la -machine infernale, et s'était faufilé dans les rangs des Philadelphes, -à la faveur de la haine vivace qu'il manifestait en toute occasion -contre Napoléon. - -Agent secret des princes, le marquis de Louvigné soutenait, avec -habileté et prudence, les intérêts royalistes dans cette société -républicaine. - -Les généreux esprits qui s'étaient lancés dans cette entreprise -terrible ne voyaient au bout de leurs efforts, couronnés de succès, que -le renversement de l'Empire et le rétablissement de la République. - -Le vieux chef chouan, plus clairvoyant, se disait que la mort de -Napoléon ne profiterait qu'aux Bourbons et, tout en secondant de son -mieux les projets de ses amis les républicains, il songeait avec joie -que si les Philadelphes triomphaient, ce n'était pas une République, -mais une Restauration qui deviendrait le régime de la France, livrée à -l'étranger, abattue, désarmée, privée de son épée, dépouillée de son -manteau de gloire. - -Quand le procès-verbal fut lu et adopté sans observation, Marcel donna -connaissance de la correspondance. - -Des renseignements intéressants, dit-il, lui étaient parvenus de -plusieurs points du territoire. Des adhésions nouvelles arrivaient -de plusieurs régiments jusque-là réputés enthousiastes pour -l'Empereur. Partout des ferments d'agitation se produisaient. Les -mères de famille, effrayées de la conscription qui leur enlevait -chaque année leurs enfants, encourageaient leurs maris à grossir les -rangs des Philadelphes. La presse bâillonnée, la tribune muette, -donnaient plus de force à la propagande secrète. Le pays était mûr -pour l'indépendance; il ne fallait qu'un événement, un hasard, pour -proclamer l'insurrection, qu'un chef comme Washington pour la faire -triompher... - -Comme on applaudissait avec ménagement, de peur d'éveiller l'attention -des voisins parmi lesquels pouvait se trouver quelque agent du préfet -de police Dubois, la porte du hangar s'ouvrit et un homme encore jeune, -de manières aisées, portant, avec une coquetterie d'ancien régime, les -cheveux poudrés, parut, saluant avec dignité les assistants. Il se -dressait, serré dans une longue redingote boutonnée, et tenait à la -main une canne à pomme d'or. - -—Citoyens, dit Marcel, désignant le nouveau venu, permettez-moi de -vous présenter le compagnon Léonidas, qui nous est recommandé par notre -chef Philopœmen... c'est lui qui peut-être sera le Washington de la -France!..... il va vous dire si l'occasion est favorable d'en finir -avec le tyran!... - -—Elle n'a jamais été si belle! s'écria le nouveau venu, et je dois, -camarades, vous en donner la raison: la guerre est déclarée!... - -—Approchez-vous, compagnon Léonidas, et veuillez faire connaître aux -Philadelphes votre plan, dit Marcel, cédant au nouveau venu l'unique -chaise garnissant le local du comité de la rue Bourg-l'Abbé. - - - - -IV - -LE PLAN DE LÉONIDAS - - -Léonidas, d'une voix contenue, exposa brièvement son projet au comité -supérieur. - -Il commença par se livrer à une attaque passionnée contre Napoléon. -Il lui reprocha son ambition démesurée, ses rêves de conquérant, son -origine corse, ses allures de condottière; il n'osa pas nier son génie -d'organisateur ni contester ses talents militaires, mais il grandit -démesurément Moreau, Masséna, Bernadotte, tous les généraux qui furent -les rivaux de Bonaparte, et qui presque toujours se trouvèrent battus -quand il n'était pas là. Léonidas, poursuivant son réquisitoire, débita -toutes les critiques, toutes les insinuations et toutes les accusations -que, par suite, les écrivains royalistes reproduisirent dans leurs -pamphlets. - -Puis il déclara que les temps étaient propices, qu'il fallait enfin -abattre le tyran et rendre à la France la liberté. - -L'occasion était offerte: il fallait la saisir; on n'avait pas besoin -de risquer un attentat qui pouvait échouer. - -L'assassinat était une suprême ressource. Il ne fallait y recourir qu'à -défaut d'autre moyen. - -Or, on avait mieux. Il allait le démontrer. - -La guerre était ouverte. A la tête d'une armée formidable, Napoléon -bientôt s'enfoncerait dans les plaines marécageuses de la Westphalie, -du Hanovre, du Brandebourg. - -Il pouvait y rester. L'important n'était pas qu'il fût enseveli dans -les tourbières de la Prusse, mais qu'à Paris on le crût disparu dans la -confusion de cette campagne lointaine. Les nouvelles seraient rares, -longues à parvenir. Avant que l'erreur fût dissipée et la nouvelle -démentie, la révolution aurait abouti. - -—Oui, reprit Léonidas avec force, au risque de donner l'éveil aux -voisins curieux ou aux agents apostés, il n'est pas nécessaire que -Napoléon soit réellement défunt, il suffit que cette nouvelle se -répande en France: l'Empereur est mort! pour qu'aussitôt, au milieu -d'un effarement général, l'empire s'effondre. N'est-ce pas le colosse -aux pieds d'argile! - -—Bravo! citoyen Léonidas, dit un des membres, vous profitez donc de -l'éloignement de l'empereur pour répandre le bruit de sa mort. Mais -quel parti tirerez-vous du désarroi, de l'anarchie qui, selon vous, -doivent en résulter dans l'Etat? - -—Tout est prévu, répondit Léonidas avec calme. - -Et il continua: - -Un décret est supposé rendu par le Sénat qui investit votre serviteur -du commandement de l'armée de Paris. Le général Masséna est chargé -du commandement en chef des armées engagées devant l'ennemi. La -garde nationale, par un autre décret, est reconstituée et le général -Lafayette en est nommé général en chef. - -—Et pour l'intérieur, que décidez-vous? demanda un autre membre. - -—Un sénatus-consulte est préparé, qui nomme un gouvernement -provisoire... - -—Les noms?... pouvons-nous les connaître? demanda Marcel. - -—Je ne vois aucun inconvénient à vous les dire: les citoyens -Garat, Destutt de Tracy, Lambrecht, sénateur, le général Moreau, -l'ancien membre du Directoire Carnot, font partie de ce gouvernement, -provisoirement présidé par un militaire. - -—Qui est-il? dirent plusieurs des assistants, impatients, avides de -connaître le vrai chef, l'âme de cette conspiration... - -—Ce président sera moi... - -—Très bien!... dit le marquis de Louvigné, et votre gouvernement -s'intitulera républicain?... - -—Quel autre régime le pays pourrait-il supporter? fit Léonidas en -regardant avec sévérité le marquis. - -L'agent royaliste se tut, craignant d'éveiller les soupçons. - -—Nous aurons pour nous le peuple et l'armée, reprit Léonidas. Nous -abolirons la conscription. Nous crierons par toute la France: «Plus de -droits réunis!» Nous déclarerons à l'Europe la paix. Pas de guerre! Pas -de levées d'hommes! Les Français pourront jouir en paix des fruits de -leur gloire et des bienfaits de l'alliance avec toutes les nations!... -Voilà ce que nous offrons au peuple. Délivré du tyran, il acclamera de -nouveau la République et relèvera la statue abattue de la Liberté!... - -On applaudit à ce programme et les mains des membres rapprochés du -bureau se tendirent vers Léonidas pour le féliciter. - -Marcel, qui faisait un peu l'office de directeur des débats, intervint -alors: - -—Citoyens, vous avez entendu l'exposé si clair, si lumineux, si -pratique aussi, du projet conçu par le compagnon Léonidas, avec -l'approbation de notre censeur Philopœmen... êtes-vous d'avis de -l'adopter? - -—Oui! oui!... s'écrièrent plusieurs voix. - -—Il s'agit maintenant de fixer la date ou le jour de l'exécution. - -—Seul, je dois connaître cette date, dit Léonidas... il faut que -le secret soit absolu... Au dernier moment je vous convoquerai... -Acceptez-vous? - -—Oui... oui... Mort au tyran!... A bas l'Empereur!... clamèrent les -conjurés, dominés par l'énergie et l'accent d'autorité de leur nouveau -chef. - -—Mes amis, je compte sur vous comme vous pouvez compter sur moi, -reprit Léonidas; à présent, avant de nous séparer, en vous remerciant -de l'accueil que vous avez bien voulu me faire sur l'avis de mon cher -camarade le colonel Oudet, il me reste un devoir à remplir... Je vous -ai donné les noms de tous les membres du gouvernement provisoire... -sauf un seul, le mien... je dois vous le faire connaître... - -Un grand silence se fit. Tous attendaient avec une vive curiosité -le nom de cet audacieux conspirateur qui, en imaginant de répandre -brusquement le bruit de la mort de l'Empereur, espérait surprendre le -pouvoir, intimider le Sénat, rallier les administrations et disposer de -l'armée façonnée à l'obéissance passive. - -—Philadelphes, dit Léonidas, avec une mâle simplicité, je suis né -à Dôle, le 28 janvier 1754, j'ai donc cinquante-deux ans; mon père -était chevalier de Saint-Louis: à seize ans je me suis fait soldat. -J'ai commandé le détachement franc-comtois à la fête de la Fédération. -J'ai gouverné la place de Besançon. J'ai été fait général de brigade -en Italie, où j'ai servi sous mes amis Championnet et Masséna... -J'ai toujours défendu la patrie et aimé la liberté... Je me nomme le -général... - -A ce moment, on frappa violemment à la porte du hangar. - -Un maréchal des logis de hussards, très mince, très coquet, accourut, -essoufflé: - -—Vite! vite!... Hors d'ici, camarades! cria-t-il en entrant. - -—Qu'y a-t-il, Renée? demanda vivement Marcel, s'approchant du maréchal -des logis qui n'était autre que Renée, le joli sergent du bataillon de -Mayenne-et-Loire, la compagne fidèle de l'aide-major. - -—Il y a que vous êtes perdus! Si vous restez une seconde de plus ici, -vous êtes pris... les agents de Dubois sont sur mes talons... - -Marcel s'était aussitôt précipité vers le centre de la pièce, et -soulevant une trappe, l'ouvrit, disant aux conjurés: - -—Camarades, éloignons-nous par cette issue... nous tomberons dans la -cave d'un ami, d'un affilié... de là nous pourrons gagner une maison -voisine donnant sur une autre rue... En route!... le tyran n'en a -plus pour longtemps à nous faire traquer par ses sbires!... Vive la -République! - -—Mort au tyran! à bas l'Empereur! répétèrent les Philadelphes. - -Marcel tenant la trappe ouverte, tous les assistants descendirent un à -un. - -Renée voulait attendre que Marcel eût à son tour disparu dans le trou -béant, mais celui-ci lui fit signe de passer, et, montrant Léonidas, il -dit: - -—Après vous, mon général... - -—Du tout, répondit celui-ci, je suis ici capitaine à bord d'un navire -en perdition... je dois rester le dernier... - -Marcel fit un signe de soumission et posa le pied sur l'échelle. - -Au moment de descendre, il releva la tête: - -—Pardon, dit-il, on vous a interrompu à l'instant où vous alliez, mon -général, nous dire votre nom... peut-être est-il bon que je le sache, -pour le procès-verbal de cette séance? - -—Très juste, répondit Léonidas. - -Et s'engageant à son tour dans la soute noire, derrière Marcel, il dit -ce simple nom: - -—Général Malet!... - -Puis il laissa retomber la trappe. - -Il était temps: des coups de crosse ébranlaient la porte du hangar, -qui avait servi de siège au comité de la rue Bourg-l'Abbé et les -agents du préfet Dubois s'avançaient, avec précaution, dans la salle -vide, tandis que les Philadelphes, ayant gagné la maison voisine, se -dispersaient, ajournant l'exécution du projet hardi que le même général -Malet devait reprendre témérairement plus tard, au moment de la déroute -de Russie, le 22 octobre 1812. - - - - -V - -GLOIRE D'AUTREFOIS - - -La guerre était commencée. Napoléon s'était préparé avec autant de -prudence, de circonspection et de précautions de toutes sortes, en vue -de la première rencontre, que si le salut de la France en eût dépendu. - -La Prusse, au contraire, avec une infatuation que plus tard nous -devions connaître, se fiant à sa vieille réputation militaire, toute -glorieuse des souvenirs du grand Frédéric, abusée par les publicistes -chauvins comme de Gentz, trompée par ses militaires qui affirmaient, -en d'autres termes, mais avec la même présomptueuse sottise que notre -maréchal Lebœuf soixante-quatre ans plus tard, qu'il ne manquait pas un -bouton de guêtre aux grenadiers, la Prusse ayant pour chefs de vieux -généraux comme Brunswick, Blücher et Mollendorf, semblait pénétrée de -l'esprit d'imprudence et d'erreur dont il est parlé dans _Athalie_. La -chute de la monarchie prussienne apparaissait fatale. - -Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à Erfurt, sous la -présidence du roi Frédéric-Guillaume. - -Le duc de Brunswick, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorf, -les ministres, plusieurs officiers généraux, tinrent séance pendant -deux jours. - -Il est facile de gagner les batailles après coup et de refaire les -plans de campagne, en évitant les fautes commises, en profitant des -hasards heureux survenus. - -Sans tomber dans cette façon trop aisée de tabler sur les faits -accomplis, sans suivre la fortune et argumenter d'après le succès -final, il est certain que les Prussiens commirent une faute immense dès -le début de la campagne. - -Ils devaient, loin de se porter au devant de Napoléon qui avait à sa -disposition ses troupes de l'Allemagne du Sud, reculer, lui opposer -l'espace, le terrain marécageux et difficile, l'attirer vers le Nord, -et là joindre l'armée russe à qui la distance ne permettait pas -d'entrer en ligne avant deux ou trois mois. - -De sages conseils en ce sens furent produits, mais la reine Louise -assistait à la discussion penchée sur le fauteuil du roi. Elle fut -en cette circonstance le mauvais génie de la Prusse, comme une autre -souveraine devait plus tard fatalement conseiller ceux qui disposaient -des destinées de la France. - -La reine murmura à l'oreille du roi son indignation de paraître -reculer devant les Français qui n'avaient pas encore eu affaire à la -première armée d'Europe, aux vainqueurs de Rosbach. Que dirait le -peuple si animé, si excité, qui criait: A Paris! à Paris! dans les -rues de Berlin. Et les étudiants aux discours enflammés, qui chaque -soir emplissaient les brasseries de leurs belliqueuses provocations, -accompagnées de larges rasades! Les philosophes s'en mêlaient: Fichte -en tête, qui s'était engagé, et l'on ne rêvait, dans les laboratoires -et parmi les pinacothèques, que l'extermination de l'armée française -et la conquête des anciennes provinces de la Lotharingie. Il fallait -avancer, pousser droit à l'ennemi. Une première victoire ouvrirait à -l'armée prussienne la route de Paris! Et la reine disait: - -—Vous hésitez, sire! Le peuple pensera que vous avez peur!... - -Le roi, faible, indécis, qui aurait peut-être voulu encore arrêter les -hostilités, tenter une démarche pacifique, se soumit aux arrêts de la -reine Louise. Cette femme imprudente traduisait d'ailleurs, au conseil -de guerre d'Erfurt, les passions populaires surexcitées et formulait -les sentiments de toute la nation fanatisée. - -La marche en avant fut résolue. Dans une note insultante et -provocatrice, la Prusse demanda à la France de retirer immédiatement -ses troupes de l'autre côté du Rhin. La date de cette retraite était -exigée au 8 octobre. - -Ce fut Berthier, major général, qui remit la note à l'Empereur. - -—Très bien, lui dit froidement celui-ci, nous serons exacts au -rendez-vous que nous donne le roi de Prusse. Le 8 octobre, au lieu -d'être en France, nous serons en Saxe! - -Immédiatement Napoléon adressa à l'armée la proclamation suivante: - - «Soldats, - - «L'ordre pour votre rentrée en France était parti. Vous - vous étiez déjà rapprochés de plusieurs marches, des fêtes - triomphales vous attendaient. Mais des cris de guerre se - sont fait entendre à Berlin. Le même esprit de vertige qui, - à la faveur de nos dissensions intestines, conduisait, il y - a quatorze ans, les Prussiens au milieu des plaines de la - Champagne, domine encore dans leurs conseils. Si ce n'est plus - Paris qu'ils veulent renverser jusque dans ses fondements, - ils veulent que nous évacuions l'Allemagne à l'aspect de - leurs armées. Soldats!... il n'est aucun de vous qui veuille - retourner en France par un autre chemin que celui de l'honneur. - Nous ne devons y rentrer que sous des arcs de triomphe. - - »Malheur donc à ceux qui nous provoquent! que les Prussiens - éprouvent le même sort qu'ils éprouvèrent il y a quatorze - ans...» - -Le lendemain 8 octobre, l'armée franchissait la Saxe, par trois -colonnes, et Murat, à la tête de la cavalerie, donnait les premiers -coups de sabre. - -Ce fut le combat de Schleitz. Le général prussien Tauenzien eut affaire -au 27e léger, général Maison, et aux 94e et 95e de ligne, de la -division Drouet. Murat avec le 4e hussards et le 5e chasseurs chargea -en personne et décida de cette première victoire. - -Un second combat eut lieu le 10, à Saalfeld. Le prince Louis de Prusse -y fut tué et le maréchal Lannes marcha sur Iéna. - -La panique des Prussiens fut considérable. Les rues de la petite -ville universitaire d'Iéna étaient encombrées de fuyards. Les ponts -de la Saale se trouvaient obstrués par les bagages, les fourgons, les -blessés. La déroute se propagea jusqu'à Weimar. - -Le 13 octobre, Napoléon était devant Iéna. Il donna les ordres -suivants: Soult et Ney devaient se trouver à Iéna au plus tard dans la -nuit. Murat ramènerait sa cavalerie vers Iéna et Bernadotte attendrait -entre Iéna et Naumbourg, à Dornbourg, où se trouvait un pont sur la -Saale. - -A Naumbourg, le maréchal Davoust, chargé d'observer l'armée du prince -de Hohenlohe, avait son quartier général. - -Une hauteur domine Iéna. Là, avec Lannes et la garde, Napoléon se -campa. Au centre d'un carré de quatre mille hommes, il établit sa -tente. Depuis, l'on a nommé ce tertre fameux: Napoléonsberg. - -Alors, avec une activité prodigieuse, il s'occupa d'amener son -artillerie par des chemins difficiles. Une torche à la main, il -dirigeait en personne les travaux du génie entaillant le roc pour -livrer un passage au canon. - -Brisé de fatigue, il ne voulut prendre du repos que lorsqu'il eut vu -les premières pièces hissées. - -Devant un feu de bivouac, se faisant apporter une chaise, il s'assit, à -cheval, et les deux mains appuyées au dossier, il s'endormit, au milieu -d'un cercle respectueux de soldats et d'officiers. - -La Victoire, planant sur la Grande Armée de ses ailes invisibles, -protégeait le sommeil du grand soldat. - -Quand il rouvrit les yeux, un brouillard épais couvrait la plaine. -Escorté par des hommes munis de torches, Napoléon parcourut le front -des troupes. Il les harangua avec son énergie et sa précision -accoutumées. Il fallait couper les Prussiens, les séparer des -Russes, et la journée qui s'avançait allait renouveler les prodiges -d'Austerlitz!... - -Les cris de: «Vive l'Empereur!» éclatèrent et le signal d'attaquer fut -donné à Lannes. - -Le 14 octobre 1806 fut une double victoire: Iéna et Auerstaedt. - -A Iéna, où Napoléon commandait en personne, la victoire fut un instant -compromise par le maréchal Ney qui s'était engagé imprudemment. - -A Auerstaedt, où Davoust ne fut pas secouru par Bernadotte, qui le -jalousait et s'en tint à la lettre des ordres de Napoléon, en gardant -sa position à Dornbourg, les Prussiens crurent un moment anéantir le -3e corps, mais la division Friant et la division Morand décidèrent de -la victoire. Brunswick était frappé à mort, le maréchal de Mollendorf -dangereusement blessé. - -Le double et glorieux combat du 14 octobre anéantit l'armée prussienne. -La débâcle fut épouvantable. Les cavaliers de Murat sabrèrent jusqu'à -Weimar les fuyards. - -Sans l'inaction de Bernadotte, il ne restait pas un soldat à la -Prusse au lendemain de ces deux combats, où le maréchal Davoust égala -Napoléon: Il doit partager sa gloire. - -Le soir du combat, Napoléon parcourut un coin du champ de bataille. - -Il regardait, pensif, des cadavres amoncelés auprès d'un bouquet de -bois, où la cavalerie prussienne avait chargé. - -Le numéro du régiment le frappa. - -—De la 32e! s'écria-t-il. Encore de la 32e!... il en est tant tombé en -Italie, en Egypte, en Allemagne, partout... Oh! les braves gens! dit-il -à Rapp, son aide de camp, tout ému, comment peut-il rester encore des -hommes de cet invincible régiment! - -Et, l'Empereur, s'arrêtant, souleva son petit chapeau, et mit son -cheval au pas, rendant ce suprême hommage à ces vaillants de la 32e -demi-brigade, les soldats du pont d'Arcole et de Marengo. - -Il continua sa ronde. A l'entrée du village d'Auerstaedt, se trouvait -une petite ferme, autour de laquelle un vif engagement s'était livré, à -en juger par les morts qui gisaient alentour et par les armes brisées, -jetées, jonchant la prairie et le jardin attenant à la ferme. - -Devant la porte de la grange soigneusement fermée, l'Empereur aperçut -la silhouette démesurée d'une sorte de maigre géant, debout, paraissant -monter la garde. - -Sous son bras, le géant tenait une longue canne. - -Napoléon poussa vivement son cheval et apostrophant l'étrange -factionnaire: - -—Que diable fais-tu là, toi, le tambour-major? dit-il. - -Le tambour-major, redressant sa haute taille, prit sa canne, lui fit -faire un vertigineux moulinet, la jeta en l'air, la rattrapa au vol et -la présentant ensuite, dans l'attitude du soldat en armes devant un -général, répondit: - -—Sire, j'attends du renfort! - -—Eh! mais je te reconnais... Tu es le tambour-major de mes -grenadiers... Tu te nommes La Violette? - -—Oui, sire, c'est moi-même... en route pour Berlin, comme Votre -Majesté l'a ordonné... - -—Bien! rassure-toi, nous irons à Berlin, mon brave! La route est -ouverte à présent, dit en souriant l'Empereur... Mais, de quels -renforts parlais-tu? - -—Sire, je ne peux pas emmener à moi tout seul mes prisonniers. - -—Tes prisonniers!... Quels prisonniers? dit Napoléon intrigué. - -—Oui, des prisonniers que j'ai faits... Ils sont là... dans la -grange... J'ai fermé la porte et j'attends... - -—Tu as fait des prisonniers, toi? - -—Oui, sire... un escadron! Je me trouvais là tout près avec mes -tapins... J'ai aperçu des dragons rouges démontés qui s'enfuyaient, -je les ai sommés de se rendre... ils m'ont écouté. Ils croyaient -probablement que j'avais derrière moi le régiment... ils se sont -rendus... alors je les ai enfermés là-dedans. Voilà comment ça s'est -passé, sire! - -Un des officiers de la suite avait pénétré dans la grange pendant ce -colloque. Il vint rendre compte à l'Empereur de la vérité du fait. -Soixante dragons rouges, ayant jeté leurs armes, se rendaient à merci, -réclamant la vie sauve... - -Napoléon, à cheval, se trouvait à peu près à la hauteur du front de La -Violette. - -—Approche ici, lui dit-il, de son air de bonne humeur... - -Et, saisissant l'oreille de La Violette, il la lui tira violemment. - -La Violette retint un cri de douleur. Il fallait que l'Empereur fût -bigrement content pour pincer si fort... - -—Ah! tu te permets, toi, un tambour-major, de faire des prisonniers de -guerre... Ah! bien! attends un peu... je vais te payer la rançon... - -Et l'Empereur élevant la voix, dit: - -—Rapp, venez près de moi! - -Rapp avança son cheval. - -Napoléon porta vivement la main à la poitrine de Rapp, en détacha -la croix de la Légion d'honneur, et la tendant à La Violette, tout -abasourdi, lui dit: - -—Tambour-major La Violette, tu es un brave... dorénavant tu porteras -le signe de la bravoure... Rapp, faites diriger ces prisonniers sur -Iéna! - -Et sans attendre les remerciements du nouveau chevalier, véritablement -ahuri, Napoléon mit son cheval au galop et continua sa visite du champ -de bataille. - -La Violette, les deux mains posées sur sa canne, considérait, pensif, -la croix scintillant sur sa poitrine. - -Il murmura d'un air profondément troublé: - -—Je ne suis pas un poltron... je suis un brave?... moi, allons donc! -Pourtant l'Empereur l'a dit... - -Il ajouta en brandissant sa canne avec énergie: - -—Enfin, ça y est... A présent il n'y a plus qu'à prouver à l'Empereur -qu'il ne s'est pas trompé... Ah! quand donc aurai-je le bonheur de me -faire casser la gueule pour lui!... - -Et La Violette, rythmant sa marche de moulinets formidables, comme s'il -commandait la charge à des tambours invisibles, arpenta le champ de -bataille pour rejoindre son régiment, en criant: - -—Nom de Dieu! où y en a-t-il encore des Prussiens que je les casse!... - - - - -VI - -LEFEBVRE CHERCHE A COMPRENDRE - - -Rentré à son quartier général, Napoléon dit à Rapp de faire venir -aussitôt le maréchal Lefebvre. - -Puis, faisant signe à ses secrétaires qui, leurs portefeuilles sur les -genoux, se disposaient à écrire, il commença à dicter, en se promenant -de long en large selon son habitude, ne s'interrompant que pour puiser -de larges prises de tabac dans sa tabatière d'écaille. - -—Ecrivez, dit-il au premier secrétaire: «Le corps du maréchal -Davoust a fait des prodiges. Ce maréchal a eu son chapeau emporté -par un biscaïen, les cheveux effleurés et a reçu un grand nombre de -balles dans ses habits. Il a déployé une bravoure distinguée et de la -fermeté de caractère, première qualité d'un homme de guerre. Il a été -secondé par les généraux Gudin, Friant, Morand, Deultanne, chef de -l'état-major, et par l'intrépidité rare de son brave corps d'armée. Les -résultats de la bataille sont 30 à 40,000 prisonniers; il en arrive -à chaque moment; 30 à 40, peut-être 60 drapeaux pris; 300 pièces de -canon, des magasins immenses de subsistances en notre pouvoir. Au dire -des déserteurs, des prisonniers et des parlementaires, le désordre et -la consternation sont extrêmes dans les débris de l'armée ennemie.» - -Napoléon cessa de dicter. On sait qu'il lui était presque impossible -d'écrire. Sa main ne pouvait galoper sur le papier aussi rapide que -sa pensée. Il en résultait un entassement d'hiéroglyphes, absolument -illisibles, même pour lui. - -La besogne de ses secrétaires était ardue. Bourrienne, Fain, Menneval, -à force d'habitude, d'entraînement, d'attention, étaient parvenus à le -suivre, dans ses fiévreuses improvisations. - -Mais il se rendait compte de la difficulté pour ses scribes de noter -ses paroles à mesure qu'elles s'échappaient de sa bouche, comme une -coulée de fonte du creuset. - -Aussi, entre chaque ordre, laissait-il une pause pour permettre au -secrétaire essoufflé de le rattraper et de récrire les mots mis en -abrégé. - -—Ceci sera pour le 5e bulletin de la Grande-Armée, dit-il. Voici pour -communiquer aux journaux, fit-il ensuite, d'un ton sarcastique, en se -tournant vers son second secrétaire, tandis que le premier recopiait la -dictée. - -Il recommença sa promenade et lança cette fielleuse information: - -—«La reine de Prusse a été plusieurs fois en vue de nos postes. Elle -est dans des transes et des alarmes continuelles. La veille de la -bataille, à Iéna, elle avait passé son régiment en revue. Elle excitait -sans cesse le roi et les généraux. Elle voulait du sang. Le sang le -plus précieux a coulé. Les généraux les plus marquants de son pays, -Brunswick, Mollendorf, sont ceux sur qui sont tombés les premiers -coups.» - -Le ton de Napoléon était amer. Il semblait exercer une rancune d'homme -contre la reine de Prusse, plutôt que relater sa victoire sur un -souverain ennemi. - -Il s'était arrêté, comme s'il cherchait ses mots, lui d'ordinaire si -pressé, au débit si précipité et qui souvent n'achevait pas ses phrases. - -Le secrétaire, surpris de ce répit inattendu, releva la tête et regarda -l'Empereur avec inquiétude. Serait-il souffrant? Une indisposition -subite venait-elle de l'atteindre, lui, l'homme invulnérable, qui ne -connaissait ni la fatigue, ni la faim, ni la soif, ni le sommeil, ni la -maladie? - -Napoléon reprit vivement, comme stimulé par l'interrogation muette de -son secrétaire: - -—Ecrivez, écrivez, monsieur!... «L'Empereur est logé au palais de -Weimar, où logeait quelques jours avant la reine de Prusse. Il paraît -que ce qu'on a dit d'elle est vrai. C'est une femme d'une jolie -figure, mais de peu d'esprit, incapable de présager les conséquences -de ce qu'elle faisait. Il faut aujourd'hui, au lieu de l'accuser, la -plaindre, car elle doit avoir bien des remords des maux qu'elle a faits -à sa patrie et de l'ascendant qu'elle a exercé sur le roi, son mari, -qu'on s'accorde à présenter comme un parfait honnête homme, qui voulait -la paix et le bien de ses peuples...» - -De nouveau, Napoléon fit une pause... - -Un personnage venait d'entrer sans bruit, tout crotté, l'uniforme -déchiré et la broderie de son manteau calcinée par la poudre... - -Il attendait respectueusement que l'Empereur eût fini de dicter. - -Napoléon allant droit à lui, dit avec jovialité en lui secouant la main -vigoureusement: - -—Eh bien! mon vieux Lefebvre... Nous nous en sommes pas mal tirés -cette fois... Hein! qu'en dis-tu? - -—Sire, avec vous et mes grenadiers, on s'en tirera toujours! - -—La garde impériale à pied, que tu commandais, a été admirable!... - -—La garde impériale à cheval, que Bessières commandait, a été superbe -aussi! dit Lefebvre qui exceptionnellement n'était pas jaloux des -autres maréchaux et les aimait tous, excepté Bernadotte, en qui sa -franche nature devinait la trahison. - -—Vous avez tous été admirables! reprit Napoléon, et tu pourras dire à -tes grenadiers ce soir: Soldats, l'empereur est content de vous!... - -—Merci! oh! merci, sire!... ça leur suffira... d'ailleurs ils ne l'ont -pas volé ce remerciement... Savez-vous que la garde a fait quatorze -lieues d'une seule étape, en cognant tout le temps... Oh! sire, vous -m'avez autrefois donné votre sabre des Pyramides, dit avec familiarité -Lefebvre, vous ne ferez pas mal de m'en offrir un autre... le mien est -tout faussé, voyez! on dirait un tire-bouchon... - -—Bien! bien!... à la place de ton sabre, on te donnera une épée... Tu -as déjà un bâton... tu pourras marcher ainsi... - -—Je ne comprends pas bien... dit Lefebvre, dont les facultés -d'induction n'étaient pas très développées... Sire, expliquez-moi... - -—Voyons, tu as déjà le bâton de maréchal... - -—C'est vrai... mais l'épée?... - -—Tu comprendras plus tard... Donne-moi ton avis... Tu étais là quand -je dictais cette note relative à la reine de Prusse... - -—Oui, sire; est-ce que je puis parler... - -—... Avec la liberté d'un soldat qui sait mal farder la vérité! dit -avec emphase Napoléon qui aimait beaucoup à citer des vers de tragédie; -je t'écoute, Lefebvre!... - -—Eh bien, sire... je ne fais pas la guerre aux femmes, moi, et à votre -place, je laisserais tranquille la reine de Prusse. - -—Elle a voulu la guerre, c'est elle qui est cause que tant de mes -braves dorment ce soir, sans tombeau, dans les vallons d'Iéna, dans les -rues d'Auerstaedt!... - -—Le peuple prussien voulait aussi la guerre... - -—La reine l'a poussé, ensorcelé, trompé, dit avec fermeté Napoléon. -Les bourgeois et les ouvriers, laboureurs, artisans, avaient vu la -guerre avec peine. Oui! une poignée de femmes, de jeunes officiers, ont -seuls fait le tapage et le mal... il n'y a pas un homme sensé qui n'ait -deviné ce qui allait advenir, aussi bien à Paris qu'à Berlin... - -—Ça c'est vrai!... les Prussiens ne pouvaient pas se mettre dans le -toupet qu'ils battraient Napoléon, Lannes, Ney, Davoust, Soult, sans -m'oublier avec mes grenadiers! dit Lefebvre avec une naïve simplicité, -qui excluait toute idée de fanfaronnade et de gloriole. - -—Les gens raisonnables, continua Napoléon, tout à son idée, accusent -le voyage de l'empereur Alexandre des malheurs de la Prusse. Le -changement qui s'est dès lors opéré dans l'esprit de la reine, -de femme timide et modeste, s'occupant de son intérieur, devenue -turbulente et guerrière, est dû à l'impression qu'a produite sur elle -le bel empereur Alexandre... - -—Vous croyez la reine amoureuse du tsar? - -—Elle a cherché à lui plaire, du moins par ses goûts... Elle s'est -mise à commander un régiment, à assister aux conseils de guerre... -Elle a si bien mené son mari par le bout du nez, qu'elle l'a conduit, -en quelques jours, avec son trône, au bord du précipice... Oh! femmes! -femmes! quelles funestes conseillères vous êtes pour les souverains! -Retournez à vos fuseaux et laissez les hommes tenir le sceptre et -l'épée!... Attends un peu, Lefebvre, je vais encore lui dire son fait à -cette reine téméraire et frivole!... - -Et aussitôt l'Empereur, se tournant vers un des secrétaires, lui -commanda: - -—Ajoutez ceci à la note que vous avez transcrite: «On trouve, dans -les boutiques des villes et jusque dans les cabanes des paysans, une -gravure qui excite le rire... - -Napoléon suspendit sa parole. Il paraissait chercher un trait méchant. - -Il reprit, avec un plissement ironique de la lèvre supérieure: - -—«... On y voit le bel empereur de Russie, près de lui la reine, -et de l'autre côté le roi qui lève la main, faisant serment sur le -tombeau du Grand Frédéric, à Potsdam, de battre les armées françaises. -La reine, drapée d'un schall, à peu près comme les gravures de Londres -représentant Lady Hamilton, appuie la main sur son cœur et a l'air de -regarder l'empereur de Russie. L'ombre du grand Frédéric n'a pu que -s'indigner de cette scène scandaleuse. Son esprit, son génie et ses -vœux, étaient avec la nation qu'il a tant estimée, et dont il disait -que s'il en était le roi, il ne se tirerait pas un coup de canon en -Europe sans sa permission...» - -Ayant dicté, il s'arrêta, sourit, visiblement content de sa rédaction, -et regarda Lefebvre, comme cherchant une approbation. - -Mais celui-ci semblait absorbé par la contemplation d'un plan, étalé -sur la table de l'Empereur. - -Des figures géométriques, des lignes, des échelles, des chiffres, -couvraient les marges de ce plan. - -Napoléon s'approcha de Lefebvre et lui dit: - -—Tu vois là un beau travail... c'est d'un ingénieur du plus grand -mérite... le général Chasseloup... - -—Ah! oui! dit Lefebvre d'un ton assez indifférent, et il détourna la -tête, ne s'intéressant que médiocrement à ces travaux géographiques qui -pour lui étaient de l'hébreu. - -Napoléon insista: - -—C'est le plan de la ville de Dantzig, dit-il... avec l'étude des -distances, des hauteurs et des positions tout autour de la place... - -—Ah! c'est Dantzig?... parfaitement!... connais pas Dantzig, dit -Lefebvre de plus en plus froid et n'attachant aucune importance à ce -renseignement fourni par l'Empereur. - -Celui-ci, toujours souriant, continua: - -—Tu connaîtras bientôt Dantzig, mon vieux Lefebvre... C'est un port de -premier ordre sur la Vistule. Tout le commerce du Nord y aboutit... Il -y a là des ressources immenses, des approvisionnements inépuisables... -pour la campagne que je veux entreprendre dans les plaines de -Pologne... car nous allons au-devant des Russes... - -—Tant mieux! dit Lefebvre, ça me fera plaisir de taper un peu sur -des troupes plus sérieuses que celles du roi de Prusse... Et quand y -allons-nous au-devant de ces Russes?... - -—Attends!... de la patience, Lefebvre! La Russie est un vaste empire -et les difficultés sont grandes pour l'aborder. Elle se défend par -l'espace, par le froid, par le manque de communications, par la famine -aussi... Mes soldats mourraient de faim et manqueraient de tout dans -les neiges de la Pologne, ils n'atteindraient jamais le cœur de la -Moscovie, si je ne m'assurais des magasins sur mes derrières... Voilà -pourquoi il me faut Dantzig... - -—S'il vous la faut, vous l'aurez! - -—J'y compte bien, mais Dantzig est une place de premier ordre... -Le roi de Prusse en a fait la citadelle de son royaume assailli... -Une garnison de quatorze mille Prussiens, renforcée de quatre mille -Russes, la défend... C'est le brave maréchal Kalkreuth qui en est le -gouverneur... un soldat énergique, je te le jure! il est en train de -faire brûler les faubourgs afin d'ôter tout abri à l'assaillant... Ce -n'est pas tout... suis avec moi sur le plan... - -Et Napoléon, du doigt, montra à Lefebvre qui écarquillait les yeux, -ouvrait les oreilles et feignait de comprendre, le travail du général -du génie Chasseloup. - -—Tu vois, continua Napoléon, ce trait, c'est un banc de sable, le -Nehrung, il a une vingtaine de lieues... il n'a pas un arbre, pas une -maison, pas un abri, il protège Dantzig, qui est à une lieue de la mer, -et sert à relier cette ville avec le port de Kœnigsberg... un canal -avec une île, le Holsen, mène à la pleine mer... des redoutes défendent -toutes les passes de ce canal... enfin la place, entourée d'eau de -trois côtés par la Vistule et la rivière Motlau, est couverte par une -enceinte bastionnée... à tout instant les défenseurs peuvent inonder -les abords... des ouvrages en terre, qui ont été garnis, non pas avec -de la maçonnerie, mais de palissades très fortes, de quinze pouces de -diamètre, qui résistent aux boulets et ne peuvent s'ébouler en faisant -brèche, achèvent le système défensif de ce boulevard des monarchies -septentrionales... Tu vois tout cela, mon vieux Lefebvre... comme je te -l'ai dit, Dantzig passe pour imprenable... - -Lefebvre hocha la tête et répondit avec la sérénité que lui laissait -toute cette explication de l'Empereur: - -—Imprenable?... parfaitement, sire!... - -Et il pensait tout bas: - -—Pourquoi, diable! l'Empereur me raconte-t-il tout cela?... Qu'est-ce -qu'il veut que je comprenne à ces paperasses-là?... où il y a un tas de -lignes et de points, avec des grandes barres qui s'en vont à droite, à -gauche... - -Napoléon reprit lentement, en tapant sur le bras du maréchal: - -—Oui, Dantzig est imprenable... voilà pourquoi c'est toi que j'ai -chargé de la prendre!... - -Lefebvre eut un violent mouvement de surprise. - -—Moi!... c'est moi qui... Eh bien! oui, sire... On la prendra... avec -mes grenadiers, parbleu!... - -Napoléon haussa légèrement les épaules. - -—Avec ça, imbécile! dit-il en montrant le plan de Chasseloup. - -Lefebvre demeura stupéfait. Il regardait tour à tour le plan et son -empereur, paraissant également démonté par le rapprochement auquel, -dans un effort mental pénible, il se livrait pour trouver entre eux une -corrélation. Que voulait dire Napoléon? Est-ce qu'on prenait les villes -avec des morceaux de papier à présent? Que signifiait tout ce grimoire -des ingénieurs? On lui ordonnait de prendre Dantzig, c'est bon! Il -l'enlèverait à l'assaut, à la tête de ses grenadiers... on verrait -après! - -Napoléon observait du coin de l'œil son vieux soldat. - -Il aimait beaucoup Lefebvre. Il savait à quoi s'en tenir sur ses -qualités: le plus valeureux et le moins savant de ses compagnons -d'armes. Avec cela, ayant conservé des idées républicaines fort vives, -considérant toujours l'Empire comme la Révolution en armes, avec -un gouvernement où les avocats étaient remplacés par des soldats. -Napoléon craignait sa franchise et sa rude bonhomie. Il avait aussi -quelque méfiance de la langue hardie de sa femme, la Sans-Gêne. Depuis -longtemps il méditait de donner à Lefebvre une haute récompense, un -témoignage éclatant de sa faveur et de son amitié. L'occasion du siège -de Dantzig se présentait. Il la saisissait. - -Il ne se faisait aucune illusion sur les talents de Lefebvre en -matière de siège. Mais il pensait diriger de loin lui-même les travaux -d'attaque; le plan du général Chasseloup lui avait paru excellent. -Lefebvre l'exécuterait fidèlement, et au jour de l'assaut final, quand -il pourrait se mettre à la tête de ses grenadiers, on serait assuré que -rien ne résisterait à cette escalade de géants. - -Lefebvre, hors d'état de commander en chef un corps d'armée, était très -capable de fort bien soutenir ce siège, le premier que depuis Mantoue -l'armée française allait entreprendre sérieusement. - -Le maréchal eut le bon sens et la modestie de faire valoir le peu de -compétence qu'il se reconnaissait dans les opérations du génie. Il -demanda d'être réservé pour une bataille où il n'aurait qu'à foncer sur -les carrés ennemis. - -—Vieille bête, lui dit l'Empereur, se haussant pour essayer de lui -atteindre l'oreille et de la pincer, tu prendras Dantzig, puisque je le -veux, et puis, il faut bien, quand nous rentrerons en France, que tu -aies, toi aussi, quelque chose à raconter dans la salle du Sénat!... - -Lefebvre s'inclina, tout heureux de la confiance de l'Empereur. -Celui-ci lui avait promis, d'ailleurs, de lui envoyer des instructions -minutieuses, et puis il aurait, pour le seconder, l'ingénieur -Chasseloup et le général d'artillerie Lariboisière: - -—Je m'en vais écrire cette bonne nouvelle à ma femme, dit Lefebvre en -prenant congé de l'Empereur... Oh! elle sera bien heureuse et une fois -de plus elle bénira Votre Majesté de ses bontés!... - -—Ta femme? La Sans-Gêne? dit Napoléon d'un ton dédaigneux... Ah!... tu -y tiens beaucoup à ta femme, Lefebvre?... demanda-t-il négligemment. - -Le maréchal fit un haut-le-corps de surprise. - -—Si j'y tiens?... pourquoi me demander cela, sire!... Mais Catherine -et moi nous nous idolâtrons, comme de vrais petits bourgeois... oui, -nous sommes restés les mêmes qu'au temps où, elle blanchisseuse et moi -simple sergent, nous ne nous doutions pas que nous serions un jour à -votre cour, elle madame la Maréchale et moi commandant votre garde -impériale!... Si j'aime Catherine! oh! sire!... mon empereur, ma femme -et mon drapeau... je ne connais que ça et le port d'armes, moi!... je -suis ignorant, j'ai à peine été à l'école... je ne suis capable que de -trois choses: servir mon empereur, aimer ma femme et défendre l'aigle -que vous m'avez confiée... mais ça, je le sais bien et je défie le -plus malin de tout l'empire, quand Bernadotte et votre Fouché s'en -mêleraient, d'être plus fort que moi, sur ces articles-là!... - -—C'est bon! calme-toi, Lefebvre, dit l'Empereur, dissimulant sous -un sourire une pensée qui lui était venue et qu'il ne jugeait pas à -propos de faire connaître, du moins quant à présent... je ne veux -pas t'empêcher de cajoler ta femme... quand tu auras pris Dantzig et -que nous reviendrons vainqueurs sur toute la ligne... Va! mon vieux -soldat, je sais que la maréchale Lefebvre, malgré des intempérances -de langage et une allure de gendarme parfois déplacée dans une cour -comme la mienne, est au fond une bonne et vaillante épouse... on pourra -peut-être sourire, en secret, mais tout le monde s'inclinera si je -pose sur le bonnet de l'ancienne blanchisseuse un trophée que tous -envieront!... - -—Ah! je cherche à comprendre, murmura Lefebvre, en se frottant les -tempes comme pour forcer les idées difficiles à pénétrer... Oui, j'ai -déjà le bâton de maréchal... vous voulez y joindre autre chose... Oh! -sire! qu'est-ce qu'il faut donc faire pour vous!... Pour mériter tout -cela, que dois-je tenter d'impossible? - -—Je te l'ai dit: prendre Dantzig... - -—J'y vais! répondit Lefebvre; et après s'être incliné devant Napoléon, -en courant, il sortit, les yeux brillants, le teint plus coloré que -de coutume, comme s'il allait, en quittant l'Empereur, marcher sur la -ville et l'emporter d'assaut, en deux temps et trois mouvements. - -—Le brave cœur! murmura Napoléon le regardant s'éloigner, quels hommes -de Plutarque ces soldats d'autrefois!... - -Il poussa un soupir et ajouta: - -—Ces héros deviendront bientôt inutiles... la guerre change... je l'ai -transformée... et l'on ne retrouvera plus d'hommes comme Lefebvre... ni -comme moi peut-être!... Bah! qui vivra verra! - -Et faisant une pirouette, Napoléon dit à ses secrétaires, attentifs, -la plume en arrêt, prêts à happer à son passage la phrase qu'il allait -brusquement jeter: - -—Ecrivez, messieurs... vous M. Fain à M. Fouché... «Mon cher ministre, -je suis très mécontent de l'attitude de l'Académie française. L'abbé -Sicard, recevant le cardinal Maury, s'est fort mal exprimé sur le -compte de Mirabeau... On s'est élevé avec d'inutiles déclamations -contre la Révolution et les révolutionnaires... je ne veux point qu'il -y ait des réactions dans l'opinion. Faites parler de Mirabeau avec -éloge dans les journaux...» - -Ayant adressé cette mercuriale lointaine au ministre de la police, il -passa immédiatement à un autre sujet: - -—«Le directeur de l'Opéra, dit-il de sa voix saccadée, s'abstiendra -de toutes tracasseries à l'égard du machiniste qui m'est signalé. Ce -n'est pas la faute de ce bon serviteur si le changement de décoration -indiqué au dernier ballet a manqué. Je ne veux pas que ce machiniste -soit victime d'un accident fortuit, mon habitude est de soutenir les -faibles. Les actrices monteront dans les nuages ou n'y monteront pas, -mais je ne veux pas qu'on profite de cela pour intriguer...» - -Puis, ayant ainsi touché à tant de sujets divers, affirmant sa -merveilleuse ubiquité d'esprit, Napoléon congédia ses secrétaires, en -leur disant: - -—Au revoir, messieurs!... prenez un peu de repos... demain nous serons -à Potsdam et après-demain nous entrerons dans Berlin!... - - - - -VII - -L'ENTRÉE A BERLIN - - -Le 27 octobre 1806, Berlin assista à un spectacle grandiose, rappelant -les scènes les plus pompeuses de la vie antique. Comme les légions -romaines, la grande armée victorieuse faisait son entrée dans la -capitale d'un état vaincu. - -Dès l'aube, toute la ville était sur pied. Les fenêtres se -garnissaient, et les balcons disparaissaient sous une triple rangée -d'hommes et de femmes. Des têtes, encore des têtes, apparaissaient à -toutes les maisons; en espaliers humains les avenues, les boulevards, -les rues se transformaient. - -L'avenue qui mène de Charlottenbourg au palais du roi était emplie -d'une foule compacte. Beaucoup de femmes, se haussant curieusement -sur la pointe du pied, encombraient les seuils des allées. Des -pères portaient leurs enfants sur leurs épaules. Des échelles, des -escabeaux, des tréteaux avaient été réquisitionnés partout et disposés -le long des maisons, dans les rues débouchant sur les voies du parcours. - -Tous les regards étaient tournés vers la porte de Charlottenbourg, -tenue fermée, et que deux agents de police gardaient, écartant les -badauds trop empressés et les gamins trop familiers. - -Toute cette masse populaire chuchotait, s'entretenait à mi-voix, -bourdonnait sourdement. On se racontait, avec l'effroi de jeunes -enfants écoutant des histoires de brigands, la prodigieuse succession -d'événements qui avaient amené Napoléon et son armée jusque dans Berlin. - -Aucun cri de colère ne s'élevait de cette population, oppressée par -la défaite, mais intimidée et presque subjuguée par la grandeur de la -victoire. - -La curiosité, le désir de voir de près le grand Napoléon, de considérer -les traits, le costume, les allures du vainqueur de quarante batailles -rangées, et aussi la satisfaction de regarder défiler ses soldats -invincibles, sur les prouesses desquels de surprenantes légendes déjà -couraient, avaient dominé le sentiment de douleur et de prostration qui -devait se trouver au fond de toutes ces âmes. - -Et puis, on se disait que c'était la première fois que le César -français exigeait ainsi les honneurs du triomphe. Berlin avait -le privilège douloureux d'être le théâtre d'un inoubliable et -extraordinaire spectacle. - -Aussi, un long et prolongé murmure, où il y avait de l'angoisse mêlée -au plaisir comme il s'en produit quand on assiste de loin à la sublime -horreur d'une catastrophe, sortit de toutes les poitrines et se -transmit de bouche en bouche, par toutes les rues avoisinant le palais, -quand la porte de Charlottenbourg s'ouvrit... - -—Ah! ah!... les voici!... Attention!... - -Immense et lumineux, dominant comme un phare une mer d'hommes, -apparut tout d'abord un plumet tricolore, aigrette aux couleurs de la -Révolution, et au-dessus, un haut bonnet à poils à ganse d'or... - -Aérienne, impérieuse, souple et forte, autour de ce plumet et de ce -bonnet à poils, une canne voltigeait, s'élevait dans l'arcature de la -porte de Charlottenbourg, descendait, remontait, sceptre mobile de la -reine des batailles... - -Majestueux, plus haut que jamais, se redressant et se cambrant dans un -dandinement rythmique des épaules, La Violette, ainsi que l'Empereur -l'avait promis, le premier, entrait dans Berlin. - -Et la canne du tambour-major des grenadiers de la garde semblait un peu -cousine de l'épée de Napoléon. - -Sur la poitrine de La Violette scintillait l'étoile... - -La physionomie placide de l'ancien aide-cantinier paraissait scintiller -aussi dans l'éclat de cette belle journée... - -En se balançant devant les Berlinois, la canne haute et le plumet -pointant au ciel, La Violette paraissait dire: - -—Regardez-moi, enfants de Berlin!... la France est le plus beau pays -du monde... l'armée est ce qu'il y a de plus beau dans la France... le -plus beau régiment de France, c'est le 1er régiment de grenadiers... -le plus bel homme du 1er régiment de grenadiers, c'est moi, son -tambour-major... regardez-moi bien, enfants de Prusse, vous avez sous -les yeux le plus bel homme de toute la terre!... - -Et il ajoutait, et cela avec un soupir: - -—Ah! si Catherine... je veux dire, si la Maréchale me voyait!... - -Car, au fond du cœur, La Violette avait toujours gardé pour la -Sans-Gêne un amour profond, respectueux, naïf, un amour simple comme -son héroïsme et grand comme sa taille... - -Derrière les tambours battant avec ostentation le pas redoublé, -derrière la colossale forêt des grenadiers, marchant au pas, dans une -régularité de géants automatiques, les voltigeurs venaient alertes, -dispos, râblés, pleins d'entrain... - -Puis un vide: un état-major éblouissant! Davoust, Lefebvre, Berthier, -Augereau, les glorieux maréchaux de l'empire, dont la foule se redisait -les noms. - -Encore un vide plus grand, et tout seul—astre solitaire, entraînant -dans son orbe toutes ces brillantes constellations militaires, centre, -foyer, soleil,—sur son cheval blanc à la selle dorée, la redingote -grise ouverte, laissant voir son uniforme de colonel de chasseurs et -son gilet blanc, l'Empereur... - -Derrière lui, les superbes cuirassiers de la garde, commandés par les -généraux d'Hautpoul et Nansouty... - -L'admiration et l'étonnement pesaient sur cette foule, enchaînant les -clameurs, comprimant les révoltes, imposant le respect. - -Au milieu d'une haie silencieuse, le cortège impérial traversa la ville. - -Il faut rendre au patriotisme prussien et à sa digne attitude l'hommage -mérité: pas un cri de haine inopportun, pas une protestation absurde -et emphatique ne s'élevèrent des rangs de cette nation vaincue et -humiliée, mais aussi pas un applaudissement, pas un bravo au spectacle -des vainqueurs paradant en armes dans la capitale prussienne occupée... - -Plus tard, un autre défilé avait lieu, pas à Berlin, mais à Paris... -les Prussiens, les Anglais, les Autrichiens, les Russes passaient -sur le boulevard, de la Bastille à la place Vendôme, au milieu des -acclamations frénétiques de misérables Français ravis de la défaite, -et des mouchoirs s'agitaient aux fenêtres, tandis que des cris -de joie étaient poussés par des femmes en délire. Les royalistes -s'époumonnaient à hurler: «Vive l'empereur Alexandre! vive le roi de -Prusse! vivent nos bons amis les ennemis!» Les partisans des Bourbons -ont imprimé ce jour-là une tache de honte durable au front de la -France... - -Il a fallu, pour l'effacer, la sublime et tragique attitude de Paris, -dans la journée éternellement néfaste du 1er mars 1871. - -Ce jour-là, Paris fut un désert. La consternation d'un village ravagé -par l'épidémie. Les portes closes, les fenêtres fermées, les rues -vides, la vie urbaine suspendue, Paris offrit un spectacle plus digne -encore que celui de Berlin courant admirer l'entrée de la Grande-Armée -dans ses rues. Nos vainqueurs, du reste, parqués comme un troupeau -suspect, dans un coin de la ville, ne dépassèrent point la place de -la Concorde. Et qu'aperçurent leurs cavaliers caracolant autour de -l'obélisque? Le silence des factionnaires aux barricades détournant -la tête et, sur la place vaste, nue, sinistre, les statues imposantes -des villes de France, portant sur leurs faces de pierre un masque de -crêpe noir, afin de ne pas voir l'approche des vainqueurs!... Touchant -symbolisme du patriotisme accablé. - -L'entrée des Français à Berlin, le 27 octobre 1806, ce n'était pas la -victoire des chouans, des émigrés, des amis de l'Angleterre, comme à -l'époque douloureuse où la cocarde blanche chez nous triompha. Les -citoyens de Berlin se trouvaient tous unis devant Napoléon vainqueur et -n'attendaient pas de lui un gouvernement. - -Maître de Berlin, Napoléon, après avoir reçu solennellement les clefs -de la ville, accorda audience aux magistrats et s'efforça de les -rassurer. Des ordres sévères furent donnés pour maintenir la discipline -et prévenir les violences, les rixes, les exactions. - -Avec une grande bienveillance, l'Empereur accueillit le prince de -Hatzfeld, qui était le bourgmestre de Berlin. - -L'empereur demanda au prince de Hatzfeld s'il voulait résigner ses -fonctions, lui assurant qu'un traitement honorable lui serait réservé. -Il lui offrit également de lui conserver ses dignités et sa place. Il -ne voulait toucher aux institutions de la Prusse que si les autorités -locales refusaient de se soumettre. Il offrit donc au bourgmestre de -le laisser en fonctions, de respecter son corps municipal et de lui -permettre d'administrer, comme par le passé, la ville, mais à une -condition c'est que, dans ce cas, il ne tenterait rien de fâcheux -contre les Français, qu'il ne tirerait aucun parti des renseignements -qu'il pourrait avoir, en conservant les employés et agents de la ville -sous ses ordres. C'était raisonnable et équitable. - -Le prince de Hatzfeld accepta ces conditions. Il remercia vivement -l'Empereur de sa bonté. Il continuerait donc à administrer Berlin et, -faisant apporter une Bible, il étendit la main et jura solennellement -de ne rien entreprendre contre l'armée française ni contre son chef -et de ne rien révéler aux généraux du roi de Prusse des mouvements de -troupes qu'il serait à même de surprendre. - -Rien ne forçait le prince de Hatzfeld, qui était un homme intelligent -et éclairé, à prendre cet engagement. - -Un patriote endurci eût préféré peut-être ne pas rester en place et se -retirer devant le vainqueur, gardant ainsi toute sa liberté d'agir. - -Mais dans l'intérêt de ses concitoyens, ayant accepté de garder son -pouvoir, sous la condition de ne pas se servir de la facilité qui lui -était accordée pour nuire à l'armée française, il est certain qu'au -seul point de vue de l'honneur, le prince de Hatzfeld devait tenir son -serment. - -Le patriotisme excuse sans doute les infractions à ces serments-là, -mais il est plus prudent de ne pas les prêter. - -Le prince de Hatzfeld parti, Napoléon allait se mettre au travail -avec ses secrétaires, quand Duroc l'avertit que le maréchal Lefebvre -désirait lui parler. - -—Qu'il entre, dit vivement Napoléon, est-ce que Lefebvre a besoin -d'une lettre d'audience... je fais faire antichambre aux rois, mais pas -à un maréchal comme Lefebvre... - -—C'est qu'il a avec lui un jeune sous-lieutenant, et il craignait que -Votre Majesté ne pût le recevoir. - -—Un sous-lieutenant?... Son fils peut-être?... - -Duroc secoua la tête. - -—Non sire... le maréchal Lefebvre n'a pas de fils aux armées... - -Napoléon fronça le sourcil. - -—Ah! oui, fit-il... le fils de Lefebvre s'imagine, lui aussi, qu'il -est sorti d'une race de potentats... il est tel que des gens que je -connais bien... ils considèrent comme leur étant dû légitimement ce -qu'ils ne tiennent que du hasard et de moi... Le fils de Lefebvre -se croit gentilhomme parce que j'ai fait son père maréchal et -grand-aigle... il a des idées frondeuses... il connaît madame de Staël, -Benjamin Constant... c'est un idéologue!... est-ce qu'il conspire? - -—Je n'ai pas dit cela, sire... répondit Duroc vivement. - -—Ça suffit... je me souviendrai à l'occasion de ce fils de mon -maréchal qui n'est pas avec son père et avec moi sous les drapeaux!... -Duroc, faites entrer Lefebvre et ce sous-lieutenant... - - - - -VIII - -LA PROMOTION D'HENRIOT - - -Lefebvre présenta à l'Empereur le sous-lieutenant Henriot, son filleul. - -Fixant son œil profond sur le jeune homme, Napoléon lui demanda de son -ton bref: - -—Votre âge? - -—Vingt et un ans, sire. - -—Sous-lieutenant au 4e hussards?... votre général est Lasalle... vous -êtes le filleul du maréchal Lefebvre?... - -—La maréchale l'a adopté, sire, sur le champ de bataille... à -Jemmapes... dit Lefebvre, répondant pour le jeune officier troublé. - -—Beau combat, Jemmapes!... et c'est à Iéna que vous avez fait vos -premières armes, c'est un bon début, lieutenant!... - -—Dans quel régiment, sire? répondit Henriot avec simplicité. - -L'Empereur tressaillit. Il aimait les réponses précises et goûtait la -présence d'esprit. - -Il augura bien de l'à-propos de ce jeune homme. - -—Ah! je vous ai nommé lieutenant? dit-il en souriant, eh bien! -lieutenant vous resterez... au même régiment... S'il n'y a pas d'emploi -vacant, Murat ou Lasalle se chargeront de vous en fournir un à la -première affaire... Oh! il y aura des places pour tout le monde dans -cette campagne qui ne fait que commencer... - -Lefebvre s'approcha: - -—Sire, je vous remercie pour notre enfant adoptif... la maréchale sera -bien heureuse!... D'ailleurs, ce grade que vous venez d'accorder à -Henriot, il l'avait mérité, et vous n'avez fait que rendre justice à un -vrai soldat... - -—Ton élève, Lefebvre?... - -—Dont je suis fier, sire... Raconte ce que tu as fait, petit, pour -justifier la faveur de Sa Majesté, continua-t-il en se tournant vers le -jeune officier. - -Henriot rougit, hésita, balbutia... - -—Tu ne tremblais pas ainsi devant la place de Stettin! dit brusquement -Lefebvre. - -—L'Empereur est plus redoutable que Stettin! murmura le nouveau -lieutenant. - -—Cependant tu as pris Stettin! s'écria vivement Lefebvre. - -—Oh! oh!... comment, ce hussard a pris Stettin? fit l'Empereur, de -très bonne humeur... expliquez-moi donc cela... On vient, en effet, -de m'envoyer le rapport de la reddition inespérée de cette place -considérable... mais vous n'avez pas à vous tout seul, je suppose, pris -une place forte ayant une nombreuse garnison et de l'artillerie? - -—Sire, j'avais avec moi un peloton de hussards!... répondit -modestement Henriot. - -Lefebvre intervint de nouveau: - -—C'est comme il le dit à Votre Majesté... la chose a été rondement -enlevée! fit-il, tout joyeux de vanter son protégé... Le général -Lasalle galopait avec ses hussards et ses chasseurs dans la campagne... -il ne connaissait pas très bien le pays, Lasalle... il envoie le -sous-lieutenant Henriot avec un peloton de hussards pour reconnaître -une sorte de gros village qu'il apercevait dans le lointain... - -—Un peloton seulement!... quelle imprudence!... Continue, Lefebvre... - -—Aussitôt, reprit Lefebvre, l'officier part, il arrive sous les -murs d'une grande ville, toute bastionnée, et dont les remparts -apparaissaient garnis de nombreuses pièces... Achève, Henriot, fais -savoir à Sa Majesté ce qui s'est alors passé... - -Le jeune homme s'enhardit. - -—Surpris de me trouver devant une place de cette importance... qu'on -m'avait dit n'être qu'un village... je m'arrêtai!... - -—Lasalle est brave comme toi, Lefebvre, mais il est aussi ignorant -en géographie!... dit l'Empereur en faisant une grimace; poursuivez, -lieutenant! - -—J'hésitai un instant sur ce qu'il convenait de faire, reprit Henriot -d'une voix plus assurée, encouragé par la bienveillance visible de -l'Empereur... mais j'avais été aperçu de la garnison... déjà l'on -pointait sur moi les canons... Si je commandais demi-tour à mes hommes, -nous allions essuyer toute une bordée et je n'aurais probablement pas -pu prévenir mon général de l'existence de cette place forte... Toute -notre cavalerie éparse dans la plaine s'offrirait au feu meurtrier des -défenseurs abrités par les remparts... Sans bien me rendre compte de ce -qu'il était prudent de faire, je tirai mon sabre et criai à mes hommes: -En avant!... - -—Très bien!... et alors?... dit l'Empereur intéressé vivement par ce -récit. - -—En nous voyant débouler vers le pont-levis, un officier parut sur le -glacis... J'ordonnai: Halte!... je rangeai mes hommes sur une ligne et -je sommai le commandant de me rendre la place... Le pont-levis s'est -abaissé... Nous sommes entrés... J'ai détaché un maréchal des logis au -général Lasalle... une heure après il galopait dans la ville... Le -gouverneur lui remettait officiellement les clefs et la garnison était -prisonnière avec son matériel... - -—Combien d'hommes? - -—Six mille environ!... - -—C'est un beau, un grand fait d'armes!... et je vous en félicite, -capitaine, pardon!... chef d'escadron, dit l'empereur se reprenant... -Enlever une place-forte avec de la cavalerie vaut bien ce grade... -Lefebvre, je te fais compliment de ton filleul, tu veilleras à ce -que Rapp me donne aujourd'hui son brevet à signer!... Au revoir, -commandant, j'aurai l'œil sur vous!... il faut que je lise le rapport -de Lasalle et que j'envoie à Talleyrand, pour le bulletin de la -Grande-Armée, le récit de cette belle action!... - -Et Napoléon tendit la main au jeune chef d'escadron, si rapidement et -si légitimement promu, puis il congédia Lefebvre et son protégé; tous -deux s'éloignèrent ravis et glorifiant leur empereur. - -Henriot, ému, suivait dans la rue le maréchal marchant à pied, au -milieu des regards curieux des Berlinois et des saluts respectueux des -soldats rencontrés. - -—Où allons-nous, monsieur le maréchal? demanda-t-il surpris de voir -Lefebvre se diriger vers un bel édifice situé non loin du palais du -roi, où logeait l'Empereur. - -—Au palais municipal... chez le prince de Hatzfeld, le bourgmestre, -répondit Lefebvre. - -—Qu'allons-nous donc faire chez le bourgmestre?... - -—Tu vas le savoir, dit Lefebvre avec un sourire malicieux... Henriot, -te souviens-tu de ta petite camarade Alice?... - -Henriot rougit. - -—Si je m'en souviens!... Nous avons joué ensemble... ensemble nous -avons dormi dans la voiture du régiment... - -—Oui... Quand ma bonne Catherine était cantinière... Alice, tu le -sais, avait été recueillie par elle, au milieu des obus et dans le -désordre d'une ville assiégée... c'était en 1792, à Verdun... Nous -vous avons élevés tous les deux, comme frère et sœur... Nous manquions -peut-être de prudence! ajouta Lefebvre en regardant le jeune officier -du coin de l'œil. - -Henriot répondit aussitôt: - -—J'ai eu beaucoup de peine quand j'ai dû la quitter... j'étais si -accoutumé à Alice! Elle était si douce, si aimante, si jolie aussi!... - -—Oui... vous jouiez au petit mari et à la petite femme... ces -enfantillages-là ça prend quelquefois de l'importance, plus tard!... -Enfin, tu l'as regrettée, ta jeune camarade, quand après la Terreur, -ses parents, les Beaurepaire, qui avaient émigré, car ce n'étaient -point des patriotes comme le brave défenseur de Verdun, l'ont -réclamée. Elle n'avait plus sa mère, ou du moins la malheureuse -Herminie de Beaurepaire ne comptait plus au nombre des êtres agissants; -à la suite de la mort tragique de son père le commandant, elle a perdu -la raison... il a fallu nous séparer d'Alice... - -—Ce jour-là j'ai souffert comme si l'on avait mis la moitié de -moi-même au tombeau!... - -—Tu l'aimais cette petite Alice?... Diable! je m'en doutais bien un -peu... mais je ne savais pas que ces gamineries d'enfant fussent si -tenaces... j'ai peut-être tort alors de faire ce que je fais! dit -Lefebvre s'arrêtant brusquement, comme s'il allait changer de route. - -—Quelle intention aviez-vous donc? - -—Je voulais... hum! j'ai peur que Catherine ne soit mécontente quand -elle saura cela... Enfin! Alice est ici... - -—A Berlin!... - -—Oui... sa famille, très pauvre, n'avait pu continuer à s'en charger -pendant l'émigration... Des relations d'amitié s'étaient établies à -Coblentz entre l'un des Beaurepaire et le prince de Hatzfeld. La femme -du prince a bien voulu se charger d'Alice... elle l'a gardée auprès -d'elle comme lectrice... - -—Nous allons la revoir! s'écria Henriot, tout enflammé de plaisir. Oh! -quel bonheur! - -—Alice nous a aperçus tous les deux, quand nous défilions dans les -rues de Berlin... elle a parlé de nous, de toi, surtout de toi, à la -princesse... et j'ai reçu une invitation à dîner chez le bourgmestre, -avec prière de t'amener... - -—Oh! monsieur le maréchal, que vous êtes bon!... - -—Hum! je suis bon!... Je ne suis peut-être qu'une vieille bête, comme -me le dit souvent l'Empereur... Enfin, advienne que pourra!... je me -suis laissé embobiner par la princesse et par Alice. J'ai promis de te -conduire dîner au palais municipal, nous y voici... C'est trop tard -pour refuser... - -—Cette journée sera pour moi éternellement bonne! - -—Je te crois!... sous-lieutenant à midi et chef d'escadron à quatre -heures! - -—Et je vais revoir Alice! - -—Oh! ces jeunes gens, ça ne pense qu'aux cotillons! grommela Lefebvre, -mais attends un peu, mon petit coq, je ne t'ai pas conduit jusqu'ici, -en passant par Iéna, pour que tu laisses emmailloter ton sabre dans les -jupons des femmes... Tu vas embrasser Alice, vous parlerez tous deux de -vos escapades d'enfance, et puis, en route!... Je t'emmène... - -—Où ça, monsieur le maréchal? - -—A Dantzig, parbleu! - -—Une place magnifique... la plus forte de tout le Nord, à ce qu'on -dit... - -—Oui... c'est assez coquet! il y a dix-huit mille hommes, deux cents -pièces de canon, des redoutes, un canal, des palissades... Oh! c'est un -joli cadeau! - -—Un cadeau?... - -—Sans doute! l'Empereur m'a donné Dantzig... seulement il faut y -entrer!... - -—Nous y entrerons!... - -—J'y compte bien!... mais l'Empereur ne veut pas entendre parler de -nos grenadiers pour cela... peut-être qu'avec les hussards nous ferons -mieux... puisqu'à présent on prend les citadelles avec de la cavalerie! -ajouta un peu ironiquement Lefebvre, qui, en sa qualité de commandant -de la garde à pied, avait quelque dédain pour les cavaliers, ces -ramasseurs de fourreaux de baïonnettes, comme il les appelait, dans ses -moments de courte jalousie contre Murat, Lasalle, Nansouty ou Bessières. - -—Avec les hussards autrefois, en Hollande, on prenait les flottes! -répondit avec vivacité Henriot, défendant son arme. - -—A la guerre, il n'y a rien d'impossible!... Allons! par file à -droite! C'est bien compris..... bonjour, bonsoir à Alice... et puis: à -cheval! - -—Ne me permettrez-vous jamais de la revoir? supplia le jeune homme. -Oh! monsieur le maréchal, mon second père, j'aime Alice depuis mon -enfance... partout son souvenir m'a suivi... je l'aime et je mourrai si -vous me dites qu'il est impossible qu'elle soit un jour ma femme! - -—Tu voudrais te marier? à ton âge!... tu as le temps... tu peux bien -attendre que tu sois colonel... - -—Mais, monsieur le maréchal, vous étiez bien jeune aussi quand vous -avez épousé la maréchale... - -—Moi, c'était différent, je n'étais pas chef d'escadron, j'étais -sergent!... Enfin, garçon, nous en reparlerons... plus tard... beaucoup -plus tard... - -—Quand cela? - -—Quand nous aurons pris Dantzig... - -—Prenons-la tout de suite! - -—Entrons d'abord au palais municipal, on nous attend chez le -bourgmestre, et tous ces bons citadins nous reluquent ainsi que des -bêtes curieuses!... Ah! une recommandation... si tu écris en France, ne -parle pas de tout cela à la maréchale, elle me gronderait!... - -Et tous deux pénétrèrent dans le palais municipal, à la porte duquel -un grenadier faisant faction présenta les armes, tandis qu'un planton -se détachait pour annoncer la venue des deux invités du prince de -Hatzfeld. - - - - -IX - -LA PAROLE D'UN PRUSSIEN - - -La princesse de Hatzfeld reçut le maréchal et son filleul avec la plus -grande affabilité. - -Elle évita toute allusion à la situation, pour elle pénible, gênante -pour Lefebvre qui, se piquant de belles manières, ne voulait pas trop -faire sentir à la femme d'un vaincu qu'un maréchal de l'empire était -partout chez lui, en Europe. - -Le prince de Hatzfeld se montra réservé, majestueux, imperturbable. - -Henriot, tout heureux de retrouver Alice, rougissante et charmée, ne -pensait à rien autre qu'au bonheur d'être près d'elle. Toutes les -définitions qu'on a pu donner de l'amour se résument dans cette seule -constatation que celui-là seulement aime qui préfère à tout bonheur, -à tout événement, à tout spectacle, le plaisir de se trouver auprès -de la personne aimée. La possession finale n'est que l'exaspération -de ce sentiment. C'est le bouquet du feu d'artifice de la passion. Le -meilleur de l'amour n'est pas dans la plénitude de l'assouvissement. -Le plus délicieux instant est celui où l'on respire, comme une fleur -penchée, l'âme jumelle, où l'on jouit du son de la voix, où l'on frémit -au contact le plus léger; et l'amant le plus épris a toujours trouvé -satisfaction plus profonde à entrer en visiteur ardent, mais non -autorisé, dans l'appartement de l'aimée, qu'à s'ébattre en maître dans -le lit conquis. - -Henriot et Alice parlaient à voix basse, durant le dîner qui fut long -et copieux, et ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait ou se -disait autour d'eux. Les gens heureux n'ont pas d'histoire. Laissons à -leur double ivresse les jeunes gens récapitulant les petits événements -de leur enfance aventureuse. - -Une seule chose contrariait Henriot, c'est de ne pas avoir eu le temps -de faire appliquer sur la manche de sa veste de hussard les insignes de -son nouveau grade. - -Alice, elle, n'éprouvait qu'un mécontentement, c'était de ne pas être -parée d'une robe neuve qui lui était promise depuis longtemps par la -princesse, et dont le cadeau avait été ajourné à la suite des revers de -l'armée prussienne. - -Pendant le dîner, où l'étiquette allemande, très stricte, se trouvait -scrupuleusement observée, Lefebvre s'efforçait de paraître homme -élégant. - -Il savait les idées de l'empereur à cet égard. Bien des fois, -réunissant en particulier les grands dignitaires de son empire, -Napoléon leur avait fait une théorie spéciale sur l'art de se comporter -dans le monde. - -—Vous êtes des maréchaux, des généraux, des chambellans, des -sénateurs, leur disait-il de son ton bourru; vous êtes donc les -gentilshommes du monde moderne que j'ai fait... Tâchez de vous montrer -à la hauteur du rang où je vous ai placés!... Apprenez à saluer, à -entrer dans un salon, à donner le bras aux dames, à parler à propos, à -vous taire quand il le faut... Ne prêtez ni au ridicule ni au blâme... -Soyez dignes, imposants, distingués!... - -Distingués!... C'était là le difficile! Ah! si l'Empereur leur avait -seulement demandé d'être braves, audacieux, intrépides, de risquer cent -fois leur vie devant la gueule des canons, de passer les jours et les -nuits à cheval, de tenter l'impossible et d'oser l'invraisemblable, ce -n'était rien... Mais être des hommes de cour, eux des gens de bivouac -et de champs de bataille, ah! dame! ce n'était guère aisé!... - -Et le bon Lefebvre, le plus rude, le plus fruste, le moins éduqué -des maréchaux de l'Empire, se donnait un mal terrible pour obéir à -son empereur, pour paraître, lui, fils de paysan, sergent parvenu, -l'égal, devant les dames, de ces freluquets de l'ancien régime, qu'il -avait frottés au 10 Août, de ces muscadins de Saint-Roch qu'il avait -pourchassés au 13 Vendémiaire. - -En secret, pour plaire à son empereur, il avait acheté un petit -volume de madame Campan, ancienne institutrice des enfants de France, -intitulé: _L'Art du savoir-vivre_, et, la nuit, sous la tente entre -deux alertes, il en étudiait les prescriptions avec l'opiniâtre -assiduité d'un élève caporal qui, désireux de monter en grade, apprend -sa théorie. - -Tout le temps que dura cet interminable dîner, Lefebvre se contint, -s'observa, s'étudia. - -Il s'abstenait de boire, de manger; de temps en temps il s'inclinait à -droite, à gauche, glacé par les allures du prince de Hatzfeld, intimidé -par les airs de tête gracieux, mais dignes, de la princesse. - -Mentalement, il repassait les prescriptions de madame Campan. - -Deux ou trois infractions au fameux code furent pourtant par lui -commises. - -En dégustant un verre d'excellent tokaï que lui servit la princesse -elle-même, il ne put s'empêcher de faire clapper sa langue contre le -palais, comme au temps où il buvait le vin blanc sous la tonnelle, à -la Râpée, en compagnie de sa promise, la Sans-Gêne, et il s'oublia -jusqu'à dire à voix assez haute: - -—Cré nom de nom! voilà un petit rejinglard qui mérite qu'on fasse de -près sa connaissance!... - -Comme le prince et la princesse se regardaient les lèvres pincées, -essayant de dissimuler un sourire, Lefebvre brusquement se leva, porta -le verre à ses lèvres; puis, après l'avoir tenu en l'air un instant, -restant debout devant les convives, il dit: - -—A la santé de Sa Majesté Napoléon, empereur et roi!... - -L'ironie des sourires cessa. Lefebvre avait repris son aplomb. - -Il tendit assez majestueusement son verre à la princesse interdite. - -—Un second verre, s'il vous plaît, demanda-t-il. - -Et de nouveau élevant son verre, il dit d'une voix ferme: - -—A la gloire de la Grande-Armée!... Honneur et respect à l'armée -prussienne! - -Le prince et la princesse s'inclinèrent, et approchèrent leur verre -des lèvres. Personne, même dans l'impassible domesticité qui assistait -au repas, ne songea plus à se moquer intérieurement du maréchal. La -Grande-Armée ne prêtait pas à rire. - -Le dîner se termina froidement. - -Lefebvre, prétextant un rapport à préparer, prit congé de bonne heure, -laissant Henriot dans la joie de demeurer auprès d'Alice. - -—Tu sais que nous partons demain! dit Lefebvre à son filleul en le -quittant sur le seuil du salon... Je vais envoyer un aide de camp à -Lasalle pour l'avertir que je t'enlève... - -—Je suis à vos ordres, mon parrain... Vous me permettrez seulement de -revenir faire mes adieux à madame la princesse et à mademoiselle Alice -avant de partir pour... - -—Ça suffit, bougre de bleu! dit vivement Lefebvre, coupant la parole -au jeune homme interdit... tu reviendras, si tu le veux, présenter -tes hommages à ces dames... mais, ajouta-t-il, en se penchant à son -oreille: tiens ta langue, nom de nom!... - -Henriot demeura confus sous la semonce. Imprudemment il avait été -sur le point de révéler le but de la grande entreprise confiée par -l'Empereur à Lefebvre. Il se mordit les lèvres et se promit d'être plus -réservé. - -Mais la colère du maréchal, l'embarras du jeune officier, n'avaient pas -échappé au prince. - -Il flaira un secret d'Etat, un mouvement de troupes important, une -marche en avant de la Grande-Armée, peut-être une attaque rapide sur le -flanc de l'armée russe, en route vers la Pologne. - -Ces surprises étaient familières au génie de Napoléon. - -C'est au moment où il semblait tout attaché à l'organisation intérieure -de la Prusse conquise, où il se montrait en apparence occupé de fêtes, -de réceptions, de spectacles, dont il réglait lui-même l'ordre et la -distribution, qu'il préparait peut-être un de ces coups d'audace qui -stupéfiaient ses adversaires, et la veille du combat lui assuraient la -victoire. - -Et le prince, anxieux, se demandait de quelle façon il pourrait obtenir -la révélation de ce secret, en partie échappé au jeune hussard. - -S'il parvenait à surprendre les desseins de Napoléon, en avertissant -le roi son maître, il relevait peut-être la Prusse de son écrasement. -Une seule défaite enlevait le prestige de Napoléon. Vainqueurs dans -une rencontre unique, les Allemands reprendraient force de courage. -L'empereur Alexandre, de son côté, s'enhardirait, presserait la marche -sur les Français démontés par un premier revers. Oui, à tout prix, -il fallait connaître le but mystérieux vers lequel se dirigeait le -maréchal Lefebvre, il fallait profiter de l'occasion et savoir le plan -nouveau qu'avait conçu l'Empereur. - -Le prince, dans une rêverie profonde, étudiait ce moyen, laissant son -regard errer par le vaste salon où la princesse de Hatzfeld, entourée -de quelques visiteurs, conversait légèrement, tandis qu'à voix basse -causaient délicieusement, l'un près de l'autre serrés, dans l'angle le -moins éclairé de la pièce, Henriot et Alice. - -—Ah! cette jeune fille!... par elle je saurai quelque chose! se dit le -prince, et aussitôt sa physionomie s'éclaira et un sourire de confiance -et d'espoir zigzagua sur ses lèvres. - -M. de Hatzfeld rentra dans le cercle des invités et se montra d'une -amabilité grande. - -Quand l'heure de se retirer fut venue, il serra cordialement la main à -Henriot et lui dit: - -—Je vous prierai, commandant, de considérer cette maison comme la -vôtre, tant que durera votre séjour à Berlin... Mais je crois que vous -aurez peu de temps à nous consacrer encore? Ne partez-vous pas bientôt? -ajouta-t-il d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent. - -Henriot eut un mouvement d'hésitation. - -—J'accompagne le maréchal! répondit-il simplement. - -—Oh! alors ce sera pour l'époque de votre retour! dit le prince sans -insister. - -Quand tous les hôtes du palais municipal furent partis, la princesse -étant rentrée dans son appartement, le prince sonna et fit appeler -mademoiselle Alice, qui avait accompagné sa maîtresse. - -Très onctueux, très paternel, le prince interrogea la jeune fille -tremblante. Il lui fit raconter son enfance et l'amena à lui parler -d'Henriot. Enhardie,—on arrive si facilement aux confidences -lorsqu'on vous questionne sur celui qu'on aime,—Alice avoua combien -Henriot tenait de place dans son cœur. - -Le prince sourit, l'encourageant, la poussant à tout lui apprendre. Et -comme la jeune fille s'arrêtait, avec un pudique embarras, en disant: -«Mais il n'y a plus rien, Excellence!... je vous ai tout appris!...» le -bourgmestre lui dit: - -—Vous aimez cet officier... je suppose qu'il vous aime également... -vous n'avez rien de caché l'un pour l'autre... cependant il vous -quitte, il s'en va, peut-être pour longtemps, pour toujours, et vous ne -savez même pas où il va!... - -—Non! je ne sais rien! fit Alice le cœur serré, tout émue par les -paroles inquiétantes du prince... Etait-il possible qu'Henriot, à -peine retrouvé, s'éloignât sans lui dire même vers quelle ville il se -dirigeait, s'il serait longtemps absent, s'il reviendrait bientôt. - -Le prince observait, en souriant, le trouble où ses paroles avaient -plongé la jeune fille. - -Il jugea inutile de prolonger cet interrogatoire. Il en avait assez -dit pour être certain qu'Alice, le lendemain, en revoyant Henriot, -chercherait à savoir de lui le but de ce voyage secret. - -Avec impatience, il attendit la venue du jeune homme. - -Vers dix heures, le matin, un bruit de chevaux dans la cour du palais -municipal avertit le prince de la venue du commandant Henriot. - -Confiant son cheval à un hussard, le jeune homme monta aux -appartements, se fit annoncer à la princesse de Hatzfeld qui s'excusa -de ne pouvoir le recevoir, étant souffrante, et lui envoya sa lectrice. - -Les adieux des deux jeunes gens furent rapides et attristés. - -Au moment où Henriot allait enfin se décider à quitter Alice, car -Lefebvre devait s'impatienter ayant fixé le départ à onze heures, la -jeune fille lui demanda timidement: - -—Henriot, vous ne m'avez pas dit où vous alliez... je désirerais -tant vous suivre par la pensée, vous accompagner du fond du cœur dans -les combats nouveaux où sans doute vous êtes emporté... pourquoi me -cachez-vous le but de ce départ?... - -Henriot regarda Alice avec une attention profonde. - -—Vous voulez savoir où le maréchal m'emmène, mon Alice?... Curiosité -de femme, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est à Dantzig que l'Empereur -nous envoie... Oui, nous allons faire le siège de cette ville et la -prendre... Vous voyez, Alice, que je ne vous garde rien de secret... - -—Oh! comme vous me dites cela, Henriot... est-ce que j'ai mal fait de -vous questionner?... pardonnez-moi!... - -—Est-ce de vous-même, Alice, que vous m'avez ainsi interrogé?... -quelqu'un n'a-t-il pas cherché à savoir de vous où l'Empereur nous -ordonnait de nous rendre?... répondez-moi?... demanda le jeune officier -que l'avertissement de Lefebvre avait, depuis la veille, rendu méfiant. - -—Oui... c'est le prince de Hatzfeld qui m'a interrogée... il a voulu -savoir de moi si je connaissais le but de votre voyage. - -—Le prince de Hatzfeld!... oh! c'est pour nous trahir! s'écria -Henriot... il a cependant prêté un serment solennel à l'Empereur... -Adieu, ma chère, à bientôt!... il faut que j'aille retrouver le -maréchal... Nous nous reverrons quand Dantzig sera pris... Jusque-là -silence!... Pas un mot au prince ni à son entourage... Heureusement il -ne sait rien... A bientôt!... - -Dans sa précipitation, Henriot se trompant d'issue, au lieu de gagner -le vestibule, ouvrit une porte donnant accès au cabinet du prince. - -Il trouva le bourgmestre debout contre cette porte, très troublé à la -brusque apparition d'Henriot. - -—Le prince a écouté à la porte!... il sait le secret de notre -voyage!... pensa Henriot... Il n'y a pas une seconde à perdre... -l'Empereur doit être prévenu! - -Il se hâta de joindre Lefebvre et lui fit part de ses soupçons. - -Le maréchal chargea Duroc d'informer l'Empereur de ce qu'il venait -d'apprendre. - -Deux heures plus tard un courrier envoyé par le bourgmestre au roi -de Prusse était intercepté. On trouvait sur lui une lettre du prince -de Hatzfeld annonçant le départ de Lefebvre et le siège imminent de -Dantzig. - -Napoléon entra dans une violente colère. - -—Fiez-vous à la parole d'un Prussien! grommelait-il en se promenant -de long en large dans son cabinet. Le prince avait pourtant promis de -ne rien entreprendre contre nous... à cette condition, qu'il était -libre de ne pas accepter, je lui laissais ses titres, son rang, ses -prérogatives... je le traitais comme un fonctionnaire de mon empire... -et il n'usait de ma bienveillance, de ma longanimité, que pour me -trahir plus sûrement. Oh! je me vengerai terriblement... oui, général, -je veux un exemple!... je pardonne au soldat humilié qui cherche à -rejoindre les siens et qui me combat après avoir jeté ses armes pour -sauver sa vie... je respecte le patriotisme exaspéré de ces rares -paysans qui, le soir, dans une embuscade, se vengent sur un de nos -malheureux enfants isolés de la défaite subie... je serai indulgent -pour tout citoyen qui défend son pays... j'admire même ces sauvages -explosions de courage vaincu dont les mamelucks de Saint-Jean-d'Acre -ont fourni de si farouches témoignages... mais j'écraserai comme des -reptiles qui se redressent ces gentilshommes perfides, ces seigneurs -hypocrites, ces courtisans menteurs qui se courbent devant moi, pour -que je leur permette de conserver leurs fortunes, leurs hochets, -leurs privilèges, et qui, lâchement, sans risques comme sans courage, -cherchent ensuite à profiter d'un hasard, d'une indiscrétion, de la -faiblesse d'une jeune fille, d'un secret surpris, en écoutant aux -portes, ainsi qu'un domestique voleur, pour trahir leur serment et -rétracter leur parole... Donc, je punirai ce de Hatzfeld, et personne -n'osera l'imiter... - -—Sire, vous êtes tout-puissant, soyez généreux! hasarda Duroc. - -—Je ne veux pas être faible, reprit vivement l'Empereur. Je n'ai -de raison d'être qu'en paraissant fort partout. Au jour où l'on ne -tremblera plus devant moi, je serai à moitié vaincu. Il faut contenir -cette noblesse prussienne arrogante et sournoise. Les hommes ne se -dominent que par la crainte. L'amitié, les bienfaits, la bonté, ce sont -vaines vertus dont on se raille. L'indulgence est qualifiée couramment -défaillance et les hommes, qui sont tous méchants, ne s'inclinent que -devant la menace et la contrainte. Vous me conseillez la clémence, -Duroc, c'était peut-être bon du temps de Cinna. Auguste était solide -sur son trône, au milieu d'un empire pacifié. Il ne campait pas -comme moi à huit cents lieues de son palais, au milieu des peuples -en ébullition, en jeu à toutes les embûches de la trahison... Duroc, -vous allez faire arrêter sur l'heure le prince de Hatzfeld et vous -convoquerez pour demain matin la cour martiale!... Allez!... - -Duroc s'inclina. Il n'y avait plus à résister quand l'Empereur parlait -ainsi. - -Le prince de Hatzfeld fut mis en arrestation, et la cour martiale, -opérant rapidement, examina l'accusation, reconnut le crime de haute -trahison et prononça la peine capitale. - -Le prince devait être fusillé vingt-quatre heures après la sentence. - -Mais Davoust, Rapp, Duroc tentèrent une dernière fois de fléchir -l'Empereur. Ils le supplièrent d'épargner le prince. C'était le -patriotisme qui l'avait poussé. Son crime avait un caractère de -défense légitime. L'Empereur serait plus redoutable en pardonnant. Il -désarmerait les passions et s'attirerait l'admiration de tout le peuple -allemand par son acte de générosité. - -Napoléon demeurait sourd à ces larmes et à ces prières, quand on -imagina de le faire se trouver en présence de la princesse de Hatzfeld. - -Touchante dans son attitude suppliante, enceinte et intercédant au nom -de l'enfant qui allait être orphelin avant d'avoir vécu, la princesse -essaya d'arracher à l'Empereur un ordre de grâce. - -Elle aurait échoué, si, au dernier moment, une jeune fille, amenée par -Rapp, n'eût réussi à forcer la porte du cabinet de l'Empereur. - -C'était Alice, en vêtements de deuil, les yeux pleins de larmes, qui -venait joindre ses prières à celles de la princesse. Elle raconta -à l'Empereur son enfance, les soins dont la maréchale Lefebvre, -remplaçant sa mère, l'avait entourée, puis l'aide qu'elle avait trouvée -chez la princesse de Hatzfeld. Enfin, elle parla de son ami des jeunes -années, d'Henriot, le pupille du maréchal, et, en rougissant, elle -confessa ses rêves de bonheur avec lui. L'Empereur voudrait-il qu'elle -fût la cause indirecte du deuil éternel de sa bienfaitrice? - -Napoléon réfléchit longuement. Il se trouvait ému par la supplication -de cette jeune fille. Le cœur de bronze devenait malléable. - -—Vous êtes la fiancée du commandant Henriot... ce brave hussard qui -m'a pris Stettin avec soixante cavaliers? dit-il en fixant son regard -aigu sur la jeune fille tremblante, agenouillée avec la princesse -devant lui. - -—Oui, sire... et avec votre permission j'épouserai le commandant -Henriot... le maréchal Lefebvre a déjà donné son consentement... - -—Bien!... nous verrons cela quand le maréchal Lefebvre aura accompli -la mission que je lui ai donnée... Eh bien! mademoiselle, par égard -pour ce vaillant officier qui a accompli l'un des plus étonnants faits -d'armes de ce siècle, je vous accorde la grâce que vous demandez... -Relevez-vous toutes deux!... - -Et, allant à son bureau, il prit une lettre, la montra à la princesse -de Hatzfeld: - -—Voici la preuve de la trahison de votre mari, madame, dit-il -sévèrement... la cour martiale a prononcé en statuant sur cette -pièce... la preuve n'existe plus... la cour martiale se réunira de -nouveau, et votre mari, contre lequel aucune charge ne sera plus -relevée, sera remis en liberté... - -Et, d'un geste brusque, l'Empereur jeta dans la cheminée la lettre -saisie sur le courrier, qui contenait l'avis au roi de Prusse de la -marche vers Dantzig du maréchal Lefebvre. - -Comme la princesse et Alice se retiraient en bénissant la clémence de -l'Empereur, celui-ci dit, en souriant, à la jeune fille: - -—Si le commandant Henriot se comporte aussi bien devant Dantzig qu'à -Stettin, je vous promets, mademoiselle, de vous doter en signant à -votre contrat de mariage! - -Et l'Empereur se remit au travail après avoir dit à Duroc: - -—Eh bien, maréchal, vous êtes content de moi?... J'ai été assez -faible!... J'ai sottement pardonné!... J'étais pourtant bien en -colère!... Je devais faire un exemple... J'ai eu tort!... - -—Sire, vous vous êtes vaincu vous-même. C'est la plus grande victoire -que Votre Majesté ait encore remportée, répondit le maréchal du palais, -et la postérité glorifiera cette journée comme l'une des plus belles de -votre règne. - -—Ah! Duroc, dit l'Empereur, secouant la tête avec un sourire amer, -si jamais je suis vaincu, si je deviens à mon tour obligé de compter -avec la clémence des rois, ils seront impitoyables pour moi! Ils se -croiront tout permis, eux, les souverains nés, contre moi, le soldat -de fortune, comme ils m'appellent... Tenez, parlons d'autre chose... -Quelles nouvelles de Paris? L'impératrice donne-t-elle des fêtes, -comme je le lui ai ordonné, et Talma est-il toujours supérieur dans -_Britannicus_?... - - - - -X - -DEVANT DANTZIG - - -Dans sa tente, le maréchal Lefebvre, distraitement, écoutait un rapport -ordinaire que lui lisait un aide de camp. - -Par moments, le maréchal donnait un violent coup de poing sur un plan -étalé devant lui et, interrompant l'aide-de-camp, grommelait: - -—Passez!... passez!... je sais bien ce que j'ai de troupes, -parbleu!... six mille Polonais qui se grisent comme des Cosaques... -deux mille deux cents Badois, mous comme des chiffes... cinq mille -Danois que j'ai rossés à Iéna et que je tiens à l'œil, car je suppose -qu'ils sont plus près de s'entendre avec le roi de Prusse qu'avec -moi... Voilà tout ce que l'Empereur m'a donné pour prendre cette -bougresse de ville!... - -—Monsieur le maréchal oublie le 2e léger... dit l'aide de camp. - -—Non! tonnerre de Dieu, je ne l'oublie pas!... mais je ne veux pas le -faire canarder, comme une volée de perdreaux dans la plaine... je le -garde pour l'assaut, le 2e léger... Ah! si j'avais là mes grenadiers! -fit-il avec un soupir. - -L'aide de camp reprit: - -—Monsieur le maréchal a-t-il des ordres à donner pour les chasseurs? - -—Ah! oui! les cavaliers?... ils ne servent pas à grand'chose, ces -chasseurs... bons régiments le 23e et le 19e!... mais que diable! ça -n'arrive qu'une fois de prendre des forteresses avec de la cavalerie... -Henriot l'a fait... ça ne se reverra plus de longtemps... ces -chasseurs-là montent la garde à cheval, voilà tout!... Ah! dans quel -pétrin l'Empereur m'a fourré! - -Lefebvre se prit la tête dans les mains: - -—Ainsi, j'ai en tout trois mille Français!... trois mille vrais -soldats! et il faut que je prenne avec ces trois mille braves une place -qu'ils s'accordent tous à déclarer imprenable... J'ai, il est vrai, six -cents sapeurs, qui sont des gaillards à poils, mais vrai, ça ne suffit -pas!... Qu'est-ce que l'Empereur veut que je fasse!... j'ai les pieds -gelés à piétiner dans la neige!... Ah! il est propre, le cadeau qu'il a -voulu me faire! - -Et le bon maréchal s'arrachait les cheveux, impatient de l'immobilité -où le confinait la lente et minutieuse opération du siège. - -Dantzig avait été investie régulièrement. Ce siège mémorable, le -seul important des guerres de l'Empire, avait nécessité de longues -opérations préliminaires. - -Depuis le jour où le maréchal avait quitté Berlin, accompagné -d'Henriot, les travaux d'approche avaient été conduits avec une -précision admirable et une entente du terrain parfaite. - -Avant de battre la place en brèche, on avait cherché à l'isoler. Il -s'agissait de la séparer du fort de Weichselmunde qui la couvrait sur -la Vistule et de s'emparer du banc de sable le Nehrung qui la reliait à -Kœnigsberg. - -Le général Schramm, avec environ 3,000 Polonais, soutenu d'un escadron -du 19e chasseurs et d'un bataillon du 2e léger, traversa la Vistule et -débarqua sur le banc de sable. - -Les hommes du 2e léger avaient l'honneur d'être placés en tête de -chaque colonne d'attaque. - -La garnison de Dantzig fit une sortie énergique. Mais le 2e léger -l'arrêta. Tout le petit corps de Schramm, entraîné par l'exemple, -s'élança avec ardeur en avant, força l'assiégé à se renfermer dans la -ville. On avait ainsi un passage sur la Vistule. Un pont de bateaux fut -aussitôt bâti, et les avant-postes français s'établirent jusque sous -les glacis du fort de Weichselmunde. - -Deux autres sorties eurent lieu par la suite et furent victorieusement -repoussées. - -Le général Chasseloup, qui avait toute la confiance de Napoléon, -poursuivait avec ténacité l'investissement, au grand désespoir de -Lefebvre qui s'informait impatiemment du jour où il pourrait monter à -l'assaut. - -L'hiver était rude, mais, grâce aux soins pris par le maréchal, les -soldats ne manquaient de rien dans leurs baraquements. - -Chaque soir, de grands feux étaient allumés et joyeusement les hommes -chantaient des chansons en brûlant du punch dans les gamelles. - -Le moral des troupes était excellent. Seul, le brave maréchal ne -décolérait pas. Il ne comprenait rien à toutes les précautions prises -par les ingénieurs. Il mâchait son frein, vieux cheval de bataille -impatient de courir au combat, et qui dresse les oreilles et frémit de -tous ses membres au son attendu de la trompette. - -Le jour où nous le retrouvons dans sa tente, écoutant le rapport -quotidien lu par son aide de camp, et qu'il interrompait de ses -doléances, répétant à tout instant: «Comment, rien de nouveau! Toujours -rien de nouveau!...» un petit conseil de guerre était convoqué. - -Le général Chasseloup, chargé de la direction des travaux du génie, -et le général Kirgener, commandant l'artillerie, ainsi que le général -Schramm, venaient conférer avec le maréchal. - -—Eh! bien, messieurs, allons-nous bientôt en finir? demanda-t-il en -les voyant entrer. C'était son refrain chaque fois qu'il apercevait ses -deux bêtes noires, comme il les appelait. - -—Un peu de patience, monsieur le maréchal, répondit le général -Chasseloup, nous approchons, nous approchons!... - -—Serons-nous bientôt en mesure de donner l'assaut?... Où en -êtes-vous?... Est-ce que nous devons nous éterniser ici?... reprit -Lefebvre qui s'imaginait que ces savants, ces hommes de plume, -retardaient l'heure du combat décisif. - -—Monsieur le maréchal, dit poliment Chasseloup, veut-il jeter les -yeux sur le plan... Voici l'enceinte de Dantzig, ajouta-t-il, montrant -un tracé sur la carte... là, se trouvent deux ouvrages séparés par un -petit village... qu'on nomme le faubourg de Schildlitz... - -—Quand le prenons-nous ce faubourg? - -—Dans huit jours. - -—Pas avant?... Pourquoi?... - -—Parce qu'il nous faut d'abord tenter une fausse attaque sur cet -ouvrage de droite, le Bischofsberg... - -—Bon! et après la fausse attaque? - -—Vous en ordonnerez une véritable, monsieur le maréchal. - -—De quel côté?... - -—Ici... à gauche... cette redoute se nomme le Hagelsberg. - -—Va pour le Hagelsberg!... Qu'on se batte à droite ou à gauche, cela -m'est égal à moi, pourvu qu'on se batte! - -—On se battra, monsieur le maréchal, vous pouvez en être certain! dit -avec sa ferme placidité le général Chasseloup. - -—Le plus tôt sera le meilleur... Mais pourquoi se battrait-on de ce -côté, plutôt qu'à droite? - -—Voici pourquoi. Contrairement à l'opinion de mon collègue le général -Kirgener, j'ai choisi l'ouvrage de gauche, reprit Chasseloup... Il -est étroit et ne peut permettre à l'assiégé de déployer ses troupes. -Les sorties ne pourront donc se faire qu'en colonnes profondes... Il -se trouve susceptible d'être battu de revers par nos positions... On -y arrive par un terrain qui monte insensiblement. Au contraire, le -Bischofsberg est protégé par un ravin très creux. - -—Mais, général, ce ravin servirait à abriter mes soldats... ils -avanceraient à couvert... Pourquoi ne choisissez-vous pas ce côté? On -se jetterait sous les murs de Dantzig sans courir de grands risques? -demanda Lefebvre, qui ne voyait jamais que le moment de l'assaut final. - -Le général Chasseloup lui répondit aussitôt: - -—Mais, monsieur le maréchal, dans ce ravin, comment voulez-vous que -nous pratiquions nos cheminements? - -Lefebvre demeura bouche béante. - -—Nos cheminements?... expliquez-vous, général?... - -L'ingénieur alors se mit à faire au maréchal un cours abrégé de l'art -de prendre les places. - -Il n'était pas extraordinaire que le maréchal fût, dans cette partie de -l'art militaire, fort peu compétent. - -La plupart des généraux de l'Empire étaient aussi ignorants que lui. - -Depuis Vauban, il n'y avait pas eu en Europe de siège régulier. Sauf -Mantoue, la plupart des places investies s'étaient rendues avant -l'issue des opérations fatales du siège. Saint-Jean-d'Acre, défendue -par Ahmed le Boucher et par sir Sidney, ne pouvait figurer parmi les -sièges réguliers, l'armée d'Egypte n'ayant pas eu à sa disposition de -matériel de siège complet. - -Le général Chasseloup fit connaître au maréchal les difficultés réelles -de la grande tâche que lui avait assignée Napoléon. Il ne s'agissait -plus de lancer des compagnies de grenadiers ou de voltigeurs intrépides -à l'assaut et d'emporter un bastion dans un élan terrible. C'était la -guerre souterraine qu'on devait pratiquer, en renonçant au combat au -grand soleil. Les armes savantes avaient le pas sur les casse-cous. - -Par des tranchées, dont les déblais protégeaient les travailleurs, on -s'approcherait de plus en plus des murailles. Une première tranchée, -dite parallèle, étant creusée, la nuit, afin d'échapper autant que -possible au feu des défenseurs, on cheminerait par une autre tranchée -en zig-zag jusqu'à une certaine distance, où l'on creuserait une -seconde parallèle. - -Par les chemins couverts ainsi l'on arriverait jusque sous les -remparts. Chaque tranchée serait armée de canons dont le feu continu -empêcherait les assiégés de fournir un feu trop meurtrier. - -—Et quand on sera parvenu au pied des remparts, que fera-t-on? demanda -Lefebvre vivement intéressé. - -—Alors, monsieur le maréchal, une brèche suffisante sera pratiquée -dans la muraille par les canons du général Kirgener... les déblais -combleront le fossé de Dantzig... et à ce moment-là, mais à ce moment -suprême seulement, vos soldats feront le reste... - -—Ah! messieurs, il faut donc un trou dans cette sacrée muraille?... Eh -bien! faites-moi ce trou, faites-le vite, et je vous réponds bien que -je passerai!... - -Les deux généraux s'inclinèrent et apprirent alors au maréchal que, -dans la nuit précédente, on avait réussi à établir une première -parallèle à la distance de 200 toises du Hagelsberg; un épaulement en -terre protégeait les travailleurs. On n'avait plus qu'à cheminer, en -repoussant les sorties et en se garant des mines et des contremines -que la garnison de Dantzig ne manquerait pas d'opposer aux efforts de -l'assiégeant. - -—Je vous félicite, messieurs, dit Lefebvre en les congédiant -gracieusement, de tout ce que vous m'avez appris... Vous savez, moi, -mon métier n'est pas de cheminer... Je n'ai jamais fait la guerre chez -les taupes... C'est égal! je vois que vous tâchez de me fabriquer un -trou pour que j'entre... je vous remercie, et je parlerai à l'Empereur, -dans mon prochain rapport, de vos travaux et de vos cheminements... - -La porte de la tente fut soulevée, et Henriot, en tenue de commandant -de chasseurs, parut, très visiblement ému. - -—Qu'y a-t-il? est-ce que tu as pris Dantzig avec ton escadron?... -demanda Lefebvre toujours un peu ironique quand il s'agissait de parler -de la cavalerie. - -—Non, monsieur le maréchal... c'est une nouvelle... deux nouvelles... -dont l'une est pour l'armée, l'autre pour vous... - -—D'abord ce qui concerne l'armée? dit impérativement le maréchal. - -—Le 44e de ligne, détaché du corps du maréchal Augereau, parti de la -Vistule, et le 19e de ligne, venant de France, arrivent avec un convoi -d'artillerie... - -—Bravo! ce sont les renforts que j'attendais! s'écria Lefebvre -enthousiasmé. L'Empereur a tenu parole! Messieurs, avec ces braves du -44e et du 19e, des lapins, je les connais, nous entrerons avant un mois -dans cette garce de ville... L'autre nouvelle, Henriot, celle qui me -concerne, dis-tu? - -—Madame la maréchale vient d'arriver au camp!... - -Lefebvre laissa échapper un juron sonore. - -—Nom d'une bombe! s'écria-t-il surpris, qu'est-ce qu'elle vient -f... ici, la maréchale?... Est-ce qu'il y a quelque chose de cassé à -Paris?... Mon sacripant de fils aura encore fait des siennes avec tous -les freluquets dorés qu'il fréquente. Comme si nous avions besoin de -femmes devant Dantzig... avec de la neige partout, et ces cheminements, -ces parallèles, ces tranchées et tout le tonnerre de Dieu d'un siège -qui n'en finit pas! - -Puis, aussitôt cette explosion passée, avec une expression de joie et -de bonhomie qui éclaira sa physionomie martiale, il ajouta: - -—Ça me fera un rude plaisir tout de même de la revoir, ma -Catherine!... Henriot, allons l'embrasser... et vous, messieurs, -ajouta-t-il en se tournant vers les ingénieurs: je compte sur vous pour -me faire le trou le plus tôt possible... la maréchale sera si contente -de me voir prendre Dantzig!... - - - - -XI - -LE SECRET DE JOSÉPHINE - - -L'entrevue des deux époux fut affectueuse et simple. - -La première effusion passée, Lefebvre dit: - -—Ah! ça, qu'est-ce qui t'amène ici? - -—Un secret d'Etat! répondit la maréchale. - -—Ah! bah! conte-moi cela. - -—C'est l'Impératrice qui m'envoie... - -—Elle veut savoir si je prendrai bientôt Dantzig? - -—Non... elle désire connaître les sentiments de l'Empereur à son -égard... - -—L'Empereur lui est toujours fort attaché... Bien qu'elle lui en ait -fait voir de grises dans les temps... à présent qu'elle a passé la -première et même la seconde jeunesse, il est probable qu'elle a moins -de démangeaisons à la cuisse... je suis même persuadé qu'aujourd'hui -elle aime notre Empereur!... - -—Elle l'adore... - -—Il est bien temps!... C'était autrefois, quand il était général à -l'armée d'Italie, qu'elle aurait dû avoir pour lui ces sentiments-là... -Mais va te faire lanlaire! Joséphine ne pensait qu'à se faire courtiser -à Paris... elle traînait après elle tout un état-major de galants... -Barras en était... et puis Hippolyte Charles, le beau Charles, -l'adjudant de Leclerc, et dix autres encore... Ah! ce qu'il aimait sa -femme alors, notre général, c'était du délire, de la folie!... - -—J'ai entendu raconter des choses extraordinaires là-dessus... A -Milan, Bonaparte se roulait comme un furieux dans l'attente de sa femme -qui tardait à venir... il lui expédiait courrier sur courrier... il ne -pouvait vivre sans elle... - -—Oui, tout cela a duré jusqu'au retour d'Egypte... là Bonaparte -apprit indirectement la vérité... Oh! il a dû souffrir énormément!... -il m'a dit une fois, en me montrant la glace du portrait de Joséphine -qu'il portait toujours sur lui et qui, par accident, s'était brisée: -«Lefebvre, ma femme est bien malade ou infidèle!»... A son arrivée -à Paris, Joséphine qui avait été au devant de lui, par la route de -Lyon, le manqua, il avait pris par la route du Bourbonnais... il la -laissa une journée en larmes, à la porte de sa chambre; à la fin il -pardonna... mais je ne me fie guère à ce pardon-là!... Bonaparte a eu, -je le sais, un instant la pensée du divorce, Napoléon peut en avoir la -volonté... Est-ce là cette grande nouvelle que tu m'apportes, ce secret -que tu viens m'apprendre?... - -—Non!... je crois l'Empereur toujours attaché à Joséphine... il -l'a épousée une seconde fois devant l'Eglise... il l'a sacrée à -Notre-Dame... il ne peut avoir à présent l'idée de divorcer... -Joséphine cependant a des craintes... - -—Est-ce que sa conduite donnerait à l'Empereur de nouveaux sujets de -plainte?... - -—Oh! non!... l'Impératrice a trente-sept ans... elle est d'un pays où -l'on vieillit vite... Songe donc, elle était nubile à douze ans... mère -à seize ans!... c'est une femme âgée... elle est à l'abri du soupçon -maintenant, mais non d'un reproche... - -—Qu'est-ce que l'Empereur peut donc lui reprocher? - -—Sa stérilité!... Pour elle, c'est plus terrible qu'une faute -découverte cette impuissance d'être mère... - -—Oui, dit Lefebvre pensif, l'Empereur souffre cruellement d'être privé -d'héritier... son œuvre colossale chancelle... il sent s'écrouler sous -lui son trône magnifique... il possède, en maître, le présent superbe, -mais l'avenir lui échappe... Ah! si la science pouvait lui donner un -enfant!... - -—Les médecins y ont perdu leur latin... Corvisart a tout essayé... il -faut que l'Empereur se résigne à n'avoir pas d'héritier direct... Son -frère Joseph lui succédera... - -—Hum!... son frère?... Napoléon semble être le seul de sa famille... -il y a aussi Murat, son beau-frère, qui rêve d'être héritier désigné... -Non, femme! je crois que Napoléon, faute d'enfants de Joséphine et de -lui, adoptera la descendance de Joséphine... la reine de Hollande avec -son enfant... - -—Le petit Napoléon-Charles?... le fils d'Hortense... Tu veux parler de -cet enfant pour succéder à Napoléon un jour? - -—Pourquoi pas? dit Lefebvre avec une grosse jovialité, l'Empereur -a toujours été fort attaché à sa mère... sa belle-fille, c'était sa -préférée, sa chérie... les mauvaises langues ont même jasé... - -—Oui, interrompit la maréchale, on a prétendu que lorsque l'empereur -l'a mariée à son frère Louis, Hortense de Beauharnais était grosse... -et qu'il était le père de cet enfant... Eh! bien! les langues méchantes -ne jaseront plus... Le petit Napoléon-Charles est mort!... - -—Ah! mon Dieu!... que m'apprends-tu là!... l'Empereur sera désolé... -il aimait beaucoup l'enfant d'Hortense... - -—Oui, et puis cette mort dérange ses calculs... Tu sais que je le -connais, notre Empereur: l'affection, les doux sentiments, les élans -du cœur, tout cela est subordonné à la politique... et c'est ce qui me -tourmente. Que dira-t-il quand je vais lui apporter cette désagréable -nouvelle!... fit Catherine avec une visible anxiété. - -—Il te recevra mal... il te bousculera... - -—Bah! je le laisserai crier... je lui répondrai!... tu sais, mon -homme, que je n'ai pas ma langue dans ma poche... on ne m'appelle pas -pour rien la Sans-Gêne... - -—Mais, reprit Lefebvre avec hésitation, tout cela ne m'explique pas -ton arrivée soudaine au camp... Pourquoi l'Impératrice t'a-t-elle -chargée d'annoncer ce fâcheux événement à l'Empereur...? On n'aime -pas d'ordinaire à être la messagère de semblables nouvelles. Je ne -comprends pas du tout ce qui t'a poussée à traverser toute l'Europe -pour me retrouver dans ces sables et dans ces neiges devant Dantzig!... - -—Parbleu! je suis venue te consulter avant de parler à l'Empereur. - -—Quel conseil puis-je te donner! - -—Je veux que tu me dises ce que je devrai répondre à Napoléon... - -—Comment puis-je le deviner? Il faudrait savoir ce que l'Empereur te -dira... - -—Tu peux t'en douter... - -—Sacrebleu!... arrive au fait: quelle confidence as-tu reçue de -l'Impératrice? De quelle mission mystérieuse t'a-t-elle chargée? - -—Ecoute-moi bien, Lefebvre, et tâche de comprendre... - -—Tu doutes de moi, femme!... Ah! si tu savais ce que ces sacrés -ingénieurs me forcent à me fourrer dans la caboche avec leurs -paperasses et leurs cheminements, tu ne craindrais pas de me faire -avaler des choses difficiles... Allons! va, je suis tout oreilles... - -—Eh bien! la mort du petit Napoléon-Charles a non seulement attristé, -mais effrayé l'Impératrice... Elle avait consulté un tas de gens, des -médecins, des sorciers, des rebouteurs, leur demandant un remède, un -élixir, une drogue pour être mère... A Luxeuil, à Plombières, partout -où les eaux avaient, disait-on, la propriété de rendre la maternité -possible... elle s'est transportée, elle a séjourné, rien n'y a fait! - -—Ça c'est vrai!... notre pauvre Joséphine aurait bien donné la moitié -de sa couronne pour avoir un de ces marmots qui poussent si facilement -chez les pauvres gens... c'est le cas de le dire: les uns ont trop, les -autres pas assez!... Que de femmes se trouveraient favorisées d'être -affranchies comme elle de la marmaille obligatoire, régulière, venant -tous les ans avec plus de ponctualité que la récolte... Enfin! l'on ne -peut pas tout accaparer... l'Impératrice a d'autres joies... - -—Elle craint de connaître la douleur de l'abandon... elle a peur que -l'Empereur ne la répudie... - -—Parce qu'elle n'a pas d'enfants!... ce serait injuste... ce n'est -peut-être pas de sa faute... Ecoute donc! s'il me consultait là-dessus, -moi, l'Empereur, je lui répondrais que je lui ai connu pas mal de -femmes, la petite Fourès, Belilote, cette gentille compagne d'Egypte, -la Grassini, mademoiselle George, sans compter les dames du palais, -les lectrices, les dames d'honneur... Aucune n'a pu se vanter d'avoir -un héritier de Napoléon, et elles y mettaient de la bonne volonté!... -Tu comprends que si elles avaient prouvé à l'Empereur qu'il était -père, toutes ces aimables camarades d'un instant devenaient des femmes -d'importance... Personne, pas même Duroc, Bourrienne, Junot ou Marmont, -ne saurait attribuer à l'Empereur une paternité quelconque... Pour -Joséphine, c'est différent! elle a fait ses preuves, elle! Le prince -Eugène et Hortense sont là pour affirmer qu'elle possédait les qualités -de son sexe. - -—Tu as raison... Joséphine a été mère, mais il est certain qu'elle -doit désormais renoncer à la possibilité de le redevenir... Elle n'est -plus jeune... la source de la vie est tarie en elle et Napoléon semble -impropre à transmettre à des êtres son génie: sa force, sa virilité -sont ailleurs... Reste donc l'empire sans héritier! Napoléon peut -croire que l'âge seul de Joséphine est un obstacle... il ne l'aime -plus d'amour... assurément il se montre très bon pour elle et nul ne -peut lui reprocher de ne pas témoigner à celle qu'il a aimée dans sa -jeunesse les plus grands égards... Cependant il est facile de lui -mettre dans la tête qu'une jeune femme lui donnerait un fils... Lucien, -Talleyrand, d'autres encore lui conseillent le divorce... on excite -sa vanité en lui faisant observer la possibilité d'une union avec une -princesse, fille ou parente d'un des monarques de l'Europe... - -—Oui... on dit que ce méchant boiteux de Talleyrand, ce fourbe et ce -renégat que je ne peux jamais voir sans ressentir des démangeaisons de -lui appliquer ma botte dans le derrière, tant il pue la trahison, est -en train de manigancer un projet de mariage avec la sœur de l'empereur -de Russie... La guerre actuelle est un empêchement, mais la victoire -peut d'un jour à l'autre aplanir la difficulté. - -—L'Impératrice a deviné ces projets... elle sait qu'on en veut à son -bonheur... elle s'attend brusquement à entendre l'Empereur lui parler -de divorce dans l'intérêt de sa dynastie... alors elle a trouvé un -moyen de parer le coup funeste qu'elle sent déjà dirigé contre elle, -prêt à l'atteindre... - -—Et ce moyen?... j'avoue que je ne devine pas... - -—As-tu conservé le souvenir d'une jeune femme faisant partie de -la maison de la princesse Caroline... une élégante brune, aux yeux -magnifiques, nommée Eléonore, une demoiselle de la Plaigne... - -—Une ancienne élève de madame Campan, mariée à un fricoteur, Jean -Revel, ancien quartier-maître au 15e dragons, chassé de l'armée pour -faux et condamné pour vol... Oui, je m'en souviens parfaitement!... -l'Empereur a couché avec elle à son retour d'Austerlitz... Elle était -divorcée et son mari purgeait sa peine... Mais quel rapport y a-t-il -entre cette Eléonore et l'Impératrice? - -—Un rapport lointain mais terrible pour Joséphine... Eléonore a obtenu -ce que l'Impératrice ne peut avoir... Eléonore a un fils!... - -—Il n'est peut-être pas de l'Empereur?... - -—Si... D'abord, l'intérêt d'Eléonore, dès qu'elle s'est crue enceinte, -a été d'éviter toute imputation possible mettant en doute la réalité -de la paternité impériale... Ensuite, retirée pendant son divorce à -l'institution de madame Campan, à Saint-Germain-en-Laye, aucun homme, -sauf l'Empereur, n'a pu la voir sans témoin... Enfin, l'enfant offre le -masque frappant de son auguste père!... - -—Diable!... Est-ce que tu aurais l'intention de nous donner un jour -pour empereur le fils d'Eléonore?... - -—Peut-être!... Ce que les médecins et les charlatans n'ont pu faire, -les hommes de loi peuvent, paraît-il, l'accomplir... L'Impératrice a -consulté des légistes... Le droit divin n'admet que les héritiers du -sang à succéder au trône, mais le droit romain permet l'adoption... -Cambacérès m'a expliqué tout cela... On m'a fait ma leçon avant -de partir!... A présent je suis ferrée sur l'adoption!... J'en -remontrerais à M. Portalis ou à M. Bigot-Préameneu. - -—Tu es si intelligente, ma bonne Catherine! dit Lefebvre en admiration -devant sa femme... Alors ces empereurs de Rome, de fameux lapins, à ce -qu'on dit, adoptaient des héritiers, quand ils ne pouvaient faire de la -graine d'empereurs?... - -—Oui... Les plus grands empereurs, Auguste en tête, tu sais celui que -joue Talma au Théâtre-Français, ont pratiqué l'adoption... C'est très -commode! Il suffit d'un sénatus-consulte pour que ça soit régulier... - -—Oh! le Sénat!... dit Lefebvre avec un geste plein d'indifférence pour -la majestueuse assemblée qui siégeait à plat-ventre jusqu'au jour où il -s'agit de donner le coup de pied final à l'aigle expirant. - -—As-tu compris à présent ce que je viens faire au camp de l'Empereur -à Finckenstein? - -—Pas tout à fait... Achève! - -—Eh bien! l'Impératrice, ayant eu connaissance de la maternité -d'Eléonore, juste au moment où la mort du fils d'Hortense lui ôtait -ses espérances de voir adopter cet enfant, veut proposer à l'Empereur -de reconnaître pour fils adoptif et comme héritier de l'empire, le -fils d'Eléonore... Elle-même, sacrifiant ses légitimes répugnances, -servira de mère à cet enfant... Le peuple et l'armée, habitués à tout -admirer, à tout approuver dans les actes de Napoléon, applaudiront... -Cet enfant, héritier bâtard, mais ayant du sang de Napoléon dans les -veines, sera certainement préféré à ce lourdaud de Joseph ou à ce niais -de Louis... Pour les frères de l'Empereur, la France n'aura jamais que -des sentiments très modérés... elle les connaît pour ce qu'ils sont, -des vaniteux, des ambitieux, des imbéciles et peut-être des coquins, -prêts à trahir leur frère à la première occasion pour essayer de sauver -les couronnes qu'il leur a mises sur la tête... Cet enfant, élevé au -palais, entre l'Empereur et l'Impératrice, traité par tout le monde en -prince impérial, ne soulèvera aucune résistance... Voilà, Lefebvre, -ce que je veux proposer à Napoléon, au nom et avec le consentement de -l'Impératrice... Tu as compris, à présent... - -Lefebvre réfléchissait profondément. - -Il était d'esprit lent, mais juste. Son bon sens le guidait dans toutes -les circonstances de la vie. - -Au moment où l'on cherchait des candidats au Directoire, il fut un -instant question de lui. - -Il répondit avec une modestie et une sagesse rares: - -—Non, citoyens, je ne veux pas être directeur. C'est un peu une -couronne royale que vous m'offrez là! Je suis républicain et militaire. -Je veux servir mon pays autrement qu'en rétablissant une royauté à -cinq têtes. Vous êtes tous gens d'esprit qui n'avez pas besoin d'un -imbécile comme moi pour en faire un roi! Je retourne à l'armée de -Sambre-et-Meuse où l'ennemi m'attend! - -Le projet de Joséphine lui parut peu acceptable par l'Empereur, et il -ne cacha pas ses craintes sur la réussite de la mission de la maréchale. - -—Mais tu as accepté une consigne, femme, il faut l'exécuter jusqu'au -bout, dit-il avec fermeté, en soldat dévoué incapable de broncher quand -l'ordre de marcher en avant était donné. - -Un roulement de tambour se fit entendre, accompagné du taratata des -trompettes. - -—Ah! voici la soupe, dit le maréchal. Femme, j'ai l'habitude de -manger en même temps que mes soldats, et à peu près le même ordinaire. -Aujourd'hui, je t'invite, et je vais dire au cuisinier qu'il ajoute un -plat en ton honneur... Nous dînerons en tête à tête, veux-tu? - -—Oui, comme autrefois à la Râpée, où il y avait de si bon petit vin -blanc. T'en souviens-tu? - -—Si je m'en souviens!... il me gratte encore le palais... Il n'y -en a pas ici de ce petit vin-là!... ils ne connaissent pas ça en -Allemagne... Je t'offrirai du vin de Hongrie que l'archevêque de -Bamberg a envoyé à mon aumônier pour sa messe, car tu sais, femme, j'ai -un aumônier à présent... - -—Toi?... Ah! quelle farce! dit la Sans-Gêne riant aux éclats, mais -c'est à peine si tu savais dire ton _Pater_... - -—J'ai essayé de m'en souvenir... l'Empereur tient à cela!... On est -très religieux en Pologne... et puis il faut boire aussi beaucoup, ça -flatte les notables du pays!... - -—Dis donc, Lefebvre, tu ne vas pas prendre de mauvaises habitudes dans -ce vilain trou?... - -—Un trou!... oh! Catherine, il n'est pas encore fait le trou!... -Ces sacrés ingénieurs me le préparent... Sois tranquille! dès que je -le verrai ce satané trou, je me précipiterai dans Dantzig et je ne -moisirai pas ici, va!... - -Le valet de chambre et deux ordonnances du maréchal entrèrent alors et -disposèrent la table pour le souper. - -La maréchale s'était débarrassée de sa pelisse et, en s'asseyant dans -un coin sur un pliant de campagne, elle apostropha le valet de chambre: - -—Dis donc, mon garçon, ne manque pas d'apporter du vin de -l'archevêque... nous allons, le maréchal et moi, nous donner ce soir -une petite pointe!... - -Et elle accompagna cette recommandation d'une claque sur ses cuisses -massives, son geste familier aux instants de belle humeur. - - - - -XII - -LE DESSERT DE CATHERINE - - -—As-tu faim? demanda le maréchal à sa femme en lui passant une -assiettée de soupe grasse, fleurant bon, et dont l'odorante buée emplit -la tente d'un parfum d'appétit. - -—Une faim caniche! répondit la maréchale... Dame! ça vous fait -descendre l'estomac dans les talons de rouler en chaise de poste à -travers tous ces pays qui ont des noms qu'on ne retient pas... Et puis -la soupe, ici, semble fameuse... La gorge m'en démange! - -—Mes soldats n'en mangent pas d'autre. Toutes les semaines, au hasard, -je vais goûter à l'une des gamelles. Ça m'est égal qu'on se moque de -moi! L'Empereur s'occupe bien des pieds de ses hommes, lui! Que de -fois je l'ai vu faire arrêter une colonne en marche et ordonner à l'un -des soldats de se déchausser. Il veut voir de ses propres yeux si ses -prescriptions pour la chaussure sont bien exécutées... moi, je m'occupe -de l'estomac... Le fusil sur l'épaule, avec de bons souliers et de -bonne soupe, on fait le tour du monde!... Un peu de bœuf, Catherine? - -—Oui... avec des cornichons, s'il y en a, dit la maréchale tendant son -assiette. - -—Les cornichons, inconnus dans ce cochon de pays... Mais il y a des -choux aigres... tiens! en voici... - -—Oh! que c'est sûret... à boire, Lefebvre!... - -—Du vin de l'archevêque?... - -—Oui... nous le boirons à la santé de l'Empereur, dit la maréchale, la -bouche pleine, levant son verre avec gaieté. - -Tous deux, avant de boire, trinquèrent à la vieille mode française. - -—Quoi de nouveau à Paris, à la cour? demanda Lefebvre en découpant le -poulet que venait de servir le valet de chambre. - -—Nous avons eu beaucoup de fêtes. L'Empereur a ordonné qu'on s'amusât -cet hiver. Il ne voulait pas que son absence privât Paris et la cour -des réjouissances accoutumées. Il y a eu un quadrille d'honneur, dont -j'ai fait partie... - -—Toi, ma femme!... Tu as dansé avec les princesses?... - -—Est-ce que ce n'est pas nous à présent les princesses?... Oui, mon -petit, l'Impératrice m'a fait l'honneur de m'engager... Nous étions -seize dames, habillées, par quatre, de couleurs différentes: il y avait -le quadrille blanc, le vert, le rouge et le bleu. Les dames blanches -avaient des diamants, les rouges des rubis, les vertes des émeraudes; -moi, j'étais du quadrille bleu, je portais des turquoises et des -saphirs... - -—Tu devais être comme un astre, Catherine... j'aurais voulu te voir... - -—Oui... je devais avoir bon genre, avec ma grande plume d'autruche -qui se balançait sur ma toque! Ah! c'était superbe!... nous avions des -habits de coupe espagnole avec des toques de la couleur de nos robes... -tu vois ça d'ici?... - -—Et les cavaliers? - -—Ils portaient des habits de velours, des toques aussi et des écharpes -couleur du quadrille... Mon cavalier, c'était un bel homme, M. de -Lauriston; oh! ne va pas être jaloux, c'est un civil!... et c'est -Despréaux, tu sais, mon maître à danser, qui conduisait toute la -ribambelle... La princesse Caroline par extraordinaire ne s'est pas -trop chamaillée avec la princesse Elisa... le bal a été ravissant... je -conterai cela à l'Empereur, ça l'amusera, le pauvre cher homme!... - -—Je crois que tu auras de la peine à l'égayer avec les nouvelles que -tu lui apportes... - -—Bah! il en prendra vite son parti... D'ailleurs il sera enchanté de -me voir arriver au lieu de Joséphine... ça lui évitera des scènes, si -comme on le dit, les Polonaises... enfin, suffit!... - -—L'Impératrice devait donc venir le relancer jusqu'au camp? - -—Elle a prévenu l'Empereur par un courrier extraordinaire de ses -intentions... elle mourait d'envie de le rejoindre en Pologne... elle -était inquiète et aussi jalouse! un ordre exprès lui a été envoyé de -rester à Paris... c'est alors que je me suis mise en route... Mais, dis -donc, ton petit vin d'archevêque, il ne faut pas le laisser aigrir dans -la bouteille... - -Et elle tendit, à nouveau, gaillardement, son verre que Lefebvre emplit -en souriant. - -Tous deux, simples, francs, honnêtes, heureux d'être réunis, -savouraient avec délices ce modeste repas, sous la tente, avec -l'insouciance de deux jeunes amoureux. - -Le souper touchait à sa fin et Lefebvre, ayant tiré sans façon sa -vieille bouffarde qui ne le quittait pas plus que son sabre, se mit en -posture d'allumer et se disposa à digérer comme un bon bourgeois au -coin de son feu, les pieds sous la table, en causant avec sa femme, au -milieu des aspirations berceuses du tabac. - -La maréchale, qui du coin de l'œil avait inventorié le mobilier -sommaire de la tente de son mari, dit en riant, avec malice, montrant -du doigt le lit de camp: - -—Tu couches dans ce petit portefeuille-là!... Ah! mon pauvre homme, -comment allons-nous tenir tous les deux là-dedans, car je ne suppose -pas que tu vas m'envoyer dormir dans la berline?... - -—J'ai un autre lit de fer comme celui-ci. Nous le rapprocherons, et -puis, en se serrant, on arrive toujours à se caser dans un lit, si -petit soit-il, quand on s'aime, fit Lefebvre se levant et étreignant -contre sa poitrine son excellente épouse. - -L'ordonnance entra tout à coup, l'air effaré. - -La maréchale se dégagea, confuse, et dit à l'oreille de son mari: - -—Consigne donc un peu ces gaillards-là, qu'on puisse prendre au moins -son dessert tranquillement! - -Le maréchal allait donner l'ordre que sollicitait sa femme, quand une -série de détonations éclata en même temps que les cris: «Aux armes!» -suivis de roulements de tambours et de sonneries de trompettes mettant -tout le camp en rumeur. - -—Qu'y a-t-il? demanda Lefebvre à l'ordonnance. - -—Le commandant Henriot veut vous parler, monsieur le maréchal. - -—Qu'il entre!... mais sapristi! on dirait que c'est sérieux! -fit Lefebvre, prêtant l'oreille aux décharges successives de la -mousqueterie accompagnant le bruit du canon plus nourri. - -Henriot, après avoir fait un signe amical à sa mère adoptive, dit -rapidement: - -—Monsieur le maréchal, l'ennemi vient de tenter une grande sortie... -il s'est emparé de la redoute que nous avions prise... - -—La redoute dont le 44e de ligne s'était rendu maître?... ce qui nous -mettait à quarante toises du Hagelsberg... Les Saxons de Bevilacque la -gardaient... - -—Oui, monsieur le maréchal... la panique s'est répandue chez les -Saxons; ils ont abandonné les tranchées; c'est une déroute sérieuse; -dans un quart d'heure, si on ne les arrête, les Prussiens seront ici... - -—Le 44e de ligne est là? demanda froidement Lefebvre. - -—Oui, monsieur le maréchal, un seul bataillon... commandant Rogniat. - -—Ça me suffit!... viens, accompagne-moi, ou plutôt, non! veille sur la -maréchale... - -—Sur moi! Ah ça, dit d'un ton offensé Catherine, est-ce que ça ne me -connaît pas, le chambard des batailles?... Laisse-moi donc, Lefebvre, -ça me rajeunira de te suivre au combat... Ça me rappellera le temps de -Jemmapes!... Ne t'occupe pas de moi! administre une bonne raclée à ces -Prussiens, qui nous dérangent... Nous nous retrouverons après l'affaire. - -Quand fut sorti le maréchal, une ombre géante se dressa aussitôt devant -la tente. - -—Ah! ce bon La Violette? s'écria vivement Catherine, reconnaissant le -fidèle tambour-major. - -—Oui, m'ame Catherine... je veux dire m'ame la maréchale... vous êtes -bien bonne!... c'est moi; je suis planton-chef chez le maréchal, et si -vous voulez, je vais vous mener à un bon endroit, où vous verrez toute -la danse. - -—Non, mon garçon, je te remercie... je saurai bien voir toute seule... -j'aime mieux que tu suives le maréchal... il peut avoir besoin de toi -dans la bagarre. - -—J'vous obtempère, m'ame Catherine, j'veux dire m'ame la maréchale, -mais vous savez bien qu'avec lui il n'y a pas de danger... Ah! dès -qu'ils vont l'apercevoir, ils ne s'amuseront pas à l'attendre les -sacrés Prussiens... ils ont cru comme ça n'avoir affaire qu'à des -Saxons; quand ils sauront que c'est le maréchal qui est à la tête -du 44e... pschuist! ils repasseront bien vite le fossé comme des -canards!... - -Lefebvre cependant avait rallié rapidement le bataillon disponible du -44e de ligne: - -—Soldats, s'écria-t-il, cette redoute est non seulement la garde de -notre camp, mais la clef de Dantzig... L'ennemi l'occupe, il faut le -déloger... J'ai promis à l'Empereur de prendre Dantzig, je compte sur -vous pour empêcher un maréchal de France de manquer à sa parole... En -avant, grenadiers du 44e, et vive l'Empereur!... - -Alors, comme un sergent, le sabre à la main, bientôt nu-tête, car une -balle l'avait décoiffé, le grand-cordon de la Légion d'honneur noirci -de poudre, les broderies arrachées, terrible, ne connaissant plus rien, -fonçant droit devant lui, le maréchal Lefebvre se jeta le premier dans -la tranchée déjà abandonnée, entraînant le 44e de ligne... - -Les Prussiens, stupéfaits, hésitèrent un instant... - -Lefebvre se précipita sur les premiers assaillants rencontrés; ils -furent en une seconde abattus, percés de coups de baïonnette, de coups -de sabre. On n'avait pas le temps de recharger les armes. - -Une trombe de balles accueillit le maréchal à son débouché de la -tranchée purgée... - -—En avant!... à la redoute!... dit-il, tendant son sabre dont la lame -était rouge. - -Et il se précipita vers le boyau menant à la redoute, tapant, criant, -jurant, s'ouvrant un passage au milieu d'hommes abattus et dont les -rangs semblaient un champ de blé où un cheval s'est emporté. - -A côté de lui on apercevait, dans la confusion de la mêlée, un jeune -homme qui parait les coups de baïonnette portés au maréchal, tandis -qu'un fantôme géant tenant un fusil de munition par le canon, comme une -massue, assommait tous ceux qui se trouvaient dans le cercle tournoyant -de son arme. - -De temps en temps le géant s'arrêtait, se baissait, ramassait à -terre un nouveau fusil, le sien étant brisé, et recommençait à faire -tournoyer l'arme terriblement maniée. - -Bientôt on était maître de la redoute. - -A l'une des tranchées la couvrant se trouvait une pièce de canon -abandonnée par l'ennemi; dans leur précipitation, les canonniers -avaient pris la fuite sans faire partir la pièce toute chargée. - -—Oh! dit Lefebvre, si j'avais là des chevaux pour emmener cette pièce -et la braquer sur les fuyards!... - -—Pas besoin de chevaux, mon maréchal, répondit La Violette, le géant à -la massue, qui, déposant son fusil à la crosse toute engluée de sang, -saisit tranquillement la pièce, s'arc-bouta, se piéta, raidit ses -muscles puissants, et, dans un effort énergique, la faisant tourner, -lentement l'amena dans la position contraire; à présent elle était -braquée sur Dantzig. - -Henriot, se courbant alors, pointa vivement la pièce et alluma la mèche. - -La volée de mitraille inattendue acheva la déroute des Prussiens. - -La redoute était prise et l'on touchait aux glacis de Hagelsberg. - -Le maréchal regarda satisfait l'ennemi disparaître derrière ses -remparts et, remettant son sabre au fourreau, dit à Henriot et à La -Violette: - -—Mes braves, je vous confie la garde de la redoute... Ne vous la -laissez pas reprendre cette nuit... Moi, je vais retrouver la maréchale -qui m'attend pour finir le dessert!... - - - - -XIII - -UNE HISTOIRE D'AMOUR - - -La maréchale, le lendemain, s'éveilla aux premiers accents de la diane. - -Elle se montra toute joyeuse de ce réveil en musique martiale. C'était -toute sa jeunesse qui chantait dans les cuivres. Elle revoyait le camp -des armées de la République, lorsque les volontaires sans souliers -couraient aux armes au refrain de la _Marseillaise_, et chaque matin, -au lever, s'apprêtaient à terminer la journée par une victoire. - -Rapidement elle s'habilla, aidée par une femme de chambre qui l'avait -accompagnée, et qui, dépaysée et ahurie, ne cessait de demander à sa -maîtresse si l'on gagnerait bientôt la route de France. - -Le maréchal était allé visiter, dès l'aube, les avant-postes et -reconnaître la situation. La redoute prise la veille avait dû être -armée et fortifiée dans la nuit. Il s'agissait de se maintenir dans ce -fortin qui permettait de battre en brèche les murs même de Dantzig et -de forer le premier trou. - -Il revint plus vite que la maréchale ne s'y attendait. Il était très -pâle et semblait secoué par une émotion vive. - -—Qu'y a-t-il donc? demanda Catherine, est-ce que les Prussiens tentent -une sortie nouvelle?... aurait-on perdu la redoute? - -—Non! la redoute heureusement est solidement gardée, et d'ici -longtemps les assiégés ne recommenceront pas l'aventure d'hier; mais il -arrive un malheur qui te touchera comme moi, ma bonne Catherine... - -—Oh! mon Dieu!... que s'est-il passé? parle vite!... tu me fais mourir -d'angoisse... - -—Henriot... notre cher Henriot, que nous avons élevé comme un enfant, -que tu aimes et que j'aime comme un fils respectueux et bon... - -—Il est mort? dit d'une voix sourde la maréchale, et des larmes -roulèrent dans ses yeux. - -—Rassure-toi... il est... - -—Eh bien!... quoi alors?... il est blessé?... - -—Non, prisonnier! - -Catherine eut un gros soupir de soulagement. Ses larmes se séchèrent. -Son œil brilla presque. - -—Ah! c'est fâcheux, dit-elle d'une voix tranquille, mais je craignais -un pire malheur... tu m'effrayais, ami!... Prisonnier de guerre, ce -n'est pas dangereux... tu l'échangeras à la première occasion... tu en -as assez fait, hier seulement, des prisonniers prussiens!... - -Lefebvre demeurait sombre. Il répondit d'une voix grave: - -—Aussitôt que j'ai su qu'Henriot avait été fait prisonnier, j'ai -envoyé un parlementaire, offrant au maréchal Kalkreuth de lui donner en -échange deux officiers et dix soldats capturés la veille. - -—Henriot valait bien cela! et il a accepté tout de suite, ce -Prussien?... - -—Il a refusé. - -—Est-ce possible?... et la raison?... - -—Notre Henriot n'est pas considéré par eux comme prisonnier de guerre. - -—Qu'est-ce qu'il est donc, alors?... - -—Un espion, surpris sous un déguisement, s'introduisant dans la -ville!... dit Lefebvre avec une émotion croissante. - -—Henriot un espion!... allons donc!... un brave soldat comme lui -n'espionne pas... il se bat, ainsi que toi, Lefebvre, en regardant -l'ennemi en face, le sabre à la main et son uniforme bien au clair... -ton maréchal Kalkreuth radote; c'est un vieux fou... n'y a-t-il donc -personne de sérieux autour de lui?... - -—Malheureusement, femme, les apparences sont contre Henriot... Quand -il a été arrêté dans les rues de Dantzig, cette nuit, après l'affaire -de la redoute où il s'était si vaillamment comporté, il n'était pas -revêtu de notre uniforme... il était habillé en officier autrichien... - -—En Autrichien, lui?... Mais il n'y a pas d'Autrichien à Dantzig... On -ne se bat pas avec l'Autriche... - -—C'est précisément pour cette raison qu'il avait pris le costume -d'officier de l'empereur d'Autriche... - -—Mais quelle idée?... dans quel but?... explique-toi... - -—Comme toi, j'ai éprouvé une grande surprise quand j'ai su de quelle -façon il s'était introduit dans la ville que nous assiégeons... La -Violette, que j'ai sévèrement grondé de ne pas l'avoir empêché de faire -cette folie, sait comment Henriot s'est déguisé, pourquoi il a endossé -ce costume ne lui appartenant pas et qui le fait aujourd'hui passer, -lui, un brave et loyal officier français, pour un misérable espion... - -—Et que t'a raconté La Violette?... - -—Une étrange histoire... - -—Il y a de l'amour là-dessous! dit vivement la maréchale. - -—Oui... c'est une histoire d'amour, tu l'as dit... - -—Henriot est jeune, galant, digne d'inspirer l'amour, capable de le -faire naître... Quoi qu'il ait fait, d'avance je l'absous!... - -—Voilà bien les femmes! dit Lefebvre avec un haussement d'épaules; -elles voient partout des héros de roman et ne manquent jamais de les -trouver admirables, surtout quand ils font des sottises... - -—Quelles sottises?... - -—Eh bien! il était encore à l'avant-poste de la redoute, se -disposant à rentrer au quartier général, quand une voiture venant de -Kœnigsberg se présenta. Le cocher exhiba un sauf-conduit, bien en -règle, autorisant le consul général d'Autriche à traverser les lignes -françaises avec sa suite, et à se présenter aux portes de Dantzig. -L'ordre était signé de Rapp. On le présenta à Henriot qui s'inclina et -commanda de laisser passer. Par curiosité, il se pencha et regarda dans -l'intérieur de la voiture. Il poussa un cri de surprise. Devine qui son -œil troublé venait d'apercevoir? - -—Je ne peux pas deviner... il y avait le consul général... - -—Oui, et trois dames... La femme du consul général, la princesse de -Hatzfeld, femme du bourgmestre de Berlin, et une jeune fille... Sais-tu -qui était cette jeune fille?... - -—Comment pourrais-je le savoir?... Dis-moi tout sur-le-champ... - -—C'était Alice, notre chère Alice... L'enfant sauvée du bombardement -de Verdun... Henriot l'avait revue à Berlin, avec moi, chez la -princesse de Hatzfeld... A la suite d'une affaire grave où le prince -pensa être fusillé par l'ordre de l'Empereur, le bourgmestre fut exilé -et sa femme eut l'autorisation de se retirer dans sa famille... Elle -était alliée au consul général autrichien à Dantzig... - -—Et c'est en se rendant à Dantzig que notre cher Henriot a retrouvé -Alice... Il l'aime... il a voulu la suivre... Je comprends tout à -présent, dit la maréchale... L'imprudent, il l'a accompagnée jusque -dans la ville... - -—Il se faisait passer pour un attaché militaire au consulat... Il -y avait justement à l'état-major un officier autrichien avec lequel -Henriot avait noué des relations d'amitié... Cet étourneau lui aura -prêté son uniforme... Henriot a pu ainsi escorter le consul général et -avec lui, grâce au sauf-conduit impérial, entrer dans la ville... - -—Et il a été reconnu? - -—Dénoncé plutôt... - -—Par qui? - -—Par le consul général autrichien... - -—Oh! le misérable!... Est-ce qu'il aime Alice?... est-ce une -jalousie?... une rivalité? - -—Je ne le crois pas... Ce consul a agi par animosité, par vengeance -plutôt; il déteste la France... il hait d'une haine implacable notre -empereur... il exècre en lui le soldat de la Révolution, l'invincible -épée qui impose à toute la terre les principes de 89... C'est un -aristocrate, un ennemi de tous les hommes nouveaux, les jacobins, les -régicides comme il nous appelle!... J'ai des renseignements fort précis -sur lui... Fouché m'a fait transmettre un rapport très circonstancié... - -—Ne te fie pas à Fouché! - -—Oui, j'entends... ce faquin d'ancien curé est un traître, comme -Talleyrand, autre défroqué... Ce sont les mauvais génies de -l'Empereur... à eux deux ils combinent un tas de choses louches... -certainement ils sont vendus à l'Angleterre!... Mais, pour ce qui -concerne le consul général, Fouché devait donner des avis exacts... -ils ne servent pas le même maître... Le consul est l'agent secret de -l'Autriche, Fouché a intérêt à le contrecarrer puisqu'il travaille pour -les Anglais... Ah! si l'Empereur m'écoutait! comme je balaierais toute -cette vermine de cour!... comme je me fierais seulement à ses vieux -compagnons de gloire, à ses soldats fidèles, Davoust, Duroc, Lannes, -Bessières, et moi... Il n'y a pas un traître parmi nous... tandis qu'il -s'entoure de ces avides et suspects aventuriers Bernadotte, Marmont, -Talleyrand, Fouché... Ils le perdront, ma pauvre Catherine, et la -France avec lui!... - -—L'Empereur s'apercevra bien un jour que ces conseillers-là sont des -traîtres... mais, Lefebvre, veillons au plus pressé... Que vas-tu faire -pour sauver Henriot... car ils veulent le fusiller, n'est-ce pas!... - -—Oui... Pris sous un déguisement dans une ville en état de siège, où -il s'est introduit par fraude, il doit être passé par les armes. Les -lois de la guerre sont inexorables!... dit avec gravité le maréchal; -si moi-même je surprenais ici, vêtu d'un costume d'emprunt, un -officier prussien, je ne pourrais à aucun prix lui éviter le peloton -d'exécution... - -—Rien alors ne peut sauver notre Henriot?... - -—Rien... qu'un miracle!... Il faudrait que je puisse, avec mes -grenadiers, me jeter brusquement dans la ville... - -—Eh bien! va!... entre dans cette ville... commande l'assaut! dit avec -enthousiasme la maréchale. - -Lefebvre secoua la tête et eut un geste de désespoir. - -—Je ne peux pas!... Je ne suis pas le maître!... - -—Toi! un maréchal de France!... - -—Ecoute, femme, j'ai déjà eu cette idée... dès que j'ai appris -qu'Henriot, que j'aime comme mon fils, se trouvait pris, sur le point -d'être fusillé, j'ai eu la pensée de n'entendre aucun avis, de n'en -faire qu'à ma tête... sur-le-champ je voulais donner aux tambours -l'ordre de battre la charge, et à la tête du 44e de ligne et de tout ce -que j'aurais pu rassembler d'hommes, j'aurais couru droit aux remparts, -j'aurais tenté d'escalader les glacis... on m'en a empêché!... Des -renforts arrivent... m'a-t-on assuré, il faut les attendre, Mortier est -en route avec des régiments nouveaux, de l'artillerie... l'Empereur a -ordonné de faire un siège dans les règles... Ces sacrés ingénieurs se -f...... de moi, parce que, disent-ils, je ne suis que brave, et les -villes comme Dantzig ne se prennent pas avec de la bravoure!... Il faut -des plans, des calculs, des machines de géométrie où je ne comprends -rien... l'Empereur les comprend, lui, c'est un savant... il aime à -présent la guerre savante... Le général Chasseloup m'a montré des notes -particulières de Napoléon... Alors j'ai rengainé mon sabre et je suis -revenu ici bien accablé, bien découragé... J'ai beau être maréchal de -France et commandant en chef, je ne peux pas sauver mon cher Henriot, -sous le prétexte que je n'ai pas été assez à l'école!... Ce ne sont -pourtant pas des maîtres d'école qui m'ont appris à battre depuis -quinze ans les Autrichiens, les Russes et les Prussiens sur tous les -champs de bataille de l'Europe!... - -—Alors, c'est fini... Henriot va mourir?... - -—Hélas! Mais je le vengerai, va! quand j'entrerai dans Dantzig, -car j'y entrerai, rien ne pourra m'empêcher d'empoigner le gredin -d'autrichien qui a livré Henriot. Quand je devrais commander moi-même -le peloton, je te le jure, Catherine, la ville prise, il sera fusillé, -ce comte de Neipperg! - -La maréchale poussa un cri. - -Elle saisit vivement le bras de son mari. - -—Que dis-tu? Quel nom as-tu prononcé là? fit-elle en proie à une -émotion extraordinaire. - -—Le comte de Neipperg... C'est cet ennemi acharné de Napoléon. Le -consul général autrichien... - -—Tu ne sais pas qui est le comte de Neipperg? Ce qu'il fut autrefois, -où je l'ai rencontré jadis? - -—Tu le connais? - -—Oui... Te souviens-tu de cette nuit de Jemmapes où, surprise au -château de Lowendaal, sans le brave La Violette, j'allais être passée -par les armes comme Henriot aujourd'hui? - -—Parbleu!... tu m'as assez souvent raconté cet épisode aventureux... -tu as été sauvée par un officier autrichien... Serait-ce... - -—Tu as deviné. C'était le comte de Neipperg!... - -—Oh! tu me désarmes, dit avec tristesse Lefebvre, je ne pourrai plus à -présent le faire fusiller quand j'aurai pris Dantzig... Je lui dois la -vie de ma Catherine!... - -—Attends! tu n'es pas seul obligé... Te souviens-tu aussi de la -matinée du 10 Août? - -—Ces journées-là ne s'effacent pas de la mémoire... - -—Que s'est-il passé, Lefebvre, dans ma boutique de blanchisseuse, rue -des Orties-Saint-Roch... quand tu es venu frapper à la porte avec tes -camarades, les gardes nationaux?... - -—Tu avais recueilli chez toi... dans ta chambre, un blessé... un -chevalier du poignard... un défenseur des Tuileries... j'étais même un -peu jaloux... Ah! si je m'en souviens?... comme si c'était d'hier!... - -—Ce blessé, c'était le comte de Neipperg!... - -—Alors lui aussi te doit la vie?... - -—Nous ne sommes pas quittes... Lefebvre, il faut absolument me faire -pénétrer dans la ville de Dantzig... - -—Tu es folle!... toi, la maréchale Lefebvre... aller chez les -ennemis... Tu veux donc qu'on te garde comme otage? - -—Il faut que je parle au comte de Neipperg... - -—Tu veux lui demander la grâce d'Henriot?... Il ne pourra l'obtenir... -Renonce à cette tentative insensée... - -—Je veux aller à Dantzig et j'irai! dit avec énergie la maréchale. - -Puis, serrant la main de son mari, elle ajouta: - -—Le comte de Neipperg, quand il m'aura entendue, se fera plutôt tuer -que de laisser fusiller son... notre Henriot, dit-elle en se reprenant. - -—Tu as donc un secret avec lui?... - -—Oui, laisse-moi faire, je réponds de ramener Henriot sain et sauf. - -Et, sans permettre au maréchal de répondre, d'opposer une objection -raisonnable, la maréchale, soulevant la toile de la tente, cria -vivement: - -—La Violette!... La Violette... Avance à l'ordre!... - - - - -XIV - -VIEUX SOUVENIRS - - -Il y avait, sous les murs de Dantzig et entre les tranchées françaises, -aux jours où le canon se taisait, un échange permanent de relations -rapides et non prévues par les autorités, des allées et venues de -débitants, de femmes colportant l'eau-de-vie et les nouvelles, de -brocanteurs suspects et de trafiquants équivoques. Dans tous les sièges -qui se prolongent, ces suspensions d'armes s'établissent par le fait -des choses. De là un certain mouvement de passants d'un camp à l'autre, -en ces courts instants de trêve. - -C'est un de ces moments-là qu'avait choisi La Violette pour tenter de -pénétrer avec la maréchale dans la ville assiégée. - -Mis au courant des projets de Catherine, La Violette avait juré qu'il -l'aiderait à sauver Henriot. - -Ayant dépouillé son brillant costume de tambour-major, La Violette -s'était affublé d'une large houppelande crasseuse achetée à un de ces -nombreux mercantis juifs, venus du Levant ou sortis des steppes russes, -qui escortaient les armées, et il s'était présenté à l'une des portes -de la ville, suivi de la maréchale habillée en femme de la campagne des -environs de Kœnigsberg. - -La Violette parlait l'allemand et la maréchale, originaire d'Alsace, -pouvait se faire comprendre de tous les pays germaniques. - -An chef de poste, La Violette expliqua que, surpris par l'arrivée des -Français, ils n'avaient pu, sa compagne et lui, se rendre à la ville -où se trouvaient des parents à eux, fort inquiets sur leur sort. Ils -sollicitaient l'autorisation d'entrer dans la ville et de les voir. - -Le chef de poste les prévint que s'il les laissait entrer, ils ne -pourraient probablement plus sortir: - -—Eh! bien, répondit gaiement La Violette, nous attendrons que ces -maudits Français soient battus... nous supporterons le siège avec -vous!... - -Ayant obtenu la permission de franchir le pont-levis, hésitants, -le cœur serré d'angoisse, isolés dans une ville pleine de soldats, -encombrée de blessés, d'artillerie, de magasins et de baraquements, -où toute une population affolée s'était réfugiée, craignant d'être -reconnus à chaque pas sous leur déguisement, ils erraient indécis, -n'osant demander aucun renseignement, cherchant à s'informer par les -yeux, de peur qu'une indiscrète interrogation ne les trahît. - -La Violette cependant ayant avisé une cantine installée en plein air, -où des soldats et des habitants buvaient et échangeaient des nouvelles, -s'approcha et, se mêlant aux propos, écouta. - -On parlait d'un espion français surpris, un officier déguisé en -autrichien, qu'on venait de juger et qu'on devait fusiller le lendemain -matin. - -La Violette respira. Il était temps encore. Henriot n'était pas perdu, -on pouvait encore le sauver. - -La maréchale, de son côté, était entrée dans un magasin, et sous -prétexte d'acheter de la mercerie, adroitement, s'était informée du -logis du consul général d'Autriche. Elle avait, disait-elle, une nièce -au service de la femme du consul. - -Renseignée, elle retrouva La Violette et tous deux se dirigèrent vers -le consulat. - -Les portes en étaient soigneusement closes, on ne surprenait aucune -animation dans le palais. Personne à qui parler aux abords. - -Tous deux firent anxieusement le tour du bâtiment du consulat. - -—Rien!... Rien!... tout est bouclé! fit La Violette hochant la tête -avec un tortillement d'épaules qui ne signifiait rien de bon. - -Tout à coup il leva les bras en l'air,—ses bras qui atteignaient à un -premier étage: - -—Cette fenêtre!... dit-il joyeusement. - -—Tu veux entrer par la fenêtre? murmura la maréchale effrayée. - -—Une fenêtre vaut une porte quand on peut y poser le pied... et je le -pose! répondit La Violette. - -En même temps il saisit l'appui de la fenêtre entr'ouverte, se hissa -à la force du poignet, jeta un coup d'œil dans l'intérieur, se laissa -retomber à terre et ajouta, avec sa tranquillité habituelle: - -—Il n'y a personne dans la place, nous pouvons nous y introduire... - -—Tu veux pénétrer chez le consul par la fenêtre?... - -—Dame! puisqu'il nous refuse sa porte... Allons! m'ame Catherine... je -veux dire m'ame la maréchale... un peu de courage et de la vigueur! dit -La Violette se pliant, s'arc-boutant, tendant son dos... - -—Que veux-tu que je fasse, bon Dieu? - -—Montez!... - -—Sur quoi donc? - -—Sur moi... oh! n'ayez crainte, l'escalier est solide... - -Et, se courbant de plus en plus, le géant attendit que la maréchale se -perchât sur ses reins robustes. - -Une fois là, il se releva à demi, très doucement, lentement, et -Catherine se trouva insensiblement portée à la hauteur de la fenêtre. - -—Entrez! dit La Violette, prenant pour la première fois de sa vie le -ton du commandement. - -Et il ajouta aussitôt: - -—Pardon! Excuse! m'am' Cath... non! m'am' la maréchale, il s'agit de -la vie d'Henriot!... montez! je vous rejoins!... - -Bravement, la maréchale, retroussant ses jupes, enjamba la barre -d'appui et sauta dans la pièce. - -Une seconde après, la Violette était auprès d'elle. - -—Ça sert quelquefois d'avoir une belle taille! dit-il avec simplicité, -comme s'il s'excusait de sa stature démesurée. A présent, ne perdons -pas une minute... tombons sur le consul!... - -Et poussant la première porte qui se trouvait devant lui, il entraîna -la maréchale dans un corridor sombre, silencieux, inquiétant par sa -tranquillité même. - -Ils avancèrent avec précaution, s'orientant, prêtant l'oreille, sondant -les obscurités du logis. - -Un bruit de voix leur arriva. On distinguait comme des sanglots -étouffés. Une voix d'homme et deux voix de femmes, qui semblaient -supplier. - -—Nous y sommes! dit La Violette... c'est là!... Ah! j'aimerais mieux -cent fois monter à l'assaut derrière le maréchal! fit-il avec un soupir. - -—Entrons! dit résolument Catherine, je reconnais la voix d'Alice... - -Elle saisit le bouton de la porte, et brusquement ouvrit... - -Un cri de surprise s'échappa à cette apparition inattendue. - -Le comte de Neipperg, dans un salon de cérémonie dont les meubles -étaient recouverts de housses, s'avança vivement: - -—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?... demanda-t-il avec autorité. - -Deux femmes, l'une pâle, grave, triste avec de grands bandeaux noirs -encadrant l'ovale de son visage harmonieux, l'autre jeune, gracieuse, -couronnée de cheveux blonds, se tenaient auprès de lui, également -stupéfaites. - -La maréchale regarda un instant les deux femmes, puis courant à la -jeune fille: - -—Alice!... mon Alice! ne me reconnais-tu pas? dit-elle avec émotion. - -La jeune fille, un instant interdite, s'écria aussitôt: - -—Vous... ma bonne mère!... ici!... que venez-vous faire? - -—Je viens sauver Henriot! répondit avec dignité la maréchale. - -—Oh! mère!... joignez vos supplications aux nôtres... M. le comte est -inflexible! - -Catherine se tourna vers Neipperg abasourdi, prêt à appeler ses gens, -s'étonnant de la façon dont ces intrus avaient pénétré dans son palais. - -—Ne me reconnaissez-vous pas, comte de Neipperg? dit-elle gravement. - -—Non, madame, et je me demande vraiment qui a pu vous permettre -d'entrer ici sans avoir été annoncée... - -—Je suis Catherine Lefebvre! - -—La maréchale Lefebvre, ici!... Ah! mon Dieu! est-ce que la ville est -prise? dit-il avec terreur. - -—Non... pas encore!... Je devance mon mari, voilà tout, pour arracher -Henriot, mon fils adoptif—vous entendez bien, monsieur le comte, je -dis mon fils adoptif—à la mort qui l'attend... - -—Je n'y puis rien, madame la maréchale, répondit Neipperg avec -embarras... le commandant Henriot s'est introduit ici, dans une ville -investie, à la faveur d'un déguisement, et se servant de mon nom, -à couvert sous mon pavillon... Je sais quels liens l'attachent à -mademoiselle Alice... Croyez bien que si j'avais pu, j'aurais intercédé -auprès du gouverneur de la ville... Mais mon intervention ne ferait -que hâter son exécution... On supposerait que l'Autriche a un intérêt -quelconque à préserver un officier que les apparences font considérer -comme espion... - -—Alors vous ne croyez pas pouvoir agir auprès des autorités -prussiennes? dit la maréchale. - -—Non... je ne le crois pas... je ne puis intervenir... le commandant -Henriot devra subir les lois de la guerre... je le regrette vivement... -si je pouvais... - -—Vous pourrez! dit avec autorité la maréchale. - -Neipperg eut un mouvement d'impatience. - -—Voulez-vous prier ces deux dames de nous laisser seuls un instant. - -—Pourquoi?... je n'ai rien de caché... toutes deux m'ont supplié... -Madame la comtesse de Neipperg, touchée par les pleurs de mademoiselle -Alice, m'a engagé à tenter une démarche suprême, j'ai cru devoir -m'abstenir... - -—Vous sauverez le commandant Henriot! reprit la maréchale. Veuillez -m'écouter... je parlerai donc devant vous et devant Alice... Mais -prenez garde que vous ne regrettiez de m'avoir forcée à une confidence -grave... très grave... - -—Madame la comtesse et vous, Alice, laissez-nous! dit le comte, -impressionné par l'accent de la maréchale. - -Les deux femmes sortirent; Alice, soutenue par la comtesse de Neipperg, -chancelait et semblait prête à s'évanouir. La comtesse lui murmurait -des paroles d'espérance. - -—La maréchale Lefebvre, lui disait-elle, n'aurait pas traversé les -lignes sans espoir d'arracher Henriot au supplice. Le comte de Neipperg -lui avait de grandes obligations; quant à elle-même, reconnaissante -envers Catherine Lefebvre, qui jadis avait été au service de son père, -le marquis de Laveline, elle ferait tout pour seconder ses efforts. - -Alice reprit courage, et les pleurs qui mouillaient ses beaux yeux se -séchèrent un peu, tandis que la maréchale et le comte poursuivaient -leur entretien. - -La Violette, sur un signe de Catherine, s'était éloigné en disant: - -—Je suis de planton à la porte... si madame la maréchale a besoin de -moi... suffit! - -Et, redressant sa haute taille, il avait paru prendre la mesure du -consul général, comme pour déclarer: - -—S'il bronche, je le mets dans ma poche, ce bout de cigare -autrichien!... - -—Eh bien! madame la maréchale, parlez, nous sommes seuls... fit -Neipperg en montrant un fauteuil à Catherine. - -Elle s'assit et dit avec émotion: - -—Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, monsieur le comte... -depuis Jemmapes, que de choses se sont passées!... - -—Je suis heureux du changement qui s'est surtout produit pour vous, -répondit courtoisement le comte, je vous avais quittée cantinière, -mariée à un sergent... - -—Un lieutenant faisant fonction de capitaine, pardon!... - -—Le lieutenant a marché vite... maréchal de France, l'un des plus -glorieux chefs de la première armée du monde, ami de Napoléon: je vous -adresse toutes mes félicitations et je vous prie de transmettre, à -votre rentrée au camp, tous mes compliments au maréchal... - -—Si j'ai rappelé ces vieux souvenirs, monsieur le comte, ce n'est -pas dans un but de gloriole et pour établir une comparaison entre la -cantinière de Jemmapes et la femme du maréchal qui commande devant -Dantzig... Monsieur le comte, dans ce château de Lowendaal, où nous -nous sommes vus pour la dernière fois, vous avez pu arracher à un -misérable, qui voulait la contraindre à une déplorable union, une jeune -femme digne de votre amour, mademoiselle Blanche de Laveline... - -—Aujourd'hui la comtesse de Neipperg... - -—Oh! je l'ai bien reconnue, mais l'émoi où me plonge la terrible -situation du commandant Henriot m'a empêchée de lui renouveler -l'expression de ma reconnaissance pour ce qu'elle fit autrefois pour -moi... N'est-ce pas elle qui m'a établie, qui m'a acheté le fonds de -blanchisserie de mademoiselle Lobligeois, et ainsi m'a permis d'épouser -mon Lefebvre?... Si je suis aujourd'hui la maréchale Lefebvre, c'est à -votre belle et digne compagne que je le dois, monsieur le comte! Oh! je -ne suis pas une ingrate, moi, et je n'attends qu'une occasion de vous -prouver à tous les deux ma gratitude!... Malheureusement, actuellement, -c'est moi qui viens encore solliciter... - -Le comte eut une inclinaison de tête polie, semblant attendre -l'explication que lui avait annoncée la maréchale et qui tardait. - -Catherine fit un effort sur elle-même et dit lentement: - -—Quand vous m'avez empêchée d'être fusillée avec ce brave La Violette, -qui tout à l'heure était là et ne vous a pas reconnu, lui,—vous vous -souvenez? dans cette chapelle où le mariage de mademoiselle Blanche de -Laveline était sur le point d'être célébré... lorsque M. de Lowendaal -déjà s'apprêtait à emmener à Bruxelles ou à Coblentz celle que le -marquis de Laveline lui donnait pour épouse... savez-vous quel motif -puissant m'avait poussée à franchir les avant-postes et à m'aventurer -jusque dans les positions occupées par les troupes autrichiennes?... - -Le comte de Neipperg laissa échapper un mouvement de vague assentiment -et dit: - -—Je ne me souviens pas très bien... - -—Je vais aider votre mémoire... J'avais, dans ma modeste chambre de -blanchisseuse, le matin du 10 Août, pris un engagement sacré vis-à-vis -de mademoiselle de Laveline... vous l'avez oublié, vous?... - -—Oh! non... fit le comte avec une expression douloureuse... je ne veux -pas penser à ces lointaines années... c'était vous, madame Lefebvre, -qui deviez chercher à Versailles mon enfant et le conduire auprès de sa -mère, à Jemmapes... Ah! vous rouvrez là une blessure mal cicatrisée... -Continuez, je vous en prie ou plutôt parlez-moi du présent... je n'ai -pas besoin d'évoquer ce passé... vous avez risqué de grands dangers -pour pénétrer jusque dans cette ville, dans le but louable de sauver -un officier français auquel vous vous intéressez, sans doute parce -qu'il est le protégé de votre mari, le fiancé d'Alice, que vous -avez élevée... Parlez-moi du commandant Henriot... et permettez-moi -d'oublier ce malheureux enfant que sa mère et moi regrettons toujours! - -—Vous parler d'Henriot, c'est parler de votre passé! dit Catherine -avec un accent profond qui fit tressaillir Neipperg. - -—Que voulez-vous dire?... Je ne comprends pas... - -—Que croyez-vous, monsieur le comte, qu'il soit advenu de cet enfant -confié à la mère Hoche à Versailles et que je m'étais engagée à vous -remettre à Jemmapes?... - -—Cet enfant est mort, hélas! - -—Qui vous l'a dit? - -—Le marquis de Laveline... et un homme de confiance au service du -baron de Lowendaal. L'enfant a été enseveli sous les ruines du château, -bombardé, miné, démoli par les obus... - -—L'enfant a été retiré vivant des décombres, monsieur le comte! - -—Que dites-vous?... c'est impossible... Oh! parlez, madame la -maréchale, vite, mais sur quel indice se fonde cette supposition, -hélas! bien invraisemblable... - -—L'enfant a vécu... il a grandi... il est aujourd'hui fort, vaillant, -un beau jeune homme, digne d'être aimé... - -Neipperg, en proie à une indicible angoisse, très pâle, murmura: - -—J'ai peur de deviner... - -—Vous commencez à comprendre!... Votre enfant, monsieur le comte, a -été élevé par Lefebvre et par moi... il est devenu un brave officier -français... - -—N'achevez pas!... - -—Comte de Neipperg, dit avec une solennité impressionnante la -maréchale, se levant, laisserez-vous les Prussiens fusiller votre -fils?... - -Neipperg, accablé, s'était jeté dans un fauteuil, le front caché dans -les mains, murmurant: - -—Oh! c'est affreux!... cet enfant si longtemps pleuré, retrouvé -vivant, sauvé par un miracle, et perdu, livré par moi à la justice -terrible des cours martiales... - -—Il faut le sauver... - -—Oui, je le sauverai... mais comment?... c'est le moyen que je -cherche, dit Neipperg avec vivacité... - -—Cherchons à nous deux... - -—Surtout pas un mot à la comtesse... cette secousse la tuerait... - -—Il faut se hâter... l'exécution est-elle fixée?... - -—A demain! au lever du soleil... - -—Nous avons quelques heures à peine... - -—Bien employées, c'est suffisant... - -—Proposez au gouverneur un échange... Lefebvre donnera pour la vie -d'Henriot ce qu'on exigera... dix, vingt, trente officiers... cinquante -soldats, s'il le faut!... car nous en avons des prisonniers de chez -vous! dit avec une orgueilleuse intonation la maréchale. - -—On refusera l'échange... - -—Que faire alors?... - -—J'ai trouvé! dit tout à coup Neipperg. - -—Parlez!... que faut-il faire?... puis-je vous seconder? - -—Seul, je suffirai!... je vais sur-le-champ me rendre au palais -du gouvernement et là je réclamerai le commandant Henriot comme -sujet autrichien. Protégé par le pavillon d'Autriche, il devient -inviolable... il sera gardé ici, prisonnier chez moi, jusqu'à ce que -régularisation soit faite de sa nouvelle nationalité... - -—Comment pouvez-vous faire considérer Henriot comme sujet autrichien? - -—N'est-il pas mon fils?... il suivra la nationalité de son père, c'est -le droit des gens... Mais vous, madame la maréchale, il faut vous -éloigner immédiatement. Si vous tardez, je ne réponds plus de votre -sécurité! - -La maréchale ne répondit rien. Elle craignait de soulever une objection -qui arrêtât le comte dans ses bonnes dispositions. Elle ne pouvait -séjourner dans la ville sans compromettre peut-être plus grandement le -sort d'Henriot. - -—Allez donc, monsieur, dit-elle avec abandon, et puissiez-vous réussir -et nous ramener Henriot!... - -Munie d'un sauf-conduit du consulat autrichien, elle réussit à sortir -de la ville avec le fidèle La Violette, sans éveiller de soupçons. - -Elle regagna le camp, le cœur gros à la pensée que son Henriot -allait devenir soldat de l'Autriche. «Acceptera-t-il au moins?» se -demanda-t-elle en racontant à Lefebvre ce qui s'était passé avec le -comte de Neipperg. - -Lefebvre réfléchit un instant, puis s'écria, comme emporté par un élan -subit: - -—Ma foi! tant pis! les ingénieurs diront ce qu'ils voudront, ils se -plaindront à l'Empereur si ça leur plaît... mais, je vais, moi, donner -l'ordre d'attaquer!... - -Et il sortit de sa tente en disant à Catherine: - -—Rassure-toi, femme, ils ne fusilleront pas encore notre Henriot!... -j'ai Oudinot avec ses grenadiers... c'est moi qui marcherai à leur -tête, et nom d'un nom!... c... qui se dédit, ce soir même je prendrai -Dantzig!... - - - - -XV - -VIVE L'EMPEREUR! - - -Tandis que Lefebvre disposait tout pour l'assaut, le comte de Neipperg -se hâtait de courir au palais où le maréchal Kalkreuth avait son -quartier général. - -Il fit connaître confidentiellement au maréchal les liens secrets -qui l'unissaient à ce commandant Henriot, élevé dans les rangs de -l'armée française, mais resté, par sa naissance, sujet de l'empereur -d'Autriche. Il exigeait qu'il lui fût remis sur-le-champ. - -La Prusse et la Russie tenaient essentiellement à ménager l'Autriche. -Bien que s'étant mise à l'écart de la coalition, l'Autriche pouvait, -d'un moment à l'autre, reprendre les armes contre Napoléon. La -présence du comte de Neipperg à Dantzig était d'une haute importance -diplomatique. Son intervention pouvait faire épargner à la ville les -horreurs de la prise d'assaut. Le palais du consulat général d'Autriche -était un terrain neutre où la capitulation, si les Français forçaient -les dernières défenses, serait débattue et traitée. - -Le maréchal se rendit donc aux raisons de M. de Neipperg et ordonna -que le prisonnier français fût conduit, sous escorte, au consulat -d'Autriche où il demeurerait gardé à la disposition des autorités, qui -examineraient par la suite la réclamation du consul. - -L'entrevue d'Henriot avec Alice fut touchante et joyeuse: tous deux, -oubliant les dangers courus, s'abandonnèrent aux délicieux projets -d'avenir, aux espérances de bonheur; ils se croyaient déjà, l'un et -l'autre, à l'abri de tout péril. Le siège terminé, avec le consentement -du maréchal Lefebvre, ils se marieraient et l'on ne se souviendrait -plus que comme d'un mauvais rêve des angoisses subies à Dantzig. - -Le comte de Neipperg, après avoir laissé Henriot et Alice à leurs -épanchements, fit prier le jeune homme de venir le trouver, avant le -souper, à son cabinet. - -Henriot se rendit à cet appel, le cœur très à l'aise, pensant qu'il -s'agissait de lui remettre son visa et de le faire reconduire aux -postes français. - -Neipperg, avec gravité, questionna le jeune commandant sur son -origine, sur les particularités de son enfance. - -Henriot raconta avec franchise et simplicité ses premières années -passées au camp. C'était un enfant du bivouac. Il se souvenait -vaguement de Versailles, où il avait joué devant une boutique -de fruitière. Sa vie ne commençait qu'avec les bataillons de -Sambre-et-Meuse et de la Moselle, où il avait été enfant de troupe. Il -fit, plein d'une émotion vraie, le récit de ses premières impressions -de pupille de la demi-brigade, il évoqua sa jeunesse éveillée au son -du tambour, façonnée aux alertes, endurcie aux marches, rompue aux -fatigues, et réjouie par la victoire. - -Neipperg, avec précaution, interrogea ensuite Henriot sur ses parents. - -Il répondit qu'il ne les avait jamais connus. Le maréchal et sa femme, -pour lui, constituaient toute la famille. - -Alors le consul dit avec une voix troublée: - -—Vos vrais parents existent cependant, mon jeune ami... et vous allez -peut-être vous retrouver bientôt, très prochainement même, en leur -présence... - -Henriot fit un mouvement, où il y avait de la surprise et aussi un peu -d'indifférence: - -—Pardon, monsieur, dit-il avec fermeté, les parents qui m'ont -abandonné, qui n'ont jamais pris soin de mon enfance, que je n'ai -jamais demandé à voir, qui jamais ne se sont informés de moi... -comment voulez-vous que mon cœur aille au-devant d'eux? quels -sentiments d'affection et de tendresse puis-je avoir pour ceux qui n'en -ont jamais manifesté pour moi?... - -—Il ne faut pas accuser ainsi... peut-être des circonstances, plus -fortes que toute volonté, ont-elles empêché ceux à qui vous devez -l'existence de se faire connaître, de s'occuper de vous... ils vous -ont cru mort... et leur cœur a longtemps souffert de cette perte -supposée... aujourd'hui leurs larmes vont se sécher, la joie allumera -ses flammes dans leurs yeux où le deuil mit tant d'années les -ténèbres... Henriot, ne voulez-vous pas embrasser votre mère?... - -Le jeune homme éprouva une commotion extrême. Ce nom de mère qu'il -n'avait donné que par reconnaissance à l'excellente femme de Lefebvre, -il allait donc s'échapper de ses lèvres s'adressant à celle dont le -ventre l'avait porté... il pourrait, lui aussi, nommer ses parents... -il ne serait plus l'enfant du hasard, recueilli par charité, soigné, -élevé, fait homme par la bonté d'un soldat et d'une cantinière... -Ah! en présence de cette femme qui s'avouait sa mère, il ne pourrait -conserver l'indifférence dont il venait de faire montre au consul... -son âme se fondait délicieusement dans un élan d'affection neuve et de -respect inconnu. - -Avec un tremblement subit de la voix, il demanda: - -—Et quand verrai-je ma mère, monsieur? - -—A l'instant! répondit le comte radieux. - -Ouvrant alors vivement la porte du salon où se tenaient Alice et la -comtesse, M. de Neipperg dit à sa femme: - -—Blanche!... ma chère Blanche, venez embrasser votre fils!... - -Et rapidement il lui révéla ce que Catherine Lefebvre venait de lui -apprendre. - -Madame de Neipperg se précipita dans les bras du jeune homme et le -serra sur son sein. - -La première effusion passée, Henriot demanda, avec un trouble subit, -en se tournant vers Neipperg, qui attendait, anxieux, l'œil mouillé de -larmes: - -—Alors, monsieur... vous êtes mon père?... - -Pour toute réponse, Neipperg s'avança, les bras ouverts... - -Henriot hésita un instant, puis surmontant une timidité où il y avait -peut-être de l'instinctive défiance, il embrassa celui qui se faisait -ainsi connaître. - -—Enfin!... notre fils est sauvé! dit la comtesse... Ma chère Alice, -j'espère qu'à présent aucun obstacle ne s'opposera à cette union que -votre cœur désire... Le comte et moi nous ne dérangerons rien à vos -projets!... - -Alice jeta un long regard reconnaissant sur madame de Neipperg et, pour -cacher son trouble s'élança vers elle en murmurant: - -—Que vous êtes bonne, madame!... - -Neipperg alors dit à Henriot: - -—Nous allons quitter un instant la comtesse et Alice, il faut nous -rendre ensemble au palais du gouvernement... Je désire, mon cher fils, -vous présenter officiellement au maréchal Kalkreuth... faire connaître -votre qualité... - -—Je suis à vos ordres, monsieur, dit Henriot s'inclinant. - -—Ah!... vous portez encore le costume autrichien, sous lequel, -imprudemment, vous vous étiez introduit dans la ville, c'est fort bien! -Désormais vous aurez le droit de revêtir ce costume... Je me permettrai -même d'y ajouter une torsade... vous avez là un habit de capitaine... -et vous étiez chef d'escadron dans l'armée française; je prends sur moi -de vous maintenir dans votre grade; l'empereur d'Autriche, mon auguste -souverain, ratifiera sans nul doute cette décision provisoire lorsqu'il -saura quels liens nous unissent... Venez, Henriot, le maréchal -Kalkreuth attend votre visite... - -Henriot, horriblement pâle, n'avait pas bougé. - -Il répondit, les mains crispées, une lueur de colère dans les yeux: - -—Qu'avez-vous dit, monsieur?... je n'ai pas bien compris... je -suis à présent ce que j'étais hier, ce que j'étais il y a quelques -minutes encore... officier français, tout dévoué à la France et à -l'Empereur... et si j'ai cru pouvoir porter pour quelques heures ce -déguisement, voyez, je l'arrache à présent et je redeviens commandant -des hussards... rien autre!... - -Et, dégrafant rapidement l'uniforme blanc, Henriot fit voir en dessous -sa veste de hussard français. - -—Henriot!... ne faites pas de folie! s'écria Neipperg. Vous êtes mon -fils, donc sujet autrichien... je vous offre de conserver votre grade -dans l'armée de mon souverain... votre avancement est certain, il sera -rapide... ce que je vous propose là est fort avantageux... - -—Vous me proposez une lâcheté! - -—Prenez garde à vos paroles! C'est votre père que vous apostrophez -ainsi! - -La comtesse de Neipperg s'était avancée, surprise par cette altercation. - -—Mon mari!... mon fils!... calmez-vous! fit-elle, s'interposant; je -comprends les scrupules d'Henriot, ce sont ceux d'un soldat plein -d'honneur... depuis ses premières années il a servi la France; il ne -peut pas ainsi, d'une heure à l'autre, changer de camp... laissez-lui -la réflexion... il ne faut pas que la contrainte et votre autorité le -forcent à abjurer sa foi de soldat!... - -—Merci, ma mère, dit Henriot, de votre douce et bonne intercession... -Vous ne voudriez pas d'un fils qui fût un renégat et un traître!... - -—Henriot, mon fils! n'emploie pas de ces mots si terribles!... - -—Je suis Français, reprit le jeune hussard d'une voix forte, je -resterai Français!... - -—Malheureux! c'est la mort! dit Neipperg accablé. - -—J'aime mieux mourir que de trahir mon drapeau!... - -—Je ne vous demande pas une trahison, reprit le comte, vous êtes -entré dans cette ville sous le costume d'un officier neutre... je -vous supplie de conserver ce caractère de neutralité... Vous êtes mon -fils... Votre naissance vous donne la sauvegarde de la nationalité -autrichienne... soyez raisonnable!... laissez-moi faire et agir pour -vous... écoutez votre mère, obéissez-moi... nous sommes vos proches, -votre famille... - -—Je n'ai pas d'autre mère que la France et ma famille c'est mon -régiment! s'écria Henriot au comble de l'exaltation. J'ai commis une -faute... je suis venu dans cette ville ainsi qu'un espion... je demande -à être fusillé comme tel; au moins mes camarades, qui ne pourraient -comprendre ma présence ici, sauront-ils que si l'on m'a trouvé au -milieu des rangs ennemis, vêtu d'un uniforme d'emprunt, c'était comme -espion et non comme déserteur!... - -A ce moment, du côté des remparts, de violentes détonations retentirent. - -La maison trembla sous la furie de décharges d'artillerie toutes -proches. - -Des cris, des clameurs, de longs hurlements de foule affolée -accompagnaient les fracas des canons et les déchirements de la -mousqueterie... - -Alors un grand silence se fit... - -On entendait courir, dans la rue, sous les fenêtres du consulat, comme -une multitude en déroute... - -Les coups de feu avaient cessé tout à fait. - -De grands roulements de tambour lointains se succédèrent, espacés, -solennels... - -Puis un nouveau silence. - -—Que se passe-t-il donc aux remparts? demanda la princesse brisée -d'émotion. - -—Une tentative d'assaut des Français qui, sans doute, a été repoussée, -dit froidement Neipperg... Songez-y, Henriot, si vous refusez de -servir l'Autriche, vous serez considéré comme un hôte dangereux qu'on -démasque, et soumis à toutes les lois rigoureuses de l'état de siège. -Il en est temps encore, réfléchissez! - -—J'ai réfléchi, et voici ma réponse, dit fièrement Henriot. - -Alors, courant à la fenêtre, il l'ouvrit toute grande et cria à pleins -poumons, à l'effarement des habitants de Dantzig qui s'enfuyaient par -les rues. - -—Vive l'Empereur! - -—Ah! l'infortuné! rien désormais ne pourra le sauver! dit Neipperg, -pressant sa femme dans ses bras, cherchant à la consoler. - -Mais à ce cri plus que séditieux, une voix bien connue répondit tout à -coup, au dehors: - -—Vive l'Empereur! C'est nous, mon commandant, nous arrivons à temps, -nom de nom! En avant, les amis! Le commandant est là! Par ici, je -connais le chemin... - -Et la silhouette gigantesque de La Violette, balançant son magnifique -plumet tricolore et brandissant sa canne, apparut à la hauteur de -la fenêtre, en même temps que les bonnets à poils de sept ou huit -grenadiers d'Oudinot. - -La Violette escalada la fenêtre en disant: - -—C'est mon entrée particulière! - -Les grenadiers, se faisant la courte échelle, le suivirent. - -En un instant Henriot se trouvait entouré de ces braves moustachus et -rébarbatifs, qui couchaient déjà en joue Neipperg, impassible, ayant -repris son flegme diplomatique. - -—Bas les fusils! commanda La Violette, allongeant sa canne... respect -aux vaincus!... Dantzig s'est rendue... nous n'avons pas le droit de -toucher à un cheveu de ses défenseurs, c'est l'ordre du maréchal!... -Oh! mon commandant, vous nous en avez fait voir de belles!... ajouta -La Violette, en saluant Henriot militairement; vous êtes cause qu'on -a donné l'assaut deux jours plus tôt que ne le voulaient ces mâtins -d'ingénieurs. Enfin c'est fini: le maréchal Kalkreuth a capitulé, et la -ville reste à nous!... Vive l'Empereur! - -La reddition de Dantzig, en effet, venait de s'accomplir. - -Les renforts attendus étaient arrivés: le maréchal Mortier, Oudinot -avec ses grenadiers, le maréchal Lannes avec une réserve d'infanterie, -étaient venus apporter leur contingent au corps assiégeant. Les Russes -avaient tenté aussitôt une attaque dans le but de chasser les Français -du banc de sable sur lequel ils avançaient chaque jour, menaçant de -plus en plus la place. S'ils réussissaient à déloger Lefebvre et à -reculer les lignes d'investissement, les renforts devenaient presque -inappréciables. - -Oudinot, avec les grenadiers, repoussa les Russes et les contraignit -à se renfermer dans le fort de Weichselmunde, dans l'impossibilité -désormais de secourir leurs alliés les Prussiens. - -Dans ce combat suprême, où trois maréchaux de France donnaient de leur -personne, un boulet russe passa entre Oudinot et Lannes et faillit -les abattre tous les deux. Le général Oudinot eut son cheval tué, et -Lannes, dont l'heure fatale n'était pas encore venue, son uniforme -couvert de terre et de débris sanglants. - -Au milieu du combat un incident inattendu se produisit: l'Angleterre -avait envoyé des corvettes pour secourir Dantzig. Il s'agissait surtout -de ravitailler la place et de lui fournir des munitions. - -Une de ces corvettes, la _Dauntless_ (l'Intrépide), voulut profiter -d'une brise du nord pour remonter la Vistule. Mais, assaillie par un -feu violent d'artillerie, elle ne put avancer et échoua sur le banc de -sable où une compagnie de grenadiers la captura avec son équipage. - -Des forteresses prises par de la cavalerie, des vaisseaux amenant leurs -pavillons devant des fantassins, tout était prodigieux dans ces combats -de géants. - -Le maréchal Lefebvre, enhardi par ces succès divers, se sentant soutenu -par les renforts de Mortier et de Lannes, résolut alors de tenter le -grand coup décisif. - -Avec joie, il avait vu revenir sa femme, car il n'était pas sans -appréhensions sur les suites de son équipée. - -Les nouvelles qu'elle lui donna d'Henriot ne lui plurent qu'à demi. - -Il se méfiait de la bonne foi prussienne et, comme il l'avait dit à -Catherine, il prit ses dispositions pour tenter l'assaut immédiatement. - -On était au 21 mai, à six heures du soir. Sur l'ordre de Lefebvre, -quatre colonnes de quatre mille hommes chaque furent amenées dans le -fossé dont le combat de la veille l'avait rendu maître. - -Ces troupes d'élite conduites au pied du talus reçurent l'ordre -d'attendre en silence le signal de s'élancer à l'assaut. - -Le talus était formidablement défendu par des palissades, enfoncées -solidement en terre, défiant le boulet qui les ébréchait, les rompait, -mais ne parvenait pas à faire brèche. En outre trois énormes poutres -suspendues par des cordes, au sommet du talus, menaçaient d'écraser les -assaillants, quand les assiégés les précipiteraient. - -On demanda, silencieusement, par les rangs, un homme courageux, un -brave à trois poils, qui pût aller reconnaître ces poutres et chercher -le moyen de paralyser leur chute. - -—Présent! dit une voix... moi, si l'on veut, j'irai!... - -Et La Violette, s'avançant vers Lariboisière, qui conduisait les -sapeurs, ajouta avec modestie: - -—Mon général, il y en a sans doute ici de bien plus braves que moi -qui feraient l'affaire... si je me propose, c'est que je crois pouvoir -arriver à hauteur des cordes... sans échelle... les Prussiens ne se -méfieront pas!... - -Et La Violette se redressa comme pour faire apprécier à Lariboisière la -justesse de son observation et l'avantage de sa taille. - -Le général serra la main de La Violette avec émotion: - -—Va, mon brave, dit-il... tu tiens le salut de mille hommes dans tes -mains!... - -On vit alors La Violette, qui avait emprunté une hache à un sapeur, se -baisser, raser la muraille, gravir en rampant les pentes gazonnées, -s'approcher des poutres; puis, parvenu au-dessous des cordes, se -redresser, en développant sa grande taille, attaquer avec vigueur du -tranchant de sa hache les supports des poutres qui bientôt tombaient -dans le fossé vide, sans blesser personne... - -A cette chute, Lefebvre brandissant son sabre, cria: - -—Grenadiers en avant!... Dantzig est à nous!... - -Et il s'élança le premier vers le talus. - -Ce fut une poussée, un torrent, une cataracte d'hommes, une cohue -furieuse dévalant, roulant, se ruant au rempart, grimpant, se hissant, -escaladant, criant, tout cela sans tirer un coup de fusil... - -Le fameux trou que Lefebvre réclamait vainement aux ingénieurs, était -fait cette fois par les grenadiers d'Oudinot et les voltigeurs de -Lannes. - -Parvenus sur la crête, les assaillants firent un feu de mousqueterie -auquel répondit le canon de la place, mais rien ne pouvait plus arrêter -les Français victorieux... - -Ce fut alors que le maréchal Kalkreuth, épouvanté, jugeant toute -résistance impossible, demanda au colonel Lacoste à capituler. Il était -huit heures du soir. - -Le feu aussitôt cessa, tandis qu'on attendait le maréchal Lefebvre pour -traiter des conditions de la reddition. - -Le maréchal consentit à une suspension d'armes, se réservant d'avertir -Napoléon de la prise de Dantzig et des conditions de la capitulation. - -Ce fut pendant ces pourparlers que La Violette, qui avait promis à la -maréchale de ramener Henriot sain et sauf, se jeta dans la ville, suivi -de quelques camarades, et parvint au consulat d'Autriche, au moment où -le jeune officier, préférant la mort à la honte de renier son drapeau, -poussait ce formidable cri de «Vive l'Empereur!» qui devait, selon -lui, attirer les ennemis furieux, et qui ne fit que guider le brave -tambour-major et les grenadiers accourant à son secours. - - - - -XVI - -LE SECRET DE NAPOLÉON - - -La nouvelle de la prise de Dantzig combla de joie Napoléon. - -Il résolut de visiter aussitôt cette ville, désireux d'en étudier en -personne les défenses et d'en reconnaître les ressources. - -Quittant donc son quartier général de Finckenstein, il se dirigea vers -le camp de Dantzig. - -Après avoir félicité le maréchal Lefebvre sur sa bravoure et -complimenté le général Chasseloup sur ses travaux du génie, l'Empereur -s'était retiré pour relire les clauses de la capitulation et arrêter -l'ordre et la marche en vue de l'entrée solennelle des troupes dans la -ville, quand Rapp le prévint que la maréchale Lefebvre sollicitait la -faveur d'un entretien particulier. - -—Comment la maréchale se trouve-t-elle ici? demanda-t-il surpris... -que diable! on la dit très attachée à son mari, c'est d'un excellent -exemple, mais ce n'est pas une raison pour venir le surveiller jusqu'au -camp... la place des femmes de nos maréchaux est à la cour, auprès de -l'Impératrice, et celle de leurs maris dans les tranchées et au milieu -des troupes... - -L'Empereur s'arrêta, sourit, et se dit: - -—Il est vrai que si j'avais écouté Joséphine, elle serait accourue -ici... elle éprouvait, disait-elle dans sa dernière lettre, un désir -irrésistible de connaître la Pologne... hum! les Polonaises peut-être -l'attirent plus que les neiges de cet infernal pays... Est-ce que -Joséphine m'enverrait la maréchale Lefebvre pour me surveiller?... -Nous allons bien voir!... Je suis un vieux singe qui se connaît en -grimaces... Rapp, introduisez madame la maréchale!... - -Catherine était peu à son aise en présence de l'Empereur. Il avait une -si terrible façon de regarder les gens! Son regard, comme une vrille, -pénétrait jusqu'au plus profond de l'âme. - -Et puis il n'était pas toujours très galant, ni même très poli avec les -femmes. - -Les méridionaux ont tous le mépris secret de la femme, mais, sous de -jolies formules, ils enguirlandent ce dédain atavique, atténué chez -nous, terriblement vivace dans les populations musulmanes bouddhiques, -fétichistes. Napoléon négligeait les guirlandes. - -L'histoire anecdotique a conservé la tradition de quelques boutades, -d'ailleurs sans grande importance, qui lui échappaient dans les -cérémonies où il questionnait les dames invitées. - -Quelques-unes de ces réponses eurent d'ailleurs une brutalité -justifiée, par exemple sa réplique à madame de Staël. Ce bas-bleu -hommasse et insupportable, qui avait rêvé d'atteler en flèche de son -pégase poussif le cheval de bataille du grand vainqueur, lui demanda un -jour, en minaudant comme une Agnès: - -—Général, quelle est la femme de France que vous admirez le plus? - -Et elle attendait le compliment forcé. - -—Celle qui fait le plus d'enfants! répondit rudement Bonaparte, en -tournant les talons, laissant cette pédante, qui fut une conspiratrice -acharnée, réfléchir sur les inconvénients des flatteries trop cherchées. - -Plusieurs fois, Catherine avait assisté à de petites réparties peu -gracieuses qui s'échappaient des lèvres de l'Empereur agacé par les -avances, les roucoulements et les trop directes sollicitations de dames -de la cour désireuses d'attirer les regards du maître, et qui, comme -la Rémusat, se vengeaient ensuite, avec l'écritoire, du refus de les -déshonorer dont l'Empereur se montrait coupable. - -Elle n'avait rien à craindre de semblable, mais elle redoutait l'abord -du souverain, surpris de sa venue au camp, mécontent peut-être de la -mission dont elle s'était chargée. - -Mais elle savait répondre! Elle n'avait pas, disait-elle souvent, sa -langue dans sa poche. Et puis elle songeait qu'elle l'avait connu petit -officier d'artillerie sans le sou, l'éblouissant empereur, et les -souvenirs de l'hôtel de la rue du Mail où elle avait jadis porté le -linge à crédit, l'enhardissaient et lui rendaient son aplomb naturel. - -Ce ne fut cependant point sans un vif serrement de cœur qu'elle entra -sous la tente impériale, où Rapp l'introduisit. - -Après avoir fait de son mieux la révérence, en se souvenant des leçons -de maître Despréaux, la maréchale demeura debout, observant l'Empereur, -attendant qu'il l'interrogeât. - -Napoléon était dans un de ses bons moments. La prise de Dantzig le -réjouissait. Il ne pouvait mal accueillir la femme de son brave -Lefebvre, tout en manifestant son étonnement de ce voyage inattendu à -travers l'Europe. - -Catherine, rassurée par le ton de l'Empereur, qui s'était empressé -de lui indiquer un siège, commença son récit avec précaution. Elle -fit part des inquiétudes de l'Impératrice; l'esprit toujours hanté -des dangers que courait l'Empereur dans cette campagne lointaine, Sa -Majesté avait tenu à avoir des nouvelles certaines de la santé de son -auguste époux au milieu de son armée. Puis, Catherine entama le premier -point de sa mission: d'une voix légèrement voilée, elle annonça la -douloureuse nouvelle, la mort prématurée de Napoléon-Charles, l'enfant -d'Hortense. - -Un sanglot court et brusque s'échappa de la poitrine de l'Empereur... - -Il aimait cet enfant. Il s'y était attaché. Ce conquérant impitoyable, -ce faucheur de générations, ce ravageur de continents, avait cette -faiblesse d'adorer les enfants. «Il aimait son fils, ce vainqueur!» a -dit Victor Hugo, le montrant, dans son bagne de Sainte-Hélène, n'ayant -conservé de tout son passé prodigieux que le portrait d'un enfant et la -carte du monde, tout son génie et tout son cœur. Il aimait aussi les -enfants des autres. - -Que de fois on l'avait vu jouer avec le petit Napoléon-Charles. Il se -le faisait apporter pendant son dîner, il le posait sur la nappe, au -milieu des plats, il le laissait batifoler parmi les cloches d'argent, -les surtouts, les vaisselles, riant quand le bébé mettait son pied -dans quelque compotier. On le lui conduisait dans son cabinet, et là, -il s'interrompait de dicter un plan de bataille ou de transmettre des -instructions à quelque préfet des Bouches-de-l'Escaut ou des montagnes -de Dalmatie, pour se mettre à quatre pattes et faire grimper l'enfant -sur son dos. - -Il était alors l'oncle Bibiche. C'était ainsi que le petit -Napoléon-Charles, en son parler enfantin, nommait le conquérant -terrible. - -Il avait projeté d'adopter le fils d'Hortense. Sans doute, il -n'ignorait pas la calomnie courante. Il savait que déjà les libellistes -insinuaient qu'il avait marié sa belle-fille à son frère Louis, alors -qu'elle était déjà grosse de ses œuvres. Le _Moniteur_ avait annoncé, -par une dérogation aux usages, que «madame Louis Bonaparte était -accouchée d'un garçon le 18 vendémiaire», comme s'il s'était agi d'un -héritier de l'Empire. On avait fort commenté cet avis officiel. - -Mais Napoléon n'était pas homme à se laisser arrêter dans ses projets -par la crainte des bavardages ni par la peur des suppositions -scandaleuses. - -Il avait entrevu la possibilité de transmettre sa couronne à cet enfant -d'Hortense, au fond il n'était pas très mécontent de savoir qu'on lui -en attribuait la paternité. - -L'armée et le peuple admettraient plus volontiers la transmission de la -puissance à l'enfant qui passerait pour avoir du sang de Napoléon dans -ses veines. - -Cette adoption terminerait enfin la longue rivalité des Beauharnais -et de la famille napoléonienne, et ses préoccupations dynastiques se -trouveraient ainsi satisfaites. - -La mort de cet enfant détruisait tous ses projets, abattait l'arbre -généalogique qu'il s'efforçait de faire croître. - -Il demeura quelques instants sans parler, sans bouger, dans une posture -de sphinx foudroyé. - -Catherine, interdite, contemplait cette douleur muette, où le cœur de -l'homme qui s'était attaché à un enfant souffrait autant que le cerveau -du politique voyant s'effondrer une partie de son œuvre. - -Enfin Napoléon releva la tête, et, faisant un effort sur lui-même, -maîtrisant son émotion intime ainsi que sur un champ de bataille, il -demanda: - -—Quelle autre nouvelle m'apportez-vous, madame la maréchale? - -—Sire, répondit Catherine, dans la vie, les deuils et les joies se -succèdent et les naissances alternent avec les morts... Je ne suis pas -seulement une messagère funèbre... j'ai aussi à vous faire part de la -naissance d'un enfant qui, sans vous consoler de la perte que vous -venez d'apprendre, peut adoucir votre chagrin... une dame de la cour, -qui fut attachée à son Altesse Impériale, la princesse Caroline, vient -d'être mère... - -—Eléonore a un enfant... un fils peut-être? demanda vivement Napoléon. - -—Oui sire, un fils... qui a reçu le nom de Léon... - -Napoléon s'était précipité vers Catherine et, lui saisissant les deux -mains: - -—Vous êtes bien certaine de ce que vous m'avancez là? demanda-t-il -avec un tremblement dans la voix, bien rare chez cet homme -extraordinaire, qui savait si admirablement se contenir. - -—Parfaitement sûre, sire... j'ai vu l'enfant... il vous ressemble! dit -hardiment Catherine. - -L'Empereur la regarda fixement, mais sans colère: - -—Ce n'est pas pour rien qu'on vous appelle la Sans-Gêne, vous! -dit-il en avançant la main vers l'oreille de la maréchale, pour la -tirer, comme il avait l'habitude de le faire avec ses grenadiers, ses -officiers du palais, ses maréchaux même. - -Mais il tourna le dos et commença à se promener de long en large, avec -fébrilité. - -Catherine l'entendit qui grommelait: - -—J'ai un fils!... car cet enfant est de moi... il n'y a pas à en -douter!... Ah! c'est un coup du sort!... voilà donc démenti ce -bruit absurde que répandaient Joséphine et toute la famille des -Beauharnais... la mienne aussi... dans un but trop facile à deviner... -qu'il m'était impossible d'avoir un héritier... que ma dynastie ne -pouvait se perpétuer que par autrui... je peux donc faire souche, -et Corvisart n'est qu'un imbécile!... c'est un âne comme tous les -médecins!... La nature a répondu à mon appel... à présent l'avenir -m'appartient!... mon œuvre ne demeurera pas interrompue... Ah! madame -la maréchale, quelle bonne nouvelle vous m'apportez là... décidément -votre mari et vous, en ce moment, vous êtes des gens heureux, à qui -tout doit réussir... Madame la maréchale, tantôt votre brave époux fera -son entrée solennelle dans la ville qu'il m'a prise... tous les deux, -je l'espère, vous serez contents de moi!... - -Et, comme il congédiait Catherine, avec son geste brusque, il reprit en -souriant: - -—Vous avez le secret de Napoléon, sachez le garder, au moins!... - -—Sire, j'ai aussi celui de l'impératrice Joséphine, et je dois vous le -confier! dit Catherine, s'arrêtant et manifestant son intention de ne -pas accepter le congé de l'Empereur. - -—Joséphine a un secret?... Elle vous a chargée de me le faire -connaître!... Voyons, qu'est-ce encore? Je parie qu'il s'agit de -quelque dette nouvelle, d'une réclamation de fournisseur?... Joséphine -est coutumière du fait... Elle sait pourtant que ses gaspillages, -ses folies, me déplaisent... avec l'argent qu'elle me dépense en -frivolités, je pourrais chaque année armer un vaisseau, lever une -division, creuser le canal de Bordeaux, ouvrir la route de Mayence... -Allons! puisque vous êtes l'ambassadrice de cette folle... dites-moi la -somme?... Vite, combien?... - -—Sire, il ne s'agit pas d'argent... - -—Et de quoi donc, s'il vous plaît? - -—L'Impératrice, qui est si bonne et qui vous aime si tendrement, sire, -avertie de la naissance de cet enfant... - -—Ah! l'Impératrice sait... - -—On lui a tout fait connaître... Votre Majesté a des êtres envieux et -méchants à sa cour... - -—Oui, je devine... Ma femme a contre elle mes sœurs... Elisa et -Caroline sont animées de sentiments que je déplore... Ah! madame la -maréchale, mes deux familles me donnent plus de mal que tous les rois -de l'Europe réunis! fit Napoléon avec un soupir témoignant de sa grande -lassitude de toutes ces querelles domestiques et de toutes ces ruses de -femmes jalouses et envieuses, bourdonnant autour de son trône, abeilles -désagréables envolées de son manteau.—Et qu'a dit l'Impératrice? -reprit-il avec un court silence, je suis curieux de connaître ses -sentiments à l'égard de cet enfant?... - -—L'Impératrice voudrait que Votre Majesté lui permît de le recueillir, -de l'élever... et même de l'adopter, si Votre Majesté y consentait... - -Avec sa rapidité d'impressions, et la surprenante vivacité de sa -pensée, Napoléon avait sur-le-champ compris la portée de la mesure -qu'on sollicitait de lui: on profitait du désarroi où le plongeait la -mort inattendue du fils d'Hortense... - -—Oui, je vois ce que l'on veut! murmura-t-il, cet enfant adopté par -Joséphine serait un lien nouveau et puissant... Les Murat, Joseph, -Louis, tous ceux qui rêvent de me succéder verraient sans doute leurs -espérances, leurs illusions plutôt, détruites... la famille Beauharnais -triompherait... oui, ce serait possible!... L'adoption de cet enfant -pourrait me tenir lieu d'héritier... Mais que diraient les rois de -l'Europe? reconnaîtraient-ils les droits de ce bâtard?... puisque je -puis avoir un enfant, un héritier de moi... ne vaudrait-il pas mieux -que cet enfant... que Napoléon II fût issu... de quelque famille -régnante? - -Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit et son œil soupçonneux se -fixa de nouveau sur la maréchale qui, faisant une grande révérence, dit -alors: - -—Sire, ma mission est terminée. Je prendrai congé, avec la permission -de Votre Majesté, qui fera connaître à l'Impératrice, quand elle -le jugera à propos, la résolution qu'elle aura arrêtée... Je vais -retourner en France, toute heureuse d'avoir trouvé Votre Majesté en -bonne santé et toujours victorieuse... - -—Grâce à votre mari, madame la maréchale... A tantôt! vous aurez, vous -aussi, de mes nouvelles, de bonnes nouvelles! - -Et l'Empereur, tout à fait radieux, fit un geste de la main signifiant -que l'audience était terminée. - -La maréchale se releva, emportant, confidente inattendue, le secret -de Napoléon qui allait modifier toute sa politique et changer toute -sa vie; elle entrevoyait le projet qui était en partie échappé à -l'Empereur, conséquence de la preuve qu'il avait de sa possibilité de -donner à l'empire un héritier de sang royal: le divorce, déjà, comme le -blé dans le grain qu'on sème, germait dans les profondeurs de la pensée -du nouveau Charlemagne. - - - - -XVII - -LA BELLE POLONAISE - - -Le divorce! ce grand événement de l'existence impériale, n'était encore -qu'un point obscur dans la pensée du monarque, une de ces confuses -perceptions d'un avenir possible, mais improbable, qu'on entrevoit dans -les brumes de la rêverie, du désir, de l'éventualité. - -A plusieurs époques de sa vie, Napoléon avait songé à ce moyen de -rompre son mariage avec Joséphine. - -D'abord, lors de la crise du retour d'Egypte, quand Bonaparte avait été -informé des fredaines de sa volage créole. - -Puis à l'époque du mariage religieux et du sacre; enfin au moment du -départ pour la campagne d'Allemagne. - -Fouché, l'un des plus ardents conseillers du divorce, avait cherché, -sondé, tâté le terrain. - -Mais toujours Joséphine, après une entrevue nocturne avec son mari, -reprenait l'avantage. - -Plus épris que jamais, il descendait, son bougeoir à la main, la tête -coiffée du madras, par l'escalier dérobé mettant en communication son -appartement avec la chambre de Joséphine et la réconciliation s'opérait -sur l'oreiller. - -Sur ce champ de bataille-là, le vainqueur de l'Europe était toujours -vaincu. - -Cette vieille femme, avec ses chatteries, ses félineries, son ancien -ascendant, l'asservissait pour quelques heures. Elle le tenait, et -solidement, par les sens. Il l'avait, comme on dit familièrement, dans -le sang. - -Les infidélités qu'il lui fit ne furent jamais sérieuses jusqu'à -l'époque où nous sommes arrivés. - -On sait à peu près la nomenclature exacte des maîtresses de Napoléon. -La duchesse d'Abrantès, mademoiselle d'Avrillon, Constant, Bourienne, -Fain, d'autres encore, en laissant de côté les auteurs faméliques -de mémoires apocryphes et de libelles royalistes, nous ont donné -le tableau complet des amours de Bonaparte et de l'Empereur. Tout -dernièrement, M. Frédéric Masson, dans un livre très documenté, -fort intéressant et impartial, a résumé l'histoire anecdotique des -maîtresses impériales. Aucune de ces aimables personnes n'eut pourtant -d'influence véritable sur la décision de Napoléon. - -On sait peu de chose sur ses liaisons d'officier: pauvre, laborieux, -fier et pas avenant, il est peu probable qu'à Valence ou à Auxonne -ses aventures amoureuses aient été plus suivies, plus durables qu'une -partie de courte débauche, la passade d'une soirée. - -On lui attribua, lors de la campagne du Piémont, une amourette avec -madame Turreau, la femme du représentant en mission, Turreau. Le mari -n'eut jamais de soupçons ou du moins il les dissimula sous une efficace -protection accordée au jeune général d'artillerie. Au 13 Vendémiaire, -Turreau appuya le choix de Bonaparte comme général de l'Intérieur, et -contribua, avec Barras, à le faire accepter comme chef des troupes de -la Convention. - -Bonaparte se montra d'ailleurs reconnaissant envers Turreau d'abord, -puis envers sa femme. Il fit nommer le mari, non réélu, garde-magasin à -l'armée d'Italie, place lucrative, et plus tard à sa veuve, vieillie, -abandonnée, misérable, il donna d'abondantes gratifications. - -Une de ses liaisons les plus romanesques fut celle dont madame Fourès -est l'héroïne. Ce fut son «égyptienne». Au Caire, dans un jardin -public appelé Tivoli, et installé dans le goût du fameux bal de la -rue de Clichy, il aperçut un soir une charmante petite blonde, qui -contrastait parmi les quelques gaillardes à peau bistrée et à cheveux -noirs, odalisques fatiguées venues de Marseille ou débarquées de Malte -qui faisaient les délices des officiers hantant Tivoli. Il s'informa. -C'était une modiste de Carcassonne, Marguerite-Pauline Bellisle, qui -avait épousé le neveu de sa patronne, nommé Fourès. Peu de temps après -la noce, le marié, lieutenant au 22e chasseurs à cheval, avait reçu -l'ordre de rejoindre l'armée d'Egypte. S'embarquer au premier quartier -de la lune de miel, c'était pénible pour les deux amoureux. La petite -modiste eut l'aventureuse idée de se costumer en chasseur, et de se -glisser à bord du bateau qui emmenait son mari. - -Ainsi nous avons vu, aux débuts de ce récit, Renée, sous le costume -d'homme, s'enrôler pour suivre son amoureux Marcel. Au Caire seulement -madame Fourès avait quitté le costume militaire. Bonaparte l'aperçut et -s'en éprit. Elle résista quelques jours, refusant d'abord les cadeaux -du général, puis elle les accepta. Enfin elle consentit. Le malheureux -mari, comme dans une opérette, reçut un ordre inattendu d'embarquement. -On lui donnait une mission de confiance. Seul il allait revoir la -France. Le général en chef l'avait distingué pour sa capacité, pour son -intelligence, pour sa bravoure: il le chargeait de porter au Directoire -un message de la plus haute importance. Quand il aurait rempli son -importante tâche, il reviendrait à Damiette. - -L'officier, tout gonflé de sa faveur, monta à bord du bateau qui devait -le ramener en France, et Bonaparte, très pressé, invita aussitôt à -dîner, avec plusieurs autres personnes, la gentille madame Fourès. Il -la plaça à côté de lui et, au milieu du repas, comme par un mouvement -maladroit, il renversa une carafe d'eau: voilà la robe de la jeune -femme toute mouillée. Aussitôt il se lève, il l'emmène dans un -appartement, sous le prétexte de lui permettre d'essuyer l'eau et de -réparer sa toilette. Seulement il mit un tel temps à donner à la dame -les soins que réclamait l'aspersion, et elle revint la coiffure si en -désordre, bien que la carafe n'eût pas inondé si haut, que les convives -surent immédiatement à quoi s'en tenir. - -Le général installa madame Fourès dans une maison voisine du palais -qu'il occupait. A peine y avait-on pendu la crémaillère, que, toujours -comme dans les comédies, Fourès, qu'on croyait bien loin, sur la route -de Paris, ou conférant avec les directeurs, au Luxembourg, reparut -brusquement, ainsi qu'un diable surgissant d'une trappe. - -Son bateau avait été capturé par les croiseurs anglais. Très renseigné -sur ce qui se passait à terre et désireux de jouer une farce au général -Bonaparte, l'amiral anglais avait aussitôt fait mettre en liberté le -mari de la maîtresse en titre en lui donnant d'ironiques conseils et -des renseignements fort précis. - -Fourès rentra au Caire furieux. Ne pouvant s'en prendre à son -supérieur, il administra une volée magistrale à sa frivole épouse qui -réclama le divorce. Il fut prononcé par un commissaire des guerres. -Madame Fourès reprit son nom de fille, Pauline Bellisle. On l'appela -familièrement Bellilote. Bonaparte toujours fort amoureux d'elle, lui -permit de l'accompagner à cheval, dans ses courses; il se montra avec -elle, aux revues, aux fêtes. On prétend même qu'il se serait déclaré -prêt à l'épouser, en répudiant Joséphine, si elle pouvait avoir de lui -un enfant. - -Mais, malheureusement pour elle, la pauvre Bellilote ne fut pas plus -féconde que Joséphine. Sa stérilité ne manqua pas d'impressionner -Napoléon et de lui suggérer le doute, que venait de dissiper l'avis -de la naissance de l'enfant d'Eléonore de la Plaigne, qu'il était -peut-être impuissant à engendrer. - -Madame Fourès revint en France, après le départ de Bonaparte, mais son -bateau fut pris par les Anglais. Quand elle fut rendue à la liberté -avec Junot et quelques officiers et savants qui se trouvaient à bord -de l'_América_, la réconciliation entre Joséphine et Bonaparte avait -eu lieu et le 18 Brumaire était accompli. Le premier consul refusa -de recevoir Bellilote. Il lui acheta cependant un château, la dota -et elle épousa un gentilhomme peu scrupuleux sur les origines de la -fortune dotale, qui reçut comme cadeau nuptial un consulat. Séparée -de son second mari qu'elle avait consciencieusement trompé, Bellilote -partit pour le Brésil avec un amant, nommé Bellard. Elle revint à -la Restauration et se montra fervente royaliste,—naturellement. On -ne peut pas demander à une petite femme aventureuse et frivole une -fidélité à l'Empereur que ne gardèrent pas les Oudinot, les Marmont, et -d'autres ingrats chamarrés. - -Bonaparte était assez fermé aux jouissances artistiques. Il ne goûtait -nullement la peinture; en œuvres littéraires il n'aimait que la -tragédie dont le ton pompeux, les grands sentiments et les personnages -majestueux ou terribles répondaient à ses propres pensées. La musique -cependant, la musique chantée, exerçait sur son organisme une -impression profonde. Chantant lui-même faux, incapable de distinguer -le majeur du mineur, prêtant peu d'attention à la symphonie, il -éprouvait une vibration profonde aux accents de la voix humaine. -On le vit frémir, palpiter, et des larmes emplir ses yeux quand le -sopraniste Crescentini chantait. Il ne craignit pas de choquer toute -l'Italie en donnant à cet eunuque musical l'ordre de la Couronne de -Fer. Aussi la passion qu'il éprouva pour la Grassini, cantatrice -célèbre, naquit-elle autant de l'audition que de la vue de cette belle -personne. C'est à Milan que Bonaparte l'admira et la connut. Il la fit -venir à Paris. Elle vivait retirée, ne recevant personne, dans une -petite maison de la rue Chantereine. Elle s'ennuyait. Un violoniste, -Rode, s'offrit à la distraire. Elle accepta. Le coup d'archet de -l'artiste fit du bruit. Bonaparte, mis au courant par Fouché, cessa -toute relation avec elle. Cependant il se montra généreux et, par la -suite, chaque fois qu'elle traversait Paris, en revenant de chanter à -Londres ou à La Haye, elle obtenait une audience de nuit de l'Empereur, -conservant d'elle un souvenir toujours agréable. La Grassini eut -l'ingratitude traditionnelle. Pire peut-être fut sa trahison. Non -seulement elle chanta chez le duc de Wellington, mais, tandis que son -impérial amant languissait à Sainte-Hélène, elle dormait dans les bras -du vainqueur de Waterloo, tout fier de jouir des restes de Napoléon. - -Cinq ou six femmes, actrices, chanteuses, tragédiennes, furent les -compagnes éphémères de l'Empereur. On cite mademoiselle Branchu, de -l'Opéra, qui était fort laide, mais qui fut une admirable tragédienne -lyrique; mademoiselle Bourgoins qu'il eut la cruauté de faire annoncer -dans sa chambre, un soir qu'il travaillait avec son ministre Chaptal, -dont elle était la maîtresse, enfin mademoiselle George, la superbe et -imposante reine de théâtre. George, elle, demeura fidèle à la mémoire -de l'Empereur tombé. Sa fidélité au grand homme qui avait été son -amant lui valut d'être exclue du Théâtre-Français, à l'instigation des -gentilshommes de la Chambre et des capitaines des levrettes du roi qui -administraient la scène. - -Napoléon, toujours pressé, toujours en travail, recherchait l'amour -à sa portée. Il aimait le plaisir qui ne dérangeait point ses vastes -labeurs. Volontiers il eût dit, comme plus tard un poète: «Tout -bonheur que la main n'atteint pas est un rêve.» Aussi ne doit-on pas -s'étonner du nombre assez considérable de dames de palais, de femmes de -chambellans ou d'officiers de sa maison, de lectrices de l'Impératrice, -qui passèrent dans le petit appartement des Tuileries dont Constant -avait la clef. - -Ces distractions physiques, l'Empereur les eut d'abord parce qu'il y -éprouvait satisfaction, qu'il était vigoureux et bien portant,—il faut -se rappeler qu'à l'époque du siège de Dantzig il n'a que trente-huit -ans,—et ensuite parce qu'il redoutait une liaison, un attachement -qui le détournerait, qui lui prendrait du temps, de l'attention, de -la volonté. Et puis il craignait l'influence que pourrait avoir une -maîtresse sur lui. Il ne voulait pas d'influence féminine dans son -entourage. Il tenait à ce que la femme, admise au lit, fût écartée de -la chambre du conseil. - -Cette appréhension d'une favorite, d'une maîtresse régnante, comme les -Montespan, les Maintenon, les Pompadour et les du Barry de l'ancienne -monarchie, lui faisait accepter des relations avec de suspectes -aventurières comme madame de Vaudey. - -Cette femme intrigante et coquette était la fille d'un militaire -célèbre, Richaud d'Arçon qui avait pris Bréda et fait les plans de -la campagne de Hollande; mariée au capitaine de Vaudey, elle fut -nommée dame du palais en 1804 et accompagna l'Impératrice aux eaux -d'Aix-la-Chapelle. Ce fut au cours de ce voyage où Napoléon avait été -rejoindre Joséphine, qu'il la connut. Napoléon s'en dégoûta un jour -qu'elle simula un suicide pour lui soutirer une somme considérable. -Malheureusement pour elle, sa lettre fut remise trop promptement à -l'Empereur; l'aide de camp de service qu'il envoya, avec l'argent -sollicité, trouva madame de Vaudey, dans sa maison d'Auteuil, présidant -un joyeux souper et ne pensant pas du tout l'achever promptement chez -Pluton. Cette femme, par la suite, calomnia et insulta Napoléon dans -des mémoires ridicules, publiés par Ladvocat. Elle alla même offrir ses -services au prince de Polignac, proposant d'attirer l'Empereur dans un -guet-apens et de le faire assassiner. - -Parmi les amoureuses subalternes, on doit mentionner mademoiselle -Lacoste, petite blondinette qui n'était pas admise au salon de -l'Impératrice et se tenait dans l'antichambre, puis Félicité, fille -d'un huissier de l'Empereur et qui avait pour fonction d'ouvrir la -porte à Leurs Majestés; madame Gazzani, lectrice recommandée par M. de -Rémusat, qui n'avait pas réussi à caser sa femme dans le lit impérial; -mademoiselle Guillebeau lui succéda. Elle se trouvait confinée dans -une modeste chambre, sous les combles, quand Roustan, le mameluck -de Napoléon, vint brusquement l'avertir de la visite du souverain. -Elle perdit sa double situation de lectrice et de maîtresse par une -maladresse: une lettre fut surprise où sa mère:—oh! les mères de -lectrices!—lui donnait des conseils infiniment trop pratiques. La -digne maman lui recommandait de tâcher à tout prix d'avoir un enfant -de l'Empereur, ou de faire croire qu'elle était grosse de lui. -Mademoiselle Guillebeau fut renvoyée sur l'heure. La Restauration la -récompensa des méchants propos qu'elle tint sur l'Empereur en nommant -son mari, un M. Sourdeau, consul de France à Tanger. - -Enfin, après Eléonore de la Plaigne, dont la maternité avait si -fortement remué Napoléon, apparut la véritable maîtresse de -l'empereur, celle qu'il a aimée profondément et qui lui est restée -fidèle jusqu'à l'exil—pas au delà, il est vrai—la comtesse Walewska, -la belle Polonaise. - -Pendant le siège de Dantzig, l'Empereur allant à Varsovie, reçut à -un relais de poste les compliments et un bouquet d'une députation -de notables. La dame qui lui remit le bouquet était une très jeune -personne, presque une enfant, blonde, rose, toute mignonne et -charmante, avec de grands yeux bleus, candides. - -Duroc la présenta pour qu'elle débitât son compliment. Elle demeura -troublée, plus ravissante encore dans son émotion, en présence de -l'Empereur. Celui-ci la rassura de quelques paroles, où il y avait de -la bienveillance, et prenant son bouquet, exprima l'espoir de la revoir -à Varsovie. - -Cette jeune femme, nommée Marie Lazinska, était l'épouse du comte -Anastase Colonna de Walewski. Il avait soixante-dix ans, elle dix-neuf -ans. Pour l'épouser, elle avait refusé un beau jeune homme, porteur -d'un grand nom, très riche, très puissant. Mais ce jeune homme -s'appelait Orloff. Il était Russe et apparenté à une famille qui avait -opprimé, terrorisé la Pologne. Le vieux comte Walewski, au contraire, -était un patriote éprouvé. La jeune Marie portait dans sa poitrine -l'âme d'une héroïne. L'amour de la patrie dominait son être. Elle donna -sa main au vieux noble en souhaitant d'avoir un fils qui contribuât à -délivrer la Pologne. - -En attendant que cet héritier des Walewski grandisse, la jeune comtesse -suit avec enthousiasme la marche triomphale de Napoléon. N'a-t-il pas -infligé aux Russes les plus terribles désastres? A Austerlitz, elle -tressaille de joie, la campagne de 1807 ajoute à son exaltation. Elle -croit déjà Napoléon vainqueur, refoulant les oppresseurs moscovites -dans les steppes et rendant aux Polonais leur patrie. - -Dès lors, dans son cœur, l'admiration pour l'Empereur a pris une -telle place qu'à la première occasion un autre sentiment doit naître -inévitablement. - -Les amis du comte Walewski, les patriotes comme lui, espérant le -relèvement de la Pologne par les armes de Napoléon, furent aussitôt -d'accord pour précipiter la belle comtesse dans les bras du monarque. -Ils avaient remarqué l'attention profonde avec laquelle, à un bal, -l'Empereur l'avait regardée. Le trouble, les bévues, les distractions -de l'Empereur durant un dîner auquel elle assistait n'ont pas échappé -à ces entremetteurs pour la bonne cause. Duroc les aide. Il faut -que la comtesse appartienne à Napoléon. Elle usera de son influence -sur lui pour le bien de la patrie. Tout le monde conspire contre sa -vertu. L'amour de Napoléon, bientôt irrité, exacerbé, trouve partout -des auxiliaires. Son mari même l'engage vivement à se rendre aux -invitations de l'Empereur. Les nobles polonais évoquent pour elle -l'histoire d'Esther qui, en usant de sa beauté pour conquérir Assuérus, -délivra le peuple d'Israël accablé. On la presse, on l'entoure, on -l'entraîne. Auprès du lit impérial, toute une nation éplorée semble -veiller, la suppliant de consentir à un déshonneur qui sera la gloire -de la patrie. - -Napoléon lui multiplie les billets tendres, les déclarations, les -cadeaux. Elle refuse les bijoux, elle ne veut rien répondre. Enfin on -obtient d'elle une entrevue avec l'Empereur. Elle s'y rend, comme au -supplice. Duroc l'introduit dans une pièce du palais. Elle se cache les -yeux avec ses mains et s'affaisse, anéantie, dans un fauteuil. - -Des baisers lui font retirer les mains, elle regarde: Napoléon est -à ses pieds. La résistance fut longue. Elle pleura. Elle supplia. -Napoléon eut le tact et l'habileté de ne pas la brusquer. Elle retourna -chez elle, cette nuit-là, telle qu'elle était venue. Cette respectueuse -attitude de l'Empereur la rassura. Elle revint, ramenée par Duroc, -dans la chambre close du palais, et cette fois elle céda. Mais entre -deux spasmes, entre deux baisers, elle trouva le moyen de parler de -sa patrie à l'amoureux empereur qui ne proférait que des paroles -passionnées. - -On peut dire que Marie Walewska n'aimait point Napoléon quand elle -devint sa maîtresse; mais depuis elle s'attacha fortement à lui; et -quand elle lui donna un fils, qui fut le comte Walewski, président du -Corps législatif sous le second empire, son amour devint une véritable -passion. De son côté, Napoléon fut sincèrement épris. Jusqu'à sa chute, -il lui demeura fidèle, ne cessant ses relations que dans les premiers -temps de son mariage avec Marie-Louise. Elle alla le visiter à l'île -d'Elbe, et durant les Cent-Jours elle ne le quitta pas. Pourquoi -faut-il que la belle Polonaise, elle aussi, ait montré la fragilité de -son sexe et l'ingratitude des maréchaux, à la chute définitive du grand -soldat vaincu! L'une des nouvelles qui attristèrent le plus le captif à -Sainte-Hélène fut l'annonce que le misérable Hudson-Lowe s'empressa de -lui faire, du mariage à Liège, en 1816, de la comtesse Walewska avec le -général comte d'Ornano, ancien colonel des dragons de la garde. - -La nouvelle de la naissance de l'enfant d'Eléonore, apportée par la -maréchale Lefebvre, avait aussitôt reporté la pensée de l'Empereur vers -la belle Polonaise. - -Puisqu'il pouvait engendrer, puisqu'il n'y avait aucun obstacle -physique de son côté, et que l'absence d'héritier de l'empire provenait -uniquement du fait de Joséphine, il songea que la comtesse Walewska -était susceptible, elle aussi, de devenir mère. - -Pourquoi n'adopterait-il pas son enfant? - -Et s'il ne se décidait pas à une adoption, pourquoi ne chercherait-il -pas dans les familles régnantes une princesse qu'il épouserait et -qui lui donnerait un fils, ayant pour grand-père un roi, et dont par -conséquent aucun souverain n'oserait par la suite contester les droits -à l'hérédité de l'empire? - -Napoléon agita longuement ces réflexions et ces projets dans son -esprit, subitement échauffé à l'idée d'un mariage qui lui ôterait sa -tare originelle de soldat parvenu. Son fils, l'enfant qu'il aurait -d'une fille de maison souveraine, régnerait après lui en vertu de la -fiction de l'hérédité du principe monarchique. La certitude où il se -trouvait de pouvoir être père, avec une autre femme que Joséphine, lui -fit envisager le divorce comme un instrument de consolidation pour son -trône. L'amour qu'il ressentait pour la belle Polonaise le disposa à -rompre le lien qui depuis tant d'années l'attachait à Joséphine. - -Pour la première fois, il songea qu'elle était vieille, et rapidement -il chercha dans sa mémoire quelle princesse, jeune et agréable, il -pourrait rencontrer, dans les cours d'Europe, pour en faire une -Impératrice. - -Sa méditation fut interrompue par Rapp, l'avertissant que l'armée -se mettait en marche et que le maréchal Lefebvre faisait, selon ses -ordres, son entrée solennelle dans la ville de Dantzig. - - - - -XVIII - -MONSIEUR LE DUC - - -Le 26 mai 1807, le maréchal Lefebvre fit son entrée solennelle dans la -ville de Dantzig. - -Il avait offert à ses deux collègues, le maréchal Lannes et le -maréchal Mortier, de chevaucher à côté de lui, entre les deux rangs de -troupes faisant la haie, et de recevoir le salut et l'épée du maréchal -Kalkreuth, défilant avec la garnison vaincue. - -Lannes et Mortier refusèrent: Lefebvre seul avait droit aux honneurs -du triomphe, ayant été seul à la peine et aux dangers de ce siège -mémorable. - -Toutes les troupes qui avaient concouru à la prise de Dantzig -fournirent un détachement d'honneur et entrèrent, tambour battant, -drapeau déployé, derrière leur glorieux chef. - -Le génie marchait en tête. Sur les six cents hommes que comportait -cette troupe d'élite, la moitié avait péri dans les tranchées. - -L'Empereur avait reconnu sa valeur, et l'ordre du jour suivant avait -été lu, avant l'entrée dans la ville, à toute l'armée: - -«La place de Dantzig a capitulé et nos troupes y sont entrées -aujourd'hui à midi. - -»Sa Majesté témoigne sa satisfaction aux troupes assiégeantes. Les -sapeurs se sont couverts de gloire.» - -Ce siège avait duré cinquante et un jours. La position formidable -de la place, la force numérique égale chez l'assiégé aux troupes -assiégeantes, l'insuffisance de l'artillerie de siège, le climat -rude, la neige, la pluie, la boue, avaient contribué à prolonger la -résistance. - -La garnison fut fort éprouvée. Sur 18,320 hommes, 7,120 seulement -sortirent vivants de la ville et des forts avoisinants. - -L'effet moral de la reddition de Dantzig fut considérable. Le résultat -matériel fut aussi très important: Napoléon trouva dans la ville des -approvisionnements immenses: des grains et surtout du vin qui fut -envoyé aux cantonnements de la Passarge. Le précieux liquide, sous ce -climat froid, fut pour l'armée un cordial énergique, un élixir de bonne -santé et de joyeuse humeur. - -Napoléon, deux jours après l'entrée de Lefebvre, vint visiter les -tranchées, inspecter les travaux. Il attribua au 44e et au 151e de -ligne Dantzig pour garnison et invita tous les généraux à un grand -dîner où Lefebvre fut placé à sa droite. - -Avant le repas, tandis que tous les généraux et les maréchaux Lefebvre, -Lannes et Mortier attendaient l'arrivée de l'Empereur, le grand -maréchal Duroc parut, portant une épée à la poignée finement ciselée, -enrichie de diamants. - -Un officier l'accompagnait avec un coussin de velours rouge sur lequel -était posée une couronne d'or fermée. - -Duroc tenant l'épée, et l'officier le coussin avec la couronne, se -postèrent des deux côtés du fauteuil réservé à Napoléon. - -Celui-ci vint bientôt. Il portait son costume ordinaire de colonel de -chasseurs et semblait sourire avec malice en regardant le coussin, la -couronne et l'épée. - -Il demeura debout et dit avec solennité à Duroc: - -—Veuillez inviter notre cher et bien-aimé maréchal Lefebvre à -s'approcher. - -Duroc fit un salut et se tourna vers Lefebvre qui, aussitôt, se dirigea -vers Napoléon. - -Machinalement il avançait la main, pensant que l'Empereur allait, pour -le féliciter publiquement de la prise de Dantzig, lui donner devant -tous une accolade fraternelle. - -Mais Napoléon reprit: - -—Grand-maréchal, veuillez inviter M. le duc de Dantzig à ployer le -genou pour recevoir l'investiture!... - -Lefebvre, à ce titre inconnu de duc de Dantzig, s'était retourné comme -si l'Empereur se fût adressé à quelqu'un d'autre derrière lui, un -fonctionnaire prussien, un fonctionnaire russe, car il n'y avait, parmi -les Français, ni duc ni duché. - -Duroc se pencha vers lui, murmurant: - -—Agenouille-toi!... - -Et il vit l'officier assistant Duroc qui lui passait le coussin sous -les genoux, tandis que Napoléon, prenant la couronne, la lui plaçait -sur la tête... - -Stupéfait, ahuri, Lefebvre se laissait faire et il ne comprit à peu -près la haute et curieuse fortune dont il était l'objet, que lorsque -Napoléon, prenant l'épée et lui frappant légèrement trois coups sur -l'épaule, lui dit avec la gravité d'un pontife officiant: - -—Au nom de l'Empire, par la grâce de Dieu et en vertu de la volonté -nationale, Lefebvre, je te fais en ce jour duc de Dantzig, pour jouir -et profiter des avantages et privilèges que nous attachons à cette -dignité!... - -Puis d'une voix plus douce: - -—Relevez-vous, monsieur le duc de Dantzig, et venez embrasser votre -Empereur!... - -Immédiatement, des tambours, placés sous les fenêtres du palais, -battirent aux champs et tous les maréchaux, généraux et officiers -présents entourèrent le nouveau duc pour le féliciter. - -C'était un acte politique d'une importance énorme que cette élévation -d'un soldat parvenu comme Lefebvre à un de ces titres, abolis par -la Révolution, jadis odieux à la nation, à présent oubliés, presque -ridicules. - -Napoléon voulait consolider son trône et sa dynastie à l'aide d'une -aristocratie neuve. Il avait cherché par mille séductions, par des -mariages avantageux, par des emplois et des charges, à attirer à sa -cour les représentants de l'ancienne aristocratie. A présent, il -voulait créer une noblesse à lui, provenant, comme celle des croisades -de la gloire militaire, et dans sa pensée ces nouveaux nobles, -illustrés par vingt victoires, avec le temps, par des alliances et -grâce aux dotations qu'il se proposait de leur accorder, se mêleraient, -se confondraient avec les descendants des familles de la vieille -France. Ainsi selon lui serait cimentée l'union des deux France et son -œuvre dynastique serait parfaite. - -Cette pensée de créer une noblesse d'empire s'ajoutait, dans son -cerveau, à ses vagues projets de divorce à ses rêves d'alliance avec -une famille souveraine. - -Il voulait refaire une société ayant des degrés, des hiérarchies, dans -une pyramide superbe au sommet de laquelle, isolé par sa grandeur, il -siégerait, lui, l'Empereur. - -Au-dessous de lui ses frères devenus rois, Louis ayant la Hollande, -Joseph l'Espagne, Jérôme la Westphalie. - -A côté d'eux, un peu au-dessous, son beau-frère Murat, roi de Naples, -Eugène, vice-roi d'Italie. - -Puis des princes, les grands héros des batailles, Ney, Berthier; -des ducs, Lefebvre, Augereau, Lannes, Victor, Soult; des comtes et -des barons, parmi lesquels des administrateurs, des financiers, des -diplomates, enfin les simples chevaliers, les légionnaires qu'il avait -institués au camp de Boulogne. - -Par cet échafaudage savant et adroit, il redonnait à l'ordre social -reconstitué ses cadres, son organisation, sa forme féodale, et dans le -moule de l'ancienne France, il jetait, à pleines poignées, la matière -révolutionnaire. - -C'est pour cette raison qu'ayant décidé de refaire une noblesse et de -créer des ducs et des comtes d'Empire, son choix s'était d'abord arrêté -sur Lefebvre. - -La bravoure légendaire, les services militaires, la probité -inattaquable de Lefebvre, à une époque où les généraux les plus -illustres, comme Masséna, étaient de fieffés déprédateurs, justifiaient -cette distinction, dont le siège de Dantzig fournissait le prétexte. -Mais, en réalité, Napoléon, en faisant de Lefebvre le premier duc de -son empire, cherchait à frapper l'esprit de son armée et à bien mettre -en lumière la nature et le caractère de la nouvelle noblesse. - -C'était parce qu'il était fils de paysan, et qu'il l'avait connu -sergent aux gardes-françaises que l'Empereur prit Lefebvre comme -prototype des serviteurs que sa volonté anoblissait. - -Le nouveau duc, qui d'ailleurs, avec l'épée et la couronne, recevait -une dotation de cent mille livres,—mais dont le titre et le majorat -n'étaient stipulés transmissibles que si ses héritiers servaient dans -l'armée, précaution prise par Napoléon vis-à-vis du fils de Lefebvre, -fort peu militaire,—souleva naturellement beaucoup d'envie. Il stimula -aussi l'héroïsme et le dévouement de ses compagnons d'armes. Chacun, en -secret, pensait à s'illustrer davantage afin d'obtenir de l'Empereur -une distinction analogue à celle qui venait tout à coup de placer au -premier rang de la société impériale l'ancien sergent, le volontaire de -92, l'officier subalterne de l'armée de Sambre-et-Meuse. - -Tout ému par l'embrassade de l'Empereur, un peu gêné par la couronne -qui tenait mal sur sa tête et cherchant où placer l'épée ducale qui -venait se substituer au sabre des Pyramides, le duc de Dantzig dit à -Duroc, qui le félicitait: - -—Moi! je m'en f... de tout cet attirail-là... Mais c'est ma bonne -femme qui va être bougrement contente! Catherine duchesse, vois-tu ça, -Duroc! - -Et comme il riait de franc cœur, il aperçut dans l'état-major de Lannes -un jeune officier, appartenant à une ancienne famille noble, qui le -regardait avec un sourire moqueur. - -Il alla droit à lui et l'apostropha ainsi: - -—Vous me raillez, monsieur, parce que je porte un titre que je dois -à moi-même, tandis que vous, c'est le hasard de la naissance qui vous -a fait comte! Riez, monsieur le vaniteux, parlez fièrement de vos -aïeux... Chacun de nous a son orgueil: Vous êtes un descendant, vous; -moi, je suis un ancêtre!... - -Et, tournant le dos à l'ancien noble interdit, Lefebvre dit à Duroc: - -—Mon cher maréchal, quand donc l'Empereur donnera-t-il le signal de se -mettre à table? - -—Vous avez faim, Lefebvre? - -—Non!... Mais plus vite l'Empereur nous fera dîner, plus vite nous -serons libres... Et j'ai une furieuse envie d'être le premier à -embrasser et à féliciter madame la duchesse de Dantzig. - - -FIN DE LA TROISIÈME PARTIE - - - - -QUATRIÈME PARTIE - -LA DUCHESSE - - - - -I - -CHEZ L'IMPÉRATRICE - - -On attendait l'Empereur. - -Victorieux, maître de l'Europe, ayant imposé son amitié à la Russie et -sa volonté à la Prusse, Napoléon allait, pour peu de temps, rentrer en -triomphateur dans Paris. - -Selon ses ordres, Joséphine avait dû donner des réceptions, inviter des -personnages diplomatiques, tenir rang de souveraine. - -Une soirée avait été organisée aux Tuileries en l'honneur de la -nouvelle duchesse de Dantzig. - -Tout le petit grand monde, vivant et intrigant autour de Joséphine, se -préoccupait de cette réception. - -On se demandait, avec ironie, comment la duchesse récente tiendrait son -rang. - -Les mauvaises langues se donnaient du jeu. On rappelait, avec des rires -mal étouffés, que la maréchale avait jadis été blanchisseuse. - -Beaucoup de ces femmes venimeuses étaient d'extraction humble et plus -d'une avait dans son passé des aventures louches et des anecdotes -scandaleuses. - -La bonne Catherine, elle, jouissait d'une réputation sans tache. - -Elle paraissait même ridicule à force d'aimer son mari. - -Blanchisseuse, cantinière, générale, femme d'un grand officier de -l'empire et même madame la maréchale, elle n'avait eu, dans sa noble -existence, la fille du peuple devenue grande dame de la Révolution -couronnée, qu'un seul amour: son homme, son Lefebvre. - -Lui, de son côté, lui avait gardé une fidélité rare chez les terribles -sabreurs de l'Empire. - -Il n'avait pas même eu les faiblesses accidentelles et permises de son -maître, de son ami, de son dieu: Napoléon pouvait tromper, en passant, -l'Impératrice; Lefebvre hochait la tête en souriant et disait: «C'est -le seul terrain où je ne suivrai pas l'Empereur!» - -Et puis, avec son rire de brave homme, il ajoutait devant ses aides de -camp moins scrupuleux: - -—Si je trompais Catherine, voyez-vous, ça me gênerait pour cogner -sur les Prussiens!... Je penserais à elle tout le temps, j'aurais des -remords, et il faut avoir le cœur sain et la conscience tranquille pour -se battre, comme nous le faisons, un contre vingt!... - -Le brave Lefebvre ne rougissait nullement de sa vertu conjugale. Il -était, il le faut dire, pour la probité, pour la fidélité et pour -l'héroïsme, une exception en tout, cet Achille paysan sorti des rangs -du peuple, resté naïf, toujours républicain, qui avait refusé d'être le -collègue de Carnot et de Barras au Directoire, ne se jugeant pas assez -capable, et qui n'aimait que trois choses sur la terre: sa femme, sa -patrie, son empereur. Les autres maréchaux, qui se moquaient de lui, -ne devaient pas l'imiter et devaient trahir par la suite la France et -Napoléon, avec la même facilité qu'ils faisaient ce qu'ils appelaient -«une queue» à leurs épouses, d'ailleurs rarement en reste avec eux. - -La réception de l'Impératrice était au grand complet lorsque la -maréchale se présenta. - -Caroline et Elisa, les deux sœurs de Napoléon, étalaient leur insolence -et leur impudente convoitise. - -Caroline était reine de Naples. Elisa, la demoiselle de Saint-Cyr, ne -possédait que la principauté de Lucques et celle de Piombino. D'où -rivalité sourde et guerre d'épigrammes entre les deux sœurs. - -Dans le cercle brillant qui entourait Joséphine, on voyait au premier -rang Junot, gouverneur de Paris, l'ancien sergent dont Bonaparte avait -fait son aide de camp, puis un général de division, fort assidu auprès -de la reine de Naples. - -Leurs amours, très peu cachées, faisaient scandale. - -La voiture de Junot attendait jusqu'à des heures très avancées dans la -cour de l'hôtel de Caroline. Murat, occupé à sabrer, ne se doutait de -rien. Junot, tireur de pistolet de premier ordre, se vantait de faire -Caroline veuve, quand elle en témoignerait le désir. Une seule crainte -les retenait: l'arrivée de l'Empereur. Lui absent, tout le monde à sa -cour se lâchait, s'abandonnait, ne connaissait ni freins, ni lois. -La seule nouvelle de son arrivée forçait à rentrer sous terre tous -ces orgueilleux subalternes dont sa volonté, sa gloire et son génie -faisaient des personnages. Seules, les deux abominables mégères qu'il -avait le malheur d'avoir pour sœurs, car Pauline Borghèse, une simple -prostituée, ne comptait pas, osaient braver le terrible vainqueur. Il -avait la sottise d'aimer, d'adorer sa famille, ces êtres méprisables -et sans valeur pour lesquels il avait prodigué les faveurs. Dans -l'affaire de Junot, toutefois, à son retour, il se fâcha. Il reprocha -à son vieil ami, le sergent Junot, une brute dont il avait fait le -gouverneur de Paris, de compromettre trop publiquement la reine de -Naples, et il l'exila en Portugal, avec le grade d'ambassadeur et -le titre de duc d'Abrantès. Sa colère, on le voit, n'était pas bien -terrible vis-à-vis des soudards sans mérite qui abusaient de sa -familiarité et rêvaient, comme ce pauvre Junot, de lui succéder sur le -trône en devenant le mari de sa sœur. - -La folie dynastique de Napoléon a sévi plus fortement sur la famille de -Napoléon et sur ses maréchaux que sur lui-même. - -Epoux de l'archiduchesse d'Autriche, père du roi de Rome, il pouvait se -croire entré de plain-pied dans le concert monarchique; mais un Murat, -un Junot, un Joseph, s'imaginer gouverner la France et le monde après -lui, c'était folie!... Cette folie-là, cependant, a servi de raison aux -traîtres: les Talleyrand, les Fouché, les Bernadotte, les Marmont l'ont -exploitée terriblement en appelant à eux l'étranger et en livrant la -France, grâce à la trahison de l'infâme Marie-Louise, à leurs bons amis -les Cosaques et les Prussiens. - -A l'heure où la maréchale Lefebvre devait se rendre chez Joséphine, le -brave maréchal déjeunait avec l'Empereur. - -Pendant le déjeuner que servait Constant, Lefebvre eut deux ou trois -absences. - -Chaque fois que Napoléon l'appelait: «monsieur le duc», il tressaillait -comme s'il se fût agi d'une personne étrangère à qui la parole était -adressée. - -Napoléon parfois aimait à plaisanter. - -Il savait Lefebvre honnête et pauvre. - -Il l'avait fait duc, il voulait le faire riche. - -A table, en tiers avec Berthier, il lui dit brusquement: - -—Aimez-vous le chocolat, monsieur le duc? - -—Mais oui... sire!... j'aime le chocolat si vous le voulez, j'aime -tout ce que vous aimez, moi!... - -—Eh bien! je vais vous en donner une livre... c'est du chocolat de -Dantzig... il est juste que vous goûtiez des produits de cette ville, -puisque vous l'avez conquise... - -Lefebvre s'était incliné, gardant le silence. Il ne comprenait pas -toujours très bien ce que l'Empereur lui disait. Il craignait souvent -de répondre une bêtise. Alors, il se taisait et attendait. - -Napoléon s'était levé. Il avait pris sur une petite table une cassette, -d'où il sortit un paquet long ayant à peu près la forme d'une livre de -chocolat enveloppé. - -Il le donna au maréchal en disant: - -—Duc de Dantzig, acceptez ce chocolat. Les petits cadeaux -entretiennent l'amitié. - -Lefebvre prit sans façon le paquet, le fourra dans la poche de son -uniforme et se rassit à table en disant: - -—Sire, je vous remercie, je donnerai ce chocolat-là à l'hôpital... -c'est excellent, paraît-il, pour les malades... - -—Non! fit l'Empereur en souriant, gardez-le pour vous... je vous en -prie!... - -Lefebvre salua et grommela: - -—Drôle d'idée qu'a l'Empereur de me fourrer du chocolat comme à une -petite maîtresse!... - -Le déjeuner se poursuivait. - -Un pâté représentant la ville de Dantzig, chef-d'œuvre du cuisinier -impérial, fut servi. - -L'Empereur, avant de l'entamer, s'arrêta et dit: - -—On ne pouvait donner à ce pâté une forme qui me plût davantage! A -vous le signal d'attaquer, monsieur le duc, voilà votre conquête... à -vous d'en faire les honneurs! - -Et il passa le couteau à Lefebvre qui découpa le pâté auquel les trois -convives donnèrent un vigoureux coup de dent. - -Le maréchal rentra chez lui enchanté de l'amabilité de son souverain. - -—Quel dommage que Catherine n'ait pas été là! dit-il en soupirant... -jamais Sa Majesté n'a été de meilleur poil... mais quel singulier -cadeau que ce chocolat de Dantzig!... - -Et machinalement il défit le paquet remis par Napoléon. - -Il y avait sous le papier de soie, entassés par liasses, trois cent -mille francs en billets de banque. - -C'était le cadeau fait au nouveau duc pour soutenir son rang. - -Depuis ce temps, entre troupiers, car Lefebvre ne cacha nullement -le bienfait de l'Empereur, on appela toute aubaine, tout rabiot, du -«chocolat de Dantzig». - -La faveur dont le maréchal jouissait auprès de l'Empereur servait -sans doute à protéger sa femme contre les médisances et les propos -aigres-doux. - -Toutefois, les deux sœurs de Napoléon et les dames qui cherchaient à -leur plaire ne voulaient pas manquer une occasion aussi propice que la -réception de l'Impératrice pour l'humilier et lui rappeler son humble -origine. - -Les circonstances favorisaient les venimeuses pécores. - -Catherine Lefebvre, en grand costume, la tête surchargée d'un panache -de plumes d'autruche blanches dominant l'échafaudage de sa coiffure -savante, traînant sa robe de cour, chef-d'œuvre de Leroy, et fort -embarrassée de son long manteau de velours bleu ciel semé d'abeilles -d'or, avec la couronne ducale brodée aux coins, s'avança radieuse et -pourtant intimidée sur le seuil du salon. - -La Sans-Gêne, cette fois, était gênée. - -Elle avait répété, le matin, avec Despréaux, le cérémonial de sa -présentation en qualité de duchesse, ayant rang à côté des reines -auprès de l'Impératrice, et tout en veillant à ne point s'empêtrer dans -sa traîne, elle repassait mentalement son rôle. - -L'huissier, court, rougeaud, majestueux, qui bien des fois auparavant -l'avait introduite aux Tuileries, la voyant avancer, s'empressa -d'annoncer de sa plus belle voix: - -—Madame la maréchale Lefebvre! - -Catherine se retourna à demi, murmurant: - -—Il ne sait pas son rôle, le larbin! - -L'Impératrice, cependant, descendant de son trône, venait au devant de -la maréchale. - -Toujours gracieuse, Joséphine accueillit ainsi la femme du conquérant -de la place forte septentrionale: - -—Comment se porte madame la duchesse de Dantzig? - -—Je me porte comme le Pont-Neuf! répondit sans façon Catherine, et -Votre Majesté pareillement, je suppose?... - -Et se tournant vers l'huissier, imperturbable: - -—Hein! ça te la coupe, fiston! dit-elle avec un geste de satisfaction. - -Elle prit place dans le cercle des dames, au milieu de rires étouffés -et de clignements d'yeux railleurs. - -Bien que l'Impératrice cherchât à la mettre à son aise, en lui -adressant de bienveillantes paroles, Catherine s'aperçut qu'on se -moquait d'elle. - -Elle se pinça les lèvres, se retenant pour ne pas apostropher les -insolentes et leur clore le bec. - -—Qu'ont-elles donc après moi, toutes ces chipies-là? murmura-t-elle. -Ah! si l'Empereur était ici, ce que je me donnerais le plaisir de leur -lâcher ce que j'ai sur le cœur!... - -Comme la conversation prenait un tour assez vif parmi les dames, et -que la pauvre duchesse se trouvait sur le tapis, enrageant de ne -pas répondre, un personnage rasé, à mine discrète et à physionomie -chafouine, que la plupart des courtisans considéraient avec une -attention qui semblait à la fois méprisante et craintive, s'approcha -d'elle. - -—Vous ne me reconnaissez pas, madame la duchesse? dit-il en saluant -obséquieusement. - -—Pas précisément, répondit Catherine, je jurerais pourtant que je vous -ai vu quelque part... - -—C'est exact!... nous sommes de vieilles connaissances... Quand vous -n'étiez pas encore au rang élevé où j'ai l'honneur de vous saluer... - -—Vous voulez dire quand j'étais blanchisseuse?... Oh! ne vous gênez -pas, monsieur, je ne rougis pas de mon ancien état. Lefebvre non plus! -J'ai conservé dans une armoire mon modeste costume d'ouvrière; il a -gardé, lui, son uniforme de sergent aux gardes-françaises!... - -—Eh bien! madame la duchesse, reprit l'homme doux, à la parole -onctueuse, et dont l'allure avait un peu du prêtre et beaucoup du -bandit, à cette époque déjà lointaine, dans un bal populaire où j'eus -le plaisir de me trouver en votre compagnie... j'étais votre client... -presque votre ami... un sorcier vous fit la prédiction que vous seriez -un jour duchesse... - -—Oui, je me souviens de ce diseur de bonne aventure... Bien des fois, -avec Lefebvre, nous avons rappelé ces souvenirs... Et ne vous a-t-il -rien raconté à vous, le sorcier? - -—Si fait!... j'ai eu aussi mon horoscope... et, comme pour vous, il -s'est réalisé... - -—Vraiment! et que vous avait-il prédit? - -—Que je serais un jour ministre de la police!... et je le suis! ajouta -le personnage avec un fin sourire. - -—Vous êtes M. Fouché! fit Catherine tressaillant, un peu inquiète du -voisinage de cet homme redoutable, en qui, avec l'instinct des femmes, -elle flairait le traître. - -—Pour vous servir, madame la duchesse! dit tout bas, en s'inclinant, -le félin courtisan. - -Et il reprit aussitôt, faisant ses offres de services, car voyant -la faveur dont Lefebvre et sa femme recevaient les témoignages de -l'Empereur, il cherchait à se concilier les bonnes grâces de la -nouvelle duchesse: - -—Vous aurez ici pas mal de rivales, d'ennemies même, madame la -duchesse, permettez-moi de vous avertir de certains périls... Ne -donnez pas à ces dames le plaisir de profiter de quelques ignorances, -de quelques imprudences de langage, dont vous ne craignez pas de leur -offrir la pâture... - -—Vous êtes bien honnête, monsieur Fouché! j'accepte votre offre! -répondit avec bonhomie Catherine. Vous m'avez connue dans le temps, -vous savez bien, vous, que je ne fais pas de manières... Mais je -n'ignore pas qu'il y a des choses qu'il ne faut pas dire en société... -Seulement je ne me rends pas toujours compte, je laisse aller ma langue -et va te faire fiche!... vous comprenez ça, vous qui, en votre qualité -de ministre de la police, devez être un malin!... - -—Il y a des choses que je sais, d'autres qui m'échappent, répondit -modestement Fouché... Tenez, madame la duchesse, voulez-vous -m'autoriser à vous crier casse-cou, comme au jeu de colin-maillard, -lorsque vous vous avancerez, trop hardiment, à l'aveuglette, parmi les -chausse-trapes dont cette cour est, comme toutes les cours d'ailleurs, -largement munie?... - -—Volontiers, monsieur Fouché, vous m'obligerez infiniment; je suis si -ignorante des usages des palais, moi, qui n'ai quitté le fer à repasser -que pour porter le bidon de la cantinière! - -—Eh bien! madame la duchesse, observez-moi et quand je taperai, comme -ceci, avec les deux doigts, sur ma tabatière, arrêtez-vous... il y aura -casse-cou! - -Et Fouché donna deux légers coups sur la boîte d'écaille où il puisait -son tabac. - -—C'est entendu, monsieur Fouché, je ne vous perdrai pas de vue, ni -vous, ni votre tabatière... - -—Ma tabatière surtout! - -Et cet arrangement fait, tous deux suivirent l'Impératrice qui -engageait ses invités à passer dans le salon voisin où une collation -était préparée. - - - - -II - -LA REVANCHE DE CATHERINE - - -Les propos médisants et les commérages caustiques avaient accompagné la -maréchale Lefebvre dans la salle du souper. - -La reine de Naples et sa sœur Elisa avaient groupé autour d'elles -quelques bonnes amies, faisant des gorges chaudes sur la duchesse -improvisée. - -Caroline montrait, sous l'éventail, un billet écrit par la maréchale à -Leroy, le costumier de la cour, procuré à prix d'or, et où se lisait -cette rédaction singulière: «Veuillez, M. Leroy, ne pas manquer de -m'apporter demain ma robe de _catin_...» - -Elisa racontait que la duchesse se présentant chez elle, en compagnie -de la maréchale Lannes, avait dit à l'huissier: - -«Annoncez la maréchale Lefebvre et la celle à Lannes.» - -Une autre anecdote plus croustilleuse était même encore à l'actif -de la pauvre Catherine, devenue le plastron de toutes ces pimbêches -couronnées. - -Un jour, un diamant assez beau, qu'elle gardait dans un écrin, -disparut. La maréchale s'aperçut assez promptement de cette perte. Elle -soupçonna un frotteur qui, seul, avait pu s'introduire dans la chambre -où était le bijou. - -Le chevalier de l'encaustique niait énergiquement.—Qu'on le fouille! -dit un agent de police que les domestiques, craignant d'être -soupçonnés, avaient été quérir. - -L'homme fut l'objet d'une perquisition en règle. On le déshabilla même. -Rien ne fut trouvé. - -—Mes enfants, vous n'y connaissez rien! dit la maréchale qui assistait -à la fouille... Si vous aviez, comme moi, vu à l'œuvre Saint-Just, -Lebas, Prieur et les autres commissaires de la Convention aux armées, -qui à chaque instant faisaient fouiller des soldats, des sergents, des -colonels aussi, qui chapardaient chez l'habitant, vous sauriez qu'il -y a d'autres cachettes pour les filous que les poches, les bas ou les -chapeaux... Laissez-moi faire! - -Alors, avec un sans-façon qui eût été plaisant sans la gravité de -l'affaire pour le voleur, la maréchale explora l'individu mis à nu -devant elle et retira le diamant caché dans une cavité intime, que -l'agent n'avait pas jugé à propos de sonder. - -L'aventure fit du bruit, et les bonnes âmes de la cour ne se tenaient -pas de rire, quand sur leurs instances hypocrites, naïvement, la -maréchale narrait les détails de son exploration. - -Elisa voulait se donner la joie de faire raconter à nouveau l'histoire -de la fouille devant l'Impératrice. - -Elle mettait donc Catherine sur la voie et celle-ci allait tomber en -plein dans le piège, quand une légère toux la fit se retourner. - -Fouché, à quelques pas d'elle, tapait nerveusement sur sa tabatière. - -—Diable! il me crie casse-cou!... j'allais encore lâcher quelque -sottise! se dit-elle... heureusement que Fouché m'avertit... Je le -suppose une franche canaille, mais il peut donner un bon avis... - -Et aussitôt, intelligente et primesautière comme elle l'était, l'idée -lui vint de donner une leçon à toutes ces fausses grandes dames, qui -n'étaient riches, superbes, éblouissantes, que par le hasard de la -richesse et la bonté de Napoléon. - -Elle s'avança au milieu du cercle moqueur, et regardant bien en face -Caroline et Elisa, leur dit, avec une ironie qui les démonta: - -—Parbleu! majesté, et vous, madame la princesse, vous faites bien -de l'honneur à une pauvre femme comme moi parce qu'elle a réussi à -surprendre un voleur... un méchant voleur... un voleur de rien du -tout... un domestique, un frotteur, qui n'était ni maréchal, ni roi, -ni apparenté à l'Empereur... ce sont ces filous de peu que l'on prend, -mesdames; les autres, on les regarde, on les salue!... En vérité, j'ai -eu tort et j'aurais dû laisser le diamant volé à ce malheureux, lorsque -tant de voleurs couronnés viennent piller l'Empire et se partager les -dépouilles de notre pauvre pays de France!... - -Les paroles de Catherine produisirent un effet foudroyant dans le -brillant entourage de la reine de Naples. - -Fouché s'était avancé de quelques pas et multipliait les frappements de -l'index et du médius sur sa tabatière. - -Mais Catherine était lancée. Elle ne voulait pas s'arrêter. - -Faisant donc la sourde oreille, elle continua en regardant avec -hardiesse les dames consternées: - -—Oui, l'Empereur est trop bon... trop faible... Il laisse, lui qui -ne sait pas ce que c'est que l'argent, lui sobre, économe, et qui -vivrait avec une solde de capitaine, tous ceux que sa faveur a pris -dans les rangs les plus humbles de la société, piller, ravager, voler -ouvertement et consommer la substance des peuples. Ce ne sont pas les -frotteurs qui s'emparent des bijoux laissés dans les appartements, ce -sont les maréchaux, ce sont les souverains que l'Empereur a faits qu'on -devrait déshabiller et fouiller à fond!... - -Sa voix tremblait de colère. Forte de l'incontestable probité de -Lefebvre, l'honneur fait soldat, Catherine Sans-Gêne fouaillait en -plein visage toutes ces femmes insolentes dont les maris parvenus -volaient l'empire en attendant qu'ils trahissent l'Empereur. - -Caroline de Naples était audacieuse, et l'orgueil d'être reine lui -donnait une audace plus grande: - -—Madame la duchesse voudrait peut-être nous ramener à l'époque des -vertus républicaines! fit-elle avec un ricanement méprisant. Oh! le -beau temps vraiment où l'on se tutoyait et où l'on était suspect quand -on se lavait les mains!... - -—N'insultez pas les soldats de la République! dit Catherine d'une voix -frémissante, ils furent tous des héros... Lefebvre en était!... Ils ne -se battaient pas, comme vos maris, comme vos amants, mesdames, pour -conquérir des grades, des privilèges, des dotations, pour rançonner les -provinces et piller les trésors publics... Les soldats de la République -combattaient pour affranchir les peuples opprimés, pour délivrer les -hommes en servitude, pour glorifier la France et défendre sa liberté... -Ceux qui sont venus après se sont battus bravement, sans doute, mais -les profits de la Gloire, plus que la Gloire elle-même, voilà ce qui -les attire... Ce qu'ils cherchent surtout dans la victoire, c'est -le butin qui suit les charges de cavalerie que conduit, d'ailleurs -héroïquement, votre roi Murat... L'Empereur ne voit pas que le jour -où la fortune se lassera de le servir, le jour où il n'y aura plus -de pillage à entreprendre, mais où il faudra défendre, avec l'aigle -blessé, le sol de mon Alsace envahie, peut-être la terre de Champagne, -tous ces beaux vainqueurs demanderont à se reposer... pas un ne voudra -se battre pour l'honneur et pour la patrie... tous réclameront la paix, -tous prétendront que la France a été épuisée, surmenée, et qu'elle -aspire au repos... Ah! notre cher Empereur les regrettera les soldats -de la République!... Quand il cherchera autour de lui les amis du -danger, les soldats du péril, il ne trouvera que des époux de reine qui -voudront conserver leur trône d'un instant!... - -Chacune des paroles de Catherine cinglait en plein visage les -princesses démontées. - -Elisa se leva brusquement, disant à Caroline: - -—Retirons-nous, ma sœur, nous ne saurions répondre en son langage -à une blanchisseuse dont la faiblesse de notre frère a fait une -duchesse!... - -Toutes deux quittèrent la salle avec des airs offensés, après un bref -salut à l'Impératrice qui ne comprenait rien à la colère de ses -hautaines belles-sœurs. - -Fouché s'était rapproché de Catherine. - -—Vous avez eu la langue un peu vive, madame la duchesse, dit-il, avec -son sourire effacé d'ancien oratorien... J'avais cependant prodigué les -avertissements... sur ma tabatière... mais vous étiez partie, rien ne -vous arrêtait... - -—Rassurez-vous, monsieur Fouché, dit avec calme Catherine, je -raconterai tout à l'Empereur, et quand il saura comment les choses se -sont passées, l'Empereur m'approuvera!... - - - - -III - -L'ALLIANCE RUSSE - - -La France, le 22 juin 1807, était victorieuse partout. - -Lefebvre avait pris Dantzig; le 14 juin, Napoléon avait battu l'armée -russe à Friedland et Soult s'était emparé de Kœnigsberg. - -Le 14 juin était un anniversaire glorieux, et Napoléon, superstitieux, -livra avec confiance la bataille ce jour, qui était celui de la date de -Marengo. - -L'armée russe tout entière, commandée par le général Benningsen, -marchait sur la ville de Friedland pour couvrir Kœnigsberg menacé. - -La rivière l'Alle serpente autour de Friedland. Plusieurs ponts -existaient sur ce cours d'eau. - -Le maréchal Lannes, avec 10,000 hommes comprenant les grenadiers et les -voltigeurs d'Oudinot, avec des hussards, des dragons, sous les ordres -de Grouchy, vint barrer le chemin à l'armée russe. - -A trois heures du matin le feu commença. - -L'action devait être décisive. C'était l'effort brusque et complet de -toutes les forces dont l'empereur de Russie disposait. Alexandre avait -promis à Frédéric-Guillaume de tenter un suprême combat pour sauver la -Prusse. - -Lannes, avec des forces trop inférieures, se trouvait en péril, quand -Mortier entra en ligne avec la division Dupas. A ce moment, le maréchal -Mortier eut son cheval abattu sous lui par un boulet de canon. Pour -lui aussi la destinée n'avait pas encore marqué l'heure fatale. Ce -n'est pas sous le feu de l'ennemi, au milieu de la mêlée qu'il devait -rencontrer la mort: bien des années plus tard, sur le boulevard du -Temple, à une revue de la garde nationale, les projectiles de la -machine de Fieschi, visant Louis-Philippe, devaient l'abattre. - -La résistance de Lannes permit à Napoléon d'arriver. - -Il galopait, radieux, confiant, en avant de son escorte, impatient de -prendre part à l'action et de commander en personne la victoire. - -Oudinot, tout sanglant, son uniforme troué, lui cria en passant: - -—Hâtez-vous, sire, mes grenadiers n'en peuvent plus... mais -donnez-moi du renfort et je f... tous les Russes à la rivière! - -Napoléon fit un signe de la main et, arrêtant son cheval, braqua sa -lunette sur le champ de bataille. - -La journée était déjà avancée. Lannes, Mortier, Ney, qui l'entouraient, -conseillèrent de remettre au lendemain la bataille. On aurait le temps -de rassembler toute l'armée. - -—Non! répondit l'Empereur, il faut continuer ce que vous avez si bien -commencé... on ne surprend pas deux fois l'ennemi en pareille faute!... - -Et il expliqua à ses maréchaux attentifs comment il comptait battre -sur-le-champ les Russes, qui ne pouvaient se déployer dans la plaine, -gênés qu'ils étaient par le cours sinueux de l'Alle. - -Avec une clairvoyance et une promptitude merveilleuses, il décida -d'occuper la ville de Friedland, qui formait le fond de la cuvette -de l'Alle. Il fallait donc enlever d'abord les ponts formidablement -défendus. On attaquerait à droite, et l'on pousserait devant soi les -Russes acculés à la rivière. Pour réussir cet audacieux mouvement -tournant que Napoléon devait diriger, il lui fallait charger un chef -sûr et intrépide de la prise des ponts. - -Ce fut à Ney, le brave des braves, qu'il s'adressa. - -Il le prit brusquement par le bras et, lui montrant Friedland: - -—C'est là qu'il faut aller, dit-il. Marchez droit devant vous, sans -regarder ni derrière, ni autour... Enfoncez dans cette masse d'hommes -et de canons... Enlevez les ponts... Entrez dans Friedland, coûte que -coûte... Ne vous inquiétez pas de ce qui se passera à votre droite, -à votre gauche, ni sur vos derrières. Je suis là avec l'armée pour -y veiller... Allez, maréchal, et donnez à Marengo un anniversaire -immortel!... - -Ney partit avec un tel enthousiasme que l'Empereur dit, en le montrant -à Mortier: - -—Ney, ce n'est plus un homme, c'est un lion! - -Tandis que le héros destiné à périr sous les balles des assassins de la -Restauration, marchait vers les ponts que gardaient si énergiquement -les Russes, l'Empereur rassembla ses généraux et, avec un sang-froid -prodigieux, leur dicta à tous ses instructions, de peur que dans le -trouble de cette hardie manœuvre des points fussent omis ou des ordres -oubliés. - -Il plaça Ney à droite, Victor entre Ney et Lannes, Mortier un peu en -arrière, puis la division des braves Polonais commandés par Dombrowski -et les dragons de Latour-Maubourg. - -L'armée française ainsi échelonnée formait une masse imposante de -quatre-vingt mille hommes. - -L'ordre bien donné de ne pas marcher en avant sur la gauche et -d'attendre que les Russes fussent écrasés à droite, fut bien compris, -admirablement exécuté. - -Le feu avait presque cessé. Les Russes pensaient la bataille terminée, -au moins pour ce jour-là. - -Dans un silence, semblable à ces lourdes accalmies qui précèdent le -fracas d'un orage, l'armée se massait et prenait ses dispositions de -combat. - -Un signal devait être donné par une batterie de vingt pièces de canon, -auprès de laquelle se plaça Napoléon. - -Napoléon, comme le cavalier prudent, laissait souffler ceux qui -portaient sa fortune et la gloire de la France. - -Résistant aux impatientes demandes des généraux et des soldats qui -voulaient aborder l'ennemi, avec calme il attendait que le mouvement -tournant qu'il avait combiné fût commencé. - -Alors il donna le signal. - -Ney lança ses hommes en avant. Ce fut une descente dans une fournaise. -L'artillerie russe couvrait de mitraille les assaillants. Un instant -les ravages furent si terribles, car des files entières d'hommes -étaient emportées par les boulets venant de face et de côté, que -l'infanterie de la division Bisson hésita, s'arrêta. - -Napoléon ordonna alors sur-le-champ au général Sénarmont de se -transporter avec son artillerie en face des batteries russes. - -Audacieusement, sous le feu de l'ennemi, le général disposa ses pièces. -On se battit d'une rive à l'autre, à coups de canon, à portée de fusil. - -Les Russes, écrasés par ce feu roulant, tombent d'eux-mêmes dans la -ratière que leur a tendue Napoléon. La garde impériale alors, cachée -dans un ravin, se montre et, baïonnette au canon, aborde enfin les -vaillants soldats russes. - -Ce fut une épouvantable et glorieuse boucherie, la fête horrible de -l'arme blanche. Un combat des temps anciens. Les Russes perdent du -terrain. Les ponts sont enlevés, incendiés, et le maréchal Ney rejoint -le général Dupont au milieu de Friedland en flammes. - -Alors Napoléon, comme un mécanicien qui pousse et manœuvre à son tour, -à son heure, les leviers d'une machine bien réglée, donna l'ordre de -porter toute l'armée en avant. La poussée fut formidable. L'armée russe -en débandade s'évanouit dans l'obscurité. Il était dix heures du soir -et Napoléon, victorieux, descendant de cheval, mordit dans un morceau -de pain de munition que lui tendit un soldat. C'était son premier repas -de la journée. - -Au moment où il s'approchait d'un feu de bivouac pour sécher ses bottes -mouillées au passage d'un ruisseau, une immense clameur s'éleva des -rangs du corps d'armée de Lannes: - -—Vive l'Empereur d'Occident! criaient les soldats enthousiasmés. - -Napoléon n'eut aucun mouvement de satisfaction et d'orgueil en -entendant ce titre nouveau dont le saluaient ses soldats. - -Il réfléchit et murmura: - -—Empereur d'Occident! c'est un beau nom... un grand rôle... Ah! si -l'empereur Alexandre voulait s'entendre avec moi!... à nous deux nous -pourrions nous partager le monde!... - -Et un soupir s'échappa de sa poitrine. - -C'était le commencement de ce qu'on a appelé la folie napoléonienne; -l'alliance russe fut le premier symptôme de désordre mental du grand -homme, le premier pas en avant vers l'abîme. - -Le 19 juin, Napoléon arriva sur les bords du Niémen, fleuve qui sépare -la Prusse orientale de l'empire russe. - -La grande armée, partie du camp de Boulogne, en septembre 1805, avait -traversé l'Europe en cohorte triomphale. - -L'Autriche écrasée à Austerlitz, la Prusse anéantie à Iéna, la Russie -battue et démoralisée à Friedland,—que restait-il à faire? - -La paix? - -Oui, mais avec l'Europe civilisée, avec l'Angleterre, avec l'Autriche, -avec la Prusse—et non avec les barbares de la Russie, qui, à la -première occasion, chercheraient à se ruer sur la France, fille de la -Révolution aux institutions toujours démocratiques. - -Malheureusement l'Empereur se laissa prendre au piège de l'amitié -feinte du czar Alexandre. - -On lui parla—Talleyrand, Fouché, les deux traîtres qui -l'entouraient—d'épouser la grande-duchesse Anne, sœur de l'empereur de -Russie. - -C'était flatter son désir secret de s'allier à une famille régnante et -d'avoir un héritier pouvant justifier d'un grand-père occupant le trône -non par la fortune des armes, mais par le droit divin et la fiction de -l'hérédité. - -La grande-duchesse Anne n'avait pas quinze ans. Elle était de petite -taille et paraissait déjà fort jolie. On lui trouvait une ressemblance -avec l'impératrice Catherine, à raison de son nez aquilin, qui n'avait -rien du vilain et camus nez tartare des souverains russes. La princesse -avait été élevée avec grand soin par madame de Lieven. Elle promettait -une souveraine accomplie... - -Mais les qualités physiques et morales importaient peu. C'était -l'alliance avec l'empereur Alexandre qui préoccupait Napoléon, déjà -résolu à faire rompre son mariage avec Joséphine. - -Aussi accueillit-il fort bien le prince Bagration qui vint, au nom du -czar, lui offrir la paix. - -Une entrevue fut demandée à Napoléon au nom de l'empereur Alexandre. - -Il se montra charmé de cette occasion de faire la connaissance -personnelle du grand monarque qu'il avait vaincu et dont déjà il -souhaitait faire, dans une de ses pensées de derrière la tête qu'il ne -communiquait à personne, non seulement son ami, mais son beau-frère. - -L'entrevue fut fixée à Tilsitt le 25 juin, à une heure de l'après-midi. - -Auparavant l'Empereur lança à son armée la proclamation suivante, qui, -à près de cent ans de distance, doit faire encore battre tous les cœurs -français: - - «Soldats! - - »Le 5 juin nous avons été attaqués dans nos cantonnements par - l'armée russe. L'ennemi s'est mépris sur les causes de notre - inactivité. Il s'est aperçu trop tard que notre repos était - celui du lion: il se repent de l'avoir troublé. - - »Des bords de la Vistule nous sommes arrivés sur ceux du Niémen - avec la rapidité de l'aigle. Vous avez célébré à Austerlitz - l'anniversaire du couronnement, vous avez cette année dignement - célébré celui de la bataille de Marengo qui mit fin à la guerre - de la seconde coalition. - - »Français! vous avez été dignes de vous et de moi. Vous - rentrerez en France couverts de lauriers et après avoir obtenu - une paix glorieuse qui porte avec elle la garantie de sa - durée. Il est temps que notre patrie vive et repose à l'abri - de la maligne influence de l'Angleterre. Mes bienfaits vous - prouveront ma reconnaissance et toute l'étendue de l'amour que - je vous porte!» - -La proclamation était datée du camp impérial de Tilsitt, le 22 juin -1807. - -Trois jours après eut lieu l'entrevue mémorable des deux empereurs. - -Un radeau fut disposé sur le Niémen par le général Lariboisière. Un -pavillon vitré fut installé sur le radeau et orné de tapisseries et de -tentures découvertes dans la ville de Tilsitt. - -Napoléon et Alexandre s'embarquèrent au même moment, et, à une heure de -l'après-midi, atteignirent ensemble le radeau. - -Murat, Berthier, Bessières, Duroc et le grand écuyer Caulaincourt -accompagnaient Napoléon. - -Le czar Alexandre était escorté du grand-duc Constantin, des généraux -Benningsen et Ouvaroff, du prince de Labanoff et du comte de Lieven. - -En s'abordant, les deux empereurs s'embrassèrent à la vue des deux -armées rangées sur chaque rive, et qui saluèrent de hourrahs et de cris -d'allégresse cette solennelle et amicale démonstration. - -Le coup d'œil était étrange et impressionnant. Une plaine vaste et -inondée s'étendait à perte de vue. Le Niémen, fleuve étroit, roulait -ses eaux limoneuses dans ces terres d'alluvions au milieu desquelles -s'élevait la petite ville de Tilsitt, important marché de la Lithuanie, -dominée par une montagne où les chevaliers teutons avaient bâti un -château-fort. - -Sur la rive droite du Niémen se tenaient, hirsutes, farouches, -désordonnés, montant des chevaux sauvages comme eux, des Cosaques aux -lances démesurées, des Baskirs portant le carquois et l'arc primitif, -des hordes velues, barbues, au nez aplati, évoquant le souvenir -des invasions asiatiques des anciens jours. Auprès de ces barbares -orientaux, la garde russe, correcte, imposante, superbe, avec la haute -stature de ses hommes et la sévérité du costume vert à passe-poils -rouges. - -Sur la rive gauche, c'était le pittoresque et fantastique fouillis des -héros chamarrés, empanachés, emberlificotés de sabretaches, de plumets, -de brandebourgs, de dolmans et de bonnets à poils. Tout le clinquant, -tout le tapage de cette passementerie héroïque et de cette ferblanterie -sublime fanfarait dans les rangs joyeux de la Grande-Armée. - -Les populations de la Lithuanie, accourues, joignaient leurs -acclamations et leurs vivats aux cris des deux armées. Les deux -empereurs s'étaient embrassés, réconciliés. On allait donc enfin vivre -en paix. Les villages ne se transformeraient plus en abattoirs ou -en brasiers. Les sillons ne seraient plus creusés dans les champs -par les caissons et les roues de canons. On s'embrasserait et on se -réconcilierait entre peuples comme les deux empereurs venaient de le -faire dans cette cabine vitrée, sur ce plancher flottant, au milieu -d'un fleuve dont les deux rives semblaient ainsi jointes par un trait -d'union manifeste et superbe. - -La joie éclatait partout. Même les plus enragés sabreurs n'étaient -pas fâchés de se reposer un peu et de revenir en France pour coucher -avec leurs femmes et montrer au peuple ébahi leurs cicatrices et leurs -galons. - -Dans leur naïveté, ces braves prenaient pour une expression sincère, -pour une manifestation exacte de la pensée des souverains cette -embrassade décorative. - -Les événements n'allaient pas tarder à leur prouver que la politique -n'a pas de cœur et que deux souverains peuvent s'entendre cordialement -et se combattre à mort ensuite. - -Il ne faut pas faire la nature humaine pire qu'elle n'est. L'empereur -Alexandre fut peut-être franc et loyal, dans cette accolade donnée -à ce Napoléon, avec lequel il devait un jour refuser de traiter, le -considérant comme un bandit, comme un outlaw, comme un vaincu hors la -loi, parce qu'il n'était point né d'une reine, parce qu'il tenait sa -couronne de son épée et de sa gloire, parce qu'il personnifiait la -démocratie armée, le droit pour le génie de se substituer à l'hérédité, -à la noblesse du sang. - -Alexandre était tout jeune. C'était un pur slave, par conséquent un -être nerveux et mobile, aux impressions fugaces, aux capricieuses -pensées, aux fragiles décisions. Il avait vingt-huit ans et, bien -que vaincu, il éprouvait une certaine vanité à s'être mesuré avec le -vainqueur de toute l'Europe, qui, à Eylau et à Friedland, ne l'avait -pas défait sans difficulté. - -Les deux souverains, après leur embrassade, s'enfermèrent dans le -pavillon vitré et délibérèrent. - -Un troisième personnage rôdait sur la rive droite, mélancolique, -mesquin, inspirant le dédain et peut-être la pitié. C'était le roi de -Prusse. - -Frédéric-Guillaume n'avait pas été invité à accompagner les deux -empereurs. Il avait chargé Alexandre de plaider sa cause et attendait -avec anxiété le résultat de l'entrevue. - -Une fois en tête-à-tête, Napoléon dit, avec cordialité, à Alexandre, en -fixant sur lui un de ces regards charmeurs, à la séduction pénétrante, -qui avaient tant de force: - -—Pourquoi nous faisons-nous la guerre?... C'est l'Angleterre seule -qu'il nous faut battre!... - -—Si vous en voulez à l'Angleterre et rien qu'à elle, nous serons vite -d'accord, répondit le czar. Je déteste autant que vous les Anglais, -ils m'ont trompé, ils m'ont abandonné au moment du péril. - -—Si vous avez ces sentiments, la paix est faite! dit Napoléon en lui -serrant brusquement la main. - -L'entretien se poursuivit sur tous les sujets de mécontentement que la -Russie pouvait avoir à l'égard de l'Angleterre. - -Napoléon s'était juré de conquérir l'amitié d'Alexandre. Il s'emballait -sur cette idée de l'alliance russe. Il voyait l'Angleterre écrasée -définitivement et son rôle politique supprimé, par l'entente des deux -grands empires. - -Désireux de charmer le jeune czar, Napoléon céda sur tous les points. -Il était vainqueur, et c'était lui qui recevait les conditions du -vaincu. Il sacrifia follement, dans cette heure décisive et funeste de -sa carrière, les intérêts les plus évidents de la France à la double -chimère d'avoir pour alliés les Cosaques et les Baskirs et de devenir -l'époux d'une princesse souveraine. - -Alexandre ne fut pas alors le fourbe et le perfide que les Russes -ont voulu glorifier en lui, après coup. Il ne tendit aucun piège à -Napoléon. Ce fut celui-ci qui, affolé, grisé, abêti, à l'idée d'avoir -la Russie pour alliée, Alexandre pour ami et sa sœur pour épouse, lâcha -tout, céda tout, abandonna tout. - -De toutes les fautes commises par Napoléon dans les dernières années -de son règne, une seule fut capitale: il devait à Tilsitt, maître -absolu de la situation, reconstituer le royaume de Pologne; il laissa -subsister la grande iniquité et ne donna pas à l'Occident sa sauvegarde -naturelle contre le panslavisme menaçant. - -Cette faute a valu à la France Waterloo, Sedan et deux invasions. - -Napoléon voulait séduire Alexandre dans cette entrevue fameuse, qui a -été souvent mal jugée, mal interprétée, et c'est lui qui a été conquis. - -Pour plaire à son nouvel ami, l'Empereur sacrifia la Turquie, vieille -et solide alliée de la France. Il avait promis à la Porte Ottomane de -ne jamais traiter avec les Russes, convoitant toujours le débouché -sur la Méditerranée et la prise de Constantinople. Il oublia cette -promesse, qui était la résultante de toute la diplomatie française. -Il laissa entamer l'intégrité de l'Empire Ottoman. Il permit à -Alexandre de mettre la main sur la Moldavie et sur la Valachie. -L'appétit, à l'ogre russe, viendra en dévorant des territoires. Nous -en savons quelque chose aujourd'hui. Il sacrifie la Perse aux avidités -moscovites. Quant à la Pologne, malgré les pleurs et les charmes de la -belle comtesse Walewska, qui s'est donnée inutilement, il l'abandonne. -Cette barrière tutélaire, cet obstacle de poitrines valeureuses et -de régions difficiles à envahir, ne seront plus qu'une expression -historique, dont l'oublieuse postérité se moquera. L'Europe est livrée -aux crocs de l'ours du Nord. Il n'épargne même pas la Suède et jette en -pâture à Alexandre un morceau de Finlande à croquer. - -Quoi d'étonnant que le czar se soit montré fort aimable, ait peloté le -vainqueur, et, faisant le bas courtisan, lui ait baisé la main avec une -obséquieuse affectation, jusqu'au jour où, fauve démuselé, conduit en -laisse par l'Angleterre, il viendra se ruer sur l'empire et mordre à la -gorge l'Empereur épuisé, pantelant à Fontainebleau, assommé à Waterloo. - -En échange de tous ces dons positifs, de tous ces peuples livrés, de -tous ces territoires cédés, qu'offrait le bel Alexandre? - -Des promesses, des sourires, des paroles aimables; il payait en monnaie -de singe, le jeune slave, et Napoléon, étourdi, fasciné, ébloui, -tombait en extase devant ces vaines grimaces. - -Alexandre promettait et Napoléon donnait. - -Le czar déclarait qu'il n'aimait plus l'Angleterre. Il s'engageait, -flattant la manie dynastique de Napoléon, à reconnaître les nouveaux -rois, ses frères, tout frais installés sur des trônes chancelants. A -quoi cela l'engageait-il? Au jour des désastres, le czar en serait -quitte pour laisser s'écrouler les trônes et s'évanouir les rois, un -instant reconnus par lui, par pure politesse, et c'est lui qui dans la -main de l'Angleterre, à laquelle il obéit comme la poignée de l'épée -aux doigts qui la tiennent, sera l'arme terrible enfoncée dans la gorge -du géant terrassé. C'est lui qui le saignera à mort et abandonnera sa -noble dépouille au léopard britannique. - -Dissimulant sous des flatteries sa véritable impression, très froid, -très maître de soi, en face de Napoléon qui, avec son tempérament -méridional, se livrait, se confessait, se lâchait, Alexandre, voyant -avec quelle facilité, pour lui être agréable, Napoléon abandonnait des -alliés fidèles comme la Turquie et renonçait à la résurrection de la -Pologne, conçut certainement des doutes sur la solidité d'une alliance -française; dès ce moment il résolut de se réserver et de demeurer l'ami -du grand homme jusqu'à la première défaite. - -Durant les autres entrevues qui se succédèrent à Tilsitt, neutralisé, -et où Alexandre prit constamment ses repas avec l'Empereur, celui-ci -imagina d'ouvrir à l'ambition de son hôte une perspective inattendue, -éblouissante... - -Une révolution de palais avait assuré la déposition du sultan Sélim. -Napoléon crut habile de proposer à Alexandre le partage de l'empire -turc. - -Le potentat moscovite goûta fort cette offre: à lui l'Orient, à -Napoléon l'Occident. On se partageait le globe comme deux héritiers -enfin d'accord, un champ longtemps litigieux. - -A ce moment-là Alexandre s'écriait, plein d'enthousiasme pour Napoléon: - -—Quel grand homme! Quel génie! quelles vues larges! quelle profondeur -d'esprit!... Ah! que ne l'ai-je connu plus tôt! que de fautes il m'eût -épargnées! que de grandes choses nous aurions accomplies ensemble!... - -Le Slave aux impressions successives et aux sentiments changeants, -était certainement sincère lorsqu'il exprimait cette admiration -temporaire. - -Il profita de l'influence qu'il acquérait de plus en plus sur Napoléon -pour plaider la cause du roi de Prusse. - -On tenait à distance ce souverain sans royaume. - -Les trois monarques prenaient leur repas en commun, puis après le -dîner, on se séparait, et les deux empereurs, laissant le roi de Prusse -se morfondre, s'enfermaient dans un salon et causaient longuement. - -Le pauvre roi de Prusse, dont le partage des états était en jeu, -suppliait Alexandre de le défendre, d'obtenir de Napoléon qu'on ne le -réduisît pas aux anciens électorats de Brandebourg et de Saxe. - -Il crut bien faire en rappelant auprès de lui sa femme. Sa beauté, sa -grâce et son esprit toucheraient sans doute Napoléon. Il s'agissait -par-dessus tout de conserver la place forte de Magdebourg. - -La reine de Prusse, qui attendait dans la ville de Memel le résultat -des négociations, se hâta d'accourir. - -Elle avait trente-deux ans et passait pour la plus belle femme de -l'Europe. - -Elle essaya de séduire Napoléon, mais celui-ci, défiant, ferma les -yeux, se boucha les oreilles, et ne permit pas à la séduction d'entrer -dans son cœur. - -La reine s'y prit maladroitement. Elle haïssait le vainqueur et -feignait mal une passion subite conçue pour lui. Elle jouait son rôle -de femme frappée du coup de foudre en actrice médiocre, permettant de -voir la leçon serinée et peu retenue. - -A cette souveraine qui s'offrait pour racheter son royaume, Napoléon -opposa une froideur calculée et une fermeté glaciale. - -Comme il lui présentait poliment une rose prise sur la table, au cours -d'une visite, la reine dit aussitôt d'une voix câline: - -—Ah! sire, avec Magdebourg!... - -Elle se pencha vers l'Empereur, respirant la rose, l'œil humide, le -sourire engageant, un peu comme une courtisane allumant le riche galant -attiré et elle lui murmura: - -—Ah! sire, si vous vouliez être généreux... être bon!... comme on vous -bénirait!... comme on vous aimerait... - -Napoléon interrompit sèchement cette souveraine minaudant et faisant de -trop significatives avances: - -—Votre Majesté devrait savoir mes intentions, dit-il, je les ai -communiquées à l'empereur de Russie, pour qu'il se chargeât de les -faire connaître au roi Guillaume, puisque l'empereur Alexandre avait -bien voulu être médiateur entre nous. Ces intentions sont invariables. -Ce que j'ai fait, madame, je ne puis même vous cacher que je ne l'ai -fait que pour l'empereur de Russie... - -Et, saluant, il se retira. - -C'était sec et raide. La reine de Prusse, humiliée comme femme dont on -refusait la possession, se trouvait définitivement dépossédée comme -souveraine. Elle en conserva une haine irréconciliable contre Napoléon -et contre la France. - -Quant à son faible et un peu ridicule mari, il se montra plus sensible -aux affronts que lui fit subir Napoléon, affectant de le traiter comme -une non valeur couronnée, que de la perte de la moitié de ses provinces. - -A une partie de cheval surtout il avait été cruellement froissé. - -Napoléon, qui toujours tenait sa monture en avant, s'était mis à -partir en sifflotant, laissant le roi de Prusse auprès de Duroc, -demandant timidement: - -—Faut-il le suivre?... - -Le roi vaincu se ressouvint de son humiliation, quand vainqueur, à -son tour, il se montra impitoyable pour celui qui, en somme, l'avait -épargné. - -Si Napoléon commit à Tilsitt la faute énorme en s'abandonnant à la -chimère d'une alliance russe, il fit aussi la faute secondaire de -ne pas écraser son ennemi, de ne pas morceler les états prussiens. -Il n'abattit cette puissance que juste assez pour donner au peuple -allemand le désir de la revanche et pour ranimer son patriotisme. Il y -avait aussi un autre moyen qui consistait à ménager l'amour-propre du -roi de Prusse et à s'en faire un ami, un protégé. Frédéric-Guillaume -n'eût pas demandé mieux. Mais il n'avait ni sœur, ni parente à donner -comme épouse à Napoléon. Il fut sacrifié. - -La paix de Tilsitt fut signée le 6 juillet 1807. Le lendemain, les -souverains échangèrent les ratifications. - -Napoléon portait le grand cordon de Saint-André, Alexandre le grand -cordon de la Légion d'honneur. - -La garde impériale russe et la vieille garde, rangées en bataille, -faisaient la haie. - -Napoléon fit sortir un grenadier russe et lui attacha lui-même -la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, au milieu des -applaudissements des deux armées. - -Puis, les tambours battant aux champs, les deux empereurs -s'embrassèrent une dernière fois et se séparèrent. - -Cette entrevue mémorable était terminée. La France était glorieuse, -triomphante. Napoléon dominait l'Europe respectueuse, éblouie. -Alexandre emportait une vive admiration pour le général parvenu, plus -des concessions fort avantageuses pour un souverain à qui les armes -avaient été contraires. - -Le roi de Prusse payait les frais de l'alliance. - -Disparu, caché à Memel, auprès de sa reine en pleurs, -Frédéric-Guillaume ruminait la vengeance. On l'avait frappé, assez fort -pour l'exaspérer, trop faiblement pour le mettre hors d'état de prendre -sa revanche. - -Et Napoléon, entraîné par son imagination, attiré par le mirage de -l'alliance russe, debout sur le faîte où la victoire l'avait monté, -allait commencer à descendre le versant fatal, au bas duquel étaient le -désastre, l'abdication, l'exil, la mort. - - - - -IV - -L'ALLIANCE AUTRICHIENNE - - -Trois années s'écoulèrent sans que Napoléon donnât suite à ses projets -de divorce et cherchât à réaliser son rêve de l'alliance russe, -consolidée par un mariage avec la grande-duchesse Anne. - -La guerre d'Espagne, la campagne d'Autriche avaient rempli ces années. - -Ce désir d'avoir un héritier et de fonder sa dynastie sur un mariage -avec la fille ou la sœur d'un souverain grandissait cependant, de plus -en plus, dans le cœur de Napoléon. - -A Erfurt, il s'était ouvert nettement à son bon ami l'empereur -Alexandre de son souhait de cimenter l'alliance en devenant son -beau-frère. - -Le czar avait accueilli, sans sourciller, ce projet. Il n'avait fait -qu'une seule objection: la résistance de l'Impératrice-mère. - -Alexandre, en même temps, insista pour que la Pologne fût à jamais -effacée comme nation et qu'aucune pensée de relèvement de ce malheureux -pays ne pût naître, en quelque circonstance que ce soit. - -Des négociations secrètes, en vue d'une alliance avec la -grande-duchesse, furent entamées par M. de Talleyrand et M. de -Champagny... - -Un conseil privé fut convoqué par l'Empereur, le 21 janvier 1810, pour -examiner cette grave affaire. - -En firent partie: l'archichancelier Cambacérès, le roi Murat, Berthier, -M. de Champagny, l'architrésorier Lebrun, le prince Eugène, Talleyrand, -Garnier, président du Sénat; Fontanes, président du Corps législatif; -Maret, remplissant l'office de secrétaire. - -L'Empereur présidait. Il annonça son projet de faire rompre son mariage -avec Joséphine et demanda l'avis de ses conseillers sur le choix de la -nouvelle épouse. - -—Ecoutez, leur dit-il, le rapport de M. de Champagny, ensuite vous -voudrez bien me donner votre avis. - -M. de Champagny présenta un rapport sur les trois alliances entre -lesquelles il était possible de choisir: l'alliance russe, l'alliance -saxonne, l'alliance autrichienne. - -Après avoir examiné les qualités personnelles des trois princesses, -la fille du roi de Saxe se trouvait un peu mûre, mais une femme d'un -rare mérite; l'archiduchesse d'Autriche était belle, bien portante, -élevée admirablement; la sœur d'Alexandre, plus jeune, appartenait -malheureusement à une religion qui n'était pas celle de la France et -sa présence sur le trône créerait des difficultés religieuses. Il -faudrait notamment installer une chapelle grecque aux Tuileries. M. de -Champagny, ancien ambassadeur à Vienne, conclut, au point de vue des -avantages politiques, à l'union avec la princesse autrichienne. - -Napoléon, après ce rapport, recueillit les avis, en commençant par les -personnes les moins susceptibles de donner un conseil judicieux. Lebrun -se prononça pour le mariage saxon. Le prince Eugène et Talleyrand -se déclarèrent partisans de la maison d'Autriche. Garnier approuva -Lebrun, disant que l'alliance saxonne ne compromettait aucun intérêt et -remplissait le but principal de l'Empereur: la naissance d'un héritier. -M. de Fontanes s'éleva contre la présence à Paris d'une impératrice non -catholique. Maret approuva le choix de l'archiduchesse. Berthier parla -comme lui. Mais Murat protesta contre un mariage qui réveillerait les -fâcheux souvenirs de Marie-Antoinette. On verrait dans cette union un -retour à l'ancien régime. L'archichancelier Cambacérès, consulté le -dernier, opina pour l'alliance russe. Il estima l'antagonisme séculaire -de l'Autriche un danger permanent pour le trône, qu'un mariage ne -ferait pas cesser. La Russie, éloignée de la France, n'avait pas de -raisons de devenir son ennemie; et la guerre avec elle serait plus -dangereuse, plus incertaine qu'avec l'Autriche. Il conclut donc à -l'alliance russe. - -L'Empereur congédia le conseil, après l'avoir remercié, et ajourna sa -résolution. - -Des pourparlers se continuaient avec la Russie, en vue d'obtenir le -consentement de l'Impératrice-mère. M. de Caulaincourt, envoyé auprès -de l'empereur Alexandre, pour cette négociation, avait fixé un délai. -La cour de Russie, désireuse de traîner les choses en longueur, ne se -pressait pas de répondre. - -On opposait l'état de santé de la grande-duchesse. On exigeait aussi -une chapelle grecque avec des prêtres orthodoxes aux Tuileries. - -Toutes ces lenteurs irritèrent Napoléon. Son tempérament brusque le -poussa à rompre. - -Il sentait, sous ces retards, une défiance à son égard, une répugnance -à lui donner pour épouse une fille des czars. La question de la -chapelle grecque le froissait. Il était blessé, en outre, de la -condition qu'on lui imposait de ne jamais rétablir le royaume de -Pologne. - -Sa résolution fut bientôt prise de renoncer à l'alliance russe. - -Mais il fallait d'abord rompre avec Joséphine. - -Il l'aimait toujours, et ce n'était pas sans de violents combats ni -sans une vraie résistance intérieure qu'il se préparait à trancher ce -lien puissant de l'affection et de l'habitude. - -Joséphine avait sur lui une influence considérable. Il la voyait -toujours, malgré l'âge et les rides, belle et séduisante. Elle était -restée pour lui la maîtresse, désirable et convoitée, en devenant -l'épouse. - -A son retour de Schœnbrunn, auprès de Vienne, où il avait vécu dans une -intimité cachée avec la comtesse Walewska, qu'il laissait enceinte, -il avait décidé de précipiter les choses et d'avertir Joséphine. Il -savait, par deux preuves successives, que lui fournissaient Eléonore de -la Plaigne et la belle Polonaise, que la nature lui permettait d'avoir -un héritier: il proposa donc de faire connaître la rupture à bref délai -avec Joséphine; aussitôt après il choisirait entre la fille du roi de -Saxe et la fille de l'empereur d'Autriche. Déjà, il renonçait nettement -à la sœur d'Alexandre. - -Après le conseil privé, où il avait recueilli les avis divers qui lui -étaient donnés, avant de publier sa décision, il voulut conférer une -dernière fois avec Cambacérès. - -Il le convoqua donc à Fontainebleau. - -Au petit jour, dans un cabinet qu'éclairaient à peine des bougies -achevant de se consumer et luttant contre la clarté de l'aurore, -Napoléon et son confident l'archichancelier s'abordèrent. - -Après quelques paroles échangées au sujet de sa santé, l'Empereur dit à -Cambacérès: - -—Eh bien! qu'ai-je appris? à Paris l'on a craint ces jours-ci... l'on -a colporté de fâcheuses nouvelles... la bataille d'Essling a paru -douteuse... la confiance se retire-t-elle donc de moi? - -—Non, sire! vous êtes toujours admiré, suivi, aimé... si l'on craint, -c'est parce qu'il s'est produit dans ces derniers mois des sujets -d'alarme... on a parlé d'une tentative d'assassinat dont vous auriez -été l'objet à Schœnbrunn... - -Napoléon répondit aussitôt: - -—On a eu tort de s'inquiéter de si peu... il y a un fond de vrai. Je -me trouvais à Schœnbrunn... Il y avait beaucoup de monde... On voulait -admirer nos belles troupes victorieuses... Un jeune homme en longue -redingote, que j'avais remarqué, car il avait cherché à plusieurs -reprises à s'approcher de moi, parvint tout à coup à me joindre... -Il agitait un papier à la main, une pétition vraisemblablement... -Rapp crut observer quelque chose de louche dans son attitude... Il le -fit arrêter... On le fouilla. On trouva sur lui un long couteau tout -ouvert... - -—Ce couteau vous était destiné, sire? - -—Oui... le jeune homme a avoué... Je l'ai interrogé moi-même, et je -l'ai fait examiner par Corvisart, le supposant fou... Il s'appelait -Staaps et était le fils d'un ministre protestant d'Erfurt... Ce -petit misérable s'exprimait avec calme... Il m'a répondu qu'il avait -agi seul... sans complices... Je le crois affilié à la secte des -Philadelphes, dont les membres ont juré de me tuer ou de se faire -tuer... Bah! ce sont là les périls professionnels du métier de -souverain... on a le grand tort à Paris de se préoccuper pour ces -enfantillages!... - -—C'est que votre vie est si précieuse, sire!... - -—Oui, reprit Napoléon, après un instant de réflexion, il faut que -je vive... Si je venais à disparaître, frappé par un boulet aveugle, -atteint par un poignard stupide, qu'adviendrait-il de mon œuvre, de -ma France?... Tout s'écroulerait avec moi... J'ai bâti sur le sable, -Cambacérès, et il est temps, si nous sommes sages, de donner à l'empire -des fondations plus solides... - -L'archichancelier fit une grimace: - -—Votre Majesté veut un héritier... Je n'ai pas la prétention de la -faire revenir sur ce désir... Seulement, je me permettrai de faire -observer, sans parler de la mauvaise impression que produira dans le -peuple la répudiation de l'Impératrice, que le clergé va intervenir et -agiter l'opinion. - -—Je ferai rentrer le clergé dans l'obéissance, comme j'ai tenu en -respect le pape! dit avec hauteur Napoléon. - -—En tous cas, sire, prenez garde aux froissements religieux... si vous -épousez une princesse catholique, on exigera la rupture du mariage -clandestin célébré la veille du sacre... - -Napoléon eut un mouvement de mauvaise humeur: - -—Ce mariage est nul, dit-il, les formalités n'ont pas été remplies... - -—Vous avez pourtant été unis religieusement au moment du sacre... -le pape Pie VII ne voulait pas consentir au couronnement sans cette -cérémonie... - -—C'est vrai!... Fesch nous a mariés secrètement dans un appartement -des Tuileries... mais sans témoins... c'était une formalité de -complaisance, destinée à lever les scrupules du pape... - -—L'officialité contestera... - -—Il n'y a pas eu consentement... je n'étais pas libre... ce simulacre -de mariage religieux ne peut être un obstacle... en tous cas, il est -trop tard pour soulever cette objection... les juges ecclésiastiques -et le conseil d'Etat examineront le cas... Cambacérès, je vous ai fait -venir pour vous prier de préparer l'Impératrice à un grave entretien -avec moi sur un sujet que vous lui ferez pressentir... - -Cambacérès s'inclina et prenant congé de l'Empereur, murmura: - -—Il n'a rien voulu entendre... son projet est arrêté... il va se -brouiller avec la Russie... et nous aurons l'alliance autrichienne... -c'est-à-dire toute l'Europe sur les bras avant trois ans!... Pauvre -Empereur!... Pauvre France!... - -Et Cambacérès, en poussant un gros soupir et en remuant douloureusement -les épaules, se rendit chez Joséphine. - - - - -V - -LE DIVORCE - - -Depuis longtemps Joséphine s'attendait au coup qui devait la frapper si -terriblement. - -Elle avait eu beau se faire délivrer par le cardinal Fesch un -certificat de son mariage religieux, elle comptait davantage sur -l'affection si vraie, si fidèle de Napoléon, que sur les titres -authentiques, pour maintenir son rang d'épouse. - -Mais depuis la belle Polonaise et l'intimité de Schœnbrunn, était-elle -sûre d'avoir conservé le cœur de Napoléon? - -Prévenue par l'archichancelier, Joséphine se présenta, tremblante, des -larmes prêtes à jaillir de ses beaux yeux langoureux. - -La scène fut courte et déchirante: - -C'était après le dîner, le 30 novembre 1809. Le café servi, Napoléon -prit lui-même sa tasse que tenait le page de service, en faisant signe -qu'il voulait être seul. - -Les deux époux restèrent, pour la dernière fois, en tête-à-tête. - -Napoléon fit connaître sa résolution en termes brefs. Il cherchait à -ne point paraître ému. Il expliqua brièvement que l'intérêt de l'Etat -exigeait qu'il eût un héritier et que par conséquent il lui fallait -annuler son mariage afin d'en contracter un second... - -Comme Joséphine balbutiait quelques paroles, rappelant combien elle -avait aimé son Bonaparte, et combien encore, lui l'avait payée de -retour... comme elle cherchait à ranimer sa tendresse en évoquant -les minutes d'abandon, les heures si douces d'intimité, Napoléon -l'interrompit avec brusquerie, voulant résister à l'émotion qui -s'emparait de lui. Il se sentait faillir. Il se défendit par une phrase -brutale, impitoyable: - -—N'essaie pas de m'attendrir... ne compte pas me faire changer de -résolution... je t'aime toujours, Joséphine, mais la politique veut que -je me sépare de toi... la politique n'a pas de cœur... elle n'a que de -la tête!... - -Joséphine alors poussa un grand cri et s'évanouit. - -L'huissier de la chambre, debout derrière la porte, pensant qu'elle se -trouvait mal, voulait intervenir... il hésitait à troubler l'intimité -des deux époux, et à se rendre témoin d'une scène cruelle. - -L'Empereur ouvrit lui-même en appelant le chambellan de service, M. de -Bausset: - -—Entrez et fermez la porte, lui dit-il. - -M. de Bausset suivit le souverain. - -Il aperçut Joséphine étendue sur le tapis, poussant des cris -déchirants... - -—Ha! je n'y survivrai point!... qu'on me laisse mourir! murmurait-elle -au milieu de sanglots. - -—Êtes-vous assez fort pour enlever l'Impératrice et la porter chez -elle par l'escalier intérieur qui communique à son appartement, afin de -lui faire donner les soins que son état exige?... Attendez, dit-il, je -vais vous aider! - -Et tous deux, l'Empereur et le chambellan, soulevèrent Joséphine, -toujours évanouie. - -M. de Bausset chargea l'Impératrice inerte sur son épaule et se mit à -marcher avec précaution. - -L'Empereur, un flambeau à la main, éclairait le convoi quasi-funèbre. - -Il ouvrit lui-même la porte d'un couloir et dit à Bausset: - -—A présent, descendez l'escalier... - -—Sire, l'escalier est trop étroit... je vais tomber... - -Alors Napoléon se décida à réclamer l'aide de l'huissier de la chambre. - -Il lui remit le flambeau qu'il tenait, et, prenant les deux jambes de -Joséphine, il fit signe à son chambellan de la soutenir par les bras. - -On la descendit ainsi, lentement, péniblement. - -Inerte et sans souffle, Joséphine semblait une morte qu'on menait au -cercueil. - -Tout à coup le chambellan entendit la voix douce de Joséphine murmurer: - -—Ne me serrez pas si fort! - -Il se rassura alors sur la santé de l'épouse répudiée. - -Napoléon était plus troublé, plus affecté qu'elle. - -Il sacrifiait son bonheur, son amour à la politique. Il devait en être -cruellement puni par la suite. - -C'était une terrible et prophétique vision de sa destinée, cette -descente sinistre dans un escalier de la femme qui avait été la -compagne de sa gloire, la bonne fée, disait-on dans le peuple, qui -présidait à sa chance. - -Le décret fut signé le 15 décembre. Une assemblée solennelle eut lieu -aux Tuileries, à neuf heures du soir. - -Dans le grand cabinet de l'Empereur, en des fauteuils prirent -place: Madame Mère, les reines d'Espagne, de Naples, de Hollande, -de Westphalie, la princesse Pauline,—toutes les sœurs de Napoléon -triomphant et dissimulant mal leur joie à Hortense, la triste reine de -Hollande; les rois de Hollande, de Westphalie, de Naples et Eugène, -vice-roi d'Italie, s'assirent en face. Cambacérès, assisté de Murat et -de Regnauld de Saint-Jean-d'Angély, occupaient des chaises devant la -table où se trouvait préparé l'acte de divorce. - -Alors Napoléon, prenant par la main Joséphine, lut, debout, avec des -larmes sincères dans les yeux, un discours préparé par Cambacérès, où -il annonçait la résolution prise, d'accord, par lui et sa très chère -épouse. Il énonçait, comme seul motif de son divorce, l'espérance -perdue d'avoir des enfants de Joséphine. - -—«Parvenu à l'âge de quarante ans, disait-il, je puis concevoir -l'espoir de vivre assez pour élever dans mon esprit et dans ma pensée -les enfants qu'il plaira à la Providence de me donner. Dieu sait -combien une pareille résolution a coûté à mon cœur, mais il n'est aucun -sacrifice qui soit au-dessus de mon courage, lorsqu'il m'est démontré -qu'il est utile au bien de la France. - -»J'ai le besoin d'ajouter que loin d'avoir jamais eu à me plaindre, je -n'ai au contraire qu'à me louer de l'attachement et de la tendresse de -ma bien-aimée épouse. Elle a embelli quinze ans de ma vie; le souvenir -en restera toujours gravé dans mon cœur. Elle a été couronnée de ma -main; je veux qu'elle conserve le rang et le titre d'impératrice, mais -surtout qu'elle ne doute jamais de mes sentiments et qu'elle me tienne -toujours pour son meilleur et son plus cher ami.» - -Joséphine devait à son tour lire une réponse à cette déclaration, mais -elle ne put y parvenir. Les larmes l'étouffaient. Elle passa le papier -à Regnauld de Saint-Jean-d'Angély qui lut à sa place. - -Elle déclarait accepter avec résignation le divorce, ne pouvant donner -à l'empire un héritier. «Mais, disait le texte, la dissolution de mon -mariage ne changera rien aux sentiments de mon cœur: l'Empereur aura -toujours en moi sa meilleure amie. Je sais combien cet acte, commandé -par la politique et par de si grands intérêts, a froissé son cœur, mais -l'un et l'autre nous sommes glorieux du sacrifice que nous faisons au -bien de la patrie.» - -Aux phrases de Cambacérès ou de Maret, Joséphine n'avait ajouté qu'une -ligne, touchante dans sa simplicité même: - -«Je me plais à donner à l'Empereur la plus grande preuve d'attachement -et de dévouement qui ait jamais été donnée sur la terre!» - -Cette attitude de Joséphine, à l'époque douloureuse du divorce, lui -fait pardonner bien des torts, et pour elle, victime de la politique -et de l'ambition dynastique de Napoléon, la postérité sera toujours -indulgente. - -Le lendemain, 16 décembre, un sénatus-consulte consacra le divorce. - -Il était conçu en termes sobres, précis. L'article 1er portait que le -mariage entre l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine était -dissous. L'article 2 conservait à l'Impératrice Joséphine le titre et -rang d'impératrice couronnée. L'article 3 fixait son douaire: une rente -annuelle de deux millions de francs sur le Trésor de l'Etat lui était -allouée. Les successeurs de l'Empereur devaient être tenus d'exécuter -les conditions du divorce. En outre, le douaire de Navarre, érigé en -duché, était attribué à Joséphine, sa vie durant. - -On a prétendu que des moyens juridiques s'opposaient à la déclaration -de divorce et militaient en faveur de la validité du mariage civil -célébré le 9 mars 1796, devant l'officier municipal du deuxième -arrondissement de Paris. D'abord Joséphine s'était rajeunie de quatre -ans dans cet acte public, tandis que Bonaparte se vieillissait d'un -an. Si Joséphine eût donné la date exacte de sa naissance, elle aurait -eu légalement en 1809 quarante-six ans, son âge exact, et le divorce -n'était permis qu'aux personnes âgées de moins de quarante-cinq ans. On -a dit aussi qu'on aurait pu arguer de l'article 7 du statut impérial -portant que «le divorce était interdit aux membres de la famille -impériale de tout sexe et de tout âge.» - -Mais ces textes, ces liens judiciaires, ces entraves légales, -pouvaient-ils résister à la volonté du tout-puissant empereur? - -Napoléon a voulu le divorce et Joséphine lui a obéi. Il y a eu -abnégation et sacrifice de la part de l'Impératrice à consentir à ce -douloureux déchirement. Du côté de l'Empereur, il y a eu abnégation -et sacrifice aussi, car il aimait toujours Joséphine, d'une affection -moins sensuelle, moins passionnée sans doute qu'aux années de sa -jeunesse, mais d'une tendresse réelle, sérieuse, profonde. Les larmes -qu'il versa au moment de la rupture solennelle de leur amour furent -aussi sincères, aussi cuisantes que celles qui coulèrent des yeux -alanguis de Joséphine. - -Un cérémonial avait été réglé pour l'exécution du divorce prononcé. - -Le 16 décembre, jour du sénatus-consulte déclarant l'union dissoute, -était un samedi. - -A quatre heures du soir, une voiture vint prendre Joséphine aux -Tuileries pour la conduire à la Malmaison. - -Le temps était affreux. Le ciel semblait s'être mis en deuil pour cette -cérémonie, rappelant un service funèbre. - -La route de Rueil, défoncée, détrempée, brumeuse et triste, aviva la -douleur de l'ex-Impératrice. - -Elle l'avait tant de fois parcourue joyeuse, dans l'éclat du pouvoir, -au milieu du rayonnement de la souveraineté!... - -Son fils, le prince Eugène, qui avait d'ailleurs fait partie du -conseil privé, consulté par Napoléon, l'accompagnait. - -L'Empereur, de son côté, avait quitté les Tuileries et était allé -coucher à Trianon. - -Il vint lui rendre visite deux jours après à la Malmaison. - -—Je te trouve plus faible que tu ne devrais être, dit Napoléon avec -bonté. Tu as montré du courage, il faut que tu en trouves encore plus -pour te soutenir. Il ne faut pas te laisser abattre par un funeste -découragement. Soigne ta santé qui m'est si précieuse. Dors bien. Songe -que je veux que tu sois calme, heureuse!... - -Il l'embrassa tendrement et repartit pour Trianon. - -Quelques jours se passèrent, puis une entrevue suprême, un dîner de -funérailles, eut lieu à Trianon, le jour de Noël. - -Que se dirent les deux époux séparés désormais par un acte public, -d'une écrasante solennité? - -Il est à présumer que Joséphine pleura et que Napoléon ne fut guère -plus joyeux. La fatalité des choses s'interposait entre eux. Ils -étaient les jouets de la politique, les esclaves de la fortune, et ne -pouvaient se reprendre. - -On ne s'éloigne pas ainsi, sans une douleur poignante, d'une femme -qui a été votre compagne de jeunesse, auprès de laquelle vous avez -dormi vos belles heures de la trentième année. Malgré les fautes -de Joséphine, malgré les infidélités passagères de Napoléon, le -ménage impérial avait été heureux. L'Empereur n'a jamais, par la -suite, manifesté aucun regret de sa fatale résolution. L'orgueil, -chez lui, faisait taire le cœur. Mais, dans les affres déchirantes -de Sainte-Hélène, quand la maladie le rongeait et qu'il endurait -le martyre de l'humiliation quotidienne sous les griffes du félin -britannique qui jouait cruellement avec sa victime capturée, la vision -des années heureuses passées avec Joséphine dut traverser sa pensée, et -le dernier repas pris à Trianon vint sans doute le flageller comme un -remords. - -Mais il était poussé par une force mystérieuse, irrésistible. Comme un -homme précipité sur une pente, et qui déboule la tête en avant, il ne -pouvait plus désormais s'arrêter qu'au plus bas, en se brisant. - -Joséphine enterrée à la Malmaison, l'on poussa fort les préparatifs de -la seconde union de l'Empereur. - -Talleyrand et Fouché, les deux traîtres inséparables, auxquels -s'adjoignit un diplomate perfide, M. de Metternich, celui dont -Cambacérès disait: «Il est tout près d'être un homme d'Etat, il ment -très bien», se hâtèrent de fournir aux Tuileries, vides et tristes, une -jeune impératrice. - -M. de Metternich fit savoir à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de -Bassano, que s'il s'adressait à la cour d'Autriche, il n'éprouverait -aucun refus, et que les pourparlers ne traîneraient pas en longueur, -comme avec la Russie. - -L'Autriche, en effet, n'avait pas les mêmes raisons que la Russie de -prolonger l'attente de Napoléon, afin d'aviver son désir et de lui -arracher l'engagement, ratifié par des faits immédiats, que jamais le -royaume de Pologne ne serait rétabli. - -L'empereur d'Autriche redoutait un démembrement de son empire. En -donnant sa fille à Napoléon, il détournait la guerre de ses Etats, au -moins pour un temps, et le temps c'était là, comme toujours, le salut. - -Des rêves ambitieux pouvaient aussi hanter la cervelle de François -II. Deux monarchies devaient, selon le projet grandiose de Napoléon, -gouverner le monde et maintenir son équilibre. La Russie partagerait -cette souveraineté universelle avec la France; pourquoi l'Autriche ne -serait-elle pas substituée à la Russie? François II se décida à offrir, -à jeter sa fille dans les bras de Napoléon. - -Il fit venir le comte de Narbonne et s'ouvrit à lui. Une archiduchesse -d'Autriche, de nouveau remise à la France, dit-il avec une hypocrite -tendresse, effacerait les tristes souvenirs de Marie-Antoinette, et -pousserait certainement Napoléon à s'arrêter à la paix, à jouir enfin -de sa gloire, au lieu de la hasarder sans cesse, et à travailler au -bonheur des peuples de concert avec le vertueux monarque dont il -deviendrait le fils d'adoption. - -Au commencement de février 1810, Napoléon, mis au courant des -intentions de l'empereur d'Autriche, rompait avec le czar, et envoyait -une lettre autographe à François II. - -C'était la demande officielle. Berthier, prince de Neufchâtel était -chargé de solliciter la main de la princesse Marie-Louise de la cour -de Vienne. Il devait déployer, dans cette ambassade extraordinaire, un -faste exceptionnel. - -Napoléon était tout changé, depuis qu'il avait la certitude de devenir -le gendre d'un roi, d'un vrai roi, sa marotte. - -Il se regardait avec curiosité. Il s'interrogeait avec anxiété. Il -se tapait sur le thorax, faisait sonner sa poitrine et remuait les -mâchoires devant les glaces comme pour s'assurer de la solidité et de -l'éclat de sa denture. - -A cette époque de sa carrière, Napoléon avait changé de physionomie et -d'aspect. - -Sa taille était de cinq pieds deux pouces trois lignes, soit un mètre -soixante-douze centimètres, ce qui dément la légende qui fait de -Napoléon un petit homme, presque un nain. Il avait la taille d'un de -nos cavaliers. Ce qui le fit paraître petit, c'est qu'il ne marchait -qu'entouré de géants comme Berthier, Lefebvre, Ney, Mortier, Duroc et -autres colosses de l'armée. - -Son teint, jadis olivâtre par endroits et cuivré sur les joues, -s'était éclairci, avait pris le ton mat du vieil ivoire. Sa maigreur -exceptionnelle avait fait place à un embonpoint déjà fort sensible. Ses -joues se gonflaient, son menton s'arrondissait. La médaille antique du -général d'Italie, du Corse à cheveux plats dévoré de fièvre, devenait -une pleine et grasse figure de prélat italien de la Renaissance. Très -peu abondante, sa chevelure s'éclaircissait, la calvitie faisait ses -ravages; son front, naturellement découvert et haut, s'agrandissait; -les tempes commençaient à se dégarnir. - -Son regard avait conservé son acuité pénétrante. Et ses yeux, avec la -puissance acquise, semblaient s'être emplis d'une lumière rayonnante, -projetant alentour comme un éblouissement. - -Le regard de Napoléon est resté inoubliable à ceux qui l'ont subi. Nul -ne l'affrontait sans émotion. Tous les mémoires, tous les libelles de -la Restauration confirment cette extraordinaire puissance de l'œil -dont était doué Napoléon. Il fut un charmeur d'hommes autant qu'un -destructeur. La science moderne, par ses découvertes sur les phénomènes -suggestifs, pourra expliquer, mieux que l'analyse historique, -l'incomparable force de séduction dont fut pourvu l'Empereur. - -Les particularités physiques de Napoléon n'avaient rien d'anormal. Sa -tête était d'une dimension forte: vingt-deux pouces de circonférence -(60 centimètres). Elle était de forme aplatie aux tempes et très -sensible. Il fallait lui garnir d'ouate ses fameux petits chapeaux. -Il avait les pieds petits, les mains très belles, très soignées. -Il se rongeait cependant les ongles, les jours de bataille, quand -l'artillerie n'arrivait pas ou que Murat ou Bessières tardaient à -charger. - -Sa santé était excellente, sa constitution extraordinaire. La fatigue -le reposait. Il était doué d'une force de travail exceptionnelle. -Jamais il ne connaissait la lassitude. Il descendait de cheval et se -mettait aussitôt à examiner des comptes, des états, des situations. Il -entrait dans les moindres détails. Son esprit le portait à examiner -avec minutie les faits les plus secondaires. On a conservé cette -note écrite de sa main en marge d'un état qui lui était remis par le -comte Mollien, ministre du trésor: «Pourquoi n'a-t-on pas mentionné -deux canons de 4 existant à Ostende?» Il avait vu ces canons, il s'en -souvenait et, au milieu d'une paperasserie formidable contenant tout -le contingent et tout l'effectif de ses armées, il était étonné de -ne pas retrouver ses deux canons d'Ostende. Il montrait à Lacuée, -revenu au camp de Finckenstein, dans la campagne de Pologne, l'état A -représentant la situation de l'armée, après la réception des conscrits -de 1808, avec une satisfaction grande, et ajoutait: «Cet état est si -bien fait qu'il se lit comme une belle pièce de poésie.» - -Il se trouvait donc dans la force de l'âge et au sommet de la puissance -quand, le divorce prononcé, il songea à épouser Marie-Louise. - -L'idée de ce mariage, la pensée de cette jeune fille qui allait devenir -sa femme, le préoccupaient; de là ses coups d'œil aux miroirs et le -changement qui se produisait dans ses manières. - -La première modification que la proximité du mariage amena dans ses -habitudes fut le soin tout nouveau apporté à son costume. - -Napoléon, la nuit, couchait avec un foulard noué sur le front, coiffure -peu majestueuse et dont la vieille Joséphine pouvait supporter le -ridicule, étant accoutumée à voir ainsi son mari, mais qui peut-être -lui nuirait dans l'esprit de la jeune Marie-Louise. Il renonça donc à -cette couronne nocturne et résolut de s'habituer à coucher tête nue. - -Il conserva ses habitudes de bain quotidien. Il lisait ses dépêches -dans sa baignoire et au sortir du bain se faisait masser, brasser et -arroser d'eau de Cologne. Il se rasait lui-même devant un miroir que -tenait Roustan, le fidèle mameluck. Il portait des caleçons de toile, -des bas de soie blancs, une culotte de casimir blanc. Il n'a jamais -porté d'autre costume avec son uniforme de colonel de chasseurs. - -Cependant, en vue de plaire à Marie-Louise, il fit venir le tailleur -de Murat et se commanda un habit fastueux, comme en arborait le roi de -Naples, très charlatan, très empanaché. L'habit, d'ailleurs, ne lui -plut pas et il ne voulut pas le conserver. - -En vain Léger, le tailleur du roi de Naples, offre de changer, de -retoucher, il ne peut supporter ce magnifique et trop somptueux habit -et en fait cadeau à son beau-frère, enchanté des broderies qui le -surchargent. - -Mais il ôte ses bottes toujours éperonnées et se fait faire de mignons -souliers par un cordonnier pour dames; il mande l'incomparable -Despréaux et lui ordonne de lui apprendre la valse. - -Il veut ouvrir le bal avec Marie-Louise, le jour de la grande fête du -mariage, et, avec une princesse allemande, la valse est de rigueur. - -En même temps, il parcourt les Tuileries avec la fièvre qu'il met à -chevaucher sur un champ de bataille. - -Il fait enlever les tentures, décrocher les tableaux, changer les -ameublements, renouveler les ornements. Il ne faut pas que rien -rappelle à la nouvelle Impératrice le séjour de l'ancienne. - -Et dans ses courses fiévreuses par les galeries du palais, il s'arrête -parfois, pensif, devant les portraits de Louis XVI et de la reine -Marie-Antoinette qu'il faisait accrocher dans le salon de la future -impératrice, et on pourrait l'entendre alors murmurer, un sourire -d'orgueil satisfait sur les lèvres: - -—Le roi, mon oncle!... ma tante, la reine!... - -Marie-Louise était en effet la nièce directe de Marie-Antoinette. - -Dans un de ces moments-là, d'extase et de jouissance intérieure, -Napoléon aperçut Lefebvre. - -—Venez donc, monsieur le duc de Dantzig, lui dit-il de fort bonne -humeur, j'ai à vous parler... - -Lefebvre grogna entre ses dents: - -—Hum! il va encore me corner aux oreilles les louanges de son -Autrichienne... c'est une perfection... une huitième merveille... -jamais on n'a vu une si belle princesse! qu'il prenne Maret ou Savary -pour ces confidences-là... moi, ça ne m'intéresse guère! - -Le maréchal Lefebvre regrettait Joséphine. Il avait vu avec peine -l'Empereur ramener sur le trône de France une de ces princesses -d'Autriche dont l'alliance avait toujours été funeste au pays qui les -accueillait. - -Et puis le divorce ne lui allait pas. Il le considérait comme une -désertion. On avait commencé à deux le combat de la vie, on ne devait -pas se quitter au milieu de la bataille. - -Cependant, l'Empereur l'ayant appelé, il ne pouvait se dispenser de -le rejoindre dans le grand salon des Tuileries dont une escouade de -tapissiers était occupée à tendre les murailles en étoffe bouton d'or -semée d'abeilles et à disposer les vastes rideaux à ramages. - -—Hein! maréchal, c'est beau, c'est frais? dit Napoléon de l'air -satisfait d'un négociant retiré, faisant avec un ami le tour du -propriétaire, fier de son installation. - -—Oui... c'est tout-à-fait cossu, dit Lefebvre, et ça doit vous coûter -gros! - -Napoléon, qui pourtant aimait à compter et, sans être aucunement avare, -évitait les gaspillages et ne permettait guère les folies,—c'était -le seul sujet de ses querelles avec Joséphine, les dépenses exagérées -et les mémoires des fournisseurs trop enflés—répondit alors avec -conviction au maréchal: - -—Il n'y a rien de trop beau, il n'y a rien de trop cher pour celle qui -va être l'Impératrice!... - -Lefebvre s'inclina et continua à admirer l'ameublement, les rideaux en -soie brochée, les fauteuils dorés et les canapés aux superbes ciselures. - -Dans un coin du salon se dressait une harpe élégante, aux bois -dorés, avec une ribambelle d'amours dansants peints sur le socle et -s'enlevant, roses, sur un fond d'un vert tendre charmant. - -—L'archiduchesse est très bonne musicienne! dit l'Empereur en touchant -légèrement du doigt les cordes de l'instrument qui rendirent un son -plaintif et aigrelet. - -—Venez, que je vous montre le trousseau de l'Impératrice, reprit-il -avec une joie impatiente et naïve, entraînant le maréchal dans la -chambre à coucher préparée pour Marie-Louise. - -Et, bien que le duc de Dantzig fût plus compétent pour passer -l'inspection d'un sac de grenadier et une revue de campement que pour -apprécier les fines richesses étalées sur le lit, sur les guéridons, -sur les canapés et les vis-à-vis de la chambre impériale, il dut avec -attention suivre l'énumération complaisante que faisait l'Empereur. - -Il admira successivement les dentelles, les chemises garnies de -valenciennes, les mouchoirs, les camisoles, les jupons, les bonnets de -nuit, toute la lingerie fournie par la fameuse mademoiselle Lolive et -par madame Beuvry. Il y en avait pour près de cent mille francs. - -Pour cent mille francs aussi de dentelles en point d'Angleterre, et -pour cent vingt-six mille francs de robes payées à Leroy. - -Plus toutes sortes de parures, de colifichets, de rubans, de -passementeries, dont Napoléon avait garni de vastes corbeilles. - -Les bijoux étaient merveilleux et comme jamais reine n'en avait eus. - -Le portrait de l'Empereur, entouré de diamants, valait six cent mille -francs. Un collier de neuf cent mille francs, plus beau que le fameux -Collier de la Reine, deux pendeloques de quatre cent mille francs et -des parures d'émeraudes, des turquoises ajustées avec des brillants, -tels étaient les somptueux présents de noces faits par l'Empereur, -auxquels s'ajoutait la parure de diamants offerte par le Trésor de la -Couronne, et qui valait plus de trois millions trois cent mille francs. - -Il était, en outre, alloué à l'Impératrice, pour ses dépenses -personnelles, 30,000 francs par mois,—mille francs par jour! - -Napoléon était pleinement heureux en faisant admirer à son vieux -compagnon de gloire toutes ces parures, toutes ces richesses qui -témoignaient de l'ardeur avec laquelle il attendait sa jeune épouse. - -—Hein!... elle sera heureuse, l'Impératrice! dit-il à Lefebvre en -terminant la visite. - -—Oui, sire, d'autant plus que l'archiduchesse passe pour vivre fort -chichement à la cour de son père... Elle n'a que des bijoux de la plus -grande simplicité, et toutes ses robes réunies valent à peine le prix -d'une de ces chemises-là... Dame! vos victoires ont réduit l'empereur -François à la portion congrue... ça va la changer, l'archiduchesse!... -Cependant, à sa place, tous ces diamants, toutes ces dentelles, toutes -ces parures de prix me paraîtraient peu de chose à côté de la gloire -d'être la femme de l'empereur Napoléon!... - -—Flatteur!... dit l'Empereur gaiement, pinçant l'oreille du maréchal. - -—Je le dis comme je le pense, sire... vous savez, moi, je suis comme -ma femme, un peu sans-gêne! - -—A propos de ta femme, j'ai à te parler... confidentiellement... tu -dîneras avec moi... Allons! à table! - -Et il poussa vers la salle à manger Lefebvre, un peu surpris, et se -demandant, non sans inquiétude: - -—Que me veut-il dire au sujet de ma femme? aurait-elle encore eu une -chamaillerie avec les sœurs de l'Empereur? - - - - -VI - -LEFEBVRE BAT NAPOLÉON - - -Le dîner de l'Empereur était préparé et le couvert mis dans une petite -salle à manger que le vainqueur d'Iéna préférait aux salles d'apparat. - -Depuis le départ de Joséphine, il ne prenait ses repas qu'avec un seul -convive, toujours invité au dernier moment, Duroc, Rapp, le chambellan -de service ou un ministre appelé pour donner des indications de service. - -Napoléon ne connut jamais les plaisirs de la table. Il mangeait très -vite et dépêchait son repas comme une corvée. Il restait à peine un -quart d'heure à manger, même lorsqu'il avait grand dîner. - -Il se levait de son siège brusquement, au milieu du dîner, faisant -signe de la main qu'on ne le suivît pas et qu'on achevât le repas -toujours très bien servi, car, quoique très mauvais gourmet, il -surveillait son maître-queux et tenait à ce que sa table fût bien -soignée. Ses maréchaux étaient tous pourvus d'appétits robustes, et -l'archichancelier Cambacérès faisait l'admiration de Napoléon pour -la façon dont il engloutissait, entre deux compliments, d'énormes -morceaux de viande arrosés de deux carafes de chambertin, son vin -favori. Napoléon, qui ne buvait pas, avait toujours l'attention de -faire placer deux carafes de ce roi de la Bourgogne de chaque côté de -l'archichancelier. - -Se levant un jour de table précipitamment, selon son habitude, -l'Empereur dit au prince Eugène, son convive: - -—Mais tu n'as pas eu le temps de manger, Eugène? - -—Pardonnez-moi, sire... sachant que Votre Majesté m'invitait, j'avais -dîné d'avance. - -Beaucoup de courtisans prenaient, comme le fils de Joséphine, cette -sage précaution, lorsqu'ils se savaient admis à la table impériale. - -L'Empereur déjeunait seul, sans serviette, sur un petit guéridon. - -Il avalait, en quelques minutes, les œufs, la côtelette qu'on lui -servait. - -Il a été constaté, par les anecdotiers de l'Empire, que le grand -homme mangeait peu proprement. Il oubliait volontiers sa fourchette, -préoccupé qu'il était des Prussiens à battre ou du pape à mettre à -la raison. Il se servait de la cuillère du père Adam. Sans façon il -trempait son pain dans le plat placé devant lui et ramassait la sauce. -Il en usait ainsi même quand la table était garnie de princes, de ducs, -de maréchaux et de femmes, par ailleurs très mijaurées. Pas un de ces -nobles convives ne refusait de prendre de ce plat où l'Empereur avait -commencé par faire sa trempette. On a reproché à Napoléon son mépris -des hommes et aussi des femmes. Il faut reconnaître que les uns et les -unes ont tout fait pour lui fausser l'esprit. Il ne voyait les gens -qu'à plat-ventre, tant qu'il fut vainqueur et maître; comment ne se -serait-il pas cru, à la longue, au-dessus et en dehors de l'humanité? -Ces misérables laquais, mâles et femelles, rois et reines, princes -et princesses, maréchaux et maréchales, léchant avec respect et -conviction les restes du plat sucé par Napoléon, ne se sont redressés -que lorsque l'Anglais, le Prussien et le Russe l'ont eu abattu;—toute -cette valetaille dorée de l'Empire est encore plus petite et plus -rampante quand elle se tient debout, entre les lances des cosaques, que -lorsqu'elle s'aplatit devant le maître signant la paix de Tilsitt. - -L'Empereur avait ses mets de prédilection: le poulet à la Marengo, qui -lui rappelait l'une de ses plus belles victoires, et puis des plats -d'ouvrier et de paysan: des lentilles, des haricots, de la poitrine -de veau grillée et du lard. Il était peu amateur de vin et se faisait -voler par ses fournisseurs. Faisant goûter à Augereau du chambertin -qu'il avait acheté pour son ami Cambacérès, il demanda au maréchal ce -qu'il en pensait. Le rude faubourien fit clapper sa langue et dit, -après avoir dégusté: «Il y en a de meilleur!» L'Empereur sourit et dit: -«Ces fournisseurs n'en font jamais d'autres!...» - -Le dîner auquel Lefebvre se trouvait inopinément convié fut servi -simplement, mais un peu plus largement que d'ordinaire. - -Napoléon cherchait à s'habituer à rester à table. - -C'était un nouveau sacrifice qu'il faisait à sa future épouse. - -—Les Allemandes ont gros appétit et sont accoutumées à prolonger les -repas, il faut que je m'y accoutume! disait-il. - -Lefebvre qui était fort mangeur, ne fut pas fâché des nouvelles -habitudes de son souverain. - -Un peu d'inquiétude cependant lui restait et troublait son appétit. - -Pourquoi l'Empereur, en l'invitant, lui avait-il parlé de sa femme?... - -Quand le dîner fut achevé et le café servi, Napoléon dit au maréchal -brusquement: - -—Que dites-vous de ma rupture avec Joséphine, entre vous, loin de -moi, messieurs les maréchaux?... Vous devez causer de cela, n'est-ce -pas?... Je désire savoir ce qu'on pense du divorce... de mon nouveau -mariage?... - -—Mais, sire, nous ne pouvons avoir d'autre idée que celle qu'il a plu -à Votre Majesté de nous faire connaître... nous nous inclinons devant -votre volonté!... nous n'avons pas l'habitude de discuter vos ordres... -le divorce, le mariage, pour nous c'est un changement de front... une -manœuvre nouvelle qu'il vous a paru nécessaire d'exécuter... Nous -n'avons pas à faire d'objections... tout haut du moins!... - -—Ah!... et tout bas?... C'est ce que vous dites tout bas que je -voudrais savoir... - -—Hum!... Ça n'est pas très important ni très intéressant, fit Lefebvre -avec hésitation... Sire, à vous dire vrai, on regrette l'Impératrice... -Elle était bonne, aimable, avec un mot gracieux pour quiconque -l'approchait... et puis on était habitué à elle, et à nous aussi elle -était habituée... Sa fortune avait grandi avec la nôtre... Nous étions -parvenus ensemble, derrière vous, sire, à la belle place où nous -sommes... Ce n'est pas elle qui eût songé à nous reprocher ou notre -humble origine ou le manque d'usage du beau monde... Oh! je sais ce -qu'on dit de nous tous, de moi surtout et de ma bonne chère femme, chez -la reine de Naples ou dans l'entourage de la grande duchesse Elisa... - -—Il ne faut pas exagérer la portée des railleries de mes sœurs... -D'ailleurs je leur ferai savoir qu'il ne me plaît pas qu'on tourne en -dérision les braves qui m'ont aidé à gagner mes batailles, à établir ce -trône qu'elles considèrent un peu trop comme un héritage de famille!... - -—L'Impératrice Joséphine, sire, n'a jamais toléré ces plaisanteries -dédaigneuses et ces gorges-chaudes qui blessent... elle nous a toujours -traités tous avec bonté, avec égards... Nous craignons qu'une nouvelle -souveraine, une princesse élevée à la cour d'Autriche, au milieu de -nobles orgueilleux, ayant tous les préjugés de sa caste, ne nous traite -de haut... nous redoutons de paraître d'extraction trop modeste pour -si aristocratique dame... Sire, nous avons un peu peur de votre fille -d'empereur... Voilà ce que disent vos maréchaux, vos généraux, vos -compagnons de bataille qui, vous le savez, ne sortent pas de la cuisse -de Jupiter!... - -—Rassurez-vous, mes braves... Marie-Louise est très bonne... -votre nouvelle Impératrice ne pourra qu'aimer et honorer des héros -comme toi, Lefebvre, comme Ney, comme Oudinot, comme Soult, comme -Mortier, Bessières ou Suchet... Vos cicatrices sont les plus belles -armoiries, et votre noblesse a pour blason, non les chimères et les -griffons fantastiques des écus d'autrefois, mais les villes prises, -les citadelles emportées, les ponts franchis sous la mitraille, -les drapeaux, les trônes même, devenus votre proie... Cette science -héraldique moderne, Marie-Louise l'apprendra et saura la respecter... - -—Il n'y a pas que nous!... murmura Lefebvre, il y a nos femmes... - -Napoléon fit un geste impatient. - -—Eh! oui... je le vois bien!... vos sacrées femmes n'ont pas gagné de -batailles, elles... - -—Sire, elles ont partagé notre existence... elles ont stimulé nos -courages, enflammé nos énergies... elles nous aiment, elles nous -admirent... et ce sont de bonnes épouses qui méritent le sort que Votre -Majesté et la victoire leur firent! dit avec énergie Lefebvre. - -—Oui... oui, je sais, murmura l'Empereur, mais quelques-unes de ces -excellentes femmes, aux vertus desquelles je rends hommage, font -cependant de bien extraordinaires grandes dames, d'invraisemblables -duchesses... Ah! pourquoi donc, sacrebleu, avez-vous eu tous la rage de -vous marier quand vous étiez sergents!... - -—Sire, ce fut peut-être un tort... mais je ne m'en suis jamais -repenti... - -—Tu es un bon et loyal cœur, Lefebvre, je t'approuve dans tes paroles -comme dans tes actes... mais avoue que, à l'heure actuelle, où te voilà -maréchal d'Empire, grand-officier de ma couronne, duc de Dantzig, ta -femme, ta très bonne femme, se trouve un peu déplacée... elle prête -à rire par ses allures encore faubouriennes... son langage est resté -celui d'une femme élevée au lavoir. - -—La duchesse de Dantzig... ou plutôt madame Lefebvre, sire, m'aime... -je l'aime aussi... et rien dans ses manières ne me fera oublier les -longues années de bonheur que nous avons passées, quand, entre deux -campagnes, il nous était donné d'être réunis. - -—Il est fâcheux que tu te sois marié sous la Révolution, Lefebvre!... - -—Sire, c'est fait... Il n'y a plus à revenir là-dessus... - -—Tu crois? dit Napoléon fixant sur Lefebvre son regard profond. - -Le maréchal tressaillit et balbutia, tout à coup, intimidé, craignant -de deviner la pensée impériale: - -—Nous sommes mariés, Catherine et moi, c'est pour la vie... - -—Mais! dit vivement l'Empereur, j'étais marié aussi avec Joséphine et -cependant... - -—Sire, vous c'était différent. - -—C'est possible... enfin, mon cher Lefebvre, tu n'as jamais pensé au -divorce?... - -—Jamais, sire! s'écria le maréchal... je considère le divorce comme... - -Il s'arrêta, subitement effrayé de donner une appréciation qui pouvait -passer pour une critique de la conduite de l'Empereur. - -—Voyons, maréchal, reprit Napoléon, observant son embarras, si, d'un -commun accord, vous divorciez, ta femme et toi. J'assurerai à la -maréchale un douaire considérable... elle sera traitée avec égards... -des honneurs lui seront attribués dans sa retraite... elle conservera -son titre de duchesse... elle sera duchesse douairière... tu comprends -bien tout cela? - -Lefebvre s'était levé et, très pâle, adossé à la cheminée, écoutait, en -se mordillant les lèvres, les propositions peu tentantes de l'Empereur. - -Celui-ci continua, en se promenant par la pièce, les mains derrière le -dos, croisées, comme s'il dictait un ordre de bataille. - -—Une fois le divorce prononcé, je te chercherai une épouse, une -femme de l'ancienne cour... ayant un titre, un nom, des aïeux... Peu -importera la fortune... Je te donnerai de l'argent, des dotations, -assez pour vous deux... Il faut que votre jeune noblesse se mélange -avec les vieilles races... Vous êtes les paladins modernes, alliez-vous -avec les filles des héros des croisades... Voilà comment nous -fonderons, sur la fusion des deux France, l'ancienne et la nouvelle, -la société de l'avenir, l'ordre nouveau du monde régénéré. Il n'y -aura plus d'antagonisme entre les deux aristocraties... Vos fils -marcheront de pair avec tous les héritiers des familles les plus -nobles d'Europe, et dans deux générations il n'existera plus de traces, -plus de souvenirs peut-être de cette division, de cette hostilité -des vieux partis... Il n'y aura plus qu'une France, qu'une noblesse, -qu'un peuple... Il faut divorcer, Lefebvre!... Je vais m'occuper de te -chercher une femme... - -—Sire, vous pouvez m'envoyer aux confins du globe, dans les déserts -brûlants de l'Afrique, au fond des steppes glacées de la Sibérie... -vous pouvez disposer de moi en tout et pour tout... m'ordonner -de me faire tuer si vous voulez, j'obéirai!... vous pouvez aussi -m'enlever les grades, les titres que je tiens de mon sabre et de votre -bienveillance... mais vous ne pourrez pas faire que je renonce à aimer -ma bonne Catherine, vous ne pourrez pas m'obliger à me séparer de celle -qui fut ma compagne dévouée aux mauvais jours et qui restera jusqu'à -la mort ma femme... Non! sire, votre pouvoir ne va pas jusque-là... -et dussé-je encourir votre disgrâce, je ne divorcerai pas, et madame -Lefebvre, maréchale et duchesse par votre volonté, restera madame -Lefebvre, par la mienne! dit fièrement le duc de Dantzig, osant, pour -la première fois, braver son Empereur et résister à ses intentions. - -Napoléon regarda de travers le maréchal. - -—Vous êtes un brave homme... un mari modèle, monsieur le duc de -Dantzig, lui dit-il avec froideur... je ne partage pas vos idées... -mais je respecterai vos scrupules... Que diable! je ne suis pas un -tyran... C'est bon!... on ne vous parlera plus de divorce... conservez -votre faubourienne!... seulement recommandez-lui de veiller sur sa -langue et de ne pas introduire dans ma cour, auprès de l'Impératrice, -élevée au palais impérial de Vienne, le langage des halles et les -allures de la Courtille... Allez! monsieur le duc, j'ai à travailler -avec le ministre de la police... vous pouvez retrouver votre -ménagère!... - -Lefebvre s'inclina et sortit, encore tout bouleversé par la proposition -de l'Empereur et les paroles aigres-douces dont son refus avait été -suivi... - -Comme il franchissait le seuil de la pièce, Napoléon le suivit des -yeux, haussa légèrement les épaules, et laissa tomber ce mot qui -résumait l'opinion que la résistance de Lefebvre à ses projets -matrimoniaux faisait naître: - -—Imbécile!... - - - - -VII - -LE CŒUR ENFLAMMÉ - - -Lefebvre, très rouge, mécontent, inquiet, se demandant comment -l'Empereur prendrait sa résistance et supporterait la défaite morale -qu'il venait de lui infliger, rentra chez lui en maugréant. - -Il trouva Catherine occupée à essayer une robe de cour, en vue des -cérémonies du mariage impérial. - -Elle bouscula tout, en apercevant son mari, s'élança à sa rencontre -et lui sauta au cou, joyeuse, familière; puis, presque aussitôt, -remarquant la figure bouleversée de Lefebvre: - -—Qu'as-tu? lui dit-elle avec angoisse. Est-ce qu'on a tiré sur -l'Empereur? - -—Non!... Sa Majesté se porte bien... très bien... - -—Ah! tu m'enlèves un poids! dit Catherine. - -La possibilité d'une mort brusque de Napoléon hantait les esprits. -C'était la plus grande catastrophe que chacun pouvait imaginer. - -Les appréhensions de cet événement tourmentaient surtout non seulement -ceux qui approchaient l'Empereur, mais encore la nation entière. Cette -anxiété générale n'allait pas tarder à servir les audacieux projets de -Mallet et des Philadelphes. - -Catherine rassurée répéta sa question: - -—Eh bien! qu'y a-t-il?... tu vas, tu viens... tu sembles ne pas -pouvoir tenir en place... c'est donc grave!... - -—Très grave!... - -Et Lefebvre se mit à arpenter la pièce, un peu à la façon de son -empereur. - -—Tu as eu une dispute avec Sa Majesté? demanda Catherine. - -—Oui... nous nous sommes abordés... l'Empereur m'a fait une charge à -fond... j'ai résisté tant que j'ai pu... j'ai repris l'offensive... -et... - -—Eh bien, quoi? - -—Je l'ai battu!... c'est très dangereux de battre l'Empereur... il est -homme à prendre sa revanche... - -—Ça c'est possible!... mais à propos de qui, à propos de quoi, vous -battiez-vous?... - -—A propos de toi!... - -—De moi... pas possible!... - -—C'est la vérité... Devine un peu ce que l'Empereur veut que je fasse -de toi?... - -—Je ne sais pas... il veut que tu m'envoies dans ce château qu'il -nous a dit d'acheter... pour lequel il t'avait remis de l'argent, à -Dantzig?... - -—Oui, c'est dans une terre... en province... assez loin, qu'il médite -de te faire séjourner... - -—Pourquoi n'as-tu pas accepté? Cela me reposera de vivre un peu à la -campagne... Nous aurons une grande voiture pour les promenades... des -chiens, une vache qui nous donnera du lait... Ça sera très amusant!... -et puis, vois-tu, Lefebvre, je commence à en avoir plein le dos, -moi, de ces chipies de la cour qui se moquent de nous... je ne m'y -amuse pas tant que cela aux fêtes, aux réceptions de Sa Majesté... -pendant les cérémonies du mariage qui s'apprête, ce sera des heures -et des heures d'horloge à rester sur ses pattes avec des manteaux qui -pèsent, des corsages qui vous étranglent et des escarpins qui vous -meurtrissent... Si l'Empereur veut bien que nous allions à la campagne, -dans la terre qu'il nous a désignée... vite, achetons le château et -retirons-nous-y, puisque nous avons la paix pour longtemps... pour -toujours peut-être!... Voyons, Lefebvre, pourquoi n'as-tu pas répondu -au désir de Sa Majesté?... Pourquoi n'as-tu pas dit aussitôt: «Sire, -nous allons partir!...» - -—C'est que, vois-tu, ma bonne Catherine, quand l'Empereur m'a parlé de -te voir quitter la cour... de t'envoyer dans un château lointain... il -n'était question que de toi... - -—Comment? et toi?... - -—Moi, je restais, l'Empereur me gardait... - -—En voilà bien d'une autre!... nous séparer en pleine paix, allons -donc!... Ça se comprend quand tu fais campagne que je ne sois pas -là... derrière toi... comme un aide de camp ou un planton... Mais -aujourd'hui, au moment où l'Europe entière est au repos... Ah çà! -qu'est-ce qui lui prend à l'Empereur?... - -—Non seulement l'Empereur voulait nous éloigner l'un de l'autre, ma -chère Catherine, mais sais-tu ce qu'il entendait faire de moi? - -—Non?... te donner un corps d'armée à commander? peut-être t'envoyer -gouverner un grand Etat... Naples?... La Hollande? - -—Tu n'y es pas... Il voulait me marier!... - -Catherine poussa un cri. - -—Toi!... te marier... Eh bien!... et moi... - -—On divorcerait... - -—Le divorce!... il a osé proposer ça! il a osé parler de nous faire -divorcer?... Mais il est abominable, l'Empereur!... et que lui as-tu -répondu, Lefebvre? - -Le maréchal ouvrit ses bras en souriant... - -Catherine s'y précipita... - -Les deux époux s'étreignirent ardemment, s'embrassèrent avec passion. - -Heureux d'être l'un près de l'autre, se serrant comme pour réagir -contre la crainte que leur avait fait passer dans tout l'être -la possibilité entrevue d'une séparation, ils protestaient, en -s'embrassant ainsi, contre l'idée même de ce divorce dont l'Empereur -avait parlé. Rien ne pourrait les désunir. Ils s'affirmaient, dans -cette muette et douce étreinte, que jamais la pensée ne leur était -venue d'une pareille trahison. Ils se rassuraient mutuellement contre -le vague péril dont la volonté impériale les avait menacés. - -—Et qu'as-tu répondu à l'Empereur? redemanda après un long silence -Catherine, se dégageant un peu. - -Lefebvre entraîna sa femme vers un canapé, la fit asseoir auprès de -lui, et murmura, en la regardant tendrement, la main dans la main, les -yeux dans les yeux: - -—J'ai dit à l'Empereur que je t'aimais, Catherine, que je n'aimais que -toi... et qu'après avoir vécu ensemble, bien heureux, bien unis, les -années de notre jeunesse, nous n'avions, l'un et l'autre, qu'un seul -rêve, achever côte à côte notre existence... jusqu'au jour où un boulet -russe ou bien une balle espagnole viendraient m'envoyer rejoindre -Hoche, Desaix, Lannes, tous les camarades de mes combats passés... - -—Tu as bien parlé, Lefebvre!... Ah çà! de quoi se mêle-t-il à présent -l'Empereur?... parce qu'il a divorcé, veut-il donc que tout le -monde fasse comme lui?... Il avait un but, un projet... pourquoi te -parlait-il de divorce?... - -—Il voulait me marier, t'ai-je dit... - -—A qui?... Je veux savoir... Ah! mais, je suis jalouse, moi!... -Nomme-moi la femme qu'il te proposait... Oh! vraiment, il fait un joli -métier, ton Empereur!... Il a des femmes à caser, à présent... Une de -ses maîtresses, sans doute?... La Gazzani?... cette Eléonore... ou la -belle Polonaise? - -—Il n'a nommé personne... - -—C'est bien heureux! - -—Il parlait d'une façon générale... Il voudrait, vois-tu, -qu'on l'imite... qu'on prenne modèle sur lui... Il épouse une -archiduchesse... c'est une fille noble qu'il désirerait que chacun de -nous épousât... - -—En voilà des idées! Voyons, mon pauvre Lefebvre, je ne parle pas -pour toi, je connais tes sentiments, mais les autres maréchaux, -qu'est-ce qu'ils en feraient de ces belles demoiselles, si fières de -leurs aïeux? Est-ce qu'Augereau n'est pas le fils d'une marchande du -carreau des Halles? Ney, Masséna, tous enfin, sont des enfants du -peuple, comme toi et moi. C'est de la folie de vouloir leur donner -des femmes qui rougiront d'eux, qui se moqueront d'eux et qui les -tromperont avec d'anciens nobles comme elles. Lefebvre, je commence -à craindre que notre Empereur n'ait un grain de folie! Avec cela que -c'est déjà si raisonnable de sa part d'épouser la fille d'un empereur, -une autrichienne orgueilleuse qui ne verra en lui qu'un soldat parvenu -comme toi! - -—L'Empereur a ses raisons... - -—Et nous les nôtres!... Enfin tu as refusé, bien définitivement refusé? - -—En doutes-tu?... fit Lefebvre tendrement; et il embrassa de nouveau -sa femme. - -Rouge de plaisir, Catherine se laissait câliner. - -—Alors tu n'as pas eu peur?... tu étais bien certaine que je n'aurais -jamais consenti à divorcer... à épouser une autre femme? reprit -Lefebvre en souriant. - -—Parbleu!... est-ce que tu ne m'appartiens pas!... d'ailleurs tu as -juré que tu ne serais qu'à moi... - -—Oui, j'ai juré devant l'officier municipal... Il y a longtemps de -cela, mais je ne l'ai pas oublié, ma Catherine, ce serment que je t'ai -fait quand je t'ai prise pour femme... - -—Moi non plus... et puis si tu avais oublié... tu as là quelque chose -qui te rappellera toujours ta promesse... - -—Quoi donc? dit Lefebvre distrait. - -—Ça, vraiment!... - -Et Catherine, saisissant le poignet de son mari, retroussa vivement la -manche de son uniforme, repoussa la chemise, et mit à nu la chair du -bras... - -Un cœur enflammé, avec ces mots: «A Catherine pour la vie!» apparut -teinté en bleuâtre sur l'épiderme du maréchal. - -C'était le tatouage qu'il avait fait pratiquer, au moment de son -mariage. Son cadeau de noces, avait-il dit plaisamment. - -—Hein!... ça reste, ce serment-là! fit Catherine triomphante. Est-ce -que tu pourrais épouser une archiduchesse, avec un bras pareil?... -Qu'est-ce qu'elle dirait en voyant cela sur ta peau?... Elle te -demanderait ce que c'est que cette Catherine à qui tu as promis d'être -fidèle... elle te ferait des scènes... Oh! tu ne peux pas renier ta -promesse, mon vieux François!... - -—C'est juste!... Et l'autre bras ne lui plairait pas davantage! -dit Lefebvre riant. Et, à son tour, retroussant la seconde manche, -il regarda avec bonhomie l'autre tatouage, datant du 10 août, avec -l'inscription toujours visible: «Mort au tyran!...» - -—Va, nous sommes l'un à l'autre pour la vie! dit Catherine, penchant -sa tête vers la poitrine de Lefebvre et s'y appuyant avec bonheur. - -—Oui, pour la vie! murmura le maréchal. - -—Ah! je voudrais que l'Empereur vînt et qu'il nous surprît ainsi!... -dit Catherine pâmée. - -Et les deux époux, plus fortement unis que jamais, rapprochés, -confondant leurs âmes et mêlant leurs caresses, achevèrent de consommer -la victoire que Lefebvre avait remportée sur Napoléon. - - - - -VIII - -LE RÊVE D'UNE ARCHIDUCHESSE - - -Dans la chambre très simple qu'elle occupait au deuxième étage du -palais impérial à Vienne, Marie-Louise, seule, rêvassant, jouait -indolemment avec un petit chien, pomponné, enrubanné, que lui avait -offert l'ambassadeur d'Angleterre,—un de ces petits chiens à poils -frisottants et à gueule de renard, alors fort à la mode et nommés -_king's charles_, en souvenir du roi Charles II, qui les aimait et en -avait donné cinq ou six à la duchesse de Portsmouth, sa maîtresse, pour -égayer sa chambre à coucher. - -On frappa à la porte très précipitamment, et l'unique duègne chargée -de surveiller l'archiduchesse, moitié dame d'honneur, moitié femme de -chambre, accourut, soufflant, geignant, effarée, la main portée au côté -comme pour comprimer un battement cardiaque et intempestif. - -—Qu'y a-t-il? demanda Marie-Louise surprise... est-ce que le feu est -au palais?... - -—Non... ce n'est pas le feu... c'est votre auguste père, c'est -l'Empereur qui vient ici... - -—Mon père!... dans ma chambre!... Oh! mon Dieu! que se passe-t-il donc? - -—Je ne sais pas... Votre Altesse va l'apprendre sans doute... - -Et la duègne, un peu remise de son émoi, avec une majestueuse -révérence, s'effaça pour laisser pénétrer l'empereur d'Autriche. - -François II ou François-Joseph Ier, d'abord empereur d'Allemagne, -puis à la suite des victoires de Napoléon et de l'établissement de la -Confédération du Rhin, empereur d'Autriche, était un monarque fort -insignifiant. Il avait lutté avec opiniâtreté contre la Révolution -française, puis contre Napoléon, pour la défense de ce qu'il -considérait comme la base de l'ordre social: le maintien des privilèges -de la noblesse et l'anéantissement de toute démocratie. - -Féroce à ses heures, il avait envoyé dans les cachots du Spielberg tout -ce qui, dans ses Etats, passait pour approuver, même théoriquement -et philosophiquement les principes de la Révolution française. -Perpétuellement battu, obligé de subir le traité de Campo-Formio après -Marengo et de perdre la Vénétie après Austerlitz, il était le souverain -d'Europe qui devait garder le plus de haine à Napoléon. - -Il ne la montra que lorsque le vainqueur fut vaincu définitivement et -gardé à vue par les soldats anglais. Pas une seule fois il ne s'occupa -d'améliorer le sort du captif de Sainte-Hélène. Il manifesta seulement -une indécente satisfaction à la nouvelle de sa mort. - -En attendant le revirement dans ses sentiments, variables comme la -fortune des armes, il multipliait, par l'entremise de Metternich et du -prince de Schwartzenberg, les amicales protestations et les adulations -les plus plates au victorieux empereur. - -Il ne dissimulait pas sa joie, aux premiers pourparlers d'union, -d'avoir pour gendre Napoléon. Comme souverain et comme père il exultait. - -Il aimait sa fille Marie-Louise de la solide et calme affection -familiale des races germaniques et pensait qu'elle serait heureuse avec -Napoléon, placé sur un trône tout éblouissant de la gloire de cinquante -batailles. L'Empereur des Français était alors le souverain le plus -riche de l'Europe et il passait aussi pour le plus généreux. François -II, avec satisfaction, avait pris note des cadeaux, des bijoux, des -dentelles, des robes dont l'impérial fiancé faisait présent. En même -temps il donnait à entendre à son représentant à Paris, le prince -de Schwartzenberg, que la Cour était pauvre et que certains dons des -musées nationaux et des fabriques si renommées du riche pays de France -seraient acceptés avec une grande reconnaissance à Vienne. - -Alors, sur un signe de l'Empereur, tout fier, lui aussi, de son -nouveau parent, désireux de lui plaire, heureux de se montrer large -et d'inspirer à sa fiancée une avantageuse opinion de sa somptuosité, -Servan, Mollien, tous les administrateurs des musées, des palais, -se mettaient en mouvement. On pillait les Gobelins, on dévalisait -Sèvres, on réquisitionnait les chefs-d'œuvre d'Aubusson, les produits -de Saint-Gobain. Des fourgons chargés de meubles, d'objets d'art, -d'étoffes, partaient à la file à destination de Vienne. Le futur -beau-père recevait et empilait avec un plaisir infini toutes ces -preuves de la magnificence de Napoléon. Il devait, par la suite, lui -refuser, à Sainte-Hélène, deux chevaux de supplément qu'il réclamait -pour sa voiture, et trouver que sa table était trop copieusement servie. - -Mais c'était surtout au point de vue politique que François II se -montrait charmé d'avoir Napoléon pour gendre. Il voyait dans ce mariage -son trône consolidé, les victoires subies détruites dans leur effet et -l'alliance russe rompue. - -Aussi ne négligea-t-il rien pour faire aboutir les préliminaires -entamés à Paris entre le prince Schwartzenberg et les confidents de -Napoléon. - -Avec joie, il avait reçu la lettre autographe de l'Empereur lui -annonçant l'arrivée de Berthier, prince de Neufchâtel, chargé de -demander officiellement la main de Marie-Louise. - -Son consentement était accordé d'avance. Il ne restait plus qu'une -petite formalité à accomplir: prévenir la jeune archiduchesse qu'elle -eût à se préparer à partir pour la France et à devenir Impératrice des -Français. - -C'était cette nouvelle que François II venait annoncer en personne à -Marie-Louise. - -La jeune princesse avait dix-huit ans; forte gaillarde sans grâce, -sans rien de piquant, ni d'aimable, mais bien en chair, solidement -charpentée, la peau rose et fraîche. - -Elle était assez jolie, d'une beauté lourde de fille de brasserie, -avec de gros bras, la taille carrée, de grands pieds, des seins déjà -volumineux, des lèvres fortes et sensuelles; les yeux très bleus, très -froids, sans expression: un joli animal, passif, lent, épais et peu -délicat. Une vraie femme de lit. - -Napoléon, s'enquérant de tous côtés, avait recueilli avec plaisir sur -sa fiancée les renseignements physiques qui lui importaient le plus. - -Cette massive princesse devait être une excellente poulinière. - -Avec elle il était certain de donner à l'empire un héritier. - -Sous le rapport moral, les indices et les notions qu'on lui envoyait -étaient également satisfaisants. - -Marie-Louise avait été élevée avec un soin minutieux et soumise à une -règle étroite, très sévère, presque monastique. Son éducation avait été -poussée assez loin. - -On avait multiplié pour elle les maîtres de toute sorte. Elle savait -presque toutes les langues de l'Europe: le français, l'anglais, -l'allemand, l'italien, l'espagnol, le bohême, le turc même. Elle était -destinée à être l'épouse d'un prince quelconque et il était bon qu'elle -apprît, dès l'enfance, l'idiome de ses futurs sujets. - -La musique n'avait pas été oubliée. La harpe achetée par Napoléon et -que Lefebvre avait admirée aux Tuileries, prouvait que son futur mari -n'ignorait pas ses talents de musicienne. - -Quant à la religion, on lui en avait inculqué les pratiques -extérieures, sans trop lui laisser approfondir les dogmes. Le hasard -des accords politiques pouvait lui donner pour époux un prince -catholique, orthodoxe, luthérien, calviniste. - -Il ne fallait pas que la religion fût un obstacle à une alliance -profitable aux intérêts de la cour d'Autriche. - -Elle suivrait les rites du pays où les calculs diplomatiques des -conseillers de son père la feraient régner. - -Dans une grande simplicité elle avait été maintenue. Il n'y avait pas -que le soldat qui ne fût pas riche, au service de l'Empereur François, -comme le disait le dicton. Les revers successifs, les provinces -perdues, les armées détruites et renouvelées, les contributions de -guerre, avaient épuisé le trésor autrichien. On vivait à l'économie -à la Cour de Vienne. Aucun faste. Nulles réceptions solennelles. De -petites soirées intimes, presque bourgeoises. De la musique et de -modestes rafraîchissements. Aucun meuble de prix dans les appartements, -nul objet d'art dans les galeries vides, pas de bijoux. La jeunesse de -Marie-Louise s'était écoulée un peu comme à l'auberge, dans le palais -de ses pères. On passait son temps, autour d'elle, à faire les malles -et à décamper devant Napoléon. - -A tout instant, à ses jeunes oreilles, avait retenti ce cri d'effroi: - -—Les Français!... - -Alors c'était un effarement dans le palais. Des visions de chambellans -aux jambes flageolantes, dont la clef d'or oscillait au centre du -dos. Des laquais entassant pêle-mêle, dans les coffres, vêtements, -ustensiles, objets précieux. Puis des officiers nu-tête accourant -et propageant les nouvelles les plus accablantes. Les rues étaient -pleines de fuyards. On voyait défiler de lamentables convois de -blessés, racontant d'une voix dolente des séries de déroutes. Les -cloches sonnaient le tocsin. Des bandes de bourgeois en fureur criant: -la paix! sous les fenêtres, François II apparaissant, à demi-rasé, sur -le seuil de sa chambre et demandant à voix basse: «Avons-nous le temps -de gagner les montagnes du Tyrol?» Et puis elle se sentait saisir par -des femmes de chambre, et, rapidement empaquetée, on la transportait -dans une berline qui partait au grand trot pour des localités -montagneuses, au milieu de courtisans anéantis, levant les bras au ciel -et murmurant: - -—Tout est perdu! - -Dans les récits surpris, parmi les propos des femmes et des valets, -recueillis au hasard des fuites, la jeune princesse n'avait perçu -bien distinctement qu'une chose, c'est qu'il y avait de par le monde -une sorte de bandit couronné, un monstre toujours à cheval, l'épée -au poing, des cris de mort à la bouche, parcourant l'Europe avec -une escorte de soudards féroces, suivi d'une multitude de vachers, -de cloutiers, de vagabonds armés à l'improviste, après le pillage -des châteaux, buvant le sang à pleins verres, vêtus de carmagnoles, -chaussés de sabots et coiffés de bonnets rouges, arborant pour -étendards des guillotines aux couteaux toujours sanglants et emportant -les femmes surprises au fond des bois. - -Napoléon, dans ses imaginations de princesse fugitive, était déjà -l'ogre de Corse des légendes d'après la chute. - -François II se doutait bien un peu de l'effrayante renommée de son -futur gendre et du peu d'attrait qu'un pareil brigand, à entendre les -récits de la cour, devait avoir pour sa fille. Aussi hésitait-il avant -de faire à celle-ci la communication, retardée jusqu'à la dernière -heure, nécessaire pourtant. Berthier était en route et le mariage par -procuration devait être célébré la semaine suivante. - -Mais, aux premières paroles de son père, Marie-Louise s'inclina avec -docilité. - -Elle déclara que le mariage qu'on lui proposait ne lui déplaisait pas. -Elle savait que la France était un grand et beau pays, et que son rang -d'Impératrice lui attribuait le pas sur toutes les personnes de sa -famille, la plaçait au niveau des plus grandes souveraines d'Europe. - -Son père dut lui donner par deux fois l'assurance que pas une reine, -pas une impératrice ne l'égalerait en puissance et en éclat. - -En même temps, il énuméra les magnifiques cadeaux dont l'empereur -Napoléon avait garni sa corbeille. - -Elle trouverait toutes ces richesses à Paris, où son futur époux -l'attendait avec impatience. - -Marie-Louise répondit alors, en fille docile et résignée, qu'elle -regretterait certainement de quitter son excellent père, sa famille si -affectueuse et cette cour de Vienne où elle avait vécu ses premières -années, mais qu'elle acceptait, sans répugnance, de devenir l'épouse -de l'Empereur des Français que son père avait choisi pour elle. Elle -ajouta qu'elle était prête à se rendre en France dès que le prince de -Neufchâtel serait arrivé pour l'emmener. - -François II embrassa tendrement sa fille. Les choses marchaient pour -lui à souhait. Pas de pleurs, pas d'émoi. Avec une passivité et une -indifférence parfaites, sa fille se soumettait à son nouveau sort. Elle -ne se montrait nullement surprise qu'on eût ainsi disposé d'elle dans -un but politique qui ne lui était pas très intelligible. Elle obéissait -à son père sans résistance. Mentalement, elle repassait l'énumération -des bijoux, des dentelles, des robes qui l'attendaient à Paris. Elle -aurait déjà voulu les avoir, les palper, s'en parer. Elle questionna -deux ou trois fois son père sur la valeur, le nombre, l'importance -des présents de sa corbeille de noces. Quant à celui qui en faisait -les frais, elle ne songea guère à interroger François II sur lui. Il -était empereur, très riche, très puissant, et il lui assurait un rang -suprême parmi les autres princesses dont elle était jalouse; cela lui -suffisait. - -Avant de se retirer, François II dit à sa fille: - -—Vous allez vous trouver seule, Louise, au milieu d'une cour -étrangère, très loin de nous... entourée de valeureux soldats et de -dames fort brillantes, mais où rien ne vous rappellera votre patrie... -J'ai voulu que quelque chose de nous, de notre milieu, presque de notre -famille, restât avec vous... Vous aurez à Paris un compagnon... - -—Mon cher Zozo?... mon joli king's-charles? dit Marie-Louise battant -des mains, toute joyeuse d'emmener avec elle son inséparable ami. - -—Non! dit François II souriant de la méprise de sa fille... il ne -s'agit pas de Zozo... D'ailleurs, l'empereur Napoléon déteste les -chiens... Zozo restera à Vienne... on aura soin de lui, rassurez-vous! - -Marie-Louise, toute chagrinée, eut des pleurs mouillant ses yeux bleus -et clairs. - -Son sein se souleva. Un frémissement d'irritation lui fit battre du -bout du pied le tapis. - -Son chien Zozo était peut-être la seule chose qu'elle aimât au monde. - -Froide, hautaine, réservée, elle n'avait eu aucun élan juvénile, aucune -virginale curiosité, nulle vague attraction vers l'inconnu... L'amour, -le désir n'existaient pas pour cette âme calme, vulgaire et fermée -à toute aspiration généreuse... Et cependant, en ses veines coulait -le sang impétueux des filles de Marie-Thérèse, amoureuses ardentes -et inassouvies: Marie-Caroline, la reine de Naples aux débauches -fameuses; Marie-Amélie, la duchesse de Parme aux amants innombrables; -Marie-Antoinette de France, la reine du collier, l'amie équivoque de la -Polignac, de la Lamballe. - -Mais l'heure de l'éveil n'était pas encore sonnée, et, les sens -assoupis, Marie-Louise attendait, frigide, l'aube du plaisir. - -Elle avait eu cependant comme un frisson précurseur de ces voluptés -sensuelles qui devaient gouverner sa vie et faire d'elle la funeste -amoureuse à qui la France dut sa honte et Napoléon sa captivité. - -Marie-Louise, en qui plus tard le sexe devait tenir lieu de cœur, -d'esprit, de volonté, de raison, de loyauté, et qui devait, pour -étancher son inextinguible soif d'amour, trahir son époux, abandonner -son fils, renoncer au trône, oublier sa pudeur et prostituer son nom à -jamais glorieux, n'ouvrait alors qu'une oreille distraite et qu'un cœur -entre-bâillé aux propos d'amour murmurés sur ses pas. - -Car, si gardée, si recluse fût-elle, au couvent de Luxembourg, aux -jardins de Schœnbrunn ou dans le palais de Vienne, l'amour, respectueux -mais entreprenant, avait tenté de s'approcher d'elle. - -Un jour qu'elle faisait une promenade à pied, dans le parc de -Schœnbrunn, elle aperçut au milieu d'un étang une jolie fleur bleue, -poussée par aventure parmi les plantes aquatiques. - -Elle manifesta le désir de l'avoir. - -Imprudemment, elle se pencha, posant son pied sur l'herbe humide et -glissante couvrant les bords de l'étang. - -Elle perdit l'équilibre, et elle allait tomber dans l'eau vaseuse, -tandis que sa gouvernante éplorée, poussant de grands cris, mettait en -fuite les canards et faisait s'éloigner majestueusement, avec leurs -ailes à demi déployées, comme des voiles, les cygnes blancs, hôtes de -la pièce d'eau. - -Tout à coup, un bras protecteur s'étendit... - -Elle se trouva soutenue, ramenée sur le sol ferme, un peu étourdie, -mais déjà remise de sa frayeur... - -Un élégant personnage, inconnu d'elle d'ailleurs et aussi de la -gouvernante, à peine revenue de son émoi, était à ses côtés, la saluant -respectueusement. - -Marie-Louise sourit de bonne grâce à ce sauveur venu si à propos, et -lui tendit sa main en disant: - -—Merci, monsieur! Sans vous, j'allais barboter comme ces pauvres -canards qui ont eu, je pense, autant peur que moi... - -L'inconnu, sans dire un mot, s'était penché et avait déposé un baiser -discret sur la main qui lui était tendue. - -—Et tout cela pour une fleur que je n'aurai même pas! reprit -Marie-Louise, que l'attitude et l'apparence de son sauveur semblaient -disposer favorablement. - -Dans sa chute, en effet, son pied, en glissant, avait repoussé -la touffe d'herbes au milieu desquelles s'épanouissait la fleur -tentatrice, et le tout s'en était allé voguant à la dérive, dans le -sillage des cygnes ramant vers leur cabane. - -Elle n'avait pas achevé que l'inconnu, qui était en fort élégant habit, -avec la perruque poudrée, les bas de soie et l'épée, sans hésiter, -s'élançait dans l'étang, dans l'eau claire, profonde et très froide: on -était à la fin de l'automne, presque en hiver. - -Avec vigueur et non sans grâce, il nagea jusqu'à la touffe flottante, -l'atteignit, cueillit la fleur désirée et revint au bord. - -Marie-Louise, surprise et charmée, frappée peut-être d'un de ces -secrets et décisifs pressentiments qui, en amour, devancent l'aveu de -la passion et l'échange des tendresses, regarda avec une attention vive -ce personnage qui, après l'avoir fort à propos empêchée de tomber à -l'eau, n'avait pas hésité à prendre un bain glacé pour lui rapporter la -fleur qui lui avait échappé. - -Elle ne s'occupa nullement du désordre de la toilette de ce galant -chevalier. - -Il était pourtant plutôt comique avec ses vêtements englués de -vase, sa perruque de travers où s'enchevêtraient des brins d'herbes -aquatiques, et son chapeau qu'il secouait comme un arrosoir. - -Une seule chose la frappa dans cet inconnu, au visage régulier, et qui -n'était plus un jeune homme: ce fut l'air profondément pénétré avec -lequel, par deux fois, furtivement, en regagnant le bord, il baisa la -petite fleur qu'il avait été si ardemment cueillir. - -L'archiduchesse, en prenant de ses mains tremblantes la fleur, -l'approcha de ses narines pour la respirer... - -Peut-être lui fit-elle toucher ses propres lèvres, comme pour -recueillir le secret de l'inconnu..... - -Celui-ci, après s'être incliné respectueusement devant la jeune -princesse, allait s'éloigner, quand elle lui demanda: - -—Pardon, monsieur, voulez-vous me dire votre nom?... L'Empereur, mon -père, sera désireux de connaître un gentilhomme qui n'a pas hésité à se -précipiter dans l'étang pour satisfaire un de mes caprices... dont je -suis, à présent, vraiment confuse... - -Le gentilhomme rougit de plaisir. - -—Je me nomme le comte de Neipperg, dit-il très bas, consul général -au service de S. M. l'Empereur... J'avais obtenu une audience de Sa -Majesté pour ce matin même. Je prie Votre Altesse de bien vouloir -m'excuser... je dois rentrer à mon logis et changer de costume pour me -présenter chez l'Empereur... - -—Allez, comte... je vous excuserai auprès de mon père; et, en lui -faisant savoir que je suis la cause de votre retard, vous serez -d'avance pardonné! - -Et de nouveau elle avait souri à Neipperg qui emportait un inoubliable -souvenir, une impression profonde comme une blessure, de cette entrevue -inopinée au bord de l'étang. - -Depuis, à son imagination très peu en éveil de vierge placide, la -physionomie, le son de voix, les allures du comte de Neipperg, à -plusieurs reprises, s'étaient présentés, mais sans relief, sans la -troubler, sans lui suggérer aucune pensée, aucun désir qu'elle ne pût -confesser à son père ou à sa gouvernante. - -Le moment psychologique n'était pas venu. Le mot amour ne pouvait avoir -aucun sens pour elle, en dehors du langage liturgique et de l'affection -familiale. - -Elle n'avait pas oublié Neipperg, elle songeait même parfois qu'elle -le reverrait avec grand plaisir à la cour de son père, mais elle -n'attachait aucune idée passionnelle à cette rencontre, qui d'ailleurs -ne la préoccupait pas autrement. - -L'annonce de son mariage avec l'Empereur des Français ne lui avait -nullement suggéré la supposition que cet événement pût avoir un -rapport quelconque avec le comte de Neipperg. - -Aussi sa surprise fut-elle grande quand François II ajouta: - -—Non, ma chère fille, il ne s'agit pas d'un compagnon comme Zozo... -Je veux vous donner pour vous servir d'écuyer, d'officier d'honneur, -toujours à vos côtés, vous rappelant par sa présence votre patrie, vous -parlant de votre père, de vos parents, de tout ce que vous laisserez -ici pour toujours, un gentilhomme digne en tous points de ce poste -de confiance... Vous m'avez compris?... Vous traiterez avec bonté et -douceur ce représentant de mon autorité, ce confident, ce défenseur au -besoin, que je place auprès de vous... - -—Je ferai, mon père, selon les désirs que vous me manifestez, répondit -tranquillement la jeune archiduchesse, au fond s'intéressant peu à ce -surveillant dont on lui imposait la compagnie, et regrettant fort son -chien Zozo. - -—Votre nouvel écuyer commencera son service dès demain, ma fille, -car le prince de Neufchâtel est signalé et sa venue à Vienne est -imminente... - -—A vos ordres, mon père! - -—Mais... vous ne m'avez même pas demandé le nom de ce gentilhomme, dit -l'Empereur, un peu choqué de l'indifférence de sa fille. - -—C'est vrai... comment se nomme-t-il? - -—Le comte de Neipperg... c'est déjà un ancien serviteur... il a -été accrédité auprès de Marie-Antoinette. Son âge et son caractère -feront de lui un excellent cavalier servant et j'espère que vous serez -satisfaite de mon choix... - -—Oui, mon père, répondit Marie-Louise, étonnée, contente au fond de -revoir le galant inconnu, auquel elle avait souvent songé, mais ne -se doutant nullement de la place et de l'importance que ce chevalier -servant, ce Mentor et ce surveillant à qui on la confiait, allait -prendre dans sa vie et, hélas! aussi dans les malheurs de cette France -dont le prince de Neufchâtel, en grand costume de gala, venait lui -apporter la couronne. - - - - -IX - -LES NOCES IMPÉRIALES - - -Le 11 mars 1810, Marie-Louise fut épousée par procuration, à Vienne. -L'archiduc Charles, dans cette cérémonie représentative, figurait -l'impérial époux. - -Berthier, en grande pompe, quitta Vienne emmenant la nouvelle -Impératrice. - -A Brannen, frontière des Etats autrichiens, les dames du palais et -les officiers allemands prirent congé. L'empereur d'Autriche s'était -rendu incognito à cette limite où le service français devait remplacer -auprès de la nouvelle Impératrice le service autrichien. Là il embrassa -tendrement sa fille, qui demeura insensible, tandis que des larmes -coulaient sur les joues du monarque bronzé par vingt défaites, endurci -par une existence mouvementée et peu favorisée. - -Marie-Louise n'avait pas eu la moindre émotion en quittant le palais -où s'était écoulée son enfance. Elle demeura l'œil sec en se séparant -de son père qui l'aimait et qu'elle n'aimait pas. Elle n'eut, au cours -de ce voyage, de douleur vraie qu'en pensant à son petit chien laissé -à Vienne. Berthier, à qui elle fit ses confidences à cet égard, se -contenta de sourire en homme qui ménage une surprise. - -La reine de Naples, sœur de Napoléon, était venue au-devant de -Marie-Louise. Elle l'accompagna dans son voyage qui ne fut qu'une -longue suite d'ovations, de bouquets offerts par les municipalités, -d'arcs de triomphe traversés, de cantates, d'allocutions, de banquets -et de défilés en musique. - -Très fière de ces hommages tout nouveaux pour elle, Marie-Louise -se montrait enchantée de son voyage. Elle ne semblait ni désirer -l'accélérer pour se trouver avec son époux, ni regretter sa famille, -son pays, qu'elle abandonnait sans que l'idée d'un retour parût -possible. - -Reluisante comme une châsse, raide et apathique comme une divinité -hindoue qu'on promène parmi les génuflexions et qui passe entre une -haie de nuques inclinées, intérieurement elle savourait son triomphe et -ne trouvait pas un mot aimable à répondre aux compliments des autorités -accourues, pas un sourire à distribuer aux populations pressées sur son -passage. - -De temps en temps, pourtant, elle se détournait légèrement pour -adresser un regard aimable et provoquant à Neipperg, qui la suivait -dans la voiture escortant son carrosse. - -Napoléon cependant comptait les jours, les heures. - -Il avait la fièvre, et son état nerveux confinait à la folie. - -Jamais amour cérébral ne fut plus vif que celui qu'il ressentit pour -cette jeune femme qu'on lui amenait processionnellement. - -Il maudissait les programmes officiels, les protocoles, le cérémonial. - -Il ne passait pas une minute sans songer à sa future épouse. Il aurait -voulu abréger tout, les formalités et les jours. Il lui expédiait -courrier sur courrier; des chambellans, des envoyés spéciaux partaient -chaque jour pour aller au-devant de la nouvelle Impératrice lui -présenter les vœux de celui qui l'attendait avec une angoisse non -pareille. Pour briser ses nerfs, pour lasser son ardente passion, pour -endormir la fougue de ses sens surexcités, il s'était mis à chasser, -lui qui aimait peu les plaisirs cynégétiques. Il expédiait, avec -une naïve joie, des bourriches énormes de gibier qu'il avait tué, à -Marie-Louise, que ces cadeaux comestibles touchaient peu et qui aurait -préféré des diamants. - -Mécontent de Léger, le tailleur de Murat, il avait fait venir des -assortiments complets de vêtements variés sans trouver rien qui lui -parût assez seyant. Les cordonniers, les chapeliers ne quittaient -pas Fontainebleau. Ils lui prenaient mesure des heures entières. Il -renvoyait ses maréchaux, ses ministres, pour s'enfermer de longues -demi-journées avec Despréaux, le maître à danser, et s'efforçait, avec -gaucherie et patience, d'apprendre la valse. - -Désireux de plaire en tout à Marie-Louise, il avait ordonné qu'on ôtât -de la galerie de Diane tous les tableaux représentant les victoires -sur l'Autriche. Il craignait de froisser la fille de François en lui -laissant sous les yeux l'image des défaites paternelles. - -Enfin il veillait avec grand soin à ce que, pour les fêtes nuptiales, -le cérémonial observé lors du mariage de Marie-Antoinette avec le -dauphin fût scrupuleusement suivi. - -Son amoureuse fièvre était avivée à la fois par l'idée de posséder -une jeune fille, pure, saine, belle, appétissante, qu'il initierait -aux joies de l'amour et, en même temps, par cette satisfaction, que -connurent tous les parvenus, de recevoir dans son lit une femme, jugée -longtemps inaccessible, interdite, un être à ses yeux d'une autre -condition, d'un milieu supérieur. Napoléon était, sous ce rapport, -très entrepreneur enrichi. Quel chocolatier devenu millionnaire, quel -banquier anobli n'a rêvé l'union avec la fille d'un duc? Le grand -homme se montra bien rapetissé en cette circonstance solennelle de sa -vie. - -Il était fou de Marie-Louise, sans la connaître autrement que par -des portraits peut-être flattés et inexacts, mais sa folie avait -pour origine le sang aristocratique de la demoiselle. Il ne pouvait -dissimuler son bonheur, son orgueil, son triomphe de petit gentillâtre -besogneux de la pauvre Corse, dont la mère allait au marché, son panier -sous le bras, et qui avait connu plus que la pauvreté, presque la -faim, et il exultait à la pensée de se mettre dans les draps avec une -archiduchesse, fille et petite-fille de trois empereurs. - -Il subissait alors toute la force du préjugé nobiliaire. Il redevenait, -lui le fils de la Révolution, un homme d'ancien régime. Il éprouvait -l'atavisme servile. Une archiduchesse, c'était plus qu'une femme, -pour lui, une divinité terrestre. Il devenait dieu en l'approchant. -Il s'imaginait, l'imbécile de génie, si fort, si maître de soi et des -autres, si imposant et si terrible parfois, à ce moment-là si facile, -si sot, si petit garçon, que cette rose poupée allemande lui faisait -beaucoup d'honneur en couchant avec lui. Ah! c'est peut-être le seul -moment de sa prestigieuse carrière où Napoléon le Grand apparaît bien -petit! - -Il faut pourtant excuser cette faiblesse et cet amoindrissement. -L'amour ennoblit tout, rehausse tout, et cette passion vraie, -profonde, mais ridicule pour nous qui savons la suite de l'histoire -et qui n'ignorons pas avec quelle facilité madame Napoléon consentit -à s'appeler madame Neipperg, fait rentrer dans l'humanité celui qui -si souvent en fut dehors. Il convient donc de se moquer avec quelque -modération de l'Empereur amoureux. Le sentiment passionné le rend -pareil à nous tous, le descend de son piédestal, et, bien qu'il nous -étonne par sa candeur, par son exubérance, par ses extravagances -de collégien épris d'une actrice, Napoléon, toqué de cette lourde -Autrichienne, doit plutôt faire naître la compassion que susciter la -gouaillerie. Cette toquade lui a coûté assez cher, et à la France -aussi. Tous les maris trompés ne font pas rire, et quand on songe aux -deux invasions et à l'écrasement de la France qui furent la conséquence -du cocuage de l'Empereur, la plaisanterie facile s'éteint sur les -lèvres. La malédiction des Français doit à jamais charger la mémoire de -cette Impératrice adultère, qui ouvrit à la fois son lit à Neipperg et -Paris aux Cosaques. - -Un ordre strict avait été prescrit pour la première rencontre de Leurs -Majestés. - -C'est entre Compiègne et Soissons que l'initiale entrevue devait avoir -lieu. - -A deux lieues de Soissons, sur la route, un terre-plein avait été -aménagé. Deux rampes y conduisaient de chaque côté. Une tente avait été -disposée, entourée d'une barrière. - -L'Empereur devait partir de Compiègne, au moment de l'approche -de Marie-Louise, et se rendre avec les princes et princesses, -les grands officiers de sa maison, dans cinq voitures escortées -par des détachements de la garde. Au lieu désigné, l'Empereur et -l'Impératrice, mettant pied à terre, se rencontreraient, et là, sous -la tente, l'Impératrice s'agenouillant, l'Empereur la relèverait et -l'embrasserait. Puis tous deux seraient montés ensemble en voiture pour -se rendre à Compiègne, où les autorités attendaient, postées pour les -complimenter. - -Ce majestueux cérémonial fut bouleversé par la passionnelle frénésie de -Napoléon. - -L'amoureux l'emporta sur le souverain. - -Il fit une escapade vraiment inattendue. - -Dès qu'il reçut la nouvelle que l'Impératrice était partie de Vitry -pour Soissons, il n'y put tenir: il sauta dans une calèche avec -Murat, et partit à fond de train au-devant de sa femme. Il voulait la -surprendre incognito. - -Il fit ainsi quinze lieues. Ce fut auprès du village nommé Courcelles -qu'il croisa les voitures de l'archiduchesse. - -Aussitôt il s'élança hors de sa calèche, fit arrêter l'équipage de -Marie-Louise tout abasourdie, se nomma, renvoya sa sœur et Berthier, -et seul, en tête-à-tête avec la jeune fille, l'accabla de caresses -brutales qui produisirent chez celle-ci une vive surprise, un peu -d'effroi, de la répulsion peut-être. - -Il ordonna au postillon de presser les chevaux et de regagner Compiègne. - -On brûla les relais et l'on passa devant la tente préparée pour -l'entrevue solennelle, sans s'y arrêter, au grand ébahissement des -officiers, des courtisans, des autorités locales et de la population -venue de tous les pays à la ronde. - -A dix heures du soir, le 28 mars, Napoléon et Marie-Louise arrivèrent -au palais de Compiègne. - -L'Impératrice devait y loger, mais seule. Un appartement avait été -préparé pour Napoléon à l'hôtel de la Chancellerie. - -Il se priva d'y coucher. - -La célébration du mariage civil était fixée au 1er avril et le 2 avril -la consécration religieuse était indiquée à Notre-Dame. Ce soir-là -seulement le mariage devait être consommé. - -Mais Napoléon était pressé. Il mena son mariage comme la campagne -contre l'Autriche. - -Après avoir soupé avec Marie-Louise, il demanda à l'archiduchesse qui -ne se considérait encore que comme fiancée, si elle consentait à lui -laisser user de ses droits d'époux. - -Comme la princesse ne savait que répondre, Napoléon fit intervenir son -oncle, le cardinal Fesch: - -—N'est-il pas vrai que nous sommes régulièrement mariés? Ce mariage -célébré par procuration à Vienne ne nous fait-il pas mari et femme? - -—Oui, sire, vous êtes marié, d'après les lois civiles, répondit -respectueusement le cardinal courtisan. - -Là-dessus, Napoléon entraîna la jeune princesse dans sa chambre à -coucher... - -Il la laissa vaquer un instant aux soins de toilette, bien nécessaires -après une course en poste aussi rapide. Pour lui, rentré dans sa -chambre, il se déshabilla, se parfuma d'eau de Cologne et, endossant -par dessus son caleçon une robe de chambre, il retourna secrètement -chez la nouvelle Impératrice... - -Là il se mit en mesure de fabriquer un héritier à l'Empire... - -Le lendemain matin, satisfait, la chair contente, l'esprit en repos et -la physionomie radieuse, il se fit servir à déjeuner dans le lit même -de Marie-Louise, nullement troublée, rose et calme comme d'habitude, au -milieu de ses femmes. - -Les dames du palais dissimulèrent les sentiments que leur faisait -naître cette prise de possession à la hussarde. - -Mais leur stupéfaction était si grande qu'elles ne remarquèrent même -pas, dans l'antichambre de l'Impératrice, son écuyer allemand, le comte -de Neipperg, qui pleurait de rage, écroulé sur un fauteuil. - - - - -X - -NAPOLÉON JALOUX - - -Marie-Louise aima-t-elle jamais Napoléon? - -Il est possible que dans les premiers mois de cette union, conclue par -la cour d'Autriche comme une affaire, bâclée plutôt comme un armistice -sous le feu de l'ennemi, cette jeune Allemande ait pris goût aux -plaisirs du mariage et qu'elle ait ressenti quelque reconnaissance pour -celui qui les lui faisait connaître. - -Plus tard, non seulement elle oublia cette lune de miel, mais elle ne -se fit aucun scrupule de confesser que Napoléon lui avait toujours été -indifférent. Voici comment elle accueillit la nouvelle du dénouement -fatal qui la faisait veuve de l'Empereur: - -Un courrier lui apporta à Parme cette laconique dépêche de son père: - - «Le général Bonaparte a succombé à Sainte-Hélène, le 5 mai - 1821, à cinq heures quarante-cinq minutes du soir, aux suites - d'une longue et douloureuse maladie. Je vous envoie, ma chère - fille, mes affectueuses consolations. Le général Bonaparte - est mort chrétiennement. Je joins mes prières aux vôtres pour - le repos de son âme, et j'adresse à Dieu mes vœux pour qu'il - conserve Votre Majesté sous sa sainte garde. - - »FRANÇOIS.» - -Aussitôt elle écrivit à son père pour lui accuser réception de sa -dépêche et de la nouvelle qu'elle contenait: - - «J'avoue, ajoutait-elle, que je suis extrêmement frappée. - Quoique je n'aie jamais eu de sentiment vif, d'aucun genre, - pour lui, je ne puis oublier qu'il est le père de mon fils, - et que, loin de me maltraiter, comme le monde le croit, il - m'a toujours témoigné tous les égards, seule chose que l'on - puisse désirer dans un mariage de politique. Je suis donc très - affligée, et, quoiqu'on doive être heureux qu'il ait fini son - existence malheureuse d'une façon chrétienne, je lui aurais - cependant désiré encore bien des années de bonheur et de vie, - pourvu que ce fût loin de moi...» - -Ces sentiments ne révèlent pas un très vif souvenir des premières -heures d'intimité, au lendemain de l'initiation brusque du palais de -Compiègne. - -Elle fut cependant ardemment aimée par celui qui semblait d'abord -n'avoir obéi qu'à un désir vaniteux. Il avait pu convoiter la fille de -l'Empereur d'Autriche et vouloir des enfants d'une archiduchesse; une -fois maître et époux, il devint aimant et esclave. Ce fut réellement la -femme qu'il aima en elle. - -Il s'ingéniait à lui plaire. Il multipliait les cadeaux, il prodiguait -les attentions. - -Marie-Louise recevait tout avec son indifférence hautaine, comme un -tribut qui lui était dû. - -Une seule gâterie parut lui arracher un cri de joie et de -reconnaissance. - -Nous avons dit avec quel désespoir Marie-Louise avait dû se séparer de -son chien Zozo. L'aversion de Napoléon pour ces animaux d'appartement -avait paru nécessiter l'abandon du king's-charles. Berthier avait reçu -les confidences de l'archiduchesse à la suite de ce gros chagrin, -et, en excellent courtisan, il avait projeté de faire, si Napoléon y -consentait, une agréable surprise à sa jeune Impératrice. - -Il avait donc, secrètement, le jour du départ, après la dernière -caresse faite par Marie-Louise à Zozo, emballé le toutou dans une -caisse capitonnée, et l'avait ainsi transporté jusqu'à Paris. - -Là, Berthier raconta à l'Empereur quel hôte, non compris sur la liste -de la suite autrichienne, il lui amenait. - -Loin de se fâcher, l'Empereur sourit et félicita Berthier d'avoir -songé à procurer cette satisfaction à l'Impératrice. Il fit aussitôt -disposer une jolie corbeille de soie rose dans une pièce voisine de la -chambre de Marie-Louise. Adroitement, il amena la conversation sur le -king's-charles laissé à Vienne, et, comme la jeune femme témoignait son -chagrin, il ouvrit brusquement la porte, en disant avec la joie dans -les yeux du bonheur qu'il préparait à celle qu'il aimait: - -—Ne pleure plus, ma Louise... Voilà ton petit compagnon retrouvé! - -Marie-Louise se précipita sur Zozo, le couvrit de caresses et, sa -première tendresse apaisée, revint à l'Empereur qu'elle embrassa de bon -cœur, pour la première fois peut-être. Le grand homme amoureux s'estima -trop content d'avoir les restes du king's-charles et, toute la journée, -il eut une fête dans l'âme. - -Non seulement pour sa Louise, comme il la nommait, car il s'était mis -à la tutoyer et exigeait qu'elle lui rendît le même tutoiement, ce -qui, d'ailleurs, ne choquait nullement cette princesse de goûts très -bourgeois, il surmontait son aversion pour les petits chiens de dames, -mais encore il modifiait l'une de ses habitudes les plus invétérées: -celle de manger vite et de traiter les repas comme une simple halte au -milieu des affaires de la journée. - -Marie-Louise avait un appétit de garde-chasse. Il lui fallait rester -longtemps à table et les menus devaient être chargés. Napoléon s'y -résigna, heureux de la voir s'empiffrer à son aise. - -Pour elle, à quarante-et-un ans, il avait repris ses habitudes de -jeunesse joueuse, sa gaîté d'écolier lâché, du temps des parties de -barres, du colin-maillard et des quatre-coins, dans le parc de la -Malmaison. Il s'amusait avec elle à des jeux de ballon, à cache-cache, -au chat perché. - -Le soir, sous les arbres de Compiègne et de Saint-Cloud, il organisa -avec les dames des jeux dits innocents et on put voir le vainqueur de -l'Europe «sur la sellette» ou bien derrière un paravent demandant la -sœur Louise en qualité de portier du couvent. - -Marie-Louise voulut avoir un cheval; ce fut lui-même qui s'improvisa -maître de manège et quand elle sut monter, il négligea, pour la -première fois de sa vie, les grandes affaires de l'Etat, les ordres -à dicter, les états et les situations à vérifier, tout le détail de -l'administration de son vaste empire qu'il voulait surveiller de ses -propres yeux, pour s'en aller galoper aux côtés de la jeune amazone. - -Malheureusement à tout instant des complications survenaient dans la -politique qui le forçaient à interrompre la chevauchée et à remonter -précipitamment dans son cabinet. - -Il s'éloignait le cœur gros, laissant Marie-Louise insoucieuse, plutôt -gaie, continuer sans lui sa promenade. - -Alors, à point nommé, comme s'il eût guetté le moment où l'Empereur -devait s'éloigner, le comte de Neipperg paraissait et l'Impératrice lui -faisait un signe amical. Il accourait: - -—Pars, Napoléon, disait l'Impératrice, je ne veux pas te disputer à -Savary ou à Talleyrand... va t'occuper de tes soldats et de tes espions -de police, moi je ferai encore deux ou trois temps de galop... Oh! -sois sans inquiétude! il ne m'arrivera rien... d'ailleurs Neipperg -m'accompagnera!... - -Avec un gros soupir, l'Empereur tournait bride et rentrait au palais, -nullement inquiet d'ailleurs en ce qui concernait Neipperg. - -Cet écuyer autrichien avait été placé auprès de Marie-Louise par son -père. C'était une sorte de tuteur choisi par François II; il ne pouvait -lui venir à la pensée de le soupçonner d'une intrigue galante avec -Marie-Louise. - -L'âge de Neipperg, sa situation subalterne ajoutaient à la confiance de -l'Empereur. - -Il lui était d'ailleurs permis de supposer, sans fatuité, que -Marie-Louise n'irait pas lui préférer ce surveillant, sans gloire, sans -prestige, posté à ses côtés par François II pour remplacer la duègne -de la cour de Vienne. - -Mais, avec les femmes, fussent-elles impératrices, l'invraisemblable -devient souvent la vérité et le pire est presque toujours certain. - -La jalousie de Napoléon à l'endroit de Neipperg s'éveilla brusquement. - -Il accompagnait l'Impératrice dans une de ces rapides chevauchées à -Saint-Cloud, quand, à un détour du chemin, au pied d'une côte montant -vers Montretout, une gigantesque silhouette apparut, debout sur la -route... - -L'homme, le géant plutôt, portait une vieille capote bleutée, sur -laquelle brillait l'étoile des braves, une casquette plate. Il avait -le bras gauche en écharpe, mais le bras droit, très valide, tenait -horizontalement, dans la position du soldat présentant les armes, une -grosse et longue canne à pomme d'argent. - -Ce géant, au costume moitié civil, moitié militaire, était accompagné -d'une femme en vêtements noirs. - -Il s'était campé, au bas de la montée, dans l'intention visible -d'attirer l'attention de l'Empereur, chevauchant auprès de -l'Impératrice, suivis seulement du comte de Neipperg et du fidèle -Roustan, dans son costume de mameluck, avec turban, larges pantalons, -cimeterre et pistolets à pommeaux cuivrés passés à la ceinture. - -Bien que brave, téméraire même en face des assassins apostés sur -ses pas, Napoléon, en compagnie de l'Impératrice, prenait quelques -précautions. - -Il regarda cet homme de taille démesurée qui semblait le guetter au -passage et, modérant l'allure de son cheval, il l'observa, nullement -inquiet d'ailleurs, et ne songeant pas à faire appel à Roustan. - -Un cri perçant de: «Vive l'Empereur!» s'échappa de la poitrine du grand -diable présentant toujours, comme un fusil, sa grosse canne à pomme -d'argent. - -Napoléon arrêta brusquement son cheval et héla l'homme: - -—Viens ici, toi? - -—Oui, sire!... - -Le géant s'approcha, raide, sérieux, tenant toujours la canne. - -—Je t'ai vu quelque part, dit brusquement l'Empereur. - -—Oui, sire, partout!... - -—Attends donc... n'es-tu pas le tambour-major du 1er grenadiers de ma -garde?... - -—Je l'étais, sire! - -—Pourquoi ne l'es-tu plus? - -—Mon bras, sire... un biscaïen, maladroitement attrapé au passage... - -—Où ça?... - -—Dans l'île Lobau. - -—Ah! la terrible bataille! Essling! Aspern!... tombeau de mes -braves!... c'est là que j'ai perdu Lannes... Tu as servi sous le duc -de Montebello, mon ami? demanda l'Empereur d'un ton douloureux, car le -souvenir de la bataille restée douteuse à Essling, évoquant la mort de -son meilleur ami, celui qui ne l'aurait pas trahi aux jours de malheur, -lui était toujours pénible. - -—Sire, j'avais l'honneur de l'avoir derrière moi à Berlin, quand le -premier, la canne haute, je suis entré à la tête du 1er grenadiers dans -cette capitale des Prussiens... - -Napoléon éclata de rire. - -—Parbleu! je te reconnais... c'est moi qui t'ai décoré... - -—En personne, sire! - -—Le soir d'Iéna... tu avais fait des prisonniers. - -—Un escadron de dragons rouges... - -—A toi tout seul! - -—Avec ma canne!... Et puis, on vous savait dans les environs, sire!... - -—C'est bon, flatteur!... Oh! à présent, la mémoire m'est revenue... Tu -te nommes La Violette!... - -—Présent, sire!... - -Et La Violette fit décrire un véritable moulinet d'honneur, qui donna -peur au cheval de l'Impératrice. Elle écoutait indifféremment le -colloque de l'Empereur avec le vieux soldat. - -—Eh bien! dit l'Empereur, se penchant et pinçant fortement l'oreille -de La Violette, que me demandes-tu? - -La Violette montra la jeune femme en deuil, restée à quelques pas, -toujours agenouillée, et dit: - -—Sire, c'est une pétition... - -L'Empereur fit un mouvement d'impatience. - -—Que veut cette femme?... Une pension... Y a-t-elle droit?... Est-elle -veuve d'un de mes soldats? - -La Violette, sans répondre, fit signe à la femme de s'approcher. - -Se relevant, tremblante, les yeux rougis, la solliciteuse balbutia: - -—Sire, je viens demander justice... grâce... - -—Justice, vous l'aurez!... Grâce, c'est différent!... De quoi -s'agit-il? Levez-vous! - -—Sire, lisez, je vous en prie... - -Et elle tendit à l'Empereur un papier. - -Napoléon le déploya, courut à la signature et s'écria: - -—Général Malet!... c'est du général Malet! un incorrigible jacobin... -un conspirateur, un traître... un idéologue aussi... Que me veut-il? Je -pouvais le faire fusiller pour ses manœuvres et ses machinations, je me -suis contenté de l'envoyer à Sainte-Pélagie... Qu'il y reste! qu'il -s'y fasse oublier! - -—Que Votre Majesté daigne lire! murmura la femme, reprenant un peu -d'aplomb. - -Napoléon parcourut rapidement le papier qui lui était remis. C'était -une lettre, conçue en termes très soumis, du général Malet, arrêté -depuis deux ans, à la suite d'une tentative des Philadelphes, -surprise par la faute d'un des conspirateurs, le général Guillaume, -qui avait cherché à embaucher un ami, le général Lemoine, officier -en disponibilité. Celui-ci, désireux de rentrer en grâce et de -faire effacer ses mauvaises notes, avait averti le préfet de police -du complot et livré les noms qu'il savait. Malet se trouvait peu -compromis; c'était Demaillot qui, seul, portait le poids de la délation. - -Voici ce que portait la lettre de Malet: - - «Sire, après avoir fait, dans le principe de cette malheureuse - affaire, tout ce que le devoir et l'honneur me prescrivaient - pour éclairer Votre Majesté sur mon innocence, j'étais résolu à - attendre dans le silence l'acte de justice et de clémence qui - devait me rendre à la liberté. - - «Deux ans se sont écoulés, sire, et je suis encore détenu comme - coupable pour avoir répété des propos, peut-être indiscrets, - mais certainement exagérés, envenimés avec l'intention de - faire planer sur ma tête d'odieux soupçons, à l'abri desquels - j'aurais dû être par le souvenir de ma conduite passée. - Puisqu'elle est méconnue, et que peut-être les services que - j'ai été assez heureux de rendre à Votre Majesté ne sont jamais - parvenus à sa connaissance, je crois nécessaire de les retracer - le plus brièvement possible et d'y joindre ci-après ce mémoire, - en la suppliant d'y donner un moment d'attention...» - -L'Empereur, plus favorablement disposé par les termes repentants de -cette supplique, regarda rapidement les états de service du général -Malet, parmi lesquels le pétitionnaire n'avait eu garde d'oublier son -adhésion complète au Dix-Huit Brumaire. - -—Mais ce Malet n'est pas si terrible que me l'avait dépeint Fouché, -murmura l'Empereur satisfait du ton respectueux de ce conspirateur. Ce -n'était donc pas l'indomptable rebelle qu'on lui avait désigné dans les -rapports de police. - -Il tourna quelques pages du Mémoire et donna un coup d'œil à la -conclusion. - -Elle était d'une humilité qui ne laissait rien à désirer. - -Le général Malet, après avoir énuméré ses disgrâces, terminait ainsi: - - «Tant d'infortunes, sire, seraient faites pour porter la - désolation dans l'âme la plus courageuse; mais une pensée - consolante vient se présenter à mon imagination, c'est que - le plus bel attribut du pouvoir monarchique est celui qu'a - le monarque de faire cesser et de réparer d'un seul mot les - malheurs non mérités de plusieurs condamnés. - - »J'attendrai ce mot, sire, de votre justice et de votre bonté - pour obtenir ma liberté, et comme j'ai le regret de penser - que mes services ne peuvent plus être utiles à Votre Majesté - puisqu'elle m'a mis à la retraite, par son décret du 31 mai - 1808, je la supplie de vouloir bien donner l'ordre à son - ministre de la guerre de me faire payer ma solde de retraite - à l'Ile de France, où j'ai l'intention de me retirer avec ma - famille, si Votre Majesté n'y voit aucun inconvénient. - - »Je suis, avec un profond respect, sire, de Votre Majesté, le - très humble, très obéissant et fidèle serviteur. - - »Général MALET.» - -L'Empereur murmura: - -—Ce sont là de très bons sentiments... et j'aime à constater ce -repentir qui paraît sincère chez le général Malet... mais je ne peux -lui accorder la liberté qu'il réclame... ce serait d'un déplorable -exemple... il faut étouffer jusqu'à un soupçon de rébellion dans -l'armée... Tout ce que je puis faire, madame, c'est d'autoriser le -général Malet à sortir de Sainte-Pélagie... il séjournera encore -quelque temps dans une maison de santé... sa captivité sera ainsi -adoucie... après, j'aviserai. Es-tu content, La Violette? - -Et Napoléon se tourna vers le tambour-major avec gaîté. Au fond il -était enchanté de se montrer clément envers un ennemi qui paraissait -aussi peu redoutable que le général Malet. - -Il allait remettre son cheval au petit trot et rejoindre l'Impératrice, -qui, au cours de l'audience ainsi accordée en plein air, s'était -éloignée en compagnie de Neipperg, quand la solliciteuse dit: - -—Sire, vous venez d'accorder la grâce... à présent c'est justice que -je demande... - -L'Empereur s'arrêta net et dit: - -—Qui êtes-vous d'abord?... Une parente du général Malet... sa femme, -sa fille?... - -—Je n'ai pas cet honneur, sire... demandez à La Violette, il vous dira -qui je suis... c'est un témoin que vous croirez... - -—Parle! dit Napoléon au tambour-major, rouge, effaré, passant sa canne -sous son bras en portant la main à sa casquette, militairement. - -—Voilà, mon Empereur... cette femme, c'est un soldat... - -—Tu es fou?... parle tranquillement... - -—Sire... elle a fait autrefois campagne avec moi... on la nommait le -Joli Sergent. - -L'Empereur eut un geste de surprise. - -—Le Joli Sergent!... Je connais ce nom... Avancez, madame... Je vous -ai vue autrefois... - -—Oui, sire, il y a bien longtemps... à Paris, à l'hôtel de Metz. Vous -avez bien voulu vous occuper de moi... de nous... je veux dire de -Marcel... qui était aide-major à Valence... et que votre protection a -fait venir à Verdun... - -—Marcel?... attendez donc... il me semble que je connais aussi ce -nom... Qu'est-il devenu, l'aide-major Marcel?... - -—Sire, lui aussi a été arrêté avec le général Malet... il est détenu à -Ham... - -—Il conspirait contre moi?... - -—Il a pu être entraîné, par son amitié, à formuler des plaintes, des -regrets, des espérances aussi... Mais Marcel n'a jamais été avec les -ennemis de Votre Majesté... Ayant découvert qu'un homme qu'il croyait -un bon Français, comme lui, conspirait pour ramener en France les -princes... il a dénoncé cet agent du comte de Provence... - -—Le nom de cet émissaire... le savez-vous? - -—Sire, il se nomme le marquis de Louvigné... - -—Il n'est pas arrêté?... - -—Il est en liberté, sire, et c'est Marcel qui reste prisonnier... - -—Je vérifierai ce que vous m'apprenez là, madame... Ah! reprit -l'Empereur, après un instant de réflexion, à qui Marcel avait-il confié -les projets de cet agent des Bourbons qu'il avait surpris?... - -—Au ministre de la police, sire, à monsieur le duc d'Otrante... - -—Fouché ne m'a rien dit!... Il ne m'a pas parlé de ce marquis de -Louvigné, ni de ce complot... le coquin! Il est d'accord avec eux, -grommela l'Empereur, très irrité... C'est bon, madame; si les choses -sont ainsi que vous me le dites, j'aviserai, et je ferai justice!... - -Et l'Empereur, très agité, tourna son cheval et le lança dans la -direction qu'avait prise l'Impératrice, tandis que La Violette faisait -décrire à sa canne, de son bras valide, une série de moulinets en signe -de satisfaction, et disait à Renée: - -—Ça marche!... l'Empereur a pris votre papier et il a dit qu'il -s'occuperait de Marcel... Il ne l'oubliera pas, allez! C'est qu'il a de -la tête, notre Empereur!... Vous avez vu comme il m'a reconnu, comme il -a dit tout de suite: «Parbleu! ce grand imbécile-là, c'est La Violette!» - -Renée, rassurée par l'attitude de l'Empereur, reprit espoir et dit à -La Violette, en lui montrant une guinguette dont la verte tonnelle -invitait à la halte: - -—Chef, vous devez avoir soif... Venez, je vous invite... - -—Une bouteille n'est pas de refus, Joli Sergent!... Il fait chaud... -et puis, de parler à l'Empereur, ça m'altère... - -—Je vais écrire à mon prisonnier, dit Renée; j'ai hâte de lui donner -ces bonnes nouvelles... Le général Malet transféré dans une maison -de santé, c'est un acheminement vers la liberté. Quant à Marcel, -l'Empereur, mieux informé, ne le laissera pas dans un cachot... - -—Buvons à sa sortie... et puis aussi à la santé de notre Empereur! dit -gaiement La Violette, s'attablant sous la tonnelle où Renée le suivit, -moins triste, souriant presque. - -Tandis que Renée écrivait à Marcel et que La Violette se remémorait -ses campagnes en vidant bouteille, Napoléon courait à travers le parc, -cherchant l'Impératrice. - -Il remarqua des traces fraîches de chevaux dans une allée, puis -brusquement la piste s'effaçait... on voyait à l'herbe foulée que les -cavaliers avaient quitté le sentier pour s'enfoncer sous bois... - -—C'est singulier! se dit l'Empereur, pourquoi Louise s'est-elle -écartée de la route... a-t-elle eu un accident?... les chevaux se -sont-ils emportés?... - -Inquiet, il pénétra à son tour sous la futaie, suivi de Roustan. - -A peine avait-il fait quelque chemin, qu'il aperçut deux chevaux -attachés à un arbre... - -Il reconnut la monture de l'Impératrice... - -Aussitôt il mit pied à terre, car les branches des arbres rapprochés -en rendaient difficile le passage à un cheval, et après avoir jeté la -bride à Roustan, il s'engagea seul dans l'épaisseur du bois. - -Une clairière se trouvait à peu de distance, au milieu de laquelle un -kiosque rustique avait été élevé,—abri des gardes ou des chasseurs -surpris par la pluie. - -Un bruit de voix s'échappait du kiosque. - -Napoléon reconnut le timbre aigu de l'Impératrice auquel se mêlait le -baryton d'un homme. - -Les yeux de Napoléon prirent un éclat dur et une légère fébrilité se -manifesta dans la main tenant la cravache. - -Son pouls n'eut pas une pulsation de plus cependant. Napoléon était un -être extraordinaire en tout, et la circulation du sang se faisait chez -lui avec une régularité et une lenteur exceptionnelles. Corvisart, son -médecin, affirmait qu'il n'était jamais parvenu, en l'auscultant, à -entendre battre son cœur. - -Mais ses colères, pour être exemptes de fièvre, n'en étaient pas moins -terribles. - -En une seconde, mille pensées irritantes, douloureuses, atroces, -s'étaient bousculées dans son cerveau. - -Le soupçon vague, le doute confus, se dessinaient et prenaient corps en -son esprit troublé... - -La jalousie s'insinuait, l'envahissait... - -Au lieu de se modérer, d'attendre, de se rendre compte, car la -conversation des hôtes du kiosque était tenue à voix assez haute pour -être entendue par lui, il se précipita comme un furieux vers l'asile -rustique, en disant à Neipperg, d'ailleurs debout, à distance très -respectueuse de l'Impératrice assise: - -—Que faites-vous ici, monsieur!... sortez!... l'Impératrice ne doit -pas rester ainsi en tête à tête avec vous au fond des bois!... - -Neipperg s'inclina, ne répondit rien et sortit. - -L'Impératrice, sans se départir de sa grande tranquillité, dit en riant: - -—Qu'as-tu donc, Napoléon, serais-tu jaloux?... - -L'Empereur, dont la colère ne pouvait tenir en face des charmes de sa -femme, pour lui tout-puissants, balbutia une protestation. - -La jalousie était un sentiment d'infériorité dont il devait se trouver -exempt. Neipperg, placé par l'empereur d'Autriche auprès de sa fille, -ne pouvait lui donner de l'ombrage; cependant la familiarité visible et -la grande place que semblait prendre cet écuyer dans l'affection de sa -souveraine exigeaient son départ... - -Il recevrait, avec une jolie indemnité, l'ordre de s'en retourner en -Autriche. - -Marie-Louise n'insista pas pour garder auprès d'elle son écuyer. - -Mais elle éprouva une vive colère de la mesure prise par Napoléon. - -Il lui sembla ridicule avec ses soupçons, odieux avec sa jalousie. - -Neipperg, auquel elle avait jusque-là témoigné seulement de la -bienveillance, lui parut une victime de la tyrannie conjugale. - -Elle s'occupa de lui, passa en revue dans son esprit les mille -détails qui lui avaient échappé de leurs entretiens de chaque jour. -Il garda une place considérable dans sa pensée. Elle se ressouvint -avec attendrissement de la première fois qu'elle l'avait rencontré. -L'aventure de l'étang et de la fleur prit alors un relief exceptionnel -à ses yeux. Elle comprit que Neipperg l'aimait. - -Elle s'avoua qu'il ne lui déplaisait pas, et avec complaisance, -elle se mit à énumérer ses attentions, ses soins, ses attitudes, -son air respectueux toujours et pourtant légèrement dominateur, qui -faisait qu'auprès de lui, elle, l'orgueilleuse impératrice, si peu -impressionnée par Napoléon, se sentait faible, soumise, vaincue... - -Le jour du départ de Neipperg, elle pleura en cachette dans sa chambre, -consigna Napoléon sous prétexte de migraine, et, au moment où l'écuyer -congédié montait en berline, une femme de chambre lui remit une petite -boîte, qu'il ouvrit avec émotion et bonheur: - -La boîte contenait une bague avec une fleur bleue, semblable à celle -de Schœnbrunn, une de ces fleurs d'Allemagne que l'on nomme myosotis et -encore: ne m'oubliez pas!... - -Neipperg passa la bague à son doigt, mit la fleur sur son cœur, -et, montant dans la voiture, lança à tout hasard un baiser dans la -direction de la chambre où se trouvait l'Impératrice. - -Marie-Louise, derrière un rideau, immobile et haletante, suivait des -yeux Neipperg s'éloignant; elle reçut le baiser des yeux, et du fond du -cœur le rendit. - - - - -XI - -LA DISGRACE DE FOUCHÉ - - -L'Empereur s'était renfermé dans son grand cabinet pour prendre -connaissance du dossier concernant le marquis de Louvigné, qu'il -s'était fait apporter. L'archichancelier Cambacérès, mandé par lui, -l'aidait à en faire le dépouillement. - -Les paroles de Renée, le soupçon qu'il avait d'une trahison de son -ministre de la police, venaient confirmer des craintes que les -conspirations militaires à l'intérieur faisaient naître en lui. Il -n'ignorait pas les agissements du comte de Provence à Londres, mais -Fouché, chaque fois qu'il était questionné, répondait avec tant -d'assurance qu'aucun péril n'était à redouter de ce côté, qu'il -finissait par oublier ceux qui, à l'étranger, attendant toujours une -défaite, préparaient une restauration, alors jugée impossible autant -qu'invraisemblable. - -Le danger n'était donc plus du côté des militaires mécontents, comme -Malet, rêvant de soulèvement de régiments et de coups de main de -garnison. Ces insurrections de caserne étaient improbables. Les termes -de la lettre du général Malet prouvaient que, pour le moment du moins, -les Philadelphes avaient renoncé à leurs projets. - -Restait l'inconnu de la royauté, les manœuvres des Bourbons, les -intelligences entretenues en France par les princes avec l'argent et la -complicité de l'Angleterre. Là peut-être se trouvait le vrai danger. - -Le comte de Louvigné, agent obscur, d'autant plus redoutable, aurait dû -être arrêté dix fois. Prévenu sans doute à l'heure actuelle, il avait -pu regagner l'Angleterre. - -Fouché l'avait laissé en liberté. Il y avait de sa part ou culpabilité -ou sottise: ou bien il ignorait son rôle d'agent des princes, et alors -Fouché devait être renvoyé comme incapable, ou bien il connaissait la -présence du marquis de Louvigné à Paris et le but qu'il poursuivait; -dans ce cas Fouché était un traître et devait être puni. - -Irrité par l'aventure du kiosque, mécontent du mouvement de violence -qui lui était échappé, motivé par la présence de Neipperg auprès de -l'Impératrice, l'Empereur avait envoyé chercher en hâte à la Préfecture -de police le dossier concernant les Philadelphes et le marquis de -Louvigné. Il avait donné cet ordre avec un accent si brusque, si -impatient, que le secrétaire chargé de rapporter le dossier, se -trouvant en fort bons termes avec M. Dubois, ne put s'empêcher de lui -faire part de la colère visible de Napoléon. - -Le comte Dubois s'alarma et, montant en voiture, accompagna en personne -le dossier réclamé. - -Il le remit au secrétaire et attendit, fortement inquiet, dans -l'antichambre, sans se faire annoncer. - -Au bout d'une heure environ, le préfet n'entendant parler de rien et -jugeant l'Empereur apaisé, redescendit, demanda ses chevaux et se -disposa à quitter Saint-Cloud. - -Au moment où il allait monter en voiture, une voix bien connue l'appela: - -—Dubois! Dubois!... attendez! venez sur-le-champ!... - -C'était l'Empereur, debout sur le balcon de son cabinet, qui le hélait -ainsi. - -De plus en plus alarmé, le préfet se hâta de remonter. - -Comme il traversait de nouveau l'antichambre et voulait pénétrer dans -le cabinet de l'Empereur, le chambellan de service, M. de Rémusat, lui -barra le passage. - -Il se nomma, mais vainement. - -—L'Empereur est avec l'archichancelier et mes ordres portent de ne -laisser entrer personne! dit le chambellan d'un ton raide. - -—Mais cet ordre n'est pas pour moi, répondit le préfet, Sa Majesté -vient de m'appeler. - -—Monsieur, c'est impossible! - -—Impossible? j'en ai donc menti?... - -—Non! mais vous avez pu rêver... Qui aurait pu vous appeler, puisque -je suis de service... et que je n'ai reçu ni transmis aucun ordre?... - -—C'est quelqu'un qui se sert mieux lui-même qu'il n'est servi... c'est -l'Empereur!... - -M. de Rémusat grommelait quelques paroles assez vives, quand -l'Empereur, ouvrant lui-même la porte de son cabinet, mit fin au -quiproquo. - -Napoléon semblait fort agité. Il allait et venait dans son cabinet. -Sur son bureau, une grande feuille de papier était étalée, couverte de -quelques lignes de son écriture, tout à fait illisibles. - -Il s'arrêta brusquement devant le comte Dubois, et lui dit: - -—Dubois, ce Fouché est un grand misérable!... - -Le préfet de police, ennemi du duc d'Otrante, s'inclina sans répondre; -il n'approuvait ni ne contestait la qualification donnée par l'Empereur -à son chef. - -Napoléon, reprenant sa promenade, s'adressa alors à Cambacérès: - -—Oui, c'est un misérable! un grand misérable!... mais qu'il ne compte -pas faire de moi ce qu'il a fait de son Dieu, de sa Convention et -de son Directoire qu'il a tour à tour bassement trahis et vendus. -J'ai la vue plus longue que Barras, et avec moi, ça ne sera pas si -facile!... Qu'il se tienne donc pour averti... Mais il a des notes, des -instructions de moi et j'entends qu'il me les rende... - -Puis revenant à Dubois: - -—Je sais, dit-il, que vous êtes ennemis Fouché et vous... je vous -ai malgré cela choisi pour aller auprès de cet homme remplir une -importante mission... importante surtout pour lui, car il y va de sa -tête!... - -—Sire, dit Dubois, que Votre Majesté daigne me dispenser de l'honneur -qu'elle veut me faire... Elle-même vient de le dire... le duc d'Otrante -est mon ennemi... il croira que je vais chez lui pour le braver... - -—Silence! reprit l'Empereur. Vous allez auprès de lui pour remplir -une mission d'Etat que seul vous pouvez mener à bien... Ecoutez bien, -Fouché a reçu de moi, pendant son ministère, beaucoup de notes, des -lettres confidentielles: je veux les ravoir... - -—Votre Majesté ne les lui a pas redemandées? - -—Si fait... à plusieurs reprises... Savez-vous ce qu'il a répondu: -qu'il les avait brûlés, ces papiers!... Lui, Fouché, brûler mes -papiers, des papiers écrits de ma main, allons donc!... - -—Sire, j'exécuterai vos ordres... je redemanderai ces notes... - -—Oui... sur-le-champ il me les faut! Je viens d'avoir la preuve que -Fouché me trahissait... qu'il était d'intelligence avec les agents -royalistes... je veux le mettre hors d'état de me nuire... il n'est -plus ministre de la police... Vous allez partir pour son château de -Ferrières où il est maintenant, vous exigerez de lui, en mon nom, tous -mes papiers... - -—Sire, il m'en faudrait la liste... - -—La voici!... dit-il en jetant à Dubois la grande feuille -d'hiéroglyphes. - -—Et si monsieur le duc d'Otrante refuse? demanda le préfet persuadé -que le rusé ministre ne se dessaisirait jamais de papiers qui étaient -sa sauvegarde, les papiers relatifs à l'exécution du duc d'Enghien. - -—S'il refuse! s'écria l'Empereur avec colère, vous prendrez dix -gendarmes... qu'il soit mené à l'Abbaye... et je lui ferai voir qu'un -procès peut se conduire rapidement... Allez, mon cher Dubois, et -débarrassez-moi de ce traître!... - -Soulagé par cet acte de vigueur, l'Empereur signa le décret qui nommait -le duc de Rovigo ministre de la police, et aussitôt sa fureur disparut; -il congédia avec un sourire Cambacérès et Dubois. Puis il descendit -chez l'Impératrice, la surprendre au milieu de ses femmes; pour se -distraire il la pria de lui jouer un air de harpe. - -Dubois s'acquitta de son mieux de sa mission, mais il ne put rien -saisir à Ferrières: Fouché avait mis en lieu sûr les papiers qu'il -vendit par la suite à Louis XVIII. Ces papiers n'avaient d'ailleurs pas -l'importance que leur attribuait Napoléon. Ils établissaient surtout -que l'exécution du duc d'Enghien avait eu pour instigateur Savary, -depuis duc de Rovigo, le successeur même de Fouché. - -Fouché, après avoir protesté devant Dubois du respect avec lequel il -accueillait sa disgrâce, et annoncé son prochain départ pour Rome, -quitta secrètement Ferrières et vint s'embusquer à Paris, dans une -petite maison très discrète. - -Là, entouré d'agents sûrs, qu'il employait à une besogne de -contre-police personnelle, il surveilla étroitement l'Empereur, -l'Impératrice et ceux qui les approchaient. - -Etant au ministère, il lui était arrivé de recevoir des rapports assez -obscurs, mais dont le contenu l'avait vivement intéressé, sur le -compte de l'écuyer autrichien, placé par S. M. François II auprès de -Marie-Louise, M. de Neipperg. - -Quelques observations personnelles lui avaient permis de vérifier -l'exactitude des indications fournies par ses agents. - -—Le comte de Neipperg est amoureux de l'Impératrice, se dit-il, en -souriant,—et son profil de renard prenait une expression de malice -extraordinaire... la chose est évidente... elle l'était même trop, -puisque l'Empereur s'en est aperçu et qu'il a congédié l'écuyer. - -Il réfléchit un instant, huma une légère prise de tabac, puis se dit -avec un nouveau sourire: - -—L'Impératrice l'aime-t-elle?... Question à vérifier... d'ailleurs, -je verrai bien... Neipperg est parti... mais il reviendra... je suis -certain qu'il ne fera qu'une courte apparition à Vienne... juste le -temps de laisser vérifier par l'ambassadeur de France sa présence... et -qu'il repartira aussitôt. - -Il prit une seconde prise de tabac en murmurant: - -—Comme le lièvre au gîte, ce galant retournera au palais... alors je -le happerai au passage et le rapporterai, en chien fidèle, à l'Empereur -qui ne pourra nier mon zèle et réparera son injustice présente... -ou bien, car l'Impératrice est puissante et peut beaucoup auprès de -Napoléon, je la préviendrai du danger... je la protégerai... je la -sauverai... Et Marie-Louise m'en témoignera de la reconnaissance... Les -amours des souverains, c'est le salut des serviteurs méconnus comme -moi!... - -Et enchanté de sa perspicacité, Fouché, confiant, rassuré, se dit en se -frottant les mains: - -—Que Neipperg revienne d'ici deux mois... et je vous renverrai dans -vos terres, monsieur le duc de Rovigo!... - - - - -XII - -LE RETOUR - - -—Voici le chapeau de madame la duchesse! dit la femme de chambre, -Lise, ouvrant la porte du salon où Catherine Lefebvre, debout devant -une psyché, se cambrait, se carrait, s'admirait, essayant une robe -d'amazone que la couturière venait de lui apporter. - -Une partie de chasse à Compiègne avait été organisée par l'Empereur -pour le lendemain, et la duchesse de Dantzig, pour la circonstance, -s'était commandé une longue jupe, une veste à boutons de métal et un -coquet chapeau. - -Elle avait grommelé tout en enfilant la jupe et le corsage, qu'elle -trouvait trop étroit: - -—Je n'entrerai jamais là-dedans!... je vais tout faire éclater pour -sûr, quand je serai devant Leurs Majestés... et l'on se moquera encore -de moi! fit-elle avec un soupir. Bah! je m'en fiche! reprit-elle -gaiement... je les vaux bien toutes, ces mijaurées!... Ah! jour de -Dieu! si j'en tenais une entre quat'z'yeux... la reine Caroline par -exemple!... elle a beau être la sœur de l'Empereur, quelle tripotée -je lui flanquerais!... ça lui rappellerait le temps où elle allait au -lavoir... Nous avons juré respect et obéissance à Sa Majesté... mais -pas à elle!... Parbleu! elle n'a pas gagné la bataille d'Austerlitz, la -Murat!... Voyons, le chapeau, Lise!... - -Elle prit brusquement la coiffure des mains de la femme de chambre. - -Elle campa le chapeau sur sa tête, un peu en arrière, et se regarda. - -—Ça me va très mal! - -—Je ne trouve pas, madame la duchesse! se hasarda à dire la femme de -chambre. - -—Vous n'y connaissez rien, Lise... moi, pas grand'chose, du reste... - -—Madame la duchesse le trouve trop grand? - -—Trop petit... il n'en fait qu'à sa tête, ce chapelier... c'est -pourtant lui qui fournit à l'Empereur ses chapeaux... - -—Madame la duchesse veut-elle que je le fasse venir... il attend dans -l'antichambre... - -—C'est le chapelier lui-même?... - -—Non, son commis... - -—Eh bien! qu'il entre!... - -Et Catherine de nouveau se campa, se tourna, se mira dans la psyché... - -La porte s'ouvrit. Elle ne s'interrompit pas et continua son manège, -penchant le chapeau, le retirant, le remettant sur sa tête avec des -mouvements impatients. - -On ne se dérange pas pour recevoir le commis d'un chapelier. - -Tout à coup elle poussa un cri. - -Elle venait d'apercevoir, dans la glace, l'homme que Lise introduisait, -le commis... - -Elle se retourna et, montrant la porte à la femme de chambre stupéfaite: - -—Laissez-nous! dit-elle vivement. - -—Qu'a donc madame la duchesse aujourd'hui? se demanda Lise, et comme -la venue de ce garçon chapelier l'a troublée... - -Tout en fermant la porte derrière elle, Lise ricana: - -—Ah! ah!... elle l'aura connu quand elle était blanchisseuse... une -ancienne connaissance du bon temps!... Ah! ah! ça serait drôle, ce -commis de chapelier qui vient de Paris pour coiffer madame et qui s'en -irait ayant aussi fourni la coiffure à monsieur le maréchal! ah! ah!... - -Tandis que Lise s'égayait ainsi aux dépens de sa maîtresse, celle-ci -courait au commis chapelier et, lui prenant les mains, avec anxiété, -lui disait: - -—C'est vous!... comment êtes-vous à Compiègne?... - -—Je me trouvais à Paris, chez votre chapelier... J'appris qu'on vous -envoyait un chapeau... Je suivis le garçon chargé de l'apporter... -En route, moyennant un napoléon, j'obtins qu'il allât m'attendre -au cabaret... Je suis entré à sa place... et je crois avoir bien -suffisamment rempli mon rôle... Vos gens s'y sont trompés... Votre -intendant m'a proposé, en m'accueillant, de majorer votre facture... -Le valet de chambre m'a réclamé son tant pour cent et votre camériste -m'a fort recommandé de ne pas oublier ses épingles... Vous voyez que je -suis bien en sûreté!... - -—Quelle imprudence!... Ne savez-vous pas que vous avez des ennemis -puissants à la Cour?... - -—Je n'en ai qu'un, l'Empereur!... - -—C'est suffisant!... Ah! quelle émotion, si l'on savait que le comte -de Neipperg est ici!... - -—On ne le saura pas! dit Neipperg avec désinvolture, car c'était lui -qui, incapable de supporter plus longtemps l'éloignement, avait tout -bravé pour revenir en France, pour revoir Marie-Louise, ainsi que -l'avait prévu Fouché. - -—Mais les espions!... fit Catherine alarmée; songez donc que vous -êtes observé, surveillé, filé... L'Empereur a eu certainement contre -vous des notes, des rapports... On a fait causer des femmes de -l'Impératrice... Enfin, si l'on vous trouve, si l'on apprend votre -présence en France, vous êtes perdu!... - -—Je ne pense rester que fort peu de temps; dans deux jours, au plus -tard, je reprendrai la route de Vienne... - -—Alors, pourquoi êtes-vous venu?... - -—Je devais voir l'Impératrice... - -—C'est impossible!... pourquoi cette obstination?... Vous êtes -imprudent! plus que cela... vous n'avez pas le droit de troubler le -repos de l'Impératrice, de l'exposer à des soupçons... - -Neipperg réfléchit un instant, puis, prenant la main de Catherine, il -lui dit avec émotion: - -—Ma chère duchesse, ne m'interrogez pas trop!... ne me poussez pas à -vous montrer à nu mon cœur, mon triste cœur!... vous l'avez deviné, -vous le voyez, j'aime l'Impératrice et quelque chose me dit qu'elle n'a -pas pour moi que de l'indifférence... - -—Malheureux!... tromper l'Empereur... c'est la mort pour vous, -la honte, la répudiation pour elle!... Renoncez à cette passion -insensée!... - -—Je ne puis... avec ma vie seulement s'éteindra ce fol amour! s'écria -avec énergie Neipperg; mais je veux du moins que ma téméraire passion -ne nuise pas à celle qui en a été l'objet... - -—Que projetez-vous? Quelle tentative audacieuse avez-vous rêvée en -revenant... - -—A voir une dernière entrevue avec Marie-Louise, je vous l'ai dit... -lui remettre un objet qu'elle m'avait confié... - -—Un gage d'amour... - -—Oui... cette bague... dit Neipperg tirant de sa poche un petit écrin. -Il l'ouvrit, en sortit la bague que Marie-Louise lui avait donnée avec -la fleur du souvenir, le jour de son départ. - -Il baisa à plusieurs reprises la bague, il la replaça dans l'écrin, et -serra le tout avec effort en murmurant: - -—Il faut que je me sépare de ce bijou qui m'était plus précieux que -tous les trésors de la terre, plus cher que ma vie même. Il le faut, -hélas! - -—C'est pour remettre cet écrin à l'Impératrice que vous avez quitté -l'Autriche, que vous êtes venu braver la colère de l'Empereur, -justifier sa jalousie?... - -—Pouvais-je faire autrement? Napoléon a su que l'Impératrice n'avait -plus cette bague, par une indiscrétion de femme de chambre, sans doute. - -—Ou par Fouché. - -—Par Fouché peut-être. Marie-Louise a prétendu l'avoir égarée... -Napoléon a exigé qu'elle fût cherchée, retrouvée. Un mot pressant de -l'Impératrice m'est parvenu à Vienne. Aussitôt, je me suis mis en -route. Ce soir, Marie-Louise aura sa bague, et les soupçons de son mari -s'évanouiront. - -—Mais si vous êtes surpris, quelle explication fournirez-vous? - -—Aucune... j'espère ne pas être découvert... - -—Qui vous aidera à pénétrer dans le palais?... - -Neipperg hésita un instant et regarda Catherine avec fixité. - -—Je n'ai qu'une amie... qu'une bonne et fidèle amie, en France: vous, -ma chère duchesse... J'ai espéré que vous voudrez bien, en cette -circonstance, être secourable pour moi, m'aider, me sauver peut-être... -encore une fois!... - -Catherine releva vivement la tête et dit avec énergie: - -—Non!... ne comptez pas sur moi!... - -—Catherine Lefebvre, souvenez-vous du 10 Août!... pourquoi m'avez-vous -recueilli, protégé, arraché à la vengeance des gardes nationaux prêts à -me fusiller!... Il fallait me laisser mourir, alors!... - -—Nous ne sommes plus au 10 Août, mon cher comte, répondit avec dignité -Catherine; je suis la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig, je dois -tout à l'Empereur... mon mari et son fidèle sujet, son compagnon de -combats et de gloire, est maréchal de ses armées, duc de son empire; -avec lui, il a parcouru tous les champs de bataille de l'Europe... -Nous ne pouvons, le maréchal et moi, seconder dans ses projets un -ennemi de l'Empereur, eût-il été notre ami, eussions-nous envers lui -des obligations déjà anciennes de reconnaissance, et si vous vous -souvenez du 10 Août, je n'ai pas oublié non plus la nuit de Jemmapes... -Réfléchissez, monsieur de Neipperg! ce que vous me demandez est -impossible!... La maréchale Lefebvre ne doit pas savoir ce qui vous -amène en France... L'honneur de l'Empereur, la vertu de l'Impératrice, -ne peuvent même pas être en cause dans notre entretien... - -—Alors vous m'abandonnez!... - -—Je vous conseille de partir, de retourner à Vienne... sans chercher à -approcher l'Impératrice... - -—Je ne pourrai jamais... et cette bague?... - -—Confiez-la-moi... je la lui remettrai moi-même, discrètement... je -vous le promets!... - -Et Catherine tendit la main à Neipperg, qui y déposa un long baiser. - -—Oh! merci! merci! murmura-t-il, faites en même temps savoir à -l'Impératrice que si je m'éloigne, je serai prêt au premier appel, au -premier signal... elle est aujourd'hui au faîte de la puissance, mais -qui peut répondre de l'avenir?... - -—Je ferai votre commission, comte, mais je crois et j'espère que -l'Impératrice n'aura jamais besoin de vous rappeler votre promesse, -d'invoquer votre dévouement... - -—Qui sait!... madame la duchesse, le sol est miné sous les pas de -votre Empereur... - -—La mine éclatera sans danger pour lui... la victoire le protège!... -Voyez son trône environné de rois à genoux... qui donc oserait franchir -cette haie de factionnaires couronnés, montant la garde avec des -sceptres!... - -—Les rois prosternés se relèveront... ils se vengeront d'avoir été -si longtemps l'échine courbée... Je sais bien des choses, ma chère -duchesse... la Cour de Vienne a pour moi livré son secret... que votre -Empereur prenne garde! L'orage s'amoncelle et le tonnerre va bientôt -éclater... - -—Si l'orage menaçait le trône impérial, ce n'est pas de Vienne qu'il -fondrait, je suppose... Votre empereur est le beau-père du nôtre... - -—Mon souverain n'a jamais pris au sérieux son alliance avec Napoléon. -Il a fait le sacrifice de sa fille pour préserver quelques-unes de ses -provinces. Ce mariage imposé par la politique, la politique peut le -défaire. Tant que Napoléon chevauchera avec la victoire en croupe, il -sera toujours traité comme un gendre par François II; mais qu'il soit -désarçonné, qu'il roule vaincu dans un fossé, au moment où il voudra -se relever, ce n'est pas la main que lui tendra son beau-père, c'est -l'épée, par la pointe... François II fera ce que feront les souverains -de Russie, de Prusse, d'Angleterre... voilà ses véritables alliés... -sa vraie famille... il ne se séparera jamais d'eux, il les aidera -à accabler Napoléon terrassé... aussi, je vous le redis, assurez -l'Impératrice qu'au jour de malheur que je prévois, elle me verra -accourir, prêt à donner pour elle mon sang, toute ma vie... - -—Vous avez de lugubres pressentiments, Neipperg... Heureusement rien -jusqu'ici n'en fait présager la réalisation... Ne vous égarez pas trop -dans vos imaginations!... N'oubliez pas que Napoléon est toujours -puissant, que son trône est encore debout, qu'il a autour de lui des -serviteurs dévoués et qui se montreraient impitoyables pour celui -qu'ils surprendraient rôdant autour de l'Impératrice... Les ordres sont -formels... - -—Oui, je sais, dit Neipperg en souriant, il y a Roustan, le -mameluck... Et que ferait-il s'il me rencontrait dans les appartements -de Sa Majesté?... - -—Il vous tuerait!... - -—Oh! oh!... on n'irait pas jusque-là... Que diable! Napoléon a -beau s'entourer de janissaires orientaux pour garder sa personne et -sa femme, son palais n'est pas le harem du sultan... On ne vous y -bâillonne pas pour vous jeter dans le Bosphore. - -—Ne plaisantez ni avec la jalousie de Napoléon ni avec le cimeterre de -Roustan... - -—Je n'ignore pas que Napoléon a grillé, claquemuré Marie-Louise... Il -la tient enfermée comme une odalisque... Défense à aucun homme, même -aux grands officiers de sa maison, même à ses meilleurs amis: Berthier, -Cambacérès, Lefebvre ou Caulaincourt de pénétrer chez l'Impératrice -autrement qu'invités et accompagnés par lui... Je suis au courant aussi -de l'aveugle dévouement du mameluck: il frapperait son père s'il le -trouvait, enfreignant la consigne, dans les couloirs du palais... mais -j'ai pris mes précautions... je me suis rendu inviolable!... - -—Inviolable! que voulez-vous dire?... - -—Sans faire connaître exactement à l'Empereur d'Autriche le but de -mon voyage secret en France, je lui ai appris, dans un entretien -particulier, que je verrais l'Impératrice à Paris, à Saint-Cloud, à -Compiègne... que je lui parlerais librement... qu'elle pourrait me -faire savoir, sans témoins, si elle était heureuse, si Napoléon la -traitait bien... Vous savez que l'empereur François aime sa fille, et -que son affection est devenue d'autant plus vive qu'il se reproche un -peu d'avoir sacrifié à ses intérêts de monarque le cœur de Marie-Louise. - -—L'Empereur François a-t-il donc besoin d'un ambassadeur mystérieux -comme vous l'êtes, pour savoir les sentiments de sa fille... -L'Impératrice n'est-elle pas libre d'écrire à son père?... - -Neipperg haussa imperceptiblement les épaules. - -—Vous oubliez Savary!... - -—Eh bien! quoi, Savary? - -—Il a organisé une sombre officine... un cabinet noir... partout, à -Saint-Cloud, aux Tuileries, ici même, à Compiègne... Pas une lettre, ne -part pour Vienne qu'elle n'ait été, au préalable, décachetée, remise à -l'Empereur et recachetée, avec une grande habileté. Le duc de Rovigo -est passé maître dans l'art de soumettre les lettres à la fumigation, -de soulever la cire des cachets à l'aide d'une lame de couteau rougie -au feu... L'Empereur d'Autriche le sait et il m'a autorisé à obtenir de -sa fille un entretien secret... C'est pour cela que, bravant tout, je -me suis rendu, sous ce déguisement, au palais de Compiègne... - -—Neipperg, soyez raisonnable! ne vous perdez pas... ne compromettez -pas l'Impératrice... - -—Loin de moi cette pensée!... - -—Jurez-moi de partir immédiatement... sans songer à pénétrer auprès de -Sa Majesté... - -Neipperg hésitait. Catherine insista: - -—Mais, encore un coup, sur qui comptez-vous pour vous introduire -auprès de Sa Majesté?... - -—Sur madame de Montebello... - -—La dame d'honneur!... c'est grave!... Mon cher comte, savez-vous que -par suite de la maladie du général Ordener, maladie subite et dont -l'Empereur s'est montré fort contrarié, c'est Lefebvre qui a été chargé -par lui de commander ici et de remplir l'office de grand-maréchal -du palais... Madame de Montebello est sous ses ordres... il est -responsable de l'entrée dans le palais de toute personne qui n'y a pas -été appelée... Neipperg, vous ne voulez pas placer Lefebvre entre son -amitié pour vous et son devoir?... Vous savez qu'il ne transigerait -pas... - -—Lefebvre me ferait fusiller? dit en souriant Neipperg. - -—Si l'Empereur l'ordonnait... si vous étiez surpris ici, oui!... -Partez donc, je vous en supplie, au nom de notre vieille amitié, au -nom de votre fils Henriot, que l'Empereur affectionne, et dont vous ne -pouvez compromettre la carrière, briser l'avenir, pour un entretien -d'un instant, pour une entrevue sans espoir... Partez!... - -—Soit! je vous écouterai... Ce que vous me dites de Lefebvre, dont je -ne veux pas engager la responsabilité, me décide, je partirai!... - -—Sur-le-champ?... - -—Oui... fit Neipperg avec un certain embarras, cherchant ses mots -comme un homme qui dissimule, j'ai ma voiture qui attend sur la route -de Soissons... je vais retrouver le commis du chapelier dont j'ai -usurpé la place, je le réexpédie à Paris... et je prends aussitôt après -le chemin de l'Allemagne... Adieu donc!... vous remettrez la bague à Sa -Majesté et vous lui direz... - -A ce moment on frappa à la porte et Lise parut: - -—Qu'y a-t-il?... pourquoi nous dérange-t-on? demanda vivement -Catherine. - -—C'est M. de Rémusat, le chambellan de Sa Majesté, qui veut parler à -madame la duchesse. - -—Un chambellan?... Ah! oui, je sais, dit à mi-voix Catherine, c'est -probablement pour une algarade que j'ai encore eue hier avec les -sœurs de l'Empereur... Oh! je leur ai dit leur fait... Elles se sont -plaintes et l'Empereur veut sans doute me faire la leçon... Allons! -Faites entrer M. de Rémusat, dit-elle à Lise, cherchant anxieusement à -surprendre ce que sa maîtresse pouvait chuchoter à l'oreille du commis -chapelier... Adieu, monsieur! - -—Alors, madame la duchesse est satisfaite de sa coiffure? dit à haute -voix le faux commis. - -—Très satisfaite, vous ferez mes compliments à votre patron... - -Et la duchesse se jeta dans un fauteuil pour recevoir avec dignité le -chambellan de Sa Majesté. - - - - -XIII - -LA CRÉANCE DE LA BLANCHISSEUSE - - -L'ordre transmis par M. de Rémusat était formel. - -L'Empereur mandait sur-le-champ la duchesse de Dantzig dans son cabinet. - -M. de Rémusat s'étant retiré, sa mission remplie, la duchesse se hâta -de passer une robe, de s'envelopper d'un manteau pour se rendre au -cabinet impérial. - -L'Empereur travaillait à son bureau, éclairé de trois bougies et d'une -lampe, ayant auprès de lui Constant, son valet de chambre, qui lui -préparait une tasse de café. - -Des officiers d'ordonnance, en brillant uniforme, M. de Lauriston, M. -de Brigode, attendaient les plis que leur remettait l'Empereur. C'était -dans les couloirs un va-et-vient continuel d'estafettes. - -Très nerveux, très agité, Napoléon signait d'une main fiévreuse les -pièces déposées devant lui. - -Il parcourait d'un œil furieux des journaux étrangers, remplis de -correspondances scandaleuses visant sa vie privée, surtout celle de -ses sœurs... Le sabreur Junot, l'amant de Caroline et le pompeux M. -de Fontanes, grand-maître de l'Université, faisaient les frais de ces -anecdotes malveillantes. - -Après avoir lu, l'Empereur froissait et jetait au feu les fragments de -ces feuilles hostiles, découpés et présentés chaque jour par Savary. - -Un de ces venimeux articles avait plus particulièrement irrité -l'Empereur: il y était parlé de la disgrâce infligée à M. de Neipperg, -l'écuyer de l'Impératrice, placé auprès d'elle par son auguste père, -et on y insinuait que, depuis le départ de ce cavalier servant, -Marie-Louise se désespérait, languissait et maudissait la jalousie de -Napoléon. - -A ces causes de nervosité était venu s'adjoindre un très vif -mécontentement: ses deux sœurs, toujours en querelle,—Elisa de -plus en plus jalouse de Caroline faite reine, alors qu'elle n'était -que duchesse de Lucques et de Piombino,—avaient eu avec lui une -altercation qui, commencée en français, s'était terminée en patois -corse, avec une exubérance de gestes toute méridionale. - -Au milieu de la dispute Napoléon, impatienté, cherchant vainement à -imposer silence aux deux bavardes corneilles, cessant de tisonner dans -la cheminée où il se chauffait rageusement les pieds, avait empoigné -les pincettes et les brandissant d'une façon comique et terrible, en -avait menacé ses sœurs, comme au temps des misères et des plaintes dans -la pauvre maison de Marseille. - -La maréchale Lefebvre, contre laquelle la reine de Naples et la -grande-duchesse de Lucques et de Piombino avaient déposé une plainte en -règle, pouvait donc s'attendre à une réception peu aimable. - -Elle s'était cependant armée de courage et, confiante dans sa présence -d'esprit, elle s'était préparée à tenir tête au maître redouté qui la -mandait pour la tancer. - -A tout hasard, comme une arme de défense suprême, avant de se mettre en -route, fouillant dans le «bonheur du jour» où elle serrait ses bijoux -et ses objets les plus précieux, elle en avait tiré un papier jauni, -aux plis fatigués, aux cassures vénérables, attestant un long séjour -dans un portefeuille. - -Elle fit glisser en son corsage cette paperasse qu'elle avait -considérée un instant avec attendrissement, comme un témoin évocateur -du passé, et, plus forte, se sentant capable de riposter aux coups de -boutoir de l'Empereur, elle traversa d'un pas assez ferme les longs -corridors du palais de Compiègne, les vestibules où sommeillaient les -officiers de service, et arriva devant le seuil du cabinet impérial. - -Roustan, le fidèle mameluck, montait la garde. - -Un des aides de camp annonça la duchesse de Dantzig et se retira. - -Catherine Lefebvre entra, fit la révérence gravement et attendit, -debout, que l'Empereur, lisant un état remis par le ministre des -Finances, lui adressât la parole. - -Un silence profond emplissait le cabinet de Napoléon. - -On n'entendait que le tic-tac régulier d'une belle horloge aux colonnes -de bois tors avec des appliques de cuivre doré, et le sifflement doux -des bûches brûlant dans la cheminée. - -Tout à coup l'Empereur releva brusquement la tête: - -—Ah! vous voilà, madame la maréchale! Eh bien! j'en apprends de belles -sur votre compte... que s'est-il passé avant-hier?... toujours des -violences de langage, des expressions crues, qui donnent à rire à tous -les gazetiers de l'Europe et font ressembler ma cour au carreau des -Halles... Je sais que vous n'êtes point sotte... mais vous ne pouvez -parler le langage des cours... vous ne l'avez pas appris... Oh! je -ne vous en veux pas de cette ignorance... je n'en veux qu'à Lefebvre -de s'être marié sergent quand il avait dans sa giberne un bâton de -maréchal!... - -Napoléon s'arrêta, alla à la crédence où se trouvait placée la -cafetière sur un réchaud, se versa une demi-tasse et avala brûlante -l'odorante boisson. - -Puis, revenant à Catherine, immobile, calme, laissant passer l'averse: - -—Votre situation à la cour est devenue impossible... vous partirez -donc... votre douaire sera réglé... vous n'aurez pas à vous plaindre -des conditions de fortune dans lesquelles vous serez placée... Votre -divorce ne changera rien à votre rang, à vos prérogatives... j'ai déjà -dit tout cela à Lefebvre, vous en a-t-il parlé?... - -—Oui, sire... Lefebvre m'a tout dit... - -—Et que lui avez-vous répondu? - -—Moi?... je lui ai ri au nez!... - -L'Empereur, de surprise, lâcha la tasse d'argent qu'il enlevait de la -soucoupe. Elle retomba avec un bruit argentin. - -—Que signifie ce langage?... et Lefebvre, lui, qu'a-t-il dit, -qu'a-t-il fait? - -—Il m'a embrassée en jurant qu'il ne vous obéirait pas!... - -—C'est trop fort!... vous osez me répondre ainsi, à moi, votre -Empereur, votre maître!... - -—Sire, vous êtes notre maître, notre Empereur, c'est exact, dit avec -fermeté la maréchale; vous pouvez disposer de nos biens, de notre -existence à Lefebvre et à moi... nous vous devons tout!... vous êtes -l'Empereur, et vous pouvez, d'un geste, d'un simple signe, lancer sur -le Danube ou sur la Vistule cinq cent mille hommes qui, avec joie, se -feront tuer pour vous... Mais vous ne pouvez pas faire que Lefebvre -et moi nous ne nous aimions pas, vous ne pouvez pas nous séparer... -Votre puissance s'arrête là... et si vous avez tenté de gagner cette -bataille, vous la perdrez!... - -—Vous croyez?... Mais, madame, puisque vous avez la langue bien -pendue à ce que j'entends... vous devriez savoir la retenir et ne pas -donner à ma cour le spectacle de scandales trop fréquents... comme -celui d'hier... N'avez-vous pas insulté la reine de Naples, la grande -duchesse de Lucques et de Piombino?... Vous ne respectez pas l'Empereur -dans la personne des membres de sa famille... Puis-je tolérer ces -impertinences publiques, ces outrages qui semblent une gageure?... - -—Sire, vous avez été mal informé... Je n'ai fait que me défendre... -les insultes ne venaient pas de moi... Les sœurs de Votre Majesté -outrageaient l'armée!... - -Napoléon fit un bond sur son fauteuil, où il s'était jeté dans un de -ces accès de brusquerie qui lui étaient familiers. - -—L'armée! s'écria-t-il, que voulez-vous dire?... Qui a outragé l'armée? - -—Vos sœurs, sire, en ma personne!... dit Catherine, se redressant -fière, presque hardie, prenant une attitude militaire. - -—Je ne vous comprends pas... expliquez-vous! - -—Sire, les sœurs de Votre Majesté m'ont reproché d'avoir fait partie -de ces héroïques soldats de Sambre-et-Meuse dont la gloire a pu être -égalée mais n'a pas été surpassée. - -—C'est vrai!... Mais comment étiez-vous de ces braves? - -—Vivandière, sire, au 13e léger... J'accompagnais Lefebvre. - -—Vous avez fait campagne? demanda l'Empereur subitement radouci et -intéressé. - -—Oui, sire... Verdun, Jemmapes, Altenkirchen... J'ai servi dans -l'armée du Nord... armée de la Moselle... armée du Rhin... armée de -Sambre-et-Meuse... Dix-huit campagnes... une citation à l'ordre du jour -de l'armée à l'affaire d'Altenkirchen. - -—Une citation, vous!... c'est étonnant! - -—Action d'éclat, oui, sire... et ce n'était pas commode de se faire -remarquer dans ces armées-là... Avec Hoche, Jourdan, Lefebvre, tout le -monde était des héros. - -—Mais c'est très bien!... c'est très beau! dit l'Empereur souriant. -Comment diable Lefebvre ne m'a-t-il jamais raconté tout cela?... - -—A quoi bon, sire? il avait de la gloire et des honneurs pour -deux... c'est l'occasion qui me fait vous rappeler cela... Sans la -circonstance, je n'en aurais jamais parlé... c'est comme ma blessure... - -—Vous avez été blessée?... - -—Un coup de baïonnette... à Fleurus... là, dans le haut du bras!... - -—Voyons!... laissez-moi, madame la maréchale, lui donner le pansement -qui convient à ce joli bras... - -Et, devenu galant, Napoléon, s'approchant de Catherine, lui prit -le bras et appliqua ses lèvres à l'endroit où la baïonnette d'un -Autrichien avait laissé sa cicatrice. - -Puis, émoustillé, ne songeant plus à gronder, il murmura: - -—La jolie peau satinée!... Vous permettez, duchesse?... - -—Oh! il n'y a pas d'autre blessure! fit-elle en riant, se dégageant -et repoussant les doigts devenus agiles et oseurs de Napoléon séduit, -excité, ravi. - -Et elle ajouta, avec une malicieuse expression de physionomie: - -—Vous avez mis d'ailleurs bien du temps à vous en apercevoir, sire, -que j'avais la peau satinée... - -—Moi!... vous ai-je donc déjà eue comme cela... près de moi?... dit -Napoléon se rapprochant encore, et tapotant doucement le bras dodu de -Catherine... - -—Oui, sire... oh! il y a longtemps... bien longtemps... c'était au -moment du 10 Août... je n'étais pas encore engagée avec Lefebvre... je -suis venue le matin, dans une petite chambre de l'hôtel Maugeard, rue -du Mail... où vous logiez alors... - -—C'est exact!... au deuxième étage... - -—Non!... au troisième... - -—Et que diable veniez-vous faire dans ma chambrette d'officier -d'artillerie?... demanda Napoléon de plus en plus intéressé par tout ce -que lui apprenait la duchesse de Dantzig. - -—Pardine!... je venais vous rapporter votre linge... vous en aviez -grand besoin... Ah! alors, si vous aviez voulu... je ne dis pas que -j'aurais été capable de m'en retourner comme j'étais venue... mais -vous ne pensiez guère à moi!... vous aviez le nez fourré sur une carte -de géographie et tant que je suis restée là, vous n'avez pas bougé -plus qu'un terme... C'est comme cela que j'ai épousé Lefebvre!... je -ne l'aimais pas encore, et je l'adore à présent... Si vous vous étiez -déclaré, je vous aurais préféré à lui, vrai, comme je vous le dis!... -Mais tout cela c'est des histoires de l'autre monde... il n'y faut plus -penser, sire!... - -Et Catherine, en achevant de narrer la scène que nous avons relatée aux -premières pages de ce récit, lança à l'Empereur un coup d'œil ironique. - -Napoléon la regardait attentivement. Son œil si profond s'emplissait de -lueurs étranges à cette évocation du passé. Il reprit avec curiosité: - -—Vous étiez donc alors...? - -—Blanchisseuse!... mon Dieu oui, sire... c'est ce que m'ont encore -reproché vos sœurs... - -—Blanchisseuse!... blanchisseuse!... grommelait l'Empereur, vous -avez donc fait tous les métiers? Cantinière, passe encore, mais -blanchisseuse!... - -—Sire, on fait ce qu'on peut quand on veut vivre honnêtement. Sans -compter que le métier n'était déjà pas si bon... avec les mauvaises -paies... Ainsi, tenez, croiriez-vous qu'il y a dans votre palais un -militaire qui me redoit encore une note de cette époque-là... - -—Vous ne comptez pas sur moi pour vous la faire payer? dit Napoléon, -moitié riant, moitié fâché. - -—Mais si, je ne compte que sur Votre Majesté... - -—Vous êtes folle! - -—Très raisonnable! Je ne réclame que mon dû... D'ailleurs mon débiteur -a fait son chemin... il a une belle position aujourd'hui, fit-elle avec -une pointe de raillerie, en regardant l'Empereur. - -Et elle ajouta, fouillant dans son corsage, et tirant le papier jauni -qu'elle y avait glissé quand le chambellan était venu la demander: - -—Oh! il ne peut pas nier sa dette... j'ai là une lettre où, -reconnaissant la créance, il me priait d'attendre un peu... tenez!... -voyez! voici ce qu'il écrivait: «... Je ne puis en ce moment vous -régler votre note, ma solde insuffisante pour moi doit encore servir -à subvenir aux besoins de ma mère, de mes frères et de mes sœurs, -réfugiés à Marseille, à la suite des troubles dont la Corse a été -le théâtre... Quand je serai réintégré dans mon grade de capitaine -d'artillerie...» - -Napoléon s'était élancé vers elle. Il lui prit vivement la lettre -qu'elle lisait, et en proie à une visible et profonde émotion: - -—C'était donc moi!... Ah! toute ma jeunesse revit dans ce papier -froissé, à l'écriture pâlie... Oui, j'étais pauvre alors, inconnu, -dévoré d'ambition, inquiet sur le sort des miens, préoccupé des -destinées de mon pays... j'étais seul, sans ami, sans crédit, sans que -personne crût en moi... et vous avez eu confiance, vous!... une simple -blanchisseuse... Oh! je me souviens, à présent!... vous avez été bonne, -vous avez été intelligente aussi, seule peut-être vous avez lu dans -l'avenir et deviné que le petit officier d'artillerie ne resterait -pas toujours dans la chambrette de l'hôtel garni où vous lui laissiez -son linge... par compassion pour son abandon et pour sa pauvreté... -L'Empereur ne l'oubliera plus!... - -Napoléon éprouvait une émotion réelle. Toute sa colère était passée. Il -regardait avec une pieuse attention cette lettre, trace ravivée de son -passé dont il ne rougissait pas. Il faisait un effort de mémoire pour -se rappeler les moindres événements de cette époque. - -—Oh! dit-il à la maréchale, à présent je vous revois telle que vous -étiez dans votre boutique de la rue des Orties. Il me semble que j'y -suis... Voici l'atelier avec son escalier, ses tables, ses cuviers, -sa grande cheminée... La porte de votre chambre était à gauche... une -porte d'allée donnait à droite... De grands carreaux, une porte à deux -battants, du linge partout, séchant, repassé... Mais comment donc vous -appeliez-vous à cette époque, où vous n'étiez pas encore mariée? - -—Catherine... Catherine Upscher. - -L'Empereur fit un hochement de tête. Ce nom ne lui disait rien. - -—Vous n'aviez pas un autre nom? Voyez donc... un surnom... un -sobriquet... - -—Si... On me nommait la _Sans-Gêne_! - -—J'y suis!... Et vous avez conservé ce surnom à ma cour!... - -—Partout, sire!... Sur les champs de bataille aussi... - -—C'est juste, dit en souriant l'Empereur, vous avez bien fait de -défendre votre noble jupon de vivandière contre l'insolence des -manteaux de cour, mais évitez ces scènes qui me sont désagréables... -C'est moi, Catherine Sans-Gêne, qui désormais vous ferai respecter -par tout le monde ici... Soyez demain à la chasse que je donne en -l'honneur du prince de Bavière... Devant toute la cour, devant mes -sœurs, je vous parlerai de telle façon que nul n'osera plus vous -provoquer, ni vous reprocher une origine humble et une jeunesse -pauvre, que vous partagez d'ailleurs avec Murat, avec Ney... avec moi, -parbleu!... Mais, voyons, avant que vous vous retiriez, il faut que -l'Empereur acquitte la dette du capitaine d'artillerie... Je vous dois -combien, madame Sans-Gêne? - -Et l'Empereur, gaîment, fouilla dans sa poche. - -—Trois napoléons, sire! - -La maréchale tendit la main. - -—Vous me comptez un peu cher!... dit Napoléon qui savait éplucher un -mémoire et dont la comptabilité immense était minutieusement examinée, -en livres, sous et deniers. - -—Il y a du raccommodage, sire... - -—Mon linge n'était pas si mauvais que cela!... - -—Plus mauvais encore!... et puis il y a les intérêts... - -—Allons, soit!... je vais m'exécuter... - -Et l'Empereur continua à tâter les goussets du gilet, à explorer les -poches du pantalon, dans une recherche hâtive et comique. - -—Ma foi! je joue de malheur, dit-il avec bonhomie, ces trois napoléons -que vous me réclamez, je ne les ai pas sur moi... - -—Ça ne fait rien, sire, je vous ferai encore crédit!... - -—Merci!... Maintenant, venez, il se fait tard... il faut que vous -rentriez... Parbleu! voilà onze heures qui sonnent et tout le monde -dort au palais... nous devrions être au lit tous les deux... Je vais -vous donner Roustan pour vous accompagner... - -—Oh! sire, je n'aurai pas peur... D'ailleurs qui pourrait, la nuit, -s'introduire dans le palais? dit avec tranquillité la duchesse. - -—Non!... par tous ces corridors, déserts et sombres, il vaut mieux que -l'on vous escorte avec un flambeau... - -Et l'Empereur, élevant légèrement la voix, cria: - -—Roustan! - -Une porte intérieure s'ouvrit, et le fidèle mameluck parut. - -—Tu vas accompagner madame la maréchale jusqu'à ses appartements. -C'est à l'autre bout du palais, dit l'Empereur. Prends un flambeau. - -Roustan s'inclina et, empoignant un candélabre, entr'ouvrit la porte du -cabinet impérial donnant sur une grande galerie. - -Il allait se mettre en route, précédant la maréchale, quand, se -retournant, avec le calme oriental, mais aussi avec une expression de -gravité qui fit frissonner Catherine, Roustan dit: - -—Sire, on marche dans la galerie! Un homme en habit blanc... Il se -dirige vers l'appartement de l'Impératrice... - - - - -XIV - -LES MAMELUCKS DE NAPOLÉON - - -Napoléon était devenu terriblement pâle en entendant son fidèle Roustan -lui signaler la présence d'un homme dans la galerie conduisant aux -appartements de Marie-Louise. - -Un habit blanc!... avait dit le mameluck... - -Qui donc pouvait, parmi ceux qui portaient l'uniforme autrichien, -s'introduire ainsi, la nuit, comme un voleur, dans la partie du palais -interdite à tous, sinon cet audacieux écuyer, qui avait poursuivi -l'Impératrice de ses assiduités? - -Le nom de Neipperg se présenta aussitôt à l'esprit de Napoléon. - -Mais il réfléchit et se dit: - -—C'est absurde!... Neipperg est à Vienne... je m'alarme à tort... -Ah çà! est-ce que je deviendrais fou, de rêver partout de cet -autrichien?... Non!... l'habit blanc que signale Roustan, c'est -quelque ancien chouan, un complice de Cadoudal, ce marquis de -Louvigné, peut-être, que Fouché a laissé échapper... Il s'est glissé -dans le palais... il vient pour me surprendre pendant mon sommeil... -pour m'assassiner... mais je veille, et c'est lui que je vais tenir!... - -Alors, rapidement, avec la promptitude qu'il mettait sur le champ de -bataille à disposer ses troupes, il fit signe à Roustan de baisser la -lampe et de se placer derrière la porte de sa chambre à coucher, prêt à -accourir au premier appel. - -Il souffla vivement les bougies éclairant son bureau. - -Le cabinet impérial demeura sombre. Les tisons mourants de la cheminée -jetaient seulement une lueur rougeâtre, très faible, permettant de -discerner la porte donnant sur la galerie. - -L'Empereur la poussa doucement, puis revenant à la maréchale, il lui -prit la main, la serra avec force en murmurant: - -—Taisez-vous!... - -Catherine tremblait et le secret qu'elle devinait semblait prêt à -s'échapper de ses lèvres. - -Elle ne doutait pas que Neipperg ne fût l'homme vêtu de blanc signalé -par Roustan. - -—Le malheureux n'a pas tenu sa promesse, se dit-elle avec douleur... -il a voulu revoir quand même l'Impératrice, il est perdu! Que faire?... - -Elle cherchait et ne trouvait rien. - -Il fallait se résigner, attendre, subir la pression implacable des -événements. - -Prostrée, tout son sang refluant au cœur, elle s'affaissa sur un -canapé, auquel Napoléon, anxieux, mais redevenu calme et maître de lui, -s'accouda, attentif, guettant la venue de celui qu'il supposait un -royaliste. - -Un glissement doux se fit entendre, et sur le tapis un froissement -soyeux se produisit. - -La porte du cabinet s'était ouverte, et dans la traînée immense que -projetaient les bûches agonisantes du foyer, une femme était apparue. - -Elle s'avançait avec précaution, l'oreille tendue, les mains tâtant -devant et sur les côtés les meubles épars rencontrés... - -—Madame de Montebello! murmura la maréchale, reconnaissant la dame -d'honneur de Marie-Louise. - -Napoléon de nouveau lui serra vigoureusement la main, craignant un cri, -un mouvement qui prévînt... - -La présence de la dame d'honneur, aux écoutes dans son cabinet, sondant -les ténèbres et semblant précéder et guider quelqu'un, lui avait rendu -tous ses soupçons... - -Il suivait d'un œil, qui devait être chargé de fureur, les mouvements -lents et circonspects de madame de Montebello s'assurant que ni -l'Empereur, ni personne ne veillait dans le cabinet. - -Il la vit s'éloigner doucement, entr'ouvrir la porte sans doute pour -gagner par la galerie la chambre de l'Impératrice... - -Alors, n'y tenant plus, il s'élança... - -Au moment où il franchissait le seuil du cabinet, il se heurta contre -un homme qui lui dit: - -—Puis-je passer, duchesse?... - -Mais Napoléon, empoignant rudement l'intrus, l'amena dans le cabinet, -en criant: - -—Roustan!... - -Le mameluck parut aussitôt, un flambeau à la main. - -—Neipperg!... C'est bien lui!... dit avec rage Napoléon, reconnaissant -l'homme qu'il tenait. - -Effaré, ne sachant que dire, l'imprudent amoureux pris au piège -s'efforçait de garder une contenance digne. - -Un cri de femme avait répondu à l'exclamation de l'Empereur. - -Madame de Montebello, surprise au moment où elle allait ouvrir la porte -de l'Impératrice dont elle avait la clef, n'avait pu s'empêcher de -révéler sa présence. - -Dans sa colère, l'Empereur l'avait oubliée. - -—Roustan, emmène cette femme, dit-il en la désignant, et reviens -seulement quand je t'appellerai... - -Le mameluck entraîna madame de Montebello anéantie. - -—A nous deux, monsieur, dit Napoléon vivement à Neipperg à qui -Catherine avait lancé un regard de pitié, avec un geste désespéré. - -—Que faites-vous dans mon palais... la nuit... vous introduisant -comme un voleur?... Je vous croyais à Vienne... Comment êtes-vous ici? -Répondez, monsieur, fit Napoléon d'une voix étranglée, cherchant à se -maîtriser. - -Neipperg, très pâle, s'efforçant lui aussi d'être calme, dit lentement: - -—Sire, j'ai en effet quitté Vienne. - -—Pour quel motif? - -—Sur l'ordre de mon souverain... - -—Dans quel but? - -—Pour remplir une mission confidentielle auprès de S. M. -l'Impératrice... ma souveraine aussi. - -—Ah!... et c'est la nuit que vous venez en ambassade?... Vous -moquez-vous de moi, monsieur l'envoyé extraordinaire!... - -—Votre Majesté m'ayant banni de sa présence, l'entrée au grand jour de -ce palais m'étant interdite, j'ai dû me résoudre à tenter d'y pénétrer -à une heure insolite, je l'avoue... - -—Minuit n'est pas, en effet, l'heure habituelle pour présenter ses -lettres de créance... - -—C'est l'heure que m'a indiquée ma souveraine... - -—L'Impératrice vous a donné rendez-vous à minuit!... dans sa -chambre!... - -—A minuit S. M. l'Impératrice devait me remettre la réponse que je -sollicite d'elle au nom de l'empereur d'Autriche, mon maître... - -—L'Impératrice n'a pas pu prendre un tel engagement... vous mentez, -monsieur!... - -Neipperg tressaillit sous l'insulte. - -—Sire, dit-il, les dents serrées, je suis général autrichien, j'ai -rang de ministre plénipotentiaire... Je suis ici le représentant de mon -souverain auprès d'une archiduchesse d'Autriche... Vous m'outragez... -dans votre palais, où je ne puis ni vous répondre, ni vous imposer les -égards qui me sont dus, Sire, c'est une lâcheté! - -—Misérable! s'écria l'Empereur, justement mis hors de lui par -l'audacieuse impertinence de cet homme qui essayait de le braver, dans -son propre logis, après avoir essayé de lui voler sa femme... - -Et, dépassant la mesure, son tempérament violent reprenant le dessus, -d'un geste irréfléchi, Napoléon, portant la main à la poitrine de -Neipperg, ajouta: - -—Vous êtes venu, la nuit, chez moi, comme un assassin, vous êtes -indigne de porter les nobles insignes de votre grade! - -Alors, joignant l'action à la menace, d'un mouvement impulsif, Napoléon -arracha les aiguillettes de l'uniforme de Neipperg... - -Exaspéré, bondissant sous cette violence, Neipperg s'écria: - -—Ah! malheur à vous!... - -Et, aussitôt, il tira son épée... - -Catherine Lefebvre s'était jetée entre lui et l'Empereur... - -—A moi, Roustan! avait crié celui-ci, n'ayant, pour se défendre, que -les aiguillettes arrachées, qu'il brandissait comme un fouet. - -En une seconde, la porte de la chambre impériale s'était ouverte, -Roustan bondissait sur Neipperg, le terrassait, le désarmait et lançait -un sifflement particulier... - -A ce signal, trois mamelucks, placés sous ses ordres pour la sûreté -personnelle de l'Empereur, surgissaient et l'aidaient à contenir -Neipperg. - -La maréchale Lefebvre s'était précipitée vers Napoléon. - -—Grâce, sire! soyez clément! suppliait-elle. - -Mais Napoléon, la repoussant, alla vers la porte de la galerie et cria: - -—Monsieur de Lauriston!... monsieur de Brigode!... monsieur de -Rémusat!... venez tous! - -Presque aussitôt le chambellan de service et les aides de camp du jour, -qui attendaient dans la pièce qui leur était réservée, derrière le -cabinet de l'Empereur, accoururent. - -—Voici un homme, messieurs, qui a levé l'épée sur moi... M. de -Brigode, prenez son épée... M. de Lauriston, assurez-vous de sa -personne... - -Les mamelucks aidèrent Neipperg à se relever. - -M. de Brigode se saisit de l'épée, M. de Lauriston mit la main sur -l'épaule du comte redevenu impassible, en disant: - -—Au nom de l'Empereur, monsieur, je vous arrête!... - -Et il se tourna vers Napoléon, ajoutant: - -—Où dois-je conduire le prisonnier? - -D'une voix brève, l'Empereur répondit: - -—Gardez M. de Neipperg dans la salle qui vous est réservée. Qu'on -prévienne le duc de Rovigo. Qu'il prenne les mesures nécessaires -pour qu'une cour martiale se réunisse sur l'heure, qu'elle établisse -l'identité du coupable et, après avoir constaté le flagrant délit de -l'attentat commis sur ma personne, qu'elle rende sa sentence. Au point -du jour, j'entends que tout soit fini. - -Et, tandis qu'on emmenait M. de Neipperg dans la salle des aides de -camp, Napoléon rentra dans sa chambre laissant, consternés et sous -une impression d'angoisse poignante, tous ceux qui avaient été les -spectateurs de cette scène tragique. - - - - -XV - -LA DETTE DE LA CANTINIÈRE - - -La maréchale était demeurée accablée en entendant l'arrêt terrible -prononcé par Napoléon. - -Elle cherchait vainement le moyen de sauver Neipperg. - -Songer à intercéder pour lui auprès de l'Empereur était folie. Neipperg -était condamné. Rien ne pouvait le soustraire à la vengeance de -Napoléon. Le souverain tout-puissant punissait l'outrage fait au mari. - -Elle ruminait, dans sa tête, vingt moyens, tous plus impossibles, plus -impraticables les uns que les autres, quand Lefebvre parut. - -Il était en grand uniforme, le front soucieux, visiblement accablé par -la nouvelle de l'arrestation de Neipperg que venait de lui apprendre un -aide de camp. - -—Eh bien! lui dit sa femme, tu sais... - -—Tout, hélas!... le malheureux s'est perdu lui-même... - -—As-tu un moyen pour apitoyer l'Empereur, pour obtenir sa grâce?... - -—Aucun. L'Empereur m'a fait appeler... en ma qualité de maréchal -du palais intérimaire, c'est à moi que revient la triste mission de -présider la cour martiale qui va juger cet infortuné... - -—Et tu obéiras? - -—Est-ce qu'on désobéit à l'Empereur!... - -—Pourtant tu le sais, le comte de Neipperg m'a sauvé la vie autrefois -à Jemmapes. Moi aussi, on allait me fusiller comme un homme; sans lui, -je ne serais pas là... - -—Oui, nous avons contracté une dette envers lui, dit Lefebvre d'une -voix sombre, et puis tu l'avais empêché d'être tué aussi, le matin du -Dix-Août: ça engage ces choses-là... Ah! tonnerre! et je ne puis rien -faire pour lui... mon devoir m'oblige!... Oh! il y a des moments où -c'est pénible le devoir et où l'on se demande si vraiment c'est vrai -et c'est juste la discipline, l'obéissance... Enfin! j'exécuterai -l'ordre de l'Empereur, mais il aurait bien dû charger un autre de cette -besogne-là!... - -—Moi, je ne suis pas maréchal du palais... je n'ai ni devoirs à -remplir, ni ordres à exécuter ici... je suis une femme... j'ai pitié -de ce malheureux!... Tu as parlé d'une dette, Lefebvre! C'est la -cantinière qui doit, la maréchale va essayer de l'acquitter... -Laisse-moi faire. - -—Que veux-tu tenter?... - -—L'impossible!... Voyons, Lefebvre, qui est-ce qui peut pénétrer -auprès de l'Impératrice? - -—A présent?... personne!... Les ordres sont formels... - -—Quoi! pas un moyen de lui faire parvenir un avis?... un mot?... lui -recommandant la prudence, la prévenant de ce qui se passe... - -—Non!... cependant, seul, sous le prétexte de m'assurer que les -sentinelles sont bien à leur poste, comme maréchal du palais, je puis -m'approcher de la porte de la chambre de Sa Majesté... - -—Tu le peux?... Eh bien! dit Catherine radieuse, voilà déjà une -planche de salut... Lefebvre, tu vas m'aider? - -—A quoi?... je ne comprends pas bien... tu sais, moi, surtout une nuit -comme celle-ci, j'ai besoin qu'on m'explique les choses... - -—Ecoute-moi alors. Tu vas chercher à te placer le plus près possible -de la chambre où l'Impératrice repose. - -—Ça, c'est facile. - -—Tu feras du bruit de façon à l'éveiller. Tu tâcheras qu'elle -reconnaisse ta voix. La présence d'un maréchal à sa porte, la nuit, -la mettra en éveil. Elle cherchera à deviner ce que signifie tout -cet émoi. Elle s'inquiétera en ne voyant plus auprès d'elle sa dame -d'honneur... Tu comprends? - -—A peu près... et quand j'aurai fait tout ce bruit, qu'est-ce qui se -passera?... - -—Tu diras très haut à tes sentinelles: «Veillez bien à ce que personne -ne pénètre chez l'Impératrice... saisissez-vous de toute personne qui -serait trouvée portant une lettre... fût-ce pour S. M. l'empereur -d'Autriche!...» tu crieras le plus fort que tu pourras le nom de -l'empereur d'Autriche... c'est entendu?... - -—Je ne saisis pas très bien... si tu m'expliquais?... - -—Inutile... les minutes sont des secondes et les heures des minutes, -dans une circonstance pareille... va et fais vite!... - -Et comme Lefebvre s'éloignait, ruminant la mission que lui donnait sa -femme, elle lui répéta: - -—Crie surtout le plus fort que tu pourras le nom de l'empereur -d'Autriche... - -Quand Lefebvre se fut dirigé vers la galerie conduisant aux -appartements de Marie-Louise, la maréchale chercha des yeux quelqu'un à -qui demander conseil. - -Elle ne vit que des officiers d'ordonnance et des aides de camp -auxquels on ne pouvait adresser une question concernant le prisonnier -qu'ils étaient chargés de garder; il ne fallait pas songer à les -intéresser au sort de ce malheureux. - -A deux reprises, M. de Lauriston était sorti de la chambre de -l'Empereur, s'informant si le duc de Rovigo n'était pas arrivé. - -—Que fait donc le ministre de la police? comment n'est-il pas déjà -accouru?... il ne sait donc pas ce qui se passe!... - -—Le ministre de la police actuel ne sait rien... pas même que sa femme -le trompe!... dit une petite voix aigrelette et sarcastique. - -—Avec vous, monsieur le duc? fit M. de Lauriston. - -—C'est bien possible... histoire d'être renseigné sur ce qui se fait -chez mon successeur! redit la même petite voix pointue. - -—Ah! monsieur Fouché! c'est le ciel qui vous envoie! s'écria -Catherine, courant à lui. - -—Assez de gens me supposent damné, pour qu'une fois par hasard je -paraisse descendre des régions célestes! répondit l'ancien ministre de -la police, toujours alerte, ironique et fin, avec son museau de renard -et sa face blême et parcheminée. Et que désirez-vous de moi? reprit-il -de sa voix qui sonnait faux. - -—Vous pouvez me rendre un grand, un immense service... - -—Et lequel?... Vous savez que j'ai toujours eu une grande amitié -pour vous... nous sommes d'anciennes connaissances!... vous m'avez -connu, battant le pavé de Paris, sans autre instrument de fortune -que mon civisme et mon ardeur révolutionnaire, moi, je vous ai vue -blanchisseuse... et vous voilà duchesse... - -—Et, comme on vous l'avait prédit, vous avez été ministre de la -police.... - -—Je l'ai été... et je le redeviendrai! dit Fouché avec un de ces -sourires obliques qui éclairaient si curieusement sa physionomie -blafarde... mais de quoi s'agit-il, chère duchesse?... - -—Vous savez ce qui est survenu à M. de Neipperg... - -—Oui... on attend Savary pour le faire fusiller... - -—Il ne faut pas que M. de Neipperg meure!... Monsieur le duc, je -compte sur vous pour m'aider à le sauver... - -—Sur moi?... et pourquoi, diable, compter sur moi?... M. de Neipperg -est un Autrichien... un ennemi déclaré de l'Empereur... il n'est ni mon -ami, ni mon parent... je ne vois pas du tout pourquoi je m'occuperais -de ce personnage... un maladroit... un étourneau qui se jette dans les -bras des mamelucks en cherchant ceux d'une jolie femme! - -—Mon cher Fouché, ne soyez pas si dur!... - -—Pourquoi m'attendrirais-je?... Ah! prouvez-moi que j'ai un intérêt -quelconque à m'occuper de M. de Neipperg et immédiatement je change -de langage et je mets à votre disposition tout ce que je puis avoir -d'habileté!... J'avais pensé, je ne vous le cacherai pas, à m'occuper -de M. de Neipperg... Mais sa sottise de cette nuit, cette façon stupide -de tomber dans la nasse, m'ôte tout espèce de goût pour son aventure. - -L'arrestation soudaine de Neipperg avait en effet entravé les projets -de Fouché qui comptait se faire un mérite de surprendre le téméraire -écuyer et qu'il se promettait selon les circonstances, de livrer à -l'Empereur ou de faire échapper. - -Une affaire avortée. Il en concevait quelque méchante humeur. C'était -bien la peine d'avoir observé, surveillé, filé M. de Neipperg avec si -grand soin, pour qu'il se fît happer au collet par Roustan. - -Les paroles de la maréchale Lefebvre lui donnaient cependant quelque -espoir. Peut-être pourrait-on reprendre en sous-œuvre l'édifice écroulé? - -—Et quel intérêt, selon vous, aurais-je, ma chère duchesse, -demanda-t-il d'une voix insinuante, à me préoccuper du sort de M. de -Neipperg?... - -—Un intérêt considérable... Vous désirez redevenir ministre de la -police?... - -—Oh! pour le bien de l'Etat et la sécurité de l'Empereur, voilà tout! -fit-il modestement. - -—Voici l'occasion offerte: sauvez M. de Neipperg... - -—Ce serait plutôt m'exposer à être exilé par Sa Majesté!... - -—Du tout!... Comprenez-moi bien... Comme il n'y a pas la moindre -intrigue entre l'Impératrice et M. de Neipperg... - -—Oh! pas la moindre intrigue!... - -—En douteriez-vous?... - -—Jamais!... Alors, M. de Neipperg établira son innocence... - -—Pas lui, tout seul? - -—Qui donc avec lui? - -—Mais, l'Impératrice! - -—C'est juste... Elle est la première intéressée... Et alors, que se -passera-t-il? - -—Si vous êtes parvenu à retarder la réunion de la cour martiale, à -ajourner l'exécution... à renvoyer Savary... si l'Impératrice a le -temps d'intervenir..., notre condamné est sauvé... - -—Et alors? - -—L'Impératrice, sachant que c'est grâce à vous qu'un sursis a été -obtenu et que l'exécution sommaire a pu être arrachée à Savary, insiste -auprès de l'Empereur pour que celui-ci soit renvoyé... Elle vante votre -habileté, proteste contre l'injustice dont vous êtes l'objet et obtient -facilement de son auguste époux qu'on vous rende les fonctions que vous -remplissez si bien... - -—Ma foi! vous m'avez convaincu, duchesse! dit Fouché, ouvrant -sa tabatière, et puisant une prise légère, ainsi qu'il en avait -l'habitude dans les moments de délibération intime... C'est -parfaitement raisonné... et je vais essayer d'enlever ce pauvre M. de -Neipperg à Savary... - -—Qu'allez-vous faire?... - -—Il faut que je voie l'Empereur sur-le-champ. - -A ce moment, Constant, le valet de chambre, paraissait, et de nouveau -s'informait du duc de Rovigo. L'Empereur le réclamait avec insistance. - -—Voulez-vous dire à Sa Majesté que je suis là, mon bon Constant, -fit Fouché s'avançant d'un air aimable vers le très influent valet -de chambre... faites savoir à Sa Majesté que je me tiens à sa -disposition... - -Constant, qui avait des obligations envers l'ancien policier, s'inclina -d'un air entendu, indiquant qu'il transmettrait la demande d'audience. - -—Si Savary tarde encore dix minutes et que je puisse parler à -l'Empereur, M. de Neipperg est hors de danger! dit Fouché avec -conviction. - -—Et quel moyen emploierez-vous? demanda la maréchale. - -—Je représenterai à Sa Majesté qu'il est impossible qu'elle livre -au peloton d'exécution, sur-le-champ, sans procédure, presque -sans jugement, un homme surpris, la nuit, dans son palais... ce -serait se couvrir de ridicule... et aussi compromettre terriblement -l'Impératrice... irriter la cour d'Autriche et justifier en même temps -toutes les histoires scandaleuses qui courent sur une prétendue -intimité de M. de Neipperg et de Marie-Louise. - -—Mais comment expliquerez-vous la présence de cet imprudent dans le -palais?... - -—Une conspiration... - -—Il faudrait qu'il y en eût une... - -—Ce n'est pas nécessaire... un bon ministre de la police en a toujours -deux ou trois en réserve... J'ai conservé les éléments de deux fort -jolis complots, l'un avec les républicains... Lahorie, Malet, les -Philadelphes... mais il serait peu vraisemblable que le comte de -Neipperg, un général autrichien et un diplomate très aristocrate, se -fût accointé avec ces anciens jacobins... Non! il serait préférable de -le mêler à un complot royaliste... le comte de Provence, les émigrés à -Londres... il se trouvera là avec des gens de son monde... - -—Mais une conspiration, c'est grave!... si l'on allait trouver des -preuves?... - -—Puisqu'il n'y a pas de conspiration! Après tout, fit Fouché avec son -sourire sceptique, ce serait assez curieux qu'il y en eût une et qu'on -découvrît des preuves. Mais cela nous ferait toujours gagner du temps, -et puis, nous n'avons pas le choix des moyens!... Eh! voici Constant -qui revient... Eh bien! Sa Majesté me fait appeler?... - -—Sa Majesté a répondu qu'elle recevrait M. le duc d'Otrante, mais -seulement après avoir vu M. le duc de Rovigo... - -Fouché fit une grimace. - -—Sa Majesté n'a dit que cela?... - -—Sa Majesté a ajouté: je ne suis pas pressé de recevoir M. le duc -d'Otrante... c'est encore quelque sotte histoire de conspiration -qu'il veut me conter... qu'il me laisse d'abord en finir avec M. de -Neipperg... Ainsi, monsieur le duc, il faut attendre!... du reste voici -M. de Rovigo... je vais l'annoncer... - -Savary arrivait, en effet, essoufflé, un peu ahuri. - -—Eh bien? Qu'y a-t-il? Savez-vous pourquoi l'Empereur me fait appeler -au milieu de la nuit, vous qui prétendez savoir tout? dit Savary à son -prédécesseur. Et il ajouta avec dédain: Je parie que c'est à vous que -je dois ce réveil! Vous aurez encore fourré dans l'esprit de Sa Majesté -l'idée d'une conspiration, d'un complot militaire! - -—Pas le moins du monde, répondit Fouché de son air le plus -indifférent. Il s'agit de M. de Neipperg, vous savez, l'ancien écuyer. - -—M. de Neipperg? Eh! mais il est bien tranquillement dans ses -propriétés, auprès de Vienne. Il chasse, il pêche, il joue de la flûte. -Je viens justement de recevoir un rapport très détaillé. On ne voit que -lui aux environs de Vienne. - -—Eh bien, mon cher successeur, dites cela à l'Empereur, il sera -content et vous félicitera de la sûreté de vos renseignements. - -—Oh! il n'y a pas grand mérite. Je vais le lui annoncer bien -simplement. M. de Neipperg est toujours à Vienne, voilà tout!... - -Et Savary entra, la tête haute et le regard confiant, dans la chambre -de l'Empereur. - -—Patatras!... tout mon échafaudage est par terre! dit Fouché à la -maréchale... il faut chercher autre chose... - -—Oui, cherchons... cherchons vite!... - -—Voyons... Voici un autre expédient... le moyen n'est pas très -bon... enfin, il faut tout essayer!... M. de Neipperg connaît votre -écriture?... eh bien, écrivez ce que je vais vous dire... - -Fouché alors, prenant du papier et un buvard sur le bureau de -l'Empereur, dicta à Catherine, qui écrivit non sans efforts, car la -plume lui était lourde et l'orthographe légère, deux lignes dans -lesquelles on commandait à Neipperg de feindre le sommeil et de sauter -par la fenêtre qu'il ouvrirait doucement, tandis que l'on essaierait de -détourner l'attention de ses gardiens. - -—Faites-lui remettre ce buvard de votre part, dit Fouché à Catherine -quand elle eut, avec mille peines, achevé la dictée... vous expliquerez -que c'est pour qu'il puisse écrire à sa mère avant de mourir... on ne -lui refusera pas cette grâce... - -La maréchale transmit la demande et le buvard, contenant l'avis -d'évasion, à M. de Lauriston qui prit sur lui de faire la commission. - -M. de Lauriston revint au bout de quelques instants, les mains vides. -Le buvard était parvenu à destination, sans que son contenu eût été -révélé à ceux qui devaient veiller sur la personne de Neipperg. - -—Je vous quitte un moment, dit Fouché, prenant une prise avec -satisfaction, il faut que j'aille poster des hommes à moi, au bas de la -fenêtre, pour recevoir notre prisonnier... Vous, madame la maréchale, -essayez d'attirer ici M. de Brigode qui, par la porte laissée -entr'ouverte, surveille M. de Neipperg... il faut que votre protégé -puisse ouvrir la fenêtre et disposer son manteau de façon à faire -croire qu'il dort... A tout à l'heure, et bon espoir!... - -Fouché sortit doucement. Il glissa comme une ombre entre les officiers -de service et disparut, sans avoir fait remarquer son évanouissement. - -La maréchale, s'enhardissant, dit à haute voix: - -—M. de Brigode, auriez-vous l'obligeance de demander à l'Empereur si -je puis me retirer ou si je dois attendre qu'il me fasse appeler?... - -—L'Empereur veut vous interroger, madame! dit la voix redoutable de -Napoléon, derrière elle. - -—Sire, je suis à vos ordres! répondit Catherine devenue tremblante. - -L'Empereur revenant calme, ne lui présageait rien de bon. S'il allait -faire hâter l'exécution? Savary l'accompagnait: le prisonnier aurait-il -le temps de fuir?... - -Toutes ces angoisses se pressaient dans son cœur et le torturaient. - -—Vous avez bien compris, cette fois, dit rudement Napoléon à Savary, -tâchez de ne pas être malavisé et incapable comme d'habitude..... -allez!... - -—Sire, des sapeurs du génie creusent une fosse dans la forêt, répondit -le duc de Rovigo en s'inclinant, et dans trois heures, au lever du -soleil, le condamné sera couché dedans, rien n'indiquera l'emplacement -où aura été confiée à la terre sa dépouille coupable!... - -Et le ministre de la police sortit à reculons, saluant toujours, tout -fier d'avoir bien compris les instructions de l'Empereur, certain -d'être félicité quand il viendrait annoncer que tout était fini. - -—A nous deux!... dit l'Empereur sèchement en regardant Catherine avec -des yeux durs, ou plutôt à nous trois, qu'on fasse venir madame de -Montebello et qu'on nous laisse seuls... - -La dame d'honneur parut, accablée, se cachant le front dans les mains. - -Alors Napoléon se livra à un interrogatoire en règle. - -Il pressa de questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre. -Il voulait absolument leur arracher un aveu, une révélation. Madame de -Montebello avait introduit Neipperg et le guidait dans le palais vers -l'appartement de Marie-Louise; la maréchale Lefebvre était liée avec le -comte de Neipperg; durant son séjour en France le comte venait souvent -chez Lefebvre, on avait même supposé une intrigue avec la maréchale. -Pour mieux cacher son jeu, Neipperg laissait s'égarer les soupçons de -ce côté. Bref, toutes deux devaient savoir quelque chose. - -Et en les tenant sous son regard perçant, que nul ne pouvait soutenir, -Napoléon leur ordonnait de ne rien cacher de la vérité, si douloureuse -fût-elle à entendre. - -Napoléon subissait à ce moment un cuisant supplice. - -Il voulait savoir si réellement Marie-Louise le trompait, et combien il -eût souffert de la révélation! - -Mais il lui semblait que l'incertitude était la pire torture. - -Il craignait de connaître la réalité; mais il ne pouvait supporter -l'angoisse du doute. Il aurait volontiers crié: «Ma couronne, mon -sceptre, mon empire, pour un mot, pour un indice, pour une preuve!» -Dans son cerveau si puissant, et pour l'instant si troublé, si -annihilé, mille pensées confuses bouillonnaient. Il entrevoyait -vingt solutions baroques ou terribles. Avec la prodigieuse faculté de -concevoir qu'il possédait et son génie imaginatif, allant toujours -au-devant des hypothèses les plus hardies, des éventualités les -plus improbables, il bâtissait toutes sortes de suppositions, il -adoptait et rejetait les résolutions les plus contraires, et puis, -avec douleur, il considérait son bonheur brisé, ses espoirs anéantis, -tout son échafaudage dynastique encore une fois démoli: Marie-Louise -renvoyée chez son père, la guerre le brouillant de nouveau avec -tous les rois de l'Europe, les Français irrités de cette coalition -nouvelle issue d'une querelle de ménage, et, par-dessus tout, ce qui -le poignait, ce qui l'abattait, ce qui le faisait, lui, le grand -homme, le potentat dominateur, faible, petit, vaincu, c'était l'atroce -vision de Marie-Louise se donnant à un autre... Etait-ce possible? -Comment! Marie-Louise avait pu s'abandonner? Il lui faudrait donc -la repousser, la maudire, vivre loin d'elle, renoncer à la joie de -son corps, à l'ivresse des nuits passées auprès d'elle!... Comment -pourrait-il exister désormais sans cette Louise à laquelle sa chair -s'était accoutumée, soudée, rivée?... Oh! que lui importait la gloire -entassée, les victoires accumulées, les territoires conquis et des -trônes devenus des parures dont il faisait cadeau à ses frères, à ses -maréchaux, à leurs femmes... Rien ne lui était plus sur la terre, hors -sa Louise!... Voilà pourquoi, avec une âpre anxiété, il se penchait -vers ces femmes, qui, peut-être, savaient la vérité, qui pouvaient -faire cesser le supplice qu'il endurait, ou du moins le changer, le -préciser... C'était le doute affreux qu'il voulait d'abord faire -cesser... Et, avec l'opiniâtre ténacité d'un inquisiteur d'Espagne -cherchant à arracher au patient le secret de son âme, il pressait des -plus vives questions madame de Montebello et la maréchale Lefebvre, -fixant sur elles son regard ardent, ne perdant pas un mouvement des -muscles de leur visage, cherchant à lire jusqu'au plus profond de leur -conscience, fouillant de l'œil et de la pensée leur être tout entier. - -Les deux femmes subirent avec énergie cet examen et, par leur ferme -contenance, diminuèrent les soupçons de Napoléon, pansèrent la plaie -vive qui saignait. - -Sa voix s'adoucit, son regard devint moins fixe, moins cruellement -immobile. - -—Alors, vous pensez, madame la duchesse de Dantzig, que je suis -l'objet d'une illusion en ce qui concerne la présence de M. de -Neipperg, ici, la nuit? dit-il d'un ton moins irrité... Vous croyez -vraiment que madame de Montebello dit la vérité, lorsqu'elle affirme -qu'il ne s'agissait que d'une lettre confidentielle à remettre à M. de -Neipperg, par son entremise... lettre destinée à mon beau-père? - -—Sire, je suis persuadée que voilà toute la vérité, rien que la -vérité, dit avec énergie la maréchale. - -—Je voudrais que ce fût la vérité! murmura Napoléon avec un accent -douloureux. - -—Mais, sire, vous avez un moyen de vérifier l'affirmation de madame de -Montebello! dit alors Catherine, qui venait tout à coup de concevoir -une idée hardie mais pouvant avoir des chances de persuader Napoléon. - -—Dites ce moyen! - -—S. M. l'Impératrice repose... elle ne sait rien de ce qui se passe -dans le palais... - -—Rien... le secret, le silence ont été recommandés... des sentinelles -ont empêché qui que ce fût de communiquer avec elle ou avec ses femmes. - -—Eh bien! sire, faites comme si vous n'aviez rien découvert... laissez -madame de Montebello accomplir, sous vos yeux, sa mission, vous verrez -bien alors si l'on vous trompait, vous saurez la vérité par vous-même. - -—Pardieu! vous avez du sens, madame la duchesse... et je vais -sur-le-champ tenter l'expérience que vous m'indiquez. Seulement, -ajouta-t-il sévèrement, en serrant très fort le bras de madame de -Montebello, prenez garde de me jouer, madame!... pas un mot, pas -un geste qui puisse avertir l'Impératrice... Allez!... je vous -surveille!... - -Sur l'ordre de l'Empereur, la dame d'honneur se dirigea vers la -chambre de l'Impératrice, les jambes mollissant sous elle, tous les -membres agités d'un tremblement convulsif, car elle ne pouvait savoir -que Marie-Louise avait été avertie, par le commandement à haute voix -de Lefebvre s'adressant aux sentinelles placées à sa porte, ayant -ajouté que toute lettre remise par elle serait interceptée et portée à -l'Empereur. - -Napoléon, en proie à une fièvre, se tenait debout, dans un coin, la -main crispée, serrant le bras d'un fauteuil, écoutant, observant, la -tête penchée et les yeux brillant d'une flamme mauvaise... - -Madame de Montebello, cependant, avait pénétré dans la chambre de -Marie-Louise et, laissant, selon l'ordre de l'Empereur, la porte -ouverte, elle dit très distinctement: - -—Madame, c'est M. de Neipperg qui m'envoie chercher la réponse que -vous devez lui donner... Il est dans l'antichambre... Il attend... que -dois-je répondre de votre part?... - -L'Impératrice poussa un soupir, comme une personne dont on interrompt -le sommeil, étira ses bras, et, prenant sur la table, près de son lit, -une lettre cachetée, la remit à madame de Montebello, en disant: - -—Voici ma réponse... faites mes amitiés à M. de Neipperg... et -laissez-moi, car je tombe de sommeil!... - -La dame d'honneur revint vers Napoléon, la lettre à la main. - -Celui-ci s'en empara avec avidité, fit sauter le cachet et lut... - -La maréchale Lefebvre et madame de Montebello, avec anxiété, -observaient le visage de l'Empereur pendant cette lecture. - -Elles virent sa physionomie s'éclaircir au fur et à mesure qu'il -parcourait l'écriture, puis, tout à coup, il éclata de rire, et, -serrant la lettre à deux mains, il la porta à ses lèvres d'un mouvement -passionné. - -—Cette chère Louise!... murmura-t-il, comme elle m'aime!... - -Puis, s'adressant aux deux femmes: - -—Vous aviez raison, mesdames... Pas un mot qui puisse alarmer le mari -le plus jaloux... rien que de la politique... Ah! l'Impératrice n'est -pas toujours de mon avis... mais nous nous expliquerons là-dessus... -Un seul mot vise M. de Neipperg: ma chère Louise prie son père de -faire choix à l'avenir d'un autre messager, la présence à ma cour du -personnage qu'il a désigné ayant fourni matière aux commérages des -gazetiers. Ah! duchesse, je suis trop heureux! dit Napoléon avec un -accent sincère de joie et, s'approchant de Catherine, il lui pinça -l'oreille avec vigueur. - -C'était sa pince des heures de triomphe. - -—A présent, sire, que vos craintes sont effacées, dit Catherine, -se dégageant et se frottant l'oreille, j'espère que vous allez -contremander votre cour martiale et renvoyer M. de Neipperg... - -—Qu'il parte sur-le-champ, et qu'il suive le conseil de -l'Impératrice..., qu'on ne le voie plus à ma Cour, qu'il évite de -venir en France... Je ne lui en veux pas autrement!... Parbleu! je -n'ai jamais cru un seul instant qu'il fût coupable... qu'il y eût la -moindre apparence de trahison là-dessous... Une sotte aventure due -à la méfiance de mon beau-père qui veut savoir si je rends sa fille -heureuse, voilà tout! fit-il avec aplomb... Quant à ce pauvre M. de -Neipperg, vous allez voir! - -Et l'Empereur, qui était alors comédien de bonne foi et oubliait tous -ses soupçons, toutes ses fureurs, appelant M. de Rémusat, lui dit: - -—Prenez l'épée de M. de Neipperg, qui est là sur mon bureau, et -rendez-la-lui... en l'invitant toutefois à en faire un meilleur usage... - -—Et que faudra-t-il faire ensuite? demanda le chambellan. - -—Conduire M. de Neipperg à sa voiture, et lui souhaiter bon voyage... -M. de Neipperg est libre!... - -—Hélas! M. de Neipperg est mort! dit une voix derrière le chambellan. - -C'était Savary qui venait d'entrer, accompagné d'aides de camp et -d'officiers de service. - -—Comment mort? Vous l'avez déjà fusillé? dit l'Empereur avec -accablement. Pourquoi cette précipitation? Vous deviez attendre le -point du jour. - -—Sire, répondit Savary, c'était mon intention. Mais M. de Neipperg -s'était évadé. Il avait sauté par la fenêtre. Heureusement des agents -avaient été postés là. Ils l'ont cueilli. Ils l'ont mis en voiture et -conduit au peloton d'exécution qui attendait dans la forêt. Tenez, M. -le duc d'Otrante, qui se trouvait là... - -—Oh! par hasard! dit Fouché, s'avançant, sa tabatière à la main. - -—M. le duc d'Otrante peut certifier à Votre Majesté que les choses se -sont passées comme j'ai l'honneur de les lui rapporter. - -—Vous êtes un maladroit! dit sévèrement l'Empereur; puisque M. de -Neipperg s'évadait, il fallait le laisser courir... n'est-ce pas votre -avis, Fouché? - -—Votre Majesté a parfaitement raison. Si j'avais eu l'honneur d'être -encore ministre de la police, j'aurais deviné que quelque malentendu -pouvait exister... il fallait prévoir que l'Empereur se raviserait, et -mieux informé, ferait grâce... - -—Oui, on devait prévoir! dit Napoléon à Savary, abasourdi des -reproches... Vous ne savez pas prévoir, monsieur, vous ne pouvez savoir -administrer! - -—Il fallait, continua Fouché, profitant de l'approbation impériale, -donner aux agents l'ordre de conduire le prisonnier du côté opposé à -la forêt où l'attendait le peloton... voici ce que j'aurais fait si -j'avais eu l'honneur d'être ministre de la police! - -—C'est regrettable que vous ne le soyez pas! dit Napoléon. - -—Ma foi! sire, reprit vivement Fouché, pardonnez-moi alors... car j'ai -fait comme si je l'étais... - -—Comment cela? - -—Prévoyant qu'il y avait une erreur et persuadé que Votre Majesté, -après s'être renseignée et ayant reconnu la parfaite innocence de -toutes les personnes en cause, regretterait la décision lancée dans un -moment de colère et ferait grâce à M. de Neipperg, j'ai pris sur moi de -commander aux agents,—des hommes sur qui je pouvais compter,—je leur -ai ordonné de tourner le dos à la forêt et de mener M. de Neipperg sur -la route de Soissons... ils ont cru que j'étais redevenu ministre de la -police. - -—Vous l'êtes! s'écria vivement l'Empereur, charmé de la solution que -lui apportait Fouché. - -—Ces agents m'ont donc obéi, sire... si bien que M. de Neipperg n'est -pas du tout mort, comme l'affirmait à Votre Majesté M. le duc de -Rovigo, qui n'est pas toujours exactement informé... M. de Neipperg -roule vers Soissons, où il arrivera pour déjeuner... - -—Tous mes compliments, monsieur le duc d'Otrante, vous êtes un -serviteur précieux... vous devinez là où d'autres ne comprennent même -pas... Mais dites-moi, vous étiez donc bien sûr que je ferais grâce? - -—A peu près sûr... après avoir causé avec madame la duchesse de -Dantzig... - -—Mais si j'avais persisté... vous laissiez échapper ce prisonnier -d'Etat, c'était grave!... - -—Sire, j'avais des agents échelonnés, à l'avance, qui l'attendaient à -Soissons et me donnaient le temps de le rattraper!... - -—Diable d'homme! Il prévoit tout! murmura l'Empereur redevenu d'humeur -charmante. - -S'avançant vers la maréchale Lefebvre il ajouta gaiement: - -—Je crois qu'il est temps, madame la duchesse, que vous alliez -retrouver votre mari... moi, je vais réveiller l'Impératrice et -l'assurer que sa lettre pour Vienne est partie. - -Le maréchal survint alors, venant chercher les ordres. - -—L'Empereur a fait grâce, lui cria Catherine, et puis tu sais, il ne -veut plus que nous divorcions... - -—Ah! bravo et merci, sire!... dit le maréchal tout ému. - -—Lefebvre, quand on a une femme comme celle-là, on la garde! dit -l'Empereur avec un sourire. - -Tout heureux de la certitude que Marie-Louise ne l'avait pas trompé, -content d'avoir pardonné, et satisfait que Neipperg, grâce à Fouché, -eût échappé au peloton de Savary, Napoléon prit Catherine par le menton -et l'embrassa, faveur unique à sa cour, en disant: - -—Bonne nuit, Madame Sans-Gêne!... - -Et, le cœur en joie, Napoléon pénétra dans la chambre de Marie-Louise. -Neuf mois après, conçu dans cette nuit brève et agitée, image de sa -destinée, naissait le roi de Rome. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -TROISIÈME PARTIE - -LA MARÉCHALE - - I.—Le maître à danser 1 - II.—Le coup de tonnerre 14 - III.—Le comité de la rue Bourg-l'Abbé 28 - IV.—Le plan de Léonidas 38 - V.—Gloire d'autrefois 46 - VI.—Lefebvre cherche à comprendre 57 - VII.—L'entrée à Berlin 74 - VIII.—La promotion d'Henriot 84 - IX.—La parole d'un Prussien 94 - X.—Devant Dantzig 111 - XI.—Le secret de Joséphine 121 - XII.—Le dessert de Catherine 135 - XIII.—Une histoire d'amour 145 - XIV.—Vieux souvenirs 157 - XV.—Vive l'Empereur 173 - XVI.—Le secret de Napoléon 188 - XVII.—La belle Polonaise 200 - XVIII.—Monsieur le duc 217 - -QUATRIÈME PARTIE - -LA DUCHESSE - - I.—Chez l'Impératrice 225 - II.—La revanche de Catherine 238 - III.—L'alliance russe 245 - IV.—L'alliance autrichienne 267 - V.—Le divorce 276 - VI.—Lefebvre bat Napoléon 297 - VII.—Le cœur enflammé 308 - VIII.—Le rêve d'une archiduchesse 317 - IX.—Les noces Impériales 335 - X.—Napoléon jaloux 345 - XI.—La disgrâce de Fouché 366 - XII.—Le retour 375 - XIII.—La créance de la blanchisseuse 389 - XIV.—Les Mamelucks de Napoléon 403 - XV.—La dette de la cantinière 411 - - -ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY - - - * * * * * - - - Modifications: - - Page 13: «Vaux-Hall» remplacé par «Waux-Hall» (—Oui... autrefois... - au Waux-Hall). - Page 47: «Mollendorff» par «Mollendorf» (de vieux généraux comme - Brunswick, Blücher et Mollendorf); «Erfurth» par «Erfurt» - (Un conseil de guerre fut tenu le 5 octobre 1806 à - Erfurt). - Page 49: «Erfurth» par «Erfurt» (au conseil de guerre d'Erfurt). - Page 59: «Mollendorff» par «Mollendorf» (Les généraux les plus - marquants de son pays, Brunswick, Mollendorf). - Page 73: «sujet» par «sujets» (ayant ainsi touché à tant de sujets - divers). - Page 95: inséré «se» (ils ne s'occupaient guère de ce qui se passait - ou se disait autour d'eux). - Page 98: «sourire» par «sourires» (L'ironie des sourires cessa). - Page 108: «trouvé» par «trouvée» (puis l'aide qu'elle avait trouvée - chez la princesse). - Page 114: «Bichofsberg» par «Bischofsberg» (Au contraire, le - Bischofsberg est protégé par un ravin très creux). - Page 119: «Empeur» par «Empereur» (je parlerai à l'Empereur, dans mon - prochain rapport). - Page 128: «Napo-poléon» par «Napoléon» (Napoléon peut croire que - l'âge seul). - Page 154: «Jemmappes» par «Jemmapes» (Te souviens-tu de cette nuit de - Jemmapes). - Page 154: «Lowendal» par «Lowendaal» (surprise au château de - Lowendaal, sans le brave La Violette). - Page 169: «bombarbé» par «bombardé» (sous les ruines du château, - bombardé, miné, démoli). - Page 183: «Kalkreutz» par «Kalkreuth» (le maréchal Kalkreuth a - capitulé). - Page 183: «Weischelmunde» par «Weichselmunde» (dans le fort de - Weichselmunde, dans l'impossibilité désormais). - Page 188: «en» par «un» (sollicitait la faveur d'un entretien - particulier). - Page 192: «interrrompait» par «interrompait» (et là, il - s'interrompait de dicter). - Page 195: «répandait» par «répandaient» (ce bruit absurde que - répandaient Joséphine et toute la famille). - Page 214: «Saint-Hélène» par «Sainte-Hélène» (nouvelles qui - attristèrent le plus le captif à Sainte-Hélène fut - l'annonce). - Page 228: «être» par «êtres» (ces êtres méprisables et sans valeur). - Page 236: «chausse-trape» par «chausse-trapes» (parmi les - chausse-trapes dont cette cour). - Page 239: «le» par «la» (vous n'y connaissez rien! dit la maréchale). - Page 248: «doite» par «droite» (ce qui se passera à votre droite, à - votre gauche). - Page 257: «ragards» par «regards» (en fixant sur lui un de ces - regards charmeurs). - Page 268: «entamée» par «entamées» (furent entamées par M. de - Talleyrand). - Page 273: «Erfurth» par «Erfurt» (un ministre protestant d'Erfurt). - Page 321: «Neutchâtel» par «Neufchâtel» (Berthier, prince de - Neufchâtel, chargé de demander). - Page 323: «as» par «pas» (nul objet d'art dans les galeries vides, - pas de bijoux). - Page 324: «des» par «de» (racontant d'une voix dolente des séries de - déroutes). - Page 324: «toscin» par «tocsin» (Les cloches sonnaient le tocsin). - Page 350: «faisant» par «faisait» (Neipperg paraissait et - l'Impératrice lui faisait un signe amical). - Page 360: «An» par «Au» (—Au ministre de la police, sire). - Page 393: «être» par «êtes» (—Sire, vous êtes notre maître). - Page 411: «têle» par «tête» (Elle ruminait, dans sa tête, vingt - moyens). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Madame Sans-Gêne, by Edmond Lepelletier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADAME SANS-GÊNE, TOME II *** - -***** This file should be named 56309-0.txt or 56309-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/6/3/0/56309/ - -Produced by Claudine Corbasson, Hans Pieterse and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net, -with thanks to the Bibliothèque municipale de Lyon - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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